La Tour

BUI_la_tour

  Logo_premier_roman  prix_orange_du_livre

Finaliste du Prix Orange du livre 2022

En deux mots
Le quartier des Olympiades dans le XIIIe arrondissement de Paris se voulait la vitrine architecturale d’une France prospère et tournée vers l’avenir. Il accueillera finalement les réfugiés, notamment asiatiques, et deviendra le creuset des peurs françaises et des problématiques houellebecquiennes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les Olympiades, mode d’emploi

Dans un premier roman très original dans sa construction, Doan Bui explore la question identitaire en racontant le quotidien des habitants du quartier des Olympiades, dans le XIIIe arrondissement. On y croisera aussi Houellebecq et son chien.

Raconter les Olympiades, c’est d’abord parler de l’architecte qui a imaginé ce grand ensemble composé de tours autour d’une dalle qui serait entourée d’équipements sportifs et de services. Une utopie qui ne verra jamais le jour, au moins telle qu’elle avait été dessinée vers la fin des années 1960. En revanche, de 1969 à 1977, ce sont une trentaine de hautes tours destinées aux cadres qui ont été érigées et qui ont été baptisées des noms de villes ayant accueilli les Jeux olympiques.
Longtemps de nombreux appartements et étages de ces cubes de béton resteront vides. Puis ils serviront à loger ceux que l’on appelait pas encore des migrants,
Observateur privilégié et passablement agacé de ce melting pot, Clément Pasquier occupe l’appartement 510. S’il n’apprécie pas ses voisins directs, les Truong, qui ont fui le Vietnam en 1975, il voue un culte à Michel Houellebecq qui a choisi de vivre dans «ces forteresses quadrangulaires construites dans le milieu des années 1970, en opposition absolue avec l’ensemble du paysage esthétique parisien», comme il définit le quartier dans La carte et le territoire. Il ira même jusqu’à se prendre pour le chien de l’écrivain. D’ailleurs il porte le même nom que le canidé désormais célèbre, Clément. Sauf que son obsession va le pousser jusqu’à l’agression et faire le bonheur des chaînes d’info.
Une publicité dont les Truong, Victor, Alice et leur fille Anne-Maï se seraient bien passés, eux qui préfèrent de loin rester transparents. Car ils ne vont pas tarder à devenir la cible d’attaques: «Les médias annonçaient une récession mondiale historique. Les températures atteignaient des records. Les incendies ravageaient la planète. Les virus allaient continuer à décimer la population. Le monde s’effondrait. Eux, les non-désirés, les immigrés, ils seraient les premiers à payer les pots cassés. Énième déchéance. Ça devait être dans leurs gènes. Ses parents étaient riches à Saigon puis, pouf, ils s’étaient retrouvés en France, tournant en cage dans leur F3 des Olympiades. Des nha que! (Ça se prononçait niakoué, insulte qui les désignait eux, les chinetoques.»
En racontant leurs vies qui se croisent, en revenant sur leurs origines respectives et leurs relations, Doan Bui nous livre un concentré des questions identitaires qui secouent la France. Et ce faisant, elle se rapproche davantage du Perec de La Vie mode d’emploi que de Houellebecq, de la comédie satirique que du pamphlet. On se régale des confrontations, du choc des cultures et des visions du monde des uns et des autres habilement mises en scène autour d’événements comme le coupe du monde football en 1998, le confinement lié à la pandémie ou le dérèglement climatique de 2045 ! Avec beaucoup d’humour et une touche d’autodérision – la journaliste Doan Bui qui apparaît dans le récit a bien de la peine à analyser la situation à laquelle elle est confrontée – ce roman pose avec finesse les questions auxquelles le pays va devoir répondre dans les prochaines années pour définir ce qu’est un vrai français.

La Tour ou un chien à Chinatown
Doan Bui
Éditions Grasset
Roman
352 p., 20,90 €
EAN 9782246824992
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, principalement dans le quartier des Olympiades. On y évoque aussi le Vietnam, notamment Hanoi et Saigon, la Roumanie avec Bucarest et Ciorteşti mais aussi Ballon-Saint-Mars, entre la Sarthe et l’Orne et Lognes.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Olympiades. C’est là, autour de la dalle de béton de cet ensemble d’immeubles du Chinatown parisien que s’est installée la famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam après la chute de Saigon. Victor Truong chérit l’imparfait du subjonctif et les poésies de Vic-to-Lou-Go (Victor Hugo). Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber mais déteste Mitterrand, ce maudit « communiste » élu président l’année où est née leur fille Anne-Maï, laquelle, après une enfance passée à rêver d’être blonde comme une vraie Française, se retrouve célibataire à 40 ans, au désespoir de ses parents.
Cette tour de Babel de bric et de broc, où bruisse le murmure de mille langues, est une cour des miracles aux personnages hauts en couleurs. Voilà Ileana, la pianiste roumaine, désormais nounou exilée ; Virgile, le sans-papier sénégalais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking et gagne sa vie comme arnaqueur. On y croise aussi Clément, le sarthois obsédé du Grand Remplacement, persuadé d’être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins se croisent, dans une fresque picaresque, faite d’amours, de deuils, de séparations et d’exils.
La Vie mode d’emploi de Perec est paru en 1978, quand les Olympiades sortaient de terre. Comment Perec raconterait-il le Paris d’aujourd’hui? Ce premier roman de Doan Bui tente d’y répondre, en se livrant lui aussi à une topographie minutieuse d’un lieu et de ses habitants. L’auteure y décrit la France d’aujourd’hui, de la coupe du Monde 98 aux attentats de 2015 dans un roman choral d’une drôlerie grinçante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Virginie Bloch-Lainé)
CitéRadio (Guillaume Colombat)
Page des libraires (Chronique de Anne Lesobre, librairie Entre les lignes à Chantilly)
Marie France (Valérie Rodrigue)
RIEF (Maria Chiara Gnocchi)
Le Blog de Gilles Pudlowski
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Christlbouquine


Doan Bui présente son livre La Tour sur TV5 Monde © Production TV5 Monde Info

Les premières pages du livre
« Italie 13
De la rue de Tolbiac, on distinguait les deux escalators en panne qui menaient à la dalle, deux rubans de métal se frayant dans le béton, avant de se perdre dans l’obscurité. D’en bas, on ne voyait rien de la dalle. Les Tours avaient l’air de flotter dans le vide, brouillant perspectives et points de fuite, un labyrinthe sans porte ni sortie. À droite des escalators, il y avait un trou. Les voitures s’y engouffraient et disparaissaient on ne sait où. C’était l’autre point d’accès aux Olympiades, cette rue du Javelot qui s’enfonçait dans les entrailles souterraines des parkings des Tours : un passage secret entre le monde des vivants et l’Hadès. La nuit, les lumières des phares scintillaient rue de Tolbiac puis, happées par le tunnel béant, s’évanouissaient. Tout redevenait sombre. La nuit, les Tours des Olympiades étaient les gardiennes du royaume des fantômes.
La rue du Javelot n’était pas une véritable rue : elle apparaissait sur les plans de la ville, mais grisée, en pointillé. Elle ne menait nulle part, ne débouchait sur rien, se perdant dans les méandres cachés des Olympiades. C’était une rue sans trottoirs, sans ciel, un tunnel qui sillonnait parmi le dédale des parkings et rejoignait l’autre rue souterraine, la bien nommée rue du Disque qui s’enroulait sur elle-même, tel l’un des cercles concentriques de l’enfer.
De l’extérieur, on ne voyait que cette bouche qui avalait les automobiles. Faute de comprendre la structure globale de l’ensemble, le regard se perdait dans le ciel sombre. Vers les Tours. Leurs silhouettes jumelles se toisaient, pareilles à ces phares dont les feux guident les bateaux en perdition.
*
Dans les années 50, le projet Italie 13 vit le jour. Il visait à rénover en profondeur le 13e arrondissement, quartier populaire du sud parisien, et à en faire la quintessence de « l’habitat moderne ». Ses concepteurs prévoyaient d’ériger 55 tours, là où se situait jadis la gare aux marchandises des Gobelins. L’ensemble avait été nommé les Olympiades car il devait reproduire une sorte de phalanstère sportif dans la ville. Il y aurait des parcs, une patinoire, une piscine, des magasins, le bonheur à portée de main. L’ensemble avait été pensé avant le premier choc pétrolier, glorieuse époque où l’on rêvait encore de progrès, de conquêtes territoriales, économiques et spatiales.
L’objectif était de séduire des familles de cadres supérieurs par des prix abordables, la promesse d’espaces verts, d’écoles et de crèches, et surtout d’équipements sportifs : le fameux stadium où l’on pourrait s’ébattre dans une piscine olympique, filer sur une gigantesque patinoire, faire du football ou du basket. Sur les prospectus, la famille « Olympiades » était blonde ou brune, avec les yeux clairs. Monsieur avait une voiture, voire un deuxième véhicule pour Madame : les box des parkings des Olympiades étaient vastes, la place ne manquait pas dans les souterrains de la dalle, du fait de l’immense réseau de voiries instauré quand la gare aux marchandises des Gobelins fonctionnait encore. Les agents immobiliers vantaient ce quartier en devenir. Les banquiers vendaient des prêts à des taux compétitifs, évoquaient l’effet de levier devant leurs clients impressionnés, tous en étaient convaincus, il fallait s’endetter pour consommer plus. Le Bonheur National Brut se déclinait en courbes et en statistiques, tout était excédentaire, le commerce extérieur, l’agriculture, l’industrie. On souhaitait oublier les mauvais souvenirs, la guerre d’Algérie, surtout, on venait d’élire Georges Pompidou, fils d’instituteur, incarnation parfaite de l’ascenseur social. L’homme, rond et rassurant, avait su raison garder pendant Mai 68, il était alors Premier ministre. Pendant quelques mois, certes, ça avait manifesté, jeté des pavés, mais depuis, tout était rentré dans l’ordre. « Cours, camarade, l’ancien monde est derrière toi », criaient les jeunes de la Sorbonne. La devise avait été suivie, architecturalement en tout cas. La France ne jurait plus que par les réformes, les innovations, le Progrès. Johnny Hallyday chantait « Que je t’aime » au Palais des Sports, ça faisait oublier que quelques années auparavant, dans ce même Palais des Sports, construit en remplacement du Vel’ d’Hiv’, on avait parqué des manifestants arabes, avant de les passer à tabac ou de les zigouiller. On avait tourné la page : en France, ça se terminait toujours par des chansons.
Paris ne rêvait plus que de tours. La ville était prise d’une frénésie de verticalité. Au pied de la tour Eiffel, on construisit plusieurs tours d’une trentaine d’étages. L’une, la tour Keller, comptait une immense piscine au dernier niveau (c’était alors la mode de nager en altitude). Entre 1969 et 1973, la tour Montparnasse vit aussi le jour, avec ses 210 mètres de haut, une construction insolente tout en verre, qui accueillerait des bureaux, et où l’on installerait un immense centre commercial : un temple dédié à la production et à la consommation. Dans le futur quartier d’affaires de La Défense venait d’éclore le CNIT, grosse boule métallique pareille à une base spatiale posée sur une dalle – encore une, l’époque aimait les dalles – autour de laquelle pousseraient d’autres tours, toujours plus hautes, dédiées aux sièges sociaux des grosses entreprises.
La capitale n’était plus qu’un grand chantier. Avec des trous partout. Celui des Olympiades était vertigineux. Les habitants du quartier contemplaient, médusés, les grues, les bennes, qui charriaient ciment, sable, chaux. Les hommes en casque et tenue de chantier s’activaient, une armée de bâtisseurs pour ces cathédrales des temps modernes, symbole d’un habitat bon marché et fonctionnel. Quatre tours furent construites en un an. 37 étages. 107 mètres de haut. Encore plus haut que les tours luxueuses du Front-de-Seine. Dormir, manger, se reproduire, se divertir, et tout ça, si près des nuages. Avec cette vue splendide sur la capitale. La promesse était séduisante.
Les tours se toisaient, impérieuses, autour de la dalle. Quatre ascenseurs dans les halls de chaque tour. Avec portes coulissantes extérieures et intérieures et une vitesse ascensionnelle atteignant 6 mètres par seconde.

Les cadres sup ne vinrent pourtant jamais s’installer dans le quartier utopique « Italie 13 ». Les immeubles restèrent à moitié vides : sur l’ensemble du quartier, quantité d’autres tours avaient fleuri, aux noms de pierres précieuses, Jade ou Rubis, ou de pyramides égyptiennes, Chéops ou Chéphren, d’autres invoquant les mânes de l’Italie, Verdi ou Puccini. De toute façon, les tours ne faisaient plus recette. Valéry Giscard d’Estaing venait d’être élu et les détestait, disait-on : celles de La Défense gâchaient son coucher de soleil dans le bureau de l’Élysée. Fini la verticale pompidolienne. Giscard ne jurait plus que par la France éternelle, plate et placide. Tous les chantiers furent interrompus. Y compris l’un des plus ambitieux : Italie 13.
Sur les 55 tours prévues, seule une trentaine sortit du sol. Dont onze sur la dalle. Celles-là aussi, comme leurs voisines, avaient des noms qui évoquaient l’ailleurs. Puisqu’on était aux Olympiades, l’idée fut d’égrener les villes olympiques. Sapporo. Melbourne. Mexico. Tokyo. Cortina. Londres. Anvers. Un monde entier à portée de main mais vide. Les appartements ne trouvaient pas preneur. La tour Melbourne inaugurée en 1979 resta quasi déserte les premières années. Les enfants des premiers résidents pouvaient jouer à 1-2-3 soleil dans les étages et crier tout leur soûl : ils ne dérangeaient personne. Les couloirs interminables, évoquant celui de l’hôtel abandonné du film Shining de Kubrick qui sortirait en 1980, offraient un terrain de jeu idéal. Parfois, on entendait un garçonnet cavaler derrière un ballon, ça résonnait dans le silence, le ballon rebondissait sur les portes fermées comme des yeux aveugles, des portes qui jamais ne s’ouvraient sur un voisin râleur. C’était avant le temps des règlements intérieurs, les syndicats de copropriété placarderaient bientôt des « Tous jeux interdits » dans les cours, protesteraient contre les nuisances sonores causées par les trottinettes, les vélos, les ballons, les jeux divers, balle au prisonnier, chat, loup.
Les plans de rénovation urbaine sont comme les vieilles cartes de géographie. Ils évoquent des lieux absents qui ont vécu si intensément dans l’esprit – les rêves et la mémoire ne sont-ils pas faits de la même délicate étoffe ? – qu’ils pourraient surgir, comme ça, d’un coup. À côté de la dalle, une crevasse dans le sol demeura : le fantôme de la tour Los Angeles, dont la construction avait été abandonnée. Quant au Stadium, il fut inauguré, mais dans une version low cost, qui n’avait plus rien à voir avec celle vantée par le prospectus. La piscine fut réduite à un minuscule bassin aux dimensions d’une pataugeoire, la patinoire privée de glace, remplacée par un méchant revêtement textile qui permettait, le cas échéant, de la convertir en terrain multisport. Les architectes avaient aussi voulu installer des terrasses végétalisées sur les toits, voire une autre piscine, en hauteur, comme celles, privatives, d’autres tours plus chics du 13e, avec vue sur tout Paris, mais ils avaient dû se rendre à l’évidence. Tout cela coûtait trop cher. Il fallut donc se contenter de les imaginer. Il n’y eut finalement pas un arbre. Le minéral l’emporta. L’architecte en chef l’avait martelé : les espaces verts étaient ineptes, Paris, c’était le béton. Les Olympiades s’épandaient en de longues surfaces vides et planes où s’engouffrait le vent. Sur le sol, les pas résonnaient la nuit, tac, tac, tac, comme dans les couloirs vides des tours.
Pour pallier l’absence d’arbres, il y eut bien quelques jardinières. Mais les pousses mouraient, écrasées sous les mégots, les crachats, l’urine. On abandonna les jardinières. Il y eut aussi d’éphémères bassins pour les enfants mais les habitants y baignaient leurs chiens, scandalisant ceux qui n’en avaient pas. Pour éviter les conflits, les bassins furent vidés. Et il ne resta plus rien. Ni sable, ni terre. Juste des bassins en béton.
*
Au début des années 80, les tours se remplirent peu à peu. De façon inattendue, c’est là que vinrent s’installer tous les réfugiés fuyant le régime communiste vietnamien ou le Cambodge de Pol Pot. Alice et Victor Truong s’étaient échappés du Vietnam trois ans après la chute de Saigon le 30 avril 1975. Ils seraient désignés sous le nom de boat people. Alice Truong abhorrait cette dénomination, elle était arrivée en avion à Paris et n’aimait pas évoquer la première partie de leur périple, la fuite par la mer qui leur avait permis d’atteindre un camp de réfugiés sur l’île de Pulau Bidong, où ils avaient croupi pendant un an, avant de se retrouver dans un Boeing 737 qui les propulserait en France. Ils avaient atterri au Terminal 1 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle tout juste inauguré, un bâtiment étrange qui de l’extérieur ressemblait à un gigantesque camembert en béton. Les Truong furent ébahis quand ils se retrouvèrent dans ce décor futuriste, titubant sur des couloirs roulants dangereusement inclinés, ils n’avaient jamais vu ça, ni même emprunté d’escalators. Toute leur vie, ils se souviendraient de leur choc face à ce nouveau monde, la France, qui pour l’instant avait le visage de ce terminal, où ils marchaient maladroitement tels des astronautes débarquant sur la Lune. Les lois gravitationnelles n’étaient donc pas les mêmes en France ? Mais c’était bien cela, s’exiler : perdre son centre de gravité.
Les Truong allaient très vite obtenir le statut de réfugiés et le droit d’asile. Ces termes chiffonnaient Alice Truong. Elle détestait être vue comme une « réfugiée », mot humiliant qui lui évoquait une horde de miséreux quémandant la charité. Alice Truong aurait préféré le terme de « migrant », qui donnait l’illusion du mouvement. Le migrant arrive et repart comme les oiseaux par temps froids, et ça lui allait bien d’imaginer cela. Alice Truong rêva longtemps à la chute des communistes du Nord-Vietnam, qui lui aurait permis de récupérer ses richesses, ses plantations d’hévéas et ses bonnes. Elle se révoltait contre la défaite du Sud-Vietnam : c’était la faute de ces maudits journalistes qui avaient fait tomber Nixon, car s’il n’avait pas été destitué, les dollars auraient continué à arroser l’ARVN, l’armée de la République du Vietnam. Le vrai Vietnam, c’est-à-dire le Sud-Vietnam, aurait gagné la guerre, écrasé ces maudits communistes viêt-minh. Plus tard, quand les années passeraient, quand la Corée du Sud deviendrait un dragon économique, face à la Corée du Nord, pauvre, famélique, paria de la planète, Alice serait encore plus amère : il eût fallu garder la frontière du 17e parallèle entre Nord et Sud au Vietnam, laisser les cocos crever de faim dans leur coin, Saigon serait devenu Séoul, avec ses téléphones écran plat, ses filles qui passaient toutes sous le bistouri pour se refaire le nez et se débrider les yeux, comme les starlettes dans les soaps coréens que tous les Vietnamiens de la diaspora et du Vietnam regarderaient passionnément.
Mais il ne fallait pas se plaindre. C’était comme ça, elle était une « réfugiée », accueillie par ce grand pays qu’était la France, le pays des droits de l’homme. Eût-elle été migrante, adieu droit d’asile, titre de séjour et tampons. Alice Truong ne le savait pas, mais le migrant, chose à peine humaine, serait bientôt la hantise de l’administration, on le mesurerait en flux, il serait une maladie contagieuse, un érythème prurigineux, un chiffre qui enfle, effrayant, un œdème. Le réfugié, lui, était encore un homme.
À l’époque où les Truong arrivèrent en France, le pays s’enorgueillissait d’être une terre d’asile. À la télé, à la radio, on parlait des boat people la voix serrée et les yeux embués. Il n’y avait ni Sidaction, ni Téléthon, et, n’ayant pas à affronter la concurrence d’enfants myopathes ou celle des malades du sida, les réfugiés asiatiques jouissaient d’un quasi-monopole sur la compassion populaire. Des églises étaient réquisitionnées pour les héberger. Dans les écoles catholiques, on organisait des kermesses où des bonnes sœurs aux joues roses encadrées de cornettes noires s’égosillaient dans des haut-parleurs pour récolter des fonds, de la nourriture, des habits, des jouets : Jésus était miséricordieux pour les boat people.
Dans les familles bourgeoises, on « parrainait » volontiers des réfugiés. Sans aller jusqu’à en adopter un ou une (ce qu’avait fait le maire de Paris, Jacques Chirac), il s’agissait d’ouvrir ses portes une fois par mois et de les accueillir à sa table. On se sentait alors délicieusement bienveillant. Ces Asiatiques silencieux, petits, discrets dans leur malheur, semblaient si vulnérables, presque des enfants. Politiques, associatifs, autorités religieuses : tout le monde se démenait pour ces malheureuses victimes du communisme, en particulier à droite. Le parti de droite qui s’appelait jadis RPR multipliait les appels à la charité : il fallait se battre contre les cocos, l’URSS, défendre la démocratie, les droits de l’homme, et cætera.
Plus on allait à gauche, plus les sentiments étaient mitigés. Dans des journaux comme Libération ou Le Monde, on admirait encore Hô Chi Minh, ou même Pol Pot : on s’était félicité de la venue au pouvoir des Khmers rouges et encore plus des courageux Viêt-minh qui avaient vaincu le Grand Satan américain et qui allaient libérer le peuple, le guidant vers des horizons inconnus de félicité égalitaire. Les gens de gauche, qui étaient des gens cultivés et raisonnables puisque de gauche, s’avouaient déconcertés face à ces boat people fuyant la libération annoncée. Dans Le Nouvel Observateur, Jean Lacouture citait Pham Van Dong, le chef du gouvernement de Hanoi, ex-négociateur de Genève, francophile et chouchou des correspondants de l’Hexagone : « Nous venons leur apporter le bonheur et ils s’enfuient. Comprenez-vous cela ? »
Les associations proches du parti communiste avaient d’ailleurs, dans un premier temps, refusé d’aider ces réfugiés, des richards collabos qui abandonnaient leur pays à l’aube d’une nouvelle utopie. Il y avait les bons et les mauvais réfugiés. Pour le Secours populaire, Alice et Victor appartenaient à la seconde catégorie. « Capitalistes exploiteurs », c’est ainsi que le Comité populaire viêt-minh avait classé la famille d’Alice. Le Secours populaire en France aimait aussi le peuple, il n’était pas populaire pour rien, il s’enthousiasmait donc pour le régime d’Hô Chi Minh et des héroïques Viêt-cong contre USA Inc. tandis que les fantoches du Sud exploitaient les classes laborieuses. Ces militants pleins de bonnes intentions ignoraient encore que, lassés de se faire massacrer par des puissances étrangères, Vietnamiens et Cambodgiens avaient décidé d’affirmer leur indépendance en se massacrant entre eux, c’est ce qu’on appelait la « rééducation ». C’est ainsi qu’avec l’Amour de la Mère-Patrie, vinrent les bûchers de livres, puis les camps de rééducation. Dans les camps, on ne mangeait rien, on avait la chiasse, on mourait de faiblesse, mais on était à l’air libre, on voyait les montagnes bleutées, les rizières miroitantes, la terre pourpre et odorante. Au Vietnam, les camps et les bagnes avaient toujours été installés dans des endroits de rêve, par exemple Pulau Condor, construit pendant la colonisation, dans les îles paradisiaques de Con Dao, palmiers, sable fin et cages de tigre pour les détenus. Au Vietnam, on mourait avec classe.
Les Truong avaient refusé la rééducation et rejeté l’Amour de leur Patrie héroïque. C’était fort dommage car cela les privait d’un abri au Secours populaire. Qu’à cela ne tienne. Presbytères, églises, couvents : une myriade d’associations catholiques offraient des lits pour les Vietnamiens et des petits déjeuners avec biscottes et carrés de beurre salé ou mini-pots de confiture qu’on pouvait garder dans ses poches, un trésor. Les Vietnamiens catholiques furent évidemment les premiers servis, mais les bouddhistes furent aussi choyés, trouvant refuge dans une abbaye en Sologne ou dans un monastère en Bretagne. Et ces bouddhistes qui dans leur pays haïssaient les catholiques, se dirent que Jésus n’était pas un mauvais bougre. Certains même se convertirent.
Les gens de gauche étaient résolument laïcs. Les curés, les églises, toute cette bondieuserie : très peu pour eux. Ils préféraient les réfugiés politiquement compatibles, les Iraniens par exemple, fuyant la dictature religieuse ou les dissidents d’Amérique du Sud, Chiliens pourchassés par Augusto Pinochet ou Argentins persécutés par le couple Perón. Toutes ces dictatures en Amérique du Sud étaient soutenues par le Grand Satan américain, elles accueillaient les anciens nazis, bref, c’était le super bingo du Mal, et puis les réfugiés argentins ou chiliens étaient séduisants avec leur haute taille et leur chevelure sombres, contrairement aux réfugiés asiatiques gringalets.
Les gens de gauche avaient raison de se méfier. Plus tard, ces mêmes Asiatiques gringalets votèrent en masse pour le RPR : Chirac était leur idole. En mai 1981, le jour de l’élection de Mitterrand, ils s’effondrèrent, affligés de voir à la télévision la foule en liesse à la Bastille. « Ces idiots de Français, ils applaudissent les communistes, on va leur en donner des camps de rééducation, on verra s’ils aiment autant les roses ! » cria Alice, furieuse devant la télé, tandis que son mari Victor Truong l’implorait de se calmer pour ne pas réveiller le bébé, Alice Truong venait en effet d’accoucher d’une petite fille. Mais, berçant furieusement son nourrisson, elle continuait d’invectiver le téléviseur. Elle affirmerait ensuite que par la faute de Mitterrand, son lait s’était tari dans sa poitrine et qu’elle avait dû cesser d’allaiter la petite. « On verra s’ils aiment autant les roses ! Damné Mitterrand ! » répéterait la jeune mère désespérée devant son bébé affamé, tétant ses seins vides. Toute son enfance et son adolescence, la petite resterait trop petite, bien en dessous des courbes de croissances. C’était la faute de Mitterrand, répétait Alice.
Eh oui, ces Asiatiques gringalets étaient têtus comme des mules. Ils ne comprendraient jamais que la gauche leur voulait du bien, à tous, Noirs, Asiatiques, Indiens, Chiliens, Colombiens, Africains, Maghrébins, la gauche aimait profondément les étrangers, elle voulait faire oublier ce temps honni – pas si lointain – où l’on jetait les Arabes dans la Seine, la gauche aimait les Arabes, surtout quand ils chantaient du raï, elle s’enthousiasma pour la « Marche des Beurs », comme elle l’avait appelée. On était en 1984. C’était drôlement chouette de voir ces Maghrébins méritants marcher jusqu’à la capitale réclamer l’égalité des droits, mais il était temps que la lutte contre le racisme fût confiée à des gens sérieux : c’est-à-dire de gauche et blancs. Lesdits Beurs (les gens de gauche ne disaient pas Arabes, terme réservé aux racistes, ce qu’ils n’étaient pas puisque qu’ils étaient de gauche, ils ne disaient pas non plus « Noirs », mais « Blacks », car ça leur semblait plus cool) étaient rentrés bien sagement dans leurs cités pour laisser les gens de gauche s’occuper d’antiracisme. Ce qu’ils feraient en créant SOS Racisme, comme SOS Amitié, ou SOS Bébés phoques en danger. La gauche avait trouvé la personne idéale pour incarner SOS Racisme, le bien nommé Harlem Désir, la gauche était désir, la gauche était amour, elle l’affichait avec le petit pin’s en forme de main jaune, la gauche multipliait les concerts, ou plutôt, les « festivals musicaux multiraciaux » où l’on chantait équipé du pin’s, d’une rose et d’un briquet. Avec Mitterrand était venu le temps des potes.
Pourtant, on ne vit jamais d’Asiatiques aux manifestations de SOS Racisme. Alice Truong ne comprit jamais ce que voulait dire le mot Beur, ni sa déclinaison au féminin, Beurette, qu’elle confondait avec « petit-beurre », les « Lu » que sa fille mangeait au goûter en croquant d’abord les quatre oreilles.

C’était l’époque où l’on s’époumonait sur « We are the world » en dodelinant de la tête et où, dans les cours de musique à l’école, des professeurs méritants tentaient d’apprendre la flûte à bec à leurs élèves avec « L’Éthiopie meurt peu à peu/Peu à peu » à leurs élèves, les dégoûtant ainsi et de l’Éthiopie et de la flûte. Des blagues sur les Éthiopiens circulaient dans les cours de récré : « Qu’est-ce qu’un grain de riz dans un lavabo ? Un Éthiopien qui a vomi son repas de midi. » Il y avait aussi beaucoup de blagues sur les Chinois, on les appelait ching chong, face de citron ou bol de riz, en tirant sur l’extérieur des paupières pour se moquer d’eux. On se demandait d’ailleurs comment ces chinetoques faisaient pour y voir quelque chose avec ces fentes à la place des yeux : vas-y, tire sur tes yeux pour voir. »

Extrait
« Elle aussi, elle allait rejoindre les fantômes de l’autel des ancêtres. Les médias annonçaient une récession mondiale historique. Les températures atteignaient des records. Les incendies ravageaient la planète. Les virus allaient continuer à décimer la population. Le monde s’effondrait. Eux, les non-désirés, les immigrés, ils seraient les premiers à payer les pots cassés. Énième déchéance. Ça devait être dans leurs gènes. Ses parents étaient riches à Saigon puis, pouf, ils s’étaient retrouvés en France, tournant en cage dans leur F3 des Olympiades. Des nha que! (Ça se prononçait niakoué, insulte qui les désignait eux, les chinetoques. En vietnamien, ça voulait dire «ceux qui vivent à la campagne», et par extension: plouc, ringard, blédard, naze, en somme.) Voilà ce qu’ils étaient devenus. Son père travaillait chez Tang Frères. Sa mère faisait les ongles des Françaises. «Si tu avais vu nos terres, ma Chérie…» psalmodiait sa mère. Dans son incessante rengaine ces terres mythiques devenaient des mines de rubis, de diamant, des plantations de pavot, d’hévéas, d’arachides, peut-être y avait-il du pétrole ou du gaz de schiste dans le sol rouge. » p. 134-135

À propos de l’auteur
BUI_Doan_DRDoan Bui © Photo DR

Doan Bui est grand reporter à l’Obs, prix Albert Londres 2013. Son dernier livre, Le silence de mon père, récit autobiographique paru en 2016 a obtenu le prix Amerigo Vespucci et le prix de la Porte Dorée. Elle est également scénariste de deux BD. La Tour est sa première fiction.

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#latour #DoanBui #editionsgrasset #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #PrixOrangeduLivre #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots

Laissez-moi vous rejoindre

DAMERDJI_laissez-moi_vous_rejoindre Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

Prix l’impromptu du premier roman francophone

En deux mots
Dans le Cuba des années cinquante, Haydée Santamaria rejoint La Havane et découvre l’engagement politique, la misère sociale et la répression policière. Aux côtés de son frère et de son fiancé, elle lutte pour davantage de justice. Un combat qui va mener jusqu’à la révolution castriste.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«La patrie ou la mort»

Dans un premier roman de bruit et de fureur, Amina Damerdji retrace les jours qui ont conduit Haydée Santamaria, une des rares femmes à mener la lutte, jusqu’à la révolution cubaine. Un récit documenté et émouvant.

«Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout.» Nous sommes à Cuba au début des années cinquante. Il n’est pas encore question de révolution, mais déjà d’engagement politique. La jeunesse et surtout les étudiants s’emparent d’idées nouvelles, cherchent une voie pour un pays que beaucoup voient à la botte des États-Unis, sous le joug de grands propriétaires terriens, sans autres perspectives que la corruption ou encore la prostitution.

C’est dans cette ambiance bouillonnante que Haydée va s’impliquer toujours davantage dans la lutte, même si au début elle suivait plus son frère Abel et cherchait d’abord l’évasion aux côtés de ses amis en allant danser tout en enfilant les cuba libre. Ses préoccupations tenaient alors davantage à la façon de s’habiller, de se faire belle – elle qui se voyait moche – et de ne pas se voir exclue du groupe. Jusqu’à ce que l’amour s’en mêle. Alors, avec Boris, l’employé de Frigidaire, elle va non seulement trouver un mari mais concrétiser leur projet commun, fonder un journal. Tiré à 500 exemplaires dans des conditions artisanales, cet organe de presse aura l’heur de plaire aux frères Castro, Raul et Fidel, qui déjà cherchent le moyen de rassembler le peuple contre la dictature qui s’installe. «Fidel, exultant, a plongé deux doigts sous sa chemise et s’est caressé le torse. Il ignorait quand, il ignorait comment, mais les Cubains finiraient par craquer, par exprimer leur rage. Notre travail, notre tâche politique, historique soulignait-il, était d’être prêts. D’appuyer. D’organiser. D’éviter le bain de sang et de renvoyer Batista en Amérique.»

Haydée va alors raconter ces jours qui vont mener à la révolution, à ce 26 juillet qui deviendra par la suite jour de fête nationale. Une date glorieuse pour le pays, tragique pour elle.

L’habile construction proposée par Amina Damerdji, qui situe la confession d’Haydée le 26 juillet 1980, soit bien des années après les événements, lui permet tout à la fois d’avoir le recul nécessaire pour analyser les faits et montrer combien les plaies ouvertes à ce moment sont restées vives. Et que dans l’envolée lyrique de Che Guevara devenue le slogan de cette révolution, «la patrie ou la mort», on peut choisir la seconde proposition et oublier la patrie.

Laissez-moi vous rejoindre
Amina Damerdji
Éditions Gallimard
Premier roman
320 p., 20 €
EAN 9782072940439
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé à Cuba.

Quand?
L’action se déroule durant le seconde moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée. »
Cuba, juillet 1980. En cette veille de fête nationale, Haydée Santamaría, grande figure de la Révolution, proche de Fidel Castro, plonge dans ses souvenirs. À quelques heures de son suicide, elle raconte sa jeunesse, en particulier les années 1951-1953 qui se sont conclues par l’exécution de son frère Abel, après l’échec de l’attaque de la caserne de la Moncada.
L’histoire d’Haydée nous plonge dans des événements devenus légendaires. Mais ils sont redessinés ici du point de vue d’une femme, passionnément engagée en politique, restée dans l’ombre des hommes charismatiques. Ce premier roman offre le récit intime et pudique d’une grande dame de la révolution cubaine gagnée par la lassitude et le désenchantement, au seuil de l’ultime sacrifice.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des libraires (Nathalie Jakobowicz, Librairie Le Phare, Paris)
Le comptoir (Maïlys Khider)
Le Petit Journal
Blog Sur la route de Jostein
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Livres agités


Amina Damerdji présente son premier roman Laissez-moi vous rejoindre © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée.
Je n’aime pas parler du 26 Juillet. Je l’ai fait quelques fois pour faire plaisir à la presse. Mais tout de suite, j’ai la voix qui coince et qui se terre, persuadée que, si elle reste comme cela, bien tapie au fond de la gorge, elle finira par décourager les journalistes. Affluent alors à mon esprit tant de souvenirs qu’ils vont plus vite que ce que je pourrais exprimer et c’est difficile de dire ce qu’on voit si vite car ce sont trop d’images à la fois et on ne peut jamais en dire qu’une seule. Pourtant, je n’ai jamais laissé personne repartir le calepin vide. Je lâche toujours un petit quelque chose, n’importe, un doigt, celui d’Abel mon frère, posé sur ses lèvres tandis qu’ils l’emmenaient dans la salle d’interrogatoire et que, sans se débattre, il me fixait.
Et le lendemain c’est une double page dans Granma, le doigt de mon frère devenu gros titre et, plus large que le texte, mon portrait, jeune et souriante dans la Sierra, redressant d’une main sale mon béret de milicienne.
Je n’ai jamais eu de facilité à parler en public. Chaque fois, c’est la même chose : je transpire tellement que mon carré, censé encadrer strictement mon visage, devient une couronne de frisottis noirs. Ce n’est pas de la coquetterie. C’est vrai que je parle tout le temps. Mes fonctions m’obligent à passer mes journées la bouche ouverte. Entre le Comité central où il faut faire trembler les tables pour se faire entendre et ces réunions de prix littéraires où je dois coudre ma voix aux modulations des écrivains que j’ai nommés, je ne dis pas, je sais donner le change. Mais parler du 26 Juillet c’est autre chose. N’oubliez pas que ces hommes que notre jeunesse découvre dans ses manuels, moi, je les ai aimés.
Au début, nous n’avions rien d’une organisation. Nous étions juste une poignée de jeunes, une bande de copains du Parti du peuple qui s’entassaient dans ce bout d’appartement. Je n’ose pas dire appartement tellement c’était petit. Parfois, Abel et moi cuisinions pour deux et il y en avait dix le soir qui débarquaient. Nous effilochions les morceaux de viande. Nous reversions du riz dans la casserole. Nous faisions ce que nous pouvions pour que tout le monde mange, même si ce n’était pas grand-chose. Puis, comme les discussions nous emmenaient tard dans la nuit, il arrivait qu’ils restent tous dormir. Nous nous serrions sur le carrelage. Moi, souvent la seule fille, j’avais droit au lit, où Boris me rejoignait. Mon frère allait par terre avec les autres. Il disait que ça ne le dérangeait pas. Mais le lendemain, en se réveillant tout recroquevillé contre le mur, il se moquait des pieds de Boris qui dépassaient du matelas. Boris ne dormait pas. De toutes ces nuits, je crois qu’il n’y en a pas eu une où la jalousie lui ait laissé fermer les yeux. Si je m’agitais, il me remontait vite le drap jusqu’au menton. Il exigeait que je dorme tout habillée.
Les soirs où je tardais à m’assoupir, je regardais discrètement par-dessus son épaule ronde de boxeur et je les voyais tous, jambes et bras collés, s’articuler, au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le sommeil, en une forme mouvante sur le sol. Fidel dormait toujours sur le dos, les paupières rivées au plafond, les jambes raides et écartées. D’autres, au contraire, s’enroulaient sur eux-mêmes. Le rhum faisait pousser des ronflements.
Mais rien de tout cela ne me dérangeait. Nous voulions être ensemble. Bien nous préparer. Et ces dernières nuits de juillet 1953, si près, enfin, du grand jour, je m’endormais en un battement de cils. J’étais confiante. Il ne restait qu’un minuscule grain de sable sous mes paupières : mes parents. Ils n’allaient pas nous comprendre. Abel en parlait beaucoup. Mais je savais que nous étions du bon côté et que tôt ou tard ils finiraient par s’en rendre compte. Oui, c’est ce que je pensais. Sans doute parce que j’avais besoin de le penser aussi.
Cet appartement qui fait l’angle des rues 25 et O, tout le monde peut le voir. Deux grands ficus grattent sa façade bleue. À l’intérieur, ils ont tout reproduit. À la tache de café près. Je vous parle d’une époque où mon frère et moi nous saignions pour ce deux-pièces minuscule. Cinquante dollars. C’était presque tout le salaire d’Abel qui y passait. Aujourd’hui, il n’y a plus personne. Même moi je n’aime plus y aller.
Depuis cet appartement, comme vous le savez, nous nous sommes divisés pour aller à Santiago.
Été 1951. S’il fallait tracer une croix sur le calendrier, je dirais que c’est là que tout a commencé. Du moins pour moi qui vivais toujours à Encrucijada chez mes parents. Quelques lattes de bois, un seul étage : ma maison d’enfance était sans chichis. C’était celle du fond, le dernier repère sur le croquis gribouillé dans la paume des ouvriers qui, d’avril à septembre, défilaient devant notre porte. Encrucijada, à l’époque, n’était pas la ville-musée d’aujourd’hui. C’était un gros village au milieu des champs avec, le soir, la chaleur qui se condensait et gouttait le long des grandes feuilles.
Cet été-là, derrière les persiennes closes, notre vie s’était réorganisée autour du frigidaire. Il était neuf et brillait dans la pénombre. Ma mère, Joaquina, qui malgré la chaleur ne découvrait pas un centimètre de ses épaules, avait installé une chaise dans la cuisine. Elle passait ses journées assise là, lisant à voix haute des vies de saints et entrouvrant régulièrement la porte pour recevoir, la tête en arrière, l’air frais. Mon père avait beau grommeler qu’elle finirait par bousiller le compresseur, elle était, comme d’habitude, têtue.
Elle tenait à ce qu’il y ait toujours cinq verres vides dans le frigo. Cela faisait quatre mois qu’Abel avait déménagé à La Havane, Ada pouponnait à dix kilomètres mais ma mère continuait à vivre comme si n’importe lequel de ses enfants allait, d’une minute à l’autre, passer le pas de la porte et exiger un verre d’eau fraîche. Je les voyais tous les cinq, alignés, opacifiés par le froid, lunettes embuées derrière lesquelles battaient, depuis La Havane, les grands cils de mon frère. Depuis qu’il avait adhéré au Parti du peuple, Abel ne répondait plus à mes lettres.
Le dimanche, j’avais pris l’habitude de me lever avant tout le monde. Je traversais le couloir sur la pointe des pieds, poussais sans respirer la porte de la chambre de mon père et repartais, sans oxygène, les joues cramoisies mais le visage triomphant, avec, sous le bras, le boîtier marron du poste radio. Puis je me remettais au lit en attendant que l’eau arrive à ébullition. Le train sifflait toujours plus fort que la cafetière. Les wagons débordaient. À dix heures précises, avec une tasse de café brûlante dans la main, je tournais le bouton crénelé et fermais les yeux. La voix claire d’Eduardo Chibás brisait d’un coup les sifflements. Chibás, comment dire… C’était une sorte de vieil oncle. Quelqu’un qui, quand tout le monde est allé se coucher, vous déballe, en remuant le rhum dans son verre, tous les secrets de famille. Sauf qu’il était le seul, lui, le chef du Parti du peuple, à révéler ces secrets sur une radio nationale.
Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés à la goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleines dents dans le petit biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. Aujourd’hui encore, quand j’achète ces pâtisseries chez les marchands de rue, je me rappelle ces dimanches où mon frère était à trois cents kilomètres, vivant.
Mon père n’aimait pas que j’écoute Chibás. Il ne me l’interdisait pas mais dès que je replaçais, les yeux brillants, le poste sur sa commode, il disait : « “Morale contre argent”, crois-moi ton Chibás il veut la même chose que tous les autres : être élu. » Mais moi, je savais qu’il était du bon côté.
Tandis que le pays crevait de chaleur et que les journaux s’étaient transformés en bulletin météorologique, Chibás avait annoncé la remise imminente à la presse de preuves : tout, jusqu’au sommet de l’État, pourrissait. Alors plus un jour ne se passait sans qu’on voie, dans n’importe quelle feuille de chou, sa tête joufflue au menton aplati et son doigt accusateur levé vers l’objectif. Ministres, maires et petits administrateurs locaux se déchaînaient. Ils le traitaient publiquement de menteur. Ils se moquaient : « On attend toujours qu’il les remette, ses soi-disant preuves, l’État est propre comme un gant blanc. » L’émission n’était jamais finie que ma mère tapait violemment à la porte :
— La messe ! Dieu n’aime pas les retardataires.
Elle avait pris l’habitude de dire Dieu pour parler d’elle.
Ce premier dimanche du mois d’août 1951, je m’étirais sur mon drap quand la porte s’est ouverte. Ma mère, vêtue d’une robe à carreaux noirs et blancs boutonnée jusqu’au menton, me regardait en clignant des yeux. Elle n’avait pas mis ses lunettes.
— Le fils Ramírez vient avec nous ! Je t’ai sorti le fer. Et vire-moi tous ces bouquins du lit !
Elle se méfiait de mes livres, a fortiori quand ils étaient d’occasion. Dès qu’elle en apercevait un sur une étagère, elle courait chercher ses lunettes, feuilletait les pages du bout des doigts, piochait un mot par-ci, un mot par-là, et si l’ensemble lui semblait inconvenant pour une jeune fille, une jeune fille à marier qui plus est, elle criait :
— Benigno ! Benigno ! Viens voir ce que ces imbéciles de communistes ont encore donné à lire à ta fille !
J’avais beau lui expliquer que le club de lecture n’était pas l’exclusivité du Parti socialiste populaire, elle finissait toujours par garder l’ouvrage et aller le leur rendre elle-même en les injuriant. Alors il y avait des livres que je lisais dehors, allongée sur la terre battue, au coin des routes que personne n’empruntait. À cette époque je me fichais à peu près de tout, y compris des invectives que je recevais si les taches de terre sur ma jupe ne disparaissaient pas à la première lessive. De toute façon, ce que je préférais, c’était la littérature, et la littérature, comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif. À condition, bien sûr, de ne pas en abuser. En réalité, elle espérait qu’un roman finirait un jour par faire battre ce caillou qui, selon elle, pesait si lourd dans ma poitrine.
Assise sur mon lit, les narines pincées par l’odeur de cheveu brûlé, j’enroulais les mèches autour de la tige brûlante en métal. Mais les boucles ne se formaient pas. Je soupirais. Il fallait s’efforcer. Même si au fond ma mère se fichait de ma coiffure. La seule chose qui la préoccupait réellement était le fait qu’à bientôt trente ans son aînée ne fût toujours pas mariée.
José Ramírez était le fils unique d’un administrateur local. Il avait à peine deux ans de plus que moi et une chevelure triste qu’il gominait. Il avait étudié dans un lycée privé de La Havane avant que son père ne ramasse toutes ses économies pour l’envoyer se former à New York. Il était récemment rentré à Cuba avec une petite fortune et quelques photographies de Harry Truman. Une semaine plus tôt, il était venu nous rendre visite avec un grand cliché encadré représentant un homme chauve en costume qui regardait à côté de l’objectif : « Pour José, et vive l’amitié entre Cuba et les États-Unis d’Amérique. Harry S. Truman ». Il me l’avait presque collé au nez, en répétant que le président Truman avait « une sacrée poignée de main », il était même allé jusqu’à mimer le geste pensant que, comme je ne réagissais pas, je ne comprenais pas. L’idée de le revoir m’irritait.
Deux heures plus tard, j’étais dans l’entrée, étouffée dans une robe qui bouffait aux manches, les cheveux bouclés comme un épagneul avec, sur les lèvres, une pâte rose vaguement brillante. Sur le cadran, l’aiguille rouillée avait presque avancé jusqu’à onze heures. C’était une horloge en chêne que mes parents avaient emportée de Galice. Joaquina s’impatientait sur le perron en tapant du pied. Elle m’avait obligée à glisser les miens dans des escarpins qui me blessaient. Mon père, enfoncé dans son rocking-chair, a entrouvert, sous ses sourcils broussailleux, au milieu des plis de peau et des rides, deux yeux minuscules. Il détestait la messe, et encore plus mes prétendants.
Au retour de l’église, un plateau de viandes froides attendait sur la table de la salle à manger. On avait sorti le service en porcelaine. Il était blanc avec des bordures fleuries. La nappe, elle, était blanche sans fioriture. Je me retrouvais assise à gauche du fils Ramírez, en face de lui ma mère, à sa droite mon père dont les yeux, mieux ouverts depuis, manquaient encore d’éclat. Ramírez se tenait les jambes écartées sur sa chaise. Son pantalon remontait au-dessus de sa chaussette, découvrant des poils touffus.
— C’était un sermon plein de profondeur, a-t-il dit en se servant une tranche de roastbeef.
Ma mère, toute coincée dans sa robe, lui a tendu la mayonnaise qui a tremblé dans la coupelle. Ramírez y a plongé sa cuiller.
— Avec toute la discorde qu’il y a dans ce pays, c’est ça, le message que l’Église doit porter…
Il s’est tourné vers moi.
— Vous savez, Haydée, vous devriez lire l’Épître aux Corinthiens.
— Je vous remercie mais je ne lis que des romans.
— Les romans… – Ramírez mâchouillait son roastbeef. – Pour moi, ce qui compte, c’est le message du Christ. Au fond, il n’y a que ça de vrai : l’amour !
Il a révélé des dents recouvertes de mayonnaise.
— Et comme on dit, tout le reste n’est que… littérature !
Le rire de ma mère a fait peur aux guêpes qui commençaient à se poser sur la viande. Elles étaient entrées par la fenêtre. Mon père a remué un torchon, essayant sans doute de chasser, avec les insectes, son ennui. Mais elles revenaient et je leur jetais des regards suppliants dès qu’elles s’approchaient de Ramírez.
Lorsque nous nous sommes levées pour aller prendre le thé, ma mère m’a pincé le bras.
— Tu arrêtes ça maintenant. Et franchement, rhabille-toi.
Avec la chaleur, les manches bouffantes de ma robe collaient par endroits à ma peau. Je les avais remontées jusqu’aux épaules. Dans le salon, l’air moite s’était engouffré par la fenêtre restée ouverte depuis le matin. Ramírez écartait les narines et mon père s’épongeait le front avec le torchon à guêpes. Le roulement d’un train a fait tourner nos quatre visages vers l’extérieur. Ramírez a exagérément levé le sourcil.
— C’est fou, tous ces trains qui passent.
Le sucre est tombé dans la théière. Ma mère touillait en ne trouvant plus rien à ajouter. Elle a servi des tasses trop pleines. Ramírez a aspiré la première gorgée dans un sifflement de chaudière.
— Ça vous dirait, Haydée, d’aller vous promener sur la plantation tout à l’heure ? On pourrait monter sur la grande tour et regarder les gens travailler avec leurs machettes.
C’était une tour ancienne avec un escalier en colimaçon et des marches glissantes. J’y allais avec Abel à l’automne, à la saison où les champs ne sont que des duvets de fleurs argentées. Ramírez a aspiré une nouvelle gorgée de thé. Mes efforts pour lui avaient commencé trop tôt pour que j’aille encore me balader juchée sur ces escarpins qui me faisaient des ampoules, tenir son bras sur la route caillouteuse, grimper les vingt étages pour subir deux ou trois commentaires ronflants sur le coucher du soleil.
— À condition, a dit ma mère en se levant, de ne pas rentrer trop tard.
Ramírez a avalé en vitesse sa dernière gorgée de thé d’un air responsable. J’ai changé de chaussures et nous sommes partis.
Mes orteils s’étendaient enfin à plat. Ils respiraient sous la fine toile des tennis. Nous marchions en silence. Le soleil, au bout de sa course, ne s’essoufflait pas. Il cognait. Il faisait perler à la racine des cheveux de Ramírez de grosses gouttes de sueur qui roulaient ensuite jusqu’au col de sa chemise. Sa gomina luisait.
La route qui coupait en deux le champ de cannes était défoncée par les camions. Chaque pas décollait un mélange de terre sèche et de cailloux que je regardais se déposer sur mes chaussures. Tout au bout, la tour se dressait avec insolence. Elle avait été coriace. Elle avait eu raison des cyclones et des tremblements de terre. Elle témoignait d’une époque dont plus personne ne parlait, celle où les maîtres gravissaient ses marches pour, nichés dans son bois frais, surveiller les esclaves de la plantation. Voilà ce à quoi s’étaient occupés les Espagnols pendant deux siècles. À monter les étages. À scruter les champs, la main en visière pour se protéger du soleil. À guetter une incartade, une sieste à l’ombre grillagée des hautes tiges ou, pire, une fuite. Non, plus personne ne surveillait les travailleurs du sucre. Il suffisait d’attendre le soir et de faire le comptage. Chaque ouvrier réunissait son tas de la journée. Et en fonction du nombre, il recevait sa rémunération.
— Regardez celui-là ! a dit Ramírez avec enthousiasme. Il a l’âge de mon grand-père et il est fort comme un bœuf !
L’homme aux cheveux blancs donnait de grands coups de machette. D’un premier, il détachait la canne du sol. Le métal résonnait dans la tige creuse. D’un deuxième, il ôtait les feuilles à la cime qui tombaient en bruissant. Soudain, le vieil homme a lâché son outil par terre. Il respirait bruyamment, courbé. Sa chemise était trempée. Elle lui collait à la peau, laissant apparaître toutes ses côtes. Le vent aurait pu jouer du xylophone sur son dos. Le vieil homme n’arrivait toujours pas à reprendre son souffle.
— Allez, encore un peu de niaque ! l’a encouragé Ramírez.
Le vieillard a posé sur lui des yeux errants. Ramírez a levé le bras en signe d’encouragement puis, sans s’arrêter de marcher, il s’est tamponné le front avec son mouchoir.
— Vous savez, Haydée, c’est primordial, de stimuler les ouvriers.
Nous avions fait plusieurs mètres quand les coups de machette ont repris.
Nous avons grimpé les marches de la tour en silence. Ramírez avait tenu à suivre les usages, à me précéder dans l’escalier. Mais il était lent. Il s’arrêtait à chaque seconde. Il soufflait en écartant fort les narines, il s’épongeait le front de son mouchoir humide, puis il repartait. Ses mains laiteuses, à la peau gonflée par l’alcool et l’eau des bains, serraient la rampe.
Au sommet, le vent s’est engouffré dans les manches de ma robe. Elles me faisaient des ailes, des ailes pour planer au-dessus de la campagne sucrière qui s’offrait d’un bloc à mon œil. L’ouverture sous la coupole était grande. Elle faisait le mur entier. Ces cannes qui me dépassaient de trois têtes tout à l’heure ressemblaient maintenant à des brindilles contre lesquelles les ouvriers, encore plus chétifs de cette hauteur, se débattaient. Ramírez a fait un pas vers moi. Il était transporté.
— Regardez un peu cette merveille ! Cette chorégraphie immuable à travers les âges !
Le soleil déclinant allongeait l’ombre des travailleurs. Ils avaient découpé dans le champ des morceaux de vide où s’entassaient pêle-mêle les cannes abattues. Au loin, la longue cheminée de la raffinerie Constancia expulsait des volutes grises qui rosissaient haut dans le ciel.
— Vous vous rendez compte ? m’a-t-il demandé dans un murmure admiratif.
— De quoi donc ?
— Mais qu’il s’agit de dynasties, Haydée ! Leur père était ouvrier de la canne, leur grand-père l’était aussi et leur arrière-grand-père également !
Tremblant d’excitation, il a sorti son mouchoir qui avait encore macéré dans le fond de sa poche. Il sentait un mélange d’eau de Cologne et d’eau croupie. Il s’en est tamponné le front. Puis il a voulu me montrer quelque chose. Il a levé le bras. Tout l’air qui circulait sous la coupole, l’air frais qui agitait depuis tout à l’heure mes cheveux avec délice, a été étouffé par l’odeur âcre de sa sueur. J’ai détourné la tête.
— Mais regardez ! m’a-t-il sommée en levant plus haut son bras.
J’ai regardé du coin de l’œil.
— La locomotive arrive ! C’est l’heure du comptage !
Et il a bondi dans l’escalier. La locomotive, c’était un bien grand mot. Il s’agissait plutôt d’un assemblage de pièces rouillées qui crachait de la fumée à travers le paysage en filant droit sur nous.
— Suivez-moi !
Ramírez m’ennuyait. Pire, il m’exaspérait.
En bas, les ouvriers rassemblaient déjà leurs tas de cannes. Ils traînaient jusqu’au bord de la route des fagots aussi gros que leur permettaient leurs bras maigres mais durcis par le travail journalier. Puis ils disparaissaient dans le champ pour revenir quelques minutes plus tard avec un autre fagot. Un bruit que j’avais d’abord pris pour le roulis de la locomotive s’est transformé en galop, en un galop collectif, celui de trois chevaux qui fonçaient sur nous. On ne distinguait en fait rien d’autre que leurs jambes qui battaient la poussière et, couronnant le nuage ocre, trois sombreros.
Les cavaliers ont tiré sur leurs rênes brusquement. Les chevaux ont pilé. Tous les ouvriers s’étaient alignés, debout devant leur tas de cannes. Le cavalier qui était au centre portait un sombrero blanc et des lunettes de soleil d’aviateur. Il était entièrement vêtu de cette couleur, jusqu’aux bottes au bout desquelles étincelait un éperon. Tout le monde connaissait le señor Ruiz. Et personne n’osait se frotter à lui. Il possédait le champ et l’usine avec, autant de choses qu’il menaçait de vendre à l’United Fruit Company chaque fois que le maire le contrariait. Il a tourné la tête vers nous. Ramírez, palpitant, s’est empressé de lever son chapeau très haut pour le saluer.
— Bonsoir, señor Ruiz ! Je montre à cette jeune fille comment marche l’économie de son pays. Vous permettez ?
Pour toute réponse, le señor Ruiz a talonné son cheval et s’est avancé au début de la ligne des ouvriers, à quelques mètres de nous. Ses comparses, deux hommes ventripotents vêtus de chemises à carreaux, l’ont suivi avec un peu de retard.
Le jeune ouvrier qui était au commencement de la ligne n’avait pas quatorze ans. Il avait encore les arcades sourcilières lisses de l’enfance et un duvet noir au-dessus de la lèvre. Ruiz le dominait, droit sur sa selle.
— Combien ?
— Mille quatre-vingt-six, señor, a annoncé le petit.
Ruiz a fait un geste du menton en direction des deux hommes. Ils ont sauté à terre en manquant de se casser la figure. Et ils ont compté. Puis ils ont tendu à l’enfant un billet d’un peso et une petite pièce pour le rab. Chaque travailleur devait abattre neuf cents cannes par jour pour recevoir son peso. S’il faisait plus, il était bien sûr récompensé. Le petit a empoché son salaire, et ses pas sur le chemin l’ont couvert de poussière.
Le deuxième était le vieil homme. Son tas était nettement plus mince que celui des autres.
— Señor, a-t-il imploré en levant la tête, j’ai fait tout ce que j’ai pu mais on m’a volé ma gourde et avec cette chaleur…
— Combien ? a tonné Ruiz.
Le vieillard a baissé la tête. Il rentrait les lèvres pour protéger ses gencives nues.
— Sept cent treize, señor.
Il clignait des yeux à cause du soleil plus faible à cette heure mais qui se trouvait exactement, de son point de vue, collé à la tempe du patron.
— Encore pire qu’hier ! s’est emporté Ruiz.
— Señor, je vous jure que demain…
— Basta ! Je ne vais pas écouter tes chouineries. Demain, si tu as mon compte, tu auras le tien. En attendant, ta journée sert à peine à rembourser ta dette. Alors estime-toi heureux que je ne te demande rien !
Le vieil homme a rebaissé la tête, le coin des lèvres tremblant. Il a patienté en silence le temps que les deux autres vérifient. Puis il est parti en serrant fort son chapeau de paille dans sa main. Sa silhouette courbée s’est fondue dans la lumière mate du crépuscule.
— Enflure.
J’avais parlé trop bas pour que Ruiz ne m’entende, mais Ramírez m’observait d’un œil inquiet. Il a fait un nouveau salut du chapeau à Ruiz, qui ne s’est même pas donné la peine de le regarder. Puis, une fois que nous nous fûmes éloignés, après plusieurs minutes de silence, il s’est tourné vers moi :
— Vous êtes sensible, Haydée.
Il a ricané.
— C’est une qualité. Surtout pour une femme. Mais comprenez. Ce n’est pas avec de la générosité qu’on fait marcher un pays. Et puis…
Je l’ai regardé méchamment.
— … il a raison. Le vieillard, on l’a bien vu qui faisait des pauses.
Ramírez avait fini sa phrase d’un ton presque craintif. Nous sommes rentrés en écoutant nos semelles s’écraser sur la terre caillouteuse.
Ma mère avait refait du thé. Une assiette débordante de biscuits chauds accompagnait le service en porcelaine sur la table basse.
— Benigno ! Les voilà !
Ses talons clapotaient sur le carrelage. Elle croyait les petites foulées plus féminines. Elle poussait les portes à la recherche de mon père. Il était en fait avec nous au salon. Il luttait pour tirer son esprit des profondeurs d’une sieste qui avait dû l’occuper tout l’après-midi. Son journal était tombé au sol grand ouvert. Le coin d’une des pages trempait dans sa tasse de café.
— Ah, vous voilà tous, a soupiré Joaquina.
Elle nous a servi du thé. Ramírez a croqué dans un biscuit et a complimenté ma mère pour sa recette. Il pouvait. C’était sa grand-mère galicienne qui lui avait appris à pétrir la pâte d’une manière très spéciale, chuchotée à l’oreille de mère en fille depuis des générations. Elle me la révélerait quand je me marierais. Comme il avait de la chance, celui qui allait profiter la bouche ouverte de ce savoir séculaire. Un ami de mon père, enfin un voisin avec qui il organisait des combats de coqs, a tapé au carreau.
— Benigno, tu as entendu la nouvelle ?
Ses cheveux grisonnaient sous le chapeau de paille.
— Ne me dis pas que le préfet annule le tournoi.
Il a éclaté de rire.
— Pas du tout. Chibás s’est suicidé.
Mon père s’est raclé la gorge.
— Ne fais pas ce genre de blagues devant la petite.
— Mais je ne te raconte pas d’histoires. Il s’est tiré dessus tout à l’heure. À l’antenne.
Son chapeau a failli s’envoler.
— Dans l’aine, a-t-il ajouté en posant la main sur sa tête. Ils l’ont emmené à l’hôpital. Mais tout le monde dit que c’est cuit.
J’ai renversé ma tasse. Le thé a dessiné des auréoles sur mes tennis. Il me brûlait la peau. Appeler Abel ? C’était trop tard. Il devait déjà être descendu sur les pavés en compagnie de dizaines de jeunes moustachus. Je grimaçais. Ramírez m’observait avec curiosité. Ses pupilles inquisitrices, si sûres d’elles, s’agrandissaient. Puis il a dit, pensant me consoler et m’édifier à la fois, que la mort d’un homme est toujours triste mais qu’on ne peut pas vraiment regretter celle d’un agitateur. Devant l’inefficacité de son propos, il a sorti son mouchoir encore humide où un grand « J. R. » était brodé au fil jaune. Ce n’était, quoi qu’il en soit selon lui, pas une nouvelle à annoncer devant une jeune femme. Il s’est baissé pour sécher mes chevilles.
— Hors de ma vue !
Il s’est redressé, stupéfait.
— Vous avez très bien entendu. Allez donc essuyer les pieds de vos Américaines et fichez-moi le camp d’ici.
Il s’est levé lentement. Il attendait que mes parents réagissent. Qu’ils me fassent des remontrances. Mais la chaleur et mon caractère avaient eu raison d’eux. Ils étaient avachis. Ils creusaient le rembourrage déjà tassé des fauteuils.
— Votre fi-fille…, a bégayé Ramírez.
— Je sais, a soupiré mon père en lui indiquant d’un geste navré la sortie. »

Extraits
« Pourtant ce verbe, “partir”, est devenu, depuis quelques mois, un refrain. (…) Il fait taper du poing Fidel. Il le pousse, en pleine réunion du comité central, quand on lui fait le décompte des Cubains qui se tirent, à balancer son cigare attisé comme une braise à travers la pièce (…). Je vous vois ! J’ai envie de crier par la fenêtre ! Je vous vois et je ne vous dénoncerai pas. Mais oui c’est moi au dernier étage, cette tignasse noire suspendue au-dessus du vide. Je suis la camarade Haydée Santamaria (…), et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. »

« Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ. » p. 35

« Fidel, exultant, a plongé deux doigts sous sa chemise et s’est caressé le torse. Il ignorait quand, il ignorait comment, mais les Cubains finiraient par craquer, par exprimer leur rage. Notre travail, notre tâche politique, historique soulignait-il, était d’être prêts. D’appuyer. D’organiser. D’éviter le bain de sang et de renvoyer Batista en Amérique. » p. 196

À propos de l’auteur
DAMERDJI_amina_DR_librairie_MollatAmina Damerdji © Photo DR – Librairie Mollat

Amina Damerdji est née en 1987 en Californie; elle a grandi à Alger jusqu’à la guerre civile puis en France, notamment en Bourgogne où elle commence à écrire de la poésie puis à Paris où elle réside aujourd’hui. Elle a aussi vécu deux ans à Madrid et passé plusieurs mois à Cuba. Chercheuse en lettres et sciences sociales, elle a publié des textes dans plusieurs revues de poésie et a écrit, en 2015, un recueil Tambour-machine. Elle est co-éditrice de la revue La Seiche. Laissez-moi vous rejoindre est son premier roman. (Source: Babelio / Lettres capitales)

Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Laissezmoivousrejoindre #AminaDamerdji #editionsgallimard #premierroman #68premieresfois #hcdahlem #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #primoroman #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi

ANDREA_le_plus_beau_lundi_de

En deux mots
À 10 ans Noah décide qu’il sera président des États-Unis et part recueillir des signatures. L’un des premiers signataires est un vieil homme, séduit par le culot du garçon. Deux vies qui réservent bien des surprises

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Noah et la shoah

Camille Andrea nous régale à nouveau avec ce roman qui met aux prises un garçon de dix ans qui se rêve président et un rescapé de la Seconde guerre mondiale. L’auteur du sourire contagieux des croissants au beurre signe un conte plein de vitalité.

Pour réussir sa vie, il faut faire preuve d’ambition et d’une volonté de fer. C’est ce que ce dit Noah, 10 ans. Le garçon de Nashville décide de faire du porte à porte pour rassembler un millier de signatures. Quand il sonne à la porte de Jacob Stern, le vieil homme est séduit par le culot du petit métisse qui a déjà rodé son discours, qui commence par dire merci. Une entame qui intrigue le septuagénaire qui décide pourtant de ne pas signer d’emblée de peur de ne pas revoir cet esprit vif qui vient meubler sa solitude.

Au fil de leurs échanges on va en apprendre un peu plus sur leurs vies respectives. Noah a perdu sa mère et doit aider son père qui tient une pizzeria. Le veuf est aigri, sévère et ne fait guère preuve d’affection envers son fils. Il entend être respecté et entend mettre fin aux rencontres avec ce vieux pervers. À tout prendre, il le préfère encore lorsqu’il se plonge dans ses volumes d’encyclopédie.
C’est d’ailleurs à l’aide de ses livres qu’il va en savoir davantage sur cette Shoah dont Jacob Stern a été l’une des victimes. Un passé que la maladie d’Alzheimer va peu à peu effacer et qui est consigné dans cinq cahiers «à brûler après ma mort sans les lire». Car au fil du récit, on va découvrir que le monde n’est pas manichéen, mais paré de nombreuses nuances, que derrière une vérité peuvent se terrer bien des mensonges. Alors, si Noah doit ne retenir qu’une chose de ses visites chez le vieil homme, c’est la complexité du monde, c’est la difficulté à décider en conscience.
Camille Andrea, dont on rappellera qu’il s’agit d’un auteur reconnu publiant sous pseudonyme, joue avec beaucoup d’à-propos ce jeu des masques dans ce conte qui mêle humour et gravité. D’une plume légère, il nous entraîne dans un monde du faux semblant et de la duplicité. Mais la vertu première de ce roman qui se lit avec gourmandise, c’est la belle démonstration qu’il nous propose: ne jugez pas avant d’avoir en main toutes les pièces du dossier.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi
Camille Andrea
Éditions Plon
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782259312011
Paru le 19/05/2022

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, principalement à Nashville. On y évoque aussi Washington et l’Allemagne, notamment Auschwitz.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Noah, 10 ans, entra dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête. Une rencontre qui changera tout et qui donnera la plus improbable des amitiés.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Quatre secondes et cinquante centièmes. C’est le temps que Noah, enfant métisse de 10 ans, a pour convaincre chaque personne du voisinage qu’il sera le prochain président des Etats-Unis. C’est peu, quatre secondes et cinquante centièmes, mais ce fut suffisant pour Jacob Stern, vieil homme de confession juive de soixante-quinze ans.
Noah venait d’entrer dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre entre deux générations, deux visions du monde et de l’avenir. Un vieil homme qui a perdu goût à la vie et en proie au vide destructeur, et un enfant ambitieux, lumineux, au discours d’un politicien de cinquante ans. Ils n’ont en commun que les souvenirs qu’ils ont créés ensemble autour de donuts au chocolat et de grands verres de lait. Souvenirs que Jacob oubliera un jour et que Noah ressassera toujours.
Une rencontre qui changera tout et rien. Elle ne ralentira pas la perte de mémoire de Jacob, elle ne rendra pas forcément Noah président. Mais elle leur fera réaliser que rien n’est écrit. Et qu’il suffit de le comprendre assez tôt pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire.
Un roman qui nous montre qu’on ne peut réellement connaître un homme sans avoir entendu chaque versant de son histoire. Les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est teinté de nuances et de choix difficiles. Jacob le sait que trop bien, Noah le saura bientôt.
Un livre d’une humanité bouleversante sur la fragilité de la mémoire et de l’âme humaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Valmyvoyou lit

Les premières pages du livre
« J’ai appris très tard que mon nom de famille était le nom d’un village du cœur de l’Italie dans lequel s’était réfugié un grand nombre de juifs. Persécutés, nombre d’entre eux durent se convertir au catholicisme pour ne pas être tués. On baptisa ces premiers avec le nom de l’endroit où ils habitaient. Voilà comment mes ancêtres s’appelèrent Andrea. Cette histoire familiale est, sans nul doute, à l’origine de ce roman.
Et bien que je ne me sente ni juif(ve) ni d’aucune autre religion, d’aucun peuple, bien que je ne me sente tout simplement qu’humain(e), d’une seule planète, la Terre, bien que ma culture soit multiple et s’inscrive dans tous ces mélanges qui m’ont engendré(e), je souhaitais dans le présent roman rendre un hommage à ce petit bout d’histoire qui est le mien, à cette petite goutte de sang qui court dans mes veines comme dans celles de millions de juifs dans le monde.
Je souhaitais également aborder des questions plus philosophiques. Peut-on changer ? Peut-on punir un vieil homme pour quelque chose qu’il a fait dans sa jeunesse ? Cela a-t-il une quelconque utilité ? Je ne juge pas, je m’interroge. Ce roman ne pourra y répondre, car je n’y ai moi-même pas trouvé de réponse. Peu importe, après tout. Le principal est de s’être posé la question, d’avoir vibré avec Noah, d’avoir tremblé en apprenant le terrible secret de Jacob.
Vous ne savez toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea, et vous continuez cependant à lire mes histoires. Ce sont elles qui, derrière le masque, importent vraiment et sont les plus sincères.
Un nom ne sert à rien pour écrire un livre.
Seule une bonne histoire compte.
Je vous aime tant. Vous êtes ma raison de continuer à me lever le matin pour lier les mots sur le clavier d’un ordinateur, ma raison de rêver, de créer.
Pour tout cela, merci. Camille Andrea

Lundi
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.
Quoi qu’il en soit. Les plus belles choses de ma vie se sont produites un lundi. Enfin, je crois, si la mémoire ne me fait pas défaut. Elle a tendance à s’effriter un peu dernièrement. Il serait peut-être temps que je vous raconte cette histoire, avant que je ne l’oublie.
L’histoire d’un lundi merveilleux. D’un lundi inoubliable.
L’histoire de ce plus beau lundi de ma vie qui, c’est un comble, tomba un mardi.

PREMIÈRE PARTIE
NOAH D’AMICO

Une porte
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

La même porte
Voilà comment, à la place de « bonjour », il en était arrivé à dire « merci ».
En prononçant ce mot, sans autre préambule, le petit garçon avait remarqué qu’il suscitait la curiosité immédiate des adultes. Intrigué, désarçonné, on lui demandait « Merci pour quoi ? ». Et il était déjà trop tard. Le poisson avait mordu à l’hameçon. « Alors voilà, je vous dis merci parce que… » La conversation était engagée et l’enfant, lançant discrètement son petit pied en avant pour bloquer la porte, déballait le discours qu’il avait appris par cœur et répété cent fois devant le miroir de sa penderie, avec un débit de trois mots à la seconde, à la manière d’un commerçant, d’un marchand de voitures d’occasion. Il fallait convaincre rapidement. En réalité, il ne demandait qu’une simple signature. Juste un nom suivi d’un petit gribouillis qui feraient de lui le prochain président des États-Unis. C’était tout ce qu’il demandait, devenir le prochain président des Américains pour pouvoir ramener la paix dans le monde. En somme, trois fois rien pour un gamin de dix ans.

Un vieux
— Mais tu n’es qu’un enfant !
Le vieux le regardait, immobile et gigantesque, dans le cadre en bois de sa porte. Tel un caméléon, sa peau, jaunie, en avait pris la couleur. Un vieillard en bois.
— J’ai dix ans ! se défendit l’enfant, comme il aurait répondu « j’en ai quarante ».
— Vois-tu mon garçon, je ne suis pas expert en la matière, et je ne voudrais pas te décourager, mais ne faut-il pas être majeur pour devenir président ?
— C’est ce que dit mon père.
— Eh bien, tu devrais l’écouter de temps en temps, répondit l’homme en grattant une croûte de son crâne chauve, ce qui fit perler une minuscule goutte de sang. Les adultes ont quelquefois raison, tu sais.
Il semblait ne pas encore avoir réalisé qu’il parlait politique avec un garçon de dix ans sur le perron de sa maison. Il l’observa un instant. Il n’y avait pas d’enfants noirs dans le quartier. Il n’y avait pas d’enfants, d’ailleurs. Ni noirs, ni blancs, ni verts, ni rouges. Et à moins qu’une nouvelle famille ne se soit installée pendant la nuit, cet enfant n’était pas d’ici, ce qui ne déclencha pourtant aucune once d’inquiétude chez le vieux. Cela se voyait, cet enfant, avec son costume et ses souliers vernis, ne représentait aucune menace pour un vieillard, aussi fébrile fût-il.
— Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté d’écouter les grandes personnes, reprit Noah. Et puis, pour ce qui est de mon père, nos opinions divergent sur bien des matières.
Pendant quelques secondes, le vieux se demanda pourquoi cet enfant n’avait tout simplement pas frappé à sa porte pour récupérer son ballon qui serait tombé par-dessus la clôture de son jardin. Comme le faisaient tous les enfants du monde. Il lui aurait dit qu’il n’avait vu tomber aucune balle de son côté de la palissade, le garçon serait reparti, et lui aurait pu retourner s’asseoir devant sa télé éteinte à compter les minutes qui passent. Mais l’enfant n’avait pas l’air de jouer à la balle, avec son costume gris et sa cravate rouge, avec ses cheveux peignés en boule et ses allures de premier de la classe. De plus, il y avait bien longtemps que les enfants ne jouaient plus à la balle dans cette rue. Que des vieux, donc. Des vieux qui consacraient le plus clair de leur temps à regarder la télé, assis dans leur fauteuil. Des vieux qui attendaient la mort. Un vrai mouroir, voilà ce qu’était devenue cette rue depuis que les enfants n’y jouaient plus à la balle ; voilà ce que devenaient toutes les rues lorsque les enfants n’y jouaient plus à la balle.
Et puis le vieux se demanda si c’était déjà Halloween, avant de se rappeler que la fête des Morts tombait vers la fin de l’année. Il ne savait plus la date exacte. Mais en jetant un coup d’œil par-dessus l’enfant, il reconnut la rue cramoisie et le goudron chaud caractéristiques de l’été. Halloween n’arriverait que dans quelques mois. Cela tombait bien, car depuis que les enfants ne jouaient plus à la balle dans la rue, il n’achetait plus de bonbons.
Il fallait se rendre à l’évidence. Ce garçon ne voulait pas récupérer sa balle. Ce garçon ne réclamait pas de bonbons. Ce garçon était bizarre.
Le vieux loucha sur le gros badge que l’enfant avait épinglé, comme les vendeurs de bibles, au col de sa veste. Au milieu : son visage noir sur fond blanc. Au-dessus : JE VOTE. Au-dessous : NOAH. JE VOTE NOAH D’AMICO, en majuscules et typographie Garamond, taille 16, de couleur magenta, rose pour le commun des mortels. Le vieux avait été imprimeur et il reconnaissait toutes les polices d’écriture d’un seul coup d’œil. JE VOTE NOAH D’AMICO. Quelle était donc cette fantaisie ? Le vieux fronça les sourcils, et son regard devint plus austère. Il n’avait jamais aimé la fantaisie. Il en avait toujours eu peur. On ne contrôlait pas la fantaisie. C’était une grosse bête qui débordait de toute part, qui s’échappait des conventions, comme un poulpe d’une bassine. C’était dangereux, la fantaisie. C’était en général le début des problèmes.
— Noah D’Amico, dit l’enfant en tendant sa main.
— Jacob Stern, répondit le vieux en la serrant vigoureusement.
— Il faut avoir plus de trente-cinq ans pour se présenter, reprit le garçon, étranger aux soupçons de son interlocuteur. Mais je ne compte pas gâcher les vingt-cinq prochaines années de ma vie à attendre d’avoir le bon âge. La maturité intellectuelle est un concept relatif. Cela a été prouvé par d’éminents scientifiques de notre pays. C’est maintenant que le peuple américain a besoin de moi.
— Et qu’est-ce qui te dit que le peuple américain a besoin de toi maintenant ?
— C’est bien simple. J’ai la solution miracle.
— La solution miracle ? Cela fait un peu réclame pour détergent, tu ne trouves pas ?
— Oui, la solution miracle. La solution finale, quoi.
— N’utilise pas ce terme, je suis juif. Enfin, je crois. Quelquefois, je ne me souviens plus très bien. Tu as donc une solution miracle pour quoi ?
— Pour tout. Pour la faim dans notre pays, la faim dans le monde, pour le chômage, la crise en Europe, l’immigration illégale, les armes à feu, la criminalité, la guerre au Proche-Orient, toutes les guerres, bref, une solution pour tous ces problèmes que les adultes ont créés et jusque-là échoué si lamentablement à résoudre.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’un enfant pourrait réussir là où un adulte, avec un bagage conséquent et une expérience déjà bien complète de la vie, a échoué ?
— Vous connaissez le dicton : la vérité sort de la bouche des enfants. On ne peut pas en dire autant des politiciens.
— Ah, ça, c’est sûr ! s’exclama le vieux avant d’éclater de rire.
— Et puis, vous parlez de bagage, d’expérience, c’est peut-être justement cela qui les voue à l’échec. Un regard neuf, créatif, innocent sur le monde, voilà la clef de la réussite. Les enfants ne sont pas représentés au gouvernement, or, nous sommes concernés par les décisions qui sont prises aujourd’hui, car elles auront des conséquences demain. On bâillonne les enfants, on prend en otage leur avenir parce que l’on se moque de tout, parce que l’on se moque d’eux, parce que l’on se moque du futur, parce qu’il n’y a que le présent qui compte et l’argent que l’on peut se faire maintenant, pendant qu’on est encore en vie, et au pouvoir. Parce que les politiciens dépensent l’argent qui n’est pas à eux, comme s’il n’était pas à eux, justement, comme s’ils ne l’avaient pas gagné à la sueur de leur front, pour la simple et bonne raison qu’ils ne l’ont pas gagné à la sueur de leur front. Et tout ce que l’on gagne de cette façon n’a pas de goût. Si ce n’est celui insipide du trop vite acquis. Mon père n’aimerait pas entendre cela, car il n’aimerait pas savoir que je prépare ses pizzas avec la sueur de mon front. Oui, mon père tient une pizzeria. Il dirait que c’est sale, que ce n’est pas hygiénique. Mais bon, là n’est pas la question. Il faudrait que les gens fassent confiance à d’autres sortes de personnes maintenant. Oui, je suis un enfant. Oui, je suis métis. Oui, je suis différent. Mais si je ne me dis pas que je deviendrai le premier président américain issu des minorités, alors je ne le deviendrai jamais, c’est sûr. Et cela serait bien dommage, car j’aimerais mettre un grand coup de pied dans les préjugés et les conventions, montrer que quelque chose de différent est possible.
— C’est pas faux, dit Jacob, commençant à comprendre la logique du garçon.
Il était tout de même très impressionné qu’un enfant puisse parler de la sorte, dans un anglais impeccable, et que son esprit fût si bien façonné. La télévision, lorsqu’il l’allumait, ce qui lui arrivait de temps en temps, était pleine de programmes où l’on voyait des adolescents débiles avoir des conversations débiles sur des sujets débiles. Ils vivaient dans un appartement à plusieurs, passaient leur temps à ne rien faire si ce n’était se disputer, étaient incapables de débarrasser la table ou laver les assiettes après chaque repas. On désespérait de l’avenir des États-Unis, du monde, même. Alors, cet enfant-là, avec ses jolies manières et ses belles paroles, était comme un sauveur dans un monde préapocalyptique inévitable, un remède aux zombies sans cervelle que la société préparait pour demain.
— Si je laissais les autres décider de ce que je peux faire ou ne pas faire pour une simple question d’âge, simplement parce que j’ai dix ans, alors, je ne deviendrais jamais demain celui qu’aujourd’hui je me suis proposé de devenir. Quand on a un rêve, il faut aller jusqu’au bout, monsieur Stern, indépendamment de ce que disent ou pensent les autres. Indépendamment des barrières et des limites que chacun se met. Au XVIIe siècle, les pays européens n’étaient-ils pas gouvernés par des enfants ? Louis XV avait cinq ans lorsqu’il a succédé à Louis XIV. Et même si le pouvoir a été délégué à son grand-oncle, le jeune souverain a tout de même régné à l’âge de treize ans ! Et le monde allait-il plus mal ? Je me propose donc d’être cet enfant qui, dans l’histoire de l’humanité, sera le premier président des États-Unis âgé de dix ans.
— Ainsi donc, tu veux être le prochain Louis XV…
— Pourquoi pas ? L’esclavage n’existerait-il pas toujours si les hommes ne s’étaient pas révoltés un jour ? Et les Français n’auraient-ils pas toujours un roi aujourd’hui s’ils ne leur avaient pas coupé la tête à l’époque ? Si une poignée de rêveurs ne s’étaient pas donné les moyens d’aller voir ce qu’il y a ailleurs qu’autour de leur petit nombril, aurions-nous découvert la Lune ? Je crois que si nous ne changeons pas les choses, eh bien, elles restent telles qu’elles sont. Et elles pourrissent.
Le vieux pensa à toutes ces choses qu’il n’avait pas changées dans sa vie depuis quinze ans. Qui étaient restées telles quelles. Qui avaient pourri. Sa vie, qui avait pourri. Ses rêves, son espoir, sa joie de vivre, qui avaient pourri. Sans aller chercher bien loin, ce robinet de la cuisine qui fuyait et qu’il n’avait jamais réparé, ce qui avait toujours rendu sa femme furieuse. Mais pouvait-on comparer la Révolution française ou la conquête de la Lune avec le robinet de sa cuisine ? Peut-être, après tout, car la conquête de la Lune ne changeait rien à sa vie quotidienne, alors que son robinet…
— Ma politique ne se base pas sur l’apologie de l’immobilité, reprit Noah.
— En tout cas, tu parles sacrément bien pour un garçon de ton âge, dit l’homme, aussi amusé qu’impressionné, en croquant dans un donut au chocolat qui avait fondu dans sa main et dont il semblait s’être souvenu tout à coup.
L’enfant posa son regard sur le beignet, puis sur la petite bouteille de plongée que l’homme tenait dans l’autre main et traînait comme un chariot de courses. Il fixa de nouveau le donut au chocolat et avala sa salive. Il se présentait peut-être aux élections présidentielles, il n’en demeurait pas moins un enfant.

Un donut au chocolat
Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.
— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Non.
— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.
— Je ne comprends pas.
— C’est un donut sain et pur.
Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.
— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?
L’enfant haussa les sourcils.
Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.
— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !
Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
— Tu es catholique, toi ?
— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.
— C’est vrai, il fait des pizzas.
— Et les meilleures du monde !
— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.
— Je m’informerai auprès de mon conseiller.
— Tu as un conseiller ?
— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.
Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. »

À propos de l’auteur
Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un écrivain français bien connu du grand public.

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#leplusbeaulundidemavietombaunmardi #CamilleAndrea #editionsplon #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #VendrediLecture #litteraturecontemporaine #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots

Appelez-moi César

MARME_appelez-moi_cesar  Logo_second_roman

En deux mots
Les vacances d’un groupe d’adolescents tournent mal. Séparés de leur accompagnants, ils vont vivre un drame qui va les marquer à jamais. Vingt cinq ans après, Étienne décide de raconter ce qui s’est vraiment passé ce jour où la mort est venue leur rendre visite.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un serment si lourd à porter

Quand les gendarmes retrouvent les adolescents perdus dans la montagne, l’un d’entre eux manque à l’appel. Vingt cinq ans après le drame Étienne décide de tout raconter. Boris Marme signe un roman prenant, un suspense étouffant.

Durant l’été 1994 un groupe de onze garçons se perd en montagne, après avoir refusé de suivre leurs accompagnants. Le lendemain un peloton de gendarmerie récupérera dix d’entre eux. Dans la nuit, l’un d’entre eux a glissé et n’a plus donné signe de vie. «De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Le reste de l’histoire, le narrateur a voulu l’oublier, s’imposant des années de silence « pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister.»
Mais a quarante ans et après avoir perdu sa mère, Étienne décide de rompre le pacte et de raconter ce qui s’est vraiment passé.
Il avait été inscrit par ses parents à ce camp de vacances, mais craignait tout à la fois de quitter ses amis et son domicile et la rencontre avec tous ces jeunes qu’il ne connaissait pas. Des craintes que le voyage en TGV n’ont pas vraiment dissipées. Après avoir monté leurs tentes, le groupe se retrouve au grand complet. «Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer.»
Au fil des jours et des longues marches éprouvantes, le groupe va apprendre à se connaître. Étienne va se rapprocher de ses compagnons et vouloir partager leurs initiatives souvent stupides, quelquefois dangereuses. Entre larcins, provocations, mises au défi, il s’agit de désigner qui est vraiment César. Un petit jeu qui, on le sait, va virer au drame. Mais le groupe retrouvé au petit matin ne trahira pas le serment scellé après l’accident.
En choisissant, 25 ans plus tard, de confier à Étienne le soin de confesser ce qui s’est vraiment passé, Boris Marme dit tout à la fois la charge émotionnelle ressentie sur le coup et le traumatisme trop lourd à porter au fil des ans. Hantés par la mort et leur silence, les adolescents verront leurs vies brisées. Un roman construit comme un polar, un suspense qui va aller crescendo jusqu’au drame et qui permet à l’auteur de scotcher son lecteur dès les premières pages jusqu’à l’épilogue qui, lui aussi, réservera son lot de surprises. C’est fort, prenant, très réussi!

Appelez-moi César
Boris Marme
Éditions Plon
Roman
320 p., 18 €
EAN 9782259310994
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris et sa banlieue, mais principalement dans la commune imaginaire de Saint-Martin-de-Morieuse et ses environs dans les Alpes.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Appelez-moi César est un roman initiatique. L’histoire d’une bande de garçons partis marcher en montagne au cours de l’été 1994 et qui, de conneries en jeux de pouvoir, vont glisser peu à peu dans une spirale tragique. Pour comprendre leur groupe, il faut s’y immerger, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Vingt-cinq ans après les faits, Étienne, le narrateur, exprime le besoin absolu de dire la vérité, au-delà de la version officielle, sur ce qu’il s’est passé durant cette nuit terrible au cours de laquelle l’un des gars a disparu dans un ravin. Écrire devient alors pour lui un moyen d’exister à nouveau en dehors du mensonge et du secret. Il entend ainsi redonner à chacun la place qui lui revient, pour mieux reprendre la sienne. Il lui faut pour cela reconstituer chacune des journées qui ont précédé l’accident, car la vérité n’est pas si évidente, elle a plusieurs visages. Pour comprendre, il faut plonger dans le groupe, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Étienne raconte son histoire, celle de ce gamin de quinze ans, venu de sa banlieue aisée, et qui, jeté dans l’arène de l’adolescence débridée, fasciné par la figure insaisissable et dangereusement solaire du leader Jessy, a brisé les carcans de son éducation pour devenir un autre, et tenté, au gré des épreuves et des expériences émancipatrices de rivaliser avec les autres pour s’emparer du titre de César.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Sorbonne Université

Extraits
« De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Rien qu’un épilogue fâcheux, venu clore l’histoire d’un groupe d’adolescents partis marcher en montagne au cours de l’été 1994. Le reste, tout le monde s’en foutait. Nous avons raconté ce qu’ils voulaient entendre, sans mentir. À quelques détails près. Une version officielle derrière laquelle nous nous sommes planqués durant toutes ces années, les gars de la Miséricorde et moi. Il fallait en rester là et tenter de sauver ce qu’il y avait à sauver de nos vies. Le reste de l’histoire était à oublier. C’est ce que je me suis imposé, sans relâche. Des années de silence et de renoncement à lutter contre moi-même pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister. » p. 18

« Quinze jeunes adolescents qui débutent leurs vacances. Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer. » p. 62

À propos de l’auteur
MARME_boris_DRBoris Marme © Photo DR

Professeur et écrivain franco-néerlandais, Boris Marme vit à Paris. Il a publié en 2020 Aux armes (éditions Liana Levi), un premier roman salué par la critique. Avec son nouveau roman Appelez-moi César (2022), il nous plonge au cœur des années 90 dans un groupe d’adolescents pris dans l’engrenage d’un jeu de pouvoir. (Source: éditions Plon)

Site internet de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#appelezmoicesar #BorisMarme #editionsplon #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots

Les envolés

KERN_les_envoles 68_premieres_fois_logo_2019 coup_de_coeur

Prix Goncourt du premier roman 2022

En deux mots
Le 4 février 1912 Franz Reichelt saute du premier étage de la tour Eiffel et, quelques secondes plus tard, s’écrase au sol. Le tailleur venu de Bohême était persuadé d’avoir inventé un parachute qui sauverait les aviateurs. Il en avait fait le serment.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Pour une seconde d’éternité

Étienne Kern a choisi, pour son premier roman, de retracer le parcours de Franz Reichelt. Car l’histoire de l’homme qui s’est jeté de la tour Eiffel en 1912 est bien plus riche que le fait divers filmé à l’époque. Elle dit aussi la puissance d’une conviction, la force d’un rêve.

Il s’appelait Franz Reichelt, avait émigré en France et était tailleur. Mais il est surtout connu pour avoir sauté un jour de février 1912 du premier étage de la tour Eiffel. La courte vidéo de ce drame a été visionnée des millions de fois, symbole tout à la fois d’un monstrueux accident et de la volonté farouche de vivre son rêve.
Étienne Kern, qui vient de décrocher le Prix Goncourt du premier roman pour ce livre, a choisi de raconter comment il en était arrivé à faire ce choix. Et c’est passionnant.
Sur ses pas, on découvre combien la France se passionnait alors pour les pionniers de l’aviation. «Chauffeurs de taxi, étudiants, coureurs cyclistes, des centaines de têtes brûlées se prenaient à rêver des nuages. C’était plus qu’un engouement, c’était une frénésie, un élan gigantesque comme après une longue absence. Les étagères sc tapissaient de revues spécialisées. Jamais les cœurs n’avaient vibré de plus d’émotions. Çà et là, des appareils construits dans des arrière-boutiques ou des cours de ferme s’élevaient laborieusement dans les airs avant de retomber.
Partout, les pieds enfoncés dans le sol, des foules se rassemblaient, poussant le même cri de plaisir, les bras tendus vers tous ces héros, ces perdus, ces damnés qui lançaient de gros jouets vers le ciel sans savoir qu’ils y creusaient leur tombe.
En ce temps-là, on ne parlait pas encore d’avions. On parlait d’aéroplanes.»
Si Franz n’avait pas croisé la route de Antonio Fernandez, il n’aurait sans doute jamais envisagé de voler. Ce collègue, qui lui a mis le pied à l’étrier quand il est arrivé en France et ne parlait quasiment pas la langue, a rapidement fait fortune avant de se lancer dans la construction de l’un de ces aéroplanes. Lors d’une soirée passablement avinée, il va lui faire détailler son projet. Quelques jours plus tard, du côté de Nice, il mourra aux commandes de l’Aréal, son invention qui avait réussi à décoller, mais un câble défectueux a sans doute lâché et provoqué sa chute.
Quelques jours plus tard sa veuve, accompagnée de leur fille que son père n’aura jamais vue, se présentera à sa boutique parisienne, vendue pour trois fois rien. Elle parviendra à se faire embaucher comme couturière et croisera par la suite la route de Franz. Ignorant leur amitié passée, Emma va accorder sa confiance à cette homme si attentionné. Franz, quant à lui, s’est lancé dans la confection d’un costume-parachute. Il veut ainsi rendre hommage à son ami Antonio et offrir une belle preuve d’amour à sa veuve. Qui se sent trahie, qui voit une seconde fois la folie s’emparer de son homme.
Étienne Kern, en racontant les jours et les heures qui vont mener Franz à la mort, dit bien davantage que les journalistes qui ont alors relaté ce fait divers. Il dit les rêves des émigrés, il dit la chute de son grand-père et celui de son amie, de tous ceux qui sont partis trop tôt, des rêves plein les yeux.
En insérant son histoire personnelle entre les chapitres, en racontant son enquête sur les pas de Franz Reichelt, le romancier donne à ce livre une dimension universelle. En rendant hommage à tous les envolés, il montre aussi que leurs espoirs continuent de nous accompagner, qu’ils sont au-dessus de leur tragique destin. Derrière la mort, il nous donne une émouvante leçon de vie.


Les actualités Pathé avaient filmé le saut de Franz Reichelt (la chute finale peut choquer des lecteurs non-avertis) © Production Transglouti

Les envolés
Étienne Kern
Éditions Gallimard
Premier roman
160 p., 16 €
EAN 9782072920820
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Bétheny près de Reims, à Nice et Antibes. On y évoque aussi la Bohême et l’Espagne.

Quand?
L’action se déroule le 4 février 1912, avec l’évocation des années précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
4 février 1912. Le jour se lève à peine. Entourés d’une petite foule de badauds, deux reporters commencent à filmer. Là-haut, au premier étage de la tour Eiffel, un homme pose le pied sur la rambarde. Il veut essayer son invention, un parachute. On l’a prévenu : il n’a aucune chance. Acte d’amour ? Geste fou, désespéré ? Il a un rêve et nul ne pourra l’arrêter. Sa mort est l’une des premières qu’ait saisies une caméra.
Hanté par les images de cette chute, Étienne Kern mêle à l’histoire vraie de Franz Reichelt, tailleur pour dames venu de Bohême, le souvenir de ses propres disparus.
Du Paris joyeux de la Belle Époque à celui d’aujourd’hui, entre foi dans le progrès et tentation du désastre, ce premier roman au charme puissant questionne la part d’espoir que chacun porte en soi, et l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
DIACRITIK (Johan Faerber)
Benzine Mag (Benoît Richard)
Le Petit Bulletin
Ernestmag
Blog Agathe the Book
Blog Des livres des livres
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts


Dans le cadre de la première édition du Littérature Live Festival (25-30 mai 2021) de Lyon, Etienne Kern parle de littérature et de son premier roman. © Production Villa Gillet


Etienne Kern présente son premier roman Les envolés. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Tu as les yeux fermés, les bras ballants, la tête légèrement penchée. Tu portes une large casquette, des gants, des souliers vernis, une combinaison de couleur sombre qui fait comme une bouée au-dessus de tes épaules. Tu es l’image de la douceur. On dirait l’artiste qui, au moment de saluer son public, chavire sous le poids d’un amour débordant.
Dans l’angle supérieur droit, une série de diagonales dessine ce qui ressemble à des visages. C’est l’un des piliers de la tour Eiffel. Juste en dessous, un flamboiement noir : un arbre.
Tout le reste est gris pâle, presque blanc – blanc du ciel, blanc du sol, couvert de sable. Et sur ce blanc, une autre tache noire, presque au centre de la photo, un peu à ta droite : la silhouette d’un homme qui marche.
Tu vas te mettre à marcher, toi aussi.
Tu vas rouvrir les yeux, les lever vers le ciel, t’approcher du pilier et t’engager lentement dans l’escalier.

4 février 1912, au petit matin. Une trentaine de personnes s’étaient rassemblées là, devant la tour Eiffel. Des policiers, des journalistes, des curieux. Tous levaient les yeux vers la plateforme du premier étage. De là-haut, le pied posé sur la rambarde, un homme les regardait. Un inventeur.
Il avait trente-trois ans. Il n’était pas ingénieur, ni savant. Il n’avait aucune compétence scientifique et se souciait peu d’en avoir.
Il était tailleur pour dames.
Il s’appelait Franz Reichelt.
*
Il venait de Bohême, un vieux royaume qui mourait lentement au bord d’un vieil empire.
Il y avait un village près de Prague, Wegstädtl, c’est là qu’il était né, dans une petite maison grise que longeait le fleuve. Tout autour, des champs de houblon et, plus loin, dans toutes les directions, de longs sentiers qui se perdaient sous les arbres.
Il n’avait pas voulu devenir cordonnier comme son père ; le tisserand de la ville d’à côté l’avait pris comme apprenti. À l’âge où l’on se choisit une vie, il était allé à Vienne pour entrer chez un couturier. Il était consciencieux, habile de ses mains : après quelques années, en 1900, il était parti tenter sa chance à Paris, capitale de la mode.
Les débuts avaient été durs. Il ne savait pas un mot de français. C’était un étranger. Pire, presque un Allemand. On se méfiait encore, alors, des vainqueurs de 70. Mais il avait fini par trouver un patron, puis un autre, avant de s’installer à son compte, tout près de l’Opéra, au 8 de la rue Gaillon. Une chambre, un petit salon pour recevoir ses clients, une pièce un peu plus vaste qui lui servait d’atelier : c’était son royaume à lui et il s’y sentait bien.
Il vivait seul.
*
Il avait les yeux clairs, presque gris, ceux d’un rêveur. Ses larges moustaches se relevaient curieusement quand il souriait. Sa voix, profonde, avec des accents rauques, était capable d’une grande tendresse.
Il avait gardé de ses premières années en France l’habitude de s’exprimer avec lenteur. Quand il butait sur un mot, il masquait sa gêne derrière un sourire timide, hanté par la peur d’être jugé, méprisé. Il parlait toujours à voix basse.
Il lisait peu. Le soir, ses yeux étaient fatigués d’avoir, des heures durant, examiné des fils et des aiguilles. Parfois, il rouvrait pourtant, avec une émotion qui l’étonnait lui-même, un livre qu’une cliente, un jour, avait oublié chez lui. Elle n’était jamais venue récupérer le manteau qu’elle avait commandé. Il avait interrogé les voisins, les commerçants : plus personne ne l’avait vue. Elle était morte, sans doute. Le livre était resté. C’était un recueil de poèmes, des classiques, ceux qu’on apprend à l’école. Franz ne les comprenait pas tous ; leur charme n’en était que plus fort. Il s’en imprégnait sans même s’en rendre compte, émaillant son discours de formules surannées et d’images déconcertantes.
À ceux qui l’écoutaient, il parlait des nuages et des larmes, de ces mondes lointains, de toutes ces choses de la terre et du ciel que ne savent que les enfants et les fous.
Mais la plupart du temps, il ne disait rien.
*
Chaque matin, vers sept heures, il ouvrait la porte à Louise et l’accueillait d’un sourire. Elle le saluait d’un signe de tête, passait dans l’atelier et s’asseyait à sa table de couture. C’était une femme mince, aux gestes précis, qui se tenait très droite. Elle venait de Berlin. Ils se parlaient en allemand.
À l’époque où il l’avait engagée, quelques années plus tôt, il hébergeait encore sa sœur cadette, Katarina, qui avait quitté leur village natal et rêvait d’un avenir à Paris. Un jour, la porte était restée ouverte. Il avait eu l’impression soudaine d’être observé : sur le seuil, une fillette de deux ou trois ans, pieds en dedans, mains derrière le dos, lançait des regards timides autour d’elle, séduite et comme rassurée par ce lieu merveilleux où des caisses d’emballage, des bobines de fil et des monceaux de tissu s’offraient à ses doigts. Il avait fait quelques pas vers elle. Elle s’était précipitée sous une table.
Il allait lui parler quand une femme avait pénétré dans la pièce, essoufflée. Elle sortait de chez un fournisseur installé au rez-de-chaussée. Sa fille lui avait échappé, elle l’avait cherchée partout, elle était désolée, affreusement désolée.
Franz lui avait tendu une chaise.
À la fin de la journée, Katarina était rentrée. Il lui avait expliqué qu’il recruterait une employée. Elle s’occuperait un peu de l’appartement et l’aiderait à l’atelier. Elle s’appelait Louise Schillmann. Son patron ne pouvait plus la payer. Elle avait une fille à charge, Alice.
— Tu sais qu’elle te laissera tomber quand la môme aura le nez qui coule ?
Il avait répondu qu’il avait une décision difficile à prendre et qu’il réfléchirait. Le lendemain, il avait dit à Katarina qu’il l’aiderait à se trouver une chambre quelque part.
*
Dans les premiers jours de 1906, Katarina rencontra un bijoutier qui la couvrit de cadeaux et fit d’elle sa fiancée. De ce moment, elle eut de la pitié pour son frère qui, disait-elle, n’avait pas la tête bien solide et jetait son argent par les fenêtres.
En vérité, ses affaires se portaient bien. Un soir, il examina ses comptes et découvrit qu’il pouvait engager un apprenti. Il embaucha Maurice, un gaillard de quatorze ans qui vivait juste en face.
Maurice arrivait chaque matin un peu après Louise et la rejoignait dans l’atelier. Franz, lui, allait et venait entre l’atelier et le salon, où entraient les premiers clients.
Puis les clients repartaient, Maurice et Louise retournaient chez eux, les heures s’ajoutaient les unes aux autres et les rideaux n’en finissaient pas de s’alourdir dans le silence du soir.
Franz restait seul.
*
Chaque semaine, le même jour, à la même heure, il partait en promenade. Il prenait la rue Saint-Augustin puis la rue de Richelieu et gagnait le square Louvois. Là, il faisait le tour de la fontaine et s’arrêtait un instant. Alors il levait les yeux vers les arbres et regardait les feuilles soulevées par le vent.
Il rentrait toujours par le même chemin.
À l’atelier, ensuite, il n’avait jamais l’air d’être vraiment revenu. On aurait dit qu’il voyait encore les arbres au- dessus de sa tête. Du bout des doigts, il esquissait parfois dans le vide la forme d’une branche ou d’une écorce qui lui avait paru belle.
Maurice s’étonnait, insistait, voulait faire dire à Louise que le patron n’avait pas toute sa tête. Louise haussait les épaules en souriant. Elle aimait la manière qu’il avait de vous regarder, sans vous juger, comme si votre seule présence était une joie. Sa façon d’exprimer exactement ce que vous ressentiez avait fini par la convaincre qu’il avait une sorte de don.
Maurice répétait : C’est un drôle de type, tout de même.
*
Alice allait sur ses six ans. Certains jours, quand elle ne pouvait pas faire autrement, Louise l’emmenait avec elle rue Gaillon. La fillette passait des heures dans le salon, saluant les objets un à un. Un vase. Une armoire. Une chaise. Puis elle recommençait, de sa petite voix aiguë.
Maurice sortait, excédé. Louise se confondait en excuses. Franz souriait.
Il emmenait parfois Alice avec lui au square Louvois. En chemin, il lui apprenait les noms des plantes ou lui montrait mille détails qu’il découvrait avec elle.
Elle l’adorait. Quand, la nuit tombée, Franz cherchait son recueil de poésies, il n’était pas rare qu’il fût au milieu des affaires d’Alice – crayons, gomme, grandes feuilles recouvertes de taches.
Elle ne savait pas encore lire. Sa voix résonnait étrangement, comme si elle vous parlait de très loin. Parfois, à sa manière de baisser les yeux, d’ouvrir la bouche, de bouger les pieds, vous aviez une sensation pénible, comme un problème, une menace, quelque chose qui s’avançait et vous alertait. Puis elle partait soudain d’un grand rire, vous courait dans les bras et vous étiez rassuré.
Louise murmurait : Si seulement son père…
Elle n’en disait jamais plus. Franz ne posait pas de questions. Il savait sans savoir. Une histoire de violence, de dettes, la déchéance d’un mari qui noyait sa vie dans l’alcool, disparaissait, revenait, plein d’une colère vaine envers le monde et lui-même.
Louise, à tout moment, trouvait des prétextes pour aller sur le balcon, laver les vitres, chasser des araignées. On la retrouvait en larmes et répétant qu’il ne fallait pas faire attention à elle.
*
C’était une merveille de taffetas gris, à la fois très sobre et très ouvragée. Le tissu, incroyablement léger, s’éclairait de lueurs roses à certaines heures du jour. Un liseré de dentelle soulignait la taille.
Rue Gaillon, on disait simplement : la Robe.
Franz l’exposait depuis des années sur un vieux mannequin de bois, dans un coin du salon. Bien des clients avaient souhaité l’acheter ; il s’était toujours refusé à la vendre.
Alice pouvait toucher aux ciseaux, ouvrir les tiroirs, s’approprier chaque recoin de l’appartement, mais pas s’approcher du mannequin. C’était la seule règle que fixait Franz. La fillette pressait sa mère de questions : d’où venait cette robe ? Qu’avait-elle de spécial ? Louise n’en savait rien. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi bien cousu.
Certains soirs, Franz s’attardait devant la Robe, visage fermé, lèvres tremblantes. Quand on lui demandait s’il se sentait mal, il répondait qu’il allait parfaitement bien. Il sortait sur le balcon et y restait longtemps, appuyé à la rambarde.
La première fois qu’il le vit ainsi, de dos, penché vers l’avant comme s’il cherchait à toucher quelque chose, Maurice crut qu’il pensait à sauter et se précipita vers lui. »

Extrait
« Chauffeurs de taxi, étudiants, coureurs cyclistes, des centaines de têtes brûlées se prenaient à rêver des nuages. C’était plus qu’un engouement, c’était une frénésie, un élan gigantesque comme après une longue absence. Les étagères sc tapissaient de revues spécialisées. Jamais les cœurs n’avaient vibré de plus d’émotions. Çà et là, des appareils construits dans des arrière-boutiques ou des cours de ferme s’élevaient laborieusement dans les airs avant de retomber.
Partout, les pieds enfoncés dans le sol, des foules se rassemblaient, poussant le même cri de plaisir, les bras tendus vers tous ces héros, ces perdus, ces damnés qui lançaient de gros jouets vers le ciel sans savoir qu’ils y creusaient leur tombe.
En ce temps-là, on ne parlait pas encore d’avions. On parlait d’aéroplanes. » p. 29

À propos de l’auteur

Etienne Kern, ecrivain (2021)

Étienne Kern © Photo @ANDBZ Abaca Press

Né en 1983, Étienne Kern vit et enseigne à Lyon. Il est l’auteur de plusieurs essais littéraires remarqués, parmi lesquels Une histoire des haines d’écrivains (Flammarion, 2009, avec Anne Boquel) et Le tu et le vous: L’art français de compliquer les choses (Flammarion, 2020). Les Envolés, son premier roman, a été couronné par le Prix Goncourt du premier roman 2022. (Source: Éditions Gallimard)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lesenvoles #EtienneKern #editionsgallimard #hcdahlem #premierroman #68premieresfois #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #coupdecoeur #roman #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #primoroman
#auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les nus d’Hersanghem

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

DANGY_les_nus_dhersanghem

  Logo_second_roman  RL_Hiver_2022

En deux mots
Grégoire Arakelian quitte Marseille et sa fiancée pour Hersanghem. Nommé greffier eu tribunal de cette ville du Nord, il va passer son temps à en arpenter les rues et à en apprendre l’histoire. Ses photos doivent convaincre son amie de le rejoindre.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bienvenue chez les gens du Nord

Isabelle Dangy signe un second roman qui démontre une imagination fertile. Sur les pas d’un jeune greffier qui découvre son lieu d’affectation, elle crée Hersanghem, une ville du Nord plus vraie que nature.

Grégoire Arakelian vient d’être nommé au Tribunal de Grande-Instance d’Hersanghem. À la fierté d’un premier emploi vient toutefois se mêler l’amertume d’être seul. Sa compagne ayant décidé de rester à Marseille où elle doit s’occuper de sa famille et où elle a tous ses amis et relations.
Le jeune greffier occupe ses journées à arpenter la ville, à découvrir ses rues, sa topographie, son histoire et à envoyer régulièrement les photos à sa promise.
Le long du quai d’Hazebrouck se trouvent les deux bistrots, Le Chaland et Chez Paulette, qui attirent chacun leur clientèle attitrée et qui sont le réceptacle de toutes les informations plus ou moins sérieuse de la ville surtout connue pour sa braderie annuelle. Mais les touristes peuvent aussi apprécier le complexe nautique, un passage à niveau à l’ancienne ou encore un vieux moulin-musée, les amateurs d’histoire locale pouvant se rabattre sur le cimetière, la porte de la Coquille érigée entre les anciennes murailles ou encore la maison d’André Verlacque, peintre proche du couple Delaunay et qui a également été aménagée en musée. On n’oubliera pas non plus les édifices religieux et, bien entendu, le beffroi qui ne saurait manquer dans cette évocation et qui va tenir un rôle important dans ce roman.
Car au fil des pages, cette ville de carte postale imaginée par Isabelle Dangy va s’animer. L’histoire – mais surtout les histoires de ses habitants – va s’incarner à travers les anecdotes, les portraits et l’enquête que mène Grégoire. Il va alors se rendre compte que derrière les faits de gloire des célébrités locales le vernis se craquelle. Le fait divers et les comportements déviants s’installent.
Avant qu’un groupe ne déambule dans les rues dans son plus simple appareil, on aura assisté au blocage du passage à niveau, à une chasse à un exhibitionniste dans le parking de la place Noire, à la découverte d’un mort à la brasserie Charbonnier, sans oublier l’incident en haut du beffroi, lui aussi source de fierté locale. C’est donc du haut de cette «tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières» qu’un carillon va sonner le final étourdissant de ce roman qui n’est pas sans rappeler La Vie mode d’emploi et plus encore Lieux, l’inédit du regretté Georges Perec qui vient de paraître.
Il faut souligner le talent de la primo-romancière à rendre parfaitement crédible Hersanghem et ses habitants, à dépeindre cette ville du nord ancrée dans ses traditions et ses névroses. Un joli tour de force et la sensation de la confirmation d’une plume très prometteuse.

Les nus d’Hersanghem
Isabelle Dangy
Éditions Le Passage
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782847424577
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville imaginaire du Nord baptisée Hersanghem.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À Hersanghem, quelque part dans le nord de la France, la braderie d’été bat son plein. Mais, depuis quelques heures, différents incidents entravent le déroulement des festivités.
Un cortège très déshabillé traverse le pont sur la Courthe, tandis que l’organiste de la basilique Sainte-Fridegonde s’emballe sur son instrument, qu’une chasse à l’homme insolite se prolonge dans le parking souterrain de la place Noire, qu’une future grand-mère se saoule au porto sur une terrasse en plein soleil…
Tout cela semble préluder au petit cataclysme urbain qui va se déchaîner à 20 heures, place du Beffroi. Sous le regard curieux et étonné de Grégoire Arakelian, jeune greffier amoureux fraîchement nommé au tribunal de grande instance et photographe à l’occasion, se croisent, s’évitent, s’entrechoquent les destins de ces nus d’Hersanghem, lesquels sont le plus souvent habillés, bien évidemment.
Et si cette braderie lui offre le spectacle d’un monde en miniature, c’est pour le lecteur celui d’un monde immense.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le JDD (Dominique Bona)
Culturopoing (Noëlle Gires)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog Joellebooks

Les premières pages du livre
« Prélude
Quand on quitte la capitale en direction du nord-est, on rencontre une région de bois, d’étangs et de collines, puis une longue plaine en pente douce paresseusement brassée par les bras décharnés des éoliennes, et enfin, tout au bout d’un plateau crayeux où flotte, à la fin de juillet, la poussière soulevée par les moissonneuses, la ville majestueuse ­d’Hersanghem, posée comme une grosse tortue grise au pied des coteaux d’Houlage et de Sacremont.

Grégoire Arakelian, lui, ne venait pas de Paris mais de Marseille le jour où, en avril, il est arrivé ici. Après avoir emprunté, sous un soleil rayé d’averses, le sillon rhodanien et la vallée de la Saône, il avait quitté l’autoroute et obliqué vers sa destination. La départementale qu’il suivit sinuait entre des champs et des forêts d’un vert vif, un vert intense et cru de saison nouvelle. Soudain la végétation s’effaça, et, du sommet d’une colline, il aperçut Hersanghem. Il était environ 19 heures. La ville lui apparut comme une carapace luisante de pluie d’où dépassaient, telles des antennes, le beffroi, le clocher massif de Sainte-Fridegonde, les cheminées de l’usine Hermobois et les tours en quinconce du cours Saxo Grammaticus.

Cette vision lui plut. Il rangea sa voiture sur le bas-côté, fuma une cigarette et prit, à l’aide de son téléphone portable, la première d’une longue série de photographies. Il l’envoya immédiatement à sa fiancée, Marie, restée à Marseille. Il n’avait pas prémédité ce geste, mais à peine l’eut-il effectué qu’il lui parut d’une évidence absolue. Par la suite, entre avril et juillet, il lui expédia plusieurs centaines d’images, saisies au cours de ses promenades diurnes et nocturnes – surtout nocturnes, car le jour il travaillait et, la nuit, il dormait mal, se relevant régulièrement pour déambuler dans les rues. Chacune de ces photos était un témoignage de ce qu’il percevait, mais aussi un appel chargé d’une timide insistance.

Marie et lui s’étaient connus quatre ans plus tôt, à l’université. Ils n’avaient pas tardé à vivre ensemble et avaient prévu de se marier, mais, au dernier moment, Marie, qui craignait de se sentir déracinée, n’avait pas voulu le suivre à Hersanghem où il venait d’être nommé, pour son premier poste, auprès du tribunal de grande instance. Du moins pas tout de suite, avait-elle répété d’une voix réticente. Laisse-moi le temps de réfléchir.

Ce refus avait meurtri Grégoire Arakelian qui se croyait assez aimé pour qu’on le suive au bout du monde. Il avait demandé à sa fiancée si elle pensait le rejoindre bientôt, et s’il devait louer un appartement pour un couple ou pour lui seul. Elle avait répondu sombrement qu’elle n’en savait rien. Pendant les semaines qui précédèrent son départ, il se persuada peu à peu que Marie s’était lassée et saisissait au vol l’occasion qui lui était offerte de se séparer de lui. Il lui en parla, lui demanda d’être honnête. Elle répondit d’une voix tremblante qu’elle l’aimait, que son départ était un déchirement, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à quitter Marseille, où elle avait toujours vécu et où elle avait des attaches profondes. Sa sœur, ses amis, sa mère presque impotente… Grégoire Arakelian tâcha de réprimer sa déception, son chagrin. Les derniers jours qu’ils passèrent ensemble se partagèrent, dans une atmosphère d’incompréhension réciproque, entre tendresse et amertume.

C’est dans cette douloureuse disposition d’esprit qu’il avait fait le voyage jusqu’à Hersanghem. La photo expédiée depuis la colline aux abords de la ville le soulagea un peu de son chagrin, et il en fut ainsi par la suite, à chaque fois qu’il appuya sur la touche d’envoi de son téléphone pour faire parvenir à Marie une vue de la ville. Réservant les paroles pour leurs échanges téléphoniques ou leur correspondance écrite, il n’ajoutait aucun commentaire à ces images, qui toutes emprisonnaient dans leur cadre incertain un peu de son amour et de son angoisse.

Hersanghem est surtout connue pour sa braderie d’été, qui attire beaucoup de visiteurs. Elle a lieu chaque année le dernier week-end de juillet. Un festival de théâtre, une master class d’orgue et plusieurs concerts contribuent à animer ces quelques jours pendant lesquels les avenues du centre-ville, habituellement plongées dans un calme provincial de bon aloi, deviennent aussi bruyantes et encombrées qu’un marché oriental. Dans les petites rues les commerçants posent alors, sur des tréteaux branlants, des cartons pleins de marchandises soldées. Les viticulteurs offrent des dégustations gratuites. Mais l’essentiel se passe sur l’espla­nade du tribunal, où les particuliers peuvent louer des emplacements. Un grand nombre de forains, qui ont réservé leur place des mois à l’avance, dorment la veille dans leurs camionnettes et se lèvent avant l’aube pour disposer à même le sol des bataillons de caisses où voisinent des articles déclassés, des stocks d’invendus, des contrefaçons plus ou moins sophistiquées et d’invraisemblables rossignols. Le spectacle est plus effarant que joyeux, mais il hypnotise les foules. Quelques antiquaires regroupés vers le haut de l’esplanade, barricadés derrière leurs tables et leurs buffets luisants de cire d’abeille, jettent un regard condescendant sur ce fouillis de choses mal vieillies que proposent, dans l’odeur des chouchous et de la barbe à papa, leurs miteux confrères.

La braderie offre à peu près tout ce que l’industrie humaine sait fabriquer, de la maroquinerie à l’électro­ménager et des vieux disques noirs aux trains électriques, mais la zone la plus pittoresque rassemble surtout des fripiers. Là le tissu est roi, sous toutes ses formes. Vêtements neufs, vêtements d’occasion, costumes et déguisements. Draps, rideaux, torchons, serpillières. Mais aussi rouleaux et coupons où s’agrafent des étiquettes délavées : batik et madras, velours, toile de tente et toile d’aviateur, chintz et lamé, soie sauvage. Parapluies et cravates. Monceaux de vieilles pelotes de laine. Plaids écossais, kimonos, canotiers.

Le jour des festivités venu, le greffier Arakelian en a le vertige et prend de nombreux clichés. Il aimerait pouvoir saisir aussi le vacarme insensé qui règne parmi les étals et les cartons, la trépidation de l’air chaud, les éraillements de la sonorisation, les rires et les éclats de voix, le grondement lointain des moteurs.

Il a pris ou prendra aujourd’hui en tout vingt-huit photos, qu’il continuera d’envoyer même quand, au cours de la soirée, Marie lui aura enfin fait parvenir sa réponse définitive. Ces photos montrent surtout des perspectives urbaines, des éléments architecturaux ou des personnages familiers. Lesquels sont habillés, évidemment, mais sous les vêtements, comme chacun peut s’en rendre compte au prix d’un faible effort d’imagination, se dissimule toujours la nudité des corps.

Au cœur de la profusion textile presque écœurante qui envahit Hersanghem, des silhouettes dénudées surgissent justement ici ou là. On ne les aperçoit pas forcément au premier regard, mais le téléphone de Grégoire Arakelian les saisit en transparence au passage. Jeunes, vieux, masculins, féminins, enfantins. Debout assis couchés. Mobiles ou figés. Morts ou vifs. Sculptés par l’ombre, tremblants dans la lumière, les nus d’Hersanghem se faufilent comme une aiguillée furtive dans la doublure de la ville.

Premier cercle
Quai d’Hazebrouck
andante
En été deux bistrots mitoyens, Le Chaland et Chez Paulette, installent, sur une esplanade en bordure du canal, quelques tables où l’on peut boire du vin blanc en mangeant de la ­friture ou de l’anguille. Les serveuses font la navette entre les cuisines situées dans les bâtiments principaux et, de l’autre côté de la chaussée, deux terrasses voisines l’une de l’autre, semblablement éclairées par des guirlandes de petites ampoules, où, sur quelques tables exiguës, des bougies pleurent lente­ment leur cire entre des seaux à glace. Les deux bistrots n’ayant pas le même standing, l’une de ces serveuses porte une minijupe noire et l’autre un jean troué dont les déchirures laissent apercevoir sa peau blanche. Le gérant du plus chic des deux établissements, Le Chaland, a fait venir plusieurs camions de sable pour aménager une sorte de plage encastrée entre des palissades, de sorte que les clients peuvent cultiver l’illusion de dîner sur la grève. À côté, on mange plus modestement sur les pavés du quai, dont les inégalités imposent de placer des cales sous presque toutes les tables.

Grégoire Arakelian aime venir ici en fin d’après-midi ou en début de soirée. Le quai d’Hazebrouck est l’un des endroits les plus calmes d’Hersanghem, surtout en cette période de braderie où le silence cherche refuge dans les quartiers excentrés. Il s’installe en terrasse et boit une bière, parfois un verre de Houlage, souvent en compagnie de monsieur Vivien qui a récemment pris sa retraite. Monsieur Vivien est l’ancien patron du Chaland, mais, en mars dernier, il a transmis son affaire à son gendre et affecte désormais de ne plus se mêler de la gestion du restaurant.

S’il a renoncé à régner sur Le Chaland, c’est parce qu’il se sentait fatigué, mais, à peine s’est-il trouvé au repos qu’il a commencé à souffrir d’insomnies sévères, si bien qu’il se relève la nuit pour arpenter la ville. C’est ainsi, au hasard d’errances nocturnes, qu’il a rencontré Arakelian, qui lui aussi peine à fermer l’œil, car il n’est pas habitué à dormir sans Marie. Les deux hommes déambulent régulièrement dans Hersanghem, chacun de son côté, moins pour trouver le sommeil que pour oublier à quel point ils désireraient dormir. Ils se sont adressé la parole pour la première fois sur un banc de la place Noire, et, depuis, se retrouvent volontiers ici ou là, tantôt par hasard à des heures indues, tantôt, dans un style plus convenu, pour l’apéritif. Il leur arrive aussi, à l’un ou à l’autre, de croiser le Guetteur du beffroi, qui prend son tour de garde en début de soirée ou bien rentre chez lui après une nuit de veille. Ils le saluent d’un geste de la main, parfois d’une parole brève échangée comme un mot de passe.

Arakelian est un garçon discret mais sociable. Il aime bavarder mais surtout écouter. Son attention est intarissable comme peut l’être, chez certains, la parole. Quant à monsieur Vivien, il raconte volontiers toutes sortes de potins, parfois à la limite du radotage. Il connaît bien les petites affaires privées des uns et des autres, mais aussi l’histoire de la ville, de ses catacombes et de ses grands personnages. C’est lui qui, le premier, a parlé au greffier de ce qui arrive, certaines nuits, à la vicomtesse d’Hersanghem. Depuis, Arakelian a eu confirmation de cette rumeur à la Brasserie Boulogne, où il prend souvent à midi un plat du jour en causant avec les habitués. Mais il n’a pas encore pu constater de visu cet étrange phénomène.

Par esprit d’équité ou, plus probablement, pour contrarier son gendre, monsieur Vivien invite parfois Arakelian à boire, comme ce soir, un verre chez le concurrent, enfin l’ex-concurrent, bref, Chez Paulette. Il désapprouve en son for intérieur les aménagements récemment réalisés par son successeur : par exemple, il n’aurait jamais eu cette idée des camions de sable et de la fausse plage, idée qu’il trouve un peu vulgaire.

De toute façon le vin, qui provient des coteaux de Houlage ou de Sacremont, est le même dans les deux bistrots. C’est une curiosité plutôt qu’un délice, héritage des temps où le vignoble mûrissait un peu partout, jusque dans des contrées septentrionales peu ensoleillées, et y produisait une piquette acceptable. Ici, il s’est localement maintenu et plusieurs grosses maisons viticoles le commercialisent encore, à grand renfort de publicité. À l’est ­d’Hersanghem, le flanc des collines se hérisse toujours de ceps. Des panneaux démesurés plantés au bord des routes proposent au touriste force dégustations et ventes à prix coûtant, mais il y a peu de visiteurs dans les parages, et il faut bien admettre que les volontaires, si l’on excepte quelques étrangers naïfs, sont souvent désappointés par l’expérience.

Toutefois, se dit Arakelian en jetant autour de lui un regard embué par la fatigue, quand ils sont servis bien frais à la terrasse des bistrots du quai, ces vins modestes possèdent une agréable saveur acidulée.

Des couples chuchotent autour d’eux en commandant leur dîner, ou fument une cigarette rêveuse tandis que la soirée d’été s’installe autour des brûleurs de citronnelle et que le parfum de l’eau très proche, parfum de vase et d’herbes, monte par paquets jusqu’à leurs narines. De l’autre côté du quai les portes et fenêtres des cafés, d’où s’échappent de légères bouffées de musique, prennent dans le couchant une couleur de braise. Sur un geste de monsieur Vivien, la serveuse en minijupe renouvelle leurs consommations.

Une légère griserie commence à émousser leurs pensées. Ils suivent du regard, sans trop leur prêter attention, les passagers des dernières péniches qui, de leur côté, lancent, en longeant le quai, un coup d’œil plein de convoitise vers ces bistrots tranquilles. Ce ne sont pas des mariniers, car le fret commercial se réduit désormais à presque rien, mais des touristes perchés sur des bateaux de louage. Malgré leur envie de s’attarder, ils sont pressés d’aller passer l’écluse de Gey qu’on ne peut plus franchir après une certaine heure. Certains reviendront peut-être à bicyclette après avoir pris leur mouillage et s’assiéront parmi les habitués, pour manger à leur tour des ablettes au Sacremont. Ils s’affoleront si jamais ils voient ramper entre les tables un de ces petits serpents rouges qui abondent aux abords du canal, mais un autochtone aura tôt fait de leur expliquer que ces bestioles, une espèce locale de couleuvres, sont totalement inoffensives.

Ils auront peut-être trop bu quand ils regagneront leurs locations flottantes à Gey : heureusement l’itinéraire ne pose pas de problème, il suffit de suivre le chemin de halage en évitant toutefois d’y zigzaguer trop, pour éviter de tomber dans le canal. Il y a régulièrement des accidents, note monsieur Vivien d’un air amusé, mais tout de même, une ou deux fois on a frôlé la noyade.

Les fesses posées sur l’une des chaises un peu raides de Chez Paulette, Grégoire Arakelian continue de caresser du regard la statue de la vicomtesse, qu’il vient de photo­graphier. Elle se dresse là-bas, au bout du quai, juste avant le pont, à l’endroit où la chaussée s’élargit et où une petite voiture bleue surmontée de l’inscription « auto-école » vient de se garer en marche arrière, le nez pointé vers l’armurerie d’en face, dont la vitrine présente un bel assortiment de couteaux de poche.

Monsieur Vivien, sirotant son Houlage, désigne du menton la statue.

– Vous connaissez l’histoire… C’est au petit matin, qu’il faudrait réussir à la photographier ! Évidemment, cela se passe surtout au moment du solstice d’été… Mais ça peut arriver aussi en plein mois de décembre, quand il fait froid et qu’il n’y a plus personne pour la regarder ! En hiver, ici, l’aspect du quai est très différent. Vous verrez, si vous êtes encore là…

En hiver, songe monsieur Vivien, les terrasses désertées n’offrent plus que le spectacle de leurs piquets métalliques entortillés de vrilles nues. Les feuilles trilobées des érables se désagrègent lentement dans l’humidité du caniveau, où coule une eau pluviale généreuse qui va se déverser directement dans le canal. Les pneus des voitures qui se garent pour déposer les clients des deux restaurants crissent douce­ment sur les pavés mouillés. On remarque mieux alors, dans la brume légère, les quelques boutiques désuètes subsistant à proximité des cafés : une mercerie, une échoppe de cordonnier, et, plus haut, près du carrefour avec l’avenue Maud, l’armurerie tenue par son vieil ennemi Joseph Blanjacque. Oui, si Arakelian est encore là dans quelques mois, et il n’y a aucune raison qu’il ne le soit plus, il verra comme la ville peut être belle en hiver, belle et accablée… À moins évidemment que cette fiancée dont il parle ne réussisse à le convaincre de…

À ce moment de sa méditation son téléphone portable vibre dans sa poche pour annoncer l’arrivée d’un texto. Après l’avoir lu, il se penche d’un air désolé vers Arakelian, prend rapidement congé et se lève.

La statue de la vicomtesse représente une femme à califourchon sur un cheval massif, coiffée d’un casque dont dépassent deux lourdes tresses de bronze, revêtue d’une armure et pourvue d’une courte épée qui lui barre la cuisse. Cette dame est une héroïne locale qui, au XIVe siècle, délivra la ville de ses assiégeants, grâce à une ruse devenue légendaire. Certaines nuits, on dit qu’elle s’anime et que, lasse de porter sa lourde cuirasse, elle en effeuille lentement les pièces qu’elle laisse choir une à une sur le quai, se débarrassant d’abord de l’épée et du casque, puis délaçant lentement son baudrier, secouant ses jambières, ôtant jusqu’à sa chemise pour chevaucher nue sous la brise et la lune, dénouant pour finir ses tresses afin de laisser flotter sa chevelure aux reflets métalliques sur son dos et ses seins, qu’elle a, paraît-il, abondants.

Plus d’un hâbleur affirme l’avoir vue en ce simple appareil, mais le greffier n’a pas encore assisté à ce spectacle et seul le Guetteur du beffroi, depuis son poste au-dessus de la grosse cloche, sait comment elle s’y prend pour revêtir à nouveau, avant l’aube, ses attributs jetés à terre.

Arakelian, lui, porte, comme toujours en été, un blouson de toile dont les poches et goussets contiennent des kleenex aplatis, toutes ses clés cliquetantes, son portefeuille, ses papiers, sa carte de crédit, de la monnaie en vrac, un prospectus froissé et son téléphone. Ce blouson informe, qui pend du côté droit, rend dissymétrique sa silhouette, à laquelle les habitants d’Hersanghem et de ses faubourgs se sont habitués au point de s’étonner quand, pendant quelques jours, ils ne le voient plus cheminer à la lueur des lampadaires, comme cela s’est produit en juin quand il s’est fait une légère entorse.

En trois mois, depuis qu’il a pris son poste, il a appris à connaître Hersanghem comme sa poche. Ses souliers, qui n’ont jamais tant marché, savent maintenant par cœur la consistance des pavés, de l’herbe et de l’asphalte. L’eau des flaques a altéré la couleur fauve du cuir : pour tout dire, ces mocassins sont complètement usés, mais Arakelian, qui leur est maladivement attaché, songe à les faire ressemeler une fois encore par l’artisan à tête de gitan qui répare les chaussures à l’entrée du centre commercial.

À la piscine Charles Warembourg
quasi una fantasia
Nue comme la vicomtesse au solstice, Lauriane Dominguez essore ses cheveux frisés dans une serviette à rayures marron. Son maillot de bain mouillé gît à ses pieds, sur le carrelage, comme une petite bête humide. Dans la cabine contiguë, deux enfants, un frère et une sœur aux voix perçantes, se disputent un paquet de gâteaux. Lauriane distraite regarde sans les voir son affreuse culotte et son soutien-gorge monstrueux, en déconfiture sur le sol. Quand elle se redresse, c’est pour apercevoir, en boule dans le bac du porte-­manteau de plastique qu’elle a pris tout à l’heure au vestiaire, son bermuda délavé et son débardeur mauve orné de l’inscription « Love Kiss », le tout surmonté d’une paire de tongs crasseuses. La peau de son ventre et celle de sa poitrine sentent le chlore. Il est 19 h 30 : une voix enregistrée annonce la fermeture imminente des bassins.

Lauriane passe tout son été à la piscine. Comme sa mère tient la caisse, elle s’arrange pour la faire entrer gratuitement. Cela lui tient lieu de vacances, car elles n’ont pas d’argent pour partir où que ce soit.

À seize ans, elle pèse quatre-vingt-trois kilos, ses cuisses ressemblent aux accoudoirs d’un fauteuil et son nombril s’enfonce dans un dôme de chair gélatineuse strié de cellulite. Cela ne l’empêche nullement de faire la folle avec les autres, les lycéens de sa bande qui la rejoignent tous les jours. Avec eux elle glousse, prend des coups de soleil, achète des mini-paquets de chips et des pop-corn au distributeur, avec eux elle se précipite soudain dans l’eau turquoise du bassin, faisant jaillir l’équivalent de son volume non sans de grands cris de volupté joyeuse qui dérangent fortement les nageurs sérieux, ceux qui, l’œil protégé par leurs lunettes, le geste ample, l’écume rare, enfilent les unes aux autres des longueurs de battements impeccables. Et avec eux encore – ceux de sa bande, ceux de son lycée – elle joue toute la journée, malgré son physique ingrat, au jeu de la séduction qui fait tourner les têtes. Une fois que les autres filles, les blondes, les jolies, les filiformes, ont fait leur choix pour quelques jours ou quelques semaines, il reste toujours un péquenot isolé qui veut bien lui passer le bras autour du cou et l’embrasser sur la bouche, moitié par jeu, moitié par fascination pour la masse de ses chairs blanches, qui au fil de l’été deviennent roses, puis, il faut tout de même le dire, aussi brunies et douces que celles de ses copines. Quelquefois, le soir après la fermeture, pendant que sa mère vérifie la caisse, elle suit l’un d’entre eux derrière les vestiaires du stade Léonce Thielloy et lui laisse fourrer ses paluches sous son débardeur.

Léonce Thielloy était un résistant de la première heure, il fut fusillé en 1943. Charles Warembourg, qui a donné son nom à la piscine, fut, lui, un héros d’une autre sorte. Il se rendit célèbre en reliant pour la première fois en avion Marseille à Alger. Bien que l’on conçoive mal la raison qui poussa jadis la municipalité à baptiser un établissement de bains du nom d’un aviateur, ce nom lui est resté depuis sa construction, peu après la guerre. Depuis, la piscine a subi plusieurs transformations et de nombreuses réparations qui ont obligé les autorités à la fermer parfois plusieurs années de suite. À l’origine, l’installation, de taille moyenne, était en plein air. On la couvrit et la chauffa, puis on creusa un bassin olympique dont le toit pouvait s’ouvrir, on lui adjoignit une pataugeoire pour les enfants et une vasque réservée aux bébés nageurs, ainsi qu’un sauna et un hammam. C’est maintenant un établissement de prestige où sont souvent organisées des compétitions : la municipalité en est fière, quoique l’entretien soit fort coûteux. C’est aussi, avec le parc qui l’entoure, le mini-golf et le parcours d’accrobranche, un but d’excursion dominicale et de pique-nique pour les familles. À la jonction du quai d’Hazebrouck et du quai de la Loge, elle est facilement accessible depuis le centre-ville. En tout cas, pendant les vacances d’été, la piscine ne désemplit pas : les adolescents désœuvrés s’y retrouvent, moins pour nager que pour palabrer en petite tenue, s’exhiber, chahuter et dévorer des yeux le corps des autres.

Lauriane rhabillée plonge dans la lumière encore vive de la soirée d’été. La piscine se situe en bordure d’un jardin qui s’étend lui-même le long de la rivière : on aperçoit en contrebas le canal, puis, un peu plus loin, le cours paisible de la Courthe sinuant entre des rives semées de boqueteaux. Dès que l’on sort de la piscine, les flonflons de la braderie se font plus insistants, comme si l’on enlevait brusquement des écouteurs. Comme elle doit retrouver un certain Lucas derrière les vestiaires, Lauriane a prévenu sa mère, en passant devant le guichet, qu’elle rentrerait un peu tard. Pas après 9 heures, a mollement spécifié la caissière.

Pour rejoindre le lieu du rendez-vous, au lieu de faire le tour par les rues adjacentes, elle emprunte le « raccourci », une piste piétonne qui longe le solarium, traverse le parc, suit un moment le canal avant d’obliquer à droite vers les vestiaires, et c’est là qu’elle rencontre, arrivant en sens inverse, Hasna qui était dans la même classe de seconde qu’elle l’an dernier.

Elles se saluent poliment, selon les codes pointilleux des lycéens. Hasna explique qu’elle vient chercher son petit frère qui fait un stage de judo au gymnase, puis elles échangent encore quelques phrases banales: ah, toi non plus tu n’es pas partie en vacances? Non, pas cette année. Tu as choisi quoi comme spécialité pour la rentrée? Est-ce que tu vas continuer à faire du théâtre avec madame Dufour? Et toi, tu vas manger à la cantine ou rentrer chez toi à midi ? Bon, à bientôt, on se retrouve en septembre au Club dévelop­pement durable, alors.

C’est à peu près tout. Cet échange ne dure pas plus de cinq minutes. Hasna porte, malgré la chaleur, une chemise longue finement rayée de blanc et de gris, un jean et un foulard, un foulard discret qui ne couvre pas même la totalité de sa chevelure, mais qui trouble Lauriane car, au lycée, Hasna circule tête nue. Elle n’est pas de celles qui affichent ostensiblement leur appartenance à la communauté musulmane – même si, de toute évidence, elle n’est pas non plus de celles qui s’exhibent en maillot de bain à la piscine ou vont rejoindre des garçons derrière les vestiaires après la fermeture. Elle sourit avec une grande sérénité tout en bavardant spontanément, sans arrière-pensée. Elle paraît heureuse, calme et digne. Il émane d’elle une force douce qui coupe le souffle à Lauriane, à tel point qu’elle se met à bafouiller un peu au lieu d’entretenir la conversation, comme elle aimerait le faire pour prolonger cet instant. Les deux filles parlent cuisine, pâtisserie plus exactement, Hasna promet de lui apporter à la rentrée une recette de beignets aux abricots, Lauriane n’a pas le réflexe de lui demander si elles ne pourraient pas se revoir avant parce que les abricots, on en trouve surtout en été. Puis Hasna dit qu’elle doit y aller, son frère va l’attendre. Lauriane la regarde s’éloigner. Elle se sent plus misérable que jamais avec son bermuda informe, ses cuisses massives et ses gros seins dans son débardeur mauve. Si misérable que ses yeux s’emplissent de larmes et que ses genoux tremblent d’angoisse.

Le sentiment d’une solitude irrémédiable l’envahit. C’est à peine si elle perçoit confusément une légère modification de l’environnement : les bouffées sonores en provenance de la braderie se sont tues. Un étrange son de cloche retentit dans sa tête. Elle ne va tout de même pas tomber dans les pommes… Elle est si troublée qu’elle en oublie le dénommé Lucas et le laisse attendre près des vestiaires. Elle rentre directe­ment chez elle. Sa mère, qui vient de finir son service, est déjà assise devant la télé. Tout étonnée de la voir si tôt, elle lui demande si elle est malade. Non, mais j’ai mes règles et mal au ventre, ment Lauriane. Elle file se coucher et s’endort sans manger.

Puis, au milieu de la nuit, la lumière de la lune l’éveillera. Elle se relèvera pour se rendre de nouveau à la piscine par le même chemin que d’habitude. Elle ne rencontrera personne, si ce n’est le greffier Arakelian qui, sous les tilleuls du jardin public, sera occupé à tracer de la pointe de son soulier des dessins cabalistiques dans le gravier d’une allée, mais de toute façon elle ne le verra même pas. Elle traversera le vestibule de la piscine, le pédiluve et les douches. Elle s’assiéra au bord du bassin sur le carrelage froid. L’agitation de la braderie, qui aura repris après les incidents de la soirée, ne lui parviendra que sous forme d’un halo musical très ténu. Elle suivra du regard les chaînes de flotteurs qui délimitent les lignes d’eau : celles-ci, qui paraissent plus longues dans la grisaille lunaire, s’étirent, non sans une langueur tentatrice, vers les plots à l’autre bout du bassin. Elle pensera vaguement aux nageurs diurnes, ceux-là mêmes qu’elle agace avec son rire et le plouf emphatique de ses plongeons. Elle enviera leur concentration, leur acharnement, la pirouette élastique de leur corps à chaque extrémité. Non qu’elle envisage de s’entraîner à nager le crawl. Ce dont elle rêvera confusément, ce serait plutôt d’une vie à cette image, une vie sérieuse, tenace, faite d’allers-retours réguliers, au rythme balancé du souffle, du mouvement alterné des épaules et de la nuque, une vie tout entière orientée vers un objectif invisible, labour d’un sillon d’eau bleue sous la lune.

Il n’est pas rare qu’elle revienne ainsi seule, la nuit, jusqu’à la piscine Warembourg dont le nom, sur sa façade, se découpe en lettres sombres. Elle se glisse à l’intérieur grâce aux clés qu’elle chipe dans le sac de sa mère, toujours accroché dans l’entrée. Ce sont des clés sophistiquées, il faut même connaître un code, mais Lauriane a tant de fois regardé la caissière ouvrir la piscine qu’elle pourrait reproduire ses gestes les yeux fermés. Jamais elle n’a emmené quiconque avec elle : la nuit, le stade nautique est son domaine exclusif, un palais dont elle parcourt les chambres en goûtant le silence, un jardin où le vent apporte les odeurs végétales du parc accrobranche et le frémissement des trembles qui poussent au bord de la Courthe.

Elle aime s’avancer dans l’obscurité jusqu’au bord du bassin olympique dont la surface a été, après la fermeture, recouverte d’un filet de protection gris argenté sous lequel on devine la masse de l’eau apaisée, lissée par l’absence des baigneurs. Tout au fond se dessinent vaguement les petits carrés de mosaïque du revêtement turquoise. Une brise souffle sur les gradins déserts, théâtre de ses risibles amours. Elle reste ainsi de longues minutes sans réfléchir à rien, l’instant lui appartient.

Il lui arrive aussi de s’arrêter dans le sauna. Ses yeux s’accoutument­ à l’obscurité, elle entend craquer le bois de la cabine qui refroidit lentement. Elle aspire le parfum d’euca­lyptus qui règne ici, mêlé aux traces olfactives des gels douche et des crèmes dont les usagers s’enduisent après avoir transpiré. Elle s’étend un moment sur l’un des fauteuils de relaxation, ferme les yeux, s’abandonne à la rêverie, imagine qu’une esthéticienne très douce lui masse le visage après en avoir ôté adroitement les comédons.

Avant de quitter la piscine pour regagner l’appartement, elle prend soin de bien refermer toutes les portes : elle ne voudrait pas que l’on accuse sa mère de négligence. Jusqu’à présent celle-ci ne s’est pas aperçue de ses absences nocturnes, car Lauriane, souple malgré son poids, passe directe­ment par la fenêtre de sa chambre qui donne sur les pelouses maigres de la résidence.

Ce soir, à l’heure où, après s’être abîmée quelques heures dans le sommeil, puis s’être éveillée dans la pénombre, elle aura enjambé la fenêtre pour rejoindre son domaine secret, des nuages capricieux voileront par intermittence la lumière lunaire. Ses oreilles percevront une salve d’applaudis­sements à peine audibles : la fin sans doute du concert sur le parvis de Sainte-Fridegonde. Accroupie au bord du bassin, à sa place habituelle, Lauriane, réfléchissant sur les événements du jour, se rendra compte qu’elle désire, plus que tout au monde, une chose étrange et impossible : elle voudrait qu’Hasna soit là auprès d’elle, simplement là, à regarder l’eau et les travées imprécises sous le filet de protection, ou s’assoie et rêvasse avec elle sur les chaises longues du sauna. Ou bien, retirant le filet, retirant de sa chevelure le foulard, descende avec elle, tout habillée, dans l’eau fraîche. Peu importe, mais qu’elle soit là.

Cette révélation amoureuse, à laquelle elle n’osera pas donner son nom, la plongera dans un état de sidération dont ne la tirera que l’éclair d’un flash, au moment où Arakelian, de derrière la palissade en béton qui sépare la piscine du jardin public, prendra en photo, une photo qui sera pour Marie la dernière de la série, les bassins sous la lune. »

Extrait
« Le beffroi d’Hersanghem n’est pas le plus haut d’Europe, ni le plus ancien, puisqu’il a été construit seulement à la fin du XVIe siècle, à l’époque où la ville a obtenu du seigneur local le droit de sonner la cloche. Ce n’est certainement pas le plus beau: les visiteurs le trouvent en général massif, trop sombre, et vaguement disproportionné. Mais enfin c’est un beffroi, source de fierté locale. L’une des brochures éditées par l’office du tourisme, également vendue au Toton, précise qu’il forme « une tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières ». Cette brochure attire l’attention sur la bretèche ornementée où le bourgmestre paraissait jadis pour parler aux habitants, ainsi que sur la flèche spiralée, très rare, qui, au-dessus d’un lanternon, orne le haut de l’édifice.
Des oriflammes de métal doré garnissent la base de ce lanternon; d’en bas, on les distingue mal, mais les cartes postales, les marque-pages, les écussons aux armes de la ville, et même les chopes de faïence qu’on peut acheter au marché les reproduisent grossièrement: elles représentent Mélusine, reine des sentinelles, avec ses jambes de femme à peine soudées en queue de serpent, sa poitrine bombée, sa bouche grande ouverte sur un cri d’avertissement muet. La légende de la belle et triste épouse du comte Lusignan, calligraphiée en caractères gothiques, accompagne la plupart de ces dessins, dont la facture simpliste ne parvient pas à exprimer le charme troublant de la fée. Le vent là-haut caresse en solitaire son buste nu.
D’après la même brochure, le carillon comporte trente-quatre cloches dont chacune possède un nom. La plus célèbre est Vigneronne — mais ce n’est pas elle que l’on entend sonner ce soir. » p. 230-231

À propos de l’auteur
DANGY_isabelle_DRIsabelle Dangy © Photo DR

Après des études à l’École normale supérieure de Sèvres, à Paris, et une agrégation de lettres classiques, Isabelle Dangy a soutenu un doctorat en littérature contemporaine sur le thème de l’énigme chez Perec. Elle a publié de nombreux essais consacrés à la littérature française contemporaine. En 2019, elle a entrepris de faire paraître son propre travail romanesque. Son premier roman L’Atelier du désordre (éd. Le Passage, 2019), remarqué par Bernard Pivot, a figuré en 2019 parmi les cinq livres finalistes pour le prix Goncourt du premier roman. Entre Barbizon et Yokohama, entre mystères de la création artistique et élans amoureux, elle y donne vie à un destin de peintre au XIXe siècle, un destin infiniment romanesque. Isabelle Dangy a également publié plusieurs études, consacrées à Georges Perec notamment, mais aussi à divers écrivains contemporains (Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Jean Echenoz ou encore Jean-Philippe Toussaint.)
Son deuxième roman, Les nus d’Hersanghem (éd. Le Passage, 2022) a été qualifié de perecquien par Noëlle Gires et salué par Mme Dominique Bona de l’Académie française. De sa plume alerte et ludique, elle y insuffle la vie à ses nombreux personnages et nous emmène sur les sentiers d’un territoire plus grand que nature, celui de la littérature. (Source: éditions Le Passage)

Page Wikipédia de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lesnusdhersanghem #IsabelleDangy #editionslepassage #hcdahlem #secondroman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #PrixOrangeduLivre #VendrediLecture #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #roman #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots

Ceux qui s’aiment se laissent partir

BALAVOINE_ceux_qui_saiment_se_laissent  coup_de_coeur

En deux mots
Ma mère est morte. Avant de la laisser partir, la narratrice tente de se souvenir, de reconstituer sa vie, leur vie. Après avoir dressé le portrait de cette célibattante qui l’accompagnée au fil d’une vie chaotique, elle raconte comment elle est devenue à son tour mère.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un roman-photo aux couleurs fanées»

Lisa Balavoine revient à la littérature blanche avec un émouvant roman qui retrace sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour déchirante, un hommage sincère à travers trois générations de femmes.

C’est l’histoire d’un lien invisible, parfois très ténu, qui relie une fille à sa mère. Un lien indissoluble qu’explore Lisa Balavoine avec autant de franchise que de sensibilité dans son second roman.
C’est lorsqu’on lui annonce que sa mère est morte, dans la violence du choc, le maelstrom d’émotions et d’interrogations, que naît ce besoin de retrouver cette femme. Mais connaît-on vraiment sa mère? Que savons-nous de ce que fut sa vie avant qu’elle ne puisse nous prendre dans ses bras? Après avoir à son tour fondé une famille? Et même durant la période de cohabitation, année après année, l’image qui se construit de cette femme n’est-elle pas déformée?
Au moment de convoquer les souvenirs, de raconter cette personne née et décédée un 7 juillet, il est bien difficile de faire le tri entre les odeurs et les couleurs, les lieux et les objets, les paroles et les actes. C’est sans doute cette accumulation qui est le plus touchant dans ce récit. Des jeunes années où, après le départ du père, la mère devient par la force des choses l’être le plus important – celui qu’il est hors de question de partager – jusqu’à ce moment où à son tour elle met au monde une fille, devient à son tour mère, que se construit cette relation unique. «Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil.»
Il reste alors la chaleur d’un corps qui vous fait une place dans son lit, la mauvaise foi affichée après un accident de voiture causé par une étourderie, les petits mots d’excuses inventées et qui sont autant de preuves d’amour et de complicité, quelques chansons fredonnées des centaines de fois comme Dis-lui de revenir de Véronique Sanson (voir playlist ci-dessous), les vacances en camping en Bretagne, les hommes qui passaient sans laisser de trace, les courses dans la grande salle attenant à son bureau qui devenait alors salle de jeu quand elle n’avait d’autre choix que d’emmener sa fille avec elle au travail. Et dans ce tourbillon de la vie, avec cette mère divorcée, l’envie d’appuyer sur la touche pause. «Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale.»
Mais les semaines passent avec leurs rituels, une petite sœur arrive et avec elle l’enfance qui s’en va. L’alcool et les cigarettes commencent à marquer le visage, à transformer le corps de sa mère et leur relation. «Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.» Quelque chose se casse et à nouveau, on voudrait refaire l’histoire, ne pas croire que Bonjour tristesse, le roman de Françoise Sagan qui traîne sur la table serait un bon titre pour sa vie.
Si les mots de Lisa Balavoine touchent au cœur, c’est parce qu’ils sonnent toujours juste, parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont sincères jusque dans la souffrance.
«Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas.» C’est beau comme une chanson de Ferré.
Les trois parties qui composent le roman et qui racontent la fille et sa mère, puis la fille devenue à son tour mère et qui regarde ses enfants et enfin la mère cherchant cet autre mère pour enfin la laisser partir sont autant d’histoires d’amour. Belles, cruelles, puissantes et déchirantes. Un «roman-photo aux couleurs fanées» qui dresse aussi, à travers trois générations de femmes, un portrait de la France au tournant du XXIe siècle.

Playlist du roman


Sweet Dreams are made of this Eurythmics


Dis-lui de revenir Véronique Samson


Quoi Jane Birkin


China Girl David Bowie


Si rien ne bouge Noir Désir


Ultra moderne solitude Alain Souchon


Mala Vida Mano Negra


Famous blue raincoat Leonard Cohen


Atlantic City Bruce Springsteen

Ceux qui s’aiment se laissent partir
Lisa Balavoine
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,50 €
EAN 9782072897894
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des vacances en Bretagne, du côté de Saint-Malo et dans le Sud-Ouest ainsi que Lille.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Est-ce qu’on peut éviter les peines, la mélancolie, ce qui se répète, tous ces chagrins qu’on se trimballe et qu’ensuite on se transmet, est-ce qu’on peut les remiser, sous des pulls trop grands, dans les bras d’un amour de passage ou dans les mots qu’on écrit, est-ce qu’on peut seulement faire comme si cela n’existait pas?»
Dans ce roman intime et fragmentaire, Lisa Balavoine raconte sa mère, cette femme insaisissable avec qui elle a grandi en huis clos. Une femme séparée, qui rêve d’amour fou, écoute en boucle des chansons tristes et déménage sans cesse, entraînant sa fille dans une vie tourmentée. Entre fascination et angoisse, l’enfant se débat auprès de cette figure parentale attachante, instable, qui s’abîme dans le chagrin, laissant ceux qui l’aiment impuissants. En choisissant de s’éloigner, la fille devenue mère ne cessera d’être rattrapée par les fantômes de son passé. Jusqu’à quand?
Histoire d’un amour filial empêché, Ceux qui s’aiment se laissent partir est un récit à fleur de peau sur le poids de l’héritage, mais aussi un livre de réconciliation où l’autrice adresse à sa mère les mots lumineux que celle-ci n’a jamais pu entendre de son vivant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Elle est étendue, elle semble apaisée.
Mais je veux vous prévenir : l’appartement est dans un état de dégradation avancé. Je ne sais pas quoi faire pour vous.

Je reçois ce message en fin d’après-midi, un vendredi de juillet. Dehors l’été bat son plein, il fait une chaleur à crever.
La chaleur, je me souviens surtout de ça.
Ce jour-là, je me trouve à Paris où je ne vis pas. J’ai passé la nuit avec un homme qui finit de m’aimer et que je ne parviens pas à quitter. Ce n’est pas la moindre de mes lâchetés.
Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. Je ne suis pas une fille du matin, je viens de la nuit et des rêves qui s’étirent, des élans planqués sous la lenteur.
Je m’oblige à sortir des draps vers midi pour aller voir une exposition. Ed van der Elsken, au Jeu de Paume. Je reste longuement devant une photographie de baiser qui me bouleverse et je sors du musée avec ce couple en tête. L’intensité de ce baiser. Ces bouches qui se dévorent. Je ne sais pas si j’ai déjà été aimée ainsi.

J’arpente les rues de la capitale en traquant l’ombre. Il fait lourd, le métro est bondé, la ville grouillante de monde. Je titube, reviens sur mes pas, saoule de ce qui m’entoure. Je me hâte de rentrer, le corps harassé par la sueur. Je prends une longue douche glacée, l’eau me pique la peau méthodiquement, comme les aiguilles d’un tatoueur. Je laisse mes cheveux trempés dégouliner sur mes épaules et déambule nue dans le salon, à ne rien faire.

Il me semble ne plus avoir envie de rien, depuis des mois, peut-être des années. Ne rien faire de ces désirs perdus, oubliés, comme emportés par le ressac. Me laisser bercer par cet inlassable mouvement, choisir, renoncer, recommencer. Peut-être qu’on n’en finit jamais d’essayer de vivre.

Devant moi, l’horizon est grand ouvert. L’été s’étale comme une page blanche, il commence à peine. Je ne dois retrouver mes enfants que dans une dizaine de jours. Juillet ressemble à une promesse.
Je pourrais ne pas attendre cet homme, prendre mes affaires et déguerpir, tout envoyer valser. Je pourrais tant si je me décidais.

Et puis ce message s’affiche sur mon téléphone et sur lui mon regard se fige. Je ne sais pas quoi faire pour vous.
Ces mots me sont envoyés par mon médecin, qui est aussi le tien.
Je ne comprends rien, sinon que tu es morte.

I
Tu es une jeune femme divorcée au début des années quatre-vingt. À vingt-cinq ans, tu as tout plaqué sur un coup de tête, ton mari, la maison à la campagne que vous veniez d’acheter, tes premiers rêves et tu es partie, emportant une gamine de presque quatre ans dans ta nouvelle vie. Tu t’es d’abord installée avec un autre homme, une aventure comme tu en as parfois, mais cela n’a pas duré, les histoires qui durent tu n’es pas faite pour ça. Tu as cherché un appartement où vivre avec ta fille. Après avoir porté les cheveux longs, tu les as coupés aux épaules, cela te va bien, tu y noues parfois des foulards qui te donnent de faux airs de Romy Schneider dans Les choses de la vie. On dit de toi que tu es une belle femme, ton corps est mince et élancé, tu optes toujours pour des vêtements à la mode, des jeans, des jupes évasées, une veste en cuir. Tu aimes les soirées entre amis, sortir, danser en boîte de nuit, repeindre des meubles et fumer toute la journée. Tu aimes aussi les chansons françaises qui passent sur la bande FM, la peinture impressionniste, les plantes, les films avec Bernard Giraudeau, Miou-Miou et Patrick Dewaere, te coucher très tard, les séries télévisées, Véronique Jannot dans Pause Café, le fard à paupières du même vert que tes yeux, un vert avec des éclats dorés, prendre des bains, acheter des crèmes pour le corps, te vernir les ongles, ton métier de secrétaire, lire des romans et des magazines féminins, conduire vite et sans ceinture, plaire, séduire et faire l’amour. Tu n’aimes pas être contrariée, rester trop longtemps au même endroit, faire tes comptes, les corvées administratives (ce n’est pas ton truc même si tu ne sais pas réellement ce que c’est, ton truc), tu n’aimes pas cuisiner, faire le marché, revoir tes ex, les imaginer avec une autre femme, comme si on pouvait se passer de toi, quelle idée, tu n’es pas une femme qu’on oublie, tu n’es pas une femme comme les autres. Tu n’aimes pas être désignée comme une mère, en avoir les obligations, te rendre aux rendez-vous avec les instituteurs, surveiller les devoirs, jouer, lire des histoires. Tu n’aimes pas devoir t’engager avec quelqu’un, être sérieuse, penser au lendemain.
Tu préfères croire que ta vie n’a pas encore commencé et tu attends, impatiente, qu’il se passe quelque chose.

Je n’ai pas de souvenir de ta vie avec mon père. Tout commence avec toi, dans tes pas et ton regard, comme si rien n’avait existé avant notre duo. Je suis celle qui t’accompagne, cette fillette qui tient ta main, je suis ton enfant sage, la prunelle de tes yeux, ton unique amour. Nous deux depuis toujours.

Tu conduis une petite Mazda de couleur beige, « dorée » tu précises, c’est plus élégant. Je suis installée devant, même si je n’ai pas encore l’âge, cela t’agace de devoir parler à quelqu’un assis à l’arrière. « Je ne fais pas taxi », me répètes-tu souvent.
Alors que nous roulons dans le centre-ville, tu me tends ta main droite. « Regarde. » Je penche la tête mais je ne vois rien, rien que ta main, qui n’est pas sur le volant, ta main qui danse, qui virevolte, un papillon, c’est à cela que je pense alors qu’on avance toujours à une certaine vitesse sur les boulevards intérieurs. « Mais enfin tu ne vois pas ? » Comme je secoue la tête, tu m’expliques que tu t’es brûlée en cuisinant. J’aperçois une vague trace blanche au creux de ta paume, rien qui justifie ton affolement. Je te rassure, « c’est pas grave maman », tu te tournes vers moi, et comme tu ne prêtes pas attention à la route, la voiture percute le véhicule de devant. Le choc est brutal, je ne suis pas attachée, mon corps heurte le pare-brise. J’ai mal, je me tiens la tête dans la main, je me suis mordu la langue, ça pisse le sang. Tu t’énerves, « mais qu’est-ce qu’il fichait là lui, ça va encore me coûter du fric, c’est vraiment pas le moment ! ». Je m’essuie la bouche avec la manche de mon blouson pendant que tu descends de voiture et enguirlandes le type. Vous rédigez un constat en vous appuyant sur le capot de la Mazda. Des voitures klaxonnent derrière, je rentre la tête dans mes épaules. Le monsieur me désigne du menton : « Elle n’est pas trop jeune votre fille pour être devant ? — Qui vous dit que c’est ma fille ? » Au ton de ta voix, on pourrait croire que tu ne m’aimes pas. Le document rédigé, tu remontes dans la voiture, remets le contact, repars. Ma langue s’est arrêtée de saigner, j’ai mal à la tête, cela va passer. Tu parles toute seule, refais l’histoire, réinventes l’accident. À la fin, on croirait que c’est cet homme qui nous est rentré dedans.
Arrivées devant chez nous, tu descends de voiture et m’assènes : « C’est de ta faute tout ça ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? » Je me tais et te suis dans la rue, tu marches devant, tu marches en faisant de grands pas, comme si tu préférais me tenir à distance.
Une fois dans l’appartement, tu allumes la chaîne stéréo et pousses le son à fond. La voix de Kim Carnes s’éraille pour parler des yeux de Bette Davis. Tu m’attrapes, me soulèves et me murmures à l’oreille : « Je t’aime, tu es ma fille, je te donnerai ma vie s’il le faut. »

Je rêve d’un animal de compagnie, tu m’offres des tortues d’eau. Elles sont plusieurs dans un aquarium. Souvent je les sors de leur bassin pour organiser des courses entre elles sur la moquette. Certaines n’y survivent pas. Sans état d’âme, tu m’ordonnes de les jeter dans le vide-ordures. Il m’arrive d’imaginer que l’une d’elles n’est pas morte, escalade le conduit et revient se glisser dans mon lit pour me mordre pendant la nuit.

Vivre avec toi, c’est vivre à cent à l’heure, c’est un tourbillon. Le matin c’est toujours la course. Le réveil ne sonne pas, tu as du mal à te lever, tu débarques dans ma chambre, « allez, vite, on va être en retard», alors je me lève les yeux pleins de sommeil. Je m’habille comme je veux, tu t’en fiches, je t’entends qui écoutes la radio dans la salle de bains, des informations que je ne comprends pas, ces voix qui parlent et toi qui te maquilles, te mets du khôl, de la poudre, du rouge à lèvres. Je te regarde parfois par l’entrebâillement de la porte, tu me dis « ne reste pas là, va manger quelque chose », alors je trottine jusqu’à la cuisine, je mange ce que je trouve, des biscuits, un yaourt, du pain. Parfois il n’y a rien. Cela ne me dérange pas, je n’ai pas trop d’appétit le matin. Tu me rejoins, regardes l’heure, râles que tu n’as pas le temps, bois quand même un café, un grand café dans un grand bol, tu fumes une cigarette. Tu fumes tout le temps. Tu ne manges pas, tu n’as pas faim, tu n’as jamais faim. Tu es une liane, un fil. Tu te regardes plusieurs fois dans le miroir de l’entrée, te recoiffes avec les doigts. Je me regarde aussi, nos deux reflets dans le même miroir, j’ai des nœuds dans les cheveux, tu me les attaches, ça ne se voit pas.
Pas le temps de traîner, tu me presses, j’enfile une veste, puis mon cartable par-dessus, il ne pèse pas bien lourd, il ne contient pas grand-chose, une ardoise, des craies et une éponge dans une boîte en plastique, une trousse avec des stylos parfumés à la fraise et mon cahier du jour. Je travaille bien à l’école et, quand je rentre le soir, je suis fière de te montrer les TB en rouge dans la marge. J’aime quand tu signes le cahier. J’aime ton écriture, grande, ronde, qui prend de la place. Elle a ton élégance, elle te ressemble.
Nous quittons l’appartement, nous descendons les étages, il n’y a pas d’ascenseur, toi devant et moi qui te suis, « allons dépêche-toi ! », nous sortons de l’immeuble, tu cherches du regard la voiture, cela peut prendre un moment, puis tu la repères, ouvres les portières, me fais monter devant. Le trajet ne prend que cinq minutes, mais souvent la cloche sonne quand tu me laisses au coin de la rue. J’appréhende d’être en retard, d’arriver après les autres, avec un peu de chance ils sont encore en train de se mettre en rang dans la cour. Tu déposes un baiser furtif sur ma joue. Je cours vers l’école et me retourne pour te faire un signe de la main. Le plus souvent, tu ne me vois pas.

Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de photographies de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. Dans la salle de bains, un imposant miroir dont le cadre est entouré d’ampoules, comme celui d’une star de cinéma. Posé sur le lavabo, Femme de Rochas. Beaucoup de jeans, des chemisiers en soie, un perfecto, un long manteau noir, des bottes cavalières, des escarpins. Un renard qui te vient de ta grand-mère. Une chouette naturalisée dont je caresse les plumes rousses et brunes. Une tortue empaillée plus grosse que mes deux mains. Une cage avec un canari vivant, mais pas pour longtemps. Une balance Terraillon dans la cuisine. Un pot à glaçons en forme de pomme. Des plats surgelés entassés dans le congélateur. Des assiettes à petits motifs naïfs. Des draps bleu ciel sur mon lit en fer forgé qui a d’abord été le tien. Des sacs à main accrochés à une patère dans l’entrée. La porte que tu as peinte, dans des tons pastel, puisque tu peins tout. Les meubles sans cesse en mouvement. Le décor de notre existence.

Je dors avec toi, parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. Le soir, je me glisse dans ton lit immense en attendant que tu me rejoignes. Je m’endors souvent avant ta venue, bercée par le ronron lointain de la télévision, une conversation téléphonique, un disque que tu écoutes.
Ma présence dans ton lit ne te dérange pas, au contraire c’est toi qui le veux et quel enfant refuserait cela, dormir contre sa mère, son souffle, sa peau, sa chaleur ? Contre ton corps, je suis bien. C’est la nuit que nous nous tenons le plus près l’une de l’autre. C’est la nuit que je t’aime le plus fort.
Il arrive aussi que tu reçoives un homme et que tu me renvoies dans ma chambre, de l’autre côté du salon. Ce sont des nuits comme des punitions, des nuits comme des gouffres, des nuits sans sommeil. Je suis en colère, je boude, je refuse que tu lui donnes ma place, que tu me mettes de côté, que tu m’oublies. J’ai peur que tu me délaisses pour de bon, au profit d’un autre. Je ne veux pas qu’un tiers te renifle, te regarde, te touche. Comme tous les enfants, j’exige que tu sois uniquement ma mère. Et puis l’homme ne revient pas. Alors je reprends ma place. Quelques soirs par semaine, pas tous les soirs, pas toutes les nuits. Juste assez pour que je m’en souvienne et que s’impriment dans ma mémoire ces nuits parenthèses, ces nuits tranquilles, ces nuits sans peur.

Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie.

Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama.

Je suis une enfant silencieuse. Dans la cour, on m’appelle la muette. Je ne sais pas quoi répondre lorsqu’on me demande si ça va.

Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matin où j’écoute Émilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t’arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur.

L’appartement est plongé dans la pénombre. J’ai ouvert avec mes clés. Depuis quelques jours, je rentre seule après l’école. Les volets du salon sont fermés. Il fait nuit noire au milieu de l’après-midi. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur, un clic, rien ne se passe. Ça doit être une coupure d’électricité, c’est fréquent dans cet immeuble, c’est ça aussi les HLM, ça disjoncte à intervalles réguliers. Je pose mon cartable dans l’entrée, je fais le tour des pièces, personne, alors je me réfugie dans ma chambre et je m’assois sur mon lit pour attendre. Cela dure un certain temps avant que j’entende ton rire résonner comme si tu mimais une déflagration depuis l’autre côté de la cloison. SURPRISE ! Les lumières s’allument tout à coup, tu as les bras levés au milieu de la pièce, comme si tu mimais une incantation au soleil. Des ballons gonflables et colorés sont disséminés un peu partout sur le sol. BON ANNIVERSAIRE MA CHÉRIE ! Tu as la mine réjouie de ceux qui ont bien manigancé leur coup. « Je me suis dit qu’on pouvait faire une petite fiesta toutes les deux. » Tu as tout prévu, « allez on allume les bougies », et tandis que tu t’affaires avec le briquet, je grimpe sur une chaise, contemple le gâteau, il est énorme et rien que pour nous. Tu m’encourages et je souffle, de toutes mes forces, je souffle pour tout éteindre en une seule fois sinon ça porte malheur, c’est toi qui me l’as dit. Tu m’applaudis, me prends dans tes bras, me serres, m’embrasses à m’en faire mal. La fumée des bougies s’évapore, tu les retires une à une, et avec le couteau découpes une grosse part de fraisier que tu mets dans une assiette et me tends. Tu as acheté du jus de fruits et des bonbons, j’ai la bouche pleine de sucre et les doigts qui collent. »

Extraits
« Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale. » p. 35-36

« Tu me dis : « Tu as de la chance, tu as une mère jeune, plus tard je serai un peu comme une copine pour toi. » p. 36

« Je voudrais te protéger, te prendre dans mes bras, te serrer fort quand tu pleures, te porter ton sac, tes courses, te faire couler un bain, te servir un café, te faire des dessins, des tas de dessins où nous serions ensemble devant une maison et des arbres, «on se tient la main regarde», t’écrire des histoires, te chanter des chansons, te rendre heureuse. Je sens bien que par moments tu glisses, que le sol se dérobe sous tes pieds, que tu perds l’équilibre. Les enfants sentent ces choses-là, ce qui se fendille, lentement, dans la routine de l’existence, dans le cœur de leurs parents. Quelque chose se déchire, peu à peu, je le vois et rien ne peut recoudre ça. » p. 48

« Tu es une femme de trente-huit ans, seule, transparente. Le jour, tu te rends à ton travail, tu n’as plus autant de collègues, tu n’intéresses plus les étudiants. Le soir, tu rentres à l’appartement, fais à manger à tes filles, regardes les séries de la 6 pendant le repas, t’endors sur le canapé devant le film de TF1. Tu as abandonné le dessin, je ne te vois plus jamais avec un livre, nous ne parlons plus de rien. Depuis quelque temps, tu t’es mise à répéter souvent les mêmes choses, toute seule, comme si tu tournais en boucle sur toi-même. J’ai peur que tu deviennes folle. J’ai arrêté de compter les verres, les cigarettes, les absences. Ton visage est recouvert d’un masque, celui d’une femme qui fait semblant d’aller bien. Nous menons une existence ritualisée. Le samedi nous allons faire les courses, le dimanche nous passons voir tes parents. Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.
Je suis devenue aussi dure que cette carapace de tortue posée sur une étagère dans ma chambre d’adolescente. » p. 62

« Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil. » p. 78

« Il arrive donc que cet amour-là passe, l’amour fou que j’avais pour elle lorsque j’étais enfant. Cet amour passe et on s’habitue à l’absence, elle peut même être douce. Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas. » p. 92-93

« J’ai fabriqué des souvenirs pour qu’ils donnent raison à mes actes. » p. 123

« Tu es née un 7 juillet. Tu es l’avant-dernière de six enfants. Ta naissance a été enregistrée à Lille où habitaient tes parents. À l’âge de sept ans, tu t’es cassé l’épaule en tombant d’un arbre dans lequel tu avais grimpé avec un de tes frères. Tu étais jalouse de l’attention que ta mère portait, selon toi, à ta plus jeune sœur. Tu as longtemps eu les cheveux courts comme un garçon, avant de les porter longs vers la fin de l’adolescence. Tu as fait ta première communion. Tu n’as pas eu le baccalauréat. Tu as rencontré mon père dans un centre de loisirs estival. Tu as été embauchée comme secrétaire dans un cabinet médical. Tu as donné naissance à deux enfants. » p. 125

« Je sais que tu m’as aimée. Je le sais dans les plis de ma peau, dans les interstices de ma mémoire, dans les méandres de mes palpitations cardiaques. De ton amour, je n’ai jamais douté. Mais j’ai douté du mien, avec les années. » p. 133

« De tous ces souvenirs, de leur absence aussi, je fais un matériau, mais j’ignore si c’est avec cela que je peux dire ce qui a été. Je ne sais plus ce qui nous est arrivé, sans doute ne l’ai-je même jamais su. J’invente le réel pour te garder encore un peu. » p. 142

À propos de l’auteur
BALAVOINE_Lisa_DRLisa Balavoine © Photo DR – inkitchenwith.com

Lisa Balavoine est née en 1974 à Amiens. Petite fille et adolescente, elle lisait tout le temps sans jamais imaginer qu’un jour elle écrirait à son tour. Comme les livres et l’écriture l’attiraient beaucoup, elle a fait des études de Lettres qui lui ont permis de devenir professeure de français. Elle est aujourd’hui professeure documentaliste dans un lycée professionnel. Après avoir pris le temps de fabriquer trois enfants formidables, Lisa Balavoine s’est mise à écrire de façon quotidienne des notes, des petits billets, de courtes histoires et en 2018, tout cela a donné un premier roman, Éparse (JC Lattès. Elle a par ailleurs publié des nouvelles dans la revue littéraire Décapage et des chroniques musicales pour le site Section26 ou le projet Écoutons nos pochettes, car en plus d’adorer la littérature, Lisa Balavoine est une passionnée de musique pop-indé. En 2020, elle publie Un garçon c’est presque rien, roman pour adolescents, avant de revenir à la littérature pour adultes avec Ceux qui s’aiment se laissent partir (2022). (Source: ricochet-jeunes.org)

Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#ceuxquisaimentselaissentpartir #LisaBalavoine #editionsgallimard #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #coupdecoeur #secondroman #68premieresfois #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots

Jour bleu

RINGARD_jour_bleu Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
Une jeune femme attend son amoureux à la Gare de Lyon. Elle l’attend depuis des mois, espère qu’il n’a pas oublié leur rendez-vous. Installée au Train bleu, elle regarde passer les gens, se plonge dans ses souvenirs d’enfance, s’imagine un avenir.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Je t’attendrai à la gare

Dans un premier roman qui fait la part belle à l’introspection, Aurélia Ringard imagine les heures qui séparent une jeune femme de l’arrivée de son amoureux à la Gare de Lyon. Une attente riche de souvenirs et d’espoirs.

«C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais.» Pour la narratrice, qui attend l’homme qu’elle aime à la Gare de Lyon, le temps a soudain pris une densité très particulière.
Elle a d’abord observé les voyageurs, essayé d’imaginer leur quotidien, un travail qui les stresse, l’impatience qui les gagne, un groupe d’étudiants partant en vacances. Face à cette ruche qui bourdonne, à ce concentré de vies qui ne font que passer, elle choisit de se poser, de prendre son temps. Elle commande un café au Train bleu et sort son carnet de notes, se remémore sa rencontre avec celui qu’elle attend, le photographe qui «traque les dernières terres vierges». Comme lui, elle aime la liberté absolue, celle qu’il parvient si bien à rendre dans ses clichés: «ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos.»
Les trains et les voyageurs lui rappellent son enfance, après le divorce de ses parents, quand il fallait se rendre à la gare pour rejoindre son père pour le week-end, quand les adieux étaient déchirants, quand le voyage était mêlé d’appréhension. Oui, il lui aura fallu du temps pour apprivoiser ses peurs, aidée en cela par une boulimie de lectures. Car comme le lui écrira quelques années plus tard Christian Bobin «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.»
Lire, mais aussi écrire, se rapprocher de sa vérité. «Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur.»
Une mission qu’Aurélia Ringard accomplit avec beaucoup de sensibilité pour nous offrir un premier roman où la quête existentielle se teinte de nostalgie, ou l’espoir fou se heurte à la peur d’un rendez-vous manqué. Et si la vie est un rêve, alors pourquoi s’empêcherait-on de rêver?

Jour bleu
Aurélia Ringard
Éditions Frison-Roche Belles-lettres
Premier roman
164 p., 17 €
EAN 9782492536106
Paru le 1/06/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Lyon, Lille, Lamballe, Rennes et la Bretagne, un reportage photo en Haute-Tarentaise, des vacances au Pays de Galles, en Sardaigne, à Tolède, en Guadeloupe, à Sallanches et à Saint-Pierre-Quiberon ainsi qu’à Irun et Hourtin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme a rendez-vous avec un homme en gare de Lyon. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Cela fait trois mois qu’ils se sont rencontrés. Trois mois au cours desquels ils ne se sont pas vus. Elle a décidé de venir très en avance, de prendre ce temps de l’attente, assise au café. Le hall de la gare revêt l’allure d’une salle de spectacle, d’une pièce de théâtre où chaque personnage qu’elle croise la renvoie à ses propres souvenirs, aux moments clefs de la trajectoire qui l’a menée jusqu’ici et qui a façonné le décor de sa vie. Dans ce premier roman, Aurélia Ringard décrit avec minutie une poignée d’heures de la vie d’une femme, dans un huis clos magistral, époustouflant de maîtrise et de mélancolie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
alternantesfm (Daniel Raphalen)
Blog L’Or des livres
Blog Mes p’tits lus
Blog Les lectures d’Antigone
Blog Valmyvoyou lit
Le blog du petit carré jaune
Blog bellepagesite

Les premières pages du livre
« 1
Tu m’as donné rendez -vous dans une gare. Tu ne pouvais pas savoir. C’est pourtant simple, c’est toute ma vie. Dans ma vie, il y a des gares et des trains. Des trains tout le temps. Des trains à attraper, des trains à l’heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains bloqués, des trains en retard.. Depuis toujours, c’est comme ça, je cours sur les quais, le souffle coupé. Parfois on a le temps de s’embrasser avant la sonnerie, parfois pas. Les adieux s’étouffent dans les cols des manteaux. On rassemble les morceaux de nous-même que l’on voudrait laisser à quelqu’un d’autre que soi. C’est l’heure de partir. Derrière la vitre, on articule des mots que l’on dit surtout avec les yeux. On ne se lâche pas. On se retrouvera. On garde nos sourires, nos émotions, la politesse et nos souvenirs. Tout ce que l’on crève d’envie de se dire. La vie ne suffira pas, je crois.

2
Mois de septembre. Début du jour. Les allées et venues dans le hall de la gare de Lyon s’amplifient. Ce n’est pas qu’une impression : autour d’elle, du monde, de plus en plus, des valises, des mallettes, des manteaux à la main, le bruit saccadé des talons frappant les sol, des départs et des destinations. Sur la grande horloge, l’aiguille du temps brille et progresse, imperturbable. Les numéros des quais s’affichent, les sonneries retentissent et une foule matinale et compacte se met en branle. Le mouvement semble continu et prend de la vitesse. Les ombres se bousculent. Peu importe où ils vont, ces hommes et ses femmes sont déjà ailleurs.
Cette fois, elle est venue ici pour partir. La voilà qui piétine au milieu de cette agitation mystérieuse et sans limites. Ses pas sont rapides, en avant en arrière, comme les mouvements d’une danse, les yeux grand ouverts, mi-conquérante mi-fugitive. Les courants d’air fond voler ses cheveux blonds, et elle ne cherche pas à les remettre en ordre, elle les laisse se placer; à quoi bon faire semblant, maintenant? Elle ressemble à un animal docile dont la sauvagerie reste en sommeil. Son souffle, une respiration haletante. A l’intérieur, son cœur se serre. Ca bat. A croire que pour la première fois depuis longtemps, son sang circule de nouveau. Ca bat dans ses tempes, ses poignets, sa poitrine, dans le fond de sa gorge, elle n’est plus que cela, des pulsations. C’est cela. Une histoire d’attente et de pulsations. D’attente et de tâtonnements maladroits. Elle a l’allure de celles qui se mettent en chemin, qui arrivent au front. D’un coup d’œil, elle quadrille le lieu. Elle guette les horaires d’arrivée sur les écrans sans parvenir pour autant à contrer l’excitation qui monte ; elle ne peut encore ni le voir ni le toucher. Elle n’a pas réfléchi à ce qui se passerait au moment précis où il descendrait du train. Le premier regard, le premier pas, le premier mot. Ce mot magique entre elle et lui, elle ne le connaît pas. Elle doit aimer cela. Ne pas savoir.

Elle s’est contentée de courir jusqu’ici, d’arriver en avance, très en avance même, dans un mouvement superbe d’abandon et d’entêtement fertiles, bras ouverts à la récolte. Elle n’entend pas le vent souffler au-dehors, ni la pluie fine glisser sur le toit. Elle ne se souvient pas de l’orage de cette nuit. Elle ouvre les boutons de sa veste pour faire respirer sa peau, alléger la boule au fond de son ventre, cette petite douleur lancinante que l’on ressent devant le vide, ce vide qui ne lui évoque rien de rassurant. Il lui suffirait d’une seconde pour faire volte-face mais elle refuse d’être totalement effrayée par le risque qui se tient droit devant elle et la toise à quelques heures à peine de leur supposé rendez-vous. Elle préférerait que cette sensation glisse au travers des plis de sa jupe, s’égare dans le tourbillon incessant du lieu, que ses frissons et ses doutes deviennent invisibles. Bientôt, ils ne seront plus qu’une rumeur. Ce n’est pas rien de déposer les armes.
Une musique s’élève parmi les ombres. Entre les cris des mômes, les supplications des derniers mendiants et les coups de sifflet des agents de service, ces premières notes retiennent son attention. Elle tend l’oreille. Dans le hall, un voyageur s’est mis à jouer du piano d’une façon généreuse, une mélodie fragile, étrange et un peu dramatique qui ressemble aux derniers instants vierges avant que tout ne s’emballe et ne devienne inévitable.
Elle fait un pas en arrière. Un sentiment inconnu l’étreint. D’autres yeux se posent sur les siens. Elle n’est pas dupe. Elle essaie de maintenir ses idées claires. C’est un coup à se perdre, sinon. Elle n’a pas toujours brillé par sa cohérence mais, il y a trois mois, elle a passé un pacte avec elle-même, sans jamais dévoiler à personne ses intentions précises. Elle est parfaitement consciente de ce qu’elle s’inflige. Le toit en ferraille avec ses arcades métalliques semble lui hurler dessus. Ça grouille. Les traits des passants se métamorphosent. Ils ressemblent à une armée d’insectes vivant les uns sur les autres. Ils ont beau se laver le matin, se frotter partout, puis se
mettre tous les parfums du monde, ça sent la gare, faudra qu’elle s’y fasse, un mélange de Chanel et de crasse.

Brusquement ça tangue, comme si quelqu’un l’avait prise par les poignets pour la faire tourner. Voilà, ça commence, plus rien n’existe. Que l’impossible surgisse : elle s’y accordera. Elle n’est pas vraiment taillée pour la monotonie. »

Extraits
« Lui est photographe. Il traque les dernières terres vierges. Il aime le vide, l’authenticité et les hauteurs Les espaces de liberté absolue. Ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos. Elle avançait dans la galerie parmi d’autres curieux, composants du décor dont les voix se superposaient à une musique en sourdine. Elle tenait un verre de Nero d’Avola à la main. » p. 21

« Dehors, un ciel bleu et blanc s’installe entre deux averses et les bruits incessants de la ville se font entendre. Au moindre rayon de soleil, la lumière s’engouffre à travers les vitres et illumine l’espace. On ne mange pas si mal dans ce café, je mâche à pleines dents les dernières bouchées de mon dessert. J’ai un caractère obstiné quand il s’agit de vouloir comprendre le monde. Je n’ai pas tous les outils, mais je cherche. Je cherche les liens logiques. Je voudrais cerner d’un peu plus près la vérité qui se cache au fond des cœurs. Je prends des notes, je ne me demande plus d’où viennent ces lignes qui s’écrivent; on pourrait penser que j’entends des voix. Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde ? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur. » p. 104

« C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais. » p. 124

« Un jour, j’ai écrit à Christian Bobin et lui ai raconté cette anecdote. Il m’a répondu une longue lettre à l’encre noire sur papier blanc. À la fin de ce précieux courrier, cette phrase figurait: «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.» » p. 135

À propos de l’auteur
RINGARD_aurelia_DRAurélia Ringard © Photo DR – Ouest-France

Née en Bretagne, à Guingamp, Aurélia Ringard a d’abord vécu à Washington, aux États-Unis, et à Paris avant de s’installer à Nantes. Diplômée en pharmacie, elle se consacre aujourd’hui à sa passion pour les mots et la littérature. Elle anime des ateliers d’écriture et participe à l’organisation d’événements pour la promotion de la lecture. Suite à sa participation à un concours organisé par l’école d’écriture Les Mots, ce texte reçoit le coup de cœur du jury. Jour bleu est son premier roman. (Source: Éditions Frison-Roche Belles-lettres)

Site internet de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#jourbleu #aureliaringard #editionsfrisonbelleslettres #hcdahlem #premierroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine
#68premieresfois #sélection2022 #roman #bookstagrammer #primoroman #68unjour68toujours #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #avislecture #passionlecture #critiquelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #bookstagram #book #Bookobsessed #bookshelf #booklover #Bookaddict #instabooks #ilovebooks #babelio #goodbook #Jeliscommejeveux

Les accords silencieux

MEISSIREL_les_accords_silencieux

  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

En deux mots
À New York en 1937 Tillie Schultz accède à son rêve, elle est engagée chez Steinway où travaillent déjà beaucoup de membres de sa famille venue d’Allemagne. À la même période, à Shanghai, Shēn fait montre de réelles qualités de pianiste. Mais la guerre va bousculer leurs plans. En 2014, à Hong Kong, ces deux morceaux d’histoire vont se retrouver et faire gagner la musique.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tout pour la musique

Le nouveau roman de Marie-Diane Meissirel est une ode à la musique, langage universel. De Shanghai à New York, en passant par Hong Kong, il raconte le destin de deux familles et celui de la manufacture de pianos Steinway. Éblouissant !

À travers le temps et à travers l’espace, la musique transmet un message universel, vertu que ce roman fort bien documenté déploie de la fin des années 1930 à aujourd’hui.
Il commence à New York en 1937, au moment où Tillie Schultz est engagée au Steinway Hall, suivant ainsi plusieurs générations de sa famille venue d’Allemagne. Aux côtés du grand-père et du père, accordeur, notamment pour Rachmaninov, elle baigne littéralement dans la musique. Aux côtés de son frère jumeau Joseph, elle rêve d’un avenir de création et de concerts virtuoses.
Durant ce même été 1937 Shanghai est la proie de violents combats. Après l’assaut des troupes japonaises, la riposte chinoise et les manœuvres américaines et britanniques pour protéger les concessions internationales, la ville est une poudrière. Qiáng organise alors le départ de son épouse sur l’un des derniers paquebots, mais Mēi refusera de partir sans Ān et Shēn qui partagent leur vie. D’autorité Qiáng en décide autrement et part vers le port. Leur Buick est alors prise pour cible et, après leur chauffeur, le couple meurt après l’explosion d’une bombe. Shēn devra dès lors se débrouiller tout seul s’il veut poursuivre sa formation de pianiste.
On bascule alors en septembre 2014, au moment où Xià a rendez-vous avec son destin. Arrivée à Hong Kong pour y étudier, elle découvre cette annonce dans son foyer universitaire: Personne privée recherche jeune pianiste pour jouer au piano à son domicile à Happy Valley. Le piano est un Steinway à queue de 1914. Musiciens confirmés et de confiance, adressez votre lettre de motivation et CV à contact@FuMusicFoundation.com.
Même si elle a déjà renoncé à une carrière de concertiste après un examen manqué, elle tente sa chance. Convoquée par Tillie Fù pour une audition, elle est choisie par la vieille dame pour jouer sur son Steinway. Les manifestations étudiantes pour davantage de démocratie l’empêchent toutefois d’honorer ses rendez-vous. À moins que ce ne soit le poids du passé.
Marie-Diane Meissirel a fort habilement construit son roman. D’abord autour de la musique et des pianos Steinway, mais aussi autour de pages d’histoire qui vont bouleverser le destin de deux familles que le destin finira par réunir. De la seconde Guerre mondiale jusqu’à la révolution culturelle et ses aberrations comme l’interdiction de la «musique bourgeoise», en passant par les jugements hâtifs et sans appel de la police politique soviétique, de sombres pages viendront contrarier carrière et amour.
Le journal de Tillie va s’insérer au fil des chapitres et dévoiler comment elle a fini à Hong Kong et devenir Madame Fù. Mais laissons à Shēn le soin de conclure la chronique de ce roman lumineux que l’on pourra lire tout en écoutant la playlist concoctée par la romancière: «Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur.»

Playlist du roman

Les accords silencieux
Marie-Diane Meissirel
Éditions Les Escales
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782365696937
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement aux Etats-Unis, à New York, en Chine, à Shanghai, et à Hong Kong.

Quand?
L’action se déroule de 1937 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Autour d’un Steinway qui a traversé le XXe siècle, les destins de deux femmes que tout sépare se rencontrent, liés par un ancien secret et l’amour de la musique.
New York, juin 1937. Tillie Schultz perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels », ces pianistes de légende comme Rachmaninov et Horowitz. Grande mélomane, son talent n’égale pas celui des maîtres qu’elle côtoie. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre au service de ceux qui possèdent le génie qu’elle n’a pas.
Hong Kong, septembre 2014. Xià, une étudiante chinoise, retrouve le plaisir de jouer grâce à Tillie Fù et à son Steinway. Elle s’autorise, pour la première fois depuis un examen raté, à poser ses doigts sur un clavier et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour pour la musique qui projette sur leurs vies une lumineuse beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Revue ESPRIT (Samuel Bidaud)
France Bleu (Le coup de cœur des libraires – Marie-Ange Pinelli)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Mémo Émoi
Blog Joellebooks
Blog Christlbouquine
Blog Des livres des livres

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Hong Kong, 25 septembre 2014
Seule dans le noir, Tillie guette les derniers rayons du soleil. Ils sont les rares visiteurs de sa maison de Happy Valley, les compagnons de ses interminables journées. Elle aimerait aussi accueillir le vent, sa caresse, ses murmures mais ici, il est sauvage et ne vient qu’en rafales, alors les fenêtres restent closes pour éviter que les portes ne claquent et se referment sur sa solitude. Chaque faisceau lumineux soulève une poussière d’étoiles et pave une voie vers cet autre monde où l’attendent ceux qu’elle porte dans son cœur. Pourquoi ne pas partir maintenant ? Fermer les yeux et se laisser glisser vers cet au-delà peuplé de visages familiers… Mais la vie s’accroche et la retient malgré elle. Ce mystère la dépasse : que lui reste-t-il à faire sinon s’y abandonner, elle qui n’a plus personne à qui donner ?
Tillie rêve, des après-midi entiers, allongée sur la méridienne du salon. Elle quitte son corps, usé par les années. Un rire d’enfant dans la rue : elle s’évade vers les ateliers de Steinway dans le Queens, y joue à cache-cache avec son jumeau, parmi les ceintures de bois, jusqu’à ce que leur grand-père les gronde et les oblige à attendre sous les pianos qu’il règle avant leur sortie de l’usine. Elle respire alors, à pleins poumons, le parfum du bonheur : celui qui mêle l’aigreur de la colle et du vernis à la douceur de la sciure et du feutre. Une bouchée de strudel : elle retrouve la cuisine de sa grand-mère, au cœur des maisons ouvrières de Steinway Village, et lèche le fond de la casserole où les pommes, le beurre et le sucre se sont imprégnés du goût de la cannelle. La sirène d’une ambulance : elle court hors d’haleine dans les rues de Manhattan pour rattraper son retard ; le concert va commencer, toute sa famille a déjà pris place à Carnegie Hall, les applaudissements retentissent pour accueillir Sergueï Rachmaninov ; derrière le rideau de velours rouge, elle aperçoit le sourire de son père, l’oreille tournée vers le piano qu’il a accordé dans l’ombre. Le sifflement discordant d’un coucou koël : elle marche sur un sentier qui s’enfonce dans la jungle pour ressurgir sur un col perdu dans les nuages, avant de replonger à pic vers la mer. Elle admire les coulées de lave végétale qui déferlent vers des eaux de jade ainsi que la découpe ciselée de la côte hongkongaise où se nichent des croissants de sable ocre. Sous le dais fleuri d’une allée de flamboyants, elle court vers la plage et plonge dans les reflets du soleil couchant. Le ciel s’embrase, enveloppe d’un halo orangé les îlots rocheux et transforme les jonques, aux voiles déployées, en ombres flottantes. Là-bas, au loin, son mari lui fait signe : la nuit tombe, Tillie tente de le rejoindre mais le vent s’est levé, elle peine à avancer, des vagues furieuses s’enflent à la surface de l’eau, à bout de forces, elle se laisse emporter par le courant qui l’attire vers les abysses. Elle ne respire presque plus, son corps inanimé gît au fond de la mer de Chine. Tout est silencieux. Six notes timides, un accord qui enfle, une mélodie, celle de l’Adagio de Pa, on la joue sur son piano. Son cœur se remet à battre, une main la tire vers la surface. Une quinte de toux lui déchire la poitrine et la réveille en sursaut. Le piano se tait.
Le couvercle de l’instrument est refermé avec précipitation. Dans le silence s’élèvent, de part et d’autre du grand paravent, deux respirations rapides. L’instant se prolonge dans l’écho des souffles. Tillie trouve la force de se lever. Avec l’aide de sa canne, elle vient poser son œil contre la séparation. Derrière les interstices du feuillage de bois, elle aperçoit une jeune femme assise devant son Steinway. Un rayon de soleil se pose sur ce visage de lune et révèle un ovale parfait, un teint de porcelaine, des cheveux noirs et soyeux, des sourcils à peine tracés, de grands yeux en amande, un nez plat, relevé par des lèvres charnues et un grain de beauté, unique, posé comme une larme sous l’œil gauche. Cette jeunesse l’éblouit et l’attire.
De l’autre côté de la pièce, le miroir lui renvoie l’image de son visage oblong, encadré par ses cheveux de neige ; sous ses yeux d’opale, le temps a creusé de profonds sillons tandis que le soleil a moucheté sa peau laiteuse dont la finesse laisse apparaître des veines bleutées. Elle sort de sa cachette et se dirige d’un pas hésitant vers l’instrument. Son piano, Tillie l’évite depuis des mois : le tremblement incessant de ses mains l’a séparée de son dernier confident. Observer son silence est devenu trop douloureux. Elle pensait l’avoir, lui aussi, perdu pour toujours.
Aujourd’hui, elle le retrouve avec l’émerveillement de leur première rencontre, enrichi de ce qui les lie depuis. Elle se souvient de la joie teintée de tristesse qui lui avait alors serré le cœur et c’est avec ce même pincement qu’elle avance vers lui, que son regard l’embrasse dans toute sa longueur, que son nez hume son parfum de bois, de vernis et de feutre, que ses doigts frôlent ses cordes nues, glissent sur son manteau fauve et satiné et s’arrêtent sur les deux papillons. Au contact des ailes délicates, gravées dans la ceinture de bois, son corps tout entier se met à trembler. Elle perd l’équilibre et s’accroche au Steinway pour ne pas basculer en arrière. La jeune femme, jusque-là restée immobile, se précipite derrière elle et la maintient, son corps pressé contre le sien. Le long de son cou, Tillie reçoit le souffle de l’inconnue ; au creux de son dos, elle accueille les battements de son cœur. Ce rapprochement soudain l’apaise. Elle ne tremble plus. Avec confiance, elle se retourne. Gênée, l’autre fait un pas de côté et baisse le regard. Tillie s’étonne de se trouver face à un être si frêle : elle a ressenti une telle force derrière elle, un soutien venant de bien plus loin. Elle s’adresse à la visiteuse :
— Avez-vous joué l’Adagio de Pa ou était-ce encore l’un de mes rêves ?
Dans un anglais timide, au fort accent, la Chinoise répond à la vieille dame :
— C’était l’Adagio du Concerto italien en ré mineur de Bach, BWV 974. Je suis désolée de vous avoir réveillée. C’est votre aide qui m’a autorisée à me mettre au piano. Je suis…
— C’est troublant, l’interrompt Tillie, vous l’avez interprété exactement comme mon père : ce tempo plus lent, ces ornements si mélancoliques… Ce morceau, c’est le seul qu’il jouait ; chaque jour passé à ses côtés, je l’ai entendu. Pouvez-vous le rejouer pour moi ?
— Bien sûr, bredouille l’inconnue, encore gênée.
Tillie lui fait signe d’avancer un grand fauteuil en orme près du tabouret. Elle veut voir les mains sur les touches, capter les vibrations du corps, sentir la chaleur du souffle, s’approcher au plus près de la source intime qui jaillira et fera vivre ce chant aimé. Posées sur ses genoux, ses mains presque centenaires ne cessent de trembler. La jeune femme ajuste son assise, baisse la tête, ferme les yeux, inspire profondément, retient sa respiration avant d’expirer en trois temps, déjà son souffle épouse le rythme de l’Adagio. Alors, son majeur gauche vient à la rencontre du clavier et égrène six notes timides, son index le retrouve pour lui donner la force d’un accord, puis son petit doigt vient en renfort et offre à sa main droite l’élan nécessaire pour porter la mélodie. Le corps de Tillie s’est enfin immobilisé, son âme vibre à nouveau. Le morceau fini, les deux femmes écoutent les résonances du silence. Lorsque enfin elles se regardent, elles se rencontrent dans la sérénité d’un même sourire.
— Vous reviendrez, j’espère, dit Tillie. Xià, n’est-ce pas ? Je me souviens maintenant : Xià comme l’été, 夏. De toutes les réponses à l’annonce que nous avons passée, je n’ai retenu que la vôtre. C’est votre parcours qui m’a intriguée, il y avait une brisure… si rare…
La vieille dame marque une longue pause avant de reprendre sur un ton moins évasif :
— Je suis désolée, je ne me suis même pas présentée, je suis Mathilda mais tout le monde m’appelle Tillie. C’est moi qui ai fait mettre l’annonce pour trouver un pianiste pour mon Steinway. Je ne peux plus jouer, vous comprenez…
Elle montre ses mains tremblantes, soupire longuement avant d’ajouter :
— Venez quand vous voulez, ma porte vous sera toujours ouverte.
— Madame, vous êtes sûre ? répond Xià, incrédule. Vous ne voulez pas m’entendre jouer un autre morceau ? Vous savez, cela fait longtemps que j’ai arrêté, peut-être que je n’ai plus le niveau…
— Peu importe le niveau, vous avez l’envie ! C’est de cela dont j’ai besoin. Excusez-moi, je suis très fatiguée, je dois m’allonger. Revenez vite, c’est tout ce que je vous demande.

Chapitre 2
Extraits du journal de Tillie
New York, juin 1937
La nuit dernière, j’ai été réveillée par les cris de Joseph. Je me suis précipitée dans sa chambre ; il se battait contre les rideaux comme s’il voulait en extraire un fantôme. Je me suis approchée de lui le plus lentement possible pour ne pas le réveiller, ne surtout pas l’effrayer… Délicatement, j’ai posé mes mains sur ses épaules puis lui ai murmuré que c’était moi, qu’il fallait se recoucher, que le matin était encore loin.
Sous mes mains, à travers son pyjama imbibé de sueur, je sentais son corps trembler. Je l’ai guidé jusqu’à son lit, me suis assise par terre et, mon visage à la hauteur du sien, lui ai fredonné l’air de la Wiegenlied de Brahms en caressant ses boucles humides. J’ai vu la terreur nocturne battre en retraite et le calme poser son baiser sur ses traits apaisés. J’ai gagné : une fois encore, j’ai été la gardienne victorieuse des nuits de mon jumeau.
J’allais quitter sa chambre quand je l’ai entendu chuchoter. Il s’inquiétait que je lui en veuille encore. Encore de quoi ? lui ai-je répondu, de m’avoir réveillée en pleine nuit ? Tout en sachant pertinemment qu’il pensait à mes déboires avec nos parents et qu’il se reprochait son silence, là où j’avais espéré son soutien. Il a tenu à s’expliquer : c’était un crève-cœur pour lui de me voir renoncer à mes études musicales pour aller travailler chez Steinway, il avait tant espéré poursuivre sur cette voie avec moi. Je me suis fâchée : il savait très bien que nous n’allions pas continuer ensemble, que depuis longtemps il était engagé sur la voie de l’excellence alors que je peinais à convaincre notre mère de mes talents, que ses études à la Juilliard n’étaient en rien comparables avec les cours dispensés à l’école de musique de Mme Steiner. J’ai ajouté que tout cela avait peu d’importance, que ma décision de devenir vendeuse au Steinway Hall, je l’avais prise il y a bien longtemps. Ce à quoi il s’est empressé de me répondre qu’il savait exactement de quand datait ma décision, qu’il se souvenait de la nuit où notre père était rentré à la maison après avoir assisté à la rencontre de Rachmaninov et Horowitz dans le Basement de Steinway Hall, subjugué par l’interprétation fulgurante du Concerto no 3 que le jeune pianiste avait offerte au compositeur. Il en tremblait encore, ses yeux brillaient d’émotion. Je l’avais serré dans mes bras et m’étais exclamée : « Pa, il y a donc un nouvel immortel ? » Il avait souri, passé sa main dans mes longs cheveux et répondu : « Cela ne fait aucun doute. » Joseph n’avait pas oublié mes mots d’alors : « Il faudra faire en sorte que ce monsieur Horowitz ait toujours un Steinway, je t’aiderai, Pa, moi aussi je travaillerai au service des immortels. » Dix ans après, tu tiens ta promesse ! a conclu Joseph avec admiration.
À l’évocation de ce souvenir, j’ai senti ma gorge se serrer et les larmes prêtes à couler. Qui d’autre que mon jumeau pouvait se souvenir d’un tel instant et en comprendre la portée ? Oh ! mon frère adoré, tu me connais si bien ! Moi aussi, je sais exactement de quand date ta vocation de violoncelliste. Ce jour-là, je ne l’oublierai jamais…
Pour la énième fois, Frieda nous avait chassés de son studio car nous faisions trop de bruit pour ses élèves qui ne s’entendaient plus chanter. Trop heureuse d’échapper à la supervision de notre grand-mère pour enfin jouer librement les Walkyries, je t’avais embarqué sous mon aile tel un héros déchu dans une course effrénée jusqu’à ce que je te perde dans les couloirs de Carnegie Hall. Je t’ai cherché partout et j’ai fini par te retrouver, l’oreille collée contre une porte, dans un état proche de l’extase. Furieuse, je me suis emportée contre toi. La porte s’est ouverte : un petit homme chauve, violoncelle au bras et pipe en bouche, nous a regardés sévèrement. Tu n’as pas laissé au musicien le temps de parler, toi en temps normal si timide, tu lui as d’emblée demandé quel morceau il était en train de jouer. J’avais rarement senti autant d’émotion dans ta voix. L’homme a répondu que c’était la Suite no 1 de Bach et nous a invités à entrer pour l’écouter. La musique m’a touchée mais j’étais encore plus surprise par ton attitude, tu semblais hypnotisé par les vibrations du violoncelle. Au moment de nous donner congé, le violoncelliste a posé sa main sur ton épaule et t’a dit avec insistance : « Hijo, j’espère qu’on se reverra. » Tu t’es ensuite précipité au foyer pour attraper le programme du soir, on y a appris que Pablo Casals interpréterait, sous la direction de Wilhelm Furtwängler, le Concerto pour violoncelle et orchestre de Schumann. Je sais que, ce jour-là, ton destin a épousé sa trajectoire. Tout comme toi, je suis la détentrice de tes souvenirs les plus précieux.
De retour dans le couloir, j’ai sursauté. Ma était là, dans le noir, son visage aussi pâle que sa longue chemise de nuit. Depuis combien de temps nous espionnait-elle ? Elle était une fois de plus arrivée trop tard et c’est moi qui avais sauvé Joseph de sa terreur nocturne, ça a toujours été moi ! Notre mère ne connaît pas nos secrets. Elle reste au seuil de notre intimité, trop attachée à l’idée qu’elle s’est faite de qui nous devrions être pour comprendre qui nous sommes vraiment. Je lui en veux pour cela et tant d’autres choses. Je me suis fait la promesse qu’elle ne se mettrait jamais entre Joseph et moi, nous sommes unis pour toujours, rien ne pourra jamais séparer nos âmes sœurs.
*
New York, septembre 1937
Aujourd’hui, c’était mon premier jour en tant que vendeuse chez Steinway & Sons. J’étais émue en arrivant devant la grande porte du 109 et pourtant, combien de fois en ai-je franchi le seuil depuis mon enfance ? Mais cette fois-ci, c’était différent, je n’étais pas là pour rendre visite à un membre de ma famille, j’y étais pour démarrer ma vie professionnelle, pour faire mon premier pas vers l’indépendance. J’en suis convaincue : ce n’est pas seulement mon rêve d’enfant qui me guide, ma plus grande motivation, c’est ma volonté de m’éloigner de la carrière de professeur de piano que Ma aimerait m’imposer. Je ne veux plus vivre en fonction de ses désirs, elle ne choisira plus ce que je dois faire, ce que je dois écouter, ce que je dois jouer, etc. Je ne renoncerai pas au piano, je suis bien trop attachée à la musique mais je veux jouer comme je l’entends, explorer tous les horizons musicaux. J’ai envie de chanter, de danser, de voyager, de vivre autrement, je ne sais pas encore comment mais je trouverai…
J’ai attendu Grandpa comme il me l’avait demandé. J’aurais préféré faire une entrée discrète mais il tenait absolument à me présenter lui-même aux autres vendeurs. Je crois qu’il était très ému lui aussi, il a insisté pour me décrire tous les éléments de la façade du Hall comme si je la découvrais, je n’ai pas échappé à l’énumération des compositeurs dont les profils sculptés ornent la façade. J’ai aussi eu droit à un rappel de ses débuts chez Steinway & Sons comme simple vendeur à son arrivée d’Allemagne et de son ascension à sa position actuelle de directeur des ventes. Je l’ai écouté patiemment. Je sais tout ce que je lui dois. S’il n’était pas intervenu auprès de Ma, je serais certainement en train de me morfondre dans une école de musique pour jeunes filles.
Je ne vais pas mentir ici. La journée a été assommante. On m’a installé un bureau au premier étage, dans la mezzanine du dôme, loin de l’entrée, loin de l’activité. De mon perchoir, je peux observer les vendeurs qui m’évitent poliment. J’ai eu tout le loisir de détailler les fresques de la voûte et de compter les cristaux du lustre central. Quel ennui ! Je serais volontiers allée rendre visite à Pa au Basement mais je craignais que cela ne soit mal vu de mes collègues. Je n’ai poussé mes explorations qu’aux salons d’exposition pour me familiariser avec les modèles en vente. J’ai même eu le temps d’apprendre par cœur la brochure de présentation du Pianino. À l’heure exacte de la fermeture, tous les vendeurs sont partis. J’en ai profité pour m’installer à l’un des bureaux du rez-de-chaussée pour attendre Grandpa et Pa avec qui nous avions convenu de dîner. Je commençais presque à regretter mon choix de travailler ici…
Je ne l’ai pas entendue entrer, la première chose que j’ai vue ce sont ses chaussures vernies noires qui dépassaient à peine sous sa robe en soie bleu nuit, j’ai ensuite découvert le reste de sa silhouette, enroulée dans un manteau sombre au col fourré. Et seulement après, son visage ; je ne l’oublierai jamais. J’ai à peine relevé la tête que son regard aimantait déjà le mien : si franc, si pétillant, je ne voyais rien d’autre. Et puis elle m’a souri et d’une voix chaude s’est excusée de sa visite tardive tout en me demandant si elle pouvait essayer un piano, elle y tenait absolument.
J’ai bredouillé qu’il était malheureusement trop tard et lui ai suggéré de revenir un autre jour mais elle a insisté, c’était très important pour elle. Je ne pouvais pas le lui refuser, il y avait un tel aplomb dans sa requête et je peux l’écrire, j’étais subjuguée par sa beauté. Je l’ai conduite au premier étage dans le salon Directoire, où j’avais repéré un magnifique modèle L en bois de cerisier, et l’ai invitée à y prendre place. Elle n’a pas pris la peine d’enlever son manteau mais a retiré ses gants, a caressé religieusement le bois lisse du couvercle puis l’a soulevé et aussitôt ses mains ont commencé à danser sur des rythmes de jazz. Mon cœur s’est mis à battre si rapidement à l’écoute de cette musique que je guette à tout moment à la radio mais que je n’avais jusque-là jamais entendue en vrai. Alors qu’elle jouait, je pouvais l’entendre murmurer des paroles. Entre deux morceaux, je lui ai demandé si en plus d’être une pianiste remarquable, elle était aussi chanteuse. Elle a eu un rire nerveux puis sur le ton de la confidence m’a soufflé qu’elle avait reçu une formation d’art lyrique, qu’elle était soprano mais que les gens de sa couleur ne faisaient pas carrière à l’opéra. Puis elle m’a demandé si j’aimais Wagner.
Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, déjà elle jouait les premières notes du Liebestod d’Isolde et quand sa voix s’est élevée au-dessus de celle du piano, j’ai senti mon cœur se gonfler d’émotion. Ce chant d’amour, combien de fois ai-je entendu ma grand-mère Frieda le porter dans tout ce qu’il a de plus douloureux ? J’ai fermé les yeux et la voix de cette femme est venue se confondre avec celle de ma grand-mère, avec celle d’Isolde, passionnée, entière, prête à aimer Tristan pour l’éternité.
Mais une voix sévère l’a interrompue avant la fin de l’aria, c’était Grandpa. Depuis combien de temps était-il là ? J’ai pu voir à ses yeux rouges que le chant d’Isolde ne l’avait pas laissé indifférent, peut-être que chez lui aussi le souvenir de Frieda avait été réveillé. Il ne l’a pas avoué. Je me suis mise à bafouiller sans pouvoir donner d’explications à notre présence dans ce salon à cette heure avancée.
L’inconnue s’est levée, a expliqué à Grandpa qu’elle avait demandé à essayer un instrument, qu’elle s’excusait si cela avait pu poser un problème et qu’elle reviendrait une autre fois pour acheter un piano car elle n’en connaissait pas de plus merveilleux. Je pouvais deviner toute la désapprobation de Grandpa à la manière dont il se lissait la moustache avec nervosité. Je n’aimais pas le ton froid et condescendant sur lequel il s’adressait à cette femme, ne pouvait-il pas la remercier pour les émotions qu’elle avait éveillées en lui ?
J’ai raccompagné cette mystérieuse visiteuse au rez-de-chaussée. En partant, elle m’a remerciée pour mon accueil et m’a invitée à venir l’écouter au Cotton Club, je n’avais qu’à guetter son nom, Mary-Jane Jones.
Après cela, Pa nous a rejoints. Grandpa n’a pas dit un mot de cette visite, c’était comme si elle n’avait jamais eu lieu. Nous sommes allés dîner chez Frau Schwartz, la cantine munichoise de mon grand-père. Impossible pour moi de prendre part à leur conversation. J’étais ailleurs, avec Mary-Jane Jones ; un feu brûlait en moi, j’éprouvais une envie furieuse de quitter cette table et de danser. Ce fut un tel choc de voir Joseph entrer, le visage tuméfié, les vêtements déchirés, j’ai tout de suite su qu’il avait été attaqué, il n’est pas de ceux qui aiment se battre. Il avait mal mais surtout était en colère, il a jeté sur la table une brochure, une invitation pour un week-end dans un camp d’entraînement du German American Bund. Il avait refusé de la prendre, c’est pour cela qu’on l’avait passé à tabac. Pa était furibond, il ne supporte pas que notre quartier de Yorkville soit devenu le centre névralgique de l’organisation pro-nazie. J’étais aussi hors de moi : comment ces types avaient-ils pu s’attaquer à Joseph, l’être le plus innocent qui soit ? Si seulement j’avais été là pour le protéger, ils n’auraient pas osé me frapper. Grandpa nous a demandé de parler moins fort, soucieux des regards des tables voisines, il connaissait trop bien les sympathies du restaurateur pour le régime hitlérien. C’est là qu’il a créé une diversion en insistant pour que Joseph et moi venions nous installer chez lui, dans l’Upper West Side, un bon moyen de nous éloigner de cette violence, de rapprocher Joseph de la Juilliard et de m’avoir sous la main pour mieux me former à mon nouveau métier. J’exultai !
Cette idée de Grandpa est la meilleure qui soit, il faut qu’il parvienne à convaincre Ma… et là, je serai vraiment libre !
*
New York, janvier 1938
Joseph m’a fait un cadeau fabuleux pour nos dix-huit ans : il m’a invitée au concert de Benny Goodman et son orchestre à Carnegie Hall. Nous ne pouvions pas manquer cette entrée officielle du jazz dans notre temple de la musique classique, nous n’avons pas été déçus, quelle soirée mémorable !
On ne se doutait pas qu’il y aurait autant de monde, pas un siège de libre dans le Main Hall. Le public était un peu guindé au début, mais très vite il s’est laissé aller au rythme du swing. C’était difficile pour moi de rester assise, de ne pas me mettre à danser, mes pieds battaient la mesure avec frénésie, mon buste se déhanchait et Joseph était dans le même état. Il faut dire que depuis que nous avons emménagé chez Grandpa et que nous avons pris possession de son tourne-disque, les grands hits du jazz n’ont plus de secrets pour nous, toutes mes économies y passent. Nous tentons même des adaptations au piano et au violoncelle, notre duo excelle dans l’improvisation, cela nous change de nos traditionnelles sonates ! Quel luxe de pouvoir explorer ensemble de nouvelles voies d’expression, on s’amuse tant. Enfin, le temps que Grandpa nous rappelle à l’ordre et que Joseph se replonge dans ses études. Il n’arrête jamais, travaille si dur et ne cesse de m’impressionner. Bientôt, c’est lui qui fera ses débuts sur cette scène, son professeur affirme qu’il est le meilleur élève qu’il ait eu ces dix dernières années. Je n’ai pas de mal à le croire, sa sensibilité transparaît dans tout ce qu’il joue, il fusionne avec son instrument et parvient à toucher chacun au plus profond de son âme. Sa plus grande force, j’en suis certaine, c’est sa curiosité, son ouverture à toutes les musiques, son désir de s’initier à d’autres rythmes et pour cela, je serai toujours à ses côtés, je m’assurerai qu’on ne l’enferme pas dans une bulle musicale rigide. Un grand musicien doit vivre dans le monde, j’en suis convaincue !
Nous avons tellement ri et applaudi pendant ce concert, j’en ai eu mal aux mains pendant plusieurs jours. Je n’oublierai jamais l’interprétation de Sing Sing Sing : nos battements de cœur se sont accélérés sur le tempo de la batterie de Gene Krupa, puis nos respirations se sont coupées le temps du solo de Benny Goodman et nos souffles ont accompagné sa clarinette en apnée jusqu’au do aigu final, qui a introduit une improvisation du pianiste Jess Stacy, d’une douceur enchanteresse.
Toutes ces voix, toutes ces variations, nous les avons emportées avec nous et les avons chantées sur notre trajet du retour pour ne pas les oublier ! Qu’il est bon d’avoir dix-huit ans et la vie devant nous…
*
New York, 7 décembre 1941
Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit ici. Je préférerais ne pas avoir à le faire mais il sera difficile de passer sous silence les événements de cette journée historique… et tragique.
Je travaille beaucoup plus depuis que j’ai rejoint le Département des concerts et des artistes, je m’y plais aussi davantage et m’approche enfin de ma mission au service des pianistes immortels. Je sors aussi beaucoup plus, j’ai découvert parmi mes collègues d’autres amoureux de jazz et, ensemble, nous explorons les cabarets new-yorkais. Je sors en cachette, ce n’est pas difficile, Grandpa est si fatigué qu’une fois couché rien ne saurait perturber son sommeil. Parfois, j’ai la joie d’applaudir Mary-Jane Jones, elle ne me reconnaît sans doute pas mais j’aime quand par hasard son regard se pose sur moi, me rappelant ma première journée chez Steinway et tout l’espoir que sa visite a éveillé chez moi. J’aimerais que Joseph nous accompagne plus souvent mais il travaille trop et quand il s’accorde une pause, c’est pour aller à des réunions antifascistes organisées par ses amis musiciens ; ils multiplient les manifestations et pétitions en faveur des réfugiés juifs. Son militantisme déclenche beaucoup de heurts avec Grandpa, dont les propos frôlent l’antisémitisme, nos parents s’en inquiètent aussi, ils craignent surtout l’impact que cet engagement pourrait avoir sur sa carrière musicale.
Aujourd’hui, nous avions promis à Grandpa de passer la journée avec lui. Depuis qu’une pneumonie l’a forcé à prendre sa retraite, il tourne en rond dans l’appartement. Il est si faible qu’il lui est désormais difficile de se rendre au concert et c’est avec impatience qu’il attend les retransmissions en direct de l’orchestre symphonique, à la radio, le dimanche. Nous devions nous retrouver à quinze heures pour écouter le Concerto pour piano no 2 de Brahms, interprété par Arthur Rubinstein. Absorbé par son travail, Joseph a manqué le début de la retransmission, moi aussi mais c’est mon retard de sommeil qui m’absorbait. À la fin de la première de Chostakovitch, Grandpa a profité de la pause du programme pour venir nous chercher. Quand nous sommes arrivés dans le salon, le cor introduisait déjà le thème du premier mouvement. Nous nous sommes assis, Grandpa et Joseph ont fermé les yeux et j’ai observé toutes les émotions qui défilaient sur leur visage, j’ai été frappée par leur ressemblance, ils paraissaient soudainement si proches, et cette proximité de cœur m’a touchée d’autant plus qu’entre eux le fossé des idées ne cesse de s’élargir. Le deuxième mouvement allait s’achever dans toute sa fougue quand le téléphone a sonné. J’ai voulu me lever pour répondre mais Grandpa m’a demandé d’ignorer l’appel, il ne voulait surtout pas manquer le début du troisième mouvement, le solo du violoncelle, ces instants de paix et de grâce, ce temps suspendu a-t-il dit. J’ai fermé les yeux à mon tour, la sonnerie du téléphone semblait de plus en plus lointaine, il n’y avait plus que le murmure de l’orchestre qui pénétrait jusqu’au plus profond de mon être, un lieu de solitude et de vérité, quel instant de paix en effet !
Une puissante quinte de toux de Grandpa nous a tirés hors de notre état méditatif. Ces aboiements rauques qui semblent lui déchirer la poitrine sont une source d’angoisse pour nous, nous craignons à tout instant de rencontrer la mort dont Joseph ne cesse de dire qu’il sent l’ombre approcher. Le téléphone sonnait toujours : Grandpa, dont l’attention avait été détournée du concert, m’a demandé avec agacement de répondre. C’était Pa : avions-nous entendu l’annonce à la radio ? Les Japonais. Pearl Harbor. Une attaque surprise. La flotte américaine bombardée. Ses mots étaient saccadés, confus, anxieux.
J’ai senti ma gorge se serrer : nous étions donc en guerre.
Ce soir, alors que je rédige ces lignes, je tremble à la seule idée que Joseph puisse à tout moment être appelé au front.

Chapitre 3
Shanghai, juillet 1936
Měi, assise à l’arrière de la Buick, cachait son visage entre ses mains. Elle entendait, comme un écho lointain, le claquement du coffre duquel Piotr avait sorti les bagages, la voix de son mari hélant un coolie et celle de son fils prenant congé du chauffeur. Elle avait si souvent imaginé cette scène de séparation, redoutée depuis des années. Quand Měi leva les yeux, elle aperçut Vince dans le rétroviseur : il avançait d’un pas assuré vers le SS President Coolidge, prêt à embarquer pour les États-Unis. Arrivé à la passerelle, il se tourna vers la voiture et la chercha du regard, il souriait de cette joie confiante dont il ne se départait jamais. Elle ne voulait pas qu’il vît son visage rougi par les larmes, alors elle sortit sa main par la fenêtre et agita son mouchoir en signe d’au revoir. Le déchirement était plus douloureux encore que ce qu’elle avait anticipé. Měi se demanda si elle n’aurait pas dû l’accompagner, si elle n’avait pas eu tort de laisser son mari avoir le dernier mot. Quand elle en avait émis le projet, Qiáng s’y était formellement opposé, arguant qu’elle serait un poids et une source de raillerie pour leur fils qui aurait déjà bien assez de mal à s’intégrer à Harvard en étant chinois pour ne pas s’ajouter la honte d’avoir une mère handicapée. Qiáng avait touché juste, la dernière chose que Měi souhaitait était de porter préjudice à son fils. Une fois de plus, son handicap l’empêchait de traverser le Pacifique pour découvrir ce pays qui avait été porteur de tous ses rêves.
Piotr reprit sa place au volant et demanda à Měi si elle souhaitait attendre le départ du bateau. Il ajouta que M. Qiáng était monté à bord pour accompagner leur fils à sa cabine et qu’il se rendrait ensuite à son bureau. Měi fut soulagée de ne pas avoir à subir un tête-à-tête avec son mari, elle pourrait ainsi rester seule avec sa peine. Elle n’avait pas le courage d’attendre le sifflement des sirènes, ni de regarder le paquebot quitter le quai et disparaître à la pointe de Pudong. Elle demanda à Piotr de la raccompagner à la villa. Il se fraya un chemin sur le Bund, manœuvrant habilement entre les tramways, les pousse-pousse, les voitures et les piétons, puis tourna dans la rue de Nankin. Měi sentit son cœur se serrer : elle laissait, derrière elle, son fils voguer vers son avenir et remontait, seule, le fil de leurs souvenirs. Vince était présent à chaque coin de l’artère commerciale : aux grands magasins Lane Crawford où, à tout âge et à chaque saison, on lui faisait tailler ses vêtements sur mesure ; à la confiserie où, enfant, il se remplissait les poches de bonbons ; à la librairie américaine où, adolescent, il voulait acheter tous les livres ; et au Grand Théâtre où, jeune homme, il se précipitait pour voir les derniers films hollywoodiens.
Ils étaient déjà sur Bubbling Well Road, bientôt ils passeraient devant la maison de ses parents. Elle en guettait la grille en fer forgé et, au bout de l’allée de gravier, la façade blanche à colombages rouges, dissimulée par une vigne vierge généreuse. Ses parents étaient à Hong Kong où son père venait de faire construire une maison. Měi aurait aimé qu’ils soient là pour la consoler comme lorsqu’elle était enfant. Pour ses parents, elle l’était toujours restée, c’était la conséquence de son handicap : ils devaient la protéger. Sa mère lui aurait interdit de s’apitoyer sur son sort et lui aurait sommé de ne pas perdre confiance en Dieu. Elle aurait demandé à un domestique de leur servir le thé au salon et lui aurait lu un passage de la Bible. Měi aurait écouté d’une oreille distraite, bercée par sa voix grave et son parfum ambré. Sa mère l’aurait crue endormie, l’aurait alors allongée sur la banquette, puis aurait fait un signe de croix avant de s’éclipser sur la pointe des pieds, tout en faisant cliqueter ses bracelets de jade. Son père serait rentré après un déjeuner d’affaires et aurait demandé qu’on installât Měi sur la terrasse, côté jardin. Il lui aurait fait part de ses dernières acquisitions, lui aurait posé des questions sur Vince sans jamais lui laisser le temps d’y répondre et se serait lancé dans un monologue nostalgique sur ses propres années estudiantines aux États-Unis. Sans doute aurait-il fini par s’assoupir.
Měi aurait alors fait un tour d’horizon du jardin depuis son fauteuil pour y retrouver les confidents de son enfance : le magnolia, les rosiers d’été et, surtout, le saule pleureur. C’était sous cet arbre qu’avec sa sœur elles se cachaient au retour de l’école et rêvaient à cette Amérique où leur père leur avait promis qu’elles iraient étudier ensemble. Tout cela, c’était avant que la maladie ne privât Měi de l’usage de ses jambes, … »

Extrait
« Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur. » p. 166

À propos de l’auteur
MEISSIREL_marie-diane_DRMarie-Diane Meissirel © Photo DR

Marie-Diane Meissirel est née le 28 Décembre 1978. Son père est français, sa mère, américaine. Elle est la quatrième d’une famille de sept filles. Au cours de ses études à Paris (Hypokhâgne, Sciences Po, HEC), elle saisit toutes les opportunités pour voyager et explorer l’Asie. Depuis, elle a toujours vécu à l’étranger: en Croatie (2004-2009), en Grèce (2009-2014), à Hong Kong (2014-2020) et maintenant à Singapour.
Toutes ces expériences nourrissent son imaginaire romanesque. Son premier roman, Un été à Patmos (Éditions Fereniki) a été publié à Athènes en 2012. Le deuxième, Un héritage grec (2014, Éditions Daphnis & Chloé) a pour toile de fond la crise économique qui a touché la Grèce à partir de 2009. Le troisième, Huit mois pour te perdre (2016, Éditions Daphnis & Chloé), se déroule quant à lui en Croatie. Son quatrième roman, Les Accords Silencieux, est paru en Janvier 2022 aux éditions Les Escales (Source: http://www.marie-dianemeissirel.com)

Site internet de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lesaccordssilencieux #MarieDianeMeissirel #editionslesescales #hcdahlem #secondroman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #PrixOrangeduLivre #roman #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La fille que ma mère imaginait

BOISSARD_la_fille_que_ma_mere_imaginait

  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
Après la Suède et l’Italie, la nouvelle destination de la narratrice, une expatriée, est Taipei. En tant que conjointe suiveuse, elle va se prêter au traditionnel rituel avec ses compatriotes françaises. Mais à peine installée, elle doit retourner en France. En allant rejoindre sa mère qui est dans le coma, elle dresse le bilan de sa vie, de leurs vies.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le journal de la «conjointe suiveuse»

Dans un premier roman joliment troussé Isabelle Boissard retrace la vie d’une expatriée qui suit son mari nommé à Taipei, avant de devoir retourner d’urgence en France. Son journal est drôle, même si son bilan est plus que contrasté.

Une vie d’expatrié, croyez-en mon expérience, n’est pas drôle tous les jours. Mais par la grâce de la plume magique d’Isabelle Boissard, elle peut se transformer en une expérience très loufoque, au moins par moments.
Après la Suède et l’Italie, voici la narratrice en route pour Taïwan, cet île au statut si particulier, ayant fait sécession de la Chine, mais interdite de se revendiquer en tant qu’État souverain. Mais pour la narratrice qui suit son mari Pierre au gré de ses affectations et leurs deux filles ces considérations géopolitiques se dissolvent dans des questions beaucoup plus prosaïques. L’appartement sera-t-il confortable? Comment seront les copines du lycée français? Le conteneur avec toutes leurs affaires sera-t-il livré comme prévu? Et quid de la communauté française? Car dans un pays à la culture et aux mœurs si éloignées de la France, il est essentiel de pouvoir s’adosser sur un bon réseau.
Si le travail occupe une grande partie des journées de Pierre, si les études en font de même pour les filles, c’est bien l’oisiveté et l’ennui qu’il faut combattre pour la «conjointe suiveuse». Outre les considérations domestiques – le ravitaillement et des menus lui sont dévolus – elle apprend le mandarin et participe à un atelier d’écriture. Et, après avoir livré les premières pages de son journal, se voit encouragée à aller plus loin encore en racontant l’événement de sa vie.
Un exercice délicat qu’elle ne sait trop comment aborder et qu’elle est contrainte à reporter, car elle apprend que sa mère est dans le coma. La voilà à nouveau dans l’avion, direction Paris. Si elle redoute les treize heures de vol, elle sait aussi que le rendez-vous à la clinique va remuer en elle bien des souvenirs. Avec la mort qui s’annonce, c’est la fin d’une histoire qui s’écrit. Le roman bascule alors dans les souvenirs familiaux, des grands parents aux parents jusqu’à la fratrie. Une vie, des vies à l’heure du bilan tout juste distraites par le personnel médical et notamment ce masseur aux mains magiques qui fait fantasmer la fille de sa patiente. À l’heure où affleurent les questions existentielles, la rencontre avec l’auteur qui anime l’atelier d’écriture va peut-être tout changer…
Isabelle Boissard, avec son style enlevé, ses comparaisons incongrues et ses formules qui font mouche réussit un premier roman bien plus profond qu’il n’y paraît. Derrière le vernis de l’ironie et du sarcasme se cache en effet une réflexion sur la place des femmes, sur le statut dans lequel il arrive qu’elles se complaisent et sur les combats qui restent à mener.

La Fille que ma mère imaginait
Isabelle Boissard
Éditions Les Avrils
Premier roman
220 p., 19 €
EAN 9782491521677
Paru le 5/05/2021

Signalons que la version poche du roman paraît ce 25 mai chez Pocket.

Où?
Le roman est situé à Taipei, puis en France, à Paris et en Bourgogne. On y évoque aussi la Suède et l’Italie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tous les trois ans, c’est la même histoire. Se coltiner la fête de départ, le déménagement, et de nouveaux cheveux blancs. Accepter la destination (Taipei !?) Rencontrer les autres «conjointes suiveuses» au café du lycée français, débattre de sujets cruciaux – les salons de jardin, le yoga. S’inscrire aux cours de mandarin, puis abandonner. Arrêter la cigarette, reprendre le lendemain. Dans son journal intime, la narratrice consigne son quotidien confortable et futile d’expatriée, quand sa mère a un accident. Alors contrainte de rentrer en France, elle y raconte leurs origines modestes, le décès de son père lorsqu’elle était enfant, le décalage entre deux milieux. Et tire à bout portant sur la sentence: «Si on veut, on peut.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Anne-Sophie Gagnol de Librairie Pierre Loti à Rochefort)
Podcast ausha (Sandrine Thévenet & Lola Nicolle, éditrices – Flor Lurienne, comédienne)
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Quintessencelivres

Les premières pages du livre
« Tout le monde a fait comme si c’était un jour merveilleux. Même moi. J’ai soufflé mes bougies dans une haleine vodka-Lucky Strike et ouvert mon cadeau avec émotion et presbytie. J’ai découvert un carnet moleskine à couverture rouge et tranche dorée. J’ai allongé mes bras pour lire la petite carte qui l’accompagnait. J’aurais aussi bien pu me saisir d’une perche à selfie pour déchiffrer Vous êtes inscrite à l’atelier d’écriture à distance « Dire les choses ». Sophie a précisé :
– Le carnet a le format des livres de cantiques, avec du papier bible. Et la couleur rouge, c’est pour le contenu profane que tu ne manqueras pas d’y coucher.
Elle n’a rien dit pour la tranche dorée. Quelqu’un a lancé :
– Va falloir tailler tes crayons maintenant !
Et Pierre a chuchoté qu’il m’inscrirait bien à l’atelier « Tailler une pipe ». J’ai souri à tout. Et jaune, au vœu alcoolisé de mon mari.

Samedi 10 août
Chère peau de taupe, puisque c’est ce que moleskine veut dire en anglais, je vais me coucher sur toi dix semaines durant. La consigne est de tenir notre journal intime le temps de l’atelier.
*
C’est décidé, j’arrête de fumer.
*
Cherche femme avec libido pour remplacer épouse en congé lassitude. Reconnaissance et gratitude assurées.

Jeudi 22 août
Nous voilà à Taipei depuis une semaine. Apparition des auréoles sous les bras, le jour de l’Assomption. Assomption qui célèbre le transport miraculeux du corps et de l’âme de Marie, une auréole autour de la tête. Comme Marie, je suis montée au ciel, sans connaître la corruption physique qui suit la mort, mais une légère altération de mon jugement, causée par un mélange très réussi Lexomil-vodka. J’ai pendant toute la durée du vol – c’est-à-dire treize heures – béni Pierre pour le voyage en business tout en le maudissant de la destination.
A posteriori et à jeun, je prends la mesure du paradoxe. Pierre est un saint, il est habitué. Assomption vient du latin assumptio et signifie « action d’assumer, de prendre en charge ». C’est un signe d’être arrivée ce jour précis. Pourquoi ne pas y croire ?
*
– Putain, la Chine ?
– C’est pas la Chine, c’est une île à l’est de la Chine.
– Putain, une île ?
Voilà comment j’avais appris notre nouveau point de chute. Pierre avait utilisé les mots-clés : Si tu veux, tu peux refuser, c’est une super opportunité pour moi et il y a un lycée français.
J’avais fermé la porte et tapé « Taïwan » sur mon clavier d’ordinateur. J’avais lu : tropique du Cancer, climat entre tropical et subtropical ; première femme présidente de la république de Chine ; Taïwan ou république de Chine ou Formose ou Chinese Taipei. J’avais essayé de comprendre son statut. L’île s’était mangé cinquante ans d’occupation japonaise avant d’être assimilée à la Chine, pour faire simple. Parce que c’était bien compliqué. La Chine continentale et Taïwan étaient dirigés par « des régimes rivaux depuis 1949, après une guerre civile entre communistes (basés à Pékin) et nationalistes (réfugiés dans la capitale taïwanaise Taipei) ».
En gros, la Chine revendiquait Taïwan, mais Taïwan revendiquait sa souveraineté. Taïwan n’était donc pas une ville en Chine comme je le pensais, mais une île de Chine. Tant que la Chine n’utilisait pas la force (deux mille missiles pointés sur l’île rebelle), Taïwan s’engageait à ne pas déclarer l’indépendance, à ne pas changer de nom et à ne pas organiser de référendum pour clarifier le bazar. La Chine isolait Taïwan sur le plan diplomatique. Les seuls pays qui la reconnaissaient officiellement étaient le Paraguay, le Swaziland, le Nicaragua, le Guatemala, le Honduras, le Belize, la république d’Haïti, le Liberia, les îles Marshall, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, les Palaos, les Tuvalu, Nauru et, enfin, le Vatican. Trouvez l’intrus. Indice : seul État riche et/ou européen. En 2018, le Salvador et le Burkina Faso avait lâché Taïwan pour Pékin : « Les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », dixit Céline Yoda, l’ancienne ambassadrice du Burkina Faso à Taïwan.
*
« Fais-le ou ne le fais pas. Il n’y a pas d’essai », dixit maître Yoda.
Moi, je penche vers ne le fais pas.
*
J’avais lu aussi : archipel volcanique situé sur la « ceinture de feu du Pacifique », région la plus sismique au monde avec sept plaques tectoniques qui se chevauchent. J’imagine un gang bang, une orgie, une partouze de plaques montées les unes sur les autres. L’île subit également cinq ou six typhons par an en moyenne. Cette vulnérabilité fait craindre aux militants anti-nucléaire un scénario comparable à celui de la catastrophe de Fukushima. Trois centrales nucléaires se trouvent à moins de soixante kilomètres de Taipei. On ne peut pas prédire l’emplacement, l’heure et la magnitude d’un tremblement de terre.
J’avais rouvert la porte.
– Alors, une île, avec des tremblements de terre, des typhons, la peine de mort, et pas reconnue par la France ? Pourquoi on n’a pas des destinations comme New York ou Singapour, nous ?
– Pour les séismes, la plupart des secousses sont si faibles qu’elles passent inaperçues. Mais dans le cas inverse, le pays est bien préparé. Tout est construit aux normes sismiques. Au lieu de s’écrouler, les bâtiments chancellent.
Il défendait son dossier.
– Merci Haroun Tazieff, c’est super rassurant les bâtiments qui chancellent…
– Et les typhons sont annoncés et ne sont pas dangereux, à moins d’habiter un cabanon. Tu restes chez toi pendant un typhon et basta. Taïwan est une démocratie depuis 1987. La presse est libre et il n’y a pas de prisonniers d’opinion. C’est le seul pays asiatique à avoir légalisé le mariage gay. La France n’a pas officiellement de relations diplomatiques avec Taïwan, mais un Bureau français fait office d’ambassade. Taïwan est un des quatre dragons économiques d’Asie avec Hong Kong, Singapour et la Corée. Le niveau de vie des Taïwanais, c’est celui des Français. Tu sais, mes collègues s’y plaisent beaucoup.
Il avait vraiment bien préparé son dossier. Je m’en foutais de ses collègues. Le problème, c’était que je ne savais pas ce que je voulais. Je voulais tout et son contraire. Partir au bout du monde et habiter un village, mais qui ne serait pas isolé dans la Creuse.
*
Il avait fallu annoncer aux filles la nouvelle destination. Un déracinement de plus. Asséner que c’était super comme expérience. Rappeler que l’important, c’était d’être ensemble. Il avait fallu être rassurant. Pierre savait faire, moi pas trop. Peu importait le pays tant qu’on restait tous les quatre. Ensemble. D’ailleurs, ensemble, c’est toujours le problème au début d’une nouvelle expatriation. Ça vire au confinement. Personne n’a encore créé de liens amicaux. On se retrouve en famille tout le temps. Les ados font la gueule à devoir faire du tourisme avec les parents.
Il avait aussi fallu l’annoncer à nos familles. Prendre des pincettes avec les grands-parents. Et les amis ne viendraient plus pour trois jours.
*
À l’arrivée, Taipei donne le sentiment d’une banlieue qui n’en finit pas. C’est à la fois vert et étouffant d’urbanisme. Des scooters et des taxis jaunes partout. Je me sens observée par mes filles. Je sais que je peux être une mère-boulet. Une mère qui n’arrive plus trop à donner le change. Elles savent que c’est sur leur père qu’elles doivent compter dans cette phase. Je suis aussi ébranlée qu’elles. Je ne suis pas une mère rassurante. Je suis une mère déracinée qui ne parle pas la langue du pays. Une mère qui envoie des signaux contradictoires. Je suis une mère qui a perdu son intuition sociale. Je ne suis pas une mère qui agit, je suis une mère qui réagit.
*
Femme d’expat, si on ne travaille pas, revient à vivre dans un monde de femmes. Quatre-vingt-dix pour cent des conjoints suiveurs sont des femmes. Elles se retrouvent à la sortie de l’école ou au café. Parfois, le nouveau CEO – chief executive officer – de Valtapo Engineering débarque (Valtapo expatrie une dizaine de familles). Comment sera sa femme ? Il paraît qu’elle est sympa, mais que lui c’est un gros con. Ou inversement. Ça peut changer la donne au café, ça peut changer l’ambiance.
Le café, c’est toujours le café le plus proche du lycée français. On y croise différents profils de mères. L’intégrée qui a épousé un local et snobe la communauté française. La mère qui travaille et conchie l’expatriée oisive. La novice en deuil de son rôle social. La « dans le moule » qui ne bossait déjà pas avant et pour qui c’est encore mieux de le faire à l’étranger. La rescapée, tellement heureuse de ne plus travailler et de profiter de ses enfants. La soulagée, d’être loin de belle-maman. La reconvertie, généralement en formation coaching. Et la M&M. La Mère & Manager, ma préférée. Poser une question à cette femme, c’est obtenir une réponse de mère ou d’épouse. Elle a rencontré son mari en première année d’école de commerce. Elle a au moins trois enfants. Sa famille, c’est son entreprise. Une multinationale pour la M&M expat. Elle y occupe toutes les fonctions. DRH avec la gestion de carrière des enfants, ça représente un mi-temps. À la tête du CE, elle organise loisirs et dîners où l’on danse sur « Les Démons de minuit ». Elle assure également le développement du réseau, essentiel à la vie de l’entreprise. La M&M adore sa mission de dircom. Le 3 janvier, elle envoie ses bons vœux à la centaine d’amis autour du monde, à qui elle souhaite l’accomplissement de leurs projets. Puis elle raconte son fils aîné à McGill (très prisée des expatriés) et autres performances de la fratrie. Elle raconte son mari qui s’épanouit dans son travail. Enfin, elle se raconte, à la troisième personne : Alix s’investit toujours dans la découverte de Hong Kong et du lycée français avec beaucoup de passion. Pour illustration, des photos de la famille bronzée devant un coucher de soleil sur une plage dorée à l’or fin, sur un voilier blanc comme une colombe ou en tenue de gala.
Voilà ce qu’on se prend comme vitrine à lécher quand on est expat. L’expatriation est un projet qui n’autorise pas le désœuvrement. Le désœuvrement n’est pas permis et encore moins avouable. Le tout n’est pas de réussir, il faut montrer qu’on réussit et en faire une tête de gondole.
*
Par ici, merci se prononce chier chier. Enfin, ça se miaule surtout.
*
Je regarde la télévision à l’écran démesuré qui fait partie du package de l’appartement meublé de transition. Je zappe sur une infinité de chaînes. Les taïwanaises, hystériques ou mystiques, les chaînes sportives et les chaînes internationales qui zappent le monde. BBC World, CNN, Euronews, Al Jazeera International diffusent des flashes info, des débats, des reportages, de l’info spectacle, des envoyés spéciaux, des interviews, des directs, des rediffusions. Et de la publicité. En continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, donner à s’inquiéter de la marche de l’humanité et à consommer pour l’oublier. Et puis une chaîne, TV5 Monde, qui rediffuse principalement des émissions francophones. Je regarde des programmes culinaires. Mon curseur d’anéantissement est positionné sur Télématin. Ma vie est une maison de retraite.
Dans la recette du confit d’oie, tout l’art de la transformation de l’anatidé repose sur le travail de la découpe. La partie la plus charnue disposée vers nous, nous entaillons la peau par le centre tout en suivant le bréchet et la carcasse avec le couteau, pour détacher la chair.
C’est un peu pareil pour le confit de soi.
*
Je me sens goéland en exil de sentiments, comme le chantaient David et Jonathan. J’ai promis encore deux ans à Pierre et ensuite on rentre. Deux années importantes pour lui. Nous avons trouvé ce compromis.
*
Il pleut et il fait chaud. Mais surtout il pleut. J’ai pris un bus au hasard. Pour y accéder, on ne double pas, on ne forme pas un troupeau, mais un serpent humain qui patiente. Je regarde par la fenêtre. Lost in Translation sur des sièges en skaï. Cette ville alterne petites rues et grandes artères. Les échoppes de guingois et les malls luxueux. Les herboristeries chinoises et le salon de thé Barbie. Les tongs et les costumes-cravates. Les sacs Vuitton et les cafards. La climatisation forcenée des centres commerciaux et les ventilateurs des cuisines de rue. Des têtes entières de cochons pendues par les nasaux sous trente degrés et la pointe de la haute technologie.
Le bus double un camion poubelle. En Suède, nous étions habitués à la mélodie du camion de glaces qui faisait sa tournée. Ici, c’est le camion poubelle qui joue de la musique pour annoncer son passage. Dans notre quartier, c’est Beethoven, joué façon Bontempi par Richard Clayderman, qui ouvre le bal : aux premières notes de la Lettre à Élise, les gens sortent et s’agglutinent au cul du camion pour y jeter leurs sacs en plastique à rayures, de couleurs variables selon le type de déchets. J’ai commencé le début du trajet en touriste émerveillée et je le termine fatiguée, étrangère à tout.
*
Où es-tu Bob Harris ?
*
Une amie m’a dit que je faisais un peu ma victime. Elle n’a pas dit ça exactement. Mais c’est ça que ça voulait dire.
*
Ce soir, on est allés manger des xiaolongbao avec un collègue de Pierre au Din Tai Fung. Une échoppe taïwanaise devenue multinationale aujourd’hui. Les cuisiniers sont visibles derrière une paroi vitrée. Casquette blanche, masque blanc, gants blancs, vapeur blanche, raviolis blancs. Seuls les paniers vapeur apportent une couleur bambou. Une armée d’apiculteurs les prépare, une brigade de fourmis les sert. Les raviolis chinois contiennent farce et bouillon. Le xiaolongbao ressemble à un petit testicule chaud, à la peau fine et délicate, pesant exactement vingt et un grammes (cinq grammes de pâte, seize grammes de farce) et dont l’extrémité est pliée dix-huit fois.
*
Le journaliste : Avez-vous un mantra ?
L’artiste plasticienne : Mes parents, fervents catholiques, m’ont élevée dans l’amour de soi et de son prochain. Dans les moments de doute, ils aiment me rappeler la parabole des talents, racontée dans l’Évangile selon Matthieu. Je suis traversée par cette question : Qu’as-tu fait de tes talents ?
Moi : Qu’as-tu fait de tes talons ? Celui d’Achille surtout.
*
Vingt et un grammes, c’est exactement le poids que nous perdons au moment de notre mort. Parce que vingt et un grammes, ce serait exactement le poids de l’âme selon la théorie de MacDougall, datant de 1907. »

À propos de l’auteur
BOISSARD_isabelle_©Chloe_Vollmer-Lo_1Isabelle Boissard © Photo Chloé Vollmer-Lo

Isabelle Boissard est née en 1971 en Bourgogne. Après Clermont- Ferrand, l’Italie et Taïwan, elle vit actuellement en Suède. Ses difficultés à se conformer aux codes de la vie d’expatriée la poussent à réfléchir à la notion de déracinement. La Fille que ma mère imaginait est son premier roman. (Source: éditions Les Avrils)

Compte instagram de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lafillequemamereimaginait #IsabelleBoissard #LesAvrils #premierroman #68premieresfois #primoroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #Taipei #expat #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots