Nostalgie d’un autre monde

MOSHFEGH_nostalgie_dun_autre_monde  RL2020

En deux mots:
En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh dresse un portrait peu reluisant de l’Amérique d’aujourd’hui. Des vies «ordinaires» qu’accompagnent la drogue et l’alcool et qui dressent un portrait en creux du rêve américain, désormais bien difficile à envisager.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est devenue l’Amérique de Trump?

Après avoir fait une entrée remarquée l’an passé avec Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh revient avec un recueil de nouvelles qui dresse le portrait d’une Amérique qui s’effondre un peu plus tous les jours.

En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh raconte l’Amérique sous l’ère Trump et ne laisse guère le choix aux lecteurs à quelques jours de l’élection présidentielle. S’il était possible de changer ce pays, alors personne n’hésiterait, surtout pas ces personnages qui sont tous confrontés à de sérieux problèmes, vivent à la marge ou prennent un gros coup sur le tête. Ils sont pris dans un système qui les broie, témoins impuissants d’une société qui va à vau-l’eau. Ainsi la prof de math qui, dans «Élévation», la nouvelle qui ouvre ce recueil, s’en remet à la drogue et à l’alcool pour cacher son désespoir face à des jeunes qui n’ont pas envie d’apprendre. Prise entre une hiérarchie qui juge au résultat et des élèves qui s’imaginent sans avenir, elle va ériger ses propres règles et se retrouver au bord de l’abîme.
Dans «Monsieur Wu», on fait la connaissance d’un homme qui cherche le meilleur moyen d’aborder la femme qui travaille dans la salle de jeux d’arcade où il passe ses journées et sur laquelle il projette tous ses fantasmes. Quand il n’est pas chez une prostituée.
«Malibu» raconte la liaison entre un jeune homme acnéique et peu sûr de lui et une jeune indienne. Couple bancal et qui se retrouve pour tenter de conjurer leur sort.
«Les branques» en est en quelque sorte la suite, racontant comment une jeune femme se met en couple avec un jeune homme qu’elle déteste. Alors qu’il passe un casting pour une publicité – il veut percer dans le cinéma –, elle annonce aux nouveaux locataires qui s’installent qu’elle va le quitter.
Dans «Une route sombre et sinueuse» un homme dont la femme va accoucher s’offre un dernier moment de liberté dans un petit chalet de montagne. Il va y croiser l’amie de son frère et, après lui avoir fait croire qu’il était homosexuel, va se rapprocher d’elle.
Pour fêter l’anniversaire d’un pensionnaire de l’asile où il travaille, un homme va conduire les deux déficients mentaux dans le Friendly’s qui a remplacé le Hooters, qui n’est «Pas un endroit pour les gens bien».
Dans ces petites villes où il ne se passe jamais rien, comme à «Alna», les mêmes maux gangrènent la société. Dans ce coin qui «regorge de meth et d’héroïne», le narrateur rencontre Clark, la «seule personne qui eut vaguement l’air éduquée». Elle va lui proposer de garder sa maison en son absence.
«Une femme honnête» retrace la rencontre d’un homme d’âge mur et sa jeune voisine, tandis que le «Le garçon de la plage» – la nouvelle que je préfère – met en scène un couple de New Yorkais rentrant de vacances dans un endroit exotique. Après un dîner bien arrosé avec des amis, ils rentrent chez eux. Durant la nuit, Marcia meurt. Son mari décide alors de retourner dans ce «paradis sur terre» pour y jeter les cendres de son épouse. Une nouvelle qui aurait aussi pu s’intituler comme le recueil.
Dans ces portraits où l’échec semble le lot commun, où toutes les aspirations se heurtent à une réalité économique aux perspectives très sombres, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il suffirait d’un rien pour que le ciel s’éclaircisse. En choisissant la nouvelle, Ottessa Moshfegh choisit en effet de nous livrer des bouts d’histoires. En choisissant le noir, elle n’oublie pas l’humour et pointe les absurdités d’un monde bizarre, ajoutant ici une pointe de fantastique comme dans «Un monde meilleur» où une jeune fille s’imagine venir d’un autre monde et doit tuer quelqu’un pour y retourner et servant le tout avec une plume incisive à souhait.

Nostalgie d’un autre monde
Ottessa Moshfegh
Éditions Fayard
Nouvelles
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
324 p., 21,50 €
EAN 9782213706238
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits aux États-Unis, de la Côte Est à la Côte Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ottessa Moshfegh s’est affirmée depuis quelques années comme l’une des voix les plus singulières et fracassantes de la littérature contemporaine. Dans son recueil de nouvelles, Nostalgie d’un autre monde, elle révèle un talent rare dans l’élaboration d’histoires complexes, dans le choix et la mise en scène de situations étranges, drôles et dérangeantes qui disent notre époque, dans la peinture lucide et implacable de marginaux empreints d’une profonde humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Virginie Bloch-Lainé)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Page des libraires (Valérie Ohanian de la Librairie Masséna à Nice)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalende)
Blog Danactu-Resistance 


Entretien avec Ottessa Moshfegh à l’occasion de la sortie de Nostalgie d’un autre monde. © Production éditions Vintage

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Élévation
Ma salle de classe était au rez-de-chaussée, à côté de l’appartement des bonnes sœurs. Le matin, j’allais vomir dans leurs toilettes. Une des bonnes sœurs saupoudrait toujours la cuvette de talc, l’autre bouchait le lavabo et le remplissait d’eau. Je ne les comprenais pas. L’une était vieille, et l’autre, jeune. La jeune me parlait de temps en temps, elle me demandait ce que je comptais faire pendant le long week-end, si j’allais voir ma famille à Noël, et cætera. La plus vieille, dès qu’elle me voyait approcher, regardait ailleurs et serrait son habit dans ses poings.
Ma salle de classe était autrefois la bibliothèque de l’école, une vieille bibliothèque en désordre, avec des livres et des revues absolument partout, un radiateur qui sifflait et de grandes fenêtres embuées qui donnaient sur la 6e Rue. À l’avant de la salle, à côté du tableau noir, j’avais réuni deux tables d’écolier pour en faire mon bureau. Tout au fond, je gardais un sac de couchage en duvet dans un carton, caché sous de vieux journaux. Entre les cours, je sortais le sac de couchage, je fermais la porte à clé et je faisais la sieste jusqu’à ce que sonne la cloche. En général, j’étais encore ivre de la veille. Parfois, je buvais un verre en déjeunant au restaurant indien du coin de la rue, histoire de tenir le coup – de la bière de froment au goût prononcé dans une petite bouteille marron. Il y avait bien le McSorley’s non loin de là, mais je n’aimais pas la nostalgie qui se dégageait de cet endroit. Ce bar me faisait lever les yeux au ciel. J’allais rarement à la cantine de l’école. Chaque fois, le directeur, M. Kishka, m’arrêtait et, avec un grand sourire, me disait : « Ah, voilà la végétarienne. » Je ne sais pas pourquoi il me considérait comme une végétarienne. À la cantine, je prenais des bâtonnets de fromage préconditionnés, des nuggets de poulet et des petits pains gras.
J’avais une élève, Angelika, qui venait déjeuner avec moi dans ma salle de classe.
« Mademoiselle Mooney, m’appelait-elle. J’ai un problème avec ma mère, en ce moment. »
Je n’avais que deux copines, dont elle. Nous n’arrêtions pas de discuter. Un jour, je lui ai expliqué que se faire éjaculer dedans ne fait pas grossir.
« Faux, Mademoiselle Mooney. Ça fait grossir le ventre. C’est pour ça que les filles deviennent si grosses du ventre. C’est des salopes. »
Elle allait voir son petit ami en prison tous les week-ends. Chaque lundi, j’avais droit à un nouveau topo sur les avocats de son fiancé, sur le fait qu’elle était amoureuse de lui, et ainsi de suite. Elle arborait toujours la même expression. On aurait dit qu’elle connaissait déjà toutes les réponses à ses questions.
J’avais un autre élève qui me rendait folle. Popliasti. C’était un élève de seconde, maigre, blond, sujet à l’acné, avec un fort accent. « Mademoiselle Mooney, me disait-il, debout devant sa table. Laissez-moi vous aider sur ce problème. » Il me prenait la craie des mains et dessinait au tableau une bite et des couilles. Cette bite et ces couilles étaient devenues une sorte d’emblème de la classe. Elles figuraient sur tous les devoirs des élèves, sur leurs copies d’examen, elles étaient gravées sur toutes les tables. Je n’y voyais pas d’objection. Ça me faisait rire. Pourtant, avec Popliasti et ses interruptions permanentes, il m’est arrivé de perdre mon sang-froid.
« Je ne peux rien vous apprendre si vous vous comportez comme des animaux ! criais-je.
– On ne peut pas apprendre si vous hurlez comme une folle, avec vos cheveux en bataille », répondait Popliasti en courant tout autour de la salle et en faisant valser les livres sur les rebords de fenêtres. Je me serais bien passée de lui.
Mes élèves de terminale, eux, étaient tous très respectueux. J’avais pour mission de les préparer aux examens d’entrée dans les universités. Ils venaient me voir avec des questions pertinentes concernant les maths et le vocabulaire, auxquelles j’avais du mal à répondre. Il m’est arrivé quelquefois, en cours de calcul, de m’avouer vaincue et de passer toute l’heure à pérorer sur ma vie.
« La plupart des gens ont essayé la sodomie, leur disais-je. N’ayez pas l’air si surpris. »
Et : « Mon petit ami et moi, on n’utilise pas de préservatifs. C’est comme ça que ça se passe quand vous faites confiance à quelqu’un. »
Quelque chose, dans cette ancienne bibliothèque, maintenait le directeur Kishka à distance. Il savait, je crois, que s’il y mettait un jour les pieds, il se verrait obligé de tout nettoyer et de se débarrasser de moi. La plupart des livres étaient des volumes dépareillés d’encyclopédies obsolètes, des bibles ukrainiennes, des Alice Roy. J’ai même trouvé des revues pour adolescentes sous une vieille carte de l’Union soviétique repliée dans un tiroir attribué à SŒUR KOSZINSKA. Une des rares choses valables était une vieille encyclopédie des vers de terre, un volume sans couverture, épais comme le poing, fait d’un papier fragile, déchiré aux coins. J’ai essayé de la lire entre deux cours, n’arrivant pas à dormir. Je l’ai prise dans le sac de couchage avec moi, j’ai forcé la reliure et j’ai laissé mes yeux glisser sur les petits caractères moisis. Chaque entrée était plus invraisemblable que la précédente. Il existait des vers ronds, des vers en fer à cheval, des vers à deux têtes, des vers avec des dents taillées comme des diamants, des vers aussi gros que des chats domestiques, des vers qui chantaient comme des criquets ou pouvaient se changer en petits cailloux ou en lis, ou savaient ouvrir leurs mâchoires pour faire place à un bébé humain. Mais quelles conneries est-ce qu’on refourgue aujourd’hui aux enfants ? ai-je pensé. J’ai dormi, je me suis réveillée, j’ai donné mon cours d’algèbre et je suis retournée dans mon sac de couchage. J’ai remonté la fermeture Éclair jusqu’au-dessus de ma tête. Je me suis enfouie tout au fond et j’ai appuyé sur mes yeux pour les fermer. Ma tête cognait et j’avais l’impression d’avoir des serviettes en papier mouillées dans la bouche. Quand la sonnerie a retenti, je suis ressortie et j’ai trouvé Angelika avec son déjeuner dans un sac en papier. Elle m’a dit : « Mademoiselle Mooney, j’ai quelque chose dans l’œil et c’est pour ça que je pleure.
– D’accord. Ferme la porte. »
Le sol était en lino, avec des carreaux noirs et jaune pisse. Les murs étaient luisants, craquelés et jaune pisse.

J’avais un petit ami qui était encore à l’université. Il portait les mêmes vêtements tous les jours : un pantalon Dickies bleu et une chemise très fine, genre chemise de cow-boy, avec des boutons pression opalescents. On pouvait voir ses poils de torse et ses tétons à travers. Je ne disais rien. Il avait un beau visage, mais de grosses chevilles et un cou mou, fripé. « Il y a des tas de filles à la fac qui veulent sortir avec moi », disait-il souvent. Il faisait des études pour devenir photographe, ce que je ne prenais pas du tout au sérieux. Je me disais qu’il travaillerait dans un bureau après son diplôme, qu’il serait bien content d’avoir un vrai boulot, qu’il serait heureux et fier d’être employé, un compte en banque à son nom, un costume dans son placard, etc., etc. Il était gentil. Un jour, sa mère est venue de Caroline du Sud pour nous rendre visite. Il m’a présentée comme étant sa « copine qui habite downtown ». La mère était épouvantable. Une grande blonde aux seins refaits.
« Qu’est-ce que tu mets sur ton visage le soir ? » : voilà ce qu’elle m’a demandé pendant que le petit ami était aux toilettes.
J’avais trente ans. J’avais un ex-mari. Je touchais une pension alimentaire et je bénéficiais d’une assurance-santé correcte grâce à l’archevêché de New York. Mes parents, installés dans le nord de l’État, m’envoyaient des colis remplis de timbres-poste et de thé décaféiné. Je téléphonais à mon ex-mari quand j’étais ivre et je me plaignais de mon travail, de mon appartement, du petit ami, de mes élèves, de tout ce qui me passait par la tête. Lui s’était remarié, à Chicago. Il était dans le juridique. Je n’ai jamais compris quel était son travail, et il ne me l’a jamais expliqué.
Le petit ami venait et repartait les week-ends. Ensemble, on buvait du vin et du whisky, ces choses romantiques qui me plaisaient. Il tolérait. Il fermait les yeux, je crois. Mais, dès qu’il s’agissait de la cigarette, il était aussi bête que les autres.
« Comment est-ce que tu peux fumer autant ? disait-il. Ta bouche sent le bacon.
– Ha ha », répondais-je de mon côté du lit. Je me cachais sous les draps. La moitié de mes vêtements, de mes livres, de mon courrier non lu, de mes tasses, de mes cendriers – la moitié de ma vie était coincée entre le matelas et le mur.
« Raconte-moi ta semaine, demandais-je au petit ami.
– Eh bien, lundi, je me suis réveillé à 11 h 30. »
Il pouvait continuer comme ça toute la journée. Il était originaire de Chattanooga. Il avait une belle voix, douce, un timbre agréable, comme une vieille radio. Je me levais, je remplissais un mug de vin et je m’asseyais sur le lit.
« La queue à l’épicerie était normale », déclarait-il.
Plus tard : « Mais je n’aime pas Lacan. Quand les gens sont incohérents à ce point, ça veut dire qu’ils sont arrogants.
– Paresseux. Oui. »
Quand il avait fini de parler, on pouvait sortir dîner. Ou boire des verres. Tout ce que j’avais à faire, c’était m’asseoir et lui dire quoi commander. Il s’occupait de moi comme ça. Il fourrait rarement son nez dans ma vie privée. Quand il le faisait, je me transformais en femme émotive.
« Pourquoi est-ce que tu ne lâches pas ton travail ? demandait-il. Tu peux te le permettre.
– Parce que j’adore ces jeunes. »
Mes yeux se mouillaient de larmes. « Ce sont des êtres tellement merveilleux. Je les adore. » J’étais ivre.
J’achetais toujours ma bière à la bodega au coin de la 10e Rue Est et de la Première Avenue. Les Égyptiens qui tenaient le magasin étaient tous très beaux et généreux. Ils m’offraient des bonbons gratis – des Twizzlers en paquets individuels, des Pop Rocks. Ils les déposaient dans le sac avec un petit clin d’œil. Tous les après-midi, en rentrant de l’école, j’achetais deux ou trois bouteilles et un paquet de cigarettes et je me mettais au lit. Sur mon petit poste en noir et blanc, je regardais Mariés, deux enfants, puis le talk-show de Sally Jessy Raphael, je buvais, je fumais et je roupillais. À la nuit tombée, je ressortais acheter d’autres bouteilles et, à l’occasion, de quoi manger. Vers 22 heures, je passais à la vodka et je faisais semblant de m’élever avec un livre ou de la musique, comme si Dieu me tenait à l’œil.
« Ici tout va bien, m’imaginais-je dire. Je m’élève, comme toujours. »
Ou alors j’allais parfois dans un bar de l’Avenue A. Je commandais des boissons que je n’aimais pas, histoire de les boire plus lentement. Je demandais du gin et du tonic, ou du gin et du soda, ou un gin-martini, ou de la Guinness. Dès le début, j’avais dit à la barmaid – une vieille dame polonaise : « Je n’aime pas parler pendant que je bois, du coup il se peut que je ne vous parle pas.
– D’accord, avait-elle répondu. Pas de problème. »
Elle était très respectueuse.

Chaque année, les jeunes devaient passer un grand examen qui permettait à l’État de constater précisément à quel point j’étais mauvaise dans mon travail. Les examens étaient conçus pour faire échouer. Même moi, je ne pouvais pas les réussir.
L’autre prof de maths était une petite Philippine qui, je le savais, gagnait moins que moi pour le même boulot et vivait dans un deux-pièces de Spanish Harlem, seule avec trois enfants. Elle avait je ne sais plus quelle maladie respiratoire, un gros grain de beauté sur le nez, et elle portait ses chemisiers boutonnés jusqu’au menton, avec des rubans et des broches ridicules, ainsi que d’extravagants colliers de perles en plastique. C’était une catholique très pieuse. Les jeunes se moquaient d’elle à ce sujet. Ils l’appelaient la « petite dame chinoise ». Elle était bien meilleure prof de maths que moi, mais elle avait un avantage. Elle prenait tous les élèves forts en maths, tous les gamins qui, en Ukraine, avaient appris leurs tables de multiplication, leurs décimales et leurs exposants – les ficelles du métier – à coups de trique. Dès que quelqu’un parlait de l’Ukraine, j’imaginais soit une forêt sombre et désolée pleine de loups noirs hurlant, soit un bar minable, en bord d’autoroute, plein de prostituées épuisées.
Mes élèves étaient tous nuls en maths. Je me retrouvais avec les débiles. Popliasti, le pire de tous, savait à peine additionner deux et deux. Jamais de la vie mes élèves n’auraient pu réussir ce grand examen. Le jour de l’épreuve, la Philippine et moi nous sommes regardées, genre : On se fout de la gueule de qui ? J’ai distribué les épreuves, j’ai demandé aux élèves de briser les sceaux, je leur ai montré comment bien remplir les bulles avec les bons crayons, et je leur ai dit : « Faites de votre mieux. » Puis j’ai rapporté les copies chez moi et j’ai changé toutes leurs réponses. Tout plutôt que de perdre mon poste à cause de ces débiles.
« Exceptionnel ! » s’est écrié M. Kishka quand les résultats sont tombés. Il m’a adressé un clin d’œil, a levé les deux pouces en l’air, s’est signé et a lentement refermé la porte derrière lui.
Chaque année c’était la même chose.
J’avais une autre amie, Jessica Hornstein, une petite juive moche que j’avais rencontrée à l’université. Ses parents étaient cousins issus de germain. Elle vivait avec eux à Long Island et prenait le Long Island Rail Road jusqu’au centre-ville, certains soirs, pour sortir avec moi. Elle arrivait en jean et en baskets, ouvrait son sac à dos et en sortait de la cocaïne, ainsi qu’une tenue digne de la prostituée la plus cheap de Las Vegas. Elle obtenait sa cocaïne auprès d’un lycéen, à Bethpage. La drogue était épouvantable. Certainement coupée avec du détergent en poudre. Jessica portait aussi des perruques de toutes les formes et couleurs : un carré bleu fluo, une longue chevelure blonde à la Barbarella, une permanente rousse, une noir de jais, à la japonaise. Elle avait un visage incolore, les yeux exorbités. Quand je sortais avec elle, j’avais toujours l’impression d’être Cléopâtre à côté d’Opie1. « Aller en boîte » : elle n’avait que cette idée en tête, mais je détestais ça. Passer toute la nuit sous une ampoule de couleur, devant des cocktails à vingt dollars, à me faire draguer par des ingénieurs indiens gringalets, sans danser, avec un tampon ineffaçable sur la main. Je me sentais vandalisée.
Mais Jessica Hornstein savait comment « chauffer ». La plupart des soirs, elle repartait au bras d’un cadre moyen sinistre, pour lui « en mettre plein la vue » chez lui, dans son appartement de Murray Hill ou je ne sais quel autre endroit. Quelquefois, j’acceptais les avances d’un des Indiens, je montais à bord d’un taxi banalisé qui nous emmenait dans le Queens, je passais en revue son armoire à pharmacie, je me faisais un peu lécher et je rentrais en métro à 6 heures du matin, juste à temps pour me doucher, appeler mon ex-mari et arriver à l’école avant la deuxième sonnerie. Mais le plus souvent, je quittais la boîte de bonne heure et je m’installais devant ma vieille barmaid polonaise – au diable Jessica Hornstein. Je trempais un doigt dans ma bière et j’effaçais mon mascara. Je regardais les autres femmes du bar. Le maquillage donnait aux filles un air si désespéré, selon moi. Les gens étaient tellement malhonnêtes avec leurs vêtements et leur personnalité. Et puis je me disais : Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ils font ce qu’ils veulent. C’est pour moi que je devrais m’inquiéter. Il m’arrivait de crier devant mes élèves. Je levais les bras au ciel. Je posais la tête sur mon bureau. Je leur demandais de l’aide. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Ils se retournaient pour bavarder, mettaient leurs écouteurs, sortaient leurs livres, leurs chips, regardaient par la fenêtre, faisaient tout, sauf essayer de me consoler.
Alors, oui, il y avait parfois de bons moments. Un jour, je suis allée au parc et j’ai regardé un écureuil grimper à un arbre. Un nuage avançait dans le ciel. Je me suis assise sur un bout d’herbe jaune et sèche et j’ai laissé le soleil me chauffer le dos. Il se peut même que j’aie essayé de faire des mots croisés. Une fois, j’ai trouvé un billet de vingt dollars dans un vieux jean. J’ai bu un verre d’eau. Ce devait être l’été. Les jours devenaient intolérablement longs. L’école s’est terminée. Le petit ami a eu son diplôme et est reparti dans le Tennessee. J’ai acheté un climatiseur et j’ai payé un jeune afin qu’il me le transporte au bout de la rue et en haut de l’escalier, chez moi. Puis mon ex-mari m’a laissé un message sur mon répondeur : « Je vais être de passage en ville, disait-il. On peut déjeuner, ou dîner. On peut boire des verres. La semaine prochaine. Juste comme ça, disait-il. Pour discuter. »
Juste comme ça. C’est ce qu’on allait voir. J’ai arrêté de boire pendant quelques jours, j’ai fait un peu de gym sur le sol de mon appartement. J’ai emprunté un aspirateur à mon voisin, un homosexuel d’une cinquantaine d’années avec de grandes fossettes grêlées par l’acné, qui m’a jaugée comme un chien inquiet. Je suis allée à Broadway à pied et j’ai dépensé une partie de mon argent dans de nouveaux habits, des talons hauts, des culottes de soie. Je me suis fait maquiller et j’ai acheté tous les produits qu’on me conseillait. Je me suis fait couper les cheveux. Je me suis fait faire les ongles. Je me suis invitée à déjeuner. J’ai mangé de la salade pour la première fois depuis des années. Je suis allée au cinéma. J’ai téléphoné à ma mère. « Je ne me suis jamais sentie aussi bien, lui ai-je dit. Je passe un très bel été. De très belles vacances d’été. » J’ai rangé mon appartement. J’ai rempli un vase de fleurs éclatantes. Dès que j’avais quelque chose de bien en tête, je le faisais. J’étais pleine d’espoir. J’ai racheté des draps et des serviettes. J’ai mis de la musique. « Bailar », me disais-je toute seule. Tu vois, je parle en espagnol. Mon esprit est en train de se poser, pensais-je. Tout va bien se passer.
Et puis le grand jour est arrivé. Je suis allée retrouver mon ex-mari dans un bistro branché de MacDougal Street, où les serveuses portaient de jolies robes avec des cols brodés en dentelle. Je me suis pointée en avance, je me suis assise au bar et j’ai observé les serveuses qui se déplaçaient habilement avec leurs plateaux ronds et noirs couverts de cocktails colorés, de petites assiettes de pain et de bols d’olives. Un sommelier courtaud allait et venait à la manière d’un chef d’orchestre. Les cacahuètes du bar étaient parfumées à la sauge. J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé la pendule. J’étais très en avance. J’ai commandé un verre. Un whisky-soda. « Bordel », ai-je dit. J’ai commandé un autre verre, un simple whisky cette fois. J’ai allumé une autre cigarette. Une fille s’est assise à mes côtés. On a commencé à discuter. Elle aussi attendait. « Ah, les hommes, a-t-elle dit. Ils aiment nous torturer.
– Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. »
Et j’ai fait demi-tour sur mon tabouret.
Puis, à 20 heures, mon ex-mari est arrivé. Il a parlé au maître d’hôtel, a hoché la tête dans ma direction, a suivi une serveuse jusqu’à une table près de la fenêtre et m’a fait signe de le rejoindre. J’ai pris mon verre.
« Merci d’être venue », a-t-il dit en ôtant sa veste.
J’ai allumé une cigarette et j’ai ouvert la carte des vins. Mon ex s’est éclairci la gorge, mais n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est lancé dans ses éternelles rengaines à propos du restaurant : il avait découvert ce chef dans je ne sais quelle revue, la nourriture à bord de l’avion était immonde, l’hôtel, qu’est-ce que la ville avait changé, le menu était intéressant, la météo ici, la météo là, et ainsi de suite. « Tu as l’air fatiguée. Commande ce que tu veux », m’a-t-il dit, comme si j’étais sa nièce ou une sorte de baby-sitter.
« C’est ce que je compte faire, merci. »
Une serveuse s’est approchée et nous a décrit les plats du jour. Mon ex l’a charmée. Il était toujours plus gentil avec les serveuses qu’avec moi. « Oh, merci. Merci infiniment. Vous êtes épatante. Ouah. Ouah, ouah, ouah. Merci, merci, merci. »
J’ai décidé de commander, puis de faire semblant d’aller aux toilettes pour déguerpir. J’ai enlevé mes grosses boucles d’oreilles et je les ai rangées dans mon sac à main. J’ai décroisé les jambes. Je l’ai regardé. Il n’a pas souri, n’a rien fait. Il est resté assis là, les coudes sur la table. Le petit ami me manquait. Il était si facile à vivre. Il était très respectueux.
« Et comment va Vivian ?
– Elle va bien, a-t-il répondu. Elle a eu une promotion, elle travaille beaucoup. Ça va. Elle te salue.
– Je n’en doute pas. Salue-la de ma part, aussi.
– Je lui dirai.
– Merci.
– De rien. »
La serveuse est revenue avec un autre verre et a pris notre commande. J’ai commandé une bouteille de vin. Je me suis dit : je vais rester pour le vin. L’effet du whisky commençait à s’estomper. La serveuse est repartie. Mon ex est allé aux toilettes pour hommes et, en revenant, m’a demandé d’arrêter de lui téléphoner.
« Non, je crois que je vais continuer de te téléphoner.
– Je te paierai.
– Combien ? »
Il m’a dit combien.
« D’accord, ai-je répondu. Marché conclu. »
Nos plats sont arrivés. Nous avons mangé en silence. À un moment donné, je ne parvenais plus à manger. Je me suis levée. Je n’ai rien dit. Je suis rentrée chez moi. J’ai fait un aller-retour à la bodega. Ma banque a appelé. J’ai écrit une lettre à l’école catholique ukrainienne.
« Cher Monsieur le directeur Kishka. Merci de m’avoir laissée enseigner dans votre école. Veuillez jeter le sac de couchage dans le carton qui se trouve au fond de ma salle de classe. Je dois démissionner pour raisons personnelles. Sachez que j’ai régulièrement truqué les examens. Merci encore. Merci, merci, merci. »
Il y avait une église attenante à l’arrière de l’école – une cathédrale avec de grandes et belles mosaïques pleines de gens levant un doigt comme pour dire : Silence. Je pensais entrer là-dedans et confier ma lettre de démission à un des prêtres. Et aussi, je voulais un peu de tendresse, je crois. J’ai imaginé le prêtre posant sa main sur ma tête et me disant quelque chose comme « ma chère », ou « ma douce », ou « petite ». Je ne sais pas ce que je croyais. « Ma puce. »
Cela faisait plusieurs jours que je carburais à la mauvaise cocaïne et à l’alcool. J’avais ramené quelques hommes chez moi, je leur avais montré toutes mes affaires, j’avais étiré des collants couleur chair et proposé qu’on se pende mutuellement. Aucun n’a tenu plus de quelques heures. La lettre au directeur Kishka était posée sur ma table de chevet. Le moment était venu. Avant de quitter l’appartement, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains. Je me suis dit que j’avais l’air plutôt normale. Ce n’était pas possible. Je me suis fourré le reste de la came dans le nez. Je me suis vissé une casquette de baseball sur la tête. J’ai remis une couche de baume à lèvres.
Sur le chemin de l’église, je me suis arrêtée au McDonald’s pour acheter un Coca light. Ça faisait des semaines que je n’avais pas vu de monde. Il y avait des familles entières assises là, imperturbables, en train de boire à la paille et de ruminer leurs frites comme des chevaux fourbus leur foin. Un sans-abri, homme ou femme, je n’aurais su dire, fouillait dans la poubelle à côté de l’entrée. Au moins je n’étais pas totalement seule, me suis-je dit. Il faisait extrêmement chaud dehors. J’avais très envie de mon Coca light. Mais les files d’attente étaient absurdes. La plupart des gens étaient en groupes éparpillés et levaient les yeux vers les menus, le regard absent, tout en se touchant le menton, pointant du doigt, hochant la tête.
« Vous faites la queue ? » leur demandais-je sans cesse. Personne ne me répondait.
Finalement, je me suis approchée d’un jeune Noir à visière derrière le comptoir. J’ai commandé mon Coca light.
« Quelle taille ? » m’a-t-il demandé.
Il a sorti quatre gobelets, du plus petit au plus grand. Le plus grand mesurait environ trente centimètres.
« Je vais prendre celui-là. »
J’avais l’impression de vivre une occasion unique. Je ne saurais l’expliquer. Je me suis immédiatement sentie investie d’un immense pouvoir. J’ai enfoncé ma paille et j’ai aspiré. C’était bon. Je n’avais jamais rien goûté de meilleur. J’ai pensé en commander un autre, une fois que j’aurais terminé celui-là. Mais ce serait abuser, me suis-je dit. Mieux vaut laisser celui-là connaître son jour de gloire. OK. Un seul à la fois. Un Coca light à la fois. Maintenant, on file voir le prêtre.
La dernière fois que j’étais entrée dans cette église, c’était pour je ne sais quelle fête catholique. Je m’étais assise au fond et j’avais fait de mon mieux pour m’agenouiller, me signer, remuer les lèvres au son des prières en latin, et ainsi de suite. Je n’avais absolument rien compris, mais ça ne m’avait pas laissée indifférente. Il faisait froid. Mes tétons étaient au garde-à-vous, mes mains étaient gonflées, mon dos me faisait mal. Je devais puer l’alcool. J’avais regardé les élèves en uniforme faire la queue au moment de l’eucharistie. Ceux qui se mettaient à genoux devant l’autel le faisaient avec une telle intensité, une telle candeur, que j’en avais eu le cœur fendu. L’essentiel de la liturgie était en ukrainien. J’avais vu Popliasti jouer avec la barre rembourrée sur laquelle on s’agenouillait ; il la soulevait, puis la laissait violemment retomber. Il y avait des vitraux magnifiques, beaucoup d’or.
Mais, quand je suis arrivée ce jour-là avec ma lettre, l’église était fermée. Je me suis assise sur les marches en pierre humides et j’ai terminé mon Coca light. Un clochard, torse nu, a passé par là.
« Priez pour la pluie, a-t-il dit.
– D’accord. »
Je suis allée chez McSorley’s et j’ai avalé un bol entier d’oignons au vinaigre. J’ai déchiré la lettre. Le soleil brillait.

À propos de l’auteur
MOSHFEGH_Ottessa_©Jake-BelcherOttessa Moshfegh © Photo Jake Belcher

Ottessa Moshfegh est une écrivaine américaine, auteure de Mon année de repos et de détente (Fayard, 2019), best-seller du New York Times ; Eileen (Fayard, 2016), récompensé par le prix PEN/Hemingway, finaliste du Man Booker Prize et du National Book Critics Circle Award ; McGlue, lauréat du Fence Modern Prize et du Believer Book Award ; et de Nostalgie d’un autre monde, distingué parmi les livres de l’année par la New York Times Book Review. Ses nouvelles ont été publiées notamment dans The New Yorker, Granta et The Paris Review. (Source : Éditions Fayard)

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Les soucieux

HIEN_les_soucieux  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand une équipe de tournage s’installe près de chez lui, Florian ne laisse pas passer sa chance. Mais l’ex-vendeur de DVD ne se doute pas qu’il va devoir se marier, habiter un squat, défendre les migrants et qu’il va grimper les échelons jusqu’à devenir régisseur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Femme noire et mariage blanc

Pour son premier roman, François Hien a imaginé qu’une équipe de cinéma et une communauté de migrants se retrouvaient dans un même lieu. Une confrontation aux conséquences inattendues.

On peut dire que Florian était au bon endroit au bon moment. Quand Olivier, le régisseur d’une série télé entre dans son magasin de DVD, il ne se doute pas que sa vie va basculer. À 28 ans et après une série de petits boulots – d’employé dans un centre d’appels à veilleur de nuit dans un hôtel – il n’hésite pas à demander si la production a besoin d’aide. Et le voilà engagé comme assistant-régisseur.
Dès le premier jour aux côtés d’Olivier, il va se sentir à l’aise et apprendre très vite, même si jusque-là, il n’avait pas vraiment brillé par sa sociabilité. Il habite avec sa mère, n’a quasiment pas d’amis et encore moins de petite amie. Le producteur de Jeux dangereux a choisi d’installer toute l’équipe dans une immense usine désaffectée offrant l’espace disponible à la construction des décors, ce qui va permettre de réaliser des économies conséquentes. Et si les coûts de production vont vite devenir un thème récurrent du roman, l’équipe va d’abord devoir régler un autre problème: ils ne sont pas seuls dans l’ancienne usine de jeux de baby-foot.
Des migrants squattent les lieux. Se disant sans-papiers, ils se déclarent maliens et cherchent les moyens de s’installer, soutenus par des associations d’aide. Très vite pourtant les deux parties vont trouver un terrain d’entente et cohabiter.
Pour le producteur, ces migrants sont même du pain bénit, car leur combat contre l’expulsion pourrait détourner les syndicalistes de leurs revendications pour des conditions de travail respectueuses des conventions collectives. Le malheur des uns…
Cependant, au fil des jours, la tension va croître de part et d’autre. Le groupe de migrants va se scinder et adapter des stratégies différentes, les acteurs et techniciens de la série vont se rendre compte qu’ils pourraient faire les frais de cette politique d’économies à outrance. Du coup, de nouvelles solidarités vont émerger, de nouvelles idées vont émerger. Comme celle de marier Bintu, menacée d’être renvoyée dans son pays, à Florian. Un mariage blanc organisé de telle manière que les autorités ne pourront que donner leur aval à cette union. Un pavillon abandonné servira de nid d’amour au couple. Sauf qu’à peine installé, les ennuis commencent, la maison faisant l’objet de convoitises qui vont tourner à l’affrontement et à l’arrestation puis la conduite de deux migrants en centre de rétention.
François Hien a très habilement construit son roman en élargissant l’aspect initiatique du début – Florian va trouver l’amour et grimper les échelons – aux questions de société – la réduction des budgets des productions télévisuelles, la question migratoire – sans oublier l’insécurité. Le tout culminant avec la création d’un collectif intitulé «Les soucieux» et destiné à venir en aide aux «Maliens». Même si je reste persuadé que le roman aurait sans doute gagné en dynamisme et en rythme s’il avait été élagué d’une centaine de pages, il n’en reste pas moins une jolie découverte de cette rentrée.

Les Soucieux
François Hien
Éditions du Rocher
Premier roman
370 p., 20 €
EAN 9782268103587
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en région parisienne. On y évoque aussi le Mali et la Mauritanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Florian est vendeur dans un magasin de DVD. Seul, il assiste au jeu du monde sans y trouver de place. Tout bascule quand il rencontre Olivier, régisseur atypique embauché sur le tournage d’une série à succès, qui le nomme assistant.
L’équipe de télévision investit une usine désaffectée pour y installer ses décors, mais découvre qu’un groupe de sans-papiers maliens s’y est installé. La cohabitation fortuite est perturbée par une bataille politique et administrative. Comédiens et techniciens décident alors de venir en aide aux réfugiés, et de former un groupe militant: les Soucieux.
Florian se retrouve vite pris dans l’engrenage d’un scénario où se mêlent invariablement lutte et idéal, jusqu’à ce que la réalité implacable vienne le sortir de la fiction. Quand le rideau tombe et l’illusion cesse, chacun doit choisir son rôle.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Revue Études
L’Essor Loire (Jacques Plaine)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« OLIVIER
Ce printemps-là, des soldats français combattaient dans le nord du Mali. Le pape avait démissionné. De nombreux migrants débarquaient en rafiots sur des îles italiennes.
L’usine se dresse au bord des rails du RER, en deuxième couronne de la périphérie parisienne, à Montigny. La rue le long des rails s’appelle Henri-Barbusse, tandis que les adjacentes portent les noms de Maurice-Thorez, Georges-Marchais ou Colonel-Fabien, témoins d’un demi-siècle d’élections locales remportées par le Parti communiste.
Autrefois, l’usine fabriquait des figurines de baby-foot. Un long cube de béton abritait les chaînes de fabrication ; les bureaux de l’entreprise se trouvaient dans une aile de briques rouges. Un escalier extérieur plonge dans les herbes et les chardons qui ont envahi le parking.
La partie sud de la ville a été industrielle. Plusieurs quartiers ouvriers entouraient de grandes usines chimiques où les patrons logeaient leurs employés ; ne restent que les maisons des contremaîtres, transformées pour certaines en villas bourgeoises, tandis que de rares retraités de l’industrie terminent de mourir dans les autres. Les logements des ouvriers, petits immeubles de brique, ont été remplacés par des blocs à plus grande contenance, composant la tristement célèbre cité des Glaïeuls, « territoire perdu de la République » selon le député local.
L’usine a été rachetée par la ville voici quelques années, mais le changement de majorité municipale a ralenti les projets d’aménagement.
Pour l’heure, elle attend ses personnages, et ne sait pas qu’ils vont être d’un genre nouveau. Nous sommes en 2013.
« Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? »
Ce printemps-là, Florian a vingt-huit ans. Vendeur dans un magasin de DVD, il vit avec sa mère, qui travaille comme aide-soignante. Il n’a pas d’amoureuse et plus d’amis. Son réflexe de dérision lui interdit d’entreprendre une chose dont il pourrait lui-même se moquer. Cette ironie constante est devenue censure intérieure. Il s’est retranché du monde, et n’acceptant aucune de ses règles, il a fini par les subir toutes.
Son père est parti quand il avait cinq ans. Sa mère travaille de nuit. Depuis toujours, Florian passe ses soirées seul, devant la télé. Il se méfie des gens de conviction, il y voit une sorte de faiblesse. Il est rondouillard – un physique qui le préserve du marché de la séduction, dont il craint de ne pas maîtriser les codes.
Après avoir abandonné la fac en première année, Florian a enchaîné les petits boulots. Planté au sommet des escaliers d’une station de métro, il classait les usagers par catégorie d’âge et de sexe. Le soir, il regardait la feuille qu’il avait noircie, censée rendre compte de la diversité humaine qui s’était déployée sous ses yeux : 1 300 passagers, dont 724 femmes et 467 jeunes ; qu’est-ce que ce résumé racontait des mondes qui s’étaient entrechoqués sous ses yeux, chacun suffisant pour lui-même ? Florian ne croyait à rien de ce qu’il était. Tout s’était aggloméré à lui comme corps étranger : vêtements, attitude, parole, savoir… Il n’était pas malheureux : le malheur eût été un chez lui, il y aurait pris ses marques. Non, Florian était en exil, hors de lui-même, perdu dans l’objectivité dont son travail statistique lui donnait la posture.
Il avait fait ensuite du marketing par téléphone. Il appelait des inconnus, choisis arbitrairement dans une liste par un ordinateur. Il partit sur un coup de tête, après avoir entendu dans sa propre voix une intonation déplaisante. C’était la voix de celui qui s’investit dans ce qu’il fait.
Il devint veilleur de nuit dans un hôtel. Ce travail lui plaisait bien. L’hôtel silencieux teintait d’étrangeté son retranchement du monde. Les longs couloirs vides donnaient à sa solitude un aspect onirique, comme s’il était aux portes du monde. Il se masturbait pour passer le temps, déployant dans sa tête de savants mélanges de fantasmes et de réminiscences.
Ces histoires devaient être plausibles ; l’hôtel en était le décor principal : une cliente réclamait du champagne, et le recevait vêtue d’un peignoir bâillant ; une collègue se changeait devant lui, au vestiaire des employés ; une autre cliente le sollicitait pour l’aider à enfiler sa robe. Florian jouissait en silence dans les toilettes de l’hôtel, puis laissait la scène s’achever en lui, comme s’il eût été malpoli de n’avoir fait vivre ses personnages que le temps d’assouvir son désir.
À cette époque, la solitude lui pesait. Il en attribua la cause à ses horaires et quitta l’hôtel.
Devenu vendeur dans une boutique de DVD, il n’a cependant rien entrepris pour retrouver une vie sociale. Au matin, il reste de longs moments les yeux ouverts, dans son lit, sans savoir pourquoi se lever. Il soigne sa détresse par ce qui l’a accablé la veille : l’oubli par la télé.
La première fois qu’il voit Olivier, dans sa boutique, Florian lui trouve l’air d’un clochard, avec son grand manteau de feutre usé dont les pans battent autour de lui. Mine burinée, corps vif, quoique un peu bedonnant, front large et plissé. Un pantalon de toile sombre, plein de poches, un tee-shirt dont il a découpé le col au cutter pour l’élargir. Des poils de torse en jaillissent, gris pour la plupart. Une cinquantaine d’années peut-être, mais le regard est plus jeune.
— Excuse-moi, il y a un téléphone fixe dans cette boutique ? demande Olivier.
— Oui, répond Florian, pris de court.
— Merci, c’est bien aimable de ta part.
Olivier fait le tour du comptoir sans y avoir été invité.
— Tu peux pas savoir, tu demandes à des vendeurs si tu peux passer un coup de fil, t’as l’impression de leur voler la caisse. Il est où, ce téléphone ?
Florian désigne l’arrière-boutique. Olivier feuillette un petit carnet sorti de sa poche, plein de papiers raturés.
— Il y a même une vendeuse qui m’a fait la leçon, genre tu crois que c’est gratuit, le téléphone ? Tu te rends compte, défendre à ce point l’argent de son patron…
Il tapote le numéro sur le cadran du téléphone et laisse sonner.
— Allô, Michel ? Oui, c’est moi…
Olivier claque ses doigts sous le nez de Florian et lui fait signe de lui donner de quoi écrire. Décontenancé, Florian lui tend son stylo de caisse.
— Écoute mon vieux, continue Olivier au téléphone, j’aurai un portable le jour où tu m’en paieras un. J’ai de quoi noter, je t’écoute.
Olivier griffonne un numéro, raccroche, puis le compose.
— Tu t’organises bien, tu as pris rendez-vous, râle-t-il, sans que Florian sache si son monologue lui est destiné, les types sont pas là, et c’est encore de ta faute. De toute façon, c’est toujours de ta faute quand t’as pas de portable. On a essayé de vous appeler, qu’ils disent, comme si c’était une excuse. Oui, allô ? Olivier Decatini, chef-régisseur sur Jeux dangereux. On avait rendez-vous il y a une heure, je dois récupérer le matériel de régie pour notre tournage. O.K., rappelez-moi à ce numéro, mais vite.
Après avoir raccroché, Olivier reste assis devant le téléphone.
— Le type parle avec ses gus, me rappelle, et je m’en vais. Je vais te dire, deux minutes de répit, c’est suffisamment rare pour que j’en profite. Quand les panneaux dans le métro annoncent cinq minutes d’attente, je le prends comme un cadeau. Cinq minutes où le métro bosse pour moi, je n’ai qu’à le laisser venir. Ils croient tous que tu seras plus efficace si on peut te harceler au téléphone. Ils naviguent à vue ces gens, ils ont besoin qu’on les actualise tous les quarts d’heure.
— Vous savez, dit Florian timidement, je vais fermer. J’ai une heure de pause à midi.
— Tu la prends où, ta pause ? Tu déjeunes dans le quartier ? Je vais te proposer un truc : on attend mon coup de fil, et je t’invite à manger dans le coin pour te remercier.
— En général je mange ici, j’achète des surgelés, on a un frigo et un micro-ondes.
— Aujourd’hui tu vas éviter la bouffe de cosmonaute. Je ramène deux plats du jour du bistrot d’à côté. Pendant que je suis sorti, dit-il en se levant, si mon type rappelle, tu veux bien noter la commission ?
Tout le temps qu’Olivier a occupé la petite pièce, Florian s’est demandé comment s’en débarrasser. À présent qu’il est sorti, il se rend compte que la rencontre lui plaît.
Quand le régisseur revient, les deux plats du jour à la main, Florian est tout content de lui montrer le papier où il a noté les appels reçus en son absence.
— Attends mon vieux, on va installer notre gueuleton tant que c’est chaud. Je leur ai pris un quart de rouge dans une bouteille en plastique. Moi je ne bois pas, c’est pour toi.
Le corps puissant d’Olivier semble tenir difficilement dans la petite pièce. Il met la table au centre, deux chaises de part et d’autre, lave deux tasses à café qui serviront de verres.
— Votre correspondant a rappelé, dit Florian une fois assis.
— Est-ce que les informations que tu détiens sont urgentes ? le coupe Olivier.
— Je ne crois pas.
— Alors si tu veux bien, on remet ça au café.
Ils mangent en silence. Florian aurait préféré raconter les coups de téléphone. Il se sent rattrapé par son insignifiance.
– C’est quoi ta situation ici ? Tu es gérant ? — Non. Je ne suis même pas en CDI. C’est provisoire.
— Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? Florian est agacé. Il a toléré le gars dans son arrière-boutique, mais il ne faudrait pas qu’il lui fasse la leçon.
— Cette expression est bizarre, tu ne trouves pas ? reprend Olivier. Tout est provisoire, on va tous crever, alors pourquoi le dire ? En disant que c’est provisoire, tu rends ta situation tolérable et tu oublies de la changer. Les situations pénibles, il faut s’imaginer que c’est pour toujours.
— C’est facile de dire ça, répond Florian d’un ton sourd. C’est bon pour ceux qui ont les moyens de changer de vie. Vous croyez qu’on vous a attendu pour avoir envie d’en changer ?
— Excuse-moi. Je ne pensais pas te vexer. Je dis ça comme ça.
Un silence. Florian se reproche d’avoir été trop vif, c’est lui qui reprend.
— C’est vrai qu’on pourrait s’y prendre autrement. Peut-être que ça irait mieux si on zonait pas devant la télé mais bon, c’est pas nous qui les faisons les programmes… Je sais pas…
Olivier ne répond toujours pas.
— Excusez-moi de m’être emballé.
— Il n’y a pas de mal mon vieux. C’est moi qui m’excuse. Ils causent de choses et d’autres, surtout du plat du jour, que Florian trouve correct et dont Olivier juge qu’il ne vaut pas les douze euros. Il y a du café soluble, de l’eau chauffée au micro-ondes. Enfin Florian lit ce qu’il a noté sur son petit papier.
— Le mec de « Régie Martin » a rappelé, ses gars seront là dans vingt minutes. Et puis le producteur a appelé aussi, il avait gardé le numéro. J’ai dit que j’étais votre secrétaire.
— Choisis ton camp camarade, l’interrompt Olivier. Je serais pour le tutoiement, mais c’est toi qui vois.
— Il m’a dit qu’on t’attendait à Montigny, reprend Florian. Il est d’accord pour que les sans-papiers restent un temps dans l’usine, mais il y a des choses à négocier… Puis un autre gars a rappelé, un type avec un fort accent africain, M. Soumaré. Il m’a dit qu’il était le chef des Maliens, il voulait des détails sur un poste de gardien.
Florian est interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Ça doit être pour toi… Si tu veux, on met ton nom sur la boîte aux lettres.
Mais cette fois, c’est le patron de Florian qui appelle pour lui remonter les bretelles.
— Il t’a vu dans l’arrière-boutique sur les caméras de surveillance, dit Florian après avoir raccroché. Elles sont reliées à un système en ligne, les images s’affichent sur son téléphone. Tu imagines le mec en train de nous regarder depuis chez lui ?
— Avant de partir, je montre mon cul à la caméra ou il vaut mieux pas ?
Ils se quittent assez complices.
Pendant les deux jours qui suivirent, Florian reçut de nombreux appels destinés à Olivier. En recueillant ses messages, il comprit qu’Olivier était de retour dans le métier après un long temps d’inactivité. Les gens qui cherchaient à le joindre semblaient le considérer comme une sorte de légende, et le respect qu’ils avaient pour lui rejaillissait sur Florian, qu’on tenait pour son secrétaire. Personne, d’ailleurs, ne s’étonnait qu’il en eût un.
À partir de ces appels, Florian se fit une idée de la situation générale. Olivier était régisseur sur le tournage de la deuxième saison de la série télé Jeux dangereux, dont le tournage se déroulait principalement dans une usine désaffectée de Montigny, banlieue de l’Est parisien. L’équipe de construction des décors, en débarquant à l’usine, avait trouvé sur place un groupe d’une trentaine de sans-papiers maliens, menés par un certain M. Soumaré. Ce dernier était arrivé un mois plus tôt d’Italie, où il avait été évacué depuis la Lybie en guerre. Une association locale, le Parti virtualiste de Montigny, lui avait appris que l’usine de figurines était vide et donné les conseils nécessaires pour qu’il soit difficile de les en expulser : changer les serrures, inscrire leurs noms sur la boîte aux lettres, disposer de preuves d’une domiciliation sur place.
Il se trouve que Michel Manzano, producteur de la série, comptait embaucher un gardien. La cité des Glaïeuls était proche, on ne pouvait courir le risque de laisser la nuit le matériel de tournage sans surveillance. Olivier avait suggéré de confier officiellement le poste à l’un des Maliens sur place. En retour, Michel exigerait d’eux un loyer prélevé en liquide sur le salaire du gardien, ce qui lui ferait un peu d’argent au noir à dépenser. M. Soumaré avait promis de fournir de faux papiers crédibles à celui de ses protégés qui serait chargé du gardiennage, Idris. Ainsi la cohabitation entre les deux groupes avait-elle été décidée, l’usine étant bien assez vaste.
Cette situation – une équipe de cinéma, des sans-papiers africains – fascinait Florian. Tout ce qui était à distance de lui semblait pourvu d’un indice de réalité supérieur au sien. Les lieux et les êtres qu’il fréquentait étaient contaminés par sa propre médiocrité ; en revanche, les univers lointains lui paraissaient désirables à mesure de leur distance – une distance plus métaphysique que géographique. L’usine de Montigny rassemblait deux univers radicalement étrangers à lui : celui de l’audiovisuel, le monde des gens qui sont du bon côté des images ; et celui des sans-papiers, ces êtres dont les journaux télévisés sont pleins. Les sans-papiers ou les professionnels du cinéma étaient, au même titre que les actrices pornographiques, des individus que leur étroite affinité avec les images rendait plus denses, plus vrais que tout ce que Florian croisait dans sa vie. Il savait bien que la situation des sans-papiers était loin d’être enviable ; pour autant, il lui semblait qu’ils résidaient dans le centre vibrant du monde, et non comme lui à sa lointaine périphérie, dans l’invisibilité d’une vie sans histoire. Sans doute lui suffirait-il de les fréquenter pour subir l’influence de leur halo de réalité supérieure et accéder à une existence plus authentique. Olivier était un pont miraculeusement apparu entre lui et ces univers inaccessibles. Son apparition était une invitation. S’il la laissait passer, il lui faudrait pour toujours rester prisonnier de l’arrière-boutique du monde.
Après deux jours de silence, Florian reçoit enfin un appel d’Olivier. Entre-temps, il s’est fait acheter un portable par Michel Manzano, le producteur de la série.
— Ça te dirait de continuer à prendre mes messages ? Je n’aime pas que les gens puissent me joindre et ça me donne du prestige d’avoir un secrétaire. Quinze euros par jour pour la permanence téléphonique ?
— Ça ne m’intéresse pas, dit Florian d’un ton sûr. Ce que je veux, c’est changer de branche. Je vous sers de secrétaire depuis ma boutique de DVD, mais vous m’apprenez votre métier. J’ai compris pas mal de trucs en relevant vos coups de fil. Par exemple, je sais que vous cherchez un assistant.
C’est là que tout commence. »

À propos de l’auteur
HIEN_Francois©DRFrançois Hien © Photo DR

François Hien est né en 1982 à Paris. Il a suivi des études de montage à l’INSAS, à Bruxelles de 2002 à 2005. De 2010 à 2017, il a repris des études de philosophie par correspondance à l’Université Paris X Nanterre.
Il est membre de l’Association Recherches Mimétiques, chargée de poursuivre la pensée de René Girard. De 2012 à 2013, il crée et dirige pendant un an la section montage de l’Institut Supérieur des Métiers du Cinéma (l’ISMC) au Maroc. En 2012 il est lauréat de la bourse Lumière de l’Institut Français, et de la bourse «Brouillon d’un rêve» de la SCAM. Il est le lauréat 2013 de la Bourse Lagardère.
Père d’un enfant, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires, auteur, metteur en scène et comédien de théâtre, et écrivain.
Après des études de montage à l’Insas, en Belgique, François Hien est devenu réalisateur de documentaires : Brice Guilbert, le Bel Age, sur le parcours de formation d’un jeune chanteur ; Saint-Marcel – Tout et rien voir, huis-clos dans une maison auvergnate entre deux femmes liées par un lourd secret. En 2015, il achève deux longs métrage documentaire : Kustavi, épopée intime en alexandrin, portrait croisé de deux femmes en quête de leur propre parole ; et Kaïros, portrait dans le temps d’une jeune femme traversée par la politique.
François a aussi réalisé plusieurs fictions, notamment Félix et les lois de l’inertie en 2014, et Le guide, court-métrage tourné dans le sud marocain. En 2019, il réalise le film Après la fin, à partir d’images trouvées sur internet. Tous ces films ont circulé dans de nombreux festivals, notamment le FIPA (Biarritz), le RIDM (Montréal), Filmer à tout prix (Bruxelles), le GFFIS (Séoul), Le court en dit long (Paris), DIFF (Dubaï)…
Au théâtre, avec Nicolas Ligeon, il créé la compagnie L’Harmonie Communale, destinée à porter sur scène ses pièces. À partir de 2020, la compagnie est associée au théâtre des Célestins à Lyon, au théâtre La Mouche à Saint-Genis Laval, et au Centre Culturel Communal Charlie Chaplin, Scène Régionale, à Vaulx-en-Velin, et au service culturel de l’Université de Strasbourg. Il a créé, le plus souvent en mise en scène collective La Crèche – Mécanique d’un conflit (théâtre de l’Élysée, 2019 – reprise au théâtre du Point du Jour en 2020), Olivier Masson doit-il mourir? (théâtre des Célestins, janvier 2020), La Honte (théâtre des Célestins, 2021), La Peur… Il tient un rôle dans toutes ces pièces.
Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de La Duchère, dont il tire une pièce, L’affaire Correra. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, il mène de 2019 à 2021 un projet autour de la révolte des Canuts, Échos de la Fabrique, qui fera l’objet d’un spectacle au printemps 2021 au théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il co-écrit Mort d’une montagne, qui sera créé début 2022 au théâtre du Point du Jour. Certains de ses textes sont nés d’une commande ou sont portés au plateau par d’autres metteurs en scène: La Faute (commande d’Angélique Clairand et Éric Massé, Cie des Lumas), Gestion de colère (commande du festival En Actes, mise en scène de Julie Guichard), Le Vaisseau-monde (commande de Philippe Mangenot pour l’école Arts en Scène…). Le metteur en scène Jean-Christophe Blondel créera La Honte avec sa compagnie Divine Comédie. Ses pièces ont été repérées par de nombreux comités de lecture (théâtre de l’Éphémère, théâtre de la Tête Noire, CDN Poitou-Charentes, A mots Découverts…). Il est auteur pour le Collectif X, la compagnie Les Non-Alignés, et pour le duo de marionnettistes JuscoMama.
Également écrivain, il a publié Retour à Baby-Loup aux Éditions Petra en 2017 et Les soucieux, son premier roman, aux Éditions du Rocher en 2020. (Source : francoishien.org)

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Dans les yeux du ciel

BENZINE-dans_les_yeux_du_ciel  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Nour est prostituée, fille de prostituée et entend offrir à sa propre fille un autre avenir. Alors que la révolution gronde dans le pays, sa situation va devenir de plus en plus précaire. Comment parviendra-t-elle à s’en sortir, entre la dictature et les islamistes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les yeux de ma mère

Dans son second roman, Rachid Benzine explore le printemps arabe à travers le regard d’une prostituée. Louvoyant entre dictature et islamistes, Nour va essayer d’offrir un avenir à sa fille Selma.

A première vue, rien de commun entre Ainsi parlait ma mère, qui marquait les débuts dans le roman de Rachid Benzine et dressait le portrait sensible de sa mère et cet autre portrait de femme, une prostituée, dans ce second roman intitulé Dans les yeux du ciel. Mais à y regarder de plus près, on y trouvera bien des points communs, à commencer par le courage de ces deux femmes, leur force de caractère et leur lucidité. «Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part.»
Tout au long du récit, le lecteur est invité suivre son quotidien, à explorer ces marques que le plus vieux métier du monde lui laisse, à comprendre les risques encourus dans un pays soumis à la dictature, puis aux islamistes. Avec Nour, on va ressentir cette amertume «qui donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang.»
Car la violence est omniprésente, soulignée par un style cru, vrai, direct, ne laissant guère place aux fioritures. Nour a pris soin de situer son studio loin de chez elle pour que personne ne se doute de ses activités. Mais, à l’image des clients qui s’y succèdent, la mise à nu est permanente, nous proposant ainsi un miroir à peine déformé de la société. Il y a là les postes-clé d’un pouvoir qui vacille et les tenants du changement. Une dictature qui s’accroche à ses privilèges, une révolution arabe qui gronde et enfle. Des tensions qui vont rendre la vie de Nour de plus en plus difficile. Outre ses «trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» elle va trouver un soutien auprès de Slimane, un homosexuel qui va lui apporter toute son affection. Mais qu’elle va pourtant trahir parce qu’il s’est rapproché de l’un de ses clients. Roué de coups, Slimane va alors s’engager dans la bataille pour un changement de régime, animant notamment un blog vidéo sur le soulèvement «Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout.»
On le voit, Rachis Benzine a construit son roman autour d’épisodes qui offrent au lecteur plusieurs niveaux de réflexion. Commençons par la place de la femme, brimée et avilie, harcelée en permanence et prisonnière de mœurs machistes qui rendent tout déplacement dangereux, y compris dans les défilés qui réclament davantage de liberté. Le niveau politique est du reste tout aussi passionnant. L’aspiration du peuple à sortir d’un système corrompu qui tente de contrôler les faits et gestes de la population à l’aide d’espions va finir par gagner, mais à quel prix? L’auteur, lucide, montre qu’il ne suffit pas d’abolir un régime pour gagner, que les lendemains de victoire peuvent aussi être très douloureux. La religion et la façon dont l’islam est dévoyé pour en faire un instrument d’oppression est aussi parfaitement analysé ici, montrant notamment combien les homosexuels ont de la peine à se faire accepter dans une telle société.
Disons aussi un mot du niveau économique. Entre la morale et la nécessité de nourrir sa famille, on voit bien que la prostitution constitue pour des familles entières un moyen de survivre. Pour Nour, c’est aussi le moyen de payer des études de sa fille, de sortir de cette spirale infernale.
Un roman fort et dense, un constat lucide qui sonne aussi comme un avertissement. Intelligent et salutaire!

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
170 p., 17 €
EAN 9782021433272
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un pays arabe qui n’est explicitement pas nommé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés.
Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo (Sorya Khaldoun)
Le 360 (Tahar Ben Jelloun)
Actualitté 
algeriecultures.com
Le Point Afrique (Fouzia Marouf)
Le Matin d’Algérie (Tawfiq Belfadel)
Zibeline (Chris Bourgue)
Blog Culture 31
Blog Sur la route de Jostein 

Rachid Benzine présente son roman Dans les yeux du ciel © Production Théâtre contemporain

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il n’y a pas de Roméo sous ma fenêtre. Je ne suis pas Juliette.
Sous ma fenêtre, il y a des milliers de personnes descendues dans la rue pour protester. Aujourd’hui, c’est aussi hier. Depuis des semaines la même chanson. De nouvelles journées, de nouvelles tueries. La troisième immolation du mois. Au prix où est l’essence, se suicider n’est pas donné. Cette fois, un journaliste. L’autre fois, un marchand de poisson. Avant, un étudiant. Demain, une adolescente violée, abandonnée par sa famille. Tous à l’image de notre société.
Pourtant j’aime tant mon pays. Ses gens. Grandiloquents, perdus dans leurs certitudes, ignorants mais généreux jusqu’à l’oubli de leurs propres désirs. Un pays, ses gens. Meurtris. Meurtris mais vivants. Et d’autant plus vivants désormais que c’est la révolution. La nôtre. Celle de tous les espoirs.
Chacun a le sien. Son rêve. Sa soif. Qui pousse à croire. En demain.
Et au milieu de tout ça, moi.
Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part. Quelque chose que certains nomment l’« âme ». Peut-être que c’est ça. Je ne sais pas trop. En tout cas, une amertume, quand tu y penses, qui te donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang. S’imaginer comme ça. Une image toujours plus dégueulasse que celle que vous renvoient ceux qui vous croisent. Parce que l’image que vous avez de vous-même, vous ne pouvez pas la dissimuler. Le maquillage peut tromper. On ne trompe pas soi-même. Avec ou sans fond de teint, avec ou sans rouge à lèvres, avec ou sans fard, notre miroir intérieur reflète exactement qui nous sommes. Ni l’hypocrisie ni les flatteries ne s’y reflètent.
J’ai hérité de la chute de reins de ma mère. De son port altier, de sa démarche dansante. Je ne sais pas si elle aurait pu faire autre chose que pute. Princesse, peut-être. Personne ne lui a jamais offert de pantoufles de vair. Seulement des bas. Des jarretelles. Des bustiers. Des caracos. Des jarretières. Des strings. Des corsets. Pour l’humilier. Chaque jour davantage.
On se retournait sur son passage. Les hommes, pour l’insulter.
Les femmes, pour la maudire. Les hommes, par désir. Les femmes, par jalousie. Un corps de femme, même le plus beau du monde, c’est toujours une forteresse assiégée. Qu’il soit contraint dans un vêtement à la pudeur pathologique ou révélé par un déshabillé suggestif. Les hommes l’ont réduit à cela. Une prison qui enferme nos désirs, nos passions, notre fragilité. Celle qui enferme notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité. Qui enferme notre honte. Si souvent.
Ma mère a été dès sa naissance frappée d’une double peine : être belle et être pauvre. Et tout ça dans un pays lui-même frappé d’une double malédiction : être pauvre et être colonisé. Ça transforme un avenir en destin. Un destin tout tracé. Certains disent par Dieu. D’autres par Satan. Plus trivialement, par l’Histoire, les bouleversements économiques ou sociaux. Ça a l’air compliqué mais ça se résume à cette mécanique : pas d’argent ; pas de relations ; pas de piston… Ne reste que les clients. Des clients qui te promettent un job. Un vrai. Où tu n’auras pas à détourner le regard. Où tu pourras t’observer dans une glace sans t’excommunier. Pour ma mère, les promesses de petits boulots s’arrêtaient à l’entretien d’embauche. Une main perverse cherchant dans sa culotte. La renvoyant invariablement à l’activité sordide qui lui faisait gagner son pain. Qui m’a nourrie, pendant toutes ces années.
Mais ma mère avait un projet qui lui maintenait la tête hors de l’eau. Moi. Sa fille. Et un objectif unique : « Ma fille ne sera jamais une pute. » Mais elle n’aura pas eu le temps de transformer mon destin en avenir. Elle a pourtant fait de son mieux en louant ses services à deux générations de militaires. Elle n’a lésiné ni sur les heures supplémentaires ni sur les fantasmes qu’on lui imposait. Pourvu qu’elle puisse me nourrir, payer mon éducation dans une école privée, si modeste soit-elle. Qui me promettait une autre vie.
Ma mère était une pute de garnison. Ce n’est pas une expression. C’est ce qu’elle était. Il n’existe aucune caserne sans bordel. « Une bonne place », estimait-elle. De petits gains par client mais toute une caserne de clients. Un logement morne mais propre. Et un service sanitaire assuré par l’État.
Les premières au front, les collègues de ma mère, bien plus âgées, ne savaient même plus si elles baisaient des Français ou des Anglais. Baisées pour baisées, peu importait le drapeau. Par bataillons entiers, armés ras la gueule, ces glorieux soldats étaient censés nous apporter leur civilisation libératrice et clinquante. Ces filles, ces femmes, ces dames n’auront connu que la sueur avide et le goût âcre des perversités des uns et des autres. Pour elles, l’époque de la colonisation ou les années twist, ce fut du pareil au même.
Puis les uniformes ont changé. Pas leurs manières. Toujours violents, toujours arrogants. Ma mère a fait son entrée sur scène alors qu’elle n’était qu’une campagnarde. Violée par son premier patron, elle n’a dû son salut qu’à la main tendue de ces travailleuses. C’est elles qui lui ont appris le métier. Elles qui l’ont introduite à la garnison. Ma mère acceptait tout des brutes de notre armée devenue nationale. Pourvu qu’elle puisse payer mon école. Le twist a cédé la place au disco. Le disco à la house, la house à la techno. Ma mère, elle, ne dansait pas. Elle était la piste de danse. C’est comme ça qu’elle m’a eue. Y a toujours un petit bonus si tu acceptes de baiser sans capote. C’est pas sans risque… Mais tout ça, pour elle, ce n’était rien. Rien d’autre que sa vie. Plus tard, j’ai appris que Nietzsche avait écrit : « L’âme n’est qu’une partie du corps. » Pourquoi pas ? Ce type n’a dû connaître que des putes avant de mourir de la syphilis… À moins que ce ne soit une légende. C’est Slimane qui m’en a parlé. Slimane, c’est mon amoureux.
Ma mère, c’est pas la syphilis qui l’a tuée. Mais ses grossesses. Surtout, ses avortements. C’est moi qui les exécutais. La première fois, j’avais huit ans. Elle m’a expliqué comment remuer les aiguilles à tricoter dans son bas-ventre pour tuer un petit frère ou une petite sœur qu’elle n’aurait pu nourrir. Mes mains malhabiles, tremblantes. La peur. Ses hurlements. Le sang coulant entre ses jambes. Enfin, elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré longuement contre sa poitrine brûlante. »

Extraits
« J’ai recours à trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» p. 76

« Et puis il me raconte la révolution. Maintenant qu’on lui a arraché Amine, il est motivé comme jamais pour un changement total de régime et de société. Il a décidé de se lancer lui aussi dans la bataille. D’animer un blog vidéo sur le soulèvement. De donner ses plus beaux mots à l’insurrection, au désordre, à la subversion. Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout. Il y croit, à sa révolution. Mais tout cela me fait peur. Slimane a eu des nouvelles d’Amine par l’une de ses sœurs. Il va bien. Ses parents l’ont fait tabasser. Ils l’ont humilié. Puis ils lui ont pardonné. Cet égarement de jeunesse sera à mettre au compte d’un passé désormais révolu. Il va bientôt se marier. Les parents de la fiancée sont d’accord. Elle, on ne lui demande pas davantage son avis.» p. 91

« Je viens de prendre un immeuble de cent étages sur la tête. Mon enfant a vieilli de dix ans en cinq minutes. J’ai quitté une petite fille ce matin, je retrouve une adolescente. Une adolescente affranchie sur mon métier, celui de la mère de sa mère. Qui découvre les hommes. Qui fume. Qui sèche les cours et va risquer sa vie dans des manifs contre le pouvoir. Tout ce que j’ai construit vole en éclats. Je paie au prix fort mon silence.
– On fait rien de mal, maman. Et de toi, j’en ai parlé à personne. Je te jure. Je sais ce que les autres penseraient…
J’ai les yeux humides, la gorge sèche. Selma prend ma main et se serre contre moi. Je voudrais lui arracher la langue. J’ai juste la force de lui dire «Je t’aime». Mais j’ai aussi besoin de savoir.» p. 130

À propos de l’auteur
Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Après Ainsi parlait ma mère, il signe avec Dans les yeux du ciel un roman d’une rare humanité. (Source : Éditions du Seuil)

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Tête de paille

GLATT_tete_de_paille  RL2020

En deux mots:
Quand son père lui annonce la mort de son frère Daniel, Gérard Glatt est secoué. De tous les sentiments qui le traversent c’est d’abord la colère qu’il exprime, puis la tristesse et la culpabilité. Il décide alors de prendre la plume pour retracer ses 39 années d’une vie difficile et pour lui rendre hommage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Sais-tu si tu avais vécu… »

Dans ce récit bouleversant Gérard Glatt raconte son frère Daniel, mort à 39 ans dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Un frère qu’il n’avait pas revu depuis près de seize ans.

Dans son roman L’Enfant des Soldanelles, paru l’an passé, Gérard Glatt raconte comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, par pour un préventorium dans les Alpes et quitte ainsi ses deux frères, Étienne et Benoît. Derrière ces personnages de roman se cachent en fait Gérard et ses frères Daniel et Jean-Loup, dont il dressait brièvement le portrait. Comme il l’explique dans l’avant-propos de Tête de paille (à retrouver ci-dessous), la parution de ce roman l’a poussé à ressortir de ses tiroirs un manuscrit commencé il y a trente ans et qui, par ces concours de circonstances qui font l’ironie de l’histoire, n’avait pas trouvé d’éditeur jusqu’à l’an passé.
Grâce à Clarisse Enaudeau, directrice littéraire de la collection Terres de France aux Presses de la cité et Christophe Matho, directeur littéraire chez Ramsay jusqu’en août dernier, c’est désormais chose faite.
La douloureuse confession de «l’écrivain de la famille» commence en 1984, au moment où son père lui apprend le décès de son frère à l’hôpital d’Évry. La «mauvaise grippe» qui l’a emporté va en fait s’avérer être un cancer. Encore un mensonge dans une existence qui en compte tant, soit par omission, soit pour cacher une trop dure réalité. Que les premières années ne laissaient pas entrevoir. Certes Daniel était né «différent» et avait des problèmes de développement. Mais, comme en témoignent notamment les photos de vacances, les trois frères étaient complices. Et si les tentatives d’apprentissage se solderont par autant d’échecs, il aura passé une enfance avec sa famille, secondées par trois bonnes. «Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi.» Un déchirement suivi par quelques autres. Quand Gérard part dans son préventorium, quand les parents, à la recherche d’un havre de paix, déménagent d’un endroit à l’autre ou encore quand les membres de la famille se détournent de cet adolescent de plus en plus incontrôlable.
Les conflits prennent de l’ampleur, mais aucune structure n’est là pour soulager la famille. Alors chacun essaie d’oublier, de vivre sa vie. On essaie d’oublier Daniel.
Si le témoignage de Gérard Glatt est si fort, c’est parce qu’il ne fait pas l’impasse sur les difficultés, les colères, les éreintements de l’entourage du jeune handicapé. Avec cette phrase qui tombe comme un couperet: «Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents.»
Rien ne semble pouvoir enrayer la méchanceté et l’inexorable chute. Sauf Cécile, appelée en renfort et qui s’entendra fort bien avec Daniel, faisant preuve de naturel et de loyauté. «Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil.» Un dernier rayon de soleil avant des crises de plus en plus nombreuses. La violence et la peur qui s’installe.
En 1968, quand Gérard – qui effectue son service militaire – rentre chez lui à l’occasion d’une permission, il ne retrouve pas son frère et apprend que sur l’intervention de son oncle, il a été interné. Daniel passera treize ans au Centre Barthélémy-Durand à Étampes avant d’être transféré dans différents hôpitaux jusqu’à son décès. Seize années sans le voir, six années supplémentaires avant de prendre la plume. Et, on l’a dit, près de trente ans avant que paraisse ce témoignage poignant, entre colère et culpabilité, entre incompréhension et interrogations. «Sais-tu si tu avais vécu / Ce que nous aurions fait ensemble… »

Tête de paille
Gérard Glatt
Éditions Ramsay
Récit
196 p., 19 €
EAN 9782812201813
Paru le 13/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, à Évry, à Puteaux, à Montgeron, à Étampes, Saint-Mandé, à Chamonix, à Saint-Guillaume, à La Norville, à Toucy et Chauchoine, un hameau rattaché à Egleny en Bourgogne, non loin d’Auxerre, ou encore à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott, à Buis-les-Baronnies ou aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’île d’Oléron, à Vaison-la-Romaine, à Courthézon, à Jullouville, en Normandie ou à Klingenthal et Heiligenstein, en Alsace.

Quand?
L’action se déroule de 1945 à 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur
En mars 1984, un après-midi, le père du narrateur lui annonce la mort de son frère, Daniel, qu’il n’avait pas revu depuis le mois de mai 1968. À cette époque, seize ans plus tôt, il effectuait son service militaire. C’est à l’occasion d’une permission qu’il avait appris qu’à la suite d’une colère incontrôlable, en présence des gendarmes et des pompiers appelés à la rescousse, rien moins que la force de trois ambulanciers avait été nécessaire pour maîtriser le jeune homme et le conduire dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Daniel va y être interné pendant presque treize années, un tunnel sans fin, avant d’être admis, à Évry Petit-Bourg, dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Trois années plus tard, un cancer des poumons devait l’emporter. Il aurait eu 39 ans…
Le narrateur, qui n’est autre que l’auteur de ce roman autobiographique raconte à sa manière, et sans pathétisme, l’histoire d’une vie brève, peuplée d’orages et de superbes éclaircies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
De par la construction de ce livre, sans doute me suis-je écarté de la biographie, voire du récit. C’est pourtant l’histoire d’une vie qui y est racontée, celle de Daniel, mon plus jeune frère – nous étions trois, j’étais le cadet –, de sa vie telle que je l’ai partagée et qu’ensemble nous l’avons affrontée, comme à la guerre lorsqu’on dit être au front… Mais ce livre, qui paraît cette année, a lui aussi son histoire.
La voici rapidement contée. Daniel est mort en 1984. Quelques semaines plus tard, je savais déjà que j’écrirais Tête de Paille. Le titre était en moi, et aucun autre ne conviendrait mieux. Les années ont passé. En 1990, je m’y suis mis enfin. À cette époque, deux écrivains veillaient sur mon destin: Roger Vrigny, qui avait édité mon premier roman, alors directeur littéraire chez Calmann-Lévy, que j’avais eu comme professeur lorsque j’étais à Rocroy-Saint-Léon, une institution que dirigeaient les pères de l’Oratoire; et Pierre Silvain, notamment édité au Mercure de France et chez Verdier, une plume admirable au service d’un esprit d’une extrême finesse. Tous deux avaient apprécié Tête de Paille. Ils étaient les seuls lecteurs de mes manuscrits. Pour une raison qui n’appartenait qu’à lui, mais que j’ai comprise par la suite, Alain Oulman, qui gérait Calmann-Lévy, ne souhaitait plus éditer mes textes, bien que ce fût jugé par Roger Vrigny «comme une injustice…» Aussi, au cours de l’année 1997, comme il devait quitter les bureaux de Calmann-Lévy pour rejoindre ceux de la rue Sébastien-Bottin, aujourd’hui baptisée rue Gaston Gallimard, avait-il décidé de placer dans ses bagages deux d’entre eux, dont Tête de Paille. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la maladie. Il devait décéder le 16 août de cette même année. Une nouvelle qui m’assomma et me vit fondre en larmes si attaché que j’étais à lui, et si confiant. Sans pour autant que je l’abandonne, Tête de Paille a donc rejoint mes tiroirs… Des années plus tard, j’ai écrit L’Enfant des Soldanelles que les Presses de la Cité ont publié au mois de janvier 2019. Dans ce roman, où je parle de mon enfance, j’évoque Daniel en quelques mots, quelques phrases… Alors lui, tout naturellement, s’est rappelé à moi comme on toque à la porte de son frère, pour que je lui ouvre et lui dise d’entrer. Ce que j’ai fait… Tête de Paille est réapparu. Je l’ai donné à lire à mon éditrice, Clarisse Enaudeau. Après lecture, elle me dit avoir été bouleversée. Pour autant, dans la mesure où il ne pouvait convenir aux collections des Presses de la Cité, il ne lui était pas possible de l’éditer. Elle avait néanmoins le sentiment que ce texte répondait à la ligne éditoriale des éditions Ramsay dont Christophe Matho était le nouveau directeur.
C’est ainsi qu’après trente-six années de silence, grâce à Christophe Matho et Clarisse Enaudeau, que je remercie avec émotion, Daniel peut enfin renaître à la lumière du jour.
Rueil-Malmaison, le 17 décembre 2019

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Livre I
Le grand départ
Le 2 mars 1984, tôt dans l’après-midi – J’étais à mon bureau. Le téléphone a sonné. J’ai décroché. Mon père a dit: «Daniel est mort. » Et moi, j’ai fait : « Ah ! …» Puis il a dit encore: «D’une mauvaise grippe.» Et il m’a expliqué d’une voix neutre qu’on l’avait mis à l’hôpital d’Évry, dans l’Essonne, parce que, au début, comme d’habitude, il avait refusé de se soigner. Il a ajouté que c’était le directeur de l’établissement où il avait vécu ses trois dernières années, qui venait de le prévenir. Et que Daniel n’était hospitalisé que depuis une dizaine de jours, pas davantage. Bref, mon père a conclu que, peut-être, c’était mieux ainsi. Mieux pour Daniel et mieux pour nous tous. Restait à décider du lieu où il serait enterré. Mon père avait pensé à La Norville : la famille y avait déjà un caveau. Au Père-Lachaise, c’était exclu. Mais il y avait aussi Montparnasse. « À La Norville, naturellement, ce serait plus commode » fit encore mon père. Mais alors que je n’avais presque rien dit jusqu’à ce moment, ma réaction a été vive: «À côté de mon oncle? Ce n’est pas possible! Je n’étais pas là quand on l’a emmené. Pourtant, on m’en a dit assez pour que je n’oublie pas que, sans lui, ni les pompiers ni les gendarmes ne seraient intervenus.» Il y a eu un silence. J’ai senti ma gorge se serrer, mes yeux se mouiller. Au bout du fil, j’entendais la respiration de mon père. À la fin, il m’a demandé: «Alors, où veux-tu?» J’ai répondu aussitôt: «À Montparnasse. À Montparnasse, parce que là on lui fichera la paix. Il mérite bien ça.» Et j’ai dit encore: «Tu comprends, on ne peut pas le mettre avec ceux qui ne l’ont jamais aimé.» Et mon père m’a dit que oui, très lentement. Oui, j’avais peut-être raison. À Montparnasse, Daniel serait bien. Il allait faire le nécessaire. C’était normal.
Je crois que mon père a continué encore quelque temps sur ce même ton lent. Il a continué, mais je ne l’écoutais plus, ne l’entendais pas davantage. Parce que j’étais déjà loin, très loin de lui. Trop loin, sans doute. Puis il m’a dit: «À ce soir, à ce soir…» Et il a raccroché.
J’ai raccroché à mon tour, sans savoir pourquoi mon père m’avait dit à ce soir. J’ai mis la tête dans mes mains et je n’ai plus bougé ; j’avais l’esprit vide ; des larmes glissaient sur mes joues ; je reniflais. J’ai dû me moucher. Et puis soudain, je me souviens, j’ai pensé à mille choses. À toutes ces années, à ces années qui s’étaient écoulées depuis que nous ne nous étions plus revus, Daniel et moi. Ça remontait à mai 1968. Ce qui faisait maintenant presque seize ans.
Et j’ai eu l’impression de le retrouver là, en face de moi, comme autrefois quand nous jouions dans notre chambre, nous faufilant à grand bruit de moteur entre les pieds de deux ou trois chaises que nous recouvrions alors d’une large couverture afin de n’être aperçus de personne. De le retrouver tout enfant, et tout blond, de cette blondeur qu’a la paille en juillet quand elle n’a pas encore été fauchée, mais c’était comme dans un film. Parce qu’une image en chassait très vite une autre, puis une autre encore, et ce jusqu’à n’en plus finir. Ainsi, des côtes normandes où nous avions séjourné un été, je passais à la Bourgogne ; de la pêche à la crevette où nous poussions le havenet, à la pêche au gardon et à la brème. Ainsi de la Provence, une nuit de juillet où nous grelottions tous les deux en revenant d’un spectacle, c’était à Vaison-la-Romaine, je me transportais à La Norville pour une veillée de Noël, et je le revoyais qui nous ignorait tous, dévorant à belles dents, sans rien laisser de la peau, le pilon d’une dinde. Alors, il était loin de moi, à l’autre extrémité de la table, à côté de Jean-Loup, notre frère aîné, et, le cœur serré, je l’observais. Sans qu’il s’en doutât, je l’épiais ; je devais avoir les yeux rouges, parce que, de le savoir vivre ainsi, retiré en lui-même, me faisait mal. Boursouflé, difforme dans un épais pull vert – il pesait déjà plus de cent kilos, ce devait être en 64 ou 65 –, mais le teint étrangement frais et rose, il mangeait, il s’empiffrait – quel autre terme mieux approprié pourrais-je utiliser ? –, il avait l’air renfrogné d’une bête. Comme lui à notre égard, nous tous autour de lui feignions l’indifférence. C’est que nous évitions de croiser nos regards avec le sien de peur que ne se réveille tout soudain sa colère. Cette colère sournoise, toujours latente, que nous craignions, et provoquions peut-être à force de la craindre. Et qui, moi, me rongeait. Me rongeait de l’intérieur, sans doute un peu plus que les autres. N’était-ce qu’à cause de mon âge, si proche de celui de Daniel, de notre éducation commune. Cette colère qui nous conduirait au pire si elle devait éclater. Aux cris de mon père, mais pas que. Aux hurlements de mon oncle qui ne saurait faire autrement que de s’en mêler. Aux implorations de ma mère qui les supplierait de se calmer. Et, bien sûr, à cette démonstration de vigueur, embarrassée d’invectives, sans laquelle Daniel n’aurait pas eu le sentiment d’exister.
Daniel, si peu pareil à moi.
Daniel, si peu mon frère.
Daniel que j’ai haï autant que j’ai pu l’aimer.
J’ai appelé Madeleine. Je lui ai annoncé la nouvelle. Elle aussi, elle a fait : «Ah…», comme moi tout à l’heure. Puis elle a attendu. Attendu que je poursuive. Parce que Daniel, elle ne l’avait jamais vu, sinon sur quelques photos que je lui avais montrées. Et n’en avait jamais entendu parler que par bribes, quand il m’arrivait d’évoquer une douleur d’enfance, mais ce n’était pas souvent. Alors, comme elle ne disait toujours rien, je lui ai répété ce que mon père m’avait exposé: la vilaine grippe, l’hospitalisation, la vitesse avec laquelle la maladie avait évolué, le directeur de l’établissement. «Un jeune con», m’avait-il dit à son propos. Ce qui a fait sursauter Madeleine. Madeleine qui m’a demandé pourquoi mon père avait eu cette réflexion. Malgré moi, et le téléphone qui nous séparait, j’ai haussé les épaules. Comme si elle ne se doutait pas! Comme si elle ne savait pas que les jeunes, pour lui, c’étaient des prétentieux! Sans compter que l’autre, un type d’une trentaine d’années, n’avait pas dû prendre de gants, lui non plus, pour dire ce qu’il avait à dire. J’en étais persuadé. Comme j’étais persuadé qu’il n’avait peut-être pas eu tort. Et que si mon père l’avait traité comme il m’avait dit, ce devait être précisément pour ça. Parce qu’il estimait ne pas avoir de leçon à recevoir. Sur quoi, Madeleine, ennuyée, contrariée par ce que j’avançais, m’a interrompu: Mon père n’avait-il rien dit d’autre? Alors, je lui ai répondu: «Si, si, il m’a aussi entretenu des cimetières…» Madeleine s’est étonnée. «Des cimetières?» elle a fait. Alors, je lui ai dit sèchement qu’il fallait bien enterrer Daniel. «Et tu sais, ai-je ajouté, que des caveaux, nous en avons trois: celui de La Norville, un autre au Père-Lachaise où mes parents ont leur place, le troisième à Montparnasse. Alors, comme il y avait à choisir, j’ai pensé que Montparnasse ce serait mieux, parce que, avec mon oncle, au même endroit, tu imagines un peu…» Et, malavisé, je me suis lancé dans une diatribe sans intérêt. Et bavarde. Et déplacée. Ce qu’au reste Madeleine n’a pas tardé à me faire sentir avec sévérité, constatant: «Tu ne peux jamais t’exprimer sans te mettre hors de toi. Ton oncle, qu’est-ce que tu avais besoin de t’en prendre à lui? Avais-tu besoin d’être aussi désagréable?» Il y a eu un court silence. Madeleine était dans le vrai. Pourtant, je n’ai pas voulu m’en tenir là. Je lui ai dit que c’était de sa faute, à mon père. Qu’il m’avait agacé avec ses incertitudes. Qu’il m’agaçait toujours d’ailleurs, avec sa façon d’étourdir le monde. De s’étourdir lui-même. Et que finalement… Eh bien, oui, c’était tombé sur mon oncle! Il n’y avait pas de quoi en faire un drame. Après ça, je me souviens, à cause d’un nouveau silence, j’ai demandé à Madeleine pourquoi elle ne me répondait pas. Si ce n’était pas exact ce que je disais, que mon père était parfois horripilant? Mais elle, au lieu d’être d’accord avec moi, ce que j’espérais pourtant, elle désespéra de ma sottise et, désolée, poussa un profond soupir. Puis elle dit qu’il ne pouvait être question pour elle d’émettre une opinion quelconque. Au moins, je devais en être conscient. Et elle ajouta encore que le mieux, c’était que je n’en dise pas davantage. J’étais troublé; ce n’était pas surprenant; on verrait plus clair le lendemain. Puis il y eut un nouveau silence. Cette fois, deux ou trois longues minutes. Et, soudain, sans rapport immédiat avec ce qui précédait, elle m’annonça que pour le dîner elle avait tout acheté. Que je n’avais donc pas à me tracasser. Comme si c’était là mon habitude. Et elle a terminé en me demandant de ne pas rentrer trop tard.
Alors, vers 18 heures, j’ai fait comme elle m’avait demandé: j’ai abandonné mes papiers, rangé mes dossiers et fermé mes tiroirs. Puis je suis parti prendre mon train à la gare Saint-Lazare. Direction Puteaux.

2
À la maison, Marie recopiait une dictée. Debout derrière elle, Madeleine veillait aux fautes d’orthographe.
Après un baiser ici, un autre là, quelques banalités, je me suis débarrassé de mes affaires. Puis je suis allé dans le salon où j’ai ouvert le courrier que Madeleine avait posé sur la table basse devant le canapé. Et ensuite dans la cuisine où j’ai préparé le repas: le potage, la sauce de la salade, quelques autres bricoles que j’ai sorties du réfrigérateur.
Tandis que j’installais la table, j’ai entendu Marie qui disait à voix haute sa récitation: elle venait à peine d’avoir neuf ans; déjà elle se donnait du mal; et moi, à travers le chuintement du gaz, je l’écoutais. Je l’écoutais sans vraiment saisir. Ce qui m’attendrissait car je me rappelais les difficultés que j’avais eues à son âge lorsque je devais réviser mes leçons. Difficultés liées à la présence de Daniel. Daniel, toujours lui, qui jouait dans mon dos. À chaque fois j’appréhendais qu’il ne me dérange. Daniel qui allait en classe, à l’Institut Montaigne – à ce moment, nous habitions à Saint-Mandé, avenue Benoît Lévy, à une centaine de mètres du bois de Vincennes –, mais qui ne ramenait ni devoirs, ni notes, ni carnet à signer. Daniel, gamin rusé et fieffé emmerdeur, qui ne s’exprimait pas comme nous autres. Mais quelle importance? Je veux dire: pour moi, à cette époque, quelle importance? Je ne m’interrogeais pas encore à ce sujet. Il baragouinait plus qu’il ne parlait vraiment, et alors? Mais Daniel, Daniel que l’envie prenait brusquement de m’appeler, exigeant alors que je le rejoigne. Et qui, surtout, hurlait et pleurait, tapait des pieds et des mains, si je ne lui cédais pas assez vite. La chose qu’à l’époque je redoutais le plus, impuissant que j’étais d’obtenir de lui qu’il se taise, car elle avait pour effet immédiat d’affoler Geneviève. Geneviève, c’était la jeune fille que mes parents avaient engagée et qui s’occupait de nous. Une jeune fille un peu sourde, qui, surgissant du couloir et me voyant plongé dans mes cahiers, me traitait d’hypocrite imbécile et prenait Daniel dans ses bras pour le consoler. Geneviève, native de Villedieu-les-Poêles, aux yeux immensément bleus, et future épouse de marin: las, pour moi, la première personne à qui le jugement fît cruellement défaut et dont le souvenir m’a pesé très longtemps comme un éternel chagrin. Mais un souvenir qui, à cet instant où j’écoutais Marie, tout en mettant le couvert, me remuait étrangement, comme un peu de bonheur dans la nuit triste où nous étions.

21 heures.
Marie était couchée et la lumière éteinte dans sa chambre.
Madeleine s’est assise en face de moi, nous étions dans la cuisine. Je buvais mon café. Et comme j’observais un fil de poussière qui oscillait au-dessus de l’évier, j’ai levé le bras machinalement et j’ai dit:
«Tu as vu, là?»
Puis j’ai baissé le bras. Et vidé ma tasse.
Ensuite, j’ai repensé à Marie, à cause du sommeil qui la tirait loin, si loin de nous, et j’ai demandé :
«On ne le lui apprend pas?»
Alors Madeleine a hésité, elle a demandé à son tour :
«À qui? À Marie?»
J’ai hoché la tête.
«À qui d’autre voudrais-tu?»
Elle s’est tournée vers moi, déconcertée.
«Je ne sais pas…»
Et elle m’a dit encore, le timbre légèrement voilé, que non, à son avis ce n’était pas utile. Du moins, pas encore. Pas si brutalement. Que Marie saurait suffisamment tôt. D’ailleurs, avait-elle jamais cherché à comprendre? Avait-elle déjà prêté attention à ce que représentait la mort? à la disparition de quelqu’un? Il y a eu un silence.
J’ai répondu:
«Je crois bien que non…»
Alors, Madeleine a cru devoir rectifier, elle a dit que, elle, elle en était certaine. Parce qu’une pareille histoire, forcément, c’était trop dur, ce n’était pas concevable par un enfant. Et puis encore, avec lassitude:
«Enfin, tu t’arranges comme tu veux…»
En d’autres termes, elle me demandait de laisser Marie, de la laisser tranquille avec tout ça. Et c’est ce que j’ai fait, parce que j’ai compris que c’était là la sagesse.
Alors, je l’ai laissée dormir.
Je l’ai laissée dans l’ignorance de cet oncle, pendant des jours, des mois, peut-être des années. Au juste, je ne saurais plus dire à présent.
Mais quelle importance pour Daniel?
Et quelle importance pour elle, après tout?
Oui, quelle importance que tout ça pour Marie? et pour Daniel? maintenant dissimulé à la vue du monde sous un drap blanc, son linceul. Daniel que ni Madeleine ni Marie ne croiseraient jamais ni dans la rue, ni sur une plage jouant à la balle, ni sur un sentier de montagne, sous le soleil de midi. En aucun de ces lieux connus de lui et de moi, où nous avions séjourné, où nous nous étions amusés et avions ri parfois comme des fous. Je pensais à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott également, à Montgeron où je suis né, à Buis-les-Baronnies ou à Vaison-la-Romaine, et à Chauchoine, en Bourgogne, non loin d’Auxerre, son havre de paix, son refuge, sa source de bonheur et la mienne durant tant d’années, en tous ces lieux et bien d’autres encore, comme Jullouville, en Normandie, Klingenthal ou Heiligenstein, en Alsace, où je savais que Daniel m’attendrait si je devais m’y rendre un jour encore, pour me demander en me prenant par le cou avec une voix à peine audible, et sans acrimonie aucune: «Pourquoi, pourquoi, toi que j’aimais tant, dis-moi pourquoi est-ce que tu n’as jamais tenté de me revoir?»
Je me suis rappelé ce que m’avait dit mon père. J’ai fait son numéro de téléphone. Et j’ai attendu. Mais seulement une seconde. Car il devait être tout à côté, la main déjà posée sur le combiné. Il a dit : «Allo?» C’était dans un soupir. Et encore : «Allo? C’est toi?» Mais cette fois avec insistance. J’ai répondu que oui, c’était bien moi, que je m’étais soudain rappelé ce qu’il m’avait dit. Et je lui ai demandé si, lui aussi, il se souvenait. S’il se souvenait qu’il m’avait dit «à ce soir». Il m’a répondu: «Parfaitement», ajoutant que, vu l’heure tardive, il commençait à s’inquiéter. Puis il m’a dit: «Ne quitte pas, attends. Suzanne est dans le salon.» Il a crié son nom. Très fort. M’a dit encore, tandis qu’elle arrivait: «Tu sais, elle en a gros sur la patate…» Et après un silence, j’ai eu ma mère. Suzanne, c’était elle, avec ses cheveux gris et bouclés, son regard si pâle, si tendre. Son visage près du mien, sa bouche collée à mon oreille, comme si elle était là pour de bon, assise devant moi, avec son chagrin qu’elle pressait contre son cœur, presque jalousement, ne voulant rien en dire, et ne lâchant que ces quelques mots, à deux ou trois reprises, articulés avec difficulté: «Mon pauvre garçon…» Rien d’autre, absolument.
Mon père a repris le combiné.
Il a toussé un peu, comme souvent avant de prendre une décision, puis il m’a confirmé que oui, à son sens, le cimetière du Montparnasse c’était encore ce qu’il y avait de préférable. Il m’a également précisé qu’il commanderait peu de faire-parts, car il prévoyait que les obsèques auraient lieu dans l’intimité. Enfin, après s’être à nouveau raclé la gorge, il m’a parlé de Jean-Loup et m’a dit qu’il était indécis sur la conduite à tenir envers lui. Devait-il le prévenir? N’était-il pas mieux de ne rien lui dire pour le moment?
«D’autant, continua-t-il, que si je le préviens, il se croira obligé de faire le déplacement, et devra fermer le café. Dénicher quelqu’un pour garder Gérald et Stéphanie…»
Gérald et Stéphanie, c’étaient mes neveux.
Et le café, le troquet que Jean-Loup avait acheté un mois auparavant, à Toucy, une jolie bourgade située à une douzaine de kilomètres de Chauchoine.
Mon père m’a demandé ce que j’en pensais, calmement, comme s’il était normal qu’il me pose une telle question.
Stupidement, je crois, je l’ai éludée.
Cette question, je l’avais pourtant soulevée moi-même, une vingtaine de minutes plus tôt, quand je m’étais enquis auprès de Madeleine de ce que nous devions dire à Marie.
J’ai répondu, ombrageux:
«Est-ce que je sais?»
Comme ça, sans réfléchir une seconde.
Comme si je ne savais pas ce que j’aurais fait si j’avais été Jean-Loup! Comme si j’ignorais ce qu’aurait été ma réaction en pareil cas, violente, oui, quelles qu’en pussent être les raisons. Fussent-elles louables.
«Est-ce que je sais?» ai-je encore répété.
Je me doutais de ce que ressentirait mon frère aîné si jamais on lui manquait de la sorte.
Pourtant, parce qu’il fallait en finir et que la nuit bien avancée m’attirait irrésistiblement vers son cortège de peine et de regrets, je n’ai rien ajouté, il me semble, rien qui pût suggérer quoi que ce fût à mon père, si ce n’est peut-être, mais je n’en suis pas certain, d’appeler Jean-Loup sans tarder.
De la sorte, s’il le mit au courant le soir même ou le lendemain matin, ce que je n’ai jamais su, ce fut de sa propre initiative. Comme cela devait être.
Là-dessus, nous nous sommes dit : « Bonne nuit. »
Après quoi, j’ai rejoint Madeleine dans notre chambre.
Je me suis déshabillé et me suis mis au lit.
Nous avons éteint la lumière.
Mais, en fait de peine et de regrets, c’est ma mère – ma mère et ses cheveux gris, et son regard si pâle, si tendre –, que la nuit a invitée. Ma mère qui me tint compagnie pendant que je me reposais les yeux grands ouverts dans le noir, et qui, veillant sur moi jusqu’aux premières lueurs de l’aube, a essuyé mon front qui dégoulinait de sueur, chassé les fourmis qui s’en prenaient à mes chevilles, éloigné les idées délétères qui, pareilles à des serpents, s’enroulaient autour de mon cou, de mes bras, écarté de ma vue les souvenirs bons et mauvais qui sourdaient et que, d’ici quelque temps, quelques mois, il me faudrait classer définitivement. »

Extraits
« Une enfance comblée? Certainement pas. Mais une enfance qui n’a manqué de rien. Ni de personnes pour nous élever. Trois bonnes se sont succédé. Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi. Elle aurait désiré que Daniel et moi soyons de la noce. » p. 79

« Maintenant encore, je me souviens de son visage, extraordinaire de douceur, étincelant, et de sa chevelure qui lui tombait jusque sur les épaules, de son menton carré, légèrement fendu au milieu, et des pommettes effrontées qui saillaient juste au-dessous de ses yeux. Des yeux marrons, mais sans profondeur. Ce qui, selon moi, n’était pas un défaut. Bien au contraire. Car ainsi, je devinais – je devrais dire: nous devinions –, ses pensées sans avoir jamais à nous interroger. Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil. » p. 167

« Mais c’est vrai que la méchanceté est profondément ancrée en l’être humain. Sans elle, il aurait disparu depuis longtemps. Pourtant, il n’y a pas de gloire à en tirer… De Daniel, parce qu’il n’est pas normal, on n’en veut pas dans les parages. Et Daniel, quoi de plus naturel, ressentait cela comme une injustice. Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents. Je les ai vus, et j’en ai autant souffert que Daniel, même si ça n’a pas été de la même façon, que ce soit à La Norville, à Vaison-la-Romaine, en Alsace ou partout ailleurs où nous avons séjourné avec lui, sauf à Chauchoine, c’est exact – moqueries des gamins, dis-je, que les parents, dans notre dos, ne manquaient pas d’encourager… » p. 187

À propos de l’auteur
GLATT_gerard_©DRGérard Glatt © Photo DR

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération.
Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois: il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse) parmi lesquels Retour à Belle Etoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer et L’enfant des Soldanelles, Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Presses de la Cité)

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Frères Soleil

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En deux mots:
Martine revient tous les étés en Corse avec son fils Rémi. Des vacances qui sont aussi l’occasion pour son frère et pour ses neveux de lui rappeler qu’elle a fait le choix de quitter l’île, qu’elle a une dette envers eux. L’insouciance va bientôt laisser la place au drame.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

O Corse île d’amour

Dans un second roman qui sonne comme une déclaration de fidélité à son île, Cécilia Castelli s’éloigne des clichés pour nous offrir avec Frères Soleil un récit aussi sombre que lumineux, à l’image de la «vraie» Corse.

Beau roman sur les liens familiaux et les secrets de famille, Frères Soleil est d’abord un roman sur la Corse. On y retrouve tout à la fois la passion exacerbée du Colomba de Prosper Mérimée et la soif de vengeance de la nouvelle Vendetta de Maupassant. Comme si les sentiments devaient ici être à l’unisson du soleil, brûlants. Comme si les traditions devaient être ici immuables, inscrites à jamais dans les âmes des insulaires. Déroger à ces règles non-écrites revenant à faire acte de parjure.
C’est ce que l’on va reprocher à ceux qui décident de partir pour le continent. C’est la choix fait par Martine, partie à 19 ans avec l’aval de sa mère, mais contre celui de son père, provoquant ainsi une première faille dans la famille. Son mari n’étant pas corse, il sera lui aussi accueilli froidement et son fils Rémi, avec lequel elle revient tous les étés pour les vacances, devra lui aussi sentir que ses cousins Christophe et Baptiste ne le considèrent pas comme un des leurs, quand bien même il accepterait de se soumettre aux rites de passage imposés par ces cousins qu’il admire tant.
Pierre-Antoine, le frère de Martine, resté sur l’île avec sa femme Gabrielle, est lui aussi le «vrai» représentant e la famille, celui qui s’arroge le droit d’édicter et de faire respecter cette loi immuable, transmise de génération en génération, qui exclut tous ceux qui ne font pas partie du clan.
Pourtant tous les ans, c’est un même bonheur de retrouver l’île: «Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.» La lumière, les odeurs, le soleil, les jeux et les rires, la Méditerranée, ici bien différente de celle qui borde la Côte d’Azur. «Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.»
Sauf qu’au fil du temps, les jeux des enfants vont devenir de moins en moins innocents, les secrets de famille de plus en plus lourds. Depuis ce grand-père assassiné, dont on se refuse à parler jusqu’au cadavre flottant au bord d’une crique et qu’on décide d’oublier, ce sont toutes les règles non-écrites – on soutient le coupable pour qu’il puisse échapper à la loi – qui conservent leur primauté sur le droit commun.
Cécilia Castelli montre ainsi, sans juger, combien l’emprise des traditions reste forte, combien les familles restent soumises à l’omerta, à ce code d’honneur et combien les étrangers auront de peine à être simplement accueillis sur l’île. Car l’autre est par essence différent, dangereux.
Restent les paysages et les parfums, ce chant d’amour à une terre que l’on ne peut quitter vraiment et qui vous ensorcèle par ses mystères et ses diableries, par ses secrets et sa beauté que le style rend admirablement.

Frères Soleil
Cécilia Castelli
Éditions Le Passage
Premier roman
280 p., 18 €
EAN 9782847424454
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté d’Ajaccio en Corse, mais également à Marseille, Toulon et Nice.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière sur plusieurs générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.
Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.
Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Doubles marges, magazine de littératures et d’arts
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Musanostra 
Blog Christlbouquine
Blog Le Capharnaüm éclairé 
Blog Livr’Escapades 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
La vallée du Taravo
Se souvenir des fougères. Des routes étroites et courbées. Du mal des transports les premières fois où l’on sillonne les terres arides du pays. Se souvenir de la main posée contre la vitre, de l’autoradio allumé. D’une chanson démodée. Vieillie. D’un air que l’on n’entend plus. Se souvenir des mèches de cheveux, des regards heureux. Presque une insouciance. Là-bas. Et puis, se souvenir d’elle. La Méditerranée. La mer cruelle où il se jette. Où il finit. Où tout commence. Pour remonter aux origines. Vers les montagnes. Juste en traversant la vallée. La magnifique plaine où il a fait son nid, où il ne se repose jamais.
Se souvenir de la peur puis de l’amour. Des rires solides et des nombreux silences. De la terre qui ne dit pas son nom, qui le crie, l’expulse. Telle une délivrance… De l’imprévisible fleuve, dévastateur à ses heures éphémères, l’hiver, lors des grandes crues infernales. Redouter sa sécheresse, son avarice, l’été. Avant de le remercier pour ce qu’il concède. Pour les accords passés avec les hommes. Les ponts, les canaux et les fabuleuses fontaines. Pour son eau qu’il offre sans jamais trahir. Sans jamais revenir en arrière. L’eau qui sauve le peuple. Comme un cadeau du ciel, un plaisir divin.
L’eau des oliviers. Des baignades de l’enfance.
Ne jamais oublier le soleil. Les difficultés à lui échapper. Ses brûlures, ses caresses.
Se souvenir, pour toujours, de la vallée du Taravo.
De ses ombres, de sa fraîcheur la nuit. Des tombes le long du chemin. Des âmes mortes jamais parties. De l’hostile terrain où rien ne pousse.
De l’appel sourd du maquis. Blessé, mélancolique et fier.

1
toute la beauté, rude et splendide,
de la roche, du soleil et de la mer.
(jouer dans le golfe du valinco.)

Rémi observe la bête dégoulinante suspendue aux branches du genévrier. Depuis longtemps, l’animal a perdu la bataille. Hors de son élément, il ne peut plus lutter. Ses tentacules mous et visqueux ne lui servent plus. Où s’accrocher ? Le retour à la mer est désormais impossible. La survie, inaccessible. Les hommes ont gagné.
Ils l’ont frappé, lui ont fait heurter les rochers pour attendrir sa chair trop ferme. Mais le jeu a débordé. Baptiste en a eu vite marre. Il a envoyé le poulpe dans les airs, suivant des yeux sa trajectoire sans savoir où cela allait le mener. Alors soudain, puissants, les rires ont éclaté. Les enfants joyeux ont applaudi. Ils ont ressenti l’impertinence glorieuse de leur geste. De la plaisanterie de Baptiste, toujours capable de tout bouleverser sans jamais craindre les conséquences.
Maintenant il faut désigner qui grimpe jusqu’à la branche. Le risque n’est pas très grand. Il suffit d’escalader le rocher, de s’accrocher au tronc, de bien se tenir puis de tendre la main. De toute façon, le danger n’existe pas. Ridicule frayeur. La bande des trois n’a jamais eu peur de rien. Ils sont redoutables.
Ils pourraient cependant le laisser là. Attendre que le soleil agisse. Cuise de lui-même la bestiole qui deviendrait sèche comme du bois. Mais ce serait tout gâcher. La chasse sous-marine n’est pas qu’un simple loisir. Elle sert aussi à se nourrir. Bientôt, au moment où l’on préparera le feu sur la plage, ils présenteront le trophée et chacun sera heureux de déguster du poulpe grillé ainsi que tout le reste de la pêche du jour.
Ils sont nés comme ça. Pieds nus sur les rochers, les cheveux au vent, la peau brunie par la chaleur. Et à l’âge où on ne devrait pas les quitter des yeux, ils vivent leur liberté avec une insolence qu’ils n’imaginent même pas.
Ils ont sept, neuf et onze ans. Quelques mois en plus et des poussières. Ils ont déjà tout appris de leur territoire.
Ils connaissent la faune et la flore, la vie marine, le nom des poissons sur le bout des doigts car avant d’arpenter les routes du pays, ils ont exploré les profondeurs, un masque et un fusil harpon à la main, à une belle époque où l’on ne se souciait guère des précautions, où les parents ne se doutaient de rien. Par laxisme, nonchalance ou confiance inébranlable en l’existence. L’époque formidable où tout allait bien. L’été fourni en durée illimitée. Le bonheur à portée de main.
Puisqu’il est le plus petit, Rémi est chargé de récupérer l’animal. « Va chercher, brave toutou », lui disent-ils… Ils ne sont pas toujours très tendres. Ils poursuivent le baptême de l’étranger, de celui qui ne vient que l’été. Hè chjucu cume un piulellu. Cui-cui. À cause de ses cheveux blonds, c’est le cousin petit poussin.
L’enfant ne s’inquiète pas des inimitiés. Il veut prouver qu’il est capable de résister. De subir l’affront, de tout endurer sans jamais broncher. Les acrobaties forcées dans les branches, la terre dans la bouche. Les fourmis dans le sandwich. Les jets d’urine sur ses cheveux fraîchement lavés. Les bousculades où les deux grands ne s’excusent pas…
Pourtant il ne doute pas.
Entre eux l’amour existe. Un lien familial insubmersible. Les frangins dissipés le protègent malgré tout. Ils ne lui veulent aucun mal. Ils tentent l’instruction, l’inclusion dans le clan. Le jeune Rémi qui n’est pas leur frère partage quelque chose qui leur appartient quelque part près des racines. Cet autre qui vient du continent a le droit de loger ici. Il connaît le secret de la terre et de la mer. Le coin perdu après les arbres.
L’initiation se poursuit jour après jour. Cette fois, c’est au tour de Christophe de jouer au maître d’école.
Pour achever le mollusque gluant, lui explique-t-il, la manœuvre n’est pas compliquée.
«Regarde, o chjucu ! Tu fourres tes doigts dedans, puis paf ! tu lui retournes la tête.»
La démonstration est faite en moins de deux, simple et efficace. Le geste est connu par cœur. Ils ont vu leur père, l’oncle Pierre-Antoine, le faire des dizaines de fois.
Rémi ne dit rien. Il se contente de tendre le seau pour recueillir le poulpe mort. Au fond plus rien ne bouge, plus rien ne vit. Masse informe qu’il faut maintenant ranger dans la glacière.
«Monte ça à ta mère, exige Christophe. Nous, on va à la petite plage.»
Ils ne commettront pas la même erreur. L’an passé, ils avaient laissé le seau sur les rochers quelques instants sans surveillance. À leur retour, plus rien. Le poisson avait disparu. Ils n’étaient pourtant pas partis longtemps. Il s’agissait d’une petite rascasse pêchée par Ornella. La jeune femme l’avait attrapée à la ligne un peu plus tôt vers le rocher aux murènes. Un coin qui donnait toujours.
Ce qui avait intéressé les garçons au départ – et c’est pour cette raison qu’ils avaient réclamé la rascasse à leur voisine –, ce n’était pas la taille de l’animal mais sa gueule étrange, déformée. À cause de cette malformation singulière, le poisson semblait tirer la tronche. Sans doute mécontent, s’étaient-ils moqués en l’apercevant gigotant au fond du seau, d’avoir mordu à l’hameçon. Tintacciu !
Amusée par leur remarque, Ornella avait cédé à la requête des enfants à l’unique condition qu’ils lui promettent de ne pas tarder à relâcher la rascasse car, leur avait-elle dit, il n’y avait rien à manger là-dedans, pas le moindre petit bout de chair à se mettre sous la dent. Il s’avérait donc inutile de la sacrifier pour rien, chacun ayant le droit de vivre, de grandir. Même les petits poissons pas très jolis… Cette dernière réflexion leur avait semblé totalement stupide. Les trois enfants n’avaient jamais rien entendu de tel. Pourquoi aurait-ce été un sacrifice inutile ? Un spécimen de cette taille aurait été idéal pour la pêche à la palangrotte. Un appât parfait pour attraper un denti ou un mérou énorme. Les filles n’y connaissaient rien.
Avant de leur passer le seau, la jeune femme avait pris soin de les prévenir. Il fallait, avait-elle dit aux gamins en levant son index pour appuyer ses propos, faire très attention aux piquants du poisson. Ne pas mettre les mains dessus. « Hein, les enfants ? »
Ils lui avaient répondu, vexés, qu’ils le savaient depuis longtemps. Que des rascasses, ils en avaient vu des tonnes et des tonnes. Mais toujours mortes, toujours remontées crevées dans des filets ou gesticulant au bout d’un trident. S’ils lui avaient demandé la bête encore vivante, c’était pour que Rémi puisse la voir nager. Pour se moquer aussi de sa gueule détraquée. Après quoi, elle retournerait dans l’eau bien sûr puisque c’était ce qu’elle voulait. En faisant évidemment gaffe de ne pas toucher au dard. À l’épine venimeuse dressée sur le dos.
Petite rascasse avait fait grand bruit.
Pendant un long moment, dès leur retour, ils avaient d’abord cherché près du seau. Peut-être la fugitive était-elle en train d’agoniser quelque part à l’air libre, ouvrant sa gueule et ses branchies, manquant d’oxygène après avoir atterri, on ne sait comment, sur les rochers. Ils avaient aussi inspecté la moindre flaque d’eau, le moindre trou, la moindre faille. Mais ne trouvant rien, ils avaient soudain aperçu le goéland.
Le coupable. L’affamé. Ces oiseaux-là bouffaient tout, n’importe quoi, n’importe comment. Poissons, bouts de pain, biscuits au chocolat… Ils en avaient même déjà vu un, une fois, s’en prendre à un oisillon dans un nid, hop, gobé vivant. Et Baptiste prétendait que le chien d’une fille de sa classe avait été tué de cette façon. Massacré par les coups de bec d’un goéland géant, furieux et dévastateur.
«Si, si ! Croix de bois, croix de fer. Si je mens, je vais en enfer.»
Alors durant d’interminables secondes, ils avaient regardé le ciel pour le défier. La bouche et les poings serrés, ressentant l’insupportable impuissance.
Des trois, Christophe avait été le plus embarrassé par la perte de la rascasse. Il n’en avait jamais parlé à quiconque mais depuis toujours, au moins depuis l’âge de six ans, il aimait en secret la douce Ornella, la fille de vingt ans. Elle était belle et elle le prenait souvent dans ses bras. Elle sentait bon et ses cheveux étaient longs. C’était un peu la grande sœur qu’il n’avait pas.
Elle venait passer ses vacances sur le terrain familial, tout comme eux. Dans une maisonnette ne payant pas de mine, située davantage dans les hauteurs à plus de vingt minutes à pied de la mer, ce qui paraissait pour le jeune garçon très loin. Son frère, son cousin et lui-même avaient la chance eux d’être juste au-dessus de la plage, seulement séparés du sable par un portail toujours ouvert.
Il n’avait pas voulu la contrarier. Lui avouer qu’il n’avait pas été à la hauteur. Par leur faute, le poisson auquel tenait tant Ornella n’avait pas survécu. Emporté dans les airs par le premier goéland de passage.
«On ne lui dira rien.
– Pourquoi? avait interrogé Rémi, bêtement.
– Parce que mon père dit toujours que les femmes sont trop sensibles.
– Elles ne font que pleurer, c’est ça?
– Voilà.»
Le mensonge aurait dû passer inaperçu. Qui aurait pu vérifier?
Ils étaient retournés voir la voisine en lui promettant, grands sourires, qu’ils avaient bien relâché la petite rascasse. Ornella s’était levée pour poser sa main sur la tête de Christophe, son préféré des trois.
«C’est bien, les enfants», avait-elle répondu d’un air lascif, regardant l’horizon comme pour y apercevoir l’animal au fond des flots.
Puis, sans rien ajouter, elle s’était allongée sur sa serviette pour profiter des derniers rayons de soleil de la fin d’après-midi.
Le gros chien au ventre pendouillant s’était approché de sa jeune maîtresse pour se coller à elle.
«Viens là, mon Pollux», avait dit Ornella sans se douter que, l’instant d’après, le labrador allait verser le contenu de son estomac juste à côté de ses pieds nus, dégueulassant sa serviette et ses sandales.
Avec fracas, le chien avait soudainement exposé en plein jour le mensonge des trois enfants.
Il était facile d’en deviner le contour verdâtre et acide. Celui du poisson avalé puis régurgité malgré les piquants, les pointes venimeuses.
Face à ces retrouvailles inattendues, les enfants étaient restés ébahis. Le mystère de la disparition de la rascasse venait d’être résolu grâce à Pollux. Le goéland, exempté de tout crime.
Néanmoins, l’histoire ne s’était pas arrêtée là.
Prise d’une irrépressible fureur, en moins d’une seconde, Ornella avait rassemblé ses affaires dans un sac pour aller d’un pas décidé prévenir les parents de ces trois garnements irresponsables.
«Bande de petits cons, maugréait-elle en chemin. Vous allez voir ce que vous allez voir!»
Pour faire bonne figure face à la colère justifiée de la jeune femme, le père de Baptiste et de Christophe avait sévèrement réprimandé ses deux fils.
«Ils ne recommenceront plus», promit Pierre-Antoine d’un ton assuré avec, pour démonstration faite de son autorité, un beau coup de pied au cul donné à chacun de ses enfants et des oreilles largement tirées. Quant à la mère du petit Rémi, elle lui avait prodigué en aparté derrière la cabane à outils une grande leçon qui n’en finissait plus, rappelant à l’insolent que dans la vie il ne fallait jamais mentir. On en payait toujours les conséquences.
«C’est grave, très grave, ce que vous avez fait, Rémi. As-tu compris?»
Oui, il avait compris. Le chien par leur faute aurait pu mourir. À Marmontagne, on était loin de tout, de la ville, des secours. Ce n’était même pas la peine d’envisager de trouver un vétérinaire dans les parages. Si Pollux avait fait une réaction allergique, Rémi et ses cousins auraient eu la mort d’un chien sur la conscience. Qu’auraient-ils dit à Ornella ? Cette fois, ils pouvaient s’estimer heureux que les choses n’aient pas tourné au vinaigre. À la prochaine bêtise, ils n’auraient pas cette chance. Pas forcément.
«As-tu compris, mon petit Rémi?» lui répétait-elle, les yeux exorbités.
L’enfant n’avait pas d’autre choix que de lui répondre oui.
De toute manière, qu’il eût compris ou pas, Rémi avait bien senti que cet incident avait particulièrement remué sa mère. Il ne l’avait jamais vue dans un état pareil. Mais c’était sans doute parce que les femmes étaient trop sensibles. La preuve : l’oncle Pierrot, lui, se fichait pas mal de ce qu’il s’était passé. Après le départ de la voisine, il avait avoué qu’il aurait aimé que le clébard crevât sur place, une bonne rascasse en travers de la gorge. Ça l’aurait arrangé.
Il en avait ras-le-bol de retrouver tous les matins ses merdes éparpillées partout sur la plage.
Ils se rendaient à Cupabia comme ils se rendaient au paradis, le cœur léger dans la petite Lada verte. Sortis à peine du ferry sur le port d’Ajaccio, ils traversaient rapidement la ville pour suivre le bord de mer. La station balnéaire de Porticcio et les grands toboggans aquatiques où Rémi rêvait d’aller. L’immense plage d’Agosta, plus loin, ouverte au large, où l’on apercevait, depuis la route, les familles, les serviettes multicolores et les baigneurs peu prudents s’avançant dans les hautes vagues, effrontés.
Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.
Entre la pointe de l’Isolella et celle de la Castagna, la route de Mare é Sole. La grande pinède au bord de l’eau longeant la plage d’Argent. Plage de sable blanc. Le bleu. Le vert des pins maritimes. Parfois des vaches et leurs veaux tranquillement allongés à l’ombre ou au soleil. Paisibles. Oisifs. Regardant sans bouger les pique-niqueurs du dimanche, les joueurs de pétanque ou les jeunes Ajacciens peaufinant leur bronzage.
Ils vivaient l’instant, chantants et frivoles. La mère et le fils réunis. Le volume de l’autoradio monté à fond. La même cassette. Toujours. Compilation de la route du bonheur. Et le tube d’Eddy Mitchell. Son whisky et ses prières du soir. Son pas de boogie woogie qu’ils adoraient entendre dès qu’ils venaient en Corse. C’est-à-dire chaque été.
Tel un rituel, il y avait la halte à la supérette d’Acqua Doria. Une courte pause durant le trajet pour se dégourdir les jambes, pour se rafraîchir un instant avec une limonade ou avec un Mister Freeze au coca parmi les motards étouffant de chaleur sous leurs lourdes tenues en cuir. Tous s’étaient arrêtés au bord de la route pour admirer la vue. L’incroyable panorama donnant sur le bleu infini de la Méditerranée.
Tandis qu’il croquait dans son bâton glacé qui lui faisait froid aux dents et au front, Rémi prenait à chaque fois le temps de caresser Guizmo, le chat du propriétaire, un magnifique norvégien qui ne se lassait pas de se faire remarquer en se frottant aux jambes des clients.
Mais la petite Lada redémarrait vite, laissant soudain le chat et les motards. Il ne restait plus qu’une vingtaine de minutes pour arriver à destination. Cette partie du trajet était sans doute la plus belle car la plus sauvage. On s’éloignait des habitations. On entrait dans le maquis, le cœur ballotté par les virages de plus en plus serrés. Le voilà donc, le retour au pays ! Marmontagne approche. La commune de Serra-di-Ferro où la mère de Rémi avait vu le jour trente ans plus tôt.
«Mon fils, disait-elle en s’allumant une première cigarette, respire ce doux parfum… Elle nous accueille ! C’est l’île entière qui nous parle.»
Rémi sortait sa tête du véhicule puis sa main droite pour la laisser s’agiter au vent. À chaque fois, il espérait percevoir le message murmuré par cette terre. Des mots qu’il comprendrait enfin. Mais l’odeur du tabac lui revenait inéluctablement à la figure et la vitesse lui emportait le bras. Il finissait donc par se rasseoir sur son siège, regardant droit devant lui pour ne pas vomir.
L’agitation et les virages le barbouillaient toujours un peu.
Avant de s’engager sur le chemin en terre de Pilosella, ils se taisaient tous les deux, non pas que mère et fils ne sachent plus quoi se dire mais l’arrivée se faisait toujours dans un silence solennel. Un panneau indiquait : « Voie sans issue, pas d’accès à la mer. » Eux savaient. Malgré l’avertissement, ils prenaient la direction du lieu secret, ne craignant nullement de s’avancer au milieu des nids-de-poule. Ils progressaient, concentrés et pensifs. Quelques mètres plus bas, la famille les attendait. L’oncle, la tante et les cousins déjà sur place depuis une semaine. Déjà immergés bien avant eux dans l’atmosphère merveilleuse et iodée de la baie de Cupabia.
En descendant de la voiture, la joie demeurait identique. Ils reconnaissaient l’écrin d’eau et de verdure où resplendissaient, dans le même majestueux mélange, les figuiers de Barbarie, les oliviers, les silènes et les euphorbes. Au loin leur faisant face apparaissait la tour génoise de Capanella, sentinelle solitaire. Et au milieu, la mer, tissu soyeux sur lequel glissaient quelques voiliers.
«C’est beau», répétait toujours Martine avant de se charger de récupérer les affaires dans le coffre. Ils ne pouvaient pas tout porter. Ils devaient revenir plus tard vers la voiture avec l’oncle Pierre-Antoine. Ils avaient emporté des draps, du linge pour tout l’été. Et des courses qu’ils avaient faites sur le continent. Rien de périssable : des pâtes, du riz, des céréales pour les enfants, des biscuits, des légumes et des raviolis en conserve. Pour le frais, les packs d’eau et de lait, ils avaient l’habitude de se ravitailler à Porto Pollo, petit village de pêcheurs situé derrière la pointe du même nom, juste en dessous de la commune de Serra-di-Ferro. La famille s’y rendait en Zodiac et c’était d’ailleurs pour les enfants une grande aventure, un instant où ils retrouvaient la civilisation, déambulant dans les rues en maillot de bain, torse nu et méduses colorées aux pieds, où ils rencontraient aussi d’autres gamins de leur âge avec qui ils partageaient des paroles plus ou moins amicales pendant leurs jeux sur la jetée du port en attendant le retour des adultes. Juste avant de repartir sur ce qu’ils appelaient « le tape-cul ». Le pneumatique sur lequel ils devaient se tenir aux cordes pour ne pas tomber tandis que l’oncle accélérait pour retourner au plus vite vers la petite crique de Marmontagne, loin des touristes et des magasins.
Ils avaient installé la tente où il dormirait avec sa mère à sa place habituelle, à gauche de la caravane, sous le grand chêne pour être protégés du soleil. Devant, ils avaient tendu une corde à linge entre deux arbres où séchaient des serviettes de plage, les slips de bain des cousins et ceux de l’oncle, les culottes en dentelle que tata Gabrielle lavait tous les jours à l’eau froide dans une bassine. Ici, l’épouse refusait toute convention. Les machines, les qu’en-dira-t-on, les mamans bien habillées à la sortie de l’école. Ici, elle ne se baignait qu’en culotte, les seins nus, la peau bronzée, les cheveux noirs au milieu du dos. Sentant le midi le monoï et la douceur de vivre. Enveloppée le soir d’un seul paréo, marchant pieds nus même sur la terre, sur les aiguilles de pin séchées, sur les petits cailloux s’introduisant entre les orteils. Elle marchait pieds nus tout le temps, du début de l’été à la fin du mois d’août. L’oncle Pierrot souriait de la voir si belle, si sage, si différente du reste de l’année. La mère de Rémi admirait aussi cette femme que les épreuves, les tristes aléas de la vie n’avaient pas entièrement réussi à abîmer, pas encore, pas de façon visible. Durant cette période, personne n’évoquait les drames passés. On les laissait entre les murs des habitations, au centre des villes. Les terreurs nocturnes, les cauchemars répétés, les douleurs puissantes tenant au corps. Effacés, éloignés. Juste de sombres réminiscences parfois lorsqu’il n’y avait plus de bruit, la nuit. Lorsque les oiseaux s’étaient tus, laissant place à la lune semant sa transparence. Alors à ce moment, en secret, sans le montrer, la tante Gabrielle repensait à ce qu’elle avait traversé depuis ce jour atroce où ils avaient menacé son père, depuis cette nuit où ils s’étaient introduits dans la maison de Castifao pour l’assassiner. Et ensuite ? Elle s’endormait, elle oubliait. Légère, elle se levait, réveillée par le rire de ses fils, de son neveu, déjà prêts tous les trois pour l’aventure au soleil, mus par une indescriptible joie, par l’envie de tout connaître, de tout découvrir, une curiosité propre à l’enfance certainement, à la jeunesse, à l’innocence – ­l’innocence qu’elle-même avait perdue, qu’elle ne connaîtrait peut-être plus. Elle les observait depuis le seuil de la caravane, à moitié dénudée, si fragile, et elle ne disait rien. Elle penchait seulement la tête sur le côté, à la fois triste et souriante. Elle ne savait pas. Mais parfois elle cherchait des réponses. Demain, qui deviendraient-ils ? La vie filait vite et l’on n’y pouvait rien…
Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.
Plus de bouleversements, plus de chaussures, plus de contraintes. Plus de traces de boue sur le sol. Rien à nettoyer… Ces traces, elle ne pouvait les effacer. Les rangers des assassins. La terre sur le carrelage. Un soir de pluie. La marque de leur passage. La salissure.
Et le père mort sous les draps.
Souvent elle posait ses mains sur son ventre. Mais les enfants n’ont jamais compris. Incapables de mesurer la portée symbolique du geste. Ils n’y faisaient même pas attention. Lorsque le clan rival est venu abattre Antoine Poggioli de deux balles dans la tête, il était encore là, ancré à ses entrailles, si petit, accroché à la vie, donnant des coups de pied contre la paroi de son abdomen. Le fils qu’elle n’a pas connu, le fils jamais vivant, Gabrielle s’en souviendra jusqu’à son dernier souffle. La culpabilité ne la quitte pas. C’est son propre chagrin qui l’a tué. Sa peine immense qui a mis fin à l’existence du garçon, de celui qu’elle voulait appeler Arnaud.
Sept mois passés à le porter, à établir des projets, à avoir de grandes ambitions pour lui. À choisir la couleur de la tapisserie et du linge pour le berceau. Avant le sang entre ses jambes.
Bien sûr, Baptiste et Christophe étaient trop petits pour comprendre. Pour saisir l’importance du manque. Le frère tant promis n’est jamais venu. Maman pleurait et ils ne trouvaient aucun moyen de la consoler. Ils souriaient, réclamaient son attention, souvent ils se retrouvaient seuls auprès d’une mère survivant à son supplice.
Sur le seuil de la caravane, elle regardait le paysage. La brise légère jouant avec les feuilles des arbres.
Elle se demandait si ces instants avaient un sens. Si l’accal­mie après la tempête n’était qu’un répit accordé par le destin.
Sans s’attarder à saisir la vérité de ses questionnements, refusant même la réponse, elle partait alors dans la cabane à outils où se trouvait le réchaud pour préparer le café du matin.
Accroupi dans les buissons, les fesses à l’air, Rémi entend ses cousins s’éloigner de lui. Il leur avait pourtant demandé s’ils pouvaient l’attendre une minute ou deux, il n’en avait pas pour longtemps, mais ayant soudain très mal au ventre il devait se soulager, là, tout de suite. Sur le chemin menant à la grande plage.
Caca au grand air comme ils disent, ils en ont l’habitude. Sur le terrain de Marmontagne, il n’y a pas de toilettes, chacun urine là où il peut. Et s’il s’agit de la grosse commission, il faut aller dans un coin loin des lieux de passage puis prendre soin avant de partir de recouvrir par quelques branchages la crotte laissée afin d’éviter les mouches et les odeurs.

Extrait
« Imaginez cette femme en noir, bien en chair, la mamma. Elle était là à travailler dans une cabane de pêcheur juste en face des pontons. Une femme toujours en noir parce qu’elle n’a connu que des drames, des morts, des corps partout. C’est sa vie entière. Des tas d’enfants décédés dans des accidents étranges, sa fille tombant dans les escaliers et se brisant la nuque, un fils disparu très jeune empoisonné, un autre mort dans un accident de la route, deux autres tués par balles et seulement deux fils rescapés mais envoyés derrière les barreaux pour meurtres… C’est dingue, hein? Mais cela se passe ici, les filles, tout près de nous… Ce n’est pas une légende. Il n’y a pas plus réel que ce que je suis en train de vous raconter… Allez demander à tous les habitants que vous croiserez, tous connaissent la malédiction de la famille Rocco. »
Christophe se tait un instant. Il mesure l’effet de son discours sur les visages qui l’entourent. Son frère Baptiste connaît la chanson, Rémi l’écoute bouche bée, attentif à la moindre de ses paroles, et les filles Caroline et Juliana, qui passent leur premier été ensemble sur l’île, le dévorent des yeux. » p. 117

À propos de l’auteur
CASTELLI_Cecilia_©DRCécilia Castelli © Photo DR

Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio. Avec Frères Soleil, elle nous livre un roman intense sur la force vénéneuse des secrets. Un roman d’enfance et d’égarement. Entre mer et montagne. Entre sublime et violence. (Source: Éditions Le Passage)

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Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
Le projet n’attend plus que vous. Cliquez ici pour nous aider !
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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La famille Martin

10_S_Bat_Foenkinos_La_famille_cv.indd  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
En panne d’inspiration, un écrivain décide de raconter la vie de la première personne qu’il va rencontrer. Ce sera Madeleine Tricot. La vieille dame va accepter son offre et entraîner avec elle la famille de sa fille et son amour de jeunesse. Mais elle va surtout bouleverser toutes leurs vies, y compris celle du romancier.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Est-il raisonnable d’accueillir un écrivain chez soi?

L’écrivain imaginé par David Foenkinos dans son nouveau roman, La famille Martin, entend conjurer son manque d’inspiration en racontant la vie de la première personne qui va croiser son chemin.

L’écrivain en panne d’inspiration a déjà bien alimenté la littérature et le cinéma, mais la variante que nous propose David Foenkinos en est sans doute la plus jubilatoire, car elle se double ici d’une sorte de mode d’emploi pour romancier. L’ironie du sort – mais peut-il en aller autrement avec l’auteur du mystère Henri Pick – fait que c’est précisément en travaillant sur un roman consacré aux ateliers d’écriture que survient cette panne.
Au lieu de se morfondre, l’auteur se fie à l’adage qui veut que la réalité dépasse souvent la fiction et décide de raconter la vie de la première personne qu’il rencontrera. Il s’agit en l’occurrence d’une vieille dame rentrant chez elle après avoir fait ses courses et qui accepte cette proposition incongrue, après avoir déposé ses surgelés dans le congélateur.
En prenant le café, il va apprendre que Madeleine Tricot est veuve, mère de deux filles, Valérie et Stéphanie. L’une trop présente – elle vient la voir tous les jours – et l’autre très absente, puisqu’elle s’est exilée aux États-Unis. Madeleine a travaillé comme couturière chez Chanel, son mari a fait toute sa carrière à la RATP. Rien de bien passionnant me direz-vous.
Sauf si le romancier maîtrise à la perfection les techniques narratives, à commencer par celle «que les anglo-saxons appellent le cliffhanger» et qui consiste à créer une tension en livrant au lecteur un élément nouveau, une partie de l’intrigue à résoudre.
L’arrivée de Valérie va nous en donner un premier exemple. La fille de Madeleine va conditionner le projet de l’écrivain à l’intégration de sa propre famille dans l’œuvre à paraître.
Voilà qui va ouvrir de nouvelles perspectives avec l’arrivée de quatre nouveaux personnages, les membres de la famille Martin. Valérie est prof d’histoire-géo dans un collège de Villejuif, une profession qui ne l’enthousiasme plus guère. Pour son mari Patrick, les choses sont encore pires. S’il a connu une belle ascension professionnelle au sein de la compagnie d’assurances qui l’emploie, l’arrivée d’un nouveau directeur aux méthodes tyranniques le déstabilise au plus haut point. Il est du reste convoqué pour un entretien qui pourrait fort bien s’accompagner d’un licenciement. Le tableau est complété par leurs deux enfants, Lola 17 ans, très secrète et qui n’a guère envie de se retrouver prisonnière dans un livre et Jérémie, 15 ans, «prototype de l’adolescent endormi et indolent».
Après avoir dîné chez les Martin et fait la connaissance du quatuor, le narrateur change de stratégie et propose des entretiens en tête-à-tête. Qui vont lui donner matière à enrichir son roman. Madeleine lui avoue un amour de jeunesse et veut entraîner l’écrivain avec elle aux États-Unis pour le retrouver. Valérie lui avoue qu’elle a l’intention de quitter son mari. Et voici du coup l’observateur pris dans un dilemme. «J’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. Mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J’avais une vision d’ensemble, le spectateur d’un orchestre dissonant.» Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner combien est délectable cette contribution au débat sur l’autofiction, sur le droit de jouer avec la vérité et la réalité des faits, sur le droit du romancier à faire son miel des histoires des autres.
Malicieux, David Foenkinos va pousser le bouchon encore un peu plus loin, en devenant le jouet de ses personnages. Patrick lui avoue qu’il aime toujours Valérie et n’imagine pas sa vie sans elle. Jérémie lui demande de l’aider à rédiger son devoir de français portant sur La ballade des pendus de François Villon et Lola aimerait qu’il s’assure des sentiments de Clément à son égard. L’aime-t-il vraiment ou veut-il juste ajouter la jeune fille à son tableau de chasse? J’allais oublier la confirmation via Facebook que Yves n’a pas oublié Madeleine.
Devant son ordinateur, voici l’écrivain confronté à un nouveau problème. Il lui faut laisser les histoires aller à leur terme avant de pouvoir en faire un roman. Alors il s’essaie à des digressions en nous proposant des anecdotes sur la vie de Karl Lagerfeld que Madeleine a côtoyé, en rédigeant des résumés des épisodes précédents, en cherchant dans ses lectures quelques citations propres à éclairer son projet. Voici Cioran déclarant «Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie» ou encore Pirandello soulignant «La vie est pleine d’absurdités qui peuvent avoir l’effronterie de na pas paraître vraisemblables. Savez-vous pourquoi? Parce que ces absurdités sont vraies».
Et dans ce savoureux jeu de la vérité qui va finir par lui revenir comme un boomerang en pleine figure, il pourra se référer à Albert Cohen en constatant que «chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.»

La famille Martin
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072913068
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi les États-Unis avec Boston et Los Angeles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Mes personnages me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Agathe The Book 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Pendant des années, j’avais imaginé de nombreuses histoires, ne puisant que rarement dans la réalité. Je travaillais alors sur un roman autour des ateliers d’écriture. L’intrigue se déroulait lors d’un week-end consacré aux mots. Mais les mots, je ne les avais pas. Mes personnages m’intéressaient si peu, me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. N’importe quelle existence qui ne soit pas de la fiction. Fréquemment, lors de séances de dédicaces, des lecteurs venaient me voir pour me dire : « Vous devriez raconter ma vie. Elle est incroyable ! » C’était sûrement vrai. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.
2
En bas de chez moi, il y a une agence de voyages ; je passe chaque jour devant cet étrange bureau plongé dans la pénombre. L’une des employées sort souvent fumer devant la boutique, et demeure quasiment immobile en regardant son téléphone. Il m’est arrivé de me demander à quoi elle pouvait penser ; je crois bien que les inconnus aussi ont une vie. Je suis donc sorti de chez moi en me disant : si elle est là en train de fumer, elle sera l’héroïne de mon roman.
Mais l’inconnue n’était pas là. À une volute près, je serais devenu son biographe. À quelques mètres, je vis alors une femme âgée en train de traverser la rue, tirant un chariot violet. Mon regard fut happé. Cette femme ne le savait pas encore, mais elle venait d’entrer dans le territoire romanesque. Elle venait de devenir le sujet principal de mon nouveau livre (si elle acceptait ma proposition, bien sûr). J’aurais pu attendre d’être inspiré ou attiré davantage par une autre personne. Mais non, il fallait que ce soit la première personne vue. Il n’y avait aucune alternative. J’espérais que ce hasard organisé me mènerait à une histoire palpitante, ou vers un de ces destins qui permettent de comprendre certains enjeux essentiels de la vie. À vrai dire, j’attendais tout de cette femme.
3
Je me suis approché, m’excusant de la déranger. Je m’étais exprimé avec la politesse mielleuse de ceux qui veulent vous vendre quelque chose. Elle a ralenti le pas, surprise sûrement d’être ainsi abordée. J’ai expliqué que j’habitais dans le quartier, que j’étais écrivain. Quand on arrête une personne qui marche, il faut aller à l’essentiel. On dit souvent que les personnes âgées sont méfiantes, mais elle m’a immédiatement adressé un grand sourire. Je me suis senti suffisamment en confiance pour lui exposer mon projet :
« Voilà… J’aimerais écrire un livre sur vous.
— Pardon ?
— C’est vrai que ça peut paraître un peu étrange… Mais c’est une sorte de défi que je me suis lancé. J’habite juste ici, dis-je en désignant mon immeuble. Je vous passe les détails, mais je me suis dit que je voulais écrire sur la première personne que je croiserais.
— Je ne comprends pas.
— Est-ce qu’on pourrait prendre un café maintenant pour que je vous expose la situation ?
— Maintenant ?
— Oui.
— Je ne peux pas. Je dois remonter chez moi. J’ai des choses à mettre au congélateur.
— Ah oui, je comprends », répondis-je en me demandant si ces premières répliques ne prenaient pas un tour absolument pathétique. Je m’étais senti excité par mon intuition, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la nécessité de ne pas recongeler des produits décongelés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renaudot, je sentais le frisson du déclin me parcourir le dos.
Je lui ai proposé de l’attendre au café, au bout de la rue, mais elle a préféré que je l’accompagne. En me demandant de la suivre, elle m’offrait d’emblée sa confiance. À sa place, je n’aurais jamais laissé un écrivain entrer chez moi aussi facilement. Surtout un écrivain en manque d’inspiration.

4
Quelques minutes plus tard, j’étais assis tout seul dans son salon. Elle s’affairait dans la cuisine. De manière totalement inattendue, une vive émotion me traversa. Mes deux grands-mères étaient mortes depuis de nombreuses années ; cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas ainsi retrouvé dans le décor de la vieillesse. Il y avait tellement de points communs : la toile cirée, l’horloge bruyante, les cadres dorés entourant les visages des petits-enfants. Le cœur serré, je me souvins de mes visites. On ne se disait rien, mais j’aimais nos conversations.
Mon héroïne est revenue avec un plateau sur lequel étaient disposés une tasse et des petits gâteaux. Elle n’a pas pensé à se servir quoi que ce soit. Pour la rassurer, j’ai évoqué ma carrière en quelques mots, mais elle ne semblait pas inquiète. L’idée que j’aurais pu être un homme dangereux, un imposteur ou un manipulateur ne lui avait pas effleuré l’esprit. Plus tard, je lui ai demandé ce qui m’avait valu cet excès de confiance. « Vous avez une tête d’écrivain », avait-elle répondu, me laissant un peu perplexe. Pour moi, la plupart des écrivains ont l’air libidineux ou dépressifs. Parfois les deux. Je possédais donc, pour cette femme, la tête de mon emploi.
J’étais si impatient de découvrir mon nouveau sujet de roman. Qui était-elle ? Avant toute chose, il me fallait son nom de famille :
« Tricot, annonça-t-elle.
— Tricot, comme un tricot ?
— Oui voilà, c’est ça.
— Et votre prénom ?
— Madeleine. »
Ainsi, j’étais en présence de Madeleine Tricot. Un nom qui me laissa dubitatif pendant quelques secondes. Jamais je n’aurais pu l’inventer. Il m’est arrivé de passer des semaines à chercher le nom ou le prénom d’un personnage, résolument persuadé de l’influence d’une sonorité sur un destin. Cela m’aidait même à comprendre certains tempéraments. Une Nathalie ne pouvait pas se comporter comme une Sabine. Je pesais le pour et le contre de chaque appellation. Et voilà que, sans tergiverser, je me retrouvais avec Madeleine Tricot. C’est l’avantage de la réalité : on gagne du temps.
En revanche, il y a un désavantage de taille : le manque d’alternative. J’avais déjà écrit un roman sur une grand-mère et les problématiques de la vieillesse. Allais-je à nouveau être soumis à ce thème ? Cela ne m’excitait pas vraiment, mais je devais accepter toutes les conséquences de mon projet. Quel intérêt, si je commençais à biaiser avec la réalité ? Après réflexion, j’ai songé que ce n’était pas un hasard si j’avais fait la rencontre de Madeleine : avec leur sujet de prédilection, les écrivains ont un rapport proche de la condamnation à perpétuité1.

5
Madeleine habitait le quartier depuis quarante-deux ans. Je l’avais peut-être déjà croisée, ici ou là, mais son visage ne me disait rien. Cela dit, j’étais encore relativement nouveau dans le coin, mais j’aimais arpenter les rues pendant des heures pour réfléchir. Je faisais partie de ceux pour qui l’écriture s’apparente à une forme d’annexion d’un territoire.
Madeleine devait connaître les histoires de bien des habitants du quartier. Elle avait dû voir des enfants grandir et des voisins mourir ; elle devait savoir derrière quel nouveau commerce se cachait une librairie disparue. Il y a sûrement un plaisir à passer une vie entière dans le même périmètre. Ce qui m’apparaissait comme une prison géographique était un monde de repères, d’évidences, de protections. Mon goût immodéré pour la fuite me poussait souvent à déménager (j’étais également du genre à ne jamais ôter mon manteau dans un restaurant). À vrai dire, j’aimais m’éloigner du décor de mes souvenirs, contrairement à Madeleine qui devait chaque jour marcher sur les traces de son passé. Quand elle passait devant l’école de ses filles, elle les revoyait peut-être courir vers elle, se jetant à son cou en criant « maman ! ».
Si nous n’étions pas encore dans l’intime, notre discussion avait démarré avec une grande fluidité. Au bout de quelques minutes, nous avions tous deux, me semble-t-il, oublié le contexte de notre rencontre. Cela confirme une évidence : les gens aiment parler d’eux. Un être humain est un condensé d’autofiction. Je sentais Madeleine illuminée à l’idée que l’on puisse s’intéresser à elle. Par quoi allions-nous commencer ? Je ne voulais surtout pas l’orienter dans la hiérarchie de ses souvenirs. Elle finit par me demander :
« Je dois vous parler de mon enfance, d’abord ?
— Si vous voulez. Mais vous n’êtes pas obligée. On peut commencer par d’autres périodes de votre vie.
— … »
Elle parut un peu perdue. Il était préférable que je la guide dans le dédale du passé. Mais, au moment où j’allais commencer l’entretien, elle tourna la tête vers un petit cadre.
« On pourrait parler de René, mon mari, dit-elle. Il est mort depuis longtemps… Alors ça lui fera plaisir qu’on parle de lui en premier.
— Ah d’accord… », répondis-je en notant au passage qu’en plus des lecteurs vivants, il me faudrait aussi contenter les morts.

6
Madeleine prit alors une grande inspiration, telle une plongeuse en apnée, exactement comme si les souvenirs se cachaient au fond de l’eau. Et le récit débuta. Elle avait rencontré René à la fin des années 60, dans un bal du 14-Juillet se déroulant dans une caserne de pompiers. Avec une amie, elle s’était mis en tête de partir en quête d’un bellâtre avec qui danser. Mais c’était une silhouette plutôt chétive qui s’était approchée d’elle. D’emblée, Madeleine avait été touchée par cet homme, dont elle sentait qu’il n’était pas coutumier d’aborder une inconnue. Ce qui était vrai. Il devait avoir éprouvé quelque chose de rare, dans son corps ou son cœur, pour oser se lancer ainsi.
René lui raconta plus tard les raisons de son trouble. Selon lui, elle ressemblait trait pour trait à l’actrice Michèle Alfa. Tout comme moi, Madeleine ne la connaissait pas. Il faut dire qu’elle n’a pas fait beaucoup de films après la guerre. En découvrant sa photo dans une revue, la jeune femme avait été surprise : la ressemblance était vague. On pouvait parler au mieux d’un air un peu similaire. Mais pour René, Madeleine était quasiment le sosie de cette obscure comédienne. Son émotion prenait source dans une autre dimension. Cela l’avait renvoyé à un épisode terrifiant de son enfance, pendant la guerre. Sa mère faisait partie d’un réseau de résistance. Poursuivie par la milice, elle avait caché son petit garçon dans un cinéma2. La peur au ventre, René s’était comme cramponné aux visages sur l’écran. Celui de Michèle Alfa était devenu une inoubliable puissance protectrice et rassurante. Et voilà que, un peu plus d’une vingtaine d’années plus tard, il retrouvait une de ses expressions dans le regard d’une femme croisée au bal des pompiers. Madeleine lui avait demandé le titre du film. L’aventure est au coin de la rue avait répondu René. J’ai caché ma stupéfaction : il y avait là un étrange clin d’œil à mon projet.
Madeleine avait alors 33 ans. Toutes ses amies étaient déjà mariées et mères de famille. Elle se disait qu’il était peut-être temps pour elle de « se ranger ». Elle précisa qu’elle employait ce mot en référence au livre de Simone de Beauvoir Mémoires d’une jeune fille rangée, paru quelques années plus tôt. Elle ne voulait pas manquer de considération à l’égard de son mari, mais préférait me dire la vérité : à l’époque, elle avait davantage écouté le souffle de la raison que celui de la passion. C’était si plaisant d’être aimée par un homme rassurant et sûr de ce qu’il éprouvait ; si plaisant qu’on pouvait en oublier la vérité de ses propres sentiments. Avec le temps, la délicatesse de René avait triomphé. Il n’y avait plus le moindre doute : Madeleine l’avait aimé. Mais elle n’avait jamais éprouvé pour lui le ravage de son premier amour.
*
Elle s’arrêta un instant, réticente sans doute à l’idée d’évoquer cette histoire qui semblait douloureuse. Certaines souffrances ne cicatrisent jamais, ai-je pensé. J’étais évidemment intrigué par cette allusion à une passion vraisemblablement tragique. Pour mon roman, cela me paraissait être une piste à considérer sérieusement. Elle se confiait déjà si spontanément que je ne voulais pas la brusquer en lui demandant de développer ce qu’elle venait d’esquisser. Elle y reviendrait plus tard. Et si je ne peux dévoiler dès maintenant les éléments que j’apprendrais par la suite, je peux déjà annoncer que cette histoire, par sa nature intense, aura une place déterminante dans le récit.
*
Pour l’instant, restons avec René. Après la rencontre au bal, ils s’étaient promis de se revoir rapidement. Quelques mois plus tard, ils étaient mariés ; et quelques années plus tard, ils étaient parents. Stéphanie était née en 1974, et Valérie en 1975. À cette époque, il était plutôt rare de devenir mère aux alentours de la quarantaine. Madeleine avait repoussé cette échéance surtout pour des raisons professionnelles. Si elle avait pris du plaisir à la maternité, elle avait plutôt mal vécu ses conséquences sur sa carrière. À ses yeux, c’était une injustice envers les femmes imposée par une société d’hommes. « Et mon mari, lui, travaillait de plus en plus. J’étais très souvent seule avec les petites… », dit-elle alors avec ce qui paraissait encore être de l’amertume. Mais il semblait assez vain de faire des reproches à un mort.
René ne s’était sûrement pas rendu compte de la frustration de sa femme. Il était fier de son parcours à la RATP. De simple conducteur de métro, il avait fini sa carrière à l’un des plus hauts postes à responsabilités de la Régie. C’était une seconde famille pour lui, si bien que la retraite tomba comme un couperet. Madeleine s’était trouvée face à un époux totalement désemparé. « Il n’a pas supporté de ne rien faire », répéta-t-elle trois fois, de plus en plus doucement. Cela faisait déjà vingt ans qu’il était parti, mais notre conversation offrait au passé l’éclat d’une émotion toute récente. René se levait le matin tel un combattant sans guerre. Sa femme le poussait à reprendre des études, à exercer quelque activité de bénévolat, mais il déclinait toute proposition. À vrai dire, il avait été profondément meurtri par cette façon dont tous ses anciens collègues s’étaient progressivement détournés de lui. Il s’était rendu compte de l’absolue vacuité des relations qu’il avait nouées, et tout lui paraissait absurde désormais.
Un cancer du côlon avait accompagné cette déchéance ; une façon de pouvoir mettre un mot sur un état diffus. Le jour de son enterrement, à peine un an après sa retraite, de nombreux cadres et employés de la RATP étaient venus. Madeleine les avait regardés un par un, sans rien dire. Certains prononcèrent quelques mots lors de la cérémonie, on vanta un homme droit et chaleureux, mais il n’était plus là pour entendre ces témoignages tardifs d’une amitié indélébile. Sa femme trouva leur attitude franchement pathétique, mais ne dit rien. Elle se laissa plutôt aller au souvenir de ce qu’il y avait eu de doux entre eux, cette forme d’entente paisible. Ils avaient accompli tant de choses ensemble, avaient éprouvé des joies et des peines, et tout était fini à présent.
Madeleine avait parlé de René d’une manière si vivante (on aurait presque pu croire qu’il allait nous rejoindre dans le salon). C’était à mes yeux la plus belle des postérités ; continuer à exister dans un cœur. Je me suis demandé comment on pouvait survivre à l’amour d’une vie. Passer quarante ou cinquante ans avec une personne, avoir parfois le sentiment qu’elle est votre reflet dans le miroir, et puis un jour il n’y a plus rien. On doit avancer sa main pour toucher du vent, ressentir d’étranges mouvements dans le lit, ou prononcer des mots qui se transforment en conversation orpheline. On ne vit pas seul mais avec une absence.

7
Madeleine finit par me dire : « On pourra peut-être aller lui rendre visite au cimetière ? » J’ai poliment esquivé, prétextant que je ne me sentais pas légitime (chacun ses excuses). Je ne voulais surtout pas me laisser embarquer dans l’écriture d’un roman qui servirait d’arrosoir pour les fleurs d’une tombe. Je préférais me consacrer aux vivants. J’en ai profité pour évoquer ses filles. Le prénom de Stéphanie a immédiatement provoqué un malaise. Je ne pouvais pas interroger Madeleine frontalement ; je devais être patient, certain que je parviendrais bientôt à éclaircir toutes les zones d’ombre.
Stéphanie était partie vivre à Boston, après avoir rencontré un Américain. On pouvait presque penser, en écoutant Madeleine, que sa fille aurait épousé n’importe quel homme pourvu qu’il ne fût pas français. D’ailleurs, elle ne semblait pas savoir grand-chose de cet Américain. Les rares fois où Madeleine l’avait vu, il avait toujours été incroyablement souriant. Mais selon elle, ce sourire était comme une fissure sur un mur, on ne voyait que ça, si bien qu’on oubliait le mur, et la maison autour. Il travaillait dans une banque, mais Stéphanie ne rentrait jamais dans le détail. Elle échangeait avec sa mère par Skype, et cela désespérait Madeleine d’entretenir ce type de conversation virtuelle avec sa fille et ses deux petites-filles. C’était tout de même compliqué pour les serrer dans ses bras. Et puis, il y avait autre chose : la langue. Elle ne comprenait pas pourquoi Stéphanie ne parlait pas français avec ses enfants. Madeleine entendait ainsi à travers l’écran de l’ordinateur des « Hello Mamie » et des « Happy Birthday Mamie » le jour de son anniversaire. C’était comme une barrière supplémentaire que sa fille construisait.
Heureusement, Valérie habitait le quartier et passait la voir presque tous les jours. Madeleine se mit à sourire : « Il y en a une que je ne vois jamais, et l’autre que je vois un peu trop ! » Même si ce n’était pas hilarant, je considérai comme une bonne nouvelle le fait que mon héroïne soit dotée d’un peu d’humour ou d’autodérision. Mais je trouvais admirable qu’une femme de mon âge passe si souvent voir sa mère, et s’enquérir de ses besoins. Valérie devait être le genre de personne sur qui l’on peut compter, qui devait « prendre sur elle », comme on dit communément pour évoquer ces vies truffées de contraintes familiales et d’abnégation permanente. Simple supposition, d’autant que Madeleine préféra ne pas s’étendre plus longuement sur ses filles. J’avais clairement ressenti une séparation entre les deux sœurs. J’apprendrais plus tard qu’elles ne se parlaient plus, et les raisons d’un conflit qui remontait à de nombreuses années.

1. Certes, en sortant dans le 17e arrondissement de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chances de tomber sur une go-go danseuse.
2. Cette histoire me rappela le réalisateur Claude Lelouch, qui a souvent raconté que sa propre mère le laissait des journées entières dans les salles obscures pendant l’Occupation, et qu’ainsi était née sa vocation.

Extrait
« Il observa son dessert un court instant sans rien dire; dam ses yeux, je vis que cela le mettait en joie. Oui, grâce une île, je voyais quelque chose s’allumer en lui pour la première fois depuis le début de notre conversation. Quand on en vient à trouver du réconfort dans un dessert, les choses vont effectivement mal. Il semblait perdu comme un enfant, plus vraiment à même de prendre des décisions d’adulte. Cet homme que j‘avais jugé trop vite était touchant. Il se sentait perdu professionnellement, et cela rejaillissait forcément sur sa vie de couple. Valérie avait tenu des propos si durs à son égard. Était-elle tout à fait lucide? J ’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J ’avais une vision d’ensemble; le spectateur d’un orchestre dissonant.
Certes, leur couple était en crise. Mais, soyons honnête. qui n’est pas en crise? La vie est une suite de crises. Qu’elles soient individuelles (adolescence, quarantaine, existentielle) ou collectives (financière, morale, sanitaire). Et je passe sur les manifestations du corps (le foie ou les nerfs, par exemple). Le monde occidental a fait de la crise un slogan tout-terrain. Au fond cela renvoie à la solitude absolue de chacun. Je pense si souvent à cette célèbre phrase d’Albert Cohen: «Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » Espérons au moins que cette île soit flottante. » p. 102

À propos de l’auteur
topelement.jpgDavid Foenkinos © Photo Francesca Mantovani

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il coréalise actuellement un nouveau film avec son frère Stéphane: Les fantasmes. Il a aussi écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. (Source: Babelio / Wikipédia)

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La fièvre

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En deux mots:
Un homme qui s’effondre en pleine rue, un bateau mis en quarantaine, une épidémie dont on ne connaît pas l’origine va frapper des milliers de personnes, provoquant un vaste mouvement de panique. Cela se passait en 1878 sur les bords du Mississipi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les ravages de l’épidémie

C’est avant la pandémie que Sébastien Spitzer s’est mis à l’écriture de La fièvre, qui raconte l’épidémie qui a frappé le Sud des États-Unis en 1878. Le parallèle avec la pandémie de 2020 est saisissant et prouve une fois de plus la capacité des romanciers à saisir l’air du temps.

Si Sébastien Spitzer n’aime rien tant que varier les plaisirs et les époques, il sait aussi plonger dans l’Histoire pour se rapprocher des thématiques très actuelles. Ces rêves qu’on piétine, son premier roman couronné de plusieurs prix, dressait un portrait saisissant de Magda Goebbels et posait tout à la fois la question du mal, de la maternité et du devoir de mémoire. Le cœur battant du monde, en retraçant la rencontre entre Karl Marx et Friedrich Engels dans un Londres qui s’industrialisait à grande vitesse, était aussi une réflexion sur l’éthique et le capitalisme. Avec ce troisième roman, il nous entraine aux États-Unis au sortir de la Guerre de Sécession. Les chapitres initiaux vont nous présenter un esclave affranchi rattrapé par des membres du Ku Klux Klan et pendu en raison de sa couleur de peau, Emmy une jeune fille qui fête ses treize un jour de fête nationale et qui espère le plus beau des cadeaux, que son père qui vient de sortir de prison regagne le domicile familial. Mais à bord du Natchez qui vient d’accoster au ponton, elle ne peut l’apercevoir. Enfin, l’auteur nous invite à Mansion House, l’un des bordels les mieux soignés de Memphis où les douze pensionnaires jouissent d’un peu de liberté mais restent sous la surveillance attentive d’Anne Scott, la tenancière française de cette maison des bords du Mississipi. Ce matin, au réveil, alors qu’elle entend fêter le 4 juillet par un bal costumé, ses plans sont contrariés par la découverte d’un client mal en point. Et les premiers soins qu’elle prodigue ne semblent guère le soulager.
Puis nous faisons la connaissance de Keathing, le patron du Memphis Daily, qui entend profiter de la fête nationale pour imprimer son plus gros tirage. Il espère que dans l’attente du feu d’artifice on passera le temps à lire son édition du 4 juillet 1878.
C’est alors que deux drames se produisent quasi simultanément. Emmy constate une agitation inhabituelle autour du Natchez censé transporter son père. Les passagers sont sommés de regagner le navire tandis qu’un homme est évacué sur une civière. C’est alors que le malade de Mansion House est pris de folie. Il se précipite tout nu vers la rivière avant de s’écrouler en pleine rue. Deux cadavres et un même diagnostic: la fièvre.
Pour les autorités, la nouvelle ne pouvait tomber à pire moment, car la récolte de coton s’annonce exceptionnelle. Et alors que l’on tergiverse, des nouvelles alarmantes de la Nouvelle Orléans font état d’une épidémie et de morts par dizaines. Keathing ne peut plus reculer la parution de son article. Il doit informer la population. En fait, il va provoquer un vaste mouvement de panique aux conséquences économiques et humaines aussi imprévisibles que terribles.
Si le parallèle avec la pandémie qui a frappé le monde en 2020 est facile à faire, c’est bien davantage la manière de réagir face à ce drame qui est au cœur du roman. Qui va rester en ville et qui va fuir? Qui des sœurs dans leur couvent ou des prostituées dans leur bordel vont se montrer les plus courageuses et les plus solidaires? Comment va réagir le sympathisant du Ku Klux Klan face à la détresse de la communauté noire, plus durement frappée par ce mal insidieux? Qui va se dresser face aux pillards qui entendent profiter du chaos? Les situations de crise ont le pouvoir de révéler certaines personnes, de faire basculer leur destin. C’est ce que montre avec force la plume inspirée de Sébastien Spitzer.

SPITZER_yellow-fever1878Les sœurs de la charité étaient-elles aussi charitables que l’imagerie populaire le laisse entende? © Public Library of America

SPITZER_Martyrs_Park_MemphisLe «Parc des martyrs» de Memphis, dédié aux victimes de l’épidémie. © Tennessee Historical Commission

Pour ceux qui habitent Mulhouse et la région, signalons que Sébastien Spitzer participera à une conférence-rencontre le mercredi 14 Octobre 2020 à 20h à la Librairie 47° Nord. Inscriptions par mail ou par téléphone:
librairie@47degresnord.com 03 89 36 80 00

La fièvre
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
320 p., 19,90 €
EAN 9782226441638
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Memphis mais aussi tout au long du Mississipi jusqu’à la Nouvelle Orléans. On y évoque aussi New York.

Quand?
L’action se situe en 1878.

Ce qu’en dit l’éditeur
Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours.
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui.
Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.
Dans ce roman inspiré d’une histoire vraie, Sébastien Spitzer, prix Stanislas pour Ces rêves qu’on piétine, sonde l’âme humaine aux prises avec des circonstances extraordinaires. Par-delà le bien et le mal, il interroge les fondements de la morale et du racisme, dévoilant de surprenants héros autant que d’insoupçonnables lâches.

Les critiques
Babelio
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Sébastien Spitzer parle de son roman La Fièvre © Production Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
– Par pitié, laissez-moi !
Il est face contre terre, comprimé par un homme à genoux sur sa nuque. Sa pommette et son front tassent le sable du sentier. Un filet de sang dégoutte sous lui comme la poisse. Combien sont-ils ? Quatre ? Cinq ? Tous portent des toges blanches.
L’un d’eux pèse sur son dos et lui déboîte les bras, coudes aux reins, pognes au dos.
– Ahhh ! Pour l’amour de Dieu, je vous en prie. J’ai rien fait.
Un autre lui lie les chevilles si fort qu’il entrave ses artères. Son pouls bute contre le chanvre. Il a la bouche dans le sable et son cri s’y enterre parmi la bave et ce branle-bas d’effroi qui coagule. Un homme rôde en retrait, chasseur tapi dans l’ombre. C’est lui le chef de ces mauvais génies en toge qui hantent les campagnes depuis des mois maintenant, semant les cadavres, éparpillant le drame et ravivant l’idée que naître noir est une malédiction.
Quand on est né esclave, mourir est un fait comme un autre, une douleur de plus, un mauvais jour de trop. Son père l’a vécu dans sa chair. Il est mort aux champs, épuisé de fatigue. Son grand-père succomba d’une balle dans la nuque. Il avait soixante ans et souffrait de partout. Mais pas lui. Plus maintenant. Il a été affranchi. Il est devenu libre. Un homme parmi les hommes. Il a le droit de vivre et de rêver sa vie sans penser à la mort. Il s’y est habitué depuis la fin de la guerre, la victoire de Lincoln et les lois votées pour libérer les Noirs, faire taire les fouets des maîtres, les coups des contremaîtres. Libres enfin ! Quel miracle ! Il s’est mis à rêver de lundis, de l’école pour ses enfants, d’un emploi dans le commerce, de dimanches en prières et de semaines qui se ressemblent.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Le pire des refrains s’est accroché à ses lèvres.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Les toges blanches le relèvent. Leurs visages sont cachés. La lune cruelle éclaire la scène d’un crime en cours.
Il voit son ombre au sol, pas plus noire que leurs ombres. Ils sont cinq contre lui. Cinq juges de mauvaise foi. Cinq silhouettes masquées et un nom murmuré :
– Keathing, viens m’aider !
Son instinct prend le pouvoir. Serrer les dents. Faire le dos rond. Attendre. Se taire. Pleurer un peu, puisque ça dure. Pleurer, ça fait du bien, c’est souffrir en silence. Tenir. Tenir bon.
Très jeune, avant la guerre, son père lui avait appris à cousiner la douleur, à débecter ses rages. Il lui avait dit que s’il s’abandonnait à cette douleur comme à ces rages, il ne ferait qu’attiser le drame noir.
Rien n’y fait.
Le mauvais sort s’acharne. Seul un chien se dévoile. Tel quel. Plein de crocs enfoncés dans le muscle de sa cuisse. Il souffre. Aveuglément face à cet animal, avec des yeux de nuit noire et une haleine sauvage. Le chien cesse de grogner et lève mollement la patte sur le poteau devant. Il marque son territoire de quelques gouttes d’urine pendant que l’ancien esclave implore ses bourreaux blancs :
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
En vain.
L’un d’eux serre sa trachée pour qu’il ouvre la bouche. Il fourre deux doigts dedans. Il enfonce un chiffon plein de flotte dans sa gueule. Lui tente de résister, secoue un peu le tronc et attire le chien. Il n’entend même plus ses grognements furieux. Il a pris le même muscle et mord.
– Faut pas traîner, murmure une voix.
Soudain, tout s’atrophie. La bête a lâché prise. Une chouette froisse l’air. Un coassement annonce l’accouplement de crapauds. Son cœur bat si fort qu’il pourrait exploser. Combien de temps encore ? Combien de temps avant de mourir ?
Une corde fend l’air et cogne contre un poteau. Les nœuds de chanvre crissent sur un rondin de bois. Il compte plusieurs brassées.
– Tu vas trop loin ! dit celui qu’il a pris pour leur chef. On devait simplement lui faire peur. Pas ça !
« Ça », c’est le mot qui l’achève. « Ça », c’est l’idée qui gomme tous les « pourquoi », les « par pitié ».
– T’es pas obligé de rester là.
Une main le pousse devant. Une autre le maintient droit, debout, calé contre ce poteau transformé en potence, comme un mât d’injustice dressé devant une lune bien blanche, bien complice.
Les hommes et le chien-loup s’activent dans son dos. Comme sa jambe se dérobe, il s’adosse au poteau, jette un dernier regard vers la grande ville au loin, la vallée qui serpente et les champs qui se déclinent, noir sur noir, jusqu’au bout de l’horizon. Il les connaît par cœur, chaque pousse, chaque travée. Cette vie est un boyau d’enfer, une fosse de Babel. Il y avait cru pourtant à ces lois, à ces mots. Il ne peut plus se défendre quand ils lui passent la corde au cou, et prie.
– Notre Père qui êtes aux cieux, que Votre nom soit sanctifié. Que Votre règne arrive.
Comme il n’a plus de prise, mais juste la honte de grommeler des mots qui finissent en charpie, il se résigne. Il ferme lentement les yeux. Il prend la mesure de l’instant qui le sépare de l’éternité.
– Amen.
Une pulsation cardiaque. Encore une. Un autre battement. Le dernier ? Sa vie à rebours sature sa mémoire. Toutes ces images passées surgissent en tornade. Il voudrait effacer la douleur qui l’empêche de se remémorer le visage de cette fille, dans la cabane d’en face. Elle préférait sourire au lieu de lui répondre. Elle avait de fines hanches et des épaules si droites que tout son corps semblait en équilibre en dessous, comme le fléau d’une balance. Elle avait le front suave. Un sourire à mille dents. Des yeux bruns, grands et vifs, qui guettaient la gaieté. Il aurait pu l’aimer. Lui faire plein d’enfants. Il tremble de regret. Elle serait devenue sa nouvelle femme et ils auraient élevé une tripotée de gosses. Si seulement il avait traversé la rue entre elle et lui.
Il sent le nœud qui serre. Il va finir sa vie au bout de cette fourche fruste, dans ce cercle formé par un bout de chanvre torsadé, les pieds ballottant vaguement, scruté par les corbeaux et ses cinq bourreaux. Le rituel est en cours. Il n’y a plus rien à faire.
La corde crisse et serre. Un papier sort d’une poche. Pendant que sa langue cogne contre le bout de tissu, des mots chargés d’absurde encrassent la nuit. Ils récitent :
– Au nom des Chevaliers Immortels protecteurs de la race,
Au nom du Grand Cyclope garant de notre avenir,
Au nom de la Cause perdue et de ses humiliés,
L’Empire de l’Invisible et le Soleil Invincible t’ont condamné à mort.
La suite s’est perdue au fond de son âme.
Demain, quand Memphis s’éveillera, la ville découvrira son corps bien vertical, bien aligné. Des gens passeront devant lui et feront des commentaires, gênés ou amusés. De longues heures s’écouleront avant que l’un d’eux estime que c’en était assez, qu’on en avait assez vu des Noirs suppliciés.
On fera une prière et on citera son nom. On chantera, un peu, à voix ténue et triste, comme on chante à chaque fois pour ceux qu’on a punis parce qu’ils avaient le tort de croire que même noir on pouvait être libre. On le mettra en terre et on parlera de lui au passé, comme des autres. C’est comme ça ! C’est le Sud.
Emmy dort encore. Rabougrie dans son lit. Ses bras adolescents agrippent le balluchon qui lui sert d’oreiller. Des soubresauts remontent le long de son échine, parfois jusqu’aux épaules, bifurquent vers son visage et impriment à sa bouche d’étranges balbutiements. Elle fait des bruits de succion, bave et grogne puis replonge dans son rêve.
Le jour s’est pointé charriant les bruits de la ville. Des rires. Des pas. Le couinement d’un essieu. Les sabots d’une mule butant sur un caillou qui éclate sous ses fers.
Une brise trimbale l’odeur d’une poudre lointaine, de celles dont on faisait les balles, autrefois, pendant la guerre, quand des Bleus tuaient des Gris par centaines de milliers. Emmy était presque là, dans le ventre de sa mère. Elle attendait que la paix soit signée pour montrer le bout de son nez.
Une explosion retentit.
– Papa ? demande-t-elle en sursaut, fouillant les coins de la pièce et tombant sur sa mère qui s’approche, lentement, de sa démarche peu sûre.
– T’as encore fait une crise, ma fille chérie ?
Emmy tarde à répondre, le temps de faire le tri entre ses attentes et ses rêves, le vrai et ce qu’elle voudrait.
– Non. Pas cette fois. Je ne crois pas, en tout cas. J’ai pas mal aux épaules, dit-elle en s’étirant. Ni à la nuque. Non, maman. C’était pas une crise nerveuse. Je crois que c’était plutôt une sorte de cauchemar. Je suis en retard ?
Sa mère lève le nez et estime l’heure du jour.
– Non. Pas encore. Je n’ai pas entendu la cloche du débarcadère.
Le visage de sa mère est teinté de brun sale. Ses yeux opalescents fixent toujours leur néant, mais elle sent et entend bien mieux que les voyants. Elle le saurait déjà si son père était là. Ses sens ne la trompent pas.
Emmy frotte ses paupières comme pour chasser ses mauvais songes. Mais des images s’accrochent. Le visage d’un homme.
Un paquet de bonbons dans un sachet de papier, bombé, comme rempli d’air. Emmy tendait les mains vers le cadeau de son père. Elle allait s’en saisir, mais il a éclaté comme une de ces baudruches que les gosses du quartier gonflent et font exploser lors de chaque carnaval. Et puis tout s’évanouit. Les bonbons et son père, ses attentes bernées. Depuis le temps qu’elle attend. Elle a tout un stock d’espoirs déçus à cause de lui. Sa tête en est farcie, et parfois elle se dit que ces crises étranges, ces spasmes épileptiques sont dus à ce trop-plein de dépits, à ces désillusions qui pourrissent au fond d’elle. Comme si elle les refoulait. C’est son père. C’est comme ça. Il a toujours été celui qui trompe son monde.
Dans les rues de Memphis, la grande fête s’annonce. Une partie de la ville va bientôt célébrer le jour de l’Indépendance. La pétarade commence. Des tas de déflagrations accompagnent les rires des gamins extasiés.
Emmy se penche par la lucarne. Les commerces sont fermés. Deux hommes endimanchés longent le trottoir d’en face. Un autre les salue. Emmy cherche les enfants et, en tendant le cou, voit une femme qui rabat un pan de sa longue jupe avant de traverser. Elle est jeune. Ses cheveux brun-roux tombent en guirlandes d’anglaises. Ses bottines sont couvertes de poussière et ses talons de bois battent les trottoirs de guingois, parfois mités, souvent branlants.
Au carrefour de Madison, en plissant les yeux pour contrer le soleil, elle distingue des fumerolles, des panaches d’explosifs et une bande de gamins accroupis dans un coin autour d’une allumette qui s’approche d’une mèche. Le feu prend. La mèche crépite et fume et les enfants éclatent plus vite que l’explosion, laissant dans leur sillage des crépitements de rire.
– Cessez ! lancent des vieilles barbes aux fenêtres.
Emmy se retourne.
– T’es sûre qu’il n’est pas arrivé ?
Sa mère lui tend la robe qu’elle avait mise de côté. Toujours au même endroit, sur la chaise près de leur lit. Elle l’aide à s’habiller.
– Tu es tout énervée, ma fille. Calme-toi ! Tu sais bien qu’avec lui…
– Cette fois j’y crois, maman. Je suis sûre qu’il va venir.
Emmy palpe la lettre dans sa poche. C’est sa seule lettre de lui. La première en treize ans. Elle ne l’a jamais vu ni même entendu. Mais ces mots sont de lui. Billy Evans. Il écrit qu’il viendra par le vapeur le jour de son anniversaire.
Elle n’a qu’une vague idée de lui, forgée année après année, comme les pièces d’un puzzle. Elle se l’est représenté par la grâce des mots, des souvenirs semés chez les uns et les autres. D’abord ceux de sa mère qui répète souvent qu’il était grand et beau. Parfois, elle ajoute qu’il était pareil au fleuve, obstiné, impétueux, comme s’il avait quelque chose à prouver au monde, une revanche à prendre sur les obstacles dressés en travers de sa route…
« Qui pourrait redresser ce que Dieu a fait courbe, ma fille ? Hein ? Dis-moi ? Qui a ce pouvoir-là ? On n’oblige pas les étoiles à suivre un chemin de balises. Ton père est né comme ça, avec ses courbures. Toutes les jetées cherchant à l’orienter, toutes les digues visant à le contraindre, les pieux, le rabotage sont restés sans effet. »
Ensuite, elle se taisait, gardant le reste pour elle. Emmy a dû puiser à d’autres sources pour savoir. Chez des voisins. Chez des gens de passage. Dans la rue. Dans les champs. N’importe où. L’image de son père a gagné en nuances. Tous disaient qu’il était beau, certes, mais qu’il avait surtout la beauté des escrocs, de quoi désarmer les doutes, et une faconde à rouler les sceptiques. Emmy serrait les poings, souvent. Elle voulait les faire taire, tous ceux qui s’acharnaient sur les mauvais côtés de son père. D’autres présentaient les choses autrement. Pour eux, son père avait un don. Il était plus habile que le caméléon et plus malin qu’un comédien de la côte.
« Ton père ! Ah ça, ton père ! C’était quelqu’un, celui-là ! Billy avait le don de soumettre les esprits le temps d’y glisser une idée un peu folle, son idée, et de l’y faire germer. Si bien que les autres, y croyaient qu’ils avaient une idée bien à eux, un beau projet, comme celui de l’hôtel, et y se mettaient à l’œuvre. Il avait ce don-là. On peut dire qu’il savait provoquer l’ambition. Il semait la confiance. Après, pour la récolte… c’était une autre affaire. »
C’est ainsi que sur Main Street, dans le quartier commerçant, surgirent des fondations. Un hôtel allait naître. Le charpentier œuvrait. Le maçon s’activait. Un étage fut dressé puis le chantier cessa. Il fallait de l’argent et le compte n’y était pas. Le promoteur s’efforçait de convaincre les banquiers que l’argent arriverait, qu’il avait une idée et que, la guerre finie, il ferait des bénéfices. Quand il se retourna, Billy n’était plus là. Il avait disparu, avec quelques dollars, une avance pour l’idée de ce projet farfelu. Le promoteur paya, fut ruiné et finit par grossir les rangs de ceux qui maudissaient le nom de son père.
« Billy ! Quel numéro ! Billy ! Billy Evans ! Mais Dieu qu’il était beau. Et cette beauté-là, elle n’était pas volée. Normal qu’il ait pris la plus belle de Memphis. Ta mère, Emmy. Ton père était si beau. »
Les yeux vert printemps. Des dents plein la bouche. Et le reste, Emmy le jette dans l’eau du fleuve avec les grandes gueules de ces alligators qui se repaissent du mal et ruminent tout le bon. Pourvu qu’ils s’en étouffent, qu’ils finissent ventre en l’air.
Billy.
Son père.
Imaginé par elle et condamné par eux. Plus malin que tous les autres. Puni de penser plus vite. Condamné à se taire. Purgeant une peine au loin, parce qu’il s’était fait prendre, une fois de plus, une fois de trop. Emmy mit des années à comprendre le vrai sens des mots « peine de prison ».
Elle se disait qu’elle aussi était condamnée, à la même peine que lui. La peine de ne pas le voir. Elle s’était persuadée qu’ils étaient tristes ensemble, tous les deux, loin l’un de l’autre. Pas besoin de se voir pour s’aimer. Sa mère le lui prouve chaque jour. Elle l’aime aveuglément.
Dans quelques heures, les rues de Memphis seront toutes noires de monde. Il y aura des couleurs accrochées aux fenêtres. Des fanions rouges, blancs, bleus. Des essaims d’inconnus échappés des hameaux situés en amont du grand fleuve ou de plus loin encore. Il y aura une fanfare, comme chaque année. Les anciens soldats noirs porteront l’uniforme des Zouaves avec leur gilet rouge et joueront de longues heures, en remontant Main Street jusqu’à l’embarcadère, comme tous les 4 Juillet depuis la fin de la guerre.
Emmy est impatiente. Le jour de l’Indépendance est aussi celui de son anniversaire. Elle a treize ans.
Elle voit la moue de sa bouche, qui ravale sa phrase pour ne pas briser le sort. Tout est dans le silence de sa mère et ses sourcils relevés en accent circonflexe comme une paire de mains jointes qui pointeraient vers le ciel. Elle espère. Sa mère prie pour qu’il vienne. Billy. Il n’était pas si mauvais. Il l’a vraiment aimée. Et elle, elle l’adorait. Son beau génie de père, chevalier d’industrie comme disent les pédants, ceux qui se payent de mots et crèvent la gueule ouverte de n’avoir rien osé. Son père a écrit qu’il allait revenir pour les sortir de là, de cette misère de peau, de cette cabane d’esclaves.
– Tu sais maman, j’ai réfléchi.
– Oui ma fille.
– En attendant qu’il achète une ferme, il pourrait dormir là. Je lui laisserais ma place.
– Ah oui ! Et tu dormiras où ?
– J’ai réfléchi. Je dormirai dehors. Et si la ferme est trop chère, il pourra toujours assembler quelques planches pour agrandir notre cabane.
– La nôtre ?
– Oui. La terre est assez dure du côté de la clôture. Je l’ai tâtée du pied hier. Elle est sèche et tassée. Y a pas de trace d’humidité. J’ai bien regardé sur le côté. Il y a assez de terrain pour soutenir des cloisons et un plancher épais.
– Et qui va payer ça ?
Le tintement de la cloche tombe opportunément.
– Vite ! Vite ! Je suis sûre que c’est papa !
Emmy agite ses longs bras. Elle est tout élancée comme le tronc de l’orme devant. Sa chevelure est un houppier. Pas le temps de se coiffer. Elle se met à quatre pattes pour dénicher ses souliers.
Une autre sonnerie retentit. Plus longue. Ça vient de l’embarcadère.
– Tant pis. J’ai pas le temps, dit-elle en sortant pieds nus.
Elle enjambe la clôture, traverse Madison et remonte vers le fleuve. Sa jupe enveloppe ses jambes et virevolte sous elle telle une méduse folle. Elle court comme les enfants, sans se soucier des regards en coin des femmes et des hommes sur ses longues cuisses fuselées. Elle court à perdre haleine, fixant les cheminées du bateau qui approche avec ses deux gaillards, l’un à la proue, l’autre à la poupe, et sa grande gueule béante comme celle d’un poisson-chat. Emmy ne cille même pas, de peur que si elle lâche sa cible des yeux elle fasse demi-tour, ou pire, disparaisse.
Ses pieds nus frappent le sable. Son cœur choque sa poitrine. Ses mains vont chercher loin devant comme si elle pouvait raccourcir la distance qui la sépare du quai. Elle a la bouche ouverte et le ventre vide depuis la veille. Légère ! Si légère ! C’est son anniversaire et son père va venir pour elle.
Des mouettes rasent le fleuve. Elles sont remontées de l’embouchure, en aval, à des centaines de miles. Il y a foule près du quai. Des dizaines de dos d’hommes et de femmes s’agglutinent.
Sur le pont du Natchez, le capitaine sonne trois coups secs. C’est le signal donné au machiniste en salle. Les deux cheminées crachent ce qui leur reste de fumée. La roue à aubes ralentit puis se cale en trouvant le point mort. L’équipage remonte les coursives. Il y a beaucoup de courant. Depuis la crue de juin, il a encore gagné et contrarie l’accostage.
Le visage barbouillé du mécanicien surgit d’un hublot de bâbord. Le navire vire lentement. Il a dépassé le pont. Sa proue pointe vers l’aval. Un sifflement retentit. Soudain, sa roue repart, mais à rebours cette fois, plus puissante, plus vaillante. Ses larges tambours brassent des mètres cubes d’eau, frappant de toutes leurs forces comme pour régler leurs comptes avec ce maudit fleuve. Les tambours cognent si fort que des éclats de racines valdinguent alentour.
Emmy en a déjà vu, des approches mal finir. L’an dernier, un triple pont bien plus gros que le Natchez a fini par le fond.
En haut de la passerelle, un matelot pivote et jette devant lui la glène de cordage. Un badaud sur le quai s’en empare et la noue. La passerelle se déploie. C’est bon ! Tout va bien. La foule s’avance. Emmy cherche sur le pont, parmi les passagers, le visage inconnu de son père, comme l’aimant cherche la paille. Elle guette l’évidence, armée de tous les indices qu’elle amasse depuis des années. Grand. Blond. Yeux clairs. Aujourd’hui la trentaine. Pourvu qu’il tienne parole. »

À propos de l’auteur
SPITZER_Sebastien_©Astrid-di-CrollalanzaSébastien Spitzer © Photo Astrid di Crollalanza

Sébastien Spitzer est traducteur et journaliste. Son premier roman Ces rêves qu’on piétine a reçu un formidable accueil critique et public. Il a été le lauréat de nombreux prix (prix Stanislas, Talents Cultura, Roblès). Avec Le Cœur battant du monde, il fut finaliste du Goncourt des Lycéens 2020. (Source: Éditions Albin Michel)

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Sept gingembres

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En deux mots:
Un directeur de création se retrouve interné à Saint-Anne. En découvrant comment ce quadragénaire a atterri là, on va voir un père de famille bien sous tous rapports devenir un prédateur sexuel dont les obsessions auront raison de sa raison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tu finiras à Sainte-Anne

Pour son premier roman, Christophe Perruchas a choisi le milieu qu’il connaît le mieux, celui de la publicité, pour dresser le portrait d’un directeur de création, d’un mari, d’un père, d’un amant et… d’un prédateur sexuel. Glaçant!

«Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir. L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent.» Les premières lignes de «Sept gingembres» racontent le quotidien d’un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique le plus célèbre de Paris et permettent à Christophe Perruchas de construire son premier roman autour de la question qui va dès lors tarauder l’esprit de ses lecteurs: comment en est-on arrivé là? Car ce patient a bien réussi, il est publicitaire, directeur de création dans une agence parisienne. Il a une femme, deux enfants et une solide culture générale, cherchant dans les murs qui l’entourent les traces de ses prédécesseurs, Antonin Artaud et Louis Althusser…
Peut-être faut-il voir dans son appétit sexuel la cause première de son dérapage. On imagine qu’il n’est pas le premier à tromper sa femme avec son assistante. Sauf que dans un monde post #metoo la question du consentement revient comme un boomerang. A-t-elle vraiment eu le choix? A-t-il joué de sa position dominante? Au fil des pages le portrait du cadre dynamique dont les idées rapportent gros va se brouiller. De meetings en séminaires, de chasse aux gros contrats aux ambitions de plus en plus démesurées, il va se transformer en prédateur. S’il est bien conscient des enjeux et de la nécessité de valoriser la femme – surtout dans un milieu considéré comme machiste, créateur et développeur du concept de la femme-objet – il y voit surtout un défi à la hauteur de sa capacité de séduction. Après les SMS très crus adressés à sa maîtresse, il va fantasmer sur les femmes qui vont croiser sa route, au bureau, dans le train, au restaurant. Son imagination déborde, son sexe se durcit, ses paroles s’enrichissent de sous-entendus de plus en plus explicites, d’allusions déstabilisantes. Il est pris dans un engrenage infernal qu’il s’évertue consciencieusement à huiler pour accélérer frénétiquement. Jusqu’à éveiller les soupçons d’un inspecteur du travail. Dont il est persuadé qu’il ne fera qu’une bouchée. N’est-il pas signataire de la charte anti-harcèlement? N’a-t-il pas approuvé la politique d’égalité salariale?
Un aveuglement qui rendra sa chute encore plus brutale. Car désormais les rumeurs enflent, les femmes se méfient, la Direction le lâche. Et les journalistes s’en donnent à cœur joie…
Le contre-feu, ces sept gingembres qui donnent son joli titre au livre et qui sont autant d’épisodes qui racontent la famille unie mise en scène via les réseaux sociaux, ne pourra éviter l’embrasement. Et le retour à Saint-Anne.
Refermant ce premier roman, raconté par le prédateur sexuel, on se dit que le publicitaire a parfaitement réussi son pari, fidèle à sa maxime «faire du quelque chose avec du rien et du quelque chose transgressif, toujours. Dans un cadre fort.»

Sept gingembres
Christophe Perruchas
Éditions Le Rouergue
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782812619878
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un père attentionné, un manager toxique, un mari aimant, mais aussi un prédateur sexuel, un publicitaire exsangue, une victime des temps qui vont, un coupable sans aucun doute.
Il vit, on le suit, caméra à l’épaule, instantanés de ses maintenant, haïkus éclatés, qui vont nous révéler petit à petit l’ensemble de l’image, pixel après pixel.
Toutes ces zones grises sont autant de nuances qui finissent par constituer un visage familier : celui de l’époque.
Qui s’achève dans la chute d’un mâle blanc, quadragénaire, asphyxié par un système dont il est le combustible.
En véritable sismographe, Christophe Perruchas enregistre cet effondrement qui fait écho à celui d’un vieux monde à bout de souffle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog En lisant, en écrivant


Christophe Perruchas dépeint le personnage principal de son nouveau roman Sept gingembres © Production le Rouergue

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dedans
La mouche, grosse et lente, bruyante n’en finit plus de s’écraser contre la vitre, têtue, semblant oublier à chaque seconde son échec précédent.
Je la regarde encore quand la lumière automatique de ce côté du pavillon s’éteint. Dehors, c’est déjà le sombre, le cliquetis des couverts et des assiettes me ramène à la réalité. Le silence des convives est étonnant, bande-son désynchronisée, déséquilibrée, comme si on avait gommé tous les bruits de discussions, mariage du vacarme et du rien.
C’est un samedi soir comme les autres, un samedi soir dans un coin du 14e arrondissement de Paris. L’odeur fade et pourtant excessive de la nourriture bon marché achève de réveiller mon cafard-roseau, léger, souple, comme séparé en de petites feuilles opaques, origami mouvant, à la limite du scotome.
C’est un samedi soir comme les autres dans un coin de ma tête, je laisse la mouche à ses circonvolutions imbéciles.
À table il a fallu se placer à côté de Kurtzman, un grand type châtain clair du côté où il lui reste des cheveux. Le côté exactement opposé à sa balafre, ligne rose et imprécise, sorte de diagonale du vide, pas tout à fait étrangère à l’absence mate du regard. Trépané, sous médicamentation lourde, coutumier de brusques changements d’humeur, des accès de violence qui le laissent comme mort, crispé, granit humain.
C’est pour cela qu’il y a toujours de la place près de lui.
S’asseoir à ses côtés, c’est renoncer à lâcher prise pendant toute la durée du repas. C’est aussi une libération, savoir que le danger qu’il représente va me permettre de ne pas me laisser aller. La vigilance qui lutte contre les cachets, qui fait reculer l’engourdissement.
Le danger peut venir de toute part, une légère modification du silence ou au contraire un cri et puis un autre et des chaises qui se renversent. Au moindre changement d’atmosphère, je suis capable de réagir, de me protéger, mettre le plateau entre moi et ce qui se présente, m’en servir comme d’une arme, la tranche contre la carotide, rapide comme un fouet. Du moins c’est que je pense.
Kurtzman enfourne les fourchettes les unes après les autres, parfois son regard se pose sur moi, mes mains serrent le plateau.
Purée.
Salsifis.
Un fromage blanc ou une compote.
Et puis le danger semble s’éloigner, il ne m’a peut-être pas vu, je n’existe sans doute pas pour lui. Je suis comme les nervures d’un bois qui accompagnent le mouvement du doigt.
Je sais qu’au moindre nœud, à la plus petite contrariété je surgirai dans son paysage, comme un diable au bout de son ressort, menaçant, déstabilisant, j’appellerai alors des mesures directes, brutales. Je serai un danger qu’il conviendra de neutraliser.
Son regard balaie l’espace comme une caméra de surveillance, il continue son mouvement, loin à ma gauche.
Derrière moi, j’entends les mouvements de langue de Dinis, un fragile birbe, Portugais, à la bouche mobile qui prononce sans cesse, qui dit et ressasse, parfois des phrases, parfois juste des bruits, borborygmes, à la limite de l’animal. Qui prend un coup de pied quand il lasse, dans le flanc comme un chien. Et qui s’éloigne.
Les repas sont de drôles de moments. D’équilibre.
Entre la tension générée par ces corps si proches et l’envie de nourriture. Entre les odeurs de ceux d’en face, la sueur qui a séché, celle des paniques qui donne une haleine pointue, et les sons, ces respirations souvent haletantes comme celle des patients en fin de vie, dont on attend que le corps lâche, vieille bourrique, on redoute le bruit de chair molle qui s’étale sur le sol. Et on l’attend.
Confrontation obligatoire, ces trente minutes pour dîner, les regards qui se soutiennent et qui glissent, cette purée, tiède qui entre dans les bouches et vient arrondir les ventres.
Comfort food d’hôpital, qui réactive les enfances ; madeleine handicapée.
Cette jeune fille, là-bas, à la fois maigre et grosse, au corps torturé, irrégulier, déjà vieilli, elle ne parle pas, sa tête se balance, les cheveux comme de la paille, blonds, avec des mèches blanches, on ne sait pas quel âge lui donner. Les yeux marron, doux, elle pleure, debout à côté de sa chaise. Quand elle se retourne, sa blouse blanche, elle s’est chiée dessus. Personne ne lui prête attention, son voisin attaque son assiette, fourchette, en la surveillant du regard, vaguement inquiet.
Ces trente minutes où les infirmiers semblent boucher les issues, eux qui se tiennent droits, les bras croisés, les yeux mobiles et le menton haut, on dirait des matons. Au moindre début d’altercation, ils interviennent, les deux plus proches fondent, comme aimantés par le fauteur de troubles, une clef au bras et c’est l’isolement pendant des jours.
Le service au réfectoire est le résultat d’une négociation entre les personnels, en sous-effectif, et les représentants des familles, assistés d’organisations pour la dignité en milieu psychiatrique. Un arrangement qui sort du légal. De l’humain pour compenser la bureaucratie, l’alternative fragile aux journées entières passées entre quatre murs, à deviner les crises, à se parler par les bouches d’aération.
Aucun de nous, pourtant tous pensionnaires du fermé, n’est classé H7, dangereux en toute occasion, mais tous ceux qui sont en état de s’en rendre compte le savent bien : un seul incident et c’est l’isolement, quelques jours dans la pièce matelassée, à tourner en rond. À compter les heures entre les comprimés. Ou pire encore, le transfert en UMD, loin d’ici, l’unité des malades difficiles, celle dont on revient changé.
Alors on les réprime, ces batailles de territoires, sourdes et farouches, toujours à deux doigts d’embraser les bancs de la cantine.
Et puis c’est déjà la compote d’abricots.
Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir.
L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent. Quand les promenades m’étaient encore permises, il m’arrivait de marcher sans but entre les différents bâtiments, d’imaginer Antonin Artaud, la mèche corbeau, le profil coupant, drapé dans un pardessus de gros tissu sombre, enjamber les buissons, Antonin Artaud, à qui parlait-il ? À la petite Germaine, sa petite sœur morte, étranglée à l’âge de sept mois ? À un public de théâtre qui cherchait l’esclandre ? À lui seul ?
Je me suis promis d’entreprendre des recherches pour savoir où il était hébergé.
Et Althusser ?
Althusser, rien que le nom, je pourrais le répéter encore et encore. Althusser, je le répète, dont je me sens proche. Pas de l’intellectuel de ce vieux siècle qui n’en finissait pas de découper les choses en petits morceaux, empoignades sur des sujets qui nous semblent bien dérisoires ; anecdotiques bagarres de pouvoir au sein de courants qui n’existent quasiment plus. La vanité de tout cela. L’énergie que ça prend et puis la mort.
Althusser, les alertes, sa dépression d’abord, mais tous les dépressifs ne fabriquent pas des meurtriers. Brillant, sa langue comme une pierre, l’intelligence et la raison. Pourtant la maladie, bipolaire, sa femme, sa sœur de vie, étranglée dans sa soixante-dixième année.
L’impression qu’ici on empêche les gens de respirer.
Je les imagine, ici, ces deux-là, si différents et si jumeaux. Qu’est-ce qui fait qu’on est sur les rails, que tout est possible, rectiligne ? Et puis.
Comment on franchit la limite ?
Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauves-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss.
Pourquoi j’étais en conférence, au téléphone, sérieux, plein de certitudes, pourquoi j’étais avec mes équipes, non, tu ne pourras pas partir en juillet, il n’y a plus personne à la R&D, pourquoi je conseillais des clients sur des problématiques étranges, gagner des parts de marché, produire moins cher, mettre en avant ce qui fait vendre, taire le reste.
Pourquoi ça et pas courir nu en me masturbant ? Pourquoi rester assis derrière un large bureau, joli bois lisse, plutôt que m’asseoir dans le coin d’une pièce sans meuble, concentré, appliqué à jouer avec mes excréments ?
Qu’est-ce qui fait qu’un instant on est dans la vie qu’on dit normale, qu’on s’en échappe, sortie de route, qu’on rit trop fort et puis qu’on gifle les gens. Que tout est parfois beau et drôle, possible et presque magique ? Et parfois lourd et triste à en crever, quasi viscéral, cancer des entrailles plutôt que de la tête.
Peut-être déjà confusément je sentais que ma place n’était pas dehors, où tout est hélium et danger, mais ici, où tout est calme et rangé, morceaux de mousse aux coins des tables en verre.
On emmène enfin la vieille-jeune, ses cris froids et sa trace infamante, l’odeur de merde met longtemps à disparaître, l’assiette est froide, je me concentre sur le plafond, une lézarde dont les bords sont jaunis, comme un fleuve imaginaire, sec, un éclair mort, à moins que ce ne soient les frontières d’un pays inconnu, failles, plaques tectoniques en mouvement, le noir de cette fissure fait par endroits le dessin d’un vagin, là où elle est la plus large, le noir mat et profond, menaçant. Je me surprends à penser à ça, au sexe en général, mon esprit dérive lentement, comme une péniche sans gouvernail, lourd et maladroit. Je peine à convoquer les sensations, un pull qu’on soulève, la densité d’un corps, l’odeur d’un sexe qu’on embrasse. Je tente de me souvenir des mains sur moi, ma verge qu’on dégage et qu’on avale, comme si c’était la chose la plus urgente à faire. Mais les images résistent, le vagin reprend son cours de crevasse et vient s’échouer sur le chambranle de stuc. Mon regard suit le montant, les rares lumières dehors, quelques silhouettes blanches autour d’un groupe plus gris, c’est la fin du repas, la cigarette et puis le retour dans les unités.
Traverser ce parc endeuillé.
Le lieu se confond avec mon état, lointain et brouillard, cet état qui m’empêche de mettre des chaussettes sans me concentrer. Les matins. Et puis les chaussures, tension maximale, chaque geste semble aussi important que la mise en orbite d’un satellite, les lacets enfin, je me souviens des promenades.
Souvent je poussais jusqu’à la statue verdâtre, un homme, nu, allongé, un long couteau à ses côtés. Comme un Polaroid en pierre, haïku saisi dans son déséquilibre. Cet étrange guetteur, placé vers la rue de la Santé, il avait des choses à nous dire. Il semblait vouloir jaillir, nous jeter aux oreilles ses horribles secrets, témoin de plus d’un siècle de patients, d’histoires, de traitements qui font frémir rien qu’en les énumérant : l’horloge de Heinroth, le bain-surprise, le gyrator, qu’on connaît aussi sous le nom de tambour à rotation, les électrochocs. Toutes n’ont pas eu cours ici, le gyrator, sans doute jamais, mais l’écho de cette liste, camisole chimique, dont mon olanzapine est sans doute le dernier avatar, n’en finit pas de ricocher dans un ricanement qui me surprend. Le mien.
C’est ce qui me plaît ici : savoir que nous sommes tous les maillons d’une chaîne ; que ce que nous ressentons, d’autres l’ont déjà éprouvé, que des Kurtzman et des Dinis, il y en a eu des milliers ici. Mêmes angoisses, mêmes regards vides et fuyants, mêmes mesquineries et toutes ces petitesses, ce que l’homme du milieu juge ainsi, ce que l’humanité fabrique à sa marge, la maladie, celle dont on a honte, encore plus que du cancer aujourd’hui ou du sida hier. »

Extrait
« J’entends, lointaine, la voix timide de la jeune chef de pub, son premier slide, elle a eu du mal à brancher le vidéoprojecteur, elle doit suer, extrasystoles, et redouter le mouvement d’humeur. Elle sait que ce retard à l’allumage est parfois le début d’une descente aux enfers, irrationnelle. Qu’un manager se lève, excédé, décide que ça n’est pas professionnel, qu’on n’a pas le temps d’être approximatif, que le sombre et la pesanteur de sa colère rentrée, pierre mate, contamine toute la pièce, anti soleil, trou noir qui avale tout et c’est le début de l’isolement, les soutiens qu’on ne trouve plus, les regards qui se détournent, la solitude et les charrettes. Et toujours les lieutenants imbéciles qui appuient le trait du général, et qui, serviles et en bons chiens, anticipent les condamnations. Les yeux rouges, ne le prends pas personnellement, c’est juste du travail, mais ta présentation était à chier.
Elle bute sur le début de ses phrases, les regards se font inquiets, début de meute, ils attendent le signal pour fabriquer des mouvements plus tranchés, le début d’une pente qu’il sera compliqué de remonter. Je hoche la tête, doucement, les yeux dans mon iPhone. Loin de tout ce qui se joue, baptême aussi bien que bizutage.
Il faut réagir vite, si le journaliste m’appelle, c’est qu’il a déjà commencé son enquête, interrogé des dizaines de gens ici, que l’incendie couve déjà, tapi dans les poutres de la maison, qu’il suffira de la publication pour créer un appel d’air. Peu importe que tout soit faux, exagéré. Tout explosera, il faudra être exemplaire. Le #metoo, c’est le bouton nucléaire.
Qui a lancé le truc, quel témoignage a été le premier, a précédé et encouragé les autres, qui a balancé et quoi ? Il n’est peut-être pas trop tard, contre une armée de poux, sauter la case shampoing à la lavande, inutile, et tout raser.
Un texto de Frédéric, passe me voir.
La machine est partie, idiote et myope, elle peut tout emporter sur son passage, comme on renverse une tasse de café, minuscule incident.
Je referme la porte de son bureau : nous sommes au sixième, l’étage ultime, les portes sont épaisses, lourdes à fermer. Le ciel est partout ; ici on peut ouvrir les fenêtres, sortir sur la vaste terrasse arborée et dominer Paris. Ici, on ne vient que pour célébrer ou couper des têtes, un ascenseur direct permet d’y accéder sans se mélanger aux salariés. Des patrons, discrets, des hommes politiques, de moins en moins bedonnants depuis les dernières législatives.
Ce que je sais, il va droit au but, ce n’est que le début, il y a d’autres agences incriminées. Ton nom revient, mais il n’y a rien de grave sur toi. Je pense qu’un ou deux types, on les connaît, vont sauter, les cas les plus graves, ceux qui ont déjà des casseroles judiciaires au cul. Tu connais le passif de Jérémy chez DRC. Il y a aussi Max, le type qui a gagné Tefal l’an passé, tu sais le case study malin sur l’adhérence. Lui, il est déjà mort, lâché. Il y a une vidéo qui tourne.
Je te connais Antoine, je sais comme tu peux être lourd en fin de soirée, comme tu aimes les femmes, comme tu te sens bien dans l’ambiguïté. Mais de là à t’accuser de harcèlement, au pire, une vanne toute naze, qui tombe à plat, on n’est plus en 95, parfois ça passe mal. Mais harcèlement, non. »

À propos de l’auteur
PERRUCHAS_Christophe_©Julie-Balague

Christophe Perruchas © Photo Julie Balagué

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman. (Source : Éditions Le Rouergue)

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Crénom, Baudelaire!

TEULE_crenom_baudelaire  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Une mauvaise chute va accélérer la fin d’un poète maudit. Le moment est venu de retracer le parcours de Charles Baudelaire, entre les femmes et la drogue, les problèmes d’argent et de censure, et les fulgurances de la création des Fleurs du mal.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment fait-on pousser les fleurs du mal?

Très tôt le jeune Charles Baudelaire a choisi d’être un poète. Dans cette biographie romancée, Jean Teulé raconte comment Les Fleurs du mal ont fini par avoir la peau de ce stupéfiant personnage. Le premier roman des éditions Mialet Barrault est une réussite!

Il arrive au bout du chemin. À Namur, en sortant d’une église, il fait une mauvaise chute qui lui fait lâcher ce juron: et, soutenu par deux amis, va regagner Bruxelles où des religieuses le prennent en charge avant qu’il ne puisse regagner Paris.
Nous sommes en 1867. Voici venu le temps de se retourner, de regarder le chemin parcouru. Enfant, c’est dans les jupes de sa mère que Charles Baudelaire se sentait heureux. À tel point qu’il se réjouit du décès de son père, car désormais la femme de sa vie ne sera que pour lui! Un bonheur qui sera toutefois éphémère, car après quelques mois sa mère a retrouvé chaussure à son pied. Elle épouse le chef de bataillon Jacques Aupick. Charles, qui se sent trahi, n’est pas au bout de ses peines. Car ce beau-père entend faire son éducation. Après son renvoi du Lycée Louis Le rand, il décide de le faire embarquer sur un navire partant vers les Indes pour une année qui doit l’aguerrir, en faire un homme.
À bord, il n’apprécie guère la compagnie des passagers, pour la plupart des commerçants, et préfère se consacrer à la poésie dont il est persuadé qu’elle fera sa gloire. Il réussira à Dépasser Hugo. L’escale à l’île Maurice lui donne l’opportunité de rebrousser chemin. Dans ses bagages, les vers de L’Albatros, première grande marque de son talent laissé à la postérité. Après six mois en mer, il débarque à Paris. Désormais majeur, il va pouvoir mener la grande vie avec l’héritage que lui a laissé son père. Il prend un appartement, achète des toiles et des toilettes et s’offre des femmes et de la drogue. Mais la fille de joie sur laquelle il a jeté son dévolu, Sarah la Louchette, va lui offrir une blennorragie. Qu’il va s’empresser de soigner en changeant de partenaire. Il s’acoquine alors avec Louise Duval, une grande tige à la peau d’ébène, qui lui fera un autre cadeau, la syphilis. Il n’a guère plus de vingt ans et déjà ses jours sont comptés. Car au milieu du XIXe siècle la vérole encore fait des ravages. Alors les médecins prescrivent du laudanum. Et Baudelaire en use et en abuse, ajoutant un cocktail d’autres drogues à son médicament.
Le poète va brûler la vie ou la sublimer, c’est selon.
Après avoir exploré l’univers de Verlaine et celui de François Villon, la plume de Jean Teulé se régale de celui de Baudelaire en revisitant le Paris en pleine mutation de l’époque, au moment où Haussmann redessine l’architecture à coups de démolitions et de saignées dans les rues un peu tortueuses. Mais suivre Baudelaire, c’est aussi faire la connaissance du milieu artistique de l’époque. On y croise Gustave Courbet, Maxime du Camp, les frères Goncourt, Théophile Gautier, Manet ou encore Hugo qui tonne depuis son exil anglo-normand contre ce Napoléon III qui vient de prendre le pouvoir. Si Baudelaire n’aime guère le grand écrivain – mais qui aime-t-il vraiment ? – il le rejoindra dans ce mépris, ainsi que Gustave Flaubert.
Parmi les anecdotes les plus croustillantes retrouvées par l’auteur de Entrez dans la danse, il y a ces séances de pose chez Courbet pour son tableau L’Atelier du peintre. Baudelaire y pose avec Jeanne Duval puis demande à son ami de l’effacer de sa composition avant de revenir sur son choix.

COURBET_LAtelier_du_peintreL’Atelier du peintre de Gustave Courbet (1855), avec à droite, au premier plan, Baudelaire lisant assis sur une table et Jeanne Duval réapparaissant, à la gauche de la porte, par exsudation du liant et de la peinture au bout d’une cinquantaine d’années. © Commons Media – Musée d’Orsay

Mais le point fort du livre réside dans la mise en scène des Fleurs du mal. Grâce à Jean Teulé, on retrouve les poèmes dans leur contexte, de leur genèse à leur écriture et la volonté hallucinée de l’auteur de rompre avec les codes classiques du sonnet, de renouveler la thématique mais aussi de choquer. Les pérégrinations du manuscrit et les déboires de son éditeur Auguste Poulet-Malassis montrent à quel point il aura réussi. Le procès et la ruine viendront mettre un terme à la première édition de ce recueil aujourd’hui considéré comme une pierre angulaire de la poésie française. Crénom !

Crénom, Baudelaire!
Jean Teulé
Éditions Mialet Barrault
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782080208842
Paru le 7/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un voyage vers les Indes, l’île Maurice ainsi qu’un voyage en Belgique à Bruxelles et Namur.

Quand?
L’action se situe de 1826 (Baudelaire a cinq ans) à 1867.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si l’œuvre éblouit, l’homme était détestable. Charles Baudelaire ne respectait rien, ne supportait aucune obligation envers qui que ce soit, déversait sur tous ceux qui l’approchaient les pires insanités. Drogué jusqu’à la moelle, dandy halluciné, il n’eut jamais d’autre ambition que de saisir cette beauté qui lui ravageait la tête et de la transmettre grâce à la poésie. Dans ses vers qu’il travaillait sans relâche, il a voulu réunir dans une même musique l’ignoble et le sublime. Il a écrit cent poèmes qu’il a jetés à la face de l’humanité. Cent fleurs du mal qui ont changé le destin de la poésie française.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« — Crénom !
Au sortir du portail baroque de l’église Saint-Loup de Namur, un homme qui aura bientôt quarante-six ans loupe une marche et tombe sur le front, à même le parvis, en jurant. Des deux qui l’accompagnent, le plus jeune – fringant trentenaire rigolard et bariolé à l’accent wallon très prononcé – fait mine d’être offusqué par ce qu’il vient d’entendre:
— Même en utilisant sa forme contractée, on ne sort pas d’une église en s’écriant: «Sacré nom de Dieu!» Ça n’est pas possible ça, sais-tu, monsieur?!
Le Seigneur vous aura puni !
Le second ami – corpulent personnage autrement raisonnable –, déjà accroupi près du corps à plat ventre, le retourne sur le dos en lui disant dans un français plus conventionnel:
— Eh bien dites donc, quelle chute, hein?!
— Crénom…, paraît ne pas en revenir l’accidenté aux airs devenus complètement ahuris.
— Il est sonné. Félicien, prenons-le chacun sous une aisselle pour le remettre sur pied.
Le jeune Belge farfelu le hisse du côté droit pendant que l’autre, qui parvient à le maintenir bien en appui sur la jambe gauche, s’en trouve soulagé.
«Ça va, on peut vous lâcher ? » demande-t-il en écartant un peu ses paumes, mais la victime, répétant «Crénom», bascule vers Félicien qui s’en amuse:
— Vous choisissez de plonger dans mes bras plutôt qu’entre ceux d’Auguste! Merci! Cela me met en bonne gaieté.
— Mais redressez-le, bon sang, Félicien ! Soyez sérieux, s’agace Auguste.
— J’essaie mais il s’écroule par là. Regardez ce bras, qui semble n’avoir plus d’énergie, comme il balance.
Et en dessous, cette jambe, si je l’attrape par le pantalon, elle ondule telle de la guimauve. On dirait qu’il est devenu, de ce côté-ci, une poupée de chiffon.
— Bordel de Dieu…, commente Auguste.
— Ah, ben dites donc, ça jure, les Français!
Quand c’est pas l’un c’est l’autre.
— Me reconnaissez-vous, savez-vous qui je suis? demande le plus âgé des amis à l’acrobate maladroit qui s’est étalé sur le parvis.
Celui-ci le regarde comme s’il venait de le découvrir, très étonné:
— Crénom!
— Bon, il donne aussi des signes de troubles mentaux. Il faut le ramener à Bruxelles.
* * *
Dans le gros bâtiment particulièrement sévère de l’institut-couvent Saint-Jean-et-Sainte-Élisabeth situé près du jardin botanique de Bruxelles, une petite dame sautillante de soixante-douze ans est très en colère et ne se gêne pas pour le dire aux religieuses qui l’entourent tout en suivant la mère supérieure au travers d’un corridor :
— Moi, c’est de vous dont je ne suis pas satisfaite, mes sœurs! Je m’insurge contre la rudesse de votre comportement envers lui! Je le croyais sous la protection de douces colombes, comme je me figure que doivent toujours être les religieuses, alors que…
— Depuis son arrivée, fin mars, avant les repas, il ne fait pas le signe de croix! s’indigne la supérieure, commençant à gravir vigoureusement les marches d’un escalier à la rampe ouvragée.
— … Il est handicapé! lui rappelle la dame âgée qui escalade derrière.
— Seulement hémiplégique du côté droit, précise l’autre déjà au palier. Il pourrait remuer sa main gauche!…
— … Alors que, poursuit une des sœurs qui arrive également tout en haut, lorsqu’on insiste il tourne la tête et si on l’en tourmente davantage, il fait semblant de s’endormir!
Le premier étage s’ouvre sur un long couloir bordé à droite par une série de fenêtres hautes et claires donnant sur une cour fleurie en ce mois de juin.
Face aux ouvertures vitrées s’étalent des portes de chambre. Visage entouré d’une guimpe trop amidonnée, une qui ne l’avait pas encore ramenée aborde, excédée, un nouveau sujet aux oreilles de la petite dame à la chevelure frisottée et blanche parsemée de reflets bleutés:
— Dans les établissements religieux, on exige que les malades récitent des prières à haute voix mais lui ne les dit pas!
— Il est devenu pratiquement muet!
Tout le monde part au train vers le fond du couloir.
Les lumières de ce début d’été alternent avec les taches d’ombre sur ces corps féminins qui filent.
— Muet?! s’exclame la mère supérieure. Ah, si vous entendiez ce qu’il répète continuellement en reluquant une certaine partie de l’œuvre d’art dont nous sommes le plus fières dans cet établissement!…
Venez vérifier vous-même.
Elles s’arrêtent toutes devant la double porte ouverte d’une grande salle commune lambrissée de chêne et au plafond ornementé.
— Vous le trouverez là-bas ! Allez-y toute seule.
Nous, on ne s’approche plus de lui.
La petite dame usée quoique encore dynamique, elle, y va vers ce quadragénaire qu’elle repère de dos, écroulé dans son fauteuil roulant en bois et osier, face à un grand tableau fixé au mur. On dirait que le quasi-grabataire s’exprime. Alors qu’elle s’approche de ses
épaules, elle l’entend dire et redire une ribambelle de «Crénom!» absolument excités. Elle lève les yeux vers ce qui obnubile tant l’affalé. C’est une Vierge à l’Enfant peinte vaguement façon Renaissance. Au premier-plan et de trois quarts dos, une jeune Moyen-Orientale blondinette (ah bon ?) tout à fait avenante est représentée tendant les bras vers un mioche dans la paille qui fait face au spectateur. Mais le tordu débraillé ne fixe son regard que sur le cul de la Marie mis très en évidence par un souffle de vent pénétrant dans l’étable et plaquant la robe translucide de soie rose chair, bordée de broderies noires, contre les fesses joliment arrondies de la mère (vierge) du fils de Dieu.
— Crénom! Crénom!
On sent bien que si le pervers pouvait articuler deux autres syllabes il s’écrierait plutôt: «Quel cul! Quel cul!» La petite frisottée, sans doute elle-même tous les dimanches à l’église, comprend maintenant la panique des soeurs hospitalières. Contournant le vicelard pour l’examiner de face, elle découvre son bras droit inerte qui pend contre sa poitrine enfermée dans une ample vareuse sombre dont l’usure luit çà et là et que personne n’est venu boutonner. Il ne lui reste qu’un oeil ouvert en cette tête qui retombe, trop lourde, sur une épaule. La dame âgée dit:
— Bon, allez, laisse-moi te pousser. On s’en va. Aucune sœur ne vient l’aider à descendre dans l’escalier le fauteuil roulant qui fait des bonds à chaque marche car les voilà toutes parties chercher de l’eau bénite en poussant des cris d’hystérie. Elles reviennent vers la salle commune pour s’y jeter à genoux, verser d’abondantes larmes et arroser d’eau
consacrée les endroits occupés par le terrifiant malade, ceux où ses roues sont passées. La mère supérieure ordonne:
— Arrachez ses draps, sa paillasse, et faites tout brûler!
Retenant comme elle peut le fauteuil penché, grâce à une main agrippant la poignée fixée à l’arrière du dossier et l’autre cramponnée au col de la vareuse du très mal en point pour éviter qu’il ne bascule en avant, la petite vieille à la chevelure un peu azur croise un prêtre exorciste alerté. Lui non plus n’est d’aucune utilité et son étole flottante, au passage, vient lui fouetter le visage comme si elle n’était pas déjà assez emmerdée comme ça!
— Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis…!
Mêlé au fracas cavaleur des gros souliers cloutés du chasseur de mauvais anges, elle entend aussi gueuler un rituel latin alors qu’elle atteint le corridor et que les soeurs, à l’étage, paraissent se sentir enfin délivrées comme si Satan lui-même s’était retrouvé trois mois pensionnaire de leur maison de santé.
Sur les graviers d’une allée de la cour intérieure menant à la sortie, l’aïeule essoufflée fait une pause pour s’éponger le front près d’un bosquet de roses parfumées. L’hémiplégique mutique, de sa main gauche fait risette à une fleur en éclatant d’un rire de fou puis ferme son œil valide et revoit le fil de sa vie, sa vie… Crénom! »

À propos de l’auteur
TEULE_Jean_©DRJean Teulé © Photo DR

Jean Teulé est né à Saint-Lô le 26/02/1953. Entre 1978 et 1989 il s’est consacré à la bande dessinée, qu’il élabore à partir de photographies retravaillées. Parallèlement il s’est lancé dans la télévision dans «L’assiette anglaise» de Bernard Rapp et «Nulle part ailleurs» sur Canal+. Ayant abandonné toute autre activité, il se consacre dès 1990 à l’écriture. Depuis, il a publié une quinzaine de romans, parmi lesquels, Ô Verlaine! en 2004, Je, François Villon (prix du récit biographique); Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues), adapté en 2012 par Patrice Leconte ; Darling, également porté sur les écrans avec Marina Foïs et Guillaume Canet ; Mangez-le si vous voulez et Charly 9, tous deux adaptés au théâtre ; Les lois de la gravité, déjà adapté au cinéma en 2013 sous le titre Arrêtez-moi !, et joué au Théâtre Hébertot ; Le Montespan (prix Maison de la presse et grand prix Palatine du roman historique), également en cours d’adaptation cinématographique ; Fleur de tonnerre, adapté par Stéphanie Pillonca Kervern, sorti en salles en 2016, Entrez dans la danse en 2018 et Gare à Lou en 2019. Jean Teulé est le compagnon de l’actrice Miou-Miou. (Source : Éditions Julliard / Babelio)

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