L’Enfant des Soldanelles

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En deux mots:
Envoyé dans un préventorium aux début des années cinquante, un garçon va se prendre d’amour pour la Haute-Savoie et vouloir tout partager avec un compagnon idéal. Devenu adultes, Guillaume et Augustin s’installent au pied des sommets. Mais une série de drames viennent secouer leur vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voile noir sur les Alpes

Gérard Glatt revient dans les Alpes avec une histoire à la fois très personnelle et très romanesque. «L’Enfant des Soldanelles» tient à la fois du roman d’initiation et du thriller. Une double réussite!

Solide pilier de la collection «Terres de France», Gérard Glatt nous offre tous les ans un roman solidement ancré dans le paysage, doublé d’un scénario qui sonde l’âme de ses personnages. Après Retour à belle étoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer, voici L’enfant des Soldanelles.
Ce nouvel opus lui permet de retrouver les Alpes et plus particulièrement la région de Chamonix qu’il connaît depuis son enfance, comme il prend soin de nous le rappeler dans un avant-propos éclairant: «J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium». J’imagine que les premières pages du livre qui racontent comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, prend la direction des Alpes à la fois pour son air pur et pour l’éloigner de ses deux frères, Etienne et Benoît sont assez fidèles à ses souvenirs d’enfance. Qu’il a ressenti ce mélange de crainte face à l’inconnu et à l’éloignement de sa famille et de fascination pour ces montagnes et la découverte d’un nouvel univers, de nouveaux amis.
Sur cette base du vécu et du ressenti de l’enfant, Gérard Glatt a imaginé «le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres.»
Le séjour de Guillaume aux Soldanelles va se prolonger, solidifier l’amitié avec Augustin et l’amour pour ces montagnes que les garçons rêvent de maîtriser. Très vite, l’un et l’autre vont devenir indispensables à Guillaume, ne s’imaginant pas vivre ailleurs. Et s’il fera une parenthèse par la Bourgogne avec sa famille, il reviendra parcourir tous les sentiers, explorer tous les massifs. Augustin et Guillaume vont trouver en Julien un guide parfait, rêver de nouvelles conquêtes.
De belles perspectives qui viendront se fracasser le jour où Julien est victime d’un accident, lui qui pourtant connaissait si bien «ses» montagnes. La présence d’Augustin et Guillaume va alors mette un peu de baume au cœur des Villermoz, ravis de voir les jeunes garçons fidèles à leur pacte d’amitié.
Augustin va s’engager au Peloton de Haute-Montagne de Chamonix, rencontrer Catherine et devenir père de famille. Guillaume, du retour de son service militaire, va se voir proposer de rejoindre l’entreprise de décolletage des Villermoz: «Tu ne remplaceras jamais Julien, c’est certain, lui avait dit Villermoz, parce que tu n’es pas notre enfant. Mais là n’est pas la question. On a confiance en toi, comme on aurait eu confiance en Augustin, pour assurer la continuité. Moi, je fatigue. De plus, tu as tous les diplômes qu’il faut. Pas de la même école que notre Julien, mais c’est tout comme. Enfin, tu feras ce que tu voudras… Faut que tu réfléchisses, gamin.»
L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant qu’il fait la rencontre d’Aurélie et que très vite il comprend qu’elle sera celle qui partagera sa vie.
Du beau roman sur l’amitié et sur l’amour, on bascule alors dans le thriller.
La mort de Julien ne va pas rester la seule à jeter un voile noir sur le Mont-Blanc. Aurélie est fauchée par une voiture.
C’est alors que Gérard Glatt peut déployer tout son talent, remonter les parcours de chacun, lâcher ici et là quelques indices pour que le lecteur se mette en quête de l’effroyable vérité.
Refermant le livre, on est à nouveau bluffé par les talents d’alchimiste de l’auteur qui sait fort habilement marier le caractère des hommes à leur environnement. On n’imagine pas cette histoire ailleurs que dans ce paysage, tout à la fois majestueux de beauté et impitoyable, forgeant les caractères les plus trempés et les folies les plus passionnelles. C’est beau, c’est dur. C’est réussi.

L’Enfant des Soldanelles
Gérard Glatt
Presses de la Cité, coll. Terres de France
Roman
464 p., 21 €
EAN : 9782258161894
Paru le 17 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans les Alpes, en Haute-Savoie du côté de Chamonix, Sallanches et Magland, mais on y évoque aussi la région parisienne, le bois de Vincennes, La Norville, Montgeron, Rueil-Malmaison ainsi que la Bourgogne, du côté d’Auxerre et Toucy.

Quand?
L’action se situe principalement de 1952 à 1974, l’épilogue allant jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant la seconde moitié du XXe siècle, le roman d’une indéfectible amitié entre deux jeunes hommes, et l’initiation parfois douloureuse de l’un d’eux, Guillaume, à la vie d’adulte. Un parcours ancré dans le décor puissant des Alpes.
La montagne comme une évidence, comme une renaissance… Hiver 1952. Loin des siens, pendant six mois, Guillaume part en convalescence à Chamonix. Il découvre, ébloui, le décor grandiose des Alpes. Le petit citadin de huit ans en gardera le souvenir d’un paradis perdu. Mais il reviendra, tant le besoin est là, irraisonné, de vivre près des cimes avec son ami d’enfance Augustin. Une passion nourrie aux côtés de Julien Villermoz, un natif de la vallée de l’Arve, qui tel un grand frère les initie à sa montagne, à ses beautés et ses mystères. Jusqu’à un après-midi fatal…
Pour les deux jeunes hommes, le coup est rude, le vide immense. Et davantage encore pour Marguerite qui aimait son fils Julien. D’un amour vibrant. Exclusif. Dévastateur…
Un roman d’initiation qui mêle à l’émotion la tension et le suspense des passions humaines.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
« J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium. Pierre-Jean Remy, de l’Académie française, y séjourna également en 1951. Pour des raisons semblables aux miennes. Dans sa préface à Portraits de guides, de Roger Frison-Roche, outre la révélation que fut pour lui Chamonix, de son séjour aux Soldanelles il conserva, ce sont ses mots : « … un peu la nostalgie d’une manière de paradis perdu… ». Le préventorium, alors composé de trois chalets, a été rasé aux alentours des années 1980. Inutile d’y aller voir. A la place, une résidence assez luxueuse a été construite. Un chemin tout proche porte cependant le même nom. En 1953, à la tête des Soldanelles : le docteur Aulagnier et son épouse. Elle, des plus effacées comme souvent les femmes à cette époque. Et lui, l’être le plus affable qui fût pour les parents qui lui confiaient leur enfant, et le plus à l’écoute, tel un père, pour les enfants dont il prenait la charge. Le docteur Aulagnier, selon ce que m’a appris Christine Boymond Lasserre, guide conférencière à Chamonix, est mort en 1972. Longtemps, j’ai considéré que je lui devais ma santé recouvrée. Je l’ai pensé, et chaque jour, tandis que l’âge avance, je le pense plus fort encore… Qu’il sache, là où il est, qu’il m’a fallu du courage pour écrire ce livre, à ce point qu’il m’a éprouvé nerveusement et physiquement ; et sache que je ne regrette rien tant est grande la gratitude que je lui dois et lui devrai toujours d’être encore de ce monde…
Ce livre est-il un roman? un roman plutôt qu’un récit? ou tout bonnement mon histoire, comme Guillaume le revendique quelque part? Peut-être, au fil des pages, le lecteur se posera-t-il ces questions? Des questions qui mériteraient sans doute des réponses… Alors pourquoi différer et les remettre à demain, ces réponses que j’ai là, auxquelles j’ai donné la forme symbolique du roman et qui n’attendent que d’être dites ? Parce que, oui, mon histoire est dans ces pages. Elle est là, telle que je l’ai voulue ; elle est là, mais pas toute. Pour une simple raison, tout d’abord. C’est que je n’en évoque qu’une trentaine d’années, ces années qui ont couru de 1944 à 1974, tandis qu’en ce mois d’avril 2018, j’y mets le point final. Quarante-quatre années se sont donc écoulées et, du chemin, depuis, j’ai eu le temps d’en parcourir. A cette raison, une autre s’imposait à moi : Je voulais écrire un roman ; le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres. C’est pourquoi cette histoire, mon histoire, est aussi, est surtout immensément rêvée. Car le cauchemar est aussi un rêve. Une convention comme une autre… Certes, nombre de pages, comme la relation de ce séjour à Chamonix, relèvent davantage du récit que du roman. Comme la découverte éblouie, par Guillaume, l’enfant que j’étais à douze, treize ans, de cette ferme abandonnée, au Bréau, près d’Auxerre. Ou cette espérance un peu folle, sous une forte pluie, de ce miraculeux ami – mes jambes, aujourd’hui, en tremblent encore – dont l’ombre mouvante sur les murs d’une chambre m’assurait qu’elle ne serait pas vaine. De nombreux autres passages pourraient être cités, mais ce serait altérer la lecture de ce livre où l’imaginaire, comme une nécessité littéraire, l’emporte malgré tout et de loin sur les faits. De mes principaux personnages, pour plus de distance, j’ai changé les prénoms. L’un est devenu Guillaume, et j’ai nommé l’autre Augustin. Des frères de Guillaume également, Etienne et Benoît, mes deux frères. Mais des autres personnages, qu’il s’agisse des parents de Guillaume ou de ceux d’Augustin, j’ai tout conservé de la personnalité de chacun, de leurs joies comme de leurs tristesses.
Ces derniers mots encore: le soir du 2 avril 1974, j’étais à Chamonix, dans le salon de l’hôtel Gourmets & Italy, rue du Lyret. Mariés trois jours plus tôt, le 30 mars, Madeleine et moi regardions L’Homme de Kiev à la télévision. Ce soir-là, je m’en souviens, un saint-bernard était couché à nos pieds. Il s’appelait Lord, et Lord, de temps à autre, entre de longs et profonds soupirs, levait les yeux comme pour s’assurer que nous étions toujours là… Depuis lors, nous n’avons cessé d’être deux… Chamonix, c’était aussi notre premier voyage. Et pour moi, le sentiment d’offrir le plus beau cadeau qui fût : mon cœur battant.
Rueil-Malmaison, le 3 avril 2018 »

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’histoire de Guillaume avait commencé le 27 décembre 1952, un peu à la manière d’un conte, bien qu’il fût né le 2 juillet 1944, un dimanche matin, avec la pluie.
Ce 27 décembre 1952, il avait donc huit ans et demi.
Il ne savait pas encore ce que c’était que la montagne ; ses premières vacances, en 48 ou 49, il les avait passées au bord de la mer, en Normandie ; aussi, malgré l’inquiétude qui lui serrait la poitrine à l’idée de rester six mois loin des siens, perdu au milieu de gens qu’il ne connaissait pas, c’était plein d’impatience qu’il attendait, à chaque instant, après chaque virage, que surgissent devant lui ces fameuses aiguilles dont on lui avait tant parlé : les aiguilles de Chamonix, que dominait, depuis la création du monde, superbe, immuable, le mont Blanc.
Le train s’arrêta dans un crissement assourdissant.
Il devait être 9 heures.
Etienne, le frère aîné de Guillaume, descendit le premier ; leur mère lui tendit les bagages, puis elle descendit à son tour ; et elle se tourna vers Guillaume qui, les lèvres tremblantes, lui sauta sans hésiter dans les bras.
En sortant de la gare, sous un soleil éclatant, Chamonix était blanche – la gorge serrée, respirant à peine, Guillaume n’avait rien trouvé de mieux pour la qualifier –, et elle brillait, aveuglante, presque agressive, surtout ses toits que recouvrait une épaisse couche de neige.
A présent, Guillaume avait des larmes dans les yeux.
Mais pouvait-il en être autrement?
A l’idée qu’on l’abandonne, de rester là, tout seul, entouré d’inconnus, quel enfant de son âge n’aurait pas été ce même jour, comme il l’était, en aussi grand désarroi? Quel enfant aurait pu imaginer que, six mois plus tard, au moment où sonnerait l’heure de repartir, au début de l’été suivant, ses yeux s’embueraient une nouvelle fois, mais pour une tout autre raison? Quel enfant aurait supposé que Chamonix serait alors devenue son berceau, la vallée de l’Arve, ce pays où il serait né, et qu’en le sortant du préventorium des Soldanelles, après l’y avoir laissé durant ces six mois de convalescence, ses parents le couperaient alors de ses véritables racines?
Peut-être cet enfant aurait-il dû exister?
Peut-être, oui.
En tout cas, Guillaume n’était pas pourvu de cette imagination ni de cette force qui, par la suite, après bien des années, lui auraient grandement simplifié l’existence. »

Extrait
« Ils étaient arrivés à Saint-Gervais-Le Fayet la veille ; la soirée était alors bien avancée et, dans les rues pétrifiées de froid, il n’y avait déjà plus grand monde.
Au Terminus Mont-Blanc, un hôtel situé à trois cents mètres de la gare et qui donnait sur l’avenue de Genève, on leur avait attribué une chambre immense, aux tentures décolorées, dans laquelle, le long d’un seul pan de mur, un peu comme les dents d’un peigne, trois lits avaient été disposés, chacun séparé par d’antiques tables de nuit et paré d’un épais édredon de couleur vert clair, comme le traversin et l’oreiller au coin droit duquel, en haut, étaient brodées des initiales. Un L et un P, semblait-il, bien que ce fût difficile à déchiffrer. Le jeu avait été de deviner ce qui pouvait se cacher derrière ce L et ce P. Etait-ce Léon ou Louise? Paule ou Pierre? Lucien ou Lucie?
Comme, de toute façon, ils ne connaîtraient jamais la bonne réponse, ils étaient bientôt passés à autre chose. Aux valises qu’il avait bien fallu ouvrir pour en sortir les pyjamas, les trousses de toilette et un livre pour chacun. La mère de Guillaume en avait profité pour s’assurer que son petit chéri ne manquerait de rien. « Oui, tout est là… » avait-elle déclaré après un moment. Puis, prudente, elle avait ajouté : « Enfin, j’espère… »

«Guillaume ne parlait pas du mont Blanc. Il faisait comme les autres. Pourtant, en cachette, il lui adressait souvent la parole. Ainsi, le matin, après le petit déjeuner, ou dans l’après-midi, en rentrant de promenade. Il se mettait alors à la fenêtre et profitait de ce que ses camarades jouaient entre eux, comme un peu de temps qu’il leur aurait dérobé, pour lui raconter ce qu’il pensait ne pouvoir dire à personne d’autre, pas même à Nathalie.»

À propos de l’auteur
Né à Montgeron, en 1944, Gérard Glatt, romancier et auteur pour la jeunesse, a publié Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Le Destin de Louise, Et le ciel se refuse à pleurer… Il est sociétaire de la Société des Gens de Lettres (SGDL), membre de la Maison des Écrivains et de la Littérature ainsi que de l’Association des Écrivains Bretons. (Source: Presses de la Cité)

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Les petits garçons

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En deux mots:
Le narrateur de ce premier roman va nous raconter son enfance, son adolescence et ses premières années d’adulte aux côtés de son ami Grégoire. Le roman d’initiation émouvant et drôle d’un apprenti journaliste qui va finir par trouver sa place dans un monde peu accueillant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment je suis devenu un homme

Un délicieux premier roman vient inaugurer la collection «Arpège» chez Stock. Avec «Les petits garçons» Théodore Bourdeau réussit le plus beau des romans d’initiation, puisque c’est… le mien!

Tout compte fait, il n’y a pas trente-six raisons qui font que l’on aime un roman. Je crois que pour chacun d’entre nous, elles se limitent à deux ou trois, auxquelles on peut encore ajouter quelques considérations esthétiques. Soit l’histoire vous emporte, soit vous avez l’impression d’enrichir votre culture générale, soit vous vous sentez proches du narrateur ou de l’un des personnages. Avec le premier roman de Théodore Bourdeau, il ne m’a pas fallu chercher bien loin, car dès la première phrase, je me suis identifié à ce garçon. Ce «processus psychologique par lequel un individu A transporte sur un autre B, d’une manière continue plus ou moins durable, les sentiments qu’on éprouve ordinairement pour soi, au point de confondre ce qui arrive à B avec ce qui lui arrive à lui-même» atteint même ici un degré pour le moins troublant.
En fait, si je résume ce livre, je vous raconte ma vie! Cela pourrait commencer ainsi:
« Je suis né heureux. Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.»
Cela pourrait se poursuivre à l’école, quand ma route a croisé celle de Bernard. Bon, dans le roman de Théodore Bourdeau, il s’appelle Grégoire, mais c’était le même copain: « Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. »
Bernard était toujours le premier de la classe. Il avait toute mon admiration et quelquefois une pointe de jalousie perçait. Mais comme j’étais plus sportif que lui, les choses se sont bien vite arrangées. Et si je vous parle d’une autre époque que celle évoquée dans le roman, peu importe. Car Théodore Bourdeau a la plume elliptique. S’il ne dit pas tout, il laisse deviner sa pensée. Les événements historiques sont suggérés, sont même reconnaissables, sans être exactement situés géographiquement ou dans le temps. Des attentats, la montée de l’intégrisme religieux, la crise économique, la peur d’un avenir de plus en plus incertain… Il me semble que la jeunesse des années quatre-vingt n’avait rien à envier à celle des années deux-mille, sinon peut-être dans son acuité.
En revanche, ce qui n’a pas vraiment changé – surtout pour les timides – c’est l’attirance mêlée de crainte autant que d’excitation pour «les filles». Là encore, je pourrai souscrire mot pour mot au scénario imaginé par le narrateur pour conquérir Louise. Demander à une proche amie de servir de messagère et attendre impatiemment la réciprocité de l’amour que l’on offre. «Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour.»
Il devient inutile de vous raconter la suite. Vous la trouverez dans le roman avec à peine quelques nuances. Sachez simplement qu’après avoir tâtonné un peu quant à mon avenir, j’ai fait une école de journalisme. La mienne était à Strasbourg et celle du roman plus vraisemblablement à Lille. Les mêmes angoisses quant à l’avenir de notre profession, les mêmes débats sur l’éthique et sur la concentration des groupes de presse…
Me voilà tout d’un coup pris de vertige au moment de conclure. Vous aurez compris pourquoi ce roman n’a si profondément touché, mais réussira-t-il à vous séduire aussi? C’est le pari que je prends et le vœu que je formule.
Et puisque nous en sommes aux vœux, souhaitons à Caroline Laurent plein succès à la nouvelle collection «Arpèges» inaugurée avec ce roman.

Les petits garçons
Théodore Bourdeau
Éditions Stock
Roman
256 p., 17,90 €
EAN 9782234086371
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans différents endroits qui ne sont pas vraiment précisés, mais on y devinera notamment Paris et Lille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le cœur entaillé.
C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs.
C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent.
C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence.
C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour.
Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.
Théodore Bourdeau signe un premier roman enlevé, à l’humour réjouissant, qui entremêle la douceur de l’enfance, les erreurs de jeunesse et le nécessaire apprentissage de la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
La règle du jeu (Laurent David Samama)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Loupbouquin
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Delphine-Olympe
Blog The unamed Bookshelf 
Blog Bla Bla Bla Mia 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis né heureux.
Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.
Dans ma chambre, une grande corbeille en osier contenait toutes mes richesses. Voitures miniatures, robots déglingués, une vieille balle en mousse rongée par l’usure… Une raquette au cordage crevé, pour gagner Roland-Garros deux fois par semaine. Un pistolet en plastique pour simuler le cambriolage d’une riche demeure dans laquelle j’allais dérober vases antiques et montres précieuses. Et cette petite trompette en plastique pour imiter les jazzmen qu’écoutait papa le dimanche après-midi. Debout sur la table basse du salon, j’imaginais une foule d’adultes concentrés à mes pieds et j’engageais un solo furieux. Les membranes des enceintes grondaient et moi, avec ma petite trompette en plastique et mon pyjama, je faisais comme si je commandais les notes parfaites d’un de ces musiciens. Je vibrais de tout mon cœur à mesure que la musique, puissante, liquide, s’écoulait dans la pièce. Je me démenais pour obtenir le sourire de papa.
Dans le long couloir qui traversait l’appartement familial, il y avait le portrait d’un vieux monsieur, très digne, sanglé dans une gabardine sombre. Une grande toile sans cadre, un peu jaunie, craquelée. Moustaches lisses et regard dur de l’ancêtre qui toise sa lointaine descendance. Maman avait acheté le tableau dans une brocante un peu au hasard. L’homme aux moustaches était l’ancêtre d’un autre petit enfant, un inconnu pour nous. Qu’importe, c’était mon aïeul pour toujours : un capitaine d’industrie effrayant, un vieux cheminot dur au labeur, mon arrière-grand-père vice-ministre de quelque chose. La nuit, quand je marchais à tâtons dans le couloir pour rejoindre la cuisine et boire un verre d’eau, le vieux monsieur se transformait souvent en ogre prêt à me dévorer. Libéré, extrait de sa toile, ses pas résonnaient sur le sol et il fondait sur moi dans la stupeur d’un cauchemar.
Ma vie était légère, facile. Une aventure perpétuelle et joyeuse. Elle ne supportait aucune contrariété, à l’exception des frayeurs nocturnes de l’ancêtre. Un jour, à l’âge de huit ans, je demandai à maman s’il était possible de ne penser à rien. Si je pouvais déconnecter mon cerveau, même l’espace d’une seconde, et n’être plus qu’un corps inerte, qui ne produirait plus aucune matière imaginative. Maman me répondit que c’était sûrement possible. Qu’il fallait s’isoler dans un endroit le plus calme possible, faire le vide en soi, se concentrer sur sa respiration et peut-être alors, l’espace d’une seconde, je pourrais ne penser à rien. Je m’enfermais donc dans les toilettes, la pièce la plus calme de l’appartement. Assis sur le sol, le nez face à la cuvette, j’essayais de respirer le plus lentement possible, de ne prêter aucune attention aux bruits extérieurs. Je plongeais dans un gouffre de néant, je tentais d’imposer le sommeil à mon âme, de chasser la moindre de mes idées. J’étais comme mort, malgré les battements de mon petit cœur.
Grégoire était mon ami. Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. Nous n’étions qu’énergie.
Une malédiction commune accéléra cette amitié : nos deux anniversaires tombaient pendant les vacances. J’étais né à la fin de l’été, Grégoire juste avant Noël. Nous n’avions pas droit au rituel mis en place par notre maîtresse pour fêter les anniversaires : une guimauve distribuée en grande pompe à l’enfant qui grandissait, devant ses camarades jaloux. J’avais identifié deux choses : l’injustice de nos dates de naissance, mais aussi la cachette de la maîtresse, une boîte en aluminium pleine de guimauves, rangée sur une étagère facile d’accès. Je convoitais cette boîte depuis un certain temps quand l’occasion se présenta enfin grâce à un petit camarade prénommé Cyril, qui peinait à se contenir et faisait souvent pipi aux quatre coins de la classe. La maîtresse exténuée devait l’exfiltrer régulièrement pour le changer, nous fournissant ainsi l’interlude nécessaire pour aller voler les guimauves que nous méritions nous aussi. Le premier acte de notre amitié se joua ainsi. Comme des petits soldats, nous avions rampé sur le sol sous les regards des autres enfants stupéfaits. J’avais ouvert la boîte, attrapé deux guimauves roses, en avais donné une à Grégoire, puis nous avions battu en retraite vers nos places. J’avais rangé ma guimauve, comme un joyau, dans l’une des poches de mon manteau, alors que la maîtresse rejoignait finalement la classe, gardant sous son aile Cyril l’incontinent. À la récréation, nous avions brandi nos reliques sucrées, comme deux trophées, devant nos copains. Mais cette première épopée avait viré au drame. Un surveillant nous avait repérés, puis dénoncés à l’issue de la récréation. L’aventure s’était terminée sur une convocation de nos deux mères par la maîtresse et la restitution des guimauves devant tous nos camarades, terrible condamnation publique.
C’est ainsi que nos deux mamans prirent l’habitude de discuter après la classe, d’abord réunies par la honte, puis donnant leur avis sur nos maîtresses, débattant de l’opportunité de telle ou telle leçon. Elles s’appréciaient et dans un échange classique de bons procédés entre parents d’élèves, j’allais déjeuner chez Grégoire chaque mardi, et maman nous accueillait en retour le jeudi. Quand on arrivait chez mon ami, il y avait une porte cochère dont il fallait franchir l’encadrement de nos jambes maigrelettes. Puis nos voix résonnaient sous le porche, nous grimpions l’immense escalier et ses lourds tapis qui ouataient chacun des pas. Derrière la porte de l’appartement, la mère de Grégoire nous attendait, splendide grosse femme aux commandes de son logis. Nous enlevions nos chaussures dans l’entrée, pendant qu’elle allait de pièce en pièce, sans jamais s’arrêter de nous parler, de nous détailler le menu préparé par l’employée de maison, de nous entretenir de ses activités de la matinée. Le volume de sa voix faiblissait à mesure qu’elle s’éloignait, au détour d’un boudoir, d’une antichambre, d’un vestibule ou d’une bibliothèque. Puis elle reprenait corps quand, tout à coup, par un couloir dérobé elle accélérait le pas dans un fracas de parquet, et surgissait de son labyrinthe en ponctuant son monologue d’un point final: «À table les enfants!»
Grégoire était enfant unique. Son père, directeur d’une immense entreprise qui fabriquait du sucre, n’était jamais présent à l’heure du déjeuner. Dans l’appartement, il n’existait qu’à travers ses costumes, que j’avais aperçus dans un dressing qui marquait l’entrée de la suite parentale. Chez moi, il n’y avait pas de pièce réservée aux vêtements, papa et maman partageaient une commode en bois qui craquait tous les matins à l’heure du réveil. Alors, dès que je le pouvais, je jetais un œil à l’intérieur du dressing, j’admirais le mur d’étoffes grises, et je me recueillais un instant dans la forte odeur de cuir qui se dégageait des souliers du père de Grégoire. Chaque année au printemps, il offrait à la classe de son fils une visite de ses champs de betteraves, matière première du sucre qu’il vendait et qui finançait le somptueux appartement dans lequel il logeait sa famille. Un matin du mois de mai, notre groupe d’enfants s’avança donc dans la boue, en lisière d’un sous-bois. Trop occupé, le père de Grégoire n’apparut jamais, et c’est un responsable avec une casquette qui nous expliqua les différents stades de la culture de la betterave sucrière. Puis le groupe chemina à l’intérieur de l’usine pour déboucher en apothéose au milieu de montagnes blanches et granuleuses. Pendant toute la visite, Grégoire se tint quelques pas en retrait, satisfait, comme un roi. Il était le représentant sur terre de son illustre père, qui lui-même régnait, telle une divinité, sur le monde merveilleux du sucre.
On aurait pu imaginer que le mardi midi chez Grégoire, on mangeait des roudoudous au dessert, des berlingots, des barbes à papa. Mais non. Le mardi à déjeuner, il y avait des betteraves en entrée. Tous les mardis. Il fallait aussi réciter nos leçons. Être à la hauteur. Égrener nos notes de la semaine. Se tenir droit autour de l’immense table ronde. Ne pas cogner l’argenterie contre la porcelaine. Et terminer ses betteraves.
Je détestais les betteraves. J’étais pris de haut-le-cœur, tous les mardis à midi, quand j’avalais les derniers morceaux sanguinolents dans mon assiette. Mais j’adorais Grégoire. J’adorais courir partout dans l’appartement, me cacher derrière un fauteuil Renaissance, entendre les bibelots tinter sur les meubles quand nous cavalions d’un salon à l’autre. Et, dans une révérence haletante, ralentir le pas devant les costumes du père de Grégoire. »

Extrait
« Alors que notre interlocuteur tentait de nous expliquer une figure qui s’appelait le «ollie flip» en faisant de petits bonds sur place, Colombe s’entretenait maintenant avec Louise. Les dés étaient jetés. Fébrile, je plaquai les pans de ma raie au milieu puis me décalai d’un pas pour écarter Luc de mon champ de vision et focaliser mon attention sur l’acte crucial qui se jouait à quelques mètres de moi. Colombe parlait à l’oreille de son amie. Une musique pop quelconque sautillait sur la pièce. Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour. »

À propos de l’auteur
Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au «Petit Journal», il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission «Quotidien» diffusée sur TMC. Il a trente-huit ans et vit à Paris. (Source: Éditions Stock)

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Saltimbanques

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En deux mots:
Nathan revient chez lui pour l’enterrement de son frère Gabriel, mort à 18 ans d’un accident de voiture. En se rapprochant des personnes côtoyées par le défunt, il va essayer de comprendre comment il a mené sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jongler avec sa vie

En suivant la troupe de Saltimbanques dont faisait partie son frère disparu, le narrateur du premier roman de François Pieretti va essayer de découvrir quel homme il était devenu. Et peut-être se dévoiler lui-même.

Un beau jour, le narrateur de ce sombre roman a décidé de partir, de quitter ses parents et son jeune frère, de laisser derrière lui sa maison de l’ouest de la France. Quelques affaires dans un sac, direction Paris. Le hasard et la chance lui offrent des petits boulots avant qu’il ne finisse par trouver une place de manutentionnaire dans une entreprise qui «recycle» les livres.
S’il reprend le volant de sa voiture bien usée et retourne chez lui pour quelques jours, c’est qu’il doit enterrer son frère qu’il n’a guère connu puisqu’il avait huit ans au moment de son départ. Dix ans plus tard, il succombe après un accident de la route.
Sur le chemin, il a été tenté de suivre la fille de la station-service de l’aire d’autoroute, mais il a finalement choisi de continuer la route. L’occasion est passée, comme les gros nuages dans le ciel. Un temps d’enterrement et une ambiance aussi froide que l’accueil qui lui est réservé. Certes, son père a toujours été un taiseux. Et si sa mère le serre fort contre elle, c’est avec toute la tristesse du monde. Il se fait alors la réflexion qu’ils auraient peut-être préférés le voir à la place de Gabriel.
Lors de la cérémonie funèbre, il ne reconnaît quasi personne parmi les gens venus saluer le jeune homme pour son ultime voyage. Un groupe de jeunes l’invite à le suivre. Sans doute la troupe que fréquentait son frère. Mais il préfère rentrer…
À moins qu’Appoline ne le fasse changer d’avis. La jeune fille qu’il a recroisé dans la cour de l’école, où les résultats du bac sont affichés – Gabriel a été admis -, et les quelques phrases échangées lui donnent l’espoir d’en apprendre un peu plus sur son frère. «Il fallait que je parte à la recherche de Gabriel. Tout sauf cette vision floue de l’enfant frondeur qu’il n’était plus depuis bien longtemps.»
François Pieretti a habilement agencé son roman, en nous faisant découvrir par petites touches les points communs entre ses deux frères qui ont tant de choses en commun. Nathan va suivre la troupe de jongleurs avec laquelle son frère entendait s’émanciper du cocon familial, va se rapprocher de celle dont Gabriel était amoureux… Un mimétisme qui soulève aussi des questions. Peut-on construire une vie sur les traces d’un autre? Quelle est la vraie personnalité de Nathan? L’épilogue de ce roman introspectif apportera peut-être les réponses. À vous de le découvrir…

Saltimbanques
François Pieretti
Éditions Viviane Hamy
Roman
240 p., 18 €
EAN 9791097417215
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans l’Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »
« J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui court derrière un fantôme. Le narrateur se glisse dans les pas de son frère, fréquente ses amis jongleurs et tente de se fondre dans le souvenir de l’adolescent disparu, mais il n’assiste qu’aux derniers instants de beauté d’un groupe, celui des saltimbanques, voué à se dissoudre. Il y gagne pourtant des compagnons de cordée. Pour le reste, ce sont tout autant des rencontres que des instants captés au hasard de ces dernières années, ainsi que les images qui surnagent en permanence dans mon cerveau: à mon très humble niveau, j’ai été influencé par les constats brutaux et directs de Jim Harrison tout autant que par le brouillard d’enfant perdu de Patrick Modiano. » François Pieretti

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Quatre sans Quatre
Le Journal du Centre (Rémi Bonnet)
Blog Sans connivence

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il? ».
À vingt-huit ans, j’avais achevé sans briller des études qui ne me servaient à rien et vivais depuis de petits boulots dont je ne retirais aucune satisfaction personnelle, tout au plus un rectangle de papier blanc où était inscrite une somme ridicule, à chaque fin de mois. Je me regardais vieillir. À mon départ du domicile familial, je n’avais aucun plan fixe. Le fantasme de partir en Bretagne, une fois l’argent amassé, d’y louer une maison, mais la capitale ne m’avait pas apporté plus de réponses, juste une lenteur propre aux vies qu’on a du mal à bouleverser. J’avais choisi un job au hasard, pour une grande chaîne de librairies qui reprenait les livres d’occasion. Lorsque j’étais venu la première fois, les bras chargés de deux sacs à écouler, j’avais observé le manège des manutentionnaires et je m’étais dit qu’il y avait peut-être là un travail à prendre, en attendant. Il fallait que je paye mon titre de transport et je n’avais plus d’argent.
Je n’avais pas lu les grands volumes sur l’Égypte et les pharaons qu’on m’avait offerts, plus jeune, sans me connaître. Je n’avais pas fait de sentiment. Le tout m’avait rapporté une soixantaine d’euros, pas même assez pour me payer la carte, mais j’avais attendu la fin de journée assis sur un banc, et, lorsque le patron était sorti, j’étais allé lui parler. J’étais surpris qu’il m’engage : il m’avait confié plus tard que j’étais tombé au bon moment, qu’un de ses gars était parti le matin même et que je lui évitais les entretiens d’embauche, qu’il détestait. Nous nous étions pris d’affection avec le temps, comme j’avais fini par saluer et connaître les hommes et femmes noirs qui traînaient avec leur camionnette devant le magasin et récupéraient en dernière chance les ouvrages que nous refusions aux clients. Ils les démarchaient à leur sortie de la boutique, leur assuraient que les livres partiraient pour les enfants en Afrique, et les clients, bien contents de se débarrasser du poids mort, ne posaient pas de questions. Le prix du papier au kilo était dérisoire, mais ça faisait un peu d’argent: tout partait à la broyeuse. Je suis passé voir Solal, mon patron, à la boutique, dans l’après-midi, et lui ai expliqué la situation. J’avais des jours à poser et il n’a pas bronché.
J’ai roulé cinq heures durant vers le Sud-Ouest et ne me suis arrêté qu’à la nuit tombante, sur une aire de service moribonde. Il faisait froid, une fois le soleil passé derrière les bâtiments. Je suis resté un moment sans bouger, au volant. Devant le pare-chocs, quelques lapins de garenne étaient sortis de leur trou et s’agitaient sur le talus. Je les ai klaxonnés du poing, et, en une seconde, me suis retrouvé seul. Dans mon rétroviseur, la porte de la station s’est ouverte et une jeune fille apparut. Elle portait un uniforme rouge et une casquette assortie, à l’arrière de laquelle elle avait glissé sa queue-de-cheval comme une réminiscence de cour d’école. Elle venait à ma rencontre, probablement convaincue par le Klaxon d’un désir d’assistance. »

Extrait
« À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond: il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. J’avais loué une chambre de bonne à Paris. Ils n’ont jamais appris l’enfer qu’avait été mon installation dans la capitale, tout drapé que j’étais dans mon orgueil imbécile. »

À propos de l’auteur
Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Battements de cœur

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En deux mots:
L’histoire d’Anna et de Paul pourrait être celle d’un grand amour, d’une deuxième chance après une première union ratée. Mais la passion, même tardive, résistera-t-elle à l’usure du temps?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anna et Paul, une histoire d’amour

En racontant l’histoire d’Anna, éditrice, et Paul, paysagiste, Cécile Pivot réussit un premier roman qui touche au cœur. Cet amour sera-t-il le bon, après une première expérience manquée de part et d’autre?

Après un échec sentimental, que ce soit du côté de la femme ou de celui de l’homme et que l’on soit quitté ou que l’on décide de quitter, vient forcément le temps des questions et souvent, celui des remises en question. Ai-je choisi le bon? Qu’est-ce-qui a fait que la relation a fini par s’user? Ne vaut-il pas mieux être seul que mal accompagné? Anna Capaldy a décidé de s’offrir un break. Sa rupture avec Étienne, qui a préféré aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte, l’a secouée. D’autant qu’elle doit a sous son toit leurs deux garçons, Gabriel et Hugo, que les médecins ont diagnostiqué autiste et qu’elle entoure de toute son affection.
Elle a aussi édicté certaines règles. En tant qu’éditrice, elle s’interdit par exemple de coucher avec un écrivain. Les relations qu’elle s’autorise sont des aventures d’un soir: «Elle compte sur le sexe et les hommes pour s’amuser dans la vie».
Une relation sérieuse est d’autant plus inenvisageable qu’elle n’aime que les hommes qui la fuient.
Lors de ce dîner chez Louis Landersonne, elle a à peine remarqué son frère Paul et, il faut bien l’avouer, est surprise de l’invitation à déjeuner au Plaza qu’il lui propose au lendemain de leur rencontre.
Paul, qui a également un parcours sentimental et conjugal chaotique, s’investit davantage dans son métier de paysagiste que survole l’éducation de ses deux enfants, Rose, la fille qu’il a eu avec Isabelle et Tom, le fils qu’il a eu avec Laurence sept ans plus tard. Il a appris à «éteindre le feu avant même l’étincelle».
Et si leur premier rendez-vous se passe très bien, il vont vite se rendre compte que leurs intérêts sont n ne peut plus divergents. « Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.» Anna a 38 ans, Paul 43. Ils ne vont plus se quitter.
Au bout de quelques mois, ils décident d’acheter une maison, partent en vacances tous les six en Grèce puis en Toscane. Un bonheur que Tom a envie de partager. Il demande à son père de vivre avec eux. Anna va accepter, même si elle sent que l’équilibre des familles recomposées et fragile. Peut-être a-t-elle l’intuition d’un premier coup de canif dans leur contrat. Ce qui n’était qu’un jeu entre eux, le refus de Paul de se marier, va devenir une source d’inquiétude.
Quand Gabriel, qui a rompu avec son père, prend son envol et s’engage dans des études de médecine – il veut se spécialiser en autisme – il faut s’adapter à nouveau.
Au fil des jours, on va constater l’usure du couple que Hugo, hypersensible, sent au plus profond de lui. L’heure de prendre de la distance a sonné.
Cécile Pivot a la précision de l’entomologiste pour dire combien telle attitude, tel détail, telle remarque vient s’inscrire au passif de cette histoire d’amour qui, comme dit la chanson, finit mal en général. Un premier roman très réussi, sensible et qui sonne on ne peut plus vrai.

Battements de cœur
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
272 p., 17,90 €
EAN : 9782702165607
Paru le 2 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Fontainebleau, Nogent-sur-Marne et Marseille. Il y est aussi question de lieux de villégiature à Arcachon, Beaulieu-sur-Mer, Rome, Madagascar, Paros ainsi que d’un séjour sur la côte adriatique, entre Bol et Split, d’un autre au Japon, à Kyoto, Uno et Teshima et d’une escale à Munich.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.»
Tout oppose Anna et Paul, hormis une même habitude des relations sans lendemain. Et pourtant, ces deux grands solitaires vont s’aimer. Passionnément. Un amour si dense, si parfait, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il vole en éclats.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Valmyvoyoulit
Blog de fflo la dilettante
Blog Aude bouquine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
MER ADRIATIQUE, CROATIE
Août 2017
À bord du ferry qui laisse derrière lui Supetar, Joséphine, sept ans le 10 septembre prochain, joues rondes et peau semée de taches de rousseur, habillée d’un short et d’un débardeur orange, arbore deux nattes brunes qui lui donnent un petit air coquin et joyeux mais ne disent rien de sa tristesse.
Le paysage défile lentement devant les yeux de la petite fille, adossée au garde-corps. Elle a aimé ses montagnes couvertes de champs d’oliviers et de chemins de rocaille, ses pins odorants, les galets qui lui brûlaient la plante des pieds avant qu’elle ait le temps de se jeter à l’eau, les glaces en fin d’après-midi, les chats qui se prélassaient au soleil devant les portes des maisons, qui se nourrissaient des poissons que les pêcheurs voulaient bien leur abandonner. Son genou cogne de manière régulière contre la rambarde en un geste entêté.
Depuis le ferry, Joséphine discerne une femme, allongée sur la petite plage de la crique, point minuscule et vêtue, lui semble-t-il, d’un maillot de bain une pièce noir. Elle aimerait être à sa place.
La femme que discerne la petite fille au loin se prénomme Anna. Elle vient de terminer Le Lit défait de Françoise Sagan, d’en lire la dernière phrase, « Et lorsque levant les yeux, elle aperçut son reflet dans la glace, lorsqu’elle vit cette femme brune, si sombre et si fatale, entourée de toutes ces roses matinales et mortes, embuées de rosée, elle ne put s’empêcher de penser que, de toute façon, en même temps qu’un bel amour, Édouard lui avait offert un beau rôle. »
Joséphine fait provision de paysages et de lumières. Elle se raconte une histoire. Le ferry tomberait en panne et on aurait tous le droit d’aller se baigner en attendant qu’il reparte. On raterait l’avion, le temps se serait arrêté.
Anna a maintenant l’habitude de voir passer les ferrys au loin. C’est le même mouvement, lent et imposant, aux mêmes heures de la journée. Elle referme son livre. Le bateau est déjà hors de vue. Elle sourit. Et elle, que dirait-elle ? Paul lui a-t-il offert, sinon un beau rôle, un bel amour?

PARIS, FRANCE
Avril 2004
Paul est en retard, mais personne ne lui en tiendra rigueur. Il va dîner chez son frère cadet et passera la soirée avec leurs amis communs. Ils seront nombreux, comme toujours chez Louis, le bon vivant de la famille, enjoué et affectueux, qui aime les grandes tablées, avoir du monde autour de lui, sortir avec des filles drôles et effrontées, qui l’embarquent pour des nuits qui se terminent à l’aube, jouer au rugby avec ses copains le dimanche au bois de Boulogne et faire de la voile en Bretagne l’été venu. « Un sacré fêtard », « un type vraiment gentil », « on peut compter sur lui », « un mec droit », c’est ce que disent de lui ses amis et sa famille. L’opposé de Paul le lunatique, qui arbore souvent un air revêche, prend les choses trop au sérieux et se montre intransigeant dès qu’il s’agit d’écologie et de développement durable. « Insaisissable », « ténébreux », « antipathique », « généreux », « attentionné » : sont les mots que l’on emploie à son propos et personne n’est d’accord avec personne.
Au-delà des apparences, rien n’est aussi simple ni aussi caricatural. Lequel ne s’est pas marié et ne veut surtout pas d’enfant ? Louis. Qui en a deux ? Paul. Et qui plus est de deux femmes différentes, dont il est aujourd’hui séparé. Depuis, il s’est promis que plus jamais.
Paul est enfin arrivé. Il fait le tour des convives, déjà attablés, claque la bise aux amis. Ils lui demandent des nouvelles de ses enfants, d’où il vient comme ça, avec cet air hirsute et son jean tout crotté. Ils sont contents de le voir. Il se dirige vers la seule personne qu’il ne connaît pas.
— Bonsoir. Paul.
— Anna.
— C’est mon grand frère, précise Louis.
— Je sais, nous nous sommes vus à ton anniversaire, Louis.
— Mais oui, c’est vrai ! répond-il, avant de retourner en cuisine.
Paul n’a gardé aucun souvenir d’elle.
— Oui, je me souviens, murmure-t-il d’un ton distrait.
— Non, vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle en riant. Ça n’a aucune importance, on ne se souvient pas de moi la première fois, je ne sais pas pourquoi.
Lui sait. Elle n’est pas son genre. Il préfère les blondes et les rousses féminines, grandes, le corps plantureux, la tête solide, l’esprit pratique, qui veulent vivre des histoires d’amour légères. Il fuit les torturées, les intellos, les féministes revanchardes, les revanchardes tout court, les anorexiques. Il part en courant quand elles n’ont pas d’enfant à trente ans passés. En fait, avec le temps, il apprécie de plus en plus les pétasses. Il assume. Et pour elles, aucune préférence physique. Plus elles sont consternantes, vulgaires, plus elles parlent fort, font des selfies à tout-va, plus elles l’excitent.
Cette Anna est l’opposé. Elle est petite, mince, ses yeux sont d’une couleur indéfinissable et son visage, d’une pâleur extrême, est encadré par de longs cheveux noirs. Il est difficile de deviner de prime abord d’où provient précisément sa distinction que l’on remarque dès le premier regard et qu’elle habite comme une seconde peau. Elle a le sourire généreux, elle rit facilement, mais ne se départ pas d’une certaine froideur qui tient l’autre à distance. Elle doit séduire les hommes qui aiment les poupées, pense Paul. Elle ne le laisse pas indifférent, mais il n’est pas certain de la trouver agréable. Est-ce parce qu’elle n’a pu s’empêcher de lui faire remarquer qu’il lui avait menti, ou le mélange de douceur et de fermeté qui émane d’elle, ou encore son regard, qui se plante dans celui de son interlocuteur et ne le lâche pas ? Il n’en a pas la moindre idée.
Anna pense qu’elle ne sait décidément pas se taire quand il le faut. C’est malin de dire à un inconnu, d’un air bravache, que personne ne se souvient d’elle.
Les conversations vont bon train, les verres s’entrechoquent. On félicite Louis pour ses lasagnes maison. Olivia confie à Juliette qu’elle ne s’habille plus que chez Monoprix et Zara. « À quelques exceptions près, précise Renaud, son mari, Jérôme Dreyfuss pour les sacs, Patricia Blanchet pour les chaussures, Isabel Marant si on a une soirée… » Camille et Isabelle prennent la défense d’Olivia. « Encore heureux qu’elle se fasse plaisir, après les heures qu’elle fait au bureau. Et puis dis donc, on ne t’a pas vu dernièrement avec un costume Renoma ? »
Paul raconte à Vincent ses journées passées près de Fontainebleau, où il réaménage pour un couple d’hôteliers un parc de dix hectares, les arbres qu’il est en train d’y planter, les fleurs qu’il prévoit d’installer autour de la maison, les allées qu’il remet à neuf, les nouvelles perspectives visuelles, que les propriétaires découvriront dans quelques mois. Bientôt, peut-être, il signera avec le Ritz pour l’aménagement des terrasses. Il a envie de leur proposer dans le cahier de charges… mais brusquement il se tait. C’est le rire de cette femme, Anna, assise à la gauche de Louis, qui lui a fait perdre le fil de sa conversation. Un rire particulier et très rauque, rauque comme le timbre de sa voix, réalise-t-il maintenant qu’il arrive à le discerner parmi les autres. Puis il remarque ses mains, longues et fines, aux ongles coupés court et dépourvus de vernis. Il se penche légèrement pour voir son visage mais elle est tournée de l’autre côté, il ne voit que ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Alors il revient à ses mains, qu’elle ne cesse d’agiter en des mouvements amples ou brefs. Ses mains qui passent dans ses cheveux pour venir enrouler des mèches autour de ses doigts, entament un geste pour les attacher puis les relâcher, jouent avec sa fourchette qu’elle fait tourner comme une baguette de majorette. Ses mains qu’elle cache sous la table et qui réapparaissent aussi sec. Des gestes délicats et fébriles, oui, ce sont les adjectifs qui disent le mieux son agitation. Sa mère, professeur de français et de grec, a donné à Paul le goût des mots. Il aime depuis son enfance trouver ceux qui conviennent le mieux à chaque situation, les plus justes et les plus précis. Le vocabulaire est un domaine où il refuse l’approximatif. »

Extrait
« Les livres sont devenus son refuge, sa forteresse indestructible, son mode d’emploi de la vie. Le bonheur se cachait dans les mots, dans ces existences parallèles à la sienne, et cela, même quand ils racontaient des histoires insoutenables et sordides. Elle n’aurait échangé son bonheur de la lecture contre rien au monde. »

À propos de l’auteur
Cécile Pivot est journaliste et s’offre avec plaisir quelques incursions dans l’écriture.
Battements de cœur est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Nous aurons été vivants

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En deux mots:
Hannah croit voir sa fille dans la rue. Quel choc émotionnel, car Lorette a disparu depuis sept ans. Un événement qui a déstabilisé la famille et qui la plonge à nouveau dans ses souvenirs et dans sa quête jamais élucidée du pourquoi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une immense sensation de vide

À partir d’un choc émotionnel, la vision d’une fille disparue depuis sept ans, Laurence Tardieu nous offre un superbe roman sur la culpabilité, les relations familiales et la résilience.

À l’arrêt de bus, en plein Paris, Hannah croit voir sa fille Lorette qui a disparu depuis sept ans sans explication. On imagine ce que cette vision fugace peut remuer d’émotions, même si la personne en question n’est peut-être qu’une silhouette ressemblant à Lorette. Des souvenirs, des sensations, une sorte d’analyse froide d’une période désormais révolue, lorsqu’ils étaient une famille.
Car visiblement, ce drame a cassé quelque chose dans sa façon de voir le monde, mais aussi dans sa façon d’être avec les autres. Amis ou mari, parents ou relations, personne ne peut comprendre et personne ne peut ressentir ce qu’elle endure. Elle n’a plus envie de faire semblant, d’aller à ce dîner où tout le monde prendra bien soin d’éluder le sujet, mais n’en pensera pas moins. Cette première partie, grave et mélancolique, est en quelque sorte un constat d’échec. D’autant que Paul a retrouvé Marie Minard, une amie d’enfance, qu’il n’avait pas revue depuis 25 ans et avec laquelle il s’imagine pouvoir vivre une autre vie, reconstruire une relation qui laisserait de côté ce passé si pesant, si présent.
Hannah tente alors de s’accrocher aux moments heureux. Dans les images qui reviennent, il y a la rencontre avec Paul, avec Philippe et Lydie, les vacances en famille dans la belle maison près d’Arcachon, les premiers pas de Lorette. Les chapitres s’égrènent alors en quelques dates qui sont autant de marqueurs de cette vie pleine d’espoirs et d’épreuves, mais offrant un avenir. 9 novembre 1989, le jour où ils ont assisté ensemble à la chute du mur de Berlin, où elle s’est demandée ce que cela pouvait faire pour des membres d’une famille séparés depuis si longtemps de pouvoir enfin se retrouver. Puis il y a eu la disparition de Mam, sa mère, la naissance de Lorette, 18 septembre 1990, et le terrible «baby blues» qui a suivi, le 12 juillet 1993 et les vacances à Arcachon, le 31 décembre 1999, un réveillon à oublier, puis le 14 juin 2001, le 13 mars 2004, le 3 novembre 2006, le 17 août 2009, leur dernier été ensemble et ce 7 avril 2017 où Paul décide partir…
Avec Hannah, le lecteur voit le temps finir par tout user, ce temps qu’elle aimerait parfois saisir.
Laurence Tardieu, d’une écriture subtile et sensuelle, rend au plus près la quête éperdue de femme frappée par le malheur, happée par une peine qui l’empêche de communiquer. Elle sait qu’on ne refait pas le chemin à l’envers. Mais on peut toujours avancer. La troisième partie de ce beau roman va nous le prouver et nous offrir de superbes pages qui, j’en prends le pari, vous marqueront durablement.

Nous aurons été vivants
Laurence Tardieu
Éditions Stock
Roman
272 p., 19 €
EAN : 9782234084988
Paru le 2 janvier 2019.

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi à Arcachon, Rome, Moscou, Saint-Paul-de-Vence et Lille.

Quand?
L’action se situe des années 1980 à aujourd’hui.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce Lorette, partie il y a sept ans sans laisser la moindre trace ni mot d’explication, qui se tient, en ce matin d’avril 2017, de l’autre côté du boulevard ? Hannah, sa mère, croit un instant l’apercevoir. Peut-être a-t-elle rêvé. Mais, dès
lors, plus rien ne peut se passer comme avant: violent séisme intérieur, la vision a fait rejaillir tout ce qu’elle avait tenté d’oublier. Ce même jour, plusieurs destins, chacun lié à Hannah, voient leur existence basculer.
Une journée particulière, donc, mais aussi trente ans de la vie intime d’Hannah Bauer, femme, artiste, mère, prise dans les soubresauts de son histoire familiale et de celle de l’Europe, Nous aurons été vivants est un hymne à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Blog Les lectures d’Antigone
RFI (Littérature sans frontière – Catherine Fruchon-Toussaint)
Blog Cutur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Clara et les mots
Blog Les carnets d’Eimelle

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
De l’autre côté du boulevard, sur le trottoir, à moins d’une vingtaine de mètres d’Hannah, elle se tient là, imperméable beige, sac vert en bandoulière, bottes noires. Elle se tient là, aux côtés d’autres passants, attendant que le feu passe au rouge. Elle se tient là, nonchalante, comme s’il n’y avait rien de plus normal que se tenir là, un matin d’avril, sur ce trottoir parisien, oui comme si chaque matin depuis plus de sept ans elle avait continué à arpenter les rues de Paris et traverser des boulevards et attendre que des feux passent au rouge, elle se tient là, image tant de fois rêvée, fantasmée, soudain irrecevable, et la déflagration avec une extrême lenteur atteint Hannah, plonge sous la peau, traverse la chair, perforant le présent pour atteindre le cœur, lieu immémorial de la douleur, depuis des années muré, interdit d’accès, autour d’Hannah le monde s’est figé, les couleurs ont disparu, les formes vivantes ont disparu, le ciel a disparu, l’air même a disparu, ne reste plus qu’un élément, un unique élément, un CORPS, Hannah regarde et regarde et regarde encore la silhouette, là-bas, de l’autre côté du trottoir, il faudrait l’apostropher mais aucun son ne sort de sa bouche, il faudrait courir mais aucun signal ne parvient à ses jambes, et elle reste là, sans bouger, comme dans ces rêves où l’on ne peut plus courir. C’est à ce moment qu’elle voit les deux bus arriver, l’un derrière l’autre comme deux lourdes bêtes de somme, le premier ralentir, puis s’arrêter, le second s’arrêter à son tour, Hannah a perdu toute faculté de penser mais une voix à l’intérieur lui hurle qu’il faudrait y aller, faire un effort surhumain, être plus forte que sa peur, être plus forte que sa joie, s’élancer à travers le boulevard, s’élancer à travers les voitures, s’élancer à travers les klaxons, mais elle ne peut pas, elle ne peut rien, elle reste immobile, elle entend la voix à l’intérieur de son corps, à l’intérieur de sa tête, à l’intérieur de ses mains, et elle laisse faire, combien de temps cela dure-t-il, la sueur lui trempe le dos, elle demeure les yeux fixés sur les parois du premier bus, yeux débiles qui ne peuvent aller au-delà, qui s’écrasent contre les parois du bus comme elle-même a le sentiment de s’écraser de tout son long, compressée contre ces fichues parois, compressée à son tour comme une bête, et lorsque enfin, après une éternité, le premier bus lentement s’ébroue, suivi du second, tous deux semblables à deux énormes carcasses malhabiles, et que les yeux d’Hannah peuvent voir au-delà, de la silhouette au manteau beige, du sac vert en bandoulière, des bottes noires en léger déséquilibre, il ne reste rien.
Avait-ce eu lieu? Avait-ce réellement eu lieu? Avait-elle rêvé? Son cerveau avait-il disjoncté, inventant ce qui n’existait pas? Comment le savoir ? Comment en avoir la preuve. Il n’y avait pas de preuves, il n’y en aurait jamais, elle le savait déjà, et, à cette pensée, quelque chose en elle s’effondrait. Elle continuait pourtant à avancer, comme une idiote, sur le trottoir, que faire d’autre qu’avancer, il lui semblait que son corps s’était désarticulé, chaque membre se déployant selon une logique qui lui était propre mais son corps à elle, son corps en entier, elle ne le ressentait plus, elle en était coupée. Une poupée mécanique qui progressait, mètre après mètre.
Elle avançait et c’était comme si, à chaque pas, elle tombait.

Elle retrouve une sensation familière de son enfance. Ce n’est pas le noir, c’est autre chose encore, un brouillard épais, absolu, qu’on ne peut traverser, ni du regard ni de la pensée. Elle aimerait se rappeler ces prières qu’elle se récitait, jeune fille, et qui la sauveraient de tout pensait-elle alors, la déportant ailleurs, là où nulle peur ne pourrait plus l’atteindre. Mais, depuis, toute une vie a passé. Les prières sont devenues des paroles étrangères.
L’image la traverse en rafales. Elle a beau avoir déjà parcouru au moins cent mètres, l’image la pourchasse, l’image la talonne. Combien de temps cela a-t-il duré ? Sept, huit secondes ? Sept, huit secondes où elles ont été de nouveau comme réunies. Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Sept, huit secondes où cela a de nouveau existé, où le monde est redevenu comme avant. Lorette, debout, nonchalante, dans la rue.
Plus précisément : sept, huit secondes où elle a cru que le monde était redevenu comme avant.
On croit apprendre et on n’apprend rien. Quelques fractions de seconde et on se retrouve là, à avancer comme un fantôme, parmi ces gens dont la présence vous est devenue insupportable. Hannah aimerait être seule au monde, qu’il n’y ait plus aucun bruit, aucun mouvement, nulle trace du dehors, comme dans ces paysages de neige qui paraissent avoir effacé la vie. Elle aimerait le silence le plus profond pour revoir la silhouette, la faire surgir de nouveau, s’y vautrer, s’y absorber comme si elle constituait, à elle seule, l’univers entier.
Une image lui vient: elle à vélo, toute jeune fille, onze, douze ans peut-être, roulant derrière un ami de son père sur les routes anglaises, ce dernier se mettant soudain à accélérer alors elle accélérant à son tour, tentant de ne pas le perdre de vue, s’essoufflant peu à peu, percevant son souffle de plus en plus rauque dans sa poitrine, s’obstinant pourtant, effrayée de voir la silhouette s’éloigner alors qu’elle se trouve seule sur une route inconnue, à la tombée de la nuit, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, jusqu’à ce que l’air lui manque au point de tomber à terre. Pourquoi repense-t-elle maintenant à cet épisode?
Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Quelle part ces sept ou huit secondes représentent-elles dans son existence depuis le 4 janvier 2010? Elle délire. Elle délire elle le sait. Mais comment faire autrement? Faudra-t-il rester arrimée à cette vision, se la repasser en boucle, le jour, la nuit, pour ne rien en oublier, aucun détail, ou au contraire s’en délivrer au plus vite, la jeter hors d’elle, hors de sa mémoire, comme si tout ceci ne s’était jamais produit, afin de ne pas finir tout à fait folle ? Elle ne sait pas, elle croit savoir et, la seconde d’après, sur ce trottoir sur lequel quelques gouttes commencent à tomber, elle ne sait plus. Comment peut-on, alors que la vie a déjà tant passé et qu’on pense avoir fait le tour, depuis sept ans, de toute la violence qu’elle est capable de déployer, se retrouver défaite en quelques secondes? On n’a rien appris, rien. Tout recommence toujours comme au tout début. Le même brouillard. De ce qu’elle en avait perçu son corps était resté le même, et son visage, et sa manière de se tenir debout, légèrement désaxée. Et elle portait un sac vert pomme en bandoulière, et un imperméable beige, et des bottes noires. Comment était-elle habillée au matin du 4 janvier 2010? La question avait obsédé Hannah durant des mois. Elle avait dû emporter une petite valise de vêtements, il manquait quelques affaires dans l’armoire, pas grand-chose, combien de fois Hannah avait-elle ouvert l’armoire, tenté de reconstituer ce qui avait disparu, comme si la clef du mystère du départ de Lorette résidait dans le choix de vêtements qu’elle s’était décidée à emporter… Elle savait bien que ça n’avait aucun sens mais cette reconstitution lui avait permis, les premières semaines, d’avoir l’illusion de faire quelque chose – ne pas abdiquer. Jusqu’au jour où elle n’avait plus ouvert l’armoire. Lydie était venue la vider un matin, elle l’avait laissée faire, elle se souvenait de ces heures suffocantes, irréelles. Les gouttes se font plus épaisses à présent, Hannah les sent couler sur son visage. Elles lui semblent douces. Oh le visage de Lorette… Se souvenir… S’autoriser enfin à se souvenir… Plonger dans ce temps clos de toute part, refermé sur lui-même… Depuis combien de temps ne s’est-elle plus accordé ce droit… Heureux sur le moment mais si douloureux ensuite, une plongée voluptueuse pour aussitôt se reprendre le réel en pleine gueule : l’impensable, l’absence – ce qui avait été n’existait plus, ce qui avait été ne serait plus. C’était trop douloureux, Hannah n’y arrivait plus, la dernière fois elle avait cru qu’elle ne s’en remettrait pas, elle avait pensé qu’elle resterait là vissée sur son fauteuil et qu’elle ne se relèverait pas, alors elle s’était juré de ne plus le faire, elle préférait renoncer à tous ces souvenirs, s’en interdire l’accès, tout ça resterait cadenassé au fond d’elle. Et ce matin… Ce matin il y avait eu une trouée dans le temps… Passé et présent s’étaient rejoints… L’unité s’était reformée… Lorette s’était tenue debout sur le trottoir d’en face.

Extrait
« Tout s’était délité sans qu’il s’en aperçoive. Il se rappelait pourtant avoir été très amoureux lorsqu’il l’avait rencontrée, à trente ans. Elle, sociologue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silencieux, au regard obsédant (enchantement dont il avait fini, après plusieurs mois, par identifier l’origine : un très léger strabisme, dont on pouvait difficilement se rendre compte à moins de fixer longtemps les deux yeux, et à l’instant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui enviaient. Lui, jeune cancérologue passionné par son métier, promis à un brillant avenir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle, avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’aujourd’hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauffagiste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atrocement banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien longtemps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glisser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’hui plus de retour en arrière possible, plus de possibilité de bonheur ? »

À propos de l’auteur
Laurence Tardieu est l’auteur d’une dizaine de livres. Elle a notamment publié Le Jugement de Léa (Arléa, prix du roman des libraires Leclerc 2004) et, chez Stock, Puisque rien ne dure (prix Alain-Fournier), Rêve d’amour, Un temps fou et La Confusion des peines. (Source : Éditions Stock)

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La dédicace

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En deux mots:
Une primo-romancière doit régler un dernier détail avant la parution de son livre, trouver la dédicace qu’elle mettra en exergue de son roman. Une demande assez banale, qui va pourtant nous entraîner dans un parcours tour à tour drôle, dramatique, initiatique et… révélateur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un début prometteur

Leïla Bouherrafa a eu l’idée originale de publier un premier roman qui met en scène une jeune romancière… qui publie un premier roman. Il ne lui manque plus que La dédicace.

À Paris au petit matin, une jeune femme erre dans les rues, un peu nauséeuse. Elle aurait pourtant toutes les raisons de se réjouir car son éditrice l’attend pour mettre la dernière main à son premier roman prêt à partir à l’imprimerie! Elle n’est guère plus à l’aise en arrivant dans les bureaux de la prestigieuse maison, rue Saint-Denis. Elle sait que la réceptionniste la jalouse un peu, car a publié un recueil de nouvelles aussitôt oublié et tente de faire son trou comme pigiste. Et puis Hortense, son éditrice qui lui fait signer les derniers papiers lui rappelle qu’elle doit encore lui fournir une dédicace. Simple formalité? Non, car sa petite fille trouve que c’est le plus important dans un roman!
La voilà repartie, tout aussi nauséeuse, à la recherche de ces quelques lignes qui ne l’inspirent guère. Son amie Yvette, prostituée, ne peut pas l’aider malgré son bagout, pas davantage que ses voisins, occupés par une inscription énigmatique peinte dans le hall «Michel Sardou a le sida». Après avoir déjeuné avec sa mère – ce qui termine de la convaincre qu’elle ne mérite pas qu’elle lui dédie son livre – elle va essayer de se changer les idées dans un cinéma rue Rambuteau. Mais quand une idée fixe vous tenaille, il devient difficile de se concentrer sur autre chose.
La dédicace devient vite une obsession. Passant devant une librairie, elle va feuilleter des dizaines d’ouvrages et collectionner autant de dédicaces qui ne lui serviront finalement à rien.
On s’amuse de ses pérégrinations, des anecdotes qui parsèment son récit et qui débouchent sur un constat plutôt brutal: il lui faut trouver au plus vite possible quelqu’un qu’elle aime pour lui dédicacer son livre!
Vous croiserez ensuite un SDF, le cadavre d’un voisin, Vanessa, la vendeuse noire de chez Sephora, sa copine Alice qui chasse les hommes car son horloge biologique tourne ou encore un chien mort. Sans oublier l’escapade au salon du livre de Brive-la-Gaillarde qui va aussi lui réserver quelques surprises et quelques rencontres. Et au moment où l’échéance se rapproche, on aura passablement ri de ces épisodes truculents, parsemés de jolies formules telles que «le matin vous maudissez, le soir vous périssez» et de cette inspiration qui la pousse vers une galerie d’art pour rencontrer la fille de son éditrice. Mais je n’en dirais pas davantage, sinon que ce premier roman vous ravira. Quoi de mieux pour débuter une nouvelle année littéraire?

La dédicace
Leïla Bouherrafa
Allary Éditions
Roman
290 p., 18,90 €
EAN : 9782370732637
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Brive-la-Gaillarde et à Argenteuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Son premier roman part à l’imprimerie, et elle ne sait pas à qui le dédicacer…
Une jeune femme s’apprête à publier son premier roman. Elle vit seule, son téléphone ne vibre pas, elle a de plus en plus de mal à aimer sa mère. À qui pourrait-elle dédicacer son livre ? Son éditrice lui donne trois jours pour trouver.
Férocement drôle et émouvant, La dédicace est l’histoire d’une quête sentimentale dans un Paris peuplé de solitudes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je suis toujours triste le samedi soir car il me semble que le monde ne me laisse que deux options : la fête ou le suicide. Feindre ou mourir. Et comme les effets des deux sont sensiblement identiques, je préfère allumer une cigarette.
Chapitre 1
Il faut bien dire qu’elle était laide. D’une laideur grossière et terrifiante. Il fallait l’imaginer toute vêtue de gris et suintante de désespoir. Elle ressemblait à une vieille femme ridée emmaillotée dans sa vieillesse et ses erreurs. C’était palpable. À chaque fois que je la voyais, j’étais prise de la même nausée, comme si un serpent s’enroulait autour de mes organes jusqu’à les étouffer. Ça commençait doucement, un léger mouvement à l’intérieur, délicat, comme une note de musique, puis très vite, ça s’intensifiait, ça se faufilait entre les organes, ça s’imprégnait dans le moindre tissu, jusqu’à ne faire qu’un avec mon sang. Une fois qu’elle était là, c’était comme si elle y avait toujours été. J’avais l’impression d’être faite de plomb et de n’être rien d’autre qu’un corps sans forces, sans vie mais tout de même douloureux.
Ce matin, comme à son habitude elle était laide. Cette ville était faite pour les romans, le cinéma, les fashion weeks, mais sûrement pas pour la réalité. Seules quelques vieilles promenaient leurs chiens ou traînaient leurs chariots de courses comme elles l’auraient fait d’un cadavre. En passant près d’elles, je jetai furtivement des coups d’œil curieux à l’intérieur cherchant tant bien que mal à comprendre ce que l’on pouvait acheter à une heure si matinale. Quelques olives, de la confiture, des tranches de jambon et du vin blanc. Rien dont Paris se souviendra. Du chocolat et un paquet de bretzels. Des bonbons au gingembre et de l’huile d’olive. J’ai dû m’approcher un peu trop de l’une d’elles car elle m’a lancé un regard noir et a ramené son chariot contre sa cuisse décharnée. Confuse, je lui ai fait un sourire amical qu’elle ne m’a pas rendu et j’ai pressé le pas adoptant la démarche de celle qui sait où se rendre mais n’en a pas envie.
La ville dormait encore ; les clochards aussi. J’étais, à quelques exceptions près, seule dans Paris. J’aurais pu y être en dix minutes mais j’avais fait détour sur détour si bien qu’à un moment il m’avait semblé entendre la mer mais ce n’était que le métro qui passait sous mes pieds. J’avais découvert il y a quelques mois que ma nausée était moins vivace quand j’empruntais des rues pour la première fois. Dans cette ville, j’étais heureuse à chaque fois que j’avais l’impression d’être ailleurs. Mais cette stratégie avait évidemment ses limites. Comme Paris ne faisait aucun effort, j’étais inexorablement amenée à me retrouver face à une rue dont j’avais déjà foulé les pavés. Alors, la nausée revenait, insidieusement, comme un frisson.
Je privilégiais toujours des chemins qui me faisaient passer près de la Seine. Il me semblait que ma nausée et mes rêveries étaient toujours plus douces à ses côtés. La simple perspective de plonger dans l’eau sale et glacée suffisait à les calmer. À cette heure, les boîtes des bouquinistes étaient encore fermées et ressemblaient à des tombeaux. Tout près, la Seine charriait des canettes en métal et ses noyés. J’ai continué de la longer encore un moment. Une ambulance est passée en trombe, en hurlant, réveillant ainsi la ville et ses gens qui dormaient encore. À son passage, une vieille aux cheveux bouclés a sursauté. Ici, on voudrait entendre la mer mais il n’y a que les sirènes. J’ai frôlé des publicités pour déodorant et de tristes façades de pierre puis, soudain, je n’ai plus eu le choix. Si je continuais de longer la Seine, je manquerais mon rendez-vous. Il fallait que je bifurque à gauche. J’ai attendu que le feu piéton passe au vert et j’ai traversé doucement comme si j’avais rendez-vous avec l’enfer. Je devais être l’être humain le plus lent de ce globe. Malgré le ciel bleu de novembre, tout était gris. Les trottoirs, les boutiques et l’atmosphère. Même les bruits. La ville faisait un bruit de métal qu’on écrase. Chaque bruissement était empli d’aigreur. Enfin parvenue de l’autre côté, j’ai été saisie d’un frisson imperceptible. J’ai retrouvé l’odeur familière de l’anis et de la déconfiture. Partout devant moi s’étalaient des pierres que j’avais déjà vues et des boutiques dans lesquelles j’étais déjà entrée.
De toute façon, dans cette ville, à chaque fois que je retrouvais mon chemin, j’étais presque déçue. »

Extrait
« Je n’écoutais pas. Puis, en me raccompagnant à la porte de son bureau, elle a ajouté cette phrase :
– Tu sais, ma fille dit que ce qu’il y a de plus important dans un livre, c’est la dédicace.
Il y a des phrases comme ça, elles sont tragiques. On ne voudrait jamais les entendre. En disant ces mots, elle a secoué la tête dans un petit rire, comme si quelqu’un venait de lui glisser à l’oreille une bonne blague ou qu’un homme venait de lui faire un compliment sur ses seins. Alors, je lui ai demandé laquelle de ses filles disait ça, car sur le coup, ça m’a paru vraiment capital de le savoir et elle m’a dit avec le ton que l’on prend pour énoncer une évidence :
– La petite.
Elle m’a saluée avec un sourire chaleureux qui m’a transpercée. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras. Sa main dans la mienne était lourde et chaude. Puis en fermant la porte d’une manière que j’ai trouvée trop brutale, elle a lâché comme une reine à un sujet:
– J’attends ta dédicace, alors.
Alors… eh bien alors, dans l’interstice de cette porte, des mots terribles venaient d’être prononcés. Sans surprise, Paris n’a pas bronché. »

« Cette rue était laide et ressemblait à un animal en qui on ne pouvait pas avoir confiance. À peine avais-je mis un pied sur son trottoir dépravé que j’ai eu un haut-le-cœur. L’odeur d’urine mélangée à celle du goudron me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou. J’ai aperçu Yvette au loin. Yvette était la doyenne de cette portion de la rue Saint-Denis, une Noire bien en chair, toujours vêtue d’un imprimé animal, et qui jouait sans équivoque avec le cliché de la femme noire sauvage et bestiale. »

À propos de l’auteur
Leïla Bouherrafa a 29 ans. Elle enseigne le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. La dédicace est son premier roman. (Source: Allary Éditions )

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Les embruns du fleuve rouge

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En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

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Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

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Un monde à portée de main

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En deux mots:
Paula Karst part s’initier à l’art du trompe-l’œil à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles. Tout en travaillant d’arrache-pied, elle va se lier avec un groupe de personnes dont nous suivrons le parcours à l’issue de cette formation.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enfance de l’art

Une fois encore, Maylis de Kerangal réussit le tour de force de nous faire découvrir un univers très particulier. Avec Paula Karst, elle nous invite à peindre des trompe-l’œil. Fascinant!

Pour les inconditionnels de la romancière, deux lignes suffiront: Si vous avez aimé les précédents romans de Maylis de Kerangal, vous aimerez celui-ci. Celle que Grégoire Leménager, dans L’Obs, appelle «la star du roman choral documentaire» réussit à nouveau son pari, nous faire découvrir un univers particulier. Cette fois nous partageons le quotidien d’une artiste – même si la responsable de son école lui préfère le terme d’artisan – avec tous ces détails qui «font vrai» et qui donnent au récit sa densité, sa profondeur.
Au moment où s’ouvre le roman, Paula Karst s’apprête à rejoindre des camarades de promotion dans un restaurant parisien. Des retrouvailles qui la réjouissent, car cela fait de longs mois qu’elle n’a pas revu Kate l’Écossaise et Jonas le rebelle. Et même si son corps réclame un pei de repos, elle va aller jusqu’au bout de la nuit pour se rappeler le temps passé à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles et découvrir quels sont les chantiers qui les occupent désormais.
Nous voici donc à l’automne 2007 rue du Métal, à Bruxelles. Pour Paula, c’est un peu la formation de la dernière chance, car elle cherche encore sa voie. Et après quelques jours, elle a du reste bien envie de laisser tomber. Car ce n’est pas tant l’inconfort de sa colocation – dans un appartement difficile à chauffer – qui la dérange que l’énorme charge de travail. La prof au col roulé noir a vite fait de leur expliquer qu’ils ne pourront réussir qu’à force de travail, d’imprégnation, de reproduction sans cesse recommencée, de méticulosité et de connaissance sur les matériaux, les textures, les techniques.
Finie l’image de l’artiste devant son chevalet se laissant guider par l’inspiration. Ici le travail est d’abord physique. Éreintant. Absolu. Pour pouvoir devenir une bonne peintre en décor, il faut qu’elle connaisse la nomenclature des différents marbres, qu’elle sache distinguer les essences d’arbres, qu’elle comprenne comment se forment et se déplacent les nuages. Mais aussi de quoi sont faits les différents spigments, comment réagissent les peintures sur différents supports, quel pinceau, quelle brosse, quel instrument provoque quel effet. Les journées de travail font jusqu’à dix-huit heures.
Tous les élèves qui choisissent de poursuivre la formation vont se rapprocher, sentant bien que la solidarité et l’entraide sont aussi la clé du succès.
Pour Paula qui est fille unique, la formation au trompe-l’œil est d’abord une formation à regarder, à se regarder, à regarder les autres. Il n’est du reste pas anodin qu’elle soit affectée d’un léger strabisme.
Elle va voir autrement, autrement dit s’émanciper, se rendre compte qu’il y a là Un monde à portée de main. Sa conquête commence à la sortie de l’école lorsqu’une voisine lui demande de peindre un ciel au plafond de la chambre de son enfant. Un premier contrat qui va en entraîner un autre jusqu’au jour où elle est appelée en Italie pour un décor imitant le marbre qui va forcer l’admiration. De Turin elle partira pour Rome où les studios de Cinecittà l’attendent. De là on va faire appel à alle pour les décors d’une adaptation d’Anna Karénine à Moscou.
Maylis de Kerangal choisit de ne pas lui laisser la bride sur le cou. Elle enchaîne les contrats, détaille le travail et nous offre par la même occasion une leçon magistrale et minutieuse qui va faire appel à tous nos sens.
Mais le clou du spectacle reste à venir, si je puis dire. On recherche une équipe capable de relever le défi artisitque et scientifique du projet Lascaux 4 : reproduire avec précision les desssins des célèbres grottes pour pouvoir offrir au public l’illusion de se promener dans la «chapelle Sixtine de l’art pariétal».
Voilà Paula confrontée aux premières œuvres d’art. Et nous voilà, heureux lecteurs, témoins d’une histoire pluri-millénaire aussi vertigineuse que l’amour fou. C’est tout simplement magnifique!

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal
Éditions Verticales
Roman
285 p., 20 €
EAN : 9782072790522
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis à Bruxelles, à Moscou, Turin, Rome avant de revenir en France, à Montignac en Dordogne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde: c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Pascal Ruffenach)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
L’Humanité (Alain Nicolas)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Blog Mes p’tis lus
Blog Les livres de Joëlle
Diacritik (Jean-Marc Baud)


Maylis de Kerangal présente Un monde à portée de main. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.
Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée. Or quelque chose de plus fort les a jetés dehors à la nuit tombée, quelque chose de viscéral, un désir physique, celui de se reconnaître, les gueules et les dégaines, le grain des voix, les manières de bouger, de boire, de fumer, tout ce qui était en mesure de les reconnecter sur-le-champ à la rue du Métal.
Café noir de monde. Clameur de foire et pénombre d’église. Ils sont à l’heure au rendez-vous, les trois, une convergence parfaite. Leurs premiers mouvements les précipitent les uns contre les autres, étreintes et vannes d’ouverture, après quoi ils se frayent un passage, avancent en file indienne, soudés, un bloc : Kate, cheveux platine et racines noires, un mètre quatre-vingt-sept, des cuisses bombées dans un fuseau de slalomeuse, le casque de moto à la saignée du coude et ces grandes dents qui lui font la lèvre supérieure trop courte ; Jonas, les yeux de hibou et la peau grise, des bras comme des lassos, la casquette des Yankees ; et Paula qui a déjà bien meilleure mine. Ils atteignent une table dans un coin de la salle, commandent deux bières, un spritz – Kate : j’adore la couleur –, puis enclenchent aussitôt ce mouvement de balancier continuel entre la salle et la rue qui cadence les soirées des fumeurs au café et sortent la cigarette au bec, le feu au creux du poing. Les fatigues de la journée disparaissent dans un claquement de doigts, l’excitation est de retour, la nuit s’ouvre, on va se parler.
Paula Karst, honneur à toi qui es de retour, décris tes conquêtes, raconte tes faits d’armes! Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder –; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes… »

Extrait
« Elle s’applique chaque soir à reprendre la leçon, consignant chaque étape, isolant chaque geste, dépliant tout le processus jusqu’à pouvoir l’égrener à voix haute, le réciter par cœur, comme un poème, après quoi elle se laisse tomber en arrière sur son lit, le souffle court.
Elle apprend à voir. Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant, soit ouverts dix-huit heures sur vingt-quatre – moyenne qui inclura par la suite les nuits blanches à travailler, et les nuits de fête. Le matin, ils clignent sans cesse comme si elle était placée en pleine lumière, les cils vibrant continuellement, des ailes de papillon, mais passé le coucher du soleil, elle les sent faiblir, son œil gauche cloche, il verse sur le côté comme on s’affaisse sur un talus d’herbe fraîche au bord du chemin. Elle les soigne, rince ses paupières à l’eau de bleuet, y dépose des sachets de thé congelé, essaie des gels et des collyres mais rien ne vient apaiser la sensation d’yeux tirés, secs, de pupilles rigides, rien ne vient empêcher la formation de cernes bruns et durables – un marquage au visage, le stigmate du passage et de la métamorphose. Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action, créer une image sur une feuille de papier, une image semblable à celle que le regard a construite dans le cerveau. » p.54

À propos de l’auteur
Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans aux Éditions Verticales, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection «Minimales»: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et À ce stade de la nuit (2015). (Source : Éditions Verticales)

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Roissy

Roissy.eps

En deux mots:
Une femme erre dans l’immense aéroport de Roissy, allant d’un terminal à l’autre. Elle ne cherche pas à prendre l’avion, car cela fait maintenant huit mois qu’elle vit là. Comme elle ne sait plus qui elle est, elle essaie de se fondre dans la foule et, au fil des rencontres, de se recréer une histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une vie en phase terminal

Anna vit depuis des mois à l’Aéroport de Roissy. En racontant son histoire Tiffany Tavernier nous fait partager ce monde très particulier et réussit un roman d’une rare intensité dramatique.

J’imagine bien le père de Tiffany Tavernier, le réalisateur Bertrand Tavernier, s’emparer du roman de sa fille pour en faire un film. Non seulement parce que l’histoire qu’elle nous raconte a tous les ingrédients d’un formidable suspense dans un décor qui fera vagabonder l’imagination des spectateurs, mais surtout parce qu’il viendrait compléter une filmographie qui n’offrait jusqu’à présent que des personnages principaux masculins. Tombés du ciel de Philippe Lioret (avec Jean Rochefort) et Le Terminal de Steven Spielberg (avec Tom Hanks) s’inspiraient tous deux de la vie Mehran Karimi Nasseri, un réfugié iranien qui a vécu dans le terminal 1 de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle du 8 août 1988 jusqu’en août 2006.
Cette fois nous ne sommes plus en présence d’un apatride à la situation administrative inextricable, mais suivons une femme amnésique.
Quand débute de roman saisissant, celle qui se faire appeler Anna a déjà pris ses quartiers dans l’aéroport. Elle vit ici depuis de longs mois, passant d’un terminal à l’autre, et semble s’être parfaitement intégrée à la foule des voyageurs. Elle a compris que le seul moyen de ne pas attirer l’attention sur elle consistait à se fondre dans la foule, à se promener en traînant derrière elle une valise. On la voit devant le kiosque à journaux se renseigner sur l’actualité, devant le tableau des départs en train d’étudier les vols des différentes compagnies et d’enregistrer les retards, histoire de pouvoir renseigner l’une ou l’autre des personnes attendant un proche ou une relation professionnelle. On la voit aussi aux toilettes se refaire une beauté, passer son rouge à lèvres tout en vérifiant sa mise. Elle va aussi au café et à l’épicerie pour tenter de trouver de quoi se nourrir, mais son plaisir ce sont les arrivées. Les voyageurs qui débarquent ont en effet tous quelque chose à raconter…
« Je reste encore un long moment à regarder le flot des passagers. J’imagine leur vie, leur métier, leur invente des destinées que j’aimerais coucher sur le papier, ce que je ne ferai pas par superstition, comme si écrire sur eux pourrait influer le cours de leur existence. Tout est si confus en moi. Pour rien au monde je ne voudrais provoquer un désastre. Le mien suffit. »
Ce fameux désastre a pour nom amnésie. Au fil de ses rêves ou des images qui vont lui revenir en mémoire, on va apprendre que cela peut être lié à la mort d’une petite fille ou à un accident de voiture, voire à la combinaison des deux. Mais comment a-t-elle échoué à Roissy? A-t-elle voulu fuir? A-t-elle été victime d’un vol? Questions qui vont rester sans réponse et insuffler au lecteur cette étrange sensation d’implacabilité. Comme dans la série Le prisonnier, elle aura beau tout essayer, elle se retrouvera toujours à son point de départ.
En fine observatrice, Tiffany Tavernier va nous livrer quelques statistiques impressionnantes sur le quotidien d’un grand aéroport, sur le personnel et sur les voyageurs. Un exemple frappant parmi d’autres: un jour un asiatique s’arrêt dans la boutique des vins fins trouve qu’une bouteille de Château Yquem à 1990 euros n’est pas assez chère pour lui «il lui reste un peu plus. Il sort alors une liasse de billets qu’il se met à compter. Allez hop! Va pour un Château Yquem 1996! Le type paie, et là, c’est le bouquet! Juste avant de sortir, il se retourne et confie, tout heureux: “C’est pour ma sœur, elle adore le bon vin pour faire ses Vinaigrettes.” »
Plus impressionnant encore est l’envers du décor. Dans les pas d’Anna, on va découvrir ce qui se cache derrière les portes «de service», le nombre de SDF installés dans l’aérogare et les combats qu’ils mènent pour leur défendre «leur» territoire. Après avoir tenté de les éviter – elle n’entend pas être assimilée aux SDF – Anna va finir par s’acoquiner avec Vlad et partager avec lui un matelas dans un recoin souterrain. Mais ce dernier va tomber malade puis être victime d’une vengeance. Il ne devra son salut qu’à l’intervention d’Anna qui se retrouve à nouveau seule face à cette tribu invisible mais arrogante, voire dangereuse à l’image de Josias qui la coince aux toilettes et lui offre de partager sa couche après avoir appris que Vlad avait fini à l’hôpital. « L’avait-il su par Liam, son frère à moitié dingue qui, lorsqu’il est en crise, voit parfois tout du passé ou de l’avenir d’une personne? Par Joséphine, qui, bien qu’obèse, trouve la force de sillonner, matin et soir, les aérogares, observant tout, voyant tout, au point que l’œil de Dieu, s’il existait, ne ferait pas mieux qu’elle, ou alors par lui-même, Josias, un de ces jours de dispute avec les siens où, pour se calmer, il lui faut faire sept fois le tour des terminaux, sans discontinuer?  »
Ce qui rend le roman si prenant, c’est sa construction dramatique. Car la tension va encore monter d’un cran quand Anna va croiser le regard d’un homme qui semble encore plus perdu qu’elle. Cet homme vient tous les jours à Roissy pour y attendre sa femme, passagère du Rio-Paris qui s’est abîmé en mer. Aucun cadavre n’ayant été trouvé, il se dit qu’elle peut débarquer à n’importe quel moment. Il ne vit désormais que dans cette attente. Au fil de leurs échanges, ils vont devenir de plus en plus intimes. Mais deux désespoirs font-ils un espoir? Je vous laisse le découvrir.

Roissy
Tiffany Tavernier
Sabine Wespieser éditeur
Roman
280 p., 21 €
EAN : 9782848053035
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Roissy et dans les alentours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sans cesse en mouvement, tirant derrière elle sa valise, la narratrice de ce roman va d’un terminal à l’autre, engage des conversations, s’invente des vies, éternelle voyageuse qui pourtant ne montera jamais dans un de ces avions dont le spectacle l’apaise.
Arrivée à Roissy sans mémoire ni passé, elle y est devenue une « indécelable » – une sans domicile fixe déguisée en passagère –, qui a trouvé refuge dans ce non lieu les englobant tous. S’attachant aux êtres croisés dans cet univers fascinant, où personnels navigants ou au sol côtoient clandestins et laissés-pour-compte, instituant habitudes et rituels comme autant de remparts aux bribes de souvenirs qui l’assaillent et l’épouvantent, la femme sans nom fait corps avec l’immense aérogare.
Mais la bulle de sécurité finit par voler en éclats. Et quand un homme, qui tous les jours vient attendre le vol Rio-Paris – le même qui, des années auparavant, s’est abîmé en mer – tente de l’aborder, elle fuit, effrayée. Comprenant, à sa douceur et à son regard blessé, qu’il ne lui fera aucun mal, elle se laissera pourtant aller à la complicité qui se nouera entre eux.
Magnifique portrait de femme rendue à elle-même à la faveur des émotions qui la traversent, Roissy est un livre polyphonique et puissant, qui interroge l’infinie capacité de l’être humain à renaître à soi et au monde.

Les critiques
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Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Blog Les livres de Joëlle


Tiffany Tavernier présente Roissy © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« L’immensité du monde.
Sous la voûte du terminal 2E, je la perçois chaque jour. À côté de moi, un passager ouvre son PC, il doit être en avance, il ne regarde jamais le panneau d’affichage où s’inscrivent les numéros des vols. Flux de femmes voilées. Famille russe en errance. Six Japonaises, cheveux teintés roux, sortent d’un magasin Health & Beauty, bardées de sacs Sephora, Gucci, Yves Saint Laurent.
« Assurez-vous de ne pas oublier vos bagages, make sure that you have all your luggage with you. »
Peu d’enfants. Quasiment aucun groupe. L’atmosphère est au calme en ce matin de semaine. Un Noir, très élégant, pèse et repèse son énorme valise. Il n’en revient pas du poids qui s’affiche. Affalés sur des chaises, des Indiens somnolent, pieds nus en appui sur leurs bagages. Des hommes d’affaires discutent. La plupart feront l’aller-retour dans la journée. Escaliers roulants à ma droite. J’hésite. Pour rien au monde, je ne veux rater l’arrivée des passagers de l’AF 445 en provenance de Rio. Il vient d’atterrir, j’ai encore quelques minutes. Face à la sortie 8, un groupe d’hôtesses China Southern passe en riant aux éclats. Après, c’est le vide, comme si cette partie du terminal avait été évacuée. Le dôme du toit, immense, vient s’échouer quelques dizaines de mètres plus loin. Coque renversée sous laquelle je marche.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, je m’y engouffre. Capacité maximum: 26 personnes, 2000 kg. Derrière les vitres qui donnent sur un ciel gris, un bus Sheraton traverse l’autopont qui surplombe les terminaux. Il semble voler. J’appuie sur le bouton 0 des arrivées, me laisse glisser, visage collé à la vitre. L’autopont disparaît dans la descente. À l’étage inférieur, les bretelles d’accès deviennent le toit sous lequel cars de tourisme et vans privés se garent. Trois fois, je remonte, trois fois, je redescends. Les portes s’ouvrent à nouveau.
Un vigile entre.
«Vous montez ?»
Lui, je ne l’ai jamais vu. Je file sans répondre. Au bar de l’Espressamente, un Américain gueule dans son portable qu’il n’a aucune intention de revenir et qu’il n’est certainement pas prêt à… Sa voix se perd. Il a les larmes aux yeux. Je vire à gauche vers les seize portes vitrées de la plateforme des arrivées du 2E. Toutes sont recouvertes d’un film opaque.
Au-dessus, six téléviseurs retransmettent les données de chaque vol. Au centre, un écran plasma géant branché vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur la chaîne LCI : inondation dans un bidonville d’Asie, deux hommes, l’air hagard, aident une famille à monter sur une barque, onze policiers égyptiens tués dans un attentat au Sinaï, un cuisinier soupçonné d’avoir mangé un chien. Hier, à la même heure, c’était la victoire surprise d’un tennisman dont je n’ai pu lire le nom : une femme a détourné mon attention. Les portes ont coulissé, elle s’est mise à courir vers un jeune garçon. Ils se sont pris dans les bras. Longtemps… sans jamais s’embrasser, ce qui m’a fait dire à Vlad que c’était peut-être son fils.
Vlad a secoué la tête. Il ne comprend pas que je m’intéresse à ces choses. Elles ne m’appartiennent pas. Mais alors rien ne nous appartient. Une fillette épuisée s’est réveillée en pleurant dans les bras de sa mère. Un couple brésilien l’a prise en photo. Peut-être à cause de sa robe à smocks (ces robes, me suis-je dit, ne doivent pas exister au Brésil). Le couple a fini par s’éloigner, les derniers passagers du vol à leur suite. C’était hier, cela. »

Extrait
« L’avait-il su par Liam, son frère à moitié dingue qui, lorsqu’il est en crise, voit parfois tout du passé ou de l’avenir d’une personne? Par Joséphine, qui, bien qu’obèse, trouve la force de sillonner, matin et soir, les aérogares, observant tout, voyant tout, au point que l’œil de Dieu, s’il existait, ne ferait pas mieux qu’elle, ou alors par lui-même, Josias, un de ces jours de dispute avec les siens où, pour se calmer, il lui faut faire sept fois le tour des terminaux, sans discontinuer? Peut-être était-ce cette fois où, comme il me l’a un jour confié, il m’avait surprise tard dans la nuit en train d’observer la valse des balayeuses sur les pistes, ou alors, le jour de mon arrivée, quand, épuisée, je m’étais endormie par terre dans le hall de la gare TGV. » p. 62-63

À propos de l’auteur
Tiffany Tavernier est romancière et scénariste. Née en 1967, elle est la fille de la scénariste Colo Tavernier et du réalisateur Bertrand Tavernier. Son premier roman, Dans la nuit aussi le ciel (Paroles d’aube, 1999 ; Points, 2000), retrace son expérience dans les mouroirs de Calcutta, à dix-huit ans. Depuis lors, elle n’a cessé de voyager de par le monde, notamment en Arctique, où elle situe son roman suivant, L’Homme blanc (Flammarion, 2000 ; Points, 2001). Après avoir publié chez Grasset (Holy Lola, en 2004, le roman inspiré par le scénario qu’elle écrivit pour son père avec Dominique Sampiero), au Seuil, aux éditions des Busclats (Comme une image, 2015, qui revient sur son enfance sur les plateaux de cinéma) ou chez Tallandier (une biographie d’Isabelle Eberhardt, en 2016), Tiffany Tavernier rejoint le catalogue de Sabine Wespieser éditeur. (Source : Sabine Wespieser éditeur)

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Simple

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En deux mots:
Antoine Orsini découvre dans le maquis le cadavre d’une jeune fille assassinée. Comme il est le baoul, l’idiot du village, il attire d’emblée les soupçons et se voit condamner. Près de trente ans plus tard, il raconte ce qui s’est vraiment passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’idiot du village

Julie Estève est de retour avec un roman formidablement cruel et un suspense admirablement construit, le tout servi par une langue d’une inventivité rare, celle du baoul, le narrateur considéré par tous comme l’idiot du village.

À propos de Moro-Sphinx, son premier roman, je disais que Julie Estève « fait montre d’un beau savoir-écrire et parvient à ménager le suspense, à nous livrer chapitre après chapitre les bribes d’une vie qui se dissout dans une sorte d’ordinaire peu ordinaire. » Un jugement que je peux réitérer avec ce second roman, même s’il est situé à mille lieues du premier.
La jeune femme à la sexualité débridée a laissé la place à un homme qui vit dans un petit village en Corse sur les hauteurs d’Ajaccio. Nous allons le suivre à plusieurs époques de son existence, chroniqueur des faits divers – et des bribes de sa vie – qui vont secouer cette communauté.
Disons d’emblée combien ce personnage est bien campé et combien Julie Estève a réussi le pari de créer une langue propre au baoul qui donne à ce second roman un parfum très original. Le baoul, c’est le nom que l’on donne en Corse au simplet, à l’idiot du village. Antoine est donc un être à part, mais contrairement à ceux que croit la majorité des habitants, son dérangement n’affecte nullement sa mémoire.
Quand l’histoire commence, il vient de dénicher une chaise en plastique qui va devenir sa confidente. Tout au long du roman, il va s’adresser à elle pour lui raconter ses souvenirs ou pour préciser un point.
Il se souvient de sa scolarité, de la cruauté dont il a été victime, mais aussi de la gentillesse de sa maîtresse, Madame Madeleine, qui repose aujourd’hui au cimetière et à laquelle il rend régulièrement visite: «Je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien.»
Mais un autre corps en décomposition va faire grimper l’intensité dramatique et le suspense, celui de Florence Biancarelli, retrouvée morte à seize ans en 1987. «Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux. Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau. Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise. C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! » Avec la chaise en plastique du bar, le lecteur va petit à petit découvrir la vérité, entendre parler d’autres morts et découvrir les secrets que le village préfèrerait voir rester enfouis. Après tout, c’est si facile de condamner le baoul. Si même si la police le voit comme un coupable idéal, il n’a pourtant pas tué Florence. Bien au contraire, il était chargé de la surveiller pour le compte de son ami Yvan, l’employé de la poste, qui rêvait de l’épouser et pouvait disposait en échange de la cabine téléphonique à partir de laquelle il pouvait appeler le monde entier.
Aujourd’hui, après avoir purgé une longue peine de prison, il est de retour mais il est seul. Il n’y a guère que son ami Magic pour l’accompagner.
Julie Estève réussit tout à la fois une chronique sociale, une ode à la différence et un manuel sur la cruauté. Et nous voilà à nouveau du côté de Moro-Sphinx !

Simple
Julie Estève
Stock
Roman
208 p., 17,50 €
ISBN: 9782234083240
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Corse, dans un village dans le maquis, du côté d’Ajaccio.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

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Julie Estève présente Simple © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Les autres, ils verraient rien qu’un déchet! Ils ont pas l’imagination nécessaire mais moi, la chaise en plastique du bar, fêlée au milieu, paumée dehors à côté des poubelles, si je regarde bien la fissure au centre, c’est la faille de San Andreas que je vois ! Je trouve qu’elle ressemble à l’idée que je m’en fais. Les autres, ça leur viendrait pas à l’esprit que la faille peut s’ouvrir et le monde s’écrouler comme un château de cartes, pulvérisés les immeubles, engloutis les routes, les ponts, les gens, dans un trou géant, et ça tremblerait de partout, et c’en serait fini de la Californie et de Google, peut-être aussi de l’humanité va savoir, tous crevés, tous brûlés, aspirés, broyés, et la mer, la mer se déchaînerait et fabriquerait une vague plus grande que les gratte-ciel, et toutes les vitres des gratte-ciel exploseraient dans une pluie de verre : y aurait un boucan ! alors un type costaud, avec des biceps comme des cuisses, voudrait sauver sa femme et puis sa gosse grâce à son courage et à ses muscles, ce type, c’est Dwayne Johnson, il a pas l’air subtil, il a une tête carrée on dirait un cube et son corps un mur en briques, ce type, Dwayne Johnson, il pilote des hélicoptères, des avions, des bateaux, des poids lourds, il sait tout faire comme qui rigole et moi j’l’ai vu la semaine dernière à Ajaccio, sur l’écran large de l’Ellipse, j’avais pas l’argent pour le cinéma mais j’ai fait mon numéro à la guichetière et elle m’a laissé entrer ! faudrait que je lui offre un p’tit quelque chose pour remercier, des fleurs qui poussent dans le maquis, y a qu’à se baisser, un gros bouquet, à coup sûr ça lui ferait plaisir, les filles ça aime les fleurs et je serais gentleman ! en plus, elle est jolie avec ses yeux noirs et ses grands seins. Quand j’y repense, c’était du beau spectacle le film San Andreas, le tremblement de terre, les seins de la guichetière, y a pas à dire, les Américains ils savent inventer les catastrophes naturelles avec les effets spéciaux.
La chaise, elle est perdue comme moi au soleil, et le soleil craque sur ma tête mais je m’en cogne d’être rouge, d’être fou de chaleur, j’en profite parce qu’il chasse les autres dans les lits et les fauteuils à bascule, ils dorment dans leur coin et moi j’ai la paix ! Là, on entend rien que les mouches et les frelons qui passent et qui dérangent le silence, on leur dit rien à eux, ils sont peinards les insectes.
Me suis foutu sur la chaise et j’ai le cul coincé dans le trou comme un con, y a mon short qui dépasse, ça me pince la peau des fesses, j’arrive pas à m’en sortir et à m’arrêter de rire, ça me fait des hoquets et des larmes au bout des yeux, chut, chut, je mets le doigt sur ma bouche pour contrôler mais ça marche pas c’est pire, chut, je dois pas foutre le bordel avec ma rigolade, ça va les réveiller les autres, et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi! Un jour, j’ai dressé une liste dans mon cahier et j’en suis pas revenu de tous les mots possibles, je les ai criés comme un taré, les uns après les autres, et les mots y z’étaient devenus les balles d’un fusil, ça m’a brûlé la peau, j’ai gardé ma liste!
J’installe ma chaise devant l’école en face qu’est fermée depuis un bail, y a plus de cris dans la cour. L’école, c’est madame Madeleine. Quand je pense à elle j’ai froid. J’essaye de pas trop me souvenir mais j’ai une mémoire pas normale et je me rappelle tout ici. J’ai treize ans et des poux dans la tête. Je me gratte en permanence, et les démangeaisons ça crée des croûtes en plus des bêtes qui ont choisi mes cheveux comme maison. Personne veut se mettre à côté dans la classe, suis assis au fond avec Philips mon plus grand copain que j’appelle Magic. J’lui ai trouvé son vrai nom dès que je l’ai rencontré! Il est petit et il a des boutons. Ma place, c’est près de la fenêtre, je vois les arbres à l’extérieur et le vent.
Les autres y se pincent le nez et y disent que je pue, y disent que je suis le pouilleux et que je serai clochard plus tard à cause de l’odeur, et de la crasse sur mes pieds, et sur mes mains, et sous mes ongles. J’leur réponds qu’ils seront morts un jour et qu’ils schlingueront à perpétuité au cimetière pas loin, alors ils chialent parce qu’ils ont peur de sous la terre, des asticots, des vers. Y me poussent.
– T’es un putois ! ils crient.
Un putois, j’trouve que c’est joli. Avec Magic aussi on cherche des animaux à distribuer, et Noëlle, elle a des taches de rousseur plein la gueule pis les yeux bas: c’est la murène Noëlle!
– Noëlle la murène, Noëlle la murène! je braille.
Tout le monde rit sauf elle parce qu’elle aime pas les poissons. Le lendemain, Noëlle, elle vide la bouteille de parfum à sa mère sur ma tête, je sens la fille la vache ! Elle colle des chewing-gums dans mes tifs j’arrive pas à les retirer, ça fait des fils blancs comme une toile d’araignée. Je vois ma tête aux toilettes, j’peux pas me dominer tellement je me bidonne, et les autres aussi y se bidonnent, à se plier.
Un jour j’ai becqueté des mouches elles étaient crevées. Les copains, ils les avaient planquées dans un fiadone, elles ressemblaient à du chocolat moi j’ai pas fait la différence. Sous le pin à la récréation, je renifle la résine qui sort du tronc pour respirer pareil que les arbres. Je casse les pommes avec un caillou et je mange les pignons cachés dedans. C’est mon plat préféré les pignons mais sur les mains à la fin c’est du goudron. Ça met longtemps à s’en aller ça, et les copains y jouent à chat, et d’un coup ils courent vers l’arbre!
– Tous sur le putois! elle hurle Noëlle.
J’suis pas préparé à la bagarre et me souviens que des petites semelles qui dansent au-dessus, et des crachats, et puis la cloche elle sonne. Y a un âne qui passe au ralenti, il a une tête à faire pleurer. Les ânes, ils ont toujours une tête à s’attendrir. Y me regarde. J’veux lui donner une caresse mais j’ai perdu ma force pour m’lever. J’ai envie de pisser alors je pisse où je suis dans mon pantalon. J’m’endors en boule sur le gravier en moins de rien. J’suis par terre à roupiller, et madame Madeleine, elle m’réveille avec ses mains douces comme les galets de la rivière. Elle a les yeux pleins de flotte en m’voyant mais elle me fait des sourires. Elle m’apporte dans sa maison qui est rangée. Rangée et sans poussière. Elle m’déshabille en entier, oh j’ai la pine à poil! Elle me fiche dans la baignoire et me nettoie avec une éponge et du savon à la lavande. Elle inspecte mes jambes, mes bras, mon dos, mon ventre, et toutes les taches bleues et jaunes et marron que j’ai. Elle attrape une serviette avec des bouclettes molles et elle me frictionne pour que je sois au sec. L’eau du bain, ça fait du blanc dans l’air qui efface le miroir et je dessine dans la buée un arbre. En dessous, avec mon doigt, j’écris Madlène. Elle pose un bisou sur mon front et elle me peigne avec sa brosse, et comme les chewing-gums y partent toujours pas, elle coupe aux ciseaux des touffes énormes! Y en a partout par terre d’mes cheveux, on croirait la nepita dans les rochers des montagnes.
– Voilà mon garçon, tu es propre comme un sou neuf! elle dit.
Elle me dit mon garçon, madame Madeleine. Et elle part, et elle revient avec un vieux pantalon qui est à son vieux fils. Elle me le fait enfiler et j’peux garder le fute en cadeau! Après ça à l’école, les copains, tous y m’appellent Antoine. Fini le putois, fini le pouilleux, fini le bouffeur de mouches. Au goûter, madame Madeleine, elle me raconte des histoires de dieux et de déesses en Grèce, elle m’apprend à bien compter, et à bien lire dans mon dictionnaire, et qu’il faut être bon en soin, mais j’y arrive pas toujours à être appliqué dans mes cahiers. Elle m’dit des choses que les autres y connaissent pas. Un jour dans son lit, d’un coup sec son cœur il lâche, et je sais plus avec qui lire et être bien coiffé. Alors je chiale. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’chiale partout. Dans le maquis sur la route de Nocerella dans l’épicerie de la mère Biancarelli au lac devant la mairie dans la cour de récré à la chapelle au rond-point du Finosello sur le sable dans les toilettes dans les arbres, et j’en oublie sûrement des endroits où j’ai chialé!
Madame Madeleine, je la visite au cimetière dès que je peux, et je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien. »

Extraits
« Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux.
Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau.
Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise.
C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! »

« Quand je l’ai dénichée Florence, elle était allongée au milieu des pins, Magic à ses pieds il était tout crotté! La gamine, elle avait les yeux ouverts sur rien. Elle ne bougeait plus un orteil. J’avais beau l’appeler, elle ne répondait pas. Je l’ai chatouillée sous les pieds, rien, elle rigolait pas du tout! Du coup, je l’ai secouée. Elle était molle et y avait du sang en quantité! Me suis approchée de sa bouche, lui ai enfoncé à l’intérieur un doigt voir si elle mordait, non, elle mordait pas ! J’ai gueulé à deux pas de ses oreilles et ça l’a pas dérangée. Puis me suis foutu à transpirer pareil que la mer, salé. Florence, elle sentait les abattoirs alors qu’avant, son parfum il était à la lavande, j’aimais bien la renifler. Après je me souviens plus, suis tombé à la renverse. Quand j’ai revu le monde, j’avais chié dans mon pantalon, y en avait partout de la merde! » (p. 23 et 24)

« Me suis foutu à trembler pareil qu’un vieux moteur. C’était la première fois qu’on me condamnait à mort ! J’avais pas envie de crever déjà et me retrouver dans le trou au cimetière avec ma mère ! À l’heure qu’il est, elle doit être toute pourrie bouffée par les vers. Elle doit être verte maman, ou marron, ou bleue. Peut-être elle a même plus de peau sur ses os et c’est qu’un squelette ! J’ai pas fait exprès de la tuer maman, c’était improvisé! Quand je pense à elle, j’ai du vomi qui me monte d’en bas. »

« Et papa est mort un dimanche y a dix ans. Son foie il était imbibé de vin pareil que l’eau dans l‘éponge. C’était la cirrhose! II avait plus besoin de manger et il dormait souvent. Sur son corps, partout y avait des bleus alors que personne le tabassait, lui. Il dégueulait dans les toilettes, puis après il faisait ça dans le seau près du lit. Il avait plus sa force à Ia fin, même pour les insultes. Et une nuit, voilà, il a crevé, c’est grâce à la fièvre. Il est mort au même endroit que maman dans les draps, une place qui est confortable. Maintenant. ils sont réunis au cimetière debout dans un trou.
La mort c’est un trou! On tombe dedans mais ça dure combien de temps la chute, et au bout du trou y a quoi… »

À propos de l’auteur
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle signe son second roman Simple. (Source : Editions Stock)

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