Les embruns du fleuve rouge

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En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Arts-chipels
Blog Missbook 

Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

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Un monde à portée de main

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En deux mots:
Paula Karst part s’initier à l’art du trompe-l’œil à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles. Tout en travaillant d’arrache-pied, elle va se lier avec un groupe de personnes dont nous suivrons le parcours à l’issue de cette formation.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enfance de l’art

Une fois encore, Maylis de Kerangal réussit le tour de force de nous faire découvrir un univers très particulier. Avec Paula Karst, elle nous invite à peindre des trompe-l’œil. Fascinant!

Pour les inconditionnels de la romancière, deux lignes suffiront: Si vous avez aimé les précédents romans de Maylis de Kerangal, vous aimerez celui-ci. Celle que Grégoire Leménager, dans L’Obs, appelle «la star du roman choral documentaire» réussit à nouveau son pari, nous faire découvrir un univers particulier. Cette fois nous partageons le quotidien d’une artiste – même si la responsable de son école lui préfère le terme d’artisan – avec tous ces détails qui «font vrai» et qui donnent au récit sa densité, sa profondeur.
Au moment où s’ouvre le roman, Paula Karst s’apprête à rejoindre des camarades de promotion dans un restaurant parisien. Des retrouvailles qui la réjouissent, car cela fait de longs mois qu’elle n’a pas revu Kate l’Écossaise et Jonas le rebelle. Et même si son corps réclame un pei de repos, elle va aller jusqu’au bout de la nuit pour se rappeler le temps passé à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles et découvrir quels sont les chantiers qui les occupent désormais.
Nous voici donc à l’automne 2007 rue du Métal, à Bruxelles. Pour Paula, c’est un peu la formation de la dernière chance, car elle cherche encore sa voie. Et après quelques jours, elle a du reste bien envie de laisser tomber. Car ce n’est pas tant l’inconfort de sa colocation – dans un appartement difficile à chauffer – qui la dérange que l’énorme charge de travail. La prof au col roulé noir a vite fait de leur expliquer qu’ils ne pourront réussir qu’à force de travail, d’imprégnation, de reproduction sans cesse recommencée, de méticulosité et de connaissance sur les matériaux, les textures, les techniques.
Finie l’image de l’artiste devant son chevalet se laissant guider par l’inspiration. Ici le travail est d’abord physique. Éreintant. Absolu. Pour pouvoir devenir une bonne peintre en décor, il faut qu’elle connaisse la nomenclature des différents marbres, qu’elle sache distinguer les essences d’arbres, qu’elle comprenne comment se forment et se déplacent les nuages. Mais aussi de quoi sont faits les différents spigments, comment réagissent les peintures sur différents supports, quel pinceau, quelle brosse, quel instrument provoque quel effet. Les journées de travail font jusqu’à dix-huit heures.
Tous les élèves qui choisissent de poursuivre la formation vont se rapprocher, sentant bien que la solidarité et l’entraide sont aussi la clé du succès.
Pour Paula qui est fille unique, la formation au trompe-l’œil est d’abord une formation à regarder, à se regarder, à regarder les autres. Il n’est du reste pas anodin qu’elle soit affectée d’un léger strabisme.
Elle va voir autrement, autrement dit s’émanciper, se rendre compte qu’il y a là Un monde à portée de main. Sa conquête commence à la sortie de l’école lorsqu’une voisine lui demande de peindre un ciel au plafond de la chambre de son enfant. Un premier contrat qui va en entraîner un autre jusqu’au jour où elle est appelée en Italie pour un décor imitant le marbre qui va forcer l’admiration. De Turin elle partira pour Rome où les studios de Cinecittà l’attendent. De là on va faire appel à alle pour les décors d’une adaptation d’Anna Karénine à Moscou.
Maylis de Kerangal choisit de ne pas lui laisser la bride sur le cou. Elle enchaîne les contrats, détaille le travail et nous offre par la même occasion une leçon magistrale et minutieuse qui va faire appel à tous nos sens.
Mais le clou du spectacle reste à venir, si je puis dire. On recherche une équipe capable de relever le défi artisitque et scientifique du projet Lascaux 4 : reproduire avec précision les desssins des célèbres grottes pour pouvoir offrir au public l’illusion de se promener dans la «chapelle Sixtine de l’art pariétal».
Voilà Paula confrontée aux premières œuvres d’art. Et nous voilà, heureux lecteurs, témoins d’une histoire pluri-millénaire aussi vertigineuse que l’amour fou. C’est tout simplement magnifique!

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal
Éditions Verticales
Roman
285 p., 20 €
EAN : 9782072790522
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis à Bruxelles, à Moscou, Turin, Rome avant de revenir en France, à Montignac en Dordogne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde: c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Pascal Ruffenach)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
L’Humanité (Alain Nicolas)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Blog Mes p’tis lus
Blog Les livres de Joëlle
Diacritik (Jean-Marc Baud)


Maylis de Kerangal présente Un monde à portée de main. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.
Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée. Or quelque chose de plus fort les a jetés dehors à la nuit tombée, quelque chose de viscéral, un désir physique, celui de se reconnaître, les gueules et les dégaines, le grain des voix, les manières de bouger, de boire, de fumer, tout ce qui était en mesure de les reconnecter sur-le-champ à la rue du Métal.
Café noir de monde. Clameur de foire et pénombre d’église. Ils sont à l’heure au rendez-vous, les trois, une convergence parfaite. Leurs premiers mouvements les précipitent les uns contre les autres, étreintes et vannes d’ouverture, après quoi ils se frayent un passage, avancent en file indienne, soudés, un bloc : Kate, cheveux platine et racines noires, un mètre quatre-vingt-sept, des cuisses bombées dans un fuseau de slalomeuse, le casque de moto à la saignée du coude et ces grandes dents qui lui font la lèvre supérieure trop courte ; Jonas, les yeux de hibou et la peau grise, des bras comme des lassos, la casquette des Yankees ; et Paula qui a déjà bien meilleure mine. Ils atteignent une table dans un coin de la salle, commandent deux bières, un spritz – Kate : j’adore la couleur –, puis enclenchent aussitôt ce mouvement de balancier continuel entre la salle et la rue qui cadence les soirées des fumeurs au café et sortent la cigarette au bec, le feu au creux du poing. Les fatigues de la journée disparaissent dans un claquement de doigts, l’excitation est de retour, la nuit s’ouvre, on va se parler.
Paula Karst, honneur à toi qui es de retour, décris tes conquêtes, raconte tes faits d’armes! Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder –; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes… »

Extrait
« Elle s’applique chaque soir à reprendre la leçon, consignant chaque étape, isolant chaque geste, dépliant tout le processus jusqu’à pouvoir l’égrener à voix haute, le réciter par cœur, comme un poème, après quoi elle se laisse tomber en arrière sur son lit, le souffle court.
Elle apprend à voir. Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant, soit ouverts dix-huit heures sur vingt-quatre – moyenne qui inclura par la suite les nuits blanches à travailler, et les nuits de fête. Le matin, ils clignent sans cesse comme si elle était placée en pleine lumière, les cils vibrant continuellement, des ailes de papillon, mais passé le coucher du soleil, elle les sent faiblir, son œil gauche cloche, il verse sur le côté comme on s’affaisse sur un talus d’herbe fraîche au bord du chemin. Elle les soigne, rince ses paupières à l’eau de bleuet, y dépose des sachets de thé congelé, essaie des gels et des collyres mais rien ne vient apaiser la sensation d’yeux tirés, secs, de pupilles rigides, rien ne vient empêcher la formation de cernes bruns et durables – un marquage au visage, le stigmate du passage et de la métamorphose. Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action, créer une image sur une feuille de papier, une image semblable à celle que le regard a construite dans le cerveau. » p.54

À propos de l’auteur
Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans aux Éditions Verticales, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection «Minimales»: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et À ce stade de la nuit (2015). (Source : Éditions Verticales)

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Roissy

Roissy.eps

En deux mots:
Une femme erre dans l’immense aéroport de Roissy, allant d’un terminal à l’autre. Elle ne cherche pas à prendre l’avion, car cela fait maintenant huit mois qu’elle vit là. Comme elle ne sait plus qui elle est, elle essaie de se fondre dans la foule et, au fil des rencontres, de se recréer une histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une vie en phase terminal

Anna vit depuis des mois à l’Aéroport de Roissy. En racontant son histoire Tiffany Tavernier nous fait partager ce monde très particulier et réussit un roman d’une rare intensité dramatique.

J’imagine bien le père de Tiffany Tavernier, le réalisateur Bertrand Tavernier, s’emparer du roman de sa fille pour en faire un film. Non seulement parce que l’histoire qu’elle nous raconte a tous les ingrédients d’un formidable suspense dans un décor qui fera vagabonder l’imagination des spectateurs, mais surtout parce qu’il viendrait compléter une filmographie qui n’offrait jusqu’à présent que des personnages principaux masculins. Tombés du ciel de Philippe Lioret (avec Jean Rochefort) et Le Terminal de Steven Spielberg (avec Tom Hanks) s’inspiraient tous deux de la vie Mehran Karimi Nasseri, un réfugié iranien qui a vécu dans le terminal 1 de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle du 8 août 1988 jusqu’en août 2006.
Cette fois nous ne sommes plus en présence d’un apatride à la situation administrative inextricable, mais suivons une femme amnésique.
Quand débute de roman saisissant, celle qui se faire appeler Anna a déjà pris ses quartiers dans l’aéroport. Elle vit ici depuis de longs mois, passant d’un terminal à l’autre, et semble s’être parfaitement intégrée à la foule des voyageurs. Elle a compris que le seul moyen de ne pas attirer l’attention sur elle consistait à se fondre dans la foule, à se promener en traînant derrière elle une valise. On la voit devant le kiosque à journaux se renseigner sur l’actualité, devant le tableau des départs en train d’étudier les vols des différentes compagnies et d’enregistrer les retards, histoire de pouvoir renseigner l’une ou l’autre des personnes attendant un proche ou une relation professionnelle. On la voit aussi aux toilettes se refaire une beauté, passer son rouge à lèvres tout en vérifiant sa mise. Elle va aussi au café et à l’épicerie pour tenter de trouver de quoi se nourrir, mais son plaisir ce sont les arrivées. Les voyageurs qui débarquent ont en effet tous quelque chose à raconter…
« Je reste encore un long moment à regarder le flot des passagers. J’imagine leur vie, leur métier, leur invente des destinées que j’aimerais coucher sur le papier, ce que je ne ferai pas par superstition, comme si écrire sur eux pourrait influer le cours de leur existence. Tout est si confus en moi. Pour rien au monde je ne voudrais provoquer un désastre. Le mien suffit. »
Ce fameux désastre a pour nom amnésie. Au fil de ses rêves ou des images qui vont lui revenir en mémoire, on va apprendre que cela peut être lié à la mort d’une petite fille ou à un accident de voiture, voire à la combinaison des deux. Mais comment a-t-elle échoué à Roissy? A-t-elle voulu fuir? A-t-elle été victime d’un vol? Questions qui vont rester sans réponse et insuffler au lecteur cette étrange sensation d’implacabilité. Comme dans la série Le prisonnier, elle aura beau tout essayer, elle se retrouvera toujours à son point de départ.
En fine observatrice, Tiffany Tavernier va nous livrer quelques statistiques impressionnantes sur le quotidien d’un grand aéroport, sur le personnel et sur les voyageurs. Un exemple frappant parmi d’autres: un jour un asiatique s’arrêt dans la boutique des vins fins trouve qu’une bouteille de Château Yquem à 1990 euros n’est pas assez chère pour lui «il lui reste un peu plus. Il sort alors une liasse de billets qu’il se met à compter. Allez hop! Va pour un Château Yquem 1996! Le type paie, et là, c’est le bouquet! Juste avant de sortir, il se retourne et confie, tout heureux: “C’est pour ma sœur, elle adore le bon vin pour faire ses Vinaigrettes.” »
Plus impressionnant encore est l’envers du décor. Dans les pas d’Anna, on va découvrir ce qui se cache derrière les portes «de service», le nombre de SDF installés dans l’aérogare et les combats qu’ils mènent pour leur défendre «leur» territoire. Après avoir tenté de les éviter – elle n’entend pas être assimilée aux SDF – Anna va finir par s’acoquiner avec Vlad et partager avec lui un matelas dans un recoin souterrain. Mais ce dernier va tomber malade puis être victime d’une vengeance. Il ne devra son salut qu’à l’intervention d’Anna qui se retrouve à nouveau seule face à cette tribu invisible mais arrogante, voire dangereuse à l’image de Josias qui la coince aux toilettes et lui offre de partager sa couche après avoir appris que Vlad avait fini à l’hôpital. « L’avait-il su par Liam, son frère à moitié dingue qui, lorsqu’il est en crise, voit parfois tout du passé ou de l’avenir d’une personne? Par Joséphine, qui, bien qu’obèse, trouve la force de sillonner, matin et soir, les aérogares, observant tout, voyant tout, au point que l’œil de Dieu, s’il existait, ne ferait pas mieux qu’elle, ou alors par lui-même, Josias, un de ces jours de dispute avec les siens où, pour se calmer, il lui faut faire sept fois le tour des terminaux, sans discontinuer?  »
Ce qui rend le roman si prenant, c’est sa construction dramatique. Car la tension va encore monter d’un cran quand Anna va croiser le regard d’un homme qui semble encore plus perdu qu’elle. Cet homme vient tous les jours à Roissy pour y attendre sa femme, passagère du Rio-Paris qui s’est abîmé en mer. Aucun cadavre n’ayant été trouvé, il se dit qu’elle peut débarquer à n’importe quel moment. Il ne vit désormais que dans cette attente. Au fil de leurs échanges, ils vont devenir de plus en plus intimes. Mais deux désespoirs font-ils un espoir? Je vous laisse le découvrir.

Roissy
Tiffany Tavernier
Sabine Wespieser éditeur
Roman
280 p., 21 €
EAN : 9782848053035
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Roissy et dans les alentours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sans cesse en mouvement, tirant derrière elle sa valise, la narratrice de ce roman va d’un terminal à l’autre, engage des conversations, s’invente des vies, éternelle voyageuse qui pourtant ne montera jamais dans un de ces avions dont le spectacle l’apaise.
Arrivée à Roissy sans mémoire ni passé, elle y est devenue une « indécelable » – une sans domicile fixe déguisée en passagère –, qui a trouvé refuge dans ce non lieu les englobant tous. S’attachant aux êtres croisés dans cet univers fascinant, où personnels navigants ou au sol côtoient clandestins et laissés-pour-compte, instituant habitudes et rituels comme autant de remparts aux bribes de souvenirs qui l’assaillent et l’épouvantent, la femme sans nom fait corps avec l’immense aérogare.
Mais la bulle de sécurité finit par voler en éclats. Et quand un homme, qui tous les jours vient attendre le vol Rio-Paris – le même qui, des années auparavant, s’est abîmé en mer – tente de l’aborder, elle fuit, effrayée. Comprenant, à sa douceur et à son regard blessé, qu’il ne lui fera aucun mal, elle se laissera pourtant aller à la complicité qui se nouera entre eux.
Magnifique portrait de femme rendue à elle-même à la faveur des émotions qui la traversent, Roissy est un livre polyphonique et puissant, qui interroge l’infinie capacité de l’être humain à renaître à soi et au monde.

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Tiffany Tavernier présente Roissy © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« L’immensité du monde.
Sous la voûte du terminal 2E, je la perçois chaque jour. À côté de moi, un passager ouvre son PC, il doit être en avance, il ne regarde jamais le panneau d’affichage où s’inscrivent les numéros des vols. Flux de femmes voilées. Famille russe en errance. Six Japonaises, cheveux teintés roux, sortent d’un magasin Health & Beauty, bardées de sacs Sephora, Gucci, Yves Saint Laurent.
« Assurez-vous de ne pas oublier vos bagages, make sure that you have all your luggage with you. »
Peu d’enfants. Quasiment aucun groupe. L’atmosphère est au calme en ce matin de semaine. Un Noir, très élégant, pèse et repèse son énorme valise. Il n’en revient pas du poids qui s’affiche. Affalés sur des chaises, des Indiens somnolent, pieds nus en appui sur leurs bagages. Des hommes d’affaires discutent. La plupart feront l’aller-retour dans la journée. Escaliers roulants à ma droite. J’hésite. Pour rien au monde, je ne veux rater l’arrivée des passagers de l’AF 445 en provenance de Rio. Il vient d’atterrir, j’ai encore quelques minutes. Face à la sortie 8, un groupe d’hôtesses China Southern passe en riant aux éclats. Après, c’est le vide, comme si cette partie du terminal avait été évacuée. Le dôme du toit, immense, vient s’échouer quelques dizaines de mètres plus loin. Coque renversée sous laquelle je marche.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, je m’y engouffre. Capacité maximum: 26 personnes, 2000 kg. Derrière les vitres qui donnent sur un ciel gris, un bus Sheraton traverse l’autopont qui surplombe les terminaux. Il semble voler. J’appuie sur le bouton 0 des arrivées, me laisse glisser, visage collé à la vitre. L’autopont disparaît dans la descente. À l’étage inférieur, les bretelles d’accès deviennent le toit sous lequel cars de tourisme et vans privés se garent. Trois fois, je remonte, trois fois, je redescends. Les portes s’ouvrent à nouveau.
Un vigile entre.
«Vous montez ?»
Lui, je ne l’ai jamais vu. Je file sans répondre. Au bar de l’Espressamente, un Américain gueule dans son portable qu’il n’a aucune intention de revenir et qu’il n’est certainement pas prêt à… Sa voix se perd. Il a les larmes aux yeux. Je vire à gauche vers les seize portes vitrées de la plateforme des arrivées du 2E. Toutes sont recouvertes d’un film opaque.
Au-dessus, six téléviseurs retransmettent les données de chaque vol. Au centre, un écran plasma géant branché vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur la chaîne LCI : inondation dans un bidonville d’Asie, deux hommes, l’air hagard, aident une famille à monter sur une barque, onze policiers égyptiens tués dans un attentat au Sinaï, un cuisinier soupçonné d’avoir mangé un chien. Hier, à la même heure, c’était la victoire surprise d’un tennisman dont je n’ai pu lire le nom : une femme a détourné mon attention. Les portes ont coulissé, elle s’est mise à courir vers un jeune garçon. Ils se sont pris dans les bras. Longtemps… sans jamais s’embrasser, ce qui m’a fait dire à Vlad que c’était peut-être son fils.
Vlad a secoué la tête. Il ne comprend pas que je m’intéresse à ces choses. Elles ne m’appartiennent pas. Mais alors rien ne nous appartient. Une fillette épuisée s’est réveillée en pleurant dans les bras de sa mère. Un couple brésilien l’a prise en photo. Peut-être à cause de sa robe à smocks (ces robes, me suis-je dit, ne doivent pas exister au Brésil). Le couple a fini par s’éloigner, les derniers passagers du vol à leur suite. C’était hier, cela. »

Extrait
« L’avait-il su par Liam, son frère à moitié dingue qui, lorsqu’il est en crise, voit parfois tout du passé ou de l’avenir d’une personne? Par Joséphine, qui, bien qu’obèse, trouve la force de sillonner, matin et soir, les aérogares, observant tout, voyant tout, au point que l’œil de Dieu, s’il existait, ne ferait pas mieux qu’elle, ou alors par lui-même, Josias, un de ces jours de dispute avec les siens où, pour se calmer, il lui faut faire sept fois le tour des terminaux, sans discontinuer? Peut-être était-ce cette fois où, comme il me l’a un jour confié, il m’avait surprise tard dans la nuit en train d’observer la valse des balayeuses sur les pistes, ou alors, le jour de mon arrivée, quand, épuisée, je m’étais endormie par terre dans le hall de la gare TGV. » p. 62-63

À propos de l’auteur
Tiffany Tavernier est romancière et scénariste. Née en 1967, elle est la fille de la scénariste Colo Tavernier et du réalisateur Bertrand Tavernier. Son premier roman, Dans la nuit aussi le ciel (Paroles d’aube, 1999 ; Points, 2000), retrace son expérience dans les mouroirs de Calcutta, à dix-huit ans. Depuis lors, elle n’a cessé de voyager de par le monde, notamment en Arctique, où elle situe son roman suivant, L’Homme blanc (Flammarion, 2000 ; Points, 2001). Après avoir publié chez Grasset (Holy Lola, en 2004, le roman inspiré par le scénario qu’elle écrivit pour son père avec Dominique Sampiero), au Seuil, aux éditions des Busclats (Comme une image, 2015, qui revient sur son enfance sur les plateaux de cinéma) ou chez Tallandier (une biographie d’Isabelle Eberhardt, en 2016), Tiffany Tavernier rejoint le catalogue de Sabine Wespieser éditeur. (Source : Sabine Wespieser éditeur)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Simple

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En deux mots:
Antoine Orsini découvre dans le maquis le cadavre d’une jeune fille assassinée. Comme il est le baoul, l’idiot du village, il attire d’emblée les soupçons et se voit condamner. Près de trente ans plus tard, il raconte ce qui s’est vraiment passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’idiot du village

Julie Estève est de retour avec un roman formidablement cruel et un suspense admirablement construit, le tout servi par une langue d’une inventivité rare, celle du baoul, le narrateur considéré par tous comme l’idiot du village.

À propos de Moro-Sphinx, son premier roman, je disais que Julie Estève « fait montre d’un beau savoir-écrire et parvient à ménager le suspense, à nous livrer chapitre après chapitre les bribes d’une vie qui se dissout dans une sorte d’ordinaire peu ordinaire. » Un jugement que je peux réitérer avec ce second roman, même s’il est situé à mille lieues du premier.
La jeune femme à la sexualité débridée a laissé la place à un homme qui vit dans un petit village en Corse sur les hauteurs d’Ajaccio. Nous allons le suivre à plusieurs époques de son existence, chroniqueur des faits divers – et des bribes de sa vie – qui vont secouer cette communauté.
Disons d’emblée combien ce personnage est bien campé et combien Julie Estève a réussi le pari de créer une langue propre au baoul qui donne à ce second roman un parfum très original. Le baoul, c’est le nom que l’on donne en Corse au simplet, à l’idiot du village. Antoine est donc un être à part, mais contrairement à ceux que croit la majorité des habitants, son dérangement n’affecte nullement sa mémoire.
Quand l’histoire commence, il vient de dénicher une chaise en plastique qui va devenir sa confidente. Tout au long du roman, il va s’adresser à elle pour lui raconter ses souvenirs ou pour préciser un point.
Il se souvient de sa scolarité, de la cruauté dont il a été victime, mais aussi de la gentillesse de sa maîtresse, Madame Madeleine, qui repose aujourd’hui au cimetière et à laquelle il rend régulièrement visite: «Je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien.»
Mais un autre corps en décomposition va faire grimper l’intensité dramatique et le suspense, celui de Florence Biancarelli, retrouvée morte à seize ans en 1987. «Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux. Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau. Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise. C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! » Avec la chaise en plastique du bar, le lecteur va petit à petit découvrir la vérité, entendre parler d’autres morts et découvrir les secrets que le village préfèrerait voir rester enfouis. Après tout, c’est si facile de condamner le baoul. Si même si la police le voit comme un coupable idéal, il n’a pourtant pas tué Florence. Bien au contraire, il était chargé de la surveiller pour le compte de son ami Yvan, l’employé de la poste, qui rêvait de l’épouser et pouvait disposait en échange de la cabine téléphonique à partir de laquelle il pouvait appeler le monde entier.
Aujourd’hui, après avoir purgé une longue peine de prison, il est de retour mais il est seul. Il n’y a guère que son ami Magic pour l’accompagner.
Julie Estève réussit tout à la fois une chronique sociale, une ode à la différence et un manuel sur la cruauté. Et nous voilà à nouveau du côté de Moro-Sphinx !

Simple
Julie Estève
Stock
Roman
208 p., 17,50 €
ISBN: 9782234083240
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Corse, dans un village dans le maquis, du côté d’Ajaccio.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

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Julie Estève présente Simple © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Les autres, ils verraient rien qu’un déchet! Ils ont pas l’imagination nécessaire mais moi, la chaise en plastique du bar, fêlée au milieu, paumée dehors à côté des poubelles, si je regarde bien la fissure au centre, c’est la faille de San Andreas que je vois ! Je trouve qu’elle ressemble à l’idée que je m’en fais. Les autres, ça leur viendrait pas à l’esprit que la faille peut s’ouvrir et le monde s’écrouler comme un château de cartes, pulvérisés les immeubles, engloutis les routes, les ponts, les gens, dans un trou géant, et ça tremblerait de partout, et c’en serait fini de la Californie et de Google, peut-être aussi de l’humanité va savoir, tous crevés, tous brûlés, aspirés, broyés, et la mer, la mer se déchaînerait et fabriquerait une vague plus grande que les gratte-ciel, et toutes les vitres des gratte-ciel exploseraient dans une pluie de verre : y aurait un boucan ! alors un type costaud, avec des biceps comme des cuisses, voudrait sauver sa femme et puis sa gosse grâce à son courage et à ses muscles, ce type, c’est Dwayne Johnson, il a pas l’air subtil, il a une tête carrée on dirait un cube et son corps un mur en briques, ce type, Dwayne Johnson, il pilote des hélicoptères, des avions, des bateaux, des poids lourds, il sait tout faire comme qui rigole et moi j’l’ai vu la semaine dernière à Ajaccio, sur l’écran large de l’Ellipse, j’avais pas l’argent pour le cinéma mais j’ai fait mon numéro à la guichetière et elle m’a laissé entrer ! faudrait que je lui offre un p’tit quelque chose pour remercier, des fleurs qui poussent dans le maquis, y a qu’à se baisser, un gros bouquet, à coup sûr ça lui ferait plaisir, les filles ça aime les fleurs et je serais gentleman ! en plus, elle est jolie avec ses yeux noirs et ses grands seins. Quand j’y repense, c’était du beau spectacle le film San Andreas, le tremblement de terre, les seins de la guichetière, y a pas à dire, les Américains ils savent inventer les catastrophes naturelles avec les effets spéciaux.
La chaise, elle est perdue comme moi au soleil, et le soleil craque sur ma tête mais je m’en cogne d’être rouge, d’être fou de chaleur, j’en profite parce qu’il chasse les autres dans les lits et les fauteuils à bascule, ils dorment dans leur coin et moi j’ai la paix ! Là, on entend rien que les mouches et les frelons qui passent et qui dérangent le silence, on leur dit rien à eux, ils sont peinards les insectes.
Me suis foutu sur la chaise et j’ai le cul coincé dans le trou comme un con, y a mon short qui dépasse, ça me pince la peau des fesses, j’arrive pas à m’en sortir et à m’arrêter de rire, ça me fait des hoquets et des larmes au bout des yeux, chut, chut, je mets le doigt sur ma bouche pour contrôler mais ça marche pas c’est pire, chut, je dois pas foutre le bordel avec ma rigolade, ça va les réveiller les autres, et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi! Un jour, j’ai dressé une liste dans mon cahier et j’en suis pas revenu de tous les mots possibles, je les ai criés comme un taré, les uns après les autres, et les mots y z’étaient devenus les balles d’un fusil, ça m’a brûlé la peau, j’ai gardé ma liste!
J’installe ma chaise devant l’école en face qu’est fermée depuis un bail, y a plus de cris dans la cour. L’école, c’est madame Madeleine. Quand je pense à elle j’ai froid. J’essaye de pas trop me souvenir mais j’ai une mémoire pas normale et je me rappelle tout ici. J’ai treize ans et des poux dans la tête. Je me gratte en permanence, et les démangeaisons ça crée des croûtes en plus des bêtes qui ont choisi mes cheveux comme maison. Personne veut se mettre à côté dans la classe, suis assis au fond avec Philips mon plus grand copain que j’appelle Magic. J’lui ai trouvé son vrai nom dès que je l’ai rencontré! Il est petit et il a des boutons. Ma place, c’est près de la fenêtre, je vois les arbres à l’extérieur et le vent.
Les autres y se pincent le nez et y disent que je pue, y disent que je suis le pouilleux et que je serai clochard plus tard à cause de l’odeur, et de la crasse sur mes pieds, et sur mes mains, et sous mes ongles. J’leur réponds qu’ils seront morts un jour et qu’ils schlingueront à perpétuité au cimetière pas loin, alors ils chialent parce qu’ils ont peur de sous la terre, des asticots, des vers. Y me poussent.
– T’es un putois ! ils crient.
Un putois, j’trouve que c’est joli. Avec Magic aussi on cherche des animaux à distribuer, et Noëlle, elle a des taches de rousseur plein la gueule pis les yeux bas: c’est la murène Noëlle!
– Noëlle la murène, Noëlle la murène! je braille.
Tout le monde rit sauf elle parce qu’elle aime pas les poissons. Le lendemain, Noëlle, elle vide la bouteille de parfum à sa mère sur ma tête, je sens la fille la vache ! Elle colle des chewing-gums dans mes tifs j’arrive pas à les retirer, ça fait des fils blancs comme une toile d’araignée. Je vois ma tête aux toilettes, j’peux pas me dominer tellement je me bidonne, et les autres aussi y se bidonnent, à se plier.
Un jour j’ai becqueté des mouches elles étaient crevées. Les copains, ils les avaient planquées dans un fiadone, elles ressemblaient à du chocolat moi j’ai pas fait la différence. Sous le pin à la récréation, je renifle la résine qui sort du tronc pour respirer pareil que les arbres. Je casse les pommes avec un caillou et je mange les pignons cachés dedans. C’est mon plat préféré les pignons mais sur les mains à la fin c’est du goudron. Ça met longtemps à s’en aller ça, et les copains y jouent à chat, et d’un coup ils courent vers l’arbre!
– Tous sur le putois! elle hurle Noëlle.
J’suis pas préparé à la bagarre et me souviens que des petites semelles qui dansent au-dessus, et des crachats, et puis la cloche elle sonne. Y a un âne qui passe au ralenti, il a une tête à faire pleurer. Les ânes, ils ont toujours une tête à s’attendrir. Y me regarde. J’veux lui donner une caresse mais j’ai perdu ma force pour m’lever. J’ai envie de pisser alors je pisse où je suis dans mon pantalon. J’m’endors en boule sur le gravier en moins de rien. J’suis par terre à roupiller, et madame Madeleine, elle m’réveille avec ses mains douces comme les galets de la rivière. Elle a les yeux pleins de flotte en m’voyant mais elle me fait des sourires. Elle m’apporte dans sa maison qui est rangée. Rangée et sans poussière. Elle m’déshabille en entier, oh j’ai la pine à poil! Elle me fiche dans la baignoire et me nettoie avec une éponge et du savon à la lavande. Elle inspecte mes jambes, mes bras, mon dos, mon ventre, et toutes les taches bleues et jaunes et marron que j’ai. Elle attrape une serviette avec des bouclettes molles et elle me frictionne pour que je sois au sec. L’eau du bain, ça fait du blanc dans l’air qui efface le miroir et je dessine dans la buée un arbre. En dessous, avec mon doigt, j’écris Madlène. Elle pose un bisou sur mon front et elle me peigne avec sa brosse, et comme les chewing-gums y partent toujours pas, elle coupe aux ciseaux des touffes énormes! Y en a partout par terre d’mes cheveux, on croirait la nepita dans les rochers des montagnes.
– Voilà mon garçon, tu es propre comme un sou neuf! elle dit.
Elle me dit mon garçon, madame Madeleine. Et elle part, et elle revient avec un vieux pantalon qui est à son vieux fils. Elle me le fait enfiler et j’peux garder le fute en cadeau! Après ça à l’école, les copains, tous y m’appellent Antoine. Fini le putois, fini le pouilleux, fini le bouffeur de mouches. Au goûter, madame Madeleine, elle me raconte des histoires de dieux et de déesses en Grèce, elle m’apprend à bien compter, et à bien lire dans mon dictionnaire, et qu’il faut être bon en soin, mais j’y arrive pas toujours à être appliqué dans mes cahiers. Elle m’dit des choses que les autres y connaissent pas. Un jour dans son lit, d’un coup sec son cœur il lâche, et je sais plus avec qui lire et être bien coiffé. Alors je chiale. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’chiale partout. Dans le maquis sur la route de Nocerella dans l’épicerie de la mère Biancarelli au lac devant la mairie dans la cour de récré à la chapelle au rond-point du Finosello sur le sable dans les toilettes dans les arbres, et j’en oublie sûrement des endroits où j’ai chialé!
Madame Madeleine, je la visite au cimetière dès que je peux, et je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien. »

Extraits
« Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux.
Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau.
Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise.
C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! »

« Quand je l’ai dénichée Florence, elle était allongée au milieu des pins, Magic à ses pieds il était tout crotté! La gamine, elle avait les yeux ouverts sur rien. Elle ne bougeait plus un orteil. J’avais beau l’appeler, elle ne répondait pas. Je l’ai chatouillée sous les pieds, rien, elle rigolait pas du tout! Du coup, je l’ai secouée. Elle était molle et y avait du sang en quantité! Me suis approchée de sa bouche, lui ai enfoncé à l’intérieur un doigt voir si elle mordait, non, elle mordait pas ! J’ai gueulé à deux pas de ses oreilles et ça l’a pas dérangée. Puis me suis foutu à transpirer pareil que la mer, salé. Florence, elle sentait les abattoirs alors qu’avant, son parfum il était à la lavande, j’aimais bien la renifler. Après je me souviens plus, suis tombé à la renverse. Quand j’ai revu le monde, j’avais chié dans mon pantalon, y en avait partout de la merde! » (p. 23 et 24)

« Me suis foutu à trembler pareil qu’un vieux moteur. C’était la première fois qu’on me condamnait à mort ! J’avais pas envie de crever déjà et me retrouver dans le trou au cimetière avec ma mère ! À l’heure qu’il est, elle doit être toute pourrie bouffée par les vers. Elle doit être verte maman, ou marron, ou bleue. Peut-être elle a même plus de peau sur ses os et c’est qu’un squelette ! J’ai pas fait exprès de la tuer maman, c’était improvisé! Quand je pense à elle, j’ai du vomi qui me monte d’en bas. »

« Et papa est mort un dimanche y a dix ans. Son foie il était imbibé de vin pareil que l’eau dans l‘éponge. C’était la cirrhose! II avait plus besoin de manger et il dormait souvent. Sur son corps, partout y avait des bleus alors que personne le tabassait, lui. Il dégueulait dans les toilettes, puis après il faisait ça dans le seau près du lit. Il avait plus sa force à Ia fin, même pour les insultes. Et une nuit, voilà, il a crevé, c’est grâce à la fièvre. Il est mort au même endroit que maman dans les draps, une place qui est confortable. Maintenant. ils sont réunis au cimetière debout dans un trou.
La mort c’est un trou! On tombe dedans mais ça dure combien de temps la chute, et au bout du trou y a quoi… »

À propos de l’auteur
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle signe son second roman Simple. (Source : Editions Stock)

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Deux stations avant Concorde

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68_premieres_fois_logo  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Une artiste peintre est subjuguée par le regard d’un homme croisé dans le métro. Un regard qui va la mener à Tokyo où l’attend son amant, l’histoire de ses grands-parents et une forme de rédemption.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les délices de Tokyo

Pour ses débuts, Peire Aussane a réussi un très joli roman qui raconte avec une plume légère et sensuelle l’odyssée d’une artiste-peintre qui va s’envoler pour Tokyo où elle trouvera des réponses aux questions qui la hantent.

« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » Voilà comment une rencontre dans une rame de métro va changer la vie d’Ève, même si ce regard insistant posé sur elle ne dure que quelques minutes, car la narratrice de ce superbe premier roman à une correspondance à prendre pour retrouver sa Alixe, meilleure amie. Mais tout comme elle a de la peine à quitter les tableaux qu’elle peint lorsqu’elle est dans sa phase créative, elle conserve l’intensité de ce face-à-face et cette sensation d’abandon, de don total de soi pour ce bel inconnu. Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que son portable disparaît à ce moment.
Résidant près d’Arles avec son mari Antoine et ses deux enfants, elle profite de quelques heures de liberté pour visiter l’exposition Soulages au Centre Pompidou et déjeuner avec Alixe. Car ses parents sont ravis de s’occuper de leurs petits-enfants. Quant à Antoine, spécialiste des parfums, il est à Moscou où ses talents de «nez» sont demandés pour la création d’une essence à base de caviar.
Après avoir raconté à Alixe cette troublante rencontre et la perte de son portable cette dernière promet de le localiser. Elle y parviendra et pourra annoncer à Ève que son téléphone se promène désormais à Tokyo, ajoutant qu’elle y voit une invitation du voyageur croisé dans le métro.
Ève choisit de partir pour la capitale japonaise. Outre son téléphone, elle entend profiter de son séjour pour tenter de retrouver les traces de ses grands-parents, exilés dans l’Empire du soleil levant après leur divorce.
Préférant le romantisme à la vraisemblance – mais dans un roman l’imaginaire a tous les droits – Peire Aussane va conduire Ève dans une fumerie d’opium où une vieille dame viendra lui parler de sa grand-mère, va lui faire retrouver son téléphone et l’inconnu du métro et même lui offrir la possibilité, en regardant par la fenêtre, de voir s’éloigner le taxi d’Antoine…
Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’on prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui fait la part belle aux sens. La vue, essentielle pour un peintre, l’odorat essentiel pour un «nez», mais aussi le goût, le toucher, le goûter et l’ouïe permettent au lecteur de ressentir les émotions et de se laisser embarquer dans ce conte qui, à l’instar du taïso («préparation du corps»), cette gymnastique douce japonaise dénoue les énergies et vous fera vous sentir bien.

Deux stations avant Concorde
Peire Aussane
Éditions Michalon
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782841868940
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, du côté d’Arles ainsi qu’à Paris, puis à Tokyo. On y évoque aussi un voyage à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le mouvement des passagers dans le wagon m’oblige à le frôler pour sortir de la rame. J’avance sans réfléchir. Rien d’autre que l’intensité de ce face-à-face encore vivant ne peut s’infiltrer jusqu’à mon cerveau. Je m’en remets au rythme de mes pas qui m’éloignent de lui. J’écoute cette musique pour éviter de penser.
Cette musique est celle de ma survie, ou de ma plus belle erreur. »
Poussée par le mystère d’une rencontre improbable et enchanteresse dans le métro parisien, une jeune femme s’envole pour le Japon, laissant pour un temps son compagnon et leurs enfants.
Seule au cœur de Tokyo, ses pas la conduiront malgré elle vers le passé, réveillant une mémoire restée trop longtemps silencieuse.
Sensuel, insondable, le roman d’un retour à la vie et du souffle retrouvé.

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Extrait
« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » p. 52-53

À propos de l’auteur
Peire Aussane vit à Paris. Deux stations avant Concorde est son premier roman. (Source : Éditions Michalon)

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Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Bazaar

CABOCEL_Bazaar

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En deux mots:
Entre Paris, Texas et Bagdad Café, le premier roman de Julien Cabocel nous entraîne dans un coin perdu de Haute-Provence. Entre road-movie et roman initiatique, soyez le bienvenu au Bazaar.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Parenthèse enchantée en Haute-Provence

Parmi les nouvelles voies de cette rentrée, celle de Julien Cabocel résonne par son originalité et sa musicalité. Prenez la route du Sud avec Dominique, de belles rencontres vous attendent.

Cela peut ressembler à un pari fou, un soir de déprime : prendre sa voiture et partir. Laisser tout derrière soi et rouler sans but précis. C’est ce que décide de faire Dominique Chevallier à la sortie d’un spectacle de ballet à l’opéra-Bastille. La grâce et la beauté d’une danseuse lui ont fait comprendre la médiocrité de son existence. Dans son agence de pub, le Parisien vend de l’artificiel et des fausses promesses, à mille lieues des émotions qu’il a ressenties.
Nous voilà entraînés dans un road-movie à la française, direction le sud. Rouler pour se vider la tête, rouler sans savoir où aller, rouler… jusqu’à ce que le réservoir d’essence soit vide.
Quand sa voiture stoppe sur un promontoire au bord d’une rivière, il ne lui reste qu’à attendre le jour pour découvrir un paysage aussi sauvage que magnifique. « Le soleil se levait lentement. Un dégradé halluciné de rose et de mauve se déchirait sur le noir pour se déverser sur mon pare-brise comme un cocktail que la nuit buvait du bout des lèvres. Et c’était beau. C’était même mieux que ça. » Un vieil homme est là, muni d’un appareil photo «qui mange le présent» et disparaît aussitôt.
Mais il n’a pas le temps de se poser trop de questions car son attention est captée par un néon grésillant et quelques lettres qu’il déchiffre derrière une vitre poussiéreuse: BAZAAR.
« Au milieu d’autocollants en lambeaux, j’ai lu un poème improbable Gulf Motor oil Coopérative Butar Bienvenue Gasol France Soir. J’ai poussé la porte de verre mais le battant n’a rien voulu savoir. Derrière la poignée, une barre condamnait la porte depuis l’intérieur. J’ai longé la grande vitre où les lettres rouges chancelaient encore jusqu’à l’angle du bâtiment. »
Le motel que l’on imagine proche du Bagdad Café de Percy Adlon. Sauf qu’ici Brenda est remplacée par la belle et envoûtante Stella : « Certaines femmes sont comme des aimants, on ne peut rien y faire, il faut qu’on les regarde, parce que l’on sent comme intuitivement que si on ne le fait pas, notre vie n’aura pas été tout à fait la même, on aura manqué quelque chose en somme du mystère du monde, on aura insulté Dieu sait qui, quelque divinité peut-être, qui dans des temps reculés, anciens, révolus, avait offert aux hommes la beauté, toute la beauté : les femmes. »
Le jeu de la séduction peut commencer au milieu d’une tribu bigarrée.
Théo qui, outre son mértier de berger, entretient de drôles de machines sur le Causse, Gene qui entend profiter de l’aérodrome abandonné pour s’envoler et réquisitionner Dominique pour conduire le tracteur . Millie la tatoueuse, dont la particularité et d en’être pas tatouée elle-même, sans oublier Barnold, le livreur de panneaux solaires qui va passer quelques jours à installer ces derniers.
Ce petit monde va s’apprivoiser le temps d’une parenthèse enchantée, d’évoquer des souvenirs, de se raconter de blles histoires comme celle d’Ilda et Rilt qui ont inventé l’amour…
Mais les beaux rêves ont tous une fin… que je me garde bien de vous dévoiler ! Je ne peux que vous encourager à prendre la route aux côtés de Julien Cabocel, de sa petite musique douce et quelquefois un peu acidulée. Son court roman sent bon la nostalgie et l’utopie, un peu comme dans le sud de Nino Ferrer
Tant pis pour le Sud
C’était pourtant bien
On aurait pu vivre
Plus d’un million d’années
Et toujours en été.

Bazaar
Julien Cabocel
Éditions L’Iconoclaste
Roman
198 p., 17 €
EAN : 9782378800215
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, partant de Paris vers le sud de la France en passant par Lyon jusqu’en Haute-Provence. On y évoque aussi les trois K (Kaboul, Katmandou, Kuta) et Goa.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si, las de votre vie, vous décidiez de prendre votre voiture et de rouler droit devant, jusqu’à vider votre réservoir d’essence… Dans quel Bazaar atterririez-vous?
Dominique Chevallier travaille dans une agence de pub. Un soir, alors qu’il assiste à un ballet, il est bouleversé par la performance d’une danseuse ; sa grâce absolue, la perfection de son geste. Sa vie lui paraît soudain dénuée de sens. Alors, c’est décidé́, il va partir. Partir avec, pour seule règle, celle de rouler droit devant, jusqu’à̀ ce que son réservoir d’essence soit vide. Et peu importe où il atterrira. Il en est sûr, quelque chose l’attend.

BIENVENUE AU BAZAAR
Il prend la route et, au matin, c’est la panne sèche. Un désert brûlant s’étend sous ses yeux. Mais au loin, il aperçoit un grand pilier de béton sur lequel une lueur, un tremblement, quelques lettres, hésitent à̀ s’écrire dans le soir. Un motel est planté là. Son nom? Le Bazaar. C’est là qu’il pose ses valises. Peu à̀ peu, il s’intègre dans le quotidien du lieu et de ses résidents. Il retrouve Stella, son ancienne amante, Théo, un étrange berger, Millie, une tatoueuse détonante… Le Bazaar est une poupée russe dans laquelle s’emboîtent des vies. Et, plus encore, toutes les vies qui auraient pu être la sienne. Dans lesquelles sommeillent les désirs enfouis, les amours perdues, les occasions manquées.

UNE PUISSANCE D’ÉVOCATION
Ses images sont puissantes, hypnotiques. Son écriture, mature et maîtrisée. Dans ce premier roman, Julien Cabocel parvient à̀ disséquer le désir, l’amour ; la vie elle-même. Il érige un monde de papier qui se déploie au fil des pages. Bazaar est un « Bagdad Café́ existentiel », qui n’est pas sans rappeler l’univers d’Arizona Dream d’Emir Kusturica. Et qui révèle les premiers pas d’un auteur prometteur.

Les critiques
Babelio
Livres Hebdo (Maïa Courtois)
Lecteurs.com
Zazy – mon blogue de lecture

Les premières pages du livre
« J’ai assez facilement démonté le GPS – j’ai bazardé le tout, l’écran tactile et les câbles, dans le vide-ordures de l’immeuble. En glissant dans le conduit, ils ont résonné étrangement. J’y ai jeté aussi les vieilles cartes routières rouge et jaune que j’avais retrouvées dans le fond de la boîte à gants. Lorsqu’elles sont tombées à leur tour, l’idée m’est venue qu’un type inventerait un jour des GPS pour se repérer dans la vie. Et il ferait fortune : « Au prochain croisement, ne choisissez pas ce job. Dans six semaines, invitez cette fille à boire un verre, elle partagera votre vie pour mille et une nuits. Ensuite, prenez… » J’avais bien fait de tout balancer. Cette idée me glaçait les os. Même si j’étais bien placé pour savoir qu’on s’engageait parfois sur des voies sans issue.
Combien d’années avais-je passées à l’agence avant de me décider ? Dix ? Quinze ? Je ne sais même plus. J’avais pu en tous les cas suivre en direct la « mutation », comme on avait décidé un beau matin d’appeler le bordel généralisé dans lequel nous avions commencé à nous prendre les pieds. « Mutation ». C’était un tel euphémisme que je me suis demandé un moment si ce n’était pas quelqu’un de l’agence qui avait bossé là-dessus. Dominique Chevalier. C’était du Dominique tout craché. Il faut lui reconnaître un certain talent pour ce genre de trouvailles, pour des images et des mots qui n’auraient jamais dû se croiser. Un certain génie même, on peut le reconnaître. Si vous saviez le nombre de slogans improbables qu’on lui doit, vous en seriez malades. Des exemples ? Honnêtement, je n’en ai pas le courage. Plus l’envie. Si ça vous empêche de dormir, allumez vos téléviseurs, longez les murs de vos villes ou les panneaux publicitaires des zones commerciales de leurs périphéries, vous finirez bien par trouver une idée ou une ligne dont il est l’auteur, si on peut appeler cela comme ça. Je crois que si je n’étais pas parti, si j’avais continué à jouer notre petit jeu quotidien, ç’aurait mal fini. Je ne pouvais plus le voir.
Je vous dois une petite précision : je suis Dominique Chevalier.
En silence, j’ai refermé la porte derrière moi. Le bois de l’escalier a craqué comme une étreinte. J’ai fait tomber le trousseau dans la boîte aux lettres où, sur une petite étiquette blanche, était inscrit mon nom. La voiture était garée en face de l’immeuble, devant le salon de coiffure pakistanais. J’ai allumé la radio mais la réception était mauvaise. Rien ne sortait des enceintes qu’un grésillement d’insectes brûlant leurs ailes sur une ampoule. Le bruit du moteur a fait s’envoler un pigeon. J’ai pris à droite la rue Beaurepaire.
Quand le rideau de l’opéra était tombé sur la scène, l’idée m’était apparue comme une évidence. J’allais rouler jusqu’à ce que le réservoir soit vide. J’allais brûler jusqu’à la dernière goutte, l’ultime petite larme de pétrole, jusqu’au dernier embrasement dans la chambre de combustion. Encore un roulement de tambour quelque part dans les entrailles du moteur et je m’arrêterais. Un genre de burn out, à ma façon. Et à l’endroit précis où il ne serait plus possible d’avancer, une réponse m’attendait.
J’étais bien incapable d’expliquer ce qui m’était arrivé ce soir-là. Cette fille dansait sur la scène. Et je pleurais. C’est tout. Son corps était d’une grâce, d’une fragilité, d’une force qui m’émouvaient au plus haut point, qui me réconciliaient avec l’univers tout entier.
Comme si elle me parlait une langue que je ne connaissais plus, que j’avais oubliée depuis des siècles et que pourtant je comprenais parfaitement. Elle dansait sur la scène de l’opéra Bastille. Et moi, au milieu d’une rangée de fauteuils au velours bleu nuit, je pleurais. Je pleurais infiniment.
Le temps d’un bras qui se déplie avec une grâce absolue, l’instant d’un saut suspendu, mes rêves abandonnés avaient repris forme, pareils à ces villes fabuleuses que le vent dessine avec le sable des tempêtes.
J’avais cherché son nom sur le programme et je l’avais attendue à l’arrière du bâtiment circulaire pour la remercier de ce qu’elle avait accompli. Non pas la danse elle-même mais le sens de la vie, de ma vie, qu’elle avait ravivé. Ce pour quoi je me tenais sur ce morceau de terre, perdu au milieu d’océans de plus en plus rancuniers, sous des cieux de moins en moins cléments.
L’idée était venue de là. »

Extraits
« Le soleil se levait lentement. Un dégradé halluciné de rose et de mauve se déchirait sur le noir pour se déverser sur mon pare-brise comme un cocktail que la nuit buvait du bout des lèvres. Et c’était beau. C’était même mieux que ça. Puis peu à peu, la terre est devenue plus claire et les rétroviseurs se sont mis à dessiner d’étranges volutes de poussière, une fumée qui se dissipait lentement dans les couleurs du matin.
Je n’avais pas prévu de m’arrêter mais je n’en étais quand même pas à pisser dans des bouteilles en plastique comme les camionneurs qui balancent ça par la fenêtre – d’une part parce que je n’étais pas vraiment habitué à la chose et que j’avais peur de m’en foutre partout, … »

« Le néon grésillait quelques lettres que je déchiffrai à l’envers sur une grande vitre couverte de poussière : BAZAAR. Au milieu d’autocollants en lambeaux, j’ai lu un poème improbable Gulf Motor oil Coopérative Butar Bienvenue Gasol France Soir. J’ai poussé la porte de verre mais le battant n’a rien voulu savoir. Derrière la poignée, une barre condamnait la porte depuis l’intérieur. J’ai longé la grande vitre où les lettres rouges chancelaient encore jusqu’à l’angle du bâtiment. Je me suis engagé à gauche dans un passage étroit entre deux murs de pierre qui avaient l’air de vouloir se rejoindre dans un éboulement. »

« La nuit se tenait là tout entière. Elle a filé à mon passage et s’est mise à courir sur le causse. »

« Stella était assise dans un canapé de velours déglingué dans un angle du grand espace qui servait de cour intérieure au Bazaar. Elle regardait le ciel étoilé, lovée dans un long gilet marron, trop grand de trois ou quatre tailles, les jambes repliées sous elle, la tête sur un gros coussin de la même couleur ambre que le canapé. Si elle n’a pas semblé faire trop attention à moi, j’ai eu de mon côté le plus grand mal à regarder ailleurs. Certaines femmes sont comme des aimants, on ne peut rien y faire, il faut qu’on les regarde, parce que l’on sent comme intuitivement que si on ne le fait pas, notre vie n’aura pas été tout à fait la même, on aura manqué quelque chose en somme du mystère du monde, on aura insulté Dieu sait qui, quelque divinité peut-être, qui dans des temps reculés, anciens, révolus, avait offert aux hommes la beauté, toute la beauté : les femmes. » p. 45-46

« En me redressant, j’ai jeté un œil vers la chambre de Stella. J’ai fait un pas dans sa direction mais je n’ai pas descendu les lattes de bois de la terrasse. Qu’aurais-je pu ajouter à ce que nos corps s’étaient déjà dit, à cette langue parfaite que nous avions parlée l’autre après-midi et dont les mots nous échappaient dès que nous en saisissions le sens? Que pouvais-je espérer de plus? Sans plus me retourner, j’ai bifurqué en direction du self derrière lequel m’attendait le camion de la Solarem. »

À propos de l’auteur
Julien Cabocel est né en 1970. Après des études de lettres, il se consacre à̀ la chanson en tant qu’auteur, compositeur et interprète. Bazaar est son premier roman. (Source : Éditions L’Iconoclaste)

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K.O.

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En deux mots:
Sitam n’a pas été gâté par la vie. Pauvre et malade, il essaie de s’accrocher au monde par la musique et la littérature. Avec la môme Capu l’espoir renaît, son nouvel amour, il va tenter de se construire un avenir loin de Paris et son lourd climat. Un premier roman au ton très original, au style inimitable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Voyage au bout de l’écrit

Hector Mathis. Retenez bien ce nom qui pourrait se révéler comme l’une des révélations de cette rentrée. Sur les pas d’un vagabond, il nous entraîne dans une odyssée dramatique et somptueuse.

Ce qui frappe d’abord à la découverte de ce premier roman, c’est le style, entre gouaille populaire et langue parlée, entre slam et néo-classique. Pour le coup, les libraires œuvrant pour le magazine PAGE m’ont sans doute pas beaucoup débattu avant de sélectionner ce livre pour leur Prix du style qui sera remis le 20 novembre prochain.
Hector Mathis choisit de nous entraîner sur les pas de Sitam, un jeune SDF, à qui il confie le soin de nous livrer sa vision du monde qui, on l’imagine, est loin d’être joyeuse. Aux côtés d’Archibald, toute sa fortune peut se résumer en quelques « conserves poussiéreuses, une bouilloire cabossée, une casserole et un réchaud. À peine de quoi entretenir un mourant. »
Cependant, si ce nouveau Boudu n’est pas sauvé des eaux, il va aussi avoir droit à une rencontre déterminante pour son avenir, celle de la môme Capu avec laquelle il voit pouvoir regarder le ciel virer du gris au rose, partager son amour du jazz et de la littérature…
Mais le bonheur n’est que de courte durée, car un sombre climat s’installe dans la ville. « Voilà que la terreur débarquait au coin de la rue. Que tout son jus se déversait en flots ininterrompus dans les artères de l’arrondissement. Le compteur à cadavres s’affolait de plus en plus. Les chiffres grimpaient sur l’écran. L’anéantissement trouvait sa jauge. Sa ligne graphique. Et nous étions aux premières loges. « Ça me débecte tout ça ! que je lui ai d’abord dit à la môme Capu. Tout est tellement dégueulasse que j’arrive plus à penser. Elle a qu’une envie l’humanité, retourner dans la boucherie. Maintenant qu’elle a bien dansé, elle veut s’amuser comme les parents. De la chair, des nouvelles recettes, saignantes, à point, crues de chez crues ! » Et si l’on tient un peu à la vie, la meilleure des choses est de fuir ce chaos pour essayer de reconstruire quelque chose et oublier les chocs, les traumatismes passés.
Pour Sitam, le voyage vers les Pays-Bas est aussi un retour aux sources. Dans son pays natal, il trouve assez vite un emploi dans un restaurant et de nouvelles perspectives aux côtés de son collègue et ami Benji, amoureux transi de la patronne. Mais une fois encore, dès que le ciel se dégage un nouveau coup de tonnerre vient mettre à néant les efforts consentis. Un coup de tonnerre au goût de sang. « Moi, je me disais juste que la patronne c’était une dégueulasse, qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, du drame jusque dans la vie des autres et que comme ça elle était bien heureuse, parce que la mort maintenant c’était pour tout le monde et pas que pour elle… »
On the road again…
Reparti sur les routes pour se sauver de la mort, notre « héros » aussi tenter de se construire un avenir en alignant les mots et les phrases sur le papier, à essayer de transcender son voyage au bout de la nuit : « Je traquais mon roman, ma musique, partout, à travers les routes, dans la grisâtre, seul, avec Benji, sans lui. J’en avais trop. Fallait que j’écrive ! Que je m’y risque ! À jouer un air désagréable pour l’époque. À enfoncer la vingtaine ! À retenter l’enfance, cette infidèle. Ce corbillard d’imaginaire ! Fallait bien de la discipline pour préparer l’encéphale à fabriquer de la chair d’inconnu, des châteaux de boue, des viandes de chimères. »
Entre Céline et le Mars de Fritz Zorn, notamment pour la maladie qui ronge lentement Sita, Hector Mathis a su trouver sa propre voix. Une voix que nous ne sommes pas près d’oublier !

K.O.
Hector Mathis
Éditions Buchet-Chastel
Roman
202 p., 15 €
EAN : 9782283031483
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis en banlieue avant un séjour aux Pays-Bas, à Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sitam, jeune homme fou de jazz et de littérature, tombe amoureux de la môme Capu. Elle a un toit temporaire, prêté par un ami d’ami. Lui est fauché comme les blés. Ils vivent quelques premiers jours merveilleux mais un soir, sirènes, explosions, coups de feu, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante…
Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir et montent in extremis dans le dernier train de nuit en partance. Direction la zone – « la grisâtre », le pays natal de Sitam. C’est le début de leur odyssée. Ensemble ils vont traverser la banlieue, l’Europe et la précarité…
Nerveux, incisif, musical, K.O. est un incroyable voyage au bout de la nuit. Ce premier roman, né d’un sentiment d’urgence radical, traite de thèmes tels que la poésie, la maladie, la mort, l’amitié et l’errance. Il s’y côtoie garçons de café, musiciens sans abris et imprimeurs oulipiens. Splendide et fantastique, enfin, y règne le chaos.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)


Hector Mathis présente K.O. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Me voilà bien seul, maintenant. Ici le froid dévore tout. Le vent flotte et la lumière s’épuise. Drôle de rempart au désenchantement, le domaine. Peut-il encore lutter ? Avec ses illusions, ses écorces qui se mêlent à la rouille pour faire juter l’imagination. J’aperçois le château au loin, taillé dans la colline, solide, attirant. Pas à pas je m’éloigne du chemin de terre sans le quitter des yeux. Je m’abandonne aux rêvasseries. Je pense à la musique, à la littérature, je n’ai plus que ça dans l’estomac. J’agite une pensée de fortune. Ça sera de plus en plus difficile pour ceux qui voudront se mettre à écrire. Ils se préparent une marelle sur des cendres. Écrire ou baver ! Même pas terminé le premier que je voudrais en entamer d’autres, des bouquins. Affamé que je suis. L’air du château me donne envie d’avaler les pages. Me goinfrer jusqu’à la nausée. Bouffées délirantes. Même malade, un œil sur le carreau, le reste qui menace de foutre le camp, j’en veux encore des paragraphes, caractère cinq, illisibles, à tout remplir, de mauvaise foi, de féeries puis de goudron fumant ! Du mot qui s’étale partout, qui grignote les pavés, les couvertures. Du mot qui coule, qui gueule, qui jouit jusqu’à la douleur. À tordre la fiction jusqu’au monde. Démence ! Les châteaux ça me dérègle complètement. Faut dire que celui-là c’est un surprenant. Dressé dans la nuit comme un pachyderme lithique. Ce que je suis bien, de l’autre côté du miroir… Dommage que je ne puisse pas dormir au château. Peu importe. Aux bordures du petit bois existe une cabane avec de quoi passer la nuit. Il s’y trouve des couvertures, un vieux matelas, et même une petite cheminée bricolée par le garde-chasse. Le tout est poussiéreux, humide mais habitable. Ici les autres n’auront jamais idée de chercher. Leur territoire s’étend jusqu’au moderne, jamais au-delà. Le fantastique leur est étranger. Je vérifie rapidement dans mes poches que j’ai bien la petite boîte. Je ne m’en sépare plus. C’est une petite boîte dont je dépends entièrement. La voilà, bien au fond de ma doublure. Je poursuis alors ma route. En m’approchant de la cabane j’entends grommeler. Une voix étonnamment placée. Tantôt fragile, puis volontaire, déterminée et à nouveau tremblante. Je recule de quelques pas pour mieux distinguer la petite cheminée. De la fumée s’en échappe. Ce n’est sûrement pas le garde-chasse, il joue aux cartes à cette heure-là. Ça fait bien longtemps qu’il ne s’aventure plus jusqu’à la cabane le soir, il n’a plus l’âge des marches nocturnes. Je tends l’oreille. Ça remue, ça grogne, ça tousse à l’intérieur. Ça glaviotte en claudiquant. Attention ! La nuit on croise d’étonnantes créatures. Des monstres hallucinés, bouffis de chagrin ou bien de colère. On n’est jamais assez méfiant avec eux. Même blessés ils restent tout entiers disposés au drame. Silence. Plus rien ne semble s’agiter. J’attends. J’ai peut-être affaire à un attentif. Toujours rien. Ah ! Voilà que j’entends vibrer quelques notes. Un souffle brut qui fait comme une mélodie. Ça ressemble à de la trompette. Ou bien du cornet. Non, c’est plus enroué, plus plaintif. C’est un saxophone, aucun doute. Quelqu’un joue, s’arrête, reprend du début, encore, et s’interrompt pour tousser, avant de recommencer. »

Extraits
« La modernité, quoi ! Les boiteux fascinent les rassasiés parce que ça fait bien de clamer que la vérité se trouve dans la misère, ça fait mieux, ça fait humble. Des croque-poussière il n’y en a bien sûr plus tellement, ils seront bientôt bourgeois comme les autres, grâce à la fin du langage. Les images sont beaucoup plus parlantes, immédiates, pathétiques, catégoriques. Supprimée la nuance ! À feu doux la littérature. Tout doucement carbonisée. Substituée par le discours intérieur, le livre qui ne dit plus rien, ni du monde ni de l’époque. Assis sur la seule chaise d’Archibald, j’observe la pièce. Des conserves poussiéreuses, une bouilloire cabossée, une casserole et un réchaud. À peine de quoi entretenir un mourant. »

« Voilà que la terreur débarquait au coin de la rue. Que tout son jus se déversait en flots ininterrompus dans les artères de l’arrondissement. Le compteur à cadavres s’affolait de plus en plus. Les chiffres grimpaient sur l’écran. L’anéantissement trouvait sa jauge. Sa ligne graphique. Et nous étions aux premières loges. « Ça me débecte tout ça ! que je lui ai d’abord dit à la môme Capu. Tout est tellement dégueulasse que j’arrive plus à penser. Elle a qu’une envie l’humanité, retourner dans la boucherie. Maintenant qu’elle a bien dansé, elle veut s’amuser comme les parents. De la chair, des nouvelles recettes, saignantes, à point, crues de chez crues ! Éteins ça Capu, c’est à se foutre en l’air ! » La télévision se reprenait au jeu du direct. »

« Ça n’avait rien d’un roman, ça relevait plus du soliloque. Je m’en étais fait une idée de mon écriture! Une idée qui avait pris trop de place dans mon imagination. Me sauver de la mort avec ce pauvre torchon que je baladais dans un sac plastique ! Quel fou j’étais devenu. Je ne savais pas tenir une narration plus de deux pages. Je philosophais comme une espadrille et je voulais devenir romain ! Repeindre le ciel ce n’était pas pour moi. La musique c’était pour les autres. Les types du conservatoire. Moi je poussais la chansonnette, à peine. Je fredonnais. « C’est moi l’imposture. » »

À propos de l’auteur
Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Ecrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

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Diên Biên Phù

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En deux mots:
À Diên Biên Phù un soldat français va vivre les trois expériences les plus fortes de sa vie. Il est blessé au combat, secouru par un camarade sénégalais et rencontre l’amour de sa vie. Vingt ans après, il veut retrouver Maï Lan et part pour le Vietnam.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Sur la trace d’un amour perdu

Un premier roman qui résonne déjà comme l’œuvre d’une vie. En racontant le retour au Vietnam d’un soldat français vingt ans après Diên Biên Phù, Marc Alexandre Oho Bambe nous offre un roman d’amour absolu.

Quel choc! Voilà sans doute l’un des plus beaux romans qu’il m’a été donné de lire cette année. Marc Alexandre Oho Bambe s’inscrit pour moi dans la lignée de ces auteurs qui portent en eux une histoire forte qu’ils écrivent et réécrivent des dizaine sde fois avant de la poser sur le papier. Une histoire qu’ils veulent parfaite, entière, définitive. Une histoire dont chaque mot est pesé, chaque phrase pensée. Le slameur et poète qui se produit sous le nom de Capitaine Alexandre est désormais aussi un grand écrivain dont il faudra retenir le nom: Marc Alexandre Oho Bambe.
Le livre s’ouvre sur le rappel de cette ultime bataille de ce que l’on appelait alors la Guerre d’Indochine et qui fît plus d’un demi-million de morts :
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh. »
Les jeunes générations ont peut-être oublié aujourd’hui la déflagration provoquée par cette défaite. Alexandre, le narrateur, marqué non seulement dans sa chair mais aussi dans son cœur nous le rappelle en quelques lignes: « Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur. L’honneur de la France coloniale. » Pour les autorités françaises, il faut dès lors essayer de tirer au plus vite un trait sur cette humiliante défaite en rapatriant au plus vite le contingent.
Pour Alexandre, ce rapatriement n’est pas un soulagement, mais un nouveau déchirement. Il laisse derrière lui Alassane Diop, le camarade de régiment sénégalais qui lui a sauvé la vie et avec lequel il a noué une solide amitié et Maï Lan, la femme dont il est passionnément amoureux. Lui qui avait grandi dans l’idée que le combat pour la civilisation était juste avait compris la légitimité des autochtones dans leur aspiration à la liberté. Avec Diop, son «frère d’une autre terre», il avait aussi compris qu’une civilisation sans cœur était moribonde et sans honneur.
Si en 1954, on ne parlait pas encore de syndrome post-traumatique, on comprend fort bien dans quel état psychologique devaient être les soldats qui retrouvaient le sol de France.
Pour Alexandre, les choses vont se faire «sans lui». Il sera plus spectateur qu’acteur de sa vie de famille, épousera Mireille et lui fera des enfants. «Nous devions avoir une belle vie. C’était la promesse du jour. Mais le jour ne tint pas sa promesse. Et la nuit finit par tomber. Sur nous, Mireille et moi, notre mariage arrangé, les hommes en guerre contre eux-mêmes, l’humanité dérangée. Je partis m’abîmer à la violence du monde, me construire et chercher ma place dans les décombres de mon être et le vacarme des bombes.»
Pour survivre, il utilise la recette de son ami Diop, il écrit. «Écrire pour laisser une trace. Ma trace.» Il lui faudra vingt ans pour pouvoir comprendre qu’il vivait une vie de procuration, qu’il n’était qu’une sorte d’ectoplasme. «Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort, pas même à la mienne. Je n’ai jamais pu m’habituer à la mort. Et pourtant je suis mort vivant, Depuis vingt ans.»
Il comprend alors que son amour pour Maï Lan est toujours aussi fort, qu’il lui faut retourner à Hanoï, quitte à blesser sa famille. Il part sans se retourner, il part pour ne plus revenir.
Retrouve le Normandie qui «était la base de repos des soldats français. C’est là aussi que me retrouvait Maï. On buvait quelques verres, on dansait, on parlait, on riait fort, on s’aimait, défiant l’absurdité du monde. Et la guerre. Ensuite on s’échappait hôtel de la Paix quelques pas plus loin, pour baiser. Ou faire l’amour. Et oublier. La condition humaine et nos pays, patries ennemies.»
Il brûle d’un fol espoir, celui de retrouver la femme de sa vie. La femme qu’il croise au bar est touchée par son histoire, accepte de l’aider, quand bien même le fil est très ténu.
On rêve avec lui, on espère qu’un amour aussi pur sera récompensé. On craint aussi les ravages du temps, la nouvelle défaite. Disons simplement que la fin de ce roman bouleversant est à la hauteur de la quête. Précipitez-vous sur ce livre magnifique qui, et c’est là mon seul regret, aura échappé à la sagacité du comité de sélection des «68 premières fois». Quoiqu’il en soit, il fait désormais partie de ma bibliothèque idéale!

Diên Biên Phù
Marc Alexandre Oho Bambe
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
232 p., 19 €
EAN : 9782848052823
Paru en mars 2018

Où?
Le roman se déroule au Vietnam, à Hanoï, à Diên Biên Phù et à Mu Cang Chai dans la province de Yen Bai, ainsi qu’en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se situe en 1954, puis vingt années plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelque chose à cette guerre: l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clé de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.
Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la «fille au visage lune» qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir: Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie.
Avec ce roman vibrant, intense, rythmé par les poèmes qu’Alexandre a pendant vingt ans écrits à l’absente, Marc Alexandre Oho Bambe nous embarque dans une histoire d’amour et d’amitié éperdus, qui est aussi celle d’une quête de vérité.

Les critiques
Babelio
Africultures (Aminata Aïdara)
RCF (Le livre de la semaine – Yves Viollier)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Page des libraires (Sarah Gastel – Librairie Terre des livres, Lyon)
La Vie (Yves Viollier)
Blog DOMI C LIRE 
Blog L’ivresse littéraire
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Marc Alexandre Oho Bambe à Diên Biên Phù, lieu d’un amour fou © Production France 24, émission «à l’affiche»

Les premières pages du livre
« Diên Biên Phù,
Joli nom, pour un naufrage.
Diên Biên Phù,
Trois syllabes de sang, un son de claque et de défaite.
Pour nous, les hommes.
Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours et cinquante-sept nuits âpres, nous rendons les armes, vaincus par les troupes viêtminh.
Notre camp retranché tombe aux mains des bodoi, le général Giàp a gagné son pari, le combat du tigre et de l’éléphant, annoncé par Hô Chi Minh: « Le tigre tapi dans la jungle harcèlera l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement. »
Tous les points d’appui fortifiés dans la plaine, destinés à couvrir notre camp, sont tombés.
Il est dix-huit heures. Nous avons perdu la bataille, la guerre et l’honneur.
L’honneur de la France coloniale.
Diên Biên Phù, depuis vingt ans mon esprit erre en ce lieu, qui me hante. J’y reviens enfin, pour retrouver des souvenirs perdus, en exil de moi-même. Je suis de retour ici pour une femme, flamme rencontrée pendant la guerre. Nous nous étions aimés, sans bruit ni fureur, avant de nous séparer, contraints.
Dans la stridence du silence.
J’étais jeune et mal marié, rêveur, avide de voyages et d’aventures, de douces drogues dures et d’écriture. Passions voraces et dévastatrices pour les âmes comme la mienne, en quête d’absolu, inatteignable.
À la recherche de moi-même, j’avais trouvé Maï Lan. Frêle et mystérieuse jeune femme, qui allait s’éprendre d’un soldat en guerre contre son pays.
Et contre lui-même.
Il y a des êtres qu’on rencontre trop tard pour ne pas les aimer.
Maï Lan.
Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
De vingt ans.
Retour ici, en pèlerinage.
Cette fille est ma faille, mon alcool, ma parabole.
Et son pays, mon gouffre néant: j’y suis mort et m’y suis enterré, avec mes dernières illusions sur l’humanité, sur moi-même et sur ma propre patrie, « terre des
droits de l’homme ». C’est ainsi, ainsi qu’elle aime, qu’elle aime qu’on la nomme.
Je suis mort ici, en Indochine.
Avant de renaître, puis mourir encore.
Dans le regard de Maï.
Il y a vingt ans.
C’était la guerre. »

Extrait
« Retour à Diên Biên Phù.
À la recherche d’un amour jeune et vieux, fou.
Retour ici, avec l’espoir mitraillé de retrouver celle qui m’accoucha.
Retour ici, pour mourir où je suis né, dans un corps-à-corps fiévreux.
Retour ici, après vingt ans d’exil intérieur, l’âme en feu. Je suis revenu ici, où je suis tombé amoureux, pour ne plus jamais me relever. Je suis revenu ici, pour finir mon voyage. Dans une bulle d’opium ou de tendresse.
Je suis revenu ici, pour écrire la dernière page. De mon livre de vie.
Je suis de retour à Diên Biên Phù.
Pour mettre un point final à ma peine ou mourir en paix, dans les bras ou le doux souvenir de mon amour siamois au visage lune, Maï Lan, unique soleil dans la nuit. »

À propos de l’auteur
Marc Alexandre Oho Bambe, alias Capitaine Alexandre, est poète et slameur. Né en 1976 à Douala, au Cameroun, il est bercé par la poésie dès son plus jeune âge, notamment par Aimé Césaire et René Char (à qui il rendra hommage en choisissant son nom de scène). Arrivé en France à dix-sept ans, il étudie à Lille, travaille brièvement dans une agence de communication, avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture.
En 2006, il fonde le collectif On A Slamé Sur La Lune, troupe de poètes slameurs, musiciens, metteurs en scène, plasticiens, vidéastes et performeurs, qui en 2010 sort son premier album. Les membres du collectif multiplient les interventions culturelles et les performances scéniques, et affirment leur ambition pédagogique : celle de sensibiliser le public à la poésie, au spectacle vivant et au dialogue des cultures.
À partir de 2009, Marc Alexandre Oho Bambe publie de la poésie, notamment Le Chant des possibles, aux éditions La Cheminante (prix Fetkann ! de poésie, 2014, et prix Paul Verlaine de l’Académie française, 2015), Résidents de la République (La Cheminante, 2016) et De terre, de mer, d’amour et de feu (Mémoire d’encrier, 2017).
Capitaine Alexandre slame ses textes et chante les possibles sur les scènes du monde entier, intervient lors de conférences internationales, et donne de nombreux concerts littéraires en France et à l’étranger. Sa dernière création, De terre, de mer, d’amour et de feu, est un opéra slam baroque, présenté en juin 2017 en avant-première à la Fondation Louis Vuitton dans le cadre de la Carte blanche d’Alain Mabanckou.
Marc Alexandre Oho Bambe enseigne depuis dix ans et transmet à ses élèves et ses étudiants le goût de la littérature et de la poésie. il est également chroniqueur pour Africultures, Médiapart, Wéo et Le Point Afrique. (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

Page Wikipédia de l’auteur 
Site internet de l’auteur

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Les oiseaux morts de l’Amérique

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En deux mots:
Hoyt Stapleton vit avec une poignée d’autres malheureux dans les collecteurs d’eau de Las Vegas. Ce vétéran ne lâche pas pour autant ses rêves et étudie le moyen de retrouver un passé plus heureux.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans les grands espaces de l’oubli

Christian Garcin nous entraîne à Las Vegas, mais pour nous montrer l’envers du décor, celui des laissés pour compte qui vivent dans les collecteurs d’eaux usées.

À Las Vegas tout brille, où on entend donner l’illusion que la fortune est à portée de main, où la démesure est la norme, on ressent plus qu’ailleurs la violence du contraste que représente la population sinon invisible, du moins souterraine, celle des laissés pour compte, des sans domicile fixe, des marginaux qui élisent domicile «le long de tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eaux de pluie (…) trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large». C’est dans le numéro 7 de cet «envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip» que vivent Hoyt Stapleton, McMulligan, et Myers, tandis qu’à l’autre extrémité un couple, Lottie Mae et Gollum ont élu domicile, si l’on peut dire.
Christian Garcin va s’attacher plus particulièrement à Hoyt qui, ironie de l’histoire, faisait partie d’une unité spéciale de l’armée américaine chargée des tunnels: « Né de père inconnu, Hoyt Stapleton avait en 1966 accompagné les derniers jours de sa mère qu’un cancer foudroyant avait terrassée en moins de trois mois puis, désormais sans famille ni ressources, s’était engagé dans l’armée. Il avait vingt-deux ans. Il était parti au Viêtnam, où il avait été enrôlé parmi les “rats des tunnels”, ces troupes dont la particularité était d’explorer l’immense réseau de galerie: qui, creusée dans les années 1940 pour établir des poches de résistance à l’envahisseur français, s’étendaient de Saigon à la frontière cambodgienne et à l’intérieur desquelles les combattants viêt-côngs se réfugiaient se réfugiaient, sortant de temps en temps pour décimer les bataillons américains qui entendaient qu’on leur tirait dessus sans savoir d’où cela provenait, et qui, lorsque le tir avait cessé et qu’ils se rendaient sur place, ne trouvaient que feuillages et frondaisons, sans trace des combattants qui avaient reflué à l’intérieur. Lorsque l’armée américaine s’était avisée de l’existence de ces galeries, une unité spéciale avait été formée pour l’explorer, puis la détruire. »
Le problème, c’est que Hoyt comme ses compagnons d’infortune sont bien loin de l’image des héros que l’armée aimerait laisser. Ils sont tout au contraire hantés par leur expérience, au Vietnam, en Irak, en Afghanistan ou même à quelques kilomètres de Las Vegas où une base de pilotes de drones atteignent des cibles au Proche et Moyen-Orient. C’est difficile, dur, atroce. Chacun essaie de refouler ses syndromes post-traumatiques en ayant recours à l’alcool, à la drogue ou en fuyant la réalité en se plongeant dans des recueils de poésie, comme le fait Hoyt. Qui entend aussi lire tout ce qui a trait aux voyages dans le temps. Il se lance alors vers le futur mais sans succès probant. Tente alors de revenir dans les années 50, avant que sa mère ne meure, avant que la belle Maureen ne soit plus qu’un souvenir…
« Depuis ses incursions dans le printemps de son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »
Ce jeu subtil entre poésie, science et science-fiction a quelque chose de fascinant. Et de profondément troublant. Si l’on peut essayer de trouver dans notre passé les éléments qui nous constituent aujourd’hui, quel moyen avons-nous de modifier cette perception. Pouvons-nous devenir quelqu’un d’autre? Si Christian Garcin ne nous livre pas les réponses, il nous plonge des dans abîmes de réflexion vertigineux. Le tout culminant dans un épilogue que je vous laisse découvrir.
Après Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin poursuit son exploration de cette Amérique aux contrastes saisissants, au rêves auxquels on veut croire même si, comme les bandits manchots des casinos, on sait que le risque de perdre est bien plus fort que la chance de gagner.

Les oiseaux morts de l’Amérique
Christian Garcin
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330092467
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, principalement à Las Vegas. On y évoque aussi le Vietnam et quelques autres zones de conflit.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
Las Vegas. Loin du Strip et de ses averses de fric «habitent» une poignée d’humains rejetés par les courants contraires aux marges de la société, jusque dans les tunnels de canalisation de la ville, aux abords du désert, les pieds dans les détritus de l’histoire, la tête dans les étoiles. Parmi eux, trois vétérans désassortis vivotent dans une relative bonne humeur, une solidarité tacite, une certaine convivialité minimaliste. Ici, chacun a fait sa guerre (Viêtnam, Irak) et chacun l’a perdue. Trimballe sa dose de choc post-traumatique, sa propre couleur d’inadaptation à la vie “normale”.
Au cœur de ce trio, indéchiffrable et silencieux, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la reconquête patiente et défiante d’une mémoire muette, d’un langage du souvenir.
À travers la détresse calme de ce vieil homme-enfant en cours d’évaporation arpentant les grands espaces de l’oubli, Christian Garcin signe un envoûtant roman américain qui fait cohabiter fantômes et réalisme, sourire et mélancolie, ligne claire et foisonnement. Et migrer Samuel Beckett chez Russell Banks.

« Qu’est ce que le passé? Le modifions-nous en le revisitant ? Quels souvenirs oubliés ont fait de nous ce que nous sommes? Nous est-il jamais arrivé de nous tenir à côté de l’enfant que nous avons été, et de lui chuchoter quelques mots à l’oreille pour qu’il puisse se souvenir, plus tard, de cette scène?
C’est en faisant des recherches, pour un roman précédent, sur les molesmen, ces milliers d’hommes et de femmes qui vivent dans les sous-sols du métro de New York, que j’en ai rencontré d’autres, pour la plupart des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, qui vivaient par centaines dans les tunnels d’évacuation des eaux de Las Vegas. Et c’est en me rendant là-bas que je les ai vus: ils faisaient l’aumône sur le Strip, au milieu des paillettes et du fric qui dégoulinait, assis sur de petits tabourets ou à genoux sur le trottoir, engloutis dans le flot des passants qui passaient sans les voir. Le soir ils réintégraient leurs tunnels, en périphérie. Quelles avaient été leurs vies? Leurs enfances? Quels enfers avaient-ils côtoyés? Ces questions, j’aurais pu me les poser partout ailleurs, en France, en Angleterre, en Russie – je me les suis posées, d’ailleurs, dans un roman publié il y a longtemps. Partout ailleurs j’aurais pu m’interroger sur ces destins brisés qui peuplent notre monde urbain. Mais j’étais à Las Vegas, et le contraste était particulièrement saisissant. J’ai alors pensé à un vieil homme, un ancien du Viêtnam, un «rat des tunnels», comme on les appelait, un de ceux qui risquaient leur vie dans les étroites galeries qu’occupaient les combattants viêt-côngs. Et j’ai imaginé cet homme, un vieillard à présent, qui vivrait dans d’autres galeries en ayant oublié des pans entiers de son passé – lequel un jour se manifesterait à nouveau, et dénouerait peu à peu les fils qui lui manquaient. Le roman est né de tout cela. C’est une histoire d’anamnèse sur fond de guerre, de tunnels, d’amours perdues et de fraternité.” C. G.

Les critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
La Croix (Fabienne Lemahieu)
Le Temps (Éléonore Sulser)
La Cause littéraire (Lionel Bedin)
Quatre sans quatre 
Blog Charybde 27 
Blog Froggy’s Delight 

Les premières pages du livre
« — Attention les yeux ! prévint Hoyt Stapleton. Les sauterelles s’envolèrent dans un bruissement d’ailes effrayé. Il pissa dans les fourrés.
Il secoua et rengaina son bazar, puis grimaça bouche ouverte face au soleil levant, tendant les bras à l’horizontale. Derrière lui, le collecteur des eaux de pluie béait noir, comme sa bouche édentée. On sentait refluer les odeurs croupies de quelques mares qui dataient de l’orage de la semaine précédente.
Bizarrement il aimait bien ces odeurs, elles lui rappelaient son enfance. Les deux autres allaient sortir. Matthew McMulligan aurait à la main son réchaud, la casserole et le café en poudre, Steven Myers, l’eau, le sucre et les timbales métalliques, comme tous les matins ou presque. Ils lui proposeraient un café, il accepterait en silence, et ils s’assiéraient tous les trois sur la dalle de ciment brisée à côté de l’ouverture, juste au-dessous du grillage et des barbelés. Une vieille bobine de câble en bois servirait de table circulaire de presque un mètre de diamètre. Myers et McMulligan échangeraient quelques mots. Pas lui. Lui, il parlait aux sauterelles, aux mulots aussi, mais très peu aux humains. Ensuite chacun regagnerait sa couche, sortirait, vaquerait, filerait vers les boulevards faire la manche ou pas, et aucun ne reverrait l’autre jusqu’à la nuit, ou le lendemain.
C’était une petite vie misérable et paisible.
Sauf lorsqu’il pleuvait.
Lorsqu’il pleuvait, c’était l’apocalypse: il y avait d’abord le bruit de tonnerre qui dévalait sourd et monstrueux le long des canalisations, puis les eaux déboulaient boueuses à une vitesse faramineuse et emportaient tout. Il fallait avoir pensé dès les premières gouttes de pluie (parfois c’étaient les policiers qui venaient avertir qu’il allait faire orage) à tout bien caler en hauteur dans les recoins où chacun s’était installé, matelas, cartons et ustensiles divers, dont un ou deux toujours finissaient à la flotte et que l’on retrouvait parfois, par hasard et parmi d’autres détritus, à des centaines de mètres de là, le plus souvent inutilisables et tordus par la violence des flots. Il arrivait même que les lits de certains fussent emportés. Le plus difficile était lorsque des orages imprévus éclataient la nuit. L’eau alors montait vite dans certains collecteurs, trente centimètres par minute à cinquante kilomètres à l’heure, et les habitants se réveillaient trempés, parfois entraînés sur quelques mètres avant de se relever hagards, l’eau à mi-cuisse. Dans les collecteurs les plus étroits, il n’était pas rare que quelques-uns se noient. Le numéro 7, à une extrémité duquel vivaient McMulligan, Stapleton et Myers (l’autre étant occupée par un couple, Lottie Mae et Gollum, qu’ils ne voyaient que rarement, une fille souvent shootée et un nabot à moitié dingue, d’où son surnom), était heureusement pour eux plutôt large, et s’il y avait eu de nombreuses mésaventures, jamais aucun drame sérieux n’était survenu. »

Extraits

« Tout lui semblait beaucoup trop vide et silencieux. Il éprouvait une sensation difficile à définir. C’était comme si quelque chose lui soufflait à l’oreille que la rue n’était pas déserte depuis quelques minutes ou dizaines de minutes, mais qu’elle l’était depuis toujours, de toute éternité ; comme si ce vide lui était consubstantiel et qu’il fût impossible d’en altérer l’intensité ; comme s’il était totalement inconcevable qu’elle fût animée, ou eût été un jour parcourue de piétons ou de voitures. Cette absence de tout, ce silence massif, ce ciel un peu trop mauve, le souvenir de la jeune femme rousse, des deux enfants à vélo, la Chevrolet grenat. . . Il se demanda si, à son insu cette fois, il n’avait pas fait un saut dans le temps, et basculé sans le savoir dc l’autre côté. Depuis ses incursions dans le printemps dc son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »

« Le temps est une pâtisserie
C’est la conscience qu’on en a: du passé au futur. Maintenant, imagine que tu replies la pâte sur elle-même, une fois, deux fois, dix fois, pour en faire une pâte à millefeuille. Des points initialement très éloignés les uns des autres vont se chevaucher – mais nous, nous continuerons à n’avoir conscience que de la pâte toute simple, étale, que l’on parcourt d’un point A à un point B. Si tu transperces de part en part la pâte ainsi repliée, tu feras se rejoindre entre eux deux. trois, dix points qui au départ étaient très éloignés les uns des autres et qui le demeurent, selon une conception simplement linéaire de la pâte. C’est ce qui s’est passé. Tous les mystiques ne le diront: le temps est plié, mais on n’en a conscience que dans certains états d’illumination, ou de transe. En ce qui te concerne, un point situé aujourd‘hui s’est trouvé en relation avec un autre situé au même endroit quarante ans plus tôt. Tu étais là au bon moment.
Hoyt hocha la tête. Enfin, conclut Myers, c’est ma façon de voir. »

À propos de l’auteur
Christian Garcin vit près de Marseille, où il est né en 1959. Écrivain, voyageur, il a publié des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, et quelques livres inclassables. Récemment, En descendant les fleuves. Carnets de l’Extrême-Orient russe (avec Éric Faye, Stock, 2011). (Source : Éditions Actes Sud)

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