L’homme qui marche

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En deux mots
Un soir de réveillon, Théophraste Sentiero sent ses jambes bouger de manière incontrôlable. Pour cet homme effacé et peu apprécié de sa famille, c’est le début de sa libération. Car cette envie de marcher va lui faire parcourir la capitale et multiplier les rencontres, notamment celle avec un bouquiniste ou encore avec une femme mystérieuse.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’arpenteur des rues de Paris

Avec l’humour qu’on lui connaît, Jean-Paul Delfino nous raconte comment une curieuse maladie a sauvé la vie de Théophraste Sentiero. Une envie furieuse de marcher qui va permettre de faire de belles rencontres.

Quand commence cette histoire, on se dit que Théophraste Sentiero n’a pas eu de chance. Né un 25 décembre, il a certes droit à ses cadeaux de Noël, mais ce sont aussi ses cadeaux d’anniversaire. Tout au long des années, il s’est habitué à cette injustice et c’est presque apaisé qu’il préside le repas de réveillon entouré de sa femme Cécile, de ses enfants Bénédicte, 14 ans, et Joël, 12 ans, de son beau-frère Robert, accompagné de son épouse Ginette et de Léonide, la mère de Cécile et Robert. Loin de la fête de famille, c’est bien plutôt une épreuve pour lui, entre les récriminations incessantes de sa belle-sœur, les jérémiades des enfants et la préciosité de son épouse, il déprime. C’est alors que ses jambes se mettent à bouger. «Il ressentait alors dans ses membres inférieurs une irrépressible envie de bouger, de s’agiter. Sa chair fourmillait, picotait, démangeait tout à la fois. Par moments, il ressentait de véritables décharges électriques qui, selon leur intensité et leur durée, pouvaient le faire sourire ou grimacer. En journée, il lui suffisait de marcher pour dompter ce trouble.»

Aussi, au petit matin, il prend ses jambes à son cou et, s’il ne peut éviter la concierge, elle aussi spécialiste es-jérémiades, il échappe aux reproches de Cécile.
Son havre de paix s’appelle le Gay-Lu, le bistrot tenu par Mme Jouve, une parigote née en Alsace, où il retrouve la clientèle du matin, «celle des fidèles, des amis, des piliers. Outre La Guigne et Petit Pois, Cothurne et Gégène étaient là, eux aussi.» Ajoutons-y un chauffeur Uber antisémite et raciste et Gisèle, une ancienne prostituée, et le tableau sera complet.
Mais ce matin le moral de la troupe est bien bas, car la patronne a décidé de passer la main et de quitter Paris. «Le jour fatidique de la fermeture du rideau n’avait pas encore été arrêté. Mais il viendrait. En attendant, ils ruminaient leur malheur en solitaire. Ils préféraient désapprouver en silence plutôt que de rajouter du mal au mal.» Théo imagine alors qu’il pourrait empêcher la fermeture de son bistro préféré, qu’il pourrait donner sa démission et arrêter de repêcher les vélos et autres débris dans la Seine et même qu’il pourrait retrouver la femme qu’il a croisé sur le pont Neuf, «une inconnue qui avait mis le feu à son âme, à sa petite vie étriquée».
Mais trois semaines plus tard, il n’a guère avancé dans ses projets. En revanche, il a fait la connaissance d’un aveugle au jardin du Luxembourg, un homme qui lui assure que leurs chemins allaient à nouveau se croiser. Et effectivement, un jour de pluie Théo va pousser la porte de la librairie tenue par son interlocuteur. Anselme Guilledoux, le bouquiniste-philosophe va changer sa vie. Le vieil homme va fermer sa boutique, Aux bonheurs d’Antioche et a besoin «d’un homme solide, un gaillard qui ne compte pas sa sueur et qui ne craint pas de se salir les mains» pour l’aider à transporter ses livres et à assurer les livraisons dans toute la capitale. Ce faisant, il ne va pas seulement offrir un emploi à Théo, mais l’encourager à faire quelque chose de sa non-vie.
En suivant les pérégrinations de son personnage dans la capitale, Jean-Paul Delfino nous offre tout à la fois un éloge de la marche à pied, une évocation nostalgique d’un Paris en train de disparaître, celui des brèves de comptoir et des amitiés avinées, un conte aussi cruel que lucide sur la vie de couple agrémentée de la présence d’une belle-mère et surtout un encouragement à suivre ses rêves. Et grâce à son style enlevé, à sa langue truculente, on se laisse emporter. Magique !

L’Homme qui marche
Jean-Paul Delfino
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782350877556
Paru le 18/02/2021

Où?
Le roman est précisément situé à Paris, dans le cinquième arrondissement, rue de l’Estrapade et aux alentours, notamment la place Emmanuel Levinas ou encore la rue Royer-Collard. Mais on s’y promène aussi à travers toute la capitale. On y évoque aussi l’Alsace et la Lorraine, Bourg-en-Bresse et Villars-les-Dombes dans l’Ain.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marié, deux enfants, Théophraste Sentiero est un homme sans histoires. Aussi prête-t-il peu d’attention à ces tremblements inopinés qui agitent ses jambes et ses pieds en ce soir de Noël. Hélas, ces trépidations s’accentuent et la médecine n’y entend rien. C’est un vieux libraire cacochyme et presque aveugle qui va le tirer d’affaire en lui proposant un remède pour le moins surprenant : écouter ses pieds puisqu’ils sont si pressés d’aller quelque part.
Au fil de ses déambulations, Théo croise une faune interlope qui compte ses piliers de comptoir et ses prostituées philosophes. Mais il y a surtout cette sylphide qui lui entrouvre les portes d’un horizon insoupçonné…
Peuplé par des personnages truculents qui surgissent telles les figures du tarot sur le chemin de Théo, L’Homme qui marche est une berceuse enchanteresse. Ode à un Paris évanoui, il envoûtera ceux qui accepteront de s’en remettre à la chance, ou au destin.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe 
Le blog de Dominique Lin 
Blog Livresque 78

Les premières pages du livre
« UN
Quant à vous dire comment tout cela a commencé, c’est une autre paire de manches. D’ailleurs, sait-on jamais quand une chose commence ou bien finit ? Quoi qu’il en soit, dans le cas de Théophraste Sentiero, il semble que tout se déclencha lors du repas du 25 décembre de cette année-là. Comme à l’accoutumée, l’on fêtait dans le même temps la Noël et, par un hasard malicieux du calendrier, l’anniversaire dudit Théo. Repu de foie gras, gavé par l’ingestion trop rapide d’un morceau de dinde à la chair mollassonne, assommé de marrons nageant dans la graisse, tombé sous la mitraille d’œufs de lump et abreuvé de champagne bon marché, Théo présidait. Il était chez lui. Ce jour était son jour. Pour l’une des seules fois de l’année, il était mis à l’honneur. Même ses enfants, d’ordinaire prompts à le houspiller par des traits plus ou moins cruels, lui consentaient une paix royale. Les cadeaux avaient été ouverts. Comme il se devait, et bien que ce fût son anniversaire, il n’avait reçu qu’un seul présent par convive, mais il ne se formalisait plus d’être floué. La concomitance des deux dates l’avait habitué depuis longtemps à cette entourloupe, cette arnaque du destin. Dès son plus jeune âge, en effet, ses parents puis ses proches avaient su le persuader que le fait d’être né le même jour que le Seigneur ne lui conférait aucun avantage particulier. Il s’y était fait. De toute façon, il avait toujours vécu avec ce sentiment désagréable que la vie le filoutait à loisir. Pour un peu, il éprouvait même un plaisir pervers à être privé de ce qui, pourtant, lui revenait de droit. Chaque 25 décembre, les participants au repas lui tendaient leur paquet tout enrubanné de la sempiternelle phrase éculée, et qui se résumait par un : « Ce cadeau, c’est pour ton Noël et ton anniversaire » – le tout, agrémenté de considérations plus ou moins heureuses auxquelles il ne répondait jamais, sinon par un sourire las. Les choses étaient ainsi. Les enfants nés le 25 décembre étaient blousés, floués, forcés de s’asseoir sur l’une des deux fêtes auxquelles tous les autres avaient droit.
Peu porté sur la rancœur, s’étant fait depuis longtemps à cette escroquerie calendaire, Théo Sentiero jeta sur la carcasse de la dinde un regard empli de compassion, mais aussi d’inquiétude. Les cuisses, les blancs et les pilons avaient disparu dans la gloutonnerie des convives, certes. Mais il restait encore dans le plat de porcelaine les ailes, le croupion, les deux suprêmes, un bout de filet mignon. Et le squelette. Face à l’énormité de la bête, les estomacs des mangeurs avaient calé. Les ceintures défaites et le trou normand n’avaient produit aucun effet : il restait de la dinde. En parfaite cuisinière qui sait qu’un sou est un sou, Cécile n’en aurait fini avec le volatile que lorsque celui-ci aurait été transformé, au choix, en terrine, en hachis, en accompagnement de pâtes ou de salade – quant aux os, ils finiraient dans une soupe de légumes que tous les membres de la famille verraient réapparaître dans leurs assiettes durant au moins trois jours. Rien ne se perdait, chez les Sentiero. Tout devait faire ventre.
D’une voix agacée, l’épouse de Théo lança à la cantonade : « Alors, c’est sûr ? Vous n’en voulez plus ? »
Comme personne ne jugea bon de lui répondre, les lèvres encore empâtées par trop de nourriture, son nez se pinça pour marquer sa déception, puis elle se leva. Sans un mot, avec le même soin qu’aurait mis un prêtre ou un mystagogue au moment de transporter un reliquaire, elle disparut en cuisine pour y serrer dans le réfrigérateur les reliefs de la dinde. La grande bataille ne débuterait que le lendemain.
Ce déjeuner de Noël-anniversaire, comme tous ceux qui l’avaient précédé jusqu’alors, dériva ainsi tout au long de l’après-midi, sans fou-rire, sans éclats de voix, chacun se contentant de lâcher de temps à autre des considérations d’une platitude consternante. De façon indistincte, tout y passa. Les impôts trop hauts, les retraites que l’on ne toucherait jamais, les collègues de bureau, la vie chère et tout le saint-frusquin. Dans la rue parisienne de l’Estrapade, le soleil avait entamé sa descente vers le crépuscule et Théophraste Sentiero, coincé en bout de table, malaxait entre ses doigts une boulette de mie de pain, faisant de son mieux pour masquer sur son visage l’ennui qui le dévorait. C’était Noël, tout de même. Et son anniversaire. La famille était réunie. Certes, Bénédicte et Joël, depuis longtemps, avaient déserté la table des agapes. La première, âgée de quatorze ans, usait ses pouces sur le clavier de son portable, envoyait des messages à l’univers entier et se sentait, de fait, enflée d’une importance que les adultes ne comprenaient pas et ne comprendraient jamais. Joël, lui, de deux ans son cadet, se contentait de sourire, affalé sur le canapé croûte de cuir. Son visage reflétait un mélange subtil de béatitude et de bêtise. La télévision, qu’on lui avait donné le droit de regarder à la condition expresse que le son fût coupé, bavait une quelconque émission calquée sur les reality shows nord-américains. Il touchait au paradis. D’un regard, Théo enveloppa sa progéniture de son affection toute paternelle. Ils étaient à lui, ils étaient ses enfants. À dire vrai, ils étaient surtout ceux de Cécile. Sauf lorsqu’ils avaient besoin d’un supplément d’argent de poche ou d’une autorisation délicate à obtenir. À cet instant précis, ils redevenaient aussitôt les siens.
À table, Robert et Ginette Wendling continuaient à faire ce qu’ils savaient le mieux faire : du Robert et Ginette Wendling. Ils avaient tout vu, ils savaient tout mieux que quiconque. Du mystère de la virginité préservée de la sainte Marie à la meilleure façon de se déplacer dans Paris, les jours de grève, ils avaient un avis sur tout. Si Robert, frère de Cécile, possédait la superbe du chef de service entamant sa quatrième décennie dans l’administration française – le ton cassant, le verbe haut, l’œil volontiers méprisant et le coup de fourchette ravageur –, Ginette n’avait pu se débarrasser, malgré les années, de sa propension à critiquer chaque chose à la moindre occasion. La bouche fleurie de ronces, elle complimentait ainsi sa belle-sœur sur la qualité de chacun de ses plats mais, de façon invariable, une critique vitriolée venait clore l’amorce du dithyrambe. Entre les deux femmes, la haine était devenue, au fil du temps, une relation acceptée, voire consentie. Elles se détestaient, mais avec politesse, presque cordialement. Aucune des deux n’aurait assassiné l’autre sans lui avoir demandé la permission de le faire ni, une fois le forfait commis, s’être abîmée dans un flot lacrymal tempétueux au moment de la mise en terre.
Restait Léonide, la mère de Cécile et Robert. Elle avait vu le jour Dieu seul savait quand et personne ne se serait risqué à lui demander son âge. Léonide n’était pas de ces petites vieilles bienveillantes, toujours parfumées, aux cheveux bleutés à force d’être blancs. Elle ne serrait dans ses poches ni bonbons, ni pièces de monnaie. Lorsqu’elle s’exprimait, chose rarissime, ce n’était que par des grognements incompréhensibles, des borborygmes incohérents car formulés dans une langue qui n’appartenait qu’à elle. Théo ne l’avait jamais vue embrasser ses petits-enfants et, lui-même, après dix-sept années rythmées par les repas de famille, lui donnait encore du vous. Léonide n’embêtait personne. Elle était là où on la posait, les yeux toujours fixés droit devant elle. Semblables à des griffes de cristal, ses mains demeuraient crispées sur ses genoux lorsque sa fille lui donnait la becquée. Bien qu’on ne l’eût jamais entendue hausser le ton, on la sentait cependant capable de colères terribles, de ces coups de grisou susceptibles de vous crucifier sur place. Trop fière pour intégrer une maison médicalisée, elle occupait depuis quelques années la plus grande chambre de l’appartement, dans laquelle personne, hormis Cécile, ne pénétrait jamais. La seule fois où Théo avait émis l’idée que leur couple gagnerait à vivre dans plus d’intimité, moyennant un placement en EHPAD de l’ancêtre, la réponse de son épouse avait été cinglante. Si toute la famille pouvait loger dans cette coquette rue du cinquième arrondissement parisien, cela n’était pas grâce au salaire du père de famille qu’il était, mais bien parce que l’appartement était loué au nom de Léonide. C’était un loyer de 1948. Dans l’immeuble, pour des raisons jamais totalement élucidées, ils étaient les seuls à jouir d’un tel logement pour un tarif aussi bas, à savoir une poignée de queues de cerises. Théo, dès lors, n’avait plus posé la moindre question. La vieille était chez elle. Ils étaient les locataires de la locataire. La cause était entendue. Il n’y avait rien à redire à cela.
Sous l’œil réprobateur de Cécile, Théo avala une nouvelle gorgée d’un Domaine des Nymphes, un rasteau qui avait eu l’excellente idée de voir le jour en 2012. Ce fut alors qu’il l’avalait et que le plateau de fromages atterrissait sur la table sous le regard chafouin de Ginette, que la chose se passa. Au début, bien entendu, il n’y prêta pas la moindre attention. Ce fut à peine s’il sentit, sous la table, ses pieds se mettre en mouvement. Lentement, tout d’abord, puis de façon de plus en plus soutenue, ils commencèrent à battre de concert une mesure imaginaire et calme. Dans un bel ensemble, ces pieds hissés sur leurs vingt-huit phalanges d’orteils se mirent à monter, à descendre, à monter encore pour redescendre aussitôt. Absorbé par sa dégustation œnologique, Théo plissa les paupières et laissa échapper un soupir satisfait. Ce Domaine des Nymphes, situé non loin de Sablet, dans une terre où les galets se tordent sous le soleil, était un nectar. Il enveloppait la langue et l’intérieur de la bouche d’une couverture qui ravissait les sens du buveur. Lorsqu’il éclatait entre les joues, dès qu’il crépitait dans la gorge, le plaisir se démultipliait. Une chaleur intense envahissait alors la poitrine, l’estomac. Cédant à la perspective de l’ivresse, Théo en cueillit en voleur une nouvelle gorgée. Puis, ignorant de façon ostensible l’injonction muette mais furibarde de Cécile, il prit le temps de mâcher ce vin avant de reposer le verre en baccarat sur la nappe. Il ne buvait jamais, hormis pour ce jour du 25 décembre. C’était un cadeau qu’il se faisait à lui-même, une petite folie sans conséquence.
Sous la table, ses pieds, n’écoutant que leur volonté propre, accélérèrent la cadence de façon insensible. Sans vraiment y réfléchir, Théo posa ses mains sur ses cuisses. Peu à peu, les trépidations se calmèrent. Tout sembla rentrer dans l’ordre. Nullement inquiet, il se laissa assommer par les doctes divagations de Robert qui dissertait avec fougue sur un quelconque navet qui passerait le soir même sur la TNT. Pendant que son beau-frère étalait ses goûts cinématographiques avec la faconde d’un charcutier, Théo porta son choix sur un morceau de morbier et une pointe de brie qui accrochait sa crème au plat de service. Lorsqu’il parvint à le décoller, la voix sèche de son beau-frère fut illico remplacée par celle, agressive et acide, de Ginette, qui raconta par le menu la meilleure façon de passer un mont-d’or au four.
En fait, ce fut au moment où l’omelette norvégienne, épaisse et rutilante de sucre, fit son apparition, plantée de quarante et une bougies, que les battements pédestres prirent réellement leur pleine mesure. Sous les Oh ! et les Ah ! des enfants revenus à table, Théo se rendit compte que ses pieds imitaient à la perfection le mouvement de pistons sans qu’il l’eût décidé. La chose ne lui parut pas grave. Elle se déroulait sous la table, après tout. Cela ne gênait personne. À part lui. Tiré de ses lénifiantes gorgées de vin rouge qui faisaient ressortir les parfums des fromages, il fit de son mieux pour réprimer les battements. Il concentra tous ses efforts sur ses cuisses, ses mollets, ses chevilles. Le mouvement s’estompa. Il se crut sauvé. Hélas, lorsque d’autorité Robert craqua une allumette pour flamber l’omelette, quand des flammes paresseuses et douceâtres se mirent à lécher le rondin de glace, de génoise et de meringue, à l’instant où il allait joindre ses applaudissements à ceux des convives, ses pieds se rebellèrent soudain. Échappant à la volonté de leur propriétaire, ils recommencèrent à gigoter sur place, n’obéissant qu’à leur seul désir, comme trop heureux de pouvoir vivre enfin de leur vie propre. Ce faisant, emportés par la fougue de cette liberté toute neuve, ils firent cogner les genoux de Théo contre le plateau de la table. Une rafale courte, sèche. Tout le monde s’immobilisa, les oreilles aux aguets. Même la vieille Léonide haussa de quelques millimètres son menton barbu. Cécile, une part d’omelette encore grésillante figée sur la spatule qu’elle tenait à la main, sermonna sur-le-champ son époux : « Théophraste, qu’est-ce qu’il te prend ? Cesse de faire l’imbécile, je te prie.
– Mais je n’y suis pour rien !
– Arrête de jouer avec tes pieds. »
Alors qu’il allait à nouveau protester de sa bonne foi, Ginette réajusta une mèche indisciplinée sur son front bombé et crut nécessaire d’intervenir : « Vous avez raison, Cécile. On ne joue pas avec ses pieds. Les pieds ne doivent servir qu’à marcher, voilà tout. »
La moustache frémissante, son chef de service de mari renchérit, d’un air mesquin : « À marcher et à porter des chaussures. Mais leur rôle s’arrête là, je vous le confirme ! Sinon, où irions-nous ?
– Ça sert aussi à mettre des coups de pied au cul », s’esclaffa le petit Joël.
Aussitôt, Cécile enfourcha ses grands chevaux :
« On ne dit pas de gros mots à table, jeune homme. Et Tonton Robert et Tatie Ginette ont raison : on ne joue pas avec ses pieds ! »
Pendant que le petit, vexé, plongeait le nez dans son assiette, Théo voulut répliquer, mais son épouse lui coupa la parole sur un ton qui ne souffrait pas le moindre commentaire : « Jouer avec ses pieds, comme les enfants ? Et un jour comme aujourd’hui, en plus ? Mon pauvre ! Il faut toujours que tu essaies de faire ton intéressant ! »
Était-ce le timbre glacial de son épouse ? Étaient-ce les regards méprisants et sarcastiques de son beau-frère et de sa belle-sœur ? L’injonction matrimoniale avait-elle effrayé ces pieds ou étaient-ils tout bonnement fatigués de jouer aux pistons ? Quoi qu’il en soit, ceux-ci se reposèrent sur le parquet de manière instantanée. L’on n’entendit plus, à partir de cet instant, que le bruit de la spatule d’acier déposant dans les assiettes à dessert les portions d’omelette – musique brève vite remplacée par celle, plus méthodique et obstinée, des mandibules des mangeurs.
Quelques nouvelles gorgées de vin, sifflées dès que sa femme tournait le dos, permirent bientôt à Théo de ranger cet incident au rayon des anecdotes insignifiantes. Le repas s’acheva donc ainsi, semblable à tous ceux qui avaient précédé et, certainement, à tous ceux qui suivraient. L’on avait enterré Noël et une année de plus dans la vie de Théophraste Sentiero. Demain serait un autre jour.

DEUX
Noël avait tiré sa révérence avec le départ de Robert et Ginette Wendling. Dès qu’ils avaient franchi le pas de la porte, les joues humides des baisers échangés et les oreilles encore bourdonnantes des traditionnels « À l’année prochaine ! », Cécile était redevenue ce qu’elle était durant tous les autres jours de l’année. Après avoir ôté ses habits de fête et s’être entortillée dans son éternelle robe de laine usée jusqu’à la corde, elle s’était plantée au beau milieu du salon. Les mains sur les hanches, le front plissé, elle avait observé chaque détail de la salle à manger. Le repas gras de Noël avait vécu. L’heure du rangement avait sonné. Mus par un instinct animal, Bénédicte et Joël avaient fui dans leurs chambres bien plus qu’ils ne les avaient regagnées. Léonide, elle, semblait s’être tassée sur son fauteuil et dormait maintenant, à moins qu’elle ne fît semblant. Théo, lui, avait dû se plier aux ordres de la Générale. Oublieux de son début d’ivresse, appuyé au chambranle de la porte de la cuisine, il attendait son affectation. Noël crèverait ce soir, tout comme avaient rendu l’âme la dinde, le foie du canard et l’omelette norvégienne. Rien ne devrait rester. Le sapin se verrait dépouillé de ses boules multicolores et de ses guirlandes. Les papiers cadeaux étoufferaient la poubelle écologique pour les plus abîmés d’entre eux. Les autres seraient soigneusement pliés, repassés au besoin et remisés dans l’attente des étrennes de l’année suivante. Les gants de caoutchouc et les éponges abrasives arracheraient à la porcelaine jusqu’à la plus infime trace de sauce. Le rideau, alors, serait tiré de manière définitive.
Quelques secondes avant que Cécile ne se lançât dans son grand ménage, Théo huma une dernière fois l’odeur verte et épicée du sapin. Celle, doucereuse et lourde, du rhum brûlé mêlé au sucre de la glace à la vanille. Les accents ronds abandonnés par le vin rouge de Rasteau et les notes, exotiques et déjà mourantes, de l’anis du pastis servi au début de ces agapes. Il apprécia aussi à sa juste mesure le silence, cet instant si particulier qui précède de façon immuable les plus grandes tempêtes. Son regard accrocha un dernier éclat désespéré lancé par l’étoile du berger qu’il avait eu tant de mal à accrocher à la plus haute branche de l’arbre. Et ce fut tout. Bientôt, au numéro 12 de la rue de l’Estrapade, ne régnèrent plus qu’une débauche de hurlements d’aspirateur, un maelström d’eau répandu sur les parquets, une gerbe de crachotements émis par des aérosols vengeurs et entêtés. Après quatre heures d’efforts ininterrompus, la messe était dite. Cécile Wendling, épouse Sentiero, avait tiré sa révérence aux festivités chrétiennes de la naissance de Jésus.
Le lendemain, Théo se leva avant même la pointe du jour. Pas par goût, non. Le 26 décembre tombant, cette année-là, un vendredi, le maire de l’arrondissement avait, dans sa grande magnanimité, accordé le pont qui permettrait aux salariés de son administration de reprendre le travail en douceur, le lundi suivant. Si cela n’avait tenu qu’à lui, Théo serait resté au lit, les doigts de pieds en éventail et les paupières closes de façon hermétique. Son épouse aurait fait semblant de le croire endormi. Et elle aurait même, selon toute vraisemblance, béni le Seigneur de lui laisser la pleine jouissance de la cuisine et de la salle à manger afin que ses talents ancillaires pussent s’exercer à nouveau.
Hélas, si Théo se leva aux aurores, ce fut pour une toute autre raison. En effet, au cours de la nuit, son tic survenu durant le repas n’avait pas mis longtemps à se rappeler au bon souvenir des deux époux. Sous la couette molletonnée, dans les draps de flanelle, les deux pieds de Théo avaient, sur le coup de trois heures du matin, repris leurs convulsions. Comme la veille, il ne s’était pas agi de ruades ni de brusques emballements, non. Ces mouvements métronomiques tenaient plus de la crampe, d’une succession de battements certes réguliers, mais qui ne répondaient à aucune nécessité. Couché sur le dos, les talons plantés dans le matelas, le corps de Théo était pourtant resté d’une fixité de marbre. Il était irréprochable. Ses pieds, en revanche, s’étaient mis à s’agiter d’avant en arrière, mimant l’action de la marche. Leur propriétaire lui-même, tout engourdi par un sommeil réparateur, n’en aurait rien su si Cécile, soudain, n’avait pas mis le holà. Dans leurs déplacements, les orteils arrachaient à la flanelle des murmures de tissu froissé. Et la maîtresse de maison avait l’ouïe fine. Elle avait grogné. Puis, grondé. D’une voix encore barbouillée de sommeil, elle avait balbutié quelques imprécations valant menace. Théo, enseveli dans son repos de juste, n’avait rien entendu. Un coup de hanches excédé l’avait enfin forcé à se repositionner, cette fois sur le ventre. Le silence était revenu. Mais, bientôt, les battements avaient repris. Les pieds avaient entamé une nouvelle marche immobile, les frissons de la flanelle avaient agacé derechef les oreilles de Cécile. Moins amène, elle avait marmonné des injures inaudibles, joué du bassin, de droite et de gauche. Comme cela n’avait pas suffi, elle avait ouvert un œil. Lorsque la façade noire du radioréveil lui avait appris, de tous ses cristaux liquides bleutés, l’heure exacte, elle avait soufflé d’abondance, au bord de l’exaspération. Puis, d’un mouvement sec, elle s’était retournée sur le côté gauche, tout en veillant à emporter avec elle, dans cette gymnastique subite, la plus grande partie de la couette. Une stratégie bien étudiée. Sous couvert d’économies, il faisait en effet toujours un froid de gueux dans la chambre des époux. Elle savait que son mari, frileux comme une chatte, ne supporterait pas longtemps d’être ainsi découvert. De fait, saisi par ce changement de température, Théo s’était tout à fait réveillé. Dans l’atmosphère glaciale, il n’avait eu d’autre choix que celui d’abdiquer. Récupérer son content de couette, même en prenant mille précautions ? Inenvisageable. Cécile se serait alors réveillée et, avant même que la lumière du jour ne baignât Paris, il se serait retrouvé sous le feu de mille reproches. Demeurer stoïque et oublier le froid ? Impossible. D’abord, il faisait moins de quinze degrés. Puis, Théo ne se connaissait pas ce genre de courage. S’il lui arrivait comme tout un chacun de mentir à ses proches et d’arranger la vérité afin d’embellir son personnage, il demeurait d’une honnêteté absolue vis-à-vis de lui-même. Il était lâche, c’était un fait. Pas d’une lâcheté grossière. Juste un lâche du quotidien. Mais il ne se mortifiait pas de cet état pour si peu. Il s’y était habitué. Il faisait avec sa lâcheté comme d’autres avec un strabisme, une claudication, une sale manie. Cette nuit-là, il ne lui resta donc qu’une solution. Abandonner la couche.
Alors qu’il se résolvait à se lever, Cécile grinça dans les ténèbres : « Arrête de faire ton intéressant. Si tes pieds veulent bouger, qu’ils bougent. Mais pas dans mon lit… »
Après une douche brûlante, Théo s’était habillé d’un pantalon cargo beige – qui faisait en réalité songer à une multitude de poches à soufflets cousues ensemble – et d’un vieux chandail pelucheux. Pendant que, dans la cuisine, la cafetière crachotait un jus tiédasse – que tous, dans l’appartement, s’étaient entendus pour baptiser du nom de café –, il était allé se planter devant la fenêtre donnant sur la rue de l’Estrapade. À cette heure indue, la nuit régnait encore sans partage. Au loin, les camions-poubelles et les services de nettoiement de la voirie faisaient vrombir leurs moteurs et leurs lances à eau. Tout au fond, la place Emmanuel Levinas n’offrait encore que ses deux bancs déserts et sa fontaine Wallace. Il était trop tôt pour les baigneurs de la piscine Jean-Taris, et le froid demeurait trop vif pour les cloches, les mendiants, les migrants, les SDF de la République. Quant aux vieux, ils ne montreraient leurs truffes humides et leurs yeux luisants de larmes immobiles que lorsque les magasins ouvriraient leurs rideaux avec des grondements métalliques.
Dans son dos, la cafetière émit une rafale caractéristique, suivie par toute une série d’éternuements poudrés. Le café, bon ou mauvais, était prêt. Sans bruit, Théo se saisit d’un quignon de pain et entrouvrit la fenêtre qui donnait sur la petite rue. Après avoir vérifié d’un bref coup d’œil que la concierge, madame Chevillard – qu’il avait rebaptisée, en son for intérieur, la Mère Tapedur –, ne rôdait pas encore dans les parages, il émietta le quignon et referma aussitôt le ventail. Par expérience, il savait que ses protégés ne tarderaient pas. Pas les pigeons, non. Il abandonnait cette engeance à la Mère Tapedur. Ceux qu’il choyait, lui, c’étaient les boules de plumes, les passereaux oubliés, les délaissés des grands nuages de murmuration, tous ces piafs dont il ignorait les noms latins et qui, à cette heure, devaient se faire rôtir le croupion sous des cieux plus cléments, loin, de l’autre côté de la Méditerranée. Hirondelles ou moineaux, étourneaux sansonnets ou mésanges bleues, ces orphelins des grandes tribus migratoires avaient conquis son amour. Il leur vouait une affection sans tache. À l’inverse, il ne ressentait qu’un profond mépris pour les pigeons, ces sacs de mauvaise graisse à pattes rouges et à l’œil vide. Ces volatiles semblaient ne réellement jouir de la vie qu’en conchiant Paris. Tout gonflés d’importance, le jabot en avant, roucoulant une musique sans âme et se dandinant au mépris de toute grâce, ils révulsaient Théo jusqu’à la nausée – a fortiori lorsqu’il avait compris l’étrange relation qu’ils avaient nouée avec la Mère Tapedur.
Assis maintenant à la table de la cuisine, son bol d’eau calaminée fumant sous ses narines, Théophraste Sentiero laissa sa poitrine expulser un profond soupir de fatigue et d’ennui. Dans le couvercle ouvert de la boîte à sucre, il venait de deviner son reflet. Ça n’était pas brillant. Il avait une sale gueule, une gueule d’homme des villes, une gueule d’homme seul. Pourtant, il se plaisait bien ainsi puisque cette face émaciée, pâlotte, fatiguée par une nuit trop courte, cette binette grisâtre était la seule dont il disposait. En un mot, elle lui allait, tout comme elle pouvait aller à des millions d’autres hommes, tout juste quadragénaires. L’univers regorgeait de Théophraste Sentiero. Il n’était que l’un de ces anonymes dont fourmillait la multitude, un soldat sans étendard à brandir, sans idéal à défendre. La vie l’avait choisi pour venir sur terre et il ne s’expliquait pas pourquoi. Mis à part, peut-être, une collection de timbres qu’il avait débutée étant enfant et qui devait dormir, à cette heure, dans l’un des cartons serrés à la cave, il ne s’était jamais passionné pour quoi que ce fût. Aucun hobby ni feu sacré, pas la moindre révolte, pas la plus petite indignation n’étaient à porter à son compte de pékin moyen. Petit garçon, il s’était rêvé une vie bien différente de la tannée quotidienne qu’il subissait aujourd’hui. Il s’était imaginé astronaute. Et pâtissier, aussi. Spécialité chocolat. Si aucune de ces deux formidables carrières ne lui souriait, il se rabattrait sur celles d’explorateur ou de marin au long cours, bien qu’il ne sût pas précisément, aujourd’hui encore, à quoi correspondait cette dénomination de long cours. Du temps avait passé. La réalité s’était révélée tout autre. Il avait été un fils moyen, un élève moyen, un amant moyen. À ce jour, il n’était qu’un père moyen. Sans doute plus que moyen puisque ses enfants, à bien y réfléchir, lui adressaient la parole comme à un étranger, voire à une vague connaissance dans les meilleurs jours et selon leurs besoins. Employé depuis quelques mois au repêchage des vélos et des trottinettes électriques dans les méandres de la Seine ou de l’Yonne, il avait pourtant tâté de mille métiers, mais sans jamais éprouver à cela ni plaisir, ni peine. Durant ses quatre décennies d’existence, au gré des offres, il avait ainsi été assistant pour pianiste sans réellement connaître la musique, sexeur de poussins, castreur de maïs durant les étés de plomb, vérificateur de préservatifs, trieur de chips en usine, claqueur dans les théâtres, caissier de péages ou monsieur pipi, à la gare Montparnasse. Il avait tâté de l’apiculture sur les toits de Paris, avait dépoussiéré les dinosaures au Muséum national d’histoire naturelle. Puis, il avait été vendeur de téléphones portables, de pierres tombales, préparateur de colis, client mystère pour les cinémas, livreur, chauffeur, distributeur a pedibus de prospectus. Théophraste Sentiero avait sans doute des défauts, mais personne n’aurait pu le qualifier de fainéant puisqu’il avait toujours trouvé l’énergie pour se lever chaque matin et gagner sa croûte.
Alors qu’il allait se résoudre à porter à ses lèvres son bol d’eau sombre, l’expression employée la veille et le matin même par Cécile lui revint subitement en tête. Cela n’avait été que trois mots prononcés sans réelle méchanceté, de ces piques que l’on lâchait parfois sans même y penser. Faire son intéressant. C’était très exactement ce qu’elle avait dit, provoquant ainsi des rictus sur les faces de carême de Robert et Ginette. Faire son intéressant. Lui, Théophraste Sentiero, ferait donc son intéressant ? Mais il n’aurait pas demandé mieux ! Faire son intéressant. Mais comment et pour qui ? Pour quoi ? Pour aller où ? Durant toute son existence, il n’avait jamais fait que là où la nécessité lui avait commandé de faire. Sans jamais créer d’histoire. Il était la bonne pomme, celui dont on ne se plaignait jamais, dont on ne parlait jamais. Il n’avait ainsi intéressé personne, ou presque. Pas même lui, à bien y réfléchir.
Sous la table, le tic revint. Cette fois, plus impérieux. À la façon de chevaux dans leur stalle, ses pieds reprirent leurs battements, comme piaffant d’impatience. Ils étaient prêts, avides de se dégourdir, de marcher droit devant eux. Avec plus d’énergie que la veille, Théo essaya de les immobiliser. Obéissant à leur propriétaire, ces deux pieds, de taille bien évidemment tout à fait moyenne, cessèrent alors peu à peu leur manège. Bientôt, ils retrouvèrent leur fixité, ne se contractant plus que lors de spasmes subits. Faire son intéressant ? Avec lassitude, il haussa les épaules. Après avoir avalé la dernière gorgée de café, il frissonna. Puis, lorsqu’il entendit la porte de la chambre grincer, il se leva. Cécile ne tarderait pas à rejoindre la cuisine. Selon toute vraisemblance, elle serait d’une humeur massacrante. Elle passerait même, peut-être, l’essentiel de cette journée gagnée sur le travail à lui reprocher de vouloir faire son intéressant. Alors, sans bruit, il saisit sa parka et son cache-col. Puis, dans la pénombre que s’empressèrent aussitôt de trahir les ampoules de la minuterie, il descendit les escaliers de la cage commune.
« Eh bien, monsieur Sentiero ? La fête est finie ? Toute la petite famille est bien repartie, à cette heure ? »
Jaillie de l’encoignure de la porte d’entrée de l’immeuble, la Mère Tapedur s’était plantée devant Théo, dans une odeur de javel à vous arracher des larmes. Profitant de l’heure matinale qui lui garantissait un pas de porte débarrassé des gêneurs éventuels, madame Chevillard achevait de brosser le trottoir. Agrippant son balai comme un garde moyenâgeux sa hallebarde, elle s’exclama encore : « La famille, c’est bien quand elle arrive. Mais on porte pas plainte quand elle s’en va, pas vrai ? »
Tête baissée afin de ne pas avoir à croiser le regard de cette harpie emmitouflée dans une robe de chambre d’un blanc passé, Théo grommela un oui agacé et fit de son mieux pour la contourner. Les poings bien collés au fond de ses poches, il tenta de se faufiler par la droite, mais l’arrière-train imposant de la pipelette suivit le même mouvement. Plus haut, sous un nez en forme d’aubergine que le froid avait rendu plus violacé encore que de coutume, deux lèvres dessinant un fil de couteau crachotèrent avec une fausse bienveillance : « Vous allez travailler ? À cette heure ? Vous avez donc pas le pont, monsieur Sentiero ? C’est pas Dieu possible, tout de même… »
Comme Théo s’entêtait à ne pas répondre, guettant déjà l’instant exact où il pourrait se glisser cette fois sur la gauche du cerbère, celui-ci enchaîna, de la même voix râpeuse et désagréable à l’oreille : « Alors, ce repas de Noël ? Notez bien que ça me regarde pas. Mais quand même. Tous ces frais, ces cadeaux, ces chichis et ces tralalas, ça a ni rime ni raison, pas vrai ? Ça coûte un argent fou et on est jamais vraiment payé en retour, vous êtes pas d’accord avec moi ? »
Face au mutisme de son locataire, qu’elle continua à prendre pour un acquiescement, madame Chevillard marmonna : « De mon temps, une belle orange et le tour était joué. Mais que voulez-vous ? Aujourd’hui, tout le monde veut se prendre pour ce qu’il est pas. Si je vous disais ce que je trouve dans les poubelles, pour les fêtes de fin d’année, vous me croiriez pas. C’est pas pour dire du mal, bien sûr. Mais si vous saviez – et c’est qu’un exemple, attention ! – ce que la famille Lévy s’est envoyée derrière la cravate, hier, vous en croiriez pas vos oreilles… »
La feinte par la gauche, cette fois, faillit être couronnée de succès. Mais la pipelette était rompue à parer aux évasions. Elle tenait sa proie. Elle ne la lâcherait pas aussi facilement. D’un nouveau coup de l’arrière-train, anticipant la contorsion dans laquelle Théo venait de se lancer, elle éteignit toute velléité de fuite. Et, son balai toujours bien en main, elle marmotta, cette fois à voix plus basse : « J’ai pas fouillé dans leur poubelle, attention. Pas le genre de la maison. Le sac est arrivé ouvert, devant ma porte. Moi, j’ai fait que regarder. Et ça débordait, vous pouvez me croire. De partout que ça débordait, même… »
Se rapprochant de Théo, elle s’enquit, sur le ton de la confidence : « Mais les juifs, monsieur Sentiero ? Ça fête la Noël ? C’est pas pour dire du mal, mais la Noël ? C’est une fête catholique, non ? Alors, pourquoi les Lévy, ils se sont mis en frais ? Vous le savez, vous ?
– Non, madame Chevillard. Je ne sais pas, mais je suis un peu en…
– En plus, ça a dû coûter un argent fou. Et dépenser tout cet argent pour des personnes comme ça… »
Théo haïssait la Mère Tapedur. Lui qui n’était jamais saisi par la moindre colère ni le plus petit ressentiment, il sentait bouillir et monter en lui des désirs de crime dès qu’il voyait la gorgone promener son écoupe urbaine et ses cent trente kilos dans la minuscule cour intérieure. C’était plus fort que lui. Avec son regard toujours suspicieux, son allure invariablement négligée, sa démarche traînante de basset obèse et ses cheveux huileux, il nourrissait à son égard des envies de meurtre irrépressibles. Si la peur du gendarme ne l’avait pas retenu, il l’aurait volontiers trucidée. Et il aurait pris son temps. Avec un couteau à beurre ou une petite cuillère. Une pince à sucre, peut-être. Surtout, ne rien hâter. Jouir de chaque seconde de cette mise à mort dont la perspective, souvent, accompagnait ses premiers rêves et dessinait sur son visage un sourire ravi.
« Parce qu’on dit les juifs, grognassa encore l’acariâtre… Mais c’est pas tout, les juifs ! Et les Arabes, alors ? Y en a aussi qui fêtent la Noël, faut pas croire ! Grâce à Dieu, nous en avons pas chez nous. Notez bien que je suis pas raciste, attention. Mais les Arabes ? On dira tout ce qu’on voudra, n’empêche qu’ils sont pas comme nous. Et j’en démordrai pas, vous m’entendez, monsieur Sentiero ? J’en démordrai pas ! »
La découper en fines lamelles, la donner à manger à une colonie de fourmis rouges, la faire frire dans un bain d’huile, l’étouffer peu à peu avec un sac plastique, la lapider avec de toutes petites pierres, l’épingler à la façon d’un gros cafard sur sa porte vitrée. À chacune de ces éventualités, l’irréprochable Théophraste Sentiero sentait son corps se couvrir de frissons de délice qui, s’il poursuivait ces rêveries, ne tardaient jamais à le porter aux confins de l’extase. Mais il était un homme sans histoire. S’il endossait le costume de meurtrier dans ses fantasmes, il n’en demeurait pas moins conscient que ses épaules étaient, au propre comme au figuré, trop étroites pour celui-ci. Jamais il ne passerait à l’acte. Ce courage, ou cette folie, lui étaient étrangers.
La tête toujours baissée, il risqua : « Excusez-moi, madame Chevillard. Mais j’ai à faire et…
– Vous êtes pas d’accord avec moi, monsieur Sentiero ? Dites-moi la vérité. Ça reste entre nous. Pour les Arabes, vous êtes d’accord avec moi ou pas ?
– Sans doute, madame Chevillard. Je ne sais pas, mais…
– Vous aimeriez, vous, avoir des voisins qui égorgent des moutons dans leurs baignoires et qui prient à genoux sur des tapis ?
– Je ne crois pas que…
– Ça vous ferait plaisir, à vous, que votre petite Bénédicte puisse sortir qu’avec le voile ? Ça lui ferait tout drôle, non ? Déjà qu’elle s’habille pas toujours avec grand-chose… Sauf votre respect, monsieur Sentiero, bien entendu ! Votre fille est une honnête fille, c’est pas le problème. Mais quand même ! On s’habillait pas comme ça, de notre temps. Moi, je me souviens que, quand on était jeunes, il nous serait jamais venu à l’idée de… »
De notre temps… Cette vieille rombière de basse-cour avait au moins quinze ans de plus que lui, si ce n’étaient pas vingt ! À nouveau, le désir de meurtre s’empara du doux Théophraste qui, pour le conjurer, serra un peu plus fort encore ses poings dans ses poches. Un jour. Un jour, oui… Il aurait le courage. Non pas de l’assassiner, car la seule vue d’une goutte de sang suffisait à le faire tourner de l’œil. Mais il trouverait au moins le courage de lui survivre. Ne serait-ce que pour voir, enfin, à quoi ressemblerait un monde débarrassé de madame Chevillard. Et, pourquoi pas, de toutes les madame Chevillard de l’univers ? La belle fête que ce serait, ce jour-là ! On tirerait suffisamment de feux d’artifice et de chandelles romaines pour faire sauter tout Paris !
La Mère Tapedur, qui n’en avait pas fini avec son locataire, l’écrasa d’un regard où sourdaient la méchanceté et l’aigreur. Après avoir reniflé à plusieurs reprises, elle tordit son cou pour coller sa face amarante à celle de Théo. Puis, elle finit par lâcher : « Pour les étrennes, on fait comme chaque année, monsieur Sentiero ? Je veux dire… Enfin, c’est à madame qu’il faut que je m’adresse ?
– Je ne sais pas. Je crois que…
– Allez, entre vous et moi, c’est madame qui tient les cordons de la bourse. Sauf votre respect, bien sûr ! Comme on dit : à chacun son métier et les vaches et les moutons seront bien gardés… »
Fière de son trait tout poisseux de mépris, elle grimaça un sourire satisfait. À cet instant, les lances à eau – jusqu’alors cantonnées à la rue Blainville – vinrent frapper le bas de la porte de l’immeuble. Aussitôt, la bignole s’empourpra d’un ton supplémentaire. Entre les cantonniers et elle, la guerre était déclarée depuis des décennies. Son devant de porte lui appartenait. Il était à elle, et à personne d’autre. Elle seule possédait le droit de le briquer. Chaque matin, elle se plantait donc sur le trottoir, bras croisés, et fustigeait de ses œillades assassines les gilets fluorescents qui, flegmatiques, la contournaient en prenant bien soin de ne pas éclabousser ses pantoufles aux fleurs fanées.
Profitant de son inattention, Théo trouva enfin l’espace nécessaire pour se glisser entre le cerbère et la paroi du porche. Avant qu’elle ne pût réagir, il fut dans la rue, libéré. Déjà, dans son dos, la Mère Tapedur tentait de le retenir mais lui, Théophraste, avait pris le large. Il marchait sur le trottoir luisant de l’humidité de la nuit. Le soleil se levait. Encore aucun pigeon à l’horizon. Là-bas, la petite descente de la rue Royer-Collard l’attendait. Sifflotant un air de Nino Rota, brusquement ragaillardi par sa solitude retrouvée, Théo se laissa dériver dans la rue de l’Estrapade, sourire aux lèvres.

TROIS
« Moi, je dis que ça se fait pas. Voilà c’que j’dis. Quand on est atteint par la limite d’âge, on a le droit de plier les gaules et de se ranger des voitures. Là-dessus, madame Jouve, vous avez ma compréhension et même ma bénédiction. Mais passer à l’ennemi ? Et nous l’apprendre comme ça, entre le p’tit crème, le croissant et la goutte ? Vous m’excuserez, mais ça m’troue l’cul. Venant de vous, ça m’troue l’cul. Et faites excuse, mais j’ai rien d’autre qui m’vient.
– Et avec un nouveau coup de calva ? Peut-être que la dragée passerait mieux, non ?
– Sincèrement, j’sais pas. Cette nouvelle, elle m’a éteint la soif.
– Alors, ce sera peut-être un double calva ? Histoire de refaire les niveaux ? Ça se boit sans soif et ça vous sèchera le chagrin, faites-moi confiance. Surtout que, celui-là, il est payé par la maison, je précise !
– Un double ? Vous savez parler aux hommes, madame Jouve. Je le boirai, c’est entendu. Pour pas vous faire offense et pour noyer ma surprise. Mais si on m’avait dit… »
Accoudé au comptoir depuis l’ouverture du Gay-Lu, Félix Passetemps – plus connu dans le quartier sous le surnom de La Guigne – observa en connaisseur gourmand la première rasade de liquide ambré qui tapissa le fond de son verre. Le second flot lui arracha un semblant de sourire. Mais ce fut malgré lui. Dans le bistro qui se faisait pompeusement appeler « Brasserie Gay-Lussac » – établissement qui ouvrait sa gueule lumineuse à l’angle de la rue éponyme et de celle de Royer-Collard –, la rincelette matutinale était à la grimace. Madame Jouve, la matrone et reine du lieu, venait de donner corps à la rumeur qui flottait déjà depuis plusieurs semaines entre les guéridons de faux marbre et de fonte véritable. Elle débrayait. Elle enterrait un demi-siècle de bons et loyaux services. Elle tirait le rideau et, elle l’avait juré et craché à profusion, elle ne le rouvrirait pas. Les papiers avaient été signés en début de semaine. Le notaire avait tamponné les formulaires. La vente était actée. Dans quelques jours ou quelques mois, les nouveaux propriétaires pourraient entamer les travaux qui effaceraient de la carte le Gay-Lu – l’un des derniers radeaux branlants de Paris, un rade, un troquet, un estaminet comme l’on n’en ferait jamais plus et qui avait accueilli à son bord non pas Les Enfants du capitaine Grant, mais ceux de Blondin, Audiard, Prévert et autres Jeanson.
La Guigne, que personne dans le quartier n’avait vu autrement que fin saoul, huma avec suspicion le calva. Puis, composant un air faussement complice sur son visage de rongeur à la moustache maigre, brûlée de nicotine, il reprit son antienne : « Passer à l’ennemi ? Pas vous, tout de même… Allez ! Vous me faites marcher, madame Jouve ! C’est ça, non ? »
Les deux mains solidement appuyées sur son comptoir, protégée du monde extérieur par six robinets à bière aux becs de cuivre étincelants, le torchon passé à l’épaule, la bistrotière se fendit d’un regard peiné. Puis, elle répondit, avec un grommellement qui fit trembler ses lèvres luisantes de rouge : « Quand c’est l’heure, c’est l’heure, comme disait l’adjudant de Titin, mon feu mari. Et on peut pas être et avoir été. C’est bien triste, je vous comprends. Mais c’est quand même pas la mort du petit cheval, quoi… »

Extraits
« Madame Jouve, parigote pur jus née en Alsace mais accueillie par la capitale dès le lendemain de sa naissance, promena un regard désolé sur sa maigre clientèle du matin, celle des fidèles, des amis, des piliers. Outre La Guigne et Petit Pois, Cothurne et Gégène étaient là, eux aussi. Installés sous la verrière, les yeux collés aux colonnes de chiffres de Paris Turf. le cœur déjà sautillant à l’idée de toucher le quinté dans l’ordre, au moins une fois dans leur vie, ils avaient la tristesse pudique. L’inéluctable était aux portes. Le billet vert serait Le fossoyeur de leurs années de jeunesse. Ils le savaient. Le jour fatidique de la fermeture du rideau n’avait pas encore été arrêté. Mais il viendrait. En attendant, ils ruminaient leur malheur en solitaire. Ils préféraient désapprouver en silence plutôt que de rajouter du mal au mal.
La matrone, elle, aimait bien ses poivrots, ses ivrognes, ses bâtisseurs de merveilleux châteaux qui naissaient et demeuraient ad vitam aeternam au fond de leurs verres. Entre tous, La Guigne, peut-être, possédait ses faveurs. Pas l’homme, non. Le personnage. Son surnom ne devait rien au hasard. Il était de l’Assistance. Toute sa vie, il avait accumulé les désillusions et les mauvais choix. Peu porté sur l’école, encore moins sur le travail, il s’était fait voleur. Il avait opté pour cette voie poussé par la nécessité. Par dépit aussi, avaient persiflé les mauvaises langues. Quoi qu’il en soit, son premier casse avait été un modèle du genre. Sa pince monseigneur et ses rossignols avaient accompli des merveilles. » p. 34-35

« Il avait croisé la silhouette d’une inconnue qui avait mis le feu à son âme, à sa petite vie étriquée. Et elle existait, cette femme. Elle existait pour de vrai, comme disaient les enfants, puisqu’il l’avait vue! C’était sur le pont Neuf, un pont qui, pour une fois, avait servi à autre chose qu’à relier la ville de Paris à l’Île de la Cité. L’espace d’une minute, Théo avait marché au-dessus de l’eau. Il savait, bien entendu, que cette histoire qui n’en était pas une finirait dans les égouts de ses souvenirs, empoussiérée par le temps qui passe. Mais il s’en moquait. À cet instant, s’il n’avait pas craint de raviver les foudres de Cécile, il en aurait même ri. Ri, oui. Et à gorge déployée, encore! À coup sûr, sa femme en serait devenu hystérique. Elle en aurait même déclenché une jaunisse. Mais il s’en fichait bien. Pour les prochaines heures à venir, bras croisés derrière la tête et doigts de pieds en éventail sur les accoudoirs du canapé, il pouvait librement penser à son inconnue.
Cela, personne ne pourrait le lui enlever. Jamais. »
p. 87

« Parallèlement à cette quête, l’état de ses pieds — et, maintenant, de la totalité de ses jambes — s’était aggravé. Désormais, le mouvement montait depuis la pointe des orteils jusqu’à l’aine. Ce phénomène ne le saisissait pas n’importe où, fort heureusement. Il ne comprenait pas le pourquoi de la chose mais, de manière confuse, il sentait que ces crises ne se déclenchaient pas au hasard. Cela le prenait après une station assise ou allongée. Il ressentait alors dans ses membres inférieurs une irrépressible envie de bouger, de s’agiter. Sa chair fourmillait, picotait, démangeait tout à la fois. Par moments, il ressentait de véritables décharges électriques qui, selon leur intensité et leur durée, pouvaient le faire sourire ou grimacer. En journée, il lui suffisait de marcher pour dompter ce trouble. Ces sensations malignes s’évanouissaient en quelques minutes. La nuit, en revanche, l’affaire se corsait. Dans le silence seulement troublé par le chant de la pluie, il entrait peu à peu en lutte avec son corps. En pensée, il lui parlait, tentait de négocier une trêve. Il s’était même surpris à l’implorer, mais ses jambes et ses pieds se moquaient de ses supplications. Lorsque les fourmillements atteignaient le seuil de la douleur, Théo ne pouvait alors faire autrement que de se lever. Il effectuait quelques flexions, Les bras tendus devant lui. Puis, il entamait une marche lente autour de la table de la salle à manger. Il tournait en rond, certes. Mais cela suffisait à le soulager et à calmer ces picotements aux causes mystérieuses pour au moins deux pleines heures.
«Je tourne en rond…, maugréait-il avec rage pour lui-même. J’ai l’air fin. Si la Mère Tapedur me voyait, elle se foutrait sûrement de ma bobine, cette vieille truie» » p. 103

« Subitement mis en joie par sa phrase, il lança: « Mais je m’aperçois que je ne me suis même pas présenté! Je suis Anselme, Anselme Guilledoux. Dernier du nom, grâce à Dieu. Et je préside aux destinées des Bonheurs d’Antioche, où nous nous trouvons, depuis soixante-treize ans. Ne cherchez pas mon âge, mon jeune ami. J’ai dépassé les quatre-vingt-dix ans et, comme mon modeste commerce, j’ai déjà un pied et trois quarts dans la tombe. Le dernier quart ne tardera plus, rassurez-vous. Et ça ne sera pas trop tôt lorsque cette triste et décevante plaisanterie qu’est l’existence en général — et la mienne, en particulier — tirera sa révérence. Bref. Vous l’aurez compris, je vais fermer les Bonheurs d’Antioche et j’ai besoin pour cela d’un homme solide, un gaillard qui ne compte pas sa sueur et qui ne craint pas de se salir les mains.
— Je vous répète que je ne connais rien aux Livres, protesta faiblement Théo.
— La seule lecture que je vous demanderai est à La portée d’un enfant de six ans. » p. 125

« Vous n’êtes qu’un indécrottable Parisien, Vous êtes même la caricature parfaite du Parisien, sans le moindre doute.
Interrompant sa marche, il braqua sur Théo ses paupières closes et expliqua: « Une gare, monsieur, cela tient tout à la fois de la cour des Miracles, des comptoirs commerciaux et des factoreries des siècles passés. Ça arrive de tous les coins de France, ça rappelle à Paris que la vie existe, même à l’extérieur des boulevards périphériques. Dans une gare, l’existence bouillonne. Des couples s’y séparent ou s’y retrouvent. Des amants y vont pour attraper le train qui les jettera dans les bras de leurs amours interdites. Des parents y serrent leur famille dans leurs bras sans savoir parfois quand ils se reverront. On y fait aussi des affaires, car on commence toujours par les gares pour conquérir Paris. Les trains arrivent des quatre horizons et repartent tout aussitôt. C’est une symphonie d’espoirs, de déceptions, de larmes, de rires. Tout se concentre ici avant de se diluer dans le centre de la grande ville, je vous dis! Et ce cadre, surtout! Au sol, les humains se battent et se débattent. Dans les poutrelles, les moineaux nichent et s’aiment et se reproduisent sans même que nous y prenions garde. Venez, allons les écouter: je suis sûr qu’ils vont nous donner l’aubade.. »
Serrant un peu plus le poignet de Théo, il poursuivit: « Notre train arrive de Marseille. Il sera plein d’odeurs qu’il aura transportées avec lui depuis la Méditerranée. Pour peu que l’on possède un nez digne de ce nom, l’on peut reconnaître, dès l’ouverture des portes, des parfums qui n’existent pas à Paris. Il faut réapprendre à voir, mais aussi à sentir les choses, mon jeune ami. » p. 141

À propos de l’auteur
DELFINO_Jean-Paul_©Philippe_MatsasJean-Paul Delfino © Photo Philippe Matsas

Né à Aix-en-Provence, où il réside, Jean-Paul Delfino est scénariste et auteur d’une vingtaine de romans dont Les Voyages de sable (prix des romancières 2019) et Assassins !, récompensé par l’étoile du meilleur roman français 2019 décernée par Le Parisien-Aujourd’hui en France. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Danse avec la foudre

BRACONE_danse_avec_la_foudre  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Figuette se retrouve seul avec sa fille et son chien. Avec ses amis de la cité ouvrière, il essaie de faire face et vit dans l’espoir que Moïra, son épouse, revienne. Mais qui aurait envie de vivre à l’ombre de friches industrielles, dans une région qui ne cesse de décliner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les naufragés de Villerupt

Jérémy Bracone a choisi le Haut-Pays lorrain comme décor d’un sombre premier roman qui retrace le difficile combat d’un père se retrouvant seul avec sa fille, pourchassé par les huissiers et espérant le retour de son épouse. Bouleversant!

Commençons par planter le décor de cette belle histoire. Nous sommes en Lorraine, plus précisément à Villerupt, surnommée la Petite Italie, qui «avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer.»
C’est là que vit Figuette avec sa fille Zoé et son chien, un Rottweiler baptisé Mouche. Moïra, son épouse, les a quittés. Partie sans crier gare pour Clermont-Ferrand. Leur histoire d’amour avait pourtant été belle. Deux solitudes se fondant dans une fête des sens effrénée. Avec elle, il a cru qu’il pourrait éloigner tous les oiseaux de mauvaise augure, oublier leurs soucis et construire une belle histoire.
Pour sa princesse, il échafaudait de jolis scénarios et réussissait à enflammer leur imagination. Mais les beaux décors qu’il avait savamment bricolés, n’avaient pas suffi à la retenir.
Alors il tentait de panser ses blessures avec ses potes Tatta, Nourdine, Bolchoï, Piccio et les autres. Eux étaient restés fidèles malgré la misère économique qui avait fait d’un fleuron industriel une zone sinistrée. Après Daewoo qui avait installé une usine flambant neuve, empoché les millions d’aides de l’État et bénéficié d’exonérations fiscales avant de disparaître était venu le tour de Rosegrund, une société allemande qui produisait des robots ménagers. Certains des anciens de Daewoo s’y étaient retrouvés aux côtés de nouveaux ouvriers. Ensemble, ils ont cru à un nouveau départ. Mais il a bien vite fallu se rendre à l’évidence. Le temps des usines jetables était arrivé et Rosegrund, tout le monde l’avait compris, allait fermer à son tour. Dès lors, leur but ne pouvait être que de négocier de bonnes indemnités pour ne pas se faire avoir à nouveau, comme avec les coréens partis après avoir mis le feu à l’usine.
Au Spoutnik, le bistrot où ils se retrouvent, après le turf et les jeu de cartes, ils élaborent des plans pour améliorer leur ordinaire, se servent de matériaux et d’outils de Rosegrund pour retaper la maison de Figuette et emportent une partie de la production pour la revendre dans les pays voisins, eux qui sont vraiment européens, coincés entre le Luxembourg qui fait figure d’Eldorado et où les plus chanceux ont trouvé un emploi, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas où ils vont refourguer leur butin de guerre pour se constituer un pactole à se partager le jour où il n’auront plus de salaire.
Alors que la situation devient de plus en plus précaire, Figuette prépare ses vacances avec Zoé. Rien n’y manquera, le soleil, la plage, les oiseaux, le ciel constellé d’étoiles. Il est bien décidé à suivre le conseil de son ami
«fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche».
Jérémy Bracone a construit un roman sombre que ni la solidarité des immigrés, ni l’amour d’un père pour sa fille ne pourront éclaircir. Implacable, même si l’humanité sourd au fil du récit, désespéré même si l’on veut croire à un épilogue heureux.
En 2018 Nicolas Mathieu avait ouvert le bal avec Leurs enfants après eux (couronné du Prix Goncourt), l’an passé Laurent Petitmangin avait continué à creuser de même sillon avec le superbe Ce qu’il faut de nuit. Et autour de cette Lorraine en proie à la désindustrialisation, ne laissant guère de perspectives à la jeunesse, Pierre Guerci et Jérémy Bracone leur ont emboité le pas en cette rentrée, situant leurs premiers romans respectifs à Villerupt. Ici-bas, qui raconte les derniers mois de vie d’un médecin, a bien des points communs avec Danse avec la foudre. Notamment ces fulgurances d’humanité qui laissent penser que tout n’est pas perdu.

Danse avec la foudre
Jérémy Bracone
Éditions L’Iconoclaste
Premier roman
288 p., 19 €
EAN 9782378801755
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, à Villerupt, Longwy, Thil, Audun-le-Tiche. On y évoque aussi Clermont-Ferrand, Luxembourg et Saint-Pierre d’Aurillac.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cœur de la Lorraine en faillite industrielle, une communauté ouvrière indomptable et l’histoire d’un amour fou.
Figuette est ouvrier et père célibataire de la petite Zoé depuis que sa femme, Moïra, imprévisible et passionnée, a fugué. L’été arrive et l’usine qui l’emploie menace de fermer, il n’aura pas les moyens d’emmener sa fille en vacances comme il l’avait promis.
Pour séduire Moïra, il avait été capable des plus belles folies. Pour la reconquérir et ne pas décevoir sa fille, il va aller encore plus loin.
Entre drame et comédie, solidarité ouvrière et passion amoureuse, Danse avec la foudre est un premier roman poétique et révolté.

68 premières fois
Blog Les Livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
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La Grande Parade (Serge Bressan)
Blog Culture 31

Les premières pages du livre
« L’église est à vendre.
Figuette conduit sa fille à l’école quand il apprend la nouvelle à la radio. «Mise à prix 280 000 euros, pour la Dame de fer.» Zoé chantonne, il lui demande de se taire. D’accord, dit-elle, et elle reprend sa comptine. Son père monte le son et prend la première sortie. Il doit voir la Dame.
Une ossature en acier et des murs en tôle. Une toiture plate, un clocher sans flèche, le tout peint en gris. Sous d’autres cieux, l’église aurait eu droit à un blanc éclatant. Ici, on a préféré l’assortir au béton des cités.
Pour la construire, les mineurs avaient commencé par extraire ce minerai rouge dans le sous-sol. Puis les sidérurgistes avaient couvé le magma pour le fondre, forgé son squelette, laminé sa peau de tôles. Composée de ces mêmes atomes de fer qui faisaient rougir leurs veines, l’église était la fierté de tous, catholiques ou athées communistes ; parfois les deux, par concession, quand la grand-mère italienne exigeait le baptême du petit dernier.
Du haut de ses quatre-vingts ans, la Dame avait subi les rafales des mitrailleuses allemandes, résisté aux affaissements miniers, et voilà que monsieur le maire raconte à la radio que si ça ne tenait qu’à lui, il la raserait pour faire un terrain de football.
Le journaliste poursuit : « Cinq ans après avoir été achetée par la styliste Léonor Scherrer, fille du célèbre couturier Jean-Louis Scherrer, l’église fait son retour sur le marché. L’héritière voulait investir dans l’univers du deuil. Une ligne de vêtements pour les enterrements, et un studio d’enregistrement de musique funèbre, mais son projet n’a pas abouti. »

Figuette se gare, coupe la radio, laisse tourner le moteur. Attends-moi dans la voiture, dit-il à Zoé. Mais papa, on va être en retard à l’école ! Il s’approche de la Dame, la salue, puis gratte avec son ongle la peinture qui pèle. Un lambeau se décolle et révèle de la rouille. Sous les vitraux, des coulures rouges. On dirait qu’elle pleure du sang, répétait toujours Moïra. Figuette a envie de partager la nouvelle avec sa femme. Mais elle ne le prend plus au téléphone depuis des mois.
Il fait le tour de l’église, ne trouve aucune lucarne ni soupirail pour y entrer. Il se rabat sur un conteneur de poubelles, le traîne devant la porte principale. Il monte dessus, puis grimpe tant bien que mal sur le portique. Fébrile, il se penche sur le vitrail de la rosace. Et tandis qu’il contemple la grande nef déserte, l’allée centrale s’anime au gré de ses souvenirs, s’illumine de cent bougies et des yeux brillants des amis. Il revoit Moïra s’avancer vers l’autel, rayonnante dans sa robe blanche, et tout le film de cette journée héroïque.

Ce matin il a plu. Le soleil se décide à percer et les arbres s’égouttent. Dans l’air, une odeur d’herbe coupée et de bitume tiède. Mouche marche devant. De temps à autre, le rottweiler se retourne pour s’assurer de la présence de ses maîtres. Parfois, c’est lui qu’il faut attendre. Quand il trouve un chewing-gum incrusté dans le trottoir et qu’il s’acharne à l’en décoller.
Sur le chemin de la promenade, les Blocs noirs. Trois tours HLM, habillées de panneaux imitant des ardoises ; une ceinture de places de parking et de garages ; un square qui sent la pisse.
– C’est ici que t’habitais avec maman?
– Toi aussi. Tu t’en souviens pas, on a déménagé dans la nouvelle maison y a deux ans.
– C’était quelle fenêtre?
– Juste là, le studio 54. Au cinquième étage. Suis mon doigt et compte : un, deux, trois, quatre…
– Celui avec les fleurs rouges?
– Oui, le petit balcon avec les géraniums.
La porte vitrée est grande ouverte. Un rideau de mousseline flotte, aspiré par le vent: le voile de leurs folles soirées. Sa femme aimait s’y enrouler, lorsqu’elle dansait seins nus dans sa salopette. Comme la fée Clochette, elle était tellement petite qu’elle n’avait de place que pour un sentiment à la fois. Quand ils faisaient la fête, elle n’était que joie. Je suis une acrobate du Cirque du Soleil, avait dit Moïra, un soir. Il lui avait demandé de ne pas tirer sur le rideau, alors, avec son sourire canaille, elle s’y était pendue de tout son poids et la tringle avait cassé. Dans un même éclat de rire, ils étaient partis en cavalcade dans le studio, elle refusant de lâcher le rideau, traîne de mariée après laquelle Figuette n’a jamais cessé de courir.

Le cimetière est en fleurs. Zoé court d’une tombe à l’autre. Mouche lui colle aux basques.
– Tu parlais à qui? demande-t-elle.
– À la mère Carpini. Elle est venue porter des fleurs à son mari.
– C’était une madame?
– Ben oui, ça se voit pas?
– Je sais pas, dit-elle en levant les bras au ciel, les vieux, ils se ressemblent tous.
Zoé dépose un bouquet de fleurs de pissenlit sur la tombe de son arrière-grand-père.
– Tu crois que pépé Tatta s’amuse bien dans sa cabane?
Lorsque les anciens atteignent un certain âge, lui a raconté Figuette, ils se retirent dans une cabane, au cimetière. Après avoir trimé toute leur vie, ils n’ont plus qu’à jouer aux cartes et faire de longues siestes.
Le père Tattaglia a cassé sa pipe à l’automne. Comme il était le cinquième garçon de sa famille, on l’avait prénommé Quinto (le cinquième). À l’époque, on ne s’embarrassait pas avec les prénoms. Mais personne ne l’avait jamais appelé comme ça. Même pour sa femme, il était Tatta. Quand il ne se bagarrait pas avec les patrons, il trinquait, blaguait, jouait aux boules.
Tatta avait fait son entrée dans la légende locale en 1972, en compagnie de son copain Mario Poppini, dit Pop. Ce jour-là, ils faisaient leur tournée hebdomadaire pour vendre L’Humanité Dimanche. Brigitte Bardot, la mobylette Peugeot BB3 de Tatta, bégayait sous le poids des deux hommes. Il était bientôt midi et ils avaient écoulé presque tous leurs exemplaires. Un journal acheté, un Picon bière offert. Ils remontaient la rue Henri-Barbusse quand tout à coup ils étaient tombés sur une compagnie de CRS.
– DIO CANE ! Pop, les fascistes, ils remettent ça !
Brigitte Bardot avait chargé tout droit dans l’avant-garde républicaine. Les boucliers des CRS avaient valdingué comme dans une BD d’Astérix. Tatta envoyait des coups de casque en faisant des moulinets et Pop distribuait de grosses baffes communisantes.
– C’est nous ! Arrêtez les gars, c’est nous ! avait crié un des CRS en se protégeant le visage.
– Carlo? Mais qu’est-ce que tu fous avec les fascistes?!
– C’est pour de faux ! C’est pour le film !
L’équipe de cinéma n’en revenait pas. Le tournage avait été interrompu, le temps de laisser retomber l’hilarité générale. Pour tourner l’adaptation de Beau masque, une histoire d’usine et de lutte syndicale, la production était venue dans le nord de la Lorraine chercher un terreau ouvrier. Les volontaires pour la figuration avaient été nombreux. Tous étaient partants pour jouer les grévistes, mais aucun ne voulait porter le costume des CRS ; même pour de faux, ça leur faisait mal au cul.
À la mort de Tatta, la plus grande crainte de sa femme, c’était qu’il n’y ait pas assez de monde à l’enterrement. Elle n’est pas croyante la Nonna, mais elle avait voulu une cérémonie à l’église. Les gens sé déplacent pas zouste per lo founérarioum, il faut oune spectacle. Moïra n’avait pas assisté aux obsèques. Pas encore une fugue, juste une escapade, le temps que tout se tasse. Sa grand-mère ne lui en avait pas voulu, elle était trop sensible sa bambina. À son retour, elle lui avait préparé des gnocchi et la vie avait repris son cours.
– Papa, c’est quoi le grand truc en bas?
– Le supermarché?
– Non, le truc plein de trous.
– Le mur? C’est celui de l’ancienne usine, Aubrives.
– Le boulot de pépé Tatta?
– Non, Tatta, il bossait dans l’autre usine, Micheville.
– Il fabriquait quoi?
– Des grandes barres et d’autres trucs en fer, c’était un laminoir.
– Pour quoi faire?
– Je sais pas moi, ça servait à fabriquer plein de machins. Comme des rails pour les trains. Ou des ponts.
Des sapins bordent le cimetière. Entre leurs branches, en contrebas de la colline, on aperçoit l’ancien mur de soutènement de l’usine, long de plus d’un kilomètre et haut de vingt mètres, percé d’alvéoles en pierre de taille. Ces grottes voûtées lui donnent des airs de HLM troglodyte. Pour les jeunes, une ruine antique. Pour les anciens, c’était hier.
Villerupt, surnommée la Petite Italie, avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer. Rouge, comme l’héritage communiste : les rues portent les noms de Lénine, Karl Marx ou encore de Iouri Gagarine. Au temps des mastodontes cracheurs de feu, même le ciel était rouge. La nuit, on pouvait le voir flamboyer par-delà les trois frontières. Un coucher de soleil qui n’en finissait pas d’embraser l’horizon. Les usines ne dormaient jamais, un boucan de tous les diables. Grondements, fracas, grincements de rails ; le silence était un délire de ferraille.
Jusqu’à la dernière fermeture, les aciéries battaient au cœur de la ville. Les ouvriers allaient travailler à pied, leur musette sous le bras. Quand la sonnerie les libérait, ils se dispersaient par grappes. La Petite Italie recensait une centaine de bistrots ; c’était leur récréation. Aujourd’hui, tout le monde travaille ailleurs et les bistrots se comptent sur les doigts d’une main. Les locaux parcourent des dizaines de kilomètres en voiture, passent les frontières belge ou luxembourgeoise et, le soir, rentrent directement chez eux.

Les cheveux de Zoé lui tombent devant les yeux. Figuette sort de sa rêverie pour la recoiffer. Il s’applique, s’emmêle les pattes, renonce. On est presque arrivés au Spoutnik, on demandera à Wanda.
Des moulures au plafond encrassées de nicotine, du papier peint couleur café glacé et des affiches jaunies sur la police des cabarets et la répression de l’ivresse publique. Des tables en formica dépareillées, un baby-foot. Dans l’arrière-salle, un jeu de quilles. Le Spoutnik, ultime refuge où prendre des cafés politiques et trouver du réconfort après une journée amère. Derrière le comptoir en zinc, Alain encaisse le tiercé de Mario Poppini – quatre-vingt-onze ans, le doyen. Quand elle aperçoit Zoé, Wanda tombe son torchon. La gamine se cache le visage pour ne pas être embrassée. Wanda la bise une fois sur la joue et deux fois sur le nez, puis l’aide à grimper sur un tabouret.
– Mais qui t’a coiffée comme ça?
Il y a deux types de femmes, prétend le père Poppini : celles qui se maquillent, et celles qui n’en ont pas besoin. Wanda, elle, se maquille. Son fond de teint lui fait du crépi sur la figure et son mascara déborde sur ses paupières comme la gouache des dessins de Zoé. Tout le monde l’adore. Parce qu’elle sent bon, dit l’ancien. En plus elle est généreuse sur les cacahuètes, et elle vous écoute pour de vrai. La plupart des gens n’écoutent pas quand on leur parle. Ils ne font qu’attendre poliment, parfois même avec impatience. Mais pas Wanda. Peu importe que vous lui parliez du cancer de votre femme ou du slip qui vous gratte, elle écoute.
Figuette fréquente le Spoutnik depuis sa petite enfance. Sa mère l’y envoyait acheter des cigarettes, avec la monnaie il se prenait un Mister Freeze. Il suçait le glaçon au cola en déambulant entre les tables, regardait les hommes jouer aux cartes ou à la morra, un jeu rital où il fallait hurler des chiffres à s’en péter les veines du cou. Wanda s’était prise d’affection pour le fils du Fighetti. Comment cet ivrogne de mineur avait pu faire un gamin si chou? Elle adorait les enfants ; les siens étaient déjà grands. Sa mère finissait par téléphoner au bistrot. Oui oui, vous inquiétez pas madame Fighetti, il est toujours là. Mais non, il dérange pas. Je vous le renvoie quand il aura fini son diabolo. Elle le gâtait, lui offrait des sachets de pipasols, des pièces de un franc pour le baby-foot. Alain lui en avait appris les rudiments : tirs croisés, passages le long de la bande et bien positionner ses demis. À douze ans, Figuette maîtrisait la belote de comptoir, la coinche, le rami et le tarot. Si jamais les anciens le réclamaient pour faire le quatrième, il était fier. Sa discrétion passait pour de la timidité. Toujours dans la lune, Alain l’appelait le Poète et c’était resté.
Ce dimanche de mars, les fidèles arrivent les uns après les autres pour l’apéro. Nourdine gare sa moto sur le trottoir. Bolchoï lui tape dans le dos. Comment que c’est Nounou? Il serre les pognes, fait une bise sur le crâne de Zoé et une autre sur celui, dégarni, du père Poppini. Surpris, le vieux lui jette un sort en italien, en faisant les cornes avec son index et son auriculaire.
– Cornuto !
– Alain, dit Bolchoï, remets un galopin au Pop, ça le détendra.
Alain passe ses journées le nez dans France Turf. Il enchaîne les pronostics avec la trogne d’un trader.
– Combien t’as gagné cette semaine? lui demande Nourdine.
– Oh… pas grand-chose.
– Allez, te fais pas prier, relance Figuette. Combien?
– Avant ou après la douane?
La douane, c’est Wanda. Plus Alain gagne, plus il joue gros. Alors elle prélève une partie de ses gains pour les étrennes de leurs petits-enfants. Pour tromper la douane, il encaisse ses tickets gagnants dans un autre PMU, à dix kilomètres de là.
Alain ne voulait pas reprendre le bistrot familial. Il avait l’ambition d’en découdre, s’engager politiquement. Difficile d’être pris au sérieux quand on n’a jamais mis les pieds dans une usine. Qu’est-ce que t’y connais, toi, au travail? À seize ans, il s’était fait embaucher, le temps d’un job d’été. On l’avait envoyé récurer les cheminées du laminoir pendu au bout d’une corde. C’était effrayant, mais moins que l’acier en fusion. Un chaudron d’une lave aveuglante, de la sorcellerie. Un ouvrier était tombé dedans, du haut d’une coursive. Il était mort avant d’avoir compris qu’il avait trébuché. Instantanément dissous. Tout juste le crépitement d’un moucheron au contact d’une bougie. Comme il ne restait rien de lui, ses camarades avaient pris un morceau du rail provenant de l’acier en fusion et l’avaient offert à la veuve. Quand Alain avait vu le bout de ferraille dans le cercueil, il avait su qu’il n’aurait jamais le cran d’y retourner. Il avait repris le bistrot et l’avait rebaptisé Spoutnik, à cause d’une gnôle de sa fabrication qui vous envoyait dans la stratosphère. Ça ne l’avait pas empêché de s’impliquer au Parti. Et depuis quarante-huit ans, pas une soirée où il n’évoque le vacarme infernal des machines et la fournaise des entrailles de l’usine.
Piccio se penche sur Zoé.
– Tu veux une clope?
– Non, répond-elle le plus sérieusement du monde.
– Une bière alors?
Julien Picciolini. Un copain d’enfance de Figuette et Nourdine. Il est trop grand pour ses pantalons, Piccio. Et quand il boit, il transpire comme de la charcuterie au soleil. Wanda, réclame-t-il en montrant la bouteille vide, t’envoies sa petite sœur? Piccio aime boire sa bière au goulot. Une fois vide, il en décolle l’étiquette, la roule dans la paume de ses mains et la glisse dans la bouteille.
– Et ces vacances, demande-t-il à Figuette. Vous partirez où?
– Du côté de Sète. J’ai trouvé un camping avec une piscine et des cabanes dans les arbres. On a déjà fait le programme, pas vrai Zoé? Baignade, châteaux de sable et pêche à la ligne.
– T’as posé tes congés?
– J’ai demandé les deux dernières de juillet.
– Pourquoi poser des congés? dit Bolchoï. D’ici l’été on sera tous au chômage.
– Rien à battre, cette année j’emmène la petite en vacances. Elle a jamais vu la mer.
– T’en sais rien, Bolchoï, dit Alain, les Allemands ont assuré au syndicat qu’ils avaient une solution pour maintenir l’activité.
– Rosegrund ne touche plus les aides publiques, répond Bolchoï, alors ils vont se magner de délocaliser. Comme pour Daewoo. Tu t’en souviens pas, Piccio, tu jouais encore avec ton caca. Les Coréens avaient palpé des sub énormes : 46 millions, cinq ans d’exonérations de taxes. Ils avaient fait un bénef rapide et s’étaient barrés à l’étranger. Trois usines liquidées, 1 200 licenciements. Le temps est aux usines jetables, moi je vous le dis. Et nous aussi, on est jetables.
– Deux lignes de production ont déjà été sucrées, poursuit Figuette. Les machines sont plus entretenues. Le bâtiment part en sucette. Certaines portes, pour les fermer on doit les coincer avec des balais.
– De mon temps, ça se serait pas passé comme ça, dit le père Poppini. Faut vous battre, les jeunes, faut pas laisser faire ces fascistes.
– Qu’est-ce qu’on peut faire de plus que vous? Vous vous êtes bagarrés comme des Apaches. Ça les a pas empêchés de fermer les mines et les aciéries.
– Alors battez-vous pour un bon plan social. Faites-les cracher, les Boches ! Qu’ils vous indemnisent!
– On s’est pas battus, chez Daewoo? Grève sur grève, on a même dû séquestrer le patron juste pour que monsieur nous fasse l’honneur de payer nos salaires. On a accepté de reprendre le taf, et trois jours plus tard le feu cramait toute l’usine.
– Et qui a été condamné pour l’incendie? Un pauvre syndicaliste, dit Alain. Les flics et le tribunal n’en ont rien eu à secouer que tout accusait les Coréens. Le patron était recherché pour fraude par Interpol, et pendant ce temps la France lui refilait la Légion d’honneur.
– Faut pas tomber dans la parano, intervient Nourdine.
– La parano, s’emporte Bolchoï?! T’y étais, toi, quand ça a cramé? Quand on a cherché à éteindre les flammes et qu’on a découvert que les extincteurs étaient vides, les alarmes débranchées et que la lance à incendie n’était même pas raccordée à l’arrivée d’eau ! Les gardiens avaient été renvoyés chez eux la veille et, le matin même, le matin même ! toute la comptabilité avait été déménagée en douce.
– T’imagines combien leur aurait coûté un plan social? dit Alain. C’était plus simple d’y foutre le feu. Pourtant c’est quand même Kamel qui a été condamné, trois ans ferme qu’il a pris. Avec quelles preuves? Rien du tout qu’ils avaient, au tribunal.
– Tous de mèche, dit Bolchoï. On peut rien attendre de la justice ni des politiques. Vous vous rappelez la présidente du tribunal? Certains témoins ne causaient pas assez bien au goût de madame. « Pour travailler sur des chaînes de montage, qu’elle avait osé balancer, c’est sûr qu’on recrute pas parmi l’élite de la société… » Une justice de classe, y a pas d’autre nom, moi je vous le dis.
– Alors, vous allez faire quoi? demande le père Poppini. Accepter de vous faire virer sans un sou?
– Non, Pop, te tracasse pas, dit Bolchoï en regardant Figuette droit dans les yeux. On sait ce qu’on a à faire. »»

Extrait
« Maintenant, faut que tu te battes, tu m’entends ? Si tu le fais pas pour Moïra, fais-le pour Zoé. C’est à cause de toi qu’elle a plus sa mère. Elle demande de l’énergie cette gosse, mais avoue que tu la biches. Vous vous marrez bien tous les deux. Alors fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche. Tu vas y passer la nuit s’il le faut, mais demain matin, elle va voir ce qu’elle va voir. À Partir de maintenant, tu lâches plus rien. Tu m’entends, tu lâches rien. »

À propos de l’auteur
BRACONE_Jeremy_©DRJérémy Bracone © Photo DR

Jérémy Bracone a quarante ans. Il a vécu en Lorraine jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Artiste plasticien, il sculpte, dessine et réalise des installations. Danse avec la foudre est son premier roman. (Source: Éditions L’Iconoclaste)

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Le Doorman

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Ray a quitté Oran, alors que l’Algérie était française, pour se construire une nouvelle vie à New York. Immigré, comme beaucoup des «petites mains» de la grosse pomme, il va trouver un emploi de Doorman, un poste qui est aussi pour lui un observatoire privilégié de la société.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Je repartirai de zéro dans la vieille New York»

Madeleine Assas a réussi un premier roman aussi étonnant que passionnant. En suivant Ray, juif d’Algérie française, engagé comme Doorman à New York, elle nous raconte la ville qui ne dort jamais avec un œil d’une acuité exceptionnelle.

Raymond est un vrai new-yorkais. C’est-à-dire qu’il vient d’ailleurs. Il a parfaitement assimilé les codes de la grande ville pour l’avoir inlassablement arpentée avec son ami Salah. Mais aussi parce que pendant plus de trois décennies, il a été Doorman dans un building de vingt-deux étages au 10 Park Avenue.
Son histoire a commencé sous le ciel d’Oran durant la Seconde Guerre mondiale, au moment où la police française rafle son père pour l’envoyer sur le continent. Un voyage dont il ne reviendra pas. Le petit Raymond a pourtant imaginé, quand les Américains ont débarqué, que tout allait rentrer dans l’ordre. Le garçon était loin d’imaginer qu’au début des années 1960, il lui faudrait à son tour monter dans un bateau pour Marseille, rejoindre Paris puis gagner l’Amérique. Comme beaucoup d’immigrés, il a commencé par de petits boulots, s’est retrouvé sur le marché aux poissons où il rencontre Salah qui deviendra son meilleur ami, mais surtout un guide merveilleux. Avides de découvrir leur nouveau pays, les deux jeunes hommes arpentent la ville bloc par bloc et découvrent une «ville aux multiples territoires, aux différentes langues, aux populations diverses, perpétuellement renouvelées, ville mouvante aux transformations permanentes». Une ville qui va devenir la leur.
Raymond, devenu Ray, va alors faire une seconde rencontre, tout aussi déterminante. Hannah Belamitz va bon seulement lui proposer d’occuper la place vacante de Doorman dans son immeuble, mais également lui offrir d’y loger dans un studio du dernier étage. C’est aussi avec Hannah que Ray va se retrouver coincé dans l’ascenseur lors de la panne d’électricité du 9 novembre 1965. C’est du reste avec cet épisode marquant de la ville que Madeleine Assas choisit d’ouvrir son roman. Immobilisés dans le noir, ils tuent le temps et vont échanger un baiser. «On ne sait pas vraiment quand le baiser commence. Même espéré, même attendu, cet instant fugace est en général oublié. Je pense que c’est elle qui m’a embrassé. D’abord. Ce baiser ne fut ni le début mi la fin de quelque chose. Il s’inscrivit, à l’instar de la panne, comme un soupir, une interruption infinitésimale sur l’échelle du temps, avant que le monde ne reprenne sa course, le chaos urbain son désordre organisé et l’ascenseur, sa montée vers le dixième étage.»
Ajoutons qu’à compter de ce jour Hannah deviendra une personne à part dans sa vie même si, fonction oblige, il reste très discret sur leurs relations tout au long des années. Une discrétion qui prévaut aussi sur sa vie privée. C’est tout juste si on fait la connaissance de ses petites amies successives comme Rivka la Polonaise ou Lindsay l’Américaine. Car on sent bien que sa famille, ce sont les habitants de l’immeuble qu’il va suivre – pour certains – jusqu’à leur mort ou, pour les enfants, jusqu’à leur envol dans la vie. Avec une tendresse particulière pour Alma.
Un microcosme, une communauté qui nous donne à vivre et à comprendre New York de l’intérieur, notamment lorsque l’on complète le tableau avec les autres Doormen, Herman, Zacharie et les autres. Autant d’immigrés, autant de destins.
Madeleine Assas a parfaitement réussi son projet. Ray est effectivement «le guide idoine dans la ville-monde pour raconter, à travers son regard curieux, bienveillant, et ses pérégrinations nostalgiques, notre lien entre un passé qui s’effrite inexorablement, à l’image des entrailles d’une vieille mégapole en constante transformation, et un futur incertain, perpétuellement projeté, tours de verre de nos utopies.»

Le Doorman
Madeleine Assas
Éditions Actes Sud
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782330144272
Paru le 3/02/2021

Où?
Le roman est situé principalement aux États-Unis, à New York. On y évoque aussi Oran, en Algérie et le voyage passant par Marseille, Paris et Chicago.

Quand?
L’action se déroule depuis la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Doorman est le roman d’un homme secret vêtu d’un costume noir à boutons dorés. Un étranger devenu le portier d’un immeuble de Park Avenue puis, avec le temps, le complice discret de plusieurs dizaines de résidents qui comme lui sont un jour venus d’ailleurs. À New York depuis 1965, ce personnage poétique et solitaire est aussi un contemplatif qui arpente à travers ce livre et au fil de quatre décennies l’incomparable mégapole. Humble, la plupart du temps invisible, il est fidèle en amitié, prudent en amour et parfois mélancolique alors que la ville change autour de lui et que l’urbanisme érode les communautés de fraternité.
Toute une vie professionnelle, le Doorman passe ainsi quarante années protégées par son uniforme, à ouvrir des portes monumentales sur le monde extérieur et à observer, à écouter, avec empathie et intégrité ceux qui les franchissent comme autant de visages inoubliables. Jusqu’au jour où il repart pour une autre ville, matrice de son imaginaire.
Ce livre est le théâtre intemporel d’une cartographie intime confrontée à la mythologie d’un lieu. Il convoque l’imaginaire de tout voyageur, qu’il s’agisse du rêveur immobile ou de ces inconditionnels piétons de Manhattan, marcheurs d’hier et d’aujourd’hui aux accents d’ailleurs.

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RCF (Christophe Henning reçoit Judith Perrignon et Madeleine Assas)


Madeleine Assas Lit un Extrakt de son roman Le Doorman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Le 9 novembre 1965, à 17 h 28, une gigantesque rupture du courant électrique se produisit à New York.
Dès le lendemain, l’incontournable succession exponentielle des chiffres, énumérant en désordre le nombre de foyers paralysés, les heures sans fin dans l’obscurité, le décompte des populations en mouvement cherchant la lumière, celui des sauveteurs réquisitionnés ou improvisés, révéla l’ampleur de l’événement. Une catastrophe pour les uns, une péripétie curieuse, excitante pour les autres, la plus grande part de l’énorme population du Nord-Est des États-Unis touchée par la panne.
Il y en eut qui regrettèrent presque ces heures d’obscurité, d’immobilité, de marche forcée, d’attente impuissante, et pensèrent encore longtemps après, avec nostalgie, au rapprochement improvisé de la multitude, à la solidarité soudain inévitable et instantanément gratifiante, aux élans spontanés qui se manifestèrent partout sans compter, grâce à la faillite d’un petit relais électrique de dix centimètres, dans une centrale de l’Ontario.
Il y eut des chiffres records : la durée de la panne – jusqu’à quatorze heures –, le nombre de personnes immobilisées, coincées dans les métros, les ascenseurs, sur les quais de gare ; celui des policiers, des pompiers, membres des forces de l’ordre et de secours, en service ou appelés en urgence sur le terrain.
Il y eut bien quelques pillages et bris de glaces. Mais le nombre des personnes arrêtées fut étonnamment bas et celui des accidents anormalement faible, malgré l’arrêt de tous les feux de circulation de la mégapole. Dans cette ville où le superlatif est le fondement même de toute existence, humaine, architecturale, professionnelle, financière, esthétique, la fierté et le plaisir d’aligner des chiffres dépassant le périmètre du commun des mortels, à savoir tout ce qui n’était pas new-yorkais, les individus, les métros, les bus, les hôpitaux, les repas distribués gratuitement, les couvertures, les anecdotes, cocasses ou bouleversantes, les bougies, furent jubilatoires.
Des mois durant, New York se rengorgea du succès de la gestion de l’incident. Et aucun New-Yorkais ne manqua de signaler, fier et incrédule à la fois, que la statue de la Liberté était restée éclairée pendant toute la durée de la panne. On se garda bien de préciser que le flambeau de la grande dame était alimenté par le réseau du New Jersey voisin, source d’électricité indépendante. Ce New Jersey raillé, méprisé qui, le temps de ces jours d’euphorie et de solidarité, remonta dans l’estime de ceux de l’autre rive, à l’autre bout du Holland Tunnel, puisqu’il s’était fort bien acquitté de la tâche noble et essentielle de veiller sur le symbole de la ville. Qui sans faillir, seul sur son caillou, continua d’éclairer le monde et les eaux obscures de l’entrée du port.
Il y eut des rencontres improbables, des entraides incongrues. C’était la panne totale, compacte d’obscurité et mouvante d’ombres, mais partout dans la ville jaillirent des étincelles d’humanité dont la grande ruche avait oublié sinon l’existence, du moins la possibilité même d’une infime manifestation.
New York est sacrément, salement et merveilleusement humaine. Elle est brutale, dure, âpre, hautaine. L’agressivité et l’impatience disparurent des canyons de pierre, des avenues bondées, des rues surpeuplées, des parcs, des bureaux, des magasins, de la fin de l’après-midi jusqu’au lendemain matin.

Ce 9 novembre 1965, dans l’ascenseur du 10 Park Avenue, Hannah Belamitz et moi nous nous sommes embrassés. On ne sait pas vraiment quand le baiser commence. Même espéré, même attendu, cet instant fugace est en général oublié. Je pense que c’est elle qui m’a embrassé. D’abord. Ce baiser ne fut ni le début ni la fin de quelque chose. Il s’inscrivit, à l’instar de la panne, comme un soupir, une interruption infinitésimale sur l’échelle du temps, avant que le monde ne reprenne sa course, le chaos urbain son désordre organisé et l’ascenseur, sa montée vers le dixième étage.

Comme tous les mardis, j’avais beaucoup marché avant de prendre mon service, à seize heures. C’est le jour où je retrouve Salah. Salah Waahli est mon premier ami, ici. Il a quitté sa Palestine natale quand celle-ci est devenue l’État d’Israël. Son âge paraît fluctuant, selon qu’il sourit ou pas. Nous nous étions rencontrés l’hiver précédent, au marché aux poissons. Après avoir déchargé pendant plusieurs semaines les casiers de l’entreprise de pêche Fanelli, je conduisais alors un camion de livraison. Lui, travaillait pour un oncle qui avait un restaurant à Brooklyn, et choisissait la marchandise. Il m’avait demandé du feu. Appuyé au camion, j’attendais en grelottant la fin d’un chargement. La glace pilée débordant des étals, la vision des poissons brillants et pétrifiés sur ce linceul blanc, l’air troublé des brumes composites des souffles des humains énervés qui s’invectivaient sous la lumière crue des néons et des jets noirâtres des pots d’échappement des véhicules sur le départ, durcissaient d’autant plus l’atmosphère glaciale de cette aube de décembre. Mon cœur était lourd d’ennui, de solitude. Après les premiers mois d’installation, pendant lesquels j’avais profité de mon indépendance, apprécié comme jamais ma liberté, chéri ma solitude et savouré le luxe ultime de ne rien devoir à personne et ne compter que sur moi ; quand, peu à peu, moi et New York était devenu New York et moi, j’ai senti que, sujet minuscule avalé par le monstre, il me fallait respirer, prendre des pauses. J’ai compris que si je ne voulais pas être digéré par l’énergie colossale de la ville et rejeté comme un débris par sa mécanique sans pitié, je devais me construire, ou plus exactement me reconstruire. Recomposer un monde affectif autour de moi, au moins une bulle, modeste, et cela passait par des rencontres, des liens. Les rencontres étaient faciles à New York, le contact simple, immédiat. Mais je restais profondément européen, français, dans mon comportement. J’abordais les autres avec timidité, une réserve polie, presque sauvage à l’étalon de la cordialité américaine, directe et bruyante. Or je brûlais de curiosité. Je m’interrogeais sur l’affabilité du sourire qui s’étirait devant moi, je voulais découvrir, connaître, aimer. Au marché aux poissons, c’était impossible. Tout était trop froid, et pas seulement les matins d’hiver. Tout allait trop vite. Les gestes, les transactions ne pouvaient être suspendues.
J’avais répondu machinalement à Salah que je ne fumais pas. Au lieu de s’éloigner, il s’était rapproché de moi. Son regard direct, interrogateur, m’avait fait lever la tête et décroiser les bras que je gardais contre moi pour me réchauffer.
Il m’avait demandé : “Tu as un accent. Tu es français ? – Oui”, j’avais répondu.
Je n’avais pas su décrypter le “ah, ah…” ascendant et chantant, ni français ni anglais, qu’il m’avait lancé, mi-curieux mi-moqueur. Et on en était restés là.

Petit à petit, avec l’approche du printemps, on avait commencé à échanger davantage, dépassé les sujets de la météo et des poissons. Il faisait jour plus tôt et, même si la température était encore basse, la fraîcheur était différente, annonciatrice des beaux jours. Le soleil léchait les eaux de l’East River et créait sous le pont des carrés de lumière où il faisait bon accueillir, les yeux fermés, la douce chaleur des premiers rayons. Ou boire vite fait un café. Nos chargements terminés, on s’accordait toujours un bref moment, avant qu’il ne parte pour Brooklyn et moi vers mes livraisons. On avait beaucoup parlé de l’Algérie, où j’étais né. Il ne me parlait pas de lui. Seul le présent comptait. Il me disait : “Je suis amoureux de New York comme d’une femme. Quand je ne travaille pas, je marche, je marche, New York c’est le monde, c’est chez moi et c’est une terre étrangère, les territoires, les peuples, tous différents ! Les frontières, je les passe toutes, je vais, je viens, no passport, no control ! Tu veux m’accompagner ?”
Je ne demandais pas mieux. Pour moi, c’était avant tout la meilleure façon de découvrir la ville. Depuis mon arrivée, je ne m’étais pas encore beaucoup aventuré au-delà du périmètre de ce que j’appelais mon appartement, un petit studio sur Eldridge Street, et du trajet vers Fulton et le marché. Et Salah était ce qui ressemblait le plus à un futur ami, j’osais l’espérer. J’avais accepté et depuis, ensemble, nous nous consacrions un jour par semaine pendant quelques heures, à la découverte de la grande cité. Des premiers dimanches nous étions passés au mercredi, au lundi, puis au mardi, au gré de nos jours de repos. Ou plutôt du mien : j’avais deviné qu’il s’arrangeait avec son oncle pour faire coïncider notre journée de congé. Quelles que soient l’humeur du ciel ou la nôtre, nous partions en exploration, nous marchions.
J’avais alors quitté le marché aux poissons. Lui aussi. Il accueillait les clients au restaurant de son oncle et avait commencé des études de cinéma à NYU. Moi, j’avais trouvé une place de réceptionniste dans un hôtel de Midtown, près de Grand Central, et trois jours par semaine, j’étais serveur dans un restaurant de l’Upper West Side. C’était avant de travailler ici, sur Park Avenue.
Ce 9 novembre, il commençait à faire froid. À New York, en automne et jusqu’en décembre, le thermomètre fait le yoyo et il faut quelquefois attendre la fin du mois de janvier pour que le ciel se décide à basculer dans le long tunnel de l’hiver, sans soubresauts d’été indien ou autres signes de printemps précoce. J’attendais Salah sur Lexington, à l’angle de la 41e rue. Le rituel est le même depuis que nous avons commencé nos équipées. Il m’appelle, me donne rendez-vous à l’angle d’une rue et d’une avenue. Jamais une sortie de métro, ou dans un café. Se retrouver dans la rue, c’est sans doute pour lui être déjà en marche. Il est d’une ponctualité scrupuleuse qui m’oblige à la même courtoisie. Il arrive le plus souvent de Flatbush, où il vit, ou d’Atlantic Avenue où habitent ses parents. C’est toujours lui qui choisit notre itinéraire. Rien de remarquable ni de pittoresque, rien de beau ni de spectaculaire, il ne s’agit pas d’une promenade touristique. On dessine des rectangles, trois blocs sur trois, sept sur sept, dix sur dix, cela dépend du temps dont nous disposons, de nos découvertes et de nos conversations. Une portion de rue, un morceau d’avenue, une portion de rue, un morceau d’avenue. Invariablement, nous commençons par remonter vers le nord. Ou bien on s’engage dans une rue jusqu’à l’avenue frontière qu’il a décidée ce jour-là, puis la rue au-dessus, le petit segment d’avenue de l’autre côté du rectangle, et on plonge dans une autre rue. Nous dessinons de nos pas un tissage urbain invisible. Notre marche est rapide, nous devisons côte à côte mais c’est lui le meneur. Souvent il s’arrête, stoppe brutalement notre conversation du moment pour commenter la ville, inlassablement.
— Tu vois, on pense ici que l’horizontalité est limitée, à la différence de la verticalité. C’est faux ! Regarde. – Il me prend par les épaules, me place dans un axe est-ouest, à partir des 30e rues, il fait ça systématiquement. – Suis la rue vers l’ouest, ou vers l’est – il me bouscule, me tourne brutalement de l’autre côté –, cette trouée magnifique, cette saignée grandiose entre les buildings, qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté, hein ? Qu’y a-t-il au bout de ce ciel ?
— Eh bien, à l’ouest l’Hudson, de l’autre côté l’East River, New York est entouré d’eau, c’est une île, je réponds.
— Mais tu ne les vois pas ! Il y a… Je ne sais pas, imagine ! – Il s’anime. – Une falaise à pic, une autre ville gigantesque, l’océan, une flotte de galions hollandais fantômes, de bateaux anglais rouillés…
— Tu devrais faire du cinéma.
— Je croyais les Européens un peu plus rêveurs et poètes. Surtout toi, un Français.
— Il y a surtout la voie rapide FDR et Brooklyn, Queens…
Salah lève les yeux au ciel, puis m’enfonce son index dans la poitrine.
— C’est la verticalité qui est limitée. Et tu sais pourquoi ? Parce que sa limite, c’est l’arrogance. – Comme par réflexe, il se tourne vers le sud. – Il paraît que l’année prochaine va commencer la construction d’un gigantesque complexe d’affaires Downtown, près de Wall Street, les plus hautes tours de New York. Jusqu’où vont-ils aller !

Sa passion m’amuse. Je ne discute pas, je sens qu’il attend, dans ces trajectoires géométriques que nous dessinons semaine après semaine, que quelque chose se passe, quelque chose d’inhabituel, de surprenant. Il est comme au cinéma. Je le soupçonne quelquefois d’organiser notre trajet du jour, de faire des repérages pour mieux apprécier la promenade avec moi et commenter le plus précisément possible nos découvertes. Pour ma part, il me suffit d’un son, un parfum, un regard échangé. Chaque passant, chaque individu croisé est un monde à lui seul, un voyage mystérieux. La ville vibre de millions de promesses. Elle est puissante, dangereuse, imprévisible. On ne peut vivre qu’aux aguets, à New York. La vie vous submerge, la mort est partout.

Aujourd’hui, notre but était Tudor City, cette enclave très particulière au bord de l’East River entre les 40e et 43e rues. Les limites du jour étant la Première et la Deuxième Avenue, nous n’avions pas beaucoup marché depuis notre point de départ. En allant vers l’est, les piétons se faisaient plus rares, même la chaussée était vide. Entrés dans ce territoire unique à Manhattan, nous nous sommes assis dans le petit parc cerné de grands buildings rouges néogothiques. Les bruits de la ville nous parvenaient étouffés. Nous étions comme sur une île. Presque déserte. Saisis par ce qui pouvait être considéré comme du silence dans cette métropole où il n’existe pas, peu à peu engourdis par la quiétude du lieu, nous sommes restés sans parler sur notre banc, à observer les ombres du jardin, les pigeons, les quelques passants qui longeaient les grilles du parc. Nous étions seuls. L’endroit me mit soudain mal à l’aise. Trop protégé, trop à l’écart du chaudron. Trop tranquille. Je ne savais pas encore que Tudor City, comme toute la ville, serait plongée dans le noir à la fin de la journée, que gargouilles, corniches, dentelles minérales et balcons de pierre disparaîtraient dans l’obscurité accidentelle de la panne. L’îlot de briques écarlates et les enchevêtrements de pierre composeraient alors un décor de cauchemar, mystérieux et effrayant.

Revenus un peu plus tard à notre point de rencontre sur Lexington Avenue, grouillante d’une masse pressée, bruyante, nous nous sommes quittés rapidement, comme à notre habitude, en nous serrant légèrement la main. Le vent se levait, faisait rouler des papiers sales, voler les cheveux des femmes qui se hâtaient vers Grand Central. À contre-courant du fleuve continu qui me frôlait, me touchait, me heurtait, je suis redescendu vers Park Avenue, soulagé de replonger dans le vacarme, le mouvement, la multitude.

— Vous vous souvenez de notre rencontre dans ce restaurant… Comme s’appelait-il déjà ?
— Le Zarzuela.
— Oui, un restaurant espagnol ! Je me souviens, vous portiez une chemise rouge, très rouge. Je me demandais si votre moustache était fausse !

Elle rit. J’ignore où elle se trouve précisément dans la cabine. J’ai perdu mes repères. Nous sommes deux noyés dans l’obscurité de cet ascenseur qui devient peu à peu une boîte, qui se rétrécit inexorablement. Je me suis assis sur le sol parce que je commençais à trembler. J’aime l’obscurité mais je déteste les espaces clos. Je ne peux même pas m’accrocher au halo de la veilleuse elle aussi en panne pour échapper à ce noir solide. J’agrippe mes chevilles, la tête rentrée dans mon col.
Deux heures. Peut-être trois, que nous sommes prisonniers. Et elle rit. Debout sans doute. J’entends, dans le bourdonnement qui emplit mes oreilles, sa voix au-dessus de moi. Ou bien elle s’est assise, si elle a réussi à rabattre la petite banquette de bois. J’essaie de ralentir ma respiration, d’inspirer profondément sans que cela s’entende.
— Vous savez, madame Belamitz, vous n’êtes pas obligée de me faire la conversation.
— Non, je me demandais… C’était très bon ce que nous avions mangé.
— De la paella.
— C’est ça, de la paella ! Je ne connaissais pas du tout. C’était délicieux. C’était vous qui la faisiez je crois.
— Oui. C’est une recette de ma mère, qui la tenait de ma grand-mère. Il paraît que mon arrière-grand-père, qui était cuisinier, est allé jusqu’à Liverpool faire goûter sa paella.
— Liverpool ? Il était anglais ?
— Non ! – Je ris. J’en profite pour souffler deux petites expirations silencieuses. Je me sens soudain mieux grâce à Juan Batista de Liverpool. – Il venait de Valence, Valencia, en Espagne.
— Alors vous êtes un peu espagnol ?
— Je suis beaucoup espagnol.
Je l’entends respirer. Un léger soupir.
— Vous deviez être un bon fils.

Les minutes, les heures n’existent plus quand on cesse d’y penser. Un fourmillement douloureux me paralyse le pied droit. J’ai chaud. Je vais essayer d’enlever ma veste d’uniforme sans qu’elle ne s’en aperçoive.
— Vous pouvez enlever votre veste, vous savez. Il fait chaud.
— Merci.
— Ne vous inquiétez pas, je me suis déjà débarrassée de mes chaussures.

Nous avons bavardé ainsi pendant presque sept heures. C’était surtout elle qui parlait. Par moments, je voulais qu’elle se taise. J’avais besoin du silence pour me concentrer sur mon angoisse, l’envie insidieuse d’uriner, la sueur que je sentais perler sur mon cuir chevelu, le chuintement dans mes oreilles. Mais il m’oppressait aussi. Elle l’avait compris. Nous étions dans le noir. Hors du temps.

— M. Belamitz et moi, nous n’avons pas eu d’enfant. Nous n’avons pas voulu. Vous avez toujours votre père ?
— Il est mort.
— Je suis désolée.
— Ce n’est rien… Je veux dire que vous ne pouviez pas savoir. Il est mort pendant la guerre.
— La guerre d’Algérie ?
— Non, la Seconde Guerre mondiale.
— Mais vous m’aviez dit, je crois, votre mère…
— Ma mère est morte pendant la guerre d’Algérie. Mon père, c’était avant.
— Vous deviez être si jeune. Vous êtes seul alors, Ray ?
Je l’ai entendu comme une question mais ce n’en était pas une.
— Oui. Non. Je ne me sens pas seul ici, à New York.
— Je suis née ici. Pinchus vient de Brooklyn. Mon père aussi était né à Brooklyn.
Dans l’obscurité, on ne sait pas de quoi sont faits les silences.
— Il est mort en Europe. Un endroit qui s’appelle Sobibor. Il était retourné chercher sa mère, qui elle-même voulait ramener la sienne ici, en Amérique. Il était têtu… Mais la famille, vous savez…

Le dos appuyé contre la paroi de l’ascenseur, je ravale les mots qui se bousculent. Je connais à peine cette femme et je me dois de rester à ma place. Je voudrais lui dire que mes parents, en réalité, ne sont pas morts pendant les guerres. On dit pendant la guerre mais l’expression devrait rester dévolue aux soldats, aux militaires, aux politiques. Aux hommes en armes, sur le terrain des champs de bataille ou des combats idéologiques.
J’aurais voulu lui dire que mon père avait été raflé à Nice, en 1942, après avoir traversé la Méditerranée pour faire passer une partie de sa famille en Italie et en Corse, Oran-Gênes sur un cargo maltais et une mer démontée. Ma mère, elle, avait disparu le 5 juillet 1962 à Oran, trois mois et demi après le cessez-le-feu. Le massacre d’Oran a gardé ses mystères, ses disparus et ses morts, et ma mère effacée. La Méditerranée reste pour moi une mer sanglante. Une nappe froide de silence recouvre ses vagues de tragédies. Ce silence, c’est ma force, mon arme et ma survie. Même si cette Hannah Belamitz, avec sa voix douce, ses phrases qui se terminent toujours comme si elle questionnait, comme si ses affirmations manquaient de certitude, ébranle de sa délicatesse et de sa sollicitude mes résolutions de secret et d’oubli. C’est elle qui m’avait proposé, l’été dernier, alors que je transpirais sous la chemise en nylon rouge du Zarzuela, de venir travailler ici. Pinchus Belamitz, son mari, était à la tête du board, le conseil des copropriétaires, et ils cherchaient un Doorman. Elle m’avait posé la question, avec cette façon de vous regarder comme si c’était à l’intérieur de vous et j’avais dit oui tout de suite. Je pouvais laisser tomber l’hôtel et le restaurant, Doorman, c’était un job à plein temps, et même plus que ça, je ne le savais pas encore.

Je me suis levé pour me dégourdir les jambes, en quelque sorte, dans l’espace réduit.
J’ai senti sa main légère sur mon bras. J’ai senti sa chaleur. Et puis ses lèvres sur les miennes. L’oubli. Le silence. Nos souffles. La lumière est soudain revenue, tremblante, nouvelle. L’ascenseur a hoqueté, soupiré et il s’est lentement élevé, comme par magie. Je n’ai pas bougé. Elle me regardait, elle m’a souri. Un sourire doux, triste, qui m’a serré le cœur d’une tendre poigne incompréhensible. L’ascenseur s’est arrêté, les portes se sont ouvertes et elle est sortie, ses escarpins à la main, sans se retourner.
Le 10 Park Avenue est un ancien hôtel. Construit dans les années 1930, il a été reconverti, comme nombre de ces grands bâtiments édifiés dans le New York de l’entre-deux-guerres, en immeuble d’habitation. Après toutes ces années à mon poste de Doorman, je reste surpris par la pénombre du grand hall quand, les jours d’été, je laisse derrière moi l’avenue brûlée de soleil. Tourne la large porte à tambour et c’est entrer dans un autre monde, retrouver un passé luxueux figé en couleurs sombres, bois, cuivre et velours. La réception du concierge est restée la même depuis les riches heures oisives, où escarpins et richelieux vernis foulaient élégamment le sol à damier noir et blanc. Derrière le comptoir de marbre, le mur de bois sculpté en arabesques compliquées garde la marque des clés des chambres et l’empreinte de missives aux couleurs pâles. Depuis les années 1950, les crochets de cuivre sont inutiles et les niches cirées muettes.
Les voyageurs de passage sont aujourd’hui des résidents, la plupart d’entre eux propriétaires d’appartements de diverses superficies mais au standing à peu près égal. La moyenne d’âge est plutôt élevée, la population aisée, le 10 Park Avenue est une adresse sinon prestigieuse du moins recherchée, telle qu’elle sera définie à l’aube du XXe siècle, quand la fièvre immobilière s’emparera de la ville. Sur vingt-deux étages, les cent dix logements diffèrent selon le goût de chacun, classique, excentrique, minimaliste, kitsch. Il y a le style américain, le genre européen, anglais ou français, l’ambiance orientale, quelques capharnaüms qui tiennent plus du garde-meuble d’antiquités que du lieu de vie. Je les découvrirai peu à peu.

En cette année 1965, quelques mois après ma prise de fonction, je n’ai pas encore visité tous les domiciles. Il m’est arrivé quelquefois d’apporter mon aide, chargé de paquets, de bagages, ou de pousser la chaise roulante de Mme Raider lorsque celle-ci est revenue de l’hôpital. Mais mon service s’est arrêté sur le seuil de la porte. De même, si j’ai l’obligation et le devoir, par mon poste, à la fois d’accueil et de vigie, de mettre un nom sur chaque résident de l’immeuble, je ne connais pas, pour l’instant, tous les habitants. Cela dépend de l’heure de mon service.
J’ai débuté par le service de nuit. Je commençais à vingt heures et je finissais onze heures plus tard. Trop tard pour dire bonsoir à ceux qui rentraient du travail, trop tôt pour les saluer d’un bonjour matinal au commencement d’une nouvelle journée. J’ai toujours préféré cette tranche horaire nocturne. Non parce que les départs et les arrivées des habitants et des visiteurs y étaient moindres et par conséquent ma tâche plus légère et mon attention plus relâchée, mais parce que le soir, la nuit, sa fin et le lever du jour donnaient à ceux et celles pour qui je faisais tourner la porte d’une pichenette bien réglée une sorte d’aura magique et mystérieuse. Un des deux doormen de jour, Vince, appelait ces heures, the glamourous time.
Souvent, c’était en effet l’heure du théâtre ou de l’opéra, le moment d’un dîner en ville entre amis dans un restaurant huppé à la cuisine le plus souvent d’inspiration française. La manche de mon uniforme frôlait vison, cachemire, vigogne ou cape de soie. Car en ce temps-là, dans certains quartiers de la ville comme le nôtre, on s’habillait encore pour sortir et le 10 retrouvait sa riche et scintillante atmosphère de grand hôtel.
J’avais noué une relation particulière, que j’ai toujours gardée même lorsque je suis passé, l’année suivante, “de jour”, avec ceux de la nuit. Ils étaient plus disponibles, plus insouciants. Les femmes me souriaient, j’étais le premier regard étranger qui les découvrait dans leurs atours de soirée, en sortant de l’ascenseur. À la fois bienveillantes et séductrices, elles plongeaient leurs yeux dans les miens comme dans un dernier miroir. Leurs compagnons appréciaient, fiers et amusés, complices.
Mais plus que les autres, mes préférés restaient les chiffonnés du petit matin. Durant toutes ces années, il y en eut toujours six ou sept, souvent les mêmes, sur les deux cents habitants du building. Quand il ne faisait pas trop froid, j’aimais faire le guet à quelques pas des portes, sous le dais de toile vert foncé, et je les voyais arriver, en tanguant, à petits pas comptés, ou la démarche maintenue digne jusqu’à l’écroulement final devant l’ascenseur. Au fil des mois, des liens de confiance réciproque établis, j’en ai soutenu plus d’un jusqu’à son appartement où, après les avoir fait entrer, et plus ou moins installés dans un fauteuil – je ne pouvais en faire davantage –, je me voyais sollicité d’un dernier verre, de confessions que j’essayais d’écourter le plus diplomatiquement possible, ou de propositions loufoques. Mes chiffonnés du petit matin restaient toujours affables et polis. Les quelques agressifs qui gâchèrent ces moments suspendus de l’aube, où j’avais le sentiment d’être le capitaine d’un grand navire solitaire dans l’océan de la nuit, furent rares. Ils n’étaient pas réellement ni volontairement méchants et je les comprenais. Nous étions seuls et nous en souffrions à cette heure sombre du jour, chacun à notre manière, agitée et décousue ou silencieuse et immobile. »

Extraits
« Dix ans après mon arrivée à New York, le point le plus lointain que j’ai atteint, partant du cœur de Manhattan, fut City Island, un petit bout de terre qui n’avait d’île que le nom, appartenant au Bronx. »

« Pendant plus de trente ans, je ne suis jamais sorti de New York. Je n’en ai jamais ressenti l’envie profonde ni le besoin indispensable. Pourtant, les grands espaces de l’Ouest, que j’admirais au cinéma, les images des autres grandes villes américaines comme Los Angeles et Chicago, la Louisiane et son héritage français mâtiné d’espagnol, les récits que j’entendais autour de moi, de ceux qui partaient en vacances, en week-end, pour les lieux les plus enchanteurs et les plus spectaculaires de ce continent aux multiples pays, réveillaient quelquefois de leurs attraits ma curiosité et un besoin de me déplacer, de bouger, plus que de voyager, à proprement parler, vers des terres inconnues. New York suffisait largement à mes pulsions. Ville aux multiples territoires, aux différentes langues, aux populations diverses, perpétuellement renouvelées, ville mouvante aux transformations permanentes, ville à laquelle j’appartenais et qui était mienne, je pouvais au prix d’un token de métro partir en exploration et rentrer chez moi le soir, rassasié de découvertes. Je m’en voulais, au début, de me découvrir aussi sédentaire, casanier. Je ne me reconnaissais pas dans cet immobilisme, cette acceptation à la fois résignée et volontaire de ne plus franchir de frontières. Voyager, ce n’était pas prendre le métro et rester dans le périmètre circonscrit d’une ville, si grande et diverse soit-elle. Voyager signifiait passeport, valises, billets d’avion ou de train, monnaies étrangères et inconnues. Il y eut des projets, jamais réalisés, vers le Mexique, le Canada. Mais quand me monta, par relents, l’aigre chagrin profondément enfoui, presque oublié, de la traversée Oran-Marseille, à la vue de ma valise qui m’avait accompagné jusqu’ici et dont je n’avais jamais pu me résoudre à me débarrasser, je compris que ce n’était pas le moment, que je n’étais pas prêt, que plus tard, peut-être, je pourrais quitter une terre sans avoir peur de la perdre, partant rassuré de savoir qu’à mon retour, elle serait toujours là pour m’accueillir. »

« Nous marchions et Bentzion parlait, en faisant de grands gestes. je compris que son désarroi ne venait pas seulement du dépeuplement de son quartier chéri mais du changement de population qui gagnait les rues par le sud, petit à petit, comme une vague, Chinatown s’étendait, grandissait. Déjà, East Broadway, là où se dressait l’immeuble du Forward, avait été colonisé par restaurants et magasins asiatiques. La population suivait dans les immeubles, les nouveaux arrivants remplissaient les étages. Chinatown avait commencé à grignoter Little Italy, qui s’était vidé pour les mêmes raisons que celles qui avaient dépeuplé le Lower East Side. Le quartier juif s’effritait à son tour. Un autre phénomène naissait, qui annonçait la gentrification du XXI siècle et qui transformerait définitivement les vieux quartiers de New York et des grandes capitales occidentales. La New York Historic Preservation se battait pour classer des blocs entiers d’immeubles, d’anciens ateliers à l’armature en fonte. La carcasse était conservée mais le cœur de ce qui avait été les foyers obscurs et insalubres de maisonnées surpeuplées serait rénové en intérieurs luxueux. Vieux bars et delis deviendraient cafés branchés : magasins de cornichons en saumure, bazars de tout et de n’importe quoi laisseraient la place à des boutiques de créateurs et galeries d’art. La transformation était lente, elle se faisait touche par touche, elle prendrait des années. Mais Bentzion avait déjà l’impression d’être en terre étrangère. »

Herman est resté presque une année avec nous. Doorman de nuit, il était doux, discret. Il envoyait presque tout l’argent qu’il gagnait de ses trois emplois à sa famille, restée en Colombie. Ses yeux pétillaient de malice et je le sentais frustré de ne pas assez maîtriser l’anglais pour nous faire rire de traits d’humour qu’il devait manier, j’en étais certain, avec talent dans sa langue. Herman habitait le Bronx et prenait le métro pour se rendre tous les jours, en début de soirée, au 10. Il repartait au lever du jour, à six heures, pour rejoindre son lit et quelques heures de sommeil avant de travailler à la plonge dans un restaurant de Washington Heights, à l’heure du déjeuner. Il retournait chez lui pour faire une sieste et de nouveau, prenait le métro vers le sud, où nous l’attendions. Je savais que le week-end, ces deux jours où il ne travaillait pas chez nous ni au restaurant, il faisait de petits travaux de construction et d’aménagement, non déclarés, en compagnie de compatriotes ou d’autres Hispaniques d’Amérique du Sud. Peinture, maçonnerie, menuiserie, rien n’était trop pénible pour gagner quelques dollars supplémentaires. Pour ne pas montrer les marques de ces durs labeurs, il gardait souvent ses mains calleuses dans ses poches même si cela nous était interdit. Herman est mort un matin de mai 1987, poignardé dans le métro, alors que, rentrant d’une nuit de veille au 10, il s’était assoupi, le corps écrasé de fatigue, le visage plissé contre la vitre sale.
Zacharie a rempli de toute sa haute stature et de son élégance princière la porte du 10 pendant trois ans, Ce fut Hannah Belamitz qui le dénicha, je ne sais où. Il était d’une beauté stupéfiante, et noir, de ce noir profond qui devenait sous certains éclairages presque bleu. Il ne marchait pas, il dansait, Même lorsqu’il était immobile, près des portes, il semblait animé d’un rythme intérieur, d’une musique mystérieuse connue de lui seul qui le faisait se mouvoir imperceptiblement.

À propos de l’auteur
ASSAS_Madeleine_2©Carole_ParodiMadeleine Assas © Photo Crole Parodi

Le Doorman est le premier roman d’une femme dont l’étonnante virtuosité littéraire vient peut-être de sa fréquentation – elle est comédienne – des vies réelles comme imaginaires lointaines et étrangères. À moins qu’il ne s’agisse de l’attachement à cette ville qu’elle parcourt nuit et jour depuis longtemps. (Source: Éditions Actes Sud)

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L’Avantage

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En deux mots
Dans la vie de Marius, il y a qu’une sorte de vide existentiel qu’il essaie de remplir en disputant un tournoi de tennis. Hébergé chez les parents de Cédric, son ami et partenaire, dans une villa du sud de la France, il promène sa mélancolie des courts aux bars. Pas vraiment de la graine de champion…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie, comme un tournoi de tennis

Thomas André a su profiter d’un Master de création littéraire pour peaufiner un premier roman très original. Construit tout au long d’un tournoi de tennis, il dresse un sombre portrait de notre jeunesse.

Marius passe des vacances dans le sud de la France avec ses amis Alice et son frère Cédric, les enfants de Maud et Georges. Dans leur maison avec piscine, le temps s’écoule agréablement, tous les occupants profitant des journées ensoleillées pour ne pas faire grand-chose sinon manger, boire (plutôt beaucoup) et se reposer. Alice doit mettre la main à son mémoire et les garçons participent à passent des tournois de tennis. Marius se révèle être un adversaire redoutable, notamment pour Cédric qui, après une nouvelle défaite face à son ami, entend arrêter le tennis. Est-ce seulement sur le coup de la déception qu’il a affirmé cela, lui qui gamin « s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage et avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée ». Puis Marius avait débarqué. « À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. »
Après une virée à la plage, une sortie en mer pour du ski nautique et une tournée au casino et dans les bars, le sujet est oublié. Il faut reprendre le chemin des courts, il faut s’entrainer pour avoir une chance de progresser dans le tableau. Mais dans ce sud qui incite davantage au farniente Cédric et Marius vont continuer à jouer avec le feu. Et si Marius passera tout près de la correctionnelle en arrivant en retard et encore passablement secoué, Cédric manquera carrément le virage.
Voilà toute l’attention reportée sur le seul Marius dont les prestations commencent à retenir l’attention d’un fan-club et de la bande des argentins qui tous les étés viennent encaisser les primes des tournois, eux qui sont les maîtres de la terre battue.
On l’aura compris, les matches de tennis qui se succèdent sont pour Thomas André la métaphore de ces jeunes vies qui réussissent quelquefois des points gagnants venus d’ailleurs, mais qui pour la plupart vont déraper, faute de motivation, faute de concentration. Du coup, l’enjeu n’est pas savoir si Marius va remporter le tournoi, mais s’il va parvenir à remplir une vie qu’il semble davantage regarder passer que prendre à bras le corps. De ce point de vue, l’épilogue ne laisse guère place à l’optimisme. Même si…

L’avantage
Thomas André
Éditions Tristram
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782367190808
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans le sud de la France où séjourne le narrateur, venant de Lens. On y évoque aussi Paris et Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marius a seize ans, ou peut-être dix-sept. Il participe à un tournoi de tennis, l’été, dans le sud de la France. Il vit chaque partie avec une intensité presque hallucinatoire, mais le reste du temps, dans la villa où il séjourne avec ses amis Cédric et Alice, rien ne semble avoir de prise sur lui. Il se baigne. Il constate qu’Alice rapproche de lui ses jambes nues. Il accompagne Cédric le soir dans tes bars de la ville.
Les événements se succèdent, moins réels que le vide qui se creuse en lui, jour après jour. Jusqu’à ce que Marius retrouve, sur l’immuable rectangle de terre battue, un nouvel adversaire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
DIACRITIK (Christine Marcandier)
Blog Cultures sauvages
Canal + (Augustin Trapenard)
Culturopoing
Trends-Tendances – Le Vif
France bleu (Le coup de cœur des libraires)
Blog shangols 
Blog L’Espadon
Blog Baz’Art 
Le blogue de Tilly 

Les premières pages du livre
« Je n’arrivais pas à exister. Il allait me prendre mon service encore une fois et plier le match en deux sets. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, Ça jouait trop vite pour moi.
Sur ma ligne, j’ai fait rebondir la balle trois ou quatre fois avant de servir. J’ai forcé sur mon bras et c’est sorti d’un bon mètre. J’ai poussé ma deuxième dans le terrain et il a retourné long. Il m’agressait dès la première frappe. Il cherchait à venir au filet, sans se précipiter. J’ai insisté sur son revers, en essayant de varier les trajectoires, mais ça ne servait à rien. Il a accéléré long de ligne, s’est engouffré dans le terrain et a claqué son smash. Voilà, ça faisait déjà 3-1, c’était bientôt fini.
Je lui ai renvoyé les balles et j’ai croisé le regard de Cédric derrière le grillage. Il a mis ses mains en haut-parleur et m’a crié de me secouer, que je n’étais pas un punching-ball. J’ai détourné le regard. Je m’en foutais de perdre, peut-être même que j’en avais envie. Le soir commençait à tomber. Il faisait toujours aussi chaud, mais les couleurs avaient perdu de leur superbe. La terre battue était fatiguée sous nos pieds, sèche et toute pâle. Elle ne collait même pas à nos semelles, elle se contentait de cramer sous le soleil. On aurait dit de la poussière.
Sur son service, il a continué sur le même rythme. Il utilisait son chop pour me couper les jambes, trouvait toujours de la longueur, des angles, Je me sentais dépassé, comme un nageur emporté par le courant. À 40/30, il m’a mis au supplice en coup droit, avant de conclure le point sur une amortie sortie de nulle part. Je n’ai même pas essayé de courir, c’était trop bien touché,
Je me suis assis sur mon banc et j’ai étendu les jambes. Mes chaussettes étaient pleines de terre battue. Il y avait des mouches qui me volaient autour, attirées par la chaleur de mon corps. J’ai remarqué que l’ombre commençait à se déployer sur le bord du court. Bientôt, l’atmosphère deviendrait presque respirable. Je pouvais peut-être essayer de tenir jusque-là, pour voir. Je me suis essuyé les paumes sur mon tee-shirt et j’ai bu une gorgée d’eau. Elle était tiède, ça m’a donné envie de vomir.
J’ai servi mollement, sans plier les jambes, et j’ai commencé à refuser le jeu, juste mettre la balle dans le court, encore et encore. Il ne s’est pas démonté, il a essayé d’ouvrir lentement une brèche dans ma défense. Je me contentais de jouer long, sans mettre d’intensité. D’un coup, je suis venu au filet et j’ai arraché le point comme ça, par surprise. Je me suis replacé l’air de rien, et j’ai servi une première balle bien cotonneuse. Plutôt que de me rentrer dedans, il a retourné en slice. J’ai accéléré et son passing a fini dans le couloir.
Sur balle de jeu, 1l s’est mis à jouer comme moi. Il y avait de la tension sur le court maintenant. On a frappé la balle une vingtaine de fois chacun, avant qu’il craque en coup droit. J’étais peut-être plus patient que lui. J’ai renvoyé les balles par-dessus le filet et j’ai jeté un coup d’œil sur le bord du court. L’ombre, oblique, se rapprochait déjà de la ligne intérieure du couloir.

On est arrivés à 30/A. Entre chaque point, il replaçait sa tignasse rousse dans son bandeau. Il prenait tout son temps avant de servir. On tenait chacun notre ligne sans reculer d’un pas. Rompant la monotonie de l’échange, il est venu au filet d’un chop furtif. J’ai joué mon passing en demi-volée et, au dernier moment, il a dérobé sa raquette pour laisser passer la balle. Elle a plongé juste devant la ligne de fond, il n’y avait rien à dire. C’était le genre de point qui fait basculer un match. Je me suis penché en avant pour attendre son service. Il a tenu longtemps, dans la diagonale revers, avant de craquer une nouvelle fois.
Je suis retourné sur mon banc. Cédric a essayé de se glisser dans mon champ de vision mais j’ai enfoui mon visage sous ma serviette. Je ne voulais pas de ses encouragements. Je me sentais trop fatigué, je n’avais pas envie de continuer à me battre. Juste quelques mètres d’ombre encore, et puis terminé.
Les points duraient longtemps maintenant. Il m’a fait cavaler d’un coin à l’autre du terrain avant de me perforer en coup droit. Derrière, il s’est ouvert le court au service et m’a mis à deux mètres de la balle. Il avait l’air d’avoir repris du poil de la bête pendant le changement de côté. Son tennis avait retrouvé toute sa fougue, tout son allant. J’ai joué trop court à nouveau, et il m’a puni en deux coups de raquette.
J’essayais de tenir l’échange, mais c’était peine perdue, il jouait trop vite, trop long, je n’avais pas le temps. Il m’a travaillé côté revers, bombant les trajectoires, puis son slice est venu s’échouer juste dans l’angle du carré de service. Les deux pieds dans le court, il m’a tranquillement ajusté dans le contre-pied.
Je suis allé voir la marque et je l’ai effacée du bout de la semelle. Je savais qu’elle était bonne, je voulais juste reprendre un peu mon souffle. Je suis retourné me placer d’un pas traînant. L’ombre avait gagné toute une partie du terrain maintenant, mais comme on avait changé de côte, je continuais à griller dans le soleil. J’ai suivi un court croisé au filet et il m’a lobé d’un coup de poignet. Rien de ce que Je faisais ne pouvait le surprendre. Il a lâché son service sur le T et mon retour est resté dans ma raquette. On s’est serré la main et j’ai fourré mes affaires dans mon sac. Je n’ai toujours pas regardé dans la direction de Cédric qui entrait sur le court. Il s’est arrêté pour dire un mot à mon adversaire et s’est approché de moi. J’ai levé la main de mauvaise grâce et il a tapé dedans avant de m’ébouriffer les cheveux. Ce sera pour la prochaine fois, il a dit. C’est ça, J’ai fait.
Dans le club-house, on a bu un verre tous les trois. Je n’avais pas tellement envie, mais ils ont insisté pour que je prenne une bière. Mon adversaire nous a demandé ce qu’on faisait dans le coin. Pendant que Cédric lui racontait nos vies, lui n’arrêtait pas de gratter son début de barbe, comme si elle le démangeait. Il nous a expliqué qu’il habitait la région depuis quelques années. Il avait raccroché les raquettes petit à petit — le boulot, la vie quoi — mais l’année dernière, comme ça, sans crier gare, il avait eu envie de s’y remettre. Après avoir dit ça, il a laissé planer une espèce de sourire et il a fouillé dans ses poches à la recherche de ses cigarettes. Cédric en a accepté une et ils sont allés la fumer dehors, pendant que je restais seul à finir ma bière. J’ai observé un peu mon reflet dans le miroir moucheté de noir, derrière le bar. J’étais vraiment pâle, malgré le sang qui mt battait aux tempes. La juge-arbitre, occupée à mettre des bouteilles de Coca au frigo, m’a regardé d’un drôle d’air. Elle a eu l’air de vouloir dire quelque chose, mais finalement elle s’est ravisée.
Dans la voiture, j’ai regardé défiler le paysage. Les champs étaient marron et jaunes autour de nous. Il y avait une sorte d’intensité dans l’air, comme s’il était surchargé de lumière. Cédric, le coude sur l’appui de fenêtre, n’arrêtait pas de parler. J’ai allumé la radio et j’ai monté le volume. T’es passé à ça, il a dit. Mais non, j’ai dit, ça jouait trop vite pour moi. Il a continué à me jeter des regards à la dérobée, tout en prenant les virages sans jamais ralentir. Regarde la route, j’ai dit, j’ai pas envie de finir dans le ravin.
On s’est engagés dans les hauteurs. Les pins parasols nous protégeaient de la lumière rasante du soir. Cédric a enlevé ses lunettes de soleil et les a rangées dans la boîte à gants. Il a dérapé dans l’allée de gravier et a arrêté la voiture à cinq centimètres de celle de son père.
J’ai fait le tour de la maison pour aller m’asseoir sur la terrasse. Alice était en train de nager. Elle portait son maillot vert et des lunettes de piscine. Elle avait l’air très sérieuse, dans l’eau. Je me suis enfoncé dans le transat et j’ai commencé à l’observer. Elle nageait un crawl régulier, prenant soin du moindre de ses mouvements. Moi, je sentais tous mes muscles fatigués, j’avais la tête qui bourdonnait. Quand elle est remontée à l’échelle, elle dégoulinait de partout. Elle a essoré ses cheveux et m’a éclaboussé en me faisant une bise, même ses joues étaient mouillées. Je me suis essuyé du revers de la manche pendant qu’elle s’asseyait à côté de moi. Une guêpe est venue vrombir autour de nous, elle a essayé de la chasser en agitant la jambe. Tu veux boire quelque chose? Je n’ai pas eu le temps de répondre, elle était déjà partie nous chercher du rosé. Il était tellement frais que ça faisait de la buée sur nos verres. On les a fait tinter l’un contre l’autre et Alice a plongé ses lèvres dedans. J’en ai bu une gorgée aussi, c’était sucré et comme acidulé sur ma langue.
On n’attendait que vous pour diner, a dit Georges en désignant la table. C’était du poulet froid, de la salade et beaucoup de vin. À chaque fois que j’avais fini mon verre, Georges me resservait. On mangeait sur la terrasse, toutes lumières éteintes pour éviter d’attirer les moustiques, mais Ça ne servait à rien. Ils nous piquaient partout, les jambes surtout. »

Extraits
« Sandra est venue à ma rencontre. Bah alors, qu’est-ce que tu fous? elle a dit. Derrière elle il y avait un grand type tout maigre et c’était mon adversaire. Sur le terrain, il balançait des coups droits dans tous les sens et moi, pris au dépourvu, je jouais beaucoup trop court pour l’inquiéter. J’étais encore tout gluant de sommeil et il fallait courir partout sur le terrain. Ça faisait déjà 2-0 pour lui. Il jouait bien, cette fois j’allais enfin me faire battre. Je me suis quand même concentré pour mettre quelques jeux. Je suis revenu à 2-1. Il faisait les points gagnants et les fautes, et moi, de la figuration. Bizarrement, ma gueule de bois n’était pas si terrible. C’était presque agréable. Quand j’étais sur la balle, je tentais un passing, sinon tant pis. Mais il n’est pas parvenu à se détacher et même à 4-4, j’ai pris l’avantage. Je suis monté à contretemps, j’ai serré le jeu en coup droit, et j’ai mis mon service blanc. À 5-4, 30/A, il a fait une double faute et je n’ai pas réalisé tout de suite que j’avais balle de set. J’ai retourné dans le court, et il a fait une nouvelle faute.
J’étais un peu gêné en me rasseyant sur mon banc. J’avais gagné le premier set sans le faire exprès. »

« J’ai mis un sachet dans le fond de ma tasse, avant de verser l’eau chaude. Je me sentais fatigué, mais mon cerveau continuait de vrombir. Je me suis brûlé la langue en buvant la première gorgée et, en attendant que ça refroidisse, je me suis assis sur le bord de la piscine. Il y avait des petites bestioles qui flottaient à la surface. J’en aidé une à sortir, en la recueillant dans ma paume. Elle s’est secouée et s’est envolée. J’aurais bien aimé que la chouette se manifeste mais elle n’était toujours pas là. »

« Quand j’étais gamin, je n’arrêtais pas de perdre des matchs pourtant faciles sur le papier. Un jour, j’avais peut-être douze ans, mon coach m’a dit que j’étais une fiotte et j’avais commencé à pleurer, devant lui. »

« Mon ombre est toujours là, sur le court, avec moi. Elle s’étire même davantage à mesure que le soir tombe. Chaque fois que je frappe la balle, je la voir accomplir exactement le même geste que moi. On pourrait presque croire que c’est elle qui joue, elle qui existe, que moi je ne suis personne, rien d’autre qu’un double indistinct, sans texture. »

« Comme je ne bougeais pas, elle a continué à me parler de Cédric. Déjà, gamin, il était intenable. Un beau jour, il s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage. Ça résonnait dans toute la maison. Il avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée, jusqu’à ce que je débarque. À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. » p. 65

À propos de l’auteur
ANDRE_Thomas_©philippe_matsasThomas André © Photo Philippe Matsas

Thomas André a vingt-neuf ans. L’Avantage est son premier roman. (Source: Éditions Tristram)

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La maison de Bretagne

SIZUN_la_maison_de_bretagne  RL_2021

En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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Ceux qui n’avaient pas trouvé place

MONY-ceux_qui_navaient_pas_trouve_place  RL_2021

En deux mots:
Serge a besoin d’un avocat, car il trempe dans des affaires un peu louches. Il se souvient alors d’un jeune homme – le narrateur – croisé au Grand Café à Bordeaux. Entre les deux va naître bien davantage qu’une relation de travail, entre fascination et incompréhension, entre admiration et émulation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le tombeau de Serge Elkoubi

Avec Ceux qui n’avaient pas trouvé place, Olivier Mony nous offre un court roman, l’histoire d’un escroc et de son avocat, mais aussi une belle histoire amitié.

Leur rencontre date de la fin des années soixante, lorsque la jeunesse dorée bordelaise se retrouvait au Grand Café, établissement aujourd’hui disparu de la rue Montesquieu. Bien que n’appartenant pas au cercle des biens nés, le charme et l’originalité de Serge lui ont bien vite permis d’intégrer la bande de garçons venant ici s’imaginer un avenir. Pour le narrateur et ses amis, il était «tout ce que nous n’étions pas et que l’on rêvait d’être.»
Pour ce petit cercle, la voie semble toute tracée, suivre le chemin des parents. Il en va ainsi du narrateur, engagé comme avocat au sein du cabinet paternel. C’est aussi la raison pour laquelle Serge va se rapprocher de lui. Il a en effet «une affaire qui pouvait l’intéresser». Il s’agit en l’occurrence de le sortir du pétrin dans lequel il patauge. Mission accomplie sans trop de peine. Voici les deux hommes liés, car les trafics peu licites vont se succéder et leur relation va devenir une amitié de plus en plus solide. Il faut dire que le flambeur, joueur, amateur de vitesse, de belles voitures et de jolies filles a tout pour séduire, y compris dans sa manière de braver la justice. Car le tribunal a longtemps suivi Serge plus que son avocat, qui n’avait qu’à approuver les arguments développés par son client. Mais, un beau jour de 1971, le couperet tombe. Les sursis sont révoqués, la peine est lourde: trois ans ferme. Ajoutons qu’à l’époque, les conditions de détention étaient plus difficiles qu’aujourd’hui et la privation de liberté vous coupait vraiment du monde extérieur.
Entre le chapitre d’introduction dans lequel on découvre que Serge est sorti en 1973 pour bonne conduite et que, parmi les garçons de l’établissement scolaire qui passaient devant sa fenêtre se trouvait un fils qu’il ne connaissait pas et le chapitre de conclusion qui lève le voile sur cette énigme, Olivier Mony a construit un roman qui déroule la vie de Serge Elkoubi le Bordelais qui deviendra Serge Dalia après son exil. Car, en sortant de prison, il a compris que désormais sa vie devra se faire loin de Bordeaux. Il ne faut pas tenter le diable.
C’est d’abord en Espagne qu’il tente sa chance, mettant au point un astucieux plan de transfert de devises. Qui finira toutefois par être éventé. Il se lancera alors dans la vente de paréos et colifichets pour touristes aux Baléares, avant de filer vers d’autres cieux et d’autres continents, si bien qu’au moment du bilan, il confessera avoir goûté aux geôles des cinq continents.
C’est bien des années plus tard, à Saint-Barth que le narrateur le retrouvera. Et qu’il tentera de démêler le vrai du faux, entre la légende et les faits, entre les amours et les passions. Bianca Goldstein que Serge a épousé alors qu’il était encore incarcéré, lui apportera une aide précieuse, même si on imagine que sa version peut aussi être remise en question.
Olivier Mony, qui est aussi critique littéraire à Sud-Ouest, a bien compris combien Albert Einstein a eu raison d’affirmer que «l’imagination est plus importante que le savoir». De la même manière que l’on construit un récit national, une Histoire soi-disant officielle, il a construit un hommage aussi sincère que «reconstruit» à la mémoire de son ami. Et c’est ce qui fait toute sa grandeur.

Ceux qui n’avaient pas trouvé place
Olivier Mony
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15,50 €
EAN 9782246821038
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Bordeaux. Mais on y voyage beaucoup, aussi bien France, à Domme, Vannes, Autun, Pau, Gradignan, Saint-Jean-de-Maurienne, qu’à l’étranger, à Salamanque, Munich, Gènes, Saint-Sébastien, Barcelone, Cadaquès, Ibiza et Saint-Martin dans les Antilles.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours avec l’évocation de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende. »
Bordeaux, années 60, un jeune homme à l’œil bleu acier change chaque semaine de voiture et de fille. Charmeur, avide de vitesse et de vie, Serge Elkoubi séduit les femmes et fascine les jeunes bourgeois avides de s’encanailler. Il navigue en eaux troubles, mystificateur, pilote de course, voleur de voitures, petit escroc. S’il a pu maintes fois vérifier l’effet de son bagout sur les juges, il n’échappe pourtant pas à la case prison, où se réjouit de l’y voir son père, ancien déporté sans pitié pour son hédoniste de fils.
Les plages du monde, années 70. Serge quitte la France, vers l’Espagne, le Mexique, l’Indonésie… Énigmatique, il achète une nouvelle identité et change d’activités, s’accordant à la vague hippie : ça et là toxicomane, dealer, fabricant de paréos ou gigolo à ses heures. Celui que l’on appelle désormais Serge Dalia fuit le passé aussi vite que son ombre et finit par atterrir sur l’île de Saint-Martin, reclus volontaire dans sa propre légende.
Quête et enquête autour d’un être insaisissable pour tous, tant pour ses enfants qu’il a à peine connus, que pour Bianca qui fut son alter ego féminin, ou encore son meilleur ami et avocat qui le suivit toujours. Par la grâce d’une écriture aussi limpide que son sujet est trouble, Olivier Mony cherche ici à dire l’absence, à briser la couche de glace et d’oubli qui obscurcit la mémoire, à restituer le mentir-vrai d’un être.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Grégoire Delacourt 

Les premières pages du livre
« La résidence était sans charme. Bruyante, fonctionnelle, elle devait pourtant être encore presque neuve lorsque tous les mardis matin, de la fenêtre de son appartement du troisième étage, Serge Elkoubi guettait son fils. C’était vers 8 h 30, 8 h 40 au plus tard, quand les enfants de l’institution religieuse proche se rendaient en rangs par deux, à la piscine de la rue Judaïque. De là où il était, le nez collé à sa fenêtre, une tasse de thé à la main tandis que la chatte Punaise lui glissait entre les jambes, Serge n’apercevait d’eux que le sommet de leurs crânes ou plutôt leurs bonnets, capuches et même parfois – il faisait froid l’hiver en ce temps-là – leurs passe-montagnes. De cette file de petits garçons qui invariablement faisait halte quasiment à ses pieds pour mieux se préparer, sous la direction d’un instituteur rouquin, à traverser la rue, Serge savait qu’un était différent. Un était le sien, il ignorait lequel.
Au fil des semaines, presque chacun s’était présenté à l’appel. Il y avait eu le petit fier-à-bras en blouson de ski bicolore et bottes fourrées, celui qui portait un imperméable invariablement trop grand pour lui et semblait implorer que l’on s’intéresse plutôt à son pull-over à motifs jacquard. Il y avait eu les deux dissipés du fond de la file qui se battaient pour un rien. Pendant longtemps, deux ou trois semaines, Serge en avait tenu pour un gamin mélancolique avec un grand nez et des cheveux blonds et bouclés avant de devoir y renoncer le jour où il reçut une lettre de la mère de l’enfant qui, croyant lui faire plaisir, lui écrivait “chaque jour, ton fils te ressemble un peu plus…”. Il eut beau chercher, de ce qu’il en voyait, aucun ne lui paraissait répondre à cette ébauche de portrait-robot. Il arriva alors qu’il y eût même un ou deux mardis où, découragé, il ne fût pas au rendez-vous des enfants. Mais la curiosité – ou quelque autre sentiment – fut la plus forte. Il reprit bientôt place devant sa fenêtre. Il y eut même une fois où l’un des enfants, pas le plus gracieux à vrai dire, trop rond, déjà binoclard, leva vaguement les yeux vers lui. Serge fut tenté de lui adresser un geste, mais y renonça, saisi par le pathétique de la situation. Les choses en restèrent là. Lui, là-haut, son fils tout en bas. Et entre eux, en cette année 1973, le jour qui se levait sur Bordeaux. »

Une Mustang dans la nuit bordelaise
C’est en 1973 que Serge Elkoubi entreprit de ne plus revenir de voyage. Depuis qu’il était sorti de prison, il tenait de toute façon encore moins en place que d’habitude. Il avait des gens à voir, disait-il. Des gens à voir à Biarritz, « sur la Côte » (sans préciser jamais laquelle), vers l’Espagne ou parfois à Genève. Des gens qui avaient des noms, parfois oubliés. Certains me reviennent, malaisément, sans que je puisse vraiment assurer que c’étaient ceux de ce temps-là, Louis Sordain, un certain Micha (ou Michka ?) Bellabre, Cynthia Vernaud-Tisnier, les Roudeix, qui pouvaient, pour ce que j’en imaginais, être un couple ou des frères… Nous n’en savions guère plus. Il partait avec sa Mustang rouge que les policiers n’avaient pas su ou pas voulu trouver et revenait parfois sans. En train, en avion ou de temps en temps avec une Ford Taunus crème dont il moquait la boîte automatique et les performances routières. Et par quelque mystérieux prodige, la Mustang finissait toujours par réapparaître. Enfin, avec ou sans voiture, il revenait. «Pour Punaise», précisait-il en riant.
Aussi, lorsqu’il partit pour de bon, ce fut d’abord comme si rien n’avait changé.
Je l’avais connu quelques années auparavant. Six ou sept ans. Il y avait en ce temps-là, rue Montesquieu, un Grand Café – c’était son nom – où aimait à se retrouver, pour déjeuner ou le soir venu, la jeunesse dorée de la ville, à laquelle j’appartenais sans conviction ni réserve. Nous laissions volontiers les troquets enfumés et surpeuplés à nos congénères étudiants pour nous retrouver dans ce vaste hall de marbre, de néons et de verre ou sur sa terrasse, avec vue directe sur les magasins alentour et leurs vendeuses. Puisque certains semblaient en tenir alors en matière d’avenir pour le Grand Soir, nous, charmants imbéciles, notre présent suffisait à nos désirs, nous n’en avions que pour des Patricia, Françoise ou Martine, aujourd’hui presque confondues dans le souvenir. Parmi notre bande – ou quel que soit le nom que l’on puisse donner à cet agrégat de garçons que réunissaient arbitrairement naissance et certitude de soi – il y avait un type différent. Son père ne connaissait pas les nôtres, il n’avait pas fréquenté les collèges marianistes ou jésuites où nous avions paresseusement fait nos humanités, il n’affectait pas le « parler canaille » qui nous rassemblait, était plus prodigue et généreux qu’aucun d’entre nous et comptait, j’allais bientôt l’apprendre avant de le constater, bien plus de bonnes fortunes amoureuses que nous tous réunis. Il n’avait pourtant rien d’un apollon ; petit, nerveux, cheveux déjà presque poivre et sel, des yeux d’un bleu étonnant, électrique (des années plus tard, une de ses anciennes conquêtes me dira croire que s’il était parti si loin, dans les îles, c’était peut-être par coquetterie, pour les assortir aux cieux des Caraïbes…), blouson en daim, pieds nus dans ses mocassins. Un frimeur. Nous l’étions tous, mais avec une réussite plus inégale.

Ma vie durant, à intervalles plus ou moins réguliers, je me suis demandé la nature du charme, au sens premier du terme, du charisme qu’exerçait Serge sur tous ceux, garçons et filles, jeunes et moins jeunes, qui le croisèrent. C’est une question qui finalement n’a pas de réponse, ou alors beaucoup ; propre à chacun. Disons seulement qu’il était peut-être alors, lorsque je le rencontrai, tout ce que nous n’étions pas et peut-être rêvions d’être. Un type qui rentre par les fenêtres plus que par les portes si c’est son bon plaisir du moment. Un type dangereux, moins insolent voire inconscient, que sans limites. Nous savions par notre naissance, notre sexe, que quoi qu’on puisse laisser croire, notre horizon serait un jour borné. Serge donnait l’impression de l’ignorer ou de défier cette fatalité. Et de fait, il y eut chez lui, dans sa vie, quelque chose de l’ordre du sacrificiel. Nous devions déjà en avoir plus ou moins conscience.
Ce fut lui qui vint me chercher. Ce devait être en hiver, je revois le duffle-coat gris taupe dont je m’affublais alors. Après des études où le nom de mon père me tint plus ou moins lieu de diplôme, je venais d’intégrer son cabinet, l’un des plus gros de la ville. « C’est toi, l’avocat ? » s’enquit-il. J’acquiesçai. « Serge Elkoubi. Patrick m’a parlé de toi. Écoute, là je ne peux pas, mais il faut que rapidement je te parle d’une affaire qui devrait t’intéresser. On se voit demain, même heure, d’accord ? » Patrick, c’était Patrick Lopes, fils d’une riche famille de négociants en rhum, pas le plus malin d’entre nous, ni le moins enclin à se laisser corrompre, le seul dont Serge acceptait qu’il le surnomme Sergio, ce qui chez tout autre le plongeait dans une rage folle et entraînait inévitablement le bannissement sans espoir de retour du malheureux coupable. Impossible aujourd’hui de me souvenir quelle était cette « affaire » inaugurale. Il y en eut tant. Peut-être un micmac, avec Lopes justement, autour de droits de douane sur le porto. Je crois me souvenir qu’à l’époque, Serge passait beaucoup de temps sur le port. Ce que je sais en revanche, c’est que j’étais fermement décidé à ne pas déférer à cette invitation cavalière. Et que le lendemain, à l’heure dite, j’étais là, à attendre que sa Mustang vienne se glisser le long de la terrasse du Grand Café.
Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Sans doute parce qu’il l’était d’abord à lui-même. Lui qui s’intéressait à tout – rapidement, trop rapidement, mais la vitesse était ce qui le constituait – donnait tous les signes de l’ennui le plus profond lorsque par mégarde la conversation dérivait non sur ses actes, mais sur leur motivation. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende.
Une chose toutefois. Pas rien, si peu. C’était à Saint-Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus. Comme toujours, une convocation qui se faisait passer pour une invitation. Je ne m’en formalisais pas et quelles que soient les raisons qui justifiaient une telle impériosité (je me doutais qu’il serait encore question d’identité, de papiers, de ce nom qui était le sien désormais, de celui qu’il avait cru devoir abandonner, du risque qu’il croyait encourir s’il lui venait le désir de revenir en France), elles me paraissaient pouvoir justifier un séjour dans sa grande maison de bois ouverte aux vents des tropiques, à l’ombre de son majestueux manguier, dans cette île où pour moi aussi, tout incitait à l’oubli. Ainsi en fut-il, lors de journées délicieusement indolentes et rythmées par des conversations qui l’étaient de moins en moins tandis que sa colossale consommation quotidienne d’herbe dressait comme un paravent entre lui et le réel, entre lui et moi. J’en pris mon parti sans m’en préoccuper davantage lorsque vers la fin du séjour je réalisai que finalement, l’essentiel de ses activités lucides n’avait guère consisté, assisté de Joseph, l’homme à tout faire de la maison, qu’à faire, défaire et bricoler, sans rime ni raison, les systèmes de verrouillage du grand portail d’entrée de sa propriété. C’est dans l’avion du retour que je compris que Serge Elkoubi, mon malheureux client et ami, ayant connu si souvent et dans tant d’endroits à travers le monde la privation de liberté, enfant à sa façon de la plus grande tragédie du siècle dernier, lui qui n’en avait que pour sa liberté, n’était plus désormais qu’un reclus volontaire. Et que ce serait, cette fois-ci vraiment, sans espoir de retour.
Et c’est ainsi que tout ce que l’on peut dire de Serge ne peut être qu’un tombeau. »

Extraits
« J’avais essayé pour préparer le procès d’en savoir plus. Georges-Bahi Elkoubi était né le 4 janvier 1917 à Constantine. Famille nombreuse, sans doute plutôt modeste, pas misérable, Élevé dans la tradition juive, mais sans dévotion excessive. Néanmoins, la promiscuité et le poids des traditions semblaient lui avoir pesé, comme ce sera plus tard le cas de son fils. Aussi, est-ce avec une joie à peine dissimulée qu’il s’y soustrait: pour remplir jeune homme ses obligations militaires, peu de temps après avoir passé son diplôme d’apprenti coiffeur. Le changement de décor est radical puisqu’il est incorporé dans un régiment de Saint-Jean-de Maurienne, en Savoie. Il y accomplit ses devoirs sous les armes avec toute l’efficacité requise, mais surtout, joli garçon, volontiers charmeur, il y fait la connaissance de Colette Brunaud, une Bretonne de Vannes, venue dans ces montagnes suivre son père, receveur local des impôts. » p. 57-58

« Un événement pourtant vint perturber ce triste ordonnancement des jours. Ce devait être vers l’été 1972, je ne parviens pas à en retrouver la date précise, seulement qu’il faisait très chaud. Bref, je fus ce jour-là, dans un parloir désert et donc surchauffé, le témoin de mariage de « Monsieur Serge Georges Simon Elkoubi, né le 22 décembre 1941 à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie) actuellement domicilié à la Maison d’arrêt centrale de Gradignan (Gironde) avec Mademoiselle Bianca Marie Jeanne Goldstein, née le 26 janvier 1947 à Toulouse (Haute-Garonne), domiciliée au 6 rue Jean-Jacques Rousseau à Bordeaux (Gironde) ». Bien entendu, nul n’avait souhaité être le témoin de la mariée et il m’avait fallu en convaincre le directeur de la prison, un certain Appietto, que cette cérémonie, malgré sa rigueur tout administrative, attendrissait sans doute. Les époux se jurèrent fidélité et assistance ; le premier de ces termes me paraissait devoir être laissé à leur libre arbitre, le second, lui, ne laissait pas de m’inquiéter… » p. 71-72

À propos de l’auteur
MONY_Olivier©_PhotoDROlivier Mony © Photo DR

Olivier Mony est journaliste et écrivain. Critique pour Livres-Hebdo et pour Sud-Ouest, il a reçu en 2007 le prix Hennessy du journalisme littéraire. (Source: Éditions Grasset)

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Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Les émotions

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En deux mots:
Jean Detrez enterre son père. Elisabetta, sa première épouse, l’accompagne dans ce moment de recueillement et d’introspection qui est aussi l’occasion de passer en revue ces moments de sa vie où les émotions ont été les plus fortes, notamment avec les femmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les femmes de sa vie

Jean-Philippe Toussaint poursuit dans Les émotions son cycle bruxellois et européen entamé avec La clé USB et nous offre quelques superbes variations sur le sentiment amoureux en détaillant les rencontres qui l’ont marqué.

Ceux qui ont lu La clé USB seront très vite ici en terrain connu, car même si ce roman peut très bien se lire sans avoir connaissance de l’œuvre ou du précédent roman de l’auteur, il pourrait fort bien composer un dyptique, puisque l’on reprend l’action au moment où Jean Detrez, le personnage principal, de retour du Japon apprend que son père est décédé, mettant en quelque sorte un point d’orgue a une année qui aura vu sa femme le quitter (juin 2016), le Brexit être voté (23 juin 2016), et Donald Trump accéder à la présidence des États-Unis (8 novembre 2016).
Nous voici donc en décembre, au moment des obsèques de son père, événement chargé d’émotion, mais aussi propice à l’introspection. Les souvenirs affluent, ceux qui ont marqué la vie de son père, fonctionnaire européen comme lui, mais aussi tous ces moments qui ont provoqué chez lui ces émotions qui donnent le titre du roman et dont l’intensité va déterminer le souvenir bien davantage que la chronologie. Les femmes, ou plus précisément les émois amoureux formant alors la matière première d’un récit qui, bien que très factuel, fait précisément partager au lecteur les battements de cœur et l’exaltation de ces moments où la vie s’illumine, où on sent que quelque chose se passe…
Comme lors de ce colloque international de prospective qui tente de tracer l’avenir de l’Europe sans le Royaume-Uni et qui se tient précisément à Hartwell House, dans le sud de l’Angleterre. Alors que les intervenants s’écharpent sur la pertinence de leur méthode de prospective stratégique en quatre phases – scoping, ordering, implications, integrating futures – l’attention de Jean va être détournée par Enid Eelmäe. Pour faire connaissance, les participants ont été invités à un exercice, baptisé Tell the story of your names. C’est ainsi qu’après avoir expliqué que les Detrez étaient originaires du Nord de la France et que le grand-père paternel avait disparu durant la Première Guerre mondiale, il apprit que Eelmäe voulait dire
«première montagne» ou «avant-montagne» en estonien, mais aussi que ce patronyme, avant l’estonisation des noms, était Eiffel, comme le constructeur de la Tour Eiffel. Ajoutons que la seule personne appelée Enid de leur connaissance les renvoyait tous deux à leur enfance et à la lecture du Club des cinq et du Clan des sept d’Enid Blyton. Il n’en fallait guère davantage pour tomber sous le charme de belle venue de Baltique. Au fil des heures, ils vont devenir très complices. Jusqu’à ce tête-à-tête dans la bibliothèque: «J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable.»
Bien entendu, ce sont les détails de ces moments qui donnent toute sa saveur à ce roman, comme si Jean-Philippe Toussaint à la manière d’un cinéaste, décidait de passer d’un plan général à un gros-plan, de se focaliser sur ces moments de grâce.
On passe ainsi des couloirs du Berlaymont, bâtiment emblématique de l’Union européenne où se retrouve tous les thèmes du livre, l’Europe aujourd’hui à la croisée des chemins, mais aussi le fils et son père, tous deux fonctionnaires européens, mais aussi l’architecture puisque la rénovation du bâtiment est confiée à son frère qui a suivi les pas de son arrière-grand-père, Pierre De Groef, qui a construit beaucoup d’immeubles à Bruxelles au début du XXe siècle. Et, comment pourrait-il en être autrement, les femmes. D’abord Diane, sa seconde épouse dont il se sépare, mais dont il nous raconte avec tendresse et sans doute nostalgie la rencontre dans ce temple de la technocratie. Puis sa course effrénée avec Pilar Alcantara lors de l’éruption du volcan Eyjafjöll en 2010. L’occasion aussi de nous faire découvrir un mystérieux souterrain.
Remontant dans le temps, nous irons aussi en Toscane au moment où Jean rencontre Elisabetta, sa première épouse. Contrairement à Diane, elle sera présente aux obsèques avec son fils Alessandro. Encore une occasion de constater combien restent vivaces les émotions. Et d’exprimer des regrets que l’on peut aussi prendre comme un conseil d’ami: «J’aurais peut-être dû faire davantage d’efforts pour essayer de sauver notre amour et prendre le risque d’entamer avec Elisabetta une longue relation suivie, la relation d’une vie, un amour au long cours, quitte à ce qu’il y eût des hauts et des bas, des orages et des disputes (et, sur ce point, je pouvais faire confiance à Elisabetta), mais j’aurais pu ou j’aurais dû avoir cette ambition pour nous, plutôt que, au premier accroc, à la première infidélité, céder à la facilité de nous séparer, abdiquer sans combattre.»

Les émotions
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782707346438
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles et environs. On y évoque aussi des voyages en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe principalement en 2016 et les mois suivants, mais l’auteur évoque aussi des souvenirs de 2004 et 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Jacques Dubois)
Le Carnet et les instants (Alain Delaunois)
Philosophie Magazine (Alexandre Lacroix)
Blog Shangols 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles. Diane était assise derrière moi dans le salon assombri par l’orage, elle feuilletait en silence une revue dans le canapé. Elle ne tarda pas à quitter la pièce, et je l’entendis s’éloigner dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Ce fut notre dernière soirée ensemble dans l’appartement de la rue de Belle-Vue (ma décision, à cette heure, était déjà prise de quitter l’appartement et de trouver un nouveau logement à la rentrée).
Je n’ai appris le résultat du référendum britannique que le lendemain en écoutant la radio. J’avais un rendez-vous à la Commission européenne en début de matinée. À la fin de ma réunion, en sortant du Berlaymont, j’ai traversé la rue de la Loi avec quelques collègues pour rejoindre le bâtiment Juste Lipse, qui se trouve de l’autre côté de la rue. Le Juste Lipse était encore l’unique siège du Conseil de l’Europe à l’époque, le nouveau bâtiment « Europa » construit par Philippe Samyn — le fameux cube de verre évidé qui luit pendant la nuit au cœur du quartier européen — n’est entré en service qu’au début de l’année suivante. Il y avait beaucoup plus d’animation que d’habitude dans le hall du Juste Lipse. On croisait des équipes de télévision, des dizaines de journalistes se pressaient vers la salle de presse. J’ai encore présent à l’esprit l’entrée en scène du président du Conseil européen ce jour-là. Précédé d’un bouillonnement de conseillers et de membres des services de sécurité, je revois sa silhouette décidée s’avancer sur le tapis rouge en longeant la rangée de drapeaux européens. Son visage était grave, l’attitude solennelle. Il monta à la tribune et commença son discours avec une émotion inhabituelle. Je suis pleinement conscient de la gravité, et même de l’ampleur dramatique de l’heure que nous vivons. C’est un moment historique, mais ce n’est sûrement pas le moment d’avoir des réactions hystériques. Les dernières années ont été les plus difficiles de notre histoire, mais je tiens à rassurer chacun, nous sommes prêts à affronter ce scénario négatif, et je pense toujours à ce que me disait mon père : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Je regardais le président du Conseil européen s’exprimer à la tribune. Au moment où il avait évoqué son père, ses yeux furent parcourus d’un fugitif voile de timidité, qui ne dura qu’un instant. Il esquissa un sourire, le sourire d’un homme adulte qui évoque son père en public, avec ce que cela peut avoir de pudeur, de respect et de piété filiale, et je ne pus m’empêcher de songer à mon père, à mon propre père, Jean-Yves Detrez, qui avait été commissaire européen dans le passé. Depuis que j’avais appris la victoire du « Leave » au référendum britannique, je ne cessais de penser à ce qu’il devait ressentir. Son monde, le monde qu’il avait toujours connu, était en train de vaciller. Les crises s’accumulaient en Europe, les populismes montaient partout inexorablement. L’humanisme, que mon père avait toujours défendu avec zèle, semblait plus mal en point que jamais. Le Brexit n’était que la dernière manifestation, la plus spectaculaire, la plus désagréablement inattendue, de ce dépérissement délétère.
Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? Je ne me serais peut-être jamais posé la question, si, quelques mois plus tard, je n’avais retrouvé une photo compromettante dans mon téléphone. C’était dans un Thalys, j’avais assisté à une réunion de prospective à Paris dans la matinée, et je revenais à Bruxelles le soir même. J’avais fait l’aller-retour dans la journée. J’étais fatigué, la journée avait été longue. Je me laissais bercer par le train. Calé au fond de mon siège, je faisais défiler distraitement du doigt les images de mon téléphone, quand je suis tombé par hasard sur la photo d’une jeune femme à moitié dénudée. La photo, presque floue, avait été prise l’été précédent dans une chambre d’hôtel pendant que je participais à une retraite de prospective à Hartwell House, près de Londres. Je ne me souvenais plus des circonstances exactes dans lesquelles la photo avait été prise. Je me souvenais seulement d’avoir passé la fin de la soirée avec cette jeune femme et d’avoir emprunté les escaliers majestueux d’Hartwell House avec elle très tard dans la nuit, mais je ne me souvenais plus ensuite de ce qui s’était passé, ou plutôt, à partir d’un certain point, mes souvenirs se dissipaient dans les brumes d’une fin de soirée trop arrosée. Nul doute pourtant que c’était bien dans une chambre d’hôtel de la résidence d’Hartwell House que la photo avait été prise, et par qui d’autre que moi puisque c’était dans mon propre téléphone que je venais d’en retrouver la trace, à ma grande surprise et à ma grande gêne. Je ne gardais pourtant aucun souvenir qu’il s’était passé quelque chose d’intime avec cette jeune femme cette nuit-là, même si la photo semblait apporter un démenti visuel au témoignage défaillant de ma mémoire. Il y avait, à l’évidence, une contradiction entre ce que me disaient mes souvenirs et ce que montrait la photo.
Depuis plusieurs années, mon ami et collègue Peter Atkins organisait les Rencontres d’Hartwell House, des retraites de prospective, où les participants, responsables politiques, analystes et experts internationaux, se réunissent pendant une semaine dans le cadre somptueux du château d’Hartwell pour imaginer l’avenir ensemble. L’avenir, pour moi, qui le côtoyais au quotidien dans le cadre de mes activités à la Commission européenne, était une notion parfaitement abstraite, que j’étais capable de modéliser et de faire parler avec des chiffres. Mais si, dans ma vie professionnelle, j’avais une maîtrise incontestable de l’avenir, je me rendais compte que, depuis quelque temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. Mon mariage avec Diane était en train de sombrer, nous étions entrés dans une crise conjugale dont je ne voyais plus l’issue. L’avenir, pour moi, était devenu irrémédiablement opaque. Je ne disposais pas des outils appropriés pour imaginer ce que nous allions devenir. Moi qui me pensais si performant dans l’exercice de mes fonctions, j’étais complètement démuni dans la conduite de mon histoire d’amour avec Diane. À croire que la prospective ne nous est d’aucun secours dans les affaires de cœur — ou qu’en amour, il n’y a pas de méthode.
Lorsque, dans les années 1990, j’ai commencé à m’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, j’ai très vite compris qu’il y avait une différence abyssale entre deux notions qui peuvent paraître voisines, voire similaires, mais qui ne sont pas de même nature, l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, qui est au cœur de mon activité professionnelle, relève d’une discipline à part entière, au même titre que les statistiques ou la démographie, avec son ensemble de techniques et d’outils méthodologiques spécifiques. Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. Mais a-t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent. Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
À l’été 2016, j’ai assisté à la retraite de prospective organisée par mon ami Peter Atkins à Hartwell House. L’avenir, durant ces quelques jours, fut au centre de toutes nos attentions. Nous l’entourions de nos sollicitudes expertes. Nous le sondions, par petits groupes, autour de tables de réunion recouvertes de feutrine verte. Nous l’auscultions, avec d’infinies précautions, pour construire, sous forme de scénarios exploratoires, des représentations de différents futurs possibles. Je connaissais Peter Atkins depuis toujours, cela faisait près de vingt ans que nous hantions ensemble les terras incognitas de la prospective stratégique et que nous explorions ses dernières steppes indéfrichées. Au début des années 2000, Peter avait rejoint à Londres l’équipe du Government Chief Scientific Adviser, qui conseille le Premier ministre britannique sur les questions de technologie. Il avait été chargé de créer la première cellule de prospective stratégique au sein de cette agence gouvernementale. C’est ainsi, sur le tas, que Peter s’était formé aux techniques les plus sophistiquées de la discipline et qu’il avait fait la connaissance de la plupart des hommes politiques, responsables militaires et hauts fonctionnaires qui travaillent dans le domaine en Angleterre. Ensuite, des experts étrangers, qui envisageaient de créer leur propre cellule de prospective dans leur pays, étaient venus faire des voyages d’études à Londres pour voir comment ils procédaient, et c’est ainsi que Peter était devenu une personnalité incontournable dans le petit monde très fermé de la prospective stratégique. En 2011, Peter avait quitté son poste dans la haute administration britannique pour s’établir à son propre compte, et il avait fondé l’association des Rencontres d’Hartwell House. L’événement phare de l’association était la retraite stratégique estivale. Dès la première session, Peter avait instauré l’idée originale du live challenge. Le principe était d’avoir chaque année un défi à relever en temps réel, un sujet d’intérêt général sur lequel tous les participants pourraient travailler pendant les cinq jours de la retraite. En 2016, les Rencontres d’Hartwell House s’étaient tenues début juillet, soit seulement une dizaine de jours après le référendum sur le Brexit.
Le lundi 4 juillet 2016, j’ai pris le train à Bruxelles aux premières heures pour rejoindre Londres. J’avais rendez-vous à la gare du Midi avec mon ami Viswanathan Ajit Pai, qui travaille avec moi à la Commission européenne. Viswanathan était lui aussi de la partie pour Hartwell House et nous avions décidé de faire le voyage ensemble. Dans l’Eurostar, nous nous étions installés dans un carré de sièges vides et nous avions pris nos aises, déployant nos journaux et posant nos ordinateurs sur les tablettes. Viswanathan, confortablement installé au fond de son siège, avait ouvert le Financial Times, dont il tournait précautionneusement les pages saumonées dans un froissement feutré de papier journal, délicat murmure matinal bientôt voué à disparaître avec le déclin annoncé des journaux papier. Peu après le départ, un très bon petit déjeuner nous avait été servi à la place. Viswanathan était contrarié comme moi par le résultat du référendum britannique, mais il ne semblait pas disposé à se laisser abattre. Au contraire, appréciant le petit déjeuner, se régalant des viennoiseries et des yaourts aux fruits (le sien et le mien, que je lui avais cédé bien volontiers), il se lança plutôt dans un vibrant hommage rétrospectif de l’Angleterre qu’il avait connue pendant ses années d’études à Cambridge au début des années 1990. Tu sais, à l’époque, c’était vraiment un environnement très stimulant, disait-il, une ambiance de libre pensée, de curiosité intellectuelle, on parlait de new internationalism. À ce moment-là, la Grande-Bretagne était ouverte sur les autres cultures. C’était le moment où on commençait à bien manger en Angleterre, avec de bons vins, des fromages affinés, de superbes huiles d’olive. La société anglaise respirait différemment, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde. Selon Viswanathan, cela avait commencé à se dégrader à partir du début des années 2000, et la crise financière de 2008 n’avait rien arrangé. À ce début de récession s’étaient greffés une rhétorique anti-migrants et le déchaînement de la presse populaire contre l’Europe. Si on ajoute à cela beaucoup de cynisme et deux ou trois apprentis sorciers, il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin les raisons du Brexit, selon Viswanathan (et il finit pensivement mon yaourt à la cerise en jetant un coup d’œil par la vitre du train). »

Extraits
« Mais, une fois dans la place, Scott Adams, avec son esprit pervers, n’avait pu s’empêcher de rendre public le différend avec Peter et de laisser entendre à l’assistance qu’il se désolidarisait de la méthode qu’il était obligé de présenter. C’est donc avec une ironie grinçante qu’il nous passa en revue les quatre étapes de la méthode d’Hartwell House, qu’il énuméra avec dédain, scoping, ordering, implications, integrating futures , comme s’il s’agissait de quatre vieux tracteurs antédiluviens, avec lesquels nous serions bien avancés pour explorer les champs si fertiles de la prospective stratégique, telle que lui la concevait. » p. 50

« Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un nous observait de l’extérieur et nous entendait émettre nos hypothèses, il pourrait vraiment se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fumé, ces gars-là ? » L’exemple le plus célèbre, ajouta-t-il, tandis que nous pénétrions dans l’hôtel, c’est la scène de Richard III , tu sais, la scène où Richard se tourne vers Lady Anne, la femme de son frère, pour lui dire qu’il est amoureux d’elle, alors qu’il vient de tuer son frère. Il s’arrêta dans le hall pour me mimer la scène (il s’était donné le rôle de Richard et s’adressait à moi comme si j’étais Lady Anne). Non seulement, il lui avoue que c’est lui qui a tué son frère, mais en plus il lui dit qu’il veut l’épouser ! s’écria-t-il. Nous étions debout l’un en face de l’autre dans le hall de l’hôtel. Ce n’est pas du tout vraisemblable évidemment, et pourtant le spectateur adhère, la scène a suffisamment de puissance et de force dramatique pour que le spectateur suspende son jugement critique à propos de l’invraisemblance de la situation. » p. 61

« J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. Il y a toujours ce dernier seuil symbolique à franchir, qui nous fait passer d’un état d’attente heureuse au dénouement attendu, quand les mains se rejoignent et que les lèvres s’unissent. Et c’est d’ailleurs peut-être le fait que cette attente soit si souvent heureuse qui explique que, tant de fois, pour ma part, je n’aie jamais été plus loin. Comme si c’était dans la félicité de la promesse que j’avais vécu mes plus belles heures d’amour. » p. 76-77

« En moins de vingt ans, Pierre De Groef, qui était issu d’un milieu modeste (son père était menuisier du côté de la rue Borrens à Ixelles), était devenu un architecte à la mode, un citoyen cossu, un bourgeois installé: moustache, costume en flanelle, gilet et montre à gousset, large cravate à pois, tel qu’il apparaît sur une photo qui a longtemps orné la cuisine de mes parents avenue Émile Duray. À l’époque, le quartier des étangs d’Ixelles, sur lequel il avait jeté son dévolu, se trouvait encore largement à la campagne. Il a eu le flair d’acheter tous les terrains qui voisinaient l’abbaye de la Cambre en pleine restauration après la première guerre mondiale. » p. 95

« La mort d’un homme, parfois, correspond à la fin d’une époque. Stefan Zweig est mort à un des pires moments de l’histoire, quand le ciel était noir en Europe et l’horizon bouché aussi loin que le regard pouvait porter. Témoin direct du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’ait connu le monde, Zweig a vécu l’intrusion violente de la réalité du monde extérieur dans son univers intime comme peu d’intellectuels l’avaient expérimenté avant lui. Il a vu son monde, le monde dont il était familier, un monde de raison, d’art, de raffinement et de culture, disparaître littéralement sous ses yeux, tandis que l’humanisme
sur lequel étaient fondées toutes ses valeurs était balayé par le nazisme. Même si c’est à des événements moins tragiques que mon père a été confronté dans les dernières années de sa vie, je voyais un parallèle entre sa mort et la mort de Zweig. Les dates de leurs morts respectives coïncidaient l’une et l’autre avec l’exact creux d’une vague de l’histoire, quand l’aube espérée après la longue nuit dont parle Zweig dans sa dernière lettre, n’est pas encore venue. En un sens, on pourrait dire que Zweig et mon père sont morts à temps, dans la mesure où ils ont cessé de voir la catastrophe qui les entourait et n’ont pas assisté au désastre qui leur a survécu. » p. 170

« Il y a, dans la vie, des instants décisifs, certaines journées ou certaines heures qu’on ne pourra jamais oublier. Stefan Zweig, dans son livre Sternstunden der Menschheit, parle de certains alignements d’étoiles qui font qu’à des instants précis de l’histoire s’accomplissent des moments d’une grande concentration dramatique qui sont porteurs de destin, où il arrive qu’une décision capitale se condense « en un seul jour, une seule heure et souvent une seule minute ». p. 189

« La pression des compagnies aériennes sur la Commission devenait à chaque heure plus grande pour nous faire rouvrir des routes aériennes dès lundi matin. Les compagnies aériennes accumulaient chaque jour des pertes abyssales, de l’ordre de 150 millions d’euros par jour, et des voix dans le secteur aérien commençaient à s’élever pour dénoncer la pagaille que nous, l’Europe — l’Europe, toujours l’Europe — aurions semée, en appliquant à l’excès le principe de précaution. Était-ce raisonnable de rouvrir des
espaces aériens dès le lendemain matin? Manfred Hübner dit qu’il n’en savait rien, et que de toute manière, ce n’était pas de notre ressort, c’était les directions générales de l’aviation civile des différents pays qui étaient compétentes. À chacun ses dossiers brûlants, à chacun sa cendre volcanique. » p. 198

« Je la regardais, et je pensais que quelque chose arrivait, quelque chose m’arrive, me disais-je. C’est là une singulière vertu de l’amour ou du sentiment amoureux de se rendre compte que ce qui arrive nous arrive à nous-même et à personne d’autre — c’est à moi, à moi que cette chose arrive —, que le regard adressé, le geste esquissé, l’est pour nous et pour nous seul, et le fort sentiment d’élection que cette vérité nous procure nous apporte un intense bien-être qui fait disparaître instantanément tout le reste, la fatigue et les soucis professionnels, les mauvais pressentiments et la hantise. p. 227

À propos de l’auteur
TOUSSAINT-jean-philippe_©Mathieu_ZassoJean-Philippe Toussaint © Photo Mathieu Zasso

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié plus de dix romans aux éditions de Minuit, parmi lesquels La Salle de bain (Minuit, 1985), L’Appareil-photo (1989), Fuir (2005), Football (2015), M.M.M.M. (2017) et La clé USB (2019). Il est également essayiste et cinéaste. (Source: Éditions de Minuit). (Source: Éditions de Minuit)

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Le Dit du Mistral

MAK-BOUCHARD_le_dit_du_mistral  RL2020 Logo_premier_roman coup_de_coeur  

Prix Première Plume 2020

En deux mots:
Après un orage, la découverte de tessons de poteries sous un mur écroulé va entraîner le narrateur et son voisin à faire des fouilles et mettre à jour une fontaine romaine et pousser les hommes à poursuivre leurs recherche sur l’Histoire et les légendes du Lubéron.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le mistral gagnant

Olivier Mak-Bouchard a réussi un formidable premier roman qui met le Lubéron en vedette, mêle des fouilles archéologiques aux mythes qui ont façonné cette terre et débouche sur une amitié forte. Bonheur de lecture garanti!

Paraphrasant Georges Brassens, on peut écrire que la plus belle découverte que le narrateur de ce somptueux roman a pu faire, il la doit au mauvais temps, à Jupiter. Elle lui tomba d’un ciel d’orage.
Car c’est à la suite d’une pluie violente que le mur de pierres sèches, entre sa propriété et celle de son voisin, a été emporté, mettant à jour de curieux tessons de poteries. Ne doutant pas qu’il s’agit de vestiges archéologiques, Monsieur Sécaillat – en vieux sage – propose de reconstruire le mur et d’oublier leur découverte, de peur de voir sa tranquillité perturbée par l’arrivée de hordes d’archéologues. Son voisin, fonctionnaire dans un lycée de L’Isle-sur-la-Sorgue, arrive toutefois à le persuader de poursuivre les fouilles de façon clandestine. La curiosité étant la plus forte, les archéologues amateurs se mettent au travail et finissent par déterrer des trompettes en terre cuite.
Creuser la terre et trier les tessons a aussi la vertu de rapprocher les deux voisins qui jusque-là s’étaient plutôt évités. Car ils vont tenter d’en savoir davantage sur leurs découvertes, essayer de dater précisément les objets, comprendre à quoi peuvent bien servir ces trompettes. Des recherches sur internet, une visite au musée et déjà les hypothèses, qu’ils discutent autour d’un verre ou d’un repas, vont les exciter. Et quand soudain ils voient apparaître le visage d’une femme sculptée dans une large plaque de calcaire, ils ont l’impression d’avoir une nouvelle amie dans leur vie. Qu’il leur faudra bien partager avec leurs épouses. Si Madame Sécaillat, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ne saisit pas forcément l’importance de cette découverte, l’épouse du narrateur – de retour d’un voyage au Japon – va juger leur comportement irresponsable. Sans pour autant trouver comment régler la question. D’autant qu’une source a jailli et que son eau semble avoir des effets très bénéfiques…
Olivier Mak-Bouchard, en mêlant habilement l’Histoire et les légendes, en ajoutant quelques touches de fantastique à son récit, réussit un livre captivant qui chante ce pays comme les grands auteurs de la région dont il s’est nourri: Alphonse Daudet, Jean Giono, Frédéric Mistral, Henri Bosco ou Marcel Pagnol. Ce faisant, il nous fait partager son amour immodéré pour cette terre si riche en mythes et légendes, mais aussi forte d’un passé dont on devient le témoin privilégié. Un peu comme Le Hussard, un chat qui est l’observateur privilégié de la relation privilégiée qui se noue ici.
Des quatre éléments qui ont façonné la géographie du Lubéron aux éléphants d’Hannibal qui l’ont traversée, de la chèvre d’or qui s’est battue vaillamment jusqu’à ce mistral qui dure trois, six ou neuf jours et peut rendre fou, on se laisse porter avec bonheur par les parfums et les couleurs, la poésie du lieu et l’enthousiasme d’un auteur qui, comme sa femme-calcaire, est doté de pouvoirs magiques!

Le Dit du mistral
Olivier Mak-Bouchard
Éditions Le Tripode
Roman
360 p., 19 €
EAN 9782370552396
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Lubéron
MAK-BOUCHARD_ledit_du_mistral_carteCarte réalisée d’après un croquis de l’auteur © Éditions Le Tripode

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais on remonte jusqu’aux origines de la création.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une nuit de violent orage, un homme voit toquer à la porte de sa maison de campagne Monsieur Sécaillat, le vieux paysan d’à-côté. Qu’est-ce qui a pu pousser ce voisin secret, bourru, généralement si avare de paroles, à venir jusqu’à lui ? L’homme lui apporte la réponse en le conduisant dans leur champ mitoyen: emporté par la pluie violente et la terre gorgée d’eau, un pan entier d’un ancien mur de pierres sèches s’est éboulé. Or, au milieu des décombres et de la glaise, surgissent par endroits de mystérieux éclats de poterie. Intrigués par leur découverte, les deux hommes vont décider de mener une fouille clandestine, sans se douter que cette décision va chambouler leur vie.
S’il se nourrit des œuvres de Giono et de Bosco, Le Dit du Mistral n’est pas un livre comme les autres. C’est le début d’un voyage, un roman sur l’amitié, la transmission, sur ce que nous ont légué les générations anciennes et ce que nous voulons léguer à celles à venir. C’est un récit sur le refus d’oublier, une invitation à la vie où s’entremêlent histoires, légendes et rêves. C’est une fenêtre ouverte sans bruit sur les terres de Provence, la photographie d’un univers, un télescope aimanté par les dieux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La République des livres (Pierre Assouline)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog La Viduité 


L’équipe du Tripode présente Le Dit du mistral d’Olivier Mak-Bouchard. © Production Le Tripode

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PROLOGUE
Quan lou vent coumenco, vento très jour, siès ou noun.
(Le vent dure trois, six ou neuf jours.)
Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter dans le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de tout ce qui va suivre, ou pire encore, de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait. Il serait comme un de ces touristes qui, les jours de crue du Calavon, n’en croient pas leurs yeux et se demandent comment un si petit rataillon peut se transformer en quelques heures en fleuve Amazone, aussi large que violent. Les Anciens lui diront que forcément, c’est lié au relief du pays : une cuvette, une vallis clausa1 en entonnoir dont le Calavon est l’unique réceptacle en temps de pluie, vous comprenez.
Oui, si le lecteur veut vraiment comprendre, il doit remonter jusqu’à la création du monde. Pas celle que tout le monde connaît, mais bien celle des légendes du coin, celle que l’on raconte aux enfants d’ici pour qu’ils s’endorment.
*
Les légendes prétendent qu’au matin du septième jour, le bon Dieu était fatigué de son labeur et décida de se reposer. Il s’assit au soleil et, caressant sa barbe blanche, contempla son œuvre : la croûte terrestre, la voûte du ciel et des étoiles, la nature embryonnante, l’homme et la femme. Il n’était pas mécontent de lui, mais il n’était pas complètement satisfait non plus : il avait l’impression qu’il manquait quelque chose. Il avait besoin d’une cerise sur le gâteau, d’une touche finale avec un peu plus de gueule que les simples Adam et Ève. Il fit venir les Quatre Éléments, et leur dit qu’il voulait mettre un petit bout de paradis en ce bas-monde. Pour cela il comptait sur eux.
« Après tout le travail de cette semaine, je suis vanné, je n’ai plus d’idées. Chacun d’entre vous doit me faire un cadeau, un cadeau à la fois utile et sublime, que je mettrai dans cette région où nous voilà réunis. »
L’Eau, l’Air, la Terre et le Feu se regardèrent en chiens de faïence, se demandant bien ce qu’ils allaient pouvoir répondre.
« Pourquoi ne demandez-vous pas à Adam et Ève ? Après tout, ce sont eux, les joyaux de la Création », questionna l’Air, un tantinet narquois.
« Oui, oui, justement, je me demande si je ne me suis pas un peu loupé, là-dessus. Mais allez ouste, la Terre, c’est toi qui as été créée la première, c’est toi qui t’y colles. Tu as quoi dans ta besace ? »
La Terre se leva, bien ennuyée, regardant ses pieds et fouillant dans ses poches. Elle chercha une bonne minute, puis regarda le bon Dieu, le sourire aux lèvres, heureuse de la trouvaille qui venait de germer en elle.
« Moi, j’offre le calcaire. Ça n’a l’air de rien, ça n’est pas du marbre ou du diamant, mais c’est du solide. C’est blanc comme la neige, ça se met en strate tout seul si bien que pas besoin de tailler, ça fait de belles pierres plates naturellement. Avec le calcaire, les paysans pourront faire des murs à flanc de collines, et cultiver en terrasse. Les bergers pourront en faire des bories, pour s’abriter lorsque la nuit arrive ou quand l’orage surgit. »
Le silence se fit, comme dans une salle de classe à la fin d’une récitation, quand les élèves attendent l’appréciation du professeur. Le bon Dieu passa ses doigts dans sa barbe, la lissant sur le fil de ses pensées.
« Oui, le calcaire, c’est pas mal, c’est utile. Mais en termes de magnificence, c’est tout de même un peu blancasse. Voyons ce que les trois autres ont trouvé. Le Feu, à ton tour, qu’est-ce que tu peux faire à partir de ça, vas-y, on t’écoute. »
Le Feu se leva d’un coup, impatient de montrer ce qu’il avait préparé pendant que la Terre passait à la casserole. Il toussota pour s’éclaircir la voix, et prit la parole.
« Moi, je vais prendre ces strates de calcaire, et je vais faire courir de belles flammes tout du long. Le blanc, je le prends et je le fracasse, je l’expose à toutes les couleurs que mes flammes peuvent avoir. De la flammichette du briquet jusqu’à la torchère du pin qui crame, je donnerai au calcaire le pourpre et l’écarlate, le jaune topaze et le rubis, le vert luciole et le bleu pétrole, et tout ça en falaises, en à-pics, et en cheminées de fée. Moi, j’offre le plus beau des cadeaux : l’ocre. »
« Eh bien en voilà, de la magnificence ! Bon, je garde l’idée, ça m’a l’air très bien. Allez, l’Eau, maintenant, c’est à toi, montre-moi ce que tu as en réserve. »
L’Eau se leva, jetant des regards fuyants de tous les côtés, faisant son possible pour éviter de croiser les yeux du bon Dieu. Elle ne disait rien et restait silencieuse.
« Allez ouste, on n’a pas toute la journée », dit le bon Dieu.
« Je n’ai rien », répondit l’Eau.
« Allez, arrête ton cinéma. Montre-nous ce que tu as », dit un ton plus haut le bon Dieu.
« Mais puisque je vous dis que je n’ai rien trouvé, se mit à pleurnicher l’Eau. J’ai beau chercher, tout ce que j’ai ne convient pas. C’est le problème avec ce pays : il n’y a pas d’eau. La mer ? Elle est à deux heures de là, et si je la fais monter, vous pouvez dire adieu aux calanques. De la pluie ? Il suffit que je fasse tomber quelques gouttes pour délayer votre calcaire, pour délaver vos ocres. Et de toute manière, comment voulez-vous que je fasse venir la pluie ? Avec ce soleil, vous croyez que la raïsse2, elle vient par l’opération du Saint-Esprit ? Chaque année, ça va être la même chose, sécheresse sur sécheresse, rien en été, et pas beaucoup en hiver. Puisque je vous dis que je n’ai rien. Il y a bien la rosée du matin, mais en termes de magnificence, la rosée, ça pourra repasser. Quand je dis que je n’ai rien, ça veut dire que je n’ai rien de rien. »
Le bon Dieu est sévère, mais il est aussi miséricordieux. Il comprit que l’Eau avait vraiment cherché, qu’elle n’avait vraiment rien trouvé, et qu’il valait mieux ne pas continuer à la faire bisquer.
« Bon, bon, ce n’est pas la peine non plus de se mettre dans ces états-là. On va réfléchir et trouver une solution ensemble. Je suis sûr qu’on va trouver quelque chose de très bien. »
Les autres Éléments, assis à l’ombre d’un figuier, se regardèrent, de l’envie plein les yeux : le bon Dieu répondait à la place de l’Eau, elle avait bien de la chance. Ils se disaient que c’était injuste, mais pas un n’ouvrit la bouche, et chacun regarda ses pieds.
« Bon, alors, montre-moi ce que tu as déjà dans la région. On a le lac de Sainte-Croix, mais ce n’est pas franchement la porte à côté. On a le Rhône et la Durance, aussi, mais ce n’est pas non plus tout près. Non, il nous faut quelque chose du coin, que les gens trouveront ici et pas ailleurs. Le Rhône, ils peuvent le voir à Lyon, et la Durance, ils peuvent la voir à Sisteron. Qu’est-ce que tu as comme rivière autour de la montagne à proprement parler ? »
« J’ai beaucoup de petites choses, mais rien de bien gros : l’Aiguebelle, l’Aiguebrun, la Dôa, le Rimayon, la Sénancole… Beaucoup de cailloux et des trous d’eau par-ci par-là. Quand je vous dis qu’il n’y a rien, je n’invente pas, j’ai déjà cherché. »
« Ma foi, c’est justement parce qu’il n’y a rien qu’il doit bien y avoir une solution. La nature est comme moi : elle a horreur du vide. Elle cache sa beauté dans sa simplicité. Ces cailloux et ces trous d’eau, ils doivent bien se jeter quelque part ?
« Non, soit ils retournent direct dans la nappe, soit ils se perdent dans la plaine », dit d’un ton résigné l’Eau.
« Eh bien à partir d’aujourd’hui je veux que chaque goutte qui tombe du ciel entre cette montagne et la montagne de Lure aille dans tous ces rimaillons, et que tous ces rimaillons aillent dans une seule et même rivière. Cette rivière, ce sera le Calavon. Insignifiant chaque jour de l’année, il se réveillera les jours de gros orage, grossira autant qu’un fleuve, et arrachera tout sur son passage. Ses flots seront alors belliqueux, et emporteront tout jusqu’à la mer, les agneaux comme les serpents. Le Calavon rappellera aux habitants du coin, au moins une fois par an, que la nature reprend toujours ses droits ; et que s’ils peuvent se croire au paradis ici, un rien pourra les en priver », dit le bon Dieu.
Il fit une pause. Il réfléchissait à la tournure que prenaient les événements et ne semblait pas mécontent. Dans un sursaut, il se rappela qu’il y en avait un qui n’était pas passé, celui-là même qui regardait ses pieds avec beaucoup d’attention.
« L’Air, c’est à toi. Attention, tu as eu le temps de préparer, je serai exigeant. »
L’Air prit la parole à reculons, comme si on venait de le surprendre en train de préparer un mauvais coup. Il parlait d’une voix sourde, qu’on avait du mal à entendre.
« Moi j’ai regardé dans ma besace ce que j’avais en stock. Je prends ma rose des vents, et je vois qu’on a déjà de beaux zefs dans cette région. Venant du nord, on a la Tramontane, qui nettoie tout de la montagne jusqu’à la mer. De l’est, on a le Levant, aussi doux qu’il est humide. De l’ouest, on a le Narboune, qui amène l’hiver après l’automne et le ramène d’où il vient au printemps. Au sud, on a le Sirocco, qui se coltine quand même toute la mer Méditerranée pour faire le trait d’union entre les sables du Sahara et ici. »
Le bon Dieu le coupa tout net.
« Eh oh, tu te stoppes, là. Je ne t’ai pas appelé pour que tu me fasses l’inventaire des stocks et me décrives par le menu tout ce qui existe déjà, je le connais mieux que toi. Passe directement au prochain chapitre. »
« J’allais y venir. Je vous présente mon petit dernier, qui vient de naître dans une grotte près de Burzet. C’est mon caganis3 : je l’ai appelé Mistral. Vous vouliez de la magnificence, vous ne serez pas déçu : c’est un enfant terrible, un petit malpoli qui peut dépasser les cent kilomètres par heure en rafale. Il a une personnalité à décorner les bœufs, toujours à faire les quatre cents coups. Les gens vont l’adorer ou le détester, mais je peux vous dire qu’ils s’en souviendront et qu’il marquera les esprits. Il va déshabiller la région, la pénétrer jusqu’au corps, lui enlever son capèu4 de nuages les jours de mauvais temps. Si des nuages s’accumulent au-dessus du Mourre Nègre, le Mistral se mettra à souffler pour les faire déguerpir : moi, avec lui, j’offre un ciel toujours bleu, une lumière radieuse, et des couleurs chatoyantes. »
« C’est pas une mauvaise idée, en effet, ce ciel toujours bleu. Ça rendra le calcaire plus blanc et les ocres plus rouges. Ça me plaît », jugea le bon Dieu.
Le silence se fit. Lissant sa barbe, le bon Dieu regardait dans le vide comme si une toile invisible y attendait la touche finale. L’Eau, la Terre, l’Air et le Feu ne mouftaient pas, bien contents que le bon Dieu ne leur demande plus rien, et attendaient la suite.
« Oui, mais bon, il y a un détail qui me tracasse, reprit le bon Dieu. Dis-moi, l’Air, avec ton Mistral qui va souffler tous les jours, n’y a-t-il pas un risque que les gens d’en dessous deviennent complètement fadas ? S’il est aussi terrible que tu le dis, il ne saura pas s’arrêter et tout cela finira mal. »
L’Air ne répondit rien, accusant le coup. Le bon Dieu avait marqué un point, et l’Élément se triturait les méninges. Au bout d’une petite minute, il reprit la parole :
« Vous avez raison, je n’avais pas pensé à cela. Tout est question d’éducation : il faut savoir fixer des règles aux enfants, surtout aux plus terribles. Je vous propose ceci. Le Mistral pourra souffler aussi fort qu’il le souhaite, mais seulement par tranches successives de trois jours. Un, trois, six ou neuf, pas plus.
Je m’explique : si des nuages font mine de s’installer en haut du Mourre Nègre, s’ils commencent à y déployer leurs volutes, alors le Mistral aura le droit de souffler. Il pourra souffler, mais attention, gentiment. Les gens l’appelleront alors le mistralet. Si les nuages n’ont pas disparu au bout d’un jour, alors le Mistral aura le droit de souffler plus fort jusqu’à la fin du troisième jour. Quand je dis plus fort, je veux dire par bourrasques et rafales. Les gens l’appelleront alors le rauba-capèu5, car il enlèvera les capes sur les épaules, et les chapeaux vissés sur les têtes. Si, à la fin de ces trois jours, les nuages sont toujours là, alors il aura le droit d’y aller franco pour trois jours supplémentaires. Les gens l’appelleront le mistralas : il sera fort et méchant, obligeant les gens à rester chez eux, les volets clos, le temps qu’il fasse la sale besogne. Si, à la fin de ces six jours au total, le beau temps complet n’est toujours pas revenu, alors le Mistral pourra souffler de toutes ses forces, il aura carte blanche sur les cumulus pour trois jours de plus. Le ciel bleu devra impérativement être revenu au bout de ces neuf jours. Et les gens appelleront alors le Mistral par son titre de noblesse, son nom à rallonge, celui qu’on annonce dans les antichambres et qui retourne les portières : le broufouniè-de-mistrau6.
Un, trois, six ou neuf : le Mistral devra compter ses jours, il fera comme ça et pas autrement. »
Le bon Dieu ne répondit rien, approuvant en silence. Les Quatre Éléments le regardaient, et le voyaient en train de faire tourne et retourne dans sa tête.
« Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cette ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme », réfléchit-il à voix haute.
« Que le Luberon soit », ordonna le Créateur.
Et le Luberon fut.

1 Vallée close.
2 Pluie.
3 Dernier-né.
4 Chapeau.
5 Rebrousse-chapeau.
6 Voix de tempête.

1. LOU GRAN CARRI Y LOU PITCHO CARRI
J’éteignis les phares et sortis de la voiture. C’est toujours un moment particulier : les lumières des phares ne vous montrent que l’obscurité, et vous n’entendez pas les bruits de la nuit. La portière ouverte, c’est un nouveau monde qui se révèle, comme lorsque l’on met un masque et que l’on plonge la tête sous l’eau. Il fait plus frais. Vous ne voyez pas la montagne tout de suite, vos yeux ne font pas encore la différence entre le noir étoilé et le noir océan du massif. Une à une, les étoiles timides se dévoilent. La lune fait apparaître les sommets puis les crêtes, et la masse du Luberon se laisse enfin deviner. On ne le voit pas vraiment, mais on sent qu’il est tout autour, avec ses bruits qui ressemblent à des murmures, ses taillis profonds qui résistent au regard, ses bêtes que l’on devine de sortie pour profiter de la fraîcheur. C’est angoissant : l’obscurité et le silence cachent mal tout ce qui est là, qui épie, aux aguets, mais qui demeure invisible.
Je reste deux ou trois minutes accoudé à la voiture, pour apprécier la présence du mont. En journée c’est différent : il y a les rendez-vous qui n’attendent pas, le cagnard1 qui assomme, la lumière qui fait plisser les yeux. Là, c’est mon heure de solitude, une rivière noire que l’on traverse en abandonnant sur l’autre rive les problèmes de la journée.
Enfin, solitude, c’est beaucoup dire : c’est toujours à cet instant que le Hussard vient tournicoter dans mes jambes.
Le Hussard est arrivé dans ma vie dans des conditions assez surprenantes. Il y avait au fond du jardin un vieux J7, bourré de ronces et de mauvaises herbes. Un samedi matin, le téléphone sonne, c’est monsieur Sécaillat, notre voisin du bout du chemin.
« Je vais porter à la déchetterie toute une remorque de cochonneries, et si ça vous dit, j’en profite pour embarquer aussi votre J7. »
J’ai hésité : ce camion datait de mon grand-père, qui s’en servait pour charger les cagettes le jour du marché, avec moi par-dessus. Malgré les ronces et les mauvaises herbes, il était une part de mon héritage. Je répondis non, ma femme Blanche dit oui au nom de la lutte contre le tétanos, et le vieux J7 partit.
Nous regardions l’épave disparaître avec monsieur Sécaillat dans le virage lorsque le Hussard apparut, remontant notre chemin bordé de chênes-kermès. J’ai demandé plus tard à monsieur Sécaillat s’il avait aperçu ce chat quand il remorquait le J7, il me répondit que non, et que d’ailleurs il ne l’avait jamais vu dans le coin. Il s’en serait souvenu : le Hussard est un gros chat tout blanc, à l’exception de ses pattes qui sont noires, des coussinets jusqu’aux genoux. C’est pourquoi nous l’avons appelé le Hussard : on aurait dit un chasseur alpin pourvu de grandes bottes de cuir noir, et longeant le mur de la Peste. Toujours est-il que, ce jour-là, de son pas cadencé et martial, le Hussard remonta notre chemin, nous doubla sans coup férir, et s’avança jusqu’à notre porte d’entrée. Il nous attendit sur le paillasson, fier de son nouveau titre qu’il nous restait à apprendre : maître des lieux.
Donc, comme à son habitude, le Hussard vint tournicoter autour de moi à ma sortie de la voiture. Si les chats ne sont pas aussi réputés pour leur fidélité que leurs cousins canins, le Hussard est une exception qui confirme la règle. Je me suis toujours demandé comment il fait pour être là quand je rentre, fidèle au poste. Je n’ai pas d’horaires fixes, il m’arrive de rentrer tard. J’imagine qu’au coucher du soleil, l’animal doit surveiller notre chemin depuis un trou de garrigue, à l’affût du ronron du moteur.
Après quelques tournicotis, le Hussard mit officiellement fin aux retrouvailles et se dirigea vers la maison, en ouvrant la route. Je ne m’en plains pas. Mes yeux ne sont toujours pas habitués à l’obscurité, et mon sherpa félin m’aide à éviter quelques racines traîtresses. Nous remontons ensemble un bout de chemin dans le noir, passant à côté du petit bassin. Les crapauds s’y appellent toute la nuit pour ne jamais se voir : ils se taisent quelques instants, à notre passage, pour reprendre de plus belle sitôt que nous les avons dépassés.
Blanche rentre du travail après moi, ce qui me laisse le temps de mettre la table et de préparer le souper. Ce soir, ce sera croque-monsieur avec une salade de concombres, histoire que ce soit pas trop estoufadou2. L’ouverture du frigidaire devient un moment de grande hypocrisie. Je regarde ce qu’il y a et me demande quoi faire, tandis que le Hussard fait des pieds et des mains devant. Il sait pourtant très bien qu’il n’aura rien : je mets un point d’honneur à ne lui donner à manger qu’une fois le repas terminé. C’est mon père qui m’a appris cela, les hommes d’abord, les bêtes ensuite. S’il voyait la place que prend le Hussard sur le canapé du salon, il se retournerait dans sa tombe.
Ma femme rentra et on passa à table. Elle adore les croque-monsieur et ne raffole pas des concombres, ce qui fait une bonne moyenne. Le Hussard trônait comme à son habitude en face de la table, pattes en avant et yeux fermés. Il ne faut pas se fier à son faux air de sphinx désintéressé. L’animal est toujours prêt à bondir au moindre bout de jambon tombé par terre. Ma femme prit le dernier croque-monsieur et me laissa finir la salade. Je l’écoutais me raconter sa journée tout en sauçant le fond du saladier avec un quignon de pain. C’est un usage hérité de mon enfance que je n’ai pas abandonné au fil des années : si tu as tout mangé, tu as le droit de saucer le plat. Ce privilège était l’objet d’âpres négociations avec mes deux frères, Franck et Andréas. Moi, je suis celui du milieu, la pire des positions. L’aîné a une autorité naturelle, donnant son avis sur tout, tandis que le plus jeune ne manque jamais de revendiquer son statut auprès des autorités parentales. Autrement dit, je n’ai pas eu souvent dans mon enfance l’occasion de saucer les plats et il me faut rattraper depuis le temps perdu.
Ensuite, un pacte de non-agression divise les tâches ménagères : à moi la cuisine, à Blanche la vaisselle. Un avenant m’attribue le ravitaillement du Hussard. Je pris le reste du jambon, sortis une boîte de thon, mixai le tout dans sa gamelle, et ouvris la porte-fenêtre de la terrasse. En hiver, le Hussard mange dans la cuisine et dort dans le garage, dans un panier juché sur la tondeuse à gazon, dont on ne se sert jamais. En été, il mange et dort à l’extérieur.
Après lui avoir donné sa pâtée, je restai dehors, à écouter les murmures nocturnes. La nuit étincelait : des serpents d’étoiles ondulaient dans le noir de l’océan, leurs écailles ricochaient en constellations ésotériques. Je n’ai jamais été très fort pour lire les astres. Je suis myope comme une taupe, et plus simplement je n’y connais rien. Franck et Andréas se battaient au sujet de Cassiopée, et c’est tout juste si j’arrivais à voir l’étoile du berger. Ce soir je réussis à aller jusqu’au bout de mes possibilités : je reconnus la Grande Ourse et la Petite Ourse. Je fermai les volets, laissant le Hussard à son dîner.

2. LE HUSSARD SOUS L’ORAGE
Ce n’est pas le tonnerre qui me fit ouvrir les yeux, mais le bruit de la pluie. Blanche dormait toujours, l’orage ne l’avait pas réveillée. La pluie faisait un bruit cadencé, intense et régulier. Je me levai en essayant de ne pas déranger ma femme et descendis dans la cuisine. La pluie s’en donnait à cœur joie : malgré la nuit noire, on pouvait voir de grosses gouttes lessiver notre baie vitrée. On entendait le tonnerre gronder au loin, sans voir d’éclairs toutefois. L’orage avait l’air d’être sur Caseneuve et se rapprochait. À travers le bruit de la pluie, les pins couinaient sous l’effet du vent, et les vieilles tuiles s’agitaient. Je n’avais pas peur, mais regarder la pluie tomber est différent de sentir un orage passer sur le coin de votre tête. C’est comme faire le guet en temps de paix ou en temps de guerre.
Soudain un éclair illumina la nuit. Il fit une formidable photographie en noir et blanc de quelques secondes, sitôt apparue sitôt disparue. L’éclair avait révélé le jardin et la piscine, et le mur de pierres sèches qui nous séparait de chez monsieur Sécaillat. Pendant une fraction de seconde apparut distinctement la silhouette du Hussard, marchant de profil sur une des terrasses du champ de cerisiers. L’obscurité revint et avec elle un grand étonnement. Je ne m’attendais pas à voir le Hussard gambader sous la pluie par une telle nuit. Je l’imaginai plutôt en train de dormir dans le garage, où il peut rentrer par un vieux soupirail éventré.
J’ouvris la porte-fenêtre et tentai de l’appeler sans réveiller Blanche, mais la pluie doucha ma tentative. Je commençai à douter de ma vision au fur et à mesure que l’impression de l’image diminuait sur mes rétines et que l’obscurité revenait. Je n’en étais plus sûr du tout. Ce ne devait pas être le Hussard, mais simplement l’ombre de pierres. Je restai encore un instant accoudé à la baie vitrée, guettant un nouvel éclair pour en avoir le cœur net. Mais l’orage filait maintenant sur Saint-Saturnin et les grondements se firent de plus en plus lointains.
Je n’étais pas prêt pour autant à aller me recoucher. La vision me trottait dans la tête, et se faufilait à chaque fois sous le rideau de mes paupières quand je fermai les yeux. Il me fallait quelque chose de chaud de toute façon : le contrecoup de la chaleur de l’après-midi comme l’orage avaient rendu le fond de l’air plutôt frais. Un bout de fièvre n’était pas loin et risquait de pointer le bout de son nez demain matin. Un aïgo boulido1 m’aiderait à faire faux bond à la maladie. Mon grand-père s’en faisait un tous les dimanches soir : ça le requinquait pour la semaine qui arrivait, et « qu’a de sauvi din soun jardin a pas besoun de médecin2», disait-il.
Je pris six gousses d’ail dans le garde-manger, les coupai en petits bouts puis les écrasai à la cuillère. Je les fis bouillir pendant une vingtaine de minutes, avec du sel, de l’huile d’olive, de la sauge et deux feuilles de laurier. La vapeur d’eau passait sur mon visage et se chargeait petit à petit des vertus de l’ail et de la sauge. L’eau perdait sa couleur transparente. Je coupai le feu, laissai reposer un instant puis m’en versai une grosse tasse.
J’ouvris la porte-fenêtre de la cuisine, et allai sur la terrasse avec mon aïgo boulido. L’orage avait laissé son odeur avant de partir. L’ozone nocturne vous fouettait comme l’iode au bord de l’océan : on avait envie de respirer à pleins poumons pour s’imprégner de ce bien-être alchimique. Je pensais déjà à la satisfaction que j’aurais le lendemain matin, en tapant sur la citerne en fer, de bas en haut, et au son si caractéristique qui signale le niveau d’eau. Je sortis une chaise longue de dessous l’auvent, et commençai à siroter à petites gorgées.
J’appelai à voix basse le Hussard, lançant des « pitchi pitchi » dans le noir. Peine perdue, il était aux abonnés absents. Il n’y avait pas un bruit. Les criquets, les grillons, les grenouilles et même le vent ne disaient rien, comme s’ils avaient peur de faire revenir l’orage, tels des écoliers attendant leur instituteur malade.
*
Au matin, la pluie tombait toujours. C’était un samedi, l’alarme de mon réveil était débranchée. Comme pour chaque grasse matinée, je me réveillai plusieurs fois, me rendormant un peu plus tard. La première fois vous vous dites qu’il est encore tôt, qu’il doit faire encore nuit, et que c’est pour ça que la pluie ne s’est pas arrêtée. La deuxième fois vous n’êtes pas sûr de bien entendre : c’est un bruit léger, un crachin, rien de plus. La fois suivante, la lumière se fait de plus en plus insistante à travers les volets, et vous devez vous rendre à l’évidence, ce sera une journée foutue, il pleut.
Deux sentiments se battaient en duel sur mon oreiller. La triste idée que la météo allait gâcher le samedi, et la surprise : en cette fin d’été, si les orages de chaleur ne sont pas rares, ils sont en revanche très courts. Mais il fallait bien se lever. Il ne me restait plus qu’à regarder la pluie avec une tasse de café.
Nous sommes des inconditionnels du café à l’italienne. En semaine, je ne fais pas le difficile, je bois chaque matin le jus de chaussette préparé au travail. Je suis lent à démarrer, et il m’aide à connecter mes neurones. Le week-end, c’est différent : finie la perfusion de caféine, bonjour l’expresso. Nous avons une cafetière Moka, celle à huit faces et en aluminium. Il nous a fallu du temps pour l’apprivoiser. Même après toutes ces années, le tire-boyaux n’est jamais bien loin. Cette fois-ci, le résultat était à la hauteur des espérances. Je m’en versai une petite tasse, y ajoutai du sucre avec une petite cuillère en fer-blanc.
Blanche était déjà debout, travaillant sur son ordinateur. Je commençai à boire, accoudé à une fenêtre de la salle à manger. De gros nuages allant du gris au noir tutoyaient les cimes du Luberon, donnant à la montagne de sinistres versants. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que me revint la photographie en noir et blanc de la veille, celle du Hussard gambadant sur le mur de pierres au milieu des éclairs. Je n’y avais pas pensé jusque-là.
« Tu as vu le Hussard ce matin ? »
« Oui, il tambourinait à la porte du garage quand je me suis levée. »
« Il est toujours là ou bien il est sorti ? »
« Par ce temps, tu rigoles ? Il roupille sur le fauteuil du salon. D’ailleurs, tu as raison, il faut le surveiller, il va pisser en catimini comme la dernière fois. Tu n’as qu’à le faire sortir. »
Il était là, roulé en boule sur son fauteuil habituel. Je le caressai du bout de l’ongle entre les deux sourcils, passai entre les deux oreilles puis remontai tout le long de l’échine. Il s’étira, poussant du bout de ses pattes des soucis invisibles. Je lui demandai où il avait passé la nuit, et si c’était bien lui qui s’amusait à faire la farandole entre les éclairs dans le champ de monsieur Sécaillat. Il ouvrit les yeux, et me jeta un regard courroucé, celui des gens que l’on dérange pendant la sieste. Je le mis sur mes genoux pour faire la paix et il se mit à ronronner.
J’allumai notre vieux transistor et écoutai Radio France Vaucluse égrener les nouvelles du matin. L’orage avait fait de gros dégâts, les services publics avaient fort à faire. Vers Cadenet, un glissement de terrain avait balayé un bout de route. À Apt, le Calavon faisait des siennes : il enflait d’heure en heure et promettait de déborder en milieu d’après-midi. La fourrière avait embarqué les véhicules des imprudents qui étaient encore garés sur les rives. La mairie avait donné un numéro vert pour obtenir des renseignements. Le présentateur passa aux résultats sportifs.
Je ne l’écoutai plus, bercé par les ronrons du Hussard et me demandant ce que le Calavon allait déterrer cette fois-ci. Aux dernières crues, le torrent avait mis au jour, un peu plus loin dans la vallée, vers Lumières, les ruines d’un tombeau du néolithique. C’était surprenant : si les vestiges gallo-romains étaient nombreux à Apta Julia, Apt la Romaine, les traces d’un passé encore plus ancien le long de la via Domitia étaient plus rares. Je n’ai jamais pris le temps d’aller voir ce tombeau, qui avait fait pourtant la une de la presse locale. C’était à l’endroit exact où, trente ans plus tôt, mon père nous avait emmenés avec mes frères un matin observer les castors du Calavon. À ce niveau, le plat de la plaine oblige le torrent à faire de vastes méandres, idéaux pour leurs barrages. Nous en avions vu trois en train de s’affairer dans le froid matinal. On avait été marqués par leurs incisives et leurs queues plates : sitôt le travail terminé, ils se retournaient et consolidaient à grands coups de queue leurs constructions hydrauliques. Je les regardai, agrippé aux jambes de mon père, et l’imaginant dans son atelier, éternel bricoleur rangeant ses outils et disant d’un ton satisfait : « Ce qui est fait n’est plus à faire. »
Sa voix résonnait toujours dans ma tête lorsque l’on frappa à la porte. Comme nous n’attendions personne, je me demandai qui cela pouvait bien être. Je poussai doucement le Hussard vers le rebord du fauteuil, et allai ouvrir. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant sur mon paillasson, trempé comme une soupe, monsieur Sécaillat.
« Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre », m’annonça-t-il calmement.

1 Ail bouilli.
2 Qui a de la sauge dans son jardin, n’a pas besoin de médecin.

3. PAR LES COLLINES ÉTRUSQUES
Mon voisin marchait vite : il essayait de passer entre les gouttes, ou bien était pressé de montrer sa trouvaille. J’avais du mal à le suivre, glissant sur les cailloux mouillés et perdant l’équilibre tous les deux pas. Je n’étais pas habillé pour aller sous la pluie. J’avais pris mon ciré, héritage d’une semaine de vacances au mont Saint-Michel, l’avais passé sur mon polo et mon bermuda. J’avais cherché sans succès mes bottes jaunes. Elles aussi dataient des grandes marées du mont Saint-Michel. Ne pouvant mettre la main dessus, j’avais pris en désespoir de cause mes claquettes et avais emboîté le pas à monsieur Sécaillat.
On ne se disait rien : je marchai, cinq ou six mètres derrière lui, faisant mon possible pour garder bonne figure. Il descendit le long du chemin, tourna à droite à l’intersection, comme pour remonter chez lui. À mi-parcours, il bifurqua et coupa à travers le champ qui séparait son mas du nôtre. Il y faisait pousser des cerisiers, et quelques amandiers en bordure. On y voyait passer des sangliers qui descendaient du Luberon pour aller boire dans l’eau du Calavon à la tombée du jour. Monsieur Sécaillat remonta la pente jusqu’au mur de la première terrasse, le longea sur une vingtaine de mètres et s’arrêta brusquement. Pas la peine de lui demander pourquoi : le mur était éboulé sur quatre ou cinq mètres. Les pierres avaient roulé entre les troncs des cerisiers, en arrachant un au passage.
J’étais un peu remonté contre mon voisin. Certes, c’était impressionnant, et j’étais désolé pour son cerisier, mais ce n’était pas non plus la fin du monde, loin de là. Il n’y avait pas de quoi venir me déranger et me faire rincer jusqu’aux os. Peut-être espérait-il un coup de main pour remonter son mur. Cela faisait bien dix ans que j’avais développé une passion pour les murs en pierres sèches, et que j’occupais mes étés à aménager notre terrain en construisant des murets. Monsieur Sécaillat aurait pu attendre le lendemain pour me passer un coup de fil, cela aurait été du pareil au même. Je tournai mon regard vers lui et m’apprêtai à lui dire le fond de ma pensée lorsqu’il leva le bras sans mot dire et pointa du doigt quelque chose dans les éboulis.
Ce n’étaient pas juste des éboulis. Il n’y avait pas que de la terre, des racines et des cailloux. À travers tout ce micmac, on pouvait apercevoir autre chose, et cette autre chose n’avait pas échappé à son vieux regard de paysan. Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. Poussé par la curiosité et sachant déjà que je violai une scène de crime, j’escaladai à quatre pattes les gravats.
C’est à ce moment précis que tout a commencé. Un tartempion n’aurait pas fait ce pas fatidique. Interloqué, il se serait retourné vers monsieur Sécaillat, les bras ballants. Pas moi. Et peut-être que monsieur Sécaillat l’avait deviné, pour venir toquer à ma porte par ce jour pluvieux.
J’ai bondi sur ces éboulis, cherchant parmi les mottes de terre comme un chien autour des racines de chêne à la saison des truffes. Je passai d’une motte à l’autre, découvrant des trésors là où il n’y avait que des racines, repoussant des pierres là où il y avait Dieu sait quoi. J’entendais César, ou bien encore Pline, à chaque goutte de pluie qui s’écrasait sur mon ciré.
Un long bout de terre cuite vert olive sortait d’une motte. Raclant la terre mouillée avec mes ongles, je me demandai ce que cela pouvait bien être : un bout d’amphore, de lampe à huile ou que sais-je encore. Je repoussai ce qui restait de terre autour, et imaginai la dernière fois qu’un homme l’avait manipulé. Qu’avait-il pensé, qu’avait-il dit ?
Monsieur Sécaillat me rejoignit et, observant ma trouvaille, sourit d’un air interrogateur. Il me tira par la manche et me proposa de remonter chez lui, sous-entendant qu’on allait en discuter. Comme un enfant qui veut rester encore au Corso, je le suivis en regardant l’amas d’éboulis, rêvant déjà d’en découvrir un peu plus.
On suivit le mur de terrasse jusqu’à retomber sur le chemin qui menait à son mas. Il me fit entrer par la porte de son garage, qui était restée grande ouverte. Il pendit nos deux imperméables à un clou dans son atelier puis me fit monter à l’étage, là où lui et sa femme habitaient. Il y avait dans la cuisine une énorme table en bois massif. Une douzaine de personnes pouvaient y tenir, elle avait dû voir bien des soupers. Du café restait dans la cafetière, mais il était froid. Monsieur Sécaillat remplit deux petites tasses à ras bord, et les mit une minute au four à micro-ondes. Ni lui ni moi ne parlions, attendant que la sonnerie de l’appareil lance le début de la conversation.
« Il faut appeler lundi à la mairie et leur dire que vous avez trouvé des trucs au fond du champ. Ils sauront vers qui nous diriger. Ils vont nous envoyer des gens de la sous-préfecture, à moins que ce ne soit le conservateur du musée qui vienne directement… » commençai-je.
« C’est hors de question », me coupa monsieur Sécaillat.
Silence.
« Qu’est-ce qui est hors de question ? Vous ne voulez pas que le gars du musée vienne ? Je le connais bien, c’est monsieur Gardiol. Il est très sympa. J’ai fait un stage avec lui quand j’étais au collège. »
« Lui ou un autre, c’est pareil. Il est hors de question qu’ils viennent faire des fouilles ici. On sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit. On ne sait jamais quand ça va finir. Suffit qu’ils trouvent le bout de la moustache de Vercingétorix et l’État vous fout dehors. J’ai pas envie qu’ils se mettent à creuser des trous partout et de ne plus pouvoir aller dans mes cerisiers pendant dix ans ou plus. »
« Et qu’est-ce que vous allez faire alors ? »
« Dès que c’est sec, un coup de tractopelle là-dessus, et après je reconstruis le mur. Si vous pouvez m’aider à le faire avec les pierres, tant mieux, c’est plus joli, sinon, trois coups de parpaings et on n’en parle plus. »
*
Deux heures de débat supplémentaires n’avaient pas changé grand-chose. Son opinion était faite, et insister n’aurait servi qu’à envenimer les choses. L’heure du déjeuner était largement dépassée et il était temps pour moi de partir. Sa femme était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle ne sortait plus beaucoup. Monsieur Sécaillat devait la faire manger. Il me raccompagna au garage, me tendit mon ciré puis me serra la main. La pluie s’était arrêtée, et il faisait grand beau. À contrecœur je retournai à la maison : fou saupre mettre l’aiguo per lou valat1
Peu importe que monsieur Sécaillat ne s’intéresse pas à l’Histoire, peu importe le caractère illégal de ce qu’il comptait faire. Sa réaction provenait de quelque chose de profond et d’ancré en lui. Cela touchait à sa terre, à ce champ qu’il avait parcouru dans un sens puis dans l’autre, en plein cagnard comme en plein hiver. Le simple fait que l’État ou qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras.
Pour une raison que j’ignore, je n’ai rien dit à Blanche en rentrant. Elle m’avait demandé à mon retour ce que monsieur Sécaillat voulait, et j’avais maugréé une excuse bidon avant d’aller m’enfermer dans mon bureau après le repas. Je n’avais pas très faim, un reste de poulet fut vite expédié.
L’après-midi se révéla maussade, partagée entre la chute d’adrénaline et un sentiment de frustration. Se trouvait peut-être sous les cerisiers de monsieur Sécaillat une villa, une tombe, ou même un temple, qui sait. Au dix-septième siècle, la charrue d’un paysan avait heurté un gros caillou dans un champ sur la colline des Tourettes. Le gros caillou n’en était pas un : de forme rectangulaire, il était parcouru d’une longue inscription. Le curé de la paroisse la déchiffra : c’était du latin. Il la consigna dans les registres de la paroisse :
Borysthène l’alain, impérial cheval de chasse, qui par la plaine, par les marais et par les collines étrusques savait si bien voler, qu’aucun sanglier, quand il chassait les sangliers de Pannonie, de sa dent étincelante de blanc n’osa le blesser, de sa bouche éclabousser de salive l’extrémité de sa queue. Mais dans la force de sa jeunesse, comme il arrive souvent, en pleine possession de ses moyens, il a atteint son dernier jour. Il repose ici dans la terre.
L’évêque fit faire des recherches supplémentaires et l’on découvrit plus d’éléments dans un volume de Dion Cassius. Au cours d’une partie de chasse dans le sud de la Gaule, l’empereur Hadrien avait perdu son cheval préféré, Borysthène. Il lui avait fait ériger un mausolée et avait composé lui-même l’épitaphe, cette même épitaphe que le paysan avait retrouvée des siècles plus tard. Malheureusement, ni la stèle ni le lieu précis de la découverte n’avaient réussi à surnager jusqu’à nos jours, si bien que personne ne savait où était enterré ce brave Borysthène. Peut-être le paysan, apeuré par le tintamarre du curé, avait-il refusé de divulguer l’endroit exact de sa découverte, préférant que les

Extrait
« Coucou chéri,
Kono-Hana était la fille du dieu des montagnes, Oho-Yama. Symbole de la délicate vie terrestre, elle est souvent associée au bourgeon de cerisier, le sakura, qui représente la renaissance de la vie immaculée après un long hiver. Elle avait rencontré au bord de l’eau son futur mari Ninigi, le fils du dieu soleil. Il avait demandé sa main à son père, qui avait refusé. Il lui aurait proposé au contraire sa première fille, Iwa-Naga, la princesse roche, qui était moins belle, mais qui était beaucoup plus stable, beaucoup plus posée. Le dieu des montagnes souligna que les humains seraient fragiles et éphémères, comme le sont les pétales de cerisier. Ninigi refusa tout de même, et devant son insistance, Oho-Yama finit par céder et donna la main de sa seconde fille. Kono-Hana tomba enceinte très rapidement: le lendemain de son mariage, elle annonça à Ninigi qu’elle attendait en effet un heureux événement. Ninigi fut pris de doutes: était-il vraiment le père, n’avait-il pas été joué dans l’histoire? Kono-Hana fut offusquée par les doutes de son épouse et eut recours à une solution extrême pour défendre son honneur. Elle s’enferma dans la maison de maternité et, toutes portes closes, y mit le feu, proclamant que si ses enfants étaient bien de Ninigi, alors ils vivraient. S ’ils étaient d ’une liaison adultère, alors ils périraient dans les flammes. »

À propos de l’auteur
MAK-BOUCHARD_Olivier_©DROlivier Mak-Bouchard © Photo DR

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Le Dit du Mistral est son premier roman. (Source: Éditions Le Tripode)

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Un jour viendra couleur d’orange

DELACOURT_un-jour-viendra-couleur-dorange  RL2020

En deux mots:
Pierre a enfilé son gilet jaune, occupe les ronds-points et crie sa colère tandis que Louise, son épouse accompagne les patients en fin de vie. Après la naissance de leur fils Geoffroy – un enfant pas comme les autres – ils se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun d’entre eux va dès lors se battre pour son avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Changer les couleurs du monde

Sur fond de crise des gilets jaunes, Grégoire Delacourt a réussi un roman d’une forte intensité dramatique en racontant le destin d’un couple et de leur enfant né «différent».

C’est en 2018, au moment de la contestation des gilets jaunes, que Grégoire Delacourt a choisi de débuter son nouveau roman. Pierre a rejoint la lutte, tient un rond-point, rêve de jours meilleurs.
Lorsqu’il se retourne, il voit ce jour d’élection présidentielle en 2002 et ses illusions s’envoler. Lionel Jospin a décidé d’arrêter la politique, Le Pen sera face à Chirac au second tour. Un choc qu’il partage avec tous ceux qui rêvaient de lendemains qui chantent. Parmi toutes ces personnes, il croise le regard de Louise et ressent, comme une urgence, l’envie de dissoudre ce malaise dans l’amour. L’envie de s’unir, de montrer qu’ensemble, on peut réussir quelque chose. Après coup, il se dira que ce furent sans doute ses trois plus belles années.
Quand son fils Geoffroy est né, la joie de la parenté s’est transformée en nouvelle épreuve. Geoffroy ne réagissait pas. Il était différent.
L’épreuve de trop pour Pierre. Il n’a pas supporté cette injustice, s’est éloigné de Louise, a cherché du réconfort dans d’autres bras. Louise, quant à elle, a choisi de se battre, de ne pas rester spectatrice de son infortune. Elle va utiliser pour Geoffroy la même recette qu’au travail, où elle accompagne les personnes en fin de vie: «Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle avait trouvé les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher prise». Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, cherchant à entrer dans son monde, elle le soulage et le rassure. Geoffroy est différent, mais très doué. Et alors que ses parents se déchirent, se séparent, il va faire deux rencontres déterminantes. Les yeux Véronèse de Djamila, quinze ans, et la cabane où vit Hagop Haytayan, un Arménien qui a choisi de se retirer dans une forêt où les nuances de vert sont nombreuses. Car Geoffroy range sa vie d’après les couleurs. Il aime le vert, il n’aime pas le jaune. Ce que son père ne comprend pas. Il s’obstine à vouloir l’éduquer à sa façon, lui faire partager sa conception de la vie.
Ceux qui devraient vouloir le bien sont ceux qui vont faire le plus de mal. Pierre va faire souffrir Geoffroy et les frères de Djamila vont vouloir imposer leurs préceptes religieux, leur intégrisme à leur sœur et l’entraîner vers l’abîme.
Grégoire Delacourt, en choisissant un poème d’Aragon pour le titre de son roman,
«Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront», nous en livre la clé. Comme le soulignera Hagop, «les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur.»

Un jour viendra couleur d’orange
Grégoire Delacourt
Éditions Grasset
Roman
272 p., 19,50 €
EAN 9782246824916
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Fivorites.com 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Le coin lecture de Nath
Blog Pamolico 
Blog Vagabondage autour de soi 


Grégoire Delacourt présente Un jour viendra couleur d’orange © Production Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jaune
Il faisait encore nuit lorsqu’ils sont partis. Les pleins phares de la voiture élaguaient l’obscurité avant d’éclabousser de jaune, pour un instant, les murs des dernières maisons du village, puis tout replongeait dans les ténèbres. Ils étaient six, serrés, presque coincés, dans le Kangoo qui roulait à faible allure. Ils portaient des bonnets comme des casques de tankistes, des gants épais, des manteaux lourds – la nuit était froide. L’aube encore loin. Ils avaient des têtes fatiguées de mauvais garçons, même les deux femmes qui les accompagnaient. Ils ne se parlaient pas mais souriaient déjà, unis dans une même carcasse, un entrelacs de corps perclus de colères et de peurs. Une même chair prête au combat, parée aux blessures puisqu’il n’est de vie qui ne s’abreuve de sang. C’était leur première fois. De l’autoradio montait Le Sud, la chanson de Nino Ferrer. S’est suicidé ce type-là, a dit l’un d’eux. Une toile de Van Gogh, la touffeur d’un treize août, des chênes rabougris, deux érables, un églantier, un champ de blé moissonné en surplomb du Quercy blanc, les stridulations des cigales et soudain, une déchirure. Un coup de feu. Puis le silence. Silence de plomb. La chevrotine pénètre le cœur et le corps du chanteur s’effondre. Dans la voiture, personne ne chantait le refrain de la chanson qui promettait un été de plus d’un million d’années. Ils avaient soudain des mines graves. Le conducteur a coupé la radio. Dix minutes plus tard, le Kangoo s’est arrêté au rond-point, en travers de la départementale déserte. Les six passagers en sont descendus. Les corps étaient lourds. Ils ont sorti le brasero du coffre à la lueur des lampes de poche. Les filets de petit bois. Les Thermos de café. Les sacs de boustifaille. Ils ont caché la bouteille de cognac et les grands couteaux. J’aurais quand même dû prendre le riflard, a regretté l’un d’eux. On va quand même pas tirer les premiers, a commenté un autre. Et on a ri d’un rire sans gloire. Ils se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour par être pourchassés. En attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup. Ils ont cherché des mots qui réchauffaient. C’est de leur faute, faut arrêter de nous prendre pour des cons, a pesté Tony, un trapu ombrageux. Origine italienne, précisait-il, j’ai dans les veines le même sang que Garibaldi. Le feu éclairait la nuit et les visages dévorés. La hargne assombrissait les regards. Les peaux se fanaient. Les doigts tremblaient. Quand une première voiture est apparue au loin, ils se sont levés comme un seul homme. Ils ont eu un peu peur, forcément. Mais la peur appelle aussi le courage. Le courage entraîne l’espoir. Et l’espoir fait battre les cœurs. Prendre les armes. On veut juste une vie juste, avait réclamé Pierre, et ils avaient tous été d’accord. Ils avaient même fabriqué une banderole avec ces mots qu’ils avaient trouvés chantants sans savoir que dans cette vie juste que réclamait Pierre, il y avait tout le poids de ses chagrins, de ses défaites de père, ses abandons d’époux, ses colères. Tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles. Allez, on demande pas la lune. Juste un bout, avait-il ajouté. Et les autres avaient ri. Les corps ont revêtu des gilets jaune fluorescent. Ont pris position sur la chaussée. La voiture était à moins de trois cents mètres maintenant. Une des deux femmes s’est allongée sur l’asphalte gelé. Quelqu’un a lâché, eh Julie, n’exagère pas quand même, et Julie, avec une fierté de louve, a répondu ben qu’ils m’écrasent, tiens, on verra le chaos que ça sera. Deux cents mètres. C’était la première menace. Le baptême du feu. La voiture lançait des appels de phares qui ressemblaient à des insultes. Mais à mesure qu’elle approchait, ils devinaient la fourgonnette sombre d’Élias le boulanger, et les appels de phares sont alors apparus dans des cris de joie. J’ai bien pensé que vous seriez là, les gars, c’est le meilleur endroit pour tout bloquer. Voilà ma première fournée. Baguettes tradition. Viennoises. Pain complet. Seigle. Maïs, bien cuit comme tu l’aimes, a-t-il précisé à Julie qui se relevait. Et, la crème de la crème les amis, cent croissants beurre. Encore chauds. Dans quelques heures, loin d’ici, à Paris, les murs parleront des brioches de Marie-Antoinette. Des rêveurs enragés tenteront de prendre l’Élysée comme on prend son destin en main. Des pavés voleront comme tombent des cadavres d’oiseaux. Il exhalera déjà une odeur d’insurrection. Un parfum de muguet en novembre. Je peux pas rester avec vous, a ajouté Élias, penaud, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous appelez. La pleutrerie fait les lâchetés généreuses. Lorsqu’il est reparti, on l’a applaudi. Les croissants fondaient dans la bouche. C’était un beurre au goût d’enfance. Au goût d’avant. Quand le monde s’arrêtait au village voisin. À la coopérative. Ou à la grande ville. Quand le bureau de poste était encore ouvert. Quand l’assureur venait à la maison. Et le docteur. Quand le bus passait deux fois par jour et que le chauffeur, parce que vous marchiez le long des champs ou que les nuages menaçaient, stoppait ailleurs qu’à l’arrêt. Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. La nuit tirait maintenant à sa fin. Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux à partir au combat. En ce troisième samedi de novembre, le jour s’est levé à 8 h 05. Vers 8 h 30 sont arrivées les premières voitures qui se dirigeaient vers la ville. Une ou deux vers les plages du Nord. Le temps du week-end. Vers des maisons froides qui sentent le feu ancien, le sel humide, les photos moisies. On les a arrêtées. On a offert des croissants aux conducteurs. Aux passagers. Certains descendaient, se réchauffaient au brasero. Ça discutait. Ça s’emportait souvent. Mais tout le monde s’accordait à dire que la nouvelle taxe de six centimes et demi sur le gasoil c’était du vol. La négation de nos vies. Encore un mensonge. Faut se battre. C’est ce qu’on fait, mon gars, a dit Jeannot, un grand échalas pâle, c’est ce qu’on fait, mais en douceur. Ça existe la douceur, ça a son mot à dire. Peut-être, a repris le gars, mais les 80 kilomètres-heure ça aussi c’est une immense connerie. Déjà qu’à 90, on n’arrive pas à doubler les camions. Y veulent quoi ces connards ? Ces bobos. Parisiens. Planqués. Les mots pétaradaient. Tout y est passé. Branleurs de politiciens. Petits barons. Tout pour eux rien pour nous. Qu’on crève, c’est ça ? Qu’ils nous installent donc le métro, tiens. Qu’ils viennent vivre notre vie. Rien qu’une semaine. Tout ça, c’est pour faire cracher les radars, a crié l’un d’eux. Eh ben on va aller se les péter leurs radars, a proposé Pierre et tout le monde a été d’accord mais personne n’a osé bouger parce que chacun savait que c’est la première violence qui est la plus difficile. L’irréversible. Celle qui signe le début de la fin : après le premier coup, les fauves se lâchent. La chair des hommes devient champ de bataille. Alors personne n’a bougé. Des automobilistes ont abandonné leur voiture sur l’accotement enherbé pour rejoindre les autres. Ils ont revêtu leur gilet de luciole, ces bestioles qui brillent la nuit pour trouver leur partenaire et se reproduire. Ainsi les corps des laissés-pour-compte, des petits, des sans-dents, des fainéants et de « ceux qui ne sont rien » brillaient dans cette première aube afin de se reconnaître et de se reproduire par milliers. Dizaines, centaines de milliers. Dans quelques heures, les corps entremêlés de l’indignation feraient apparaître une méchante tache jaune sur le poumon de la République. Et rien ne serait jamais plus comme avant. Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter à cent mètres de là. Aucun militaire n’en est sorti. Ils observaient. Ils connaissaient bien la théorie de l’étincelle. Du feu aux poudres. Ce qu’ils voyaient pour l’instant était bon enfant. Un petit déjeuner sur un rond-point. Une kermesse. Voilà que plus de cinquante automobiles étaient bloquées maintenant et des plus éloignées retentissaient des coups de Klaxon insistants, comme des râleries, des doigts d’honneur, mais quand une poignée de lucioles a remonté la file, le silence s’est fait aussitôt. On fouillait alors frénétiquement l’habitacle à la recherche de son gilet jaune. On s’empressait de l’étaler sur le tableau de bord. Regardez, les mecs, je suis avec vous. C’est dégueulasse ces taxes. Me faites pas de mal. Certains opéraient rapidement un demi-tour. S’enfuyaient. Une guerre, c’est choisir un camp, c’est se lever, et peu d’hommes ont les jambes solides. Quand il n’y a plus eu de croissants ni de pain, on a laissé passer les voitures. Une à une. On tentait un dernier échange avec le conducteur. On se promettait des luttes et des révoltes. Quelques têtes sur des piques. Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. » Plus tard, ça a été au tour d’un Cayenne de s’arrêter. Une voiture au nom d’un bagne sinistre dans lequel, sur dix-sept mille forçats, dix mille ont trouvé la mort entre 1854 et 1867. Dix mille morts sales. Véreuses. Une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore, si on mettait tout son argent dans la caisse, mais il fallait bien se loger, bien se nourrir, se vêtir, ensoleiller la vie des enfants. Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Un gilet jaune était posé sur le cuir fauve du luxueux tableau de bord. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats du mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer.

Bleu
Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Un ciel dans lequel on se cognait. Une immensité en trompe-l’œil. Une couleur d’eau fraîche qui possédait un effet calmant et faisait baisser la tension artérielle. On disait même que le bleu pouvait réduire la faim. Et ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide. Parfois, les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient rester encore. Alors on soulageait les corps, on nourrissait les âmes. Au commencement, avant de rejoindre le cinquième, Louise avait été infirmière au premier. En néonatologie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis, l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières, et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère, des gestes millénaires, des tendresses insoupçonnées – même, par exemple, lorsqu’elle poserait une sonde gastrique dans un corps de la taille d’un gigot. Toutes ces années, elle avait aimé maintenir cet équilibre inconstant entre une promesse et une incertitude, veillé à garder hors de l’eau les visages violacés, les petits corps prématurés, jusqu’à les tendre un jour aux parents, leur dire ces deux mots qui font toujours pleurer parce qu’ils parlent d’un miracle. Il vivra. Mais aujourd’hui, Louise était assise dans une de ces chambres où le mur face au lit est bleu, un bleu azurin, presque pastel. Elle travaillait désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel. Elle avait demandé à rejoindre le service car elle aimait l’idée qu’il y ait d’autres chemins. Je t’accompagne. Je vais là où tu vas. Avec chaque patient, elle goûtait une nouvelle forme d’amour. À chaque fois une victoire quand la peur s’évaporait. Quand la maladie n’était plus un combat mais le temps qui restait, une grâce. On pouvait gagner des guerres en se laissant tomber. Là, elle tenait dans sa paume la main de dentelle effilochée de Jeanne, Jeanne qui n’avait plus peur, qui ne pleurait plus, qui n’attendait plus ses deux grands fils qui auraient dû venir, qui avaient promis de venir, ce samedi, maman, on sera là samedi, car le médecin leur avait dit ne traînez pas si vous voulez un au revoir, on ne se remet pas d’un adieu raté, alors ils avaient juré samedi, on prendra la route tôt, ça roulera bien. Les deux grands fils qui ne sont pas venus. Et voici que les râles s’amenuisent, deviennent semblables à un chuintement de gaz, alors Louise a pour Jeanne des mots qui sont ceux d’une fille et d’une sœur, les mots d’une mère, d’une amante. La scopolamine et la morphine avaient œuvré dans le silence du corps évidé. Jeanne ne souffrait pas. Jeanne s’en allait doucement. La faim avait disparu, le feu s’éteignait tandis que ses deux grands fils étaient bloqués au péage de Fleury-en-Bière, au milieu des manifestants en liesse, dans la vague mimosa, les chansons à fond dans les bagnoles, les odeurs de graillon. Une frairie. Une sauvagerie en laisse. Au même moment, dans le hall de l’hôpital, les images tournaient en boucle sur les deux grands écrans de télévision. On parlait de plus de deux cent quatre-vingt mille manifestants. Deux cents blessés. Peut-être quatre cents. C’était flou. Des policiers aussi. Des états graves. Des interpellations. Des gardes à vue. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie. Gilets jaunes, verts de rage, colères noires. Des stations-service, des supermarchés, des péages étaient bloqués. Il y aurait deux mille manifestations à travers la France. Sur certains ronds-points, des flics sortaient les matraques. La rage se traite à coups de tatanes. Dégagez. Dégagez. À l’hôpital, certains visiteurs commentaient les images d’actualité à voix basse. On ne sait jamais ce que pense le voisin. D’autres tentaient de calmer les enfants qui criaient. Qui exigeaient un Coca. Qui ne voulaient pas voir pépé. Sa bouche sent mauvais. C’est dégueu. D’autres encore fumaient devant la large porte vitrée de l’entrée, en aspirant de longues bouffées d’asphyxiés, avant de s’en retourner, le regard égaré, voir leur proche en train de crever d’un carcinome thymique ou d’un mésothéliome et de maugréer contre ces saloperies de maladies. Au Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, une femme de 63 ans était morte tout à l’heure, percutée par une automobiliste prise de panique face aux gilets jaunes – le premier cadavre de la guerre qui se livrait ici. Au même moment, au cinquième étage de l’hôpital Thomazeau, venait de mourir Jeanne, 74 ans, d’un adénocarcinome et, deux chambres plus loin, Maurice, 82 ans, des suites d’une maladie de Charcot. Jeanne était restée avec Louise, et Jeanne avait eu froid. Maurice était entouré des siens. On avait dit dans le bureau des infirmières qu’il était parti en souriant. La famille semblait contente. Ils avaient remercié tout le service des soins palliatifs. Promis d’envoyer des fleurs. À Paris, la situation restait tendue aux abords de l’Élysée. Mille deux cents personnes étaient toujours regroupées dans le secteur de la Concorde. Louise est rentrée chez elle. C’était un samedi comme un autre. Le jour des familles. Du bordel dans les couloirs. Des chiottes sales. Elle allait retrouver son mari qu’elle n’avait pas vu ce matin, cinq de ses vieux potes étaient venus le chercher vers 4 heures pour aller bloquer un rond-point sur la départementale. Elle lui avait laissé deux Thermos de café sur la table de la cuisine. »

Extraits
« Sa mémoire était déjà encombrée de choses qui ne servaient qu’à le rassurer sur la permanence du monde. Les chiffres étaient un équilibre, une certitude tout comme les couleurs. Ce qui terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est à dire leur imprévisibilité, car pour lui la poésie des hommes n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties. Ne pas savoir si un inconnu croisé dans la rue va vous sourire, être tout à fait indifférent ou bien vous poignarder le ventre et le cou avec un couteau de chasse spécial sanglier était absolument effrayant. »

« Djamila prenait celle de Geoffroy, la serrait très fort. La broyait même. Cette douleur avait le don de concentrer toutes ses peurs et la main de Djamila de les extirper. »

« Quand il y a trop de bruit, ses mains frappent sa tête, comme pour écraser les bruits dans son crâne. Ce sont les cafards. Des bestioles constituées de plus de vingt mille gènes, vous expliquera-t-il, soit presque autant que notre propre patrimoine génétique et parmi elles, plusieurs familles de gènes qui en font des insectes pratiquement impossibles à tuer, notamment à cause d’une production d’enzymes capables de décomposer la moindre substance toxique, y compris les pesticides. Il ne dit jamais de gros mots. Il respecte les règlements à la lettre. La loi. Lorsqu’il passe devant un miroir, il ne se voit pas toujours. Il voit l’arbre, jamais la forêt. Il perçoit le monde à sa façon. Mais surtout, il y a quelque chose en lui que vous détestez par- dessus tout, il ne vous reconnaît pas. »

« L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.»

« le rire est une vague qui emporte toutes les hontes et toutes les peurs »

« On ne l’appelle jamais monsieur. Monsieur Zeroual. On le tutoie comme un chien. Au second tour, il y a dix millions de Français qui ont voté la kahba Le Pen. Dix millions qui veulent nous foutre à la mer. Ils n’ont jamais voulu de nous. En attendant, ils nous parquent dans des immeubles dans des rues aux noms d’oiseaux. Comme des injures. Alors on va se montrer. Leur montrer qu’on est là. Qu’on est chez nous. Et puis Bakki a posé sur le lit un djilbab. Tiens. Tu t’habilleras avec ça maintenant. Et je ne veux plus qu’on me dise que les frères t’insultent dans la rue. Et je ne veux plus non plus entendre que tu traînes avec le petit débile. Un petit gaouri décérébré. Sinon, c’est fini l’école. Tu restes enfermée ici. Ah, et tu donneras ça à ton prof de sport, a-t-il ajouté, C’était un certificat médical la dispensant de piscine pour cause d’allergie au chlore. Djamila s’est alors allongée sur son lit. Elle a ramené la couette sur son corps lapidé. Elle a disparu dessous, comme sous la glaise d’une tombe, et ses frères ont quitté sa chambre et ç’en a été fini de son enfance. » p. 158

« Je crois qu’il existe aussi une vérité poétique. Et elle me fait peur, parce qu’elle se situe dans le cœur. Pas dans le cerveau, qui est un ordinateur. Si cette vérité est possible, alors on devrait tous se mélanger. On gommerait ainsi le blanc, le noir, le rouge, le jaune et il n’y aurait plus qu’une seule couleur. Celle de l’être humain. On ne peut pas être raciste envers soi-même. Djamila avait frappé ses mains. C’est exactement ça la poésie, Geoffroy! C’est tout ce qui peut changer le monde en beauté. Même si c’est illogique. Mais l’illogisme est encore une forme de logique, avait commenté le garçon malicieux. Alors, poursuit Hagop après cette longue explication, je lui ai répondu que les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur. Le garçon s’est habillé et nous sommes partis. Dans la voiture, il était agité. Il a commencé à taper la vitre avec son front. De plus en plus fort. » p. 202

À propos de l’auteur

DELACOURT_Gregoire_©DRGrégoire Delacourt © Photo DR

Né à Valenciennes en 1960, Grégoire Delacourt a publié huit romans aux éditions JC Lattès. En 2011, L’Écrivain de la famille (150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011). En 2012, La liste de mes envies (1,2 millions d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 et au théâtre. En 2014, On ne voyait que le bonheur (305 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Et Mon Père en 2019 (23 000 ex). (Source: Éditions Grasset)

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