Les paradis gagnés

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En deux mots
Max Nedelec est désormais un homme libre qui n’aspire qu’à oublier la prison. Mais ses codétenus et une réforme pénitentiaire en chantier vous réveiller ses craintes. Un douloureux contentieux resurgit. Il va falloir l’affronter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Max, la Bête et l’enfer carcéral

Pour son second roman Pauline Clavière a choisi de redonner du service à Max Nedelec, désormais sorti de prison. Mais est-il un homme libre pour autant? Son passé carcéral va venir le hanter, de plus en plus menaçant pour lui et ses proches. Un roman âpre, douloureux et sans concessions.

Pauline Clavière n’en a pas fini avec la prison et avec Max Nedelec. Dans Laissez-nous la nuit, son premier roman, elle suivait les pas d’un petit patron victime d’une justice aveugle nommé Max Nedelec. Ce dernier se retrouvait en prison où il subissait les dures lois de cet univers impitoyable.
Cette fois, on le retrouve sa peine purgée, au moment où il est à nouveau convoqué par la justice. Une demande qui l’inquiète, même s’il n’a rien à se reprocher, car il sait que tout peut déraper à chaque moment. En fait son cas intéresse les politiques chargés d’une réforme carcérale et qui aimeraient recueillir son témoignage pour étayer son opinion sur l’état des maisons d’arrêt. «La nourriture, les cellules, le personnel, la direction. Ils passent tout au peigne fin.» Une mission que n’accueille pas de gaîté de cœur Michel Vigneau, responsable de la prison, au centre d’un fait divers qui commence à faire couler beaucoup d’encre:
«Prison : enquêtes sur la mort de deux détenus passée sous silence
Au cours d’un incendie survenu dans une cellule début janvier, les prisonniers ont dû être évacués des derniers étages de la prison. Durant l’évacuation, un des détenus a été sauvagement assassiné et l’individu logé dans la cellule d’où semble s’être déclenché le feu n’a pas survécu.
Les deux hommes ont trouvé la mort à quelques minutes d’intervalle, dans des circonstances troublantes.»
Lui qui a toujours pris un soin particulier à ce que la prison ne s’invite pas au sein de sa famille aimerait préserver sa femme Caroline et sa fille Chloé du scandale qui s’annonce. Une fébrilité partagée par le commissaire Matthias Mallory et son équipe, par les avocats impliqués dans ces dossiers et par le ministère qui entend mener à bien la réforme sans faire de vagues.
Aussi quand il s’avère que Laure Tardieu, conseillère Afrique au Quai d’Orsay partage la couche de Max, les cercles médiatico-politiques sont aux abois. Car «la plus brillante analyste et connaisseuse de la région» peut leur mettre des bâtons dans les roues. D’autant qu’autour de Max gravitent d’anciens codétenus. D’abord les amis, Marcos Ferreira, hospitalisé pour un cancer et Ilan, un jeune homme réfugié syrien qu’il accepte d’héberger chez lui. Puis les toxiques Redouane Bouta, Julian Mandini et Mohammed El Ouazidi. «La bête c’était eux, une bête à trois têtes. La prison était leur territoire, la violence leur mode d’action.»
C’est durant le mois de juillet 2018, quand la France devenait championne du monde de foot pour la seconde fois, que Pauline Clavière situe son roman, qu’elle va faire se heurter la liesse populaire aux faits d’hiver sordides. Le choc n’en est que plus violent. Avec force détails qui cernent parfaitement la psychologie des personnages, elle nous démontre qu’on n’en a jamais vraiment fini avec la prison, que tous ceux qui s’y frottent sont marqués à vie. Il faut alors une incroyable force de caractère pour se libérer de ses chaînes, pour gagner les paradis.

Les paradis gagnés
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Roman
400 p., 22 €
EAN 9782246825708
Paru le 6/04/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Dakar et l’île de Ré et un voyage vers La Baule en passant par Nantes, Le Mans, Chartres.

Quand?
L’action se déroule principalement en juillet 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’été à Paris. Certains marchent d’un pas léger dans ce paradis de pierre et d’histoire. D’autres espèrent l’oubli ou la rédemption, sous le soleil éclatant. Et tous croient au destin. D’une chambre d’hôpital au Parc Monceau, des allées feutrées d’un ministère à la Colline du crack, d’un commissariat au Conservatoire, les distances sont comme effacées par le fleuve…
Max est sorti de prison. Il retrouve peu à peu ses sensations d’homme libre, et Laure qu’il aime, et sa fille Mélodie, mais une ombre le suit: est-ce l’angoisse qui désormais recouvre tout ou ce qu’il a fait et vu derrière les murs de la maison d’arrêt? De temps en temps, une main glisse des photos dans sa boîte aux lettres. Ilan erre dans Paris, tel un faon blessé, il cherche son frère Amin et son père, venus de Syrie eux aussi. Laure n’a pas connu la prison, mais la violence dorée du pouvoir, sale comme une main, comme une passion mauvaise. Dans sa grande maison vient un autre Paris. Et une idée nouvelle, se révolter, mettre le feu au passé. Lui aussi a quitté sa cellule : Marcos est malade, il se bat et refuse les sentences définitives. Max lui rend visite. Maria, sa femme, aussi. Quant à Paula, sa fille, elle détient, sans le savoir, une clé mystérieuse. Un don grâce auquel, toujours, elle saura où le trouver.
C’est un Paris en habits d’été, où les femmes et les hommes poursuivent une quête. Cherchent-ils un refuge? Une échappée? Un dernier amour? ou simplement continuer à vivre sans les coups, les casiers judiciaires, les mauvais gestes? Tous se cherchent, se frôlent, se méconnaissent, parfois se désirent, souvent se menacent. La violence habite notre monde comme une prison, mais la douceur aussi.
Les paradis ne sont pas perdus: telle est la leçon de Pauline Clavière, dans ce roman noir et tendre impossible à quitter.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Bfmtv – L’invitée de Bonsoir Marseille
Blog Livres de Folavril


À l’occasion de la parution de son roman Les Paradis gagnés, Pauline Clavière s’est confiée sur ses habitudes de lecture et d’écriture. © Production Grasset

Les premières pages du livre
« GOÛTER COMME ON SE SAOULE À LA DISPARITION D’UN MONDE
Youkoub est mort. Ilan a vu la matière couler de sa bouche. Son âme en fuite.
Un grand spasme a soulevé sa poitrine du sol, aimantée par le ciel.
Comme Jésus.
Ilan est allé une seule fois dans une chapelle avec son père quand il était enfant à Damas et se souvient du gigantesque tableau qui l’avait effrayé. La croix avec les clous où ils avaient accroché Dieu. Ils avaient voulu tuer Dieu. Cela, il ne le comprenait pas.

Tout ça vient encombrer un peu plus sa mémoire. Il revoit les yeux de Youkoub chercher le ciel, juste avant de partir. Ses mains qui l’enserrent, racines surgies de son corps déjà terreux. Quand il a levé les paupières, il était trop tard, Youkoub mourait.
Ilan reste devant le cadavre aux muscles tétanisés. Le contour de toutes choses s’évanouit.
Et l’image de son père, de nouveau, danse devant lui. Ce jour-là, il lui a raconté, face au tableau dans la chapelle Saint-Paul de Damas, qu’il existait d’autres religions que la leur. Qu’il devait savoir que certaines personnes ont d’autres croyances, d’autres dieux.

Dans le babillement de la ville, le doux éclat du regard de son père vient le sortir de sa rêverie, s’intensifiant, jusqu’à devenir une lumière vive. Ilan sent son souffle chaud et l’odeur de sa barbe au jasmin. Il entend le bruit des charrettes et les sabots des ânes frappant le sol.

Allez, bouge mon gars, ça sert à rien de regarder ton copain. Il reviendra plus ! rugit un type au visage adipeux, balayant l’espace de sa main droite.

Ilan s’éloigne de la tente et bascule en arrière, heurté par les policiers portant la civière venue enlever le corps de Youkoub.
La poitrine de Youkoub, c’était comme le tableau où l’on voyait le Dieu des chrétiens, dans la même position, avec de grands rayons de lumière qui semblaient le hisser on ne sait où. C’était un tableau avec de jolies couleurs. Le bleu de la nuit surtout.
Après trois tentatives, les types ont finalement réussi à placer le corps sur leur brancard. Il est mal mis. Recroquevillé. Son visage tourné sur le côté et ses yeux même pas fermés.

Les autres les regardent passer. Pas un ne s’émeut. Juste Malek, débarqué de Libye, sur le même bateau que Youkoub. Mais les autres, Somaliens, Érythréens, Égyptiens, ils s’en tapent.

Youkoub est mort. Ça fera une bouche en moins. Il était devenu bruyant la nuit quand il chassait sa came, il lançait des cris déchirants. Pareils à ceux de la prison, quand ils enfermaient les gars au mitard.

Oublier.

Encore un camé ! Pas de doute ! Regarde-moi ces yeux ! Les flics se frayent un chemin entre les tentes, les formes molles et les excréments.

Ça se trouve c’est son copain qui l’a supprimé ? avance le plus jeune. L’a pas l’air serein, il ajoute en regardant une dernière fois Ilan, prostré à quelques mètres.

Penses-tu ! C’est la came ! La meurtrière, c’est toujours la même ici.

Ils enjambent les corps étendus. Rien ne bouge. À une dizaine de mètres un bénévole leur fait signe. Il baisse la tête avant de se lancer dans un laïus, comme quoi depuis la fermeture du centre de premier accueil, ils ne savent plus comment faire. Ces gens affluent toujours plus nombreux et pas assez de tentes, pas assez de nourriture.
Les associations se démènent, mais on ne peut pas faire de miracles, vous comprenez ? interpelle le jeune homme. La mairie nous laisse tomber. La porte de la Chapelle, c’est devenu la nouvelle jungle et personne ne semble s’en préoccuper.
Au début, les dealers distribuent la came gratis aux migrants et une fois qu’ils les tiennent, ils augmentent le tarif. Cinq balles le caillou, c’est pas cher ! Deux mille galériens entassés sur le seul nord-est de la ville ! Ça choque personne ? On va droit dans le mur ! Ces gens ne vont pas s’évaporer. Et il en débarque toujours plus !

Le récit a jeté un froid. Tout le monde sait que le camp ne peut pas être plus mal situé. La cartographie des enfers. La Colline, un genre de place forte de la drogue. Une pente de quelques centaines de mètres édifiée sur une ancienne déchetterie, où les dealers et les camés viennent faire leurs affaires. Évacuée des dizaines de fois, chaque fois reprise.

Au loin, à quelques centaines de mètres, les bénévoles s’affairent. Il est 8 heures et la file s’étire. Ils distribuent du café, du thé, quelques baguettes, de quoi tenir. Rien d’autre. La nuit a été longue. Déjà les premiers camés descendent de la Colline telle une armée en déroute. Ils invectivent les migrants, les bousculent, cherchent le contact, provoquent. Chaque matin c’est la même scène. Si les Égyptiens les laissent passer, les Somaliens les repoussent, les mecs tombent sur le sol comme des fruits gâtés tendant leurs mains décharnées à l’attention des autres, debout dans la file, qui au mieux les ignorent. Et le temps passe ainsi, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, sur ce grand terrain vague entre le boulevard Ney et la Colline, la misère mendiant la misère.

Ils ont embarqué Youkoub. Ilan ne le connaissait pas depuis longtemps. Une semaine à peine. Mais il l’aimait bien. Il était paysan en Libye. Touareg aussi. C’est ce qu’il a eu le temps de lui dire. Il avait été enrôlé de force dans l’armée et avait dû s’enfuir après sa désertion.

Ilan attend son tour, comme tous les matins depuis des semaines. Il a vu faire les zombies. Lui aussi, il pourrait devenir une de ces créatures, s’il n’y prend pas garde. Son cerveau marche bien, il est jeune, plus vigilant, mais faut quitter cet endroit maudit. Rester ici, c’est devenir comme eux. Sans même s’en apercevoir.
Partir. Mais pour aller où ? Il faut chercher, demander aux bénévoles, aux gens autour s’ils ont vu un petit vieux chétif à la barbe assez longue et des yeux de félin. Une djellaba vert amande et le sourire, toujours. Un bonnet aussi, trouvé en chemin. Avec lui, un homme plus jeune, grand. C’est Amin, le frère d’Ilan. Des cheveux coupés très court et des yeux aux longs cils, comme lui. Il porte toujours le même T-shirt rouge, celui de l’équipe nationale de Syrie, avec inscrit dessus, en lettres blanches, le nom du capitaine Firas Al-Khatib ! Le roi Firas !
Pour Amin, Firas est un mythe. Une histoire qu’il porte fièrement sur son dos et qui lui rappelle qui il est. Un Syrien. Un battant. Firas a eu le courage d’assumer ses convictions face au régime d’Assad. Il est parti. Comme lui.
Qu’est-ce qu’il a pu lui rebattre les oreilles avec ses histoires de football. Ilan adorait écouter son frère s’emballer. Surtout pendant les longues nuits de marche, et les journées passées planqués. Il riait aussi d’entendre leur père s’exaspérer de la passion d’Amin.
À cet instant, Ilan donnerait n’importe quoi pour voir apparaître, dans la foule entassée sous le pont de l’échangeur A1, le maillot de Firas Al-Khatib. Il le suivrait n’importe où. Où qu’il aille, jusqu’en Turquie ou en Chine. Il se sent prêt à tout recommencer. Les semaines de marche, les pleurs, les reproches, le désespoir. Même la peur. Pourvu qu’il se présente de nouveau devant lui, avec, caché derrière son grand dos de supporter, le sourire de son père.
Ils croyaient avoir débarqué à Calais. C’est ce qu’on leur a dit avant de les disperser dans des centres grillagés dont Ilan s’est échappé. Mais ici, pas de mer, juste la ville et cette marée humaine aussi sombre que les eaux qu’ils ont traversées.
Il a couru longtemps dans la nuit entre les hurlements de la ville et les yeux aveuglants des voitures. Il s’est perdu, loin d’eux. Au matin, on l’a embarqué. On l’a accusé de vol, d’agressions, d’usurpation d’identité. Mais quelle identité ? Il est lui-même, fils de Mohammed Ben Ousa et Lila Ben Ousa, frère d’Amin Ben Ousa et de ses sœurs, disparues. Elles sont en Turquie avec leur tante. Avant de quitter la Syrie, ils ont voulu les retrouver puis, il a fallu changer de plan. On a changé leurs plans.
Il est midi. Il fait chaud. Il a dû renoncer à la file pour la nourriture. Plus rien, ils ont dit. « Reviens demain. » Ilan s’est assis, attend. Pense à eux. À sa soif. Il sent ses pieds se dérober, comme avant, quand il était là-bas.
La prison est en lui, se nourrit de sa peur, s’épanouit à son contact, dans ce décor métallique, presque le même, comme une répétition.

Il en est sorti, comme il y est entré, sans savoir pourquoi. Il y a eu le grand incendie et la mort du Serbe, puis un gardien lui a dit qu’il pouvait partir. Depuis, il traîne ici pour essayer de retrouver son père et son frère. Une seule terreur, y retourner. Tomber de nouveau entre ses griffes de fer. Qu’elle se dresse, une fois de plus, entre lui et le monde.

Ilan regarde la Colline sous le soleil. Elle est presque belle. Il tente de tromper sa faim. Elle lui déchire l’estomac. Des relents lui soulèvent le cœur. Le bruit des voitures au-dessus de sa tête qui filent sur l’A1. Des tentes, des poubelles, trois toilettes en plastique pour trois cents personnes et deux points d’eau.

Une ville montée de toutes pièces sous les ponts de l’échangeur de la Chapelle. Comme une verrue, sur le profil de l’autre ville, la vraie.

Les portes en métal du wagon se referment, coulissant l’une vers l’autre, pour n’en former plus qu’une, parfaitement infranchissable. Tout se confond en une cacophonie souterraine. Chaque matin, plusieurs mètres sous les sols de Paris, le même office. Un rituel collectif inaugure la journée. Le cœur capitale se met à battre, au rythme régulier des roues d’acier. Le tempo de la ville accompagne les milliers de trajectoires, irriguant ses nombreuses artères. De la station-ville Barbès aux boulevards saturés de pollution, jusqu’aux cours fleuries des immeubles du quatrième arrondissement, la vie se déverse dans Paris. Puis l’inonde.

Trop riche, trop misérable, trop nombreuse, trop rapide, trop ennuyeuse, trop sale, trop apprêtée, trop vieille, trop. Il est 7 h 30 et déjà, elle étouffe.

Chaque jour un peu plus enserrée par les bras du périphérique, elle cherche l’air. La journée se partage entre citadins, avec plus ou moins de justice, comme le reste ici. À cette heure où tous réclament leur droit à se rendre où ils veulent. Même si, à lire leurs visages sombres, tous ne le veulent pas vraiment. Dans ce pèlerinage quotidien, nombreux sont ceux qui, en chemin, ont oublié la raison de leur voyage.
Les pas se suivent, mécaniques, une chaîne sans début ni fin. Cette heure sacrée, dont seuls les Parisiens connaissent la menace véritable. Ce temps livré en offrande sur un mystérieux autel porte un nom, comme un secret de famille que l’on préfère taire.

L’heure de pointe.

Ma vue se dérobe. Les perspectives se resserrent. Un mur entre eux et moi.
Des formes ovales défilent, juchées sur d’autres, verticales et mobiles, comme autant de têtes sur des corps en cavale. Tour à tour sombres, claires, parfois sans couleurs. D’un gris qui tend à disparaître. Sous ma main qui épouse chacune de ses aspérités, la matière caoutchouteuse de la rampe métallique de l’escalator. Ondulante et visqueuse, telle la peau du serpent qui ingère sa proie. Des kilomètres de métal et de galeries avalés en quelques minutes à peine. Je suffoque. Mes tempes s’aimantent, la pression sur mon cerveau s’intensifie. La douleur hésite, oscille entre mes oreilles. Maintenant mes jambes s’enfoncent dans le sol.

Monsieur ! Monsieur !
Un homme a amorti ma chute, robuste comme une béquille. Je peux mesurer à tâtons sa circonférence. Il me rassure et me dirige quelques mètres plus bas. Il me fait asseoir sur une chaise jaune moulée comme un Lego. Mon corps se détend. Je le regarde me sourire. Immense. En sueur. Et ces mains. Comme des racines, juste pour moi.

Ça va aller monsieur ? La voix est perchée, presque enfantine.
Merci oui. Merci beaucoup.
Vous partiez tête la première dans l’escalator. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
Ça va aller, merci, vraiment. Je vais mieux. Je mens difficilement. Toujours aveuglé par la douleur sous mon crâne.
Vous êtes sûr ? Faut que j’file, j’ai mon boulot qui m’attend mais j’peux quand même passer un coup de fil, si vous voulez ? Son visage m’apparaît en filigrane.
Merci, ça ira.

J’ai laissé ma tête entre mes genoux, le temps de reprendre un peu mes esprits. Mais mon cerveau sous la membrane s’est mis à se balancer un peu plus fort et j’ai bien cru qu’il allait se déverser sur les carreaux du métro.
Une forme grise et rose s’est payé une traversée sous le pont dessiné par mes jambes et m’observe. Sans manière. Comme le font les animaux. Ou les taulards. Un rat.

L’ami, t’as pas une clope ? Je te cause chef ! Oh !
En voilà un autre d’animal. Une longue liane de presque deux mètres de haut, enveloppée dans toutes sortes de lainages, couettes et autres tissus qui lui confèrent une silhouette surréaliste.
Vas-y, fais pas ton radin !

Je mobilise mes forces pour faire face. Le rat n’a pas bougé, le type non plus. Je fouille dans ma poche et lui tend une cigarette.
Merci mec, Dieu te le rendra.

Faut que je me sorte de là. Le sang circule de nouveau dans mes jambes. Je tente de retrouver mes médocs, dans la poche intérieure de ma veste. Calme-toi Max. Respire. Je sens mes vertèbres qui se décollent une à une et la foule autour qui se presse. L’air brasse des odeurs contraires. Une alarme, un sifflet régulier, automatique, retentit. Les portes s’ouvrent avec fracas. La foule se précipite et les voilà partis, gobés par la Bête.
Une inspiration, profonde. Cinq secondes. Expiration.

Eh, t’as pas un pétard mon frère ?
Le faux caïd, encore. Je prends de l’élan en me balançant du fond du siège. Un vertige. Je tente de mettre un pied devant l’autre. Méthodiquement. Dans le paquet abîmé, je retrouve un cachet que je gobe sec. Saleté d’effets secondaires. Des semaines que ça dure. Je n’aurais pas dû arrêter si vite. Ils le disent sur la boîte : voir un médecin. Mais pas le temps. Pas envie. Faut juste tout couper.

Eh mon pote, tu vas où ?

Le long ne me quitte plus. Sa voix me suit dans le couloir, force, comme pour être entendue de moi. J’hésite à me retourner, ce con me fait flipper. Un nouveau vertige me plaque contre un mur glacé. La sensation des carreaux rendus humides par les haleines me dégoûte et accentue ma migraine. J’ai envie de hurler. J’ouvre la bouche, réprimant un son de douleur quand la foule me propulse de l’autre côté de l’allée tout droit dans la gueule en papier d’un chanteur brandissant sa guitare électrique. Je me redresse. Attendre le reflux. Le brouhaha se fond lui aussi sous la lumière des halogènes. Merde. 7 h 48. Je vais être en retard. Pas la première semaine de boulot, Max, pas déjà. Bouge-toi. Mes jambes restent clouées au sol.

Cette fois c’est la bonne. 7 h 52. Faut que j’y arrive. C’est ma troisième crise en deux jours. Heureusement, la dernière, c’était sur mon canapé avec mon chien Beckett pour seul témoin. Il n’a pas senti la différence, lui.
Courage Max. Patrick m’a trouvé ce boulot, un CDI, direct. Pour m’aider à reprendre le cours de ma vie ils disent. Déjà, ils m’épargnent le terme réinsertion. Ils le gardent pour les cas sociaux, précisément parce qu’elle n’existe pas la réinsertion. Comme un Eden, un point de mire, quelque chose qui les fasse tenir. En vérité : Cassos un jour, cassos toujours, disait Marcos. Je me demande comment il s’en sort lui, s’il n’a pas déjà fumé toutes les compresses de l’hôpital.

J’envoie mes jambes à l’assaut du couloir et me surprends même à trotter vers la sortie. La crise est passée. Vite. L’autre agent immobilier doit m’attendre devant la porte, il n’a pas les clefs, Patrick me les a confiées. Il dit que c’est important que ce soit moi qui ouvre le matin. Il m’a déballé toute une théorie selon laquelle ce devait être moi le maître des clefs, après avoir été privé de ma liberté tout ce temps. Je l’ai écouté. C’est amusant, un promoteur immobilier qui philosophe, mais c’est un ami de longue date ! Et puis un boulot, pour les juges, c’est bien. C’est toujours mieux de montrer qu’on est sur le coup. C’est bon signe. C’est la garantie que vous êtes déterminé à faire les choses bien. Que vous tenez à votre place dans cette société. C’est important. D’en être.

Il est 8 h 03 quand je me rue sur la devanture de l’agence. Mon futur collègue n’est pas encore arrivé. Je reprends mon souffle. C’est bon. Je m’en suis sorti.

Sans cette satanée lettre, tout serait normal.

JE SAIS CE QUE TU AS FAIT, TU VAS PAYER.

Seulement quelques mots. Juste ce qu’il faut pour que mes poumons cessent de fonctionner. Cette petite phrase, sur une petite feuille, menaçante, qui contamine tout. J’ose plus la toucher, pliée dans la poche de mon jean. Ça me fait un drôle d’effet. C’est comme porter un déchet radioactif à la ceinture. Fallait pas la laisser traîner, pas que Mélo tombe dessus. Elle s’inquiéterait.
Je m’appuie contre le bureau en verre. L’autre agent arrive, déjà en nage. Il approche, s’effondre à moitié sur la poignée.

Salut Max, ça va ? Désolé je suis en retard, la galère ces embouteillages.
Son nom ? C’est quoi son nom déjà…
J’ai dû prendre un vélo pour arriver jusqu’ici, parole de Gandalf.

Tu as vu, la nouvelle du jour ! Une évasion. À la fraîche ! Un hélico, venu direct dans la cour de la prison, tu te rends compte ? Sous le nez des gardiens. Sans embrouilles. Ça fait rêver. Moi je suis comme un gosse. C’est un coup, faut que tu lises !
Il balance le journal sur le bureau.

Gandalf s’agite, brassant l’air en y mêlant son odeur d’oignon frit.
J’ai déplié le journal. À la une, comme sur la photo du fascicule. Celui que je pourrais réciter par cœur. Comme une brochure de prison témoin, la pelouse d’un vert éclatant, des barreaux d’acier étincelant et en second plan, distinctement, qui se détache de la façade blanche courant le long de la promenade, il est écrit : Centre pénitentiaire Sud Francilien. Mes mains se sont crispées sur le papier. Je me sens aspiré des mois en arrière, comme dans un vortex, le long couloir métallique.

Tout va bien Max ? Gandalf me fixe avec ses yeux de chouette.

Ça va merci. Juste quelques soucis. J’improvise en tapant ma poitrine avec mon poing.
Merde alors. Tu es cardiaque ?
Je souris.

Tu aurais dû me dire. Je vais me charger des biens du haut de la Butte et des locations sans ascenseur. Je suis désolé. Mais ne t’inquiète pas, on va s’organiser. Patrick m’a prévenu que tu n’étais pas tout jeune mais pas que tu étais cardiaque.

Il poursuit son soliloque.
La vue basse et l’allure abattue, il regagne son bureau et déplace son écran de manière à ne plus me voir.
Je souffle et reprends ma lecture :

Libération par AFP — 1er juillet 2018
Le braqueur Rédoine Faïd s’évade par hélicoptère d’une prison de Seine-et-Marne

Un peu de clim madame ? Madame ? Le chauffeur de taxi s’agace de l’indifférence de la dame qui s’est installée sur sa banquette arrière quelques minutes plus tôt, devant le terminal 2 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Grande, hautaine, elle l’a à peine salué et depuis, elle l’ignore royalement. Tout juste 8 heures du matin et déjà cette chaleur à crever et ces clients à claquer.

Laure Tardieu sourit presque poliment dans le rétroviseur. Elle rêvasse, plongée dans ses souvenirs.
En voyant clignoter au loin les lumières de Gaborone, hier soir, suspendue dans l’avion qui la ramenait en France, elle n’imaginait pas qu’elle serait comme cela au réveil. À ce point déboussolée. Elle a bien pensé au décalage horaire, à ses traits tirés par l’air conditionné, ses pieds gonflés par la pression atmosphérique, la faim qui lui tiraillait l’estomac puisqu’elle avait renoncé au plateau surgelé, mais pas à ce genre de bouleversement.
Le nez collé à la vitre, elle se laisse envahir, submergée par cette nouvelle vague de souvenirs. Combien de fois cette autoroute ? Cette fatigue diffuse ? Ces embouteillages, l’humeur rageuse du chauffeur ? Trop, sans doute. Huit heures à peine passées et déjà le surnombre, la pollution, la chaleur écrasante.

Qu’est-ce qu’il peut bien faire à cette heure-ci ? Max. Son Max.
Se rendre à son nouveau travail. Agent immobilier. Pourquoi pas. Elle n’a pas répondu à son appel hier soir. Déjà en vol. Ce sera comment, après tout ce temps ?
Ils se sont retrouvés après son incarcération et il était changé. Ce n’était plus celui qu’elle avait connu. Ses gestes, son regard, même ses pensées semblaient différentes. Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?
Elle est restée quelques semaines avec lui. Ils ont passé du temps ensemble. Mais ils ne se sont pas dit grand-chose.
Puis elle est repartie.

Le nord de Paris, ses immeubles fatigués, son périphérique, sa grisaille qui suinte dans le soleil franc. Ces terrains vagues, ces tentes, ces bidons de métal qui crachent des flammes et ces gens autour. Que s’est-il passé ici ? Laure s’empare de la poignée de la fenêtre et la fait tourner avec vigueur.
Madame, fermez la fenêtre s’il vous plaît ! Après ils vont tous se ramener. Je vous ai demandé si vous vouliez la clim ! Les sourcils du chauffeur se froncent dans le rétroviseur.
Une famille de roms débarque au feu rouge. Laure panique, elle tourne en sens opposé la manivelle de la fenêtre de toutes ses forces, mais l’extrémité de son châle reste coincée. Le mécanisme se grippe.

Paniquez pas madame, paniquez pas. Ôtez votre châle, voilà…
Le chauffeur ricane dans sa barbe.
Ah, ça dépayse hein ! ? Pas besoin de partir au bout du monde pour voir des indigènes pas vrai ? Quel spectacle quand on va chercher les Américains à l’aéroport. Moi je vous le dis, sont contents les touristes quand ils débarquent à Paris.
Le chauffeur rit puis s’arrête d’un coup.
Laure reste enfoncée dans le siège. Une odeur de poussière chaude imprègne la voiture. Elle étouffe, mais n’ose pas ouvrir la fenêtre de nouveau. Encore moins demander quoi que ce soit au chauffeur.
Savez, depuis qu’ils ont détruit la bulle, les migrants sont sous les ponts, c’est encore plus sale. Au moins avant, ils les mettaient dans la bulle, ils avaient un toit et on les voyait moins. Il la cherche du regard dans son rétroviseur. Tous ces gens qui font la queue pour de la nourriture, pieds nus. Et ceux qui errent. Ils font quoi sous l’échangeur, toute la journée ? Ils attendent quoi ?

Le taxi file en direction de Montmartre, Custine, la verdoyante rue Caulaincourt, ses arbres, ses cafés. Les premiers flâneurs. Le petit train de la Butte ralentit leur course. Le Sacré-Cœur sous la lumière crue. Et l’avenue Junot, confidentielle. Laure se laisse de nouveau rêver. Elle bascule sa nuque sur l’appuie-tête et ferme les yeux. Il lui tarde de retrouver sa maison, ses animaux empaillés, son jardin, ses odeurs de fleurs fraîches.
Le feu passe au vert et le taxi poursuit son chemin sous les arbres encore verts, le cimetière Montmartre, l’avenue des Batignolles. De nouveau les cafés, les épiceries italiennes, les boulangeries, le caviste, le fromager. La carte postale.

Dame ! Dame ! Un gant de ski frappe la vitre.
Laure fait un bond. Elle reste un instant sidérée.
Ça va madame ? s’inquiète le chauffeur. Il y a longtemps que vous êtes pas passée par le dix-huitième ? Il a un peu changé, c’est sûr ! C’est une sacrée merde de nos jours.
Pardonnez mon langage, mais c’est que, maintenant, on a toute la misère du monde.

Toute la misère du monde. À Paris.

Gino Nedelec observe la terrasse derrière le panneau où est proposé le menu du jour. L’organisation des tables lui paraît plus que douteuse, désordonnée, et ces fausses boules de buis en plastique de mauvais goût. Il déteste ces endroits.

Max lui a téléphoné la veille. Il voulait voir « son avocat », lui a-t-il dit en plaisantant à moitié. À propos de sa convocation au commissariat, puis autre chose aussi. Pas au téléphone !
Monsieur ? Pour boire un verre ? suggère la jeune femme en se retournant sur Gino.
S’il vous plaît. Par ici.
La queue-de-cheval dynamique l’aiguille vers une table à distance raisonnable d’un couple et des buis transgéniques. Il balaie du regard l’avenue Victor Hugo, ses platanes, son rond-point chic, ses boutiques de luxe, ses brasseries.
Lorsque Max arrive et s’installe, Gino se redresse sur son siège et sourit, mimant mal l’enthousiasme.
Comment vas-tu Max ?
Ça va, mais je suis inquiet Gino.
Ça ne va pas, donc, fait le neveu amusé.
Non. Enfin si. Mais je m’inquiète. La date de la convocation approche. Et je n’ai eu aucune précision. J’ai appelé tous les services du commissariat, mais rien.
Ils sont tenus de te donner le motif.
Je sais. Ils ne refusent pas. Ils disent qu’ils n’ont pas l’information. Ils bottent en touche.
Les mains de Max commencent à trembler, ses lèvres s’effacent un peu plus, elles deviennent pâles, presque bleues.
Faut pas paniquer, je vais les appeler demain, je suis ton avocat, j’aurai une réponse. J’ai des connaissances au commissariat du dixième et du dix-huitième. Reliquat de mes années Barbès.
Il peut se passer quoi, selon toi ?
Pas grand-chose. Tu as purgé ta peine, tu es clean depuis. Tu es clean ?
Gino a lancé ses grands yeux noirs dans ceux toujours grillagés de son oncle.
Oui, bien sûr. Qu’est-ce qu’on pourrait me reprocher ?
C’est la question que je te pose Max.
Ben rien.
Le cœur de Max se met à tressaillir. Son souffle se remplit de mille petits dards qui lui picotent la gorge. Il tousse bruyamment, en réponse de quoi le loulou de Poméranie installé sur le coussin de la chaise voisine se met à grogner.
L’air est devenu soudainement irrespirable. Max ne bouge plus, figé dans une position de contrition. Gino observe son oncle, ses lèvres entr’ouvertes, son regard assombri, ses mains enserrant une prise imaginaire. Elle est là, encore. Partout. La prison. Max est suspendu, ailleurs, absorbé tout entier par sa peur.
Max ! Oh Max ! Tu m’entends ?
Gino hume l’orage qui, déjà, agite le cœur de son oncle. Celui du saccage. Max est son otage. Il pose sa main sur celle de son oncle. Un contact. Sa peau fraîche, vivante, sur la sienne, glacée. Gino voit les yeux de son oncle s’éclaircir peu à peu. L’horizon se dégage, ses traits se détendent. Presque comme avant.
Max ! Tout va bien ? Ça t’arrive souvent ? De disparaître, de t’absenter. T’avais l’air complètement ailleurs.
Les médocs. J’ai arrêté de les prendre et mon cerveau fatigue. Parfois, j’ai comme des vertiges, des maux de tête.
Bien sûr, Max n’a pas l’intention de s’éterniser sur le sujet. Des modifications se sont opérées au plus profond de son être. Des changements irréversibles. On lui concède volontiers quelques absences, ses cigarettes fumées en trop grand nombre, les verres vidés trop vite, son manque d’appétit et son désintérêt pour les choses de la vie. En revanche, on s’irrite qu’il manifeste son étrangeté de manière aussi voyante. Cette chose curieuse qui fait désormais partie de lui et qui, de temps en temps, bondit de sa cage. Quand cela survient, Max s’excuse, Max se tait. Max se cache. Mais Gino n’est pas dupe. Il est sa famille, son avocat, presque un alter ego.
Tu prends quelque chose ?
De l’homéopathie. Sert à rien.
Hum. Je vois. Prenons les problèmes un par un.
Max aime bien cette façon mathématique qu’a Gino de le sonder.
La convocation. Tu n’as rien à te reprocher, clairement. Tu n’as pas eu de soucis. Ou plutôt tu les as subis. Je ne vois pas ce qu’ils auraient. Je penche plus pour une affaire dans laquelle tu serais témoin. Ou quelque chose de ce genre.
Gino avance ses pions avec ce qu’il faut de naïveté. Mais Max ne mord pas. Il esquive. Gino décèle dans son œil redevenu clair un vide, une interrogation.
À moins que toi, tu aies souvenir d’éléments qui puissent m’aiguiller et dont tu n’aurais pas pu me parler, avant.
Gino le fixe, à l’affût. Rien. Pas de réaction. Il joue sa dernière carte.
Tu m’as dit au téléphone que tu devais me parler de quelque chose d’autre que la convocation. C’est quoi ?
Les gestes de Max se troublent, tout devient flou, hésitant. Doit-il lui parler de ces mots qu’il garde contre sa cuisse ? Il se concentre et prend une inspiration.
Non ce n’était rien. C’est arrangé en fait. Une bricole avec Mélo.
Tout en déroulant son mensonge, Max se dit que Gino est un bon confident. Il pourrait lui en parler. Se délester un peu. Gino comprendrait. Ce serait un poids en moins. Un fardeau partagé. Puis il pourrait lui dire comment procéder, il saurait peut-être quoi faire, lui. Mais il faudrait être en mesure de tout raconter. Ce qu’il a tu à tout le monde. Y compris à lui-même.
La vérité sur la mort du Serbe.
Tu ne me dis pas tout, Max.
Max enfonce sa main dans sa poche et dépose le papier avec la diligence que l’on réserve aux explosifs, plié en quatre, sous les yeux de Gino.

La télé hurle dans la chambre 322 du bâtiment B du centre hospitalier Paris Nord. On l’entend depuis le couloir, avant même d’avoir franchi la passerelle. Une voix off, masculine, caractéristique des journaux télévisés, escorte le visiteur jusqu’à la chambre de Marcos Ferreira.
À 11 h 20, un hélicoptère s’est posé dans la cour d’honneur de la maison d’arrêt, qui n’est pas protégée par un filet, et trois hommes lourdement armés en sont sortis pour extraire Rédoine Faïd du parloir où il se trouvait…
L’enfoiré, pense Marcos les yeux planqués dans la mousse dessinée par les nuages à travers la fenêtre. Il aurait bien voulu qu’on déplace un hélicoptère pour lui aussi. Mais pour Marcos, pas d’hélico, pas d’évasion, pas de cavale, pas d’aventure. Juste elle, posée comme un sac à main au milieu de sa piaule. Belle et embarrassante.
Elle est là. Dos à l’écran, la bouche ouverte. Ses yeux cerclés de noir, ses deux galets d’onyx qu’il a tant adorés. Son élastique multicolore en étendard au-dessus de son crâne, ses ongles peints : sa femme. Comme à chaque visite, Marcos n’ose pas l’observer. Il garde les yeux soigneusement enfouis, avec le reste, amaigri par la chimiothérapie. Les dernières séances ont éprouvé son corps, réduit à quelques creux et bosses sur lesquels semble tendu un tissu de peau trop étroit pour les recouvrir tous. Un tissu rêche, fragile, dévitalisé. Maria doit le trouver répugnant. Cette pensée l’agace. Si ça se trouve, il lui fait penser à son père. À la fin, il était pareil. Sec comme un bacalao. Puis elle reste toujours des plombes, ils savent jamais trop quoi se dire. Après tout ce temps.
Et ton travail ? lui demande Marcos sur un ton qui se cherche tendre. Au lieu de ça, s’échappe une phrase d’une musicalité hasardeuse.
Bien, répond Maria, s’efforçant de pousser un peu plus la discussion. Elle est venue sans Paula cette fois et ce tête-à-tête l’embarrasse. D’abord, il y a toujours son arrivée. Elle ne sait pas trop où se placer dans la chambre. Puis sa voix, qu’elle redoute trop forte ou pas assez, son chignon qui se desserre et son fond de teint qui coule avec la chaleur dans la pièce. Marcos déteste la climatisation et insiste pour qu’on laisse le soleil de juillet taper contre les fenêtres, évidemment condamnées. Et ce maudit poisson qui les dévisage depuis son bocal. Sans bouger. Comme mort. Qui lui a mis cette bestiole devant les yeux ? Stupide.
À chaque visite, les mêmes questions qu’elle se pose depuis qu’on l’a transféré dans cet hôpital. Est-il soulagé d’être sorti de sa cellule ? Est-ce que certains de ses anciens amis sont venus le voir ? Pense-t-il à elle parfois ? À Paula, leur fille ?
Devrait-il retourner en prison après ? Après quoi d’ailleurs ?
Le travail, oui, c’est un peu plus compliqué avec la chaleur, mais je me suis fait des amies. Elles sont sympas et l’usine n’est pas loin. À quelques kilomètres de la maison. Avec le bus, la ligne 68, c’est vite fait… Paula me rejoint en revenant de l’école et on rentre toutes les deux. Elle me raconte sa journée.
Le visage de Marcos s’affaisse.
On parle de toi aussi ! Elle aime beaucoup tes lettres. Elle les relit. Elle s’est fabriqué un petit coffret en bois où elle les garde. Elle l’a peint, avec des fleurs dessus.
Marcos s’est redressé. Elle a fait ça, sa Paula. Juste pour lui. Avec tous ses mots, rien qu’à lui. Et elle l’a peint. Pour que ce soit joli. L’idée que sa fille ait fabriqué un objet où elle conserve tous les mots de son père le fait flancher. La boîte occupe tout son esprit. La marée afflue jusque sous la peau de son visage. Elle irrigue la pellicule aride sous ses joues. Un dernier frisson fait se déverser l’eau le long de sa face anguleuse, sous ses cernes, ses lèvres tiraillées. Hier encore, il les pensait desséchées pour toujours, plus de pluie, plus d’eau, plus rien. Le désert. La peau de Marcos boit tout, chaque goutte de cette crue salvatrice. Sa petite Paula.
Maria surprend les larmes de Marcos. Elle attend. Patiemment. Quand Marcos relève enfin la tête, elle s’approche de lui, dépose doucement dans ses yeux ses deux galets d’onyx et murmure à bientôt, comme on clôt un Notre Père.

Extrait
« Cette odeur, elle la reconnaîtrait entre mille. Ce mélange de poubelles des restaurants à deux sous et de pots d’échappement. Place Clichy. Toujours la même. Un capharnaüm de klaxons, d’insultes, de freins qui grincent, de piétons qui se heurtent avec, au centre, la station du métro d’où l’on sort comme projeté dans une arène. Un élan, avant de piler net devant le feu passé au vert. Rien n’a changé.
Le cinéma, le boulevard des Batignolles qui file tout droit, ses arbres feuillus, la promesse d’une promenade avec, au bout, un peu de paix sous l’intimité bourgeoise du parc Monceau. La place Clichy est toujours apparue à Laure comme un sas, une douane, une frontière entre deux mondes. Le dix-huitième arrondissement finissant, la naissance du dix-septième. Un carrefour plus qu’une place. Un hall. On ne s’y arrête pas, on transite. »

À propos de l’auteur
CLAVIERE_Pauline_©Olivier_DionPauline Clavière © Photo Olivier Dion

Pauline Clavière est journaliste, auteure d’un premier roman chez Grasset Laissez-nous la nuit (2020). Elle tient une chronique littéraire sur Canal plus dans l’émission Clique et anime Playlivre, émission dédiée à la littérature.

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La femme d’après

FRIEDMANN_la_femme_dapres  RL_Hiver_2022

En deux mots
En rentrant à son hôtel en pleine nuit, la narratrice est agressée par quatre jeunes hommes. Elle va pourtant réussir à leur échapper, même si elle reste très choquée. D’autant qu’elle va découvrir que durant la même nuit une jeune femme a été assassinée tout près de son itinéraire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Échapper à un prédateur n’évite pas le traumatisme

Arnaud Friedmann se met dans la peau d’une femme agressée la nuit à Montpellier en rentrant à son hôtel. Un épisode traumatisant qui va faire basculer sa vie. La femme d’après ne sera plus jamais la même qu’avant.

En 1986, quelques jours avant la catastrophe de Tchernobyl, la narratrice a eu une brève liaison avec Jacques. Vingt ans après, cette mère célibataire revient à Montpellier pour le retrouver. Peu après minuit, alors qu’elle regagne son hôtel, elle est interpellée par quatre jeunes hommes qui lui expliquent qu’elle ne devrait pas sortir ainsi seule. Si les phares d’une voiture qui passe poussent les jeunes à fuir, le choc est violent, le traumatisme entier. D’autant qu’elle apprend un peu plus tard qu’une jeune fille de 20 à 23 ans a été agressée durant cette même nuit avant d’être assassinée non loin de là où elle marchait. Elle se torture l’esprit, cherche une explication, croit comprendre qu’elle était trop vieille aux yeux des quatre jeunes hommes. La demi-journée qu’elle va passer à la plage avec Jacques ne lui mettront pas de baume au cœur, bien au contraire. Ces retrouvailles ne sont pas celles espérées. Elle décide alors de regagner Besançon où l’attendent ses deux filles.
Mais au kiosque de la gare, c’est le choc. À la une du Midi-Libre cette Une «L’assassin a avoué» accompagnée d’une photo de son agresseur. Elle défaille.
Quand elle revient à elle, son TGV est déjà parti. Elle décide alors de regagner son hôtel et de prolonger son séjour d’une semaine supplémentaire. Mais elle ne retrouvera l’apaisement ni dans les bras de Jacques, ni en regagnant la Franche-Comté. Peut-être aussi parce que ni sa mère ni ses filles ne lui prêtent une oreille attentive.
Un an plus tard, après avoir reçu l’autorisation de rendre visite à l’assassin dans sa prison de Villeneuve-lès-Maguelone, elle revient séjourner à Montpellier. Elle pense alors qu’affronter cet homme pourra l’aider à comprendre.
Arnaud Friedmann réussit à parfaitement mettre en scène le traumatisme subi et sa transformation en un trouble obsessionnel qui va finir par emporter la raison de cette femme dans un épilogue glaçant. En la suivant au fil de ses séjours montpelliérains, on voit son esprit dériver vers un besoin incessant de rejouer la scène de l’agression, de l’analyser sans cesse, d’essayer de trouver des réponses à ses interrogations. Et comme elle ne peut les obtenir, elle va finir par sombrer. Une trajectoire que l’auteur restitue dans son implacable logique, dans sa troublante et terrifiante vérité.

La femme d’après
Arnaud Friedmann
La Manufacture des livres
Roman
208 p., 18,90 €
EAN 9782358878203
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Montpellier et Villeneuve-lès-Maguelone. On y évoque aussi Besançon et Paris.

Quand?
L’action se déroule en 2009, 2010 et 2011, avec des réminiscences à 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la nuit, elle regagne son hôtel après ce dîner avec un amour de jeunesse, retrouvé vingt ans plus tard. Elle se sent légère, grisée par la promesse de cette nouvelle aventure. Mais quatre hommes s’arrêtent soudain devant elle. Des mots échangés, une insulte, un regard qui refuse de se baisser. Ils repartent. On pourrait dire que rien ne s’est passé et pourtant demeure en elle une angoisse sourde. Son trouble grandit quand le corps d’une jeune fille est retrouvé le lendemain dans le même quartier. Pourquoi se sent elle coupable de cette mort ? Qu’y a-t-il en elle qui dissuade ? Pourquoi lui trotte dans la tête le soupçon indigne de n’avoir pas été assez désirable ?
La Femme d’après nous conte la mécanique implacable d’une agression qui aux yeux de tous passera inaperçue. En écho à cette scène, avec finesse et sensibilité, Arnaud Friedmann explore les blessures et les désirs qui marquent la vie d’une femme tandis que le temps passe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
Montpellier
6 au 10 août 2009
Il y a l’air tiède du milieu de la nuit, quelques moteurs en écho, le bourdonnement des télévisions à l’intérieur des immeubles, puis soudain, des voix. Je ne m’y attendais pas. Je pensais avoir le trajet pour moi. J’avais fantasmé ce retour solitaire jusqu’à la voiture, dix minutes pour infuser la soirée, ses promesses. Il n’y a pas loin, de l’appartement au parking, le quartier est excentré ; cubes neufs, habitations cossues ; malgré l’été je n’avais pas prévu ça : croiser des gens.
Je ne ressens pas d’appréhension. Juste le dépit d’autres silhouettes que la mienne dans les rues, et l’ennui des politesses auxquelles il faudra se soumettre.
Ils s’approchent, ils parlent fort. Je les entends, même si je ne distingue pas les mots. Ils ont l’accent d’ici, du Sud, ou de plus au sud ; des voix d’hommes jeunes. Je souris. Je revois la silhouette de Jacques à côté de la mienne sur le balcon, nos corps animés par la même attraction que vingt ans plus tôt, les gestes vigilants qui étaient les nôtres pour trinquer et nous dévoiler sans l’urgence des premières fois.
Ils avancent vers moi sans le savoir, sans savoir qu’à la prochaine intersection ils me croiseront, moi que leur jeunesse attendrit. Leurs voix s’imposent à la nuit, des promesses les attendent, plus entières que les miennes, moins sereines. Je m’ouvre à eux avant de les avoir vus, malgré mon envie d’avoir la ville pour moi seule.
Depuis combien d’années ne me suis-je pas sentie légère à cause d’un homme ? Du commencement possible d’une histoire – de sa répétition dans le cas présent ?
Maintenant, je les vois. Ils m’ont vue, eux aussi. Ils cessent de parler, continuent d’avancer dans ma direction. Une angoisse, d’un coup. Elle chasse mes rêves de romance répétée avec Jacques, m’assène que je ne devrais pas être là, à marcher dans les rues de Montpellier le visage allumé d’un espoir anachronique, avec mes rêves de promenades dans la nuit pareilles à celles de mon adolescence.
Ils sont quatre, trois derrière, un qui se tient devant, qui met le cap sur moi comme si je n’existais pas. Ou que si, justement. Comme si j’existais trop.
– C’est pas prudent de se balader toute seule, comme ça, la nuit, madame.
Derrière, les comparses ne ricanent pas. Je me serais attendue à ce qu’ils ricanent, ça aurait correspondu à mes codes, j’aurais identifié l’agression, au moins reconnu ça, ça m’aurait tranquillisée.
Celui qui se tient devant est tout près de moi. Les autres à quelques pas, indistincts. Je sens l’odeur de son haleine, un relent de chewing-gum à la menthe, décalé. C’est ce qui m’affole le plus, de reconnaître dans sa bouche les effluves de mes premières amours, de Jacques à la sortie de notre premier cinéma ensemble, il y a un peu plus de vingt ans. Opening Night.
– T’as entendu ce que j’ai dit ? C’est pas prudent, ce que tu fais.
L’affiche du film rechigne à s’estomper, derrière la vitre sale de la rue Gambetta. L’obtuse pâleur de Gena Rowlands et la force qui se dégageait d’elle. Je t’imagine comme elle, plus tard, m’avait chuchoté Jacques pendant qu’on s’approchait de la caisse ; je l’avais mal pris.
Le silence me contraint à regarder celui qui vient de parler, le silence et l’immobilité soudaine de notre décor. Aucun de ses traits n’adhère à ma mémoire. Je me concentre sur sa voix, y déniche des intonations qui pourraient plaire aux filles s’il les modulait différemment, à la manière d’un acteur américain. Les autres continuent de se taire. Je n’avais pas l’impression, avant d’apparaître dans leur champ de vision, que leur conversation rendait un son grégaire. L’idée me traverse, je me hais pour cette idée, l’idée me traverse que je ne devrais pas être là, pas avoir traversé la France pour retrouver Jacques vingt ans après notre séparation, me mettre en travers du chemin de ces types, les contraindre à m’agresser. À laisser leur chef rouler ces mots menaçants, jouer la partition attendue.
Au moins j’aurais dû rester chez Jacques jusqu’à la fin de la nuit, accomplir ce que j’étais venue chercher, plutôt que m’offrir cette liberté dans les rues, le film de la soirée dansant dans la tête jusqu’au parking, jusqu’à l’hôtel. La possibilité de croire que j’avais encore le pouvoir d’en rester là, rentrer chez moi, juste l’avoir revu et désiré autant qu’il y a vingt ans.
– Tu me réponds, connasse ?
J’enregistre qu’il ne m’a pas traitée de salope. J’en tire un courage inouï, déplacé, une absence de peur absolue. Salope, oui, l’histoire aurait été différente. Les comparses aussi sont déçus. Il n’y pas de temps à perdre pour garder l’avantage.
– Je me promène.
– Toute seule ?
Il va ajouter quelque chose. La phrase est déjà prête, elle contient le mot qui déclenchera ce qui est écrit, qui scellera mon destin. Je le refuse. J’improvise une réponse pour que le mot ne soit pas dit, qu’il me reste une chance d’atteindre la voiture, de ne pas finir en fait divers.
– Vous êtes de Montpellier ?
Ça le déstabilise. Le mot n’est pas sorti. Je prends mon sac le paquet de cigarettes entamé avec Jacques, lui en tends une. Pas aux autres.
– Je fume pas.
Je range mon paquet, comme si ça ne se faisait pas, de s’en griller une devant un non-fumeur. Même si le non-fumeur est l’agresseur. Je l’ai énoncé, mentalement : l’agresseur. Ça devient réel, du coup, la situation. Plus de place pour Opening Night, les souvenirs d’il y a vingt ans, la douceur de la nuit, le bras de Jacques autour de mes épaules quand on avait quitté la salle de cinéma. Le passage qui nous ramenait à la rue Gambetta, la vitre battue de quelques gouttes devant laquelle nous étions restés enlacés, une dizaine de minutes, à fixer l’affiche comme pour prolonger les impressions du film. Le même regard tout à l’heure quand j’ai quitté son appartement.
Quatre types, dont un à moins d’un mètre de moi ; des paroles menaçantes. La suite, je la connais. C’est comme si on me l’avait racontée, la scène que je vais vivre, exactement, l’absence d’issue. Pourtant, il n’y a pas de peur, juste le sprint de mon cerveau pour dénicher des phrases qui pourraient me sauver.
– Je viens de Besançon. J’ai deux filles.
Je cherche dans mon sac, mes mains ne tremblent pas. J’aurais eu les mêmes gestes pour une amie perdue de vue croisée à la sortie d’un hypermarché. La grande est mon portrait craché, du moins c’est ce que tout le monde prétend. Moi je suis incapable de trouver des ressemblances aux visages. Du porte-monnaie j’extrais les photos de Zoé et de Clara. Clara, mon portrait craché, paraît-il. Je tends les clichés en direction du type, bras replié. Ne pas le toucher, surtout ne pas le toucher.
Il chasse l’air devant les images, ne me touche pas non plus. Il n’est pas passé loin de ma main. S’il l’avait frôlée, la suite se serait enclenchée, la suite à laquelle je ne vais pas parvenir à échapper, ou peut-être que si, sûrement que si, j’ai l’espoir imbécile d’y échapper, pas pour retrouver la douceur de ma rêverie sur Jacques, ni même le souvenir de mes filles. Non, juste mes pas comme avant ; juste mes pas sans la menace d’inconnus, dans le milieu de la nuit montpelliéraine, la possibilité de me remémorer une soirée d’il y a vingt ans, l’attente dans la file d’un cinéma de province avant la découverte de ce qui deviendrait mon film préféré, la bouche de Jacques. Le lendemain la télévision tournait en boucle sur trois syllabes, Tchernobyl, mon père monologuait pour rassurer la famille, une exagération de journalistes, ça n’aura pas de conséquences pour nous. Je pensais aux baisers de Jacques. Des mots nouveaux survolaient la table : radio¬activité, fission, réacteur, tandis que j’échouais à me rappeler la forme de son nez, les dimensions de son front, l’épaisseur de ses lèvres.
– Je m’en fous, de tes filles.
– Pas moi.
Pas moi, j’ai dit. J’ai envie de pleurer tout à coup. Il faut congédier Zoé et Clara, ce soir je ne peux compter que sur moi. Parler, pour qu’il ne me traite pas de salope, ou de pute, pour que ne s’enclenche pas ce à quoi il aspire, ce que guettent ses trois comparses en arc de cercle. Parler comme mon père devant sa télévision pour conjurer une inquiétude confuse.
– Vas-y, te laisse pas embrouiller.
Le meneur fait un geste, l’autre se tait. Il me regarde, je comprends que j’ai gagné, pas un muscle de mon visage ne l’indique, toute ma concentration monte à mes yeux, pour les vider de toute expression, ne pas les détourner de lui et dans le même temps lui dénier tout prétexte de conflit, d’étincelle.
– Pourquoi t’as parlé de tes gosses ?
Il sait aussi qu’il a perdu. Il gagne du temps, pour les trois autres, derrière. Je manque de hausser les épaules, la sueur me saisit le dos, la nuque, hausser les épaules, non, surtout pas.
– L’aînée a dix ans. Zoé. La plus petite sept. Clara.
– T’as pas de mari ?
Il pourrait ajouter la phrase qui contiendrait le mot, celui qui déclencherait le scénario. Je me grise du risque de lui en laisser la possibilité. L’emballement que ça me procure, tout proche du sentiment que j’avais en sortant de chez Jacques.
L’âge réel de mes filles, je ne peux pas l’avouer. Dix ans et sept ans, c’est doux, ça se dépose comme un baume sur les violences prêtes à surgir. L’âge qu’elles ont sur les photos dans mon porte-monnaie.
Non, je réponds.
C’est lui qui hausse les épaules. Je me dis qu’il voit ce que ça fait. Ça ne m’apporte aucun sentiment de victoire, ni de vengeance.
– Tu devrais pas te balader toute seule, la nuit.
À nouveau, il me fixe dans les yeux. L’odeur de menthe passe, mêlée à celle des arbres sous lesquels on s’est arrêtés. Il y a les phares d’une voiture, à la perpendiculaire du boulevard, dans notre direction.
– On se casse.
– Mais…
– On se casse, j’ai dit.
Ils se cassent.
Je les laisse passer à côté de moi, les quatre, je ne me retourne pas, je ne frissonne pas quand ils me frôlent. Les phares de la voiture s’approchent, je compte qu’il leur faudra cinq secondes pour être à ma hauteur, j’enclenche le compte à rebours, un effort incroyable pour maîtriser chaque pore de mon visage. »

À propos de l’auteur
FRIEDMANN_Arnaud_©jc-polienArnaud Friedmann © Photo JC Polien

Arnaud Friedmann est né en 1973 à Besançon. Après des études de Lettres et d’Histoire, il a travaillé dans la fonction publique et dirigé une structure liée à l’emploi dans les Vosges. Il est également propriétaire associé de la librairie Les Sandales d’Empédocle de Besançon. La femme d’après est son septième roman. (Source: La Manufacture des livres)

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Le parfum des cendres

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En deux mots
Alice se propose de rédiger une thèse sur les pratiques funéraires et va pour cela suivre des thanatopracteurs. Sa rencontre avec Sylvain, qui «sent les morts», va l’intriguer avant de changer sa vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

De l’odeur de la mort à un hymne à la vie

Dans Le parfum des cendres Marie Mangez confronte une thésarde et un thanatopracteur. Une rencontre surprenante pour un roman qui ne l’est pas moins.

On devrait toujours choisir avec soin ses sujets de thèse, car ils vont occuper une grande partie de vos études supérieures. Le choix d’Alice Lanier, doctorante en anthropologie, va la confronter à un univers resté par la force des choses très secret, la thanatopraxie.
En décidant de partager le quotidien de Sylvain Bragonard qui depuis neuf ans prépare les corps des morts avant leur inhumation, elle va aller de surprise en surprise. Mais pour explorer ce monde, il lui aura fallu déployer des trésors de patience. Car Sylvain est un taiseux, fermé sur lui-même et réfugié dans son travail. C’est une question en apparence anodine qui va libérer la parole du jeune homme. En se rendant au domicile d’un vieil homme décédé Alice lui demande ce qu’il sent. « Le vieux papier et la bergamote ». Une réponse qu’il explicite et permet à la jeune femme de comprendre les qualités olfactives exceptionnelles de son « objet d’études ». Au fil du récit, celui que sa sœur Aude appelle sa grenouille, en référence au personnage imaginé par Patrick Süsskind dans Le Parfum, va tenter de sortir de la prison dans laquelle il vit désormais comme dans un bocal. « Entre lui et le monde s’élevait cette paroi épaisse et transparente qui l’entourait tout entier, pas d’échappatoire, une prison de verre sans oxygène où l’on ne pouvait respirer ? Il ne pouvait pas. Impossible. Il aurait suffi d’un mot, pourtant, un mot pour leur expliquer ce qu’il vivait depuis toutes ces années; mais ce mot-là, comme les autres, restait enfermé à l’intérieur du bocal. Il ne pouvait que regarder à travers la baie vitrée, regarder les autres vivre alors que lui était mort, asphyxié, mort sans rémission. »
Au fil du récit, on va découvrir les causes de ce traumatisme, voir peu à peu Sylvain retrouver le goût (jamais expression n’aura été plus juste) de ses premières amours, faire de la confiture de piments, se replonger dans les défis de la composition des parfums et se rapprocher des siens et d’Alice.
Il y a dans ce roman l’originalité du choix de la profession du personnage principal, mais il y a bien davantage. La mort omniprésente et la façon d’affronter un deuil, les rêves de jeunesse et la façon dont on les oublie un jour… ou pas, la difficulté de dire sa peine, d’exprimer ses sentiments et cette exploration sensuelle des odeurs et des parfums que le style de la romancière sublime au point que le lecteur se prend lui aussi à « sentir les choses ».
Ajoutez-y une dose d’humour et de poésie et vous obtiendrez d’emblée la confirmation d’un joli talent!

Le parfum des cendres
Marie Mangez
Éditions Finitude
Premier roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782363391506
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les parfums sont toute la vie de Sylvain Bragonard. Il a le don de cerner n’importe quelle personnalité grâce à de simples senteurs, qu’elles soient vives ou délicates, subtiles ou entêtantes. Tout le monde y passe, même les morts dont il s’occupe tous les jours dans son métier ¬d’embaumeur.
Cette manière insolite de dresser des portraits stupéfie Alice, une jeune thésarde qui s’intéresse à son étrange profession. Pour elle, Sylvain lui-même est une véritable énigme: bourru, taiseux, il semble plus à l’aise avec les morts qu’avec les vivants. Elle sent qu’il cache quelque chose et cette curieuse impénitente veut percer le mystère.
Doucement, elle va l’apprivoiser, partager avec lui sa passion pour la musique, et comprendre ce qu’il cache depuis quinze ans.

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Marie Mangez présente son roman Le parfum des cendres © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Bernadette était allongée, paupières fermées, les bras sagement étendus le long du corps. Au cœur de ses joues sillonnées de rides, légèrement affaissées, on distinguait le creux des fossettes, centres névralgiques d’un visage encore animé par des années de sourire. Visage arborant désormais une expression sereine – Bernadette attendait que l’on s’occupe d’elle, remettant placidement son enveloppe charnelle aux soins d’autres mains que les siennes.
Sylvain la contempla avec tendresse. D’un mouvement délicat, le pinceau alla caresser les lèvres de la vieille femme, une caresse minutieuse et colorante. Rouge grenat. Teinte identique à celle du tailleur que la famille avait préparé pour elle.
Ça lui allait bien, cette couleur au parfum de groseille. Sylvain écarquilla les narines, son regard glissa le long de la petite bouche ronde et encore charnue, séductrice, encadrée de plis amers que venaient contrebalancer, un peu plus loin, les deux fossettes rieuses. Et puis, au bout de ses doigts déformés par l’arthrose, ultime coquetterie, une dentelle de vernis écaillé… Groseille, oui. C’était bien ça. Cette fragrance piquante et fruitée. Une bille écarlate qui éclate en jus acide, très acide sous ses dehors pimpants, pas du genre à enrober le palais de douceur sucrée, la groseille, plutôt du genre à le picoter délicieusement – avec, de temps à autre, l’éclair d’amertume des minuscules grains qui cèdent sous la dent…
Il reporta son attention sur le pinceau. Une touche de plus, là. À la commissure. Une touche de plus et Bernadette retrouverait pleinement son arôme de groseille…
« … Et ça vous dérange pas, les odeurs ? »
Sylvain se retourna, irrité. Elle le regardait tranquillement, visage neutre et sourire interrogatif aux lèvres, avec son petit carnet de fouille-merde sur lequel elle grattait sans discontinuer.
« Quoi, les odeurs ? » demanda-t-il sèchement.
Elle ne se démonta pas, son sourire s’adoucit encore, de même que s’arrondirent les inflexions de sa voix, calmement pédagogue :
« Ben, vous savez, des fois, avec les débuts de la décomposition… ça dégage quand même une odeur un peu… putride… Vous la supportez sans problème ? »
Il haussa les épaules et se contenta de lâcher :
« Faut croire que oui. »
Elle hocha la tête, retourna de plus belle à son carnet et lui à son cadavre, non sans mauvaise humeur.
Deuxième jour d’« observation ».
Putain, ça allait être long.

Il avait reçu son appel la semaine précédente, une certaine – c’était quoi son nom déjà ?… ah oui, Alice Kekchose – demandait à pouvoir « observer quotidiennement sa pratique pendant quelques semaines », dans le cadre « d’une thèse sur les thanatopracteurs » (sic) – tu parles d’un sujet – d’ailleurs, curieusement, elle n’avait pas dit « sur la thanatopraxie », mais « sur les thanatopracteurs », Sylvain se demandait à quoi tenait exactement la nuance. En attendant, il avait dit OK – il n’avait jamais su dire non de toute façon, c’est toujours ce qui avait causé sa perte, d’ailleurs.
Et elle avait donc débarqué la veille, était restée plantée à côté de lui pendant toute la journée, avec ses questions intempestives et le frottement désagréable de son crayon sur le papier à grain épais de son carnet bon marché. Ô joie.

Pour l’instant il se contentait de serrer les dents et attendre que ça passe. Mais cette observation, décidément, était indécente : une intrusion malvenue dans son espace intime.
Il faut dire qu’il n’avait pas l’habitude. L’essentiel de son travail s’effectuait en solitaire – ou plutôt, en tête à tête avec les défunts, instant privilégié durant lequel se tissait entre lui et le mort ce lien fragile et éphémère, cette connivence précieuse que la présence d’un vivant venait inévitablement troubler.
Sylvain ne s’entendait pas avec les vivants. Il ne pouvait établir avec eux la même complicité, ressentir à leur égard la même affection qu’envers ces dépouilles vaguement nauséabondes étalées sur la table de préparation. Un fossé le séparait d’eux : le fossé entre la mort et la vie. Ce que ressentaient les macchabées, il le comprenait, et eux semblaient le comprendre aussi, bien mieux qu’aucun vivant. Leur monde à eux, le monde des vivants, Sylvain Bragonard l’avait quitté, sur la route de Grasse, le 21 juillet il y a quinze ans.
2

L’ouverture de la housse, c’était toujours un moment spécial. On ne savait jamais exactement à quoi s’attendre. Instant Kinder Surprise.
Cette fois-ci, à l’intérieur du Kinder, c’était un lot en pièces détachées.
Alice ne put s’empêcher de réprimer un haut-le-cœur. Manque d’habitude. Elle en avait vu d’autres, pourtant, depuis plus de six mois qu’elle accompagnait les thanatopracteurs, mais là, c’était hard. Le bas, pas de souci, mais alors le haut… Sylvain, lui, ne cilla pas. Il se contenta d’observer le crâne pulvérisé et de commenter sobrement :
« Va y avoir du boulot. »
Ce qui ne semblait pas pour lui déplaire.
Deux semaines qu’Alice le suivait quotidiennement. C’était son cinquième thanatopracteur : avant lui, elle avait eu un jeune type boute-en-train expert en blagues gores, une sympathique trentenaire biberonnée à Six Feet Under, un aîné plus grave type majordome discret et minutieux, et puis Farida, ce sacré bout de femme charismatique, au brushing toujours parfait et aux ongles toujours soigneusement manucurés. Et maintenant, ce Sylvain Bragonard. Cinq personnalités différentes, avec leurs méthodes propres, leurs enthousiasmes, et leur attention qui ne s’attardait pas sur les mêmes détails.
Lui, pourtant, n’était pas tout à fait comme les quatre autres. Elle l’avait constaté dès le premier jour. La façon dont il regardait et maniait les corps… Y’avait un truc.

Elle le scruta. Pas vieux – la trentaine ? – des mains fines, délicates, un visage fermé qui ne montrait des signes d’épanouissement que lorsqu’il se plongeait dans la préparation des défunts. Du reste, pas spécialement porté sur la communication.
Elle sentait bien que sa présence lui courait sérieusement sur le haricot. Pas besoin d’un doctorat en intelligence sociale pour interpréter l’expression de ses pupilles dès qu’elle s’avisait d’émettre le moindre son… Elle se faisait donc la plus discrète possible, retranchée dans un coin de la pièce, évitant généralement d’ouvrir la bouche, histoire de ne pas perturber monsieur. Elle avait également remarqué que le bruit même de son crayon paraissait l’irriter ; et, en conséquence, s’abstenait de prendre des notes, s’efforçant de garder en mémoire tout ce qui pouvait être utile, afin d’en noircir son carnet sitôt sortie du funérarium et libérée de cette compagnie légèrement taciturne.
Parfois, malgré tout, elle tentait de tirer quelque chose de cette peu active cavité buccale.
« À votre avis, lui, comment il est…
— Accident. »
Il ouvrit d’un geste sec, précis, la mallette noire contenant une partie de ses instruments, sans jeter un regard à Alice. Puis précisa après quelques secondes :
« Voiture. Ou moto. »
Alice était toujours quelque peu impressionnée par l’assurance avec laquelle ces professionnels se montraient capables, d’un simple coup d’œil, de déterminer les raisons qui avaient amené ces corps inertes sous la pointe de leur bistouri. Sylvain Bragonard, à ce titre, ne faisait pas exception.
Il commença à déshabiller le mort. Le jean déchiré, le T-shirt ensanglanté pour lequel il fallait déployer des trésors de technicité afin de l’extirper par la tête (ou ce qu’il en restait). Sylvain ne découpait jamais les vêtements, si complexe que fût l’opération. Ses mouvements étaient rapides mais doux, presque tendres ; à la précision chirurgicale s’ajoutait un on-ne-sait-quoi de délicatement attentionné, comme si ce qu’il manipulait n’était pas une masse de chairs et de fluides inanimée, mais un être vivant sensible dont il convenait de respecter à la fois les plaisirs et la pudeur.
Et surtout, une fois le corps entièrement dénudé, il prenait toujours quelques instants pour l’examiner sous toutes les coutures – jusqu’ici rien d’extraordinaire – et pour… Alice ne trouvait pas le terme exact. Difficile à décrire. Tiens, c’est ça, voilà qu’il le refaisait maintenant… comme à chaque fois… Le regard intense qui enrobe la dépouille, non pas dans ses détails anatomiques mais dans une forme de totalité, et ces narines dilatées, tendues vers leur cible… Ce corps, il le humait, oui, voilà ! C’était ça. Précisément. Il humait le défunt. Dans une inspiration profonde, comme si sa vie en dépendait. Quelques secondes en suspension, durant lesquelles le reste du monde semblait ne plus exister.
Alice savait qu’il ne fallait absolument pas le troubler à cet instant-là. Elle se contentait d’observer en silence ce réflexe incongru, qu’elle n’avait remarqué chez aucun autre embaumeur de sa connaissance, et dont le sens lui échappait.

Les produits utilisés pour la désinfection du corps dégageaient une odeur chimique passablement désagréable – quoique, jugeait Alice, toujours moins pénible que les émanations naturelles du cadavre. Les mains gantées de Bragonard se promenaient à présent sur les membres du défunt, les caressaient, les frottaient et les malaxaient pour les assouplir. Rien que la procédure classique ; mais ici, il semblait que ses gestes visaient réellement à ranimer les chairs glacées, à leur insuffler, par ce contact, un peu de la vie qui coulait dans les veines de l’embaumeur. Elle ne savait dire exactement à quoi tenait cette différence infime : peut-être à l’intensité avec laquelle Sylvain Bragonard effectuait ces actes routiniers, l’expression étrange qui flottait sur ses traits – pas de la simple concentration, non, c’était définitivement autre chose – ou encore le frémissement de ses doigts minces sur la peau grise du mort…
Celui-ci, de ce qu’on pouvait en juger, contrairement à la majorité des défunts qui atterrissaient sur la table mortuaire, paraissait jeune. Très jeune. Vingt ans ? Alice n’osait pas demander à Sylvain son pronostic sur la question. Un échange de trois mots par session, c’était le maximum qu’elle pouvait espérer – au-delà, les réserves de patience verbale du thanatopracteur atteignaient très manifestement leurs limites.
Avec les autres, la conversation s’était révélée bien plus fluide et naturelle. Une succession de petites discussions informelles, techniques ou plus personnelles, qui s’égrenaient tout au long de la journée, pendant les soins eux-mêmes ou bien, davantage encore, durant les longs trajets en fourgon d’un funérarium à un autre, d’une maison endeuillée à une autre : c’était généralement lors de ces voyages entre deux morts que les langues se déliaient le plus, que le dialogue dérivait insensiblement vers le tout et le rien – ce rien riche de sens qu’Alice recueillait aussi précieusement que le reste – et qu’une forme d’intimité se tissait avec cette thésarde un peu obscure, dont on ne savait pas très bien au fond ce qu’elle cherchait, mais qui les accompagnait quotidiennement depuis des semaines.

Avec Sylvain Bragonard, toutefois, l’intérieur du fourgon, la plupart du temps, ne résonnait que de l’écho du silence. Alice avait bien essayé de lui tirer les vers du nez – c’était son boulot, et elle était habituellement assez douée en la matière – mais le nez en question était toujours resté résolument fermé, gardant pour lui ses potentiels parasites. Tout ce qu’elle avait pu en extirper se résumait à des réponses laconiques, quelques rares commentaires un tantinet borborygmiques, et le minimum syndical de la cordialité.
Pourtant, il ne s’était jusqu’à présent jamais opposé à sa présence (si désagréable cette dernière semblât-elle être à ses yeux) et continuait scrupuleusement à l’informer de ses déplacements professionnels afin qu’elle puisse se joindre à lui. Alice en déduisait qu’il était pris en sandwich entre une tranche de misanthropie en haut, et en bas une autre tranche, plus fine, de désir de contact humain. Restait juste à exploiter au maximum la saveur de la tranche du bas.
Pour ça : essayer d’arranger un entretien. C’était son objectif à court terme. Elle n’en avait pas ressenti le besoin avec les autres, les informations glanées ici ou là au gré des journées passées ensemble lui fournissant largement assez de matière. Mais si lui n’ouvrait pas la bouche sur son lieu de travail, peut-être fallait-il l’emmener sur un autre terrain. Ça se tentait, du moins.
L’opération, cette fois, dura presque dix heures : il y avait du pain sur la planche – en l’occurrence, une tête entière à faire passer du statut de sauce bolognaise à celui de visage humain. La famille avait fourni avec le corps une photo du jeune homme pour aider à la reconstitution, mais Sylvain n’y avait jeté qu’un œil distrait, paraissant agir au feeling bien plus qu’en suivant un rigoureux protocole de copie.
Le résultat, constata Alice, n’en fut pas moins bluffant d’exactitude. Ou plutôt, à y regarder de plus près, moins exact que proprement vivant… Ce qui, à la fin de la journée, se trouvait allongé sous leurs yeux n’était pas une poupée de cire figée ; c’était un garçon endormi, un peu abîmé, mais sous les paupières duquel la vie semblait continuer de battre – et de se battre. Alice en était troublée. Elle ne pouvait détacher son regard de ce corps presque vibrant quoiqu’immobile, le voyant déjà se relever d’un bond sur ses jambes, ciao les gars merci pour le ravalement de façade, j’vais m’faire un p’tit kebab…
Sylvain affichait un air satisfait. Ses traits avaient rarement paru aussi détendus. Il s’était montré intensément concentré durant toute la journée, plus encore que d’habitude, ne levant même pas la tête lorsqu’Alice, au bord de l’inanition, avait fini par sortir s’acheter un sandwich et demandé, au passage, s’il souhaitait qu’elle lui ramène quelque chose. (D’ordinaire, c’était lui qui, entre deux préparations de corps, la plantait là en marmonnant qu’il allait manger et revenait dans vingt minutes.) Et à présent, planait sur son visage la sérénité du boulot accompli.

Il désinfectait et rangeait ses instruments un à un dans les lourdes mallettes noires lorsqu’elle se jeta à l’eau. Une brèche temporaire s’était ouverte dans sa nervosité habituelle : c’était maintenant ou jamais.
« Au fait, à l’occasion… si vous avez le temps… on pourrait discuter un peu ? Ça serait très utile pour mon travail… en complément de l’observation directe, vous voyez. »
Il se retourna, sourcils froncés.
« Discuter de…? »
De vos organes génitaux et des modalités d’élevage du lapin nain, faillit-elle répondre, mais se retint – réflexe professionnel.
« Ben, de votre parcours, de votre perception du métier de thanatopracteur… ce genre de chose… »
Elle accompagna ses propos d’un sourire engageant :
« On pourrait, par exemple, aller se poser dans un café après le travail, si ça vous dit ?
— Un café ?…
Visiblement, non, ça ne lui disait pas. Il la fixait comme si elle lui avait proposé de partir en Sibérie à dos de chameau.
« Ou bien, je sais pas, n’importe quel endroit qui vous semblerait approprié pour discuter… »
Silence.
« Va pour le café, finit-il par marmonner de mauvaise grâce, mais pas longtemps, hein. »
C’était pas gagné, mais toute perche était bonne à saisir : petit pas pour Alice, grand pas pour Sylvain Bragonard et son humanité. »

Extrait
« Comment leur dire qu’il vivait désormais dans un bocal, autrement dit qu’il ne vivait plus, qu’entre lui et le monde s’élevait cette paroi épaisse et transparente qui l’entourait tout entier, pas d’échappatoire, une prison de verre sans oxygène où l’on ne pouvait respirer?
Il ne pouvait pas.
Impossible.
Il aurait suffi d’un mot, pourtant, un mot pour leur expliquer ce qu’il vivait depuis toutes ces années; mais ce mot-là, comme les autres, restait enfermé à l’intérieur du bocal. Il ne pouvait que regarder à travers la baie vitrée, regarder les autres vivre alors que lui était mort, asphyxié, mort sans rémission. » p. 61

À propos de l’auteur
MANGEZ_Marie_©DRMarie Mangez © Photo DR

Marie Mangez vit à Paris où elle s’efforce de plancher sur sa thèse en anthropologie qui la mène régulièrement sur les rives du Bosphore. Le Parfum des cendres est son premier roman (Source: Éditions Finitude)

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La toute petite reine

LEDIG_la_toute_petite-reine  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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Parle tout bas

FOTTORINO_parle_tout_bas  RL-automne-2021

En lice pour le Prix Goncourt et pour le Prix Femina

En deux mots
Une sortie à vélo qui tourne mal. La narratrice est violée dans un bois par un homme qui disparait, laissant sa victime hébétée. Sa plainte sera classée sans suite, jusqu’au jour où dans une autre affaire, on retrouve le suspect.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Le désespoir n’a jamais empêché personne d’être heureux»

Dans ce court et fort roman, Elsa Fottorino raconte le viol dont elle a été victime à 19 ans et comment, bien des années plus tard, la justice a arrêté le coupable. Des détails de la procédure au cheminement intérieur de la jeune femme, on suit ce difficile parcours.

Une sortie à bicyclette va devenir une histoire une «horreur banale». Alors étudiante en classe préparatoire, la narratrice vient passer le week-end dans sa famille et, pour se changer les idées, enfourche le vélo blanc préparé par son père pour une sortie dans les environs. En entrant dans le bois, elle ne voit pas l’homme qui l’a repérée, qui va l’arrêter et la violer là, près «d’un mur couvert de lichen et de givre». Une agression qui la laisse d’abord incapable de réagir. «J’ai attendu qu’il ne revienne pas. Cela paraît insensé. Attendre ce non retour. Il m’avait dit «tu bouges pas», j’ai pas bougé, c’est tout. Il est parti et j’étais libre. J’ai tardé à réaliser. J’étais sûrement captive d’autre chose. Ou alors, j’avais déclaré forfait. J’ai pensé qu’ils reviendraient à plusieurs. Je ne sais pas pourquoi. Toutes sortes de pensées irrationnelles m’ont étreinte à ce moment-là. Puis plus de pensées du tout.» Ce sont plutôt ses jambes que sa tête qui vont réagir et l’entrainer loin de ce bois. Secouée, elle reprend peu à peu ses esprits et va porter plainte. Mais avant, elle s’est lavée, détruisant ainsi toute trace d’ADN. «Le onze février 2005 n’a vécu dans aucune mémoire, sinon celle de l’administration, un courrier du tribunal de grande instance de Versailles qui indiquait le classement sans suite de mon affaire.» Ce qui aurait pu signifier la fin de cette horreur banale n’est pourtant qu’un épisode de plus dans une histoire qui va resurgir douze ans plus tard. Comme les enquêteurs le lui avaient expliqué, il arrive que l’on puisse confondre les criminels s’ils récidivent. C’est ce qui s’est passé avec l’arrestation d’un suspect qui a le profil du violeur. La justice va dès lors rassembler tous les dossiers pour un procès durant lequel elle va pouvoir se porter partie civile. Mais ne préfèrerait-elle pas ne pas remuer ce passé? N’avoir pas à se confronter avec une histoire dont elle et ses proches ont déjà beaucoup souffert, surtout quand on est la «fille de». Et puis n’a-t-elle pas réussi à se reconstruire dans des yeux qui «avaient bu le soleil». Une voix sombre et régulière écoutant une voix qui se limitait «à ceux qui étaient tout près. Ceux qui voulaient bien m’entendre parler tout bas.»
Avec des mots choisis, dans un style classique et sans fioritures, Elsa Fottorino raconte les différentes étapes qu’elle traversé, de la sidération à la mémoire traumatique, de l’enquête et des démarches, du procès à la reconstruction. Émouvant autant qu’édifiant, ce roman élargit aussi le cadre des livres parus autour de la question du viol, comme Se taire de Mazarine Pingeot ou Les choses humaines de Karine Tuil, pour ne pas parler des récits de Vanessa Springora ou Camille Kouchner, en donnant toute sa place à la littérature. Voilà sa force, voilà qui explique que «le désespoir n’a jamais empêché personne d’être heureux».

Parle tout bas
Elsa Fottorino
Éditions du Mercure de France
Roman
160 p., 15 €
EAN 9782715257375
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et banlieue, à Auteuil et Versailles, Nanterre ainsi qu’à La Rochelle et environs.

Quand?
L’action se déroule de 2005 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je ne pouvais plus échapper à mon histoire, sa vérité que j’avais trop longtemps différée. J’avais attendu non pas le bon moment, mais que ce ne soit plus le moment. Peine perdue. La mienne était toujours là, silencieuse, sans aucune douleur, elle exigeait d’être dite. J’ai espéré un déclenchement involontaire qui viendrait de cette peur surmontée d’elle-même. La peur n’est pas partie mais les mots sont revenus.
En 2005, la narratrice a dix-neuf ans quand elle est victime d’un viol dans une forêt. Plainte, enquête, dépositions, interrogatoires : faute d’indices probants et de piste tangible, l’affaire est classée sans suite. Douze ans après les faits, à la faveur d’autres enquêtes, un suspect est identifié : cette fois, il y aura bien un procès.
Depuis, la narratrice a continué à vivre et à aimer : elle est mère d’une petite fille et attend un deuxième enfant.
Aujourd’hui, en se penchant sur son passé, elle comprend qu’elle tient enfin la possibilité de dépasser cette histoire et d’être en paix avec elle-même
Elsa Fottorino livre ici un roman sobre et bouleversant, intime et universel, qui dit sans fard le quotidien des victimes et la complexité de leurs sentiments.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Gang Flow (Anne-Sandrine di Girolamo)
Blog Le tourneur de pages


Elsa Fottorino présente son roman Parle tout bas © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je vais vous parler de l’horreur. L’horreur banale, anonyme, qui nous cueille sur le sentier de l’ordinaire et nous rend à lui sans laisser de traces. Parfois elle ne rend rien. Je fais partie de celles qui ont eu de la chance, celles qui ont été remises à leur place initiale sans que personne ne constate l’effraction. Sinon peut-être un léger décalage par rapport à la position d’origine, un déséquilibre tout juste perceptible provoqué par ce déplacement. Mais rien qui indiquerait de rupture avec une version précédente de soi. J’ai conservé mes airs trompeurs de fille à papa, j’ai laissé sans trop m’en préoccuper régner ce malentendu et j’ai continué à imiter encore longtemps cette image-là, accessoire, de moi-même. Et qui devait me rendre par contagion, à mon tour, accessoire.

Certaines ne se remettent jamais. Je le sais car je les ai entendues à la radio ou à la télévision dire: «De cela, on ne peut pas guérir.»

J’ai encore en tête la phrase de l’avocate générale dans son réquisitoire : « un meurtre de l’âme ». C’est en cherchant les coupures de presse que je suis tombée sur cette phrase. Elle m’a paru juste mais je ne suis pas sûre de bien la comprendre.

Je n’ai mal nulle part. Aucun symptôme. Je peux même tout raconter comme ça, d’une traite, sans émotion. Pourtant, j’ai bien eu peur un jour, dans la gangue de la forêt, au milieu des pierres, des injures et du bois mouillé.

On disait que j’allais bien. Je le disais à mon tour pour ne pas décevoir. Et aussi, je crois, parce que c’était vrai.
De toute façon, je ne me sentais pas malade. Peut-être l’étais-je, mais alors tel un malade qui s’ignore. À un certain stade, les maladies de l’esprit sont impossibles à défaire. J’y avais échappé.
À moins que l’absence de symptômes ne soit l’œuvre d’un mal insidieux et clandestin. Avec ces choses-là, on peut tout renverser en son contraire. Même les mots. Il y a ceux que l’on enroule, vélo, volé, lové ; ceux que l’on conjure, peur, pure et repu ; les prénoms qui se retournent en paysages, Mila, Mali, Lima.
Mais le seul qui puisse décrire ça ne permet aucun travestissement. On ne peut en faire l’économie. Ses quatre lettres échouent à former d’autres combinaisons. Au mieux, on peut l’amputer d’un caractère. Cela donne : vil. Ou vol. Ou loi.

Aujourd’hui, je ne peux pas le dire dans sa totalité. L’écrire encore moins. C’est devenu pour moi, l’innommable. Peut-être la seule anomalie qui en découle.

Je vais bien, donc. Puis, il y a appel.
C’est un vingt-deux mars vers dix heures du matin, le deuxième matin du printemps. J’approche ma main, je coupe le son. Inconnu. Je passe mon tour. Inconnu, pas pour moi. J’ai toujours entendu, les inconnus c’est « non ». Encore faut-il savoir le dire. Quand on ne peut pas, il existe d’autres moyens. Le chemin le plus simple vers le « non » n’est pas toujours le mot lui-même.
Dans les récits fantasmés des parents, il est parfois question de bonbons. D’un inconnu à bonbons. On installe cette peur-là dans l’esprit des enfants. Les parents aussi ont leurs contes maléfiques.
L’inconnu insiste. Je l’expédie sur ma messagerie, pas ma voix, une boîte vocale automatique, je prends toutes sortes de précautions. Je pense à un démarcheur. Et puis je ne pense plus à rien. Il n’y a rien à penser d’ailleurs. Des matins comme ça. Des saisons intermédiaires où rien ne vient. On attend quelque chose. Le retour du printemps par exemple. Toujours très attendu. On le guette, il finit par nous prendre de court. Répondeur. Une femme. Capitaine Lepic. Dix-septième arrondissement. Une convocation à récupérer. La cour d’assises de Pontoise. Le mois d’avril. Je ne connais pas de capitaine Lepic ni de Pontoise. Sans raison, j’ai cherché « Pontoise » et j’ai lu « au confluent de la Viosne et de l’Oise ». J’imagine une petite ville replète. Sa gare, ses ruelles, ses commerces. Les places pavées et l’église de Pontoise. Les jurés, les assesseurs, la présidente, l’avocat général, les onze autres filles. Certaines ont changé de nom. Certaines n’étaient plus joignables pendant des années. On m’a dit « il n’y a plus que vous ». J’ai cru que c’était vrai. Que j’étais seule. J’ai cru aux fantômes. Et puis le nom des onze autres est apparu. En toutes lettres sur le papier. Celui de Tiphaine Bonin, je l’ai tout de suite reconnu. Je l’avais déjà entendu au cours de mes multiples auditions avec le capitaine Mentalo. J’en parlerai plus tard si j’en ai le courage.
Onze, c’est beaucoup. Douze avec moi. Une douzaine. Chiffre plein. C’est nous. La petite marchandise de la cour d’assises. Plus facile à conditionner.

Je tente une sortie de l’hiver. Avenue Trudaine dans un sens, square d’Anvers, lycée Jacques-Decour, place Ventura. Escale au magasin de jouets. Je suis la seule cliente de la boutique. L’heure des enfants n’est pas encore arrivée. Pourquoi pas un tambour. Je l’attrape des deux mains. Elles tremblent et je suis certaine que si je parle, ma voix se mettra à trembler elle aussi. Les tremblements gagnent le reste de mon corps, des secousses à retardement qui traversent la décennie pour bouleverser mes gestes alors que quatorze ans plus tôt, dans la forêt, j’avais été d’une immobilité souveraine. Une femme-tronc.
« Tout va bien madame ? » Je paye le tambour, la vendeuse le glisse dans un sac un peu gros. Avenue Trudaine dans l’autre sens, changement de trottoir. Côté impair. Je n’avais pas prêté attention plus tôt au Sacré-Cœur à découvert au travers des branches nues. La basilique paraît, sous ce ciel brouillé, plus blanche que grise. C’est grâce au travertin, cette roche qui prend de l’éclat avec l’âge, que la pluie ne s’infiltre pas. On distingue quelques bourgeons sur les platanes. La sève montée dans les arbres peut provoquer des dérangements d’ordre sexuel chez certains hommes, il paraît. Ce sont des policiers qui l’ont dit à une amie de quinze ans dans les années quatre-vingt.
Je m’arrête devant la vitrine d’un magasin de vêtements. Pour anticiper l’après. Quand ma silhouette aura retrouvé sa forme naturelle. Je n’entre pas à cause de mon sac un peu gros. J’ai toujours été maladroite. Avec mon ventre j’ai besoin de place pour circuler. Un enfant est sur le point d’apparaître. C’est un garçon. Quand on m’a annoncé son sexe, j’ai songé « un garçon, c’est bien. Il sera en sécurité», c’est venu tout seul, je n’ai pas pu l’empêcher. Il paraît que ce n’est pas bien d’avoir ce genre de pensées, il faudrait ne pas se préoccuper du sexe, un garçon, une fille, cela ne fait pas de différence, exit le rose d’un côté, le bleu de l’autre, il n’est pas né, j’ai déjà tout faux. Sauf sur un point. Pour lui, il est préférable que je ne me rende pas à ce procès. Cette réflexion m’a traversée comme un éclair devant cette vitrine. Je n’irai pas. Je suis rentrée d’un pas plus léger avec ma pensée comme un ballon au bout d’un fil.

Le soir, la douleur est là. Tout en longueur, étirée dans ma jambe. Arrivée juste avant la nuit, à pas de velours. Impossible de trouver le sommeil. J’ai d’abord envisagé un problème de position. Je fais quelques pas pour vérifier que je peux encore marcher. J’éprouve une sensation étrange. Comme si ma jambe se dérobait dans le sol. Mais je parviens à gagner la pièce voisine. Beaucoup de choses que je peux faire : rappeler la dame du répondeur, fixer un rendez-vous, attendre le jour du rendez-vous, laisser la confusion s’installer un peu partout, dans mon corps, mon esprit surtout, mon appartement, se répandre dans le regard immense de ma fille, commander un taxi avec la trace obsédante de ce regard.

Cette zone du dos m’est fragile depuis l’enfance. Mon kinésithérapeute me fait souvent observer que je me tiens légèrement voûtée. Un jour, d’un geste, il a redressé mes épaules et souligné de sa voix douce, « c’est rassurant pour un enfant d’avoir une maman alignée ». Ce mot, « alignée », m’est resté.
Depuis, quand je me tiens face à ma fille, je m’applique à détacher des unités de conscience dans la région dorsale. C’est comme enfiler un déguisement. Par un simple roulement d’épaules, je me glisse dans un personnage auquel je m’efforce de correspondre, avec plus ou moins de succès. Toujours est-il que cette douleur en embuscade aurait dû m’alerter.

Je n’ai pas pris la peine de me maquiller ce matin. Habitude que je perds en avançant dans l’âge, alors que cela devrait être le contraire. Il est surtout question d’éliminer tous les gestes superflus. Comme me tenir debout devant un miroir. Adieu les miroirs et les yeux cernés. J’ai entendu : « Ça ira mieux quand le bébé sera sorti. » Il faudrait que les gens arrêtent de donner leur avis. Pouvoir leur dire « ce que vous pensez ne m’intéresse pas ». Oui, ça c’est bien. Ce n’est pas pour les filles dociles comme moi. Trop bien élevée. Tout ce qu’on imagine d’une fille docile. Tout sauf cette phrase dans sa bouche.

Je présente ma carte d’identité aux deux sentinelles en uniforme qui se tiennent devant l’entrée du commissariat du dix-septième arrondissement. Les gars jettent un rapide coup d’œil et s’écartent pour me laisser passer. L’homme derrière la vitre de l’accueil passe un coup de fil pour m’annoncer. J’identifie tout de suite la femme du répondeur lorsqu’elle apparaît. Échange cordial et formel, la plupart des policiers que j’ai croisés possèdent un talent singulier pour maquiller leurs émotions avec les traits de l’indifférence sans paraître malpolis pour autant. Ils connaissent les principes de la distance raisonnable. Comme les médecins.
Certains sont parfois très dégradés. Sûrement qu’ils n’ont pas réussi à la tenir, la distance. Comme ce psycho-criminologue qui m’auditionnait quatre ans plus tôt dans la salle exiguë du commissariat de la rue Chauchat, juste derrière l’hôtel Drouot. C’est moi qui lui avais donné rendez-vous ici. Pour des raisons pratiques. Je l’avais rejoint à l’heure de ma pause déjeuner. L’entrée se faisait dans un demi sous-sol, on descendait quelques marches et on tombait sous la lumière jaune de l’accueil. On m’avait dirigée vers une petite pièce rectangulaire, avec une fenêtre au vitrage opaque qui semblait donner sur un bloc de béton surélevé, un interstice entre deux immeubles. Un homme de taille moyenne m’attendait. Jean, chemise sombre, yeux creusés. Couperose, tabac. Et un regard qui ne s’étonne plus de rien, ni de la violence, ni de ses auteurs. J’ai retenu cette phrase d’un expert psychiatre : « On a besoin que le coupable porte le visage du mal quand il porte celui de l’ordinaire. » On peut tout imaginer derrière un visage. Même l’impensable. Dans leur métier, ils savent ça. Il faut pouvoir le supporter.
Ma perception s’était à son tour déplacée dans un monde défini par de nouveaux axiomes, dictés en grande partie par la crainte et les soupçons. Les policiers évoluaient-ils eux aussi dans ce royaume du danger imminent ?
Je m’étais assise sur une chaise noire en PVC au dossier molletonné – détail insignifiant qui a survécu pour une raison que j’ignore – et j’avais répondu sans plus de formalités aux questions d’usage. D’abord, mes coordonnées. Ça commençait toujours pareil. Nom, âge, adresse, profession. Puis, il m’avait tendu plusieurs planches de photos. Encore des inconnus. Tellement de photos offertes à mon jugement cette dernière décennie. Je savais tout de suite. Au premier coup d’œil. Il n’y était pas. Jamais. Je secouais la tête par la négative avec un certain fatalisme et je rendais le document. Cela se finissait toujours ainsi. Comme cela avait commencé, d’ailleurs. Par le fatalisme. Quand je me suis engagée sur le mauvais chemin parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire.
« Vous êtes sûre de n’avoir rien remarqué ? » « Sûre. » J’ai relevé la tête. « J’aurais dû remarquer quelque chose ? » « Je ne peux rien vous dire. » « Vous avez une piste sérieuse ? » Il refusait de me donner une réponse précise, je n’obtenais jamais rien de concret, les enquêteurs avaient sûrement peur de donner de l’espoir mais la peur et l’espoir n’ont jamais fait bon ménage, c’était soit l’un, soit l’autre, il fallait choisir. J’ai dit que je n’espérais rien. Il a seulement répondu ces paroles sibyllines : « Très bien. » J’avais peur surtout. Du dénouement. Mon amie de quinze ans dans les années quatre-vingt m’a dit ça aussi. Qu’elle n’aurait pas supporté non plus un dénouement.
Il prit ma déposition en répétant ce qu’il écrivait à voix haute, tous le faisaient, je m’étais habituée avec le temps à ce procédé, la traduction de mes pensées à l’oral dans un langage télégraphique pour éviter toute ambiguïté, tout contresens, comme si la pauvreté du style devait faire émerger une certaine vérité. Avant de me voir franchir la porte, il me lança comme dans un film : « Vous vous en êtes bien sortie. » Que voulait-il dire au juste ? Que j’aurais pu être morte ? Comme d’autres peut-être. Ou que je m’étais bien remise. J’avais un travail et je me tenais encore debout, un miracle.

Le capitaine Lepic est déjà en haut des marches. J’ai cherché quelques instants plus tôt à la retenir mais elle n’a pas entendu ma voix. Ah. La voilà qui redescend du premier étage. « Les escaliers, je ne peux plus. » Elle se dirige vers l’ascenseur, je me traîne à sa suite. « J’ai connu ça moi aussi. Mais quand le bébé s’est retourné, plus de douleur, plus rien. » Je lui souris comme je peux. Il me reste quelques réserves de courtoisie pour les cas d’urgence. Elle tape un code qui met l’ascenseur en branle, il fait un bruit de carlingue épouvantable, j’ai l’impression de partir pour la mission Apollo, on est sacrément secouées là-dedans, je comprends pourquoi elle lui préférait l’escalier. Je la suis jusqu’à son bureau, pareil à tous les autres bureaux des commissariats que j’avais fréquentés pour des raisons semblables, l’obscurité, les néons, les dossiers débordant des étagères malgré le semblant d’ordre. Elle me remet un papier sorti du télécopieur, cela fait longtemps que je n’ai pas vu pareille machine, mais dans les administrations publiques, peu de choses me surprennent encore. Ces endroits ont pour moi rejoint l’univers de la fiction. Il doit exister sur le seuil un protocole de déformation invisible qui affecte les gestes, les êtres, les raisonnements et les objets. Tout ce que je peux dire, faire, penser dans ces lieux me paraît toujours irréel.

Elle me tend la convocation. La plupart des caractères sont effacés. Sûrement à cause de sa machine hors d’âge.
L’AN DEUX MILLE DIX-NEUF ET LE …
À LA DEMANDE DU PROCUREUR GÉNÉRAL

Monsieur le Procureur de la République près le tribunal de Grande instance de Pa… élisant domicile…
M. …, Huissier de justice, Audiencier près la Cour… donne citation à Mme F
à comparaître en personne en votre qualité de témoin à l’audience de cour d’Assises qui se tiendra devant…, Nouvelle Cité Judiciaire…
Je relis tout haut : « en personne en votre qualité de témoin ».

« Vous pouvez encore changer d’avis.
— Changer d’avis ? De toute façon, je ne pourrai pas me déplacer.
— Rassurez-vous, j’ai déjà prévenu le greffe. Ne tardez pas à les contacter. »
Elle saisit le document de mes mains. « Voyez ici, vous avez toutes les coordonnées. » Ces informations sont illisibles. Elle repasse tout à l’encre bleue et me rend le papier.
« Si vous décidez de vous constituer partie civile, faites-le vite. Le greffe a insisté, réfléchissez-y bien. Il ne reste plus beaucoup de temps. » J’ai déjà entendu cette phrase, rangée dans un vieux dossier de la mémoire. Prononcée par la juge d’instruction du tribunal de Pontoise. Et voilà que Pontoise refait surface sur la plaine du Vexin. J’avais oublié Pontoise, comme tant d’autres choses. Puis c’est revenu, la pente légère pour monter vers le centre, puis redescendre vers le tribunal. Nouvelle cité judiciaire, 3, rue Victor-Hugo, c’est écrit sur le document. Les immenses parois vitrées du tribunal. Les collines au-dehors. Je n’avais pas dû emprunter le chemin le plus court. Je m’étais arrêtée dans une boulangerie, sur la place de l’église. J’avais acheté un palmier. Et je l’avais mangé dans le train du retour. Le temps nuageux. Le paysage à travers le train, c’était le brouillard harmonique, les sons, les couleurs mélangés. Et cette question en forme de ville revenue me hanter. À cause du mot « témoin ». Qu’on aurait pu remplacer par « rien ». « En qualité de rien. » Autant le dire. Ma voix perdue vers les étages, remontée dans les spirales en colimaçon des commissariats. Remontée vers le silence. Mon silence, comme une entente secrète avec celui qui le réclame. L’accusé dans son box. Cette idée-là m’est insoutenable. Facile à chasser. À portée d’un coup de téléphone.

Pendant le trajet du retour, je parcours le document. Il mentionne mon ancienne adresse. Avenue de Clichy. Ils n’ont trouvé personne de ce nom-là, dans l’ancien relais de poste au troisième étage de l’immeuble sur cour. C’est pour cela qu’il a atterri au commissariat du dix-septième arrondissement. Si j’avais changé de numéro, il aurait pu ne jamais me parvenir. Et je n’aurais rien su du procès.

Les chefs d’accusation, je savais que je les lirais. Que je ne pourrais pas m’en empêcher. Ils sont énumérés tout en bas de la page, en lettres capitales. Je m’arrête sur le dernier: «DÉTENTION ARBITRAIRE SUIVIE D’UNE LIBÉRATION AVANT LE 7e JOUR». Je vois: une voiture blanche de type Clio qui sillonne la banlieue et un bras qui rafle les gamines sur le trottoir des vacances. Pour moi, c’est ça cette phrase. »

Extraits
« Le onze février 2005 n’a vécu dans aucune mémoire, sinon celle de l’administration, un courrier du tribunal de grande instance de Versailles qui indiquait le classement sans suite de mon affaire. La date était surlignée en caractères gras au milieu de la page. C’est là que j’ai réalisé l’ampleur de l’amnésie. Il n’y a pas eu d’après, pas de gestes, de mots ni d’intentions. Tout était resté à l’identique. La vie et ce qui la composait dans les moindres détails. Les jours étaient les mêmes, à s’y méprendre. » p. 45-46

« J’ai attendu qu’il ne revienne pas. Cela paraît insensé. Attendre ce non-retour. Il m’avait dit «tu bouges pas», j’ai pas bougé, c’est tout. Il est parti et j’étais libre. J’ai tardé à réaliser. J’étais sûrement captive d’autre chose. Ou alors, j’avais déclaré forfait. J’ai pensé qu’ils reviendraient à plusieurs. Je ne sais pas pourquoi. Toutes sortes de pensées irrationnelles m’ont étreinte à ce moment-là. Puis plus de pensées du tout. Pousser un cri de délivrance, ou du moins remettre humblement mon corps en mouvement pour dire ma gratitude d’être en vie; cela je ne l’ai pas fait. Le soulagement n’est pas arrivé tout de suite. Est-il jamais venu? Je suis restée figée quelque part dans la saison, «à l’arrêt». L’émotion m’a quittée pour se perdre ailleurs, là-haut, dans le ciel blanc. Mon corps, en partie dénudé, restait immobile et n’éprouvait pas le froid. J’ai vaguement pensé à la stupeur mais je crois que l’état de stupeur doit être plus superficiel et plus bref dans le temps. À moins que ce ne soit la stupeur et la peur additionnés. » p. 58

« Il s’allongea dans l’herbe. Ses yeux avaient bu le soleil. Ils me regardaient. Je lui disais de jolies choses que souvent il me faisait répéter. La portée de ma voix se limitait à ceux qui étaient tout près. Ceux qui voulaient bien m’entendre parler tout bas. C’était ainsi depuis l’enfance. On s’habituait à cet état, légèrement en dehors. Il me dit un jour que ma voix était comme de la porcelaine fêlée, qu’il y passerait bien un coup de polish. » p. 111

« À force, on finit par vivre comme tout le monde, Même si on garde nos petits récits intimes et secrets. Chacun invente ses propres remèdes. Par exemple, Schubert, quintette à deux violoncelles, avènement du possible. De retour chez moi, je l’écoutais en boucle. Sur le trajet, c’était une obsession. Il fallait que je l’entende à nouveau. La grâce des pizzicatos déposés sur une mélodie presque trop belle à entendre qu’elle en devenait douloureuse. La Jeune Fille et la Mort, aussi. Les ciels déchirés de bonté. Il existe cet élan dans la musique de Schubert. Qui donne le sentiment, venu des lointains, non pas que la vie m’appartient, mais que moi je lui appartiens à nouveau, qu’elle me reprend. Comme quand on aime pour la première fois. On regarde les autres et on se dit: «Ils ne savent pas.» On a envie de leur communiquer cette beauté-là. Cette chance, encore devant soi, de connaître. » p. 124

À propos de l’auteur
FOTTORINO_Elsa_©DRElsa Fottorino © Photo DR

Elsa Fottorino est née en 1985. Journaliste spécialisée en musique classique, elle est rédactrice en chef du magazine Pianiste. Elle est l’auteure de trois romans, notamment Mes petites morts et Nous partirons. (Source: Éditions du Mercure de France)

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Alice et les autres

MOESCHLER_alice-et-les-autres RL-automne-2021

En deux mots
Alice Morin souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité, c’est à dire que d’autres personnes occupent son corps et ses pensées, une petite fille, un vieux pervers, une femme dévergondée ou encore une infirmière. Après les avoir vus à l’œuvre, son mari et ses enfants témoignant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Toutes ces personnes qui vivent en elle

Dans son nouveau roman Vinciane Moeschler confirme sa virtuosité à explorer les zones troubles en dressant le portrait d’Alice Morin qui souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité. Un cas clinique qui est aussi l’histoire d’un amour absolu.

Si la folie conserve un aspect fascinant, l’exploration de cette folie par Vinciane Moeschler est tout aussi fascinante. Car la construction du roman, qui peut dérouter de prime abord, est une vertigineuse mise en abyme de ce trouble dissociatif. Même si dès les premières lignes, «La première fois, c’était à la venue du printemps. Sur le chemin répétitif du collège. J’ai quinze ans» on comprend l’origine de ce mal insidieux qui touche l’adolescente, la romancière prend bien soin de ne pas guider son lecteur, laissant tour à tour parler les différents avatars d’Alice.
Derrière la façade d’un pavillon d’une petite ville des Ardennes, Guy Morin aimerait goûter les charmes d’une vie de famille ordinaire entouré de son épouse et de ses trois enfants. Mais il en est loin, car Alice se transforme et fait courir des risques à la famille. Elle doit régulièrement être internée.
Après avoir croisé Alice, la petite fille à réconforter, on va découvrir Émile, le vieil homme pervers, Betty, la femme dévergondée et Jasmine, la bonne infirmière charitable. Plusieurs identités dont «chacune faisait état d’un caractère, d’une gestuelle ou d’une façon de s’exprimer qui lui était propre, suivant la personnalité qui l’habitait.» Et c’est sans doute là la première des prouesses de la romancière, donner à chacune de ses personnalités son style et son langage. Parler crûment ici, innocemment là, méchamment ici et gentiment là. Fascinant kaléidoscope d’attitudes et de voix qui se succèdent avant de s’effacer par une amnésie. Une amnésie qui n’efface cependant pas la dangerosité d’une telle affection, les comportements borderline. Intuition ou besoin de protection? Alice semble pressentir les crises et trouve régulièrement refuge dans un asile psychiatrique où les médecins cherchent à cerner l’origine du mal, à «réparer les cicatrices invisibles». Une travail de longue haleine que le soignant ne peut que résumer en rappelant qu’il n’a pas les pouvoirs d’un sorcier vaudou, qu’il n’est «qu’un modeste praticien de la médecine occidentale».
De la galerie de personnages, de la voix de l’infirmière et du médecin, le roman prend un tour plus intime, lorsque la parole est donnée à la famille. Guy raconte leur rencontre, sa maladresse et sa conviction, l’amour de sa vie, la naissance de leurs trois enfants et son combat. Suivront les versions des enfants, des deux garçons, puis de la fille jusqu’à un épilogue étourdissant qui fait suite à une tension permanente, inhérente à l’imprévisibilité du comportement d’Alice.
De ce fascinant jeu de miroirs, on ressort impressionné, ému et curieusement ragaillardi. Oui, la lauréate du Prix Rossel 2019 pour Trois incendies a réussi là un roman encore plus ambitieux.

Alice et les autres
Vinciane Moeschler
Mercure de France
Roman
196 p., 18 €
EAN 9782715256682
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans les Ardennes, dans une ville baptisée Coroy et dans les environs.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Madame Morin mène une existence paisible entre son mari Guy et ses trois enfants qu’elle élève avec fierté. C’est une mère de famille aimante. Pourtant, se pourrait-il qu’elle mène d’autres vies? Atteinte d’un trouble dissociatif depuis ses quinze ans, elle est en proie à plusieurs personnalités distinctes qui prennent tour à tour le contrôle de sa vie.
En quelques secondes, elle se métamorphose en Betty, Alice et les autres, dont elle ne conserve aucun souvenir. Des séjours répétitifs en clinique psychiatrique lui permettent de se mettre à l’abri. La fascination de son thérapeute suffira-t-elle à la protéger contre elle-même ?
Dans un jeu de miroir qui parle du double, Vinciane Moeschler nous entraîne dans les profondeurs de la folie humaine. Si Norman Bates, mythique figure de Psychose, n’est pas loin, c’est aussi une formidable histoire d’amour qui nous est contée ici.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le carnet et les instants (Véronique Bergen)
Blog kimamori
Blog Les Chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« La première fois, c’était à la venue du printemps.
Sur le chemin répétitif du collège.
J’ai quinze ans, je shoote dans les cailloux gris et calcaires avec la pointe de mes tennis.
Je longe les haies, celles qui seront bientôt parsemées de fruits rouges.
À mains nues, j’arrache d’un geste machinal les hautes herbes qui se trémoussent au vent piquant.
Je respire l’odeur d’une branche de lilas.
Mon sac lourd contient les manuels scolaires que je n’ouvre jamais.
Pliée sous le fardeau, je me traîne.
Lorsque j’entends le vacarme du train sur les rails, je sais que j’approche de la gare.
Sans vraiment m’en rendre compte, j’ai déjà parcouru plus de la moitié du trajet jusqu’à l’école.
Au moment de passer sous le pont, je trébuche.
Mon pied cogne un pavé.
J’en profite pour ralentir l’allure.
Je vais encore être en retard et subir les remarques de Mlle Leclerc.
Cela lui plaît de me sermonner devant toute la classe.
La honte, encore.
La honte habite ma vie.
Je voudrais être ailleurs, prendre des chemins de traverse, me perdre dans la nature, plus infinie que les contours rétrécis de mon quotidien.
Un peu lasse, je m’assieds sur un muret à l’écart de la route.
Sans bouger.
Une petite morte. Un cadavre sans histoire. Une rien du tout.
Une ligne d’horizon, sans moi.
J’ai le souvenir de mes jambes qui pendent dans le vide.
Dans un ballet funeste, une jeune abeille zigzague devant mon visage.
Je me vois encore agiter les mains.
Puis, les coller contre mes tempes.
Les masser doucement parce que ma tête est douloureuse.
Une torture.
Je ne peux que fermer les paupières.
Le vent m’effleure.
Elle continue de virevolter autour de moi.
Je la chasse.
Laisse-moi !
Elle insiste.
Pressée de butiner, la voilà qui se pose sur une fleur, s’enroule dans la lumière.
Mes yeux se plissent, des larmes glissent.
J’ai mal. Je perds le contrôle de mon corps.
Soudain, une main.
Sur mon épaule.
Mademoiselle ?
Le contact est à la fois doux et ferme.
Hé, hé, réveillez-vous !
Une voix de femme.
Que faites-vous ainsi couchée, à cette heure tardive ?
Je suis allongée sur un banc.
Un long banc vert à lattes inconfortables.
Comment vous appelez-vous ? me demande-t-elle avec sollicitude.
En me redressant, je découvre la place d’une ville que je ne connais pas.
Il fait nuit.
Presque froid.
Je distingue, les paupières mi-closes, des lumières qui proviennent d’un restaurant.
Quelques rires s’en échappent.
C’est quoi votre petit nom, mademoiselle ?
Dans la poche de mon jeans, un billet de train. Mon sac a disparu.
Je vous ramène chez vos parents ?
Elle est délicate, comme son geste. Protectrice, avec de beaux cheveux blonds.
Je ne sais pas quoi répondre.
J’ignore où je suis et comment je suis arrivée dans cet espace inconnu.
Il y a deux minutes j’étais près de l’école.
Sur un muret. Pas loin du train.
Et maintenant ici.
Pourquoi ? Depuis combien de temps ?
Aucun souvenir auquel me raccrocher.
Ma mémoire n’est inscrite dans rien.
La femme est penchée vers moi. Je lui demande : il est quelle heure ?
Tard, 22 heures.
Elle est attentive à ma main qui gratte avec fureur ma peau enflée.
Mais vous avez été sacrement piquée !
J’ai le souvenir.
D’une abeille.
Et puis rien, plus rien.
Vous avez bien un prénom ? insiste-t-elle.
Alice, je m’appelle Alice.
*
La seconde fois, je viens d’avoir seize ans.
Une frange trop longue cache mes yeux.
Aux obsèques de Papi, deux de ses anciens collègues, Raymond et le macaroni, comme ils le surnommaient, me présentent leurs condoléances.
Ils baissent la tête.
Pourquoi ne soutiennent-ils pas mon regard ?
Je leur dis poliment merci parce que Mamie me donne un petit coup de coude dans les hanches.
Un peu de courtoisie, s’il te plaît.
Mamie pleure.
Sa pension ne représente pas grand-chose.
Mamie pleure sur elle-même.
Comment faire avec le peu qu’il lui laisse ?
Qu’est-ce que je vais devenir ! répète-t-elle.
Nous sommes quatre face au cercueil. Plus nombreux que lorsqu’il était subclaquant, en soins palliatifs.
L’enterrement de Papi est expédié.
Ma grand-mère me prend par la taille.
Viens, on rentre, me dit-elle.
Je passe mon brevet dans quinze jours, je dois travailler.
Elle, avec ses jambes trop lourdes, ce sont ses varices qu’elle doit supporter.
Son vieux sous terre, elle va pouvoir traîner au lit.
Nos territoires ne se rencontrent pas.
Sur la table du salon, j’ordonne mes bouquins.
Cette pièce m’a toujours oppressée, tous ces cadres qui surgissent du papier !
Des portraits. De toutes les époques.
Des portraits de lui. Que de lui. Du défunt, je veux dire.
Pas de place pour Mamie, pour moi ou Maman.
Je les décroche un à un.
Pour le bien de ma grand-mère.
Prendre soin de Mamie, c’est important pour moi.
Si elle rouspète, je lui demanderai : est-ce bien utile de repenser au passé ?
Elle haussera les épaules sans doute.
Je consigne délicatement les cadres dans une vieille boîte.
Au cas où une poussée de nostalgie viendrait l’égratigner, je trouve même une petite place pour la ranger afin qu’elle soit accessible pour Mamie.
Là, dans la cuisine, sur le premier étage de l’armoire.
À côté des poubelles.
Ses vêtements, je pense qu’il serait généreux de les donner aux sans-abri.
Ils prennent de la place dans la garde-robe.
Je n’ai pas osé le faire avant, lorsqu’il était à l’hôpital, des fois qu’un miracle se serait produit.
Ça aurait été stupide.
Je jette le tout à terre et l’enfouis dans un grand sac.
Voilà qui fera des heureux.
Je l’embarque au rez-de-chaussée, sors dans la rue pour le porter directement au tri du centre d’accueil.
J’ai tellement bourré le sac que des bouts de tissus dépassent.
J’en reconnais un de son vieux pantalon bleu élimé.
J’en peux plus de tirer cette saloperie de merde de sac.
Il se met à pleuvoir.
Saloperie de merde de sac.
La lumière est forte.
Elle m’abîme les yeux.
Éteignez cette lumière, je vous en prie.
Un rayon de soleil écrase mon visage de chaleur.
Ma tête, ma tête, elle va éclater.
Est-ce que je perds conscience ?
Je suis au bord d’une rivière.
Sur mon corps, des vêtements d’homme.
*
Le mois suivant, nous vidons la maison, balançons nos souvenirs et nous installons, ma grand-mère et moi, dans un deux pièces.
Lugubre.
*
Sept ans plus tard, je la fourre au « Jolis Tilleuls ».
Bon débarras !

Clinique Saint-Charles, Unité psychiatrique
ALICE
Je suis une sale gamine.
Mais non, me dit l’infirmière. Tu dois juste nous obéir… Tiens prends ça, mets-le sous ta langue, attends que ça fonde et puis avale.
Les enfants ne peuvent pas prendre de médicaments !
Certains si, poursuit-elle.
Après, je pourrai regarder un dessin animé ?
Tu pourras. Avale d’abord.
Emmener Sophie avec ?
Oui, mais pas…
Pas mon biberon !
Elle a raison, Jasmine. À sept ans on n’est plus un bébé.
Jasmine est mon infirmière de référence. Je l’adore. Elle a un drôle de nez tout rond. Pourtant elle est sévère. Un nez rond ne veut pas dire un nez de clown.
La nuit quand je fais des rêves bizarres, c’est elle que j’appelle.
Sa main ne refuse jamais une caresse réconfortante.
Quand elle retourne dormir dans sa maison, Emma prend sa place.
Emma n’a aucune patience. S’énerve vite, est pressée, toujours pressée.
Rendors-toi, grogne-t-elle au lieu de me consoler comme on console une enfant.
Je sais qu’elle me souhaite une bonne nuit pour se débarrasser de moi.
Puis, elle claque la porte, exprès, très fort. Pour me faire sursauter.

ÉMILE
Saloperie de merde, doucement la porte.
Cette chienne n’arrête pas de faire du bruit… Dans les hôpitaux c’est toujours pareil, aucune intimité, on nous traite comme des numéros.
Ce que je veux c’est qu’on me foute la paix.
J’ai pas voulu être ici moi. Ils m’ont enfermé dans cette piaule. Bordel. Enfermé, pris au piège.
Comme un rat.
Aucune visite, mes objets personnels ont disparu.
Et comment je fais pour me raser ?

BETTY
Ce bar est mon repère.
Je fume, je bois, je traque.
Ce bar est coincé dans le faubourg d’une ville provinciale qui sent le sexe des hommes seuls. Il n’y a pas de place pour Dieu, il y a de la place pour moi et mon T-shirt trop court. Mes jupes en acrylique, fendues, bon marché.
Je suis un courant d’air.
Eux, les prédateurs adipeux sur qui je fracasse ma vie nauséabonde, ne remarquent rien.
Ils me baisent. Je les hais.
Et je danse au milieu du bar.
Au déclin du jour.
La musique est lourde comme les corps qui se donnent.
Je mate leur calvitie, leur ventre bedonnant.
Et j’avale une gorgée d’alcool trop fort.
J’observe.
La détresse des hommes vieillissants.
Il n’y a qu’une frêle mouche qui soit capable de se faufiler au milieu des volutes de fumée.
Ici le tabac est brun. Les odeurs de friture pas très loin. L’atmosphère moite.
La vulgarité des lieux qui ne rime avec rien.
Et dire qu’il existe d’autres vies possibles.
Des vies qui se tiennent debout, par-ci, par-là. Pas des vies trébuchantes comme la mienne. Qu’est-ce que je fiche là ?

Coroy, Ardennes
MME MORIN
En ouvrant les volets ce matin je contemple le ciel bleu, et pense à ma fille.
À son examen de biologie.
Un ciel si joyeux ne peut que lui porter chance.
C’est du reste ce que je lui dis : regarde, le ciel est joyeux.
Elle me répond que joyeux est une expression complètement naze !
On dit le ciel est bleu. Tout simplement.
Regarde, le ciel est bleu tout simplement.
Son visage chiffonné est à demi enfoui dans l’oreiller.
J’observe sa petite mèche de cheveux, frisotant au creux du cou.
Elle doit sentir l’odeur âcre du sommeil c’est sûr, comme lorsqu’elle était petite.
Je la reniflerais bien.
Je n’ose pas.
Pas de temps à perdre, il y a encore ses frères à réveiller.
Allez debout, les garçons.
Ces deux-là, ce sont des grognons au réveil, mais une fois qu’ils ont avalé leur bol de céréales, la journée peut commencer.
Comme chaque matin, ça va être le stress.
Celui de nous installer tous les quatre dans la vieille Citroën avec l’angoisse qu’elle ne démarre pas.
Guy prend la Twingo, il ne peut pas se permettre d’être en retard.
Il faut rouler prudemment. Parfois, la visibilité est limitée lorsque la nappe de brouillard s’agrippe aux troncs noueux.
Dans notre région les arbres sont solides, solides comme les gars de chez nous.
Enfin, parfois c’est juste une apparence. Un gros coup de vent et voilà qu’ils se cassent en deux.
Au moment de longer la forêt, j’ai une attention particulière pour le gibier. Il traverse avec une désinvolture effrayante. Ceci dit, on a encore la chance de vivre dans un environnement où la nature nous dicte sa loi.
Lorsque j’arrive à l’école, avec tous ces véhicules qui jouent aux autos tamponneuses, il me faut trouver une place dans le parking.
J’estime qu’il est important de prendre le temps d’accompagner ses enfants jusqu’à la porte d’entrée. Les parents qui déguerpissent pour aller travailler me désolent.
Moi je les embrasse à tour de rôle. Leur murmure une petite phrase à chacun, juste quelques mots pour accompagner leur journée.
Prends soin de toi Lou, ma chérie. Courage pour ton examen !
Henri, tu as oublié de te laver ! Tu as encore tes moustaches de chocolat… Attends que je frotte ta frimousse. Maintenant, file, au revoir petit chat.
Max, qu’est-ce qu’il y a mon cœur ?
Tout en agrippant ses doigts à ma veste, il me dit de sa voix éraillée qu’il a mal au ventre.
Des petites mains de rien du tout et des yeux qui cherchent les miens. Ça donne envie de dire : viens mon fils, je t’emmène avec moi.
Des gouttes perlent sur ses longs cils recourbés.
Maman, ze veux pas aller en classe.
Il zozote quand il est contrarié.
Et si je soufflais sur ton ventre, pendant que tu penses à ce que tu voudrais faire en rentrant à la maison tout à l’heure ?
Je fais souvent ça quand il n’est pas bien, mon Max.
Il fait un oui de la tête.
Il souhaite toujours la même chose : aller rendre visite à Hubert, le vieil âne du voisin.
Tu as déjà dit à Mlle Violaine, ta maîtresse, que toi aussi tu aimais les bêtes ? Tu lui as parlé de Billie, notre fidèle chienne ? Raconte-lui… N’est-ce pas aussi son animal préféré, le chien ?
Il boude toujours. Sa main moite dans la mienne.
T’oublieras pas, dis, Maman, de venir me chercher ?
En reprenant ma voiture, j’ai une boule à l’estomac.

Clinique Saint-Charles, Unité psychiatrique
BETTY
Mon corps leur appartient.
Je leur en fais don, cela me rend plus forte.
Dans les toilettes du bar, je fais ça.
Celui-là est râblé et taiseux.
Il se presse contre mon dos, me plaque contre le mur, je sens sa queue, sa main qui cherche mon cul.
Il dispose de moi comme d’un objet.
De mes nichons et du reste.
Je ne ressens rien.
Je fais ça avec d’autres aussi.
Je fais ça jusqu’à en perdre la raison.
Je répète ce qu’ils me demandent de dire : oui prends-moi, continue, encore.
Quand ils me traitent de pute, je fais semblant.
Dans ma tête je pense à autre chose.
J’imagine.
La mer est devant moi. Sauvage. Dégoulinante de beauté. Elle se fracasse.
Écoute.
Le bruit du ressac.
Il couvre leurs bruits à eux. Je ferme les yeux, la lumière virevolte sous mes paupières.
Dans ma tête, je me passe un film.
Un dauphin surgit de l’écume par inadvertance, en bordure de la vie réelle. Il me montre que tout ça, c’est rien.
Écoute.
Le vent.
C’est essentiel.
Il semble vouloir chasser la présence des mouettes qui se prélassent sur la jetée. Mais elles résistent.
Écoute mieux.
La Tosca de Puccini.
Non, surtout ne pleure pas.
Je ne suis ni triste ni révoltée. Non.
Je ne suis rien.
Pourtant.
Mon imagination est vaste et personne ne peut s’y installer.
Pas même toi qui me défonces le corps.
Personne.
ALICE
Pardon, pardon.
C’est pas grave, calme-toi.
Mais j’ai fait pipi… C’est tout mouillé maintenant.
Calme-toi, enfin.
Oh non, que va dire Maman ?
Ta maman n’est plus là, Alice. Tu es dans une clinique, souviens-toi.
Ça pue.
On va changer les draps.
Je vais vous aider.
Non, toi tu vas prendre une petite douche. Je m’occupe des draps.
Merci, merci beaucoup.
Je marche dans le couloir.
Je marche jusqu’à la douche en pensant à ma maman.
Sur la pointe des pieds. Sophie contre moi.
Je marche en regardant à terre pour que personne ne me voie.
Une dizaine de pas séparent ma chambre de la salle de bains.
Dix petits pas.
Tout un monde.
L’eau coule lentement sur mon corps.
Je lape les gouttes fraîches. J’attrape le savon que j’ai fait glisser entre mes cuisses.
Sur mon sexe.
Ça me dégoûte.
Je frotte, frotte.
Des longues stries se forment sur ma peau frissonnante. Du sang s’est mélangé à l’eau.
Je ne redoute pas la douleur.
Je continue.
Pour me punir.
À sept ans, on ne fait plus pipi au lit !
Je suis une sale gamine.

Coroy, Ardennes
MME MORIN
J’ai arrêté de travailler quand j’ai eu ma première.
J’aime mes enfants. Ils sont ma raison de vivre.
Quand Max est entré à l’école, j’ai songé reprendre mon métier d’assistante maternelle.
Mais Guy, Guy c’est mon mari, m’a laissée décider : fait comme tu le sens. Pour l’argent, on s’arrangera toujours. Mon amour, je veux que tu sois heureuse.
J’aime mes enfants. Autant que mon mari. Il est ma raison de ne pas mourir.
Pourtant, parfois, un sentiment de vide m’envahit.
Avant, il y avait les jeux bruyants des jours de pluie, les maladies infantiles en pyjama, les premières lectures paresseuses et l’innocence des mots. Les rires spontanés. Des moments minuscules et fulgurants.
La vie qui bouge.
Simplement.
Maintenant qu’ils vont à l’école, la maison est calme pendant la journée.
J’ai tout mon temps.
Dans le fond, je crois que mon mari est heureux que je puisse demeurer tranquillement chez nous au lieu de me stresser avec des enfants qui ne sont pas les nôtres.
Les journées d’une assistante maternelle sont éreintantes.
Guy s’inquiète toujours.
Mon mari souhaite mon épanouissement.
Mon mari sait ce qui est bon pour moi.
Le ménage, je le fais chaque jour un petit peu.
Ça sent le propre chez nous.
S’il n’y a pas beaucoup de photos, c’est parce que les souvenirs, je les tiens à distance. Ne pas s’attendrir.
Aller de l’avant.
Il y a pourtant quelque chose du passé qui me réconforte. »

Extraits
« Elle avait quitté son comportement d’enfant, paraissait sereine.
Si elle ne faisait aucune référence à une famille quelconque, c’est parce qu’une amnésie quasi totale de son passé semblait s’être installée. Elle me posait question.
À partir de quand? Dans quelles circonstances? Accident? Trouble cérébral?
Au bout de quelques mois d’hospitalisation, ma suspicion s’est révélée exacte.
Sa personnalité a recommencé à se fractionner en plusieurs identités.
Chacune faisait état d’un caractère, d’une gestuelle ou d’une façon de s’exprimer qui lui était propre, suivant la personnalité qui l’habitait.
J’ai rencontré ses alters, comme on dit, ses autres personnalités. J’en ai compté quatre.
Comment vous expliquer…
Se dissocier, c’est perdre conscience, en mettant en place des mécanismes de protection, suite à un vécu traumatique.
Quel traumatisme?
Là est toute la question! À l’époque, si j’en avais connu l’origine, cela m’aurait permis de travailler avec elle dans ce sens. Et de gagner du temps.
Le diagnostic de la maladie psychique peut parfois prendre des dizaines d’années.
Après, il faut réparer les cicatrices invisibles. Exorciser Les alters,
Je n’ai pas les pouvoirs d’un sorcier vaudou, je ne suis qu’un modeste praticien de la médecine occidentale. » p. 129

« Moi-même, il m’arrivait de douter.
J’étais mal à l’aise face à mes collègues.
J’ai insisté: pensez à la honte qu’elle ressent.
Je reste persuadé que dans son inconscient, Mlle Mercier sait, même si elle oublie, que vous l’avez déjà vue en Alice, la petite fille à réconforter, en Émile, le vieil homme pervers, en Betty, la femme dévergondée, ou en Jasmine, son alter le plus bienveillant, la bonne infirmière charitable.
Quant aux patients de la clinique, eh bien la confrontation avec les différentes personnalités de votre épouse à fortement perturbé leurs certitudes.
Côtoyer la grande folie n’est pas aisé.
Elle était parfois intrusive, agaçait.
Les plus compatissants cherchaient à la comprendre et à la protéger. » p. 132

À propos de l’auteur
MOESCHLER_Vinciane_©Celine_LambiottezVinciane Moeschler © Photo Céline Lambiottez

Vinciane Moeschler est née en 1965 à Genève. Sur son site internet, elle se présente ainsi: «A 20 ans, carte de presse en poche, je quitte Genève pour Paris. Pendant douze ans, je vis au cœur du quartier des Halles, côtoie les cafés de la rue Montorgueil et les artistes de la fin des années 80’ avec qui je réalise des interviews pour différents magazines francophones (La Tribune de Genève, Le Soir, Paris Match, Biba, Elle Belgique, Elle Québec, l’Hebdo ….). Ils sont célèbres ou débutants, passionnés, “borderline”, écorchés, vaniteux parfois. Il y a la touchante beauté d’Audrey Hepburn quelques semaines avant sa mort, la tendresse de Léo Ferré, les cinq heures interviews avec Jacques Higelin, le rire de jeune fille d’Arletty, la parole précieuse de Jean Marais.
A New York, Arman, le collectionneur compulsif me reçoit dans son loft de Washington Street, Botero dans le confort bourgeois de son appartement parisien et César en peignoir blanc au sortir d’un sauna. Il y a les autres: Wim Wenders, Sonia Rykiel, Claude Simon, Philippe Sollers, Ettore Scola, Alain Delon,Youssef Chahin, Jean Luc Godard, Théodore Monod, Kenzo, Claude Berri, Etienne Daho, Pierre et Gilles, Bettina Rheims, André Dussolier, Elisabeth Badinter, Antonio Saura, Robert Doisneau, Edouard Boubat, Jeanloup Sieff, Willy Ronis, Helmut Newton, Jacques Henri Lartigue, Sarah Moon… Et puis, la rencontre avec le mythe. Le mythe Sagan. Elle m’entraîne au Casino de Deauville ; une belle complicité s’installe.
Lorsque je quitte la France, c’est pour aller voir ailleurs. Voir, mais aussi écouter, humer, palper, ressentir… Dénoncer le monde, gratter là où ça fait mal, sentir vibrer notre planète, se poser des questions sur notre société. Errer aux quatre coins des cultures. Quelques mois en Tunisie, en Polynésie ou au Brésil. Plusieurs années au Sénégal et en République dominicaine. C’est l’époque des grands reportages : le Chili, trente ans après Allende, les nouveaux griots de la musique hip hop du Sénégal, la double vie des Iraniennes à Téhéran, les enfants des rues de la Boca à Buenos Aires ou encore les derniers esclaves des « bateys » en République Dominicaine… J’aime de plus en plus écrire. Après un premier roman publié à 25 ans, trois autres suivent aux éditions de l’Age d’Homme. Encouragée par des bourses et résidences, je navigue vers d’autres écritures: textes de chanson, scénarios et réalisation de documentaires radiophoniques pour la RTBF/France Culture.
Mais un vieux rêve trotte toujours dans ma tête : le cinéma. Après des formations de scénariste et de réalisation (Sorbonne Nouvelle, Conservatoire d’Écriture Audiovisuelle à Paris), je deviens lectrice pour la Commission Fonds Sud (C.N.C). Et c’est pendant l’été 2006 que je tourne “Hannah” mon premier court métrage de fiction.
Aujourd’hui, j’habite à Bruxelles, ville chaleureuse et bouillonnante comme je les aime. Comme le journalisme mène à tout (à condition d’en sortir!), j’anime des ateliers d’écriture et je créé les ateliers du “Coin Bleu” que je dirige pendant quatre ans. Depuis plus de dix ans, j’ai intégré le service thérapeutique et artistique d’un grand hôpital psychiatrique bruxellois où j’initie les autres à mes petites combines d’écrivain! »

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Mobylette

PLOUSSARD_mobylette  RL-automne-2021  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix Stanislas 2021

Sélectionné pour le Prix littéraire Le Monde 2021

Sélectionné pour le Prix Première Plume 2021

En deux mots
Dominique a coupé les ponts avec sa famille et s’est installé dans les Vosges avec son épouse et leur premier enfant. Éducateur dans un foyer d’adolescents «difficiles», il tente de remettre un peu d’ordre dans une vie bousculée de tous côtés, C’est à ce moment qu’il va recroiser son père…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’éducateur mal éduqué

Voilà l’une des pépites de cette rentrée! Un premier roman mené sur les chapeaux de roue… de Mobylette, entre Lorraine et Vosges. En suivant un jeune éducateur de galère en galère, Frédéric Ploussard dresse un joli panorama du bordel ambiant.

Le seul élément positif qui aura présidé à la naissance de Dominique est la météo de ce mois d’août. Pour le reste ses 62 cm auront failli lui coûter la vie, auront fait suer sa mère près de neuf heures et auront mis les nerfs de son père à rude épreuve. Dès lors, l’enfant devra se frayer un chemin entre violence et ressentiment ou, au mieux, une indifférence coupable. Une enfance sans amour qui va culminer par un épisode très traumatisant du côté de Clinquey, cette cité imaginaire du Grand-est qui ressemble à Briey où est né l’auteur. Après une virée en vélo dans la cité voisine, il se fera attraper par une bande de jeunes, sera battu et humilié et échappera de justesse à un viol. À son retour, sa mère lui reprochera son pantalon déchiré et son père de ne pas savoir rouler en vélo. D’autres violences vont suivre, mais elles auront le mérite d’aguerrir l’enfant, puis l’adolescent. Il aura ainsi appris que la meilleure défense c’est l’attaque. Et même s’il est grand et maigre, il va développer ses capacités à ne plus encaisser mais à donner d’abord les coups. Les fêtes de Noël venant, année après année, marquer un point d’orgue à cette vie de famille. Au premier rang de cet immuable rituel viendront les cadeaux préparés par ses parents pour lui et ses deux sœurs, jolis symboles du manque d’amour. Ce qui n’empêche pas Dominique de croire qu’un jour, il pourrait trouver une Mobylette sous le sapin. Une Mobylette symbole d’indépendance…
Dominique a maintenant trente ans, il est marié et père de famille. Il a quitté la Lorraine pour s’installer dans les Vosges. Mais le couple qu’il forme avec Patricia part à vau-l’eau. Noyé sous les reproches, il ne sait plus vraiment pourquoi il rentre chez lui après des journées harassantes. Il pourrait tout aussi bien rester dans le foyer d’adolescents difficiles où il travaille à canaliser les débordements de pensionnaires toujours prêts à la rébellion. Avec Franck, Adama, Sullivan, Cindy et Mélanie, les conflits sont permanents, la violence intrinsèque, les bagarres quotidiennes. Le noir semble la seule couleur susceptible de peindre le décor d’un Grand-Est désindustrialisé où la sidérurgie aura offert une perspective à la population avant de causer sa perte. Misère et paupérisation. Les ingrédients qui ont aussi servi Nicolas Mathieu, lauréat du Prix Goncourt avec Leurs enfants après eux, Laurent Petitmangin et Ce qu’il faut de nuit ou encore plus récemment Jérémy Bracone avec Danse avec la foudre. Sauf que cette fois l’humour et le côté joyeusement foutraque – je vous particulièrement la séance de cinéma – viennent donner un côté pieds nickelés à ce récit qui pourrait sinon sombrer dans un drame social très glauque.
Paradoxalement, c’est l’annonce simultanée de deux nouvelles catastrophes, la fuite de deux jeunes pensionnaires et le cancer de Patricia, qui vont pousser Dominique à réagir et faire basculer ce roman très habilement mené.
Vous l’avez compris, Frédéric Ploussard a réussi son entrée en littérature. Son premier roman est époustouflant, à la fois grave et drôle. Si rien de la misère sociale ne nous est épargné, la grâce d’une plume virevoltante emporte tous les suffrages. Car il réussit la performance pourtant très improbable dans ce sac de nœuds de faire entrer poésie et même tendresse dans ce décor sinistré. Vous allez vous régaler!

Mobylette
Frédéric Ploussard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Premier roman
416 p., 20 €
EAN 9782350877549
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la cité imaginaire de Clinquey, petite ville lorraine à quelques encablures du Luxembourg (Briey, la ville natale de l’auteur, lui ressemble furieusement) . On y évoque aussi les Vosges, Nancy ou encore Strasbourg.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de ses quatorze ans et presque deux mètres, Dominique se voyait déjà parcourir la campagne vosgienne sur sa 103 orange. C’était oublier que dans sa famille, faire plaisir n’est pas le cœur des préoccupations. De là à en déduire que la suite des événements en découle, il n’y a qu’un pas. Quelques pas. Un lotissement paumé dans les champs de colza. Le sésame d’un permis de conduire. Un foyer pour ados sorti d’un méchant conte de fée. Un diagnostic trompeur. Des retrouvailles du troisième type dans les bois. Et deux sœurs aussi féroces qu’attachantes.
Mobylette est un roman cruellement drôle qui dresse le portrait décapant d’un trentenaire en roue libre dans un univers qui ne l’est pas moins, celui de l’aide sociale à l’enfance. Impossible de résister à cette aventure entre les Vosges et la Meurthe-et-Moselle, tour à tour désopilante et survoltée. Il y a la démesure d’un Kennedy Toole et le piquant d’un Desproges chez Frédéric Ploussard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
20 minutes (Audrey Escoin)
La lettre du libraire
Page des libraires (Marina Sauvage, Librairie Quai des mots à Épinal)

Les premières pages du livre
« 1
LES ARBRES aux angles improbables. Leurs racines souffreteuses. Les troncs ravinés par l’acide ne m’avaient pas manqué. Les fougères, les ronces, les noisetiers aux couleurs de l’automne éternel. Pas davantage. Des corneilles se battent au-dessus de moi. Mes pieds subissent la succion à chaque pas. C’est vert et brun et noir. Gris également, si on y intègre le nuage triste qui nous surplombe par-delà les frondaisons.
La nature est rancunière dans les parages. Cette forêt s’étend sur plusieurs milliers d’hectares, et ce que j’en vois correspond bien à l’image déprimante que j’en ai gardée.
En contrebas du plateau que nous traversons, à une vingtaine de kilomètres vers l’ouest, se trouve une bourgade du nom de Clinquey. Ancienne place forte construite à la sortie d’une vallée encaissée et autoproclamée capitale du Texas lorrain à l’époque du Texas lorrain. Pendant des décennies, le village avait connu la prospérité grâce à la sidérurgie qui s’était développée alentour, avant que cette dernière ne décline et ne renvoie toute son humanité à la maison ou au bistrot. La suie retombe sur les hauts-fourneaux abandonnés. La pluie s’infiltre dans les anciennes galeries de mines. J’y suis né.
Je suis clinquin. Ma mère est clinquine. Mon père, c’est autre chose.
Pour l’instant, je fais corps avec cette terre grasse. La bruine me détrempe le visage. Mes vêtements me collent à la peau. Dix mètres derrière moi, Matthias patauge. Dans le silence de cette mélasse où même les corneilles se taisent, je l’entends parfaitement. Il râle. Ayant grandi dans les parages, je sais qu’il n’est pas conseillé de se garer trop près. Contre son avis, j’ai laissé la voiture en bordure de la route nationale. Loin derrière nous à présent.
Hier soir, il s’est cru mourir dans la combinaison de plongée de son père. Troublé, il a passé la nuit à regarder en boucle la vidéo des cent vingt-sept secondes en buvant du vin. Un contrecoup de notre grande frousse lacustre. Ce matin, il s’est réveillé en vrac une heure avant notre départ. Quel courage. Ses douleurs ont varié pendant le trajet. Devenues abdominales alors que nous marchions. Quelle abnégation. J’ai moi-même la bouche sèche depuis notre descente de voiture.
Nous progressons dans une végétation dense hors de tout chemin forestier. Des bosses et des creux recouverts d’un sous-bois épais et mou. Le dernier affaissement minier dans la zone date d’une quinzaine d’années, mais notre rythme s’en ressent.
Le relais de chasse se situe devant nous à quelques centaines de mètres. C’est le lieu du rendez-vous. En pleine forêt. Un fouillis de choses gluantes et de bois mort plus loin, je me colle au tronc d’un robinier étonnamment vertical. Matthias me chuchote à l’oreille qu’il n’a jamais eu aussi mal au ventre de sa vie. Je soupire. Pire que sa péritonite en CM1. Je cherche une vue sur le relais. Une envie de chier impossible à réaliser. N’en ayant rien à foutre de ses problèmes intestinaux, je lui demande de fermer sa gueule.
Les découvrir avant qu’ils nous aperçoivent. C’est l’idée.

Un gros bonhomme est assis sur la table fixée au sol de la clairière. Les autres discutent devant le relais en piteux état. J’en reconnais immédiatement deux malgré ma vue approximative. Ce qui aurait pu être rassurant, et pourtant c’est déjà deux de trop : Molosse et mon père.
J’appuie mon front contre le tronc rugueux du robinier. Ma première pensée est que j’avais été à deux doigts de l’appeler la nuit précédente tandis que Matthias regardait encore et encore les dernières minutes du sien. Dix ans que je ne l’avais pas fait. Pour lui annoncer que j’avais failli mourir avant lui.
La vie est étrange. Un poisson me fait flipper, je pense à mon père et, quelques heures plus tard, je le découvre dans un bois. J’ai l’impression que l’arbre vibre. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais sur le parking de l’immeuble avec mes affaires éparpillées autour de moi, et lui à la fenêtre de ma chambre, dans l’appartement au premier étage, à hurler que j’allais mourir avant lui.
L’homme à table est surnommé Molosse pour sa ressemblance avec un gros jambon à l’os. C’est le fils spirituel de mon père, même si spirituel ne convient pas vraiment à leur relation. La table forestière semble sous-calibrée pour le quintal et demi de matières carnées qui repose dessus. Molosse se cure le nez avec une flûte à bec en regardant dans le vide. Le troisième homme porte une veste de cuir noir, des bottes à renforts et des gants de motard. Entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Une tête de gagnant. Rougeaud, les cheveux clairsemés, les yeux exorbités. Il agite des mains volatiles. Il a un fusil en bandoulière. Papa a Molosse. Lequel commence à souffler dans sa flûte. J’aurais pu entendre sa petite musique s’il n’y avait pas eu les récriminations incessantes de mon pote. Il me demande ce qu’on attend pour y aller. Je le rassure, mon père est là.
Nous émergeons des fourrés une dizaine de secondes plus tard. L’inconnu nous aperçoit en premier et nous met en joue. La montagne mélomane semble surprise. Papa se retourne vers nous. L’inconnu éructe : « Ah merde, c’est pas des clefs d’antivol, ça ! »
Retour au pays des phrases baroques. Si mon père a déniché une sorte d’alter ego de la déconne pour se promener en forêt, il n’en montre rien. Nous sommes possiblement dans une situation où ça peut faire mal.
Ah non, mon père est présent.
Ah si, en fait, cette donnée n’est pas fiable.
« Matthias ! C’est toi, Matthias ? » poursuit l’homme en désignant mon ami du bout de son fusil.
Trois lettres tatouées sont visibles sur le dos de sa main : HIL. Matthias ne répond pas.
« Pourquoi t’es pas venu tout seul, trou du cul ? Bordel ! Je t’ai pas demandé d’emmener ta sœur ! » Tournant son fusil vers moi : « Salopard, mais t’es grand, toi ! La vache ! T’es qui ?
– Le conducteur. »
Il rote.
Mon père tient un cactus en main. Il a toujours eu des trucs bizarres en main, mais c’est la première fois que je le vois avec une plante verte. Un cactus dans la main paternelle, un fusil dans celle de son collègue, Molosse qui joue de la flûte : ça peut faire très mal.
« Elle est où, ta bagnole, conducteur ? » L’homme jette un œil aux alentours, puis à mon père. « Il va me le dire, Ser… Dès que je sais où elles sont, je saurai où elle est ! T’inquiète pas, tu peux me croire, je te paierai quand j’aurai remis la main dessus ! »
Mon père ne semble pas inquiet, plutôt mortifié. L’autre continue : « T’es pas trop grand pour conduire, toi ? »
C’est l’histoire de ma vie. La bourde initiale. Trop grand pour le conduit. Trop grand pour la conduite. Trop grand tout court. J’opte pour une entrée en matière sans rapport avec sa question : « Salut, papa. »
Molosse bouge. Il se rengorge de m’avoir remis. La table et le sol sous la table craquent lorsqu’il décolle ses fesses du plateau. Mon père a un sursaut, lui aussi paraît m’avoir reconnu. Une contraction sur son visage. C’est déjà une réponse. Il ajoute : « Eh merde. »
Il s’était sûrement fait à l’idée d’en avoir fini avec moi d’une manière ou d’une autre.

2
C’ÉTAIT la veille, en sortant du lac, que j’avais accepté d’accompagner Matthias dans la forêt de Clinquey, mais cet épisode touchant de retrouvailles père/fils trouvait son origine un mois plus tôt dans mon quotidien de jeune père à la ramasse. À quelques centaines de kilomètres de Clinquey. Aux alentours d’un foyer de l’enfance à la dénomination étrange érigé à proximité d’un lac magnifique. Pas très loin des prés vosgiens dans lesquels mon pote avait cueilli sa fameuse récolte de champignons hallucinogènes qu’il allait perdre emportée par la forêt qui avalerait mon père.

Nous habitions depuis deux ans, Patricia et moi, dans une maison située entre les étangs et la route départementale 420 qui menait à Saint-Dié-des-Vosges. Matthias avait un appartement à Raon-l’Étape. Je bossais comme éducateur spécialisé dans un foyer situé sur les hauteurs, Patricia était technicienne dans un laboratoire d’analyses médicales de Saint-Dié. Elle était tombée enceinte le printemps suivant notre emménagement.
Analyser le sang et l’urine des Vosgiens étant une activité qui faisait voyager – il y avait peu de substances que l’on ne trouvait pas dans le sang d’un Vosgien –, elle s’était mise en congé au troisième mois de sa grossesse pour protéger notre fœtus des émanations diverses. Noble attention. Elle s’était alors allongée dans notre chambre pour le sentir pousser, se développer, pour lui parler, se caresser le ventre en écoutant de la musique molle. La maison impeccable, le bruit interdit, chaque chose à sa place. Allongée, elle était devenue moins drôle. Allongée avec son ventre qui s’amplifiait, ses lèvres de gourmande, son air pincé. Allongée, elle m’avait fait douter d’elle.
Et six mois plus tard, nous étions parents.
Parents d’un garçon. Pas trop grand selon le personnel médical. Je ne sais pas si cela m’avait rassuré. Concernant Patricia, j’avais gardé pour moi que je la trouvais changée. Certes, nous avions un fils, elle était mère, alors elle avait changé. D’ailleurs, elle me reprochait clairement de ne pas avoir changé. En avait découlé moins de rires entre nous. Avec les pleurs du bébé, nous ne nous serions pas entendu rire de toute façon.

À ce moment-là, quelque temps avant de retrouver mon père en forêt, avant bien entendu de perdre mon boulot parce que mon directeur avait fini dans une haie, avant que ma femme ne croise la maladie et que mon pote ne décime tous les pigeons de Raon, mon fils avait achevé sa première année d’existence. À pleurer et à régurgiter, et toujours la couche pleine. Patricia me paraissait en être au même stade : pleurer et régurgiter en donnant l’impression d’avoir toujours la couche pleine. Je ne me sentais guère père. À son crédit, elle se sentait mère. Je la trouvais déprimée, tendue, revêche, à cran. Elle me jugeait défaillant, idiot, geignard, égoïste. Amant flottant, maîtresse allaitante. Je dormais de plus en plus souvent dans le canapé du salon.
Le mois dernier, elle était rentrée mutique d’un rendez-vous avec son généraliste. Elle aurait pu avoir une aventure avec son généraliste tellement elle le voyait souvent. J’avais supposé qu’il s’agissait d’inquiétudes liées à la fin de l’allaitement. Elle se plaignait tout le temps. Merde, elle donnait du lait, elle n’allait pas donner de la joie en plus. Non seulement je n’avais pas changé, mais je ne comprenais rien à sa vie de mère. Je la gonflais et Dieu savait qu’elle n’en avait pas besoin – comme si Dieu avait une alerte « allaitement difficile compliqué par le conjoint ». Notre dernier échange avant que je prenne mon poste au foyer de La Dent du diable ce jour-là. Je n’avais pourtant pas posé de questions. Juste fait une remarque. J’avais dansé avant de partir.
Assis dans le bureau de l’internat, je savais que des roses m’attendraient le soir en rentrant. Assis sur Anthony dans le bureau. Des Post-it roses. Depuis son accouchement, c’était sa façon de communiquer quand elle était colère. Avant, il n’y avait jamais eu de Post-it entre nous. Jaune la veille sur le micro-ondes : « Tu fais chier, égoïste ». Vert l’avant-veille sur la lunette des chiottes : « Tu fais chier, égoïste ». Là, forte chance qu’ils soient roses et sur le frigo. Elle avait ses codes couleur, ma femme, elle était très organisée. Encore une paire d’heures donc, avant d’étoffer ma palette et de retrouver les hurlements de la chair de ma chair avec pas mal de la sienne.

L’activité de l’après-midi m’avait rincé. Derrière la fenêtre du bureau, la pluie tombait fort. Elle s’était intensifiée alors que je quittais le skate-park avec le groupe. Pas de mort, un disparu, peu de sang. J’avais récupéré les vélos et le ballon. Simplement un rétroviseur cassé.
Assis sur Anthony, je pouvais me féliciter d’être au moins à l’abri de la pluie. Anthony était un des ados du groupe des 12-18 ans dont j’avais la charge. En tant qu’éducateur spécialisé en gestion des crises, du mal-être et autres boulettes. Il avait perdu deux dents dans l’après-midi. Il s’était battu, s’était fait piétiner par la horde, puis un coup de boule de Mélanie l’avait mis à terre et, à cet instant, je l’écrasais. Ou plutôt je lui maintenais la tête contre le sol pour nous calmer. Installé sur son dos, je lui parlais. Je lui disais que cela m’apaisait. Il ne se débattait plus. Lui aussi s’apaisait. À défaut d’être convaincant, j’étais relativement lourd.
À l’extérieur, le gymnase masquait le terrain de basket et la section des ateliers. De mon siège vivant, je voyais le parc s’étendre flou jusqu’à la route montant vers le col où aucune voiture ne circulait jamais. Au-delà, les bois de mélèzes engloutis par la nuit. L’éclairage public était allumé dans la vallée. Pas encore à notre altitude. Cela semblait paisible dehors. Humide, sombre et paisible.
Le foyer de La Dent du diable tirait sa dénomination pittoresque d’une pierre en forme de couille plus haut dans la montagne. Avec leur donjon pointu et leurs tourelles arrondies, les bâtiments ressemblaient davantage à un château de conte de fées qu’à une dépendance diabolique de l’aide sociale à l’enfance. Magie des vieilles pierres, sûrement.
Nulle innocence n’habitait hélas ce château. Ni prince, ni princesse, pas d’éduc’ magicien, de psychologue devin ou de prof d’atelier empathique. Sans parler du nouveau directeur… Il n’y avait jamais eu de fée dans les environs. Ou alors elle s’était fait tatouer des étoiles sur les fesses pour partir sucer des bites à la frontière avant que j’y bosse.
L’internat accueillait quarante-deux adolescents et adolescentes fracassés. Sa capacité maximum. De douze à dix-huit ans. Victimes d’horreurs. Coupables d’horreurs. Sur des temps différents. Ces gosses avaient tout connu dans la trahison et la peur. J’en avais un bon exemple sous mon derrière. Anthony Sagrel. Je lui tenais la gorge pour l’obliger à se taire. Qu’il s’apaise en se taisant. Il haletait quand je relâchais la pression et je voyais alors dans sa bouche l’espace laissé par ses dents manquantes.
Il venait de me frapper. De m’insulter et de tenter de m’en mettre une deuxième. J’avais mal à la pommette. La pluie crépitait. Nous discutions alors de ses amours adolescentes depuis quelques minutes. Il se pensait amoureux d’une jeune fille du groupe, la tendre Mélanie. Rien n’était simple. C’était donc compliqué. Pas sûr qu’elle en pince pour lui. Mélanie était relativement dangereuse pour une jeune fille de quinze ans. Pas sûr qu’il voit clair en lui, les hormones, son statut dans le groupe, son surnom de « honte au nid ». Pas sûr qu’il voit clair en elle, surtout. Mélanie, merde ! Il m’assurait que si. Embrasse une flamme, plutôt. Il n’en démordait pas, mais comme elle venait de lui coller le coup de boule qui lui avait fait tomber deux dents, il doutait. Sa frustration était importante. Je m’étais employé à relativiser ses espoirs fous. Il n’avait pas supporté. Il m’avait surpris par une patate en pleine gueule. Bien que fatigué par ma vie de couple, je ne lui avais pas laissé l’occasion de m’en mettre une deuxième.

3
JE M’ÉTONNAIS que cet adolescent soit encore en un seul morceau. Certes, il courait vite. C’était son principal atout. Anthony avait eu quinze ans en avril. Je relâchai ma prise. Il avait trop souffert trop tôt. Sa mère l’avait secoué comme un maraca pendant les quatre premières années de sa vie. Il avait été hospitalisé une année pleine après avoir été balancé dans une rivière. Ensuite étaient venus les placements en famille d’accueil puis les déplacements en institution. Sa mère était en psychiatrie quelque part. Une longue succession d’échecs entrecoupés de petits bonheurs qu’il avait saccagés. La violence ne l’avait jamais quitté. Hyperactif permanent, bouc émissaire du groupe, il était capable de donner des pulsions de meurtre au gosse le plus comateux du foyer. Fatigant même au repos, il n’avait pas une vie sans « histoires ». En m’asseyant sur lui, je le protégeais donc autant de lui-même que des autres. Ces jeunes pratiquaient la maltraitance déconstructive et c’était une facette de notre boulot de maintenir le cap en pratiquant la maltraitance constructive. Expérimenter la violence entre les mots : discussion, violence, discussion. J’en étais à une transition.
L’internat occupait les deux premiers étages du bâtiment principal. Les adolescents qui y séjournaient étaient mal en point, débordants de rage, durs ou mous, suicidaires ou tortionnaires. Ils étaient encadrés par des éducateurs qui, pour la plupart, avaient des profils similaires. Durs, mous ou cinglés. J’avais la chance de pouvoir passer de l’un à l’autre selon mes humeurs : dur, mou et passablement cinglé.
La plupart de ces jeunes étaient issus de familles disjonctées elles-mêmes issues de familles disjonctées. Le genre d’ascendance plus encline à prodiguer des câlins à coups de bite ou des caresses du plat de la main qu’à faire des crêpes en chantonnant. Ces gosses avaient été violés, frappés, affamés, jetés ou enfermés. Puis les placements, les errances et l’internat dans le meilleur des cas. L’inimaginable avait été leur quotidien. Nous nous occupions de la frange qui avait survécu.
Les violences étaient courantes à mon étage. Celui de la pénitence et des grands écarts. Celui de la horde. Rares étaient ceux que leur passé avait éteints : ils étaient tous allumés. De la petite veilleuse flageolante à la rampe de projecteurs de stade. L’épisode du cinéma datait d’octobre. Mais pour l’heure, Mélanie était rentrée de fugue la veille. Deux semaines d’absence et une petite mine à l’arrivée. Son retour les avait rendus dingues. D’autant plus que j’en avais une autre comme elle dans le groupe : sa petite sœur. Étrangement calmes toutes les deux cette nuit-là, mais la matinée avait été sur le fil, le petit déjeuner émaillé d’insultes et de promesses. Parmi les jeunes du groupe, dont sept filles avec Mélanie, aucun n’était scolarisé à l’extérieur. Aucun n’était scolarisé tout court, et le prof d’atelier, le dernier en fonction, travaillait à son abri antiatomique cette semaine.
Après le déjeuner, la charge électrique était conséquente. Adama, Sullivan et Jason avaient tenté de passer une table par la fenêtre. Peu avant quatorze heures, je les ai tous fait monter dans le transport de troupe, un fourgon de vingt-quatre places, et nous avons pris la direction du monde libre : un skate-park perdu à la sortie de Raon, en l’occurrence. Propice à la méditation en théorie.
En théorie.
Deux minutes après notre arrivée, Cindy avait disparu. Je récupérais une sœur, j’en perdais une autre. Cindy mesurait un mètre cinquante pour quarante-quatre kilos. C’était une petite blonde aux cheveux raides. Sa sœur était à peine plus grande, à peine moins vivante. Les garçons s’étaient éparpillés dans le skate-park désert. Mélanie, accompagnée des autres filles, s’était installée sur un muret un peu plus loin. Le temps de sortir un ballon et la trousse de soin, Cindy n’était plus visible. Partie pisser selon sa sœur. C’était possible au même titre que tout le reste.
Ces gamines avaient traversé l’enfer et l’enfer s’était écarté devant elles. Leur mère était morte dans un accident de la route de nombreuses années auparavant. Elle se prostituait, le père avait été son maquereau. Elles n’avaient jamais témoigné contre lui. Il était issu de l’aide sociale lui aussi, entrant et ressortant régulièrement de prison. Comme d’autres le sont par des écoles de musique, cette famille avait été modelée par l’intervention sociale. Je n’avais jamais rencontré leur père, mais cela ne tarderait pas puisqu’il venait de prendre contact avec la juge des enfants afin de récupérer la garde de ses filles. Le salopard, malgré les suspicions de viols et les trafics, n’avait pas été déchu de son autorité parentale. Il était donc en droit de le faire. J’avais du mal avec les pères. Ils m’affligeaient rapidement.
Les deux sœurs avaient été placées au foyer l’année dernière en provenance d’un autre foyer. Mélanie était la reine des fugues, menaces et coups de boule pour un oui, pour un non. Cindy était une incendiaire, impressionnante en crise pour une fillette si fragile, capable de réactions excessivement promptes. Notre nouveau directeur, en poste depuis l’été, ne comptait pas supporter leurs dérapages bien longtemps. L’épisode du cinéma avait cristallisé ses angoisses.
Avisant Anthony qui se tenait la tête dans un coin du bureau, je repris mon argumentation là où je l’avais laissée avant de le coller au sol. Qu’il arrête de se monter la tête. Il n’était pas amoureux de Mélanie. Il croyait l’être mais il ne l’était pas. Personne ne pouvait être amoureux de son bourreau. Il était plus attentif qu’avant ma contention, mais avec lui c’était comme pisser dans un violon. Chaque changement de pièce réinitialisait ses circuits en le focalisant sur ses idées fixes. Après quelques minutes, je l’envoyai prendre sa douche en lui conseillant d’éviter Mélanie et tous les autres.
Je m’assis et tapai le rapport qui contenait l’essentiel des événements de l’après-midi : « […] Nous jouions au foot depuis une vingtaine de minutes quand une bande de jeunes est arrivée. Anthony s’est battu avec l’un d’eux au premier regard. Probablement pour impressionner Mélanie. Je les ai séparés, j’ai maintenu l’autre jeune pendant qu’Anthony insultait le reste de la bande à la cantonade. Les filles se tenaient à l’écart, sauf Cindy qui avait déjà disparu à ce moment-là. La tension est montée rapidement et des coups ont été échangés entre Anthony et les autres. Les miens ont arrêté le match pour venir en soutien à Anthony ou aider la bande adverse à le défoncer, pas facile à déterminer. Les assaillants étaient une dizaine, la bagarre s’est généralisée. Anthony s’est fait piétiner, les assaillants ont été bigrement malmenés. J’ai récupéré le ballon. Les mecs extérieurs n’étaient pas préparés. Quand les filles sont entrées dans la danse, ils ont salement dérouillé, les nôtres, moins… »
Depuis le cinéma, j’avais décidé de ne plus m’interposer dans les bagarres générales.
« … Après le départ de la bande, un homme a tenté d’approcher Mélanie. Il s’est enfui quand il m’a vu… »
Une certaine méfiance s’imposait lors du retour de fugue d’une jeune fille. Méfiance envers ce qui pouvait traîner dans son sillage. Les affreux, les vicieux, les prédateurs. Tous les tarés que les fugueuses excitaient, ce qui pouvait faire du monde. Le type était reparti sur sa moto.
« … J’ai commencé à prodiguer des soins. Anthony, déjà mal en point de s’être fait piétiner et frapper, s’est approché de Mélanie, blanche comme un linge. Il lui a murmuré quelques mots à l’oreille et elle lui a mis un coup de boule qui l’a envoyé valdinguer en lui faisant sauter deux dents. J’ai procédé aux soins les plus urgents avant de remettre tout le monde dans le véhicule. Anthony a tapé dans le rétroviseur en montant dans le fourgon… »
Penser à ne plus aller à ce skate-park pendant quelques semaines. Cindy était déjà rentrée au foyer lorsque nous sommes arrivés. Elle ne m’en avait pas dit davantage pour le moment.
« … Les deux dents sont dans le tiroir de la pharmacie du groupe. Trois ados légèrement amochés. La glace du rétro avant droit a sauté. »
Je transmettais par mail le compte-rendu au patron. Ce dernier souhaitait être informé de tout ce qui pouvait entraîner des frais. Je ne le sentais pas, ce mec. C’était tout moi avec mes préjugés. Par exemple, il avait viré le cuisinier en arrivant. Je n’appréciais pas davantage le cuisinier, mais le remplacer par des repas en liaison froide m’avait foutu en rogne. Nous étions passés de plats trop copieux à des merdouilles prémâchées. Les ados ne se nourrissaient plus que de pain, les dégradations n’étaient plus réparées au plus vite, l’abonnement satellite avait été résilié. Et s’il n’y avait eu que ça…

Quelques jours plus tôt, Adama avait lancé deux javelots. Cet ado de seize ans, bien balèze, avait la sale manie de lancer tout ce qui lui passait par les mains. Du genre à s’emporter facilement, il était rapide et d’une précision remarquable.
Deux javelots. Il les avait récupérés dans le gymnase après s’être engrainé la tête avec Sullivan. Les javelots auraient dû être sous clef, mais la serrure n’avait pas été remplacée. Sullivan, sentant le vent tourner, était sorti du gymnase telle une fusée. Le premier javelot avait survolé le terrain de basket pour se ficher en terre à quelques mètres de lui. Le second avait atteint le fourgon du boulanger qui passait sur la route. Soixante-dix mètres plus loin.
Le recadrage de l’adolescent relevait du directeur puisqu’il y avait des dégâts à l’extérieur. Le fourgon du boulanger avait été traversé, le javelot achevant sa course dans son frigo. Et Sullivan avait failli finir en brochette andalouse sur le terrain de basket. J’ai accompagné le jeune lanceur pour qu’il entende notre saine réprobation.
À l’arrivée dans le bureau en haut du donjon, je m’étais installé confortablement dans un fauteuil tendance face à l’écran trente-deux pouces que le dirigeant s’était fait livrer. J’avais allongé mes longues jambes, Adama était resté debout.
J’avais dû faire un malaise ou m’assoupir car je repris conscience au moment où le directeur proposait à Adama une balade en Mégane – la seule voiture du parc automobile du foyer, le reste n’étant composé que de fourgons et de camionnettes. Quel rapport entre la Mégane et le fait que ce jeune ait failli empaler Sullivan et trépaner un artisan qui roulait paisiblement ?
J’étais abasourdi. Je soupçonnais le directeur de ne pas vouloir remonter les bretelles du jeune capable de lui réorganiser son bureau bien propret en bidonville. Je m’étais permis d’émettre un doute. Loin de moi l’idée de vouloir priver Adama d’une balade dans une voiture non volée, une sensation nouvelle pour lui à n’en pas douter, mais je ne voyais pas ce qu’il y avait de recadrant dans cette proposition. Adama non plus, d’ailleurs. Le directeur m’avait rétorqué qu’il se passait bien de mon avis et que, puisque je me permettais de critiquer sa sanction, je n’avais qu’à me démerder tout seul pour signifier à Adama ma désapprobation.
C’était un con.
J’avais contraint Adama à nettoyer les abords du foyer. Sullivan, lui, se satisferait de ne pas avoir été traversé par un javelot.

Je déposai le double du rapport du skate-park dans l’armoire blindée. Anthony était assis de l’autre côté de la vitre dans la salle de vie. Il me dévisageait fixement, les mains à plat sur la table. Fatigant même au repos. La plupart des ados avaient rejoint la salle télé. Quelques traînards étaient encore sous la douche. L’intensité lumineuse du bureau baissa d’un coup. Jason franchit la porte : « Hé, Dom, t’as pensé à mon dessin ? »
Je dessinais avec certains jeunes. J’avais beaucoup dessiné au lycée. J’animais régulièrement des sessions arts plastiques avec les ados capables de tenir un crayon sans blesser quelqu’un toutes les deux minutes. Ainsi, Jason avait travaillé à un portrait de Bob Marley pendant une semaine pour arriver à un croquis qui ressemblait à une aubergine avec des dreads. J’avais proposé de le lui améliorer. J’aurais préféré Sabrina, mais Sabrina n’intéressait pas Jason.
« Oui, Jason. Et je t’ai dessiné une véritable aubergine de l’autre côté, comme ça tu sauras à quoi ça ressemble. »
J’ouvris la pochette et en sortis le dessin : « Waouh ! Il est beau ! » s’extasia Jason.
L’aubergine n’était pas mal non plus. Il était content.
« Ah ! pousse-toi, gros con ! »
Une voix hargneuse dans son dos. Jason emplissait l’encadrement de la porte.
« Mais casse-toi ou je te découpe, gros sac ! »
Jason pesait plus de cent vingt kilos. Il était goal lors des matchs de foot aléatoires de l’équipe du foyer. Le goal titulaire, le seul et l’unique capable de survivre d’un match à l’autre. Mélanie pesait moins de la moitié de son poids mais rien ne lui faisait peur, à cette gamine : « Il faut que te parle, Dom !
– Mélanie… J’aimerais que tu puisses arriver quelque part sans insulter tout le monde à la ronde !
– Oh, ça va, c’est Jason ! Il faut que je te parle, Dom ! »
Je pris les clefs : « OK. Je suis là pour ça. »
C’était une blague. J’étais là pour d’autres raisons que je n’arrivais pas clairement à établir à cette seconde.

4
CELLE D’APRÈS, je déverrouillais la porte de la salle de présence neutre installée dans la première chambre à droite en partant du bureau. Mélanie s’assit en tailleur sur une chaise. Elle portait un sweat-shirt siglé 93 et un legging Adidas usé. Ses cheveux étaient tenus par un élastique. Elle tendit la main vers les fleurs en plastique qui constituaient la seule touche décorative de la pièce, sauf à considérer la table et les quatre chaises fixées au sol comme une touche décorative, et leur mit une claque. Une caméra s’activait à l’allumage des appliques. C’était le même principe qu’au distributeur de billets, votre prestation était enregistrée et vous pouviez revoir le film de l’agression.
Il était parfois raisonnable d’utiliser cette pièce dans certaines situations. Lors d’entrevues avec des adolescentes, notamment, pour se prémunir des accusations mensongères ou éviter de succomber à leurs charmes entre autres. Le nouveau directeur avait remis cette pièce au goût du jour. Les adolescentes l’emmerdaient et il ne voulait prendre aucun risque avec ces « petites salopes ». C’est ainsi qu’il les nommait. Le directeur désirait supprimer la mixité au plus vite, réorienter les petites salopes ailleurs, en finir avec les serviettes hygiéniques et les coups de boule pour nous concentrer sur les problèmes de sodomie et les classements Fifa. C’était un con, je me répète.
« J’ai mal au crâne ! maugréa Mélanie alors que je prenais place en face d’elle.
– Arrête de donner des coups de boule ! »
Elle pouffa. Elle avait un joli visage. Un peu marqué. De grands yeux verts sous une frange de cheveux blonds.
« Très drôle, mais avec l’autre enc…
– Ah, je t’arrête, Mélanie ! Des “enc” et des “filsdetepu”, j’en ai entendu suffisamment pour aujourd’hui. Alors si tu as demandé à me parler pour évoquer Anthony, prends plutôt rendez-vous avec Clément-Sournois. »
C’était la psychologue de l’établissement. Tout était révélé par son nom.
« Elle ne veut plus me recevoir, cette vieille peau. »
Je la regardai comme si je découvrais cette réalité.
« Le directeur va nous virer, non ?
– C’est possible. C’est toutes les filles qu’il compte réorienter. Mais tu n’es pas souvent là, ça ne te changera pas trop ! Tu sais, il y a vingt ans, ce foyer n’était pas mixte.
– Ouais, y a vingt ans, y avait les sœurs aussi… »
Les bonnes sœurs. Une ambiance différente faite de privations et de punitions avec les plus chiants enterrés à la cave. Une autre époque.
« Il m’a proposé un tour en Mégane. »
Le directeur l’avait reçue pour son retour de fugue. Il n’avait pas souhaité ma présence. Probablement pour lui proposer un tour en Mégane sans me voir ricaner.
« Sinon, Dom. Je suis désolée pour le cinéma. Je m’excuse. »
C’était ce que j’espérais sans trop y croire. La plus longue course de ma vie, poursuivi par une centaine de personnes dont une bonne partie avait paru croire que j’étais le père de cette bande d’ados énervants. J’avais dû faire un tour complet des installations avant de pouvoir revenir au fourgon pour les récupérer. J’avais garé le camion assez loin de l’entrée du multiplexe.
Lors de cette séance, Mélanie, Cindy et les cinq autres filles du groupe avaient insulté tous les spectateurs. Dès le début du film. Fast and furious. Elles s’étaient installées au premier rang. Elles parlaient fort, elles parlaient mal. Derrière elles, les gens avaient rapidement fait des remarques, leur demandant de la mettre en sourdine. S’ils pensaient s’entretenir avec de simples filles un peu trop excitées, ils se trompaient. Leurs requêtes avaient eu l’effet inverse : « Pourquoi tu fais chier, connard ?! », « T’as qu’à aller te branler dans les WC PBG ! », « Va te faire sucer par ta pouffe ! » Quelques exemples.
Elles s’étaient levées pour faire face à la salle qui commençait à frémir, poursuivant avec des insultes personnalisées pour les spectateurs les plus proches. Des ondes négatives parcouraient le public. Essentiellement des gars motivés qui voulaient regarder tranquillement Vin Diesel au volant d’une voiture de kéké qui dérapait. Le genre de types qui n’étaient pas spécialement habitués à se laisser emmerder par des adolescentes, ou par les femmes en général. Assez éloignés d’un public d’Alain Souchon, par exemple, possiblement plus réactifs et vindicatifs. Vin Diesel leur héros.
Je m’étais garé loin. Mon corps – je parle de mon corps – était garé loin. J’étais assis dans les derniers rangs de la salle. Je me plaçais souvent en position de sûreté quand j’introduisais le groupe dans le monde normal. Je n’étais qu’un salarié de l’éducation spécialisée, je pouvais me permettre ce recul.
Les jeunes filles. Des adolescentes. Notre avenir. Nos amours, notre larme à l’œil. Derrière elles, Vin Diesel conduisait en maillot de corps une puissante voiture vert émeraude volée. Seules face à la salle qui s’échauffait de plus en plus, elles faisaient le spectacle. J’étais tassé, dubitatif, presque sur la voie de l’inquiétude. Des mecs enjambaient les rangées de sièges, se rapprochaient, s’arrêtaient, hésitaient. Rendus fous par les insultes, ils connaissaient un épisode de frustration grandissant. Des adolescentes. Déchaînées et sans limite, certes, mais contre lesquelles ils ne pouvaient rien faire. Physiquement, du moins. Frapper une fille devant témoins, même le pire balourd ne s’y risquerait pas. Vin Diesel réussissait à rejoindre un garage en semant tout le monde quand un spectateur me fit mentir. Tatoué comme son idole, mettant de côté honneur et élégance, soutenu par les hurlements de sa grosse copine, il bondit vers mes furies pour s’en prendre à Cindy. Celle-ci l’accueillit par un coup de pied dans les couilles qui le plia instantanément en deux, avant qu’une patate de Priscilla ne l’envoie s’étaler contre le bas de l’écran. Les autres téméraires se mirent à relativiser. Dans la salle, les seuls qui paraissaient calmes étaient les garçons du foyer, installés à dix mètres des filles dans le coin gauche du périmètre. Ils avaient vaguement participé au début de l’altercation, quelques insultes molles, mais ils étaient figés à présent. Eux savaient de quoi elles étaient capables. Certains me lançaient même des regards interrogatifs, Adama, notamment.
C’était le moment. La suite serait pire. Je me levai, leur fis signe. Je ne me sentais pas d’attirer l’attention des filles. Un signe de Los Cassos, et que les filles se démerdent. Ils connaissaient le langage non verbal que je maniais avec pragmatisme : rassemblement des troupes et retour à la maison dans les meilleurs délais. Adama secoua Sullivan, Anthony s’accrocha à Franck qui poussait tout le monde pour sortir de la rangée. C’est alors qu’un cri traversa l’espace pourtant finement sonorisé par la voix de Vin Diesel qui marmonnait que la voiture n’était pas dotée d’un moteur V12 suralimenté mais d’un simple V8 qui lui faisait honte : « Ouèche, Dom, VIENS NOUS AIDER ! »
Ma part de responsabilité n’était pas assez importante pour m’engager à aider qui que ce soit dans cette situation. C’était une voix aigüe comme on en entendait rarement. Priscilla. L’anorexique du groupe. Dix-sept ans, dix-sept neurones, dix-sept kilos. Devant l’écran, à mouliner des bras dans ma direction. Une fille que j’avais encore tenté de resservir au déjeuner avec compassion. Derrière elle, Cindy donnait des baffes à une jeune femme. Mélanie invectivait à tout va une paire de mecs. Des spectateurs se battaient entre eux ; les autres filles, je ne les voyais même plus.
Un certain nombre de visages se tournèrent à l’appel de cette voix haut perchée. Des visages à la Jack Nicholson dans Shining, vers la fin du film dans la salle de bal, ou à la Sissi Spacek dans Carrie, juste après qu’elle s’est pris le seau de sang sur la tête. Des visages qui découvraient une possible solution pour satisfaire leur rage : un adulte responsable de ces gamines infâmes. Merci Priscilla. Compte sur moi pour ne plus jamais te laisser t’enfoncer les doigts dans la gorge.
La porte n’était qu’à trois mètres. Je me mis en action immédiatement, la franchis tout en percevant le mouvement qui s’amorçait derrière moi. Je traversai le sas en courant comme je n’avais couru qu’une fois dans ma vie. Et pour finir par me prendre un arbre cette fois-là. J’avais l’intention de faire mieux ce jour-ci. Franchement, à cette seconde, je ne pouvais que souhaiter aux ados d’avoir pleinement capté mon top départ. Derrière moi, la porte se referma sur le grondement qui enflait.
Je ne percutai rien. Je ne chutai pas. J’étais même étonné de courir aussi bien. Un tour complet à l’extérieur. La forêt n’était pas le seul endroit dangereux. J’achevai le tour des équipements sous un soleil radieux en espérant ne pas avoir à en faire un deuxième. À l’arrière de la salle, je croisai des gens qui sortaient d’Amélie Poulain ou de Harry Potter, des innocents qui ne pouvaient rien pour moi.
À l’issue de ce tour de fuite, miracle ! mes adolescents étaient au point de rendez-vous. Essoufflé, mais tellement heureux de n’être pas mort sur un parking UGC pour ma part. Même cette conne de Priscilla était là, « Benoùquetétais ? », Je faisais un tennis, pauvre débile. Et les deux sœurs, « Quel film de merde quand même. Je peux m’asseoir devant ? », avec leurs beaux sourires innocents. Je veux vous voir derrière, derrière, tous derrière ! J’ouvris le camion, Anthony me reprocha : « Merde, t’as pas assuré, Dom, t’aurais dû te battre ! » Putain, toi, je vais te laisser là ! Adama lui envoya une claque derrière la tête. Alors que je les poussais dans l’urgence à l’intérieur, Jordan me demanda : « Tu l’as compris, toi, l’histoire du film ? » Mais putain, on n’a même pas vu le début, Jordan !
Je démarrai le transport de troupe en leur hurlant de boucler leur ceinture, en me foutant de la checklist, la foule nous avait repérés. Un mec nous balança un caillou qui rebondit contre la carrosserie. J’accélérai comme Vin ou sa doublure dans cette première scène de vol de voiture, et nous quittâmes le parking en faisant crisser les pneus dans un nuage de gomme. Nous prîmes l’autoroute jusqu’à Saint-Dié pour rire. C’était nerveux. Pour pisser. Pour rire. Pour décompresser. Je les engueulai également, c’était mon boulot de les engueuler lorsqu’ils provoquaient une catastrophe. Mais rire, je n’avais pas pu m’en empêcher. J’étais content que nous soyons tous en un seul morceau.
La salle de cinéma avait été détruite après notre départ. La bagarre s’était poursuivie sans nous. Il y avait eu un article dans le journal local intitulé « Est-ce que les films violents rendent les spectateurs violents ? » Encore eût-il fallu que le film soit vu, à mon avis.
Nous n’avions pas été inquiétés. Personne n’avait fait le lien avec le foyer. J’avais puni toutes les filles, parce que, franchement, au moment où Priscilla m’avait appelé, j’avais senti le vent de la honte, climatisé, le vent, me caresser le visage. Les ados en avaient parlé pendant une semaine, puis d’autres événements étaient venus recouvrir celui-ci. Mélanie était partie en fugue, Priscilla avait fait une surdose d’eau écarlate… Puis Mélanie était revenue. Elle ne s’excusait pas souvent. Je ne l’avais jamais entendue s’excuser pour tout dire. J’acceptai ses excuses sans pinailler : « OK. Tu avais autre chose à me dire ?
– Oui. Je voudrais te parler de mon père. »
Plusieurs coups retentirent à la porte.
« Dom ! »
Cinq minutes tranquille, ça m’étonnait aussi.
« Dom, OUVRE ! »
Je me levai pour ouvrir.
Anthony sautillait dans l’encadrement. Son regard trouble me donna à penser qu’il s’était réinitialisé. Il me prit par le bras : « Dom, Dom, y a une bagnole devant la grille ! »

5
JE DÉVISAGEAI Anthony avec une lassitude que seuls lui et ma femme savaient provoquer à cette époque. Mélanie le bouscula en quittant la pièce, me disant simplement : « Je t’en parlerai plus tard, Dom.
– Je passe après », lui répondis-je.
L’édenté se massait l’épaule en souriant, le regard rivé sur elle.
« Après le sang ! » me rétorqua-t-elle en disparaissant dans sa piaule. C’était une de mes répliques, dite sur le même ton. Sous-entendu : « Après avoir nettoyé le sang ».
Dans le couloir, Anthony semblait proche de l’orgasme à se frotter l’épaule d’un air salace en lorgnant la porte de la chambre de Mélanie. L’attrapant par le bras, je traversai la salle de vie. La fenêtre à droite du trombinoscope donnait sur le parc et ses dépendances, la route, les mélèzes, tout le bordel. Une bagnole était effectivement devant le portail renforcé du foyer. Une grosse bagnole avec une rampe de projecteurs et deux ombres contre les grilles. Il commençait à se faire tard pour une visite de courtoisie. Non pas que le foyer soit réputé pour ce genre de visites. Depuis sa spécialisation dans le domaine de l’adolescence exaltée au milieu des années 1970, les visites de courtoisie s’étaient faites plutôt rares à La Dent du diable.
Anthony respirait comme une gerboise à côté de moi. Au moins, il était douché. Les sons de la salle télé nous parvenaient étouffés. Je remarquai qu’il était d’une pâleur extrême, mais tout le monde l’était depuis que Sodexo nourrissait l’établissement. Il ne suivait pas le foot. Match de Ligue 1 ce soir. Il m’avait dit un jour que, dans le foot, l’unique truc auquel il pouvait s’identifier, c’était le ballon. Coup de pied, coup de tête, écrasement, rebonds sauvages.
Les silhouettes à la grille gesticulaient. Elles semblaient crier, et l’amabilité était absente de leur attitude. Pour ne pas l’avoir dans les pattes, je demandai à Anthony de descendre à l’arrière du bâtiment pour attendre Matthias et d’informer ce dernier de la présence d’une voiture à la grille. Il en fut soulagé et se passa une main dans le cou avant de partir. Je me grignotai l’ongle de l’auriculaire.
J’entrai dans le bureau. Patti n’appréciait pas que je me ronge les ongles. Elle n’aimait pas nombre de mes loisirs. Je déverrouillai l’armoire blindée qui se trouvait contre le mur du fond. Toute visite impromptue, surtout avec une voiture surmontée d’une rampe de phares de péquenots, était à considérer comme une source d’emmerdements probables. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Mélanie si elle avait ramené un ou deux monstres dans son sillage.
L’armoire blindée datait du sanatorium. Un modèle du siècle précédent. Les bonnes sœurs avaient toujours apprécié les grosses serrures et les petits coins secrets. Il y avait d’autres caches de l’époque dans l’établissement. Je tirai la lourde porte. Les bouquins de cul s’empilaient sur l’étagère du haut avec quelques sachets de poudre marronnasse et d’herbe compressée. En-dessous, les armes diverses confisquées à notre belle jeunesse : du sabre au cutter en passant par les tournevis et les gourdins. Plus bas, les plus grosses : des battes, deux haches, des barres à mine et trois boîtes d’objets contondants, pointus, coupants ou chauffants. Tout sauf des gommes. Presque au niveau du sol reposaient deux Taser et le fusil hypodermique dont on se servait parfois pour des adolescents qui pratiquaient le rugby en plus de leurs autres pathologies. Parmi les battes, il y en avait une que j’aimais bien, je l’avais confisquée dans une fête foraine. « American Church » était gravé dans son bois abîmé. Elle avait servi à lancer des cailloux. La mémoire de forme d’un capot n’y résisterait pas, pas plus que celle d’un crâne : c’était l’équipement idéal pour descendre à la grille. Pour davantage de sécurité, je glissai aussi un marteau dans ma poche arrière.
Un éducateur était mort l’hiver dernier dans un foyer de Bourgogne. Il avait ouvert la porte sans prévoir le pire. Tué d’un coup de couteau dans le ventre par une mère de famille qui s’était introduite par une fenêtre pour récupérer ses enfants. Notre métier n’était pas facile, mais il y avait des erreurs à ne pas commettre.

6
« BANDE D’ENCULÉS ! »
Le hurlement me parvint à l’ouverture de la porte du hall. J’allumai la lumière extérieure du bâtiment. Le projecteur accroché sous le donjon éclaira le parc jusqu’aux arbres de l’autre côté de la route. Ils n’avaient pas ce modèle-là sur leur véhicule.
Deux hommes s’agitaient devant la voiture. Celui qui venait de crier secouait les grilles. J’avais une cinquantaine de mètres à parcourir. Ma respiration faisait un nuage de condensation. Alors que je remontais le chemin vers les grossiers, d’un air bien plus décidé que je ne l’étais en réalité, le manche en métal du marteau me rentrait dans la fesse à chaque pas. En avançant, je distinguai clairement ce que le plus massif psalmodiait : « Mes poules ! Putain, mes poules ! »
Et l’autre de surenchérir : « BANDE D’ENCULÉS ! »
Une onde de soulagement me traversa. Ce n’était pas des monstres de sillage. C’était des propriétaires de poules. Et je les connaissais. Celui de la grille, je l’avais rencontré l’année dernière pour pleurer sa vache – j’ignorais qu’il avait également des poules. Mais quelle idée de nous offrir des Taser aussi ! Cadeau du Conseil général pour nous protéger en électrocutant les gosses trop méchants en dernier recours. Je n’étais pas prêt à me résoudre à ce genre de pratique, mais, vers Noël dernier, nous avions décidé de les essayer. C’était tentant. J’avais proposé Clément-Sournois comme gibier – la psychologie gagnait parfois à des expériences nouvelles –, mais Mathurin, le prof d’atelier survivaliste, avait pensé qu’avec une vache ce serait plus sportif.
J’adressai un sourire de compassion à l’éleveur. Sa vache avait connu une mort digne de celle qui peut frapper des randonneurs abrités sous un arbre pendant un orage. Nous en avions chié pour traîner le cadavre jusqu’à la rivière. Contre l’avis du directeur d’alors, j’avais dédommagé le malheureux qui me faisait face avec une partie du budget culture.
« Ses poules ! ‘Culé ses poules ! »
Celui qui m’insultait avait la dégaine type du patient zéro du laboratoire d’analyses médicales dans lequel bossait Patti. Tous ses fluides devaient contenir soit de l’urée, soit de l’alcool. Dans la quarantaine, habillé par sa mère avec les habits de son défunt père, des doigts comme des saucisses de Morteau, un nez proche des dernières images envoyées par la sonde Mars Explorer. J’étais grand et certain que mes fluides contenaient des globules rouges : « Bonsoir, messieurs ! » articulai-je en claquant la batte contre la grille. Ils reculèrent vivement. « Je vais faire comme si je n’avais pas entendu. Il est un peu tard pour nous rendre visite, non ? »
La question se posait. L’éleveur, lui, était en veste de laine. Possible qu’ils aient des moutons également. Dans la lumière du projecteur, ils avaient les faces bien rougeaudes de ceux qui s’en servaient essentiellement pour porter des bonnets au crochet ou siffler des verres de gris. Il recommençait à pleuvoir. Il faisait si beau quelques semaines auparavant quand j’avais couru autour du multiplexe. Dévisageant celui qui était en laine, je lançai : « On se connaît tous les deux.
– Ah ? Mais oui ! C’est vous que j’ai vu pour ma vache. »
Les jeunes avaient été injustement accusés pour la vache. Je n’avais même pas eu à intervenir. Il n’y avait pas que des désavantages à travailler auprès des suspects idéaux.
« Quoi, c’est lui pour la vache aussi ? » s’insurgea l’homme de l’urée.
Je déplaçai le marteau le long de ma hanche. Il fallait que je pense à mettre du caoutchouc sur le manche. À chaque fois, ce truc m’arrachait une fesse.
« Joseph, arrête ! C’est celui qui m’a payé. L’autre y voulait pas. Va plutôt éteindre les phares ! »
La glace était brisée. Il était éleveur de bétail, j’étais gardien de troupeau. Je lui parlai en ami de tous les élevages. Le mien d’adolescents turbulents était certes un peu plus nocif que les siens, constitués d’animaux placides à la tête mal attachée ou inflammable, mais nous étions sur le même bateau. Ses difficultés étaient mes difficultés.
L’autre, le beau-frère, crus-je comprendre, ouvrit la portière de la voiture et revint une poche plastique en main. Elle était pleine de têtes de poules. Leur problème était bien là : de leurs poules, ils ne retrouvaient que les têtes ces derniers temps. Ce qui ne m’étonnait pas outre mesure puisque nous récupérions le reste des corps à l’internat ces derniers temps. Après une période fouines et ragondins, Franck s’était ouvert aux gallinacées. Il était rentré d’un temps libre avec une poule pas plus tard que la nuit précédente. Sa tête devait être dans le sac.
C’était notre spécimen de la catégorie chasseur-cueilleur, ce garçon. Blond trapu avec un brouillard dans l’œil. Il avait été livré à lui-même pendant sa prime enfance, dans un repli de terrain des Hautes-Vosges. Signalé aux services sociaux en primaire pour actes de barbarie envers les animaux de l’école. Il avait joué au foot pendant une semaine avec un chat mort avant d’être exclu du club de foot. Bizarrement, il avait ensuite été placé dans une famille de circassiens. Il était arrivé au foyer un an et demi plus tôt. C’était un garçon agréable, rustique, qui avait ses périodes sans et ses périodes avec. Les renards, les hérissons et même un sanglier une fois. Il était le seul gosse que j’avais vu mordre un chien. Et donc, ces derniers temps, son truc c’était les poules.
Décapitées et en partie plumées. Pas facile à insérer, Franck. J’avais proposé sous-marinier à la dernière réunion de projet. Selon Clément-Sournois, notre psychologue à demeure, Patience de son prénom, son état s’améliorait. Elle considérait que décapiter des poules, davantage ancré dans un rituel paysan, était moins pathologique que décapiter des chiens. D’autant plus qu’il les offrait. À Matthias principalement. Franck paraissait donc en meilleure relation avec les autres. Elle m’avait néanmoins demandé s’il était possible de déterminer s’il les violait également. Enculer la bête avant de l’offrir. Difficile de savoir si ça entrait dans un rituel paysan. Je mangeais moins de poulets depuis sa remarque.
L’homme ralluma sa roulée. L’autre ajouta : « Ça porte la poisse, en plus, les têtes décapitées ! » en agitant la poche pour me les montrer.
Mon interlocuteur tira une taffe : « Et c’est moins nourrissant ! »
Le bon sens paysan. Il me tendit une clope que j’acceptai. Je ne refusais jamais un cadeau qui ne provenait pas de mes parents. Il avait une bonne quinzaine de têtes en main, le beau-frère.
« Je vous donne cinquante euros, et on n’en parle plus ! »
J’avais l’impression d’entendre causer ma mère. J’imaginais que Franck en avait tué bien plus. « On a dit qu’on n’en parlait plus. » Une phrase chérie de ma mère. La lavandière du foyer m’avait avoué la semaine dernière que le gamin fournissait son mari qui tenait un food truck de poulets frits à la Chaume Francis. J’essayai de me souvenir si j’avais déjà mangé là-haut en avisant la tête des deux gusses interloqués, rouge betterave pour le beau-frère, rouge brique pour l’éleveur. C’était des sanguins, ils accusaient le coup. Bien moins qu’espéré, leur murmurait leur lobe frontal gauche, celui qui comptait les verres en temps ordinaire.
« Mais c’est des poules de race !
– Ouh, messieurs, on va se calmer ! Vous avez quelques têtes, j’ai une vingtaine d’ados. Si vous voulez plus, vous voyez avec le directeur, demain matin.
– C’est mes poules ! »
Et alors ? Ce n’était pas mes enfants, mais si cela avait été le cas, je ne me baladerais pas avec leur tête au bout du bras de mon beau-frère.
« Je comprends votre colère, et il est possible qu’un des jeunes du foyer soit responsable de quelques-unes de ces morts mais… » Je soupirai. « Je peux monter à cent euros. »
Le temps pressait. Je désirais retourner voir Mélanie pour entendre ce qu’elle avait à me dire au sujet de son père. L’autre tira deux longues taffes de sa roulée. J’en tirai une légère. J’ajoutai : « Parce que c’est vous. »
Parce que c’est toi. Parce que c’est moi. Ma petite voix me soufflait d’en finir au plus vite. Je sortis la fiche de dédommagement de mon carnet de travail. Il acquiesça : « D’accord, mais c’est pas cher payé ! Vous vous souvenez de ma vache ? C’était ma meilleure laitière ! »
Jamais facile, la confrontation avec les familles de victimes. J’avais moi-même un problème avec une laitière qui me faisait chier en ce moment. Je compatis. J’eus alors la sensation que ça s’animait dans mon dos.
« J’en aurais plus jamais une comme ça ! » marmonna l’homme.
Moi non plus, mais, la vie à la campagne recelant de tant de surprises, il ne fallait jamais dire jamais. N’ayant rien à ajouter de plus pertinent, le foyer s’en chargea par un long hululement porté par le vent qui se finissait en « … uuuuuttte ! »
« On dirait qu’il y a de l’animation chez vous ! »
Perspicace, le pécore. Je les abandonnai en l’état.

7
IL Y AVAIT indéniablement un côté château de conte de fée, dans cette fichue baraque. Un conte méchant, comme ils l’étaient tous.
« Va sucer ta pute de mèèèère ! » en provenance des étages alors que je franchissais le seuil du hall. Éructé par une gamine qui avait perdu la sienne dans un accident de voiture. La voix foutrement reconnaissable. J’avais relu le dossier des sœurs à fond pour l’audience qui s’annonçait. J’étais leur éducateur référent. Je passai devant les casiers des ados au rez-de-chaussée. Chacun en avait un à son nom, celui de Franck était en bas à droite. Je l’ouvris avec mon passe et y fourrai les têtes de poules que m’avait données le pécore en échange du remboursement. Il comprendrait.
« Lâche-moi, connard, putain, mon père il va te tuer ! »
Cindy. Elle était montée se coucher après le dîner. Patraque, qu’elle m’avait dit. Elle avait repris du poil de la bête, manifestement.
« Des gosses ! avait ricané Matthias en postulant au foyer à la fin de l’été. Pffff, Dom, ce ne sont que des enfants ! Faibles et incomplets. Un peu d’attention, de l’écoute, des conseils, et l’affaire sera dans le sac ! »
Que des enfants, j’avais adoré.
Licencié de sa boîte informatique six mois plus tôt, il avait eu l’idée saugrenue de postuler au foyer. Aucun diplôme n’était requis pour occuper un poste de veilleur à La Dent du diable. Ne pas être inscrit dans le fichier des délinquants sexuels et être capable d’affronter les pires situations sans pleurer était un bon début. Supporter la vue du sang, notamment le sien, un atout supplémentaire pour le poste. Je n’avais même pas eu à le pistonner, le nouveau directeur l’avait embauché dans la minute qui avait suivi son entretien. Depuis, mon pote « un peu d’écoute et d’attention » avait eu l’occasion de découvrir les soucis induits par l’enfance maltraitée qui ne voulait pas dormir alors que, pour ma part, je découvrais ceux induits par la petite enfance de mon propre sang qui ne voulait pas dormir non plus. Patricia, toujours lestée de ses kilos de grossesse, était devenue râpeuse de l’intérieur et j’angoissais de me constater aussi peu père que mon père sur ces premières longueurs.
J’avais déconné pour le prénom. Tout sauf Laurent ou Dominique junior avait été mon seul souhait clairement formulé. Et elle m’avait mis N-o-ë-l à l’envers. Ce qui avait été le cas de tous les Noël de mon enfance. Le pire étant que ça m’avait pris un certain temps avant de m’en apercevoir.
« Je te lâcherai quand tu m’auras rendu ce papier, Cindy ! »
La voix de Matthias montait dans les aigus. J’étais dans l’escalier, l’action se déroulait plus haut. Magie des petits silences dans un monde d’insultes, un raclement de gorge grossit, presque musical, avant le chuintement du crachat. Une seconde suspendue, un ange devait passer quelque part, puis le clac net d’une claque. Une nouvelle suspension du temps et un hurlement de rage qui fit vibrer mes verres de lunettes : « Oh l’enculé, il m’a mis une claque ! »
J’en étais arrivé à la même conclusion. J’avais espéré que Matthias réussirait à s’en sortir seul, après tout ce n’était qu’une fillette de douze ans et demi, un petit être faible et incomplet qui ne demandait qu’à être rassuré et calmé. Quoique, objectivement, je doutais qu’une claque puisse calmer qui que ce soit par ici. Ces adolescentes, notre avenir au sens large, notre responsabilité au sens court, ces gosses pouvaient être tristes et drôles. Très tristes et très drôles parfois…
« Tu m’as craché à la figure, Cindy ! Cindy, ne touche pas à cet extincteur, bordel ! Cindy, Cindy, Cindiiiiiiie ! »
… mais pas tout le temps. Sa voix vrillait dans les aigus. À l’ouïe, c’était douloureux. En pratique, c’était une erreur. Jimmy Somerville qui intimait à Cindy de se calmer après lui avoir mis une claque. Je vous laisse juge.
Le psychiatre de secteur n’avait rencontré Cindy qu’une fois depuis son arrivée au foyer. Quatre minutes d’entretien, et il avait dû refaire son bureau suite au début d’incendie. De mémoire : « Cindy porte en elle les fulgurances annonciatrices des sombres lendemains qui lui semblent promis. » Ce n’était pas faux tant elle était prompte à passer de la plus complète apathie à la plus complète démence, mais de là à parler de « fulgurances »…
En atteignant le palier, je découvris Matthias plié en deux. Visiblement, il venait de se faire percuter par l’extincteur. Petite sœur tournoyait avec la cuve à bout de bras. Son visage congestionné de jouvencelle virait au violet.
Je lui arrachai la cuve des mains alors qu’elle repartait à l’assaut. Elle tomba, je la suivis. L’extincteur roula – un extincteur pour Cindy, la bonne blague quand on y pense – et je m’assis sur elle sans ménagement. Je lui bloquai les jambes avec les miennes et ses bras avec mon bras droit. Me restait le gauche pour lui maintenir la tête au sol. Les insanités, je supportais, sa morve, je préférais éviter. Ma grande main sur sa tempe, je l’interrogeai : « Eh, Cindy, qu’est-ce tu fous, bon sang ? »
Pas de réponse construite. De la rage, des convulsions. Ma prise était bonne.
« Je peux rester là longtemps ! »
Je lui parlais d’une voix grave et douce. Elle se cabra une fois. Je pouvais rester longtemps effectivement, elle finirait par m’entendre. Une boîte d’allumettes tomba de sa poche. Je la fis glisser vers Matthias qui était appuyé au mur, grimaçant. Elle cracha sur le carrelage entre deux éructations à l’adresse de mon pote. Penser à lui demander de se laver les cheveux à l’occasion.
Une petite fille. J’écrasais une petite fille à qui j’avais resservi du gratin au dîner. La seule qui m’en avait redemandé. Étrange boulot. J’en avais singulièrement conscience lorsque j’étais assis sur une frêle ossature en professionnel pragmatique. Conscience aiguisée par le fait que je n’avais pas pu m’asseoir tranquille pendant un an et que j’en avais gardé une sensibilité particulière. J’attendais. Matthias demeurait muet, se frottant la cage thoracique. Muet pour se retenir de hurler : « Espèce de sale petite conne, tu m’as pété deux côtes ! », par exemple. Mon regard glissa vers l’extincteur qui aurait pu me rappeler mon père ce pompier. Je me concentrai sur ce que je faisais.
L’endurance, l’autre versant de mes interventions. Une fois installé sur le gosse, il fallait tenir la prise. Sans s’en prendre une, sans s’essouffler, sans lui faire mal et dans le calme si possible. Nul besoin d’en rajouter avec les sanctions à venir assénées sous le coup de l’énervement ou de la douleur. Patienter sur lui ou sur elle et, invariablement, se rendre compte, au bout de quelques minutes, qu’un gosse ce n’était jamais confortable. Même les gros.
D’une petite voix étouffée par ma grande main : « Va te faire foutre.
– Je n’irai pas. Je te lâche la tête si tu promets de ne pas me cracher à la figure ni de me mordre. »

À propos de l’auteur
PLOUSSARD_Frederic_DRFrédéric Ploussard © Photo DR

Né à Briey en 1968, Frédéric Ploussard a longtemps exercé le métier d’éducateur spécialisé. Sculpteur amateur de talent, il remporte le Grand prix des Artistes lorrains en 2003. Il vit aujourd’hui en Ardèche où il se consacre à l’écriture. Mobylette est son premier roman (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson).

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Kérozène

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En deux mots
Dans une station-service d’autoroute, du côté des Ardennes, quatorze personnes se croisent. Avec leur histoire, avec leurs problèmes, avec leurs rêves que chacun des chapitres suivants va nous permettre de découvrir, avant de les retrouver presque tous rassemblés dans le chapitre final.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les quatorze de la station-service

Adeline Dieudonné confirme brillamment sa place de tête parmi les romancières francophones. Après La vraie vie, voici quelques portraits au vitriol de personnages qui se croisent dans une station-service. Kérozène est un nouveau bijou!

Comme dans toutes les stations-service d’autoroute, les gens se croisent et ne prêtent guère attention les uns aux autres. Surtout dans la nuit. Chacun vaque à ses occupations. À 23h 12, lors de cette soirée d’été, on compte quatorze personnes. Julianne, Alika, Victoire, Joseph, Gigi, Monica et les autres. Autant de vies à explorer, autant d’histoires à raconter.
Adeline Dieudonné va commencer par celle de Chelly, qui donne bien le ton du livre. Si elle se retrouve là ce soir, c’est qu’elle a fui son domicile avec le cadavre de son mari dans son Hummer. La prof de pole dance qui s’est construite une belle réputation via les réseaux sociaux ne supporte la vie qu’elle mène avec Nicolas dans leur «petite maison grise dans une rue grise d’un quartier gris». Elle ne supporte surtout plus le bruit que fait sa bouche en grignotant des chips aux pickles. Alors pour arrêter ces petits «schaff schaff», elle lui a planté un couteau dans l’omoplate. En fait, elle visait le cou. Mais quelques secondes plus tard, elle parviendra à la carotide, mettant un terme à la vie de son mari dans un bain de sang.
Le sang, il en sera aussi question dans l’histoire de Victoire, mannequin de 25 ans, qui après un shooting à New York veut rejoindre les îles Féroé pour assister à un grindadráp, cette chasse aux cétacés – et plus particulièrement les dauphins qu’elle déteste – qui consiste à pousser les bêtes vers la plage où des hommes les attendent pour les égorger. Mais il n’y a plus de place sur les vols pour Sandavágur, alors Victoire décide de prendre la route.
Le troisième personnage à entrer en scène est Loïc, le dépanneur. Son truc à lui, ce sont les techniques de drague qu’il partage avec la communauté des pirates. Mais cette nuit, coup de chance, la superbe femme en panne sèche ne veut pas entendre son baratin et accepte de baiser sur l’aire d’arrêt une fois son réservoir rempli.
On est bien sûr tenté de raconter ici toutes ces histoires, tant elles sont prenantes, tant elles sont grinçantes, sanglantes. Mais ce serait refuser au lecteur le plaisir de les découvrir. Disons simplement qu’ils recroiseront Victoire et un cheval, qui lui aussi a beaucoup à dire, sans oublier Monica qui s’est échappée de La vraie vie.
Après le formidable succès de La vraie Vie, Adeline a commencé un second roman, mais avec l’arrivée de la pandémie, elle a voulu passer à des textes plus courts, à des nouvelles. Ce sont ces nouvelles, retravaillées pour créer des ponts entre elles, qui ont permis de construire ce livre, entourées d’un chapitre introductif et conclusif. Un habile montage, mais surtout une plume toujours aussi incisive, plongeant souvent de l’encre la plus noire pour raconter ces vies qui ne laissent guère de place au romantisme. C’est dur, violent, sans concessions. Mais c’est aussi drôle, avec une touche d’absurdité dont la Belgique s’est fait une spécialité. En bref, c’est formidable!

Kérozène
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
312 p., 20 €
EAN 9782378802011
Paru le 1/04/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement dans une station-service des Ardennes. On y évoque aussi New York, Paris ou encore Sandavágur dans les îles Féroé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Drôle comme une comédie, tendu comme un thriller, mordant comme un pamphlet: le retour de la patte Dieudonné!
Une station-service, une nuit d’été, dans les Ardennes. Sous la lumière crue des néons, ils sont douze à se trouver là, en compagnie d’un cheval et d’un macchabée. Juliette, la caissière, et son collègue Sébastien, marié à Mauricio. Alika, la nounou philippine, Chelly, prof de pole dance, Joseph, représentant en acariens… Il est 23h12. Dans une minute tout va basculer. Chacun d’eux va devenir le héros d’une histoire, entre lesquelles vont se tisser parfois des liens. Un livre composite pour rire et pleurer ou pleurer de rire sur nos vies contemporaines.
Comme dans son premier roman, La Vraie Vie, l’autrice campe des destins délirants, avec humour et férocité. Elle ne nous épargne rien, Adeline Dieudonné: meurtres, scènes de baise, larmes et rires. Cependant, derrière le rire et l’inventivité débordante, Kérozène interroge le sens de l’existence et fustige ce que notre époque a d’absurde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Inter (Charline Vanhoenacker et Juliette Arnaud reçoivent la romancière)
Europe 1 (Ça fait du bien)
RTL (Laissez-vous tenter)
L’Echo.be (Charline Cauchie)
France Bleu Drôme (Le livre coup de cœur de Valérie Rollmann)
Page des Libraires (Stanislas Rigot – entretien avec l’auteur)
EmOtionS – Blog littéraire


Adeline Dieudonné présente Kérozène à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« 23h12. Une station-service le long de l’autoroute. Une nuit d’été. Si on compte le cheval mais qu’on exclut le cadavre, quatorze personnes sont présentes à cette heure précise.

Quelqu’un crie: «Madame!» La vieille enjambe le garde-fou et murmure pour elle-même: «Désolée, chaton.» La femme qui a crié s’appelle Julianne. Alertés, les autres lèvent la tête. Alika, assise sur un banc juste à côté d’elle. Victoire, une jeune femme au crâne rasé en train de faire le plein d’un petit SUV. Short court, jambes longues, combat shoes. Plus loin, sur le parking, Joseph, l’air d’un bon gars, grand, les épaules voûtées dans une chemise trempée de sueur. La seule qui n’a pas l’attention attirée vers la vieille c’est Gigi, trop occupée à vomir sur les pneus de sa 911. À quelques mètres d’elle, Juliette s’allume une clope, sous un panneau de sécurité routière. Elle tient la caisse de la station-service, avec Sébastien.
Juliette a remarqué la vieille quand elle est arrivée, une vingtaine de minutes plus tôt. Elle était seule. Après avoir fureté quelques minutes entre les rayonnages, elle s’est approchée du comptoir.
« Vous avez du gin?
— Ah non, on ne vend pas d’alcool.
— Mais vous avez de la bière? »
Juliette a eu un léger haussement d’épaules. Avec un sourire résigné, la vieille s’est dirigée vers le frigo et en a sorti une canette de 33 cl, ce qui a soulagé Juliette. 33 cl, ce n’est pas 50 cl. 33 cl, la personne a juste envie de se désaltérer. 50 cl, elle cherche autre chose. Juliette sait bien qu’avec 50 cl de bière elle n’est plus en état de conduire. À tous les coups elle repense aux paroles de Renaud, « Morts les enfants de la route, dernier week-end du mois d’août, papa picolait sans doute, deux ou trois verres, quelques gouttes ». Puis la chanson s’embourbe dans sa tête pour le reste de la nuit, comme un cerf pris dans un marécage. Et ça lui charcute le moral. Mais la vieille a choisi la canette de 33 cl. Ça va. Elle a payé puis est sortie. Tout ce qu’elle voulait, c’était du silence et de l’alcool.
Elle a longé le restaurant fermé, aux fenêtres hexagonales sur lesquelles étaient placardées des photos de boulettes sauce tomate et de frites. Délavées les photos, grises les boulettes, blanches les frites. À l’extrémité du bâtiment, quelques tables en plastique jaune, délavées elles aussi. Et des parasols repliés dans leurs housses bleues, comme des bougies éteintes sur un gâteau rassis. La vieille a salué Julianne et Alika, a choisi la table la moins sale et s’est assise.
Elle a été surprise par le calme de l’endroit. Si on lui avait demandé de décrire une station-service de nuit, elle aurait évoqué le vacarme, instinctivement. Vacarme des camions sur l’autoroute, vacarme d’une grosse Harley, vacarme de types qui crient d’un bout à l’autre du parking: « Des Winston ou des Marlboro? » – « Quoi??? » – « Des Winston ou des Marlboro ? » – « Non, des camel. » – « Ah OK! » « Light! » – « Quoi ? » – « Light! » Addition de tout un tas d’éléments qui, sans qu’elle ne les identifie individuellement, devaient créer un brouhaha à vous perforer le lobe préfrontal. Or non. Le bruit de l’autoroute ressemblait à une forme de ressac régulier et plutôt doux. Et les gens qui y passaient murmuraient plus qu’ils ne parlaient, comme s’ils avaient peur de réveiller un voisinage imaginaire. Il y avait presque du recueillement dans leurs gestes et dans leurs pas. Peut-être que la route, la chaleur invitaient à un état méditatif qu’ils essayaient de préserver pendant le ravitaillement.
La vieille observait la procession de ces voyageurs nocturnes, en pensant à leurs combats, à leurs peurs, à cet enchevêtrement d’événements aléatoires qui dessinent une vie, unique et irremplaçable. Elle aurait aimé leur demander à chacun de raconter. Cette jeune femme en survêt qui se dirige vers la cafétéria? Et ce type qui sort des jerricans de sa dépanneuse ? Lui, elle pouvait le deviner sans peine. C’était facile.
Un homme est descendu d’une Citroën immatriculée en Suisse, qui tirait un van dans lequel un cheval piaffait. Un type efflanqué, avec un visage qui fascina la vieille. Des yeux bleus très clairs, des cils longs qui donnaient l’impression d’un léger trait d’eye-liner sous la paupière, une bouche pleine, des cheveux noirs un peu ondulés. Il y avait quelque chose de délabré chez cet homme. Et de dangereux. Quand il s’est agenouillé pour vérifier la pression de ses pneus, la vieille a noté qu’il ne se servait que de son bras gauche, le droit se balançant inerte, comme un pendu au bout de sa corde.
Ça sentait l’essence, l’asphalte amolli par la canicule, mais aussi, porté par une brise glissant des hauts plateaux ardennais, le parfum des bruyères, de la roche humide et des tourbières.

À 23h13, la vieille a franchi le garde-fou. Elle s’appelle Monica.

Chelly
Chelly avait besoin de se calmer. Elle inspira un grand coup et décida de faire une pause. Elle aimait les stations-service de nuit, sans trop savoir pourquoi.
Ça lui évoquait Dire Straits.
Elle s’imaginait sur une route poussiéreuse du Montana, au volant d’un pick-up sans âge, la voix rocailleuse et la guitare électrique de Mark Knopfler dans les oreilles, roulant libre et sans attache, vers une destination où il serait question de chevaux, d’un ranch et d’une fête au milieu d’une prairie, avec un grand feu sur lequel grilleraient des spare ribs et des marshmallows.
Dans le feu de l’action, elle remplaçait l’arc à flèche par un fusil à canon scié et elle jouissait.
Et il y aurait ce gars qui jouerait de la guitare, un peu Mark Knopfler, un peu Robert Redford dans L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, un peu Clint Eastwood sur la route de Madison.
Un homme solide, fort, solitaire.
Un type à qui on ne la fait pas, qui aurait vécu une histoire douloureuse, une femme et un gamin morts dans un accident de la route ou quelque chose comme ça…
Un cœur un peu triste qui arpenterait la plaine sur son cheval Appaloosa, menant son troupeau de vaches vers l’abattoir. Elle l’imaginait endormi sous un ciel étoilé, la tête posée sur sa selle western, ses cheveux blonds caressés par le vent qui se lèverait sur le lac Missoula.
La peau de son cou sentirait le cuir souple, l’herbe sèche et la résine de cèdre.
Il la remarquerait, elle, Chelly.
Sans cesser de jouer de la guitare, il poserait les yeux sur ses fesses moulées dans un Levi’s low waist taille 26. Son ventre tendu sous une chemise à carreaux nouée juste au-dessus du nombril, ses bras sculptés par des années de pole dance.
Et son cœur sauvage de cow-boy solitaire recommencerait à battre un peu.
Pour elle, Chelly.
Chelly rêvassait à tout ça en se garant sous le néon du panneau de sécurité routière « Toutes les 2 heures, une pause s’impose ! » sur lequel un type souriait, une petite fille dans les bras. Un type qui avait l’air bêtement heureux avec sa gamine et sa calvitie naissante.
En descendant de sa voiture, Chelly sentit une pointe d’agacement lui chatouiller la gorge. Ce type sur le panneau lui faisait penser à Nicolas, son mari. Et ces derniers temps, penser à Nicolas éveillait systématiquement une forme d’animosité chez Chelly.
En traversant le parking, elle nota le reflet orangé des lampadaires sur son bras. Ça mettait en valeur le galbe de son deltoïde et de son biceps. Elle prit une photo et la posta sur Instagram. « Come on girls ! That’s the way you should look like ! #motivation #hardwork #power #muscles #polefitness ».
Chelly était prof de pole dance. Mais avant tout, Chelly était bloggeuse. ChellyPoleFitness, son compte Instagram, comptait pas moins de 43,7 K abonnés.
Quelques heures plus tôt, en rentrant chez elle, Chelly s’était sentie fatiguée, démotivée, comme si toute sa vitalité était aspirée par un vortex dont elle ne connaissait que trop le point d’origine.
Elle avait poussé la porte de son pavillon de banlieue avec la sensation d’entrer dans la gueule d’un monstre à l’haleine de soufre. Elle s’était souvenue des détraqueurs dans Harry Potter, ces créatures fantomatiques qui se nourrissent du bonheur des gens, les vidant de toute pensée positive, de toute énergie vitale.
Et elle avait retrouvé Nicolas. Ils étaient mariés depuis onze ans. Nicolas était régisseur adjoint sur les plateaux de cinéma. Un métier difficile, rigoureux, aux horaires aléatoires, qui exige d’être débrouillard, résistant au stress et à la fatigue.
Onze ans plus tôt, ce qui avait séduit Chelly chez Nicolas c’était un peu tout ça.
Avec son Leatherman et un peu de scotch, Nicolas pouvait transformer n’importe quelle maison délabrée en un endroit vivable.
La première fois qu’elle l’avait vu, c’était à un barbecue chez des amis qui vivaient dans une casse automobile. Nicolas était en train de fabriquer des canapés avec quelques vieux pneus et des ceintures de sécurité récupérées dans les carcasses de voiture. En moins d’une heure, il avait transformé ce trou sordide en un joli petit salon d’extérieur, avec quelques phares usagés en guise de lampions.
Chelly s’était dit qu’en cas de guerre nucléaire c’était exactement avec un homme comme Nicolas qu’elle choisirait de se lancer dans la grande aventure de la survie. Elle l’imaginait bien dans leur campement de fortune, torse nu, avec un pantalon à poches kaki et un arc à flèche artisanal sur le dos, disparaître dans la forêt en lui disant: « Reste avec les enfants, je vais chercher à manger. »
Et elle le verrait revenir quelques heures plus tard portant la dépouille fumante d’un cerf sur ses épaules musclées, des filets de sang de l’animal égorgé s’écoulant sur son torse glabre, à la peau tannée par un soleil impitoyable.
Et quand elle l’imaginait comme ça au début de leur relation, elle lui sautait dessus pour lui faire l’amour. Ce qui pouvait arriver plusieurs fois par jour. Et pendant qu’il était en elle, dans le feu de l’action, elle remplaçait l’arc à flèche par un fusil à canon scié et elle jouissait.
Leur mariage avait été prononcé à la maison communale, suivi d’une fête dans la buvette d’un club de sport qui sentait le potage froid.
Ils avaient acheté une petite maison grise dans une rue grise d’un quartier gris du nord de la ville, parce que les prix y étaient abordables.
La petite maison était propre, fonctionnelle, avec du carrelage et des matériaux bas de gamme. Dénuée de charme, mais ils s’en foutaient tous les deux du charme…
Ils avaient été heureux au début. Ils se disputaient parfois mais ils s’aimaient et plus que tout, ils étaient fiers l’un de l’autre.
Chelly ne demandait pas grand-chose à Nicolas. Juste de la force, de la discipline et de la rigueur. Elle croyait en ça, Chelly. Comme d’autres croient en Dieu ou au syndicalisme. Elle se voyait comme un animal évoluant dans un écosystème soumis à la loi du plus fort. Les gagnants, les perdants. C’était simple à comprendre. Même un gosse de quatre ans était capable de palper cette réalité: tu bosses, tu survis, tu bosses pas, tu crèves. La sélection naturelle, les plus forts s’en sortent, tant pis pour les autres. C’est la loi de la nature. Limpide, nette et implacable. C’est si simple à comprendre.
Elle se voyait comme un animal évoluant dans un écosystème soumis à la loi du plus fort.
En une décennie de travail acharné, Chelly avait creusé son trou, s’était forgé une réputation, surpassant ses concurrentes les plus tenaces.
43,7 K abonnés sur Instagram.
Merde, 43,7 K abonnés sur Instagram c’était une performance de guerrière. Se constituer une telle audience était une chose, encore fallait-il la maintenir. Poster quinze, vingt photos par jour, motiver ses troupes, être au top de sa forme. Elle était un modèle, une icône, une référence. Elle régnait sur sa communauté comme une louve sur sa meute. Elle était une meneuse née, elle avait ça dans le sang, c’était inné, elle le savait.
Nicolas, lui, voyait son travail comme un truc qu’il devait faire pour ne pas avoir d’ennuis. Des parents satisfaits, des factures payées, un emprunt remboursé… Ça n’avait rien d’amusant mais il fallait le faire.
Au début il avait aimé son métier. C’était nouveau, valorisant. Il avait l’impression de ressembler un peu à son idole d’enfance, MacGyver. Puis la lassitude s’était installée.
Aujourd’hui, tout ce qu’il restait de MacGyver, c’était un gars un peu bedonnant qui gaspillait sa petite flaque d’énergie vitale à se plaindre de son travail. Le boulot de Nicolas se résumait à une source intarissable de frustrations, de vexations, de complots, de mesquineries et de coups bas.
Quand il avait commencé à se plaindre, Chelly s’était demandé pourquoi il ne changeait pas de métier, puis elle avait compris que Nicolas aimait ça, se plaindre. Elle l’avait décelé dans sa façon de raconter ses journées : il ménageait ses effets, se soulageait de ses ressentiments avec le plaisir béat d’un nourrisson qui remplit sa couche.
Il servait à Chelly sa ration quotidienne de lamentations complaisantes avec un petit sourire de fouine. Ça commençait toujours par un « Ah, je ne t’ai pas encore raconté? » (sachant pertinemment que non), suivi d’un « Attends, ça vaut de l’or ».
Et il prenait son temps. Il baissait un peu la voix, plantait ses yeux dans ceux de Chelly tout en penchant son visage vers le sol dans une attitude de soumission, la tête rentrée dans ses épaules. Chelly l’observait en se disant que si le mot « sournois » devait avoir un visage, ça serait celui de Nicolas. Elle avait l’impression que son vocabulaire s’était déformé, privilégiant les mots contenant un maximum de S pour rendre son discours plus persiflant. Même son visage semblait avoir changé. Son nez s’était allongé, son menton avait reculé, ses yeux s’étaient tapis au fond de leurs orbites comme deux petits roquets prêts à aboyer.
Et ce sourire… Cette jubilation dans l’auto-apitoiement, c’était sans aucun doute l’origine du vortex qui aspirait la vitalité de Chelly.
Ce soir-là en tout cas, elle s’était sentie lasse. Et la lassitude n’avait pas sa place dans le répertoire émotionnel de Chelly.
Quand elle était rentrée, Nicolas était déjà à la maison. Il avait fini tôt aujourd’hui. Il l’attendait en grignotant des chips aux pickles assis sur son tabouret haut, accoudé au bar de la cuisine.
Elle l’avait embrassé sans affection. Un réflexe automatique, dénué de sens. Leurs baisers, c’était ça désormais. Et quand ils faisaient l’amour, c’était ça aussi. Un truc clinique, qu’ils accomplissaient moins par envie que parce que ça faisait partie de la panoplie du couple.
T’es en couple, tu fais l’amour. C’est comme ça. Si tu le fais pas, ça devient un truc bizarre, un problème qu’il faudra gérer à terme.
Et puis, côté physiologique, faire l’amour c’était excellent à de multiples points de vue. Elle s’était renseignée sur Internet. Un très bon exercice cardiovasculaire, une manière efficace de brûler les graisses et d’augmenter la production de dopamine, une hormone qui améliore les performances physiques.
Elle avait posé ses affaires et était montée prendre une douche. Elle s’était déjà lavée au club de sport, mais c’était une façon de gagner du temps.
L’idée de rejoindre Nicolas dans la cuisine la séduisait autant que la perspective d’un tête-à-tête avec un cadavre de phoque en décomposition. »

À propos de l’auteur
DIEUDONNE_Adeline_©Andreu-DalmauAdeline Dieudonné © Photo Andreu Dalmau

Adeline Dieudonné est née en 1982, elle habite Bruxelles. Elle a remporté avec son premier roman, La Vraie Vie, un immense succès. Multi-primé, traduit dans plus de 20 langues, ce livre a notamment reçu en 2018 le prix FNAC, le prix Renaudot des lycéens, le prix Russell et le prix Filigranes en Belgique ainsi que le Grand Prix des lectrices de ELLE en 2019. Il s’est vendu à 250 000 exemplaires. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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Isola

VARENNE_isola  RL_hiver_2021

En deux mots
Isola se cherche. À mi-vie, elle continue à fuir… À fuir l’homme qu’elle a aimé, à fuir une mère qui l’a oubliée. Mais ne cherche-t-elle pas d’abord à fuir une jeunesse qui l’a traumatisée?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les vies d’Isola

Dans Isola, un court roman, Joëlle Varenne dresse le portrait d’une femme qui choisit de fuir pour conjurer ses peurs. Jusqu’au jour où elle décide enfin d’affronter ses démons.

C’est la fin de l’été à Zadar. La fin des vacances et la fin d’un amour. Pour la narratrice de ce beau et bref roman, il faut laisser partir cet homme aux longues mains que la maladie a empêché de pouvoir jouer du piano, des «mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.» Encore quelques heures à l’attendre, à faire les cent pas le long de la jetée. Le retrouver pour mieux s’en séparer.
«C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.»
Fuir, mais pourquoi? Fuir pour ne pas penser à cette mère dont la vie s’étiole? Fuir ces hommes voraces qui s’attaquent à sa liberté? Depuis qu’elle est montée dans le taxi vers l’aéroport et tout au long de son voyage, elle se pose mille questions et fouille son passé. Les images de ces hommes qui rôdent autour de la fille qu’elle était la hantent. Des images et des gestes de prédateurs. Une expérience déstabilisante. «Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»
Au chevet de Maman, elle se dit que maintenant il lui faut prendre sa vie en mains. Qu’elle restera désormais. Que cette promesse vaut autant pour sa mère que pour elle. Mais les habitudes ont la vie dure. Et la fuite est si facile…
C’est finalement sur une île – mais pouvait-il en être autrement quand on s’appelle Isola – qu’elle va trouver la force d’affronter son passé pour se construire un avenir.
Joëlle Varenne construit son roman à la manière d’un peintre pointilliste, par petites touches de couleurs qui, en s’éloignant de la toile, finissent par donner une image saisissante, attirante, étonnante. À la poésie de son écriture, on ajoutera une sensualité que la photo de Monica Vitti choisie pour la couverture reflète bien. Et l’ambiance de L’avventura n’est pas trop éloignée de ce récit non plus. L’amour qui se cherche, la passion et la déception, la fuite et le doute.

Isola
Joëlle Varenne
Médiapop Éditions
Roman
72 p., 10 €
EAN 9782491436223
Paru le 19/02/2021

Où?
Le roman est situé en France et dans différents pays qui ne sont pas précisément nommés, si ce n’est la ville de Zadar en Croatie. L’Italie y est aussi évoquée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »
Solitaire d’île en île, Isola croise le fantôme de sa mère, un marin qui lit dans les rêves, une Pénélope derrière son comptoir. Cela se passe ailleurs, mais sait-on vraiment qui est l’étranger?
Faire de soi-même sa propre île, telle est la quête d’Isola. Une fuite éperdue qui semble ne jamais s’arrêter. À moins que la vie ne la rattrape.

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Hublots, le blog de Philippe Annocque
Podcast Aligre fm (entretien avec Joëlle Varenne)

Les premières pages du livre
« Pâle septembre
C’est la fin de l’été, samedi soir. Étranger, étrangère partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la résonance familière. Zadar, une incantation, un prolongement dans la nuit noire. Lointaine et mystérieuse.
So far…
La mer est couleur anthracite, changeante. Des silhouettes sont assises sur des marches, immobiles, face à la mer. Je marche le long du quai, j’entends les vagues amplifiées, des harmonies curieuses, liquides provenant de la terre. Dans l’obscurité naissante, j’aperçois d’étroites cavités parcourant le sol de la jetée. Le son s’en échappe, une mélodie orchestrée par le vent et les vagues.
Au chant de l’orgue marin, je me souviens.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Un bateau passe avant de disparaître, emportant une foule vêtue de noir. Désormais, je suis seule sur le quai. Je m’éloigne quand tu avances dans ma direction. Je te regarde, mais tu continues et me dépasses.
Je t’appelle. Tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes. Nous restons interdits. À distance. Quelque chose se scelle. Nous ne trouvons rien à nous dire, trop. Nous nous ressemblons. Nos yeux se ressemblent. Une tristesse particulière, une fêlure familière. Nous marchons côte à côte le long du quai, nous enfonçant dans les ruelles de cette ville, ses contrastes, ses ruines à ciel ouvert côtoyant les terrains vagues. Un joyeux bordel de bois, carrosserie, jouets détruits. Des impacts de balles sont encore visibles sur les murs. Au détour d’une rue, un groupe d’hommes chante à une terrasse. Les yeux mi-clos au milieu des volutes de fumée. Nous prenons place à une table, face à face. Seule la litanie des hommes se confond avec nos regards.
Tu me parles de la maladie qui a condamné ton rêve de devenir pianiste. Comment tu l’as vécue. Fini par l’accepter. Cela fait trois mois que tu es parti, tu rentres chez toi, remontant la route de la soie à contresens. J’aime ta réserve, le soin que tu mets à répondre à mes questions. Tes yeux d’une profondeur rare, secrète, mais ce qui me trouble davantage, ce sont tes mains. Longues, aux gestes mesurés, ces mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.
Ce qui me manquait n’était pas le sexe,
mais des bras dans lesquels je pourrais m’abandonner.
Je me sentais vide et voulais que ces bras
emplissent ce vide pour oublier.
Tu me regardes intensément puis te détournes. Je me penche au-dessus de la table. Tu lèves les yeux vers moi. Je pose ma main sur le dos de la tienne, tu ne la retires
pas. Je ne veux pas m’en détacher mais quelque chose en moi cède. Tu te lèves, te rassois, donnes le nom de ton hôtel, d’une île que tu projettes de voir le lendemain et quittes la table. Je te regarde t’éloigner, ce n’est pas possible. Tu vas te retourner, je crois, mais tu ne le fais pas. Les yeux rivés sur la ruelle, je te vois disparaître.
*
Dimanche matin, les églises regorgent de fidèles. Je suis sortie de l’office. Mes épaules nues. Mes jambes nues. J’achète un voile à une mendiante. La nonne, montant la garde à l’entrée, me laisse finalement passer pour alimenter sa caisse. Ce n’est pas un office, mais un enterrement. On me regarde, assise là, au dernier rang. Les vieilles dames et les enfants regardent la fille cachée, illégitime, la femme de l’ombre qui a rendu l’âme. Vite, vite, vite. Je pars sur tes traces.
J’attends le bateau qui te ramène de l’île évoquée hier. C’est encore un lointain point dans la nuit, le temps de me dire, peut-être, c’est une connerie, pensant à ce que
tu vas dire, toi, l’homme aux doigts caressant les touches d’ivoire, quand tu me verras faire les cent pas en robe à pois, longeant sans cesse le quai comme les remparts de la ville, la nuit dernière et tout ce qu’ils vont dire les gens tandis que le bateau approche, je m’arrête. Vite, vite, vite, change de cadence, la distance rétrécit, le temps.
Un camion va percuter le suicidaire sur la voie, il ne s’est pas
égaré là, par hasard, il ne recule pas…
La cale s’ouvre. On jette une corde. Un équipier la rattrape, l’enroule sur une digue. Des silhouettes attendent le signal, comme moi, fébrile, en alerte tandis qu’un manœuvre hurle, se déchaîne. Le haut-parleur braille, les voyageurs marchent vers moi, me dépassent, se retrouvent, s’éloignent. Je cherche l’homme aux mains caressant les touches d’ivoire, j’envie les retardataires, l’enfant qui dort dans les bras de son père, je fixe la bouche géante, le vide.
Je me rue à ton hôtel. Je soliloque à propos d’un Anglais rencontré la veille à celle qui m’ouvre la porte quand tu apparais en haut des marches. Tu as reconnu ma voix,
aussi troublé que moi de te voir. Maintenant, je suis là. Je ne voudrais plus l’être. Mieux vaut s’abstenir de dire que je t’attendais sur le quai. Comment était l’île, je demande comme si de rien n’était. Tu n’y es pas allé. Comme moi, tu n’as pas trouvé le sommeil, tu as marché jusqu’à une plage. Ta peau est craquelée de trop de soleil. Nous arrivons là où nous nous sommes rencontrés la veille et quitte à tout perdre, je te dis t’avoir cherché et ma déception de ne pas t’avoir vu sur ce quai. Ce n’est
pas seulement ton rêve de pianiste que tu fuis. C’est la première fois que tu regardes une autre femme. Un besoin de toucher, de sentir, quand, dans une autre ville, une femme t’attend pour devenir mère. Tu l’aimes mais tu ne peux envisager de devenir Père.
*
Nous marchons sur un sentier traversant la forêt. Quelque chose dit que nous devons aller au bout, faire le tour de ce lac. La pluie fait ressortir les parfums de la terre humide, des arbres, des fruits écrasés à leurs pieds, faute d’être cueillis. La pluie s’intensifie, je cours vers le lac. J’entre dans le cercle, mes mains glissent, transcendent la terre. Tu me regardes du rivage, je me retourne et te fais signe de me rejoindre. Nos souffles se mêlent à perdre haleine.
De l’autre côté du lac, un sentier tombe à pic vers la mer. Des îles inhabitées se dessinent. Le ciel de porcelaine s’est fissuré et pleure sur des châteaux de pierre abandonnés sur la plage. Je pose la tête sur ton épaule, mon amant. Si un piano était sur ce rivage, je te demanderais de jouer. Tu hésiterais. Peu importe la technique, dirais-je. Après quelques notes mal assurées, tu plongerais tes doigts
sur les touches d’ivoire. Un Nocturne de Chopin. Cela s’accorderait avec la pluie. Cette pluie d’avant novembre. Cette incertitude du retour, de perte sans objet. Des rivières se déversent sur les vitres du bateau. Nous sommes ballottés l’un contre l’autre. Nous ne parlons pas du bus de nuit à prendre ni du lac. Nous devons nous séparer au port, courir récupérer nos affaires à nos hôtels et nous rejoindre à la gare routière. Tu tardes. J’hésite à monter dans le bus qui s’apprête à partir quand je t’aperçois. Je te vois soudain comme un poids, quelqu’un que je traîne derrière moi, traînerai toujours derrière moi. Pourtant, je t’attends et m’endors sur ton épaule, mon amant.
*
Au lever du jour dans une autre ville, un théâtre antique ouvre ses portes. Nous sommes seuls à l’intérieur, éclaboussés par la lumière entrant par les arches. Le ciel s’éclaircit. Nous goûtons à la ville, une ville ancienne qui s’éveille, un jour, encore. Une femme chante à sa fenêtre, un peigne à la main. Je regarde les façades, l’ocre devenant sable. L’homme avec qui je voyage et m’oublie des heures en plein jour dans une chambre à rideaux fermés.
C’est mon dernier jour de vacances. Une journée particulièrement chaude, ensoleillée. Nous marchons vers une plage. Tu me regardes partir au large, assis sur un rocher. Je disparais sans me retourner, sans te faire signe comme autrefois au lac avant de revenir m’étendre à tes côtés. Tu me regardes. Tu me regardes comme un homme regarde une femme quand je semble ne plus te voir, ne plus savoir. Une image remonte à la surface. Une île surgie de la mer, vue des hauteurs. Je me sens comme l’image d’une carte postale écornée. Sans origine, sans savoir par où commencer. Cette carte est toujours vierge dans mon sac. Écrire à son destinataire. J’en suis incapable.
*
Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.
*
À l’aube, je suis réveillée par la sonnerie de mon téléphone. Je l’attrape sur la table de nuit et déchiffre un numéro. Inconnu. Oui, c’est bien moi. Je sors de la chambre et m’assois sur les marches de l’escalier. Je vais venir. Je ne suis pas là mais je vais venir. La conversation s’arrête. Je reviens dans la chambre, me recouche. Quelques secondes passent. Je ne suis pas sûre d’avoir compris. Je ressors dans le couloir et rappelle. Oui, on m’a bien appelée à l’instant pour venir au plus vite. Je vais venir.
Je raccroche. Dans la chambre, tu dors. Je sors. Je traverse une place déserte. L’avion ne décolle qu’à dix heures, si je pouvais avancer l’horaire. Étranger, étrangère, partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la
résonance familière. Je repense à la carte postale dans mon sac et t’écris. Je pars.
Je commande un taxi à la réception de l’hôtel, j’informe de mon départ, seule, et règle la note. J’entre dans la chambre, tu n’y es pas. J’entends le robinet couler dans la salle de bains. Je me précipite pour ramasser mes affaires, tant pis si j’en oublie, je les abandonne, vite, vite, vite avant que tu ne sortes, que je ne sois forcée de t’expliquer, te raconter ce que je ne t’ai pas raconté, m’effondrer, je ne me suis pas encore effondrée, j’en ai peur et redoute que ce soit devant toi. Je laisse la carte postale sur le lit défait, dévale l’escalier, pourquoi le taxi n’est pas là? La peur que
tu descendes, me voies, me demandes pourquoi. Le taxi arrive, jure la réceptionniste, mais je cours déjà vers la sortie et m’écroule sur la banquette arrière du premier qui passe. Le conducteur ne dit rien du trajet. Encore une de ces filles qui part avec la bonne idée de tomber amoureuse d’un type qui ne l’aime pas. S’il savait…
*
Les comptoirs d’enregistrement sont encore fermés. Mon avion, pas annoncé. Il faut tuer le temps. Je reste prostrée. Le hall se remplit peu à peu. Des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je fuis les curieux, les enfants me montrant du doigt. Ce temps dont je dispose trop, pas assez. Mon téléphone sonne. Cette fois-ci, je décroche. Je n’ai pas pu répondre la veille, je n’ai pas vu ton appel, ma batterie m’a lâchée… Je mens, je sais que je mens. Je devance ta parole, d’éventuels reproches.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais pas comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Je vide mes poches, passe une porte, j’hésite à acheter des cigarettes, du chocolat, n’importe quoi. Touche le fond d’un café infect quand on appelle les passagers du vol M733. Vérification du passeport, je passe un sas, un couloir, m’assois près d’un hublot, ferme les yeux, vitesse, mon cœur se soulève. Je m’éloigne. Je repense à l’île, vue des hauteurs. Raz-de-marée dans les airs. Je me noie. Quelqu’un me tend un verre de vin. Une femme dans la quarantaine, très grande, très belle, assise à ma gauche, m’invite à trinquer avec elle. Sans un mot, elle vide son verre. Je fais de même, la remercie de ne rien me demander et de retourner à son magazine. Je regarde le tapis de nuages, étrangement calme.
*
Sur terre, ça s’agite. Je reste immobile, à contretemps, j’observe, séparée par une vitre. Impuissante. Je demande les urgences. La provinciale derrière son guichet n’en sait rien, jamais on ne lui a demandé ça. Mon cerveau est éteint. Je fais en sorte qu’il soit éteint. Ne comprends rien comme un automate allant d’un point à un autre. Me voilà sur le parking d’une gare sans souvenirs du trajet, d’avoir acheté un ticket de bus. Pas de taxi mais deux hommes chargeant le coffre d’un utilitaire que je prends en otage. Ils vont se débarrasser d’affaires chez Emmaüs avant d’aller donner un concert. J’embarque au milieu des chaises pliantes et assiettes dépareillées, la seule chose qui compte est d’avancer et à peine montée, je m’effondre. Ils m’offrent une banane, un sachet de biscuits en miettes, merci, je ne peux rien avaler. Désolés, ils ne peuvent m’emmener vers ma destination finale, il faut faire les balances pour le jazz, ce soir. D’autant plus gênée quand ils me demandent ce qu’il s’est passé. Je ne sais rien. Je les aide à décharger leur bordel en me demandant ce que je fous sur ce parking, maintenant. Heureusement, cela ne dure pas et ils me déposent sur le bord d’une nationale déserte. Les champs de colza m’agressent. Un camion s’arrête. Je fais semblant de ne pas voir les photos de filles nues dans la cabine, les cigarettes offertes et les compliments, j’ai l’air épuisée, dit le routier. Je décline l’invitation à m’étendre sur la couchette à l’arrière et lui demande de s’arrêter avant que ça déraille. Me revoilà sur la nationale. Un vieux beau s’arrête, gentil vieux beau dont je profite en le suppliant de m’emmener jusqu’au bout. Il fait un détour et me regarde avec tant de tendresse que j’en suis presque à l’aise. Il me dépose devant l’entrée du bâtiment. Tout est en travaux. Je ne suis jamais venue ici. La poussière vole, m’accable, je cours vers le hall, passe un couloir, un deuxième, demande où tu es. Salle de déchoquage. Jamais entendu ça.
*
Quand je t’aperçois derrière la fenêtre, je repense à toutes les fois où, avant de partir, j’ai jeté un œil à une autre fenêtre pour te voir, si c’était la dernière fois. Je passe entre une rangée de lits vides, de rideaux blancs. Je m’avance vers toi, je crois te reconnaître, tes mains cherchent, se débattent. Je m’arrête devant ton lit et je dis Maman. Au son de ma voix, tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes, tu attrapes ma main au bord du lit, la saisis, l’agrippes. Tu me souris. Ce sourire, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps, je le reconnais. Mais tes yeux, je ne les reconnais pas. Une lueur étrange que je n’ai jamais vue chez toi, chez personne.
Un voile.
Tu t’accroches à moi comme si tu allais te noyer. Vite, vite, vite, tu te débats, je perds ton regard. Ta main, elle, garde toujours le contact. Elle m’enserre.
J’ai mal.
Je te parle. En vain. Je ne comprends pas ce que tu dis, ni ce que je dis. Je parle, demande pourquoi vite, vite, vite? Une suite d’actions logiques, mais tout est incohérent. Je caresse ton visage, toujours cette lueur dans tes yeux. Cette vitre. Je cherche à te retrouver derrière, retrouver le sourire. Trop souvent, je suis partie. Maintenant, je suis là, je ne partirai plus, je me le promets, te le promets.
Je suis là, reviens.
Mais tu ne reviens pas. »

Extraits
« Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras. » p. 17

« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »

«Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»

À propos de l’auteur
VARENNE_joelle_©DRJoëlle Varenne © Photo DR

Née en 1982, Joëlle Varenne a étudié le cinéma et le théâtre. Après la réalisation de courts-métrages et l’assistanat mise en scène, elle se consacre à l’écriture. Elle a publié un premier roman en 2019, Fårö, une nuit avec Ingmar Bergman (Balland), récit d’une rencontre avec le cinéaste. (Source: Médiapop Éditions)

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Gloria Vynil

PAGNARD-gloria_vynil  RL_hiver_2021

En deux mots:
Gloria Vynil vit chez sa tante Ghenya à Berne, où elle entreprend un nouveau projet. Photographe et vidéaste, elle veut retenir sur la pellicule le Museum d’histoire naturelle qui va être transformé. Un travail qui va lui permettre de rencontrer l’amour et, peut-être, lui permettre d’oublier un douloureux passé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le lourd secret de Gloria Vynil

Dans son nouveau roman, Rose-Marie Pagnard retrouve Gloria Vynil, l’un de ses personnages. Cette photographe et vidéaste commence un nouveau projet, alors que les ombres du passé se lèvent sur elle. Tragique et beau.

C’est sur la mort du père Vynil que s’ouvre ce beau roman. Une mort tragique et un épisode traumatique pour la fille qui voit douze chiens se jeter sur la victime d’un dépeçage en règle. «À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.»
Les années ont passé depuis le drame. Les enfants de la famille Vynil ont désormais quitté la ferme, à l’exception du plus jeune. «Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait); Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans; Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant; Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil; enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.»
Quant à Gloria, elle vivait à Berne chez sa tante Ghenya qui «suivait les activités de sa nièce et fille adoptive, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable issu non pas de sa bibliothèque mais du présent.»
Ceux qui suivent l’œuvre de Rose-Marie Pagnard retrouveront ici l’un des personnages de J’aime ce qui vacille, roman paru en 2013 et qui, à la manière du Georges Perec de La vie mode d’emploi, détaillait les habitants d’un immeuble confrontés à la mort et au deuil. Gloria Vynil était alors une proche de Sofia, la défunte toxico.
On la retrouve donc au moment où, quittant le Kunstlabor, un atelier d’artistes, elle s’attaque à un nouveau projet: photographier le Museum d’histoire naturelle avant sa démolition. Elle ne peut alors se douter qu’elle va rencontrer là l’amour sous les traits d’un peintre, Arthur Ambühl-Sittenhoffen, qui poursuit un projet similaire. Avant le déménagement des collections et la destruction des bâtiments, il veut conserver sur ses toiles la mémoire du musée et s’est lancé le pari fou de poser sur ses toiles toute l’histoire du lieu. Rafi, le gardien du musée, le soutient dans sa folle démarche, tout comme il protège Vynil. En éloignant un homme qui s’approchait de sa demeure muni d’un couteau, il ignore toutefois qu’il s’agit de Geoffrey, mandaté par ses frères. Ces derniers avaient conclu un pacte pour venger leur père, persuadés que Vynil avait provoqué le grave accident dont il avait été victime. Mais où est la vérité? Quelle est la vraie version des faits?
De sa plume fine et sensible Rose-Marie Pagnard joue avec ce traumatisme fondateur et entraine le lecteur dans une quête aux multiples facettes. Alors que Gloria se rapproche d’Arthur, prépare la fête qui marquera la fin du Museum durant laquelle seront exposées leurs œuvres, de nouvelles versions apparaissent, de nouvelles questions surgissent. À l’image de ce musée qui disparait, mais que l’on espère voir renaître, Gloria va tenter de se construire un avenir.

Signalons à tous les Genevois et à ceux qui se trouveraient au bout du Lac Léman le 6 mai prochain que Rose-Marie Pagnard sera l’invitée de la Société de lecture de 12h 30 à 14h.

Gloria Vynil
Rose-Marie Pagnard
Éditions Zoé
Roman
208 p., 18 €
EAN 9782889278343
Paru le 4/02/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans le Jura et à Berne. On y évoque également un voyage à Paris.

Quand?
Si l’action n’est pas définie précisément dans le temps, on peut la situer Vers 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.
Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Aux arts etc. (Sandrine Charlot Zinsli)


Rose-Marie Pagnard présente son roman Gloria Vynil © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Dans leur cage plantée à la lisière de la forêt, les grands chiens noirs menaient leur tapage matinal. Sur le seuil de la cuisine apparut, bien avant l’heure habituelle, une petite fille flottant dans une chemise de nuit bleue à motifs de voiliers blancs. C’était par pur désir de promener ces voiliers dans la cour de la ferme, comme sur la mer, que l’enfant était sortie seule de la maison. Il faut dire que la chemise venait de son frère Till, le navigateur, et que tout ce qu’elle se figurait qu’il faisait, elle devait le faire aussi. Elle avait l’air de boire la lumière, la clarté, les sons délicats de l’étable, ces choses exquises du réveil.
Les chiens s’étaient mis à pleurer, des larmes giclaient autour de leur cage coiffée d’éclairs bondissants, aide-nous, console-nous, criaient-ils. Et le soleil jouait sans se soucier de rien. Je pourrais leur apporter un morceau de rôti ou une assiette de lait, pensa l’enfant, ou les laisser filer dans la forêt.
Ses pieds nus l’emportent jusqu’aux odeurs puissantes, qui demandent en lettres rouges de ne pas ouvrir, de ne pas ouvrir ! Mais voilà la porte disloquée comme par magie. L’enfant la tire contre elle en reculant et les chiens – les douze molosses à revendre, dit maman –, les chiens volent droit sur l’étable où papa nettoie en sifflotant l’enclos des truies et des porcelets. L’enfant crie non, non ! allez dans la forêt, les chiens ! allez chasser et manger dans la forêt ! À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.

SPLENDEURS
Gloria survolait les débris de verre, les trous, les pavés arrachés, Gloria débordante de vie, avec son projet pétillant comme du champagne dans la fraîcheur du matin.
La rue aux arcades se réveillait au soleil, après une bataille nocturne, la casse vous sautait aux yeux, mais vous n’étiez pas obligé pour autant de vous gâcher la joie, après tout on était maintenant au matin, la journée promettait d’être sans limites, juin avait commencé.
Gloria était très belle, pour autant qu’on aime un nez franchement là, avec une très légère courbure à la racine et des yeux, une bouche, une silhouette qui demandaient que la vie soit une aventure. Ses jambes nues frissonnaient comme quand elle se glissait dans son lit et que l’envahissait la sensation d’une déclaration d’amour à son propre corps. Son lit, dans l’appartement qu’elle partageait depuis vingt ans avec sa tante Ghenya, au centre de la capitale. Une ville de cinq cent mille habitants, avec des arcades et des fontaines un million de fois photographiées, avec un fleuve, des ponts, des kilomètres de bâtiments administratifs, deux fours crématoires, des salles de fitness sur-occupées, des centaines de milliers de chiens bien nourris, des musées, un camp d’immigrés logés dans des conteneurs, des parcs toujours verts.
Gloria ne sait pas que sa tante Ghenya reste nuit et jour penchée sur elle pour la protéger avec ses armes de vieil ange, qui feraient un peu rire s’il ne s’agissait pas de moyens nobles, ayant fait leurs preuves : amour, intelligence, parole, ruse féminine inspirée. Donc vieil ange des plus respectables.
Gloria ignore aussi les intentions criminelles de ses frères, quatre vivants, un disparu. Gloria va et vient, mène sa vie, tandis qu’au loin et quelquefois tout près, Geoffrey ou un autre frère la guette pour lui rafraîchir la mémoire.
Ce matin Gloria marchait en réfléchissant à son projet. La rue était déjà bondée de piétons lancés vers leur travail.
L’air accablé de certaines personnes laissait supposer autre chose que le travail, un saut dans l’ancienne fosse aux ours, ou dans le fleuve, par exemple. Gloria pour sa part croyait sincèrement être née pour être heureuse. Tu es née pour être heureuse, lui avait assuré son frère Till, celui qui un beau jour avait disparu (était officiellement mort). De sorte qu’elle s’était, en vingt-six ans de vie, accommodée de presque tout. Même secouée, mise en miettes, la petite phrase résistait, peut-être parce qu’elle était si simple. Même les quatre semaines passées à ne rien faire dans l’appartement de Kunstlabor (un groupe de filles et de garçons tous engagés dans des activités artistiques) ne l’avaient pas affectée : finalement quelque chose avait surgi, ce projet qui lui faisait emprunter la rue aux arcades.
Les pavés arrachés formaient des tas aux angles coupants, prêts à tordre des chevilles, des rythmes, des habitudes. Par des trous profonds d’un demi-mètre on pouvait lancer au monde souterrain : viens donc voir ce qui ne fonctionne pas dans cette ville ! Tant de choses ne fonctionnaient pas, mais étaient-elles plus nombreuses que celles qui fonctionnaient en dépit de tout, les cloches des églises, les trams, les machines à café ? Les cheveux de Gloria oscillaient d’un côté et de l’autre, comme s’ils approuvaient et voulaient encore lui rappeler que dans ce monde souterrain pouvaient aussi disparaître des monuments splendides dont de mystérieuses affaires exigeaient illico la disparition. Mais je le sais, pensait Gloria, je le sais que des vétustés splendides sont menacées ! Elle aimait ces mots, vétustés splendides, splendeurs.
Oui, depuis hier soir, depuis qu’elle s’était amourachée d’un nouveau thème de création : des photos, peut-être une vidéo si la situation s’y prêtait, sur l’étape finale de la destruction du Museum d’histoire naturelle.
Là-dessus elle avait dormi un peu ; rêvé du Museum abandonné ; avait à six heures du matin sans bruit ouvert la porte de l’appartement dans lequel les petits princes de Kunstlabor dormaient encore ; s’était penchée vers le couloir de sortie quand une main l’avait retenue : fais un petit effort pour moi, Gloria, tu dois le faire ! Elle avait protesté, pâli, menacé de crier, vu pleurer un ami, elle était tout d’un coup faible, avait eu pitié de cet homme – un marteau-piqueur sexuel avec des larmes de crocodile et un nom ridicule. Oublie, oublie ! Elle s’y était obligée tout de suite après.
Mieux valait se concentrer sur l’instant présent, sauter par-dessus les débris, ne bousculer personne, penser à son projet mais aussi à ses travaux les plus récents, ces palissades de chantiers qu’elle avait photographiées, les tags jaune citron, turquoise, vert sale, les contours noirs des formes qu’elle avait introduits dans les circonvolutions d’un cerveau géant. Elle avait aussi photographié les petites fenêtres découpées dans ces palissades, les gens qui s’y tenaient des heures durant pour tuer le temps, ou pour encourager silencieusement les ouvriers, ou, qui sait, pour se figurer un homme et une femme enlacés dans un ascenseur diabolique comme dans une nouvelle de Buzzati.
Quant à ce qui s’était passé cette nuit dans cette rue précisément, elle ne le savait pas. Mais bien sûr l’évènement sur les écrans portables avait déjà paradé, bougé, changé, dans un sens, dans un autre, ici se mêlaient une langue et un dialecte, ici valsaient un accent et un autre, sälü, schpiu mit, on pourrait, ceci n’est pas, tu y étais, oui, non, flics, schpiu doch mit, fais avec, sälü. Et alors ? dit Gloria d’un air indifférent. Ses cheveux pendaient d’un côté, elle les ramena fermement sur la nuque.
Qu’est-ce que c’est ? Elle se pencha, saisit délicatement entre des pavés un anneau de métal aussi propre et scintillant que s’il venait de tomber du doigt d’un passant. Elle le mit dans une poche de sa jupe après avoir vérifié qu’il ne portait aucune inscription. Un réflexe, comme quand elle ouvrait un livre dans la bibliothèque de Ghenya avec l’espoir d’y trouver un bout de papier, une révélation sur ce qui s’était passé l’été de sa sixième année. Un été comme dévoré par des mites, et si attirant. Noir, comme un prisme de verre trop éclatant. Une amnésie, pour dire vrai. Alors que tout va bien, que le soleil est une splendeur, que son projet est une splendeur, un baiser à la vie !
Mais tu es amnésique, tes parents sont morts, tes cinq frères sont aussi éloignés de toi que des exoplanètes, oui ? Oui.
Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait) ;
Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans ;
Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant ;
Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil ;
enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.
Ces hommes partageaient l’art d’éviter Gloria, ils lisaient son nom dans un journal, sur un flyer, ça leur suffisait.
De son côté Gloria, à la pensée d’une rencontre avec un de ses frères, tombait dans une paresse insurmontable, de sorte que la séparation allait pour s’éterniser. Gloria pouvait bien trouver amusant de dire mes frères sont de sacrés fumeurs ou mes frères sont des individualistes, la lumière de sa vie, si chaque vie est censée avoir besoin d’une lumière, venait du souvenir de Till, venait de tante Ghenya, venait un peu de sa mère.
(Ghenya et Gloria vivaient ensemble depuis vingt ans et elles s’appelaient tout naturellement chère, chérie, ma joie. Ghenya suivait les activités de sa nièce et fille adoptive Gloria, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable, issu non pas de sa bibliothèque mais du présent. Pour Gloria elle croisait les doigts, pour elle-même elle tournait les pages d’un livre, pensait à la danse, aux soixante mètres carrés de son appartement qu’elle avait transformés en studio pour Gloria, un studio côté jardin – son jardinet : des fougères, des herbes aromatiques, des feuilles et des feuilles, un tilleul plus vieux qu’elle.)
Gloria dans la rue hurlait va-t’en, l’amnésie ! va-t’en, je ne veux pas de toi ce matin ! Mais l’amnésie, même quand elle concerne un temps très court et qu’elle pourrait tenir comme un peu de gelée trouble dans le creux de la main, l’amnésie vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. Sait-on ce qu’elle cache, sait-on si l’on n’est pas un monstre, un sèche-cheveux lancé dans le bain de papa, un coup de pied dans la grosse pierre au bord de la falaise, le saura-t-on jamais ? Je crois qu’il vaut mieux ne pas savoir. Qu’il y a dans la vie des choses qu’on ne doit pas chercher à savoir.
Elle se força à observer un véhicule de la voirie arrêté au milieu de la chaussée, les uniformes jaune fluorescent des ouvriers occupés à pousser sur les côtés les pavés et autres débris. À Hong Kong, elle se souvenait de l’avoir lu, le président Xi Jinping avait fait verser de la colle sur les pavés des places de rassemblement, une idée vraiment géniale. Mais il se pourrait que la colle soit toxique ; sous le soleil ou sous la lune elle fond, s’évapore et tue les présidents, les manifestants, les oiseaux, les bébés dans leur poussette, les Gloria pleines d’énergie et de plans pour sauver un vieux Museum !
Elle repartit de sa démarche dansante, la tête tout à coup pleine de cet éblouissement qui s’était produit la veille dans la pièce commune de Kunstlabor au moment où elle jetait un œil sur la télévision, plus précisément sur l’image d’un canot s’enfonçant dans la mer avec son chargement d’êtres humains. Les visages, les yeux surtout, les positions tortueuses des membres, la lumière colorée avec les reflets du plastique et de l’eau, immobiles une fraction de seconde durant comme une photographie ou une peinture parfaites… Bien sûr on avait souvent parlé de ce drame entre amis, dans la petite communauté de Kunstlabor étaient nées des vocations, des philanthropies personnelles, des actions collectives. Mais hier soir, Gloria s’était détournée de l’image, s’était sauvée les mains sur les oreilles. Je ne peux plus regarder, regarder mourir est indécent, je suis saturée de tristesse, j’aimerais que cette scène réelle se transforme en une peinture très ancienne que je pourrais regarder avec distance, tout comme je regarde, dans les musées et dans les livres, des batailles, des enfers bordéliques, des déluges, des saints, des fous, des paysages, des morts, des visages mélancoliques et d’une beauté surnaturelle, des ruines et des ciels explosifs – réalité et imagination. Métamorphose. Art.
Ce même soir en regagnant sa chambre, Gloria avait découvert, collée sur la porte, une affiche du Museum d’histoire naturelle. Cette affiche reproduisait une peinture hyperréaliste de la Grande Galerie de zoologie plongée dans une atmosphère d’un bleu livide comme si son auteur annonçait théâtralement la mort de cette partie du Museum. Tout le monde savait que le Museum entier (construit cent cinquante ans auparavant sur le modèle du Museum d’Histoire naturelle de Paris) était condamné à sombrer corps et biens dans le néant pour être remplacé par un Musée de l’Évolution quelque part au bord d’une autoroute.
Mais sur l’affiche, la Grande Galerie à elle seule exprimait le plus pittoresque et irrésistible appel au secours, avec sa pyramide d’estrades chargées d’animaux exotiques, sa coupole d’où glissaient par les vitraux des flots de peinture céleste. Gloria s’était vue tomber de ce ciel avec son appareil photo et toute la vie devant elle, à faire la connaissance des bêtes empaillées, à les capturer à sa façon. »

À propos de l’auteur
PAGNARD_Rose-Marie_©Yvonne_BoehlerRose-Marie Pagnard © Photo Yvonne Böhler

Rose-Marie Pagnard vit dans le Jura suisse. Son écriture précise et virtuose est au service d’un monde réel qui pourtant glisse sans cesse vers l‘étrange et l’onirique. Plus malicieuse que celle de Marie Ndiaye, elle cousine pourtant avec elle par son étrangeté et sa précision. Ses grands thèmes, l’amour avant tout, la folie, la création. Ses romans racontent la vie ordinaire, rendue étrange et invérifiable par l’irruption de hasards catastrophiques ou féeriques, par la mise à néant de certitudes sur la folie, sur le don de l’imagination. Claude Stadelmann a réalisé en 2015 un magnifique documentaire sur son œuvre et celle de son mari, le plasticien et scénographe René Myrha, le film s’appelle Des ailes et des ombres.
Rose-Marie Pagnard a notamment écrit les romans suivants: La Période Fernandez,1988, Actes Sud (à propos de Borgès). Prix Dentan. Dans la forêt la mort s’amuse, 1999, Actes Sud. Prix Schiller. Janice Winter, 2003, aux éditions du Rocher. Points Seuil, 2003, Le Conservatoire d’amour, 2008, éditions du Rocher, Le Motif du rameau, Zoé, 2010, J’aime ce qui vacille, 2013, Prix suisse de littérature et Jours merveilleux au bord de l’ombre, 2016. (Source: Éditions Zoé)

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