Un invincible été

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En deux mots
Gaya, la fille de Ruth et la petite-fille d’Almah fête ses quinze ans à Sosúa, ce village de République dominicaine où une poignée de juifs ont trouvé refuge durant la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes en 1980 et c’est désormais à la troisième génération de reprendre le flambeau pour faire entrer la petite communauté dans le troisième millénaire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«On construit de mots la chair du passé»

Aragon

Catherine Bardon met un terme à la saga des Déracinés avec cet invincible été qui couvre la période 1980-2013. L’occasion de retrouver avec plaisir et émotion les rescapés de cet exil forcé et leurs descendants. Et de faire gagner la vie sur l’adversité!

Quoi de mieux qu’une fête de famille pour ouvrir le dernier volet d’une saga entamée en 2018 avec Les Déracinés? À Sosúa, ce village de République dominicaine où une poignée d’hommes et de femmes persécutés par les nazis ont trouvé refuge et tenté de sa construire un avenir, on fête la Quinceañera, c’est-à-dire les quinze ans de Gaya, la fille de Ruth et de Gabriela, son amie d’enfance. Les deux adolescentes ressentent toutefois bien différemment ce rite de passage. La première a l’impression de participer à une mascarade à laquelle elle se soumet pour faire plaisir à ses parents et à sa grand-mère, soucieuse du respect des traditions, pour la seconde c’est l’occasion de fêter joyeusement cette étape qui la fait «devenir femme».
Pour Almah, la patriarche de cette tribu, c’est aussi l’occasion de voir le chemin parcouru. Pour sa fille Ruth tout semble aller pour le mieux. Elle a surmonté le chagrin de la perte de son amie Lizzie en mettant au monde Tomás, le fils conçu avec Domingo qui partage désormais sa vie. Un bonheur simple qu’elle aimerait voir partagé par Arturo, le musicien installé à New York, avec lequel elle aime tant correspondre. Mais quelques mois plus tard, c’est du côté de la tragédie qu’il va basculer. Victime d’un accident de moto, il est hospitalisé avec son passager, son ami Nathan, danseur à la carrière fulgurante, beaucoup plus gravement atteint que lui. À son chevet Ruth va découvrir que les deux hommes formaient un couple depuis longtemps et ne sait comment soulager leur peine. Car Nathan ne dansera plus jamais.
Il faudra un séjour à Sosúa pour qu’un coin de ciel bleu ne déchire son univers très noir et n’ouvre au couple un nouvel horizon.
Gaya, la fille de Ruth, a choisi de quitter la République dominicaine pour aller étudier les baleines à l’université de Wilmington en Caroline du nord. Elle ne sait pas encore que ce ne sera là qu’une première étape d’un exil qui passera notamment par les Galápagos.
Mais n’en dévoilons pas davantage, sinon pour évoquer un autre projet qui à lui seul témoigne du demi-siècle écoulé, l’ouverture du musée juif de Sosúa, voulu par Ruth avec le soutien d’Almah. L’occasion de nouvelles retrouvailles et d’un hommage à toutes ces vies qui, par «leur détermination, leur goût de l’effort, leur âpreté au travail, leurs renoncements, leur dignité magnifique devant l’ineffable, s’étaient faufilés dans les lézardes de l’histoire pour écrire ici une page essentielle, sans laquelle rien d’autre n’aurait pu advenir. Ils étaient des rocs, de la race des vainqueurs, et la présence de chacun ici, aujourd’hui, témoignait de ça: ils étaient victorieux et indestructibles.»
En parcourant le destin de cette communauté de 1980 à 2013 la romancière, comme elle en a désormais pris l’habitude, raconte les grands événements du monde. Elle va nous entraîner à Berlin au moment où s’écroule le mur ou encore à New York lorsque les deux tours du World Trade center s’effondrent. Sans oublier la mutation politique et économique de ce coin des Caraïbes menacé par les tremblements de terre – comme celui d’Haïti à l’ouest de l’île qui poussera Ruth, Domingo et Gaya sur la route en 2010 – et le réchauffement climatique.
Bien plus qu’un hommage à cette communauté et à cette histoire qui aurait sans doute disparu dans les plis de l’Histoire, Catherine Bardon nous offre une formidable leçon de vie. Elle a en quelque sorte mis en scène la citation d’Henry Longfellow proposée en épilogue «… nous aussi pouvons rendre notre vie sublime, et laisser derrière nous, après la mort, des empreintes sur le sable du temps.»

La saga
Les déracinés (2018), L’Américaine (2019), Et la vie reprit son cours (2020), Un invincible été (2021)  
   

Les personnages
LES ROSENHECK :
Wilhelm est né à Vienne en 1906. Ses parents, Jacob et Esther, sont décédés pendant la Shoah. En 1935 il a épousé Almah Kahn (née en 1911). Almah et Wilhelm ont eu un fils, Frederick, en octobre 1936. Ils ont quitté l’Autriche en décembre 1938 et sont arrivés à Sosúa, en République dominicaine, en mars 1940. Leur fille Ruth est née le 8 octobre 1940. Leur fille Sofie, née en décembre 1945, n’a vécu que cinq jours. Wilhelm est mort des suites d’un accident de voiture en juin 1961.
En 1972, Almah a épousé en secondes noces Heinrich Heppner, un ami d’enfance de dix ans son aîné qu’elle a retrouvé en Israël. Elle vit désormais entre Israël et la République dominicaine.
Frederick, le fils d’Almah et Wilhelm, gère l’élevage et la ferme familiale. Il a épousé Ana Maria. Ils ont des jumelles.
Ruth, née en 1940, est le deuxième enfant d’Almah et Wilhelm. Elle fut le premier bébé à voir le jour dans le kibboutz de Sosúa. Après avoir fait ses études de journalisme à New York entre 1961 et 1965, puis une année passée dans un kibboutz en Israël, elle a décidé de vivre à Sosúa où elle a repris le journal créé par son père.

LES SOTERAS :
Arturo Soteras : benjamin d’une riche famille dominicaine d’industriels du tabac de Santiago, il est devenu l’ami de Ruth lors de leurs études à New York où il vit désormais. Il est pianiste et professeur de musique à la Juilliard School.
Domingo Soteras est le frère d’Arturo. Il a épousé Ruth en novembre 1967. Ils ont trois enfants. Gaya, née en 1965 de la liaison de Ruth avec un journaliste américain, Christopher Ferell, mort au début de la guerre du Vietnam. Le premier fils du couple, David, est né en 1968 et le benjamin, Tomás, en 1980.
George Ferell est le grand-père américain de Gaya.

LES GINSBERG :
Myriam est la sœur de Wilhelm. Née en 1913 à Vienne, elle a épousé Aaron Ginsberg, architecte, en mai 1937. Après son mariage, le couple a émigré aux États-Unis. Ils vivent à Brooklyn où Myriam a créé une école de danse. Ils ont un fils, Nathan, né en septembre 1955, qui est danseur étoile dans une compagnie new-yorkaise.

Svenja : Autrichienne d’origine polonaise, psychologue, elle est arrivée à Sosúa en mai 1940 avec son frère Mirawek, juriste. Ils ont quitté Sosúa en juillet 1949 pour s’établir en Israël. Svenja a épousé Eival Reisman, médecin, rencontré dans un kibboutz. Ils vivent à Jérusalem. Mirawek occupe de hautes fonctions dans le gouvernement israélien.

Markus Ulman : né en 1909, il est autrichien. Juriste et comptable, il est arrivé à Sosúa en mars 1941. Il est devenu l’ami de Wilhelm. Il a épousé Marisol, une Dominicaine originaire de Puerto Plata, en mars 1943 et s’est installé définitivement à Sosúa.

Liselotte Kestenbaum : née en 1939, arrivée à Sosúa en décembre 1944 avec ses parents, Lizzie est l’amie d’enfance de Ruth. Ses parents se sont séparés et elle a émigré en 1959 avec sa mère Anneliese aux États-Unis, où elle a mené une vie désordonnée. Elle a rejoint Ruth à Sosúa après une tentative de suicide à New York et a mis fin à ses jours en se noyant en 1979.

Jacobo : c’est le régisseur de la finca des Rosenheck. Sa femme Rosita s’occupe de la maison. Il est le fils de Carmela, une vieille Dominicaine dont Almah a fait la connaissance en mai 1940.

Deborah : fille d’une famille de cultivateurs aisés du Midwest, c’est une amie d’université de Ruth. Elle vit à New York où elle poursuit une brillante carrière de journaliste à la télévision.

La Playlist
Les Déracinés
Igor Borganoff / Dajos Béla: Zigeunerweisen
Czerny: fantaisie à quatre mains
Brahms: danses hongroises
Maria Severa Onofriana: fado
Glen Miller, Billie Holiday, Frank Sinatra, orchestre de Tommy Dorsey, Dizzy Gillespie
Quisqueyanos valientes (hymne national dominicain)
Hatikvah (hymne national israélien)
Luis Alberti y su orquesta: El Desguañangue
Shana Haba’ah B’Yerushalayim, «Next year in Jerusalem »
Anton Karas — Le Troisième Homme — Harry Lime Theme

L’Américaine
Booker T. & The MG’s: Green Onions
The Contours: Do You Love Me
The Ronettes: Be My Baby
Ben E. King: Stand By Me
Roy Orbison: Mean Woman Blues
The Beatles: She Loves You
The Beatles: I Want to Hold Your Hand
The Beatles: Can’t Buy Me Love
Peter, Paul and Mary
The Chiffons, The Miracles
Martha and the Vandellas
Bob Dylan: Only a Pawn in Their Game
Bob Dylan: When the Ship Comes In
Joan Baez: We Shall Overcome
Odetta Holmes: Don’t Think Twice, It’s All Right

Et la vie reprit son cours
Michael Bolton: When a Man Loves a Woman
Dajos Béla: Zigeunerweisen
Scott McKenzie: San Francisco
Pérez Prado: mambo
The Turtles: Happy Together
Beatles: The Fool on the Hill
Cuco Valoy, El Gran Combo de Puerto Rico, Johnny Ventura
Tchaïkovski: Le Lac des cygnes

Un invincible été
Whitney Houston: I Will Always Love You
Mariah Carey: I’ll Be There
Amy Grant: That’s What Love Is For
Michael Bolton: Love Is a Wonderful Thing

Joan Manuel Serrat: Another Day In Paradise
Antonio Machín: El Manisero
Igor Borganoff / Dajos Béla: Zigeunerweisen

Un invincible été
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
352 p., 20,90 €
EAN 9782365695633
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé principalement en République dominicaine. On y voyage aussi aux États-Unis, notamment à New York, Wilmington ou encore Boca Raton ainsi qu’en Israël, à Jérusalem, ainsi qu’aux Galápagos ou encore en Autriche, à Vienne.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à 2013.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le dernier volet de l’inoubliable saga des Déracinés: roman de l’engagement et de la résilience, Un invincible été clôture avec passion une fresque romanesque bouleversante.
Depuis son retour à Sosúa, en République dominicaine, Ruth se bat aux côtés d’Almah pour les siens et pour la mémoire de sa communauté, alors que les touristes commencent à déferler sur l’île.
Gaya, sa fille, affirme son indépendance et part aux États-Unis, où Arturo et Nathan mènent leurs vies d’artistes. Comme sa mère, elle mène son propre combat à l’aune de ses passions.
La tribu Rosenheck-Soteras a fait sienne la maxime de la poétesse Salomé Ureña : « C’est en continuant à nous battre pour créer le pays dont nous rêvons que nous ferons une patrie de la terre qui est sous nos pieds. »
Mais l’histoire, comme toujours, les rattrapera. De l’attentat du World Trade Center au terrible séisme de 2010 en Haïti, en passant par les émeutes en République dominicaine, chacun tracera son chemin, malgré les obstacles et la folie du monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 


Bande-annonce du roman «Un invincible été» de Catherine Bardon © Production Éditions Les Escales

Les premières pages du livre
« Prologue
Sans un mot, sans un signe, Lizzie s’était dissoute dans l’espace. Ne me restaient d’elle que nos photographies d’enfance, quelques objets fétiches, des souvenirs à la pelle, un lourd fardeau de regrets et une butte face à la mer sur laquelle un grand arbre du voyageur avait emprisonné un peu de son âme dans les plis de son éventail.
Ce fut le jour où je compris que j’étais enceinte que je finis par admettre qu’elle était définitivement partie.
Une disparition pour une nouvelle vie, un malheur pour un bonheur, un regret pour un espoir. Devant cette évidence qui étreignait mon corps, le chagrin relâcha peu à peu son étau.
Je n’avais pas été préparée à endurer l’échec, ni à affronter le malheur. Après la mort de mon père et celle de Christopher, le père de Gaya, c’était la troisième fois que la vie m’infligeait la perte d’un être aimé. J’avais échoué à protéger Lizzie d’elle-même, à me protéger de la souffrance.
J’étais à l’aube de mes quarante ans, la vie palpitait de nouveau en moi et c’était un vertige.
J’avais cru ma famille solidement arrimée et voilà que le destin en décidait autrement.
Je mis longtemps à cicatriser. Tous les miens, Almah, Markus, Heinrich, Arturo, Svenja, et les autres, si loin qu’ils aient été, m’y aidèrent. Domingo, dont j’avais parfois surpris l’œil mélancolique s’attardant à la dérobée sur la porte close, celle de la quatrième chambre qu’il avait voulue pour notre maison, était fou de bonheur.
Pendant ma grossesse, Lizzie occupa souvent mes pensées. Je m’en voulais de n’avoir pas réussi à l’arracher à ses démons, je lui en voulais d’avoir trahi les promesses de notre jeunesse, et, égoïstement, je lui en voulais de m’avoir abandonnée.
Un matin, le bébé me réveilla d’un furieux coup de pied. Mon ventre était distendu, curieusement bosselé, et cela me fit éclater de rire.
Un rire de pur bonheur.
La vie avait repris son cours.

Première Partie
La force de la jeunesse
Quinceañera
Janvier 1980
Ce qui lui plaisait le plus, plus que son absurde robe longue froufrouteuse, plus que sa coiffure aux boucles sophistiquées raides de laque, plus que son diadème, plus que l’énorme pièce montée de choux à la crème commandée par sa mère, c’était que toutes ses amies étaient là. Sur leur trente et un, plus jolies les unes que les autres. Il y avait aussi les garçons, bien sûr, les indispensables cavaliers. Mais par-dessus tout, la présence de son aréopage d’amies, et surtout celle de Gabriela, mettait Gaya en joie.
Pour sa quinceañera, Gaya aurait préféré une fête intime. Sa mère était encombrée par un ventre plus volumineux de jour en jour, Svenja, sa marraine, ne pouvait quitter Israël où Eival luttait contre la tumeur qui colonisait son corps, Nathan qui répétait sans relâche son prochain ballet avait dû décliner l’invitation, Myriam et Aaron viendraient seuls de New York. Mais ses parents avaient tenu à respecter la tradition en faisant les choses en grand.
— Il n’y a qu’une fête des quinze ans, avait déclaré Ruth. Il y aura ça et ton mariage, ma chérie, sans doute les deux plus belles soirées de ta vie. Moi je n’en ai pas eu, à cette époque-là à Sosúa nous ne respections que les traditions juives et allemandes. Alors, fais-moi confiance, nous allons nous rattraper et donner une fête du tonnerre.
— C’est comme le premier bal d’une débutante à Vienne, un moment très spécial, avait ajouté Almah en souriant doucement, et Gaya ne savait pas résister à la fossette de sa grand-mère.
« Le plus bel hôtel de Puerto Plata », avait décidé sans ambages Domingo qui répétait ses pas de valse depuis des semaines et avait commandé un nouveau tuxedo sur mesure pour l’occasion. « J’ai un peu forci, s’excusait-il. Rien n’est trop beau pour ma fille. »
Ils s’y étaient tous mis, la persuadant qu’il n’y avait pas d’échappatoire, et voilà, elle allait devoir les affronter dans cette tenue qui ne lui allait pas du tout. Cette robe qu’elle avait pourtant choisie avec plaisir, une véritable robe de princesse comme dans les contes de fées de son enfance. Pourtant elle la portait maintenant avec résignation et même une pointe de rancune.
*
Gaya redoutait cette cérémonie. Quinze ans. Est-ce qu’on en faisait tout un plat pour les garçons ? On allait lui coller une étiquette sur le front : « Femme, prête à être courtisée, prête à être… consommée. » Absurde ! Elle avait été tentée à maintes reprises de se dérober. Si elle l’avait vraiment voulu, il n’y aurait pas eu de fête. Mais elle aimait trop les siens pour les décevoir. Et puis il fallait rendre les invitations aux fêtes de ses amies et elle ne pouvait être en reste avec Alicia et Elvira, ses cousines. Gaya entrerait dans sa vie de femme par la porte solennelle de la quinceañera. C’était ainsi dans son île. Une obligation familiale, sociale, culturelle, autant que mondaine.
*
Elle était là maintenant, abandonnée aux mains habiles de la maquilleuse qui transformait son visage d’adolescente rebelle en une frimousse de poupée de porcelaine. Gaya se regarda dans la glace. Cette magnifique jeune femme, éblouissante dans sa robe bustier bleu moiré, ces cheveux disciplinés en crans dociles par le fer à friser, ces yeux de biche étirés sur les tempes et ourlés de noir, ces lèvres rehaussées de rouge cerise, c’était elle aussi. Le résultat était tout à fait bluffant. Si on aimait ce genre-là. Elle eut soudain envie de rire. Puis elle ressentit une étrange morsure au creux de son ventre. Elle seule savait toute la duplicité de cette soirée.
Elle sortit de la chambre mise à sa disposition par l’hôtel, telle une actrice de sa loge. Domingo battait la semelle devant la porte, un rien emprunté dans son habit de soirée. C’était l’heure, la reine d’un soir allait faire son entrée en scène. La salle de réception foisonnait de fleurs blanches disposées dans des vases de cristal. Dans un angle, un trio jouait en sourdine. Les portes-fenêtres de la terrasse s’ouvraient sur un vaste jardin. La centaine d’invités était éclatée en petits groupes engagés dans des conversations animées. Les serveurs passaient de l’un à l’autre, les bras chargés de plateaux de coupes de champagne et d’appétissants canapés. Au bras de son père, Gaya s’avança, nerveuse, allure guindée, coups d’œil furtifs à droite et à gauche. Ses yeux croisèrent le regard attendri de sa mère. Quand elle repéra sa grand-mère qui lui adressa un clin d’œil complice, elle esquissa un sourire soulagé. Elle avait retrouvé son inconditionnelle alliée.
*
Après le dîner servi en grande pompe, on alluma solennellement les quinze bougies de la pièce montée, il y eut un toast cérémonieux, puis Gaya ouvrit le bal au bras de Domingo. Les yeux brillants de fierté, il s’en tira très bien. Almah se fit la réflexion que son gendre avait fait des progrès depuis son mariage, même si sa valse était un peu chaloupée pour les standards autrichiens.
Les danseurs s’étaient empressés auprès de Gaya. Son oncle Frederick, Arturo son parrain, Markus, Heinrich, George, son grand-père américain qui n’aurait manqué sa fête pour rien au monde, Aaron son grand-oncle, les frères de son père, tous, ils l’avaient tous fait valser. Jusque-là elle avait tenu le coup. Puis on était passé au be-bop et au merengue, et ça avait été le tour des garçons. Dans les bras de Guillermo, le frère d’une de ses amies âgé de vingt ans, Gaya avait piteusement lorgné du côté de Gabriela qui se frottait avec entrain contre un bellâtre au rythme des tamboras. Elle en avait grimacé de dépit. La jalousie lui mordait le ventre. Elle avait alors surpris sur elle le regard appuyé et soucieux d’Almah. Sa grand-mère adorée savait, Gaya en aurait mis sa main au feu. Avec elle, pas de secret qui tienne. Almah avait cette capacité à deviner les individus et tout particulièrement ceux qu’elle aimait. Gaya lui adressa un misérable sourire. Almah l’encouragea d’un signe de la tête, tandis que Guillermo resserrait son étreinte. Quel lourdaud ! Mais qu’est-ce qu’il croyait ? Gaya, qui n’avait qu’une envie, embrasser les lèvres roses de Gabriela, se résigna à subir son danseur jusqu’à la dernière mesure.
Les flashs du photographe éblouissaient tout le monde. Son frère, David, chahutait avec d’autres petits garçons. Ses copines se déhanchaient et flirtaient. Les adultes potinaient et le champagne coulait à flots. Rien à redire, c’était une belle soirée, vraiment très réussie.
Gaya eut soudain une envie de petite fille, se réfugier dans les bras de son père. Elle le chercha des yeux dans la foule. Ses parents dansaient, étroitement enlacés. Ruth, plantureuse et magnifique dans une longue robe noire largement décolletée dans le dos, avait posé sa tête sur l’épaule de Domingo, un peu raide dans son tuxedo neuf. Serré entre eux, son gros ventre. Il n’y avait pas à dire, ses parents en jetaient. Un doux sourire flottait sur les lèvres de sa mère. Ruth murmura quelque chose à l’oreille de son mari qui embrassa ses cheveux. Ils semblaient plus amoureux que jamais. Gaya sentit son cœur se dilater et une bouffée de reconnaissance l’envahit. Elle était heureuse pour eux et se sentait rattrapée par les ondes bienfaisantes de leur amour. Plus loin, Almah, infatigable, et dont la mauvaise jambe n’était plus qu’un lointain souvenir, valsait avec une grâce exquise au bras d’Heinrich. Ces deux-là connaissaient les pas et eux aussi avaient belle allure, et aussi quelque chose de plus… aristocratique que le reste de l’assistance. Une interrogation traversa l’esprit de Gaya : Almita avait-elle valsé à son propre bal des débutantes à Vienne ? De quelle couleur était sa robe ? Avait-elle un carnet de bal dans lequel s’inscrivaient ses cavaliers ? Sa grand-mère avait bien évoqué ce bal, mais elle ne le lui avait pas raconté en détail. Gaya se promit de l’interroger. Vienne et son bal des débutantes, ça devait avoir une autre allure que Puerto Plata et ses quinceañeras, puis cette pensée s’évapora, tandis que ses yeux se posaient sur son oncle. Frederick fumait un cigare, le bras autour des épaules d’Ana Maria, les inséparables jumelles en tenue de princesse jouaient les mijaurées, roulant des yeux, se mordant les lèvres, sous les regards ébahis de deux prétendants. Son cousin, Nathan le magnifique, comme elle l’appelait en secret, qui lui avait fait la surprise de débarquer in extremis, observait attentivement les danseurs, les yeux plissés, indifférent aux regards admiratifs de la gent féminine ; on lorgnait vers lui, on se poussait du coude, il était la célébrité de la famille, il avait même fait la une de Vanity Fair. Myriam, la sœur de son grand-père Wil, papotait avec son mari en martelant de son pied le sol au rythme de la musique ; on sentait que ça la démangeait furieusement, mais les rhumatismes d’Aaron avaient mis un terme à ses piètres talents de danseur. À les voir, tous réunis pour la fêter, Gaya se dit qu’elle avait de la chance, une chance incroyable même. Elle avait une famille formidable, certes un peu excentrique, un peu de bric et de broc et éparpillée dans le monde, mais vraiment formidable.
On tapota son épaule. Gaya se retourna et sourit franchement. C’était Arturo, son oncle et parrain, Arturo le gringo, comme on le surnommait depuis son installation aux États-Unis. Il avait fait spécialement le voyage depuis New York pour assister à sa fête. Avec Arturo, elle se sentait bien, vraiment bien, comme si une étrange fraternité les liait l’un à l’autre.
— C’est ton grand jour. Tu t’amuses ?
— Franchement ? Non !
— Oh Gaya, quelle rabat-joie tu fais ! Moi je m’amuse. Vraiment. Elle est très réussie ta fête.
Dans ses yeux bruns, elle lut qu’il la comprenait.
— Tiens, on va encore trinquer, décida-t-il en attrapant au vol deux coupes de champagne sur le plateau d’un serveur qui passait devant lui.
— Si je continue comme ça, je vais être ivre morte et ça va jaser !
— Si tu te soucies de ce que les gens pensent de toi, tu seras toujours leur prisonnière ! Lao Tseu, un philosophe chinois.
— Tu as raison, je m’en fiche, approuva Gaya en éclusant sa coupe.
— Allez viens, on danse, avant qu’on nous mette des charangas et des guajiras pour faire plaisir aux vieux, ou pire, le Manisero de ta mère !
Gaya se laissa aller dans les bras d’Arturo et entama avec entrain son meilleur be-bop de la soirée.
*
Almah regardait l’assistance, pensive, un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres. Comme les liens familiaux étaient surprenants. Comme ils les reliaient les uns aux autres subtilement et d’étrange façon, trouvant des voies inattendues. Comme chacun avait trouvé sa juste place dans l’échiquier. Comme sa magnifique famille l’émerveillait. Heinrich dansait avec Myriam. Almah laissa échapper un petit rire involontaire en se souvenant qu’autrefois Wil avait vainement essayé de les caser ensemble, pour se débarrasser de son rival. C’était loin, et pourtant c’était hier. Comme le temps a passé, songea-t-elle.
— Toi, je sais à quoi tu penses !
Markus venait de se matérialiser à son côté.
— Vraiment Markus ? Dis-moi !
— Tu peux être fière, tu es l’âme de cette tribu, Almah, tu en es la racine première. Avais-tu imaginé cela en débarquant ici avec ta petite valise il y a presque quarante ans ?
— Eh bien… oui ! Dans mes rêves les plus fous, j’avais secrètement espéré quelque chose qui ressemblerait à ça…
— Eh bien, te voilà comblée ! Si tu savais à quel point cela me rend heureux.
Almah ne répondit pas, c’était inutile. La générosité, la bienveillance de Markus à son égard n’avait jamais, au grand jamais, été prise en défaut, et elle en remerciait le ciel chaque jour, avec un petit pincement au cœur en pensant que Markus n’avait pas eu sa chance.
*
De loin Gaya repéra Gabriela. Affalée sur une banquette, pantelante après un merengue endiablé, elle tentait de s’éventer d’un gracieux mouvement des mains. Gaya traversa la salle en priant de ne pas subir d’abordage. Elle se laissa tomber près de son amie, remarquant la sueur qui perlait sur les ailes de son nez et dans son décolleté. Elle regarda avec tendresse ses joues rouges, ses tempes moites, les petites mèches folles échappées de son chignon que la chaleur collait à sa nuque. Baissant le nez, Gabriela souffla dans son encolure et Gaya en fut troublée. Gabriela releva la tête et, avec un sourire complice, elle lui prit la main et l’entraîna sur la terrasse dans un frou-frou de robes longues. Accoudées côte à côte à la rambarde qui surplombait le jardin, elles restèrent un moment silencieuses, à contempler le ciel piqueté d’innombrables points lumineux, dans la lueur opaline de la lune. Gaya devinait le sourire de son amie dans l’ombre. Gabriela tourna vers elle un visage extatique, son regard brillait.
— Ne bouge pas, je reviens !
Une minute plus tard, elle était de nouveau là, deux coupes dans les mains. Elle en tendit une à Gaya et d’une voix joyeuse, rendue légèrement traînante par l’alcool :
— À nos quinze ans ! À notre vie qui commence !
Elles firent tinter leurs coupes de champagne l’une contre l’autre. Et ce fut à cet instant-là, précisément, que quelque chose éclata dans la tête et dans le cœur de Gaya. Elle comprit qu’elle ne serait jamais comme Gabriela. Ni comme elle, ni comme les autres. Sa vie ne commençait pas aujourd’hui, sa vie qui avait déjà bien sinué pendant ces quinze premières années. Et surtout, elle refusait de se définir à partir de ce ridicule rituel de passage. C’était un refus viscéral, presque un dégoût. Non, sa vie ne commençait pas aujourd’hui, et surtout sa vie ne serait pas régie par les codes des autres. Elle se battrait contre ça, seule contre tous s’il le fallait. C’était vital, sinon elle en crèverait. Sa quinceañera, au lieu de la faire rentrer dans l’ordre, lui intimait d’en sortir. Au lieu de lui montrer la voie, elle lui ouvrait une autre route.
Gaya leva des yeux résignés sur Gabriela, cette amie d’enfance qu’elle avait adorée, et comprit qu’elle venait de pousser une porte qu’elle ne pouvait franchir que seule, et qu’elle devait laisser son amie sur le bord du chemin, derrière elle.
*
Et voilà, Gaya, ma petite sauvageonne, entrait dans le monde des adultes. Comme la mienne, son enfance de liberté avait fait d’elle une fille aventureuse, résistante, endurante et combative. Gaya et son charme d’animal sauvage, sa brusquerie de garçon manqué, ses extravagances de tête brûlée, son regard farouche d’adolescente en colère, ses jambes musclées habituées à courir le campo, ses seins trop ronds, cette poitrine apparue tardivement dont je savais qu’elle l’encombrait inutilement, Gaya et sa détermination qui pouvait virer à l’entêtement, voire à la rébellion, Gaya et ses contradictions que je percevais intuitivement sans qu’elle s’en fût jamais ouverte à moi.
Dans ce pays où une fille est une femme à quinze ans, moi, Ruthie, j’étais devenue une vieille maman. Le bébé cabriolait dans mon ventre rebondi, me rappelant à l’ordre. J’avais l’interdiction de me sentir vieille, pour lui je devais être la plus tonique des mamans. Malgré mes quarante ans.
Je soupirai d’aise en regardant nos invités s’amuser. La fête était réussie et, dès demain, nous allions passer quelques jours bien mérités juste entre nous.

Un sérieux gaillard
Juillet 1980
3,9 kg, 52 centimètres.
Tomás.
De mes trois enfants, c’était le plus costaud, le plus grand et celui dont la naissance avait été la plus aisée, bien qu’il se fût attardé une semaine au-delà du terme au chaud de mon ventre. Alors qu’avec ma quarantaine j’avais redouté un accouchement difficile et, pire, la césarienne quasi automatique dont les Dominicains étaient si coutumiers, par souci d’efficacité, de rapidité, par désinvolture.
« C’est parce que tu es rompue aux maternités ! » avait souligné Domingo que j’avais supplié de tout faire pour m’éviter cet acte chirurgical que je jugeais barbare quand il n’était pas absolument nécessaire. Combien de Dominicaines, telle Ana Maria, ma propre belle-sœur, se voyaient affublées d’une horrible balafre qui courait du nombril au pubis, simplement parce que les médecins ne voulaient par s’embarrasser des longueurs d’un accouchement. Mais j’avais eu droit à la meilleure clinique privée de Puerto Plata et aux soins attentifs de mon mari.
Avec quelques difficultés et force câlineries, j’avais réussi à le convaincre de rester dans l’expectative quant au sexe de notre enfant. Je voulais une surprise, nous avions déjà une fille et un garçon, alors qu’importait de savoir, et jusqu’au dernier moment j’avais tenu bon.
Domingo n’était pas peu fier de son second fils.
Car avec Tomás nous flirtions avec les standards de la famille dominicaine, trois enfants c’était un minimum pour tout chef de famille qui se respectait. Moins que ça, on soupçonnait un empêchement ou une discorde du couple et on vous jetait des regards de commisération.
Côté grands-parents Soteras, on était heureux d’agrandir la tribu familiale, il fallait maintenant trois mains pour compter les petits-enfants.
Almah était déjà folle de ce gros bébé, potelé et rieur. « Ce sera un bon vivant et un sérieux gaillard, j’en mets ma main au feu, pas vrai Tomás ? » s’extasiait-elle en frottant son nez contre celui, minuscule, de son cinquième petit-enfant. Dès le lendemain de sa naissance, elle lui avait noué autour du cou la perle d’ambre qui éloignait le mauvais œil. J’avais approuvé d’un sourire, même si je n’accordais aucun crédit à cette croyance du campo, pas plus que Domingo qui ne s’y était pas opposé, soucieux de ne pas froisser Almah.
Perdue dans les tourments de l’adolescence et absorbée par ses projets d’avenir, Gaya ne prêtait au bébé qu’une attention polie. Je regrettais secrètement qu’elle ne fût pas plus câline, pas du genre à pouponner et que le sort des animaux semblât lui importer plus que celui du nouveau-né. Mais ma fille était ainsi faite et je n’avais pas souvenir, moi non plus, d’avoir traversé l’adolescence comme un long fleuve tranquille.
Quant à David, élevé au milieu d’un trio de filles et d’ordinaire si réservé, il avait du mal à contenir sa joie d’avoir enfin un petit frère. Son unique préoccupation était qu’il grandisse au plus vite pour en faire son compagnon de jeu.
Le seul chez qui je notais comme une légère fêlure, bien qu’il l’eût nié la tête sur le billot, était Frederick. Mais je connaissais mon frère. Mon frère, qui en son temps avait tant espéré un fils, s’était résolu, non sans une once de regret, perceptible bien qu’il l’eût toujours tue, à l’idée de devoir céder la gestion de l’élevage à ses neveux, seule descendance masculine de la famille. Car à seize ans, Alicia et Elvira, ses jumelles, formaient des projets de vie qui les éloignaient radicalement de notre terre rustique, décoration d’intérieur pour l’une, styliste pour l’autre, si possible en Floride, et bien évidemment ensemble.
Nous fêtâmes la naissance de Tomás de façon tout à fait païenne, avec de sérieuses agapes dont la pièce maîtresse fut un cabri rôti tout droit venu des prés salés de Monte Cristi.
« Il va falloir se calmer, commenta Almah, si nous continuons à enchaîner les réunions de famille à cette cadence infernale, mon tour de taille n’y résistera pas ! »

Un choc violent
15 décembre 1980
C’était un pacte tacite : le téléphone pour le tout-venant, les lettres pour les échanges intimes et nourris. Je relisais des bribes de la lettre d’Arturo datée du 9 décembre et reçue le matin même.
… Est-ce qu’on est déjà vieux quand on voit partir les idoles de sa jeunesse ?…
… L’assassinat de Lennon a été un choc violent, pour sa brutalité, son absurdité…
… Avait-il vraiment trahi son message de paix et de fraternité entre les hommes ?
… Le Dakota Building est devenu un lieu de pèlerinage, le trottoir est jonché de fleurs…
… J’ai le sentiment que se referme une période de ma vie, une période heureuse qui a commencé sur le pont d’un bateau en provenance de Saint-Domingue par une rencontre avec une jeune fille qui m’avait surnommé « Vous pleurez mademoiselle »…
… Il est grand temps pour moi de prendre ma vie à bras-le-corps et de lui donner une nouvelle impulsion…
… Je m’encroûte dans mon académie de musique et j’ai l’impression d’y moisir lentement…
… je manque cruellement d’inspiration…
… En même temps, je manque cruellement du courage d’entreprendre qui te caractérise, ma Ruthie…
Comme celle des notes, Arturo possédait la magie des mots. Chacune de ses lettres que je conservais religieusement me plongeait dans un océan d’émotions. Il avait le chic pour ça. Comme à chaque fois, des souvenirs me submergèrent.
Arturo et moi en balade sur les rives du lac George, lors de lointaines vacances dans les Adirondacks. Marilyn Monroe venait de mourir. Arturo m’avait fait tout un sketch, à son habitude il en faisait vraiment des tonnes, se disait même en deuil. À l’époque je m’étais gentiment moquée de lui. Mais aujourd’hui je partageais son émotion et celle de toute une génération sidérée par l’absurdité d’un geste assassin que personne ne comprenait et qui nous privait d’un des musiciens mythiques qui avaient accompagné notre jeunesse. Je nous revoyais au premier concert américain des Beatles avec Nathan, les billets obtenus à prix d’or, Gaya déjà là, minuscule promesse de vie en moi. Je secouai la tête pour chasser ces fantômes. Plus de quinze années avaient passé.
Je sentais dans les mots d’Arturo une sorte de nostalgie douce-amère, comme empreinte de désillusion. Mais aussi, enfouis derrière, sourdaient les prémices d’un nouvel envol qui hésitait encore. Malgré mes encouragements incessants, Arturo n’avait jamais franchi le pas. Il ne se plaignait jamais et prétendait se plaire dans sa fonction de professeur de musique et de révélateur de talents. Mais je savais qu’au fond son ambition était ailleurs et que, dans ses rêves les plus fous, miroitaient les feux de la rampe. Composer et interpréter ses œuvres devant le parterre du Radio City Music Hall, ou quelque chose dans ce genre, voilà ce qui l’aurait comblé.
Il y avait bien eu des embryons, des frémissements avec, par le biais d’un de ses amis, une commande de musique pour une comédie romantique prometteuse qui s’était contentée de faire un flop commercial. Il avait aussi travaillé pour des agences de publicité, mais il n’était pas fier de ces ouvrages besogneux qui consistaient à mettre en musique des maux du marketing et qu’il jugeait indignes de son talent sans oser le dire, de peur de paraître prétentieux. Et pourtant, Arturo était doué. Un musicien inventif, délicat, plein d’imagination. Il y avait quelque chose de magique quand ses doigts déliés couraient sur le clavier. Mais il n’avait pas la pugnacité nécessaire pour émerger dans cet univers ingrat où les relations comptaient au moins autant que le talent, il ne savait pas cultiver ces fausses amitiés, et surtout il n’avait pas suffisamment foi en lui-même. Il lui manquait un élan et j’étais bien en peine de deviner quel pourrait être le tremplin, le déclencheur, qui lui permettrait de naître enfin à ce destin de compositeur-interprète que je pressentais pour lui, et dont je souhaitais de toute mon âme qu’il voie le jour.
Et puis il y avait autre chose. Arturo n’était pas heureux en amour. C’était bien le seul domaine sur lequel il ne se confiait pas à moi. À de vagues allusions, je devinais des liaisons sulfureuses, dominées par le sexe et peu épanouissantes, des emballements généralement éphémères qui le désenchantaient chaque fois un peu plus. J’espérais de tout mon cœur qu’il rencontre l’âme sœur, et sur ce terrain, là aussi il piétinait. Bon joueur, ingénu, il affichait toujours un optimisme de façade qui décourageait de plus amples investigations de ma part. Je savais, car il me l’avait dit un jour, qu’il enviait notre bonheur et notre parfaite entente à Domingo et moi. Je savais aussi qu’il désespérait de jamais rencontrer pareille chance. Et cela me broyait le cœur.
Comme les précédentes, sa lettre alla rejoindre ses semblables dans le petit coffret de caoba où je conservais notre correspondance. Et comme pour les précédentes, je m’attelai avec délices à une réponse. C’était un exercice que j’aimais par-dessus tout. Une feuille de papier vierge, mon vieux stylo-plume de Bakélite. Je les écrivais en secret, un peu comme une adolescente cache sa correspondance amoureuse, car Domingo aurait bien pu se moquer gentiment de moi. Ou pire Gaya, un peu plus férocement. Seule Almah, me semblait-il, aurait pu vraiment me comprendre. J’avais l’impression que ces échanges épistolaires nous reliaient à un monde révolu, celui des longues correspondances littéraires d’autrefois de ces poètes, de ces grands voyageurs que j’aimais lire.
Chaque fois que j’écrivais à Arturo, et ça ne m’arrivait qu’avec lui, je sentais une fièvre s’emparer de moi, un élan me propulser. Et je me disais que, oui, j’aimais écrire, j’aimais choisir le mot juste, l’adjectif lumineux, l’adverbe astucieux, agencer l’ordonnance des termes, utiliser ces signes de ponctuation déconsidérés. Je réfléchissais à chaque phrase, je voulais qu’elle exprime au plus juste ce qui était tapi au fond de moi. Nul doute que j’y mettais bien plus de cœur qu’à la rédaction de mes articles, même les plus excitants. Écrire à Arturo, c’était mettre mon âme à nu, mon cœur noir sur blanc, et je savais qu’en me lisant il en avait l’intuition intime. Car dans le tourbillon de nos vies il y avait la permanence rassurante de notre relation, qui jamais ne s’essoufflait. Je vérifiai avec de douces pressions que la pompe de mon stylo n’était pas grippée et je sortis mon beau vélin, lisse et doux, sur lequel ma plume glissait comme sur de la soie.
Querido Arturo…

Une greffe improbable

Avril 1981
Extrait de La Voix de Sosúa
Nous sommes heureux et fiers d’annoncer la création de la paroisse israélite de Sosúa « Kehilat Bnei Israel ».
La nouvelle paroisse est organisée en une fondation dont tous les pionniers arrivés dès 1940 d’Allemagne et d’Autriche et résidant à Sosúa, leurs familles et leurs descendants sont membres. Elle se chargera désormais du fonctionnement et de l’organisation des services et des fêtes religieuses. Tous les frais de la paroisse, ainsi que l’entretien de la synagogue et du cimetière, seront pris en charge par Productos Sosúa, la prospère coopérative laitière dont la renommée n’est plus à faire et dont les produits sont distribués dans tout le pays. Mazel Tov!
Mon court article était illustré d’une photographie de notre synagogue, magnifique de simplicité sous les rayons d’un soleil rasant de fin de journée, un véritable projecteur qui l’illuminait comme une star. Je n’avais pas voulu en faire trop. Tous ceux qui étaient concernés au premier chef connaissaient la nouvelle. Ils avaient âprement milité, Almah en tête malgré son sens tout relatif de la religion, pour cet aboutissement que nous avions fêté comme il se doit, par un sérieux festin.
Je m’étais donc contenté d’un faire-part de naissance factuel. La nouvelle paroisse était la concrétisation de notre enracinement heureux, une greffe improbable entée dans les cassures de l’Histoire, quand une poignée d’émigrants juifs, arrivés d’Allemagne et d’Autriche début 1940, avaient choisi de rester dans cette terre caraïbe et d’y faire souche.
Une greffe qui, contre toute attente, avait merveilleusement pris.
Même ceux qui, comme moi, étaient éloignés des choses de la religion n’avaient pu rester insensibles à cet accomplissement symbolique. Comme l’avait prophétisé Almah, nous étions bien les premiers maillons d’une nouvelle espèce hautement exotique : Homo dominicano-austriaco-judaicus.

De la bonne graine de capitalistes
Juin 1981
Huit kilomètres entre canneraies et mer turquoise. C’était la distance qui nous séparait de l’aéroport international Gregorio-Luperón de Puerto Plata. Balaguer avait tenu sa promesse de désenclaver notre région. Une route côtière flambant neuve nous reliait désormais au reste du pays. Un long ruban d’asphalte courait de Puerto Plata à Nagua, remplaçant l’ancienne piste poussiéreuse, truffée d’ornières et de nids-de-poule. Et au bord de cette route, le nouvel aéroport d’où l’on pouvait s’envoler pour Miami, New York, Montréal et même l’Europe.
Un Balaguer à moitié aveugle coupa le ruban au son de Quisqueyanos valientes exécuté avec plus d’entrain que de maestria par l’orphéon municipal. Une délégation de Sosúa fut bien sûr invitée et j’en étais. C’était un grand jour et j’en rendis largement compte dans les colonnes de La Voix de Sosúa.
Frederick se frottait les mains et avec lui tous les propriétaires terriens de la région. La tarea allait flamber, comme il le prédisait depuis des années avec ce que j’avais en mon for intérieur baptisé « son petit air de supériorité sans vouloir y toucher » qui m’agaçait tant. On avait suffisamment moqué ses investissements, ils allaient enfin lui donner raison. Les milliers de tareas qu’il avait achetées pour une bouchée de pain dans la région de Río San Juan, de bonnes terres grasses et herbues pour nos vaches laitières, allaient prendre de la valeur. Sans compter notre finca de Sosúa et nos édifices du Batey. Mon frère traversait désormais la vie avec le sourire satisfait de qui se sait conforté dans ses convictions par la tournure des événements.
Depuis l’annonce de l’ouverture du projet, dix-huit mois auparavant, Frederick caressait l’idée de bâtir un grand hôtel en surplomb de la partie est de la baie, à l’emplacement d’anciennes maisons de pionniers : il voulait être prêt à accueillir les touristes qui, à l’en croire, n’allaient pas tarder à affluer par charters entiers. Dans cet objectif, il avait créé une société, Sosúa Properties CXA, dont chaque membre de la famille était actionnaire. Il était sûr que le développement de la région ferait de nous des gens riches, si nous avions le cran d’aller de l’avant, sans rester à la traîne des autres pays et des îles voisines. « Nous devons prendre exemple sur la Martinique et Saint-Martin », s’enflammait-il.
« La famille Rosenheck-Soteras, de la bonne graine de capitalistes », raillait Almah qui ajoutait : « Nous n’avons vraiment pas besoin de ça pour être heureux, pas vrai ? » Et je voyais une lueur fugitive de nostalgie passer dans son regard bleu.
À Puerto Plata aussi les investisseurs s’activaient. Un ambitieux complexe touristique baptisé Playa Dorada – une dizaine d’hôtels de luxe aux normes internationales, restaurants, galerie marchande, parcours de golf – sortait de terre.
Était-ce un bien pour un mal ?
Almah était une des rares à émettre haut et fort des réserves quant au bien-fondé de ces développements. « Nous allons vendre notre âme au diable », clamait-elle à qui voulait l’entendre. Frederick temporisait « Le tourisme n’est pas le diable, loin de là ! Outre des ressources, ce sont aussi des emplois. C’est quand même autrement plus glorieux pour notre pays que les remesas! » Mais Almah craignait de voir son paradis dénaturé, défiguré, et surtout envahi. Elle n’avait pas tort. L’avenir lui donnerait raison en déversant sur nos plages des hordes de touristes en bermuda, bikini et tongs, luisants d’huile solaire, qui viendraient se pavaner sur des transats, achèveraient de saper nos pilotillos en grimpant dessus, pilleraient nos récifs de corail, effraieraient nos lamantins, obligeraient les pêcheurs à naviguer toujours plus au large pour rapporter du poisson, ruinant à jamais le charme bucolique de notre paradis terrestre. Le visage de notre côte en serait à jamais bouleversé. Tout cela nous pendait au nez, mais nous ne suspections pas encore la violence du raz de marée à venir.
Frederick avait raison sur un point essentiel, l’économie du pays, encore considéré comme proche du tiers-monde, avait bien besoin de la manne des devises du tourisme. Comme Domingo et Markus, il y voyait une véritable opportunité de nous sortir du marasme économique dans lequel nous nous enlisions depuis de nombreuses années.
Il fallait reconnaître que notre région, et plus largement notre pays, possédait largement de quoi prétendre au titre d’Éden balnéaire : un climat idéal, un soleil toujours bienveillant, des plages magnifiques, une mer sage, des habitants accueillants. Juste derrière les Canadiens, les premiers Européens à débarquer furent les Allemands. Leur arrivée n’avait rien d’un mystère.

Der Spiegel
Juin 1981
Signe évident que nous sortions de l’ombre, quelques mois après l’inauguration de l’aéroport, je reçus un coup de téléphone d’Allemagne. Un journaliste de l’hebdomadaire Der Spiegel s’invitait chez nous. Notre histoire, ou plutôt celle de Sosúa, l’intéressait. En tant que «confrère» – je notai une nuance très perceptible de condescendance dans ses intonations –, il me contactait pour que je l’aide à planifier son reportage, comme un «fixeur» se plut-il à me préciser, fier de son jargon. Je restai sur la réserve, ne sachant comment ceux que nous appelions entre nous les pionniers réagiraient. Jusque-là, ils s’étaient complu dans la discrétion, ne faisant guère parler d’eux au-delà de nos cercles familiaux respectifs. Le destin de notre colonie n’avait guère fait de vagues, une minuscule anecdote de la Seconde Guerre mondiale qui en comptait d’autrement plus spectaculaires, un fragment d’histoire de la Shoah au dénouement heureux.
J’en parlai à Markus et Almah. Je ne voyais qu’eux pour répondre favorablement à une telle demande et, le cas échéant, convaincre leurs compagnons de la première heure. Nous convoquâmes une réunion du premier cercle, soucieux de savoir comment les anciens allaient prendre cette démarche. Les avis étaient tranchés. Certains avaient la rancune tenace et presque tous récriminaient, qui avec violence, qui avec amertume, qui avec finesse :
— Un Allemand ! Il ne manque pas de toupet.
— On ne les intéressait pas tant que ça, il y a quarante ans.
— Pas question de jouer les curiosités exotiques !
— Je parie qu’il est de mèche avec une agence de tourisme qui va nous en envoyer des troupeaux !
— De toute façon, objectai-je, s’il veut faire un reportage, on ne peut pas l’en empêcher.
— Alors autant l’encadrer pour qu’il n’aille pas raconter n’importe quoi sur nous, répliqua Almah.
— Oh, on les connaît les journalistes ! la coupa Josef Katz qui, se rendant compte trop tard de sa bourde, me lança un œil penaud.
— Lui serrer la vis, Ruthie, tu vas devoir lui serrer la vis ! renchérit Alfred Strauss.
— Et nous n’avons absolument pas à rougir de ce que nous sommes devenus, souligna Markus.
— Bien au contraire ! s’exclama Almah.
— Si ce journaliste a besoin de témoignages, nous nous y collerons Almah et moi, en veillant au grain, décida Markus dont je connaissais l’attention pointilleuse. Et toi, Ruthie, tu serviras de garde-fou. Le moment venu, je te laisserai la vedette, Almah, si tu en es d’accord, je ne tiens pas particulièrement à être sur le devant de la scène. Si tu ne vois pas d’inconvénient à ce que ta femme joue les vedettes, ajouta-t-il en se tournant vers Heinrich.
Celui-ci se contenta d’incliner la tête en signe d’approbation. Cette histoire n’était pas la sienne. Puis se ravisant, il glissa un sourire ironique en direction d’Almah :
— Ce ne sera pas la première fois, et sans doute pas la dernière non plus, n’est-ce pas ma chère ?
— Je ne vois pas du tout à quoi tu fais allusion, mon cher, lui rétorqua Almah avec un clin d’œil. D’accord Markus, faisons comme ça, ajouta-t-elle enthousiaste, si cela convient à tout le monde.
Nous étions tous d’accord. Et je sentais ma mère ravie de l’occasion qui lui était donnée de se raconter et de revivre l’odyssée de sa jeunesse.
*
Accompagnée d’Almah, j’allais accueillir Dieter Müller dans notre nouvel aéroport. Nous le reconnûmes immédiatement, la trentaine, grand, blond, pâle de peau, il portait un gilet de reporter multipoche et un sac de photographe jeté sur l’épaule. « Une caricature d’Aryen doublée d’un journaliste de bande dessinée », me souffla Almah en catimini en enfonçant un coude dans mes côtes. Je retins un éclat de rire.
Dès la première poignée de main, franche, chaleureuse, je pris Dieter en sympathie et je crois bien qu’Almah aussi. Il était bien trop jeune pour avoir connu la guerre, ce qui cloua le bec des râleurs et des revanchards. Son âge et son sincère intérêt à notre endroit balayèrent les réticences que sa démarche avait pu faire naître. Nous lui avions offert l’hospitalité à la finca, qui comptait désormais quatre bungalows pour les amis, comme nous appelions les petites dépendances que nous avions construites au fur et à mesure que la famille s’agrandissait.
Almah entraîna Dieter à cheval à l’assaut des lomas, lui ouvrit les portes de notre cimetière, celles de la synagogue que nous n’utilisions plus que pour les grandes occasions, et celles, plus intimes, de nos albums de photographies. Il y eut des repas joyeux, des expériences culinaires – Dieter découvrit le mangú et la Sachertorte à la mangue, une curiosité métisse de Rosita, parfaite illustration de notre culture hybride –, des chevauchées fantastiques, un bain de nuit, des séances d’observation des étoiles et de longues, très longues conversations.
*
Le dernier soir avant le départ de Dieter, nous nous balancions mollement dans les mecedoras de la terrasse en sirotant un rhum au gingembre.
— D’où vous vient cet intérêt pour notre communauté, Dieter ? Car je sens bien que vous n’avez pas tout dit.
Almah fixait le journaliste avec un regard inquisiteur. Son intuition ne la prenait jamais en défaut. Sous son hâle tout frais, le rouge monta aux joues de Dieter et une ride qui n’était pas de son âge se dessina sur son front. Il était manifestement dérouté d’avoir été percé à jour. Quand il prit la parole, son ton était grave :
— Mon père avait dix-huit ans en 1938. Il a fait partie des Jeunesses. Il a placardé des écriteaux dans les parcs, les tramways et les bains publics. Il a défilé le bras levé, il a peint des étoiles de David sur des vitrines… Il a eu le temps de s’en repentir, bien avant de mourir d’un cancer. Mais c’est une tache indélébile.
Il y eut un silence gêné. Un ange passa. Dieter se racla la gorge et d’un ton plus léger, avec un enthousiasme un peu forcé :
— Il ne faudrait pas croire que c’est pour racheter ce qu’a fait mon père dans sa jeunesse, ou quelque chose de cet ordre-là. Non. Mais depuis toujours j’éprouve à l’endroit des histoires d’émigrés un intérêt sincère. Cette réinvention des vies me bouleverse. C’est quelque chose qui a à voir avec la grandeur de l’homme. Qui plus est la vôtre, dans les conditions que l’on sait.
Il secoua la tête comme pour chasser de vieux démons et son regard s’attarda sur Almah comme s’il attendait une sorte d’absolution. Elle acquiesça. Dieter reprit, comme soulagé :
— Jamais un reportage ne se sera révélé plus aisé et plus plaisant à réaliser. Vraiment, je ne sais pas comment vous remercier pour votre accueil et votre hospitalité. Ce n’était pas une enquête, c’étaient de vraies vacances !
— Nous sommes comme ça, nous les Juifs dominicains ! plaisanta Almah.
— Nous les Dominicains, la corrigeai-je.
— Faites-nous donc un bel article, racontez ce que vous avez vu, ce que vous avez ressenti, et dites-leur bien qu’ils ne nous manquent pas, ajouta Almah.
— N’êtes-vous jamais retournée en Autriche ? demanda Dieter, et je sentis que cette question lui brûlait les lèvres depuis longtemps.
C’était un sujet tabou, un des rares qui existât entre ma mère et moi. Chaque fois que je tentais de la questionner, que j’évoquais l’éventualité d’un voyage dans le pays de son enfance, un voyage que j’aurais tant aimé faire avec elle, elle se refermait comme une huître. À mon grand regret, cela semblait sans appel.
— Non !
Le ton d’Almah était ferme et catégorique. Une fin de non-recevoir. Comme de juste.
— En avez-vous eu l’envie ?
— Non ! réitéra Almah. L’Autriche ne me manque pas. Mon pays, c’est cette île depuis très longtemps. Un pays dans lequel je n’ai jamais cessé d’être en exil, mais un pays hors duquel, n’importe où, je serais en exil.
Almah laissa Dieter méditer sa formule quelques secondes. Il ne pouvait que partiellement en appréhender la signification, ne connaissant pas les morts de ma mère, ni ceux de Vienne, ni ceux qui la liaient à cette île.
— Sacré paradoxe, hein ? le nargua-t-elle. Et je vous assure, mon cher Dieter, que malgré les soubresauts de la politique, malgré la corruption rampante, malgré les problèmes sociaux, nous sommes très bien ici. Infiniment mieux que dans cette vieille Europe qui ne cesse de lécher ses plaies.
— Vous avez raison. Ma génération a été élevée sous la chape de la culpabilité. Nous avons reconsidéré l’histoire en long, en large et en travers.
— Ce qui n’empêche pourtant pas certains de nier l’évidence.
— Vous voulez parler des révisionnistes ? On a affaire à une bande de fanatiques totalement aveuglés et qui plus est limités intellectuellement, pour rester poli.
— De vrais cons, vous voulez dire ? Vous voyez, rien ne change… sourit Almah triomphalement.
Dieter se balança doucement pendant quelques secondes, semblant peser le pour et le contre d’une décision. Il prit une grande respiration et se lança.
— Savez-vous que vous pouvez désormais demander réparation pour tous les biens dont vous avez été spoliés ? Il y a eu des précédents, et même des lois. Je pourrais vous aider, ajouta-t-il avec une ferveur presque enfantine.
— À vrai dire, cela ne m’intéresse pas. C’est une bataille d’arrière-garde, et inutile de surcroît. Vous l’avez constaté, nous vivons au paradis. La page est tournée depuis bien longtemps. Nous ne manquons de rien ici et surtout pas de souvenirs. Alors les biens matériels…
— Tout de même, s’enflamma Dieter, c’est un combat juste et légitime. Ça a valeur de symbole. La preuve : la plupart de ceux qui se sont engagés dans cette voie ont obtenu gain de cause. Et ils ont presque tous choisi de se défaire des biens restitués au profit d’associations ou de musées.
— C’est exactement ce que nous avons fait avec mon second mari, figurez-vous.
Et Almah entreprit de raconter à Dieter l’histoire du tableau de Max Kurzweil. Suspendu à ses lèvres, le journaliste n’en perdait pas une miette. Quand Almah mit le point final à son récit, Dieter avait les yeux qui brillaient.
— Votre histoire, Almah, c’est un véritable roman !
— Toute la vie de ma mère est un véritable roman, c’est ce que je dis toujours, ajoutai-je en guise de conclusion. Et si nous allions nous coucher maintenant ? Il se fait tard et demain vous avez un avion à prendre.
*
Deux mois plus tard, un paquet en provenance d’Allemagne atterrissait dans notre boîte postale, une dizaine d’exemplaires du Spiegel. En couverture, sous le titre « Sosúa, lointaine terre promise des Juifs allemands et autrichiens, le kibboutz des Caraïbes », une vue panoramique de la baie ; en médaillon, un portrait d’Almah rayonnante : « Une pionnière raconte… »
Je me jetai sur les huit pages du dossier, un reportage juste et empreint d’admiration, bien ficelé et fort documenté. Et pour cause : nous avions mis à la disposition de Dieter toutes nos archives. Je distribuai les exemplaires de l’hebdomadaire : trois pour l’école, deux pour notre bibliothèque, un pour les archives du journal et un pour les archives de la Dorsa. J’en gardai un à la maison, un pour Markus et un pour Almah qui s’empressa de le faire disparaître dans sa valise aux souvenirs, comme je devais le découvrir des années plus tard.
J’envoyai un télex à Svenja pour la prévenir de la parution, sûre qu’elle ne manquerait pas d’acheter l’hebdomadaire en Israël, et un autre pour remercier Dieter et lui demander d’en envoyer un exemplaire au Joint à New York.
Si nous avions été plus perspicaces, nous aurions entrevu les conséquences de la publication de l’article. Almah se serait sans doute abstenue de répondre à l’interview. Car Der Spiegel fit des émules. Après la parution du dossier de Dieter, débarquèrent à Sosúa des flots d’Allemands et d’Autrichiens curieux de notre histoire, puis ce fut un magazine américain et un historien autrichien. Nous sortions définitivement de l’ombre.

Modèle
Juin 1982
New York, le 20 juin 1982
Ma Ruthie,
Des nouvelles du front new-yorkais où les premières grosses chaleurs nous promettent un été caniculaire, ce qui me donne un prétexte tout trouvé pour revenir chez nous pendant quelques semaines… »

Extraits
« Anacaona ouvrit la voie. Nathan venait d’entamer un parcours chorégraphique qui allait faire de lui une figure importante de la danse contemporaine. Il imprimerait un style unique et innovant, soutenu par un langage chorégraphique narratif questionnant l’identité, un reflet de l’époque. Avec Arturo, ils vogueraient de succès en succès. «Pas des succès d’estime, mais de bons gros succès commerciaux», comme s’en vanterait Nathan, qui avait gardé quelque chose d’enfantin dans ses rodomontades,
Quelques années plus tard, leur ballet intitulé Terre promise, une ode à l’exil qui retraçait, pour qui savait lire entre les lignes, l’historiographie familiale, serait carrément porté aux nues et ferait de Nathan un des chorégraphes les plus courtisés au monde, consacré en 1998 par un American Dance Festival Award. » p. 146

« Tant de choses étaient advenues, tant de vies s’étaient construites ici, des bonheurs, des drames aussi, cela donnait le vertige. J’oubliais les petites jalousies, les rancœurs, les mesquineries, pour ne garder que les sourires. Avec leur détermination, leur goût de l’effort, leur âpreté au travail, leurs renoncements, leur dignité magnifique devant l’ineffable, ils s’étaient faufilés dans les lézardes de l’histoire pour écrire ici une page de leur vie, la page essentielle, celle sans laquelle rien d’autre n’aurait pu advenir. Ils étaient des rocs, de la race des vainqueurs, et la présence de chacun ici, aujourd’hui, témoignait de ça: ils étaient victorieux et indestructibles.
La synagogue n’avait pu accueillir tout le monde pour le service religieux et les invités piétinaient sur la pelouse en une cohue compacte.
Il y eut des embrassades, des accolades, des rires, des congratulations, des confidences, des séances de photographie, des toasts, des libations, des agapes, des chants, des danses, des gueules de bois, et des larmes, beaucoup de larmes. » p. 165-166

À propos de l’auteur
BARDON_Catherine_©Philippe_MatsasCatherine Bardon © Photo Philippe Matsas

Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine où elle a vécu de nombreuses années. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays. Son premier roman, Les Déracinés (Les Escales, 2018 ; Pocket, 2019), a rencontré un vif succès. Suivront L’Américaine (2019), Et la vie reprit son cours (2020), et Un invincible été (2021). (Source: Éditions Les Escales)

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En deux mots
Dans la vie de Marius, il y a qu’une sorte de vide existentiel qu’il essaie de remplir en disputant un tournoi de tennis. Hébergé chez les parents de Cédric, son ami et partenaire, dans une villa du sud de la France, il promène sa mélancolie des courts aux bars. Pas vraiment de la graine de champion…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie, comme un tournoi de tennis

Thomas André a su profiter d’un Master de création littéraire pour peaufiner un premier roman très original. Construit tout au long d’un tournoi de tennis, il dresse un sombre portrait de notre jeunesse.

Marius passe des vacances dans le sud de la France avec ses amis Alice et son frère Cédric, les enfants de Maud et Georges. Dans leur maison avec piscine, le temps s’écoule agréablement, tous les occupants profitant des journées ensoleillées pour ne pas faire grand-chose sinon manger, boire (plutôt beaucoup) et se reposer. Alice doit mettre la main à son mémoire et les garçons participent à passent des tournois de tennis. Marius se révèle être un adversaire redoutable, notamment pour Cédric qui, après une nouvelle défaite face à son ami, entend arrêter le tennis. Est-ce seulement sur le coup de la déception qu’il a affirmé cela, lui qui gamin « s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage et avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée ». Puis Marius avait débarqué. « À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. »
Après une virée à la plage, une sortie en mer pour du ski nautique et une tournée au casino et dans les bars, le sujet est oublié. Il faut reprendre le chemin des courts, il faut s’entrainer pour avoir une chance de progresser dans le tableau. Mais dans ce sud qui incite davantage au farniente Cédric et Marius vont continuer à jouer avec le feu. Et si Marius passera tout près de la correctionnelle en arrivant en retard et encore passablement secoué, Cédric manquera carrément le virage.
Voilà toute l’attention reportée sur le seul Marius dont les prestations commencent à retenir l’attention d’un fan-club et de la bande des argentins qui tous les étés viennent encaisser les primes des tournois, eux qui sont les maîtres de la terre battue.
On l’aura compris, les matches de tennis qui se succèdent sont pour Thomas André la métaphore de ces jeunes vies qui réussissent quelquefois des points gagnants venus d’ailleurs, mais qui pour la plupart vont déraper, faute de motivation, faute de concentration. Du coup, l’enjeu n’est pas savoir si Marius va remporter le tournoi, mais s’il va parvenir à remplir une vie qu’il semble davantage regarder passer que prendre à bras le corps. De ce point de vue, l’épilogue ne laisse guère place à l’optimisme. Même si…

L’avantage
Thomas André
Éditions Tristram
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782367190808
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans le sud de la France où séjourne le narrateur, venant de Lens. On y évoque aussi Paris et Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marius a seize ans, ou peut-être dix-sept. Il participe à un tournoi de tennis, l’été, dans le sud de la France. Il vit chaque partie avec une intensité presque hallucinatoire, mais le reste du temps, dans la villa où il séjourne avec ses amis Cédric et Alice, rien ne semble avoir de prise sur lui. Il se baigne. Il constate qu’Alice rapproche de lui ses jambes nues. Il accompagne Cédric le soir dans tes bars de la ville.
Les événements se succèdent, moins réels que le vide qui se creuse en lui, jour après jour. Jusqu’à ce que Marius retrouve, sur l’immuable rectangle de terre battue, un nouvel adversaire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
DIACRITIK (Christine Marcandier)
Blog Cultures sauvages
Canal + (Augustin Trapenard)
Culturopoing
Trends-Tendances – Le Vif
France bleu (Le coup de cœur des libraires)
Blog shangols 
Blog L’Espadon
Blog Baz’Art 
Le blogue de Tilly 

Les premières pages du livre
« Je n’arrivais pas à exister. Il allait me prendre mon service encore une fois et plier le match en deux sets. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, Ça jouait trop vite pour moi.
Sur ma ligne, j’ai fait rebondir la balle trois ou quatre fois avant de servir. J’ai forcé sur mon bras et c’est sorti d’un bon mètre. J’ai poussé ma deuxième dans le terrain et il a retourné long. Il m’agressait dès la première frappe. Il cherchait à venir au filet, sans se précipiter. J’ai insisté sur son revers, en essayant de varier les trajectoires, mais ça ne servait à rien. Il a accéléré long de ligne, s’est engouffré dans le terrain et a claqué son smash. Voilà, ça faisait déjà 3-1, c’était bientôt fini.
Je lui ai renvoyé les balles et j’ai croisé le regard de Cédric derrière le grillage. Il a mis ses mains en haut-parleur et m’a crié de me secouer, que je n’étais pas un punching-ball. J’ai détourné le regard. Je m’en foutais de perdre, peut-être même que j’en avais envie. Le soir commençait à tomber. Il faisait toujours aussi chaud, mais les couleurs avaient perdu de leur superbe. La terre battue était fatiguée sous nos pieds, sèche et toute pâle. Elle ne collait même pas à nos semelles, elle se contentait de cramer sous le soleil. On aurait dit de la poussière.
Sur son service, il a continué sur le même rythme. Il utilisait son chop pour me couper les jambes, trouvait toujours de la longueur, des angles, Je me sentais dépassé, comme un nageur emporté par le courant. À 40/30, il m’a mis au supplice en coup droit, avant de conclure le point sur une amortie sortie de nulle part. Je n’ai même pas essayé de courir, c’était trop bien touché,
Je me suis assis sur mon banc et j’ai étendu les jambes. Mes chaussettes étaient pleines de terre battue. Il y avait des mouches qui me volaient autour, attirées par la chaleur de mon corps. J’ai remarqué que l’ombre commençait à se déployer sur le bord du court. Bientôt, l’atmosphère deviendrait presque respirable. Je pouvais peut-être essayer de tenir jusque-là, pour voir. Je me suis essuyé les paumes sur mon tee-shirt et j’ai bu une gorgée d’eau. Elle était tiède, ça m’a donné envie de vomir.
J’ai servi mollement, sans plier les jambes, et j’ai commencé à refuser le jeu, juste mettre la balle dans le court, encore et encore. Il ne s’est pas démonté, il a essayé d’ouvrir lentement une brèche dans ma défense. Je me contentais de jouer long, sans mettre d’intensité. D’un coup, je suis venu au filet et j’ai arraché le point comme ça, par surprise. Je me suis replacé l’air de rien, et j’ai servi une première balle bien cotonneuse. Plutôt que de me rentrer dedans, il a retourné en slice. J’ai accéléré et son passing a fini dans le couloir.
Sur balle de jeu, 1l s’est mis à jouer comme moi. Il y avait de la tension sur le court maintenant. On a frappé la balle une vingtaine de fois chacun, avant qu’il craque en coup droit. J’étais peut-être plus patient que lui. J’ai renvoyé les balles par-dessus le filet et j’ai jeté un coup d’œil sur le bord du court. L’ombre, oblique, se rapprochait déjà de la ligne intérieure du couloir.

On est arrivés à 30/A. Entre chaque point, il replaçait sa tignasse rousse dans son bandeau. Il prenait tout son temps avant de servir. On tenait chacun notre ligne sans reculer d’un pas. Rompant la monotonie de l’échange, il est venu au filet d’un chop furtif. J’ai joué mon passing en demi-volée et, au dernier moment, il a dérobé sa raquette pour laisser passer la balle. Elle a plongé juste devant la ligne de fond, il n’y avait rien à dire. C’était le genre de point qui fait basculer un match. Je me suis penché en avant pour attendre son service. Il a tenu longtemps, dans la diagonale revers, avant de craquer une nouvelle fois.
Je suis retourné sur mon banc. Cédric a essayé de se glisser dans mon champ de vision mais j’ai enfoui mon visage sous ma serviette. Je ne voulais pas de ses encouragements. Je me sentais trop fatigué, je n’avais pas envie de continuer à me battre. Juste quelques mètres d’ombre encore, et puis terminé.
Les points duraient longtemps maintenant. Il m’a fait cavaler d’un coin à l’autre du terrain avant de me perforer en coup droit. Derrière, il s’est ouvert le court au service et m’a mis à deux mètres de la balle. Il avait l’air d’avoir repris du poil de la bête pendant le changement de côté. Son tennis avait retrouvé toute sa fougue, tout son allant. J’ai joué trop court à nouveau, et il m’a puni en deux coups de raquette.
J’essayais de tenir l’échange, mais c’était peine perdue, il jouait trop vite, trop long, je n’avais pas le temps. Il m’a travaillé côté revers, bombant les trajectoires, puis son slice est venu s’échouer juste dans l’angle du carré de service. Les deux pieds dans le court, il m’a tranquillement ajusté dans le contre-pied.
Je suis allé voir la marque et je l’ai effacée du bout de la semelle. Je savais qu’elle était bonne, je voulais juste reprendre un peu mon souffle. Je suis retourné me placer d’un pas traînant. L’ombre avait gagné toute une partie du terrain maintenant, mais comme on avait changé de côte, je continuais à griller dans le soleil. J’ai suivi un court croisé au filet et il m’a lobé d’un coup de poignet. Rien de ce que Je faisais ne pouvait le surprendre. Il a lâché son service sur le T et mon retour est resté dans ma raquette. On s’est serré la main et j’ai fourré mes affaires dans mon sac. Je n’ai toujours pas regardé dans la direction de Cédric qui entrait sur le court. Il s’est arrêté pour dire un mot à mon adversaire et s’est approché de moi. J’ai levé la main de mauvaise grâce et il a tapé dedans avant de m’ébouriffer les cheveux. Ce sera pour la prochaine fois, il a dit. C’est ça, J’ai fait.
Dans le club-house, on a bu un verre tous les trois. Je n’avais pas tellement envie, mais ils ont insisté pour que je prenne une bière. Mon adversaire nous a demandé ce qu’on faisait dans le coin. Pendant que Cédric lui racontait nos vies, lui n’arrêtait pas de gratter son début de barbe, comme si elle le démangeait. Il nous a expliqué qu’il habitait la région depuis quelques années. Il avait raccroché les raquettes petit à petit — le boulot, la vie quoi — mais l’année dernière, comme ça, sans crier gare, il avait eu envie de s’y remettre. Après avoir dit ça, il a laissé planer une espèce de sourire et il a fouillé dans ses poches à la recherche de ses cigarettes. Cédric en a accepté une et ils sont allés la fumer dehors, pendant que je restais seul à finir ma bière. J’ai observé un peu mon reflet dans le miroir moucheté de noir, derrière le bar. J’étais vraiment pâle, malgré le sang qui mt battait aux tempes. La juge-arbitre, occupée à mettre des bouteilles de Coca au frigo, m’a regardé d’un drôle d’air. Elle a eu l’air de vouloir dire quelque chose, mais finalement elle s’est ravisée.
Dans la voiture, j’ai regardé défiler le paysage. Les champs étaient marron et jaunes autour de nous. Il y avait une sorte d’intensité dans l’air, comme s’il était surchargé de lumière. Cédric, le coude sur l’appui de fenêtre, n’arrêtait pas de parler. J’ai allumé la radio et j’ai monté le volume. T’es passé à ça, il a dit. Mais non, j’ai dit, ça jouait trop vite pour moi. Il a continué à me jeter des regards à la dérobée, tout en prenant les virages sans jamais ralentir. Regarde la route, j’ai dit, j’ai pas envie de finir dans le ravin.
On s’est engagés dans les hauteurs. Les pins parasols nous protégeaient de la lumière rasante du soir. Cédric a enlevé ses lunettes de soleil et les a rangées dans la boîte à gants. Il a dérapé dans l’allée de gravier et a arrêté la voiture à cinq centimètres de celle de son père.
J’ai fait le tour de la maison pour aller m’asseoir sur la terrasse. Alice était en train de nager. Elle portait son maillot vert et des lunettes de piscine. Elle avait l’air très sérieuse, dans l’eau. Je me suis enfoncé dans le transat et j’ai commencé à l’observer. Elle nageait un crawl régulier, prenant soin du moindre de ses mouvements. Moi, je sentais tous mes muscles fatigués, j’avais la tête qui bourdonnait. Quand elle est remontée à l’échelle, elle dégoulinait de partout. Elle a essoré ses cheveux et m’a éclaboussé en me faisant une bise, même ses joues étaient mouillées. Je me suis essuyé du revers de la manche pendant qu’elle s’asseyait à côté de moi. Une guêpe est venue vrombir autour de nous, elle a essayé de la chasser en agitant la jambe. Tu veux boire quelque chose? Je n’ai pas eu le temps de répondre, elle était déjà partie nous chercher du rosé. Il était tellement frais que ça faisait de la buée sur nos verres. On les a fait tinter l’un contre l’autre et Alice a plongé ses lèvres dedans. J’en ai bu une gorgée aussi, c’était sucré et comme acidulé sur ma langue.
On n’attendait que vous pour diner, a dit Georges en désignant la table. C’était du poulet froid, de la salade et beaucoup de vin. À chaque fois que j’avais fini mon verre, Georges me resservait. On mangeait sur la terrasse, toutes lumières éteintes pour éviter d’attirer les moustiques, mais Ça ne servait à rien. Ils nous piquaient partout, les jambes surtout. »

Extraits
« Sandra est venue à ma rencontre. Bah alors, qu’est-ce que tu fous? elle a dit. Derrière elle il y avait un grand type tout maigre et c’était mon adversaire. Sur le terrain, il balançait des coups droits dans tous les sens et moi, pris au dépourvu, je jouais beaucoup trop court pour l’inquiéter. J’étais encore tout gluant de sommeil et il fallait courir partout sur le terrain. Ça faisait déjà 2-0 pour lui. Il jouait bien, cette fois j’allais enfin me faire battre. Je me suis quand même concentré pour mettre quelques jeux. Je suis revenu à 2-1. Il faisait les points gagnants et les fautes, et moi, de la figuration. Bizarrement, ma gueule de bois n’était pas si terrible. C’était presque agréable. Quand j’étais sur la balle, je tentais un passing, sinon tant pis. Mais il n’est pas parvenu à se détacher et même à 4-4, j’ai pris l’avantage. Je suis monté à contretemps, j’ai serré le jeu en coup droit, et j’ai mis mon service blanc. À 5-4, 30/A, il a fait une double faute et je n’ai pas réalisé tout de suite que j’avais balle de set. J’ai retourné dans le court, et il a fait une nouvelle faute.
J’étais un peu gêné en me rasseyant sur mon banc. J’avais gagné le premier set sans le faire exprès. »

« J’ai mis un sachet dans le fond de ma tasse, avant de verser l’eau chaude. Je me sentais fatigué, mais mon cerveau continuait de vrombir. Je me suis brûlé la langue en buvant la première gorgée et, en attendant que ça refroidisse, je me suis assis sur le bord de la piscine. Il y avait des petites bestioles qui flottaient à la surface. J’en aidé une à sortir, en la recueillant dans ma paume. Elle s’est secouée et s’est envolée. J’aurais bien aimé que la chouette se manifeste mais elle n’était toujours pas là. »

« Quand j’étais gamin, je n’arrêtais pas de perdre des matchs pourtant faciles sur le papier. Un jour, j’avais peut-être douze ans, mon coach m’a dit que j’étais une fiotte et j’avais commencé à pleurer, devant lui. »

« Mon ombre est toujours là, sur le court, avec moi. Elle s’étire même davantage à mesure que le soir tombe. Chaque fois que je frappe la balle, je la voir accomplir exactement le même geste que moi. On pourrait presque croire que c’est elle qui joue, elle qui existe, que moi je ne suis personne, rien d’autre qu’un double indistinct, sans texture. »

« Comme je ne bougeais pas, elle a continué à me parler de Cédric. Déjà, gamin, il était intenable. Un beau jour, il s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage. Ça résonnait dans toute la maison. Il avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée, jusqu’à ce que je débarque. À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. » p. 65

À propos de l’auteur
ANDRE_Thomas_©philippe_matsasThomas André © Photo Philippe Matsas

Thomas André a vingt-neuf ans. L’Avantage est son premier roman. (Source: Éditions Tristram)

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La maison de Bretagne

SIZUN_la_maison_de_bretagne  RL_2021

En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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Et toujours en été

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  RL2020

En deux mots:
C’est une maison de vacances sur la côte normande, très exactement à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). C’est là que la narratrice a passé quasiment tous ses étés depuis les années 80. L’occasion d’un retour en arrière sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La maison de Saint-Pair-sur-Mer

Julie Wolkenstein nous entraine dans un escape game. Une façon très originale d’explorer la maison de vacances pièce par pièce et de raconter plus de quarante années de souvenirs.

Pour commencer, émettons deux hypothèses. La première, que vous ayez profité du confinement pour écrire ou mettre un peu d’ordre dans vos affaires. La seconde que vous préparez des vacances en France, peut-être dans un endroit que vous avez connaissez déjà et que vous avez envie de revoir, éventuellement même dans une maison de vacances. Deux hypothèses qui, si elles s’avèrent justes, devraient être deux raisons supplémentaires de vous plonger dans ce délicieux roman dont le titre à lui seul vous indique que sa lecture sera idéale dans les prochaines semaines.
Julie Wolkenstein nous en donne la clé à la page 159: «ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison.»
Car si cette belle réponse à la question que posait Lamartine, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?» est une manière ludique de plonger dans des décennies de souvenirs, elle est aussi une sorte de thérapie pour la romancière qui a perdu en quelques années son père, l’écrivain Bertrand Poirot-Delpech, son frère et son éditeur. Et si leurs fantômes hantent ces pages, ils ne gâchent en rien le plaisir que l’on prend à cette exploration. Les amateurs d’énigmes sont même ravis de voir combien la généalogie compliquée ajoute une dose de mystère au récit. Plusieurs femmes et plusieurs descendances, des divorces et des héritages vont apporter leur lot de mobilier – forcément dépareillé – dans la maison acquise en 1972.
Julie a alors quatre ans et se souvient de l’escalier qu’elle a gravi dans les bras de sa mère, premier indice topographique permettant de confirmer la présence d’un étage et de situer les chambres à coucher. Tout au long du roman, c’est ainsi que le lecteur va progresser, découvrant ici les cirés accrochés au porte-manteau, là un coffre au trésor, ici les boîtes de jeux de société, là les objets de décoration accumulés au fil des ans ainsi que les livres. Le piano, le baby-foot ou encore la table de ping-pong ne viendront que plus tard… L’histoire se déroule au gré des découvertes, sans pour autant être chronologique, comme nous l’explique la narratrice: «Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement.»
L’originalité du roman, on l’aura compris, tient à cette manière d’accumuler les anecdotes, qu’il s’agisse de petites histoires qui font une vie ou d’épisodes plus marquants comme les travaux de 2002. La mérule, un champignon qui a provoqué de gros dégâts va entrainer de grandes modifications dans l’agencement de la villa et la décoration, effaçant en quelques semaines des décennies de souvenirs. Et peut-être l’envie de les consigner pour ne pas les oublier. À moins que l’envie d’écrire ne soit consécutive à la lecture de Portrait de femme de Henry James.
Au fil des séjours et des années, le décor va évoluer, les habitants aussi. L’histoire va gagner en densité, la focale va se faire plus précise, souvent accompagnée d’une bande-son. Et s’il nous arrive quelquefois de perdre un peu le fil, peu importe. C’est un bien joli parfum de nostalgie qui flotte sur ces journées estivales.

WOLKENSTEIN_saint-pair_vue-de-la-plageVue de la plage Saint-Nicolas à Saint-Pair-sur-Mer SOURCE : https://awarewomenartists.com/

Et toujours en été
Julie Wolkenstein
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782818049679
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). On y évoque aussi les voyages depuis Paris, passant par Villedieu-les-Poêles, ainsi que les environs, notamment Granville et les îles Chausey.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière jusqu’en 1972.

Ce qu’en dit l’éditeur
Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d’autobiographie contemporaine. Et toujours en été s’inspire des jeux vidéo dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
Un escape game c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en novembre 2017. Il y a aussi le souvenir de l’Anyway, le voilier du père transmis à son fils. La narratrice s’adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C’est en quelque sorte une « vie mode d’emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyles, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets…) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l’histoire d’une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Francine de Martinoir)
Le JDD (François Wey)
Culture-tops(Didier Cossart)
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Lire au lit
Aware – Women House (Julie Wolkenstein lit un extrait du livre)


Julie Wolkenstein présente Et toujours en été © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TUTORIEL
Fin février, début mars 2018, j’étais avec Jules et deux ou trois amis à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Je ne me souviens plus du temps qu’il a fait, variable sans doute, pas chaud – je revois des feux dans la cheminée. Nous avons joué au mah-jong bien sûr, et à des jeux de société primés au dernier festival annuel des jeux de société, où il fallait combiner des bûches et des prairies (Kingdomino), ou créer des carrelages portugais (Azul). Malgré une connexion internet presque inexistante, nous avons aussi joué sur écran à un jeu vidéo du type escape game qui s’appelle Rusty Lake: Hotel.
Je ne suis pas experte en escape game (c’est, en gros, une variante particulière de jeu vidéo d’aventure graphique), et je commettrai peut-être des fautes en présentant ce que j’en ai retenu, confondrai certains des principes exposés ici avec ceux d’autres jeux, différents aux yeux des puristes. Bref, je simplifie.
Vous entrez dans une pièce. Plus ou moins familière : une cuisine, ou une salle des machines. Selon l’univers virtuel dans lequel vous projette le jeu : un laboratoire, un observatoire, une centrale électrique, une bibliothèque, un hangar à bateaux, un ascenseur, une chambre à coucher, etc. Vous devez l’explorer sous tous les angles.
Vous pouvez activer certains éléments du décor en cliquant dessus. Dans la plupart des jeux, lorsque, animée par votre souris, la petite flèche balaie l’écran, les éléments du décor sur lesquels vous pouvez agir, et seulement ceux-là, se signalent par une légère phosphorescence. Lorsque c’est une porte (d’armoire, ou donnant sur une autre pièce, un autre espace, parfois un autre temps), en général vous n’arrivez pas à l’ouvrir. Vous entendez un grincement, le battant résiste, il vous faut trouver une clef.
Parfois, pourtant, le tiroir d’un meuble cède : à l’intérieur, d’un clic, vous vous appropriez un objet. Pas une clef, ce serait trop facile : plutôt une bobine de fil, ou une petite boule de verre enneigée, un truc en tout cas dont vous ne voyez pas immédiatement à quoi il pourrait vous servir. Vous le rangez dans votre « inventaire ».
Votre « inventaire » devient, au fil de votre exploration, une liste hétérogène d’objets matérialisée à votre gré sur l’écran (à gauche ou en dessous de l’image principale, c’est-à-dire de l’espace que vous explorez), et dont vous pouvez utiliser certains éléments, séparément ou ensemble, une ou plusieurs fois (une clef – ou une clef reconstituée à partir d’un écrou et d’un tire-bouchon – ne sert d’ordinaire qu’une fois, et disparaît donc de votre inventaire, alors qu’une boîte d’allumettes y restera, et resservira).
Le but de ces jeux consiste à sortir d’une pièce pour en explorer une autre. Les plus scénarisés finissent, pièce après pièce, indices après indices, par raconter une histoire (policière, fantastique, comique, ou les trois à la fois).
Pour progresser dans le jeu (l’espace, souvent aussi le temps), il faut observer minutieusement chaque nouveau décor. Pour avancer, reculer, tourner votre regard, à droite ou à gauche, vers la zone qui vous intéresse (admettons que vous ayez affaire à un jeu dont la technique et le graphisme sont relativement sophistiqués : pas à un pionnier des années 1980), il suffit de bouger légèrement votre souris. Lorsque vous aurez réussi à ouvrir des portes, des passages, et franchirez de plus grandes distances, pointez votre souris (ou plutôt la flèche qui la représente sur l’écran) vers l’endroit où vous voudrez aller, et cliquez. Dans certains jeux, il y a même un raccourci clavier qui permet de courir. Enfin, la plupart vous offrent la possibilité de zoomer sur ce que vous voulez regarder de plus près, par exemple en caressant de votre index la molette de votre souris.
S’il y a dans un nouveau décor (c’est fréquent) des papiers qui traînent (lettre décachetée, liste de noms ou de numéros, recettes de cuisine : tout dépend du genre de pièce que vous explorez), il faut les lire attentivement. Si le jeu ne prévoit pas que vous puissiez les ranger dans votre inventaire, il vaut mieux les recopier, ou les prendre en photo si vous disposez d’un smartphone (ce qui n’est pas le cas de Jules, qui joue donc toujours muni d’un grand cahier où il prend toutes sortes de notes cabalistiques).
S’il y a des images, accrochées aux murs ou traînant dans un coin (regardez bien dans tous les coins), elles ont généralement un sens qu’il vous faudra deviner. N’oubliez pas de vérifier aussi les plafonds, on ne sait jamais.
S’il y a des appareils (télévision, grille-pain, réacteur thermonucléaire, gramophone, là encore, en fonction de l’univers proposé), essayez de les faire fonctionner en cliquant dessus. La plupart du temps, vous n’y arriverez pas (pas tout de suite), mais vous verrez s’allumer des voyants, ou passer des liquides dans des tuyaux, et vous apprendrez plus tard (lorsque vous aurez déchiffré les papiers, ou décrypté les images) à les faire marcher. »

Extraits
« Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement. Récapitulons: depuis l’entrée, vous avez appris à voyager entre deux époques, les années 1980 et le présent, où vous êtes revenus après avoir offert le Elle d’août 2017 à la jeune fille autrefois curieuse de son avenir. Vous avez constaté que ce cadeau vous avait ouvert la porte de la salle à manger, où vous êtes bloqués. Et si, maintenant que vous avez ouvert cette salle à manger, vous retourniez dans les années 1980 pour voir à quoi elle ressemblait alors, et, surtout, si vos voyages temporels n’ont pas déverrouillé une autre porte? » p. 76

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions: ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » p. 159

À propos de l’auteur
Julie Wolkenstein, qui enseigne la littérature comparée à Caen, a publié 8 livres aux éditions P.O.L et y a traduit Edith Wharton et Francis Scott Fitzgerald. Elle a reçu le Prix des deux Magots en 2018 pour son dernier livre Les Vacances. (Source: Éditions P.O.L)

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Et la vie reprit son cours

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En deux mots:
Avec son ami Arturo venu lui rendre visite à Sosúa, Ruth s’offre une récréation au carnaval et tombe amoureuse de son frère Domingo. Une passion brûlante qui s’achève avec un mariage rassemblant toute la famille et les connaissances. Une occasion rêvée pour faire le point sur leurs parcours respectifs.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth fonde une famille

Le troisième volet de la saga dominicaine de Catherine Bardon couvre les années 1967-1979. L’occasion pour Ruth, la narratrice, de trouver l’amour et d’affronter de nouveaux défis. On la suit avec toujours autant de plaisir.

«Il y avait là deux continents, quatre pays, cinq langues, trois générations. Comme Wilhelm Rosenheck aurait été fier de cette belle et grande famille née de son exil et du sacrifice de sa terre natale.» À l’image de l’émotion qui étreint Ruth qui retrouve tous les membres de sa tribu à Sosúa à l’occasion de son mariage, le lecteur qui l’a suivie depuis Les déracinés à l’impression de faire partie de la noce. Pour un peu, il lèverait son verre avec eux, heureux de partager ce moment de bonheur. Car il sait ce qu’ils ont enduré depuis cet exil en République dominicaine dans les sombres années de l’Anschluss.
La belle histoire de ce troisième tome commence avec l’arrivée sur l’île d’Arturo, son ami pianiste installé à New York. Le jeune homme est venu passer quelques jours auprès de sa famille – de riches industriels du tabac – et retrouver Ruth. Il était pourtant loin d’imaginer que son escapade au carnaval avec son frère Domingo aboutirait à un mariage. Faisant fi des conventions – inutile d’ajouter qu’elle nous avait habitué à ça – Ruth se laisse aller dans les bras de cet homme marié et plonge à corps perdu dans une «passion folle, impétueuse, exaltée, excessive même.»
Un tourbillon qui va tout balayer en quelques mois et trouver son apothéose dans ce mariage célébré en novembre 1967, quelques mois après la fin de la Guerre des six jours que la branche des émigrés installés en Israël a vécu au plus près.
Car Catherine Bardon – comme dans les précédents épisodes – profite de cette chronique qui embrasse la période de 1967 à 1979, pour revenir sur les faits historiques marquants qui vont toucher de près la diaspora. On se souvient qu’après avoir joué L’Américaine (qui vient de paraître en poche chez Pocket), Ruth avait choisi de revenir en République dominicaine pour poursuivre l’œuvre de son père et diriger le journal de Sosúa. Elle est donc aux premières loges pour commenter les soubresauts du monde, notamment quand ceux-ci touchent directement la communauté. Au choc de l’assassinat de Martin Luther King succéderont les images du premier homme sur la lune, puis celles terribles de cette guerre au Vietnam qui n’en finit pas.
Bien entendu, elle ne pourra laisser sous silence les accords de Camp David et cette photo chargée de tant d’espoirs rassemblant Jimmy Carter, Anouar El Sadate et Menahem Begin, espoir douché à peine une année plus tard par la sanglante prise d’otages aux J.O. de Munich.
Aux bras de son mari, Ruth nous fait aussi partager son quotidien et nous raconte la vie sur ce bout de terre des Caraïbes et la chape de plomb imposée par le dictateur Balaguer. Je vous laisse notamment vous régaler des péripéties engendrées par la visite de Jacques Chirac en 1971 et la course à un objet de l’ethnie tainos à offrir à ce grand amateur d’arts premiers.
Et le roman dans tout ça? J’y viens, d’autant plus qu’il occupe la part prépondérante du livre, comme le titre le laisse du reste suggérer. Lizzie, l’amie d’enfance de Ruth, qui avait émigré aux États-Unis et avait rejoint le flower power en Californie, lui a fait la surprise d’être présente à son mariage. Mais derrière l’excentricité se cachait la gravité. C’est une personne malade qu’elle accueille chez elle et qu’elle entend aider. Et pour que la vie reprenne son cours paisible, il faut aussi que Gaya, la fille de Christopher, accepte son beau-père. Disons simplement qu’un voyage aux États-Unis servira à dénouer ce problème, avec une belle surprise à la clé.
Catherine Bardon se régale et nous régale. Elle est passée maître dans l’art de faire rebondir son récit, de mettre tour à tour les différents protagonistes au premier plan, de faire brusquement rejaillir le passé, comme par exemple quand un tableau de Max Kurzweil se retrouve dans une galerie de Tel-Aviv…
Et si un quatrième tome est déjà programmé, la romancière aimerait bien s’affranchir de sa famille dominicaine pour se lancer dans une autre histoire, totalement différente. En attendant, ne boudons pas notre plaisir !

Voici, avec l’aimable complicité de Catherine Bardon, quelques bonus…

plage de Sosua«Notre plage faisait toujours le même effet à ceux qui la découvraient. C’était magique. Les yeux s’arrondissaient, les lèvres dessinaient un oh ou un ah d’admiration. Puis venait l’envie irrépressible de courir vers la mer, d’enfouir ses pieds dans le sable tendre et de laisser l’eau lécher les orteils.» (extrait de Et la vie reprit son cours) © Catherine Bardon

Liste des personnages
Les Rosenheck: Wilhelm est né à Vienne en 1906. Ses parents, Jacob et Esther, sont décédés pendant la Shoah. En 1935 il a épousé Almah Kahn (née en 1911). Almah et Wilhelm ont eu un fils, Frederick, en octobre 1936. Ils ont quitté l’Autriche en décembre 1938 et sont arrivés à Sosúa, en République dominicaine, en mars 1940. Leur fille Ruth est née le 8 octobre 1940. Leur fille Sofie, née en décembre 1945, n’a vécu que cinq jours. Wilhelm est mort des suites d’un accident de voiture en juin 1961.

Myriam: sœur de Wilhelm. Née en 1913, elle a épousé Aaron Ginsberg, architecte, en mai 1937. Juste après son mariage, le couple a quitté l’Autriche pour émigrer aux États-Unis. Ils vivent à Brooklyn et ont un fils, Nathan, né en septembre 1955.

Svenja Reisman: Autrichienne d’origine polonaise, psychologue, elle est arrivée à Sosúa en mai 1940 avec son frère Mirawek, juriste. Ils ont quitté Sosúa en juillet 1949 pour s’établir en Israël. Svenja a épousé Eival Reisman, médecin, rencontré dans un kibboutz. Ils vivent à Jérusalem. Mirawek occupe de hautes fonctions dans le gouvernement israélien.

Markus Ulman: né en 1909, il est autrichien. Juriste et comptable, il est arrivé à Sosúa en mars 1941. Il est devenu l’ami de Wilhelm. Il a épousé Marisol, une Dominicaine originaire de Puerto Plata, en mars 1943.

Liselotte Kestenbaum: née en 1939, arrivée à Sosúa en décembre 1944 avec ses parents, Lizzie est l’amie d’enfance de Ruth. Ses parents se sont séparés et elle a émigré aux États-Unis avec sa mère Anneliese en 1959.

Jacobo: c’est le régisseur de la finca des Rosenheck. Sa femme Rosita s’occupe de la maison. Il est le fils de Carmela, une vieille Dominicaine dont Almah a fait la connaissance en mai 1940.

Arturo Soteras: benjamin d’une riche famille dominicaine d’industriels du tabac de Santiago, il est devenu l’ami de Ruth lors de leurs études à New York où il vit désormais. Il est pianiste et professeur de musique à la Julliard School.
Deborah: fille d’une famille de cultivateurs aisés du Midwest, c’est une amie d’université de Ruth.

Et la vie reprit son cours
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
352 p., 19,90 €
EAN 9782365695176
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine. Mais on y voyage aussi principalement de et vers Israël et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe de 1967 à 1979.

Ce qu’en dit l’éditeur
LA SAGA LES DERACINES
Après Les Déracinés et L’Américaine, découvrez le troisième tome de la superbe fresque historique imaginée par Catherine Bardon. Au cœur des Caraïbes, en République dominicaine, la famille Rosenheck ouvre un nouveau chapitre de son histoire.
Jour après jour, Ruth se félicite d’avoir écouté sa petite voix intérieure : c’est en effet en République dominicaine, chez elle, qu’il lui fallait poser ses valises. Il lui suffit de regarder Gaya, sa fille. À la voir faire ses premiers pas et grandir aux côtés de ses cousines, elle se sent sereine, apaisée. En retrouvant la terre de son enfance, elle retrouve aussi Almah, sa mère, l’héroïne des Déracinés. Petit à petit, la vie reprend son cours et Ruth – tout comme Arturo et Nathan – sème les graines de sa nouvelle vie. Jusqu’au jour où Lizzie, son amie d’enfance, retrouve le chemin de Sosúa dans des conditions douloureuses.
Roman des amours et de l’amitié, Et la vie reprit son cours raconte les chemins de traverse qu’emprunte la vie, de défaites en victoires, de retrouvailles en abandons.
Guerre des Six-Jours, assassinat de Martin Luther King, chute de Salvador Allende… Catherine Bardon entrelace petite et grande histoire et nous fait traverser les années 1960 et 1970. Après Les Déracinés, salué par de nombreux prix, et le succès de L’Américaine, elle poursuit sa formidable fresque romanesque.
«La saga qui nous transporte.» Olivia de Lamberterie, ELLE

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Bande-annonce de Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je tirai sur les rênes, un coup sec, et j’arrêtai mon cheval. Je pris une profonde inspiration, relâchai tous les muscles de mon corps. La vue, les parfums, les sons, c’était une symphonie pour les sens. Un instant parfait dans les couleurs pâles du petit matin de l’hiver caraïbe.
À l’aube de ce premier jour, je m’étais réveillée avec les lueurs du jour naissant. Dressée sur ses jambes potelées, agrippée aux barreaux de son petit lit de bois, Gaya jouait à l’ascenseur, enchaînant les flexions, une deux, une deux, en gazouillant. Je l’avais changée en vitesse, j’avais passé un pantalon, une chemise, enfilé une paire de bottes, serré ma fille contre moi dans son écharpe de portage, puis j’avais sellé un cheval.
Je m’étais arrêtée un instant avant de talonner ma monture. De notre ferme perchée au sommet de sa colline, on voyait les propriétés alentour et tout le village en contrebas, puis le regard filait vers la mer dont le turquoise encore incertain virait au bleu profond et se perdait au loin, butant contre l’azur du ciel.
C’était notre terrain de jeu, les champs, les pâturages, le village, la plage… C’est là où j’étais née, c’est là où j’avais grandi, c’est là où j’avais choisi de vivre. Chaque parcelle de mon âme appartenait à cette île. Je n’avais plus d’états d’âme, j’étais Ruth Rosenheck, j’étais née à Sosúa, j’étais dominicaine, je parlais l’espagnol, l’anglais et l’allemand et même quelques bribes d’hébreu, j’aimais les quatuors à cordes de Schubert et les merengues de Julio Alberto Hernández, je dansais la valse et la bachata, j’étais blanche, blonde et juive dans un pays de métis catholiques, j’avais des amis, éparpillés aux quatre coins du monde.
À regarder le paysage paisible du haut de la colline, le ciel bosselé de nuages douillets, le bétail essaimé dans les lomas ondulantes piquetées de cocotiers, la mer étale, déjà scintillante dans son écrin de sable blanc, le village endormi sous le soleil levant, on aurait pu croire que rien n’avait changé. J’aurais pu avoir l’illusion que je reprenais ma vie là où je l’avais laissée six ans auparavant. « Tu as ta propre vie à construire, loin des scories des nôtres », m’avait dit ma mère quand j’étais partie. Et voilà, j’étais de retour.

Un cri suraigu, comme seuls en émettent les tout petits enfants, accompagné d’une gesticulation désordonnée de petites jambes et de petits bras me vrilla les tympans et me ramena à la réalité. Gaya se manifestait.
L’illusion vola en éclats. Tout avait changé. Rien n’était plus comme avant. Mon frère s’était marié, la famille s’était agrandie, il avait deux enfants, j’en avais un.
Je posai un baiser sur le sommet du crâne finement duveté de noir, sur cet espace si fragile où une dépression à peine perceptible disait que Gaya n’était encore qu’un bébé. Je resserrai l’étreinte de mes jambes autour du ventre du cheval et enfonçai fermement mes talons dans ses flancs. Après quelques pas, ma monture prit le trot sur la piste poussiéreuse. Gaya laissa échapper de légers hoquets de pur ravissement. Ses petites mains battaient l’air, elle gloussait de plaisir à chaque soubresaut.
*
Je guidai le cheval dans l’étroite sente creusée dans la pierre corallienne qui descendait à la plage et l’arrêtai face à la mer. Elle était toujours là, la plage de mon enfance. Telle qu’en mon souvenir, immense bande de sable blanc en croissant, ombragée de raisiniers et d’amandiers, ourlée d’une eau transparente qu’un soleil triomphant ferait bientôt miroiter implacablement.
Sur ma droite, se dressaient les pilotillos, tout ce qui restait d’une ancienne jetée où s’amarraient autrefois les navires de la United Fruit Company pour charger leur cargaison de fruits tropicaux. La mer ne les avait pas épargnés. Rongés par l’érosion, ils me parurent désespérément petits. Les fières et hautes colonnes de mon enfance n’étaient plus que des piles incertaines, aux contours irréguliers, sapées par l’assaut permanent de la mer. Je reconnus les vieux bancs de béton du bañadero, haut lieu de la vie sociale, usés par des générations de fessiers, le grand álamo vigoureux dont les feuilles en décoction soulageaient de bien des maux, les massifs de coraux de la islita grouillant de vie sous-marine qui affleuraient au loin…
Sans que j’y prenne garde, les souvenirs commencèrent à déferler. Des émotions mêlées m’envahirent. Je sentis mon cœur se gonfler.
Je me souvenais.
Je chassai les images et je mis pied à terre, conduisant le cheval jusqu’à un amandier où j’attachai les rênes à une branche basse. Je me déchaussai et j’avançai jusqu’à l’eau. Le sable était encore frais de la nuit, une caresse. Gaya s’agitait, roucoulant de petits mots dans son sabir incompréhensible. Je dénouai l’écharpe qui la retenait prisonnière et la déposai sur le sable.
Sans réfléchir, je la déshabillai, et moi ensuite. Je n’avais pas prévu de maillots de bain, nous étions nues sur la plage. Je rattrapai Gaya, déjà dans l’eau jusqu’au cou, et entamai une danse tribale à grands coups de sauts et d’éclaboussures. C’était le bain le plus délicieux que j’avais pris depuis une éternité. Gaya riait, renversait sa tête en arrière et battait l’eau de ses menottes. Et m’échappa. Je la vis se débattre sous l’eau puis se calmer. Elle flottait juste sous la surface et… nageait, agitant lentement bras et jambes. Ma fille de deux ans nageait aussi naturellement qu’un de ces minuscules poissons colorés qui s’ébattaient autour de son corps aux contours rendus flous par ses mouvements. Elle s’ébroua pour reprendre sa respiration, je la rattrapai. Ma fille nageait, et j’y vis un signe, un bon signe.

Bien des années plus tard, quand Gaya me demanderait de lui raconter cette première chevauchée, je n’omettrais aucun détail, ses cheveux fins comme du duvet, le parfum de vanille de son cou, la chaleur de son petit corps contre mon ventre, ses minuscules menottes qui battaient l’air, son instinctive nage sous l’eau. Nous tomberions d’accord : cette première chevauchée, ce premier bain avaient décidé de sa destinée.
*
Nous reprîmes le chemin de la ferme. Mes cheveux dégoulinaient dans mon cou. Sur mes lèvres, un goût de sel. Je remontai par cette piste de terre qui avait eu raison de mon père quelques années plus tôt. Les clôtures des pâturages avaient été renforcées, c’étaient maintenant de hautes et solides palissades de bois sombre. Infranchissables par le bétail. Blottie au sommet de sa colline, la ferme semblait encore endormie.

J’aimais la beauté pure de la terre resplendissante, j’aimais cette lumière d’une limpidité sans pareille, j’aimais la puissance des couleurs crues, le jeu des formes aussi abondantes que tumultueuses, j’aimais l’air embaumant les multiples fragrances des tropiques, j’aimais ces paysages pleins de poésie enfantine…
En observant le spectacle de ce matin-là, je commençai à guérir d’un mal dont je ne savais même pas que j’avais souffert, le manque de mon île.

Je sentis une énergie incroyable m’animer. Je débordais d’un enthousiasme neuf que rien ne pourrait battre en brèche. J’avais des projets plein la tête, des projets qui s’étaient forgés au fil de ces six années passées entre les États-Unis et Israël, sans que j’en eusse véritablement conscience.
Remettre à flot le journal de mon père. En faire un quotidien digne de ce nom, qui compterait dans le panorama médiatique du pays.
Me faire un nom dans le journalisme.
Aider ma mère à développer sa fondation humanitaire.
Soutenir son projet fantaisiste avec Markus, cet atelier de menuiserie qui produisait des fauteuils Adirondack qui n’intéressaient personne.
Et surtout, je voulais offrir à ma fille une enfance de radeaux, de plongeons, d’explorations sous-marines, d’élevages de têtards, de chevauchées fantastiques, de cabanes dans les arbres… Oui, Je voulais que ma fille grandisse ici, dans cet endroit si paisible et si beau.
J’avais enfin reconnu notre place, c’étaient la terre, le ciel et la mer qui me le disaient.
Quand je franchis le portique de la finca Polka, je croisai Jacobo. Dans son fourreau de cuir, sa machette battait sa cuisse au rythme des pas de son mulet. Il leva la main et me décocha un grand sourire: «Hola amores, qué tal las princesas?»
Oui, nous étions les princesses de Sosúa.
Finalement rien n’avait changé. »

Extrait
« Jérusalem, juillet 1967
Chère Almah,
Cette courte lettre pour te rassurer.
Une guerre de plus.
Il est donc écrit que nous ne vivrons jamais en paix. Nous aurions pu croire, après ce que nous avons traversé, particulièrement notre peuple, que le monde serait plus sage. Nous aurions tant aimé qu’il soit plus sage, comme nous aspirions si fort à la paix. Et nous allons de déception en déception. Plus que jamais je pense que la guerre est une fatalité et la paix une utopie.
Le pire c’est qu’ici les Israéliens sont euphoriques, malgré les horreurs commises dans les deux camps. Il y a eu un terrible pogrom à Tripoli et certains des 4 000 Juifs libyens sauvés par le Joint sont arrivés ici après avoir transité par l’Italie. Notre victoire est totale, notre supériorité avérée, le pays s’est agrandi de façon spectaculaire. Les images des soldats au Mur des lamentations tournent en boucle. Aux dires des politiques, Jérusalem est enfin libérée. Moi, je préfère dire réunifiée.
Mais à quel prix ? Plus de 20 000 vies, sans compter les dizaines de milliers de blessés, avons-nous le droit de nous en réjouir ? Je suis infiniment triste et j’ai honte. Entre libération et conquête, où est la vérité ?
Entre votre guerre et les nôtres, l’horreur n’en finit jamais. Parfois j’ai envie de me retirer dans un ashram et de vivre ce qui me reste de temps loin du tumulte des hommes. M’accompagnerais-tu ? Ce serait enfin notre repos des guerrières !
Je t’embrasse très fort, Almah,
en souhaitant nous voir bientôt réunies,
Svenja

P.-S. : Tu ne trouves pas que notre Moshe Dayan a l’air d’un pirate ?
Cette lettre qui suintait le découragement ne ressemblait pas à Svenja. L’écriture était hachée, les lignes se tordaient comme sous l’effet de la colère ou du chagrin. Seul le post-scriptum ressuscitait un peu son ancienne verve.
Almah était peinée pour son amie. Elle non plus n’approuvait pas la politique conquérante d’Israël, même si, par loyauté, elle la soutenait. Il y avait des combats justes, mais la politique était une affaire complexe dont les enjeux les dépassaient, et celle d’Israël plus encore. Une ride se creusa au milieu de son front qu’elle effaça en décidant de se concentrer sur les préparatifs de la fête à venir. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine où elle a vécu de nombreuses années. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays. Son premier roman, Les Déracinés (Les Escales, 2018 ; Pocket, 2019), a rencontré un vif succès ainsi que sa suite L’Américaine. (Source: Éditions Les Escales)

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Une jeunesse en fuite

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En deux mots:
Le narrateur passe un été en Bretagne, auprès de ses parents, avec sa fille Louise. Il vient consulter les lettres envoyées par son père, médecin militaire, durant la Guerre du golfe pour un roman. L’occasion de se souvenir de ses années d’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

En Bretagne, à la pêche aux souvenirs

Après le remarqué Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern nous revient avec sa plume acidulée pour explorer ses années d’adolescent, à l’époque où son père partait pour la Guerre du Golfe. Avec humour et une bonne dose de nostalgie. Magique!

Il faut certes attendre la page 162 et le rendez-vous du narrateur-écrivain avec son éditeur pour trouver résumé ce livre. Mais cette patience nous apporte une belle récompense puisque Arnaud Le Guern raconte très bien son livre (et m’évite de la faire!): « Le narrateur, de retour en Bretagne avec sa fille, Louise, le temps d’un été près de ses parents, se souvient de la fin de son adolescence. Il a alors quinze, seize ans. Son père, médecin militaire, est parti en Arabie saoudite. L’Irak, dirigé par Saddam Hussein, a envahi le Koweït. La France, à la suite des États-Unis, s’apprête à entrer en guerre. François Mitterrand, président de la République, et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, sont à la manœuvre. Début janvier 1991, la guerre est déclarée. Opération Tempête du désert. Le narrateur apprend la nouvelle à la radio. Dans son oreille: les voix des reporters et le bruit des missiles qui zèbrent la nuit orientale. Scud irakien contre Patriot américain. L’angoisse ancrée en lui, le narrateur poursuit sa vie de lycéen, rythmée par les lettres d’Arabie que son père envoie, dans une époque où la légèreté, déjà, n’est plus une affaire sérieuse. Il s’agit, des années plus tard, de raconter un père, retenir les derniers souvenirs d’une jeunesse, les confronter au bel aujourd’hui troublé.»
Voilà pour le scénario. Reste l’essentiel, à savoir un style qui emporte le lecteur dans une farandole de souvenirs. Car la nostalgie habite cette villa du Trez-Hir où il retrouve ses parents en compagnie de sa fille Louise et de Matéa, la copine de cette dernière. Et les drames côtoient la légèreté des vacances balnéaires. En tentant de consoler son père qui vient de perdre sa chienne, il combien son chagrin est immense. Tout remonte en fait à l’époque de cette Guerre du golfe qui a cassé. Il avait quelque chose chez ce médecin militaire peu expansif. Il va alors chercher dans les lettres qu’il envoyait d’Irak pour tenter de comprendre ce qu’il avait zappé à l’époque. Il faut dire qu’il avait alors fort à faire avec les copains, les copines qu’il n’osait pas toucher, du moins au début, le film porno de canal+ qu’il regardait en cachette, et l’équipe de basket où il occupait le poste de pivot.
Et puis il y avait les films et les belles actrices qui le faisait fantasmer, les livres, les chansons. La bande-son de ce roman couvre trois générations, de la discographie paternelle aux chansons qu’écoutent les filles. Il y avait aussi Bernard Pivot et son Bouillon de culture.
Aujourd’hui il est avec sa fille et son amie sur la plage, regarde les femmes en maillot tout en pensant à sa femme Mado restée à Paris.
Il lira les lettres plus tard. Il veut d’abord terminer le roman de Cecil Saint-Laurent qu’il a avec lui, un auteur qui figure dans la liste de ces écrivains disparus qu’il aimerait rééditer. Chassé-croisé entre aujourd’hui et cette époque, ce délicieux roman fleure bon la légèreté en n’oubliant jamais les questions essentielles. Si l’auteur cite François Weyergans et Bernard Frank, j’y vois aussi du Jean d’Ormesson qui, notamment dans ses premiers romans, aspirait aussi à ne rien faire. On s’amuse beaucoup, notamment dans la galerie des premiers flirts, de Catherine «Non, pas tout de suite. Sois patient», à Hélène et Céline, jalouses l’une de l’autre, puis de la rencontre avec Kristen un soir de réveillon, sans oublier les sportives, Roxane la basketteuse et Nathalie la gymnaste. Plus tard viendront les brunes Christelle, Sophie, Caroline et Mado qui partage désormais sa vie.
La lecture d’Une jeunesse en fuite est une excellente manière de bien débuter l’année!

Une jeunesse en fuite
Arnaud Le Guern
Éditions du Rocher
Roman
232 p., 17,90 €
EAN : 9782268101293
Paru le 9 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Plougonvelin et Brest, mais aussi à Paris. Le narrateur y évoque aussi les autres étapes de sa vie, sur les bords du Léman, à Lyon, Joigny dans l’Yonne, Rochefort, Metz ou encore Marrakech.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour en Bretagne avec sa fille, le temps d’un été chez ses parents, l’auteur se souvient du début des années 90. La guerre du Golfe et le départ de son père, médecin militaire, pour l’Arabie saoudite. Une époque qu’il avait balayée de son esprit. Remplacée par les fiancées éphémères, la griserie des nuits, les écrivains fantaisistes. Relisant les lettres que son père envoyait depuis le Moyen-Orient, il retrouve les traces d’une adolescence perdue. Tout lui revient par petites touches : ses camarades de lycée, la moustache de Saddam Hussein, les actrices et mannequins à la mode, la peur que son père ne revienne pas.
Dans Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern fait résonner sa musique intime, entre quête du père et éducation sentimentale. Une touchante invitation à la flânerie romanesque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon père a perdu sa chienne: Tess. Comme Nastassja Kinski dans le film de Polanski. Un airedale terrier noir et fauve. Elle avait douze ans. Mon père est touché, coulé. Jusqu’à ce week-end de printemps, je ne l’avais jamais entendu pleurer. C’était bizarre. J’ai beau fouiller mes souvenirs : rien. Il m’a fallu attendre quarante ans pour deviner le grondement de ses sanglots, comme un orage qui couve, avant l’explosion à l’autre bout du sans-fil, fin de la terre, la voix noyée.
Mon père est médecin. Anesthésiste-réanimateur. Longtemps au sein du Service de santé des armées, aujourd’hui au CHU de Brest. Toujours en poste, alors qu’il a l’âge de la retraite. La retraite pour un général : pas au programme. Pire qu’une désertion. Il n’arrive pas à décrocher. Il a essayé ; y retourne en bon soldat. Fidèle à son poste vacant. Il n’y a pas assez de praticiens hospitaliers dans sa spécialité ; on lui demande de dépanner. Juste pour quelques mois. Puis encore quelques mois. Mon père ne refuse jamais. Je le soupçonne de proposer ses services. Son excuse : il coûte moins cher que la jeune génération. Ma réplique : « Tu casses les prix du marché. » Mon père fait mine de s’offusquer. Il n’est pas dupe de ses tours de passe-passe.
Avant que mon père ne prénomme sa chienne Tess, je n’imaginais même pas qu’il puisse connaître Nastassja Kinski. Dommage. Nous aurions pu partager nos souvenirs de l’actrice. Savait-il que Nastassja, tout juste quinze ans, et Roman Polanski s’étaient aimés dans les seventies, autour de l’année de ma naissance ? A-t-il vu les photos de Nastassja prises par Roman et publiées dans Vogue ? Celles parues dans Playboy, circa 1983 ? Je dois avoir un exemplaire vieilli du magazine quelque part. Nastassja en couverture, féline comme jamais. Mon père la préférait-il brune ou blonde, chevelure longue ou coupée au carré ? La pureté du visage de Nastassja. Sa langue entre les lèvres tandis qu’elle s’amuse avec une cuillère en argent. Le compas de ses jambes. Ses seins délicats comme de la chantilly. Nastassja m’égare.
C’est ma mère qui m’a prévenu de la mort de Tess. J’appelle ma mère tous les dimanches. On se donne des nouvelles, sans y toucher. La vie de mes parents au Trez-Hir. Ma sœur, qu’elle a souvent au téléphone. Les livres que j’édite, ceux que j’écris. Ma situation financière. Louise, ma fille. Mado, ma fiancée. Nos deux chats, Pablo et Malcolm. La mère de Louise qui ne se remet pas d’un AVC, clouée au lit ou dans un fauteuil, le bras gauche paralysé. Ma mère avait la voix hésitante, faussement enjouée, jusqu’à ce qu’elle m’annonce la nouvelle :
« Tess n’est plus avec nous. Ton père et moi sommes allés il y a deux jours chez le vétérinaire…
— Vous l’avez fait piquer ?
— Ça devenait invivable pour ton père. Il devait se lever toutes les nuits pour la sortir dans le jardin. Elle souffrait beaucoup, ne parvenait presque plus à se déplacer… Et elle ne voyait plus rien.
— Papa tient le coup ?
— Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il va un peu mieux. Mais il ne veut pas en parler. Il reste silencieux, la tête ailleurs. Je crois qu’il est très malheureux… »
La mort de son père avait-elle immunisé le mien, alors âgé de dix-sept ans, à l’expression de la tristesse ? Il en parle rarement. Il était en pension. Parenthèse de vie fragile. Ai-je déjà vu une photo de mon grand-père inconnu ? Ma mémoire n’en a conservé aucune image. Je sais qu’il était malade, s’en est allé après une longue agonie. Longue agonie : foutaise. Cancer de la gorge et de la bouche. Il fumait et buvait, beaucoup. Sa manière de supporter le stalag, où il avait été prisonnier, puis de l’oublier. Sa manière de s’évader, comme il avait deux fois tenté de le faire pendant la guerre. En quelle année était-il décédé ? 1965 ? 1966 ? Je poserai la question lors de mon prochain séjour au Trez-Hir.
Je ne sais plus si j’ai envoyé un mèle ou un SMS à mon père. En fouillant, j’ai retrouvé : un mèle.
Mon cher père,
Maman vient de m’apprendre la triste nouvelle. Je sais ta peine et, de tout cœur, je la partage. Tess était une belle chienne, dans tous les sens du terme. Il n’y a malheureusement guère de mots pour apaiser ce que tu ressens. Juste laisser le temps, lentement, faire son œuvre, et garder en toi les précieux souvenirs et la joie qu’elle t’a donnée pendant tant d’années.
Je t’embrasse.
Sur l’écran de mon vieux Nokia, en début de soirée : « Papa ». J’ai très rarement mon père au téléphone. Ce n’est pas dans nos habitudes. Il lui arrive de répondre à la place de ma mère. Deux ou trois mots rapidement échangés. « Ton travail se passe bien ? » « L’argent rentre ? » « Tu as pensé à appeler ta sœur ? » « Quand viens-tu nous voir ? » Là, il prend son temps. Je peine à reconnaître sa voix. Il y a des blancs et des creux dans ses phrases atones. Merci, ta mère, Tess, vétérinaire, humanité, douleur. Corde très sensible sur laquelle les sanglots tentent de ne pas choir, jusqu’à ce qu’ils sautent comme un bouchon de champagne éventé, obstruent la gorge de mon père. Tess n’avait pris la place de personne, Tess était un lien affectueux qui nous réunissait, petits et grands, Tess comprenait tout, Tess était un symbole de joie familiale, Tess rassurait et apaisait, Tess rendait heureux. Un râle de deuil qui ne passe pas. Je me suis tu, ne voulant pas interrompre le bruit de son chagrin. Puis les pleurs d’un coup se sont apaisés. Mon père a retrouvé ses mots ; son débit s’est accéléré :
« Depuis mon retour de la guerre du Golfe, je me sens déphasé, incompris parfois. Je me sens seul avec ce que je vis, ce que je ressens.
— La guerre du Golfe ?
— À mon retour, plus rien n’a été pareil. J’ai mal vécu le temps que j’ai passé là-bas. Vous ne l’avez pas perçu. Tout ceci, pour vous, était peu de choses. Moi, je n’étais plus le même. Votre vie s’était poursuivie et j’étais mis de côté. Une distance nous séparait. Mon diabète n’a rien arrangé. La guerre et la maladie m’ont isolé. J’ai eu peur dans le Golfe et j’ai eu peur ensuite, avec la maladie. L’arrivée de Tess m’avait permis de me sentir moins seul. Maintenant, elle n’est plus là… »
La guerre du Golfe. Pendant des années, je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite : Louise, Mado, ma vie de patachon. Puis la guerre du Golfe avait fait sa réapparition, les derniers mois, alors qu’étaient abattus des journalistes satiriques, les spectateurs d’un concert de rock, des passants ou les fêtards de novembre, qui inventaient des étés indiens en trinquant en terrasse. L’État islamique, à la suite d’Al-Qaïda, était né sur les ruines de l’Irak de Saddam Hussein. Il suffisait de tirer le fil de l’histoire pour comprendre. Humiliation orientale, revenue comme un boomerang vengeur. La guerre du Golfe avait allumé la mèche de Daech et des attentats récents. J’en avais le cœur net. La guerre du Golfe : les derniers souvenirs de ma jeunesse, que je tentais de retenir. »

À propos de l’auteur
Éditeur et écrivain, Arnaud Le Guern vit entre Paris, le Finistère et les rives du lac Léman. Il aime ses chats, Paul Gégauff, les filles de la rue du Douanier-Rousseau et Roger Vadim (liste non exhaustive). Son précédent roman, Adieu aux espadrilles, paru en 2015, a été salué par la critique. (Source: Éditions du Rocher)

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