Les Victorieuses

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En deux mots:
Après un burnout sévère, Solène quitte sa robe d’avocate pour un travail d’intérêt général. Elle s’engage comme écrivain public au Palais de la femme qui accueille les femmes en détresse de tous horizons. On suit en parallèle l’histoire de Blanche Peyron, la fondatrice de cet établissement.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La fraternité conquérante

Avec «Les Victorieuses» Lætitia Colombani confirme tout à la fois le talent révélé dans «La Tresse» et sa faculté à mettre en lumière des femmes peu ordinaires, à commencer par Blanche Peyron, une sorte d’Abbé Pierre en jupons.

Solène se rêvait en femme moderne, libre et indépendante. Mais la vie a eu tôt fait de lui rappeler que le réel vient souvent briser les rêves de jeune fille. Ainsi avec Jérémy, elle s’imaginait partager la même ambition, oublier la famille pour grimper les échelons de leurs professions respectives. Sauf qu’un jour, Jérémy a décidé de reprendre sa liberté. «L’atterrissage a été violent».
Elle va alors se raccrocher à son métier d’avocate, mais le suicide spectaculaire de son client dans le nouveau Palais de justice de Paris va achever de la déstabiliser. Victime d’un burnout sévère, elle n’a plus envie de lutter, sombre dans la dépression. Un psy lui conseille de reprendre une activité, de faire un travail bénévole afin de sortir de sa spirale infernale, de voir du monde. Elle finit par accepter de consacrer quelques heures en tant qu’écrivain public dans un foyer géré par l’Armée du Salut.
Depuis son premier roman, on savait Lætitia Colombani habile à tresser les histoires, on en trouve ici une nouvelle confirmation en nous proposant en parallèle au parcours de Solène de nous replonger en 1925 dans les pas d’une autre femme, Blanche Peyron. Le lien qui va relier Solène et Blanche, c’est ce Palais de la femme où elle s’installe pour ses heures de bénévolat. Un bâtiment qui, près d’un siècle plus tard, continue à être le refuge imaginé par la cheffe de l’Armée du salut en France et où l’on accueille les femmes réfugiées, perdues, meurtries.
Mais des femmes fières et dignes, des femmes qu’il lui faudra apprivoiser. Comme «la mère de la petite fille aux bonbons» qui aimerait qu’elle écrive une lettre à Khalidou. De fil en aiguille, Solène va découvrir que Khalidou est le fils qu’elle n’a pu emmener avec elle lorsqu’elle a pris le chemin de l’exil pour échapper au mariage forcé, aux violences et aux mutilations sexuelles auxquelles sa fille aurait endurées.
Une histoire parmi d’autres, une histoire qui unit toutefois des femmes d’horizons différents, venues d’Égypte, du Soudan, du Nigéria, du Mali, d’Éthiopie, ou encore de Somalie et qui ont vont apprendre à Solène que la solidarité est une force.
Quand elle s’effondre en pleurs derrière son petit ordinateur portable, elles l’entraînent dans… un cours de Zumba: «Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.»
Comme Blanche qui a consacré sa vie aux autres, Solène découvre la beauté de ce mot gravé aux frontons de nos mairies «fraternité».
Si ce roman est réussi, c’est parce qu’il n’est ni mièvre, ni moralisateur. Lætitia Colombani nous parle du malheur et ne cache rien des difficultés rencontrées par ces femmes. Et si elle choisit l’espoir, si elle fait souffler un vent positif sur ce microcosme, ce n’est pas pour sacrifier à la mode du feel good book, mais bien pour montrer combien la volonté et le courage peuvent déplacer des montagnes.

Les Victorieuses
Lætitia Colombani
Éditions Grasset
Roman
224 p., 18 €
EAN: 9782246821250
Paru le 15/05/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi le debütierte du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate: ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burnout.
Pour l’aider à reprendre pied, son médecin lui conseille de se tourner vers le bénévolat. Peu convaincue, Solène tombe sur une petite annonce qui éveille sa curiosité : «cherche volontaire pour mission d’écrivain public». Elle décide d’y répondre.
Envoyée dans un foyer pour femmes en difficulté, elle ne tarde pas à déchanter. Dans le vaste Palais de la Femme, elle a du mal à trouver ses marques. Les résidentes se montrent distantes, méfiantes, insaisissables. A la faveur d’une tasse de thé, d’une lettre à la Reine Elizabeth ou d’un cours de zumba, Solène découvre des personnalités singulières, venues du monde entier. Auprès de Binta, Sumeya, Cynthia, Iris, Salma, Viviane, La Renée et les autres, elle va peu à peu gagner sa place, et se révéler étonnamment vivante. Elle va aussi comprendre le sens de sa vocation: l’écriture.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l’Armée du Salut en France, elle rêve d’offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou: leur construire un Palais.
Le Palais de la Femme existe. Laetitia Colombani nous invite à y entrer pour découvrir ses habitantes, leurs drames et leur misère, mais aussi leurs passions, leur puissance de vie, leur générosité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler)
Le Parisien (Adeline Fleury)
Version Femina (Anne Michelet)
Blog Culture 31


Laëtitia Colombani présente son second roman, «Les Victorieuses» dans La Grande Librairie © Production France Télévisions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chapitre 1
Paris, aujourd’hui
Tout s’est passé en un éclair. Solène sortait de la salle d’audience avec Arthur Saint-Clair. Elle s’apprêtait à lui dire qu’elle ne comprenait pas la décision du juge à son encontre, ni la sévérité dont il venait de témoigner. Elle n’en a pas eu le temps.
Saint-Clair s’est élancé vers le garde-corps en verre et l’a enjambé.
Il a sauté de la coursive du sixième étage du palais.
Durant quelques instants qui ont duré une éternité, son corps est resté suspendu dans le vide. Puis il est allé s’écraser vingt-cinq mètres plus bas.
La suite, Solène ne s’en souvient pas. Des images lui apparaissent dans le désordre, comme au ralenti. Elle a dû crier, certainement, avant de s’effondrer.
Elle s’est réveillée dans une chambre aux murs blancs.
Le médecin a prononcé ces mots : burnout. Au début, Solène s’est demandé s’il parlait d’elle ou de son client. Et le fil de l’histoire s’est reconstitué.

Elle connaissait depuis longtemps Arthur Saint-Clair, un homme d’affaires influent mis en examen pour fraude fiscale. Elle savait tout de sa vie, les mariages, les divorces, les petites amies, les pensions alimentaires versées à ses ex-femmes et ses enfants, les cadeaux qu’il leur rapportait de ses voyages à l’étranger. Elle avait visité sa villa à Sainte-Maxime, ses somptueux bureaux, son superbe appartement du VIIe arrondissement de Paris. Elle avait reçu ses confidences et ses secrets. Solène avait passé des mois à préparer l’audience, ne laissant rien au hasard, sacrifiant ses soirées, ses vacances, ses jours fériés. Elle était une excellente avocate, travailleuse, perfectionniste, consciencieuse. Ses qualités étaient unanimement appréciées dans le cabinet réputé où elle exerçait. L’aléa judiciaire existe, tout le monde le sait. Pourtant, Solène ne s’attendait pas à une telle sentence. Pour son client, le juge a retenu la prison ferme, des millions d’euros de dommages et intérêts. Une vie entière à payer. Le déshonneur, le désaveu de la société. Saint-Clair ne l’a pas supporté.
Il a préféré se jeter dans le vide, dans le gigantesque puits de lumière du nouveau palais de justice de Paris.
Les architectes ont pensé à tout sauf à ça. Ils ont conçu un bâtiment élégant au design parfait, un « palais de verre et de lumière ». Ils ont choisi des façades hautement résistantes pour parer aux menaces d’attentat, installé des portiques de sécurité, des équipements de contrôle aux entrées, des caméras. Le site est truffé de points de détection d’intrusion, de portes à accès électronique, d’interphones et d’écrans dernier cri. Dans leurs plans, les concepteurs ont simplement oublié que la justice est rendue par des hommes à d’autres hommes parfois désespérés. Les salles d’audience sont réparties sur six étages surplombant un atrium de 5 000 m2. Vingt-huit mètres de hauteur de plafond, l’espace a de quoi donner le vertige. De quoi donner des idées à ceux que la justice vient de condamner.
En prison, on multiplie les filets de sécurité pour prévenir les risques de suicide. Mais pas ici. De simples rambardes bordent les coursives. Saint-Clair n’a eu qu’un pas à faire pour enjamber le garde-corps et sauter.
Cette image hante Solène, elle ne peut l’oublier. Elle revoit le corps de son client, désarticulé, sur les dalles en marbre du palais. Elle songe à sa famille, à ses enfants, à ses amis, à ses employés. Elle est la dernière à lui avoir parlé, à s’être assise à ses côtés. Un sentiment de culpabilité l’accable. Où s’est-elle trompée ? Qu’aurait-elle dû dire ou faire ? Aurait-elle pu anticiper, imaginer le pire ? Elle connaissait la personnalité d’Arthur Saint-Clair, mais son geste demeure un mystère. Solène n’a pas vu en lui le désespoir, l’effondrement, la bombe sur le point d’exploser.
Le choc a provoqué une déflagration dans sa vie. Solène est tombée, elle aussi. Dans la chambre aux murs blancs, elle passe des jours entiers les rideaux fermés, sans pouvoir se lever. La lumière lui est insupportable. Le moindre mouvement lui paraît surhumain. Elle reçoit des fleurs de son cabinet, des messages de soutien de ses collègues, qu’elle ne parvient pas même à lire. Elle est en panne, telle une voiture sans carburant au bord de la chaussée. En panne, l’année de ses quarante ans.
Burnout, en anglais le terme paraît plus léger, plus branché. Il sonne mieux que dépression. Au début, Solène n’y croit pas. Ce n’est pas elle, non, elle n’est pas concernée. Elle ne ressemble en rien à ces personnes fragiles dont les témoignages emplissent les pages des magazines. Elle a toujours été forte, active, en mouvement. Solidement arrimée, du moins le pensait-elle.
Le surmenage professionnel est un mal fréquent, lui dit le psychiatre d’une voix calme et posée. Il prononce des mots savants qu’elle entend sans vraiment les comprendre, sérotonine, dopamine, noradrénaline, et des noms de toutes les couleurs, anxiolytiques, benzodiazépines, antidépresseurs. Il lui prescrit des pilules à prendre le soir pour dormir, le matin pour se lever. Des cachets pour l’aider à vivre.
Tout avait pourtant bien commencé. Née dans une banlieue aisée, Solène est une enfant intelligente, sensible et appliquée, pour laquelle on nourrit de grands projets. Elle grandit entre deux parents professeurs de droit et une petite sœur. Elle mène une scolarité sans heurts, est reçue à vingt-deux ans au barreau de Paris, obtient une place de collaboratrice dans un cabinet réputé. Jusque-là, rien à signaler. Bien sûr, il y a l’accumulation de travail, les week-ends, les nuits, les vacances consacrées aux dossiers, le manque de sommeil, la répétition des audiences, des rendez-vous, des réunions, la vie lancée comme un train à grande vitesse qu’on ne peut arrêter. Bien sûr, il y a Jérémy, celui qu’elle aime plus que les autres. Celui qu’elle n’arrive pas à oublier. Il ne voulait pas d’enfant, pas d’engagement. Il le lui avait dit, et ce choix lui convenait. Solène n’était pas de ces femmes que la maternité fait rêver. Elle ne se projetait pas dans l’image de ces jeunes mamans qu’on croise sur les trottoirs, manœuvrant leur poussette de leurs bras épuisés. Elle laissait ce plaisir à sa sœur, qui semblait épanouie dans son rôle de mère au foyer. Solène tenait trop à sa liberté – du moins, c’est ce qu’elle prétendait. Jérémy et elle vivaient chacun de leur côté. Ils étaient un couple moderne – amoureux mais indépendants.
La rupture, Solène ne l’a pas vue venir. L’atterrissage a été violent.
Au bout de quelques semaines de traitement, elle parvient à quitter la chambre aux murs blancs pour faire un tour dans le parc. Assis sur le banc près d’elle, le psychiatre la félicite de ses progrès comme on flatte un enfant. Elle pourra bientôt regagner son appartement, lui dit-il, à condition de continuer son traitement. Solène accueille la nouvelle sans joie. Elle n’a pas envie de se retrouver seule chez elle, sans but, sans projet.
Certes, elle habite un trois pièces élégant dans un beau quartier, mais l’endroit lui paraît froid, trop grand. Dans ses placards, il y a ce pull en cachemire que Jérémy a oublié et qu’elle met en secret. Il y a ces paquets de chips américaines au goût artificiel dont il raffolait et qu’elle achète toujours, sans savoir pourquoi, au supermarché. Des chips, Solène n’en mange pas. Le bruissement du sachet pendant les films ou les émissions l’agaçait. Aujourd’hui, elle donnerait n’importe quoi pour l’entendre, encore une fois. Le bruit des chips de Jérémy, à ses côtés, sur le canapé.
Elle ne retournera pas au cabinet. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. La seule idée de passer les portes du palais de justice lui donne la nausée. Longtemps, elle évitera même le quartier. Elle va démissionner, se faire omettre selon l’expression consacrée – le terme est plus doux, il sous-entend la possibilité d’un retour. De retour, pourtant, il ne peut être question.
Solène avoue au psychiatre qu’elle redoute de quitter la maison de santé. Elle ignore à quoi ressemble une vie sans travail, sans horaires, sans réunions, sans obligations. Sans amarre, elle craint de dériver. Faites quelque chose pour les autres, lui suggère-t-il, pourquoi pas du bénévolat ?… Solène ne s’attendait pas à cela. La crise qu’elle traverse est une crise de sens, poursuit-il. Il faut sortir de soi, se tourner vers les autres, retrouver une raison de se lever le matin. Se sentir utile à quelque chose ou à quelqu’un.
Des comprimés et du bénévolat, voilà tout ce qu’il a à lui proposer ? Onze ans d’études de médecine pour en arriver là ? Solène est déconcertée. Elle n’a rien contre l’action bénévole, mais elle ne se sent pas l’âme d’une mère Teresa. Elle ne voit pas qui elle pourrait aider dans son état, alors qu’elle parvient à peine à sortir de son lit.
Mais il a l’air d’y tenir. Essayez, insiste-t-il, tout en signant le formulaire de sortie.

Chez elle, Solène passe des journées à dormir sur le canapé, à feuilleter des revues qu’elle regrette aussitôt d’avoir achetées. Les appels et visites de sa famille et de ses amis ne parviennent pas à la tirer de sa mélancolie. Elle n’a goût à rien, pas envie de faire la conversation. Tout l’ennuie. Elle erre sans but dans son appartement, de la chambre au salon. De temps en temps, elle descend à l’épicerie du coin et s’arrête à la pharmacie pour renouveler ses cachets, avant de remonter se coucher.
Par une après-midi désœuvrée – elles le sont toutes à présent – elle s’installe à son ordinateur, un MacBook dernier cri offert par ses collègues pour ses quarante ans, juste avant son burnout – il n’a pas beaucoup servi. Du bénévolat… Après tout, pourquoi pas ? Le moteur de recherche l’oriente vers un site de la Mairie de Paris, recensant les annonces postées par les associations. Le nom de domaine la surprend : jemengage.fr. « L’engagement à portée de clic ! » promet la page d’accueil. Une multitude de questions y sont posées : où voulez-vous aider ? Quand ? Comment ? Solène n’en a aucune idée. Un menu déroulant propose des intitulés de mission : atelier d’alphabétisation destiné aux personnes illettrées, visite à domicile de malades d’Alzheimer, cyclo-livreur de dons alimentaires, maraude de nuit pour les sans-abri, accompagnement de ménages surendettés, soutien scolaire en milieu défavorisé, modérateur de débats citoyens, sauveteur d’animaux en détresse, aide aux personnes exilées, parrainage de chômeurs longue durée, distribution de repas, conférencier en maison de retraite, animateur dans des hôpitaux, visiteur de prison, responsable de vestiaire solidaire, tuteur de lycéens handicapés, permanence téléphonique SOS Amitié, formateur aux gestes de premiers secours… Est même proposée une mission d’ange gardien. Solène sourit – elle se demande où est passé le sien. Il a dû voleter un peu trop loin, il s’est perdu en chemin. Elle arrête ses recherches, désemparée par la profusion d’annonces. Toutes ces causes sont nobles et méritent d’être défendues. L’idée de faire un choix la paralyse.
Du temps, voilà ce que demandent les associations. Sans doute ce qu’il y a de plus difficile à donner dans une société où chaque seconde est comptée. Offrir son temps, c’est s’engager vraiment. Du temps, Solène en a, mais l’énergie lui manque cruellement. Elle ne se sent pas prête à sauter le pas. La démarche est trop exigeante, nécessite trop d’investissement. Elle préfère encore donner de l’argent – c’est moins contraignant.
Au fond d’elle-même, elle se sent lâche de renoncer. Elle va refermer le MacBook, retourner sur le canapé. Se rendormir, pour une heure, pour un mois, pour un an. S’abrutir à coups de cachets pour ne plus penser.
C’est à cet instant qu’elle l’aperçoit. Une petite annonce, tout en bas. Quelques mots qu’elle n’avait pas remarqués. »

Extrait
« Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.
La séance s’achève dans une profusion de cris et d’applaudissements. Solène est dans un état second. Elle n’a aucune idée du temps qui s’est écoulé. Une heure ou deux, elle n’en sait rien. »

À propos de l’auteur
Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs- métrages, « À la folie… pas du tout » et « Mes stars et moi ». Elle écrit aussi pour le théâtre. Son premier roman, La Tresse, paru en mai 2017 aux Éditions Grasset, connaît un incroyable succès. En cours de traduction dans le monde entier, il est également en phase d’adaptation cinématographique. (Source : Éditions Grasset)

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La partition

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En deux mots:
Koula épouse un représentant suisse et quitte la Grèce pour la Suisse. Les deux fils qu’elle va mettre au monde ne le guériront pas de son mal-être et des incartades de son mari. Elle divorce mais ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle. En refaisant sa vie, en mettant au monde un troisième fils, elle va revivre «la partition».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Koula et ses trois fils

En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible.

Pour son troisième roman après Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, Diane Brasseur nous propose le portrait d’une femme qui aura trois enfants qui seront ballotés dans trois pays différents et que l’on suivra durant trois générations.
La Partition s’ouvre en 1977, au moment où les trois frères doivent se retrouver, à l’occasion du concert donné par le benjamin au Victoria Hall à Genève. Mais Alexakis le violoniste va apprendre la mort subite de son aîné. Une manière de mettre en exergue le titre très juste de ce roman qui entraîne le lecteur par cercles concentriques jusqu’au cœur de «la partition».
Tout commence dans les années vingt, lorsque Paul Peter K, un représentant en porcelaines de Langenthal croise le regard de la belle Ekatarina sous le bleu du ciel de sa Grèce natale. Elle a seize ans et rêve d’évasion. En l’épousant, Paul Peter lui fait miroiter un avenir radieux. Mais Ekatarina, que l’on surnomme Koula, va vite déchanter. Sa vie en Suisse se transforme en cauchemar, pas seulement en raison des brumes et du froid, mais aussi par la difficulté à se faire accepter par sa belle-famille dont elle ne parle pas la langue, et surtout par les absences de plus en plus répétées d’un mari volage.
Quand elle mettra au monde Bruno K, le choc sera rude. Elle apprend que ce fils qu’elle imaginait comme une bouée de sauvetage est infecté par la syphilis.
Koula entend se battre pour lui offrir une belle vie. Un tempérament qu’elle aurait volontiers aussi mis au service de Georgely, son second fils.
Mais le choix qui lui est offert est cruel. Si elle divorce, les enfants seront répartis entre père et mère. Une partition qu’elle est contrainte d’accepter et choisit celui qu’elle considère le plus faible, Bruno K, avec lequel elle retourne en Grèce.
C’est là que l’histoire va étonnamment se reproduire. Elle essaie d’effacer sa dépression dans les bras d’un nouvel homme. Un Belge qu’elle va épouser à son tour, suivre en Belgique et lui donner un fils – alors qu’elle était persuadée de porter une fille. Alexakis passera du reste ses premières années dans le décor rose et avec la layette préparée dans cette éventualité.
La nouvelle partition qui arrive alors est celle provoquée par la Seconde Guerre mondiale et l’exil, à nouveau.
Diane Brasseur décrit admirablement cette famille recomposée en nous offrant toute la gamme des variations et des sentiments. L’abandon et les culpabilité, la fratrie essayant de renouer des liens distendus, les belles-familles soit toxiques, soit intégratrices. Le tout sous le regard d’une Koula cherchant à faire bonne figure dans ce chaos.
Variation sur le thème de la destinée – que serait l’histoire si elle avait choisi Georgely plutôt que Bruno K? – ce roman est aussi construit autour de la musique, d’une passion qui permet de laisser la tragédie de côté pour se concentrer sur son art. Bruno K étudie le piano, son frère Alexakis le violon. La musique qui aurait dû les réunir mais ne restera qu’en fond sonore de cette tragédie intense, émouvante, déchirante.

La partition
Diane Brasseur
Allary Éditions
Roman
448 p., 20,90 €
EAN 9782370732811
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Grèce, en Suisse et en Belgique.

Quand?
L’action se situe des années 1920 à la fin des années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
De la Grèce aux rives du lac Léman, une superbe fresque familiale.
Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.
Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.
Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

Extraits
« LAUSANNE. 12 JANVIER 1977
Quand elle apprend la nouvelle, elle ne voit que le dos d’Alexakis à travers la double porte vitrée qui sépare la chambre du salon, dans la suite de l’hôtel.
On pourrait croire qu’il est prostré, mais non, Alexakis est penché au-dessus de la table. Absorbé, il remonte le mécanisme de sa montre.
Ce matin, le téléphone n’arrête pas de sonner à cause de cette histoire de violon. D’abord l’agent, puis l’organisateur, sans oublier le producteur. Tout le monde s’affole.
Le luthier a dit 14 h 00.
14 h 00 c’est juste mais cela joue encore. Le train est à 14 h 34, il arrive à Genève Cornavin à 15 h 20 où un chauffeur les attendra.
Alexakis sera dans la salle à 15 h 45 et sur scène à 15 h 50. Sans doute faudra-t-il écourter la répétition pour qu’il puisse dormir une heure dans sa loge.
Le concert commencera avec retard, à 20 h 45 ou à 21 h 00. Le public aime bien attendre, Gabrielle l’a remarqué, cela donne à la représentation un caractère exceptionnel.
Est-ce par crainte d’une annulation?
Dès que le rideau se lève, comme un soulagement, les applaudissements explosent.
Alexakis est préoccupé ce matin, il est encore plus distrait que d’habitude.
Cette nuit, il a fait le même cauchemar: il joue sur un violon sans corde.
Sur la scène d’un théâtre inconnu, l’orchestre démarre une longue introduction, du Mozart. À ce moment-là, Alexakis remarque que son violon est nu.
Il tente d’accrocher le regard du chef d’orchestre pour lui signaler qu’il y a un problème, il hésite à arracher le violon d’un autre ou à s’enfuir. L’attente est interminable.
Enfin c’est à lui, l’assemblée silencieuse le regarde. Alors il prend la position et fait corps avec son instrument, les jambes légèrement écartées et bien ancrées dans le sol, les épaules relâchées, il pose son menton et lève l’archet.
Alexakis ferme les yeux mais aucun son ne sort.
En se réveillant à trois heures, en sursaut, il ne se souvenait plus dans quelle chambre d’hôtel il était.
Même avec la présence rassurante de Gabrielle, il lui a été impossible de retrouver le sommeil. Le lit était inconfortable et hostile. Les draps, trop chauds et les oreillers trop mous. »

« Il y a quatre jours, Alexakis a fêté ses 46 ans mais il est de ces hommes à qui il est impossible de donner un âge.
Sans doute parce qu’il est grand et maigre.
Alexakis est beau mais il ne le sait pas, il ne cherche pas à plaire.
Comme les enfants, il rit les yeux plissés et la tête en arrière.
Dès qu’il se concentre, il enroule ses cheveux bruns et bouclés autour de son index. Cela s’appelle la trichotillomanie, Gabrielle s’est renseignée, inquiète de voir apparaître sur le haut de son crâne le début d’une calvitie.
On pourrait croire qu’il est timide mais il s’agit d’autre chose. Alexakis est secret. Les questions le bousculent. Il a besoin de silence et de temps pour s’exprimer.
Sa voix peut être aussi faible qu’un mince filet d’eau. Certains jours, il parle si doucement, Gabrielle ne cesse de lui demander de répéter ce qu’il vient de dire.
Alexakis n’est pas lâche, il ne manque ni de courage ni de franchise, mais cela lui est difficile de soutenir le regard d’un autre parce qu’il a les yeux clairs.
Le regard dit trop. Dans les yeux des autres, Alexakis a peur de devenir transparent. »

À propos de l’auteur
Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et a suivi une partie de sa scolarité en Angleterre, avant de faire des études de cinéma à Paris. Diane Brasseur est née en 1980, elle a grandi à Strasbourg. Elle habite à Paris. Après des études de cinéma, elle devient scripte et tourne une trentaine de long métrages avec, entre autres, Olivier Marchal, David Foenkinos, Albert Dupontel et Valérie Lemercier. Elle aime particulièrement accompagner des réalisateurs pour le tournage de leur premier film : Nicolas Bedos, Abd Al Malik, Andréa Bescond et Eric Metayer, Audrey Diwan. Diane Brasseur fréquente les ateliers d’écriture depuis l’âge de 14 ans. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, traduits dans huit pays. (Source: Allary Éditions / lesmots.co)

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Oyana

PLAMONDON_oyana

En deux mots:
Oyana s’est décidée à affronter son passé. Le 8 mai 2018, elle décide quitter son mari pour retourner dans son pays basque natal, laissant derrière elle Montréal où elle a avait refait sa vie et son mari. Si l’ETA n’existe plus, les plaies laissées par les indépendantistes sont encore vives.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

« My world is gone »

Après le remarqué «Taqawan», Éric Plamondon nous offre un roman aussi court que percutant mettant en scène Oyana, une femme qui a fui son pays basque natal dans les années 90 et qui a choisi d’occulter son passé douloureux.

Oyana éprouve le besoin de prendre l’air. Quand celui qui partage sa vie part son travail, elle va marcher au Parc du Mont Royal, En ce Le 5 mai 2018, elle n’imagine pas encore qu’elle effectue là l’une de ses dernières sorties au Québec. La veille au soir, en parcourant un journal qui trainait dans le restaurant japonais où elle dînait, une brève avait retenu son attention: l’ETA a cessé d’exister. Finie la lutte armée.
Cette nouvelle la ramène vingt-trois ans en arrière, au moment où elle prenait la direction du Mexique pour échapper à la police. ETA n’existe plus, mais «que peut-il rester de tout ça? Les traumatismes dans les mémoires? Le nombre de cadavres depuis 1953?» À toutes ces questions vient désormais s’ajouter celle qui hante l’esprit d’Oyana: faut-il rentrer et affronter son passé?
Éric Plamondon, avec le sens de la tension dramatique qu’il avait déjà développé à merveille dans Taqawan, son précédent roman, va travailler par cercles concentriques, racontant d’une part la fin des années 90 avec l’arrivée au Mexique, sa rencontre avec Xavier Langlois le Canadien et d’autre part les «années de plomb» au Pays Basque.
Avec elle, on va feuilleter l’album aux souvenirs, l’amour rédempteur, l’installation au Québec après des vacances aux États-Unis. Et cette relation construite sur la légende d’une orpheline grandissant auprès d’un tonton Joxe et d’une tatie Cristina.
«Je n’arrêtais pas de te dire que je ne voulais pas parler du passé mais du futur.» Mais désormais il est temps de revenir à cette fille du Pays basque, née le 20 décembre 1973, le jour d’un attentat de l’ETA.
C’est sous la forme d’une confession, d’une lettre laissée à son compagnon que nous allons découvrir comment elle se retrouvée impliquée dans la mouvance indépendantiste, comment sans le vouloir elle a été impliquée dans la mort d’une mère et de son enfant et pourquoi elle a dû fuir, un nouveau passeport au nom de Nahia Sanchez en poche. Chronique des années d’un combat aussi idéaliste qu’inégal, mais aussi récit d’un engagement et d’une série d’attentats qui ont ensanglanté l’Espagne et la France, cette douloureuse litanie ne va mener qu’à une seule certitude: la peine des proches, des familles, des amis.
En débarquant à Paris, Oyana ne sait ce qui l’attend, si elle va pouvoir retrouver une vie sereine, comment ses parents et amis vont réagir. Une incertitude qu’elle a envie de surmonter pour retrouver ses vraies racines, car «le Territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l’enfance, il manque toujours quelque chose. »
Éric Plamondon pose en creux cette question: tous les terroristes se valent-ils? Ceux de Daech et ceux qui ont lutté pour l’indépendance basque, pour ne prendre que deux exemples. Ce faisant, il nous explique aussi que ces groupuscules ont une capacité d’entrainement, une dynamique qui fait qu’on ne saurait les trahir pour ne pas se retrouver au ban de la communauté, voire même devenir complice. Avec des conséquences dramatiques. Cette fin d’un monde chantée par Otis Taylor.

Oyana
Éric Plamondon
Quidam éditeur
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782374910932
Paru le 04/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, au Pays Basque sinai qu’au Mexique et au Canada, à Montréal et environs.

Quand?
L’action se situe de 1973 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
Blog L’Or des livres 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 8 mai 2018
Pour toi, Xavier
Je te dois un tas d’explications. Ça risque d’être long. J’essaie depuis plusieurs jours de trouver comment le faire. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de ne pas te demander pardon. Ce que je te demande, c’est d’essayer d’au moins comprendre en dépit des raccourcis inévitables.
Je pourrais te demander de me faire confiance, mais tu le fais déjà depuis vingt ans. Et comment te demander cela alors que je me prépare à t’expliquer que tant de choses étaient fausses?
Pour que tu comprennes dans quel état d’esprit je me trouve, je n’ai pas jeté mes premiers brouillons. Je veux que tu saches mes tâtonnements, que tu saisisses par ces débuts avortés ce que cela me coûte.
5 mai 2018
Dire la vérité ou m’enfuir sans un mot parce que les remords se sont accumulés? M’asseoir devant toi pour tout révéler ou prendre mes jambes à mon cou? Parce que je ne sais que faire, parce que je n’ai pas de réponse, j’ai décidé d’écrire. Je tourne autour depuis hier, pour ne pas dire depuis toujours. C’était déjà là quand nos chemins se sont croisés au Mexique, quand nous avons eu notre coup de foudre. C’était comme tu disais au début: tomber en amour.
Tunnel
Les trois hommes se relaient toutes les heures dans l’étroit conduit pour creuser. Au fond du trou, Iban pense à la femme qu’il a quittée pour venir ici se battre pour la cause. La femme est enceinte. Elle accouchera avant la fin de l’année. Lui doit creuser. Il faut que le tunnel atteigne le milieu de la rue Claudio Coello pour ensuite y entasser un maximum de dynamite, deux mètres sous la chaussée. Les trois hommes procèdent avec la plus grande prudence. L’opération dure depuis des mois mais on touche au but. On connaît l’emploi du temps du Premier ministre par cœur. Il emprunte cette rue chaque matin après une visite à l’église Saint- François-di-Borgia. Il commence toujours sa journée de travail par une prière. Le détonateur est connecté. Les trois hommes ont préparé leur fuite dans les moindres détails. Ils changeront de véhicule à mi-chemin pour semer d’éventuels poursuivants. C’est bientôt Noël. Mika, déguisé en électricien, tient le détonateur. Iban guette la rue, prêt à donner le signal. Jon au volant de la Fiat laisse tourner le moteur. La luxueuse Dodge Dart approche. Au moment où elle atteint la zone fatidique, Iban donne le signal, Mika active le détonateur et la force de l’explosion fait s’envoler vers le ciel le Premier ministre, son garde du corps et son chauffeur. Le souffle est si puissant que la voiture blindée est projetée à trente mètres dans les airs au-dessus d’un immeuble et s’écrase dans la cour intérieure du couvent voisin. La poussière n’est pas encore retombée que Jon, Mika et Iban sont déjà loin. Carrero Blanco agonise, le garde et le chauffeur sont morts.
Au même moment, alors qu’ETA vient de réaliser l’attentat le plus spectaculaire de son histoire, une femme donne naissance à une petite fille. Nous sommes le 20 décembre 1973. Oyana vient de voir la lumière au bout du tunnel. »

À propos de l’auteur
Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984: Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud. (Source: Quidam éditeur)

Site internet de l’auteur 

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Suiza

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Sur un coup de tête, une jeune femme décide de quitter la Suisse en direction du sud. Elle arrive en Galice, trouve refuge dans un village où elle est engagée comme serveuse avant que Tomás ne s’en saisisse. Suiza et lui vont alors apprendre à s’apprivoiser, à s’aimer.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’été meurtrier

Le premier roman de Bénédicte Belpois, va secouer les consciences. «Suiza» est une belle étrangère qui débarque dans un village de Galice, où elle va provoquer un séisme.

Quel choc! Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par l’épilogue de ce terrible roman (dans tous les sens du terme). Sans rien en dévoiler, je vous dirai simplement qu’il vous surprendra et ne pourra vous laisser indifférent. Et si je vous en parle d’emblée, c’est parce qu’il est à l’image de tout le roman, très loin du politiquement correct, se jouant des codes et de la bienséance. S’il n’était signé par une femme, j’imagine même qu’on aurait volontiers taxé l’auteur d’«affreux macho».
Sauf que Bénédicte Belpois a plus d’un tour dans son sac pour torpiller ce jugement à l’emporte-pièce, en particulier une habile construction.
Mais venons-en au récit qui s’ouvre sur une première scène forte en émotions: Tomás vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer et que ses jours sont comptés. De retour dans son exploitation agricole située dans un village de Galice, il choisit de raconter que les médecins lui ont trouvé une pleurésie et de continuer à travailler dans ses champs.
Quand il rejoint ses amis au bistrot, une surprise l’attend. Álvaro s’est adjoint les services d’une jeune femme qui a quitté la Suisse pour partir vers le sud et qui, après quelques pérégrinations va finir chez lui. Une serveuse dont il fait peu de cas : «Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.»
Celle qu’Álvaro a décidé d’appeler Suiza va subjuguer Tomás. Son innocence, son visage, ses cheveux blonds, son odeur vont le rendre fou. «J’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés. Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile.»
Comme Álvaro avant lui, il va prendre la jeune femme et l’installer chez lui.
Donnant la parole à Suiza, Bénédicte Belpois va retracer le parcours de la jeune femme et détailler son état d’esprit. Il n’y est nullement question de rancœur ou de colère mais bien davantage de se construire une nouvelle vie.
À force d’attentions et de persévérance elle va gagner le cœur de Tomás. Lui qui s’est retrouvé très vite marié et qui aura très vite perdu cette épouse décédée d’un cancer bénéficie en quelque sorte d’une seconde chance. Avant de partir à son tour, il veut offrir à Suiza un avenir, lui montre comment gérer la ferme, lui offre des cours d’espagnol, lui fait découvrir la mer, lui offre une garde-robe, encourage ses talents artistiques…
De cette rencontre d’êtres meurtris, Bénédicte Belpois fait une épopée tragique, un opéra en rouge et noir que l’on pourrait fort bien lire sur un air de Carmen:
L’amour est enfant de Bohême,
Il n’a jamais connu de loi;
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime,
Si je t’aime, prends garde à toi.

Suiza
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782072825729
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Espagne, dans un petit village de Galice. On y évoque aussi le Jura français et suisse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog Les livres de Joëlle
Blog La page déchirée 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Agathe the book

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.
Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse.
Et sournoise, en plus, parce que je n’ai pas su tout de suite. Au début, je ne faisais que cracher et tousser, j’avais de la fièvre, j’ai cru que c’était une simple grippe. Je n’ai même pas arrêté de fumer. Don Confreixo m’a collé sous antibiotiques, mais ça ne passait pas. Je me sentais mal. Il m’avait envoyé aux urgences à Lugo au bout d’une semaine, et là j’ai eu droit au grand shampooing. Scanner des poumons, puis de tout le corps, grand ballet de docteurs qui venaient se disputer au pied de mon lit sur la poursuite du protocole, les examens complémentaires et le diagnostic, pendant que je m’agitais en pensant à la tonne de boulot qu’il me restait : les foins allaient débuter dans quelques jours alors qu’un de mes meilleurs tracteurs m’avait lâché, en plus des contrôles sanitaires qui s’annonçaient périlleux : il traînait encore en Terra Chá quelques cas de fièvre catarrhale qui nous plombaient les exportations. J’ai fini par me tirer contre avis médical, en leur demandant de transmettre à mon médecin, quand ils seraient enfin d’accord sur le diagnostic et la marche à suivre. Mais je sentais bien que ça craignait.
Le lendemain même, Don Confreixo m’a appelé, à la première heure, après la traite.
— Tomás ? Tu es rentré ? Il faut que tu passes ce matin, l’hôpital m’a appelé, j’ai tes résultats.
— Ça va pas être possible, docteur. Aujourd’hui j’ai le contrôle pour les troupeaux. Et il faut que j’aille à Orense pour un tracteur. Je suis déjà en retard.
— Ce n’est pas une question, Tomás, il faut que tu viennes, c’est impératif. S’il te plaît.
Ramón venait d’arriver, je courais vers le tracteur, j’ai dit « oui oui » pour me débarrasser de lui. J’étais juste énervé parce que je savais qu’il allait me bouffer une matinée de boulot.
Quand j’ai été devant lui, il a chaussé ses lunettes de vrai docteur et il a ouvert la bouche puis l’a refermée sans rien dire, après une grande inspiration. Il a fait le crapaud deux ou trois fois, ça m’a gonflé, j’ai dit très rapidement :
— C’est grave ?
— Oui.
— Un cancer ?
— Oui, il a répondu, cet abruti.
Franco. Il déglutissait avec difficulté et me regardait avec des yeux de lémurien aveugle, j’ai vite compris que pour la pommade et le décorum, il allait falloir que je m’adresse ailleurs.
— Il me reste combien de temps ?
Je l’ai dit sans y penser vraiment, parce que dans les films c’est toujours ce que l’on dit après une annonce pareille. Avec un visage angoissé. Le film passe en noir et blanc, les héros crispent les mandibules et susurrent des phrases bibliques dans un souffle que l’on pense être l’avant-dernier.
— Tomás, tu vas un peu vite en besogne ! On n’est pas là pour parler de survie, mais pour parler de guérison.
Ah, quand même, il se fendait d’un encouragement, l’assassin.
Je me regardais les mains, mes grosses paluches de paysan, je trouvais que j’avais les ongles encore assez propres malgré tout et je me demandais si j’allais avoir le temps de m’envoyer un rioja avant de retourner au boulot.
Ont suivi le protocole, les rendez-vous à prendre, ceux à honorer, Don Confreixo s’occupait de tout mais évitait de me regarder dans les yeux. Il tripotait mon dossier et se raclait la gorge à intervalles réguliers, téléphonait à des confrères pour m’obtenir fissa un rendez-vous chez un pneumologue renommé.
J’ai retrouvé Ramón au bar.
— J’ai une pleurésie. Il va sûrement falloir que je retourne à l’hôpital quelques jours, pour des antibiotiques, et des nouvelles radios, peut-être même une intervention. Demande à Alberto s’il peut venir te filer un coup de main, pendant que je serai à Lugo.
La ferme, c’était facile, le vieux savait aussi bien que moi ce qu’il fallait faire. Le plus dur, c’était la valise : je n’avais même pas de pyjama. Je couche à poil. Ou tout habillé, quand je suis trop bourré.
J’ai eu le temps pour le rioja. J’en ai même bu trois, pendant que le vieux me mettait au parfum pour les champs.
Ça a commencé comme ça, vraiment. Le reste, je vais essayer de le raconter simplement. Parce que si je suis un mec un peu primaire, je ne suis pas le psychopathe qu’on raconte. J’ai fait comme j’ai pu, mais ça m’est tombé sur la gueule et je ne vois pas bien comment j’aurais pu agir autrement.
J’étais presque heureux de venir à l’hôpital finalement.
Pour le pyjama, ça n’avait pas été un problème, je ne devais pas être le seul. J’avais pris mon air de gamin de douze ans qui n’a pas de gentille maman pour glisser un pyjama dans sa valise de colo et les aides-soignantes m’avaient filé, compatissantes, une grande chemise de nuit ouverte dans le dos. Mon voisin de chambre voyait mon cul chaque fois que je me levais pour aller pisser, alors que je tentais pourtant de tenir les deux pans volages avec ma main gauche. Mais comme en même temps je poussais la potence de la main droite, et que j’ai toujours été agile comme un dragster, je finissais toujours par montrer mes fesses, pour ne pas buter dans le lit, la porte, la chaise, sur tous les obstacles rassemblés là exprès pour me faire chier et me rappeler que j’étais trop grand, trop gros, trop con.
Aux blouses blanches, j’avais envie de dire: opérez-moi. Enlevez-moi tout ce qu’il est possible d’enlever: les poumons, le foie, la rate et le cœur. Je ne veux plus de cette chair avariée, dans laquelle pousse quelque chose d’abominable, contre ma volonté. Les médecins n’étaient pas tous d’accord, il leur avait fallu deux jours pour décider que oui, on finirait par me découper les côtes pour aller chercher cette merde qui me dévorait le poumon.
Même après l’intervention, je crois que j’étais bien. Je n’avais pas mal, on me shootait à heure régulière, plus la pompe de morphine qui distillait dans mes veines un bonheur comateux. On s’occupait de moi, il n’y avait pas à dire. Les infirmières étaient gentilles mais grosses et moches: pas une pour relever le niveau, même pas de quoi s’inventer une petite branlette. Elles n’avaient pas les porte-jarretelles et les décolletés provocants des revues porno, elles couraient partout et tout le temps et ne venaient que pour me retourner comme une crêpe et me laver le dos avec un truc qui puait, genre eau de Cologne premier prix. Ça les faisait kiffer de me laver le dos, je ne savais pas pourquoi, elles me demandaient toujours après si je me sentais «plus frais». Je trouvais surtout que ça me piquait, mais je ne disais rien, je ne voulais pas casser leur bel enthousiasme. Elles me lavaient le sexe aussi, mais avec les gants en plastique, sans blague, ça ne me faisait aucun effet.
À part ça, deux jours qu’il faisait beau, avec une chaleur d’enfer exceptionnelle, même pour la saison. Pas d’orages, je transpirais comme un bœuf sur mon alèse en plastique et je pensais à mes champs, merde… J’aurais pu faire les foins, normalement. J’espérais que Ramón allait commencer par les champs du coteau, c’était toujours là que c’était le plus mûr. Mais il le savait mieux que moi.
Je lui avais interdit de venir me voir, je préférais qu’il s’occupe de mes champs et je n’avais pas envie qu’il comprenne que j’étais plus malade que je voulais bien le laisser paraître. Il me connaissait par cœur, je savais bien qu’il aurait tout deviné. On n’ouvrait pas un mec en deux pour une pleurésie. »

Extraits
« Álvaro est parti à nouveau d’un rire gras et fort, qui a secoué Ramón de devant sa télé et l’a poussé à s’intéresser lui aussi à la conversation.
— De Suisse, tu dis ?
— Eh oui, mon gars, c’est ça, la mondialisation ! Avant, c’est ceux de chez nous qui partaient pour nourrir leur famille et travaillaient comme des esclaves pour un salaire de misère, mais maintenant, c’est les Suisses qui viennent en Galice pour faire fortune.
— Si les Suisses viennent faire fortune chez toi, Álvaro, ils sont pas arrivés!
Ramón s’est mis à glousser lui aussi comme un dindon en lui claquant sa grosse main d’étrangleur sur l’épaule. Belle brochette de vieux séniles.
La femme, cette Suiza, est revenue à la table avec un plateau et la bière.
— Pour juste une bière, le plateau, c’est pas la peine, s’est appliqué à gueuler Álvaro.
— Pourquoi tu lui parles comme à une mongole? a demandé Ramón.
— Dis donc, pépé, faudrait voir à écouter quand on cause ! Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.

« À nouveau, j’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés.
Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile. Je l’ai regardée avec une telle intensité qu’elle a fini par lever les yeux vers moi, enfin, une fois la bière et le verre posés sans encombre. Elle m’a paru instantanément effrayée. Je sentais qu’elle percevait mon désir, ma puissance, et que je lui faisais peur. Son inquiétude la rendait encore plus immobile, mon regard la clouait au plancher.
Tous les deux, nous ne bougions plus d’un pouce, sachant que le premier qui esquisserait un mouvement entraînerait une attaque ou une fuite irréversible. J’étais dans les starting-blocks, prêt à jaillir. »

« Je me suis enfui. Je suis monté dans mon tracteur, j’ai démarré en trombe et roulé jusque chez moi, ballotté par les ornières, bercé par le bruit du moteur. J’ai marmonné des mots sans suite, légèrement penché en avant, accroché au volant. Je n’étais pas moi-même.
C’est le chien aboyant de joie qui m’a tiré de mon monologue. J’étais arrivé dans la cour de la ferme depuis un moment, le moteur était éteint. Je lui ai filé une caresse furtive puisqu’il fêtait mon retour et j’ai grimpé quatre à quatre les marches en pierre puis en bois qui montent au grenier, sans voir le reste de la maison. Entre les toiles d’araignées, il y avait une petite fenêtre qui donnait sur la campagne environnante, c’était mon mirador. Tout petit déjà, je me réfugiais là, quand mon père m’avait grondé pour quelque bêtise d’enfant. J’avais placé un vieil escabeau sous le petit carré de ciel et maintenant je restais là à fumer, la tête dans la lucarne. Depuis cet observatoire, ma vue s’étendait sur toute ma campagne galicienne. Les champs à perte de vue, comme une houle verte et molle qui rappelait la mer si proche et pourtant invisible. Les eucalyptus, les gommiers bleus. La couleur bleu tendre des jeunes feuilles, le vert foncé qui vient plus tard. Quand le vent du matin se levait et faisait soupirer la forêt, c’était comme s’il y en avait deux en une. Bleue ou verte. Verte ou bleue. Selon sa force, c’était toujours différent. Si la brise agitait mollement les feuilles, c’était comme un grand banc d’anchois affolés, qui fuyaient devant les filets des pêcheurs, quand leurs ventres étincelants capturaient un rayon de soleil. Si la brise devenait vent, la forêt entière mugissait, et couraient alors dans les grandes branches et sur les cimes de fortes vagues bicolores, pleines d’écume, qui s’écrasaient contre le ciel. »

À propos de l’auteur
Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire «Suiza», son premier roman. (Source: Babelio)

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Des hommes couleur de ciel

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Alissa, prof de russe à La Haye, apprend que son établissement scolaire a été victime d’un attentat. Très vite, elle doit se rendre à l’évidence : l’un de ses élèves, arrivé de Tchétchénie comme elle serait le terroriste. L’enquête qui commence ne la laissera pas indemne.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Après Les mains lâchées, un premier roman remarqué à propos d’un tsunami qui dévastait les Philippines, voici Des hommes couleur de ciel qui nous fait vivre un attentat perpétré par des Tchétchènes à La Haye et confirme le talent d’Anaïs Llobet.

La scène s’est malheureusement répétée ces dernières années. Un homme pénètre dans un établissement scolaire lourdement armé. Il fait exploser sa bombe au milieu de la cantine provoquant des dizaines de morts. Comme à chaque fois qu’une telle nouvelle arrive, chacun cherche à savoir s’il ne connaît personne susceptible de compter parmi les victimes. C’est le cas d’Adam qui fréquente cet établissement de La Haye, aux Pays-Bas et qui découvre l’horreur devant un écran de télévision. « Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire. »
Le pire n’étant pas en l’occurrence qu’il connaisse des victimes, mais que Kirem soit impliqué dans l’attentat. Kirem, ce frère qu’il n’arrive pas à joindre.
L’autre personne qui s’inquiète en apprenant la nouvelle est Alissa, la prof de russe. Également d’origine tchétchène, elle ne peut imaginer une seconde que ce soit son élève qui ait commis l’irréparable. Certes Kirem était «un enfant étrange, la copie inversée de son frère, Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. »
L’enquête, qui va vite progresser, mène directement à eux. Alors qu’Alissa est «réquisitionnée pour assurer les traductions, Oumar est arrêté et incarcéré. Quant à Kirem, il demeure introuvable. Le filet va aussi se resserrer autour du cousin Makhmoud. Quand il arrive à la prison, ce garant des traditions familiales va découvrir un «autre» homme, maquillé, portant un jean moulant et un tee-shirt violet presque rose.
Depuis qu’il arrivé aux Pays-Bas, Oumar a découvert un monde occidental bien différent de ce qu’on lui avait raconté, à la fois plus dur, sans concessions, et plus ouvert, plus libre. À mesure qu’il s’intégrait, il ressentait la soif de laisser son orientation sexuelle s’épanouir. Se faisant appeler Adam, sa gueule de beau ténébreux avait enchaîné les relations, même s’il savait parfaitement que ces «hommes couleur de ciel» étaient non seulement rejetés par leur famille, mais condamnés à mort.
Alors que les interrogatoires commencent, l’appartement d’Alissa est perquisitionné. «Lorsqu’elle arriva devant son palier, elle fit immédiatement un pas en arrière. Il n’y avait plus de porte. Le sol était jonché de débris. Le sol était jonché de débris. Un petit carré en plastique reflétait la lumière du plafonnier: c’était son prénom internationalisé et son nom impossible à changer. Alice Zoubaïeva. Fardeau et héritage, peine et honneur. Elle imagina les policiers défoncer sa porte, marcher sur son nom sans s’en rendre compte.»
Anaïs Llobet a trouvé un angle très original pour traiter de la question des attentats en mettant en scène ces différentes «strates d’intégration». De l’enseignante qui entend gommer ses origines et répond non quand ses élèves demandent si elle est d’origine tchétchène à ceux qui ont fui le pays sans jamais oublier ni leur religion, ni leurs traditions, ni même leurs code d’honneur familial et voient l’occident comme une zone où mécréants et déviants s’épanouissent. On se rappelle alors des frères Tsarnaïev posant leur bombe durant le marathon de Boston.
Au-delà de l’explosion dans l’établissement scolaire, ce sont bien les déflagrations sur la famille et les proches que la romancière met en avant. Loin de tout manichéisme, elle nous fait toucher du doigt la complexité du problème, nous rappelle que tout exil est un déchirement et nous démontre brillamment qu’au «nom d’Allah, de l’Islam, de nos pères, de la justice et des morts à venger, des enfants qui meurent dans les caves de Tchétchénie et sous les bombes de Syrie», ou encore de «cette déviance occidentale» on peut très vite s’aveugler.
Un roman fort, en droite ligne de Les mains lâchées et qui conforme tout le talent d’Anaïs Llobet.

Des hommes couleur de ciel
Anaïs Llobet
Éditions de l’Observatoire
Roman
224 p., 00,00 €
EAN : 9791032905340
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux Pays-Bas, à La Haye. On y évoque aussi la Tchétchénie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases: stigal basakh vol stag, un «homme couleur de ciel».
Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.
Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée.
La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.
Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Blog Le domaine de Squirelito 
Le blog d’Eirenamg

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La Haye, 2017
Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter.
Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. La serveuse a fait tomber son plateau par terre et elle lui a demandé :
— Attends, mais c’est pas le lycée de ton frère ?
À ce moment-là, il avait déjà pris son téléphone pour appeler Kirem, entendu la sonnerie retentir dans le vide, laissé la peur s’infiltrer en lui. Ses doigts tremblaient. Combien de morts? Des notifications se sont affichées sur les portables. État d’urgence, seuil d’alerte maximal, ne restez pas dans les rues, réfugiez-vous dans le premier commerce à proximité. La serveuse a fait rentrer à l’intérieur les clients en terrasse et elle a fermé la porte à double verrou. Les nerfs en pelote, le patron a décidé d’offrir à tout le monde un café. Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire.
Puis les policiers sont arrivés. Ils ont cassé la belle porte vitrée avec leurs bottes monstrueuses. Ils ont forcé la serveuse, le patron, les clients à se coucher par terre. Adam s’est allongé lui aussi, en se cognant les coudes, les genoux, mais ils l’ont vite relevé. Ils ont crié son autre nom, Oumar, et ils l’ont hissé jusqu’à eux, un bras sous chaque aisselle. L’un d’eux a saisi ses poignets et les a menottés. Ils l’ont sorti du café. Le fourgon de police a filé à travers les avenues désertées. La Haye était belle, ensoleillée, radieuse comme une jeune fille amoureuse.
Pendant un instant, Hendrik ne put détacher son regard du téléphone. Les notifications s’enchaînaient. Un attentat. À La Haye, sa ville. Il se prit la tête entre les mains. Une bombe. Dans le lycée où travaillait Alissa.
Son premier réflexe fut de la chercher du regard. Elle était là, dans le salon, un instant auparavant. Il eut une bouffée de panique, comme s’il était concevable qu’elle ait pu partir sans l’embrasser, filer au lycée donner cours et se retrouver au milieu d’une scène de carnage. Il revint à lui en entendant le bruit de la douche dans la salle de bains, au fond du couloir. Alissa se lavait les cheveux. Elle le lui avait dit. Il l’imagina verser du shampoing au creux de sa paume, l’étaler méticuleusement sur sa chevelure et, pendant une seconde, il hésita à la laisser dans cette bienheureuse ignorance.
Son téléphone vibra encore. Un ami lui demandait des nouvelles de sa cousine Maud. Elle travaillait dans le même lycée qu’Alissa. Hendrik sentit ses mains trembler. Maud, tu vas bien ? envoya-t-il en toute hâte. La réponse lui parvint aussitôt : Je suis vivante. On est dans le gymnase avec les élèves. L’air emplit à nouveau ses poumons. Maud était en vie, Alissa était sous la douche. Le pire avait été évité.
Le pire pour lui, se reprit-il avec un pincement de culpabilité.
Son téléphone ne cessait de tressauter : les réseaux sociaux s’emballaient. L’attentat venait à peine d’avoir lieu mais Internet saturait déjà de vidéos. Tapie sous les gradins du gymnase, Maud postait en continu des photos sur Facebook. Certains enfants avaient les habits tachés de sang. Leurs yeux brillaient de peur.
Sans plus y tenir, Hendrik se dirigea vers la salle de bains et fit sauter le loquet en forçant la poignée.
Alissa, sous la douche, poussa un petit cri étranglé. Il n’avait pas le droit d’entrer. Alissa partageait ses nuits, mais dans la salle de bains, elle insistait pour être seule avec son corps. Seule à observer ses vingt ans s’éloigner et ses trente ans l’envahir. À voir les traces du passé s’estomper peu à peu. Hendrik, lui, ne connaissait les courbes de ses seins qu’à tâtons, selon ce que les draps voulaient bien lui révéler.
— Alice, il y a eu un attentat au lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-elle en tentant vainement de se cacher derrière le rideau de douche transparent.
Les yeux de Hendrik glissèrent sur son corps ruisselant, ses cheveux aplatis par l’eau : ils semblaient encore plus noirs et tentaculaires. Il remarqua des cicatrices formant un rond en pointillé sur son flanc droit. Elle tenta vainement de les dissimuler avec ses mains. Percevant sa gêne, il détourna le regard et attendit qu’elle coupe l’eau, s’enroule dans une serviette.
Lorsqu’elle s’assit sur le rebord de la baignoire, il lui montra une des vidéos les plus partagées sur Twitter.
— Apparemment, une bombe a explosé dans la cantine de ton lycée.
— Dans la…
Sur la vidéo, le réfectoire était envahi de fumée, des élèves couraient en hurlant, tandis que des corps gisaient à terre.
— La police dit qu’il y a des dizaines de morts.
C’était peut-être le shampoing qui gouttait sur son front, s’approchant dangereusement de ses paupières, mais rien, dans ce que disait Hendrik, ne faisait sens pour Alissa.
— Ce n’est pas possible, dit-elle en se levant.
Hendrik lui tendit une autre serviette de bain, plus petite, où elle enroula ses longs cheveux encore couverts par endroits de mousse blanche.
— Non, ce n’est pas possible, répéta-t-elle à voix basse.
Des images, qu’elle croyait vouées à s’effacer comme les marques sur son corps, lui revenaient par vagues et elle manqua de glisser sur le sol soudain instable.
Hendrik la fit de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baignoire.
— Ça va aller ?
Non, ça n’allait pas, mais par réflexe elle hocha la tête.
— Peut-être que c’est une fausse alerte, commença-t-il, et elle sentit sa voix légèrement trembler. Peut-être que ce n’est pas vrai, que c’était juste un pétard, une blague d’étudiants.
Il la regarda, comme s’il attendait une réponse, alors une fois encore, elle fit oui de la tête.
Après un court silence, il dit :
— Des enfants. Putain, mais qui fait ça à des enfants ?
Sur le visage de Hendrik passa soudain une ombre qu’Alissa connaissait bien. Elle l’avait vue sur celui de sa mère ou sur le sien lorsqu’elle attrapait son reflet dans les fragments d’un miroir entre deux bombardements. L’incompréhension mêlée de peur, face à l’impensable qui flirte avec le réel.
Hendrik s’assit un instant à côté d’elle. Il voulut la serrer dans ses bras, mais ses longs cheveux étaient encore gorgés d’eau et risquaient de laisser des taches humides sur sa chemise.
— Je dois filer au travail, je vais être en retard, dit-il. N’y pense pas trop, tu ne peux rien faire de toute façon. Essaie de te reposer. Fais-toi un thé.
Il resserra le nœud de sa cravate dans le miroir, puis ajouta :
— N’oublie pas ce soir, on se retrouve à dix-neuf heures au restaurant.
— Oui, dit-elle.
Il l’embrassa sur le front et disparut dans l’entrée. Alissa l’écouta brosser ses chaussures à petits coups vigoureux, les enfiler avec un chausse-pied, sortir et refermer la porte derrière lui en la claquant.
Le shampoing se mit à lui piquer les yeux. Elle se précipita vers le lavabo pour se rincer les cheveux et le visage. Un attentat. Un homme qui fait irruption parmi les tables de la cantine et tire sur des enfants. Il pose une bombe et part. Non.
Son vieux portable ne cessait de sonner sur un coin du lavabo. Profitant de la porte ouverte, Frikkie, son chat roux dont le ventre traînait par terre, observait l’objet s’approcher un peu plus du bord à chaque vibration, attendant patiemment qu’il veuille bien tomber.
Alissa enveloppa ses cheveux dans un turban de serviette-éponge.
Un attentat, à l’heure du repas, des gamins au visage couvert de sauce bolognaise. Non, ce n’était pas possible. Hendrik avait raison. C’était une fausse alerte, une intox, une rumeur.
Le téléphone tomba et Frikkie lui donna aussitôt un coup de patte pour disparaître avec lui sous la commode.
Elle s’habilla à la hâte. Elle donnait cours dans une heure. C’était une classe d’une douzaine d’élèves, aux visages de plus en plus angoissés au fur et à mesure que se rapprochaient les examens de fin d’année. Certains savaient à peine leurs déclinaisons de russe, et Alissa avait prévenu qu’elle les interrogerait chacun à leur tour ce lundi. Aucun n’y échapperait.
Pas même Kirem. »

Extrait
« Le père de Vincent claqua d’un coup sec sa portière et se précipita vers un soldat qui lui barra immédiatement le passage.
— J’ai le droit de savoir où est mon fils, hurla-t-il comme si Vincent avait fait une escapade nocturne.
La chemise défaite, les tempes couvertes de sueur, il se mit à tambouriner de ses poings le torse du militaire. Le soldat le laissa faire un court instant, puis d’un geste très calme, il lui tordit le bras et l’immobilisa au sol.
— Il va falloir se calmer tout de suite, monsieur, dit-il tandis que le père de Vincent éructait des insultes, le visage boursouflé de colère.
Alissa détourna les yeux. Elle augmenta le son de la radio : le Premier ministre parlait d’unité, de douleur.
Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cibles par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dont est capable notre société tolérante, bienveillante, ouverte.
Alissa sentait confusément que l’emphase donnée aux mots les vidait de sens. Une société « tolérante, bienveillante, ouverte » n’avait pas besoin qu’on le lui dise pour s’en souvenir. Et brandir ses valeurs comme un bouclier de dentelle face à des bombes aveugles lui parut absurde : vingt enfants avaient été tués, la haine était légitime. Il fallait haïr. Frapper. Hurler des insanités comme le père de Vincent. Prendre les armes et se venger. Sourire, tendre l’autre joue, c’était pour plus tard, lorsque le sang aurait tiédi, lorsque la peur aurait changé de camp.
Mais c’était peut-être sa vie d’avant qui s’exprimait ainsi, … »

À propos de l’auteur
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure d’un roman, Les Mains lâchées (2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

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Nino dans la nuit

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En deux mots:
Nino essaie de s’en sortir, mais accumule les galères. En dernier recours, il va essayer de s’engager dans la légion. À nouveau rejeté, il va noyer son mal-être dans l’alcool et la drogue, histoire d’oublier les petits boulots qui ne rapportent rien et les petits trafics guère plus rémunérateurs. Reste sa copine Lale, son coin de ciel bleu.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voyage au bout de la nuit

Capucine et Simon Johannin figurent parmi les révélations de cette rentrée 2019. Ensemble, ils ont écrit ce roman qui nous entraîne sur les pas d’un couple de jeunes vivant à la marge, essayant de sortir des galères qui font leur quotidien.

L’histoire de Nino est à ranger parmi les révélations de cette rentrée littéraire de 2019, à la fois par l’originalité de la langue et par sa conception, écrit en duo par Capucine et Simon Johannin Tous deux ayant déjà fait leurs armes en littérature auparavant. Mais avant de parler de ce jeune duo prometteur, revenons au scénario de ce roman qui commence très fort.
Nous sommes dans un centre de recrutement de la légion. Nino vient tenter l’aventure, même s’il n’a pas précisément le profil du candidat idéal. On apprendra plus tard qu’il s’agit pour lui de fuir une nouvelle galère, après avoir refait le portrait d’un homme qui entendait profiter de l’état semi-comateux d’une jeune fille pour la violer. Mais malgré sa docilité et son souci de ne pas se faire spécialement remarquer, il va finir par se trouver à nouveau dans la rue et dans la dèche.
« je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre. J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal.»
De galère en galère, on le retrouve parmi ces anonymes à la quête d’un moyen de subsistance et qui se font exploiter pour dix euros de l’heure à la condition qu’ils ferment leur gueule: «Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit…»
Son coin de ciel bleu s’appelle Lale. Arrivée de Turquie chez son oncle en France, à l’instigation de sa mère, la jeune fille a pris la fuite après avoir été battue par ce dernier et trouver refuge chez Nino. Deux solitudes, deux «misérables» qui essaient tant bien que mal de conjurer le sort.
«Je sais que tu m’aimes. Ce que je sais pas c’est vers quoi on va tous les deux. Comment ça va se passer, avec quoi on va vivre. Toi non plus t’en sais rien, mais pour l’instant c’est la nuit, alors on le fait. Parce que ça fait longtemps, parce que baiser nous permet de pas trop penser au reste, parce qu’ici on est que nous la peau dans la peau.»
Entre petits arrangements et gros ennuis, entre trafics illicites et alcools forts, ils tentent de sortir la tête de l’eau. Ou de s’enfoncer dans les paradis artificiels. Des barres de shit, on passe à la poudre, du joyeux délire à la nuit la plus noire. Au pays de la défonce, il n’y a guère de lendemains qui chantent.
«Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles.»
Cependant les auteurs ouvrent la porte vers une solution. Nino est invité à participer à un casting, à gagner en un jour davantage que durant toute une année… «C’est fini de patauger dans la boue pour lever les perdrix, quelqu’un a un jour vu que ma tête à moi qui sort d’un costume chic pouvait servir à vendre sur toute la planète ledit costume. Je suis passé de la chasse dans la brume au concours de belles bêtes, et putain c’est tant mieux.» Mais on le sait, une hirondelle ne fait pas le printemps.
Nés en 1991 et 1993, Capucine et Simon Johannin ont trouvé la langue qui sied à leur personnages. Ils rendent à merveille les ambiances et le vécu de cette jeunesse qui reste à la marge malgré des efforts monstrueux, de cette vie qui joue les montagnes russes. Beau dans la violence, saisissant dans la souffrance, étouffant dans la noirceur.

Nino dans la nuit
Capucine et Simon Johannin
Éditions Allia
Roman
288 p., 14 €
EAN 9791030410112
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et région parisienne. On y évoque aussi Tours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai la tête, les yeux et la bouche qui crament, j’ai avalé des braises qui me font des trous partout. Des trous dans le sol quand j’avance, des trous dans les phrases que je veux dire à des gens qui ont des trous dans le visage quand je les regarde. »
Dès les premières pages, le hurlement du sergent résonne pour longtemps dans vos oreilles : “Tout le monde en rang, à l’ordinaire. Mâchez bien sinon vous allez nous cimenter les chiottes, et c’est pas moi qui irai les déboucher, compris ?”
Le sergent ? Oui, le sergent, celui qui recrute les futurs légionnaires. Nino, dix-neuf ans, figure parmi les volontaires, groupe d’hommes venus des quatre coins du monde afin de recevoir, coûte que coûte, une solde, pour pouvoir s’en sortir. La Légion, c’est l’apprentissage d’un code d’honneur autant que celui d’une langue. Hélas, Nino ne passera pas l’épreuve puisqu’il échouera brillamment au test de dépistage. De retour, Nino enchaîne les petits boulots. Une vie de débrouille criblée par les flashs de fêtes étourdissantes, par les personnages qui surgissent et les histoires qu’ils racontent.
Après L’Été des charognes, premier roman fulgurant et remarqué, la langue est vive, les dialogues mordants : Nino dans la nuit bouillonne, cingle une histoire à cent à l’heure et dessine, à travers le destin chaotique de son héros, le portrait d’une génération qui tente de trouver sa place là où il n’y en a plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Nathalie Crom)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Diacritik (Johann Faerber)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paradis? Nino Paradis? Bordel c’est qui ta mère, Amélie Poulain? Qu’est-ce que tu viens chercher ici Nino, tu veux en finir avec ton nom?
Le mec lève pas la tête de mon passeport et comme je dis rien, il recommence.
– Qu’est-ce que tu viens faire ici?
– Je veux servir mon pays, je veux être utile en cas d’attentat.
– Si on veut être utile et jouer au boy-scout, on entre dans la police. Si t’es ici, c’est soit que tu crèves la dalle, soit que t’en as marre de ta vie, soit que tu te planques mais autant que tu le saches tout de suite, ça sert à rien. C’est pas parce qu’on donne personne aux autorités civiles qu’on règle pas les problèmes nous-mêmes. Et toi, t’as une tronche à problèmes. De toute façon, on va éplucher ton passé jusqu’à trouver lequel de tes dix doigts tu t’es rentré en premier dans le cul. T’as déjà eu des problèmes avec la justice Nino ? T’es pédé ?
– Non, j’ai jamais fait de prison.
– sergent, tu dis sergent quand tu t’adresses à moi.
– J’ai jamais fait de prison sergent.
– Et alors, t’as dealé ? T’as vendu de la came ?
– Non sergent.
– Alors, t’as fait quoi ?
– Je me suis bagarré, c’est tout.
– C’est déjà ça. On va t’appeler Paul Dubois maintenant, tu seras canadien, né à Montréal le quatorze février mille neuf cent quatre-vingt-seize. Tu poses tout, le téléphone et le reste, sur la table à côté du bureau. Maintenant tire-toi d’ici, et fais-moi entrer le Chinois qui attend son tour derrière toi.
Ma parole ce mec a des oursins greffés à la place des couilles, c’est pas un drôle.
Je me lève, je récupère le sac qu’il a vidé et j’y remets mes trois slips, mes six chaussettes, mes trois tee-shirts, mes claquettes en plastique à trois bandes, ma serviette et ma trousse de toilette avant de sortir en disant au suivant d’aller se faire engueuler à ma place.
J’ai les épaules mouillées à cause de la pluie, j’ai pris la flotte en venant ici, ça fait chier.
– C’est toi qui viens de sortir du bureau ? Viens sous la barre. Tu fais sept tractions en partant bras tendus et tu vas t’asseoir avec les autres.
J’abandonne mon sac sous le préau, je cours vers la barre, j’en fais dix histoire de montrer que ça va et je retourne m’asseoir là où il pleut pas, à côté du bureau, en attendant que tout le monde y soit passé.
C’est le premier tri, ceux qui tirent pas assez fort sur leurs bras se font dégager tout de suite, ils ont fait tout ce chemin pour rater des tractions et puis se casser, ils sont trois à se faire sortir comme ça. Évidemment c’est l’armée en pire ici, si on peut pas soulever son corps, il vaut mieux pas tenter.
– allez, au vestiaire ! et ici on fait tout en courant !
C’est le sergent qui gueule, alors on court jusqu’à la salle blanche et vide de l’autre côté du préau, là où un légionnaire nous attend et nous allume aussi vite que l’autre.
– dessabillez-vous, enlevez tout, les chaussettes les slips, tout le monde les poils! plous vite que ça c’est pas oune putan d’assile pour les réfugiés ici !
Pendant qu’on vire toutes les sapes qu’on a sur nous, la trentaine de volontaires qu’on doit être, il nous fait passer des ensembles de sport bleus, tous pareils.
– si trop grand ou trop petit vous changez avec les voissins. vous prenez aussi les slips neufs là. Ici c’est fini les chosses de civils avec la quéquette qui balade gauche droite, compris?
– complis.
– compris caporal-chef, les trois traits ici sur le p oitrone c’est caporal-chef, compris?
– complis capulrol-cheuf !
On a tous pris le pli rapidement, crier compris quand on nous demande compris, même si en réalité c’est la seule chose qu’ils ont capté la plupart, parce qu’on est pas nombreux à parler français. Ceux qui comprennent pas regardent ceux qui comprennent et font comme eux.
Ceux qui oublient de crier quand il faut vont sans doute pas rester longtemps, parce que, pour l’instant, on attend pas grand-chose d’autre de nous que de gueuler en chœur après ceux qui nous gueulent dessus. En même temps on s’y attendait un peu en venant ici, enfin moi.
Une fois tous habillés, le légionnaire caporal-chef nous emmène au pas de course au centre de la cour où le sergent nous attend. On s’installe droits sous la pluie, en colonnes approximatives, en suivant les ordres que le sergent nous gueule. »

Extraits
« Je me sens plus énervé que malheureux et j’évite la picole en solo. Fini tout ça, je bois de l’alcool que quand c’est bon, sauf si c’est gratuit. Je salue le vieux devant la supérette, et après lui avoir rendu son sourire qu’on pourrait revendre à la ferraille pour un billet bleu, je remonte chez moi veiller sur lui depuis ma fenêtre en mangeant ma dose d’hormones de chez le boucher.
Une fois les os du poulet nettoyés complètement je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre.
J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal. Et toi est-ce que tu feras pareil, est-ce que ça va être ça notre traversée à deux, est-ce qu’on devra s’y plier et devenir ce vide qui partout s’étend derrière les vitres ?
Je tue les jours qui me séparent de toi comme ça, avec pas grand-chose, des murs froids, des draps pas très propres dans lesquels je me branle assez souvent et des feuilles longues roulées en cône avec le moins de tabac possible.
J’aime pas trop le tabac, sauf en buvant. Et ça fait longtemps que j’ai pas bu. C’est pas plus mal vu où ça m’a conduit la dernière fois. »

« Mes yeux ont la couleur de la lumière des toilettes de gares, un bleu trop sombre pour qu’on se voie bien dedans et qu’on y trouve les veines.
J’ai de beaux cernes, j’ai fait ça bien. Ça me vieillirait presque un peu si j’avais au moins quelques poils sur les joues. Mais rien. Aucune trace de virilité d’une oreille à l’autre.
Ça tient à rien, la virilité à mon âge. Une boîte dans la gueule, un grand cri de singe et des choses cassées. »

« Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit, tout le monde a sa nuque qui fait un angle étrange pour avoir le visage oublié dans le téléphone. Les seuls qui sont pas comme ça ont la tête en arrière ou contre la vitre, la bouche ouverte et les yeux fermés, à chercher encore un peu de limbes pour se sentir couler dedans avant de faire ce qu’ils ont à faire. Quand je me gratte l’oreille avec, mon petit doigt me dit qu’ils en crèvent pas d’envie. Je veux pas savoir ce qu’en pense mon majeur qui se lève en l’air pour un rien.
Je me console comme je peux en me disant qu’au moins je suis pas assez riche pour tomber là-dedans, l’Internet permanent, la fausse vie et les pubs ciblées de capote parce qu’à ce qu’il paraît maintenant les téléphones nous écoutent baiser. »

« – Mathilda, il t’a donné combien aujourd’hui le patron ?
– Comme les autres jours quand c’est long comme ça, soixante euros. Pour dix heures, là c’est pas facile.
Je stoppe net. Mathilda me regarde avec les sourcils en l’air sous le foulard qu’elle s’est noué sur la tête à cause de la vieille bruine qui se mouche sur nous. Ce sac à merde lui vole quinze balles sur la journée. Il est arrivé là où il en est en entubant tout ce qu’il a pu entuber, toute sa putain de vie. Ce type est une chiure, il carotte une daronne parce qu’elle a jamais rien fait d’autre que de trimer pour pas grand-chose. Il la joue cas par cas, et le cas Roumaine, pour lui y a pas photo. Si t’as besoin, t’iras chercher bonheur de toute façon.
– Le patron te vole des heures.
– Comment ça il vole des heures ? Ça veut dire quoi ?
– Il te paye pas l’installation et le rangement alors qu’il me les paye, il te vole deux heures sur la journée. Moi j’ai soixante-quinze euros là, tiens regarde.
Je lui tends mon enveloppe, elle compte les billets, doucement. Je vois la catastrophe arriver sur son visage depuis les replis de son âme. Soixante euros, c’est pas beaucoup.
Quinze euros en moins ça devient énorme. Je suis navré qu’elle se soit fait baiser, je sais plus vraiment quoi dire. Elle se raidit d’un coup, elle vient de prendre cinq ans devant moi. »

« j’entends un truc du côté de la chambre, un bruit bizarre, je me dis si ça se trouve elle est pas bien, on sait jamais faudrait pas qu’elle s’étouffe ou je sais pas quoi, alors je vais voir. Je pousse la porte de sa chambre et là mec c’était presque trop tard. Le fils de pute de tout à l’heure avec sa tronche de brosse à chiotte coiffée à l’huile de coco, il était en train de la déshabiller. Ce connard était pas sorti, il l’a guettée toute la soirée parce qu’elle était dans les vapes et il s’est dit qu’il pourrait se la taper quand tout le monde serait dehors. Élo complètement à l’ouest, a juste vaguement bougé les bras pour qu’il se casse, plus capable de rien, et moi je saute sur le gars. Il était pas net non plus, alors il s’est cassé la gueule et je l’ai traîné par la veste en lui foutant des coups dans la tête, puis une fois sur le palier je l’ai balancé dans les escaliers, mais tu vois comment c’est chez elle, elle est au premier donc de pas très haut. Je suis descendu aussi, je l’ai tiré dans la rue, je lui ai frappé la gueule et puis je l’ai cogné contre le sol en l’attrapant par ses boucles. Et les autres à côté qui gueulaient mais t’es malade Nino mais qu’est-ce qui t’arrive arrête blablabla. Et puis je me relève, et là je vois leurs têtes à tous complètement horrifiées et moi aussi je suis pas bien, raide de coke et puis le trip avalé avant en prévision du trajet qui monte d’un coup. Je comprends que je suis le seul à être au courant, que tout ça c’est juste gratuit pour eux alors j’ai complètement flippé. J’ai cru qu’il était mort parce qu’il avait son pote qui arrêtait pas de dire ça et puis je suis parti en courant. »

« J’ai tellement serré des mâchoires que je peux pas ouvrir la bouche sans avoir mal. Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles. Je me lave les mains, j’ouvre le tiroir à pharmacie pour m’enfiler un Doliprane que je vais essayer de pas vomir, puis je porte ce qui me reste de couilles pour me regarder en face, m’arranger et revenir avec une tête qui ressemble à peu près à la mienne.
On dirait que j’ai laissé ma bouche dans un aspirateur pendant deux jours, et ça c’est quoi, dans mon cou et derrière l’oreille. C’est du putain de rouge à lèvres, marqué au sceau des couillons, c’est ma trace de pas joli et bravo ducon.
Brûlé au fer des lèvres d’une de qui j’ai plus rien sauf ça, un mauvais sortilège d’une sorcière du bois des briques.
Et personne à haïr sauf moi dans l’histoire, je rage et frotte du pq avec de l’alcool, de l’angoisse et des miettes de fierté et j’enlève tout ça en pensant que ça me nettoiera aussi un peu dedans, mais dedans tout est crade et à part le digérer lentement, plus rien à faire pour me sauver de mes conneries. »

À propos des auteurs
Capucine Johannin est née en 1991 dans la banlieue Sud de Paris. Après l’obtention du bac à dix-sept ans, elle quitte seule la France pour l’Irlande, puis part travailler dans un motel du bush australien, où les grands espaces appellent les premières images. Affranchie de tout cadre, elle axe sa pratique sur les choses qui lui sont chères, les êtres qui partagent son intimité. Capucine et Simon Johannin effectuent leurs recherches plastique et littéraire en croisant leurs regards, mais le travail commun s’engage sérieusement autour de L’Été des charognes, puisqu’une série de photographies est à l’origine du geste d’écriture. Depuis, l’enchevêtrement des deux univers s’exerce dans la pratique de l’un et de l’autre.
Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, Simon Johannin a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il quitte le domicile parental à 17 ans et s’installe à Montpellier pour suivre des études de cinéma à l’Université, qu’il déserte rapidement. Il travaille ensuite en intérim, puis comme vendeur de jouets, avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre à Bruxelles de 2013 à 2016. L’Été des charognes, son premier roman, paraît en janvier 2017. (Source : Éditions Allia)

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Le Cœur Blanc

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En deux mots:
Rosalinde parcourt la Provence. Bien loin de faire du tourisme, elle survit en offrant sa force de travail comme saisonnière. Un travail rude, un milieu difficile, entre la convoitise des uns et le pouvoir des autres. Un jour elle rencontre Mounia et une autre histoire commence.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Femme au bord d’une rivière

Catherine Poulain nous avait éblouis avec Le grand marin. Et si son second roman n’a plus cette magie, il n’en demeure pas moins fort et viril, sur la piste des saisonniers qui donnent leur force de travail pour quelques euros.

Passant de la mer à la terre, Catherine Poulain revient sur un autre de ses métiers, celui de saisonnière agricole. Nous sommes dans le Sud de la France, dans une région où les perspectives d’emploi pour ceux qui n’ont guère de qualification se réduisent comme peau de chagrin. Reste les travaux des champs, la main d’œuvre pour les bien-nommées exploitations agricoles. Car c’est bien d’exploitation dont il est question ici. Quand on trime à longueur de journée pour quelques euros.
En quelque sorte l’illustration de ce qu’affirmait Karl Marx il y a plus d’un siècle déjà et qui reste malheureusement toujours d’actualité: « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l’histoire moderne montre que le capital, si on n’y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d’extrême dégradation.»
L’héroïne de ce drame social s’appelle Rosalinde, « toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants, le dos courbé vers la terre noire». Après les asperges, il lui faut marcher deux jours jusqu’à la prochaine récolte, celle des melons. Puis viendront peut-être les olives ou les greffons de lavande à préparer, puis les cerises, les abricots avant les vendanges. Au milieu de ces hommes qui, tout comme elle, n’ont guère d’autres préoccupations que de trouver un toit, de quoi manger et avoir encore assez d’argent pour l’alcool ou la drogue, Rosalinde détonne. Femme fragile sous un masque de fermeté, femme convoitée qui peut se donner autant par lassitude que par jeu, elle paie cher sa liberté.
Ils sont plusieurs à vouloir s’attacher la «pute de saisonnière».
Une spirale infernale qui va toutefois se bloquer après la rencontre avec une autre femme. Mounia croise le regard des hommes sur Rosalinde avant de croiser celui de cette «bête ensauvagée» qu’elle a envie d’apprivoiser. Mais comme toujours, les routes vont finir par se séparer.
À l’image de ce feu de forêt, «ce brasier qui sera à la couleur, à la violence de leur fatigue», Catherine Poulain dépeint avec justesse et âpreté ces parcours chaotiques qui laissent quelquefois la place à un rêve d’ailleurs, de meilleur. Quand la lumière au bord d’une rivière prend la teinte de l’espoir.

Le cœur blanc
Catherine Poulain
Éditions de l’olivier
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782823613599
Paru le 4 octobre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud. On y évoque aussi Hambourg, le Maroc et le Portugal d’où sont originaires certains saisonniers.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le chant glacé et mélodieux de la rivière, sa peur, le poids terrible d’une attente folle entre les remparts des montagnes qui la cernent, mais quelle attente cette épée qu’elle pressent toujours, suspendue dans la nuit des arbres qui l’écrase – sur son cœur blanc, sa tête rousse de gibier des bois. Oh que tout éclate enfin pour que tout s’arrête.»
Pour Rosalinde, c’est l’été de tous les dangers. Dans ce village où l’a menée son errance, quelque part en Provence, elle est une saisonnière parmi d’autres.
Travailler dans les champs jusqu’à l’épuisement; résister au désir des hommes, et parfois y céder; répondre à leur violence; s’abrutir d’alcool; tout cela n’est rien à côté de ce qui l’attend. L’amitié – l’amour? – d’une autre femme lui donne un moment le sentiment qu’un apaisement est possible. Mais ce n’est qu’une illusion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Michel Abescat)
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Express (Marianne Payot)
L’Humanité (Sophie Joubert)
Grazia (Philippe Azoury)
La Vie (Anne Berthod)
La Dépêche (Jacques Verdier)
Blog Unwalkers 
La Semaine (Béatrice Arvet)


Catherine Poulain présente son second roman Le cœur blanc © Production Librairie Mollat

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Les champs étaient nus. Ils s’étendaient jusqu’aux sombres limites du ciel. Ahmed rentrait sur sa mobylette, le cou entre les épaules, un bonnet ramené bas sur les yeux, ses lourdes chaussures gorgées d’eau. Le fils du patron, un adolescent aux cils de jeune fille, n’avait pas détourné le jet du karcher quand il avait croisé Ahmed qui nettoyait la calibreuse à asperges. Sans un mot d’excuse, il avait continué, traçant son passage entre les Marocains qui charriaient les caisses. La fille aux cheveux rouges l’avait évité de justesse, si maigre et jeune la fille, ses traits creusés sous le mauvais néon, cet air inquiet, mais qu’est-ce qu’elle foutait là. Ils avaient travaillé encore longtemps dans les courants d’air et le froid du hangar, curé le sol, chargé les caisses enfin sur le camion. « Pouvez y aller. Demain six heures ! » Demain serait dimanche et c’était trop tard pour le pain. Mais allez, on a l’habitude, après huit ans à trimer sur leur terre, dans leurs champs, pour leur fric, pour sa croûte.
La fille, elle, rentrait dans une caravane abritée sous des cyprès. Trop fatiguée, envie de pleurer, bien sûr qu’elle n’était pas de taille parmi ces Marocains silencieux, courbés au-dessus des buttes, qui jamais ne cessaient d’avancer, et elle loin derrière qui tentait de les rattraper. Ça la tourmentait le jour et la nuit. Elle ne tiendrait pas la saison.
Le grand rouquin partait au bar avec son père. Il avait nettoyé tant bien que mal ses ongles incrustés de cambouis. Le père pas. Pour quoi faire? Demain serait là bien assez vite. L’apéro. Puis l’apéro. Et encore l’apéro. Jusqu’à plus soif. Mais pour le père cela n’existait pas, « plus soif ». C’est la vie, il disait. Jusqu’au soir, jusqu’à s’écrouler sur son lit. La nuit la fille rêvait aux asperges qu’elle voyait défiler sur le tapis roulant de la calibreuse, un film qui tournait en boucle. Elles étaient tellement sales, les asperges, on avait beau les laver elles restaient sales, il fallait sans cesse laver et creuser, et creuser encore, et creuser toujours dans l’argile noire. Les hommes sombres avançaient dans les terres, le front obstinément tourné vers le sol, si bien que l’on ne distinguait jamais leur visage. Des hommes de l’ombre. Mais quelle vie, quelle vie… elle murmurait dans une mélopée qui la réveillait. Et déjà c’était le matin et l’heure d’y retourner. Ahmed se levait dans une aube grise. Il avait plu pendant la nuit. Une lueur blanchâtre semblait sourdre de la brume, de l’horizon peut-être mais comment savoir, le ciel et les champs ne faisaient qu’un. À nouveau le sol serait détrempé. La terre collerait à la gouge, aux asperges qu’elle rendrait cassantes, au seau et aux pieds qui pèseraient des tonnes. Ahmed se raclait la gorge, crachait par la fenêtre du préfabriqué qu’il refermait très vite. Le gars déjeunait en allumant sa première gitane. On annonçait à la radio l’arrivée au pouvoir d’un président au Portugal et les fruits tardifs d’une révolution très lointaine. Il s’en foutait le gars. Le père ouvrait un œil vitreux – Grouille, disait le fils, ça va être l’heure. Mal de tronche son vieux, langue épaisse, bouche pâteuse, avec ce goût de viande avariée. Ça leur serait bien égal son haleine aux machines de toute façon, et le fils qui y voyait clair, lui, saurait l’aider. Presque aussi bon que lui aujourd’hui le fils. Ça allait faire un sacré mécano. Comme lui, avant. Et la fille, la rousse, petit casque de feu qui déjà se voyait ployer sous un ciel trop bas – Est-ce que je vais tenir aujourd’hui encore, la terre sera grasse et collante, le patron enverra son fils, garde-chiourme aux paupières de femme, douces et ombrées de très longs cils. Il y aura les aboiements des contremaîtres dans les champs voisins, des « feignants », « enculés » qui s’entendront jusqu’à très loin dans les terres. Et le patron viendra pisser près d’elle lorsqu’elle aura le front baissé sur la butte. Elle aura peur d’être à la traîne encore, de briser une asperge en l’extirpant de l’argile trop compacte. Une fois de plus elle détournera les yeux pour ne pas voir la bite qu’il secouera avec un étrange sourire. Les ouvriers continueront d’avancer en un peloton silencieux et fier, elle derrière à peiner et à cacher ses larmes, les joues barbouillées de terre et de morve.
Des merles chantaient dans les saules. Les asperges, petits pénis pâles, pointaient le long des buttes. Pousser, grandir, voir le jour. Et on les exécuterait bientôt, d’un coup de gouge bref et précis.
Le printemps était proche. Bientôt le sifflement long des hirondelles viendrait ponctuer les heures trop lourdes, sa joie quand la journée finie elle relèverait enfin la tête : elle saurait qu’elle avait tenu bon. Elle écarterait les bras dès qu’elle se sentirait loin des regards, étirerait ce corps trop léger. Elle voudrait courir mais n’en aurait plus la force. C’est ma vie, elle pensa. C’est là et ça va vers une fin. Ce n’est plus le début, et pourtant, le début, c’était, c’est encore presque là. Dehors les arbres tremblent au vent et la fatigue me cloue au sol. Le ciel est immense au-dessus des terres. Moi dessous, toute petite, mains douloureuses, une créature aux reins brûlants. C’est ma vie. Laissez-la-moi encore un peu, gardez-moi quelque temps des marques et de l’usure – c’est ma vie sous le ciel, et nous le front baissé qui nous en détournons toujours, le dos courbé vers la terre noire.
Il s’est avancé, l’a prise contre lui. Le saule tremblait. Elle frissonnait – Tu ressembles à mon fils – étrange étreinte. Il la tenait à peine, liane entre ses bras, nuque fragile, les deux tendons comme les cordes d’une harpe, une mèche rousse égarée dans le sillon clair, jusqu’à la bosse aiguë de la vertèbre. Son fils. Elle en aurait pleuré. Allait pleurer. Son odeur d’homme, chaude et musquée – Les Arabes ne sentent pas pareil, un goût d’épices… de cumin ? elle pensa le temps d’un éclair. L’idée étrange et incongrue l’aurait fait rire en d’autres temps, elle s’y raccrocha pour ne pas sombrer dans un puits obscur et sans fond. Elle voyait le regard noir se rapprocher, la bouche lourde, charnue, l’éclat bref de ses dents, il n’était plus que cela, une bouche, des yeux, un souffle, deux mains sur elle, l’une refermée sur sa nuque, frôlant ses cheveux, l’autre avançant toujours, remontant son flanc. La main s’arrêta sur sa poitrine. D’abord légère, presque hésitante, la pression de ses doigts se fit plus hâtive, rude, jusqu’à écraser son sein en même temps qu’il mordait ses lèvres. Le saule tremblait toujours. Doucement, comme une eau bruissante venue de très loin et qui enflait, elle entendit les peupliers. Ils semblaient s’éveiller, chuchotant le long des roubines, un soupir fluide et languissant qui grandissait jusqu’à la route. L’appel rauque d’un vol d’oies sauvages. Après, elle ne se souvenait plus. N’aurait pas su même le dire. Elle pleurait. Un long sanglot qu’il n’entendait pas, avalé par son souffle à lui. Il embrassait sa bouche, il buvait ses plaintes et sa faim comme si lui-même mourait de soif. Mais était-ce une plainte ce gémissement flûté de bête. Elle ne se souvient plus. Cette déchirure. Il l’emplissait, s’acharnait. Quel bonheur. Il a murmuré trois mots, en arabe, a eu comme un hoquet, un sursaut, un râle étouffé ce gémissement qui vibrait en elle, remontait en un long frisson, la brûlait – depuis ses cuisses, son ventre, sa gorge, jusqu’aux tréfonds. Elle se rappelle qu’elle était allongée, sous elle la terre noire et humide. Il était retombé, il l’étouffait de tout son poids. Le saule. Il bruissait. »

Extraits
« On les paye à la tâche. C’est léger, des fleurs. Longues journées, chaleur sur la peau, les tilleuls bourdonnent des multitudes d’abeilles qui butinent. Les heures défilent, paisibles et lourdes. On ne les sent pas passer en haut de l’échelle, dans les cimes vrombissantes. Elle aperçoit le ciel au-travers des branches. Il se déploie jusqu’aux limites des crêtes que la chaleur trouble d’un halo diffus. Elle se dit, Oh, le ciel… et pousse un soupir de contentement. Jean la regarde. Ils se sourient. Ils s’offrent une cigarette parfois, des caramels achetés à l’épicerie du village, des cerises cueillies dans le verger voisin. La peau ferme et lisse résiste un instant avant de craquer doucement sous les dents. Le jus sucré et tiède emplit la bouche. C’est bon pour la soif. Transparence de l’été – cerises et carambars. Elle voudrait que ces journées passées dans les arbres polissent les angles de toutes choses, de ce qu’elle a connu et ce qu’elle a craint. Au loin un coq ne cesse d’appeler, on entend le premier grillon, le sanglot d’une tourterelle, le son de la source en contrebas… »

« Et t’as raison Moune, faut avancer, elle a repris plus doucement, ne pas suivre interminablement le chemin qu’ont tracé les autres. Il faut être fidèle au monde plutôt qu’à un homme, le beau monde qui nous entoure, l’inconnu qui vous prend le cœur et les tripes. »

À propos de l’auteur
Catherine Poulain est née à Barr, près de Strasbourg, en 1960. A 20 ans elle part à Hong Kong, où elle trouve une place de barmaid, et commence à prendre des notes, avide de découvrir et fixer dans ses carnets «un monde onirique qui se mélange au réel». Après un bref retour en France, elle repart, poussée par ses envies de grands espaces et d’expériences: Colombie britannique, Mexique Guatemala, Etats-Unis… Au gré de ses voyages, elle a été employée dans une conserverie de poissons en Islande et sur les chantiers navals aux U.S.A., ouvrière agricole au Canada, pêcheuse pendant dix ans en Alaska. De retour en France, elle est tour à tour saisonnière, bergère et ouvrière viticole, en Provence et dans les Alpes de Haute-Provence. Elle vit actuellement dans le Médoc.
Le Grand Marin, son premier roman, a accumulé les prix littéraires, rencontré un immense succès aussi bien auprès de la critique que des libraires, été traduit dans une douzaine de pays, et fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Son deuxième roman, Le Cœur blanc, affirme qu’elle est un écrivain rare, préférant «l’univers sensible, le ressenti», et capable de transcender le réel en l’exacerbant. (Source : Éditions de l’olivier)

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Le fou de Hind

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En deux mots:
À la mort de son père, Lydia découvre la lettre qu’il lui a laissée. Commence alors une enquête auprès de ceux qui l’ont côtoyé pour tenter de comprendre ce qu’il a essayé de lui dire. De surprises en révélations, elle va comprendre qu’il y a eu une autre femme dans sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme dont il ne faut pas parler

Pour ses débuts en littérature, Bertille Dutheil nous propose un premier roman à tiroirs dans lequel plusieurs voix prennent la parole pour raconter leur version d’une histoire que beaucoup ont voulu occulter, la passion de Mohsinn pour Hind, sa fille adoptive.

«Toutes les familles ont un squelette dans le placard, et ces choses-là gagnent à être dites.» C’est suivant ce précepte que Lydia, journaliste de 27 ans, décide d’enquêter après avoir trouvé une lettre de son père Mohsin qui vient de mourir. Il y écrit notamment: «Je ne suis pas un homme bon. Je suis corrompu, j’ai péché au-delà de ce qui est imaginable, oui, et dans ma folie et mon inconséquence, j’ai été responsable de la mort d’un être innocent.» Dans une boîte, quelques vieilles photos sur lesquelles on voit surtout une fille appelée Hind, apportent les premiers indices.
Au chagrin vient s’ajouter le choc de cet aveu. Aussi décide-t-elle, sans doute aussi pour évacuer son chagrin, d’en savoir plus en se rapprochant des gens qui ont connu son père par le passé et qui pourront peut-être lui en dire davantage sur cet homme et son secret.
Bertille Dutheil a choisi une construction assez complexe pour son premier roman en donnant tour à tour la parole à ceux qui ont partagé une partie de la vie de Mohsin. Le premier à s’exprimer est Mohammed le fleuriste, «analphabète par entêtement et par fumisterie». Il a fait partie de cette tribu installée au «château», un immeuble de Créteil où ont trouvé refuge quelques immigrés d’Algérie dans les années soixante-dix où il a côtoyé Mohsin et Hind, dont il est immédiatement tombé amoureux.
Sauf que le jeune homme se découvre un rival en la personne de Badr, sorte de fils prodigue «revenu maintenant lâcher ses démons, ses grandes pattes, sa violence sur la vie enfin apaisée… Badr avec sa moto, sa licence, son assurance odieuse… Badr enfin, mon frère, leur seigneur à tous!» Un caïd qui se lance dans toutes sortes de trafics avant de sombrer dans la drogue et la violence.
Deux femmes en savent davantage sur la vie de Hind, Luna, qui a émigré aux États-Unis et Sakina, la «tisseuse de rêves». Hind a croisé la route de Mohsin à Oran. Après la mort de ses parents, il s’est démené pour lui obtenir des papiers et l’autorisation de l’emmener avec lui en France. Mais une autre version circule «selon laquelle Hind était la nièce par alliance de Mohsin, la fille de sa belle-sœur morte au cours de la même épidémie que sa femme et sa fille.»
Pour Lydia – mais aussi, avouons-le pour le lecteur – il est difficile de séparer le vrai du faux. «Les gentilles anecdotes que j’ai recueillies et collectionnées comme de minuscules fossiles ne sont que quelques points de pâle lumière dans le noir épais qui paraît recouvrir tout ce qui concerne ma sœur et sa relation à notre père. Mes interlocuteurs se sont excusés, se sont troublés, ont composé et éludé toute information trop précise, trop définitive. J’ai senti mon courage faiblir, et la tentation était grande d’abandonner mes recherches, de laisser ce passé obscur à la place où tous semblaient s’être promis.»
Deux hommes vont alors venir éclairer le récit et faire le portrait d’une Hind, loin de l’innocente adolescente décrite jusque-là, Marqus le Libanais et Ali al-Amami, analyste financier chez HSBC. Ils vont aussi revenir sur les circonstances de la mort de Hind qui a fait perdre la tête à Mohsin.
Roman d’un amour fou, d’un amour interdit, ce récit vibrant est aussi celui de ces immigrés qui essaient de trouver une place dans leur pays d’accueil avec leurs différences culturelles, qui tente de se rassembler avant de s’émanciper, qui gardent pourtant à jamais la blessure de l’exil.
«Le quatrain d’Omar Khayyam me revenait en mémoire:
Nous serons effacés du chemin de l’amour;
Le destin nous broiera sous ses talons;
Ô porte-coupe au doux visage, quitte ta pose paresseuse…
Donne-moi de l’eau, car je deviendrai de la poussière.»

Le fou de Hind
Bertille Dutheil
Éditions Belfond
Roman
400 p., 18 €
EAN: 9782714479716
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Saint-Ouen, Sartrouville, Créteil, Rungis, Billancourt, Nanterre, Maisons-Alfort, Bucy-le-Long, Neuilly, Marseille et Paris. On y évoque aussi Oran, Tifritine dans le Haut Atlas et Agrigente en Sicile, un village de la région d’al-Genayna, près de la frontière du Tchad, Khartoum, Le Caire, Mexico, San Francisco.

Quand?
L’action se situe des années soixante-dix à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La maison avait fait le tour du monde. C’était le navire de Sindbad. Elle avait roulé jusqu’à la rive et elle avait dormi jusqu’à ce que nous, les Arabes, qui n’avions rien, décidions de la retaper. Nous, les champions de la récup et des chansons d’amour, de la colle industrielle et du voyage au long cours, nous avions traversé la mer pour échouer ici, aux accents d’une poésie imparfaite mais vivante, quotidienne, qui donnait à l’exil de nos pères une saveur moins amère.»
Mohsin, un immigré algérien, vient de décéder. Il laisse derrière lui une lettre dans laquelle il s’accuse de la mort d’un être innocent, ainsi qu’une série de vieilles photos où il apparaît avec une enfant brune, omniprésente, Hind.
Sa fille, Lydia, interroge alors ceux qui ont autrefois connu son père, à Créteil, à la fin des années 1970. En particulier les habitants du «Château», une villégiature délabrée plantée non loin de la cité des Choux et transformée par Mohsin et ses amis en maison communautaire. Mohammed, Ali, Luna,Marqus et Sakina font ainsi revivre toute une époque par leurs témoignages. Sous les yeux de Lydia, le puzzle prend forme, révélant la personnalité de l’absente – flamboyante et
mystérieuse Hind –, et la nature de sa relation avec Mohsin…
Un roman polyphonique hanté par une héroïne sans voix, qui s’empare avec brio de la question de l’immigration et de l’intégration en France.

68 premières fois
Blog Les jardins d’Hélène 
The Unamed Bookshelf 
Blog Le jardin de Natiora
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Blog Les petits carnets d’ABL


Bertille Dutheil présente son premier roman Le fou de Hind © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Lydia (l’enterrement)
Nous sommes aujourd’hui le 9 décembre 2011 et mon père vient de mourir à la maison de retraite de Saint-Ouen où je l’avais placé il y a deux ans, peu après la naissance de mon deuxième fils et mon retour au travail. J’étais au journal, occupée à la rédaction d’un article sur la décision du Sénat en faveur du droit de vote des étrangers. Comme je ne suis en poste que depuis deux mois et que je dois encore faire mes preuves, j’étais profondément concentrée et je travaillais avec ardeur, en répondant d’un sourire distrait aux blagues et aux avances de l’un de mes collègues. Cette mesure signifie le net basculement du Sénat à gauche et laisse pressentir la victoire des socialistes aux prochaines élections… J’en étais là lorsque j’ai reçu un appel. Mon mari, qui était au bout du fil, a laissé tomber d’un ton abrupt et désolé ces quelques mots : « La maison de retraite a appelé. Mohsin est mort. »J’avais rendu visite à mon père à plusieurs reprises, quelques semaines auparavant. Pendant l’automne, il avait contracté une pneumonie bactérienne assez grave, qui avait même nécessité des jours d’hôpital. Je m’étais inquiétée alors, mais les médecins avaient été surpris de la rapidité de son rétablissement.— Les patients de cet âge présentent souvent une résistance aux antibiotiques, m’avait dit l’interne. Mais votre père a très bien réagi, toute l’équipe est confiante. Dans quelques jours, au plus, il pourra rentrer chez lui. Lors de ma dernière visite à la maison de retraite, où il avait réintégré sa chambre avec interdiction, pour le moment, de quitter le lit, je lui avais reproché son imprudence.— Les soignants m’ont dit que tu étais tombé malade après avoir passé l’après-midi assis dans le jardin, en simple chandail, sans que personne puisse te convaincre de rentrer. En octobre, avec ce vent !— Le jardin est si beau en cette saison, tu sais, avec ses feuilles rouges ou jaunes et son air de grande décadence, comme un chant du cygne de la nature avant la venue de l’hiver, avait-il répondu en baissant les paupières, tel un petit enfant qu’on gronde. Puis il m’avait exprimé son regret de n’avoir pas pu voir ses petits-fils, en vacances chez les parents d’Antoine. Mais mon père n’était pas de ces hommes que le temps rend amers ou exigeants. Il ne s’est jamais plaint du sort qui lui était fait, pas plus que de sa solitude, ou de son ennui. Seulement il m’avait demandé, en me pressant doucement la main, de ne pas manquer de les amener, une prochaine fois. Ce souhait, que la mort m’a empêchée de réaliser, a été, je ne sais pourquoi, la première chose qui m’est venue à l’esprit. En raccrochant le téléphone, raide et comme terrassée, je me suis mise à pleurer, une main sur la bouche pour étouffer mes sanglots. Celui de mes collègues qui me tournait autour, de goguenard est devenu soucieux. Bientôt je me suis trouvée enveloppée, caressée et consolée par une nuée de gens compatissants et importuns qui m’étouffaient et que je n’ai pas eu la force de renvoyer. Je suis sortie en courant du bâtiment du journal, les jambes vacillantes sur l’asphalte glissant de pluie, et j’ai retiré mes talons hauts pour continuer de courir en collants sur le sol trempé. Sur le pont du Garigliano, que j’ai traversé pour rejoindre la station de RER, le vent glacé s’engouffrait dans ma veste mal fermée, et les nuages, d’un blanc de perle sur le gris de fer du ciel, semblaient filer si vite que j’en avais le vertige. Pendant un instant, en m’engouffrant dans la bouche de RER, j’ai cru qu’il y avait une erreur. Mon père allait mieux. Il était remis. Il n’avait ni problèmes de cœur, ni cancer, ni maladie dégénérative. Il était vieux, il était seul, il n’avait nulle part où aller, mais il tenait bon tout de même. »

Extraits
« Hôpital Bichat, 8 novembre 2011
Chère Lydia, ma toute petite fille,
Tu viens à peine de refermer la porte que je me lève avec difficulté, en traînant derrière moi ma perche à roulettes, pour aller me poster à la fenêtre et vous regarder sortir. Je vois la minuscule silhouette de Salim, qui te tient par la main, et le maillot de foot blanc de Loïc qui gambade autour de vous et mime des tirs au but fait comme une fusée claire dans la semi-obscurité. Vos trois silhouettes sont brouillées par la buée que fait ma respiration en chauffant la vitre. Mes jambes tremblent, je devrais me recoucher. Mais, ici, lorsque je regarde par la fenêtre, je vois l’entrée de l’hôpital et le va-et-vient des nombreux passants du quartier. J’aime cela, toute cette vie de la grande ville. (…)
Je ne veux pas que tu honores un lâche. Je ne te dirai que ceci: je ne suis pas un homme bon. Je suis corrompu, j’ai péché au-delà de ce qui est imaginable, oui, et dans ma folie et mon inconséquence, j’ai été responsable de la mort d’un être innocent. Je suis un assassin, et je suis sans dignité car j’ai fait le mal et je n’ai pas eu la bravoure d’avouer mon ignominie à quiconque, pas même aux êtres que j’aimais le plus au monde.On ne peut espérer de pardon pour de telles fautes. Dieu m’a supplicié en me donnant de survivre trente années à ma victime, et sa mort m’a hanté jusqu’à me faire perdre tout intérêt, tout goût pour la vie. Je n’ai pas su aimer ta mère, je n’ai pas pris de toi le soin que j’aurais dû, j’ai cru imposer silence à ma conscience en me taisant tout à fait, mais ma faute m’a poursuivi chaque jour, comme Oreste tourmenté par les Érinyes. »

À propos de l’auteur
Bertille Dutheil est née en 1991 et vit à Paris. Étudiante en histoire, elle a vécu à Beyrouth pour les besoins de ses recherches. Le Fou de Hind est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

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Ne préfère pas le sang à l’eau

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En deux mots:
Après l’explosion d’une citerne d’eau qui devait assurer la prospérité d’une communauté, plusieurs centaines de personnes prennent le chemin de l’exil à la recherche d’un nouvel avenir. Une quête à hauts risques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une autre histoire d’eau

L’explosion d’une citerne d’eau oblige toute une communauté à l’exil. Autour du besoin vital de boire, Céline Lapertot construit un conte politique d’une tension extrême servi par une écriture étincelante.

Il faut commencer par souligner l’ambiance, l’atmosphère très particulière que Céline Lapertot réussit à installer dès les premières pages de ce livre fort et qui pourrait dérouter par cette absence de vrais repères. Mais c’est là justement la volonté de la romancière, nous entraîner sur un terrain déstabilisant sur lequel l’angoisse est diffuse, la menace permanente, sans que pour autant on ne puisse clairement l’appréhender.
Nous sommes avec 300 personnes assoiffées sur les routes d’un exil improbable. Elles ont pris la route à la recherche de l’eau qui leur manque désormais cruellement. Cette eau qui est le gage d’un avenir meilleur. Portés par un «espoir immense en la chance d’un autre destin, d’une opportunité, où tout sera aussi facile que le fait de tourner le robinet d’eau froide. Et boire. Boire jusqu’à plus soif cette foi en la vie retrouvée.» Au fil des pages, on comprend toutefois que si l’espoir fait vivre, il peut aussi se tarir.
En remontant aux origines de cette tragédie, on découvre en effet qu’il leur aura fallu une fois chevillée au corps pour croire à des lendemains qui chantent. Car s’ils se retrouvent sans eau, c’est que la citerne qui leur fournissait le précieux liquide a explosé. Cette citerne qui était justement censée leur apporter paix, stabilité et prospérité. Cette citerne qui «devait révolutionner la vie des habitants de Cartimandua. (…) Une merveille de technologie faite d’acier et de béton. Un paquebot indestructible, contrairement au Titanic.» Voilà toutefois que l’histoire se répète… sauf qu’il ne s’agit pas ici d’un accident, mais d’un attentat perpétré pour asseoir le pouvoir d’un tyran. L’ironie de l’histoire veut du reste que cette citerne ait été érigée en face d’un pénitencier où sont enfermés les opposants au régime, les empêcheurs de penser en rond, comme ce jeune garçon qui entendait réveiller les consciences en délivrant des messages de liberté sur les murs de la ville. Comme tous ses codétenus qui ne supportent plus le régime draconien auquel ils sont soumis, n’ayant droit qu’à le moitié d’un verre d’eau par repas.
Le combat pour les ressources naturelles et l’eau en particulier n’est pas sans rappeler le thriller très sombre de Paolo Bacigalupi. Mais là où Water knife tient davantage du thriller écologique, le roman de Céline Lapertot serait davantage une fable politique, un appel à la vigilance servie par une plume précise et grave qui suggère autant qu’elle raconte.
C’est ainsi que l’on sent l’idée d’une mutinerie s’ancrer dans les crânes des prisonniers, mais on sent aussi la tension s’aviver chez leurs geôliers.
«Il aura fallu du sang pour qu’on comprenne que l’eau, ça se partage». Il aura aussi fallu cet écriture sèche pour faire de ce conte sur l’émigration, le climat, la tyrannie une formidable réussite. C’est bien simple, en le refermant, on ne regarde plus sa bouteille d’eau de la même façon!

Ne préfère pas le sang à l’eau
Céline Lapertot
Éditions Viviane Hamy
Roman
152 p., 17 €
EAN : 9791097417048
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Cette sensation de fin du monde, quand tu as dix ans et que tu comprends, du haut de ton mètre vingt, qu’il va falloir abandonner la sécheresse de ton ocre si tu ne veux pas crever. Je serais restée des millénaires, agenouillée contre ma terre, si je n’avais pas eu une telle soif.
Maman a caressé la peau de mon cou, toute fripée et desséchée, elle m’a vue vieille avant d’avoir atteint l’âge d’être une femme. Elle a fixé les étoiles et, silencieusement, elle a pris la main de papa. On n’a pas besoin de discuter pendant des heures quand on sait qu’est venu le moment de tout quitter. J’étais celle à laquelle on tient tant qu’on est prêt à mourir sur les chemins de l’abîme.
J’étais celle pour laquelle un agriculteur et une institutrice sont prêts à passer pour d’infâmes profiteurs, qui prennent tout et ne donnent rien, pourvu que la peau de mon cou soit hydratée. J’ai entendu quand maman a dit On boira toute l’humiliation, ce n’est pas grave. On vivra. Il a fallu que je meure à des milliers de kilomètres de chez moi. »

Les critiques
Babelio 
Pages des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Actualitté (Cécile Pellerin)
L’Humanité (Muriel Steinmetz)
Le Monde (Eric Loret)
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Domi C Lire 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Bricabook 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)

Les premières pages du livre
« Ils étaient 300
L’éclat dans leur regard, quand ils ont franchi le dernier kilomètre qui les séparait de la ville. Tous immobiles, les yeux braqués sur l’horizon, contemplant en silence les murs d’un monde nouveau, celui dont on nous dit qu’il nous offre tout, ce monde aux multiples richesses qui ne mourra jamais. 300 paires de jambes, 300 paires de pieds, hommes, femmes, enfants, 300 cœurs qui battent d’un espoir démesuré, face à une foule incapable de plaquer des mots sur cette étrange lueur qu’on lit dans leur regard. C’est de cela qu’on se souviendra toute notre vie, l’éclat noir de ces prunelles comme des phares au milieu de la nuit, cette vie qui sue sang et eau le long des tempes et des aisselles, parcourant le chemin balisé de la colonne vertébrale. Cette vie qui n’est rien d’autre qu’un courant électrique actionnant les genoux et les mollets, allons, marchons, toujours plus loin, à la recherche de ce lointain trésor qu’on cache à notre vue: l’eau. L’espoir, ce fol espoir qui prend racine au cœur même de la vie, là où les femmes allaitent, là où les hommes charrient la terre en suppliant le ciel de donner au moins quelques gouttes de pluie. Cet espoir immense en la chance d’un autre destin, d’une opportunité, où tout sera aussi facile que le fait de tourner le robinet d’eau froide. Et boire.
Boire jusqu’à plus soif cette foi en la vie retrouvée. Boire le calice jusqu’à la lie qui se nomme l’espérance en notre humanité retrouvée. Cet espoir dégoulinait le long des trottoirs, dans leurs yeux écrasés de fatigue et de contentement. Ça y est, nous y sommes, dans ce monde où nous apportons nos propres couleurs.
Ils étaient assis, le long des routes qu’on leur avait assignées. Les yeux tournés à l’intérieur d’eux-mêmes.
L’âme un peu vaste des nombreux chemins empruntés, de douleur, de soif et d’impatience.
Attendre ici, quelques heures, bâtir un camp de fortune pendant quelques jours, le temps de savoir où aller, où se rendre exactement, où construire sa vie dans cette partie de monde qu’on ne connaît que par très lointain ouï-dire. Être prêt à tout endurer, du moment que la gorge, enfin, est comblée de ce qui vous a toujours manqué: l’eau. Ils étaient 300 que tout le monde regardait avec effarement, les bras ballants, les mains repliées sur les listes d’émargement, les fiches de renseignements à distribuer, les paquets de gâteaux comme une hostie après l’absolution, parce qu’on ne savait pas, à ce moment-là, que ce qu’ils nous enviaient, ce n’étaient pas nos biscuits fourrés au chocolat et nos paquets de Petits Beurre, ce n’étaient même pas nos sandwichs jambon-beurre et nos parts de pizza froides : c’étaient nos verres d’eau qu’on n’avait pas encore eu le réflexe de distribuer, tant nous pensions que c’était la faim qui primait. Comment aurions-nous pu savoir que la force de leur haine et de leur amour, toute la cristallisation de leurs espérances et de leurs plus grands renoncements ne tenaient qu’à ces verres d’eau dont ils rêvaient quotidiennement. Ils ont regardé nos biscuits, qu’ils ont pris avec reconnaissance mais avec réserve. C’est alors que l’un d’eux a pointé le doigt vers la tasse que tenait l’un des nôtres dans ses mains; d’un geste précis du pouce, il a désigné l’intérieur de sa gorge. Nous étions là, nos regards plongés dans ces 300 regards réalisant tout à coup ce que chacun pense en silence sans jamais se rendre compte qu’il le sait, traitant bêtement l’information comme une chose non importante à classifier: certains êtres humains sont capables de parcourir des milliers de kilomètres, d’embrasser les saisons et les climats, entassés dans leurs habits de fortune pour boire. Simplement boire.

Extraits
« Papa, pourtant, n’était pas du genre à cracher dans la soupe. Depuis toujours, il écoutait les conseils de maman, puisés à même la terre, elle qui n’était pas née dans le béton mais au milieu des champs qui donnent des fruits. Elle connaissait la valeur de la terre, maman, celle qui nous étouffe dans la boue quand elle épouse l’eau échappée de la Citerne explosée. Ses rapports à la Citerne étaient intimes, complexes, parce qu’elle savait que son père avait aidé à la construire et à l’aménager. Son père ne rentrait que les week-ends, après une semaine de travail à l’usine, à bâtir cette immense Citerne qui devait révolutionner la vie des habitants de Cartimandua. Selon lui, elle était parfaite. Une merveille de technologie faite d’acier et de béton. Un paquebot indestructible, contrairement au Titanic. Rien ne pouvait détruire cette structure qui allait enfin apporter l’eau courante à tous les foyers. La modernité! Ce mot faisait rêver la petite Pia qu’elle était, couchée dans son champ de blé et déjà persuadée qu’un jour elle vivrait en ville. Avec la construction de cette citerne, la famille gagnerait de l’argent, et alors, tout serait possible. Elle la rêvait, cette citerne. Son père avait des traces de peinture blanche sur son bleu de travail. Alors elle pouvait encore mieux l’imaginer, la Grande Citerne qui permettrait de se laver, de boire, de cuire les aliments. Le recul de la pauvreté, de la saleté, de la promiscuité. Une avancée considérable de ses rêves à elle, fille d’ouvrier, amoureuse de la Citerne avant même de l’avoir rencontrée. Assise sur le canapé à côté de son mari qui construit un mur mental entre eux, maman doit se souvenir de la première fois, où, enfin, elle avait pu la voir en vrai, la Citerne qui exploserait une petite quarantaine d’années plus tard. »

« Chacun naît par hasard dans la vie.
Moi je voulais juste de l’eau. Puisqu’il paraît que c’est l’eau qui nous donne tout, à commencer par la vie. Je voulais juste en boire, simplement jusqu’à plus soif.
La sentir couler dans ma gorge et glisser entre mes phalanges. De l’eau propre et claire, de l’eau qui reflète la pureté de notre beau ciel d’été, de l’eau que l’on boit sans risquer de s’empoisonner.
Et maintenant je suis morte. Morte dans l’eau. C’est l’eau qui m’a tuée. Alors que j’en attendais tout. Elle était mon messie, l’étincelle que l’on place dans toutes les espérances, personne ne peut imaginer comme elle était mon papillon dans le ventre. Je voulais juste en boire un peu. Je n’aurais volé personne, je n’aurais pas cherché à priver quelqu’un de sa propre part de survie.
La morsure de la soif aurait pu me rendre égoïste, mais je peux le promettre, j’aurais partagé le peu d’eau que j’aurais trouvé, si on me l’avait demandé. La pauvreté accable, mais ne nous aiguise pas comme des aigles. Je savais être douce dans mes contentements et dans mes demandes. Nous ne voulions pas déranger. »

À propos de l’auteur
Céline Lapertot est professeur de français à Strasbourg. Depuis l’âge de 9 ans, elle ne cesse d’écrire. Après Et je prendrai tout ce qu’il a à prendre et Des femmes qui dansent sous les bombes – plébiscités aussi bien par les lecteurs que par les médias tels que Télérama ou Le Nouvel Observateur -, Ne préfère pas le sang à l’eau, son nouveau roman est paru le 11 janvier 2018. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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L’archipel du chien

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En deux mots:
Trois corps échoués sur la plage d’une île qui entend se développer grâce au tourisme, cela fait un peu désordre. D’où l’idée de dissimuler les cadavres. Mais ce lourd secret hante certaines consciences…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’île aux noyés

C’est avec une fable très sombre que Philippe Claudel choisit de parler des migrants. L’occasion aussi de poursuivre son exploration de la nature humaine.

Dès les premières lignes de ce roman aussi sombre que superbe Philippe Claudel nous avertit: « L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. »
Nous voici donc sur une île comme il existe beaucoup. Sans grandes perspectives économiques si ce n’est une économie de survivance. « Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autre choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. » Mais le maire caresse l’idée de construire un grand centre thermal pour revivifier ce coin de terre hostile.
Inutile dans ce contexte de souligner que la découverte de trois cadavres de noirs venus s’échouer sur la plage tombe mal. Pour lui comme pour le curé, le docteur et l’instituteur qui sont dépêchés sur place, la solution consiste à nier ce drame, à faire comme s’il n’avait pas eu lieu. Après tout cette île n’était pas leur destination. « Ils ne la connaissaient sans doute même pas. Elle est devenue leur cimetière. Si j’avertissais la police et un juge, que se passerait-il? Nous verrions débarquer ici non seulement ces beaux messieurs qui nous regardent toujours de haut comme si nous étions des crottes de rats, mais aussi derrière eux quantité de journalistes, avec leurs micros et leurs caméras. Notre île du jour au lendemain deviendrait l’île aux noyés. Vous savez que ces chacals sont forts pour les formules. »
Décision est donc prise de transporter les cadavres jusqu’aux failles rocheuses et de les jeter au fond sans plus de procès. Mais très vite, l’instituteur a des scrupules. Sans rompre sa parole, il se met à étudier les courants, à tenter de comprendre comment les trois hommes ont pu dévier de leur route. Une occupation qui ne plaît pas du tout au maire persuadé « que si le monde tournait si mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. » Sans oublier que l’instituteur n’était pas né sur l’île.
Et alors que l’instituteur se persuade que «les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence» – une phrase qui aurait pu être tirée de L’arbre du pays Toraja – et allaient les punir, le maire doit chercher une parade. Le commissaire qui vient de débarquer pourrait même lui apporter son concours. À moins que son cynisme ne cache une volonté farouche de mettre à jour les âmes noires qui hantent l’île, des « négriers, des marchands de corps, des trafiquants de rêve, des voleurs d’espoir, des meurtriers ».
La plume de Philippe Claudel, on le sait, fait merveille dans ce registre tragique, lorsqu’il s’agit d’explorer la nature humaine, notamment quand elle est inhumaine. Attendez-vous donc à un final en apothéose. De ceux qui marquent durablement par leur implacable férocité.

L’archipel du chien
Philippe Claudel
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN : 9782234085954
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule sur une île de l’archipel du chien, mais elle pourrait – malheureusement – tout aussi bien se dérouler n’importe où.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire.
Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait çà et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Les critiques
Babelio
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres it be

Les premières pages du livre
« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.
Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence.
Partout vous laissez s’écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l’indifférence votre boussole. Vous êtes créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes les fruits d’une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d’oubli.
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?
L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule.
Je suis certain que vous vous poserez tôt ou tard une question légitime: a-t-il été le témoin de ce qu’il nous raconte ? Je vous réponds: oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. Je suis celui à qui rien n’échappe. Je vois tout. Je sais tout. Mais je ne suis rien et j’entends bien le rester. Ni homme ni femme. Je suis la voix, simplement. C’est de l’ombre que je vous dirai l’histoire.
Les faits que je vais raconter ont eu lieu hier. Il y a quelques jours. Il y a un an ou deux. Pas davantage. J’écris « hier » mais il me semble que je devrais dire « aujourd’hui ». Les hommes n’aiment pas l’hier. Les hommes vivent au présent et rêvent de lendemains.
L’histoire se passe sur une île. Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore.
Une île de l’Archipel du Chien.
Quand on observe cet archipel sur les cartes, on ne peut de prime abord remarquer le Chien. Il se cache. Les enfants peinent à le distinguer. La maîtresse qu’on surnommait déjà la Vieille s’amusait de leurs efforts, puis de leur surprise lorsqu’avec le bout de sa baguette, elle dessinait les contours de sa gueule. Le Chien surgissait soudain. Ils en étaient effrayés. Il en va de lui comme de certains êtres dont on ne devine pas la vraie nature quand on commence à les fréquenter, et qui un jour vous sautent à la gorge.
Le Chien est là, dessiné sur le fin papier. Gueule ouverte, crocs sortis. S’apprêtant à déchiqueter une longue et pâle immensité cobalt que la carte constelle de chiffres indiquant les profondeurs et de flèches qui tracent les courants. Ses mâchoires sont deux îles courbées, sa langue aussi, une île, et ses dents aussi, certaines pointues, d’autres massives, carrées, d’autres encore effilées comme des dagues. Ses dents, des îles donc. Dont celle où se déroule l’histoire, la seule habitée, tout au bout de la mâchoire inférieure. Tout au bord de l’immense proie bleue qui ne sait pas qu’elle est convoitée.
La vie sur l’île vient du volcan qui la domine et qui pendant des millénaires a vomi sa lave et ses scories fertiles. On l’appelle le Brau. Le nom sonne barbare. Il faisait peur aux petits jadis, quand l’île s’enchantait des cris et des rires des enfants. Désormais le Brau digère, après sa dernière colère. Son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brumes. Il se livre à une très longue sieste. Quelques rots de temps à autre. Des bruits sourds. Des énervements d’endormi, qui frissonne et se retourne dans son sommeil.
Le reste du squelette du Chien est une multitude de petites îles, la plupart minuscules comme des miettes de pain oubliées sur la nappe à la fin d’un repas. Désertes. Tout au contraire, celle qu’on va découvrir s’est martelée du battement du sang des hommes. Elle demeure, comme un bout de monde tombé dans l’azur. Sans doute à l’origine y eut-il un peuplement de pêcheurs, au temps des Phéniciens, descendants des pirates et voleurs échoués là en cabotant, ou se cachant pour compter leur butin.
Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autres choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. C’est ainsi et c’est depuis toujours.
Le Chien crache des saisons inhumaines. L’été assèche les hommes et les terrasse. L’hiver les transit. Vent aigre et pluie froide. Des mois de langueur grelottante. Leurs maisons ont fait le tour du monde. En photographie. Dans les magazines. Des architectes, des ethnologues, des historiens ont décidé sans rien leur demander qu’elles appartenaient au patrimoine de l’humanité. Cela les a fait rire, avant de les contrarier. Ils ne peuvent ni les détruire ni les transformer.
Ceux qui n’y vivent pas les leur envient. Les sots. En pierre de lave mal jointoyée, elles ressemblent à des huttes massives bâties par un peuple de nains. Elles sont dures avec eux. Inconfortables. Sombres et rugueuses. On y étouffe ou on y gèle. Elles les encerclent et les oppressent. Ils ont fini par leur ressembler.
Le vin de l’île est un rouge lourd et sucré né d’un cépage qui ne pousse qu’ici, le muroula. Les baies de ses grappes ressemblent à des yeux de pie : petites, noires, brillantes, dénuées de pruine. Vendangé vers la mi-septembre, le raisin est disposé ensuite sur les murets des vignes et des vergers de câpriers, protégé des oiseaux par de fins filets. Il y sèche durant deux semaines avant d’être pressé, puis on laisse fermenter le jus dans la pénombre de caves étroites et longues, creusées sur les flancs du Brau.
Quand plus tard le vin est mis en bouteille, il a pris la couleur d’un sang de taureau. On ne peut voir la lumière à travers lui. Il est fils des ténèbres et du ventre de la terre. Il est le vin des Dieux. Quand on y trempe les lèvres, c’est le soleil et le miel qui viennent dans la bouche et coulent dans la gorge, et aussi le gouffre sans fond de l’envers du monde. Les vieux avaient coutume de dire en le buvant qu’ils tétaient en même temps le sein d’Aphrodite et celui d’Hadès. »

Extraits:
« Sur l’île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu’elle devait appartenir aux vivants, qu’elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu’elle ne leur servait plus à rien. (…) Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n’abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s’est tenu droit dans la vie. » (p. 53-54)

« Le temps a passé sur l’île mais n’a rien arrangé. Ce n’est pas son rôle. Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s’est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent, comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l’île et en chasser les derniers vivants. Comme autrefois on appliquait un brassard sombre sur un être en deuil, la terre porte désormais la couleur des morts, et celle des funérailles. Cela pour des millénaires. »


Philippe Claudel présente L’archipel du chien © Production Éditions Stock

À propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source: Éditions Stock)

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