De sel et de fumée

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En deux mots:
C’est l’histoire de Samuel et Lucas. Ce pourrait être l’histoire de la rencontre de deux hommes qui oublient leur hétérosexualité pour vivre une belle histoire d’amour, mais c’est d’abord une histoire de deuil et de souffrance, de solitude. Car Lucas est mort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vie et mort de Lucas

Pour son premier roman Agathe Saint-Maur s’est mise dans la peau d’un homme pour raconter une passion homosexuelle et le drame qui vient mettre fin à leur relation. Entreprise risquée, mais parfaitement maîtrisée.

Roman de passion et de feu, histoire d’amour et de mort, De sel et de fumée est magnifique et bouleversant. Quand, sur les bancs de Sciences-Po Paris, Samuel rencontre Lucas, rien ne laissait prévoir qu’ils allaient vivre l’une de ces histoires incandescentes qui marquent une vie. Car sur bien des points, ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Samuel est parisien, Lucas vient de province. Samuel est issu d’une famille bourgeoise, Lucas d’un milieu modeste. Samuel est juif, Lucas est catholique. Samuel est lié à Claire, même si leur relation s’étiole, Lucas est célibataire. Samuel est un intello un peu timide, Lucas est engagé dans la lutte au sein des Antifas, arborant fièrement son bandana rouge. Mais tout cela, on va l’apprendre par la suite, car le roman commence avec la déchirure, avec la mort de Lucas. Battu à mort, Samuel retrouve son cadavre: «Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.»
Agathe Saint-Maur va dès lors faire d’incessants allers-retours, racontant les jours durant lesquels ils se sont côtoyés, apprivoisés, amis avant d’être amants. Puis la passion a tout emporté, laissant les deux hommes hébétés. Avant que ne viennent s’immiscer les instants de doute, d’incompréhension qui vont ronger leur relation. Il faut dire que Samuel a beaucoup de peine à choisir entre la femme qu’il continue d’aimer et l’homme qui partage désormais son lit. Il faut dire que Lucas n’a pas dit non aux avances de Mélanie. Une bisexualité qui fera des ravages. Et qui, dans le regard des autres, sonnera comme une condamnation. Viendra encore la sidération de la perte, la souffrance de se retrouver seul. «On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.» Mais il faut bien tenir. Il faut bien trouver un moyen de ne pas se laisser avaler par cette souffrance.
Les pages durant lesquelles Samuel regarde la mort en face sont les plus fortes, les plus riches de sens. Avec cette découverte: « La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance.» Je vous le disais, magnifique et bouleversant.

De sel et de fumée
Agathe Saint-Maur
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782072887567
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi des voyages, par exemple en Suède ou en Thaïlande, à Bangkok.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Samuel raconte Lucas — l’amour, le désamour, le sexe après l’amour, l’amour après la mort de Lucas.
Samuel, d’une bourgeoisie de gauche, et Lucas, d’un milieu populaire, étudient à Sciences Po. La Manif pour Tous défile. Lucas, très engagé aux côtés des «antifas», descend dans la rue avec son bandana rouge au milieu des fumigènes. Il est blessé lors d’une bagarre, il ne survit pas.
Samuel se souvient de Lucas — de leur rencontre, de leurs hésitations, du désir fou, des jalousies, des ruptures. Car Samuel n’a jamais tout à fait coupé les ponts avec Victoire, qu’il a aimée ; car Lucas s’est laissé séduire par Mélanie aux jambes fines et fuselées.
Ils n’ont rien pour s’entendre, tout pour se plaire. Ils tombent amoureux et c’est un amour hérissé de violence et de tendresse, qui laisse sur les lèvres un goût de sel et de fumée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quintessence livres
Blog Books’Njoy


Agathe Saint-Maur présente son premier roman De sel et de fumée © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« Je connais par cœur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration contenue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour. Je sais que, comme moi, il donne des coups de poing dans les murs lorsqu’il est énervé, et qu’il est du genre à aller acheter des croissants pour le petit déjeuner quand vous vous êtes endormis fâchés. Les yeux fermés, je peux m’apercevoir qu’il a pleuré rien qu’en écoutant sa respiration, et je sais deviner quand il va rire en observant le fourmillement du coin de son œil droit. Je l’ai vu emmitouflé dans un anorak, sous des centimètres de neige, la nuit en Suède, et nu, enroulé dans un drap, au réveil, à Bangkok. Je l’ai vu se concentrer, se révolter, mentir, lire des recueils de poésie, se taire, vomir, réciter des poèmes, mâcher, cracher, me séduire, me dire qu’il m’aime, se moquer de moi, me dire qu’il m’aime, me sucer, me dire qu’il m’aime.
Et puis, je l’ai vu mourir.
Depuis, je connais aussi par cœur le poids de son corps dans le brancard du Samu, l’alternance des sons aigus et rauques de la respiration artificielle à laquelle on l’a branché, le chemin emprunté par le sang qui partait de son front jusqu’aux ailes de son nez, la note un peu plus grave dans la voix du médecin urgentiste quand il m’a décrit son état, l’expiration pénible de son plexus pendant les soins, la pâleur de ses joues avant la perfusion. Je sais qu’il avait les phalanges abîmées par son dernier combat, et qu’il portait dans son sac un sachet de viennoiseries. Je pouvais deviner quand il souffrait rien qu’en écoutant sa respiration, et j’espérais toujours qu’il allait se mettre à éclater de rire, scrutant avidement son œil droit qui ne fourmillait plus. Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.
Je l’ai regardé être ramassé, porté, intubé, extubé, devenir un corps qui circule de bras délicats de pompiers en mains musclées d’infirmières, d’espaces clos en espaces stériles, de lits d’hôpitaux en chambres mortuaires. Je l’ai vu ensanglanté, tuméfié, cousu, recousu, propre, coiffé, apprêté. Vivant, et mort. Je l’ai vu dans des états qu’il ignorera toujours avoir traversés.
Putain casse-toi Lucas ! »
Du sang coule sur ma lèvre inférieure. Je lèche, c’est métallique, comme une cuiller en acier après la vaisselle. Lucas est debout comme un con, son pantalon à la main. Penaud. Son sexe est encore dur, je peux le voir à la bosse que fait son caleçon. Je ne me souviens pas de l’avoir vu le remettre. Je dois me concentrer, ne pas penser à ça maintenant. Je lèche encore ma lèvre. Acier. Son regard est doux sur moi.
« Sors. »
Je lui arrache son ballotin de fringues des mains, me dirige vers la porte de l’appartement. Sous mes pas, le parquet grince, rompant la tension figée de l’instant, profanation par le bruit. Les moments suspendus, sacrés, n’existent que dans les films.
« Sors putain. Je déconne pas. Sors de chez moi. »
Lucas a l’air choqué. C’est la première fois que je lui dis que parce qu’il ne paie pas, ce n’est pas chez lui, ici. C’est la première fois que je lui dis ça car c’est la première fois que je le pense. J’espère qu’il croit que je l’ai toujours pensé.
« Samuel, attends… S’il te plaît. Fais pas le con. »
À l’acier se mêle le sel, je comprends de la pointe de ma langue que je pleure. Quelque part en chemin, j’ai dû me mettre à pleurer. Je croyais être enragé. Je ne veux pas de cette faiblesse qui s’accroche à mon pied. J’entends que Lucas proteste mais je fais celui qui ne veut rien savoir, lui fourre ses fringues dans les bras à la va-vite, sans le toucher, comme si son contact était un champ électrique, comme s’il était la fois où j’ai reçu la première décharge de ma vie, alors que je tenais la main de ma mère devant un pré à chevaux, comme si Lucas était ce moment où ma mère avait touché sans réfléchir le fil qui entourait le champ, comme s’il était l’instant où, électrocuté, je m’étais senti trahi parce que, non contente de ne pas me protéger, ma mère m’avait jeté au danger de la pâture, me transmettant le courant électrique par la main qu’elle tenait : comment croire alors que cette main pourrait jamais m’aider par la suite ? Je sais en tout cas depuis longtemps que se toucher c’est succomber. Deux personnes qui se sont aimées ne peuvent continuer à se détester qu’à la condition d’une distance respectable entre leurs corps. Le corps est la porte d’entrée dérobée du cœur, celle par laquelle on ne voit pas le danger passer. La peau a la mémoire de l’amour bien plus longtemps que les cerveaux.
Lucas se tait, renonce à une bataille qu’il ne veut pas gagner, une bataille jouée pour la forme. Sa seule résistance, c’est son regard, qu’il lève sur moi. Son visage. De même que l’on ne prend conscience de l’existence d’un bruit que lorsqu’il cesse, la beauté de Lucas ne m’écrase que maintenant qu’elle m’échappe. Elle me transperce comme un marteau-piqueur s’arrête. J’ai toujours su que Lucas était beau, c’est une chose que l’on sait sans avoir besoin de la vérifier, la certitude machinale d’une connaissance scolaire, comme s’il n’y avait pas besoin de réapprendre quotidiennement sa beauté. C’est pourtant un spectacle dont j’ai eu tort de me priver. Ses yeux, sa bouche, son grain de beauté au coin des lèvres. Ses lèvres que j’ai mordues, et ma lèvre fendue. Il déplie son pantalon, très lentement, l’enfile. Son sexe a rétréci, je crois. Je regarde son ventre pendant qu’il met son tee-shirt, je pense que c’est peut-être la dernière fois que je le vois, et je retiens un halètement de douleur. La perspective des choses irrémédiables que l’on provoque en sachant qu’on les regrettera est une douleur physique, comme la perspective des choses qui nous ont appartenu et dont on ne jouira plus, hypothèques sans droit de rachat. Reprends ton corps, c’est vrai qu’il est à toi. Je l’avais un peu oublié dans l’intervalle, c’est qu’il était tout le temps confondu avec le mien. Je regarde son ventre qui disparaît, et j’ai envie de le retenir pour pouvoir le voir encore. La renonciation volontaire au droit de toucher quelqu’un est un immense effroi. À cet instant, l’instant de son ventre, je comprends. Ma plus grande peur, c’est l’irréversible. Puis Lucas prend ses affaires, et il sort. En ajoutant simplement:
« Je suis désolé pour ta lèvre. Mets le truc que je t’ai filé la dernière fois, tu sais, la Bétadine, c’est bien. Un peu le soir et puis… Mais bon, tu verras bien. »
Il s’interrompt. Il vient de se souvenir, lui aussi, que le devenir de mon corps ne lui importait plus puisqu’il réintégrait son altérité, puisque mon corps se distinguait définitivement du sien. Lucas n’aurait désormais aucune idée de l’état de ma lèvre, plus jamais, il ne saurait tout simplement plus ma lèvre, mon poids, mon bronzage en été, la longueur de mes cheveux, c’est-à-dire que ces éléments ne feraient plus partie des choses du monde qu’il lui serait donné de connaître, et c’est l’immensité de cette pensée qui arrête sa parole.
Alors il s’en va, sidéré par les choses que l’on provoque sans le vouloir, par la pente glissante que les humains empruntent volontiers par inconséquence, par ennui surtout, avant de vouloir faire demi-tour, il s’en va parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. C’est très simple, trop simple. C’est vif comme un couperet et très lent en même temps, sa démarche dansante qu’on ne peut plus rattraper, son écharpe qui ondule cinq minutes dans le froid comme le pavillon d’un bateau sur le point de couler. Il largue nos amarres. Je le regarde tanguer, il tourne au coin de la rue. Le silence, et plus rien.
Les arbres m’observent de haut, et je ne sais pas s’ils agitent leurs branches avec compassion ou condescendance. Je pense, en les voyant, à une autre de mes disputes avec Lucas, il y a longtemps, à la terrasse d’un café. Une vraie engueulade, l’une de celles où l’on croit sans y croire vraiment qu’on va se séparer, où on le fait croire à l’autre en tout cas, pour faire levier, parce qu’il est insupportable mais qu’on peut encore le supporter et qu’il ne faut surtout pas qu’il le sache si on veut le voir changer.
Ce jour-là, j’avais levé la tête vers le terre-plein arboré qui faisait face à la terrasse où nous nous disputions pour m’abstraire du conflit, m’abandonnant contre le dossier de mon siège en rotin, dépité, pour regarder au-delà de Lucas, ailleurs, où il ne pouvait pas m’atteindre. Désespéré, je ne savais plus à quelle branche nous raccrocher. Je ne savais pas, surtout, si nous formions encore une entité commune. Mes yeux s’étaient posés sur les platanes qui ombrageaient le terre-plein et la promenade qui faisait face au restaurant, surplombant sa terrasse. À leur vue, une pensée, dont la force de réassurance insoupçonnée me sidère encore à présent, m’a envahi d’un seul coup, immédiatement verbalisée, les mots tracés dans l’air : il y aura toujours des arbres.
Quoi qu’il se passe, si nous nous séparons, si notre couple s’arrête, entraînant avec lui la fin de tout ce dont il est le support, le confort, les repères partagés, les amitiés dont on ne sait plus tracer les frontières de propriété, la bulle protectrice qui atténue, adoucit, ce qui entre dans notre champ, et augmente, solidifie ce qui en sort, de telle sorte que notre force et notre potentiel de prise sur le monde en sont décuplés, de telle sorte que nous sommes, subjectivement, invincibles, et que cette croyance n’est pas sans effet sur le réel ; si tout cela implose pour laisser place à la solitude blanche, au désapprentissage du corps de l’autre, aux choses tues faute de ne plus pouvoir les dire à personne, à la morsure de la déception, banale mais toujours cruelle, d’une fin supplémentaire, de n’avoir encore pas su être extraordinaire, ce n’est pas grave, puisqu’il y aura toujours des arbres. Se dire cela, cela signifie : dans six mois, dans dix ans, quand j’aurai à nouveau échoué et pleuré d’avoir échoué, quand j’assisterai, en grande partie impuissant, à la répétition de nos erreurs d’humains, je lèverai la tête, et les arbres seront toujours là. Ces arbres ne rendaient pas service à Lucas, mais ils me faisaient du bien à moi. En minimisant ce que nous vivions, ils me rappelaient que la vie, ma vie, était plus grande que le cadre de notre relation, qu’elle était aussi grande en définitive que des arbres. Ils dédramatisaient calmement, absolument, la dispute que nous vivions, et ses suites possibles. Depuis, je crois qu’une relation sereine, dans laquelle rien n’est exagéré, du moins pas jusqu’au point d’en souffrir, est une relation qui s’épanouit à l’ombre des platanes, dans la conscience tranquille du fait qu’il y aura toujours des arbres.
À présent que la fin véritable est là, et non plus seulement l’illusion de cette fin, cette pensée n’a plus la même force de réassurance. Je suis désespéré, et tout seul. Avec l’acier et le sel.
Je me réveille dans la nuit, je suis agité. Mon oreiller est trempé de sueur. Malade comme un chien, j’expie ma fièvre de Lucas. Mes rêves sont trop confus pour que je m’en souvienne, mais je les sais désagréables. Comme pendant un bad trip, ou comme on souffre d’une mauvaise grippe, je me vois me relever par mouvements saccadés, boire un verre d’eau, envoyer un texto. C’est toujours dans ma tête. Je roule sur le dos, mon lit est vide. J’étends les bras, mon lit est immense. Un lit deux places, quelle blague. Je veux mon lit d’enfant dans lequel on ne tenait à deux qu’en quinconce. Je veux Lucas, dans ce lit-là, le piquant de ses cuisses, les coups de ses reins, le rire de ses lèvres. Quand on se réveillait la nuit, qu’on se souriait sans dire un mot, encore perdus dans le brouillard de nos rêves, et qu’on se rendormait simplement. Parfois, il posait sa main sur mon ventre, paume bien à plat. Il la laissait là toute la nuit, et au matin je devais repousser très doucement son bras pour me lever.
Je regarde mon smartphone posé sur la table de chevet. Pas de nouveau message. L’appareil a la décence de ne pas l’énoncer explicitement. Une torture en creux est quand même une torture : une carapace vide n’est pas moins triste qu’une tortue nue. L’absence d’icône clignotante devient mon tourment suprême.
Quand on ne dormait pas ensemble, il arrivait souvent qu’au cours de la nuit, ou le matin, je découvre des SMS de Lucas reçus pendant mon sommeil. Des mots d’amour, des mots crus. Des pensées et des pollutions nocturnes. J’ouvre les derniers messages de ma boîte de réception. Les siens sont marqués du pseudo Lucachou dont il s’est affublé tout seul : téléphone en main, il s’était renommé fièrement. J’avais vaguement tenté de récupérer mon portable. Il avait déclamé, dans une bouffée de sa cigarette :
« Quoi, c’est pas parce qu’on est pédés qu’on a pas le droit d’être cons nous aussi. »
Il avait souri et reposé le téléphone d’un geste péremptoire. Je n’avais pas changé le pseudo.
« Con » pour dire niais, doux, amoureux, Lucas l’était souvent. Les derniers messages oscillent entre franche vulgarité et tendresse à peine assumée : « Prépare ton petit cul… » et « J’arrive mon amour. J’ai des croissants. » Je suis traversé par sa phrase préférée : « Il n’existe pas de chose si grave dans un couple que des croissants ne puissent réparer. » Il me la disait chaque fois qu’il en avait l’occasion, à chaque dispute, à chaque boulangerie, il l’écrivait dans les marges de ses cahiers, il avait dû lire ça quelque part. Je suis d’accord cette nuit, Lucas. Croissants ou sodomie, comme tu voudras.
Je me lève, marche un peu dans l’appartement. J’ai chaud et j’ai froid. Je grelotte, mais je n’ai rien d’autre que mes propres bras à enrouler autour de moi. Dans les manuels de biologie, les gibbons ne souffrent pas. L’appartement n’est pas très grand, j’en ai vite fait le tour, c’est pareil pour mon corps. Mes bras me semblent démesurés.
Je tourne dans le salon, laisse traîner la main sur le mur en brique un peu râpeux. J’entre dans la kitchenette, qu’on dit fonctionnelle pour cacher qu’elle est glaciale et exiguë, fais claquer mes pieds nus sur les carreaux comme si j’étais mon enfance à la piscine. Je reviens dans la chambre, vois double devant l’odieux lit double et ses draps en bataille.
Je finis un reste de vodka qui traîne dans le frigo. On fait ça dans les histoires. Je croyais que ce serait agréable, ce n’est même pas apaisant. Je distingue encore tout beaucoup trop nettement : le dessin, d’une précision chirurgicale, de la fin. Il est étonnant de parvenir à visualiser le tracé d’une inexistence. Les murs de l’appartement sont tapissés d’encéphalogrammes plats, le mien, toujours le même, répété à l’infini. Ça ne fonctionne pas : il en faut au moins deux pour constater le trépas. Je fume un peu. Je fume beaucoup. Je disparais dans la fumée, dans les vapeurs passées de ce que j’ai aimé. Assis sur mon sofa, nu, nu et tout seul, je fume comme un cliché. Je fume jusqu’à ce que Lucas devienne aussi inconsistant que mon tas de cendres. Je balaie celles-ci, et je le balaie lui. Sa perfection inconsciente, sa beauté incandescente. Je ne peux plus faire autrement que de comprendre que je l’ai perdu, alors j’essaie, en regardant fixement mes murs blancs. »

Extraits
« C’était moche, au début. J’avais envie de t’arracher les yeux, mais c’était pas le pire. Ta trahison, c’était rien. Toi, t’étais rien. Les autres, c’est jamais rien d’important. Que d’autres ego qui viennent flatter le nôtre, et parfois le contrarier jusqu’à ce que ça compresse les tempes et que ça brûle les joues. Non, le pire, c’était la solitude. On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.»
Elle marque une pause, les yeux dans le vague. Elle voit des choses que je devine. Parce que je les connais moi aussi. Je les ai connues avant elle, avant Lucas, je les connais maintenant. Nous les connaissons tous, et personne ne veut les voir. » p. 75

« La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance. Je suis épouvanté de voir que certaines personnes qui ne connaissaient pas Lucas avant sa mort s’en font désormais une idée très précise. Il a plus d’existence pour elles mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Cette pensée tourne et tourne encore, comme un serpent qui se mord la queue, je la ressasse jusqu’à ce qu’elle fasse sens, et ce n’est jamais le cas, alors j’y pense encore.
C’est une hydre dont on coupe la tête, et il en repousse trois. Plus vivant maintenant qu’il est mort. Cela me glace. J’ai des insomnies quand je pense aux garçons et aux filles, je ne sais pas pourquoi ce sont surtout des filles, qui se passionnent pour Lucas à tel point qu’en l’évoquant, le décrivant, en prétendant parler en son nom, elles perpétuent une existence qui n’est plus rien d’autre que virtuelle. » p. 86

À propos de l’auteur
SAINT-MAUR_Agathe_©FrancescaMantovani

Agathe Saint-Maur © Photo Francesca Mantovani

Agathe Saint-Maur est née en 1994. Elle a grandi à Besançon. Aujourd’hui elle vit et travaille à Paris. De sel et de fumée est son premier roman (Source: Éditions Gallimard)

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Abandonnée

ROMAND_abandonnee  RL_2021  Logo_premier_roman

En deux mots:
Annie va enfin faire la connaissance d’un père qui a disparu avant sa naissance. Une rencontre qu’elle a longtemps espéré et qu’elle appréhende dorénavant. En revenant sur son histoire familiale, elle retrace aussi le parcours de femmes qui se sont construites sans hommes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Sage est le père qui connaît son enfant»

(William Shakespeare)

Dans un roman court et délicat, Anny Romand retrace le parcours d’une fille qui fait la connaissance de son père une fois adulte. L’occasion de revenir sur une histoire familiale marquée par l’absence d’hommes.

Annie a rédigé une lettre pour Ebel, qu’elle s’est enfin décidée à rencontrer. Accompagnée de son amie Angelica – sans doute pour qu’elle ne flanche pas en route – elle sonne à la porte cet appartement, au quatrième étage d’un immeuble ordinaire. L’homme qui habite là est son père. Un père qu’elle n’a pas connu, qui a disparu de sa vie avant même qu’elle ne voie le jour. Un vide, une absence dont on ne guérit pas. Mais peut-être pourrait-elle comprendre? La femme qui vient lui ouvrir ne semble pas surprise de la voir et ne met pas en doute son lien de filiation, la ressemblance semblant frappante.
Ebel, en revanche, ne comprend pas qui est cette jolie femme qui lui rend visite.
«Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez.» Et alors qu’un semblant de dialogue s’installe, ce sont les souvenirs qui affluent, c’est une histoire de femmes qui se déroule.
Il y a d’abord eu la grand-mère qui a fui l’Arménie, «survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever» et qui va se retrouver en France pour prendre un nouveau départ, alors que les difficultés s’amoncellent. Sans argent et sans père, elle va élever sa fille Rosy, souffrir mais ne rien lâcher.
Pour Rosy, la mère d’Annie, l’histoire va se répéter, mais dans un contexte très différent. Car Rosy ne veut pas supporter seule le poids de sa maternité et entend veut que le père de son enfant assume ses responsabilités. Elle n’imagine pas d’autre alternative, sinon d’abandonner leur progéniture dès la naissance.
On imagine le choc lorsqu’elle annonce cette décision à sa famille, qui elle s’est battue «jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance.» Mais la vie va finir par avoir le dernier mot et Rosy va garder sa fille.
Anny Romand, en jouant avec les temporalités et en passant d’une histoire à l’autre, tisse un lien entre ces femmes sans hommes, unies par leur souffrance et leurs difficultés, mais qui toutes vont faire de leur fille une force. Entre les lignes, on voit bien émerger un féminisme latent, ou bien plutôt la lâcheté et l’irresponsabilité des hommes qui préfèrent la fuite, qui nient la réalité ou qui ne se rendent compte bien trop tard du mal qu’ils ont fait. Une écriture délicate donne à ces drames une lumière teintée d’humour. Et ce n’est pas là la moindre de ses qualités.

Abandonnée
Anny Romand
Serge Safran éditeur
Premier roman
144 p., 14,90 €
EAN 9791097594985
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris ainsi qu’à Mimet, près de Marseille, à Marseille et Montreuil ainsi qu’à l’île d’Oléron. On y évoque aussi l’Arménie et le voyage jusqu’en France en Passant par l’Anatolie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, mais on y fait des retours en arrière jusqu’aux débuts du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Déjà, sa mère, Rosy, était une enfant de père inconnu. Le destin fait qu’à son tour, Annie, sa fille, va être abandonnée par son père.
Comment vivre et se construire sans père, sans sa présence, son affection, sans son nom?
Annie grandit dans ce manque, ce vide, cette absence, qui nourrit son imagination, choyée par sa grand-mère qui a traversé le génocide arménien et veille sur la famille, de Montreuil à Marseille.
Parvenue à l’âge adulte, Annie arrive enfin un jour à frapper à la porte de cet homme inconnu, qui n’a pas voulu d’elle, qui ne l’a pas reconnue.
Double récit mené avec vivacité dans une langue sensuelle dont la douleur est éclairée par l’humour et la joie de vivre!

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog Fflo la Dilettante
Blog Zazy lit 

Les premières pages du livre
« Elle frappe à cette porte, la porte sur laquelle elle aurait dû frapper toute sa vie, une porte qu’elle aurait dû ouvrir des milliers de fois pour retrouver des visages familiers. C’est étrange d’avoir rêvé de cette porte et de la voir « pour de vrai » comme disent les enfants. Enfin ! Elle a bien cru qu’elle n’aurait jamais eu la force de l’affronter, cette porte, de la pousser, la force humaine de traverser les parois multiples posées entre elle et ces gens-là, murs opaques remplis de désirs, trahisons, fierté, remords et oubli.
En elle, la petite fille qu’elle était jadis la guide sur le chemin escarpé de la vie, tel un chien d’aveugle la prévenant des obstacles, des buissons traîtres, des rochers dessertis, afin qu’elle ne trébuche pas et garde des yeux bien attentifs pour vérifier sa droite, sa gauche, le ciel et les gouffres. Grandir, est-ce recouvrer la vue ?

Maintenant elle est grande et en ville. Où il faut faire attention sur quel paillasson on met les pieds. Sur quelle porte on frappe. Et surtout ne pas oublier d’admirer les arbres, de humer l’air du soir, de regarder les petites plantes prises dans le goudron des rues entre deux pavés, dans un angle d’immeuble, écrasées par les pieds des passants. La morelle noire, la plante sacrée des Incas, l’amarante, l’oxalis, la cardamine, le plantain ou herbe aux cailles, la véronique à petites fleurs bleues, l’ipomée, volubilis volubile. Toutes dites mauvaises herbes, mauvaises graines, toutes qui réussissent malgré tout à fleurir.
Fleurir.
Pour fleurir il faut frapper.
Frapper à la porte, le cœur frappe fort.
Se jeter dans la gueule du loup.
Aller au-devant des coups car il faut vivre et ne rien regretter.
Quel étage?
Y a-t-il un code?
Chercher sur le tableau de la gardienne, trouver le nom au milieu d’écritures différentes. Quatrième. Un ascenseur grillagé descend. Un ascenseur ajouté dans une cage d’escalier étroite. Juste pour deux
personnes. Ça tombe bien, elles sont deux, elle et son amie Angelica qui lui tient la main. L’ascenseur repart, plein. Il s’arrête au quatrième. Son amie chuchote:
– Tu as la lettre ?
– Oui, dans mon sac.
– Sors-la. Tu la tiens à la main et dès que la porte s’ouvre tu la lui donnes.
L’idée de la lettre avait été trouvée par Angelica à qui elle avait raconté le coup de fil à cet homme et sa réponse: «Qu’est-ce que c’est que cette histoire!» Il avait sûrement raccroché pour se préserver des problèmes à venir, La décision de lui téléphoner avait été comme plonger au fond de l’eau en retenant son souffle jusqu’à ce que les poumons brûlent. Combien de fois cet appel avait été imaginé, remis à une date ultérieure, la plus ultérieure possible, pour différer le moment de dire qui on est. D’où on vient. De qui on vient… Le moment d’être soi-même.
Angelica, l’amie florentine, l’y a aidée. Une femme, parce que les femmes savent beaucoup sans parfois le savoir. Certains ne veulent pas qu’elles sachent qu’elles savent.
Leur amitié s’était scellée quand Angelica avait eu un accident de voiture qui lui avait fracturé le bassin. «Bassin parisien» comme on en avait plaisanté par la suite. Venue lui rendre visite, elle s’était retrouvée, en taxi, dans les faubourgs de Lyon, à la recherche d’un cadeau. Un livre, oui, certainement. Le chauffeur l’avait déposée devant une maison de la presse où le seul livre possible était Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez. Bon auteur, bon achat, avait-elle pensé toute joyeuse. La tête d’Angelica à l’ouverture du paquet lui avait fait comprendre que ce choix était loin d’être judicieux.
Quelle porte palière? Bon, il n’y en a qu’une, c’est déjà ça. Ça simplifie la recherche. On évite de se tromper, de se justifier. De bafouiller, de dire: «Pardon, je vous prie de m’excuser, merci.»
Frapper à la porte la lettre à la main, comme une mendiante avec un fond de bouteille en plastique, puisqu’elle va mendier un regard, un peu de mansuétude, un peu de reconnaissance, mais pas d’amour, non, surtout, pas d’amour.
Elle le sait. C’est impossible. On ne peut aimer que ceux qui vous ont élevés, que ceux que vous avez élevés, avec qui vous vivez. Elle pense à cet amour total, vrai, tellement vrai qu’il n’existe pas hors de vous. Il est en vous, entrelacé dans les chairs et les nerfs. Cet amour circule aisément dans le corps comme le sang, l’air, la lymphe. Il remplit tout, il est partout, dans chaque portion d’os, de cellule, de fibre.
Bien sûr les amis sont là, telles les plantes du jardin qu’il faut cultiver, entretenir, choyer, ce qui s’apprend dans des cours de jardinage, dans des cours d’école… Mais elle, y était-elle suffisamment allée, à l’école, pour apprendre les règles de la vie en société?
Pourquoi vouloir aller voir son père qui n’a pas voulu, lui, quand elle était une toute petite enfant, la prendre dans ses bras, la cajoler, la consoler, la faire rire? La voir, quoi! Non, il n’a pas voulu. Alors pourquoi aujourd’hui, à quarante ans passés, va-t-elle frapper à sa porte? C’est trop tard. Le temps s’est opacifié.
Que lui dire maintenant? Pour quoi faire ? Des reproches? Avoir des regrets encore plus grands de son absence? Régler ses comptes? Régler son compte? Le solder, plutôt! Il est peut-être mort, non, elle ne le croit pas, elle l’aurait senti. Et s’il était souffrant? Vient-elle aujourd’hui le voir alors qu’il est malade, qu’il est en train de s’effacer?
Pour mettre un visage sur son visage, elle qui ne ressemble pas du tout à sa mère, ni dans sa couleur de peau, ni dans son physique. Pour mettre un visage sur son visage, elle qui est si différente, avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds bouclés, à la différence de ses parents au type très méditerranéen.
Pour être fière d’elle, fière de ne pas avoir reculé devant l’obstacle, devant la douleur, devant l’humiliation de la démarche. Une fierté de réussir là où sa mère a échoué? Pour être meilleure que cette femme qui n’a pas pu, qui n’a pas su faire « reconnaître » son enfant par son père?
Ou simple curiosité? Envie d’en découdre avec cet homme qualifié par sa mère d’intransigeant, de violent, d’irréductible? «Tu vas souffrir, ma fille.» Voilà ce que lui assenait sa mère à chaque désir avoué d’aller à sa rencontre. Dans le silence de sa pensée, la souffrance annoncée la faisait reculer sans cesse. Et puis, bien sûr, le tourbillon de la vie prend le dessus. Enfant, mari, travail, sorties, amis. Le centre de gravité se déplace sans arrêt. Cette envie disparaît, réapparaît comme une horde de dauphins dans la mer au large de La Ciotat.
Affirmer sa parenté sans aucun justificatif, aucun papier, sans armure protectrice, à visage découvert, prête à recevoir tous les coups, blessants, saignants, à glacer le sang, à devenir blême jusqu’à s’évanouir.
Maman, chère maman aujourd’hui disparue. Toi qui n’as pas su ou pu t’imposer avec cette enfant tombée du ciel, plutôt remontée de l’enfer, en ces temps difficiles pour les mères sans mari, où la virginité était respectable, honorée comme signe de sagesse, d’éducation et de bon goût. »

Extraits
« Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez. »

« La grand-mère survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever, reste bouche bée devant sa fille Rosy, élevée sans père, elle aussi, sans argent. Cette femme forte devant l’opprobre a toujours soutenu sa fille Rosy qui lui dit aujourd’hui qu’elle va abandonner son enfant dès la naissance.
Le seul enfant qu’ils ont? Eux qui se sont battus jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance. » p. 49

À propos de l’auteur
ROMAND_Anny_1©DRAnny Romand © Photo Carlotta Forsberg

Anny Romand est une actrice, traductrice, photographe et auteure française. Elle a notamment tourné avec Jean-Luc Godard, Jean-Jacques Beineix, Christine Pascal ou encore Manoel de Oliveira. En 2006, elle a créé «Une Saison de Nobel», soirées consacrées aux Prix Nobel de littérature. Et en 2015 a publié un récit, Ma grand’mère d’Arménie, traduit en plusieurs langues. Déjà traduit en suédois, Abandonnée est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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Le Démon de la Colline aux Loups

ROUCHON-BORIE_le-demon-de-la-colline-aux-loups  RL_2021  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Duke est en prison, alors il prend le temps de nous raconter son histoire, même s’il estime ne pas avoir les mots pour dire ce qu’a été sa vie. Au sein d’une famille nombreuse, il a été victime d’un père violent et pervers avant de pouvoir s’échapper. Mais son lourd traumatisme, le Démon, ne l’a pas quitté pour autant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Comme un arbre pourri avec ses racines dans le marais de l’enfance»

Première grande révélation de cette rentrée, Dimitri Rouchon-Borie a réussi avec Le démon de la colline aux loups un premier roman aussi prenant que glaçant. Une belle réussite!

Le narrateur de cette terrible histoire est en prison pour longtemps. Et comme le temps, c’est tout ce qui lui reste, il s’en sert pour lire et écrire, pour retracer son histoire, quand Fridge, son compagnon de cellule, dort. Celle d’un homme qui est «comme un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l’enfance». Un marais bien glauque, comme cette pièce avec une couverture posée sur le carrelage sur laquelle se pelotonnent les six frères et sœurs, se tenant chaud dans l’obscurité. Ce n’est qu’après avoir pris des coups de leurs père et mère qu’ils franchiront la porte, qu’ils pourront sortir. Quand les services sociaux contraignent les parents à scolariser les enfants, une lueur d’espoir semble briller dans les yeux de celui qui découvre qu’il s’appelle Duke. Il découvre un monde, une institutrice prévenante, un docteur qui prend soin de lui et de ses blessures et même deux gendarmes qui sermonnent les parents. Mais ce répit sera de courte durée. Aux coups de son père s’ajoute une punition bien plus douloureuse, le viol. Dès lors Duke souffre, mais s’endurcit. Il ne veut pas que sa sœur, qui le réconforte, subisse le même sort. Alors il s’érige en rempart. Alors, il raconte ce qu’il subit. Alors, après un séjour à l’hôpital qui est comme un paradis sur terre, son père est arrêté et incarcéré. Les enfants sont alors placés en famille d’accueil, mais aussi séparés, ce qui cause un nouveau traumatisme. Duke se retrouve chez Pete et Maria et leurs deux fils, les jumeaux David et Bob. Il passera plusieurs années au sein de cette famille. C’est avec eux qu’il vivra l’épreuve du procès et la condamnation de ses parents.
«J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en fui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. J’avais le manque des frères et sœurs et je n’osais pas demander parfois on voyait des juges ou des éducateurs et pas un ne me parlait de Clara ou de la Boule est-ce qu’ils pensaient à moi? Petit à petit j’avais commencé à m’intéresser à la solitude qui était une sorte de permanence au-dedans et à la fin on revient toujours à ce qui est constant mais je ne savais pas encore si c’était une porte fermée ou une porte à ouvrir je le tournais comme ça dans ma tête.»
Malgré, ou peut-être à cause de cette affection qu’ils lui portent, Duke décide de partir, sans vraiment savoir où. Il avale les kilomètres et décide finalement d’aller voir la mer. Sur la plage, il «aimante» Billy, une junkie avec laquelle il trouvera refuge dans un squat. C’est alors que ses ennuis vont commencer, que la spirale infernale de la violence va l’entraîner…
Dimitri Rouchon-Borie est la première révélation de cette rentrée. Il a trouvé une langue, un «parlement» comme il dit, qui colle parfaitement au récit, mélange de sentiments qui n’arrivent pas à s’extérioriser et de naïveté qui donnent au final encore davantage de force et de gravité au roman. Comme a si bien su le faire Jean-Paul Dubois avec Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – un titre qui aurait aussi parfaitement convenu à ce roman – on s’attache à ce détenu. On le regarde se démener avec son histoire et avec son Démon. On espère avec lui que le prêtre qui vient lui rendre visite lui apportera un certain réconfort, mais on se rend vite compte que la spiritualité ne parviendra qu’à lui laisser entrevoir une autre vie. «Je crois que c’est ma souffrance qui m’a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. Et cette mort profonde c’est elle qui est en train de monter en moi et de conquérir tous mes organes je le sais je ne peux que l’accepter et c’est ainsi. Et c’est aussi sans doute ma souffrance qui a fait le lit du Démon et qui a causé la mort de tous ces gens que j’ai tués. J’ai lu aussi cette phrase où elle dit que l’âme s’égare parce qu’elle est obsédée par ses douleurs alors elle pense qu’elle est la solution enfin le remède alors qu’en fait quand l’âme essaie de se soigner toute seule elle fait pire et encore pire merde alors. Je crois que ce qu’il faut c’est tout abandonner à Dieu et avoir faim de lui mais je n’ai jamais appris cet appétit ni aucun autre je n’ai plus rien désiré quand j’ai tout perdu.»
Un roman noir, un roman dur, mais qui laisse transparaître une jolie lumière que l’on pourrait appeler l’humanité. Dans cet univers proche de celui du Franck Bouysse de Buveurs de vent, le primo-romancier ferre le lecteur dès les premières pages. D’abord intrigué puis horrifié, révolté puis compatissant, il aura bien de la peine à lâcher le récit avant la fin. Et une fois la dernière page tournée, il en redemande encore!

Le démon de la colline aux loups
Dimitri Rouchon-Borie
Éditions Le Tripode
Premier roman
238 p., 17 €
EAN 9782370552570
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman n’est pas situé géographiquement.

Quand?
L’action se déroule à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.
Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.
Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Libération (Frédérique Roussel)
Blog Cultures sauvages 
Blog Les Miscellanées d’USVA 
Blog Tu vas t’abîmer les yeux 

Les premières pages du livre
« Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s’était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. Maintenant je sais que ça s’est arrêté pour de bon. La Colline aux Loups c’est là que j’ai grandi et c’est ça que je vais vous raconter. Même si c’est pas une belle histoire c’est la mienne c’est comme ça.
La Colline aux Loups j’aime pas en parler d’habitude. Le Démon est né là et c’est là qu’il m’a pris. Mais si je devais taire tout ça à jamais j’aurais l’impression qu’il a volé mon âme pour de bon et bien plus encore mon histoire. J’espère que vous saurez vous montrer miséricordieux ou quelque chose comme ça parce que j’ai un parlement qui est à moi et pendant tout ce temps ces mots c’était ma façon d’être moi et pas un autre. Et comme j’ai pas fait l’école longtemps à cause du père, du Démon, de la mère et des autres, il manque des cases dans mon entendement des choses.
À qui j’écris ce journal alors je ne sais pas. Peut-être à moi-même et à celui que j’étais avant le Démon.
Les gens n’ont pas de premier souvenir. Comme Fridge qui dort à côté dans la cellule il n’a pas de premier souvenir, Il dit j’en sais rien moi qu’est-ce que ça peut fiche et il se frotte les bords de la bouche comme pour lisser une moustache il a pas un poil. Fridge il est avec moi depuis que je suis avec lui dans la cellule avec dix ou douze ans de prison à faire mais il dit qu’il les fera pas parce que l’avocat lui a dit qu’il les fera pas. Fridge se souvient de plein de choses mais pas de son premier souvenir. C’est comme si personne n’était foutu de savoir à quel moment on a tous eu la première pensée de quelque chose et pourquoi ça s’efface et peut-être que c’est mieux que ça reste pas nous plomber la cervelle avec trop de choses.

Quand Fridge dort, j’écris, sinon il me cause et il veut lire par-dessus mon épaule. Une fois je lui ai craché dans l’oreille. J’ai demandé au chef des livres à la bibliothèque et j’ai eu droit de les sortir et de les garder et j’ai un dictionnaire et un manuel de grammaire pour les nouveaux arrivants. Les psys, ils ont toujours dit d’écrire pour la thérapie mais moi je ne savais pas quoi faire d’un stylo maintenant j’ai même une machine et je peux prendre le temps parce que le directeur, dit que le temps je n’avais plus que ça.
Je ne suis pas inquiet parce que l’éternité j’avais déjà senti quelque chose comme ça avec le Démon. C’était une chute qui ne finissait pas dès le départ et je savais qu’une partie de moi était partie d’ici et n’était plus sur terre enfin pas comme on le dit pour les gens ordinaires. Je dis pas que je suis pas ordinaire je dis que j’ai hérité du Démon et que c’est comme quand les dieux descendent chez nous sauf que là c’est le diable. Je sais pas de quoi il est fait mais il avait déjà été appelé par mon père il ne savait pas ce qu’il faisait et je n’avais pas mon mot à dire. Je me souviens que dans mon enfance quand j’ai pu sortir une fois et respirer la nature j’avais vu un cocon qui allait faire un papillon et je sentais que j’étais un cocon aussi mais pour une histoire qui serait salement moche et je m’étais pas trompé de beaucoup.

Quand j’écris je ne mange pas parfois c’est Fridge qui prend mon plateau et moi j’écris et ça me suffit j’aime pas mettre du gras sur la machine et je devrai la rendre propre m’a dit le directeur.
Je ne sais pas si j’étais prêt à revivre la Colline aux Loups même si je l’ai quittée ou si elle m’a quitté je suis comme un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l’enfance. Le psy avait dit qu’il fallait remonter remonter remonter il l’avait dit trois fois de remonter le temps pour retrouver des choses qui font des blocages. Qu’est ce que j’avais ri, Des blocages. Je repense à ce que j’ai fait. Des blocages. Mais après je m’étais mis à y penser et à me dire qu’à ma mort je sais pas qui je trouverais de l’autre côté alors peut être que je devais commencer à songer pas vraiment à un pardon non ce serait trop fort mais le psy avait dit rédemption. Comment t’écris rédemption Fridge et lui il répond avec ma bite. Je pouvais pas parler avec Fridge.
C’est bête à dire mais la Colline aux Loups au départ je ne savais pas que C’était la Colline aux Loups vu que j’habitais dans la maison qui était dessus et que je n’en étais jamais sorti encore. On était là et on ne savait pas qu’on était dedans. Si je dis on c’est parce qu’il va falloir que je vous parle des frères et sœurs et ça ça ne va pas être facile pour moi de les raconter car je ne sais pas où ils sont aujourd’hui et ça me fait un mal au-dedans qui ressemble à rien d’autre. J’étais né entre les deux premiers et les trois derniers alors j’ai toujours dit qu’on était cinq parce que ça se calculait mieux si je n’existais pas dans l’addition et à l’école j’utilisais une calculatrice quand j’y allais mais pas pour faire les exercices juste pour appuyer sur les touches et c’est aujourd’hui que je saurais enfin m’en servir. Je n’ai plus rien à calculer de la famille c’est l’avantage d’être seul. »

Extraits
« J’ai cru que mes parents avaient mis une autre volonté en moi qui me dicterait ma vie mais maintenant je sais que j’ai fait des choix même si je n’ai pas tout décidé. Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix c’est comme si vous demandiez à l’éclopé de marcher mieux que les autres. »

« On meurt par la faim, on meurt par la soif, on meurt par la douleur, on meurt par amour. C’est le livre sur le Purgatoire qui le dit je crois c’est une dame qui l’a écrit je ne sais pas si elle est connue. J’ai bien lu quand elle parle de la souffrance qui est un moyen de mort et c’est vrai. Je crois que c’est ma souffrance qui m’a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. Et cette mort profonde c’est elle qui est en train de monter en moi et de conquérir tous mes organes je le sais je ne peux que l’accepter et c’est ainsi. Et c’est aussi sans doute ma souffrance qui a fait le lit du Démon et qui a causé la mort de tous ces gens que j’ai tués. J’ai lu aussi cette phrase où elle dit que l’âme s’égare parce qu’elle est obsédée par ses douleurs alors elle pense qu’elle est la solution enfin le remède alors qu’en fait quand l’âme essaie de se soigner toute seule elle fait pire et encore pire merde alors. Je crois que ce qu’il faut c’est tout abandonner à Dieu et avoir faim de lui mais je n’ai jamais appris cet appétit ni aucun autre je n’ai plus rien désiré quand j’ai tout perdu. » p. 73

« Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en fui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. J’avais le manque des frères et sœurs et je n’osais pas demander parfois on voyait des juges ou des éducateurs et pas un ne me parlait de Clara ou de la Boule est-ce qu’ils pensaient à moi? Petit à petit j’avais commencé à m’intéresser à la solitude qui était une sorte de permanence au-dedans et à la fin on revient toujours à ce qui est constant mais je ne savais pas encore si c’était une porte fermée ou une porte à ouvrir je le tournais comme ça dans ma tête. » p. 129

À propos de l’auteur
ROUCHON-BORIE_Dimitri_©DR

Dimitri Rouchon-Borie © Photo DR

Dimitri Rouchon-Borie est né en 1977 à Nantes. Il est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (Manufacture des livres, 2018). Le Démon de la Colline aux Loups est son premier roman. (Source: Éditions Le Tripode)

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Tue-l’amour

DABOUSSY_tue-lamour  Logo_premier_roman  RL_2021

En deux mots:
Jojo a trouvé la femme de sa vie. Avec Adèle, ils ont acheté un appartement, sont pacsés et voient la vie en rose. Jusqu’au jour où Adèle s’en va. Le revoici sur le marché, à la recherche de la nouvelle âme sœur. Christelle, Maëlys, Clémentine, Maroussia, Maria, Victoria et les autres vont croiser la route du séducteur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le séducteur indécis

Dans un premier roman aussi joyeux que désespérant, Louis Daboussy met en scène un jeune homme bien décidé à construire une vraie histoire d’amour. Même avec Tinder, la chose n’est pas facile…

La grande chose dans la vie de Jojo, c’est l’amour. Dans son adolescence, il définissait la chose de façon assez triviale puisqu’il s’agissait pour lui d’accumuler les conquêtes. Une sorte de collection censée prouver qu’il savait aimer. Mais les amours éphémères sont-elles dignes de figurer au rang des vraies passions? À 36 ans, sa «grande histoire» avec Adèle est derrière lui. Pourtant il semblait avoir toutes les cartes en mains: appartement acheté ensemble, PACS, chat, la totale. «Moi, j’étais partant pour la formule all inclusive, conscient des sacrifices que ça pouvait représenter, mais serein, sûr de mon choix. Adèle a refusé l’obstacle. La séparation classique, juste avant le grand saut. Je ne m’y attendais pas, ç’a été dur, le monde s’est écroulé, et puis bon, je me suis remis en selle, pour filer la métaphore hippique. Et si on prend un peu de hauteur, on peut considérer que ça fait en gros cinq ans que je cherche la nouvelle femme de ma vie, celle avec laquelle je pourrai refonder le Grand Projet familial.»
À la déprime qui a suivi cette période, il a trouvé une double-réponse: la solitude et la psy. Une double-réponse doublement insatisfaisante même si, au moment où s’ouvre le roman, la seconde va tenter de remédier à la première en lui proposant de rencontrer l’une de ses patientes, qui «pourrait correspondre».
Las, le bilan de leur rencontre est totalement négatif. Même si physiquement, Christelle a tout pour lui plaire, Jojo se rend très vite compte qu’il n’ont rien à se dire, sinon constater que leurs mondes respectifs sont à l’opposé l’un de l’autre. Quelques années plus tôt, il serait sans doute passé outre pour ajouter une femme à son tableau de chasse, mais cette fois, il renonce. Retour à la case départ. Doublé d’un gros doute sur les capacités de sa psy à vraiment le comprendre.
Il va alors chercher son bonheur sur Tinder et Bumble, les applications de rencontres en ligne et multiplier les rencontres. L’occasion pour le lecteur de profiter d’un guide assez complet des restaurants parisiens sympa, car Jojo parcourt la capitale d’est en ouest et du nord au sud. Après Sarah, l’organisatrice de dîners mondains, avec laquelle cela n’a pas vraiment «matché», il a jeté sur dévolu sur Elsa, mais elle travaille le dimanche, ce qui le l’arrange pas vraiment. Il est ensuite tombé sur Maëlys une sage-femme bretonne, mais son «ignorance de la parentalité limitait les terrains de discussion communs». J’oubliai Clémentine, juive comme Sarah, Maroussia, la copine de copines de bureau ou encore Maria, la vieille copine qu’il part rejoindre à Cuba ou encore les 20 ans de Morgane. Disons aussi un mot de Victoria, «entrepreneuse, successfull, badass, dynamique, féminine», un Everest quasi inaccessible. Et pourtant «tout s’est passé facilement, on a enchainé sur un club à la mode à l’époque. Victoria et moi nous sommes retrouvés à danser collés serrés, jambes entrecroisées, balancement du bassin sur de la musique tropicale, comme si on avait été au Papagayo Club et à nous embrasser goulûment comme deux adolescents sans surmoi au milieu du dance floor, sous les hourras des copains.» Là encore, un feu de paille. Il a une brève liaison avec Magda la Polonaise, il se change les idées à Arles où il tombe sur une galeriste et prof d’histoire de l’art, une vraie parisienne. Mais elle ne fera pas davantage l’affaire que Raya ou Juliette. Lui vient alors l’idée de retrouver Adèle. Mais on ne réécrit pas l’histoire…
Dans cette galerie de personnages féminins, il faut bien reconnaître que c’est l’homme, le séducteur, qui est le plus à plaindre. S’il a élaboré des techniques de drague et d’approche assez efficaces, il ne parvient pas à construire une relation. Mal de l’époque? Louis Daboussy réussit en tout cas un très joli panorama des relations amoureuses au seuil du XXIe siècle. Avec optimisme et beaucoup d’humour malgré les échecs successifs, son style a lui aussi de quoi séduire. Vif et direct, il vous entraine dans sa quête effrénée d’un bonheur qui semble de plus en plus difficile à atteindre.

Tue-l’amour
Louis Daboussy
Éditions Léo Scheer
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782756113395
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais on y voyage aussi à Roubaix et à Arles, à Rome et Milan, en Belgique, à Copenhague, à Cuba.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jojo enchaine les «dates» et les déconvenues, dans une suite de chapitres désopilants. Et si aujourd’hui, l’amour ne durait plus que trois semaines?
Depuis que Jojo s’est fait larguer, il n’a qu’une peur: finir sa vie seul. Tel un Don Juan bobo impossible à satisfaire, il multiplie les rencontres pour conjurer le sort, et se lance dans une série de dates boiteuses, lamentables, grotesques, qui sont l’occasion de déboulonner les règles du jeu de la séduction dans le monde post-Tinder. Avec sa veine caustique, tendre et idéaliste, Tue-l’amour est une réflexion sur l’amour et les conditions de son éclosion. La quête de Jojo est un apprentissage, qui le conduit à tuer une certaine idée du couple, pour lui permettre de s’épanouir. Ceci étant plus facile à dire qu’à faire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« J’adore la vie
J’ai commencé à me dire que les choses devenaient compliquées le jour où ma psy a essayé de m’arranger un coup avec une autre patiente.
Il faut dire que c’est une psy assez hétérodoxe, tendance coach, comportementaliste, un peu New Age et vaguement asiatisante. Il lui arrive par exemple de parler de «mémoire cellulaire» ou de «biorésonance». En général, quand c’est comme ça, j’opine du chef en faisant semblant de comprendre, et j’attends que ça passe pour enchaîner sur mes petites histoires.
Je la vois à peu près une fois par mois, ce qui n’est pas non plus très classique par rapport au rythme hebdomadaire d’usage. J’aime à penser que ça veut peut-être dire que je ne vais pas si mal, mais j’en doute. Si on regarde les choses dans l’autre sens, on peut au contraire considérer que je ne m’y rends pas assez souvent, et que la situation est traitée avec une grande légèreté. Elle parle beaucoup pendant les séances, on est davantage dans un échange que dans une analyse conventionnelle. En somme, elle se sent affranchie de l’étiquette traditionnelle, et compose son petit protocole de façon tout à fait libérale. Même si là, je dois dire qu’elle m’a surpris en s’improvisant marieuse.
Je l’apprécie et lui fais globalement confiance. Je la vois depuis plusieurs années, et j’ai souvent mis entre ses mains des décisions stratégiques, notamment concernant ma pathétique mais mouvementée vie sentimentale. Étant donné l’échec évident de ce chantier, je pourrais interroger sa clairvoyance, voire remettre carrément en cause la foi que j’accorde à ses conclusions. Mais le pire, c’est que je ne pense même pas me tromper en considérant que ses conseils sont souvent pertinents. La cause de l’échec est sans doute ailleurs, et si je savais où, je n’en serais probablement pas arrivé à envisager que cette combine pût laisser présager quoi que ce soit de positif.
Dominique, c’est ainsi qu’elle souhaite qu’on l’appelle, était sûrement arrivée à un stade de pitié assez avancé à mon égard pour penser à moi quand cette patiente, Christelle, lui a fait part de sa difficulté à « rencontrer quelqu’un ». Elle lui a touché deux mots de mon cas, de ma vie, mon œuvre, ma virilité partiellement déconstruite, et Christelle lui a répondu : « Banco, Dominique, tu peux filer mon 06 à Jojo. »
Au demeurant, malgré mes névroses avérées me conduisant à emprunter un chemin qu’il est raisonnable de qualifier de sinueux vers l’amour et la stabilité, je suis ce qu’il convient d’appeler un bon parti. J’ai 36 ans, ce qui n’est plus tout jeune, mais encore bankable, j’ai un travail à responsabilités bien rémunéré dans un univers culturel valorisant, et je peux revendiquer une formation académique relativement prestigieuse. Je corresponds physiquement à un type de mâle latin qui ne plaît certes pas à tout le monde, mais qui fonctionne Dieu merci auprès d’un pourcentage de femmes assez honnête – l’androgyne gracile vit de beaux jours ces temps-ci, mais les fils spirituels de Burt Reynolds et Georges Moustaki n’abandonnent pas le combat si vite.
Par ailleurs, ma sensibilité manifeste rend cette testostérone épanouie soluble dans la modernité. Je suis un mâle cisgenre, blanc, dominant, mais qui fait de son mieux pour remettre cette position en question et lutter contre la perpétuation de ses mécanismes de domination. J’embrasse les principes féministes, et je m’efforce de les appliquer autant que je le peux, même si la déconstruction du genre est parfois une entreprise vaste et retorse. J’ai des bouclettes qui me donnent un air vaguement romantique, de bonnes manières et une culture générale très honorable. Je parle italien couramment, et j’ai acquis un savoir-faire culinaire qui me permet de briller en différentes occasions. Ma dernière histoire sérieuse est assez lointaine, donc je devrais en théorie être affectivement stable et disponible, mais pas trop non plus, ce qui m’affranchit d’un éventuel procès en insensibilité ou en inconstance. De plus, j’ai « fait un travail sur moi » qui me propulse dans une maturité certaine. Je suis un produit assez compétitif sur le cruel marché des trentenaires.
Quand Dominique m’a parlé de Christelle, j’ai tout de suite su que c’était un plan foireux. Il y avait un petit quelque chose dans sa voix qui n’y croyait pas. Elle me vendait le dossier du bout des doigts, sans se mouiller. Je l’ai quand même écoutée, mû par un mélange de curiosité, de désespoir et de restes de confiance en son jugement.
Nom, prénom, je trouve une photo de Christelle sur internet, le tout pendant la séance.
Je dois avouer qu’elle était quand même pas mal, blonde un peu froide, «commune», diraient certains, ce qui peut me plaire dans l’idée: c’est toujours exotique, ce genre de fille, pour un gars qui, même s’il a grandi à Paris rive droite, se traîne une irrémédiable tronche de plagiste grec.
Mais il n’y avait pas besoin d’avoir un doctorat en anthropologie pour percevoir que Christelle et moi ne fonctionnions pas selon les mêmes codes – la coiffure, le peu qu’on pouvait voir de son style vestimentaire, la pause, ces micro-détails qui révèlent en un coup d’œil l’univers culturel d’une personne, et qui me font tout de suite comprendre que je n’aurai pas envie de la présenter à ma mère.
Il faut sans doute préciser que je corresponds de très près à ce que la presse du début des années 2000 a défini comme un « bobo ». J’ai grandi dans un milieu aisé, à Paris, je suis de gauche, je gagne bien ma vie, j’apprécie les activités culturelles. Avec ce que ça implique de conformisme social et, il faut bien le dire, de racisme de classe. Autant de travers qui me poussent à considérer avec une moue perplexe les éléments relatifs à Christelle que je trouve sur les réseaux sociaux.

Peut-être que le fait que Christelle eût monté une boîte de déco de mariages y était pour quelque chose. Des mariages, vraiment? Dominique m’a lancé, du haut de sa stature de thérapeute, un regard qui sous-entendait que j’étais bêtement snob, elle a allégué que Christelle faisait de très belles choses, « très artistiques », et a essayé de faire valoir son côté entrepreneuse. Ouais, enfin, elle fait des mariages. Et d’ailleurs, elle n’est même pas wedding-planneuse, elle bosse pour des wedding-planners. Mais c’est une femme libre et profonde, elle se construit à mains nues une maison sur le terrain familial dans l’Oise… J’ai protesté encore un peu, et puis j’ai fini par prendre son numéro en me disant que je pouvais toujours y aller par acquit de conscience, et pour le rocambolesque.
J’ai laissé passer l’après-midi pour me faire un tout petit peu désirer, puisque Dominique lui avait écrit pendant notre séance pour l’avertir que son numéro de GSM avait été dûment communiqué au jeune homme, et j’ai écrit à Christelle, sur le coup de 19 heures, un message lui proposant d’aller boire des verres et rire ensemble de la situation un peu atypique, quand même n’est-ce pas quelle histoire sacrée Dominique.
À vrai dire, au stade où j’en étais de mes errances affectives, j’avais à peu près tout vu, et j’envisageais donc ce genre de blind date avec un flegme déconcertant. Si je me mets à la place d’un citoyen de l’amour « normal », à savoir en couple, je reconnais que l’idée d’aller boire un verre avec quelqu’un, à l’aveugle, sans l’avoir rencontré au préalable, en se basant uniquement sur des recommandations amicales, ou a fortiori paramédicales, peut sembler tout à fait barbare. En d’autres temps, j’aurais pensé la même chose. Pour mon premier rendez-vous du genre, j’étais dévoré par le trac, fébrile, à la limite du malaise. Désormais, je fais ça avec le même naturel qu’un VRP qui frapperait à la millième porte de ses itinéraires sentimentaux.

Christelle habitait à Convention, évidemment. Pour ceux qui ne seraient pas familiers des sous-textes topographiques parisiens, Convention, c’est le quartier anonyme petit-bourgeois par excellence, excentré, ennuyeux, à part de bonnes fromageries, vraiment rien d’intéressant. Alors que moi, bien sûr, je vivais dans le 10e, le temple des branchés de gauche plus ou moins jeunes. Je lui ai donc donné rendez-vous à mi-chemin, dans le 6e, vers Saint-Germain-des-Prés, dans un bar à vin un peu bordélique et joyeux, pour faire en sorte que l’ambiance d’un mardi soir de début décembre ne plombe pas une situation déjà mal engagée.
Je suis arrivé cinq minutes en avance pour pouvoir choisir une place stratégique, où l’on serait à l’aise. Je fais toujours ça. Je me fatigue moi-même en m’observant participer à ce protocole sans y croire pour un sou. Ça fait longtemps que je date, je suis un peu las de mettre de l’enthousiasme dans ces rencontres qui sont, d’un point de vue statistique, rarement excitantes. Surtout ce soir-là, où je savais pertinemment que ça ne mènerait à rien. Je me demandais ce que je pouvais bien foutre là, même s’il était évident que je n’avais rien de mieux à faire, et j’essayais de me convaincre que c’est toujours drôle de vivre des expériences.
Quand elle est arrivée, je me suis d’abord dit qu’elle était quand même assez sexy, Christelle. Un petit air de Marion Maréchal, fantasme partagé par l’ensemble de l’échiquier politique, mais probablement encore plus par son aile gauche. Avec quelque chose de Laura Smet aussi, mais pas le côté drogue, l’autre. Vraiment pas mal dans le genre blonde middle-class de banlieue, avec un chouette effet mise en pli dans la chevelure. Assez grande, élancée, athlétique, elle avait misé sur un haut blanc moulant et décolleté qui produisait l’effet escompté sur sa poitrine altière, et donnait envie de garder ses chakras ouverts sans trop penser à ces histoires d’événementiel ou à ce look de coiffeuse qui a réussi.
J’ai tiqué un peu en apprenant son âge: Dominique m’avait dit qu’elle avait « la petite trentaine », elle m’en a annoncé 36. C’est au demeurant assez cruel et profondément injuste, mais quand on est soi-même un homme célibataire de 36 ans, on a tendance à viser des femmes un peu plus jeunes. Disons, idéalement, entre 28 et 32 en ce qui me concerne : pas trop jeunes, pour qu’on puisse avoir les mêmes envies de fonder une famille, mais dans un créneau où l’urgence ne se fait pas trop sentir.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : avoir le même âge que moi n’est pas un handicap insurmontable, j’ai d’ailleurs eu de belles histoires avec des femmes plus âgées, j’y reviendrai, mais c’est un handicap quand même. Je suis sans aucun doute également influencé par les millénaires de patriarcat qui ont forgé l’association entre jeunesse et désirabilité chez la femme. Mais d’une part, je fais ce que je peux, on ne remet pas en question toute une construction mentale ancestrale en un claquement de doigts, et d’autre part, je crois que ce n’est pas de ça qu’il est question ici. C’est peut-être même encore plus primitif : je suis lamentablement orienté par l’idée de la mère parfaite pour mon futur foyer. Et pour être parfaite, cette mère doit avoir envie d’être mère, mais pas trop non plus. L’urgence est un tue-l’amour radical.
Cette mise au point étant faite, j’ai intégré l’info des 36 ans de Christelle pour ce qu’elle est face à la lente marche vers une égalité réelle, j’ai rejeté un coup d’œil à son décolleté sur lequel l’âge n’avait, je dois dire, pas beaucoup d’emprise, et j’ai commencé ce date sans grand entrain, mais sereinement. »

Extraits
« J’ai 36 ans. Je me suis séparé a 30 ans de celle avec qui j’ai vécu ma « grande histoire ». Appartement acheté ensemble, PACS, chat, la totale. Moi, j’étais partant pour la formule all inclusive, conscient des sacrifices que ça pouvait représenter, mais serein, sûr de mon choix. Adèle a refusé l’obstacle. La séparation classique, juste avant le grand saut. Je ne m’y attendais pas, ç’a été dur, le monde s’est écroulé, et puis bon, je me suis remis en selle, pour filer la métaphore hippique. Et si on prend un peu de hauteur, on peut considérer que ça fait en gros cinq ans que je cherche la nouvelle femme de ma vie, celle avec laquelle je pourrai refonder le Grand Projet familial.
J’ai toujours été ce qu’on appelle, de façon parfois un peu sommaire, un fêtard, un hédoniste, avec en plus un chromosome de branleur sophistiqué et narcissique, et il est vrai que j’ai un goût certain pour la séduction. »

« Le comptoir était mal fichu, inconfortable et proéminent, il y avait des gens que je connaissais, qui me saluaient de loin, j’avais tellement chaud, mon Dieu.
Maëlys s’est pointée, elle avait laissé son ciré rouge qui lui allait si bien ; pourtant, il drachait sacrement, c’est fait pour ça, les cirés. Et elle s’était un peu sapée, j’avais dû Iui dire que c’était un truc hype, et ça avait dû l’impressionner. Elle a enlevé sa veste en jean trempée par l’averse, et là, j’ai vu qu’elle avait sorti le dos nu des grands soirs, façon cocktail. Dès qu’elle a tourné vers la salle pour que tout le monde puisse voir que, oui, j’étais venu avec un date et que, oui, elle était drôlement endimanchée. Je n’ai pas précisé que Maëlys était sage-femme et rennaise. J’ai au demeurant un grand respect pour les sages-femmes, mais mon ignorance de la parentalité limitait les terrains de discussion communs, j’aurais dû tester un truc éthique un peu prise de tête sur la GPA, je suis con, je n’y ai pas pensé sur le coup. J’ai par ailleurs une affection sincère pour les Bretons, mais je suis déjà passé à Rennes. »

« Victoria était entrepreneuse, successfull, badass, dynamique, féminine, tout ce qui me plaisait. Elle s’était séparée de son mec, et le fait qu’elle soit potentiellement sur le marché avait défrayé la chronique de notre petit monde. Je me disais qu’il y aurait un moment où je pourrais tenter quelque chose. Mais elle paraissait inaccessible, auréolée de son statut de Graal des éternels collégiens qu’étaient mes copains à son contact.
Quand il y a eu cette fête chez ma pote, la petite sœur de Victoria, et son mec, qui est aussi un de mes meilleurs potes, j’y suis donc allé sans nourrir trop d’espoir sur ce front. Et j’ai été surpris quand j’ai senti que Victoria me regardait avec un petit air. Tout s’est passé facilement, on a enchainé sur un club à la mode à l’époque. Victoria et moi nous sommes retrouvés à danser colles serrés, jambes entrecroisées, balancement du bassin sur de la musique tropicale, comme si on avait été au Papagayo Club et à nous embrasser goulûment comme deux adolescents sans surmoi au milieu du dance floor, sous les hourras des copains. »

À propos de l’auteur
DABOUSSY_Louis_©DRLouis Daboussy © Photo DR

Louis Daboussy est né et vit à Paris. Il a 38 ans. Après avoir fait Sciences Po, il a été critique gastronomique pour le guide Fooding, dirigé la rédaction du magazine Konbini, puis a récemment monté une société de production de podcasts, Paradiso, spécialisée dans les documentaires, la fiction et les programmes jeunesse. Tue-l’amour est son premier roman. (Source: Éditions Léo Scheer)

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Les Grandes Occasion

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Première chronique pour un premier roman et pour saluer une nouvelle maison d’édition. Bonne et heureuse année 2021 à toutes et à tous!

En deux mots:
Autour de Reza, leur père, Carole, Vanessa, Alexandre et Bruno entourent le lit sur lequel est allongée Esther, leur mère qui toute sa vie a combattu pour ces retrouvailles familiales. À l’heure du bilan, il est temps de revenir sur les faits qui les ont séparés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les fils distendus du tapis persan

Pour son premier roman Alexandra Matine a choisi de sonder les liens familiaux et plus particulièrement les raisons qui les font se distendre. Les émotions sont à fleur de peau dans ce drame intimiste.

Tout commence par une scène saisissante. Toute une famille réunie autour d’une femme allongée sur un lit d’hôpital. Les médecins viennent d’annoncer la mort cérébrale et laissent la famille prendre la décision quant aux suites du traitement. Les enfants se tournent vers Reza, leur père. Mais tous sont unanimes. Une unanimité qui aurait fait plaisir à Esther. Car à cette occasion, on voit «se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés.»
Retour en arrière. Durant ses études d’infirmière à Besançon Esther rencontre Reza. Il va devenir médecin, elle va tomber enceinte. Ils s’installent à Paris où, après avoir effectué des remplacements, Reza installe son cabinet. Même si quelques fissures apparaissent au sein du couple, Esther va donner naissance à quatre enfants. C’est l’histoire de Vanessa, la «petite dernière», qui nous est d’abord racontée. Pour ne pas qu’elle s’éloigne trop, sa mère a l’idée d’engager un jeune australien pour lui donner des cours d’anglais et de math. Mais quand Vanessa décroche son bac, elle annonce à sa mère qu’elle aime Tim et qu’elle va le suivre en Australie. Esther aura bien du mal à se remettre de cette trahison. Même si Vanessa, qui s’est séparée de Tim, revient en France après quelques années, à l’occasion du mariage de son frère Bruno.
Sur la photo réalisée à l’occasion, aux côtés du marié et de Catherine, son épouse, on voit ses parents, Vanessa, sa sœur Carole et son frère Alexandre. Témoignage trompeur d’une famille unie. Car lorsque Vanessa, qui a rencontré un homme à la noce, annonce qu’elle revient vivre chez eux, son père refuse. Il a déjà fait «assez de sacrifices». Si Esther approuve le choix de son mari, elle va continuer à vouloir rassembler les fils distendus. Tâche ardue.
Car Alexandre, l’ainé, a aussi pris ses distances. Déjà traumatisé par l’injonction paternelle lui interdisant de jouer du piano alors qu’il s’était patiemment entrainé, il a choisi une épouse, Pénélope, qui a fait de leur cercle de famille sa priorité. Et il n’a pas voulu suivre les plans de son père qui le voyait devenir médecin. Bruno, quant à lui, sera négligé et devra aussi quitter brutalement le domicile familial. Carole, qui elle est devenue médecin, aura-t-elle plus de chance? Pas vraiment.
Esther imagine alors une grande maison au bord de la mer où elle pourrait accueillir enfants et petits-enfants. Mais s’ils acceptent de venir passer quelques jours, ils évitent soigneusement de se retrouver tous ensemble. Les cicatrices sont trop profondes. Et la tâche d’Esther devient de plus en plus difficile…
Alexandra Matine sait parfaitement décrire ce mal qui a détruit la famille. À l’intransigeance d’un père encore traumatisé par sa propre histoire familiale et le poids de l’exil vient s’ajouter une incommunicabilité de plus en plus forte. Personne ne veut reconnaître ses torts, chacun se mûre dans ses certitudes et son silence.
Depuis ce repas qui devait tous les rassembler et qui a tourné au fiasco, jamais les fils n’auront pu être rattachés, jamais le tapis n’aura retrouvé sa splendeur et sa douceur. Si la primo-romancière nous touche au cœur, c’est que chacun d’entre nous a connu des histoires semblables, des brouilles familiales, des incompréhensions qui virent parfois à un éloignement définitif. Entre frères et sœurs, entre parents et enfants. C’est violent et fort. Et en filigrane, c’est aussi un appel à ne pas attendre qu’il soit trop tard pour renouer les liens. Une bonne résolution à prendre en ce début d’année?

Les grandes occasions
Alexandra Matine
Éditions Les Avrils
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782491521042
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Téhéran et Besançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir: ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Chez Canel
Blog La bibliothèque de Marjorie 


Alexandra Matine présente son premier roman, Les Grandes Occasions © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques jours. On ne sait pas.
Il y a eu des conversations avec les médecins, qui disent que les organes fonctionnent, qu’il n’y a pas d’activité cérébrale, qu’à part ça elle est en bonne santé. Ils disent « à part ça ». Ils disent qu’ils peuvent la maintenir en vie. Qu’ils peuvent continuer à la maintenir en vie. Ils demandent à la famille si elle le souhaite, malgré ça. Quand les médecins quittent la chambre, c’est le silence. C’est à la famille de décider.
La famille est debout, comme posée autour du lit. Autour du corps d’Esther, légèrement redressé sur le lit incliné comme si elle allait se lever. Son crâne est enroulé dans la gaze et les bandages, des tubes fins et des plus gros s’accrochent à sa poitrine, à ses poignets, à ses tempes et ailleurs, sous les draps. Une mèche blonde sort de ses bandages parce que Carole a voulu revoir ses cheveux. Ses yeux sont paisibles sous les paupières mauves. Elle a les lèvres sèches et pâles.
Il y a le silence, qui couvre le bruit des machines, qu’ils n’entendent plus. Il y a le parfum cuivré d’Esther qu’eux seuls devinent encore sous l’odeur piquante et glacée de l’hôpital. Il y a un unique bouquet de fleurs, dont on ne sait qui l’a offert, qu’on a foutu dans un vase, toujours emballé dans son plastique. Dans le coin, près de la porte, il y a une valise avec des vêtements pour quand Esther sortira. Personne ne l’a ouverte.
C’est à la famille de décider. Tous les yeux sont tournés vers Reza. Parce que c’est le mari, parce qu’il est médecin, parce que c’est ce qu’Esther aurait fait. Alors, les yeux rouges et gonflés, ses quatre enfants le scrutent. S’ils ne sont pas d’accord avec la décision, ils le diront. Mais inutile de le contredire par avance. Reza observe le visage d’Esther en lissant ses cheveux blancs vers l’arrière. Les quatre enfants se rassurent à coups de larmes, de mains qui serrent des épaules, de mouchoirs qui se tendent, de longs regards qui cherchent une réponse dans les regards des autres. Personne ne parle pour ne pas dire une phrase irréversible. Reza lisse ses cheveux une dernière fois, d’un geste lent qui voudrait durer une éternité.
Reza a décidé. Il arrête de pleurer. Ses enfants sont d’accord. C’est à la famille de décider, et pour la première fois depuis des années, ils sont tous d’accord.
Vanessa, la cadette, a voulu demander : « On peut attendre encore un peu ? » Mais à la place elle a dit dans un souffle : « C’est si soudain. »
Longtemps, Esther avait rêvé de revoir sa famille réunie. Devant elle, à présent, sans qu’elle puisse le voir, prend forme le tableau rêvé ; la tapisserie secrète devant laquelle elle avait agenouillé sa vie, et dont, du matin au soir, année après année, elle avait tissé les fils de soie colorés. Sa famille, c’était son œuvre inachevable ; elle les avait noués les uns aux autres, les fils avec les belles-filles, les femmes et leur beau-père, les petits-enfants et leurs oncles et leurs tantes, autant de fils fragiles entre lesquels, avec amour et patience, elle avait laissé ses doigts s’emmêler. Des milliers de petits nœuds délicats dont parfois un, malgré elle, se brisait avec un bruit sec, presque imperceptible, tic, comme une fourmi qu’on écrase.

1
Esther regarde dehors. La fenêtre ouverte sur la terrasse est un rectangle de lumière blanche et chaude. Normalement, quand on ouvre les fenêtres, on entend le bruit de la rue. Pas aujourd’hui. Il n’y a personne dehors. Il faut du courage pour rentrer dans cette chaleur-là. Pour marcher sous cette chaleur-là. Surtout à Paris avec la pollution qui se colle à la sueur, entre les crottes de chien qui sèchent sur les trottoirs noirs et les caniveaux à l’haleine acide.
Depuis quelques jours, elle les voit du haut de la terrasse, les gens qui sortent sous le soleil le corps résigné, écrasés par la lumière. Ils émergent au coin des rues, s’extraient des magasins, des cafés. Ils font quelques pas englués et glissent dans la bouche de métro, s’enfouissent dans l’ombre fraîche où le soleil ne pénètre pas. Personne ne flâne, tout le monde est seul, intimidé par le projecteur immense du soleil et sa poursuite implacable.
Elle attend ses enfants. Elle se penche un peu par-dessus la balustrade pour les voir arriver. Personne. La chaleur fait onduler l’air au-dessus des trottoirs. Elle se retourne vers la terrasse. La table est prête. Cela fait des années qu’ils n’ont pas mangé dehors, même juste tous les deux avec Reza.
Comme la table de jardin n’est pas assez grande, elle a aussi sorti celle de la cuisine. Ce sera la table des enfants. Des chaises de la salle à manger également et des tabourets en plastique pour que tout le monde puisse s’asseoir. Elle a mis une grande nappe d’un blanc éclatant. Elle a cueilli quelques fleurs dans les jardinières pour en faire trois petits bouquets qu’elle a disposés à intervalles réguliers sur la table. À cause de la température les fleurs ramollies pendent, évanouies, au bout de leur tige. Sur la table des enfants, elle a disséminé quelques pétales comme des confettis, qui ont grillé au soleil.

Elle sait qu’ils vont se plaindre de la chaleur, qu’ils vont vouloir tout rapatrier à l’intérieur. Mais elle veut manger dehors. C’est pour ça qu’elle s’est donné tant de mal. Derrière elle, Reza, rouge et transpirant, souffle, ses mains accrochées au manche du parasol qu’il essaie de fixer dans son pied en fonte. Il y aura de l’ombre.
Elle a rejoué mille fois dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. Et c’était toujours un déjeuner sur la terrasse, devant une grande nappe blanche ; les corps des adultes alourdis font plier les chaises de jardin, les corps blancs des enfants, qui se sont déshabillés, jouent, allongés sur le ventre, à compter les fourmis autour des jardinières. En engourdissant les corps, la chaleur apaise les tensions, et Esther, derrière son métier à tisser, resserre un à un les liens distendus. Elle s’accroche à cette image. Elle a peur que tout bascule. Si elle change la moindre chose, tout peut basculer. C’est une superstition qu’elle a. Mais si tout est exactement comme elle l’imagine, alors ça ira.

Aujourd’hui elle a réussi. C’est la première fois. Ça fait des années. Des années qu’ils n’ont pas été rassemblés ici. Bientôt toute la famille sera là. C’est rien du tout. Ils sont presque déjà là. Esther rentre dans l’appartement. Vide. Noir. À peine plus frais que le dehors. Elle se dit, avant c’était le quotidien. Ils étaient là tout le temps. Les enfants du moins. À un moment, ils vivaient là avec moi. Tous ensemble. Elle se dit, maintenant c’est un événement exceptionnel. Une grande occasion.
Avant c’était normal, elle les avait sous la main. Elle décidait de ce qu’ils portaient, de ce qu’ils mangeaient, de qui ils voyaient. Ils voulaient s’en aller toujours, et elle passait son temps à les retenir, mais ils n’avaient pas le choix, ils habitaient là, pour partir il fallait qu’ils demandent la permission. Pour sortir de table aussi. Pour tout. Maintenant ils ont grandi et c’est à elle de demander la permission. C’est un changement, après avoir passé des années à donner des ordres et à se faire obéir. Maintenant ils viennent moins souvent. Elle savait que ça arriverait. Qu’à un moment les rôles seraient inversés. Qu’il faudrait négocier pour les voir. Leur donner de bonnes raisons de venir. Elle le savait mais elle avait enfoui cette vérité. C’est arrivé pourtant. Malgré elle. Inévitable. Elle n’a pas pu les retenir.
Quand elle en parle à Reza, il hausse les épaules. Il hausse beaucoup les épaules quand on parle des enfants. Ou quand elle parle d’elle. Enfin quand on ne parle pas de lui. D’ailleurs il s’entoure de plus en plus de gens qui ne lui parlent que de lui. Là où d’autres, en vieillissant, préféreraient des conversations intimes avec des amis, il invite ses patients à dîner et les écoute chanter ses louanges. Ses proches ne l’intéressent plus. Il préfère collectionner les admirateurs.
Esther en voit défiler des patients, qui se tordent les mains en entrant dans l’appartement et jettent autour d’eux des regards peureux ; les femmes ont mis du rouge à lèvres et du parfum, les hommes ont leur cravate serrée et les cheveux aplatis. Ils se sont habillés pour ne pas être des patients, pour être des amis. Mais ils serrent les mains d’Esther et celles de Reza en s’inclinant un peu, et ça rend Esther malade, et plus malade encore de croiser l’air satisfait de Reza.
Pendant le dîner, ils racontent ce que Reza a fait pour eux. Ils racontent que Reza a guéri leur père ou soulagé leur mère dans ses derniers jours, il a soigné leur angine chronique, il a accepté de leur prescrire du Xanax quand plus aucun médecin ne le voulait. «Sans vous, docteur…» Certains narrent des cas exceptionnels comme le grain de beauté suspect qu’il a détecté et fait soigner et qui aurait pu être un cancer. «Docteur, vous m’avez sauvé la vie.» Ils l’admirent, ils le louent, ils l’adulent et se tournent vers Esther, les yeux brillants: « Vous avez tellement de chance. Tellement de chance d’avoir un mari comme ça. » Esther sourit : «Vous voulez encore un peu de café ?» Et Reza sourit, et les patients rient aussi et acceptent un peu de café. Tout le monde est flatté, tout le monde est content.
Il faut parler de lui. Ça, ça l’intéresse. Il veut entendre qu’il sauve des vies. Il veut qu’on le lui rappelle. Elle l’a fait au début. Elle y croyait. Elle trouvait elle aussi du plaisir à l’entendre. « Mon mari sauve des vies. » Mais elle s’est épuisée à le faire. Elle a perdu l’envie. Elle n’est plus sûre d’y croire. Elle aimerait bien aussi parfois parler d’elle, ou parler des enfants. Mais quand elle parle des enfants, c’est comme si Reza disparaissait. Il se soustrait. Elle parle seule et sa voix ne trouve pas d’écho. Quand les enfants viennent, il reste dans son coin, il attend qu’on lui pose des questions. Il trouve toujours qu’ils ne lui demandent pas suffisamment comment il va ou ce qu’il fait. S’il se met à raconter une histoire et qu’il est interrompu, il cesse de parler et il faut le supplier pour qu’il reprenne. Mais les enfants connaissent déjà ses histoires et ils ont leurs histoires à eux et ils n’ont plus envie de supplier.
Quand les enfants s’en vont, il dit à Esther : « Ils ne s’intéressent pas à leur père. » Il ajoute : « Alors que, quand même, je ne suis pas n’importe qui. »

Esther aussi connaît ses histoires. Celles qui se terminent par : « Il a eu de la chance de tomber sur moi », par : « Tu en connais beaucoup des médecins comme ça ? » Mais elle continue d’écouter. Elle n’interrompt pas, pour ne pas avoir ensuite à le supplier de continuer.
Quand il a fini de parler de lui, elle peut enfin parler elle aussi. Quand elle en a le courage. Quand elle n’a pas peur qu’il se moque. Elle parle. Il n’écoute pas. Elle continue. Elle voit les haussements d’épaules et les froncements de sourcils. Les mains aussi qui s’impatientent. Tous ces gestes d’irritation qui pourraient faire qu’elle arrête, qui en arrêteraient d’autres, et devant lesquels d’autres soupireraient « à quoi bon ». Et pourtant elle poursuit. Elle n’a pas besoin qu’il la comprenne. Elle a besoin de dire. Les autres non plus ne comprennent pas.

Les autres voient ça et déclarent « c’est une femme faible ». D’autres murmurent qu’elle veut maintenir les apparences. Les enfants aussi, leurs enfants. Leurs enfants ne comprennent pas. Ils aimeraient lui en parler. Ils n’osent pas. Ils essaient de lui faire comprendre. Pas avec des mots. De lui montrer ce qui ne va pas. Avec des haussements de sourcils, et des soupirs, des yeux qui roulent, des mains qui s’impatientent. Comme lui. Et elle qui s’entête quand même. Ils ne sauraient pas quoi dire s’il fallait des mots. Entre eux parfois, c’est arrivé, ils se le sont dit. « Maman pourrait se remarier. On est grands maintenant. Pourquoi est-ce qu’elle reste ? » Et Esther restait.
Alors les enfants concluaient : elle est aveugle ; aveuglée même. Ils pensaient qu’elle ne se rendait pas compte. Ils pensaient aussi, souvent, qu’elle avait peur. Et ils avaient peur à leur tour de devoir embrasser cette peur. De devoir embrasser la mère et sa peur et cette vie. Et peut-être même de devoir s’occuper d’elle. Alors ils se taisaient. Ils montraient qu’ils savaient. Ils se détachaient du père. C’était leur seule rébellion. Leur seule façon d’agir. Agir sans agir.
Mais si ses enfants lui avaient demandé, s’ils lui avaient parlé, elle leur aurait dit « je sais ». Elle aurait dit « je sais mais vous ne pouvez pas comprendre et je ne peux pas vous l’expliquer ». Elle voulait Reza, ses enfants et se réunir le dimanche. Elle pouvait tout supporter pour ça. Elle avait tant supporté pour ça.
Pour les autres elle était perdante, et oui, souvent, elle avait perdu. Mais bizarrement elle se sentait victorieuse. Elle avait planté son drapeau sur cette terre hostile et aride. Et de cette terre elle avait juré de faire naître et grandir sa famille. Elle avait gagné parce qu’elle avait continué, malgré les brimades et l’indifférence, à tisser chaque jour, patiemment, sa famille. Tant qu’ils continuaient à se voir. Tant que les enfants continuaient à venir, elle avait vraiment gagné. C’était aussi simple que ça.

Derrière elle, il y a toujours le souffle de Reza. Toujours en train d’essayer de monter ce parasol. Il a pris son bain juste avant. Il est bon pour en reprendre un. Elle sent sa sueur. Un soupçon d’odeur de vieillard. Celle des hôpitaux, des appartements que l’on n’aère plus, des chambres que l’on ne quitte plus.
Esther remarque ses mains qui tremblent en soulevant le parasol. La peau est fine sur les veines bleues, mouchetée de taches brunes. Elle regarde les siennes qui tiennent la rambarde. Un peu plus pâles, un peu plus fines, mais les mêmes taches brunes sur les mêmes veines bleues. Les articulations commencent à se tordre. Des mains de vieux tous les deux.
La terrasse est brûlante. La table qu’elle a dressée ondule sous la chaleur. Chaque verre et chaque assiette et chaque couvert est un petit soleil brûlant. Les fleurs sur la table courbent la tête vers le sol, comme des marcheurs dans le désert.
À nouveau, elle penche la tête et le buste par-dessus la rambarde pour voir le plus loin possible. Il n’y a personne. Elle attend tout le monde pour 12 h 45. Ils ont encore le temps d’arriver.
Elle pense souvent à une image d’elle. Une vieille image. Elle est toujours là, ensorcelante. Elle marche dans Paris. C’est une image d’avant qu’il soit trop tard, d’avant le changement. C’est une image très différente de l’Esther actuelle qui attend, le corps penché par-dessus son balcon.

Sur cette image, elle marche dans Paris. Elle a quitté ses parents. Elle a quitté la campagne. Ses cheveux blonds sont cachés sous un béret de laine bleu marine ; les boucles blondes s’échappent à l’arrière et tombent sur sa nuque. Le béret est placé sur le haut du crâne et accentue la grandeur de son front lisse et pâle. Elle a ses yeux bleus. Les mêmes yeux bleus que des années plus tard derrière les paupières fermées dans la chambre d’hôpital. Les yeux, ça ne change pas. Autour oui. Autour il y aura des rides, sur le front, et sur le coin gauche de son sourire. Et autour des yeux aussi.
Sur cette image d’elle, elle ne sait plus où elle va. Ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’elle avance. C’est la caresse des boucles blondes sur son cou, et son souffle dans l’air de Paris. Elle ne porte pas de manteau, ça doit être le printemps. Elle avance et chacun de ses pas existe. Elle avance et pourtant ne va nulle part. Elle ne fuit pas. Elle ne court pas. Personne ne l’attend. Et c’est cela qu’elle voit dans cette image. C’est elle qui marche et personne ne sait où elle va. Pas même elle. C’est cette liberté avant tout. Elle se dit, personne ne sait où je suis, où je vais. Je pourrais partir, disparaître. Ou bien m’arrêter.
Et cette marche est comme de la musique. Esther ne peut que l’absorber, la sentir, la prendre quand elle arrive, la laisser passer à travers elle. Chaque pas est une note qui la saisit et la surprend. Rien n’est prévu. Rien n’est imaginé. Rien n’est à faire.

C’est important pour elle, cette possibilité. Ce chemin qui aurait été possible. Elle, toujours en train de marcher. Suspendue entre deux pas. C’est important de savoir que cette image aussi, c’est elle. Même si aujourd’hui elle attend, le buste penché dans le vide, le corps immobile pour ne pas tomber, le cou tendu, les doigts agrippés à la rambarde. Même si aujourd’hui son corps entier est raide et dur et pétrifié, il y a cette image. Cette image d’elle libre et fluide et suspendue. Et c’est aussi elle.
Il faudrait la voir. Il faudrait que les gens la voient, cette image. Pour l’instant, il n’y a qu’elle. Elle qui la voit sans la voir, juste le balancement merveilleux de ses pas, comme une phrase musicale qui monte et s’arrête et monte à nouveau, et nous surprend et nous revient, et nous ramène à la phrase du début que l’on connaissait, et qui devient immédiatement alors une nostalgie.

Cette image, c’est elle qui arrive à Paris. C’est elle qui court contre Paris. C’est elle qui fuit le petit appartement où Reza attend. Car Reza est là aussi. Dans l’arrière-plan. Il est le contexte. Esther est seule. Et dans cette solitude elle sait qu’il y a Reza chez eux qui l’attend. Dans le minuscule appartement en sous-sol où la lumière ne vient jamais. Une seule pièce. Un seul vasistas en haut d’un mur pour laisser passer le soleil. Paris se heurte contre le verre poussiéreux du vasistas. Entre les immeubles d’en face, entre les jambes des passants, parfois un rai de lumière maladif se faufile, vainc la poussière de la vitre et vient toucher de son doigt débile le pied du lit, vivote là un moment, trop faible pour chauffer, et cède enfin à l’obscurité qui dévore la pièce où Reza attend.
Il attend comme Esther attend aujourd’hui. Le corps recroquevillé sur le lit, les doigts noués. Il attend près du téléphone qu’on l’appelle. Il dit «j’attends qu’un confrère m’appelle». Il fait des remplacements. Il attend que d’autres médecins partent en vacances et acceptent de lui confier ses patients pour deux semaines, trois semaines. Il attend qu’on lui fasse confiance.
À cette époque-là, Reza a encore un accent prononcé. Un accent qu’il essaie de gommer. Un accent qu’Esther n’entend plus. Mais les autres l’entendent. Les confrères ont peur de laisser leurs patients à un étranger. Au médecin qui vient d’Iran, ou du Maroc ou de Turquie, enfin, de là-bas. Parfois il y arrive. Ils lui font confiance. Il est médecin, vraiment, pendant quelques semaines. Alors il doit faire face aux malades. Aux regards en coin face au médecin avec un accent. Aux doutes de ceux qui disent : « Vous avez appris la médecine où ? » À ceux qui, quand ils le voient, quittent la salle d’attente. À ceux qui croient qu’il est l’homme de ménage. Il les soigne. Malgré la méfiance. Il essaie de gommer son accent. Il essaie de les rassurer. Il leur dit qu’il va bientôt ouvrir un cabinet dans le quartier. Qu’ils pourront venir le voir. Le remplacement dure deux semaines, trois semaines au maximum. Et il est de nouveau près du téléphone. À attendre que ça sonne. À rappeler des confrères. Mais les remplacements restent rares.

Et pendant qu’il attend, Esther est suspendue dans Paris. Esther court sans savoir où. Court partout. Elle est infirmière. Quand elle n’est pas dans le métro, elle marche, court, et Paris claque autour d’elle, la gifle au visage en bourrasques. Et comme après une journée de mer, elle revient chez eux, le soir, dans leur petite chambre sombre, les joues rouges, fraîches, et les cheveux en bataille. Elle rapporte un peu de son image d’elle. Elle aimerait y inclure Reza. Mais Reza a sa propre image. Celle de lui dans un cabinet. Lui dans un cabinet et sans accent. Et Esther à la maison.
Dans l’image d’Esther, elle court dans les rues de Paris. Reza est chez eux dans le noir. Et ils sont pauvres. Ils sont de plus en plus pauvres. C’est un enfoncement progressif. Esther le sent. Elle travaille encore plus dur. Lui, il ne peut rien faire d’autre. Elle réussit à remplir ses journées de rendez-vous. Elle est partout dans Paris. Que fait-il de sa journée ? Esther ne le sait pas. Elle ne veut pas demander. Elle a peur de demander. Elle n’ose pas. Elle travaille pour lutter contre l’engloutissement.
Quand elle rentre le soir, Reza baisse les yeux. Elle regarde dans le vide et reste concentrée sur l’image d’elle dans Paris sous le ciel blanc immobile qui avale les ombres et aplatit toute chose. Dans Paris et les matins glacés qui peignent en jaune pâle les façades blanches. Paris au printemps, et les arbres verts et la Seine qui change de couleur et ressemble à la mer. Paris et ses milliers de fenêtres et de portes, et la vie des gens derrière. Jamais elle n’avait vu autant de monde. Les gens coincés dans les autobus, les gens bien rangés dans leurs voitures, les gens écrasés contre les portes du métro, collés les uns aux autres et qui perdent leurs yeux le plus loin possible dans le wagon pour oublier le corps inconnu pressé contre le leur. Les gens qui marchent autour d’elle dans les couloirs du métro, dans les allées du marché, dans les rues, les avenues, les boulevards. Les gens qui s’arrêtent pour regarder une vitrine, les gens qui ralentissent, le journal sous le bras, pour s’asseoir sur un banc, les gens qui la dépassent parce qu’elle regarde les gens.

Ça se résoudra petit à petit. La pauvreté. L’engloutissement. Ils vont s’en sortir. Il va les en sortir. Reza sait que c’est lui qui le fera. Les en sortir et les installer dans l’appartement avec la terrasse. La terrasse sur laquelle Esther attend.
Ce qui va se passer, c’est que Reza va devenir le médecin des pauvres. Le médecin des étrangers, des immigrés. Le médecin de ceux qui ont aussi des accents. Il va d’abord faire des visites, puis il ouvrira un cabinet. Ça va prendre du temps évidemment. Ça ne se fera pas tout de suite. Mais ça viendra. Dès qu’il le pourra, il demandera à Esther de ne plus travailler. Il lui demandera de s’occuper des enfants. Il n’y aura pas d’effondrement. Assez vite, il n’y aura plus de restrictions. Ils pourront changer d’appartement. Laisser derrière eux la petite pièce toute noire et son unique fenêtre. Ils vivront dans un grand appartement clair qui laisse entrer la lumière. Il va les sauver de l’engloutissement.
Évidemment, Esther sera heureuse quand elle aura le grand appartement. Il lui dira « tu es heureuse de ne plus travailler ». Elle dira oui. Elle ne dira pas qu’elle regrette de ne plus courir dans Paris. Qu’elle aimait marcher au son des klaxons et à la lumière des cafés. Elle gardera l’image pour elle.

Regardez-la encore. Regardez-la une dernière fois. Il n’y a pas d’autre image. Elle se laisse emporter par le flot. Elle s’imprègne des odeurs de la ville, de sa pluie froide, de ses bancs poussiéreux, de ses trottoirs glissants. Elle marche jusqu’à ce que la nuit tombe pour voir les fenêtres des immeubles s’éclairer. Elle aime passer devant les vitrines orange des cafés, voir les réverbères frétiller d’impatience au soleil couchant, croiser le sillage d’un couple parfumé qui s’engouffre dans un taxi. À l’abri de la nuit, elle disparaît. C’est la liberté de cette image. Elle peut disparaître.
Elle pense aujourd’hui que peut-être Reza lui en a voulu. Avant, elle n’y pensait pas. Mais maintenant ça lui paraît possible. Possible qu’il lui en ait voulu. Possible qu’il lui en veuille encore, même aujourd’hui. Même après qu’elle a abandonné cette image. Pas abandonné. Caché. Que ça ne soit plus qu’une image.

Il y avait eu un soir. Un soir où on l’avait reconnue marchant dans les rues. La nuit. Devant les terrasses de cafés orange. Quelqu’un d’autre avait vu cette image. Elsa. Esther lui fait des piqûres trois fois par semaine. Esther et Elsa ont un secret. Elsa ne veut dire à personne qu’elle est malade. Elle dit à Esther « vous êtes la seule à savoir ». Elsa a un grand front. Un front d’homme. Un front rassurant. Des sourcils fins qui vous fouillent l’âme, qui vous questionnent, qui vous interrogent sans jamais rien dire. Et en dessous, un regard bienveillant. Il y a un sourire aussi. Le sourire d’Elsa un peu en coin. Un peu inquisiteur, un peu moqueur. Comme si elle savait quelque chose sur vous. Et pourtant c’est Esther qui sait quelque chose sur elle.
Quand Elsa appelle Esther depuis la terrasse, ça la surprend. Forcément. Esther sait son secret. Elles ne doivent pas être vues ensemble. C’est sa relation adultère. C’est une autre vie. C’est l’image d’Esther qui n’est qu’à elle, aussi. Ça l’étonne qu’on la reconnaisse dans cette image. Ça la flatte aussi. Bien sûr.
Quand Esther voit Elsa agiter la main à la terrasse du café, elle ne sait pas si elle doit la rejoindre. Ou la saluer. Ou l’ignorer. Elsa est avec deux amis : une petite blonde insignifiante au front bombé et aux yeux noirs et un grand homme avec un accent et des taches de rousseur, qui trempe son doigt dans son verre vide puis le suçote avec délice. Il y a beaucoup de verres sur la table et beaucoup de mégots dans le cendrier. Il fait bon dehors. Les réverbères sont des oranges brillantes qui dansent contre le fond noir de la ville.
Elsa agite la main. Elle sourit vraiment. En coin toujours. Mais sans moquerie. Esther s’assied avec eux. Ils parlent de poésie. Il y a des prénoms étrangers. Il y a des choses qu’elle ne connaît pas. Ils parlent de films. Le monde est orange. La fumée des cigarettes, orange aussi. Esther a posé son image avec eux. Et l’image devient réelle. Ce n’est plus une image qui court. C’est Esther, assise, au milieu des autres. Esther quelque part où elle n’a jamais été avant. On pourrait penser qu’elle serait gênée avec cet homme à côté qui continue à suçoter son doigt. Ou par le bruit. La lumière. Les phares des voitures qui les éblouissent parfois. Mais l’image est là, définitive. Esther s’entend parler. Elle s’entend rire. Elle ne sait pas de quoi. Elle ne sait plus. Elle est purement dans ce moment. Ce moment qu’elle sent lui être dû.

Et puis Elsa demande à la blonde aux yeux ronds d’échanger sa place avec Esther. Elsa dit qu’elle la veut à côté d’elle. La blonde rougit, parce que ça l’énerve. Esther ne rougit pas. Elle trouve ça normal. C’est elle qu’Elsa a appelée. Elle prend la place de la blonde, dont les gros yeux noirs roulent dans leurs orbites. Elsa se penche vers elle. Elsa rit. Elle lui raconte des choses qu’Esther n’entend pas, à cause du bruit. À cause de tout ce qu’il y a d’autre à écouter autour.
Plus tard dans la soirée, Elsa prend la main d’Esther. Elle lui lit les lignes de la main. L’homme avec un accent se penche aussi. Ils discutent par-dessus la main d’Esther comme deux généraux devant un plan de bataille. Il y a des doigts qui caressent sa paume. Elle ne sait plus si ce sont ceux d’Elsa ou de l’homme. Ils disent des choses. Elle les oublie. Ils sont tous les trois dans leur monde orange. Le bruit diminue. Elle entend mieux leur voix. L’homme a un accent du Nord. Hollandais. Belge. Un accent dur.
Puis il y a de moins en moins de phares. De moins en moins de voitures qui attendent au feu rouge. Et la nuit est plus noire. Elle rentre tard. Ils la déposent en taxi. Elle n’a pas vraiment bu parce qu’elle n’aime pas ça. Mais la peau de ses joues brûle. Peut-être que c’est aussi à cause de la main de l’homme à l’accent mystérieux qui coule le long de son bras, jusqu’à sa cuisse, jusqu’au pli de son genou où il fait glisser son doigt. Le même doigt qu’il suçotait plus tôt. Ils lui proposent de les suivre ailleurs. Chez Elsa. Ou chez lui. Ça n’a pas d’importance. Elle dit non. Elle dit « mon mari m’attend ». Elle quitte le taxi en laissant traîner encore un peu sa jambe contre la main de l’homme. Puis des portes claquent, celle du taxi, celle de l’immeuble, celle de l’appartement. Chez elle, chez eux, le noir et le silence et personne qui l’attend.

Après cette soirée, il se passe six mois pendant lesquels cette image est encore réelle. Où elle court vraiment dans Paris. Où elle sait vraiment où elle va. Où elle sent qu’elle peut s’arrêter et devenir cette image. Il n’y a pas encore d’enfant. C’est sûr, ce sont les enfants qui vont y mettre un terme.
L’enfant et Reza dans son cabinet. Les deux choses arrivent presque en même temps. Les deux choses gonflent en même temps. La patientèle de Reza et le ventre d’Esther. C’est plus difficile de courir dans Paris. L’image est distordue. Ce n’est plus une liberté. Où va-t-elle ? À cette époque, elle a besoin de savoir où elle va. Elle a cette responsabilité. Elle ne peut plus errer dans les rues comme avant. Elle ne peut plus courir contre les gens, contre Paris. S’engouffrer, se perdre, se retrouver, se cogner. Ce n’est plus possible. À l’image de liberté se substitue une autre image. Celle de Reza. Celle que Reza a construite patient après patient, jusqu’à l’appartement et la terrasse. C’est une image qui lui laisse moins de place. Moins d’air pour respirer ou pour courir. L’image de Reza enfle et pousse son image à elle. Elle devient réalité. Il faut s’y résigner. C’est comme ça qu’elle le voit. C’est son image à lui qui a gagné. Jaunie, les coins émoussés et les pliures profondes, l’image de sa liberté n’existe plus qu’en elle.
C’est l’image de Reza qui restera. Pour les autres, pour tout le monde, c’est cette image. Pendant un temps elle accepte. Elle ne bouge pas. Elle se tient immobile dans le coin de l’image. Le ventre qui gonfle, puis un enfant dans les bras. Devant elle, Reza prend toute la place. Il ne la regarde pas. Dans cette image, il lui tourne le dos. Elle ne sait plus quoi faire, elle ne sait plus quoi dire pour exister dans cette image. Elle essaie de se projeter, de bouger, de trouver une place. Mais ses mouvements sont empêchés, il y a cet enfant, et il y en aura d’autres, et elle est dans un coin, un petit coin en bas de l’image, assise et entourée d’enfants, à peine la place pour étendre ses jambes.
Et c’est là, dans ce coin d’image, dans ce coin exigu, qu’elle commence sa tapisserie. C’est là qu’elle noue les premiers petits nœuds. Elle a tout juste la place de remuer ses doigts et de tisser les fils les uns avec les autres. Et ses doigts suspendus courent sur la tapisserie, comme elle avait couru après son rêve dans Paris.
Derrière elle, Reza s’est assis sur le rebord d’une jardinière. Il reprend son souffle.
Elle regarde sa montre. Ils ne devraient pas tarder. Elle regarde la table vide. Et toutes les chaises autour. Aujourd’hui il n’y aura pas de chaise vide, se dit-elle. Ils seront tous là. Dans quelques minutes ils seront là. Ils viendront peupler le silence et le vide. Ajouter leur chaleur à la chaleur de l’air. Et pendant qu’ils parleront, Esther verra se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés. »

À propos de l’auteur

MATINE_Alexandra©_Chloé_Vollmer-LoAlexandra Matine © Photo Chloé Vollmer-Lo

Née à Paris en 1984 et diplômée de Sciences-Po, Alexandra Matine commence une carrière de journaliste à Londres avant de rejoindre Amsterdam, en 2014. Lorsqu’elle perd sa grand-mère, elle prend brutalement conscience de la fragilité des liens familiaux et des pièges du non-dit. Comme en apnée, elle compose Les Grandes Occasions. (Source: Éditions Les Avrils)

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Sous couverture

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En deux mots:
Après leur rencontre sur un chantier de fouilles archéologiques, les chemins de Myrto et Alexandre se sont séparés. Une décennie plus tard, ils se retrouvent à Paris et constate que leur amour n’a rien perdu de sa force. Mais survivra-t-il aux absences fréquentes d’Alexandre?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ulysse des temps modernes

Pour son premier roman, Emmanuelle Collas a imaginé une histoire d’amour contrariée entre une éditrice et un membre des forces spéciales. Et enrichit notre réflexion sur l’Orient, l’islamisme et le terrorisme.

Emmanuelle Collas nous prévient d’emblée: «ce roman est sa propre fiction». Aussi tous ceux qui imagineront voir derrière Myrto un portrait en creux de l’éditrice se lançant dans le roman devront se contenter de cet avertissement. Et après tout qu’importe de savoir ce qui tient de l’autobiographie et ce qui tient de la fiction, on y croit d’emblée.
Myrto et Alexandre se sont connus sur un chantier de fouilles archéologiques, partageant bien davantage que leur passion pour l’Histoire et les civilisations antiques. Mais comme bien des amours de jeunesse, leur idylle n’aura qu’un temps. Myrto partira pour Paris où elle complètera sa formation et partagera sa vie entre la maison d’édition littéraire qu’elle a créée et les cours qu’elle dispense à l’université. Quant à Alexandre, il a tout simplement disparu des radars, laissant très épisodiquement un message sur son compte Facebook.
Quand, après plus de dix ans, il appelle Myrto pour lui proposer de la revoir, la surprise est de taille. Tout comme le plaisir qu’ils ont à se retrouver et à constater combien leurs corps continuent à s’attirer.
Désormais Lou, la fille de Myrto qui vit sous son toit et Eden, leur chien vont devoir faire une place à Alexandre, même si ses séjours sont très éphémères.
Marié deux fois et divorcé deux fois, il reste en effet assez secret, affirmant que ses activités dans l’import-export l’obligent à de fréquents voyages. Une couverture qu’il ne résistera pourtant pas longtemps face à l’incrédulité de Lou et Myrto. Il va être obligé de tomber le masque et avouer qu’il est membre des forces spéciales et qu’il intervient sur à peu près tous les points chauds de la planète: Afghanistan, Turquie, Syrie…
Les missions se succèdent et l’attente devient de plus en plus insupportable pour Myrto qui doit se contenter des courts séjours et des escapades toujours trop brèves avec son homme. Si on peut à juste raison se demander si leur relation n’est pas plus intense parce qu’elle est éphémère, il faut aussi constater que l’actualité est de plus en plus anxiogène, les attentats venant recouvrir la France d’un voile noir.
En imaginant ce couple, Emmanuelle Collas a trouvé une façon très intelligente de nous faire (re)découvrir ces civilisations, de montrer combien les injonctions des islamistes sont totalement éloignées de la culture et des traditions de l’Orient. Mais aussi combien sont fragiles nos défenses face à la barbarie. À l’image de la maison d’édition de Myrto, passeuse d’histoires et de savoir, qui est mise en liquidation judiciaire, le roman nous rappelle quelle énergie il faut déployer pour ne pas laisser l’obscurantisme tout balayer. Un roman fort, ancré dans le réel. Et la découverte d’une romancière qui devrait faire reparler d’elle!

Playlist
Durant tout le roman, Myrto est accompagnée de musique de façon très éclectique. Voici les œuvres et les interprètes citées au fil des chapitres :


Eurythmics


Michael Jackson (Billie Jean)


Queen (Another One Bites the Dust)


Chat Baker


Carmen


Barbara


Bruce Springsteen


AC/DC (shot down in flames),


AC/DC (highway to hell)


Sœur Marie Keyrouz (chants sacrés d’Orient)


Rachmaninov (concerto n°3 interprété par Vladimir Horowitz)


Stabat Mater (Pergolèse)


Chostakovitch (8e symphonie de interprétée par Mravinsky)

Sous couverture
Emmanuelle Collas
Éditions Anne Carrière
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782843379963
Paru le 16/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Gap, Sisteron, dans le Vercors, de Valence à Romans, La Baume-d’Hostun, Sant-Nazaire-en-Royans ou encore en Bretagne du côté de la presqu’île de Crozon. On y évoque aussi beaucoup la Turquie et Istanbul, la Syrie, Alep, Palmyre, Mari, Damas, Mossoul, le Kurdistan ainsi que l’Afghanistan et notamment Kaboul. D’autres voyages nous emmènent en Egypte, au Caire et en Grèce du Péloponnèse à Athènes en passant par les îles des Cyclades.

Quand?
L’action se déroule de 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit d’insomnie, piquée par le souvenir d’un ancien amour, Myrto envoie un message à Alexandre qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Après des semaines de silence, il répond. Dès qu’ils se revoient, leur complicité reprend comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Leur désir est resté intact. Mais Alexandre est secret, mystérieux, il disparaît du jour au lendemain sans laisser des traces, sauf dans le cœur et la tête de Myrto. Alors le doute s’installe. Qui est-il vraiment ? Un homme d’affaires qui parcourt le monde comme il le prétend ? Un mythomane ? Un homme voyageur ? Un mari qui s’offre une parenthèse dans une vie de couple devenue trop monotone ? Et pourquoi pas un agent secret, plaisante Myrto, tant l’homme semble s’échiner à lui filer entre les doigts. Parfois, la réalité est bien plus surprenante qu’on ne le pense…
Ce roman, aussi sensible que palpitant, nous mène de Paris aux paysages magnifiques du Levant en guerre, et nous relate la passion d’un homme et d’une femme pris, malgré eux, dans la tourmente des conflits qui embrasent le Proche-Orient depuis trente ans.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Cécilia Lacour)
Actualitté (Victor de Sepausy)

Les premières pages du livre
Ce roman est sa propre fiction.
Je salue brièvement toute l’équipe de la librairie, où je viens de participer à une rencontre, et j’attrape un taxi à la volée. Par chance, je n’ai pas trop longtemps patienté sur les trottoirs mouillés. Il fait froid. Je suis fatiguée car la journée a été longue. J’indique au chauffeur le canal Saint-Martin et me cale au fond de la voiture. La route défile, je me laisse conduire. Paris est calme ce soir. Personne dans les rues. Il n’est pas si tard mais il pleut. Nous croisons de temps en temps un taxi. Les cafés sont déserts. Aux abords de la place de la Bastille, je rallume mon téléphone.
Un message s’affiche aussitôt:
Alors, Myrto, on est de nouveau amis?
Je n’en crois pas mes yeux. Mon cœur bat la chamade – comme on l’écrit dans les manuscrits que je reçois. Un sourire illumine mon visage. Je ressens, tout au fond de moi, cette chose qui nous lie.
Il y a deux mois, une nuit d’insomnie, j’ai eu envie de revoir Alexandre. Sur Internet, j’ai trouvé son profil Facebook et lui ai adressé une invitation à être amis comme on jette une bouteille à la mer. Personne ne m’a répondu.
Fébrile, j’explore son profil pour savoir ce qu’il est devenu. Est-il marié ? divorcé ? A-t-il un ou des enfant(s) ? Quelle est sa vie, maintenant ? Sous mes doigts, les jours, les mois, les années défilent, mais je n’apprends pas grand-chose. Hormis cette information, très administrative : il est associé dans une boîte d’import-export, dont le siège social se trouve à Paris. En dehors de ça, l’homme ne s’expose pas. Je le reconnais bien là. Sa vie, il ne l’a jamais criée sur les toits.
En revanche, son univers n’a pas changé. Les photos qu’il a postées me le confirment. La haute montagne le tient toujours – et le ski alpin. L’été, il retrouve la même quête de vitesse et d’adrénaline, en rallye. Malgré les zones d’ombre qui couvrent son existence, il y a toujours eu entre nous un lien, un élan vital, qui nous attache l’un à l’autre. Je pratique Alexandre depuis fort longtemps.
Rencontrés très tôt, nous nous sommes aimés avec passion, puis nos vies ont emprunté des chemins de traverse sans pour autant nous quitter vraiment, nous nous sommes retrouvés et perdus – avec ou sans raison, avec ou sans excuse. Un jour, il apparaît, un autre, je disparais – ou l’inverse. Nous en sommes là, perdus de vue depuis dix ans.
Ce message m’émeut, tellement j’ai regretté de l’avoir perdu et tant j’ai espéré le revoir. Je savais qu’il pouvait réapparaître du jour au lendemain, comme il vient de le faire. C’est sa marque de fabrique.
La première fois, c’était après sept ans de silence. Je me trouvais dans les Alpes quand j’ai reçu son appel. Il m’avait dit simplement :
— Myrto, c’est Alexandre. Juste ne bouge pas – au moins jusqu’à ce soir. J’arrive !
Surprise, je lui avais répondu :
— Non ! Alexandre ! Je rêve. Mais tu es où ?
— Je viens d’arriver à Paris. Et j’ai l’intention d’y rester. Je te cherche depuis trois jours. Alors, maintenant que je t’ai trouvée, tu restes là où tu es, et j’arrive. Je t’emmène dîner ce soir.
Puis il avait raccroché. Je n’avais pas eu le temps d’ajouter un mot. Interloquée, j’avais souri – et c’est tout.
Alexandre réapparaît toujours quand on s’y attend le moins.
En entrant dans le restaurant où, lors de notre bref échange Facebook d’hier soir, Alexandre m’a donné rendez-vous quai d’Orsay, je le reconnais aussitôt. Il n’a pas changé, toujours aussi puissant. Il se lève, me prend dans ses bras, me fait la bise et me dit d’un sourire moqueur :
— Alors, Myrto, nous sommes de nouveau amis…
Encore engoncée dans mon manteau et mes foulards, très émue :
— Oui, Alexandre.
Il continue :
— C’est merveilleux de te revoir.
— Oui, c’est très beau.
Je regarde Alexandre. Je ne peux m’empêcher de fixer ses lèvres sensuelles. Son sourire fugitif lui plisse le coin des yeux alors que pas un de ses traits ne bouge, ni ses paupières aux longs cils, ni même ses prunelles devenues presque noires dans la pénombre du lieu. Son sourire, son regard, la façon dont ses bras fendent l’air me renvoient au passé.
Je travaillais comme volontaire sur un chantier archéologique dans le cadre d’une campagne d’exploration. Le paysage était magnifique mais je m’ennuyais. Fouiller une plâtrière est un boulot ingrat. Sous une chaleur écrasante, on décaissait des mètres cubes de terre. En fin de journée, j’étais épuisée et j’attendais avec impatience le retour au campement.
Quand je descendis du 4 × 4, Alexandre était là. Comme promis. Comment m’avait-il trouvée ? Mystère. Il ne m’avait pas demandé où j’étais ni ce que je faisais dans la région de Gap. Il souriait, sans triomphalisme, comme si me retrouver était une bagatelle. Je n’étais pas à mon avantage. Échevelée, couverte de gypse – drôle d’aspect pour des retrouvailles romantiques ! Il éclata de rire, et moi aussi.
Je négociai le temps d’une douche. Alexandre était arrivé dans une voiture de rallye qui attirait l’œil de mes collègues, ce qui me permit de m’éclipser rapidement.
À l’époque, je ne m’étais pas étonnée de le voir surgir dans ce lieu perdu après son coup de fil de Paris le matin même et alors que nous avions passé sept ans sans nous voir. Mais je me souviens d’avoir été marquée par la facilité avec laquelle nous avions retrouvé le fil de notre conversation lors du dîner – comme aujourd’hui où il commente avec allégresse la carte, avec toujours l’impression qu’on ne s’est jamais quittés. Sans doute était-ce pour nous structurel, dès le début de notre relation. Une sorte d’état d’esprit, une façon d’être-au-monde-ensemble, un truc du genre.
Quand je l’avais rejoint, aussi pimpante que les conditions spartiates dans lesquelles nous vivions me le permettaient, il m’avait adressé un immense sourire et m’avait annoncé qu’on partait à Sisteron pour la soirée.
Alexandre avait mis le moteur en marche et l’avait fait ronfler avec tendresse. Une bulle s’était constituée autour de nous. De nouveau, nous étions seuls au monde. Concentré, Alexandre tenait le volant avec fermeté et précision. Je m’étais laissé conduire en toute confiance. Dans l’oubli de tout. C’était pourtant la première fois que je roulais aussi vite. Alexandre avalait les kilomètres, puisant sa force et son énergie de son automobile. La route défilait. Le paysage dansait autour de nous. La vitesse nous enivrait. On volait sur la route. Pas de contact entre nous mais nous étions ensemble. Dans cette course effrénée et un peu hallucinée, il y avait une part de rêve et de vertige. J’avais laissé glisser ma main sur sa cuisse et l’avais regardé. Il avait tourné les yeux vers moi un court instant puis s’était concentré à nouveau sur la chaussée qui filait sous les roues. Je lui plaisais, je lui avais toujours plu. Je me sentais grisée. J’étais libre, avec lui, pour toute une vie comme nos désirs et nos destinées.
— Myrto, tu rêves? Où es-tu?
— En te voyant en vrai de nouveau devant moi, je me suis laissé surprendre par mes souvenirs…
J’ai envie d’embrasser Alexandre. Je me contente de le dévisager, comme pour voir tout au fond de ses yeux, trouver le chemin jusqu’à lui, savoir enfin qui il est vraiment. Et, peut-être, aller cette fois jusqu’au bout de notre histoire.
La salle est comble. Il y a beaucoup de bruit mais c’est comme si nous étions installés à l’écart, à part, dans un monde où il n’y aurait que lui et moi. La patronne vient le saluer. Bref échange. Manifestement, Alexandre est un habitué. Il me présente. Thiou me sourit d’un air entendu, comme si elle savait qui j’étais, puis s’éloigne.
Je demande à Alexandre ce qu’il devient.
— Je suis arrivé à Paris il y a quelques jours.
— Où étais-tu ?
— Oh, c’est compliqué… Je t’expliquerai. Mais toi, dis-moi, que deviens-tu ?
Je lui raconte, dans le désordre, un peu de ce qu’a été ma vie après que le fil qui nous liait a été rompu. Je ne lui avais alors donné aucune explication. Juste un appel pour lui demander de ne plus jamais m’écrire ni chercher à me revoir. Je n’avais pas envie de lui détailler la situation. Il me fallait sauver ma peau. Curieusement, c’était au moment où les réseaux sociaux rendaient plus facile le lien entre les gens que j’avais décidé de couper toute relation avec lui.
Avec dix ans de retard, je lui raconte l’hostilité de l’homme qui partageait alors ma vie. Cependant je n’arrivais pas à le quitter.
Alexandre écoute, attentif. Je ne sais pas s’il comprend tout mais il fait mine de le faire, et je lui en sais gré. De temps en temps, il me sourit et s’amuse à compter le nombre de fois où nous nous sommes revus, perdus, aimés, retrouvés, attendus, depuis notre première rencontre jusqu’à ce maudit coup de téléphone et ce récent message sur Facebook.
Un silence s’installe entre nous. On n’entend plus que le brouhaha de la salle. Plusieurs minutes s’écoulent sans que ni l’un ni l’autre cherchions à relancer la conversation. Alexandre boit son thé à petites gorgées, ses mains serrent la tasse comme s’il voulait à tout prix en conserver la chaleur, il me sourit en silence. À quoi pense-t-il ? Je le scrute intensément avant de lui prendre les mains. Ses doigts s’entrelacent aux miens.
— Et maintenant, où en es-tu, Myrto ? Tu ne m’as pas répondu…
— Toi non plus !
— C’est pas faux ! Commence, s’il te plaît. Je te suivrai.
— D’accord. Tu sais déjà beaucoup de choses. Le plus important, c’est que j’ai eu un enfant. Lou, que tu as vue une fois, toute petite. Elle a rempli ma vie mais je n’ai pas changé tant que ça, je me suis seulement retrouvée à l’endroit où je m’étais quittée. Et j’ai continué de faire ce à quoi je ne pouvais pas renoncer tant cela a fini par devenir ma seconde nature : j’ai parcouru l’Orient en tous sens. Tu te rappelles peut-être, je me suis spécialisée en histoire ottomane – même si je suis restée une passionnée de l’Antiquité –, je suis donc allée souvent en Turquie, en Syrie et au Kurdistan. Ces voyages m’ont aidée à surmonter les crises de plus en plus fréquentes que je vivais avec le père de Lou. À chaque retour, je me rendais compte que j’aurais préféré vivre seule avec elle plutôt que dans une relation devenue peau de chagrin. Avec le temps, les choses ne se sont pas arrangées, loin de là – c’est une histoire dont je n’ai pas envie de te parler car elle est derrière moi. Pour faire bref, j’ai fini par prendre mes cliques et mes claques, dans la douleur, mais je l’ai fait et je suis partie avec ce qui constitue encore l’essentiel de ma vie, Lou, sans oublier Eden – c’est le chien –, pour réinventer la vie. Enfin, délaissant peu à peu la recherche sur l’histoire ottomane à laquelle je m’étais consacrée jusque-là, j’ai fondé une maison d’édition littéraire qui m’occupe beaucoup. Je t’en parlerai une autre fois. Voilà, c’est simple. Je suis fracassée, j’ai encore besoin de temps pour me reconstruire, mais je suis libre maintenant, absolument.
Alexandre éclate de rire :
— Ça tombe bien ! Moi aussi !
— Ah bon ? Dis-moi.
— Marié deux fois, divorcé deux fois. Et depuis le temps que nous avons quelque chose à faire ensemble, c’est le moment, non ? Tu ne crois pas ?
Je le regarde, bouche bée. C’est trop facile pour être vrai. Pourtant j’ai rêvé de ce moment.
Ne m’embarrassant d’aucun préalable, je réponds avec une petite moue de provocation :
— Pourquoi pas ?
Nous rions ensemble, comme pour ne pas penser à la suite. Puis il finit par dire :
— Aimes-tu toujours danser ?
Oui, Alexandre, il me faut danser et sauter plus haut, plus légère, car je veux échapper au sur-place étrange qui m’a atteinte et qui a annulé la marche du temps. Alexandre, tu entends ? Il me faut vivre d’une autre manière. Librement et sans effort. Oui, j’aime toujours danser.
— Tu te souviens de ce bar à cocktails où tu m’as embarqué, peu de temps après notre première rencontre ?
— Oui, je me rappelle bien…
Difficile de lui révéler, après une si longue séparation, l’empreinte que je garde de cette soirée. Je vais lui faire peur. Car nous avions dansé jusqu’au bout de la nuit. Hanche contre hanche, à pleine peau, au ras du vertige. Le souvenir de cette étreinte est encore ancré en moi.
Alexandre, de sa voix de baryton :
— Myrto, viens, maintenant… Allons nous perdre à nouveau, veux-tu ?
Dehors, la nuit est froide. La pluie s’est transformée en neige fondue. La chaussée est glissante, les trottoirs aussi. Immobile, Alexandre fume. Une rafale de vent me frigorifie. Il jette la cigarette qu’il vient d’allumer et me prend dans ses bras, je me réchauffe contre lui. Le taxi arrive, se gare en double file. Marchant dans son pas, je m’engouffre dans le véhicule.
Malgré le mauvais temps, il y a pas mal d’animation dans Paris et des embouteillages sur les boulevards. Il faut s’armer de patience. Mais je me sens désinvolte ce soir.
— Tu as été merveilleux. Merci.
— Merci à toi. Je suis très heureux de te revoir… Cette fois, nous prendrons le temps.
— Oui, je suis le plus souvent à Paris, même s’il m’arrive parfois de m’absenter. D’ailleurs, je pars bientôt à Istanbul.
Je lui prends la main et la serre dans la mienne. Ses doigts me répondent. Un frisson se propage dans tout mon corps. Alexandre se rapproche de moi et, de son bras gauche, m’enlace. Je pose ma tête sur son épaule. Il porte ma main à sa bouche et presse le bout de mes doigts contre ses lèvres. Je le contemple, doutant presque de sa réalité. J’ai envie de l’embrasser maintenant, mais je crains de briser la magie de cet instant.
Soudain, Alexandre s’excuse et attrape son téléphone qui vibre. Penché sur l’écran, il consulte ses mails ou un texto, je ne sais pas. Son visage se ferme un court instant puis il relève les yeux vers moi, me scrute intensément et retrouve le sourire :
— Ma chère Myrto… Ne m’en veux pas… s’il te plaît… mais nous allons devoir reporter ce verre à plus tard.
Troublée, je le dévisage :
— Tu as un souci ?
— Je dois y aller.
Le ton de sa voix n’appelle aucune question. Bien qu’intriguée, je n’ose pas insister. Alexandre vient d’acquérir un droit au mystère. Rien dans ses yeux ne laisse paraître un quelconque indice, et je renonce pour l’instant à en savoir davantage. Je me rends compte que, chaque fois que je l’ai interrogé sur lui ou sur son travail, il est passé à autre chose. Me voilà le bec dans l’eau. Mais je garde le silence, ce n’est pas le moment de m’obstiner.
Le chauffeur allume la radio. On parle de l’accord entre l’Europe et la Turquie, qui vient d’accepter le retour des migrants n’ayant pas besoin d’une protection internationale. Il est aussi question de l’offensive de l’armée syrienne lancée hier pour reprendre Tadmor-Palmyre aux djihadistes de l’État islamique.
La voiture continue son chemin sur la rive droite. Avec panache, je lui demande de me déposer au prochain feu.
— Tu es sûre ?
— Oui, je me débrouillerai. T’inquiète !
Alexandre fait signe au chauffeur de s’arrêter. Il se tourne vers moi et je crois discerner de la reconnaissance dans ses yeux. Au moment de descendre, je m’apprête à lui poser une ultime question, mais il met un doigt sur mes lèvres scellées :
— Fais attention à toi quand tu seras à Istanbul… À très vite !
Je me tourne vers lui, émue et tendre. Il me domine de toute sa stature. Silencieux. Ses yeux me transpercent. Je dépose sur ses lèvres un baiser. Il y a un léger moment de flottement puis, sans un mot, dans un sourire, j’ouvre la portière et je m’échappe.
L’appel à la prière recouvre la ville. La brume s’est épaissie et la nuit est tombée. Quand je débouche sur l’İstiklâl, l’avenue de l’Indépendance, c’est la cohue. Les lumières me tournent la tête.
J’ai du mal à me frayer un chemin au milieu de la foule qui va en tous sens. Malgré le vacarme, j’adore vivre ici. J’aime Istanbul. Depuis que je l’ai découverte, elle ne m’a jamais quittée. C’est ma maison et, à la fois, elle me transporte ailleurs.
La nuit, le jour, elle n’est, aurait dit Verlaine, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Cela fait plus de vingt-cinq ans que j’arpente cette ville de long en large. De la rive européenne à la Corne d’Or et jusque, plus loin, aux pentes antiques de Constantinople, Istanbul tout entière me frappe au visage de toute son histoire. Pour moi, tout ici est merveilleux. Je marche dans les rues et – même si depuis janvier les attentats se multiplient – je me sens chez moi.
Tout a commencé près de Taksim, dont Murat Uyurkulak dit : À Istanbul, c’est la vie. Dans les années 1990, je travaillais à l’Institut français des études anatoliennes près du Palais de France. Je venais d’arriver en Turquie avec, dans la tête, toute la fantasmagorie de l’Orient et je ne cessais d’arpenter la Grand-Rue de Galatasaray jusqu’à la ville basse de Galata puis, en remontant, jusqu’à Taksim.
Sur cette place, en juin 2013, a commencé la rébellion contre le pouvoir d’Erdoğan. Gezi Park, nouvel éden, lieu symbolique de liberté, une manifestation pour avoir le droit de manifester. Malheureusement, la place a été reconquise par le pouvoir. Violence d’État. Un air de déjà-vu. Depuis lors, les réfugiés fuyant la guerre en Syrie ont rejoint la Turquie qui, selon Hakan Günday, se voit obèse dans le miroir de l’Orient et décharnée dans celui de l’Occident, ne trouvant pas de vêtements à sa mesure. On ne sait jamais ce qui va arriver. C’est pourquoi ce pays me surprend toujours.
Fascinée par son histoire fracturée, ses contradictions, sa créativité et son avenir incertain, j’aimerais partager mes impressions avec Alexandre. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis notre dîner. J’avais cru qu’il m’en donnerait dès le lendemain, qu’il me téléphonerait ou m’écrirait et viendrait à l’improviste – on ne sait jamais ! –, qu’on irait dîner à nouveau, qu’on pourrait prolonger la soirée autour d’un verre, qu’il me raccompagnerait et aurait envie de rester avec moi pour repartir seulement au petit matin. J’ai vécu les jours qui ont suivi nos retrouvailles dans l’impatience, incapable de ne rien faire d’autre que de guetter un hypothétique signe de sa part. J’avais eu foi dans le regard qu’il avait eu lorsqu’il avait juste posé un doigt sur mes lèvres avant que je descende du taxi, au coin de la rue de Turbigo et de la rue Réaumur.
Je suis sûre qu’il est déjà venu à Istanbul. Il est si difficile d’échapper à la frénésie de cette ville – sauf si l’on se laisse captiver par l’eau, qui porte des échanges incessants d’une rive à l’autre sur la Corne d’Or, le Bosphore ou la mer de Marmara. Regarder la mer ensemble, comme lors de notre toute première rencontre.
C’étaient les années 1980. Sweet dreams are made of this / Who am I to disagree ? / I travel the world / And the seven seas / Everybody’s looking for something… À l’époque, on écoutait Eurythmics, Enola Gay, Indochine, France Gall et Michel Berger ou Queen. Michael Jackson chantait Billie Jean et Freddie Mercury Another One Bites the Dust. Je venais d’avoir dix-huit ans et d’arriver sur les bords de la Méditerranée. Je séjournais à Cannes chez Michel, un ami. Dès mon arrivée, il m’avait annoncé que des copains venaient de descendre, eux aussi, sur la Côte pour le week-end. Il leur avait proposé de nous rejoindre.
On avait très vite quitté la ville. Destination Le Trayas. La nature sauvage de l’Esterel s’ouvrait à nous. Maquis d’arbousiers, de genêts, de lentisques et de bruyères. Formes déchiquetées de la roche volcanique. Forêt de pins maritimes, de chênes verts ou de chênes-lièges. Michel était au volant. Musique à fond, vitres ouvertes sous le cagnard, on roulait à toute vitesse sur la route en lacets. Ça secouait furieusement. On chantait à tue-tête, riait aux éclats. On s’amusait, l’ambiance était électrique. Certains voulaient aller à la plage, d’autres sur les rochers, j’avoue que je m’en fichais totalement. J’étais en vacances et j’avais juste envie de nager.
Soudain, Michel avait bifurqué dans un chemin de terre défoncé et on s’était arrêtés sur un promontoire dominant la mer. Il n’y avait personne d’autre que notre petit groupe. C’est là que j’avais découvert Alexandre. Il essayait de s’extraire d’une vieille deux-chevaux brinquebalante. Son corps s’était déplié dans la lumière du soleil, il m’avait semblé immense, comme taillé dans du marbre. En esthète, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer. Il avait senti mon regard et m’avait fixée droit dans les yeux. Puis quelqu’un s’était adressé à lui et il m’avait tourné le dos pour répondre. J’avais entendu sa voix pour la première fois. Profonde et grave, une voix qu’on ne discute pas. J’en avais eu des frissons. Comme envoûtée, j’étais restée figée là sans pouvoir détourner les yeux. Michel m’avait bousculée, serviette de bain sur l’épaule, avait posé une main sur mon bras :
— Eh ! Myrto ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Allez, viens !
Et avait explosé de rire. Je lui avais emboîté le pas sur le sentier abrupt qui descendait vers une crique en contrebas. Les autres nous suivaient bruyamment. Il faisait très chaud, le soleil tapait fort en ce début d’après-midi. Arrivés en bordure de la paroi, à une dizaine de mètres au-dessus de l’eau, nous avions déposé nos affaires et, sans prendre le temps de nous concerter, baskets aux pieds, tee-shirt ou chemise sur le dos, nous nous étions lancés dans l’ascension, malgré la rocaille et les ronces, du raidillon qui menait au plus haut rocher. Là, sans réfléchir, nous avions sauté.
Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui je le referais. C’était l’insouciance de la jeunesse. Une fois la tête hors de l’eau, la surface m’avait semblé moins tranquille, le clapotement inhospitalier, les vagues plus sombres et les remous pleins de dangers. Mais je l’avais fait !
J’avais lancé mes chaussures et ma chemise sur les rochers tout proches, puis j’avais quitté l’ombre de la roche, nageant lentement vers le large, portée par la houle. C’est là, dans le scintillement du soleil, qu’il s’était présenté à moi. Je ne l’avais pas senti venir. Il était tout près. Je l’avais laissé s’approcher encore – nos jambes se frôlaient, nos doigts se touchaient presque –, puis je m’étais éloignée de quelques brasses en riant. Il ne me quittait pas des yeux – regard intense. Loin des autres, nous avions continué ce jeu incertain dans une complicité spontanée. Puis nous nous étions arrêtés face à face, les yeux dans les yeux, des gouttelettes accrochées aux cils, nos lèvres mouillées d’eau et de sel. On se souriait sans se quitter du regard. J’aimais déjà sa bouche bien dessinée, son menton volontaire, ses yeux verts, ses cheveux bruns en bataille. Nous étions seuls au monde. Presque nus dans la mer. Sa peau effleurait mes seins. J’avais envie de le prendre dans mes bras et de m’abandonner.
Je loge au Pera Palace, ce qui est pour moi exceptionnel. Je suis invitée pour le lancement du nouveau roman d’un auteur que je vais bientôt publier en France. J’aime bien ce lieu mythique pour son lien avec l’Orient-Express mais pas seulement… J’y ai surtout de très beaux souvenirs avec Lou. La première fois que nous sommes venues ensemble à Istanbul, elle avait tout juste six ans. Nous nous étions installées au bar toutes les deux. Pendant que je répondais à mes mails, elle jouait tranquillement avec des figurines que nous avions achetées à Kadiköy et, de temps en temps, elle m’expliquait les conflits terribles qui opposaient les deux superhéros. Le duo que nous formions n’avait cessé d’intriguer les clients comme le personnel de l’hôtel, au point qu’on nous reconnaissait, chaque fois que nous revenions au fil des années, et ce jusqu’à il y a deux ans, où nous avions donné rendez-vous à des copains dans ce bar. Lou était devenue une jeune femme très lookée : cheveux noirs, carré court, maquillage sombre, piercing à l’arcade sourcilière, elle portait ce soir-là des collants flashy, un short, un tee-shirt Doctor Who sous une chemise blanche et des chaussures à semelles compensées. Mature, elle avait participé activement, à ma grande surprise, à la conversation sur l’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes en Syrie. Je n’avais pas réalisé combien, à force d’échanger sans cesse avec elle sur le monde, alors que je m’étais depuis longtemps enracinée au Proche-Orient dont j’aime les cultures, les terres, les langues, je l’avais embarquée depuis le début de la guerre en Syrie dans mes préoccupations géopolitiques. La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie. Hakan Günday ne s’y est pas trompé. Et je n’avais pas fini de m’étonner puisque Lou, qui s’exprimait soit en français, soit en anglais, avait basculé tout d’un coup, et sans difficulté, sur le turc ! Bouche bée, je l’avais écoutée défendre son point de vue avec une compréhension du monde hors du commun, et ce sans jamais perdre son sang-froid. Un grand jour, pour moi comme pour elle. J’avoue que j’étais fière. À partir de ce moment-là, elle avait changé de statut à mes yeux. J’avais gagné une amie. Décidément, Istanbul a toujours eu quelque chose à voir avec ma vie.
À Beyoğlu, autrefois Pera, la ville franque, qui fut au XIXe siècle le miroir de Paris, je profite de mon séjour pour rencontrer quelques confrères, mais impossible de me rendre en Asie. Je n’ai que très peu de temps pour la flânerie et les soirées tardives. Je ne cherche pas non plus l’aventure. Je ne fais que ressasser les mots d’Alexandre, me les repasser en boucle et me remémorer nos souvenirs heureux. Le poète Küçük İskender disait juste : À Beyoğlu, chacun peut faire les rêves qu’il souhaite.
Comme je quitte Istanbul en fin de matinée, je me suis levée très tôt pour aller voir la mer avant mon départ. J’ai acheté à un vendeur de rue un simit, pain au sésame qui me rappelle la Grèce et fait office de petit déjeuner. Agitation incessante, trafic et klaxons, les sirènes des bateaux, le cri des mouettes. J’adore cet endroit, même si je regrette le vieux pont flottant et rouillé de Galata qui, lorsqu’il s’ouvrait, scindait la ville en deux – marquant la coupure entre Orient et Occident. Ce n’était pas un pont, c’était un quartier, un centre commercial, un quai, trois ou quatre embarcadères, un gazino, un lieu d’excursion, un réceptacle des paresses, et l’un des derniers villages lacustres construits par les hommes préhistoriques, d’après Sait Faik. Depuis qu’il a été mis au rebut et, avec lui, les embarcadères de bois qui se balançaient au gré de la houle en craquant ou les bistrots au ras de l’eau, rien n’est plus tout à fait pareil. C’est ça, Istanbul. Un monstre immense qui ne cesse de changer et où, heureusement, il y a le Bosphore.
Cet été-là, Michel avait proposé en fin d’après-midi de quitter la crique pour une plage, un peu plus loin. Après une partie de volley, nous nous étions tous écroulés sur le sable. Alexandre s’était posé naturellement à côté de moi, son corps bronzé séchait au soleil. J’avais envie d’y déposer un baiser. Il me parlait tout bas et, si je ne me souviens pas de ce qu’il me racontait, je sais qu’il me faisait rire. Les autres avaient compris qu’il se passait quelque chose, ils n’avaient même pas tenté de nous mettre en boîte. Dans le soleil déclinant, j’avais fini par poser la tête près de lui, les yeux fermés, en écoutant le murmure des vagues sur le sable, et j’imaginais la saveur de sa peau sur le bout de ma langue.
L’Asie est juste en face. Le soleil me rend la vie belle. Sur les quais d’Eminönü, je me rappelle ces visions heureuses. Où est passé Alexandre ?
Je rêve qu’il arrive là, maintenant, sur ce quai, comme autrefois à Sisteron, ou qu’il m’envoie le message que je me languis de recevoir – mais c’est justement parce que je l’attends que je ne le recevrai pas.
Le temps passe. Le téléphone vibre. Un message, enfin:
Myrto, tu es où ?
Non, ce n’est pas possible ! Le cœur battant, je réponds dans la foulée.
Alexandre ! Je suis à Istanbul, comme prévu. Et toi ?
Myrto, fais bien attention. Istanbul n’est pas sûre.
Je sais. Mais bon… Où es-tu ?
Silence. Je m’impatiente. Debout, devant la mer, j’attends. Plus de cinq minutes avant qu’un nouveau message s’affiche. Soudain, une idée surgit dans mon esprit. Et si Alexandre se trouvait lui aussi à Istanbul ?
Appelle-moi dès que tu rentres à Paris. On se voit très vite. Myrto, je t’embrasse fort.
Déçue, je me surprends à sourire. Au moins, une chose est sûre : Alexandre ne change pas. Un taxi m’attend à l’hôtel pour 10 heures.
C’est à Roissy que j’apprends la nouvelle. Attentat-suicide à Istanbul : quatre morts, une trentaine de blessés. Je cherche des informations. Ça s’est passé dans l’İstiklâl sur la rive européenne d’Istanbul. Alexandre avait raison : la ville n’est pas sûre. Je l’appelle du taxi. Ça sonne dans le vide. Je réessaie et écoute son message d’absence, à plusieurs reprises, juste pour entendre sa voix.
Enfin, le téléphone vibre. C’est Lou. Elle vient d’écouter les informations et a eu tellement peur qu’elle a aussitôt cherché à me joindre. Je la rassure mais elle perçoit mon trouble. Je lui raconte cette drôle de coïncidence, ce message d’Alexandre avant de quitter Istanbul, et maintenant ce silence.
Borges a raison : Le rêve fait partie de la réalité. Vivre ou rêver. Depuis mon retour, Alexandre ne s’est toujours pas manifesté, bien qu’il m’ait demandé de le prévenir dès que je serais à Paris. C’est comme s’il ne recevait ni mes textos ni mes messages téléphoniques. Cet homme est une énigme. Insaisissable. Je le traque sur les réseaux sociaux mais ne découvre rien de plus. J’essaie de me souvenir encore pour comprendre – ou peut-être seulement pour attendre.
La nuit était belle quand nous avions quitté le restaurant de Sisteron. Je devais rentrer au campement si je voulais sauver quelques heures de sommeil avant de rejoindre le chantier dès l’aurore. Alexandre m’avait prise dans ses bras. Je m’étais serrée fort contre lui en tremblant, avais soulevé sa chemise. Avide, j’avais retrouvé la mémoire de sa peau et cherché ses lèvres, le souffle court. Le désir inassouvi, en rade depuis sept ans, m’étouffait. Pris lui aussi dans cet élan du corps et de l’émotion, Alexandre m’avait embrassée, ses mains s’efforçant fiévreusement de retirer le haut de ma robe froissée et d’atteindre mes seins. Ce baiser m’avait paru d’une intensité jamais ressentie auparavant. Presque nus dans la pénombre, nous étions comme aveuglés, effrayés de notre propre désir. J’avais plaqué mes hanches contre son ventre, pétri ses fesses, senti son sexe dur et chaud et avais saisi sa main pour la guider sous ma robe. Haletant, gémissant, joignant nos corps, c’était comme si nous retrouvions le moment de notre rencontre au milieu de la mer et que, inconnus l’un à l’autre, nous nous prenions dans les bras pour la première fois – comme si nous faisions l’amour à l’ombre de la forteresse.
Le retour s’était passé rapidement. Fenêtres ouvertes, nous avions roulé, silencieux. Dans un rêve, nous nous étions laissé conduire, insouciants, hors le monde – les clochards célestes.
Alexandre m’avait déposée sur la place déserte à 3 heures du matin. J’avais contemplé son visage et lui avais demandé :
— Que ferons-nous la nuit prochaine ?
Il m’avait souri et m’avait dit:
— Je t’attends. Viens quand tu veux.
Puis il avait allumé la radio pour continuer le voyage. Nous étions début août 1990. Saddam Hussein venait d’envahir le Koweït, toutes les radios ne parlaient que de ça. On s’était regardés : l’Irak, on connaissait, lui comme moi, et on savait que si Saddam s’attaquait à un allié de l’Occident, le Proche-Orient risquait de s’embraser…
La nuit suivante, Alexandre avait disparu.
Longtemps, j’ai imaginé que ce baiser de Sisteron nous avait inscrits à tout jamais dans le temps. Les sentiments de liberté, de vitesse et de désir que j’ai ressentis avec lui cette nuit-là ne m’ont jamais quittée. »

Extrait
« Il faut vraisemblablement compter un mois avant qu’il ne revienne à Paris: après son évacuation par la mer, j’imagine, entre la Syrie et Chypre, on va le faire transiter par une base militaire en Irak ou en Turquie avant qu’il puisse regagner la France. Puis on verra. Sans doute cela lui prendra-t-il du temps de retrouver ses marques. On ne passe pas comme ça de la guerre à Paris. Surtout quand on a perdu des frères d’armes. Je pense à lui tout le temps. Je m’accroche mais, parfois, l’inquiétude et le doute s`insinuent au fond de moi. Ce que m’a dit Alexandre m’est précieux, ce qu’il ne m’a pas dit m’inquiète. J’aimerais qu’il soit là. Je me remémore sa voix, ses mots, ses gestes, même les plus anodins, et revis chacun de nos rendez-vous. Ses bras me manquent. Il me faut chasser ces images de mon esprit sinon l’abattement me terrasse. Tout me semble terriblement triste et ennuyeux. J’en veux alors à quiconque m’envoie un message parce qu’il n’est pas lui, je ne peux voir personne, je n’ai envie de rien. Au moindre bruit, je imagine débarquer à l’improviste et, à chaque notification de mon téléphone, j’espère découvrir qu’il est enfin reconnecté.
Quand je suis dans cet état, il me devient impossible de sortir de mon lit, où les heures passent en compagnie d’Eden au milieu des livres et des manuscrits. Je la caresse en tournant les pages que je ne parviens pas à lire. Elle sent bien que je suis bouleversée. Ses yeux m`interrogent. Je me blottis contre elle, son poil est doux, elle sent le pop-corn, je m’’apaise, elle soupire. Je lui dis que les jours ne finissent jamais, toujours la même lumière du matin, et que la nuit met un temps fou à tomber. Et si Alexandre avait disparu pour de bon? Si je m’étais trompée? S’il était incapable de rentrer? Tout ce qui me paraissait raisonnable devient source d’un doute irrationnel. »

Je me bats pour protéger autant qu’il m’est possible tous ceux qui m’ont fait confiance mais je sais déjà que, si je ne réussis pas, je risque d’y perdre beaucoup et de le payer le restant de ma vie. Non seulement ma situation personnelle serait catastrophique tant j’ai pris de risques pour garantir la pérennité du catalogue, mais j’aurais aussi à faire le deuil d’une grande partie de mes espérances.

Depuis quelques semaines, je m’isole de plus en plus. Quand je sais que la journée sera administrative et fastidieuse plutôt qu’éditoriale, je vais très tôt au bureau. Là je prends le temps d’ouvrir un à un les livres que j’ai publiés, de les feuilleter et d’en relire quelques passages. Pour chacun, je me rappelle à quelle occasion j’ai rencontré l’auteur, comment le livre s’est inventé, les circonstances de sa sortie et, d’un souvenir à l’autre, je parcours ce catalogue bâti au fil des années pour dire quelque chose des espaces littéraires, des terres nouvelles, des formes et des langues, entre littérature et politique. En réalité, peu de gens connaissent la manière dont se construit un catalogue, sorti tout droit d’un désir, d’un rêve ou d’un pari, voire des obsessions et des convictions de l’éditeur. Je contemple la bibliothèque et soupire. Car je sais que, si je n’arrive pas à nous sortir de là, je serai infiniment triste tous ces volumes finiront au pilon.
Mais je dois courir au tribunal pour une réunion avec le juge et l’administrateur, et j’en suis malade d’avance. C’est tellement dur d’être harcelée, maltraitée, déconsidérée, comme si tout ce que j’avais construit n’était rien, absolument rien. Je les entends déjà alors que j’erre dans les couloirs du tribunal de commerce pour retrouver mon chemin. J’ai compris dans ce lieu qu’il me fallait être entourée pour résister à cette terrifiante expérience. Sinon, et c’est encore plus vrai à la campagne, si on se retrouve trop seul, après s’être confié à son chien, à son cheval, à sa vache, à ses chèvres, à ses poules ou à s’être adressé à ses arbres, aux champs, aux fleurs ou à la rivière, on choisit d’en finir. »

À propos de l’auteur
COLLAS_Emmanuelle_©Photo Olivier_DionEmmanuelle Collas © Photo Olivier Dion

Historienne de l’Antiquité, Emmanuelle Collas a passé beaucoup de temps au Proche-Orient sur des chantiers de fouilles archéologiques. En 2005, elle choisit de quitter l’université pour devenir éditeur, d’abord à la tête de Galaade, puis des éditions qui portent son nom. Elle y défend une littérature engagée. Sous couverture est son premier roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Sale bourge

RODIER_sale_bourge  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
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Franceinfo Culture (Laurence Houot)
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
Podcast RFI (Maud Charlet)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
20minutes.fr
Blog Le Boudoir de Nath 
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Pamolico 


Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Les soucieux

HIEN_les_soucieux  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand une équipe de tournage s’installe près de chez lui, Florian ne laisse pas passer sa chance. Mais l’ex-vendeur de DVD ne se doute pas qu’il va devoir se marier, habiter un squat, défendre les migrants et qu’il va grimper les échelons jusqu’à devenir régisseur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Femme noire et mariage blanc

Pour son premier roman, François Hien a imaginé qu’une équipe de cinéma et une communauté de migrants se retrouvaient dans un même lieu. Une confrontation aux conséquences inattendues.

On peut dire que Florian était au bon endroit au bon moment. Quand Olivier, le régisseur d’une série télé entre dans son magasin de DVD, il ne se doute pas que sa vie va basculer. À 28 ans et après une série de petits boulots – d’employé dans un centre d’appels à veilleur de nuit dans un hôtel – il n’hésite pas à demander si la production a besoin d’aide. Et le voilà engagé comme assistant-régisseur.
Dès le premier jour aux côtés d’Olivier, il va se sentir à l’aise et apprendre très vite, même si jusque-là, il n’avait pas vraiment brillé par sa sociabilité. Il habite avec sa mère, n’a quasiment pas d’amis et encore moins de petite amie. Le producteur de Jeux dangereux a choisi d’installer toute l’équipe dans une immense usine désaffectée offrant l’espace disponible à la construction des décors, ce qui va permettre de réaliser des économies conséquentes. Et si les coûts de production vont vite devenir un thème récurrent du roman, l’équipe va d’abord devoir régler un autre problème: ils ne sont pas seuls dans l’ancienne usine de jeux de baby-foot.
Des migrants squattent les lieux. Se disant sans-papiers, ils se déclarent maliens et cherchent les moyens de s’installer, soutenus par des associations d’aide. Très vite pourtant les deux parties vont trouver un terrain d’entente et cohabiter.
Pour le producteur, ces migrants sont même du pain bénit, car leur combat contre l’expulsion pourrait détourner les syndicalistes de leurs revendications pour des conditions de travail respectueuses des conventions collectives. Le malheur des uns…
Cependant, au fil des jours, la tension va croître de part et d’autre. Le groupe de migrants va se scinder et adapter des stratégies différentes, les acteurs et techniciens de la série vont se rendre compte qu’ils pourraient faire les frais de cette politique d’économies à outrance. Du coup, de nouvelles solidarités vont émerger, de nouvelles idées vont émerger. Comme celle de marier Bintu, menacée d’être renvoyée dans son pays, à Florian. Un mariage blanc organisé de telle manière que les autorités ne pourront que donner leur aval à cette union. Un pavillon abandonné servira de nid d’amour au couple. Sauf qu’à peine installé, les ennuis commencent, la maison faisant l’objet de convoitises qui vont tourner à l’affrontement et à l’arrestation puis la conduite de deux migrants en centre de rétention.
François Hien a très habilement construit son roman en élargissant l’aspect initiatique du début – Florian va trouver l’amour et grimper les échelons – aux questions de société – la réduction des budgets des productions télévisuelles, la question migratoire – sans oublier l’insécurité. Le tout culminant avec la création d’un collectif intitulé «Les soucieux» et destiné à venir en aide aux «Maliens». Même si je reste persuadé que le roman aurait sans doute gagné en dynamisme et en rythme s’il avait été élagué d’une centaine de pages, il n’en reste pas moins une jolie découverte de cette rentrée.

Les Soucieux
François Hien
Éditions du Rocher
Premier roman
370 p., 20 €
EAN 9782268103587
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en région parisienne. On y évoque aussi le Mali et la Mauritanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Florian est vendeur dans un magasin de DVD. Seul, il assiste au jeu du monde sans y trouver de place. Tout bascule quand il rencontre Olivier, régisseur atypique embauché sur le tournage d’une série à succès, qui le nomme assistant.
L’équipe de télévision investit une usine désaffectée pour y installer ses décors, mais découvre qu’un groupe de sans-papiers maliens s’y est installé. La cohabitation fortuite est perturbée par une bataille politique et administrative. Comédiens et techniciens décident alors de venir en aide aux réfugiés, et de former un groupe militant: les Soucieux.
Florian se retrouve vite pris dans l’engrenage d’un scénario où se mêlent invariablement lutte et idéal, jusqu’à ce que la réalité implacable vienne le sortir de la fiction. Quand le rideau tombe et l’illusion cesse, chacun doit choisir son rôle.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Revue Études
L’Essor Loire (Jacques Plaine)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« OLIVIER
Ce printemps-là, des soldats français combattaient dans le nord du Mali. Le pape avait démissionné. De nombreux migrants débarquaient en rafiots sur des îles italiennes.
L’usine se dresse au bord des rails du RER, en deuxième couronne de la périphérie parisienne, à Montigny. La rue le long des rails s’appelle Henri-Barbusse, tandis que les adjacentes portent les noms de Maurice-Thorez, Georges-Marchais ou Colonel-Fabien, témoins d’un demi-siècle d’élections locales remportées par le Parti communiste.
Autrefois, l’usine fabriquait des figurines de baby-foot. Un long cube de béton abritait les chaînes de fabrication ; les bureaux de l’entreprise se trouvaient dans une aile de briques rouges. Un escalier extérieur plonge dans les herbes et les chardons qui ont envahi le parking.
La partie sud de la ville a été industrielle. Plusieurs quartiers ouvriers entouraient de grandes usines chimiques où les patrons logeaient leurs employés ; ne restent que les maisons des contremaîtres, transformées pour certaines en villas bourgeoises, tandis que de rares retraités de l’industrie terminent de mourir dans les autres. Les logements des ouvriers, petits immeubles de brique, ont été remplacés par des blocs à plus grande contenance, composant la tristement célèbre cité des Glaïeuls, « territoire perdu de la République » selon le député local.
L’usine a été rachetée par la ville voici quelques années, mais le changement de majorité municipale a ralenti les projets d’aménagement.
Pour l’heure, elle attend ses personnages, et ne sait pas qu’ils vont être d’un genre nouveau. Nous sommes en 2013.
« Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? »
Ce printemps-là, Florian a vingt-huit ans. Vendeur dans un magasin de DVD, il vit avec sa mère, qui travaille comme aide-soignante. Il n’a pas d’amoureuse et plus d’amis. Son réflexe de dérision lui interdit d’entreprendre une chose dont il pourrait lui-même se moquer. Cette ironie constante est devenue censure intérieure. Il s’est retranché du monde, et n’acceptant aucune de ses règles, il a fini par les subir toutes.
Son père est parti quand il avait cinq ans. Sa mère travaille de nuit. Depuis toujours, Florian passe ses soirées seul, devant la télé. Il se méfie des gens de conviction, il y voit une sorte de faiblesse. Il est rondouillard – un physique qui le préserve du marché de la séduction, dont il craint de ne pas maîtriser les codes.
Après avoir abandonné la fac en première année, Florian a enchaîné les petits boulots. Planté au sommet des escaliers d’une station de métro, il classait les usagers par catégorie d’âge et de sexe. Le soir, il regardait la feuille qu’il avait noircie, censée rendre compte de la diversité humaine qui s’était déployée sous ses yeux : 1 300 passagers, dont 724 femmes et 467 jeunes ; qu’est-ce que ce résumé racontait des mondes qui s’étaient entrechoqués sous ses yeux, chacun suffisant pour lui-même ? Florian ne croyait à rien de ce qu’il était. Tout s’était aggloméré à lui comme corps étranger : vêtements, attitude, parole, savoir… Il n’était pas malheureux : le malheur eût été un chez lui, il y aurait pris ses marques. Non, Florian était en exil, hors de lui-même, perdu dans l’objectivité dont son travail statistique lui donnait la posture.
Il avait fait ensuite du marketing par téléphone. Il appelait des inconnus, choisis arbitrairement dans une liste par un ordinateur. Il partit sur un coup de tête, après avoir entendu dans sa propre voix une intonation déplaisante. C’était la voix de celui qui s’investit dans ce qu’il fait.
Il devint veilleur de nuit dans un hôtel. Ce travail lui plaisait bien. L’hôtel silencieux teintait d’étrangeté son retranchement du monde. Les longs couloirs vides donnaient à sa solitude un aspect onirique, comme s’il était aux portes du monde. Il se masturbait pour passer le temps, déployant dans sa tête de savants mélanges de fantasmes et de réminiscences.
Ces histoires devaient être plausibles ; l’hôtel en était le décor principal : une cliente réclamait du champagne, et le recevait vêtue d’un peignoir bâillant ; une collègue se changeait devant lui, au vestiaire des employés ; une autre cliente le sollicitait pour l’aider à enfiler sa robe. Florian jouissait en silence dans les toilettes de l’hôtel, puis laissait la scène s’achever en lui, comme s’il eût été malpoli de n’avoir fait vivre ses personnages que le temps d’assouvir son désir.
À cette époque, la solitude lui pesait. Il en attribua la cause à ses horaires et quitta l’hôtel.
Devenu vendeur dans une boutique de DVD, il n’a cependant rien entrepris pour retrouver une vie sociale. Au matin, il reste de longs moments les yeux ouverts, dans son lit, sans savoir pourquoi se lever. Il soigne sa détresse par ce qui l’a accablé la veille : l’oubli par la télé.
La première fois qu’il voit Olivier, dans sa boutique, Florian lui trouve l’air d’un clochard, avec son grand manteau de feutre usé dont les pans battent autour de lui. Mine burinée, corps vif, quoique un peu bedonnant, front large et plissé. Un pantalon de toile sombre, plein de poches, un tee-shirt dont il a découpé le col au cutter pour l’élargir. Des poils de torse en jaillissent, gris pour la plupart. Une cinquantaine d’années peut-être, mais le regard est plus jeune.
— Excuse-moi, il y a un téléphone fixe dans cette boutique ? demande Olivier.
— Oui, répond Florian, pris de court.
— Merci, c’est bien aimable de ta part.
Olivier fait le tour du comptoir sans y avoir été invité.
— Tu peux pas savoir, tu demandes à des vendeurs si tu peux passer un coup de fil, t’as l’impression de leur voler la caisse. Il est où, ce téléphone ?
Florian désigne l’arrière-boutique. Olivier feuillette un petit carnet sorti de sa poche, plein de papiers raturés.
— Il y a même une vendeuse qui m’a fait la leçon, genre tu crois que c’est gratuit, le téléphone ? Tu te rends compte, défendre à ce point l’argent de son patron…
Il tapote le numéro sur le cadran du téléphone et laisse sonner.
— Allô, Michel ? Oui, c’est moi…
Olivier claque ses doigts sous le nez de Florian et lui fait signe de lui donner de quoi écrire. Décontenancé, Florian lui tend son stylo de caisse.
— Écoute mon vieux, continue Olivier au téléphone, j’aurai un portable le jour où tu m’en paieras un. J’ai de quoi noter, je t’écoute.
Olivier griffonne un numéro, raccroche, puis le compose.
— Tu t’organises bien, tu as pris rendez-vous, râle-t-il, sans que Florian sache si son monologue lui est destiné, les types sont pas là, et c’est encore de ta faute. De toute façon, c’est toujours de ta faute quand t’as pas de portable. On a essayé de vous appeler, qu’ils disent, comme si c’était une excuse. Oui, allô ? Olivier Decatini, chef-régisseur sur Jeux dangereux. On avait rendez-vous il y a une heure, je dois récupérer le matériel de régie pour notre tournage. O.K., rappelez-moi à ce numéro, mais vite.
Après avoir raccroché, Olivier reste assis devant le téléphone.
— Le type parle avec ses gus, me rappelle, et je m’en vais. Je vais te dire, deux minutes de répit, c’est suffisamment rare pour que j’en profite. Quand les panneaux dans le métro annoncent cinq minutes d’attente, je le prends comme un cadeau. Cinq minutes où le métro bosse pour moi, je n’ai qu’à le laisser venir. Ils croient tous que tu seras plus efficace si on peut te harceler au téléphone. Ils naviguent à vue ces gens, ils ont besoin qu’on les actualise tous les quarts d’heure.
— Vous savez, dit Florian timidement, je vais fermer. J’ai une heure de pause à midi.
— Tu la prends où, ta pause ? Tu déjeunes dans le quartier ? Je vais te proposer un truc : on attend mon coup de fil, et je t’invite à manger dans le coin pour te remercier.
— En général je mange ici, j’achète des surgelés, on a un frigo et un micro-ondes.
— Aujourd’hui tu vas éviter la bouffe de cosmonaute. Je ramène deux plats du jour du bistrot d’à côté. Pendant que je suis sorti, dit-il en se levant, si mon type rappelle, tu veux bien noter la commission ?
Tout le temps qu’Olivier a occupé la petite pièce, Florian s’est demandé comment s’en débarrasser. À présent qu’il est sorti, il se rend compte que la rencontre lui plaît.
Quand le régisseur revient, les deux plats du jour à la main, Florian est tout content de lui montrer le papier où il a noté les appels reçus en son absence.
— Attends mon vieux, on va installer notre gueuleton tant que c’est chaud. Je leur ai pris un quart de rouge dans une bouteille en plastique. Moi je ne bois pas, c’est pour toi.
Le corps puissant d’Olivier semble tenir difficilement dans la petite pièce. Il met la table au centre, deux chaises de part et d’autre, lave deux tasses à café qui serviront de verres.
— Votre correspondant a rappelé, dit Florian une fois assis.
— Est-ce que les informations que tu détiens sont urgentes ? le coupe Olivier.
— Je ne crois pas.
— Alors si tu veux bien, on remet ça au café.
Ils mangent en silence. Florian aurait préféré raconter les coups de téléphone. Il se sent rattrapé par son insignifiance.
– C’est quoi ta situation ici ? Tu es gérant ? — Non. Je ne suis même pas en CDI. C’est provisoire.
— Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? Florian est agacé. Il a toléré le gars dans son arrière-boutique, mais il ne faudrait pas qu’il lui fasse la leçon.
— Cette expression est bizarre, tu ne trouves pas ? reprend Olivier. Tout est provisoire, on va tous crever, alors pourquoi le dire ? En disant que c’est provisoire, tu rends ta situation tolérable et tu oublies de la changer. Les situations pénibles, il faut s’imaginer que c’est pour toujours.
— C’est facile de dire ça, répond Florian d’un ton sourd. C’est bon pour ceux qui ont les moyens de changer de vie. Vous croyez qu’on vous a attendu pour avoir envie d’en changer ?
— Excuse-moi. Je ne pensais pas te vexer. Je dis ça comme ça.
Un silence. Florian se reproche d’avoir été trop vif, c’est lui qui reprend.
— C’est vrai qu’on pourrait s’y prendre autrement. Peut-être que ça irait mieux si on zonait pas devant la télé mais bon, c’est pas nous qui les faisons les programmes… Je sais pas…
Olivier ne répond toujours pas.
— Excusez-moi de m’être emballé.
— Il n’y a pas de mal mon vieux. C’est moi qui m’excuse. Ils causent de choses et d’autres, surtout du plat du jour, que Florian trouve correct et dont Olivier juge qu’il ne vaut pas les douze euros. Il y a du café soluble, de l’eau chauffée au micro-ondes. Enfin Florian lit ce qu’il a noté sur son petit papier.
— Le mec de « Régie Martin » a rappelé, ses gars seront là dans vingt minutes. Et puis le producteur a appelé aussi, il avait gardé le numéro. J’ai dit que j’étais votre secrétaire.
— Choisis ton camp camarade, l’interrompt Olivier. Je serais pour le tutoiement, mais c’est toi qui vois.
— Il m’a dit qu’on t’attendait à Montigny, reprend Florian. Il est d’accord pour que les sans-papiers restent un temps dans l’usine, mais il y a des choses à négocier… Puis un autre gars a rappelé, un type avec un fort accent africain, M. Soumaré. Il m’a dit qu’il était le chef des Maliens, il voulait des détails sur un poste de gardien.
Florian est interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Ça doit être pour toi… Si tu veux, on met ton nom sur la boîte aux lettres.
Mais cette fois, c’est le patron de Florian qui appelle pour lui remonter les bretelles.
— Il t’a vu dans l’arrière-boutique sur les caméras de surveillance, dit Florian après avoir raccroché. Elles sont reliées à un système en ligne, les images s’affichent sur son téléphone. Tu imagines le mec en train de nous regarder depuis chez lui ?
— Avant de partir, je montre mon cul à la caméra ou il vaut mieux pas ?
Ils se quittent assez complices.
Pendant les deux jours qui suivirent, Florian reçut de nombreux appels destinés à Olivier. En recueillant ses messages, il comprit qu’Olivier était de retour dans le métier après un long temps d’inactivité. Les gens qui cherchaient à le joindre semblaient le considérer comme une sorte de légende, et le respect qu’ils avaient pour lui rejaillissait sur Florian, qu’on tenait pour son secrétaire. Personne, d’ailleurs, ne s’étonnait qu’il en eût un.
À partir de ces appels, Florian se fit une idée de la situation générale. Olivier était régisseur sur le tournage de la deuxième saison de la série télé Jeux dangereux, dont le tournage se déroulait principalement dans une usine désaffectée de Montigny, banlieue de l’Est parisien. L’équipe de construction des décors, en débarquant à l’usine, avait trouvé sur place un groupe d’une trentaine de sans-papiers maliens, menés par un certain M. Soumaré. Ce dernier était arrivé un mois plus tôt d’Italie, où il avait été évacué depuis la Lybie en guerre. Une association locale, le Parti virtualiste de Montigny, lui avait appris que l’usine de figurines était vide et donné les conseils nécessaires pour qu’il soit difficile de les en expulser : changer les serrures, inscrire leurs noms sur la boîte aux lettres, disposer de preuves d’une domiciliation sur place.
Il se trouve que Michel Manzano, producteur de la série, comptait embaucher un gardien. La cité des Glaïeuls était proche, on ne pouvait courir le risque de laisser la nuit le matériel de tournage sans surveillance. Olivier avait suggéré de confier officiellement le poste à l’un des Maliens sur place. En retour, Michel exigerait d’eux un loyer prélevé en liquide sur le salaire du gardien, ce qui lui ferait un peu d’argent au noir à dépenser. M. Soumaré avait promis de fournir de faux papiers crédibles à celui de ses protégés qui serait chargé du gardiennage, Idris. Ainsi la cohabitation entre les deux groupes avait-elle été décidée, l’usine étant bien assez vaste.
Cette situation – une équipe de cinéma, des sans-papiers africains – fascinait Florian. Tout ce qui était à distance de lui semblait pourvu d’un indice de réalité supérieur au sien. Les lieux et les êtres qu’il fréquentait étaient contaminés par sa propre médiocrité ; en revanche, les univers lointains lui paraissaient désirables à mesure de leur distance – une distance plus métaphysique que géographique. L’usine de Montigny rassemblait deux univers radicalement étrangers à lui : celui de l’audiovisuel, le monde des gens qui sont du bon côté des images ; et celui des sans-papiers, ces êtres dont les journaux télévisés sont pleins. Les sans-papiers ou les professionnels du cinéma étaient, au même titre que les actrices pornographiques, des individus que leur étroite affinité avec les images rendait plus denses, plus vrais que tout ce que Florian croisait dans sa vie. Il savait bien que la situation des sans-papiers était loin d’être enviable ; pour autant, il lui semblait qu’ils résidaient dans le centre vibrant du monde, et non comme lui à sa lointaine périphérie, dans l’invisibilité d’une vie sans histoire. Sans doute lui suffirait-il de les fréquenter pour subir l’influence de leur halo de réalité supérieure et accéder à une existence plus authentique. Olivier était un pont miraculeusement apparu entre lui et ces univers inaccessibles. Son apparition était une invitation. S’il la laissait passer, il lui faudrait pour toujours rester prisonnier de l’arrière-boutique du monde.
Après deux jours de silence, Florian reçoit enfin un appel d’Olivier. Entre-temps, il s’est fait acheter un portable par Michel Manzano, le producteur de la série.
— Ça te dirait de continuer à prendre mes messages ? Je n’aime pas que les gens puissent me joindre et ça me donne du prestige d’avoir un secrétaire. Quinze euros par jour pour la permanence téléphonique ?
— Ça ne m’intéresse pas, dit Florian d’un ton sûr. Ce que je veux, c’est changer de branche. Je vous sers de secrétaire depuis ma boutique de DVD, mais vous m’apprenez votre métier. J’ai compris pas mal de trucs en relevant vos coups de fil. Par exemple, je sais que vous cherchez un assistant.
C’est là que tout commence. »

À propos de l’auteur
HIEN_Francois©DRFrançois Hien © Photo DR

François Hien est né en 1982 à Paris. Il a suivi des études de montage à l’INSAS, à Bruxelles de 2002 à 2005. De 2010 à 2017, il a repris des études de philosophie par correspondance à l’Université Paris X Nanterre.
Il est membre de l’Association Recherches Mimétiques, chargée de poursuivre la pensée de René Girard. De 2012 à 2013, il crée et dirige pendant un an la section montage de l’Institut Supérieur des Métiers du Cinéma (l’ISMC) au Maroc. En 2012 il est lauréat de la bourse Lumière de l’Institut Français, et de la bourse «Brouillon d’un rêve» de la SCAM. Il est le lauréat 2013 de la Bourse Lagardère.
Père d’un enfant, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires, auteur, metteur en scène et comédien de théâtre, et écrivain.
Après des études de montage à l’Insas, en Belgique, François Hien est devenu réalisateur de documentaires : Brice Guilbert, le Bel Age, sur le parcours de formation d’un jeune chanteur ; Saint-Marcel – Tout et rien voir, huis-clos dans une maison auvergnate entre deux femmes liées par un lourd secret. En 2015, il achève deux longs métrage documentaire : Kustavi, épopée intime en alexandrin, portrait croisé de deux femmes en quête de leur propre parole ; et Kaïros, portrait dans le temps d’une jeune femme traversée par la politique.
François a aussi réalisé plusieurs fictions, notamment Félix et les lois de l’inertie en 2014, et Le guide, court-métrage tourné dans le sud marocain. En 2019, il réalise le film Après la fin, à partir d’images trouvées sur internet. Tous ces films ont circulé dans de nombreux festivals, notamment le FIPA (Biarritz), le RIDM (Montréal), Filmer à tout prix (Bruxelles), le GFFIS (Séoul), Le court en dit long (Paris), DIFF (Dubaï)…
Au théâtre, avec Nicolas Ligeon, il créé la compagnie L’Harmonie Communale, destinée à porter sur scène ses pièces. À partir de 2020, la compagnie est associée au théâtre des Célestins à Lyon, au théâtre La Mouche à Saint-Genis Laval, et au Centre Culturel Communal Charlie Chaplin, Scène Régionale, à Vaulx-en-Velin, et au service culturel de l’Université de Strasbourg. Il a créé, le plus souvent en mise en scène collective La Crèche – Mécanique d’un conflit (théâtre de l’Élysée, 2019 – reprise au théâtre du Point du Jour en 2020), Olivier Masson doit-il mourir? (théâtre des Célestins, janvier 2020), La Honte (théâtre des Célestins, 2021), La Peur… Il tient un rôle dans toutes ces pièces.
Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de La Duchère, dont il tire une pièce, L’affaire Correra. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, il mène de 2019 à 2021 un projet autour de la révolte des Canuts, Échos de la Fabrique, qui fera l’objet d’un spectacle au printemps 2021 au théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il co-écrit Mort d’une montagne, qui sera créé début 2022 au théâtre du Point du Jour. Certains de ses textes sont nés d’une commande ou sont portés au plateau par d’autres metteurs en scène: La Faute (commande d’Angélique Clairand et Éric Massé, Cie des Lumas), Gestion de colère (commande du festival En Actes, mise en scène de Julie Guichard), Le Vaisseau-monde (commande de Philippe Mangenot pour l’école Arts en Scène…). Le metteur en scène Jean-Christophe Blondel créera La Honte avec sa compagnie Divine Comédie. Ses pièces ont été repérées par de nombreux comités de lecture (théâtre de l’Éphémère, théâtre de la Tête Noire, CDN Poitou-Charentes, A mots Découverts…). Il est auteur pour le Collectif X, la compagnie Les Non-Alignés, et pour le duo de marionnettistes JuscoMama.
Également écrivain, il a publié Retour à Baby-Loup aux Éditions Petra en 2017 et Les soucieux, son premier roman, aux Éditions du Rocher en 2020. (Source : francoishien.org)

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Sept gingembres

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En deux mots:
Un directeur de création se retrouve interné à Saint-Anne. En découvrant comment ce quadragénaire a atterri là, on va voir un père de famille bien sous tous rapports devenir un prédateur sexuel dont les obsessions auront raison de sa raison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tu finiras à Sainte-Anne

Pour son premier roman, Christophe Perruchas a choisi le milieu qu’il connaît le mieux, celui de la publicité, pour dresser le portrait d’un directeur de création, d’un mari, d’un père, d’un amant et… d’un prédateur sexuel. Glaçant!

«Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir. L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent.» Les premières lignes de «Sept gingembres» racontent le quotidien d’un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique le plus célèbre de Paris et permettent à Christophe Perruchas de construire son premier roman autour de la question qui va dès lors tarauder l’esprit de ses lecteurs: comment en est-on arrivé là? Car ce patient a bien réussi, il est publicitaire, directeur de création dans une agence parisienne. Il a une femme, deux enfants et une solide culture générale, cherchant dans les murs qui l’entourent les traces de ses prédécesseurs, Antonin Artaud et Louis Althusser…
Peut-être faut-il voir dans son appétit sexuel la cause première de son dérapage. On imagine qu’il n’est pas le premier à tromper sa femme avec son assistante. Sauf que dans un monde post #metoo la question du consentement revient comme un boomerang. A-t-elle vraiment eu le choix? A-t-il joué de sa position dominante? Au fil des pages le portrait du cadre dynamique dont les idées rapportent gros va se brouiller. De meetings en séminaires, de chasse aux gros contrats aux ambitions de plus en plus démesurées, il va se transformer en prédateur. S’il est bien conscient des enjeux et de la nécessité de valoriser la femme – surtout dans un milieu considéré comme machiste, créateur et développeur du concept de la femme-objet – il y voit surtout un défi à la hauteur de sa capacité de séduction. Après les SMS très crus adressés à sa maîtresse, il va fantasmer sur les femmes qui vont croiser sa route, au bureau, dans le train, au restaurant. Son imagination déborde, son sexe se durcit, ses paroles s’enrichissent de sous-entendus de plus en plus explicites, d’allusions déstabilisantes. Il est pris dans un engrenage infernal qu’il s’évertue consciencieusement à huiler pour accélérer frénétiquement. Jusqu’à éveiller les soupçons d’un inspecteur du travail. Dont il est persuadé qu’il ne fera qu’une bouchée. N’est-il pas signataire de la charte anti-harcèlement? N’a-t-il pas approuvé la politique d’égalité salariale?
Un aveuglement qui rendra sa chute encore plus brutale. Car désormais les rumeurs enflent, les femmes se méfient, la Direction le lâche. Et les journalistes s’en donnent à cœur joie…
Le contre-feu, ces sept gingembres qui donnent son joli titre au livre et qui sont autant d’épisodes qui racontent la famille unie mise en scène via les réseaux sociaux, ne pourra éviter l’embrasement. Et le retour à Saint-Anne.
Refermant ce premier roman, raconté par le prédateur sexuel, on se dit que le publicitaire a parfaitement réussi son pari, fidèle à sa maxime «faire du quelque chose avec du rien et du quelque chose transgressif, toujours. Dans un cadre fort.»

Sept gingembres
Christophe Perruchas
Éditions Le Rouergue
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782812619878
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un père attentionné, un manager toxique, un mari aimant, mais aussi un prédateur sexuel, un publicitaire exsangue, une victime des temps qui vont, un coupable sans aucun doute.
Il vit, on le suit, caméra à l’épaule, instantanés de ses maintenant, haïkus éclatés, qui vont nous révéler petit à petit l’ensemble de l’image, pixel après pixel.
Toutes ces zones grises sont autant de nuances qui finissent par constituer un visage familier : celui de l’époque.
Qui s’achève dans la chute d’un mâle blanc, quadragénaire, asphyxié par un système dont il est le combustible.
En véritable sismographe, Christophe Perruchas enregistre cet effondrement qui fait écho à celui d’un vieux monde à bout de souffle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog En lisant, en écrivant


Christophe Perruchas dépeint le personnage principal de son nouveau roman Sept gingembres © Production le Rouergue

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dedans
La mouche, grosse et lente, bruyante n’en finit plus de s’écraser contre la vitre, têtue, semblant oublier à chaque seconde son échec précédent.
Je la regarde encore quand la lumière automatique de ce côté du pavillon s’éteint. Dehors, c’est déjà le sombre, le cliquetis des couverts et des assiettes me ramène à la réalité. Le silence des convives est étonnant, bande-son désynchronisée, déséquilibrée, comme si on avait gommé tous les bruits de discussions, mariage du vacarme et du rien.
C’est un samedi soir comme les autres, un samedi soir dans un coin du 14e arrondissement de Paris. L’odeur fade et pourtant excessive de la nourriture bon marché achève de réveiller mon cafard-roseau, léger, souple, comme séparé en de petites feuilles opaques, origami mouvant, à la limite du scotome.
C’est un samedi soir comme les autres dans un coin de ma tête, je laisse la mouche à ses circonvolutions imbéciles.
À table il a fallu se placer à côté de Kurtzman, un grand type châtain clair du côté où il lui reste des cheveux. Le côté exactement opposé à sa balafre, ligne rose et imprécise, sorte de diagonale du vide, pas tout à fait étrangère à l’absence mate du regard. Trépané, sous médicamentation lourde, coutumier de brusques changements d’humeur, des accès de violence qui le laissent comme mort, crispé, granit humain.
C’est pour cela qu’il y a toujours de la place près de lui.
S’asseoir à ses côtés, c’est renoncer à lâcher prise pendant toute la durée du repas. C’est aussi une libération, savoir que le danger qu’il représente va me permettre de ne pas me laisser aller. La vigilance qui lutte contre les cachets, qui fait reculer l’engourdissement.
Le danger peut venir de toute part, une légère modification du silence ou au contraire un cri et puis un autre et des chaises qui se renversent. Au moindre changement d’atmosphère, je suis capable de réagir, de me protéger, mettre le plateau entre moi et ce qui se présente, m’en servir comme d’une arme, la tranche contre la carotide, rapide comme un fouet. Du moins c’est que je pense.
Kurtzman enfourne les fourchettes les unes après les autres, parfois son regard se pose sur moi, mes mains serrent le plateau.
Purée.
Salsifis.
Un fromage blanc ou une compote.
Et puis le danger semble s’éloigner, il ne m’a peut-être pas vu, je n’existe sans doute pas pour lui. Je suis comme les nervures d’un bois qui accompagnent le mouvement du doigt.
Je sais qu’au moindre nœud, à la plus petite contrariété je surgirai dans son paysage, comme un diable au bout de son ressort, menaçant, déstabilisant, j’appellerai alors des mesures directes, brutales. Je serai un danger qu’il conviendra de neutraliser.
Son regard balaie l’espace comme une caméra de surveillance, il continue son mouvement, loin à ma gauche.
Derrière moi, j’entends les mouvements de langue de Dinis, un fragile birbe, Portugais, à la bouche mobile qui prononce sans cesse, qui dit et ressasse, parfois des phrases, parfois juste des bruits, borborygmes, à la limite de l’animal. Qui prend un coup de pied quand il lasse, dans le flanc comme un chien. Et qui s’éloigne.
Les repas sont de drôles de moments. D’équilibre.
Entre la tension générée par ces corps si proches et l’envie de nourriture. Entre les odeurs de ceux d’en face, la sueur qui a séché, celle des paniques qui donne une haleine pointue, et les sons, ces respirations souvent haletantes comme celle des patients en fin de vie, dont on attend que le corps lâche, vieille bourrique, on redoute le bruit de chair molle qui s’étale sur le sol. Et on l’attend.
Confrontation obligatoire, ces trente minutes pour dîner, les regards qui se soutiennent et qui glissent, cette purée, tiède qui entre dans les bouches et vient arrondir les ventres.
Comfort food d’hôpital, qui réactive les enfances ; madeleine handicapée.
Cette jeune fille, là-bas, à la fois maigre et grosse, au corps torturé, irrégulier, déjà vieilli, elle ne parle pas, sa tête se balance, les cheveux comme de la paille, blonds, avec des mèches blanches, on ne sait pas quel âge lui donner. Les yeux marron, doux, elle pleure, debout à côté de sa chaise. Quand elle se retourne, sa blouse blanche, elle s’est chiée dessus. Personne ne lui prête attention, son voisin attaque son assiette, fourchette, en la surveillant du regard, vaguement inquiet.
Ces trente minutes où les infirmiers semblent boucher les issues, eux qui se tiennent droits, les bras croisés, les yeux mobiles et le menton haut, on dirait des matons. Au moindre début d’altercation, ils interviennent, les deux plus proches fondent, comme aimantés par le fauteur de troubles, une clef au bras et c’est l’isolement pendant des jours.
Le service au réfectoire est le résultat d’une négociation entre les personnels, en sous-effectif, et les représentants des familles, assistés d’organisations pour la dignité en milieu psychiatrique. Un arrangement qui sort du légal. De l’humain pour compenser la bureaucratie, l’alternative fragile aux journées entières passées entre quatre murs, à deviner les crises, à se parler par les bouches d’aération.
Aucun de nous, pourtant tous pensionnaires du fermé, n’est classé H7, dangereux en toute occasion, mais tous ceux qui sont en état de s’en rendre compte le savent bien : un seul incident et c’est l’isolement, quelques jours dans la pièce matelassée, à tourner en rond. À compter les heures entre les comprimés. Ou pire encore, le transfert en UMD, loin d’ici, l’unité des malades difficiles, celle dont on revient changé.
Alors on les réprime, ces batailles de territoires, sourdes et farouches, toujours à deux doigts d’embraser les bancs de la cantine.
Et puis c’est déjà la compote d’abricots.
Je m’appelle Antoine, je vis depuis quelques semaines au milieu du 14e arrondissement de Paris, dans cet endroit que j’ai toujours regardé avec fascination avant d’avoir à y dormir.
L’hôpital Sainte-Anne ne comporte plus aujourd’hui que deux pavillons dédiés à l’accueil permanent. Quand les promenades m’étaient encore permises, il m’arrivait de marcher sans but entre les différents bâtiments, d’imaginer Antonin Artaud, la mèche corbeau, le profil coupant, drapé dans un pardessus de gros tissu sombre, enjamber les buissons, Antonin Artaud, à qui parlait-il ? À la petite Germaine, sa petite sœur morte, étranglée à l’âge de sept mois ? À un public de théâtre qui cherchait l’esclandre ? À lui seul ?
Je me suis promis d’entreprendre des recherches pour savoir où il était hébergé.
Et Althusser ?
Althusser, rien que le nom, je pourrais le répéter encore et encore. Althusser, je le répète, dont je me sens proche. Pas de l’intellectuel de ce vieux siècle qui n’en finissait pas de découper les choses en petits morceaux, empoignades sur des sujets qui nous semblent bien dérisoires ; anecdotiques bagarres de pouvoir au sein de courants qui n’existent quasiment plus. La vanité de tout cela. L’énergie que ça prend et puis la mort.
Althusser, les alertes, sa dépression d’abord, mais tous les dépressifs ne fabriquent pas des meurtriers. Brillant, sa langue comme une pierre, l’intelligence et la raison. Pourtant la maladie, bipolaire, sa femme, sa sœur de vie, étranglée dans sa soixante-dixième année.
L’impression qu’ici on empêche les gens de respirer.
Je les imagine, ici, ces deux-là, si différents et si jumeaux. Qu’est-ce qui fait qu’on est sur les rails, que tout est possible, rectiligne ? Et puis.
Comment on franchit la limite ?
Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauves-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss.
Pourquoi j’étais en conférence, au téléphone, sérieux, plein de certitudes, pourquoi j’étais avec mes équipes, non, tu ne pourras pas partir en juillet, il n’y a plus personne à la R&D, pourquoi je conseillais des clients sur des problématiques étranges, gagner des parts de marché, produire moins cher, mettre en avant ce qui fait vendre, taire le reste.
Pourquoi ça et pas courir nu en me masturbant ? Pourquoi rester assis derrière un large bureau, joli bois lisse, plutôt que m’asseoir dans le coin d’une pièce sans meuble, concentré, appliqué à jouer avec mes excréments ?
Qu’est-ce qui fait qu’un instant on est dans la vie qu’on dit normale, qu’on s’en échappe, sortie de route, qu’on rit trop fort et puis qu’on gifle les gens. Que tout est parfois beau et drôle, possible et presque magique ? Et parfois lourd et triste à en crever, quasi viscéral, cancer des entrailles plutôt que de la tête.
Peut-être déjà confusément je sentais que ma place n’était pas dehors, où tout est hélium et danger, mais ici, où tout est calme et rangé, morceaux de mousse aux coins des tables en verre.
On emmène enfin la vieille-jeune, ses cris froids et sa trace infamante, l’odeur de merde met longtemps à disparaître, l’assiette est froide, je me concentre sur le plafond, une lézarde dont les bords sont jaunis, comme un fleuve imaginaire, sec, un éclair mort, à moins que ce ne soient les frontières d’un pays inconnu, failles, plaques tectoniques en mouvement, le noir de cette fissure fait par endroits le dessin d’un vagin, là où elle est la plus large, le noir mat et profond, menaçant. Je me surprends à penser à ça, au sexe en général, mon esprit dérive lentement, comme une péniche sans gouvernail, lourd et maladroit. Je peine à convoquer les sensations, un pull qu’on soulève, la densité d’un corps, l’odeur d’un sexe qu’on embrasse. Je tente de me souvenir des mains sur moi, ma verge qu’on dégage et qu’on avale, comme si c’était la chose la plus urgente à faire. Mais les images résistent, le vagin reprend son cours de crevasse et vient s’échouer sur le chambranle de stuc. Mon regard suit le montant, les rares lumières dehors, quelques silhouettes blanches autour d’un groupe plus gris, c’est la fin du repas, la cigarette et puis le retour dans les unités.
Traverser ce parc endeuillé.
Le lieu se confond avec mon état, lointain et brouillard, cet état qui m’empêche de mettre des chaussettes sans me concentrer. Les matins. Et puis les chaussures, tension maximale, chaque geste semble aussi important que la mise en orbite d’un satellite, les lacets enfin, je me souviens des promenades.
Souvent je poussais jusqu’à la statue verdâtre, un homme, nu, allongé, un long couteau à ses côtés. Comme un Polaroid en pierre, haïku saisi dans son déséquilibre. Cet étrange guetteur, placé vers la rue de la Santé, il avait des choses à nous dire. Il semblait vouloir jaillir, nous jeter aux oreilles ses horribles secrets, témoin de plus d’un siècle de patients, d’histoires, de traitements qui font frémir rien qu’en les énumérant : l’horloge de Heinroth, le bain-surprise, le gyrator, qu’on connaît aussi sous le nom de tambour à rotation, les électrochocs. Toutes n’ont pas eu cours ici, le gyrator, sans doute jamais, mais l’écho de cette liste, camisole chimique, dont mon olanzapine est sans doute le dernier avatar, n’en finit pas de ricocher dans un ricanement qui me surprend. Le mien.
C’est ce qui me plaît ici : savoir que nous sommes tous les maillons d’une chaîne ; que ce que nous ressentons, d’autres l’ont déjà éprouvé, que des Kurtzman et des Dinis, il y en a eu des milliers ici. Mêmes angoisses, mêmes regards vides et fuyants, mêmes mesquineries et toutes ces petitesses, ce que l’homme du milieu juge ainsi, ce que l’humanité fabrique à sa marge, la maladie, celle dont on a honte, encore plus que du cancer aujourd’hui ou du sida hier. »

Extrait
« J’entends, lointaine, la voix timide de la jeune chef de pub, son premier slide, elle a eu du mal à brancher le vidéoprojecteur, elle doit suer, extrasystoles, et redouter le mouvement d’humeur. Elle sait que ce retard à l’allumage est parfois le début d’une descente aux enfers, irrationnelle. Qu’un manager se lève, excédé, décide que ça n’est pas professionnel, qu’on n’a pas le temps d’être approximatif, que le sombre et la pesanteur de sa colère rentrée, pierre mate, contamine toute la pièce, anti soleil, trou noir qui avale tout et c’est le début de l’isolement, les soutiens qu’on ne trouve plus, les regards qui se détournent, la solitude et les charrettes. Et toujours les lieutenants imbéciles qui appuient le trait du général, et qui, serviles et en bons chiens, anticipent les condamnations. Les yeux rouges, ne le prends pas personnellement, c’est juste du travail, mais ta présentation était à chier.
Elle bute sur le début de ses phrases, les regards se font inquiets, début de meute, ils attendent le signal pour fabriquer des mouvements plus tranchés, le début d’une pente qu’il sera compliqué de remonter. Je hoche la tête, doucement, les yeux dans mon iPhone. Loin de tout ce qui se joue, baptême aussi bien que bizutage.
Il faut réagir vite, si le journaliste m’appelle, c’est qu’il a déjà commencé son enquête, interrogé des dizaines de gens ici, que l’incendie couve déjà, tapi dans les poutres de la maison, qu’il suffira de la publication pour créer un appel d’air. Peu importe que tout soit faux, exagéré. Tout explosera, il faudra être exemplaire. Le #metoo, c’est le bouton nucléaire.
Qui a lancé le truc, quel témoignage a été le premier, a précédé et encouragé les autres, qui a balancé et quoi ? Il n’est peut-être pas trop tard, contre une armée de poux, sauter la case shampoing à la lavande, inutile, et tout raser.
Un texto de Frédéric, passe me voir.
La machine est partie, idiote et myope, elle peut tout emporter sur son passage, comme on renverse une tasse de café, minuscule incident.
Je referme la porte de son bureau : nous sommes au sixième, l’étage ultime, les portes sont épaisses, lourdes à fermer. Le ciel est partout ; ici on peut ouvrir les fenêtres, sortir sur la vaste terrasse arborée et dominer Paris. Ici, on ne vient que pour célébrer ou couper des têtes, un ascenseur direct permet d’y accéder sans se mélanger aux salariés. Des patrons, discrets, des hommes politiques, de moins en moins bedonnants depuis les dernières législatives.
Ce que je sais, il va droit au but, ce n’est que le début, il y a d’autres agences incriminées. Ton nom revient, mais il n’y a rien de grave sur toi. Je pense qu’un ou deux types, on les connaît, vont sauter, les cas les plus graves, ceux qui ont déjà des casseroles judiciaires au cul. Tu connais le passif de Jérémy chez DRC. Il y a aussi Max, le type qui a gagné Tefal l’an passé, tu sais le case study malin sur l’adhérence. Lui, il est déjà mort, lâché. Il y a une vidéo qui tourne.
Je te connais Antoine, je sais comme tu peux être lourd en fin de soirée, comme tu aimes les femmes, comme tu te sens bien dans l’ambiguïté. Mais de là à t’accuser de harcèlement, au pire, une vanne toute naze, qui tombe à plat, on n’est plus en 95, parfois ça passe mal. Mais harcèlement, non. »

À propos de l’auteur
PERRUCHAS_Christophe_©Julie-Balague

Christophe Perruchas © Photo Julie Balagué

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman. (Source : Éditions Le Rouergue)

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Nous sommes les chardons

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Prix Jean Anglade 2020

En deux mots:
Martin vit avec son père dans une cabane dans un coin isolé de montagne. Après la mort de ce dernier, il fait la connaissance de sa mère et décide de la suivre à Paris où il découvre un nouveau monde. Mais il reste viscéralement attaché à la nature.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ma montagne, mon jardin

Avec Nous sommes les chardons Antonin Sabot a remporté le Prix Jean Anglade 2020. Ayant eu la chance de faire partie du jury, je vous entraîne dans les coulisses des délibérations avant de vous présenter ce beau roman initiatique.

Cette chronique sera un peu particulière, car j’ai eu la chance de faire partie du jury du Prix Jean Anglade. Je peux par conséquent vous expliquer comment nous avons choisi le roman d’Antonin Sabot comme lauréat 2020 et vous dévoiler les coulisses de la sélection. Une belle expérience qui a aussi été l’occasion de quelques belles rencontres même si – confinement oblige – elles ont été virtuelles.
Mais commençons par le commencement. Initié par le Cercle Jean Anglade et les Presses de la Cité, ce Prix est décerné chaque année à un premier roman qui met en avant les valeurs que le romancier auvergnat a défendu tout au long de sa longue vie (Jean Anglade est décédé le 22 Novembre 2017 à 102 ans). À l’issue d’un concours d’écriture, les Presses de la Cité ont procédé à la sélection des cinq meilleurs manuscrits et les ont soumis sous leur forme brute au jury d’une quinzaine de membres présidé cette année par Agnès Ledig. Parmi les autres membres, on trouvait notamment Jean-Paul Pourade, Président fondateur du Cercle Jean Anglade, Hélène Anglade, la fille de Jean Anglade, Véronique Pierron, Lauréate 2019 avec Les miracles de l’Ourcq, des critiques littéraires et professionnels du livre ainsi que des blogueurs, dont votre serviteur. Sans oublier Clarisse Enaudeau, Directrice littéraire Presses de la Cité.
Notre mission consistait à lire les manuscrits et à les évaluer, chacun avec sa sensibilité, puis de les classer chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. En mars dernier la pandémie a empêché le jury de se réunir sur les terres de Jean Anglade, mais nous avons pu échanger nos points de vue par vidéoconférence et très vite constaté que deux titres se détachaient. Au terme de débats aussi intéressants qu’animés, Antonin Sabot a été choisi, notamment pour sa plume «efficace et généreuse» pour reprendre les termes d’Agnès Ledig.
C’est alors que Clarisse Enaudeau et toute l’équipe des Presses de la Cité ont pris le relais pour retravailler le manuscrit, le débarrasser de ses coquilles, choisir la couverture et préparer le lancement de l’ouvrage en librairie. C’est en fait maintenant que commence l’aventure de Nous sommes les chardons!
Il est donc temps de vous présenter ce roman à la thématique à la fois universelle et très actuelle. Martin vit dans la montagne avec son père dans un quasi dénuement. Mais la nature environnante et leur «mur de livres» suffisent à satisfaire leurs modestes besoins. Sauf qu’un soir le père ne revient pas. La nouvelle vie de Martin est alors rythmée par ses jours sans le père.
«On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.» À l’incrédibilité du premier jour succède le choc avec le réel. Il faut répondre aux questions des gendarmes, puis il faut s’installer dans la nouvelle réalité: «si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là».
Avec beaucoup d’acuité, mais aussi un joli sens de la formule, le romancier va alors s’attacher à démontrer combien le lien entre le père et le fils est fort, juste dans les gestes du quotidien. Comme quand il coupe du bois: «En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant.» La puissance du lien est alors telle qu’avec une touche de fantastique le fils continue de parler à son père, à lui dire ses difficultés tout en essayant de conjurer sa solitude. Ses rencontres avec Marie-Louise, qui a bien connu son père et qu’il croise lors de ses balades en montagne lui mettent un peu de baume au cœur.
La surprise va venir avec les obsèques, lorsqu’il fait le connaissance d’une invitée-surprise, sa mère. Cette dernière va lui proposer de l’accompagner à Paris, proposition qu’il va accepter, non sans appréhension.
La seconde partie de ce passionnant roman s’inspire de la véritable histoire d’Olivier Pinalie, créateur du Jardin Solidaire, qui a relaté son expérience dans Chronique d’un Jardin solidaire. On y voit Martin essayer d’amener un peu de nature et de solidarité dans la grande ville. Une démarche qui va finir par susciter l’intérêt de sa demi-sœur…
Après Nature humaine de Serge Joncour, Le grand vertige de Pierre Ducrozet, La Dislocation de Louise Browaeys ou encore 2030 de Philippe Djian, on retrouve ici le thème du lien de l’homme avec la nature, de plus en plus distendu et de plus en plus indispensable. Souhaitons donc plein succès à ce beau roman initiatique!

Nous sommes les chardons
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782258194120
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, tout d’abord dans une région de montagne qui n’est pas précisément située, puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Martin voit son père mort venir s’attabler avec lui. Ce père qui lui a appris à entendre les arbres et à humer le vent, à suivre les pistes des bêtes dans la forêt, à connaître les paysans des alentours…
Les mystères que cette apparition révèle, le jeune homme va les affronter. Qu’y a-t-il au-delà de sa ferme isolée en pleine montagne? Une mère, d’autres lieux, d’autres gens, une autre manière de vivre… Martin va apprendre à les connaître et partir sur les traces de l’absent, pour mieux comprendre d’où il vient et ce qu’il vit.
Un beau roman d’initiation irrigué par un attachement sincère à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Éveil de la Haute-Loire (Philippe Suc)
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Lisez.com (Annonce du lauréat)

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
Préface d’Agnès Ledig
Ce livre est une histoire de lien.
Le lien de filiation, entre un fils et son père, que rien ne peut effilocher, pas même l’ultime destinée.
Le lien d’amour, qui naît et croît comme une évidence, telle une jeune pousse qui cherche le soleil, mue par une force inscrite en elle.
Le lien, enfin, de l’homme et de la nature. Présente, puissante, réconfortante, celle-ci s’invite tout au long du chemin de ce jeune homme qui, en cherchant son père, se trouve lui-même.
A la fois tranchante et poétique, la plume d’Antonin Sabot, qui signe là son premier roman, est efficace et généreuse.
Dans les pas de Jean Anglade, qui savait comme personne raconter la vie de gens ordinaires en sublimant leur quotidien, nul doute qu’un avenir littéraire se dessine pour ce jeune auteur bourré de sensibilité.
C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Premier jour sans le père
Je viens seulement de me rendre compte que le père est mort. Là, à la veillée. Il est assis à table devant la soupe grasse que je lui ai servie, mais il ne la touche pas et a un regard absent que je ne lui ai jamais vu. Un regard dur, ça ne m’alerterait pas. Ça, je lui connais. Avec une flamme sombre qui semble lui remonter des entrailles et qu’il est prêt à jeter sur vous sans un mot, qu’elle vous consume tout entier. Il aurait pu me lancer ce type de reproche muet si ce que j’avais cuisiné n’était pas à son goût ou qu’on n’avait pas assez rentré de foin pour les bêtes ou de bois en prévision de l’hiver. Il a tout un tas de raisons à lui pour adresser des reproches. Mais ce regard vide, ça ne lui ressemble pas.
«Oh, le père! Y a quelque chose qui va pas?»
Il ne répond pas. Pas même un grognement, comme il fait parfois. Ses larges épaules sont basses. Plus basses encore que la fois où il avait dû ramener, en la portant presque, une vache qui s’était abîmé une patte au pâturage et qui ne pouvait pas rentrer seule. Il avait fallu l’abattre un peu plus tard, car elle ne pouvait plus sortir de l’étable. Ce soir-là aussi, ses épaules étaient basses, au père, et il n’avait pas eu besoin de beaucoup de mots pour dire son dépit. De toute façon, ce n’est pas un bavard. Une force de la nature ça oui, mais pas un bavard à jacasser en permanence et à se vanter, comme certains voisins qui passent rendre visite une fois de temps en temps et qu’il accueille comme il se doit, mais sans trop d’hospitalité non plus, histoire de ne pas leur donner envie de revenir trop souvent. Il dit « C’est bien, la compagnie », quand ils sont assis à boire sa gnôle, « Mais ça doit être un plaisir qu’on savoure à petite dose », ajoute-t-il, une fois qu’ils sont partis.
Ainsi donc, il est là ce soir, à ne rien dire et à ne rien manger, à ne rien regarder vraiment non plus. Son regard ne s’attache à rien. Et lorsque je passe derrière lui, pour aller ranger le fromage dans la petite pièce qui nous sert de garde-manger, je vois son pull et sa chemise déchirés, collés à sa peau par un suint noir et brillant. Et en dessous, un grand trou, bien entre les omoplates, et qui descend jusqu’à la moitié du dos. La chair en dedans est déjà brune et sèche. Comment ai-je pu louper ça ? Vu la couleur de la plaie, ça fait bien deux ou trois jours qu’elle lui barre le dos. Je me revois m’interroger, il y a trois jours justement, à propos de sa veste déchirée. Sauf que ça ne suintait pas comme ça à ce moment-là. Et puis je m’étais dit que ça lui ressemblait bien, au père, de garder des vêtements tout abîmés et de se moquer de l’air que ça lui donne. Ensuite, il devait aller voir son amie Marie-Louise, alors je n’y ai plus pensé. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on s’est revus.
Je reste un instant interdit, les yeux fixés sur le trou horrible et sale. Je cours dans la remise chercher une bouteille de gnôle pour désinfecter ça, peut-être même qu’il reste une vraie bouteille d’alcool de pharmacie, encore plus fort et vraiment fait pour, parce que j’ai beau ne pas m’y connaître en médecine, je sais tout même qu’une blessure, il faut la désinfecter pour ne pas que la fièvre s’y mette.
Quand je reviens dans la pièce, le père n’y est plus. Il ne reste que la chaise tirée devant le bol de soupe tiède et un morceau de pain auquel nul n’a touché. Sur la chaise, il y a une fine couche de poussière comme si personne ne s’était assis dessus. Je ne sais pas comment je note tout ça. Sûrement que mon cerveau va plus vite que d’habitude et je remarque plein d’infimes détails pendant que je cours vers la porte, voir s’il n’est pas sorti et n’a pas besoin d’aide, que je le rentre et le couche, comme lui pour la vache blessée. Non pas exactement pareil, parce qu’ensuite il avait fallu la tuer et on ne fait pas comme ça pour les gens, surtout pas pour son propre père. Je pousse la porte et regarde au-dehors. La seule présence est celle des étoiles qui scintillent. « Plus fort que partout ailleurs », dit parfois le père, même que je ne comprends pas comment les étoiles peuvent briller moins fort à des endroits et plus à d’autres. Mais cette nuit, elles brillent très fort, car il n’y a pas encore de lune.
Il me faut un moment pour habituer mon regard et observer alentour si je ne le vois pas, si en plus de sa blessure, il n’y aurait pas la folie qui l’aurait pris et il serait parti marcher dans la forêt avec dans le dos un trou grand comme la main. Il vaudrait mieux qu’il se repose, plutôt que battre la campagne. En regardant tout autour, je crois apercevoir une ombre à la lisière des bois, au bout de la clairière dans laquelle est plantée notre maison, là où nous menons parfois paître nos vaches, mais pas trop souvent, car le sol n’est pas bon, plein de pierres qui font de sournoises buttes sur lesquelles elles pourraient se blesser et l’herbe n’y pousse pas bien. Il n’y a que des genêts et des prunelliers avec de longs piquants contre lesquels on se bat lorsqu’on en a la force, mais qui finissent toujours par gagner et par revenir. Je pars en courant vers l’ombre en appelant, « Oh, le père ! », du plus fort que je peux, et manque de m’étaler en heurtant une pierre. Arrivé à l’orée du bois, je n’aperçois plus la moindre ombre. On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.
En rentrant dans le noir, je me souviens de ce que racontait la vieille Mado les jours où on allait lui porter un fromage, une fois par mois, et aussi un peu de gnôle quelquefois. Elle habite dans la vallée d’à côté, un hameau de cinq maisons où tout le monde est soit mort, soit parti à la ville. Les derniers à s’en aller avaient voulu l’aider à déménager, l’emmener chez quelque cousin qui vivait moins loin de la civilisation. Ils affirmaient que ça serait mieux pour elle en cas de problème, alors que les plus proches voisins, nous, habitions à trois heures de marche, autant dire inatteignables en cas d’urgence, et, même si elle arrivait jusque chez nous, il faudrait deux heures de plus pour rejoindre le bourg. Ils avaient insisté pour qu’au moins elle demande l’installation d’une ligne de téléphone, même s’ils se doutaient bien que jamais l’administration n’irait équiper un hameau aussi reculé et voué à la disparition. De toute manière, elle n’avait rien voulu entendre. Maintenant que son mari était mort, répondait-elle, que pouvait-il bien lui arriver de pire que de partir le rejoindre ?
Sauf que ce n’est pas elle qui l’a rejoint, mais lui qui lui rendait visite, racontait-elle en riant. Elle nous disait que, parfois, il venait dans la minuscule pièce aux murs tout en bois clair qui lui servait à la fois de cuisine et de chambre, avec dans un coin son fourneau, dans lequel elle mettait une bûche après l’autre pour chauffer sa soupe, et à côté un réduit, une niche, sous l’escalier, qu’on aurait pu prendre pour un petit garde-manger si ce n’était la couverture rouge-violet, teintée au jus de cassis, qui montrait que c’était son lit, avec au-dessus, accrochées, une vieille publicité jaunie pour une cocotte-minute et une carte postale de Lourdes envoyée par sa nièce il y a bien longtemps. Ainsi donc, son mari venait lui rendre visite, à l’heure du dîner, à l’heure où avant qu’il soit mort il rentrait des champs. Il se tenait assis à table comme s’il attendait de manger la seule soupe que faisait toujours la Mado, avec une pomme de terre, des orties, et de larges feuilles duveteuses de consoude qui donnent un goût de poisson ; mais il ne parlait pas, il ne mangeait pas.
La première fois, ça faisait bien déjà cinq ans qu’il était mort. Il était revenu juste après le départ des derniers voisins. Elle avait eu peur, bien sûr. Mais elle avait vite vu que le fantôme ne lui voulait aucun mal, qu’il restait simplement là, à la regarder affectueusement, par-dessous son béret sale, celui qu’il avait toujours porté et qui, à la longue, l’avait rendu chauve sur le dessus du crâne, mais ça n’était pas bien grave, il ne l’enlevait presque jamais, ce béret, seulement lorsqu’il allait à la messe, ce qui n’arrivait qu’à Noël et pour le 15 août. Tant pis pour les cheveux. Il souriait silencieusement derrière sa moustache toute fine, ça lui faisait une mine espiègle. D’ailleurs, croyait la Mado, il n’avait pas l’âge de quand il était mort, lorsqu’une vache devenue folle lui avait marché dessus et brisé une côte qui lui était rentrée dans le poumon et qu’il s’était étouffé là, tout près, à l’étable. Il était plus jeune, comme lorsqu’ils s’étaient rencontrés à un bal, là-bas dans la vallée, et qu’elle avait vite déménagé de chez ses parents pour le rejoindre puisqu’à l’époque on ne pouvait pas faire autrement si un enfant s’annonçait. Même si ensuite elle l’avait perdu, mais ça, c’était une autre histoire et elle n’aimait pas trop en parler.
En tout cas, elle avait vite compris que son mari était revenu pour une bonne raison. Elle était seule au village désormais et il lui fallait quelqu’un pour veiller un peu sur elle. Elle aimait ça, disait-elle, revoir son époux par moments. Souvent, il venait des soirs où le cafard lui montait à la gorge de n’avoir vu personne depuis longtemps. Ça lui rappelait sa jeunesse de l’avoir à table qui la regardait tendrement. Elle aurait préféré pouvoir lui prendre la main et lui parler un peu, mais ça lui faisait déjà du bien de savoir qu’il pensait toujours à elle.
Est-ce que c’est pour la même raison que le père n’a pas disparu tout de suite quand il est mort ? Pour que je ne me retrouve pas tout seul ? Est-ce qu’il se dit que j’ai encore besoin de quelqu’un pour me guider à la ferme ? Pourtant, depuis un moment déjà, il n’a plus grand-chose à m’apprendre quand je mène les vaches à l’alpage, qu’on prépare le fromage ou qu’on s’occupe du potager. Dans les bois, je me débrouille presque aussi bien que lui pour distinguer les plantes comestibles des toxiques, piéger des lièvres ou savoir quel arbre on peut abattre sans perturber l’équilibre.
Mais aussi, pourquoi est-ce qu’il s’enfuit, maintenant? Est-ce qu’il est venu me rassurer, me signifier que bien qu’il soit mort je ne devrais pas avoir peur, pas partir en laissant notre maison à l’abandon, mais continuer à m’en occuper comme lui l’avait toujours fait ? Ici, on ne plaisante pas avec la mort des gens et encore moins avec leur réapparition. Si les morts ne partent pas, c’est qu’ils veulent dire quelque chose. Mais pour le moment, le message du père, je ne le comprends pas et je vais me coucher l’esprit plein de toutes ces questions.
Je me retrouve seul dans notre petite chambre où il y a plus de place pour les livres que pour nos lits. « On a découvert l’isolation par les livres », plaisante parfois le père qui adore les regarder, tout serrés et qui emplissent l’espace de la chambre jusqu’au plafond. Ce soir, je n’ai pas la force de lire comme on le faisait avec le père, chacun dans notre coin à commenter nos lectures respectives tandis que la nuit avançait et jusqu’à ce que l’un de nous deux s’endorme. Moi en premier, au début, et puis lui, de plus en plus souvent ces dernières années. J’ai dans le ventre un pincement que je n’explique pas, et de voir tous ces livres, ça me fait tout drôle. Comme si c’était eux qui rappelaient le père. Aussi, demain, il faudra que j’aille voir les gendarmes pour leur raconter tout ça. Je sombre dans le sommeil et rêve d’immenses forêts.

Deuxième jour sans le père
Les gendarmes ont fait des yeux comme des soucoupes quand je leur ai raconté mon histoire et m’ont demandé de la répéter quatre fois. A la fin, j’insistais beaucoup moins sur la présence muette du père à table et j’ai senti que ça les rassurait un peu, qu’ils écrivaient plus facilement sur leur ordinateur si je ne parlais pas de la course dans la nuit à la poursuite d’un mort, ou bien des fenaisons qui n’avançaient pas aussi vite qu’elles auraient dû parce que le père avait beau prendre du foin avec sa fourche et le mettre sur notre charrette, il semblait y en avoir toujours autant au sol.
Les gendarmes, c’est pas des gens d’ici. Je veux dire, c’est des gens des plaines, souvent, et ils ne comprennent pas ce qui peut se passer chez nous. On ne peut pas leur expliquer que l’air n’est pas pareil qu’ailleurs, comme disait la Mado devant mon père se fendant d’un sourire entendu, pas la peine d’expliquer plus, je devrais le découvrir par moi-même. Derrière ceux qui m’interrogeaient à tour de rôle, il y avait tout un groupe de gendarmes qui, tour à tour, me regardaient et se mettaient des bourrades dans les côtes. Mais je me répétais, ils sont pas d’ici, ils savent pas, et j’adoucissais mon histoire. Un seul rigolait moins que ses collègues, le jeune qui m’avait interrogé en premier et avait un accent corse. Il ne riait pas lorsque je lui ai raconté les histoires de la plaie que j’avais vue en passant derrière le père et de la fuite dans la nuit. Au contraire, il avait plutôt eu l’air un peu effrayé, comme si ça lui rappelait quelque chose, et il était parti chercher un supérieur. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé de répéter plusieurs fois. Rejoint par les autres dans la pièce du fond, il ne rigolait pas vraiment et d’ailleurs, les autres, je me demande s’ils se foutaient de moi ou bien de lui qui avait l’air de me croire.
Ils ont fini par en savoir assez et sont sortis avec moi. Dehors tout un attroupement s’était formé, des personnes qui m’avaient vu arriver seul au village ce matin. Elles nous connaissaient, le père et moi, et savaient que je ne descendais jamais sans lui. Elles voulaient savoir ce qui se passait pour que j’aille directement à la gendarmerie sans déposer des fromages à l’épicerie générale.
«Jean-Claude Tournier a disparu», a dit le capitaine aux habitants du village.
Moi je me demandais pourquoi il ne disait pas «mort», mais je n’ai rien laissé paraître, ça devait être une façon de parler de gendarmes.
«Son fils Martin nous a prévenus qu’il n’est pas revenu depuis plusieurs jours dans leur ferme, mais ne vous inquiétez pas, nous allons partir à sa recherche sans plus tarder.» Et moi, je me disais à moi-même qu’ils pouvaient courir. Si le père avait décidé de disparaître, eh bien ce n’étaient pas ces hommes, ignorants de la montagne, qui allaient le retrouver. Mais, à nouveau, j’ai gardé ça pour moi, excédé de voir ces types qui ne m’écoutaient qu’à moitié et qui ne voulaient entendre que ce qui les confortait dans leur petite vision du monde.
Ils m’ont ramené en bas de l’alpage en 4 × 4, puis m’ont accompagné à pied jusqu’à notre ferme. Le plus vieux, pourtant pas plus âgé que le père, la cinquantaine, mais un peu gras, soufflait telle une vache à l’agonie. Ça me peinait presque pour lui. Mais aussi ça me faisait plaisir. Je me disais qu’ainsi il comprendrait peut-être ce que disait la Mado, que l’air, ici, n’est pas pareil, à commencer qu’il y en a moins et qu’il faut en respirer plus pour que les muscles et le cerveau continuent à bien fonctionner. La montagne aime que l’on se promène sur elle, mais il y a certaines règles que l’on doit respecter pour qu’elle l’accepte, disait mon père. Par exemple, ne pas venir en voiture. Il faut sentir la pente dans ses muscles et dans ses poumons, c’est ça qui amène le cerveau à comprendre qu’il n’est plus dans la plaine. Sinon, la montagne voudra se venger. Le gros gendarme avait failli merder en suggérant de monter tout en 4 × 4, mais puisque de toute façon on ne pouvait pas se rendre par là où nous habitions en voiture, il avait bien été obligé de se conformer aux règles. Il ne s’en doutait pas, maintenant qu’il en chiait, mais en réalité, c’était mieux pour lui.
Ils sont entrés dans la partie de la ferme où on loge, avec le père. Avant, ça n’était qu’un pauvre abri de berger, mais il l’a agrandi et consolidé si bien qu’on l’appelle toujours « la cabane » mais que ça ressemble presque à une petite maison maintenant. Ils m’ont demandé si le père n’avait pas écrit une lettre avant de partir, ou laissé entendre qu’il s’en allait. Vu que je leur avais dit qu’il était mort, ça m’échauffait un peu leur façon de ne pas me croire. En plus, je commençais à m’en vouloir d’être allé les voir. J’en venais à penser qu’ils n’allaient pas pouvoir m’aider et puis, surtout, je me rappelais que le père considérait notre bout de baraque comme un refuge, comme notre lieu à nous où nul ne pouvait venir sans notre accord, où nous ne devions n’amener que ceux qui comptent pour nous. J’avais l’impression d’avoir trahi sa volonté.
Ils ont fouillé les tiroirs d’une commode dans laquelle traînaient les papiers du père, ont jeté un œil à notre chambre et aux différentes pièces, mais la partie que nous habitons n’est pas grande et ça ne leur a pas pris longtemps. A cette heure, une battue devait avoir démarré dans la forêt entre la route et chez nous, qui se poursuivrait ensuite vers le village au cas où « Monsieur Tournier », comme ils appelaient le père, serait tombé d’une falaise ou aurait eu un malaise et serait toujours allongé quelque part. Et si cela restait sans résultat, ils enverraient peut-être un hélicoptère pour aller voir plus haut dans la montagne. Moi, je savais que «Monsieur Tournier» n’était pas dans une crevasse, pas plus qu’il n’avait eu de malaise. Il ne pouvait pas choisir une manière simple de mourir, et surtout, il n’aurait pas voulu qu’on le trouve facilement. Toute sa vie, il avait voulu être difficile à cerner, à repérer. Sinon pourquoi est-ce qu’il serait venu dans cette cabane alors qu’il habitait à Paris? m’avait-il raconté une fois. Tout seul ici plutôt qu’au milieu de plein de monde là-bas, et qu’il aurait pu devenir «une pointure», ainsi que j’avais entendu quelqu’un le souffler, une fois où il avait pris la parole à la mairie quand un type des «services de l’État» était venu présenter un projet de barrage sur le torrent en bas de la vallée et que le père lui avait cloué le bec. Une pointure de quoi, je ne sais pas, mais il aurait pu, disait-on. Et tout le monde était venu le féliciter pour ce qu’il avait dit, et bien que l’année suivante le barrage ait fini par se construire, au moins on avait protesté, disaient les gens, montré que cette décision ce n’était pas de la « concertation », contrairement à ce que les autorités essayaient de dire, mais bien un état de fait. A part devenu très vieux, et s’il était mort dans son lit, il n’aurait jamais laissé quiconque qu’il n’aimait pas le trouver, et même à ce moment-là, ce n’est pas sûr qu’il aurait laissé ça arriver. Il aurait sûrement eu le moyen d’échapper aux regards. Alors eux, des types qui soufflaient comme des vaches à la moindre montée, ils n’avaient aucune chance. Peut-être que la montagne le protégerait contre ceux qui monteraient en hélico. Le père n’avait rien dit à ce propos, mais si la montagne ne supporte déjà pas les voitures, je préfère ne pas savoir ce qu’elle pense des hélicoptères.
Après avoir un peu tout fouillé, les gendarmes sont sortis appeler leurs collègues par radio.
Ils sont partis en disant qu’ils viendraient me voir aussitôt, que je ne m’inquiète pas, ils retrouvent toujours ceux qu’ils cherchent. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont eu un regard menaçant, à dire ça. Comme si on n’avait pas le droit de disparaître.
La fin de la journée est passée vite. Je devais rentrer du foin puis m’occuper des bêtes. Je n’ai pas eu le temps de penser au père jusqu’au soir, où je suis resté vraiment tout seul. La journée, de toute manière, on a souvent l’impression d’être seul même s’il y a quelqu’un. On a beau travailler parfois côte à côte, chacun est plongé dans ses pensées. C’est le travail manuel qui fait ça. Les idées nous emmènent au loin. Le corps travaille là, les pieds bien au sol, mais l’esprit reste tout frais et part se promener sur les sommets autour. Parfois, on réfléchit à des idées intelligentes lues la veille, on a l’impression de comprendre sans mettre complètement le grappin dessus. Elles deviennent claires, mais ne restent pas. Et ça n’est pas grave, affirmait le père, puisque c’est par ces chemins que se construit la pensée, en divaguant, en partant voleter sur les cimes à imaginer les belles fleurs qui y poussent, pratiquement hors d’atteinte, et que nul ne voit jamais. Et la question c’est de savoir, alors, pour qui elles poussent. Je m’imagine transformé en un aigle qui nous survole, et je vois des humains minuscules en bas qui mènent des vaches ou portent du bois. Il faut parfois se prendre pour un aigle pour comprendre sa condition d’humain.
Aujourd’hui, je n’ai pas l’occasion de me prendre pour un oiseau et pourtant je crois bien comprendre ce qu’implique être un homme, et c’est que si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là. Je ne lui mets pas un bol pour la soupe pour le sentir auprès de moi. J’ai lu ça dans trop de livres pour me faire avoir, et je n’ai pas envie qu’il revienne déjà, avec les gendarmes pas loin. C’est comme si je l’avais dénoncé, l’accusais de sa propre mort et m’en plaignais à une autorité que toute sa vie durant il avait refusé de reconnaître. M’en remettre à elle, c’était une trahison au dernier instant, celui où au contraire on aurait dû être encore plus solidaires.
En allant me coucher, je suis partagé entre le soulagement qu’il ne m’ait pas vu le lâcher ainsi et la peur qu’il décide de ne plus revenir. Je m’endors et rêve que je marche au bord d’une longue falaise.

Extraits
« Ce matin, les vaches, énervées, m’ont réveillé, car hier je n’ai pas eu le temps de les traire. On en a quatre qui donnent et une qui est trop jeune, mais ça demande beaucoup de boulot. Hier, c’était de trop et, ce matin, leurs mamelles sont bien pleines. Elles leur pèsent. Pas moyen d’y couper. En plus, elles sont perturbées de me voir. Normalement, c’était le père qui se chargeait d’elles au saut du lit.
«Eh oui, le père est parti, c’est moi maintenant qui m’occupe de vous.»
J’essaie de les calmer. Je crois qu’elles comprennent, et assez vite elles arrêtent de donner des coups de patte contre le seau à lait. La Blanche me regarde avec des yeux tout humides comme si elle savait que lorsque je dis «parti», en réalité ça veut dire «mort». Elle a compris que le père ne viendra plus jamais lui flatter le col et la traire à l’aube, en hiver, où il y a parfois les bouses qui durcissent tellement il gèle. Certaines renâclaient un peu de temps en temps à cause de l’âpreté de la vie dans les hauteurs, devenaient un peu folles lorsqu’on leur enlevait leur veau ou faisaient des manières pour accueillir une nouvelle après qu’on avait envoyé l’une d’elles à la réforme. Mais il les aimait, ses vaches, le père. Et, lorsqu’il revenait de l’abattoir avec de la viande, il s’arrangeait pour la prendre d’une autre bête. Ça nous coûtait un peu plus cher, mais ça faisait que les nôtres ne sentaient pas la chair de leur camarade, sinon elles comprenaient ce qui allait finir par leur arriver un jour. Je crois qu’elles aussi elles aimaient bien le père. Parce qu’il était là pour elles. Il pensait que c’était en partie ça, le rôle des hommes.
Que l’homme n’est pas une fin en soi et ne peut pas disposer de la nature comme il le veut. Mais qu’il n’est pas non plus un animal identique aux autres. «Les deux points de vue aboutissent à des situations pas tenables, argumentait-il en flattant le col de ses vaches. Soit à faire souffrir les bêtes parce qu’on serait trop supérieurs à elles, soit à les faire souffrir en les laissant toutes seules.» Lui, il aspirait à un rôle entre les deux. Il voulait être un homme qui s’occupe des animaux mais saurait les laisser tranquilles dès qu’ils le voudraient, et qui prendrait en compte leur caractère. C’est-à-dire que les aigles ou les loups, eux, ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, tandis que les vaches et les brebis, elles aiment bien ça. Et encore, on ne peut pas généraliser. Il y a des bêtes domestiques qui préfèrent rester seules. La Noire, qu’il appelait Ana, comme dans «anarchiste», était comme ça. Il blaguait et disait que c’était la syndicaliste du lot les jours où elle ne voulait pas se lever s’il faisait trop froid, ou qu’elle réclamait une plus grosse brassée de foin vers la fin de l’hiver. Souvent d’ailleurs, il l’écoutait et si je lui demandais pourquoi il leur avait donné plus à manger ce jour-ci, il souriait doucement et prétendait qu’il avait eu une réclamation des syndicats bovins. Bien sûr, s’occuper des animaux de cette manière, ça exige de la patience et du temps. «Pour observer et comprendre, faut pas être pressé», il expliquait. Pas plus pour produire que pour se déplacer. Lui, il aimait ça plus que tout, regarder et écouter, laisser les choses se construire en douceur, ne rien presser. Ce matin justement, j’entends le pic épeiche, pas trop loin, qui martèle contre un arbre. Je suis assis sur le seuil à boire le lait tiède de la Brune, et j’écoute le chant de la forêt. »

« L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs. Il avait pris cette question très au sérieux, même si moi, ces histoires de bruit, d’entendre et d’écouter ce qui arrivait au bout de la planète, ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

« Dans le coin, on a pour habitude de juger les gens sur leurs actes plus que sur leurs paroles. C’est pour ça que l’on s’attelle avec obstination aux tâches quotidiennes. Ce n’est pas par maniaquerie ou par petitesse d’esprit, mais pour le socle qu’elles forment à la réflexion ensuite. Une fois que le travail du jour est abattu, que l’on a travaillé à sa propre survie, enfin, la pensée prend une vraie valeur. »

« Couper du bois, ça n’a l’air de rien, mais c’est un geste essentiel. Lorsque je brandis le merlin avec sa tête brute et triangulaire, je me sens relié à des tas de générations précédentes. Bien sûr, en ville aujourd’hui, il y a l’électricité ou le gaz, mais nous, on n’a que ça pour se chauffer l’hiver ou pour cuire la nourriture. En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant. »

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_©DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans son premier roman Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020. (Source: Presses de la Cité)

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