L’école de la forêt

DEMIERRE_lecole_de_la_foret  RL_2023 Logo_premier_roman
En lice pour le Prix Françoise Sagan 2023

En deux mots
Arole et Bleuet viennent d’arriver dans une cabane délabrée qui leur servira de refuge. Elles fuient une secte où des « gourous » entendaient endoctriner les « idiotes » dont elles faisaient partie. Désormais, elles vont tenter de comprendre cet engrenage en explorant leurs archives et leurs souvenirs.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand les «idiotes» lâchent leurs «gourous»

Dans un roman à la langue très travaillée, Carla Demierre suit deux sœurs échappées d’une secte et qui vont tenter de se construire un avenir. Mais le chemin, entre emprise et émancipation, n’est pas aisé à trouver.

Arole et Bleuet sont sœurs. Elles se retrouvent en forêt, dans une cabane délabrée, pour tenter de reconstruire leur histoire. Elles ne savent plus précisément si elles ont été les membres d’une secte à laquelle aurait appartenu leur mère Violette, ni ce que disent leurs enregistrements sur smartphone et qu’elles tentent de trier et de classer. Il y a bien quelques indices, comme cette classification entre «gourous» et «idiotes», semblant instaurer une hiérarchie machiste et les leçons de développement personnel qui semblent n’avoir pour but que de leur prouver combien elles sont inférieures, inaptes, incapables de s’élever. Alors, elles convoquent leurs propres souvenirs, échangent leur vécu et leur ressenti, cherchent à comprendre et à structurer leurs pensées. Et à séparer le bon grain de l’ivraie et la vérité des rumeurs incertaines qui « alimentent la légende familiale et fournissent des hantises communes garantissant la cohésion du groupe, tout en jouant le rôle du nid de guêpes sous la charpente prêt à libérer des essaims de secrets. »
Comment percer ces secrets? Peut-être en affichant au mur les photographies emportées dans leur fuite? En cherchant derrière ces instantanés ce qui constitue la personnalité de ces gens qui ont partagé leur existence. Marco, Daniel, Cosme, Mariana, Bruce, Violette, Granit, Jade, Ambre, les gourous, les idiotes et les membres de la famille sont passés au crible de leur analyse, sans oublier la chatte Dourga. Mais quand on sort d’une longue période durant laquelle le langage même a fait l’objet d’une manipulation constante, la tâche n’est pas aisée. Arole et Bleuet, au milieu d’une nature qui leur est tout à la fois refuge et danger, dans un climat peu serein, vont chercher la voie de l’émancipation. Mais parviendront-elles à se laver de leurs longues séances d’endoctrinement?
Des fiches, des citations, des enregistrements, des notes de lecture forment aussi un matériau au service de leur décryptage qui est aussi l’occasion pour Carla Demierre de démultiplier son registre narratif. Entre poésie et pensées, fiches techniques et retranscriptions de conversations, on sent la romancière – qui a longtemps enseigné l’écriture créative à la Haute École d’art et de design (HEAD) de Genève – jouer avec bonheur sur ces multiples registres. Un chemin qu’emprunte le lecteur avec la même curiosité, la même excitation.
Maintenant qu’elle a mis un terme à sa carrière d’enseignante pour se son consacrer à ses propres textes, elle vit pour écrire, écrit pour vivre, selon la belle formule qu’elle a trouvée. On se réjouit d’ores et déjà de son prochain opus.

L’école de la forêt
Carla Demierre
Éditions Corti
Roman
150 p., 18 €
EAN 9782714312884
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé dans une forêt que l’on pourrait localiser en Suisse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une cabane au milieu de la forêt. Un enregistreur, un cahier, une boîte de craies, un bandana violet. Deux sœurs, Arole et Bleuet, viennent de quitter la maison. Elles ont grandi dans une communauté. Petite école et grande famille guidées par une poignée d’hommes. Dans cette maison, on apprend à devenir la «meilleure version de soi-même» en se détachant de ses émotions ou en construisant des murs. Comme la plupart des filles de la maison, les sœurs font partie des mauvaises élèves. Elles imitent les guides sans jamais parvenir au même degré de maîtrise et ont bien souvent le sentiment d’être stupides. Au lieu d’écouter les leçons, elles se mettent à tout enregistrer, sermons, repas, promenades. Dans la cabane au fond des bois, elles mènent de longues séances d’écoute. Ça ressemble à une enquête dont le but serait, pour commencer, de mettre les pièces de leur histoire dans un ordre qui la rende intelligible.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Lenaïg Cariou)
Blog Lune Depassage

Les premières pages du livre
« Arole écrabouille entre ses mains une grande feuille de papier journal. Elle jette la balle qu’elle vient de former au centre du cercle de pierre. Par-dessus, elle dispose des branches sèches, des brindilles, quelques pommes de pin puis craque une allumette. Le papier prend feu en quelques secondes. Trois flammes entrelacées font miroiter le pelage fauve de la chatte endormie
sur ses genoux. Le bois d’allumage s’illumine de l’intérieur, les brindilles se tortillent comme des vers et dans les pommes de pin se produisent de petites explosions.
Arole attrape une autre feuille sur la pile de journaux à côté d’elle mais au lieu de la jeter dans le feu, elle commence à lire un article tout en résumant à sa sœur les passages intéressants.
— Savais-tu que dans notre corps il y a assez de carbone pour fabriquer neuf cents crayons et assez de phosphore pour produire deux-cent-vingt-mille allumettes ?
Arole aimerait pouvoir communiquer un peu d’enthousiasme à Bleuet qui se plaint depuis leur arrivée de l’état de délabrement de la cabane. Tout en prêtant attention aux prédictions du journal, celle-ci lève son sac de couchage en l’air comme un bâton de sourcier à la recherche d’un lit perdu.
En admettant qu’elles meurent dans la moyenne à l’âge de quatre-vingt-quatre ans et demi, elles auront passé sept ans sans trouver le sommeil et vingt-six ans à dormir.
Elles auront passé trente ans debout, dix-neuf ans assises, seize ans à marcher, trois ans dans une voiture et six mois dans les embouteillages.
Elles auront mangé pendant deux ans, passé cent-vingt jours à uriner, cinq ans à faire des recherches sur internet.
Elles auront pris un bain de soleil de deux-mille- cent-soixante-dix heures et attendu le train pendant six-cent-cinquante-trois heures.
Elles auront consacré seize minutes par an à se tromper de sens pour brancher un câble usb et trois ans à faire la lessive.
Elles auront passé quatre ans au téléphone et cinq mois complets à se plaindre.
Au cours de leur vie, elles auront dû froncer deux-
cent-mille fois les sourcils pour faire apparaître une première ride.
Elles auront saigné pendant six ans. Elles auront produit quarante-mille litres de salive.
Elles auront fait pousser quatre mètres d’ongles et dix mètres de cheveux. Et elles auront perdu dix-huit kilos de peau morte, conclut Arole avant d’écraser la feuille entre ses mains, forçant les plis dans l’intention de les emboîter les uns
dans les autres. Une compression pas vraiment sphérique. Un origami brutal qu’elle jette dans les flammes avec une satisfaction visible.
— En ce qui me concerne tu peux remplacer tous les nombres par un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout.
Dans l’ordre que tu veux ! déclare Bleuet en installant son sac de couchage sur un panneau de bois qui était autrefois une porte.
Une casserole est posée sur une grille au-dessus du feu. Arole laisse tomber trois feuilles de sauge dans l’eau frémissante avant d’ouvrir un mince cahier de papier glacé, probable relique d’un livre de travaux manuels.
Pendant que la tisane infuse, elle guide sa sœur vers le sommeil en lui faisant la lecture comme à une enfant.
Et à cette heure avancée de la nuit, il est facile de prendre pour des oracles de simples conseils de bricolage.
Si votre lampe s’allume, c’est que le courant passe.
Il est indispensable à toute femme d’avoir un coin de pièce qui lui est réservé et son bureau bien à elle. Un pot de peinture suffit à délimiter ce coin.
Attention, les fissures réapparaissent tout le temps à travers la peinture ou le papier peint. Souvent, elles vous découragent.

Bleuet n’a pas fermé l’œil de la nuit, tourmentée par la présence de nombreuses échardes et agrafes sur l’ancienne porte. Arole a mal dormi, assise sur une souche rugueuse et constamment réveillée par des pensées alarmantes.
Quand elles ne luttent pas pour trouver le sommeil, les sœurs surveillent le feu et observent le ciel. Les arbres qui s’élèvent au-dessus de la cabane ne sont pas rassurants. Leurs silhouettes élancées font penser à de longues mères poilues et mutiques veillant sur un nourrisson endormi. Ces végétaux dont le tronc se garnit de branches à une certaine hauteur ont presque l’air de respirer. Les
sœurs ont la pénible impression que les arbres miment leur souffle. Le léger balancement des cimes paraît calqué sur le rythme de leur respiration. Le feuillage qui gonfle dans le vent rappelle la manière dont une cage thoracique se soulève. Même découpés en planches,
les arbres inspirent et expirent littéralement comme les sœurs inspirent et expirent. Cette nuit, tout ce qui se trouve dans la forêt respire par le même Grand Poumon. Prisonnières volontaires de ce battement cosmique, les
sœurs hésitent entre l’extase et la crise d’angoisse. Et le ciel, qui paraît aussi épais et vivant qu’un potage de haricots noirs, n’aide pas à les rassurer. Il y a dans cette forêt autant d’oiseaux prêts à chanter que de branches disposées à tomber. Pendant leur insomnie, Arole et Bleuet guettent les traces d’une présence humaine dans le paysage sonore. Le bois des murs travaille en faisant craquer la cabane comme le ferait un ostéopathe avec un squelette. Les sangliers frottent bruyamment leurs groins contre la terre avant de détaler vers une autre destination ou de dégringoler par jeu
dans un talus à proximité. Les pics donnent des coups de bec réguliers contre l’écorce des arbres, en quête des meilleures larves. Des rapaces nocturnes nichant dans un trou poussent des ululements sinistres. De grands
mammifères à la tête garnie de bois ramifié tordent leurs sabots sur des conglomérats de pierres et les cailloux se cognent les uns aux autres en se dispersant.
Il n’en faut pas plus pour provoquer la vision d’un
homme massif au visage tordu par la colère, zigzaguant entre les pins, marchant dans leur direction. Un être enragé et à bout de souffle, frappant les troncs qui se trouvent sur le chemin avec un bâton. Un père furax cognant les arbres pour faire savoir qu’il arrive ou pour s’échauffer avant la bagarre. Pourtant elles savent que
personne ne passe jamais par ici. »

Extrait
« Dans la maison d’autres récits de ce genre s’échangent sous forme de rumeurs incertaines. Elles alimentent la légende familiale et fournissent des hantises communes garantissant la cohésion du groupe, tout en jouant le rôle du nid de guêpes sous la charpente prêt à libérer des essaims de secrets. » p. 53

À propos de l’auteur
DEMIERRE_Carla_©Dorothee_Thebert_FilligerCarla Demierre © Photo Dorothée Thébert Filliger
Carla Demierre est née en 1980 et vit à Genève. Elle a publié des livres de poésie et un récit. Ses textes mélangent poésie et narration, expérimentation formelle et cut-up documentaire. L’école de la forêt est son premier roman. (Source: Éditions Corti)

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Mécano

FILICE_mecano  RL_2023  Logo_premier_roman POL_2023

Finaliste du Prix Orange du Livre 2023

En deux mots
Après un entretien d’embauche habilement mené, voilà le narrateur projeté dans un centre de formation de la SNCF. Avec une poignée de collègues, il réussira à devenir conducteur de train. Une vie et un métier très particulier dans une entreprise qui ne l’est pas moins.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Tu veux conduire le train?»

Dans un premier roman écrit en vers libres Mattia Filice raconte comment il est devenu conducteur de train et nous fait découvrir avec humour et autodérision un univers très particulier où la poésie finit par tordre le cou aux objectifs de rendement.

Depuis le regretté Joseph Ponthus et son roman À la ligne, on sait que le monde du travail peut aussi se révéler en vers libres et que ce style peut parfaitement épouser cadences infernales et luttes sociales.
Avec Mécano, Mattia Filice lui emboîte le pas et va nous raconter sa vie de cheminot, ou plus exactement de conducteur de train à la SNCF.
Un monde régi par ses propres règles et auquel on accède après une série d’obstacles, à commencer par l’entretien d’embauche.
Durant ce premier face à face avec la hiérarchie, il s’agit de caresser l’employeur dans le sens du poil, de lui dire ce qu’il veut entendre. Ce moment où notre futur mécano répond à des questions «à la con» est particulièrement savoureux (et pourra servir à ceux qui entendent le suivre dans cette voie).
Après un simple coup de fil, il est convoqué près de Paris pour une session de formation qui ressemble à une course par élimination. Le petit groupe se réduit comme peau de chagrin et n’offre plus qu’à une poignée de rescapés la possibilité de monter dans une vraie locomotive pour un premier voyage aux commandes d’un convoi de marchandises.
Là encore, on découvre les règles non-écrites de ce milieu très particulier, son jargon quasi indéchiffrable pour qui n’est pas du sérail, la solidarité des collègues qui ont franchi le cap de cette formation couperet et le fossé qui semble infranchissable avec la hiérarchie. À partir de là, Gaël, Kamal, Adama, Yann ou encore Pablo vont former un groupe aussi disparate qu’uni.
Si l’on voulait une illustration de l’absence, voire de l’impossibilité du dialogue social, on en trouvera ici une édifiante illustration. Et comme toujours, ce non-dialogue débouche sur une grève. Autre moment savoureux du roman que ce premier conflit social qui voit s’affronter des représentants d’une même entreprise qui ne se comprennent pas. Il faut dire que du côté des cols blancs tout a été fait pour cloisonner les fonctions et pour empêcher d’unir les travailleurs. Mais la solidarité trouve ici un terreau fertile et, petit à petit, la peur change de camp. Les timides osent s’exprimer et les collègues, qui s’ignoraient jusque-là, se retrouvent.
Ce roman initiatique, qui nous est offert avec une bonne dose d’autodérision, montre bien le climat social dégradé au sein d’une technostructure qui essaie de cacher les hommes – les femmes sont quasiment absentes – derrière des objectifs et des nombres. Tout le talent de Mattia Filice tient dans sa capacité à faire émerger les émotions, souvent avec humour, dans ce monde que l’on voudrait déshumaniser. On rit et on pleure, on chante et on aime, on vit et on s’use.

Mécano
Mattia Filice
Éditions P.O.L
Premier roman
368 p., 22 €
EAN 9782818056660
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement à Paris et en région parisienne, mais on y voyage également beaucoup, notamment en Normandie et dans les Hauts de France.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’ai, d’une certaine manière, tenté de dresser le portrait d’un héros d’une mythologie qu’il nous reste encore à écrire», explique l’auteur de ce premier roman, rédigé à la fois en prose et en vers. Le narrateur pénètre, presque par hasard, dans un monde qu’il méconnaît, le monde ferroviaire. Nous le suivons dans un véritable parcours initiatique : une formation pour devenir « mécano », conducteur de train. Il fait la découverte du train progressivement, de l’intérieur, dans les entrailles de la machine jusqu’à la tête, la cabine de pilotage. C’est un monde technique et poétique, avec ses lois et ses codes, sa langue, ses épreuves et ses prouesses souvent anonymes, ses compagnons et ses traîtres, ses dangers. On roule à deux cents kilomètres à l’heure, avec la peur de commettre une erreur, mais aussi avec un sentiment d’évasion, de légèreté, sous l’emprise de centaines de tonnes. Le roman de Mattia Filice épouse le rythme et le paysage ferroviaires, transmute l’univers industriel du train, des machines et des gares en prouesse romanesque, dans une écriture détournée, qui emprunte autant à la langue technique qu’à la poésie épique. Mais c’est aussi un apprentissage social, la découverte du monde du travail, et parfois la rencontre de vies brisées. Un étonnant roman de formation, intime et collectif, où les plans de chemin de fer, les faisceaux des voies, décident de nos mouvements comme de nos destins, où se distinguent et se croisent vers et prose.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Inrocks (Sylvie Tanette)
France Inter
RTS (Sylvie Tanette)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Benzine mag (Éric Médous)
Diacritik (Johan Faerber)
L’anticapitaliste (Fabio Lattisana)
Études (Christophe Rioux)
RFI (De vives(s) voix)
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)


Mattia Filice présente son premier roman Mécano © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« L’apprentissage du chevalier sans armure ni épée ni cheval
Rouler au trait
Avec un doigt
j’arrête un train
une masse autour de quatre cent soixante tonnes
quatre cent soixante mille kilogrammes
six mille fois la mienne
que mes phalanges font stopper net

Main posée sur le pupitre
trois doigts semi-pliés servant d’appui
le pouce en équilibre
la flexion de l’index ne rencontre aucune opposition
comme lorsque j’appuie sur une touche de clavier

Mais rien ne se passe
le train ne réagit pas
l’aiguille de la vitesse pointe au même niveau
composé de trois chiffres
celles des manomètres ne bougent pas
les aiguilles des cylindres de frein restent inertes
sur le zéro pointées
Suis-je en train d’enrayer
je verse du sable entre les roues et le rail
pour retrouver de l’adhérence
je tape sur le bouton d’arrêt d’urgence
Rien
les immeubles continuent de défiler avec le même entrain
je tire sur le frein direct et me précipite sur le frein à vis
je tourne la manivelle
le train persiste sur sa lancée
mille voyageurs derrière moi
à mes côtés
dans ma tête dans ma conscience dans mes remords
l’ensemble fonce sur la gare
Ne restent alors comme ressort à lame noir
pour amortir l’impact à venir
qu’actes futiles et désespoir
User les semelles de mes chaussures sauter de la machine plonger sous le pupitre

Je marchais sur la crête les yeux fermés
ils se sont ouverts à l’instant
la circulation du sang vient de s’inverser
je sens toute mon anatomie
des artères jusqu’aux capillaires
mes veines apparaissent désormais toutes
l’épiderme est devenu une carte de chemin de fer
je baigne dans une mare de doutes

Réveil en sursaut
oreiller drap et silence de la nuit
J’ignorais jusqu’ici
que le travail nous suit
jusqu’au repos

Je rembobine
Projectionniste d’un cinéma sans spectateur
je suis un licencié en sursis
Sur un quai de correspondance
d’un train en total désheurement
je vais
en simple voyageur
questionner les contrôleurs
À cause des intempéries
le conducteur est sur un autre train en retard
une vague orageuse envahit alors le sud du pays
Puis l’un d’eux me demande
Tu veux conduire le train ?
Ce n’est qu’à cet instant que j’associe
ce serpent métallique à un humain
c’est le déclic fait de bric et de broc
du voyage sur la toile au travelling permanent
métier utile et déplacement
pas de bureau ou de vie sédentarisée
ouvrier spécialisé
des connaissances techniques et un savoir particulier
un métier manuel diraient certains
belle perspective pour un type
dont plusieurs dans la famille
achètent un nouveau vélo
après une crevaison
Je n’ai du cheminot
qu’une idée aux gros traits
une barbe une pipe la voix grave et un air goguenard
le type qui ne se laisse pas faire
qui tient en joue son supérieur pour peu qu’il se la joue comme ce conducteur qui arrête son tgv
en pleine pampa
les champs de blé rasant sur la gauche
la terre en jachère sur la droite
et qui laisse en plan son chef au milieu du rien
dans la nature sans quai
Ça ferait un bon scénario
Cette idée me plaît
peut-être qu’il est possible de rester libre

Dans le sas
La première fois je suis éconduit
par une lettre où transpirent de grands regrets
ce n’est pas un râteau
il y a les formes
Tu comprends je dois encore me remettre de ma relation passée c’est tout frais c’est pas cicatrisé

Tel un roquet je compte bien persévérer
et j’aurais continué jusqu’à recevoir un recommandé
pour me prier d’arrêter de les harceler
déjà prêt à me défendre à la barre
Leur refus n’était pas convaincant monsieur le juge

Narcisse écorché mais néanmoins épargné
j’apprends que ce n’est pas contre moi
c’est le gel des recrutements
le robinet de la conduite principale est fermé
Verrouillé avec l’étanchéité faite chef

L’année suivante le robinet laisse passer un filet d’eau
Stagnant près du joint
fruit de la condensation
je parviens à me glisser le long du mur du dépôt
fait de briques rouges

Je me suis préparé
entraîné pour la phase finale
matchs de poule quart demi-finale
plusieurs rendez-vous où je subis une batterie de tests
pour voir un peu qui je suis
ce que je vaux
recevant des questions parfois aussi pertinentes que
Vous arrive-t-il de pleurer quand vous êtes seul ?
avec la vie de centaines de passagers
sous ma responsabilité
Profil demandé étudié avec minutie
rester calme et lucide
analyser vite les données et agir froidement
réactivité lorsque survient un incident
la situation perturbée employée dans le milieu
je me sens fin prêt

Certains passés par là m’ont conseillé
de ne pas parler service public
c’est passé de mode
il faut insister sur l’ambition
entendez évolution de carrière
monter les échelons
être un Ouineur
un béni-oui-oui en herbe et que ton non soit crucifié
Certains tests me rappellent ces vieux jeux vidéo
au graphisme basique
un petit train à reconstituer avec la souris
une bille glissant qu’il faut replacer avant qu’elle ne tombe envisager les parcours les plus courts
Une histoire de clics
En cet instant le monde se divise en deux catégories
les gamers
qui ont collectionné les consoles dans leur chambre
et ceux qui maudissent leurs parents
de les en avoir privés
au prétexte qu’il fallait étudier

Nous sommes tous assis le long d’un couloir
à attendre notre tour
Geoffroy en face de moi
que je ne connais pas encore
et qui a pris le train pour la première fois
ne sait pas encore qu’il va en faire du train par la suite
Gaël qui tourne les pages d’un magazine beaucoup trop vite pour donner l’illusion de s’y intéresser vraiment
et d’autres qui fixent un point précis du mur
comme des archéologues percevant
un potentiel site de fouilles
Je fais partie des archéologues

Entretien final avec deux cadres de l’endroit
où je pourrais être affecté
pièce exiguë et bureau pour nous séparer
costard serré pour l’un
chino polo décontracté pour l’autre
j’endosse une veste achetée pour l’occasion
couleur beige neutre fade ensardiné
ensemble repassé pour masquer une liberté froissée
et me donner une stature qui n’est pas la mienne
Je n’allais plus jamais la porter

Un des cadres se montre agressif et sarcastique
l’autre doux et compréhensif
j’ai le Bon et la Brute devant moi
avec
en jouant ma partition
le sentiment de les truander

Parfois j’en fais un peu trop
Quel est selon vous le temps de travail hebdomadaire
d’un conducteur ?
(assis le dos droit sur la chaise)
Des semaines de quarante-cinq heures non ?
Et l’idée de travailler la nuit les dimanches et jours fériés ?
(j’ai mon corps pour seul encombrant)
J’adore
À combien estimez-vous le salaire ?
(que faire de mes bras et de mes jambes ?)
Un peu au-dessus du SMIC non ?
Je mets du vibrato un peu trop
la corde va sauter
mais finalement ça passe

Pour moi ça passe
j’occupe une des places
de ce jeu de commerce où il s’agit de faire briller
la marchandise que l’on est
pour ne pas rester sur le quai
tandis que d’autres continueront à recevoir
des lettres de refus
mon bout de papier positif est peut-être la seule chose qui me distingue d’eux. »

À propos de l’auteur
FILICE_mattia_DRMattia Filice © Photo DR

Mattia Filice, comme le héros de son livre, devient un peu par hasard en 2004 conducteur de train. Il est depuis, toujours sur les rails, au départ de la gare Saint-Lazare, à Paris. Mécano est son premier roman. (Source: Éditions P.O.L)

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Biche

MESSINE_biche  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_2023

Finaliste du Prix littéraire les Inrocks

En deux mots
Gérald et son chien Olaf partent pour une nouvelle partie de chasse. Autour de lui, un groupe de chasseurs et Linda qui mène la battue. Après un premier coup de feu, les animaux sont avertis et cherchent un refuge. Alan, le garde-chasse, aimerait que la traque prenne fin alors que l’orage gronde.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Biche, ô ma biche

Dans ce premier roman, Mona messine imagine une partie de chasse qui va virer à la tragédie. Sous forme de conte écologique, elle explore avec poésie et sensualité les rapports de l’homme à la nature.

La puissance et le pouvoir sont au rendez-vous de cette partie de chasse. Entre les humains et les animaux, le combat est inégal, même s’il n’est pas joué d’avance. La biche et sa petite famille ont appris à se méfier des prédateurs et ont pour avantage de parfaitement connaître les lieux.
Mais c’est aussi ce qui excite Gérald, le roi des chasseurs. Accompagné de son chien Olaf, il aime jouer à ce jeu ancestral, partir sur la piste de la bête et, après l’avoir débusquée, l’abattre et agrandir tout à la fois sa salle des trophées et son prestige. Les autres chasseurs sont pour lui plutôt des gêneurs. Surtout lorsqu’ils leur prend l’envie d’emmener avec eux leur progéniture et leur apprendre les rudiments du métier. C’est aujourd’hui que Basile abattra sa première caille, mais ce tir qui fait la fierté de son père est pour Gérald l’assurance que désormais la faune est aux abois et que sa traque n’en sera que plus difficile.
Mais il peut compter sur Linda. Celle qui mène la battue se verrait bien aussi en proie offerte au maître des chasseurs. Une partie loin d’être gagnée, elle aussi…
Dans ce conte écologique, on croise aussi un jeune garde-chasse qui a conservé du film Bambi un traumatisme qui n’est pas étranger à sa vocation de protéger la faune et la flore. Alan entend faire respecter les règlements aux chasseurs, faute de pouvoir leur interdire de pratiquer leur loisir.
En ce dimanche gris et pluvieux, le scénario imaginé par les prédateurs va connaître quelques ratés. L’orage gronde…
Mona Messine, d’une plume pleine de poésie et de sensualité, a réussi son premier roman qui, en basculant alors dans la tragédie, nous offre une fin surprenante. Elle nous rappelle aussi qu’on ne s’attaque pas impunément à la nature. Elisabeth, la vieille biche et Hakim le petit hérisson peuvent jubiler: de héros de dessin animé, ils viennent de basculer dans la mythologie qui voit les chasseurs tels Orion se transformer en poussière d’étoiles.

Biche
Mona Messine
Éditions Livres Agités
Roman
208 p., 18,90 €
EAN 9782493699008
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une forêt qui n’est précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la forêt. Une partie de chasse s’organise, menée par Gérald, la gâchette du coin. Devant lui, son chien Olaf piste la trace. Au loin, les traqueurs rabattent le gibier sous les ordres de Linda, un vieil amour qui n’a pas totalement renoncé à lui. Alan le garde-chasse a le cœur en morceaux. Ce soir, il le sait, les biches seront en deuil.
Mais en ce dimanche plus gris que les autres, une tempête approche. La forêt aligne ses bataillons. Les animaux s’organisent. Les cerfs luttent sous l’orage. Et une biche refuse la loi des hommes.
Biche est un conte écologique haletant porté par une plume aussi poétique que tranchante, qui nous plonge au cœur de la forêt, au cœur d’une nature en émoi, et nous rappelle que la terre, en colère, peut gronder sous les pieds des hommes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Inrocks (Léonard Billot)
RTS (Céline O’Clin)
RFI (De vive(s) voix)
La Marseillaise (Jérémy Noé)
Podcast (Parole d’animaux)
Blog Aleslire
Blog Shangols
Blog Sonia boulimique des livres


Mona Messine présente son livre Biche © Production Les livres agités

Les premières pages du livre
« CHAPITRE PREMIER
Le chant des arbres balayait tous les bruits alentour, inutiles. La biche racla du museau le sol pour remuer la terre et dénicher des glands. Sous un tapis de feuilles, elle en trouva quatre, ratatinés sur eux-mêmes, amassant en même temps des brins d’herbe séchée et des aiguilles de pin qui, sans qu’elle s’en aperçoive, resteraient collés sous son menton. Derrière elle, les feuillages prenaient la lumière d’un commencement de soleil, des liserés d’or sur leur pourtour.
La biche repartit vers la harde. C’était l’aurore, plus aucune de ses compagnes ne dormait. Sous ses pas filaient les mulots à l’approche du jour. Lorsqu’elle arriva dans la clairière, les faons qui s’éloignaient pour explorer les abords du terrain revinrent sur leurs traces. Ils aimaient à la suivre car elle devinait toujours le meilleur sentier, celui qui les empêcherait de trébucher. Elle leur montra du museau la bonne route, et la ribambelle d’animaux la suivit.
Elle était plus petite que les autres, mais aussi plus agile. Son intuition surprenait. Du fond de son ventre, elle connaissait la forêt, même les endroits où elle n’était jamais allée. Elle vivait avec son élément. La biche et la forêt : deux pieds de ronces imbriqués l’un dans l’autre, qu’on ne voudrait pas démêler. C’était par instinct qu’elle débusquait sa nourriture, en harmonie avec les saisons. Elle apprenait aux petits la gastronomie des baies, à trier les fruits tombés au sol, tandis qu’autour croissaient ou mouraient les arbustes.
Les faons trottinaient autour d’elle. Le dernier-né du groupe, qui avait vu le jour en retard sans que personne sût pourquoi, se jeta sur elle et tenta de la téter. Elle ne possédait rien pour le nourrir et le repoussa d’un mouvement rapide et sec. La biche était une jeune femelle à la robe cendrée, venue au monde au printemps de l’année d’avant, cible récente de ses premières chaleurs. Un mâle subtil lui aurait vu une démarche altière, mais elle ne pouvait le savoir ; elle bougeait avec la grâce des enfants qui ont confiance et vivent sans réfléchir, sans avoir peur.
Lorsqu’elle avança dans la forêt, aucun lézard ne frémit au son de ses pas, mélodieux et rythmés. S’ils se montraient hésitants, ce n’était que par délicatesse à l’endroit des feuilles mortes. Il y en avait une couche importante ; nous étions aux premières lueurs de l’automne. Elles formaient un manteau qui protégeait le sol comme dans toutes les forêts, édredon dégradé d’orange et nuances de marron, se putréfiant lentement dans la boue et le noir au fur et à mesure de la saison qui se hâtait.
La forêt aux essences européennes produisait principalement des chênes, des châtaigniers et, à sa lisière, de rares épicéas. Fin septembre, des branches se dénudaient et les couleurs se fondaient entre elles. Seul l’œil affûté de la biche en percevait les chatoiements. Elle croqua dans l’akène, balaya d’un revers de pied ceux parasités de vers. Elle mâcha, profita de l’instant pour étirer ses membres les uns après les autres et avala son repas. Elle mordilla l’une de ses camarades par affection et par jeu, se fit cajoler en retour. Le soleil se levait et avec lui une lumière crue, voilée à sa naissance par un dernier semblant de brume qui n’allait pas plus haut que quelques pouces au-dessus de l’horizon. Les rayons transperçaient le tronc des arbres les plus larges, indiquaient la violence de la couleur du ciel ce matin. Un foulard doré se tendit sur la forêt. Le groupe s’apprêtait à s’y enfoncer. Les faons s’étaient rassemblés autour de la biche : elle guiderait la file.
* * *
À l’opposé du massif, le chasseur ferma sa thermos de café à peine entamée, promise à son retour. Il la rangea à l’arrière du coffre de sa voiture sur laquelle s’appuyaient d’autres chasseurs, vêtus de vestes et treillis. Aucun n’avait de raison de penser que ce jour-ci serait différent. Ils cherchaient du gibier, et avec un peu de chance tueraient une belle pièce dont ils pourraient s’enorgueillir. C’était leur loisir, leur identité. Il n’y avait pas de sujet de morale ou de sensibilité. Il n’en était pas question ici.
Ils houspillèrent leur ami : Gérald devait se dépêcher pour qu’ils profitent du lever du jour, de la brume qui déjà s’estompait, de la rosée scintillante qui bientôt s’évaporerait. Gérald jongla avec l’impatience des hommes et des chiens et sa lenteur légendaire. Il n’était pas vif, mais il était précis. Les années précédentes, il était rentré parfois bredouille, manquant de belles occasions. Il n’était pas aisé de chasser à ses côtés ; on se mettait souvent en colère contre lui. Mais lorsqu’il armait son fusil, il ne ratait rien. Il marchait dans la forêt comme en son empire. Les autres chasseurs se levèrent et ajoutèrent à leur équipement les derniers soins. C’étaient une gourde à remplir, un lacet à renouer, un harnais à réajuster. Leurs mains astucieuses réalisaient des gestes ordonnés.
Gérald referma le coffre d’un bruit qu’il souhaita le plus faible possible. Son beagle, habitué au silence, grogna. Une mésange charbonnière s’envola vers l’ouest. Le chien, vif et hargneux, prenait parfois le dessus sur les ordres de son maître. Rien n’était plus dangereux que ces moments pour le groupe, quand l’un d’entre eux, fût-ce un chien, désobéissait.
Le chasseur, muni de son arme et de ses munitions, rejoignit en quelques pas le sentier pour entrer dans la forêt. Les arbres, trois fois hauts comme lui pourtant déjà grand, ombrageaient tout son corps. La température de l’air dans le sous-bois assouplit ses membres. À sa démarche, quelqu’un s’esclaffa : « Moins leste ! Tu vas faire fuir les plus belles biches. » La moquerie revenait souvent. Il n’y prêta pas attention, à peine eut-il une respiration plus longue. Il effrayait certaines proies, mais les plus grandioses des animaux capturés étaient toujours pour lui. C’était l’une de ses fiertés, les têtes empaillées accrochées aux murs de sa salle à manger l’attestaient. Les plus belles prises lui appartenaient, invariablement.
L’année s’avérait chanceuse, mais il n’avait pas encore emporté un gibier vraiment spectaculaire. Il voulait être le premier. C’était pour aujourd’hui, il le sentait. Toutes les conditions étaient réunies. Sur ses talons, le chien Olaf suivait de près. Ensemble, ils attendraient le signal des traqueurs, en place pour rabattre les animaux. À l’abri des arbres, à l’abri des regards. Ils n’avaient qu’une heure ou deux pour se mettre en position pour tirer. Quand le vent n’était pas levé, comme ce matin, le chasseur pouvait percevoir que la battue serait fructueuse. C’était un calcul, plutôt qu’une intuition. Il flairait l’odeur de l’humidité, imaginait les faons le museau sur les mousses. Ceux-ci ne seraient pas à l’affût avant de croiser sa route. Il avait plus de chances si les proies ne se doutaient de rien, c’était juste une histoire de choc. Il craignait le craquement des feuilles mortes sous son poids. Avancer sans bruit serait le premier exploit à accomplir. La condition de réussite. Il comptait sur l’étrange communion des arbres de la forêt pour couvrir sa présence.
Il marchait et mâchait dans le vide de ses grosses molaires usées, langue pâteuse, visage gonflé. Il semblait engoncé dans ses couches de vêtements mais chacune était nécessaire et parfaitement étudiée. Les quatre pattes tendues de son compagnon, sèches, dépouillées, complétaient ce tableau. Le chien et son maître représentaient l’un et l’autre un versant de la chasse. Ils avançaient en regardant droit devant eux, concentrés. Ici, il n’y avait pas encore d’animaux sauvages mais ils démontraient à chaque seconde qu’ils étaient le meilleur équipage. Alors que tout son corps se gargarisait à l’approche des animaux, seul enjeu du jour, Gérald n’avait aucun doute sur sa place parmi les chasseurs. À lui la chair et la gloire, tandis que les autres s’amusaient encore à écraser des champignons avec des bâtons pour en voir sortir la fumée. Ces nigauds manquaient grandement de sérieux, jusqu’à ce que l’un d’eux identifiât sous leurs pas des traces de sabots.
Le chasseur portait un fusil qu’il affectionnait particulièrement. Il l’avait choisi ce matin parmi la collection qu’il gardait dans sa remise, pour qu’il soit adapté aux conditions météorologiques qui s’annonçaient capricieuses. Au fond, c’était celui qu’il préférait, mais il s’interdisait d’emporter la même arme à chaque fois, préférant s’entraîner avec d’autres modèles pour affiner sa pratique, pour la beauté du sport. Les cartouches étaient suspendues à son gilet de chasse. Elles se déployaient contre lui de son torse à sa hanche. Il aimait ça.
Gérald était fils de chasseur, petit-fils de chasseur et, il pouvait parier dessus, père de chasseur, à la façon dont deux de ses fils le dévisageaient, remplis d’admiration, lorsqu’il rentrait en tenant par les oreilles un bon gros lièvre mort. Le troisième détournait souvent les yeux des viandes qu’il rapportait, refusant parfois de les déguster avec le reste de la famille malgré la délicate sauce au vin réalisée par la voisine de palier et les heures de cuisson. Garçon sensible. Les chasseurs préféraient le métal des cartouches à la douceur d’une fourrure, le froid de trente-six grammes de plomb qui les rendaient vivants. Tous leurs sens étaient en éveil. Un dimanche de chasse, c’était enfin leur mise à l’épreuve.
Personne n’avait jamais manqué de munitions, mais Gérald en avait emporté ce matin plus que de mesure. C’était une sécurité, une libération de son esprit pendant l’exercice. Il ne se sentait jamais mieux que surchargé. Il pouvait alors parer à tous les possibles, toutes les éventualités. « Robinson », le surnommaient les autres pour signifier qu’il se débrouillait partout. Le chasseur ne comprenait pas. Robinson Crusoé était frugal et ne possédait rien. Lui, au contraire, pouvait subvenir à tout grâce à son matériel de pointe : porte-gibier, appeaux, couteau à dépecer. Chacun de ces éléments choisis avec soin le remplissait de fierté. Il s’était préparé minutieusement. Un travail de long terme. La technique et les objets au service de son œuvre.
Ce matin lui sembla pareil aux autres : fraîcheur, éveil de la forêt, mise en jambes. Ses pas s’imprimaient pour l’instant sur le chemin de poussière. À l’orée de la forêt, il restait quelques sentiers sans terre mouillée, régulièrement ratissés par les gardes forestiers, sauvegardés des pourritures qui allaient survenir dans l’hiver, protégeant les chevilles des promeneurs même si l’on espérait qu’il n’en viendrait pas tant. Autrefois, Gérald portait des chaussures davantage adaptées à la randonnée. Un jour, il avait dû attendre trois heures sous la pluie qu’un chevreuil qu’il aurait pu tirer, occulté de son champ de vision par le tronc d’un arbre, ne se décide à avancer ou reculer pour qu’il puisse l’atteindre. L’animal avait cessé de trembler en quelques secondes et s’était révélé incroyablement immobile. Seule sa fourrure avait ondulé. Le chasseur était rentré chez lui les pieds amollis et fripés. Il avait conservé un rhume plusieurs jours après l’épisode. Dépecer la carcasse du chevreuil, qu’il avait évidemment fini par abattre, n’avait pas suffi à le consoler et il pesta de longues soirées sur ses poumons imbibés. Il avait senti encore longtemps après le froid dans ses orteils. Il n’avait pas aimé qu’on le prenne au dépourvu et en avait parlé durant des semaines, porté par une étrange dépression. Comme si le chevreuil et la pluie l’avaient défié tout entier. Alors, il avait adopté les bottes et changé plusieurs fois de paires, au rythme de rencontres malencontreuses avec des sardines de campeur ou d’usure insurmontable. L’été, Gérald craignait leur rupture, avec les cuirs et les caoutchoucs malmenés par la sécheresse après des temps plus humides. Lorsque la chasse n’était pas encore ouverte, il effectuait des rondes de repérage pour voir si quelque chose avait modifié l’organisation de la forêt ou le comportement des animaux. Il avait besoin de savoir à quoi s’attendre quand la saison débuterait. De maîtriser l’espace, le connaître par cœur, s’y mouvoir sans penser. Prendre ses marques. Imprégner aussi son existence dans la forêt.
Les bottes laissèrent cette empreinte qu’il se plairait à reconnaître en rentrant ce soir. Il marcha sur le rebord d’un fossé, le chien sur ses talons, et s’arrêta soudain sur une crête, pensif et troublé. Il avait oublié d’aller pisser. Il délaça sa ceinture d’une seule main, en un geste furtif. C’était maintenant qu’il fallait s’y coller ; plus tard, les animaux le sentiraient. Le liquide se parsema en rigoles de part et d’autre du trou, sur la surface d’impact. Une fougère se rétracta, importunée par la présence humaine. Le chasseur surplombait de quelques centimètres le reste de son équipage. Il rit, débordé par le sentiment de puissance de se soulager debout. D’habitude, à cette heure, régnait une odeur d’humus. Les effluves d’urine acidifièrent l’air et lui tordirent la bouche. Il se rhabilla prestement, racla ses chaussures dans la terre comme sur un paillasson et poursuivit sa route. Personne ne commenta.
Le groupe de chasseurs s’arrêta devant le poste forestier. Leurs visages illuminés de plaisir s’alignaient, rosés, étirés, devant la parcelle. Tous saluèrent le garde débarqué là par hasard, la personne « en charge ». Ils n’avaient pas d’affect pour ce jeune type dégingandé qui, selon eux, ne connaissait pas vraiment leur forêt. Le gamin, en âge d’être leur fils, leur souhaita la bienvenue puis énuméra les quotas de chasse. Naïveté ou tolérance, il ne faisait que rappeler les règles mais n’allait jamais plus loin dans l’inspection des besaces. Ni avant ni après. Les chiens, incapables de rester immobiles, paradaient autour de leurs maîtres, pressés d’entrer en scène. Le garde les dénombra, inquiet pour ses propres mollets. Ils glapissaient, le poil brillant, les yeux attentifs. Leurs maîtres voyaient en eux les symboles de leur identité de chasseur.
Le groupe indiqua au garde forestier qu’ils allaient pénétrer la forêt, comme si cela n’était pas évident. Ce n’était pas une démarche obligatoire mais ils y tenaient, à cette façon de montrer patte blanche. Le jeune homme, flanqué de deux oreilles décollées et d’un regard gentil, apprécia l’attention et les remercia d’un mouvement timide de la tête après avoir proféré quelques lieux communs sur le climat de la journée, les températures et le risque de pluie, précisions dont ils n’avaient pas besoin, forts de smartphones et de leurs méthodes. Ils partagèrent leur hâte de retourner sur le terrain, tout en discipline.
Le garde établit avec le dernier chasseur de la troupe les bracelets de chasse qui donnaient à chacun le permis de tuer tant et tel gibier. C’était une discussion de politesse, comme on commente une marée au port ou le goût du café au bureau. Le garde joua avec les lanières de sa bandoulière de cuir pendant toute la conversation. Il n’était pas friand de mondanités. Il avait revêtu des couleurs camouflage tandis que jeans et baskets avaient été observés sur ses prédécesseurs. Comme un jeune stagiaire portant la cravate en talisman, terrifié de paraître négligé, il voulait à tout prix se fondre dans un élément qui n’était pas encore sien. Il s’appelait Alan.
Le dernier chasseur, après avoir flatté son chien, lui demanda de faire moins de bruit lors de sa prochaine ronde. La semaine passée, sa conduite avait fait fuir un jeune cerf sur le point d’être abattu au bord de la forêt, ralentissant la chasse. L’homme s’avoua soucieux du plaisir de chacun des chasseurs et désigna du doigt les membres du groupe un par un pour les lui présenter. L’impatience de déambuler sur le grand terrain de jeu les animait tous. Ils écoutèrent leur porte-parole, chargés de l’espoir de ceux qui partent découvrir un trésor, puis reprirent leur conversation sur la beauté d’une espèce par rapport à une autre. Pendant un instant, Alan se dit qu’on trouvait de mauvaises excuses quand on ratait sa cible. Mais il acquiesça et serra la main du chasseur plaintif.
Après cette rencontre, les épaules des hommes se déployèrent. Le jeune homme les vit pénétrer la forêt, libres de s’être imposés face à lui, les deux pieds plantés dans le sol, les mains dans les poches. Les chasseurs se rangèrent instantanément par deux ou trois, chacun reconnaissant son partenaire préféré. Les pas se firent plus cadencés. Quelle joie pour eux de s’y trouver enfin ! Devant les premiers arbres, les chiens agitèrent leurs queues en pendule.
Alan se dirigea vers son pick-up garé à quelques mètres, dans lequel il s’installa en prenant garde à ne pas se cogner la tête, ce qui lui arrivait souvent. Ce matin, il commencerait sa patrouille dans le sens inverse de son rituel. Simplement pour changer, par plaisir, ce qui l’empêchait, déclarait-il, de tomber dans la routine. Le véhicule projeta quelques cailloux sur les rebords des fossés au démarrage, mais le groupe de chasseurs s’était déjà éloigné et ne fut pas gêné. La voiture secoua des branchages, des buissons, et Alan se sentit coupable de les abîmer. Il lança sa main vers la radio, la suspendit un temps en l’air. Puis il la laissa retomber sur le levier de vitesse. Sa mission à venir était trop sérieuse pour se distraire avec de la musique. Il réécouta seulement les prévisions d’une météo qui s’annonçait pitoyable. Il roula si lentement qu’il aurait pu toucher du bout des doigts chaque branche depuis la fenêtre du véhicule. Les arbres se débattaient. Il était désolé, mais il ne pouvait pas faire autrement que d’avancer.
L’air n’était chargé de rien. C’était un jour d’équinoxe. Dans le ciel, Mercure, haute parmi les constellations, sans qu’on ne pût la voir puisqu’il faisait maintenant à demi-jour, préparait avec délectation d’importants changements.

CHAPITRE II
Le garde forestier essaya de ne pas faire crisser les roues de son véhicule lorsqu’il opéra un demi-tour à la fin de sa ronde. La demande de silence du chasseur le contrariait. Habituellement, le passage du pick-up alertait les animaux qui partaient se cacher plus profond dans la forêt, comme un signal. Faire moins de bruit à l’aube signifiait gâcher une chance de survie pour le gibier. Alan savait que le chasseur lui avait précisément reproché le vacarme de sa voiture. Bien sûr, il ne voulait pas d’ennuis. Entre la vie des animaux et la demande du groupe, il avait officiellement choisi la loi. Après tout, ces chasseurs avaient obtenu le droit d’exercer leur loisir. Mais Alan restait sûr que sa maigre alerte pouvait changer le cours des choses pour quelques biches et faons.
Il lorgna de sa vitre les vastes étendues de campagne le long de la route qu’il connaissait par cœur. Des insectes vivaient là, en dessous des blés. Alan pensa aux drones que finançait l’Allemagne afin de réveiller les faons qui dormaient dans les champs et de les empêcher de se faire broyer par les moissonneuses-batteuses. Ici, lui seul pouvait veiller sur eux ; il soupira, entravé par le devoir humain.
Par précaution, il réalisa sa manœuvre en passant sur une semi-pente recouverte d’herbe séchée par le soleil, altérant l’adhérence des pneus, absorbant le son. Au moment de redresser son volant, il sentit le départ d’un dérapage incontrôlé. Un instant, son cœur bondit et il s’imagina retourné sur le sol. Il réussit sa reprise, évita l’embardée. Soulagé, il abaissa sa vitre de trois centimètres d’une seule pression sur la commande d’ouverture pour faire passer l’air frais. La brise pénétra l’habitacle et anéantit sa peur. Il l’oublierait jusqu’au lendemain.
Il rejoignit le sentier qui le conduisit à la route encerclant la forêt pour terminer sa boucle. Au croisement, il vit au loin un froissement parmi les branchages. Une ombre fugace, suivie d’autres ombres souples et rapides à s’enfuir, danseuses de ballet sur lit de terre bourbon, détala devant la voiture. Des biches, devina le garde, tout un troupeau et leurs faons. Il les avait aperçues presque tous les jours de l’été, mais elles se faisaient plus discrètes depuis la fin du mois d’août, date d’ouverture de la chasse. Elles devinaient la menace. Les cerfs, éloignés du groupe sauf pendant la période des chaleurs, portaient à présent leurs bois. Alan aimait les croiser, fantômes de bronze entre les arbres, mais cela ne durait jamais que quelques secondes. Certains de ses collègues se levaient dans la nuit pour les observer de près, jumelles, couches et surcouches de vêtements en renfort, mais pas lui. Ce qui le fascinait dans la forêt, c’était son mystère, tranquille et intouchable. Il avait conclu il y a longtemps qu’on ne pourrait jamais entièrement la connaître et cette idée lui plaisait car elle lui permettait d’être surpris tous les jours. Il ne ramassait pas les bois de cerf trouvés entre les troncs au printemps. Il imaginait des écosystèmes s’implanter à l’intérieur, des œuvres sculptées émerger du sol, un heureux collectionneur en randonnée s’en émerveiller. Il laissait vivre la nature et renonçait à son pouvoir d’homme.
Il gara la voiture et sortit, roula une cigarette de tabac biologique et la fuma. L’air qu’il expira se mélangea aux derniers filets de brume. Il huma l’odeur d’herbe humide puis écrasa le mégot dans la terre. Il identifia sur le bord du fossé des empreintes de cerf bien enfoncées. Les marques de doigts étaient visibles. Cela signifiait que l’animal était parti d’un bond, apeuré peut-être par une présence humaine. La sienne ? Il en doutait, se sentait trop sur le qui-vive pour ne pas avoir vu de cerf autour de lui, même les jours précédents.
Il ramassa son mégot et le déposa joyeusement dans le cendrier vide-poche. Il s’approcha des bords d’une futaie irrégulière et constata des entailles sur le tronc des arbres, à hauteur d’animal. Les cerfs avaient frotté leurs cors des mois auparavant pour perdre leurs velours. Il caressa le bois abîmé. Les écorces blessées n’étaient pas cicatrisées. Un éclat cuivré scintilla dans leur tranchée. Alan trouva précieuse la fluidité entre l’animal et la nature et se dit comme chaque jour que chaque chose avait sa place, les écureuils dans les arbres et les fleurs dans les clairières. La bruyère qui composait la première ligne de la forêt, inclinée vers l’extérieur pour accueillir les promeneurs, ne le contredit pas.
Alan, comme tous les matins passés dans cette forêt et dans toutes celles qu’il avait arpentées, ne pensait qu’aux biches. Il guettait leur passage et celui des faons entre les arbres. Il était obnubilé par elles depuis qu’il avait vu, petit, le dessin animé Bambi. Il en avait collectionné des figurines dès lors. Il se sentait auprès d’elles l’illustre représentant de toute une génération d’enfants en deuil. Il trouvait fascinantes les espèces dont l’apparence physique des femelles diffère de celle des mâles, souvent plus discrète, moins tapageuse : le canard mandarin au ridicule bonnet de couleur, le paon et son besoin de briller, le dimorphisme du lucane cerf-volant qui l’empêche d’avancer en souplesse.
Pour Alan, les femelles étaient plus intelligentes. Très tôt, il avait su qu’il exercerait un métier au plus près de la nature. Il venait pourtant d’une petite ville de notables où l’on adorait les routes bien goudronnées, les pelouses taillées au cordeau. Son père, policier, avait accepté sa vocation parce qu’il ferait partie de la noble famille des gardiens de la loi. Alan l’avait toujours trouvé brutal, son père, à l’image de la police, brutale.
Alan était un romantique, un lecteur de poésie sur coin d’oreiller, un écorché, passion Robin des Bois, de ceux qui œuvrent dans l’ombre. Il besognait pour libérer des pièges d’innocents bébés renards, pour l’amour des écureuils ; il sauvait comme il le pouvait, en cachette, les faibles et les opprimés. Les biches, surtout. Il soulevait un par un, chaque jour après chaque saison venteuse ou chaque attaque de sanglier, les barbelés ou les piquets qui s’affaissaient sur le sol pour qu’elles ne trébuchent pas.
Il nota l’emplacement où étaient passés les derniers animaux, prêt à rédiger son rapport à destination de l’administration de l’intercommunalité. Vie forestière, spécimens à surveiller, aménagements physiques à prévoir pour garantir la préservation des lieux, il était ici au cœur de son engagement : cisailler la forêt de ses sombres menaces, éviter à ses animaux préférés de se blesser. Vaillant, il faisait face à tous les agriculteurs pour sauver ses trésors à quatre pattes. Mais contre les chasseurs, il ne pouvait pas agir. C’était là son grand désespoir. Et revenait sans cesse au fond de ses cauchemars, dès que retentissait le bruit d’une balle tirée tout au long de l’automne, sa peur profonde d’enfant, la plus pure des tristesses incarnée par la disparition précoce de la mère de Bambi.
Alan ramassa un caillou sur le sol pour sa collection ; il n’en avait jamais vu de cette couleur. La pierre était d’un gris presque noir, légèrement irisé, comme par l’intervention de magie. Alan aimait les cailloux, les chenilles et les papillons. Son grand plaisir, en vacances, c’était d’arpenter le Colorado provençal, arc-en-ciel naturel, et, bonheur absolu, d’observer les nuits de neige. Il en devinait l’arrivée proche en scrutant le ciel déjà brillant. Mais la lumière était traîtresse, il le savait : ce soir, loin du fantasme poétique, du conte de fées, il pleuvrait avec force.
Lorsqu’il se réveillait chaque jour dans son appartement de fonction aux grandes vitres donnant sur les arbres, il était seul, absolument seul dans l’immensité, le bouillonnement de la forêt. Il observait de sa cachette les biches avancer vers lui, curieuses. Puis, dehors, dans la neige ou dans le sable, il traçait souvent la lettre « A », l’initiale de son prénom et de celui de sa mère, en veillant à ne rien abîmer du manteau protecteur des animaux en pleine hibernation. C’était le rythme de la nature qui l’animait, sa beauté. Il avait trouvé une autre manière que celle des chasseurs pour illustrer cette affection. Au lieu d’en épingler les symboles sur les murs, d’empailler des têtes, de collectionner des fourrures, il tentait de sauvegarder le souvenir de l’instant. La joie pouvait venir d’une queue leu leu de marcassins au printemps, du son du brame qui retentissait souvent, ou des restes de nids tombés des branches, qu’il replaçait comme il le pouvait. Contempler la singularité de chaque flocon de neige constituait sa rengaine. Alan, vaine brindille au milieu des grands arbres, sauveur de faisans fous, garde forestier ivre de son métier, rempart des biches contre le monde humain.
Il glissa le caillou dans sa poche et leva les yeux sur le bois qui s’étendait. Depuis la forêt en éveil, il entendit le début d’une ritournelle. Les ramures des arbres se balançaient au gré des courants d’air, les premières feuilles jaunies tombaient. Alan savait que sous ses pieds, des millions de vies s’activaient pour bâtir la forêt. Le sol était perclus de fourmilières et de souterrains, refuge des vers de terre qui ratissaient sous les plantations. À chaque pas, le garde se savait épié par ses amis de la faune et de la flore, milliards d’êtres vivants, Mikados, architectes, passagers, charpente de la forêt. »

À propos de l’auteur

Mona Messine©Stéphane Vernière- MS photographie
Mona Messine ©Stéphane Vernière- MS photographie

Écrivaine engagée, Mona Messine revendique l’égalité en littérature comme dans la vie. Mêlant récit de l’intime et combat féministe, elle publie ses textes en revue. Sensible à la démocratisation de l’écriture et de la lecture, elle a participé¬ aux ateliers d’écriture de l’école Les Mots, qui l’a révélée, et dont elle est aujourd’hui ambassadrice. Depuis, elle accompagne à son tour un public diversifié sur des projets d’écriture, en même temps qu’elle est apporteuse d’affaire pour des éditeurs. Elle imagine en pleine pandémie la revue littéraire Débuts, marrainée par Chloé Delaume, conçue pour promouvoir des auteurs inédits. Biche est son premier roman.

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Lulu

PAUL_LE_GARREC_lulu Logo_premier_roman  68_premieres_fois_2023

Finaliste du « Coup de Cœur des Lycéens » 2023

En deux mots
Lulu passe son enfance auprès de sa mère, mais surtout auprès de sa mer. La plage de l’Atlantique devient son terrain de jeu et de découverte. Il ramasse trie et classe tout ce qu’il trouve. Une quête obsessionnelle qui pourrait bien cacher celle du père absent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma mère, ma mer et mon père

Léna Paul-Le Garrec a réussi un premier roman très touchant. En nous racontant la passion, puis l’obsession, du petit Lucien pour les objets que la mer laisse sur la plage, elle livre un roman initiatique sensible et poétique.

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Lucien a toujours chéri la mer. Il garde cette image de l’Atlantique balayée par les vents, du sable et des rochers, et de cette sensation forte de liberté. Lui qui vit seul avec sa mère trouve dans les embruns et dans les ciels changeants sa raison de vivre. Dès qu’il en a l’occasion, il parcourt la plage à la recherche des trésors livrés par les marées. Sa collection de coquillages va d’abord lui permettre de montrer à ses camarades de classe tout le savoir que sa passion lui permet d’accumuler.
Une passion qui va vite virer à l’obsession, passant ses journées à sonder la plage et à chercher dans les livres comment trier et classer ses trésors: «Je suis submergé d’informations: les coquillages, les plumes d’oiseaux, les bois flottés. Ma tête commence à être aussi envahie que ma chambre. À force de tout mémoriser, je me demande si mon cerveau n’est pas allé se réfugier dans mon cœur.»
Dans le petit carnet qui ne le quitte plus, il consigne la date, l’heure, le lieu et le contenu de toutes ses trouvailles. Et élargit son catalogue avec des pièces en métal qu’il découvre aux côtés d’une vieille dame un peu excentrique et sa drôle de machine jusqu’aux bouteilles.
Ces dernières, lorsqu’elles contiennent un message, vont former un espace à part dans son accumulation d’objets, car elles contiennent un puissant moteur, l’imaginaire. Qui a laissé ce message et dans quel but? Peut-on retrouver leur propriétaire? Et si oui, va-t-il répondre au courrier qu’il leur adresse? En se rendant compte tout à la fois du caractère très aléatoire de ce mode de communication, il va aussi se rendre compte qu’il existe une internationale des bouteilles à la mer et qu’il n’est pas le seul à être passionné. Avec l’hymne de Police dans la tête, il va lancer à son tour les message in a bottle.
Léna Paul-Le Garrec a construit son roman en deux parties que l’on pourrait résumer à une quête de la mer (la mère) à laquelle succéderait une quête du père. Chacune des parties étant accompagnée d’un style et d’une narration qui lui sont propres, marquant ainsi ce moment de bascule quand vient le temps pour Lucien de se demander qui il est. Quand il se rend compte qu’il s’est construit sur un vide: «mes fondations sont creuses, suspendues dans un néant. Nous ne sommes pas seulement notre mémoire, nous sommes aussi nos oublis, les trous de notre mémoire, nos absences, nos comblements, la fiction de ces comblements.»
Il part alors pour de nouvelles aventures. Mais ça, c’est une autre histoire, celle de l’âge d’homme, une fois que l’enfance s’est effacée sur le sable. Pour constater, au bout de ce chemin, qu’«on ne naît pas nu, on hérite d’une mémoire souterraine, on s’emmaillote d’une mythologie.»

Lulu
Léna Paul-Le Garrec
Éditions Buchet-Chastel
Premier roman
176 p., 16,50 €
EAN 9782283036051
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfant singulier et solitaire, élevé par une mère maladroite, étouffante, malmené par ses camarades de classe, Lulu trouve refuge sur le littoral. Tour à tour naturaliste, collectionneur, chercheur de bouteilles, ramasseur de déchets, il fera l’expérience de la nature jusqu’à faire corps avec elle.
Conte initiatique et poétique, Lulu, premier roman de Léna Paul-Le Garrec, interroge notre rapport à la liberté et à la nature.

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Les premières pages du livre
« Sur les rives de la lointaine Atlantique, quelque part très à l’ouest, flottent à l’entrée de mon cabinet de curiosités trois verbes en lettres capitales : croire, creuser, rêver.
Il se raconte que, un jour de folie moderne, la sérendipité s’est invitée dans mes expériences interdites, menées la nuit en laboratoire, sur la pérennité et l’équilibre biologique de la chaîne alimentaire dans la biocénose des écosystèmes marins (oui, ça impressionne toujours un peu au début, mais n’ayez pas peur). Cette découverte serait fortuite, ce qui ne manque pas d’irriter la communauté des chercheurs aguerris.
Une espèce animale inédite révolutionne actuellement le monde scientifique.
Glorifié par les uns, étrillé par les autres, je me joue de cette rumeur. Les médias s’amusent de mes histoires fantasques et sans cesse réinventées, je suis l’érudit déjanté à la blouse jamais blanche, aux cheveux trop longs, à l’éloquence marginale, perché au milieu de ses tubes, pipettes et éprouvettes, dans cette perfection du désordre sur fond de musique rock. Les savants s’agacent de mes comparaisons avec Frankenstein et ils ont peut-être raison, elles amplifient le qu’en-dira-t-on.

Je suis le créateur du Piscis detritivore.
Poisson d’un nouveau genre. À la constitution robuste, de la taille et de la forme d’un dauphin, pourvu d’un incommensurable système digestif, il se nourrit exclusivement de détritus. Il nettoie les mers de la pollution humaine, il rétablit l’équilibre salutaire.
Vous comprendrez que j’en conserve le secret de fabrication.
Se répand le bruit d’un prix. Si j’en obtiens un (ce n’est en rien un but et je n’y crois pas, je suis bien trop jeune pour qu’un collège de sages experts, un aréopage me décerne quoi que ce soit, on ne peut toutefois s’empêcher d’y songer), je sais que mon discours sera romanesque. Lorsque le fil est trop long à remonter, autant le recréer.
Et pourtant, si le temps m’est accordé, je me hisserai sur la dune de mon existence et avec l’assurance d’un scaphandrier, j’exposerai à tous ma quête. Elle n’est pas la résultante d’une succession d’imprévus, elle prend ancrage dans les fatras de mon enfance, dans les tréfonds de ma consolation.
Venez, je vais vous la raconter.

1.
La première fois, c’est en hiver.
La pluie sur les lunettes, le vent sur les pommettes, sur les morceaux de joues qui dépassent de la capuche trop serrée, le lien qui m’étrangle le cou. Maman tire toujours de toutes ses forces, de crainte que le froid ne se faufile dans mon corps.
Les rafales giflent mon visage, la pluie tape si fort qu’on dirait de la grêle. Un son sombre, une plainte lugubre, quasi humaine, inonde mes oreilles.
Je ne sais plus quel est mon âge. Petit. Mes bottes excessivement grandes. Elles me semblent lourdes, immenses. Avec elles, j’ai peur de tomber, que la houle y pénètre et tente de m’enlever.
Ce moment-là, dans le froid de l’hiver, dans l’agitation de l’hiver, lutter contre le vent pour avancer, respirer péniblement tant l’étourdissant tourbillon de l’air s’engouffre dans ma bouche, dans mes narines tout entières. En apnée. Je ne vois rien, je n’arrive pas à marcher. Il faut plier les genoux, courber le corps pour ne pas vaciller. Même les rares mouettes ne parviennent pas à voler, elles bataillent pour ne pas chuter.
La mer, au loin. Elle me semble à l’autre bout du monde. Je perçois à peine ses vagues, devine son écume. Ça sent le sel, il pénètre dans mes sinus. Je sens que mon nez va couler. Je me retiens, tourne la tête pour renifler. Maman n’aime pas quand je renifle, maman n’aime pas quand mon nez coule.
Le ciel triste, bas, empli de cendres, l’absence de soleil, l’horizon bouché. Tout cela est ce que je vois de plus vaste, de plus lumineux.
Ce moment-là est magique. Le premier instant de liberté inscrit dans la porosité de ma jeunesse.
Je me souviens de tout. Chaque recoin de sable, chaque bout de rocher, chaque aile d’oiseau.
On ne se souvient pas toujours de ses premières fois, elles ne marquent pas toutes. Les premières fois ne sont pas toujours les meilleures, elles peuvent aussi être les pires, les plus fades, les plus médiocres. Ce dont on se souvient, c’est de la première intensité, de la première fois où submerge l’émoi. Nos sens envahissent notre mémoire, la travestissent.
Cette première fois là n’est pas la meilleure. La plage va me réserver bien d’autres moments de joie.
Ce qui compte ce n’est pas la première fois. Ce sont les suivantes, bien plus tard, après, lorsque arrive l’habitude. C’est l’émotion qui surgit alors qui est la plus belle, la plus pure, la plus réelle. En dehors des artifices de la passion.
Ça commence comme ça. L’hiver, sur la plage.
Ça ne peut pas commencer autrement.

2.
J’ai toujours eu envie d’en changer. Par moments, je m’imagine avec un autre.
Je n’aime pas mon prénom. Je ne l’ai jamais aimé, comme tous sans doute. Les parents veulent un prénom original, les enfants un prénom banal. On souffre souvent de ne pas être tout le monde, de ne pas être passe-partout, se fondre dans la masse. Surtout ne pas se faire remarquer. Nathan, Jules, Lucas, Louis, Léo, Hugo, Enzo…
En latin, il signifie « lumière ». Un comble, je l’ai si peu vue. Maman dit que justement, je la porte en moi, pas besoin de tant la regarder.

C’est en hommage qu’elle l’a choisi. À cause de Serge Gainsbourg. Étrange admiration, il fume et maman n’aime pas les gens qui fument, il est négligé et maman n’aime que la propreté. Incohérence de l’adulation artistique qui ébranle les certitudes, qui décale les images, celle que l’on renvoie, celle que l’on est, au fond.
En boucle, elle écoute ses vinyles sur Elipson, la vieille platine qui régulièrement dérape. Parfois elle danse, seule, sur le tapis du salon, et chante les amours mortes. Elle connaît tous les titres par cœur. Et puis, elle pleure. Alors je ne l’aime pas ce Lucien qui fait sangloter maman. Moi non plus.
Pour me consoler elle va chercher, tout en haut de l’étagère, le grand livre des prénoms. Elle l’ouvre à l’endroit du marque-page, une ficelle rouge effilochée. Elle y a légèrement souligné, à peine effleuré, au crayon à papier, la rubrique caractère. Elle chausse ses lunettes et lit à haute voix :
« Imagination fertile. Les sentiers battus et les vérités données ne sont pas faits pour lui. Il sera constamment à la recherche de renouveau et d’émerveillement. »
Elle referme lentement l’ouvrage comme si une absolue vérité prophétique venait d’être prononcée.

Je me demande souvent d’où provient le déterminisme des prénoms. Comment tant de gens peuvent avoir le même caractère.
À la naissance, reçoit-on une petite liste d’attentes sociales avec lesquelles il faudra être en cohérence ? Que se passe-t-il si on refuse de tendre vers le stéréotype de référence ?
Nous ne sommes pas neutres. Nous sommes le choix de nos parents, nous sommes les héritiers, d’une originalité, d’une désuétude, d’un classicisme. C’est de ce fatalisme qu’il faudra se construire une singularité.
Au-delà d’une nature, influence-t-il nos traits ? Soi-disant, notre état civil se traduirait sur notre visage. Nous en prendrions l’apparence. Il paraît qu’à partir d’une simple photo les ordinateurs sont capables de dire comment on s’appelle. Notre prénom nous façonne, nous sculpte, nous sommes taillés dans ces quelques lettres. Nous affichons sans le savoir notre classe, notre appartenance, à un contexte, un lieu, une époque.

À la maison, il n’y a pas de miroir. Même pas dans la salle de bains.
La première fois que j’en vois un, c’est à l’école. Au-dessus du lavabo des toilettes, il parcourt le mur tout entier, recouvre les petits carreaux de mosaïque. Les enfants aiment s’y regarder, ils y déforment leur visage, font des grimaces. Ils rient, gloussent. Je n’y arrive pas, je ne parviens pas à bouger le masque collé à ma peau. Poupée de cire figée par le sel de la vie.
J’ai découvert mon aspect à travers les fenêtres de la maison. Parfois, lorsque arrive la nuit, je retarde le moment où maman vient fermer les volets. Je n’ai pas le droit de les rabattre seul, trop dangereux, la balustrade branlante en fer forgé, trop dangereux. J’invente des ruses. Rien que pour pouvoir me voir, furtivement, quelques secondes, deviner mon visage flou sur le noir de la nuit des vitres.
Serais-je comme Gainsbourg ? Aurais-je son nez, ses oreilles, ses yeux ? J’effleure les pochettes des vinyles, je caresse ma propre peau. J’ai peur d’être laid.

Plus tard, je dirai que mon prénom honore la littérature. Tout de suite ça impressionne. J’aime, aujourd’hui encore, observer cet infime moment où les yeux de l’interlocuteur cherchent, où ils balaient dans leur cerveau en quête d’une réponse. Peu savent, beaucoup changent de bottes, mettent le sujet sur la touche.
Alors, quand j’entends sur les lèvres répliquer Stendhal ou Balzac naît une immédiate tendresse, une particulière complicité.

3.
À voir maman noyée de larmes qui m’enserre outrageusement, je crois que l’école est une épreuve, une torture. Au début. Ça ne dure pas, très vite, je chéris l’école. Sur le chemin sinueux où nous marchons chaque matin, main dans la main, je n’ose le montrer à maman, je crains qu’elle ne soit déçue.
L’école est mon échappatoire, le lieu de toutes les parenthèses. J’apprends. Je happe chaque mot prononcé par la maîtresse, je m’immerge d’informations, entendues, lues. Je m’ennivre. Je pénètre pleinement chaque page de toutes mes petites cellules grises.
Lorsque je lève la tête, c’est pour étudier. Les autres. Je regarde les enfants, ils me semblent étranges. Je les vois telles des bestioles singulières. Ils ont un mode de fonctionnement qui paraît inné, de l’ordre de l’inconscient collectif. Ils vivent ensemble sans connaître les règles, tous les maîtrisent spontanément. Je les étudie de la même manière que j’analyserai plus tard les coquillages, avec précision. Je les contemple, de loin, avec recul. Là est la différence.
Je me demande s’il ne faudrait pas tenter de leur ressembler, entrer dans leur monde. Seul, je suis bien. Parfois, l’idée d’avoir un copain me parcourt discrètement l’esprit. J’ai tant de secrets, les expliquer serait long, compliqué, et surtout, pas sûr que ça plairait à maman.
Ce que je préfère, à la récréation, ce moment qui sonne la délivrance pour les élèves, c’est les observer, surtout faire du sport. S’agiter comme si leur vie en dépendait, prononcer fort de drôles de mots impudiques, se démener à en avoir les cheveux collés au front par la moiteur de l’effort. Et lorsqu’ils ne jouent pas, ils en parlent, racontent des histoires de professionnels qui manient si bien la balle qu’ils ont de fières allures de héros grecs. J’aimerais bien, moi aussi, ressembler à ces champions de stade. J’aimerais bien essayer sur le bitume de la cour. Je ne sais pas si mon corps en a la force. Maman a peur que je me fasse mal, que je me casse quelque chose. Alors, j’essaie caché dans ma chambre. Une peluche, un coussin, deviennent des ballons, mon lit et mon bureau sont les buts de ce terrain fictif. Je jongle au ralenti, mimant un effet spécial de cinéma, je décompose chaque mouvement, sans faire de bruit, sans faire perler la moindre goutte de sueur. Je n’ai jamais l’audace d’accélérer la cadence.
Je suis cet enfant aux poches de jean usées à force d’être assis seul, sur les marches, dans un coin du préau. En classe aussi je suis physiquement seul, je dis physiquement parce que je me sens comme un poisson dans l’océan, dans mon élément. Je ne suis pas seul, je suis accompagné par la connaissance, je joue avec elle. Il m’arrive de me tromper, volontairement, j’ai néanmoins très bien compris la consigne. Une gommette mal positionnée, une couleur à la place de l’autre, puis progressivement, un mot incorrect, une définition erronée, une réponse incomplète. Se fondre dans la masse. Surtout ne pas se faire remarquer.
Cela laisse à maman l’occasion de me consoler. Et elle aime ça. Je ne peux pas être parfait, ça la blesserait. Je me dois de lui renvoyer les faiblesses qu’elle imagine.

Souvent, la maîtresse veut la rencontrer. Je dis la maîtresse, parce que le hasard veut que je n’aie pas de maître, le hasard ou les statistiques. Je dis la maîtresse, mais il y en a eu plusieurs, la maîtresse qui les englobe toutes. Elle veut parler avec maman, un rendez-vous aux allures de séance des pourquoi : pourquoi je suis seul, pourquoi je ne parle pas, pourquoi je ne joue pas, je ne cours pas. Je ne comprends pas ces questions de soi-disant grandes personnes. Et pourtant, dans ma tête, c’est en permanence que défilent les interrogations.
Je ne rentre dans aucune case. Parfois elle se demande même si j’en ai une en moins, ou peut-être une en trop (est-ce si important le nombre de cases ?).
Toujours maman s’agace, elle ne parle plus, elle hurle :
« Vous ne comprenez rien à rien ! Qui êtes-vous pour considérer mon fils comme un sauvage ! Et cessez avec vos histoires de psys, c’est bon pour les frappadingues comme vous ! »
Et tous les ans, ça recommence. Toujours. Ce n’est pas grave, un mauvais moment de tempête à passer la tête basse. Après je reprends le rôle du fils fragile, je joue le jeu de l’élève à part. Chacun regagne sa place et les ormeaux sont bien gardés.

4.
Ce jour-là, des châteaux ont poussé comme après la pluie les champignons, des forteresses de sable laissées par des enfants. Mes yeux ne savent plus où donner de la tête, ils cabriolent aux quatre coins, ils vont de tourelle en donjon, de rempart en pont-levis.
Ces édifices abandonnés, incomplets, érodés par les pas et les vagues sont l’occasion de m’inventer des histoires, des voyages dans une lointaine Espagne. Je suis tour à tour conquistador, écuyer, serf ou seigneur.
Mes préférés, ceux ornés par mer nature, surtout ceux parés de coquillages. Il y en a de toutes les formes, de toutes les couleurs, j’aime cette attention apportée aux détails. J’imagine le temps passé à ramasser ces coquilles perdues, bouts de bois flotté, plumes délavées. Ce soin un peu vain, un peu fou pour une éphémère construction. Le fantôme du Facteur Cheval planait au-dessus de chacun de ces palais de passage.
À pas feutrés, soulevant la pointe des pieds, j’ose m’approcher. Je les effleure doucement, je glisse une main en haut des ponts jusqu’au sommet des tours, j’en faufile une autre sous les tunnels, touche les courbes de sable, le sens devenir de plus en plus humide, de plus en plus épais. Entre mes doigts menus ruissellent les grains de plusieurs existences, de siècles de vie.

Ce jour-là, je décide de rapporter un petit coquillage, en souvenir de ce doux moment de rêverie. Je le glisse, discrètement, au fond de ma poche, sans que maman regarde. Surtout ne pas se faire remarquer. Je sais qu’il ne faut pas lui demander, elle dirait non. Elle n’aime pas l’inutile (notion toute relative).
Minuscule, anodin, cet acte va en entraîner tant d’autres, mon effet papillon. Si nous savions, si nous avions le pouvoir de savoir qu’un geste dérisoire répercuterait son écho sur l’ensemble de notre sablier, le ferions-nous ? On se focalise toujours sur les grandes décisions. Finalement, ce sont les petites, irréfléchies, qui bouleversent nos vies. »

Extraits
« Je suis submergé d’informations : les coquillages, les plumes d’oiseaux, les bois flottés. Ma tête commence à être aussi envahie que ma chambre. À force de tout mémoriser, je me demande si mon cerveau n’est pas allé se réfugier dans mon cœur.
Je sens qu’il faut gagner en efficacité. Certes, mes connaissances sont déjà précises mais je dois approfondir plus encore, aller plus loin dans les détails. Il me faut un carnet. Un petit carnet que je pourrais glisser dans ma poche afin de consigner la date, l’heure, le lieu, le contenu des trouvailles.
Mercredi 25 / 8 h 30 | plage des estrans | 8 plumes | 3 bois flottés.
Très vite, j’y ajoute la couleur, la couleur du ciel et de la mer. Il serait une erreur de penser qu’elle est toujours la même. » p. 44

« Je me suis construit sur un vide, mes fondations sont creuses, suspendues dans un néant. Nous ne sommes pas seulement notre mémoire, nous sommes aussi nos oublis, les trous de notre mémoire, nos absences, nos comblements, la fiction de ces comblements.
La vérité, avons-nous envie d’elle, besoin d’elle. Je ne crois pas. Il n’y a qu’une vérité, celle que l’on s’invente, chaque jour. » p. 114-115

« Lucien aura peut-être envie de savoir. Il ne vous interroge pas verbalement, mais il se demande, ou se demandera, qui il est. On ne naît pas nu, on hérite d’une mémoire souterraine, on s’emmaillote d’une mythologie. » p. 165

À propos de l’auteur
PAUL_LE_GARREC_Lena_©Philippe-MatsasLéna Paul-Le Garrec © Photo Philippe Matsas

Léna Paul-Le Garrec vit à Nantes et se consacre à l’enseignement. Lulu est son premier roman. (Source: Éditions Buchet Chastel)

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Patte blanche

WYRZYKOWSKA_patte_blanche  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_2023

En lice pour le Prix Françoise Sagan 2023

En deux mots
Dans la France de 2015, les Simart-Duteil ne se sentent plus en sécurité et décident de se réfugier dans leur manoir normand. Une paranoïa liée au climat anxiogène, mais aussi aux prétentions d’un demi-frère syrien qui est bien décidé à prendre sa place. Le conseil de famille devient alors explosif !

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Grandeur et décadence d’une famille française

Inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une famille qui a choisi de se cloîtrer dans sa demeure – le premier roman de Kinga Wyrzykowska est un joyeux jeu de massacre au sein d’une famille bourgeoise. Vous allez vous régaler avec les Simart-Duteil !

Souvenez-vous, c’était avant le covid et avant la guerre en Ukraine. Mais le climat n’en était pas moins anxiogène. Nous étions en 2015 et la France était confrontée à une vague d’attentats. C’est dans ce contexte que Kinga Wyrzykowska nous offre un premier roman aussi corrosif que jouissif. Il met en scène une famille bourgeoise, les Simart-Duteil, qui décident de se cloîtrer dans leur maison de famille en Normandie. Héritiers d’une fortune amassée dans les travaux publics et plus exactement la construction d’autoroutes au Moyen-Orient, Paul, Clothilde et Samuel n’auraient pourtant guère de raisons de s’en faire, si ce n’est cette crainte ancrée profondément de ne pas être à la hauteur. Car ils ont tous espéré suivre la voie de la réussite et ont finalement dû se rendre compte que le chemin de la réussite était semé d’obstacles.
Paul aura été le premier à connaître son heure de gloire. Sous le nom de Pol Sim, il a travaillé avec Thierry Ardisson et s’est fait connaître par ses saillies féroces. Sa chaîne YouTube (Pol’pot) lui aura aussi permis d’asseoir sa notoriété, mais comme rien n’est plus éphémère qu’une carrière médiatique, il sent bien que sa chance est passée. Son réseau s’étiole, dans les allées du Racing-Club de France on ne le reconnaît même plus.
Samuel a longtemps pensé que son avenir était beaucoup plus solide. En ouvrant une clinique de chirurgie esthétique, il s’imaginait faire fortune en un rien de temps. Il a d’ailleurs très vite trouvé une clientèle, élargi son réseau et fait fructifier son entreprise. Mais dans ce milieu, la réputation fait tout. Alors quand les premières critiques – même infondées – ce sont fait jour, la confiance envers le chirurgien en a pâti. Si bien qu’il doit désormais penser à sauver les meubles. Ce qui tombe plutôt mal, car il a demandé Monika, rencontrée lors du tournage d’un film publicitaire pour vanter l’un de ses appareils censés faire rajeunir, en mariage. Une nouvelle qu’il compte annoncer à la famille réunie à Yerville. Quant à Clotilde, avouons-le, elle n’a pas eu à faire grand-chose, sinon un trouver un mari de son rang et lui faire trois enfants qui font sa fierté. Mais l’usure du couple est là, faisant croître les angoisses de Clothilde, toujours prompte à voir les choses en noir.
Et les choses ne vont pas s’arranger. Car de la Syrie en guerre leur parvient un message qui va les déstabiliser. Leur père menait une double-vie, de part et d’autre de la Méditerranée. Il avait une maîtresse qui lui donnera un fils. Ce dernier annonce sa venue, fuyant les combats via le Liban.
L’ambiance devient explosive, les vieilles histoires ressortent, la tension croit et le vernis de la bienséance se craquelle. Ce jeu de massacre auquel participent trois générations est servi par un style corrosif au possible. On se régale de cette descente aux enfers.
Kinga Wyrzykowska montre avec finesse combien les phrases convenues se vident de sens, comment les belles conversations basculent dans l’anathème et comment le bien-parler peut se transformer en blessures profondes. On imagine combien un Chabrol aurait pu faire son miel de ces dialogues tranchants et de ce huis-clos explosif. Et on jubile avec autant de plaisir qu’avec la prose de Stéphane Hoffmann, notamment dans On ne parle plus d’amour.

Patte Blanche
Kinga Wyrzykowska
Éditions du Seuil
Premier roman
320 p., 20 €
EAN 9782021514087
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Yerville en Normandie. On y évoque aussi Paris et la région parisienne, de Créteil à Clamart, ainsi que la Syrie et le Liban.

Quand?
L’action se déroule autour de 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Simart-Duteil ont marqué votre enfance. Leur nom si français, leur maison flanquée d’une tourelle – comme dans les contes –, leur allure bon chic bon genre ont imprimé sur le papier glacé de votre mémoire l’image d’une famille parfaite.
Un jour, pourtant, vous les retrouvez à la page des faits divers, reclus dans un manoir normand aux volets fermés. Les souvenirs remontent et, par écran interposé, vous plongez dans la généalogie d’un huis clos.
Paul, Clothilde, Samuel ont été des enfants rois. Leur père, magnat des autoroutes au Moyen-Orient, leur mère, Italienne flamboyante, leur ont tout donné. Quand un frère caché écrit de Syrie pour réclamer sa part de l’héritage, la façade se lézarde. Les failles intimes se réveillent.
Paul, dont la notoriété d’influenceur politique commence à exploser, décide de prendre en main le salut de son clan. Une lutte pour la survie de la cellule familiale se met en branle. Et l’« étranger » a beau montrer patte blanche… il n’est pas le bienvenu.
Une fable qui porte un regard d’une grande finesse sur le climat social et la peur de l’autre.

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Kinga Wyrzykowska présente son roman Patte blanche © Production Éditions du Seuil

Les premières pages du livre
« 0.
Imaginez, vous avez du temps à tuer. Une vacance.
Échine courbée, doigt sur l’écran du portable, yeux légèrement plissés, vous vérifiez vos mails, la météo, passez en revue les messages qui s’empilent dans vos conversations actives, jetez un œil au cours de la Bourse alors que vous n’avez placé d’argent nulle part, ouvrez Le Monde, Leboncoin, un jeu de poker en ligne et Instagram. Les minutes passent, l’ennui pas : vous cédez à l’appel d’une news qui promet un rebondissement insensé dans l’affaire Dupont de Ligonnès, et puis finalement rien. Déçu·e, vous sautez par la première fenêtre surgissante pour découvrir que Britney Spears a dorénavant les cheveux bleus.
Vous scrollez la vie des autres, sans émotion, anesthésié·e. Vous balayez les chiens écrasés avec distance, clic après clic.
Tant de chair et pas un os à ronger. Rien qui croustille.
Vous devriez vous arrêter, ranger la machine, prendre un bon roman, parler à votre voisin, lever le nez. Vous n’y arrivez pas. La déception vous affame. Le vagabondage vous rend vorace.
Tout à coup, alors que vous alliez déposer les armes, à la fois gavé·e et vide, quelque chose se met à vibrer à l’intérieur. L’excitation monte, et, avec elle, la vie. Vous ne l’auriez pas parié en entamant cet article de seconde zone, au titre peu engageant, « Les reclus d’Yerville », dans un journal régional. L’histoire d’une famille de Franciliens bon chic bon genre, originaires de Paris et proche banlieue (sans autre précision), qui, depuis plusieurs mois, ne sort plus de sa résidence secondaire normande. Le journaliste profite de l’affaire pour promouvoir la région, vante le bocage dans toute sa splendeur, la situation du village à quelques encablures de la gare d’Yvetot, en surplomb de la campagne, la mer en trente minutes – une aubaine pour relancer le marché immobilier du pays de Caux. Dessert son enthousiasme la photographie qui accompagne l’article : une maison de maître, imposante et lugubre, aux volets fermés, et sa légende tragi-comique – Le Clos (ça ne s’invente pas), devenu la prison volontaire des Simart-Duteil. Vous apprenez qu’ils sont dix, de tous âges, de la grand-mère aux petits-enfants, leurs courses sont livrées devant la grille d’entrée sous vidéosurveillance, les séquestrés les récupèrent à la tombée de la nuit. On rapporte les propos stupéfaits de l’épicière, les Simart-Duteil étaient tout ce qu’il y a de plus normal, ouvert même, ils recevaient beaucoup surtout depuis la mort du patriarche, un grand monsieur. Elle se souvient de voitures garées en file devant chez eux, de baptêmes, de mariages, d’anniversaires, et vous, chaque fois que vous lisez « Simart-Duteil », vous vous troublez. Ça vous parle.
De quoi ? D’où ?
Un des fils a eu son heure de gloire, est-il mentionné, mais son nom de vedette, Pol Sim, ne vous évoque rien. Vous le googlez. Sa tête non plus. Froid, froid, froid. Vous revenez à l’article, aux Simart-Duteil, un picotement de nouveau, un frémissement nostalgique, vous pourriez le jurer. La génération médiane, trois enfants nés dans les années soixante-dix, est la vôtre. L’un d’entre eux a peut-être fréquenté la même classe que vous. Vous tapez « Simart-Duteil » dans le moteur de recherche, vous trouvez un ou deux avis de décès, un arbre généalogique qui ne correspond pas, et des liens comme autant d’impasses, dont plusieurs vers le site d’une clinique de chirurgie esthétique. Vous proposez « famille enfermée dans sa maison + Normandie » à la sagacité de Google, qui choisit d’ignorer le dernier mot et de vous servir des femmes et des enfants séquestrés à la pelle, surtout en Hollande ou en Autriche. Vous apprenez que Natascha Kampusch est devenue l’heureuse propriétaire de son ancienne geôle. Vous suivez la sortie de l’enfer du petit peuple de la cave, jouet de l’ogre Josef Fritzl. Vous vous égarez sur les traces des reclus de Monflanquin, cloîtrés pendant huit ans dans leur château près de Bergerac. Des gens bien qui avaient mis leur intelligence en jachère. Vous achoppez là-dessus. Sur la jachère, sur les gens bien. Vous n’écoutez plus. L’expression du journaliste tourne en boucle. Vous chauffez. Vous y êtes presque.
Et soudain, ça vous revient : des murs surmontés de tessons de bouteilles qui ceignent une bâtisse imposante, son toit pointu, aux tuiles orange, une girouette, de la végétation luxuriante et surtout, comme dans les contes, une tourelle. En somme, une fantaisie architecturale un peu floue, tels les lieux rêvés ou souvenus, qu’une promenade sur Street View ne rendra pas plus nette. Elle confirme néanmoins que la maison en pierre tranche avec le reste du cadre urbain, enduit de crépi : elle est exceptionnelle.
Vous êtes à Créteil, le Vieux Créteil, dans la zone résidentielle : des pavillons Bouygues au jardin carré, quelques résidences fleuries et leur court de tennis, des immeubles HLM à taille humaine, dont le vôtre à l’époque, beige, avec parking à l’entrée, rue de Bonne. Une rue que vous descendiez jusqu’à celle de l’Espérance pour vous rendre à l’école, quinze minutes à pied, un peu moins en passant par la rue du Cap. Et, sur votre chemin, la maison à la tourelle, dont s’ouvrait tous les matins, à huit heures quinze précises, le portail électrifié, pour laisser sortir dans une berline chic une fillette de huit ans qui ne vous ressemblait pas. Parfois, vous aperceviez ses frères, habillés comme elle en bleu marine. Un ado, un peu gros, et l’autre, tout juste collégien, pensiez-vous, l’air grave et les traits parfaits. Ils allaient à l’école privée, en voiture donc. Avec leur père, tiré à quatre épingles, qui devait sentir l’eau de Cologne et la lessive propre. Parfois, c’était leur mère, une beauté à l’allure d’actrice de cinéma. Et ils se sont gravés à jamais dans votre imaginaire d’enfant né·e ailleurs pour y former une catégorie à part, qui nourrissait tous vos fantasmes : celle des « gens bien ». Vous les appeliez comme ça : « les gens bien de la rue du Cap ». Alors que vous connaissiez leur nom, inscrit sur une boîte aux lettres au style anglais. Un patronyme si français à votre oreille, enfoui au fond de votre mémoire qui émerge à cet instant, intact et toujours aussi chic : Simart-Duteil (car, oui, c’était eux).
Et vous vous rappelez le prénom de la fillette, Clothilde, et que l’un de ses frères (le beau) avait joué dans une pub Benco (comment l’aviez-vous su ?) que vous retrouvez en ligne.
Les Simart-Duteil, un horizon inatteignable, une énigme depuis toujours, désormais à portée de main. Tout ce que vous avez voulu connaître, toucher, enfermé dans une résidence secondaire à Yerville. Et leurs vies d’avant, traçables. Ici et là. Il suffit de glaner.
Imaginez, il y a de quoi frissonner.

1.
D’abord Paul.
Alias Pol Sim, le plus populaire des Simart-Duteil, avec sept cent soixante-quinze mille occurrences sur Google. Il s’agite sur l’écran dans différentes émissions de Thierry Ardisson (site de l’INA), veste en similicuir collée à son torse nu, jouant la provoc, rires à sa gauche, rires à sa droite, tout le monde en parle, tout le monde applaudit, et plus tard, vieilli d’une quinzaine d’années, seul contre tous sur sa chaîne YouTube (Pol’pot), portant beau en costard cravate. Plus classique, crâne impeccablement chauve – lustré – et toujours en verve, à bas le politiquement correct ! Entre les deux, pas grand-chose, quelques articles poussifs, deux ou trois interviews dans des magazines de seconde zone qui fleurent bon le zèle d’un attaché de presse et des tags d’ordre privé sur les murs des autres.
Il a décidé que cette année serait celle de son come-back: il en rêve, quelque temps qu’il trépigne en observant tous ceux qui émergent grâce à une vidéo merdique, qu’il cherche l’idée qui fera mouche, le concept qui tue. Et le bon moment. Tout se joue sur le timing. Et les relations.
Sans le réseau, on n’est rien.
C’est pourquoi Paul sourit (intérieurement) en franchissant la grille du Lagardère Paris Racing, ancien Racing Club de France, dont il a toujours scrupuleusement payé l’adhésion même en période de vaches maigres, même quand chaque silhouette croisée dans les allées du parc lui rappelait qu’il ne connaissait plus personne, qu’on l’avait oublié, qu’il n’était plus rien. Il ne boude pas son plaisir : après deux mois à l’affût, il a décroché le Graal, un rendez-vous pour un double avec Hugo de Saint-Mars. Énorme.
C’est arrivé la veille en salle de muscu. Entre deux allers-retours sur son rameur, Paul a échangé quelques blagues avec son voisin, sa cible number one, le grand manitou de la presse néo-réac qui, on ne va pas se mentir, est la seule à tirer son épingle du jeu. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour rivaliser avec la ligne de notre cher président ? a-t-il lancé, goguenard. Je ne l’ai pas attendu, celui-là, pour tester le régime Dukan, a rétorqué Saint-Mars en accélérant imperceptiblement ses mouvements. Confidence pour confidence, moi je ne l’ai pas attendu du tout, a renchéri Paul. Et je ne l’attends toujours pas. Merci pour ce moment et bon vent ! Saint-Mars a ri. Gagné. À la fin de sa session, il s’est tourné vers Paul : je vous connais, non ? C’est quoi votre nom déjà ? Pol Sim. Oui, c’est ça… Pol Sim… On peut se tutoyer, non ? Pardi, entre collègues ! Pol, tu joues au tennis ? Le partenaire de Saint-Mars était blessé, Paul pourrait le remplacer. Le lendemain matin, un petit double avec deux copains très fréquentables.
Voilà une affaire rondement menée. Le rendez-vous est fixé à dix heures cinquante-cinq devant le court numéro sept.
Paul arrive largement en avance pour enchaîner les trente longueurs auxquelles il aime s’astreindre. Il lui reste même du temps pour une orange pressée au Bar Anglais. Il fait défiler les infos du jour sur son iPhone. Pendant la nuit, il a lu Le Suicide français – Saint-Mars est un intime de Zemmour. Il s’est fait une liste de bons mots qu’il trouvait implacables il y a encore une heure mais, à présent, il doute de tout, craint de ne pas être drôle, pas mordant, à côté de la plaque. Il ne faut pas qu’il se loupe. Avec des mecs comme ça, t’as pas le droit à l’erreur, il n’y a pas de seconde chance. Ils sont impitoyables. Après le match, ils iront déjeuner ensemble. Les quatre mousquetaires. Et c’est là qu’il veut amener, entre la poire et le fromage, son bébé. Pol’pot. Il a préparé une formule de présentation qui claque. Il doit la caser avec détachement : Pol’pot, c’est la fusion assumée de Voici et de L’Express, version Pure Player. Les potins de Pol : les dessous de la politique. Les liens secrets entre les puissants : le cul, le fric, la famille. Ils voudront en savoir plus. C’est sûr. Saint-Mars flairera le coup fumant. Et s’il en est, les investisseurs suivront. Pour un lancement correct, Paul a besoin d’argent et de soutien.
Et de lui-même. Ne pas faillir. Se faire confiance. S’autoriser à réussir.
Comme il ne veut pas arriver en avance, il se présente avec trois minutes de retard devant le numéro sept. Il est quand même le premier. La réservation précédente occupe toujours le court. Paul patiente en observant quelques gamins, seize, dix-sept ans à peine, qui jouent au volley sur le terrain voisin. Il n’y a pas à dire, c’est un sport qui allonge les corps. Les adolescents, c’est quitte ou double : minces, ils le fascinent ; sinon, ils le dégoûtent.
À onze heures cinq, Paul poireaute et s’inquiète. Les deux joueuses se foutent de déborder sur son créneau. Les autres manquent toujours à l’appel. Il vérifie ses messages, consulte son répondeur, hésite à écrire à Saint-Mars. Il ne veut pas paraître oppressant, à cheval sur les horaires comme un pécore. Les grognasses le saoulent à jouer en l’ignorant. À onze heures douze, d’un pas déterminé, entre deux balles, Paul traverse le court. Les squatteuses de terre battue s’arrêtent, surprises. Un goujat ? Un étourdi ? Je vais m’échauffer avant l’arrivée de mes amis si vous permettez, mesdames. Il accentue « amis » avec emphase. Plus tard il y repensera, humilié ; plus tard, quand il connaîtra le fin mot de l’histoire, qu’il fera surgir de sa mémoire, comme un diable de sa boîte, cette petite phrase fanfaronne et ridicule, elle achèvera de le torturer. Il pourrait avoir l’amabilité d’attendre qu’elles aient terminé, s’offusque la coupe au carré. Il leur reste quarante-cinq minutes, elles ont bien l’intention de les utiliser. La queue-de-cheval a une voix nasillarde, insupportable. Étonnant que personne ne l’ait encore égorgée. Je pense qu’il y a malentendu. Paul a les mains qui tremblent. Mes partenaires et moi avons réservé depuis cinq jours, au moins. Elles en doutent, elles bloquent le créneau d’une semaine sur l’autre. Vous n’avez qu’à vérifier. Vous nous faites perdre notre temps, monsieur. Paul ressort. Scrute son portable pour se donner une contenance. Salopes, il jure, entre ses dents croit-il, mais la coupe au carré lui adresse un je vous en prie éclatant. Tandis que l’autre l’interpelle : c’est quoi votre nom ? Prends-le en photo, c’est un intrus. Il ne fait pas partie de nous.
Toujours personne et pas de message, aucune excuse. Nada. Saint-Mars se fout de sa gueule ou quoi ? Paul se poste devant le tableau des réservations. Saint-Mars, court no 7 de 11 h à 12 h. Elles vont l’entendre les pouffiasses – tu dois t’affirmer, ne pas t’écraser. Paul accélère, échauffé par la perspective de les virer manu militari. Ses oreilles bourdonnent. Il n’entend pas que devant le Club-House on le hèle. Une fois, deux fois : Pol Sim ! Des rires. Enfin, il se retourne. Hugo de Saint-Mars, au centre d’un petit groupe animé dont font certainement partie Mathieu Brison (animateur radio, né le 26 février 1973 dans le 15e arrondissement de Paris), et Laurent Mayol (personnalité du monde des affaires, né le 7 mai 1967 à Poitiers). Paul s’approche. Avec eux, un quatrième larron, au visage de poupon. T’avais peur qu’ils nous mettent la pâtée, hein ? T’avais peur qu’ils nous mettent la pâtée ! Je vous présente Pol Sim, qui nous a lâchés ce matin. Vous le connaissez, n’est-ce pas ? Essayiste, polémiste, journaliste, arrêtez-moi, Pol, hein, si je me trompe. Et sacré fêtard, hein, c’est peut-être encore ce qui te définit le mieux ! Bien sûr, on le connaît, confirme Mayol sans grande conviction. Hein Pol ? Comment c’était déjà le titre de ton livre ? Une citation… c’est ça, non ? Tu seras un homme, mon fils. Paul peine à avaler sa salive. Kipling, non ? C’est ça ? Kipling ? Paul opine. Brison cherche : une autobiographie, je ne me trompe pas ? Oui, tranche Saint-Mars qui revient à son mouton noir : tu nous as lâchés, Pol. T’es pas du matin, toi ! Heureusement qu’il y avait Guillaume – l’homme qui tombe à pic ! Parce que je déteste perdre, hein, et encore plus déclarer forfait. Hugo saisit familièrement l’inconnu par les épaules – qui c’est ce roux ? –, Guillaume Lepetit, qui sait manier la raquette presque aussi bien que Twitter… Un tueur. Saint-Mars ne plaisante pas : Guillaume est le meilleur journaliste actuel. Je le dis tout net. Un fleuret en guise de plume. En cent quarante caractères, il te cloue au pilori. Ses tweets sont suivis par plus de… Combien de followers, déjà ? se délecte-t-il, la bouche gourmande. Oh je ne sais plus… C’est très volatil tout ça, tempère modestement Lepetit. Il vaut mieux l’avoir de son côté, celui-là, je peux te le dire Pol. Paul acquiesce machinalement, de plus en plus perdu. Justement, à propos de réseaux sociaux, lance-t-il comme un piolet dans la glace, pour se hisser à leur niveau, ne pas perdre de vue les premiers de cordée. On ne l’écoute pas. Brison propose de se faire la revanche le lendemain. Paul peut se libérer mais personne ne relève. On l’ignore. Il tente d’élucider le malentendu : le rendez-vous était à onze heures, non ? Il ne comprend pas : il était au Racing à neuf heures, pour nager. Il avait piscine ! se gausse Brison, la bouche ouverte. Il se plie en avant pour expulser son hilarité silencieuse. Paul oscille : le mieux serait de rire avec eux, mais il n’y arrive pas. Il reste là, les bras ballants, hors sujet. Le problème, c’est toujours les autres. Dans un souffle : c’était à quelle heure le rendez-vous ? C’est pas qu’ils s’emmerdent mais Mayol et Saint-Mars doivent rejoindre leurs moitiés sur le court sept. Puis on déjeune rapidement tous ensemble ? Paul ne pipe mot, interdit : leurs moitiés ? Le court numéro sept ? Coupe-au-carré et Queue-de-cheval. Il est fichu. Il sort son portable de sa poche, le déverrouille pour lire, encore une fois, le message de Saint-Mars.
Neuf heures, putain. Blanc sur bleu, c’est marqué neuf heures. Depuis toujours neuf heures. Distribué et lu. Comment s’est-il débrouillé pour lire onze ?
C’est plus prudent de quitter le Lagardère. S’il croise les deux connasses, elles le reconnaîtront. On ne le retient pas d’ailleurs et il choisit de contourner le self-service où disparaît Lepetit qui, lui, va déjeuner avec la bande. Il porte bien son nom. Un nabot. Paul vérifie ses mails et consulte la météo de l’iPhone pour se donner une contenance en marchant. Temps couvert.
À l’automne, même la Croix-Catelan, c’est triste. Inhospitalier. Dire qu’il raque deux mille boules pour avoir envie de se tirer une balle en pleine tête dans leur putain de parc de dix hectares, jonché de feuilles mortes. C’était un très-au vent d’octobre paysage. Des vers – de qui ? – surgissent à la surface de sa rage tandis qu’il franchit, sans un regard pour le vigile, la sortie du club. Dans ce monde, si on veut réussir, il ne faut pas avoir d’états d’âme. Pas d’âme du tout, comme ce pisse-froid de Lepetit. Que découpe, aujourd’hui dimanche, la fenêtre : c’est quoi, déjà, la suite ? Il ne s’en souvient plus. Il inscrit le début du poème dans son moteur de recherche. Ah voilà : Jules Laforgue. Avec sa jalousie en travers, hors d’usage… Il tape « Guillaume Lepetit », voit apparaître quatre cent quatre-vingt-sept mille résultats, un portrait de lui dans Libération, des articles récents à foison, des signes de gloire. Lepetit, nouvelle coqueluche de la droite. Lepetit, hussard de la plume. Trente ans et un avenir prometteur. Un garçon plein de valeurs, aux aguets, prêt à prendre sa place.
Paul efface d’un geste désabusé le patronyme du journaliste et rentre « Pol Sim » à la place. Il guette, terrifié, les signes de sa disparition à venir, de son inéluctable chute dans les limbes de l’anonymat. Là où jamais Saint-Mars ni aucun autre ne songeront à le repêcher. Ouf, le nain a moins d’occurrences que lui. Ça le console un peu. Il faudra qu’il s’en souvienne, demain, quand il ira à l’anniversaire de sa mère et que chacun des invités lui demandera par politesse, par sadisme ou par ennui – ce qui dans le fond revient au même – ce qu’il fait en ce moment, où il en est, comment ça va, quoi, toi.
Bien. Très bien. Au mieux. Je reviens. De loin mais je suis là. Comptez sur moi. Je ne suis pas mort. C’est mon moment. My time. À vos marques.
Feu.

2.
Irrésistible Isabella, sur cette photo, postée sur Instagram le 12 octobre 2014. C’est une journée particulière – une journée d’anniversaire, avec un mois d’avance parce que le 14 novembre, c’est barbant, il fait toujours froid. Isabella a mis sa robe mauve, en soie légère, pour découvrir ses épaules, sans frissonner d’autre chose que du plaisir de se sentir jolie. Elle penche la tête sur le côté, vers le bouquet d’asters blancs serré dans sa main gauche. On ne voit pas la droite, ni ses jambes, c’est un plan américain, mais on imagine facilement qu’elle porte des sandales à semelles compensées beiges. Pratiques et glamour.
Elle destine les fleurs à la décoration du buffet et va les lancer, une par une, sur la nappe, pour créer une atmosphère primesautière et un effet de savant négligé. Elle ne veut pas d’une cérémonie trop formelle, surtout pas. Juste bucolique. On est à la campagne après tout. À Yerville, où elle habite désormais à mi-temps. Au Clos plus précisément, que dans la famille on appelle le Cottage, avec l’accent anglais, en allongeant exagérément le a, pour se moquer un peu de soi-même. La maîtresse des lieux aime rire. La légèreté. Elle a lâché ses cheveux – pourquoi pas ? –, elle pensait mettre un chapeau toscan mais elle ne le trouve plus. Aucune importance, ses boucles noires lui chatouillent le dos, libres, sauvages. Avec son teint hâlé de l’été, c’est extra.
Elle hésite devant la grande table dressée : les assiettes, les verres et les couverts ont été disposés de façon maussade, en rangs ordonnés, des deux côtés de la table, comme alignés pour une bataille. Il faut chambouler tout ça. De la fantaisie avant toute chose ! Isabella dissémine la vaisselle çà et là, par petites piles, idem pour les couverts. Voilà qui donne du mouvement à l’ensemble, de la joie. On aurait pu mettre davantage de couleurs encore mais… Elle songe aux reflets bleutés des fleurs de lin et regrette de ne pas être née au printemps. Enfin, il n’y a pas de quoi se plaindre, la journée s’annonce MA-GNI-FI-QUE. La fête pourra se dérouler à l’extérieur. Chacun aura le loisir d’admirer le parc : sa fierté. Tout pousse. 2014 a été une année particulièrement chaude, ce qui ne l’inquiète pas ; elle est de nature optimiste, pas comme Clothilde qui imagine tout de suite des catastrophes en série, et tiens, tant qu’on y est, l’apocalypse. Qu’elle regarde plutôt le magnolia ! Un prodige, un miracle : il fleurit de nouveau, en plein mois d’octobre ! Du moins Isabella l’espère – elle n’a pas pensé à vérifier depuis la veille. Elle sait la nature capricieuse : tout peut faner en une seule nuit.
Clothilde pose sur le buffet un plateau de coupelles garnies de crabe spicy spicy, façon street food thaïe. Le prend en photo. En commentaire sur Facebook, elle précisera qu’elle s’est fait envoyer des boîtes de conserve de fruits de jacquier de Bangkok pour retrouver le goût de là-bas. Pas très écolo mais délicieux, clin d’œil. La cuisine thaïe, c’est sa marotte. Clothilde a tenu à s’investir personnellement dans le catering. Tout prendre chez le traiteur, elle trouve ça sinistre. C’est la raison principale de son arrivée précoce au Cottage, avec son mari et leurs trois enfants.
Pendant que Clothilde s’affaire, Isabella goûte un dernier instant de solitude, à l’autre bout du jardin, devant le magnolia paré de fleurs d’un élégant rose poudré. Elle ferme les yeux pour se concentrer sur leur parfum. Elle inspire, fronce les sourcils, recommence. Rien. Peut-être que les phéromones ne dégagent plus d’odeur à l’automne. Elle frissonne. À l’ombre, il fait froid.
Elle ne veut pas avoir à se changer. Sa tenue lui va à merveille – une vraie jeune fille, a susurré Marco en l’embrassant dans la nuque.
Soixante-dix ans. Elle hume l’air aux senteurs mêlées de sous-bois. La Normandie est humide, même quand il fait beau.
Elle en paraît dix de moins, si ce n’est vingt.
Les invités ne vont pas tarder à arriver. Elle observe le ciel avec inquiétude. Rien ne doit gâcher la fête. La clef, elle le répète encore et encore, c’est de s’amuser.
Elle entend le cliquetis et le grincement qui suivent l’ouverture du vieux portail en fer forgé. Déjà ? Elle ne porte jamais de montre. Sur le seuil, elle tombe sur son gendre Antoine, la benjamine dans les bras. Elle passe une main tendre dans les cheveux ensommeillés de sa petite-fille. A-t-il entendu sonner à la porte ? Antoine acquiesce : c’est ce qui a réveillé Emma. Mais il ne s’agit pas encore des vrais invités. Ce n’est que Paul, de retour de son footing sans ses clefs. Arrivé la veille au Cottage avec un nouveau projet, encore un. Il a passé la soirée à expliquer de quoi il s’agissait mais Isabella n’a toujours pas compris. Ça se passe sur Internet, et elle, ce qu’elle aime, c’est la vraie vie. La chair et l’os. Enfin, la bonne nouvelle, c’est que Paul voudrait aménager la Bergerie pour venir plus souvent au Clos. Avec l’informatique, on peut tout faire à distance. Isabella préfère avoir Paul près d’elle, à l’œil. Il y a fatalement un enfant pour lequel on s’inquiète plus que pour les autres. Un plus fragile, sensible. Imprévisible. Cinquante ans qu’il se cherche, soupire Isabella avec agacement, et son deuxième, qui n’est pas encore là. Qu’est-ce qu’il fiche ?

Samuel, le cadet en question, sort juste de l’autoroute quand il reçoit un message de sa mère qui voudrait tous les siens auprès d’elle à l’arrivée des premiers convives. Monika l’observe, inquiète. Nous sommes en retard ? Le retard, ce n’est rien. Samuel aurait souhaité qu’Aurélien se joigne à eux au lieu de prétexter une grippe et de cuver sa gueule de bois chez sa mère. Samuel ment. Ce n’est pas l’absence de son fils qui le contrarie mais la perspective de présenter sa nouvelle fiancée à la famille. Il ne veut ni de leurs questions ni de leurs commentaires. Il n’a besoin de l’assentiment de personne.
Il l’aime comme il n’a jamais aimé auparavant.
Ça a commencé par un coup de foudre, lors du tournage d’un court film publicitaire, consultable en ligne sur le site de la Clinique Claude Simart-Duteil. Samuel y présente les mérites d’une machine de photoréjuvénation par lumière intense pulsée IPL. Malgré son indéniable cinégénie, il déteste la caméra et jouer au marchand de tapis. Sa mauvaise humeur se ressent à l’image. Promouvoir des appareils de rajeunissement, à la portée de la première esthéticienne venue, l’humilie. Il est professeur à l’ISAPS (International Society of Aesthetic Plastic Surgery), que diable ! Il forme tous les mois des spécialistes aux techniques les plus pointues. Il publie régulièrement des articles scientifiques. La sculpture des nez représente pour lui un véritable sacerdoce, une passion. Comme Samuel n’en éprouve pour rien ni personne.
Sauf maintenant pour Monika.
Il ne lui a pas prêté d’abord plus d’attention qu’à un mannequin de cire. Il s’est approché, le nouvel appareil à la main, de la table où elle était allongée. Il s’est penché au-dessus d’elle, conformément aux instructions du réalisateur. Elle portait des lunettes de protection laser. Ses cheveux formaient une couronne blonde autour de sa tête qui reposait sur une serviette mauve marquée du logo Simart-Duteil. La première chose qu’il a remarquée, son nez, lui a semblé d’une beauté incomparable, une ligne parfaite partiellement recouverte par les lunettes qui dissimulaient une zone secrète essentielle, supérieure, dans tous les sens du terme, celle de l’os propre. Un endroit qu’il a aussitôt eu envie de connaître.
Pour des raisons obscures, le moment incongru où Samuel soulève le masque de Monika n’a pas été coupé au montage. Le trouble du chirurgien est manifeste. Il a du mal à se concentrer. Il bafouille.
La séance a duré plus longtemps que prévu. Il s’en fichait. Il se sentait foudroyé, conquis, ferré, à jamais.
Depuis, c’est l’idylle. Ils s’accordent sur tout. Deux jours avant l’anniversaire de sa mère, Samuel a demandé sa beauté slave en mariage. Il a fait ça à l’ancienne, genou à terre, solitaire Cartier que Monika triture nerveusement tandis que la voiture se rapproche d’Yerville.
Dans l’allée, ils croisent Mathilde Pritulin. Sa maison se trouve à quelque cinq cents mètres du Clos. Samuel ne l’a pas vue depuis une bonne vingtaine d’années mais reconnaît sa démarche adolescente, et ses vêtements, il jurerait que ce sont les mêmes qu’alors : un jean noir serré sur ses mollets ronds, un perfecto et des Creepers. Quand il freine, elle se retourne et éclate de rire. Samuel ! Toujours aussi beau gosse ! Chic ! Tu n’as pas bougé ! Il note les rides autour de ses yeux, un début, léger, de relâchement de l’ovale du visage, des cernes prononcés. Pourtant, quelque chose de frais se dégage d’elle. Samuel se sent vieux en baissant la vitre de sa voiture. Depuis l’enfance, en présence de Mathilde, il a l’impression d’être lourd, poussiéreux, pas dans le coup. Elle l’impressionne avec son rapport au monde dépourvu de gêne. Lui, face aux autres, s’absente, pense à autre chose qu’à la conversation en cours, pas par indifférence, au contraire, par timidité, comme pour se garder une porte dérobée.
Mathilde s’accoude à la portière et passe sa tête à l’intérieur de l’habitacle tel un enfant envahissant. Elle le fixe. Y a de la bagnole ! Et y a de la meuf… Samuel rougit, cherche le bon mot, ne le trouve pas, se tourne vers Monika, interrogateur. Mathilde est drôle, non, quand même ? Gonflée. Monika tend la main avec une raideur hiératique : Monika Ogurska, la fiancée de Samuel. Mathilde ! Ils conviennent de se retrouver plus tard, autour d’une coupette, que propose Samuel avant sa marche arrière pour se garer en bataille impeccable. Il tient la portière de Monika, et les deux avancent vers les invités massés à distance respectable du buffet, aux aguets.
Samuel devine sa mère au milieu d’un groupe très bien conservé du troisième âge, qui s’extasie devant la tenue exceptionnelle du jardin. Il dispose de cinq minutes de répit pour boire un verre, se donner du courage. Il attrape une flûte, demande à un serveur un jus de pamplemousse pour Monika, puis l’escorte jusqu’à sa sœur qui vient de répartir les différents indices de la chasse aux trésors organisée pour les enfants.
Je ne savais pas que tu avais une nouvelle amoureuse, glisse Clothilde à l’oreille de son frère. I’m so happy for you. Elle tend sa joue à la chérie, tu as un léger accent… Je suis polonaise. Ah, c’est sympa ! Elle s’étonne : Monika est arrivée cinq ans auparavant en France ? Elle parle incroyablement bien ! Quasiment sans fautes. Sans fautes même, carrément. Les gens de l’Est sont forts en langue. Une question de palette des sons ou quelque chose comme ça. Clothilde prend une voix nasillarde de personnage de dessin animé : moi, je suis nulle. J’ai un accent français à couper au couteau même en anglais alors que j’ai habité trois ans en Thaïlande, deux à Hong Kong. Il m’arrive de rêver en anglais depuis que j’ai quitté Shanghai en juin. Les enfants ont fait leur première rentrée en France. Elle soupire : entre la qualité de vie en Asie et en France, y a pas photo. Shanghai, quand on est expat, c’est le bonheur. Mais la famille vous manque. Les repères. Home sweet home. Et puis, elle n’est pas à plaindre. Loin de là. Antoine et elle ont trouvé une jolie maison à Clamart. Entièrement refaite. Une école bilingue Montessori. Nous sommes gâtés. Et toi ? demande-t-elle soudain, craignant d’avoir trop parlé. Sa bienveillance se lit sur son visage ouvert, les yeux plissés, le museau à l’écoute, et toi ? elle répète en articulant. En guise de réponse, Monika lève la main droite et agite son annulaire couronné d’un diamant. Clothilde louche vers son frère, interloquée. Nous allons nous marier, traduit-il avec embarras. Tu es la première au courant. Ah d’accord ! C’est une bague de fiançailles ! Fabulous ! En France, on la porte à la main gauche. Félicitations ! Je suis tellement contente pour vous. Maman ne le sait pas encore ? Ni Paul?
D’ailleurs où est-il?
Maman arrive, justement. Elle vient de quitter le groupe de ses amis. Ses bracelets cliquettent tandis qu’elle fond sur son fils les ailes déployées. De loin, on pourrait croire qu’elle danse ou qu’elle se livre à une étonnante parade amoureuse.
Samuel entraîne Monika à la rencontre de l’oiseau de paradis.

Paul se change dans la Bergerie où il a stocké deux valises, la veille, en guise d’installation symbolique. Enfant, il aimait dormir là, à même le sol. À l’époque, c’était un mélange de graviers et de terre. Dans les années quatre-vingt-dix, on l’a remplacé par un dallage en pierres reconstituées. Ça a enlevé tout le charme. Paul mettra de la tommette. C’est très important pour lui de se réapproprier les choses. Sa maison, son destin.
Sa nièce Drisana apparaît sur le seuil. Il faut que Paul se dépêche, le film sur Mamisa va commencer. Paul ignorait qu’il y avait quelque chose d’organisé, Clothilde ne l’a pas prévenu. Maman ne le savait pas non plus, c’est une surprise de Fanny, précise l’adolescente en haussant les épaules.
Fidèle à sa réputation de meilleure amie rigolote, l’instigatrice de la projection se tord devant la première photo. L’image rendue floue par l’agrandissement laisse deviner deux fillettes d’une dizaine d’années, l’une blonde et l’autre brune, se livrant à un concours de grimaces. Quoique l’expression des enfants soit à peine perceptible, Fanny n’en peut plus. C’est nerveux. Elle est émue. À l’époque, on copinait depuis deux ans déjà, hein ma Zaza ? C’était hier. Chaque fois le cliché produit le même effet sur Fanny. Je ris, je pleure. Elle a l’émotion contagieuse. Isabella, au premier rang, lui envoie des baisers du bout des doigts, les yeux brillants. Le public (une quinzaine d’invités) glousse en attendant la suite. La photo d’après, un portrait d’enfant dodue, se révèle encore plus bouleversante. Apprêtée, en robe à smocks de couleur claire, col à dentelle et nœud démesuré au sommet de sa tête, le modèle paraît surpris, hésitant, comme si la petite fille se demandait ce qu’elle fait là. Nous la connaissons tous, sans avoir malheureusement pu la rencontrer, intervient Fanny, la gorge serrée. L’adorable Sofia, la jumelle adulée, partie trop tôt. Il n’y a pas un jour sans que tu ne penses à elle, ma Zaza chérie, et comme tu le fais remarquer chaque année, c’est aussi, aujourd’hui, son anniversaire. Il y a un silence dans la salle, bientôt rompu par Solal, le fils de Clothilde, qui veut savoir exactement comment est morte sa grand-tante et si elle était plus grande, égale, ou plus petite que lui aujourd’hui.
Vite, Fanny relance le diaporama : Isabella en tenue de soirée, à un dîner, un bal masqué, une garden-party. Une beauté renversante, nul ne peut le nier. Élégante et radieuse. Parfois éméchée. Toujours souriante. Boute-en-train. Qu’est-ce qu’on a rigolé, toutes les deux, hein Zaza ? Chaque fois qu’il y avait un coup dur, tu me répétais : la joie est une politesse rendue aux morts. « La joie est une politesse rendue aux morts » : c’est tout Zaza ! La Zaza qu’on aime. Et qui, en plus d’être une femme sublime, a été, enfin est, une mère et une grand-mère épatante. Après Zaza, Mamisa ! Aussitôt succèdent à la Femme du monde la Mère et la Grand-Mère. Qui donne le biberon à Samuel, apprend à lire à Drisana, et replace, émue, une épingle dans le chignon de Clothilde avant son entrée dans l’église, le jour de son mariage.
Fanny a beaucoup réfléchi à la manière de faire défiler les photos. Par ordre chronologique, trop barbant. Et c’est désolant, malgré tout, une femme qui vieillit. Elle a choisi le pêle-mêle thématique, qui correspond mieux à la personnalité d’Isabella. Elle n’a pas prévu que la superposition kaléidoscopique, et sans transition, d’une Isabella de quinze ans, puis de soixante, et à nouveau gamine, puis telle qu’elle est à présent, certes rajeunie mais néanmoins mûre, aurait une conséquence plus cruelle encore : celle de montrer le passage du temps comme une conquête sauvage, procédant par assauts inéluctables et ravageurs. Plus fâcheux, dans ce défilement aléatoire, le visage récent d’Isabella, à plusieurs reprises rafraîchi par la chirurgie esthétique, surgit à intervalles réguliers comme un masque mortuaire posé sur les traits enjoués et animés de sa jeunesse perdue. Un memento mori ou un visage-écran, comme il y a des souvenirs-écrans, qui cachent la dégradation insupportable de la jeunesse.
Et maintenant, musique ! Isabella se lève sitôt la projection terminée, merci, merci pour cette initiative merveilleuse absolument délicieuse mais maintenant ça suffit, il faut ouvrir les rideaux, de la lumière, de la vie ! De la vie par pitié ! Toute cette obscurité rend claustrophobe. Ces souvenirs, ça ressuscite trop de… C’est normal qu’il n’y ait aucune photo de moi ? lance Paul à la cantonade. De l’air, de la musique, de la gaieté, il n’y a que ça qui compte. Le passé chagrine. Marco, devançant les désirs, a déjà pris place au piano. Il sait comment relancer l’ambiance. Tu vois le mal partout, il y en avait au moins une, celle du baptême de Solal ! Marco officie comme pianiste pour le Princesse Danae ou MSC Croisières. Que du haut de gamme. Sur son site (marcopianiste.com) il se félicite de sa profession très enrichissante artistiquement parlant. Ce n’est pas donné au premier venu de manier tous les styles pour satisfaire un maximum de personnes dans un cadre unique. Comme ici, ajoute-t-il en improvisant un morceau entraînant et léger. Demande à Fanny, c’est elle qui a choisi les photos. Les serveurs apportent flûtes et champagne, sur les recommandations de Clothilde qui s’est réfugiée dans la cuisine pour échapper au sentiment d’injustice permanent de Paul, et allumer les bougies de sa somptueuse pavlova à quatre étages, un exploit.
Parfaitement synchrone avec l’arrivée du gâteau, le musicien (qui a introduit en amont quelques accords festifs) entame un Happy birthday to you jazzy et endiablé. Les plus audacieux des invités l’accompagnent en fredonnant. Les autres se contentent de secouer la tête en rythme et d’apprécier par des soupirs d’aise le passage de la montagne de meringue recouverte de crème chantilly et de framboises. Il paraît que tu détestais te faire photographier, alors je n’avais pas grand-chose, reconnaît Fanny. En plus ta sœur m’a conseillé d’éliminer celles où tu es, disons, rondouillard. Mais tu ne vas pas te rendre malade avec ça maintenant. Maintenant qu’Isabella souffle avec succès (presque avec colère, comme le note Drisana) ses soixante-dix bougies. Les soixante-dix merveilleuses années qui viennent de s’écouler, crie-t-elle pour couvrir le chant devenu collectif. MER-VEIL-LEUSES, et encore, elle pèse ses mots. Elle a toujours été comblée par les siens, par ses enfants, par ses petits-enfants, choyée par Claude jusqu’à sa mort, survenue trop tôt, et entourée par ses amis fidèles. Elle n’a vraiment pas à se plaindre. Elle est née sous une bonne étoile. Et, elle touche du bois (sa main sur le piano), son bonheur se poursuit jusqu’aujourd’hui. Elle le doit aussi à sa rencontre avec Marco (sa main sur le pianiste). Elle ajoute, espiègle, que certains n’ont pas parié spontanément sur leur amour. Ils trouvaient Marco beaucoup trop sérieux pour elle. Un rire unanime traverse l’auditoire, ravi de mettre à distance à peu de frais les médisances auxquelles il s’est livré quand Isabella a entamé une romance avec un type sorti de nulle part et de quinze ans son cadet. Sur ces paroles, elle se penche et embrasse son homme comme une amoureuse de vingt ans. Avec la langue, remarque Solal aux premières loges d’un spectacle dégueu, à la limite du porno.
Bientôt les invités se pressent autour du couple pour les cadeaux. Clothilde s’évertue à découper la pavlova, qui s’émiette impitoyablement. Sur les assiettes, son dessert ne ressemble plus à rien. Antoine la rassure : tout le monde est pété. Personne ne remarque, tu connais ta famille. Antoine dépose un baiser sur le front de Clothilde. Pas la peine de se mettre dans un état pareil. En plus, Samuel est en train d’annoncer son mariage. Regarde la tête de ta mère.
Isabella pâlit sous l’effet de la surprise. Samuel aurait pu le lui dire en privé. Elle observe le couple. À quarante-deux ans, son fils a la beauté du diable. Il ressemble à Gregory Peck. En plus mat, et les cheveux bouclés, un Gregory Peck méditerranéen. La silhouette fine, élégante et virile de Claude. Monika ne démérite pas non plus. Une créature, dans son genre scandinave un peu froid. Un peu triste. Pas la sensualité italienne mais si ça convient à Samuel… Isabella devra s’en accommoder. Que peut-elle faire d’autre ?
La chenille ! La chenille ! lance Fanny.
La farandole se déroule jusqu’à la véranda et chemine bondissante et irrégulière dans les allées de la propriété, en avalant un par un les invités plus timorés, dont Monika et Samuel. Ce dernier, malgré son aversion pour ce genre d’élan collectif, en profite pour se libérer de son frère qui ne comprend pas, putain, qu’on n’ait pas pensé à mettre une photo un peu valorisante de sa gueule. Ce n’est pas trop en demander quand même. Il y en a des dizaines sur Internet. Fanny en a bien trouvé deux de toi avec ta blouse blanche de toubib. »

À propos de l’auteur
WYRZYKOWSKA_kinga_©benedicte-roscotKinga Wyrzykowska © Photo Bénédicte Roscot

Née à Varsovie en 1977, Kinga Wyrzykowska suit ses parents en France au début des années 80. Après avoir étudié les Lettres modernes à l’École Normale Supérieure, elle enseigne à la fac de Saint-Étienne et commence une thèse qu’elle abandonne pour se tourner vers le théâtre et l’audiovisuel. Elle écrit deux films documentaires et traduit des pièces de théâtre avant de publier deux livres en littérature jeunesse chez Bayard Memor, le monde d’après en 2015 (Prix Cultura du premier roman et Prix Coup de cœur jeunesse de la ville d’Asnières) et De nos propres ailes en 2017. Elle fait partie des fondatrices de l’agence littéraire Trames. Patte blanche est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Pour leur bien

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En deux mots
Dans un pays africain en guerre, Inaya parvient à échapper aux rebelles. Ses parents n’ont pas eu cette chance et la gamine se retrouve embarquée loin de chez elle par sa tante. Des Blancs viennent alors persuader cette dernière de leur confier l’enfant, comme tous les orphelins du village. Ils promettent de les nourrir et de les scolariser.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les vrais-faux orphelins et l’appât du gain

S’appuyant sur l’histoire vraie d’un trafic d’enfants, Amandine Prié raconte le plan machiavélique de quelques français décidés à voler garçons et filles pour les confier à des familles adoptives. Glaçant!

Il n’aura fallu que quelques secondes à Inaya pour fuir. Quand les rebelles ont atteint leur village, la fillette a réussi à gagner la cache préparée dans l’anfractuosité d’un mur. Mais ses parents n’ont pas pu échapper au terrible massacre. Les quelques survivants décident de fuir pour rallier un endroit où leur sécurité sera assurée. Autour de sa tante, Inaya et les autres enfants doivent désormais apprendre à avancer dans la vie sans parents. Mais plutôt que de sombrer, l’enfant se forge un caractère bien trempé, curieuse de comprendre et de découvrir, n’hésitant pas à interroger les adultes. Et même si cela a le don d’en énerver certains, elle parvient ainsi à tenir.
Son destin va basculer avec l’arrivée dans le village d’un groupe de Blancs qui expliquent au Doyen qu’ils ont le projet de créer une école qui prendra en charge les orphelins et assurera leur nourriture et leur hébergement. Et pour rassurer les villageois, ils promettent d’emmener également avec eux Chef du village, pour qu’il puisse se rendre compte du sérieux du projet et de leur professionnalisme. Après bien des tractations – et quelques arrangements avec l’état-civil – tous les enfants du village montent dans les véhicules pour rejoindre leur nouvelle école où les attendant nourriture, chambre et jouets. Les premiers jours se passent bien, même si Inaya reste méfiante en constatant que les cours se font attendre.
C’est que dans le plan fomenté par les Blancs, l’enseignant n’a pas pu être trouvé. Aussi, après avoir engagé un autochtone qui va s’avérer totalement incapable, ils décident de prendre eux-mêmes les choses en main. Avec un certain succès.
Mais Inaya reste méfiante, comprenant que ces blancs ne disent pas toute la vérité sur leur projet. Au fil des jours, elle voit la tension croître et les dissensions se faire plus visibles. Jusqu’à ce jour où tout le monde prend la direction de l’aéroport.
Amandine Prié s’est appuyée sur l’affaire de l’Arche de Noé, cette ONG qui sous couvert d’humanitaire organisait un trafic d’enfants, pour nous offrir un premier roman très réussi.
Le choix de le rédiger à hauteur d’enfant y est pour beaucoup. Si Inaya a l’esprit vif et l’envie d’apprendre, elle ne voit pas le piège se refermer sur elle. À la fois naïve et intrépide, sa curiosité va toutefois lui permettre de se poser les bonnes questions, de mettre au jour les contradictions des adultes et leurs petits arrangements avec la vérité.
Le roman met le doigt sur les terribles inégalités entre le Nord et le Sud, sur cet écart de richesses qui peut pousser des parents qui n’arrivent plus à nourrir leurs enfants à les abandonner. Il souligne aussi, comme une forme de néocolonialisme, cette idée que l’on peut prendre des enfants et les vendre à des familles adoptives Pour leur bien. Enfin, il nous propose de rehausser notre regard face à l’accès à l’éducation et au savoir, un bien aussi précieux que dévoyé aujourd’hui chez nous. Pouvoir apprendre est une chance à tous les âges. On l’oublie trop souvent. Ce suspense glaçant est aussi là pour nous le rappeler.

Pour leur bien
Amandine Prié
Éditions Les Pérégrines
Premier roman
368 p., 19 €
EAN 9791025205631
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays d’Afrique qui n’a pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Inaya, une intrépide fillette de huit ans, vit avec sa tante et ses cousines dans un village d’Afrique, au cœur d’une région instable depuis des années.
Un jour, une association humanitaire s’installe à proximité du village. Les bénévoles se mettent en quête d’orphelins de père et de mère, afin de les sortir de la misère et de leur donner accès à l’école.
Sur le camp où ils sont accueillis, Inaya et une centaine d’autres enfants sont ainsi nourris, logés, instruits et soignés. Mais quelles sont les véritables intentions de cette association ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La langue française (Sophie Appourchaux)
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« – Inaya, si tu bouges encore, j’arrête tout.
La petite fille, assise bien droite sur un minuscule tabouret en bois, se mord les lèvres pour ne pas crier. Sur son crâne, deux mains s’affairent au milieu des touffes de cheveux. Elles plaquent, lissent, trient, tirent, rabattent, tressent, exécutent un ballet à dix doigts dans le secret de l’arrière-cour, entre des bassines empilées et un tas de bois.
Cette danse nerveuse est orchestrée par Marietou, une femme aux traits tirés, longue et sèche comme un roseau. Inaya gémit et, dans un mouvement réflexe, repousse la main de sa tante. Les doigts s’immo¬bilisent sur la tête de l’enfant. Marietou la contourne, s’accroupit à sa hauteur et plante ses yeux fatigués dans les siens :
– Tu veux que je te laisse comme ça, avec les cheveux en l’air ? Alors tiens-toi tranquille, jeune fille !
Inaya observe l’index noueux de sa tante s’agiter sous son nez. Elle baisse les yeux, retient un rire. C’est toujours comme ça quand Ma’ se fâche : aucune des deux n’y croit vraiment. Ce ne sont pas les réprimandes de sa tante qu’elle redoute le plus, mais son silence. Une chape de plomb qui tombe d’un coup et frappe plus fort qu’une gifle, qui est plus étourdissante aussi que des cris. Marietou se replace derrière sa nièce, et les doigts reprennent leur danse.
Autour d’elles, le village s’étire, s’éveillant doucement de sa sieste. Quand le soleil est au plus haut et que les ombres ont rétréci jusqu’à disparaître, hommes et bêtes se couchent sans résistance. Ici, s’agiter dans l’air brûlant peut vous faire perdre la raison. Raison que les femmes ont probablement perdue depuis longtemps, elles qui ne s’allongent qu’une fois la nuit tombée.
Sans bouger la tête, raide comme un piquet, Inaya fait signe à Sekou, le petit-fils de la vieille voisine, si vieille qu’elle avance courbée, le visage chaque jour plus près du sol. Sa maison, dont la teinte ocre semble presque rose tant la lumière est crue, ressemble en tous points à celle de Marietou. Un toit de paille, des murs circulaires qu’ouvre un rectangle sombre. Une géométrie simple faite de terre, comme pour ne jamais oublier d’où l’on vient. Sekou s’étire longuement, sourit à Inaya, salue Marietou et prend le petit balai en paille appuyé contre le mur de la maison. Sa grand-mère et son petit frère dorment encore à l’intérieur, assommés par la chaleur. Le garçon, torse et pieds nus, nettoie la cour d’un geste sûr. Le balai passe entre ses jambes, soulève la poussière, chasse une poule au passage.
Un vent chaud agite les feuilles des manguiers. On les aperçoit, juste là, derrière la porte du petit grenier dans lequel Marietou et la voisine entreposent leur menue récolte. Inaya n’y a jamais mis les pieds et refuse catégoriquement de s’en approcher. Ce qu’elle aime, elle, dans l’arrière-cour de Ma’, c’est grimper sur le petit muret, s’asseoir sur ses talons et regarder la nuit tomber sur le village. Chaque soir, perchée à un mètre cinquante du sol, avec la sensation d’effleurer les nuages, elle observe. Les hommes qui lavent leur visage, penchés sur les bassines. Les femmes qui frottent et rincent les casseroles. Les trois chèvres osseuses du doyen qui tournent autour des maisons, en quête de restes de repas. Les avant-bras posés sur ses genoux, les pieds bien à plat sur le muret, elle voit les enfants qui se chamaillent et se poursuivent en riant. Comme Inaya, ils entendent souvent parler d’avant. Avant, c’est ce que disent tous les habitants du village. Avant est presque devenu un personnage, une figure lointaine et paisible. Dans cet avant qui peuple la mémoire collective, on buvait du lait chaque jour, on élevait ses vaches, on ne croisait ni casques verts ni casques bleus. Il n’y avait pas d’attente, pas de distribution, pas de registre. Dans cet avant, Inaya avait quatre ans et s’endormait chaque soir en écoutant le souffle de sa mère et les ronflements de son père.
Mais un jour, les choses ont changé. Il a fallu monter dans des cars, traverser une frontière, s’inventer à nouveau dans cette région presque déserte où seuls rôdaient les mauvais esprits. Il a fallu donner¬ son nom, s’inscrire sur des listes, récupérer quelques semences, accepter un lopin de mauvaise terre. Il a fallu tout reconstruire, les toits de paille, les murs d’argile, les familles et les espoirs. Beaucoup de parents ne sont pas montés dans ces cars. À leur place, des oncles, des tantes, des cousines, des voisins, des grands-parents. On dit qu’ici, il faut un village pour élever un enfant. Alors le village s’est retroussé les manches. Les enfants sans parents sont désormais ceux de tous.
Inaya sent les mains de Ma’ enserrer son crâne tressé. Celle-ci peaufine son ouvrage, tire un cheveu qui dépasse et lui donne une tape sur l’épaule. Inaya a envie de se gratter la tête. Elle plante un baiser sur la joue de sa tante et s’éloigne en sautillant, pieds nus et bras tendus, le corps enfin en mouvement.

Pour Inaya, tout avait basculé quatre ans plus tôt, le jour du bruit. Le bruit des camions, des portières, des meubles retournés, de son souffle dans le ¬grenier à sorgho. Le bruit des sandales de sa mère qui s’éloigne et la laisse là.
D’abord, il y avait eu les portières qui claquent. Certaines en même temps, d’autres en décalé. Ça faisait comme une musique métallique, pas de ces musiques qui font danser, non, plutôt de celles au son desquelles tout s’arrête. Une drôle de petite musique de mort. Ce n’était pas la première fois que des rebelles pillaient le village. Ils venaient régulièrement se servir, en vivres, en femmes, en violences, réaffirmaient leur domination, marquaient leur territoire puis repartaient, un temps rassasiés. Le jour du bruit, ils n’avaient qu’un seul objectif : anéantir.
Au début, le bruit avait été lointain, circonscrit aux abords des premières maisons du village, là où s’arrêtait la piste. Des cris. Des cris et des détonations en rafale, et ces portières qui n’en finissaient pas de claquer. Inaya connaissait les cachettes, sa mère les lui avaient montrées tant de fois. Derrière les bananiers. Dans les greniers. Dans le trou dissimulé par la bassine de linge, le trou creusé par les mains de son père. Plus Inaya grandissait, plus il le creusait, dans l’espoir fou de la sauver. Combien de parents regardent leur enfant grandir en pensant aux dimensions du trou dans lequel ils le cacheront pour lui éviter le pire ?
Rapidement, le bruit s’était rapproché. On entendait des pas, des voix d’hommes, des crachats. Des rires aussi. Puis un bref silence et, avant qu’Inaya n’ait eu le temps de se cacher, la plaque de tôle qui servait de porte fut renversée avec fracas d’un coup de botte. Elles étaient partout, ces bottes, se levaient et s’abattaient, écrasant un mégot, renversant la grande marmite en fonte. La mère d’Inaya l’avait prise dans ses bras et s’était enfuie par la petite porte qui donnait sur l’arrière-cour. La main sur les yeux de sa fille pour la préserver des mauvaises images, le cœur affolé, courbée sur son enfant comme une armure frêle offerte aux rafales, elle murmurait dans la petite oreille : « Ça va aller, tu ne bouges pas, surtout tu ne bouges pas. » Dans la maison, le bruit toujours. Le père implorait sans y croire, pour gagner du temps, un peu de temps pour sa femme et sa fille.
Arrivant au premier grenier à sorgho, la mère avait glissé le corps de la petite par l’ouverture étroite, tout en haut du mur de terre. Puis elle avait mis son doigt devant sa bouche et répété : « Tu ne bouges pas. » Elle avait ensuite couru en direction des bananiers, ses sandales en plastique claquant contre ses talons.
Inaya n’avait pas bougé. Il y avait eu d’autres bruits. Un autre jour, une autre nuit. Il y avait eu la lune, ronde et brillante, puis des voisins et des soldats, des mots chuchotés, des bras pour la soulever, des mains pour cacher ses yeux, des mains, des mots et des bras qui n’étaient pas ceux de sa mère. Il y avait eu des cars, une frontière et des registres, une tante et quatre cousines, qui plus jamais n’avaient reparlé du jour du bruit.

Inaya presse le pas, une bassine en plastique vert en équilibre sur son crâne tressé. Pour ne pas abîmer le travail de Marietou, elle a plié en quatre un petit tissu et l’a posé sur sa tête, entre ses tresses et la bassine. Il fait déjà chaud et ses cousines Fatou et Asma marchent vite, leurs longs bras battant l’air à chaque pas. La route de l’eau, c’est le royaume des enfants. Garçons et filles partent tôt le matin, quand le soleil n’est pas trop haut et que les adultes sont déjà aux champs. Il faut marcher pendant deux heures, d’abord sur la piste puis dans la brousse, jusqu’au lit de la rivière. Inaya aperçoit Sekou un peu plus loin, qui tient par la main son petit frère. Si Sekou boite un peu, c’est parce qu’une maladie a tordu sa jambe. C’est en tout cas ce que disent les Blancs, parce que Ma’, elle, a une autre explication : elle raconte que la mère de Sekou a trompé son mari lorsqu’elle était enceinte. Si le petit est de travers, c’est à cause du mauvais œil, rien à voir avec ce virus inventé par les Blancs.
Inaya double ses deux cousines et appelle le garçon. C’est que, même avec sa jambe tordue, il marche vite, Sekou. Il se retourne et la regarde sans sourire, visage fermé et traits tirés. Issa, le petit frère, bâille en se frottant les yeux de sa main libre.
– Qu’est-ce que je t’ai fait pour mériter cette tête ?
– C’est pas toi. C’est ma grand-mère, elle est malade.
– Malade comment ?
– La fièvre.
Sekou baisse la tête, soucieux. Sa grand-mère dormait encore, ce matin, quand il est parti avec Issa. Pourtant, la vieille femme est faite du même bois que Marietou. Rester couchée la journée, il n’en est pas question, c’est une insulte aux vivants. Rares sont les femmes du village qui peuvent encore compter sur un mari. Pour elles, tenir debout n’est rien de moins qu’une question de survie.
Inaya et Sekou reprennent leur marche en silence vers le point d’eau, au milieu du cortège d’enfants dont on entend le murmure joyeux à plusieurs kilomètres. Pieds nus dans leurs claquettes usées, ils soulèvent une poussière rouge qui les suit jusqu’à l’entrée de la brousse. La petite fille regarde régulièrement derrière elle pour s’assurer que ses cousines sont toujours là. Asma et Fatou sont plus âgées qu’Inaya, mais ce sont les plus jeunes filles de Marietou. Les deux autres, Rokia et Niélé, auront bientôt l’âge de prendre un mari, et leurs hanches larges font déjà tourner les têtes des garçons. Elles travaillent dur avec leur mère, binent la terre, labourent, sèment, cueillent, l’aident à tenir la maison propre. De temps en temps, elles troquent quelques patates douces contre des haricots sur le petit marché que les voisines ont installé à la sortie du village.
Inaya, Sekou et son petit frère avancent comme un drôle d’animal à trois têtes, se méfient des endroits où ils posent les pieds, se préviennent quand un trou ou une pierre leur tend un piège. Le petit est épuisé et, bientôt, il faut faire des pauses toutes les dix minutes. Les trois enfants se laissent distancer par le groupe. Inaya n’aime pas ça. Même un animal à trois têtes est plus en sécurité au milieu des siens. Elle déroule le tissu qui lui sert à caler sa bassine, s’approche du petit, plie les genoux, fait le dos rond jusqu’à ce que Sekou y dépose Issa, noue les extrémités sur sa poitrine et son ventre. Main dans la main, les deux enfants accélèrent la cadence pour rejoindre le groupe. Le troisième, les fesses bien calées, ventre contre dos, s’endort rapidement.
Ils ont marché longtemps avant d’atteindre l’eau. Ils l’ont espérée, devinée, entendue avant de la voir. À cette saison, la rivière est encore puissante, on n’y a pas pied en son milieu. Les enfants se séparent en deux groupes, les filles et les tout-petits vers l’ouest, les garçons vers l’est. Les pieds sont douloureux, les muscles tendus et la chaleur, presque visible, épaisse, moite, ralentit les mouvements et rend les corps plus lourds.
Après le paysage sec et poussiéreux de la brousse, les berges vertes et la fraîcheur des arbres invitent au repos. Inaya lâche la main de Sekou et poursuit sa route avec les filles. Elle retrouve Fatou et Asma, bassines posées au sol, déjà presque entièrement nues. Elle se penche, dénoue le tissu, attrape Issa par un bras et le pose doucement sur l’herbe. À peine réveillé, il titube un peu et rejoint les bras de Fatou. Inaya soulève sa robe, la remonte sur son corps menu, dégage sa tête avec impatience. Elle plaque le vêtement contre elle pour bien le lisser, le plie en deux et le pose au fond de la bassine en plastique. Elle a la minutie des gens qui possèdent peu. Cette robe, elle l’a héritée d’Asma, qui l’a portée après ses trois sœurs. Chacune des filles est liée aux autres par ce morceau de tissu.
Inaya a les genoux osseux, des jambes fines et musclées, des bras chétifs, un buste étroit. Sous ses talons et dans la paume de ses mains, la même corne épaisse. Il y a chez elle de la grâce, mais aussi quelque chose de rugueux. Elle s’approche de l’eau, goûte la température avec les orteils de son pied droit, bras tendus pour garder l’équilibre. À une cinquantaine de mètres de là, les garçons font la queue sur le gros rocher qui surplombe la rivière. Ils se jettent dans l’eau en criant, genoux relevés contre la poitrine, bras serrés, corps compacts qui disparaissent avec fracas sous la surface. Du côté des filles, les jeux sont moins démonstratifs, l’attention flotte entre les tout-petits à surveiller et les copines, entre le plaisir du moment et les tâches qui les attendent au village. Il y a celles qui entrent dans la rivière en courant, celles qui s’approchent timidement, celles pour qui la nudité ne change rien à la façon de se mouvoir, celles qui cachent leur sexe et leur poitrine naissante, celles qui lavent doucement leur visage, celles qui se frottent énergiquement, celles qui se lancent des défis à plusieurs, celles qui discutent en tête à tête. Il y a Inaya qui s’immerge lentement, délicatement, mouille d’abord ses bras et ses épaules avant de s’accroupir, puis savoure la chaleur de l’urine qui se répand entre ses cuisses. Inaya qui préfère prendre l’eau en coupe dans ses mains plutôt que de plonger sa tête dans la rivière, pour ne pas déranger ses tresses. Inaya qui se pince l’arête du nez et se mouche bruyamment d’une main, l’autre main occupée à frotter la corne de ses pieds avec une poignée de sable.
C’est un matin à la rivière comme les autres pour les enfants du village. Ils reviendront ici dans deux jours, quand les réserves d’eau auront baissé.

Pour les rebelles qui se dirigent droit vers la rivière, ce matin-là n’est pas tout à fait comme les autres. Ils sont une centaine, en quête d’un nouveau campement. Une file indienne de 4 × 4 s’enfonce dans la brousse, jusqu’à ce que la végétation marque la fin de la piste. Les portières claquent. Des dizaines de paires de rangers atterrissent dans la poussière. Ils occupaient, à cinq heures de piste au nord du village, un gisement de cobalt abandonné qu’ils ont dû évacuer après que les forces gouvernementales ont repris le contrôle de la zone. Ils ont quinze ans, vingt ans, adolescents récemment recrutés par le Parti, qui assure leur formation. Pendant deux mois, ils apprennent à manier les armes, répètent des techniques de combat calquées sur celles de l’armée dont les plus gradés, ceux qui se font appeler « les généraux », sont issus. Douze heures par jour, ils rampent, frappent, courent, chargent et déchargent les kalachnikovs, hurlent des slogans à la gloire de la patrie et se gorgent d’une haine qui contient toutes les frustrations, les violences et les humiliations encaissées au cours d’une vie. Huit semaines durant, les généraux s’emparent de ces blessures individuelles, rouvrent les plaies et y injectent les éléments de langage, les règles et les croyances nécessaires pour fabriquer une rage collective et idéologique. C’est là que réside le véritable objectif de cette formation : effacer les mémoires, les parcours, les singularités, broyer les hommes pour en faire une seule et même machine de guerre.
Torses nus, fusils automatiques en bandoulière, bouteilles de bière à la main, les rebelles marchent vite, parlent fort, chantent faux, crachent et jurent, visages d’enfants et dégaines de soldats amateurs. Ils sont encadrés par une dizaine de gradés qui arborent leurs médailles sur des treillis tendus par de gros ventres. Le souffle court, couverts de sueur, jambes écartées pour replacer d’une main des attributs dont ils surestiment les dimensions, ils ordonnent aux jeunes recrues de s’immobiliser. Ceux d’entre eux qui ne s’arrêtent pas immédiatement reçoivent un coup de poing sur la nuque ou un coup de pied au bas-ventre. Obéir, sans renâcler et sans négocier, c’est bien là tout ce qu’on leur demande, même s’il faut aussi rire aux plaisanteries graveleuses, plus épaisses encore que les silhouettes des généraux. Des blagues de mauvais goût qui ciblent leurs mères et leurs sœurs, pour mettre à l’épreuve leur résistance et s’amuser comme seuls, disent-ils, savent s’amuser les hommes, les vrais.
Le gradé qui ouvre la marche sort de la poche de sa veste délavée un téléphone à clapet. Il l’ouvre d’un geste sec, pianote sur le clavier et colle l’écran sous le nez du jeune qui le précède. Les photos que ¬l’index¬ à l’ongle noir de crasse fait défiler sous ses yeux ont été prises dans un village situé à proximité de l’ancienne mine de cobalt. Il y fait nuit, mais on y distingue nettement le corps d’une femme violée par quatre hommes, parmi lesquels le rebelle reconnaît le général. Les positions varient, pas l’expression de la femme, qui affiche sur tous les clichés le même visage fermé.
– Alors, qu’est-ce que tu en dis ? lance le gradé au rebelle.
Le jeune bredouille, cherche les mots attendus par celui qui va être son instructeur pendant les ¬prochaines semaines.
– Eh bien, l’ami, on t’a coupé la langue ?
Le général se rapproche de lui jusqu’à toucher son front avec la visière de sa casquette. Ses lunettes de soleil reflètent le regard inquiet de l’adolescent, qui tourne presque imperceptiblement la tête pour échapper à l’haleine de son supérieur, un souffle tiède où se mêlent l’odeur de l’alcool bon marché et les relents de viande faisandée. La grosse main du général saisit ses joues et replace son visage face au sien. Il chuchote presque.
– Je t’ai posé une question. J’attends une réponse.
– Je… j’aurais bien aimé la prendre aussi cette salope, murmure l’adolescent d’une voix mal assurée.
Le général recule d’un pas. Son corps flasque semble pris de tremblements et un rire puissant sort de sa gorge.
– Ton tour viendra, l’ami, je te le promets !
Il fait signe aux rebelles et tous se remettent en route.

Les enfants commencent tranquillement à se sécher et à se rhabiller. Inaya a remis sa robe, calé le petit frère de Sekou au creux de ses reins. Les derniers traînent encore dans l’eau, les premiers remplissent déjà les seaux et les bassines. Penchée en avant, les jambes tendues, Inaya remplit la sienne en l’immergeant complètement dans la rivière. Fatou et Asma font de même, et les trois cousines s’aident à tour de rôle pour hisser les bassines sur leurs têtes. Inaya sent le poids de l’eau traverser sa nuque, ses épaules, descendre le long de sa colonne vertébrale, se répartir sur ses deux pieds. L’équilibre est parfait.
À quinze minutes de là, les rangers frappent le sol au rythme d’un chant militaire. Les voix sont un peu éraillées, la fatigue et la bière accentuent les fausses notes. Les rebelles chantent le sacrifice, la mort et la nation, ils chantent l’honneur et le sang comme prix à payer pour protéger leur terre.
Garçons et filles reforment leur cortège joyeux, ralentis par leur chargement. Sekou a retrouvé Inaya, leurs mains se tiennent à nouveau, ils discutent. Mais non, il n’a pas dit ça, mais puisque moi, je te le dis, oui, mais toi-même, Sekou, tu inventes beaucoup aussi, non, pas cette fois. Ça se bagarre un peu, mots contre mots, pour oublier ce qui pèse.
Seules quelques dizaines de mètres séparent désormais les deux groupes. Fantassins de pacotille, ivres et encore assoiffés. Petits porteurs d’eau, pieds nus pour ne pas abîmer les claquettes. Inaya se fige. Elle a entendu le chant, puis les cris. Fatou et Asma reviennent sur leurs pas en courant, l’eau jaillit des bassines. Fatou attrape la main d’Inaya, qui ne lâche pas celle de son ami. Ça hurle devant, ça hurle et ça chante la mort et la nation et le mot passe de gamin en gamin jusqu’à l’arrière : les rebelles.
Les quatre enfants se mettent à courir dans la brousse, le cinquième rebondit sur le dos d’Inaya. Il faut courir encore, vite, longtemps s’éloigner du bruit. Ils entendent des coups de feu et des rires, c’est étrange les rires, ça glace le sang plus encore que les cris. Ce ne sont pas des rires joyeux, pas de ceux qui donnent envie de s’amuser à son tour. Ce sont des rires violents, nerveux, interrompus par des tirs en rafale dont on ignore s’ils veulent intimider ou tuer. Inaya, ses deux cousines, Sekou et Issa se sont dissimulés comme ils ont pu derrière des buissons épineux qui leur griffent le corps comme des ongles trop longs. Attendre, c’est tout ce qu’ils peuvent faire, en priant pour que le petit ne pleure pas, pour qu’aucun animal ne vienne rôder autour d’eux, pour qu’aucun son, aucun frémissement ne vienne trahir leur présence. Inaya a plaqué une main sur sa bouche et l’autre sur celle d’Issa. Accroupie, elle aperçoit à travers les branches l’étendue d’herbes sèches qui s’étire devant eux, parsemée çà et là d’acacias.
Une fillette apparaît au loin. Elle court si vite qu’un petit nuage de poussière semble lui coller aux talons. Exposée aux regards au milieu de cette plaine à la végétation rare, elle fonce dans leur direction, visiblement décidée à rejoindre les buissons. Il lui reste encore une bonne distance à parcourir ¬lorsqu’elle est rattrapée par un groupe de rebelles. Les plus rapides l’encerclent, rejoints quelques instants plus tard par d’autres plus lents et plus lourds. Les généraux. La petite essaie de s’échapper, court, se cogne contre les jambes et les crosses des fusils, au son de rires épais que vient parfois interrompre une quinte de toux. Elle ne se décourage pas, ne renonce pas et reprend son élan comme un fauve en cage, ignorant que la partie est perdue d’avance, qu’ils sont trop nombreux, trop affamés pour la laisser filer. Un jeune rebelle fait un pas à l’intérieur du cercle, tandis qu’un des généraux attrape l’enfant par les cheveux.
Inaya se redresse brusquement, immédiatement ramenée à couvert par Fatou qui lui tire le bras d’un coup sec. Les deux cousines se regardent, échange muet qui dit l’impuissance et le dégoût, mais aussi la nécessité de fuir pour rester en vie, tant que personne ne les a encore repérés, tant qu’ils sont tous si salement occupés. Il y a trop de bruit dans la tête d’Inaya, les bottes, les portières, les chaises renversées, et les sandales de sa mère. Ça l’empêche de réfléchir. Alors elle se laisse tirer par le bras, le petit sur le dos, les bassines vides au sol.
Ma’ ne va pas être contente, il faudra bien l’aider au champ pour se faire pardonner.

Le vent s’est levé. Il souffle sur la plaine aride où pourtant rien ne bouge, tant la végétation est sèche et rare. Il n’y a guère que la poussière qui daigne se soulever, formant ici et là quelques tourbillons qui dansent entre les touffes d’herbes jaunies pour retomber quelques mètres plus loin, sans que rien annonce leur fin. Ils sont, puis ne sont plus. Ils virevoltent et retombent en petits tas terreux, sans laisser aucune trace de leur passage.
Le ciel se prépare pour la nuit sans grande démonstration. Il n’y a pas de coucher de soleil flamboyant, aucune trace de tons rouges ou rosés. Il n’y a qu’un ciel bleu comme il l’est chaque jour pendant les six mois que dure la saison sèche, un ciel sans nuages qui perd progressivement de son éclat, passant du bleu azur au bleu nuit sans que personne ne le remarque. Trois buffles sur lesquels sont perchés autant de hérons se dirigent lentement vers la rivière.
Il fait presque nuit quand les enfants, qui ont couru longtemps, rejoignent la piste menant au village. Les adultes sont là, ils crient et s’agitent. Il n’y a plus de rires. Il n’y a plus de bruit dans la tête d’Inaya. Plus rien qu’un grand silence et une succession d’images sans queue ni tête : le petit Issa que l’on enlève de son dos, une fillette qui saigne entre les cuisses portée par deux hommes, le visage de Ma’ collé au sien, des enfants qui pleurent, des femmes qui étreignent, un cataplasme qu’on pose sur ses pieds, la grand-mère voûtée de Sekou qui frotte les cheveux poussiéreux de son petit-fils, la vieille porte en bois qu’on referme à la hâte, Fatou qui parle avec les mains, Asma qui acquiesce, Rokia qui l’embrasse sur la joue, Niélé qui la secoue doucement.
Les plus âgées prennent soin des plus jeunes. Elles essuient les visages salis par la terre et les larmes. Elles massent les muscles endoloris par les kilomètres de course à travers la brousse. Elles ôtent les épines plantées au bout des doigts et dans la plante des pieds. Les plus jeunes se laissent faire. Elles partagent le fond d’une cruche pour tenter d’éteindre le feu dans leur gorge, échangent des regards qui racontent à la fois le soulagement d’être ensemble et la peur de l’après. Elles ne parlent pas de ce qu’elles ont vu.
Puis Ma’ dit aux filles qu’elles n’iront plus ¬chercher l’eau. Et tout le monde part se coucher.
– Qui te dit qu’ils ne s’en prendront pas à nos fils ?
La vieille femme s’agrippe à sa canne pour rester debout, repoussant d’un geste agacé les mains qui l’invitent à s’asseoir. Tous les adultes se sont réunis au centre du village. Les traits sont tirés, les corps fatigués après une nuit sans sommeil. On a rassemblé les tabourets en bois, éloigné les enfants et préparé le thé, que les femmes servent d’abord aux anciens.
Coumba, la grand-mère de Sekou et d’Issa, reprend la parole :
– C’est à toi que revient la décision, Souleymane. Mais s’il arrive quoi que ce soit à mes petits, je t’en tiendrai responsable, crois-moi.
Un murmure parcourt l’assemblée. Si certains approuvent, aucun n’est prêt à défier aussi frontalement le chef du village. Coumba le respecte, mais ne le craint pas. C’est la seule qui prononce son ¬prénom, quand tous l’appellent par politesse « Doyen ». Il faut dire qu’elle a vu défiler plus de saisons que lui. Elle travaillait déjà aux champs qu’il tétait encore le sein de sa mère. Elle a tout connu, l’abondance, la misère et l’exil, la famine et les pillages. Elle a porté ses enfants dans son ventre avant de les porter en terre, les uns après les autres, fauchés par la maladie ou la guerre. Coumba a tant perdu qu’elle n’a plus peur, si ce n’est pour ceux qui restent. Elle qui estime n’avoir pas su garder ses enfants en vie refuse de risquer celle de ses petits-enfants.
Le doyen, assis face aux villageois sur le lourd fauteuil d’ébène sculpté qu’il ne sort que lors des réunions importantes, comme pour donner plus de poids à ses décisions, garde le silence pendant de longues minutes. Il se racle la gorge, tourne la tête sur le côté et envoie un crachat à plusieurs mètres.
– Qu’est-ce que tu proposes, Coumba ? On ne va pas vivre sans eau.
– Ils vont partir, ils le font toujours. En attendant, pourquoi tu n’envoies pas plutôt les hommes à la rivière ? Eux au moins sont assez grands pour se défendre !
– Peut-être, mais tu le vois comme moi, il n’y a pas plus d’hommes dans ce village que de doigts au bout de mes deux mains.
Les rares hommes présents dans l’assemblée se contor¬sionnent sur leurs sièges pour apercevoir leurs pairs.
– Ils vont ramener quoi, deux bassines chacun ? poursuit le doyen. Plus on multipliera les allers-¬retours là-bas, plus on s’exposera à leur folie. Ils ne toucheront pas aux garçons, mais ils n’hésiteront pas à tuer un homme.
– Tu as vu ce qu’ils ont fait à la petite…
– C’est une fille, coupe le doyen.
Sentant qu’elle est en train de perdre la partie, Coumba consent enfin à s’asseoir sur le tabouret que Marietou lui tend. Rokia et Niélé ont accompagné leur mère et attendent en silence que le chef du village rende sa décision. Pour elles, pas question de la contester. Si elles admirent la force de caractère de Coumba, elles ont grandi dans le respect de l’autorité et intégré l’idée qu’il ne peut y avoir qu’un seul commandant à bord, surtout lorsque la mer est agitée. L’installation des rebelles à proximité du village a réveillé chez elles des angoisses qu’elles pensaient avoir surmontées. Pourtant, il en va ainsi à chaque fois qu’ils reviennent : il faut renoncer à la légèreté sans tout à fait la perdre, la garder en soi comme on tente de mémoriser l’odeur d’une peau aimée. Il faut en conserver l’essence pour la transmettre aux plus jeunes et les aider à s’en imprégner de nouveau quand les uniformes auront levé le camp. L’insouciance est ici un travail de chaque instant.
Marietou a l’habitude de voir partir puis revenir les rebelles. À ses yeux, ils ont tous le même visage et, du plus jeune au plus âgé, du plus inexpérimenté au plus aguerri, le même pouvoir de destruction, par leurs armes, leur sexe ou leurs mots. Elle qui n’élève que des filles est soulagée par la décision que s’apprête à prendre le doyen, mais elle partage l’inquiétude de Coumba. Comment un petit bonhomme comme Sekou pourrait-il se défendre face à ces brutes ? Pourquoi jeter en pâture les enfants à des bêtes que les adultes eux-mêmes n’ont pas la force d’affronter ? Toutes ces questions prennent tant de place dans la tête de Marietou qu’elle n’a pas vu Inaya se faufiler au milieu de l’assemblée. Ce matin, elle avait dû batailler longtemps avec sa nièce pour lui faire comprendre qu’elle n’avait pas sa place dans cette réunion. C’est nous qui avons tout vu, lui avait-elle répété, mais Marietou l’avait empêchée à plusieurs reprises de lui raconter la suite, parce qu’elle ne savait que trop bien ce qu’elle allait lui dire, parce qu’elle avait vu le sang sur la robe de la petite fille, parce qu’elle-même avait été cette petite fille portant une robe tachée de sang. Elle aurait dû écouter sa nièce, elle aurait dû l’aider à dire, à mettre des mots sur la réalité insensée, mais elle n’en avait pas eu la force.
Le doyen pose ses deux mains sur les accoudoirs de son fauteuil, s’y cramponne et se hisse sur ses pieds. Il semble si petit à côté de cet énorme siège que seule sa position sociale justifie le silence qui s’installe immédiatement, sans même qu’il ait à le demander.
– À partir d’aujourd’hui, les garçons et les jeunes hommes sont chargés d’aller chercher l’eau…
– Moi, j’irai, le coupe une petite voix haut perchée.
Les adultes tournent la tête, cherchant à apercevoir dans la foule celle qui a osé interrompre le doyen. La mine grave et le regard acéré, sans malice, Inaya grimpe sur un tabouret pour que sa voix porte plus loin et répète :
– Moi, j’irai. Il faut bien que quelqu’un les aide, explique-t-elle en haussant les épaules.
Le doyen plisse les yeux pour essayer de distinguer les traits de la fillette. Jamais personne ne lui avait ainsi coupé la parole au beau milieu d’une sentence, devant le village entier. Même la vieille Coumba finit toujours par se taire à cet instant précis, qu’elle approuve ou non sa décision. Marietou se précipite, furieuse, vers Inaya.
– Je disais donc, reprend le doyen en tentant de dissimuler son agacement, que seuls les garçons et les jeunes hommes sont désormais autorisés à aller à la rivière. Ils iront très tôt le matin, et ne devront pas s’attarder sur les lieux. Pas de toilette, pas de jeux, pas de bruit. Que Dieu les protège, conclut-il comme à chaque réunion.
L’assemblée se disperse, la place du village se vide peu à peu. Plusieurs femmes, avant de quitter les lieux, lancent un regard insistant à Marietou. Elles lèvent les yeux au ciel et secouent lentement la tête pour souligner leur désapprobation, s’assurant au passage que le doyen les a vues. Pas question qu’il pense que toutes élèvent aussi mal leurs enfants. Marietou ne dit pas un mot à Inaya. Le silence s’est abattu, celui que redoute tant la fillette. Impossible de savoir combien d’heures ou de jours il va durer, ni ce qu’elle doit faire pour que Ma’ lui parle à nouveau. Elle n’a pas voulu créer de problème, au contraire : le chef est vieux, il ne sait pas comment sont les garçons. Il ne sait pas que, sans les filles, ils ne ramèneront même pas assez d’eau pour abreuver ses trois chèvres. Il ne sait pas qu’ils ne pensent qu’à jouer pendant qu’elles surveillent les petits et qu’ils ne voient pas le temps passer. Elle se demande si lui aussi était comme ça quand il avait leur âge. Elle lui poserait bien la question, mais le visage de Ma’ l’en dissuade. Qu’importe, elle ira quand même. Et qu’on ne vienne pas lui dire qu’elle n’a pas prévenu.

Sekou pose ses mains sur son crâne et lève les yeux au ciel. Inaya poursuit son récit, ignorant les gesticulations du garçon. Elle ne cherche pas à se vanter de ce qu’elle a dit ou fait pendant la réunion. Ce qu’elle attend, c’est une confirmation. A-t-elle raison de penser que la décision du doyen n’est pas la bonne ?
– Y a un truc qui tourne pas rond chez toi, lui répond-il.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Personne doit parler quand il parle, surtout pas les petits.
– Sauf quand ils ont de meilleures idées.
– Ah, c’est vrai, tu sais mieux que lui peut-être ?
– Oui. Parce que je vois des choses qu’il ne voit pas.
– Comme quoi ?
– Comme ce que vous faites quand vous allez à la rivière.
– Mais arrête avec ça, on rapporte de l’eau nous aussi !
– Parce qu’on est là pour vous dire de le faire, sinon vous seriez encore à jouer dans la rivière quand la nuit arrive, tout fripés comme le doyen !
Inaya a crié sans s’en apercevoir. Debout face à Sekou, elle le voit qui grimace et se mord la lèvre, sans comprendre ce qui lui arrive. Ses joues se gonflent et ses yeux se mettent à briller, puis il éclate de rire, incapable de se retenir plus longtemps. Inaya reçoit une salve de postillons sur le visage et commence à rire à son tour. Elle se courbe comme une vieillarde et imite la démarche hésitante du doyen, pendant que Sekou répète « tout fripés » à chaque fois qu’il parvient à reprendre une bouffée d’air.
– Je peux savoir ce que tu fabriques ?
Inaya reconnaît la voix de Marietou, qu’elle n’avait pas entendue depuis la réunion. Elle se redresse brusquement et envoie un coup de coude dans les côtes de Sekou, qui retrouve son sérieux en une poignée de secondes. Il faut dire que les sourcils froncés de Marietou, mains sur les hanches, les deux jambes plantées sur le seuil de sa maison, n’invitent guère à la plaisanterie. Inaya ouvre la bouche, aussitôt arrêtée par la main levée de Ma’ :
– Tais-toi. Tu en as assez dit ce matin. Toi, tu files chez ta grand-mère, ordonne-t-elle à Sekou, quant à toi, tu arrêtes tes pitreries et tu vas porter ça à la mère de Kadiatou. Tout de suite !
Sekou prend ses jambes à son cou tandis qu’Inaya s’approche de sa tante pour attraper la petite calebasse qu’elle lui tend.
Inaya se met en route. Elle a calé la calebasse contre son ventre et l’entoure de ses bras. Dedans, cinq petites patates douces et une poignée de haricots rouges remuent au rythme de ses pas prudents. Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas au village, même quand on a huit ans. La nourriture en fait partie, au même titre que l’eau et les vêtements. Si la nouvelle organisation prévue pour les trajets vers la rivière préoccupe tant Inaya, c’est parce qu’elle sait très bien ce qu’avoir soif signifie, tout comme elle connaît la douleur infligée au corps par la faim.
Elle rejoint la ruelle principale, prend la première à gauche et salue d’un signe de tête les femmes qui, depuis l’intérieur des cours poussiéreuses, la suivent du regard en chuchotant. L’heure du dîner approche. Partout, le bruit des marmites et l’odeur des feux de bois annoncent le repas à venir. Dans certaines familles ce repas suffira, sinon à remplir les estomacs, du moins à apaiser les tiraillements le temps de trouver le sommeil. Dans d’autres, les adultes se contenteront d’une ou deux bouchées pour donner le change pendant que les enfants mangeront. Inaya sait bien que ce qu’elle tient contre son ventre finira une heure plus tard dans celui de Kadiatou et de ses frères et sœurs. Si Ma’ l’envoie porter à cette heure-ci quelques patates douces et une poignée de haricots à la mère de son amie, ce n’est pas pour qu’elle les stocke, mais pour qu’elle ait quelque chose à jeter dans l’eau encore froide de son faitout. La semaine dernière, c’est Kadiatou qui est venue déposer un panier chez Marietou. Dans un jour, une semaine ou un mois, une autre amie aidera ou sera aidée. Quand les greniers sont vides, quand même les enfants se couchent le ventre creux, il faut aller chez les Blancs, à quatre heures de marche du village. Là-bas, il y a de grandes tentes et un grillage plus haut que trois Sekou empilés, Inaya avait fait le calcul un jour où elle avait accompagné Ma’. Elle l’avait vue tracer une croix sur un gros cahier, à l’endroit que lui désignait un homme noir assis dans une tente plus petite, à l’entrée du camp. Elle l’avait attendue à l’extérieur, elle se rappelle avoir eu peur qu’elle ne revienne pas. Elle se rappelle aussi le bidon d’huile et le sac de riz qu’il avait fallu porter jusqu’au village, tout ce riz qu’elles avaient mangé pendant des jours. Elle n’avait pas vu de Blancs, rien qu’un homme noir dans une petite tente. Elle n’y est jamais retournée, mais Sekou y est allé quand il était petit, pour montrer sa jambe tordue. Quand Inaya lui pose des questions, il dit qu’il ne se souvient de rien, mais elle n’est pas sûre que ce soit vrai.
Kadiatou habite tout au bout de la dernière ruelle, à la sortie du village. Si on continue tout droit, on arrive dans les champs que l’État a attribués à Marietou et aux autres exilés lorsqu’ils sont descendus des cars. De la mauvaise terre, peste souvent Ma’. Inaya aperçoit Kosso, un des frères de son amie. Il est tellement occupé à peaufiner la fabrication de son ballon qu’il ne la voit pas arriver. Assis par terre dans la ruelle, face à la cour de sa maison, il maintient entre ses jambes une boule faite de vieux tissus et de morceaux de plastique. Il l’enserre dans un filet constitué de bouts de ficelle assemblés et noués grossièrement, et tente de faire tenir le tout assez solidement pour supporter les matchs de foot organisés par les enfants dans les rues du village après le dîner. Inaya arrive à sa hauteur, penche la tête sur son ouvrage, soupire.
– Tu ne vas pas y arriver comme ça.
Kosso lève les yeux vers elle, à peine surpris de la voir ici. Elle s’accroupit, dépose la calebasse, défait quelques nœuds du filet pour pouvoir replacer correctement la boule de tissu et de plastique à l’intérieur, referme les nœuds, reprend sa calebasse puis se dirige vers la cour. Kosso ouvre et ferme la bouche sans qu’aucun son n’en sorte, partagé entre la joie de voir son ballon enfin prêt à être utilisé et la vexation de n’avoir pas su y arriver seul.
Inaya a déjà oublié, tout occupée qu’elle est à serrer la petite Kadiatou dans ses bras, la calebasse en équilibre sur sa tête. Sa mère, une grande femme mince au visage doux, apparaît sur le seuil de la ¬maison. Elle remercie Inaya, lui dépose un baiser sur le front et retourne à l’intérieur avec la calebasse. Dans la cour, deux autres garçons et une fille, tous trois plus âgés que Kosso et Kadiatou, commencent sans perdre un instant à préparer le feu. Les deux amies ressortent, passent devant Kosso et font quelques pas dans la ruelle, main dans la main, en direction des champs. Elles se parlent à l’oreille, dans la lumière douce de la fin de journée, se confiant les secrets que les enfants se chuchotent depuis la nuit des temps.

Inaya dort profondément, un pouce dans la bouche, l’autre main posée sur le visage de Fatou. Son souffle chatouille la plante du pied d’Asma qui dépasse de la couverture. Les deux cousines d’Inaya dorment tête-bêche, séparées par le corps menu de la fillette. Le lit est petit, le cadre grossièrement taillé dans le bois. Des fibres épaisses, tissées entre les montants, servent de matelas. Plus les cousines grandissent, plus elles se gênent dans leur sommeil, se reprochant mutuellement de prendre trop de place. Inaya les écoute se disputer chaque soir, se gardant bien d’intervenir. Pendant que Fatou et Asma soupirent et marmonnent, elle se blottit sans un mot entre leurs deux corps et glisse rapidement dans le sommeil. Leurs chamailleries la bercent, la rassurent, comme le faisait autrefois la respiration de ses parents endormis.
Elle rêve qu’elle flotte, allongée sur le dos dans l’eau fraîche de la rivière. Elle est entourée de poissons¬¬ aux couleurs vives, qui la frôlent parfois en nageant le long de ses jambes et de ses bras. Un poisson plus gros que les autres s’immobilise à côté de son visage, l’appelle distinctement par son prénom. Il frétille sur son épaule, insiste, se faisant de plus en plus pressant. Elle tente de le chasser mais elle ne parvient pas à bouger le bras. Le poisson est de plus en plus gros, parle de plus en plus fort et la secoue vigoureusement.
– Vas-tu te réveiller, jeune fille ?
Elle entrouvre un œil. Le poisson a la voix de Ma’, il a ses traits et son regard perçant. Inaya sursaute, surprenant Asma qui lui colle sans le vouloir un coup de pied sur le nez. Elle se redresse, se frotte les yeux et regarde sa tante, penchée sur elle dans l’obscurité :
– Tu parles fort pour un poisson.
Marietou lève un sourcil et secoue la tête, renonçant à comprendre. Il est trop tôt et elle n’est pas d’humeur à jouer aux devinettes. Inaya observe l’intérieur de la petite maison ronde, à la recherche d’un rai de lumière dans l’encadrement de la vieille porte en bois. Il fait nuit noire. Même les animaux, dont les cris réveillent d’habitude la petite fille, sont encore endormis. Elle se contorsionne entre ses deux cousines pour atteindre le pied du lit, se laisse glisser jusqu’au sol. Rokia et Niélé dorment encore elles aussi, partageant la même couche. Près de la porte, Ma’ finit de préparer en silence un petit baluchon, dans lequel elle glisse deux grosses poignées d’arachides et une petite cruche à eau en terre cuite. Elle noue les quatre coins du tissu et pose le paquet en équilibre sur sa tête. Inaya, inquiète, la regarde sans comprendre.
– Arrête de me fixer et va enfiler ta robe, ordonne Marietou.
– On va où ?
– Chez les Blancs.
– Mais on a encore à manger !
– C’est pour Coumba.
– Pourquoi on ne lui donne pas ?
– Il me reste juste assez pour nous.
– Qu’est-ce qu’elle a, Coumba ?
– Elle est très fatiguée, c’est tout.
En temps normal, Inaya aurait sauté de joie à l’idée de partir aussi loin du village. Être debout avant tout le monde, marcher sur la grande piste en regardant le jour se lever, croiser de nouveaux visages, toutes ces promesses d’aventures lui font habituellement battre le cœur plus vite. Mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. C’est le jour de l’eau, le premier jour de l’eau sans les filles. Hors de question qu’elle n’accompagne pas les garçons à la rivière.
– Pardon Ma’, mais c’est mieux si tu pars avec Fatou ou Asma.
– Ah, tiens, et pourquoi donc ?
– Eh bien, parce qu’elles marchent plus vite.
– Il me semble que tu marches assez vite, toi aussi.
– Mais non, regarde, dit Inaya en montrant ses jambes nues.
– Qu’est-ce qu’elles ont ces jambes ?
– Elles sont petites. Vraiment petites.
– Tu ne serais pas en train de te moquer de moi ?
– Non, pas du tout.
Inaya baisse les yeux. Elle devine le regard de Ma’ sur elle. Elle pourrait presque sentir sa tante fouiller à l’intérieur de sa tête, écartant les mensonges pour y voir plus clair.
– Bien sûr, tout ça n’a rien à voir avec le fait que les garçons vont chercher l’eau aujourd’hui ?
– Rien.
Inaya fixe ses orteils avec attention.
– J’imagine aussi que tu comptais m’obéir et ne pas les accompagner quand j’aurais eu le dos tourné ?
Inaya acquiesce en se mordant la lèvre.
– Et tu te dis que, peut-être, je suis trop bête pour savoir que tu me mens ? Va t’habiller.
Marietou la regarde enfiler sa robe à la hâte. Elle s’efforce de ne pas sourire, pour ne pas l’inciter à lui mentir de nouveau. Pourtant, elle admire son courage. Inaya ressemble tant à sa mère, une petite femme vive, entêtée, toujours prête à braver le danger pour défendre ceux qu’elle jugeait faibles, même s’ils étaient plus grands et plus forts qu’elle. Même s’ils étaient des hommes. Elle n’avait que faire des conventions, se fichait pas mal de ce que pensaient les autres. Ma’ était l’aînée. Elle aurait dû la protéger, mais ce jour-là, elle n’était pas à ses côtés. S’il arrivait malheur à Inaya, elle aurait l’impression de trahir sa sœur une deuxième fois.
Marietou et Inaya marchent sur la piste depuis plus d’une heure. Elles n’ont échangé que quelques mots, toutes deux perdues dans leurs pensées. La fillette avance d’un bon pas, le menton dressé vers le ciel. Elle voit rarement le soleil se lever, alors ce matin, elle a décidé de ne rien rater du spectacle. Quelques nuages mauves s’accrochent à la cime des arbres. Ils semblent si doux, si moelleux, qu’Inaya aimerait pouvoir s’allonger sur eux et se laisser envelopper. Un vol d’aigrettes file au milieu des nuages sans en modifier les contours. L’horizon pâlit peu à peu, et tout autour, dans les cours et les ruelles des villages qui bordent la piste, les animaux s’éveillent bruyamment. Le braiement des ânes recouvre le chant des coqs. Bientôt, l’appel du muezzin accueille à son tour le jour nouveau, précédant de quelques minutes le bruit des marmites et les premiers rires d’enfants.
Marietou a mal aux genoux, aux pieds, au dos. Pour oublier la douleur, elle fredonne un air ancien, une berceuse que lui chantait sa grand-mère. Elle regarde sa nièce marcher sans se plaindre, observant le monde comme si elle découvrait chaque chose pour la première fois. Elle sait qu’elle peut avancer ainsi jusqu’à s’écrouler, tiraillée entre la faim, la soif et l’envie de ne pas décevoir. Les adultes qui font la connaissance d’Inaya oublient trop vite qu’elle est encore une enfant. Pourtant, si sa volonté d’acier et sa langue bien pendue impressionnent, Marietou sait quelles blessures la fillette porte en elle, à quel point elle a peur que ceux qui l’entourent cessent de l’aimer ou disparaissent. Certaines nuits, elle l’entend encore appeler sa mère dans son sommeil.
Comme si elle avait deviné les pensées de sa tante, Inaya se tourne vers elle, marchant désormais à reculons.
– Tu crois qu’ils sont arrivés à la rivière, les garçons ?
Ma’ sourit, c’est la première fois depuis qu’Inaya a interrompu le doyen en pleine réunion.
– Ma parole, tu n’abandonnes jamais, toi, dit-elle en tendant la main à sa nièce. Viens, allons nous reposer un moment.
Main dans la main, la fillette et la grande femme au corps sec font quelques pas en direction d’un arbre. Elles s’assoient côte à côte sur l’une de ses racines épaisses et partagent en silence une poignée d’arachides.

Il n’est pas encore neuf heures lorsqu’Inaya et Marietou arrivent devant le camp des Blancs. Inaya reconnaît la petite tente plantée à l’entrée, sur le bord de la piste. À l’intérieur, un homme assis sur une chaise en plastique fait signer un registre à toutes les personnes qui entrent. Certaines viennent de si loin qu’elles ont dormi sur place, étendues sur des nattes le long des grilles qui ceinturent le camp. On ne leur a pas proposé de passer la nuit à l’intérieur : ici, on soigne et on distribue de la nourriture, mais on n’héberge pas. Pour ça, il faut aller plus loin encore, à deux jours de marche, une journée si on a les moyens de s’offrir le trajet à dos d’âne. Inaya n’est jamais allée aussi loin, et ce qu’elle a entendu à propos de cet autre campement la terrifie. On raconte qu’il y a tant de gens entassés les uns sur les autres que la violence, la maladie et la folie tuent plus encore que les rebelles. Ceux qui s’y installent ont tout perdu, à commencer par leurs terres, rachetées à l’État par les compagnies pétrolières qui se mènent une guerre silencieuse, sans armes et sans bruit, pour s’approprier les quelques centaines de kilomètres carrés de la région.
Comme dans ses souvenirs, Inaya voit Ma’ se pencher sur la petite table en bois et tracer une croix sur le gros cahier que lui tend l’homme assis. Cette fois, hors de question qu’elle reste à l’extérieur. Elle glisse sa main dans celle de sa tante et entre dans le camp à ses côtés. Droit devant, quelques Blancs discutent devant un bâtiment en brique. Une femme fume une cigarette, un homme fait les cent pas un peu plus loin en agitant les bras, un téléphone calé entre sa joue et son épaule. Il fait déjà chaud ce matin et plus il bouge, plus sa peau devient rouge et luisante. Inaya est perplexe. C’est donc à ça que ressemble un Blanc vu de près ? On lui a toujours décrit des gens à la peau claire, et voilà que cet homme est plus rouge que la poussière de la piste. Inaya sent la main de Ma’ la tirer d’un coup sec. Quand elle croise son regard, pas besoin de mots pour comprendre qu’elle a intérêt à cesser de fixer ces gens et à se remettre en marche. Un peu plus loin, deux grandes tentes se font face. Une longue file d’attente s’est formée devant chacune d’entre elles. À droite, les gens entrent puis ressortent presque immédiatement, chargés de provisions. À gauche, on patiente plus longtemps et personne ne semble quitter les lieux une fois franchi le seuil en toile kaki. Marietou entraîne sa nièce vers la tente de droite.
– Ils font quoi là-dedans ? demande Inaya en pointant du doigt l’autre tente.
– Ils vont voir des docteurs.
– On peut y aller ?
– Que Dieu nous en préserve.
– Pourquoi ?
– Tu tiens vraiment à être malade ?
– C’est ici que Sekou est venu pour sa jambe ?
– Il y a bien longtemps, oui.
– Ils lui ont fait quoi ?
– Ils ont posé encore plus de questions que toi, et Sekou est reparti comme il était venu, avec sa jambe tordue. Trop tard, soi-disant. La polio quelque chose, c’est ce qu’ils ont dit.
– C’est quoi la polio quelque chose ?
– Oh, tu me chauffes les oreilles à toujours vouloir tout savoir.
Inaya hausse les épaules, boudeuse. Bien sûr qu’elle veut tout savoir, tout comprendre du monde qui l’entoure. Les adultes gardent pour eux les réponses, les distribuent une par une comme s’ils n’en avaient qu’un stock limité, comme s’ils risquaient de les perdre à jamais en les donnant aux enfants. Qu’importe, elle a l’habitude de les trouver par elle-même quand on les lui refuse. Elle lâche doucement la main de Ma’ et attend quelques minutes, les yeux rivés sur la grande tente des ¬docteurs. Elle n’a pas l’intention de désobéir, mais la curiosité est si forte qu’elle lui fait presque mal, comme un feu qui part de son ventre et la brûle de la plante des pieds à la pointe des tresses. Pour éteindre ce feu, elle se glisse dans la file d’attente voisine et se faufile discrètement entre les adultes. Elle atteint l’entrée de la tente et pénètre à l’intérieur. Rien de ce qu’elle y découvre ne lui est familier. Ni l’odeur de désinfectant, ni les instruments médicaux qu’elle voit passer sur des chariots. Une vieille femme est allongée sur un lit de camp. L’un de ses bras est relié par un long tube à une poche en plastique, elle-même fixée à une grande perche métallique. Goutte par goutte, un liquide transparent s’écoule de la poche et parcourt le tube. Malgré le tuyau qui sort de son bras, la femme ne semble pas avoir mal. Inaya aimerait savoir ce qu’il y a dans cette poche, elle voudrait aussi savoir pourquoi une femme habillée tout en blanc plante une aiguille dans l’épaule d’un petit et pourquoi personne ici n’a rien pu faire pour la jambe de Sekou. Elle s’approche timidement de la femme à la blouse blanche.
– C’est quoi la polio quelque chose ?
Assise sur un tabouret, dos à l’enfant qu’elle vient de vacciner, la femme se retourne, surprise par la petite voix. Elle a de longs cheveux blonds, des pommettes roses et des yeux noirs comme ceux d’Inaya. Elle sent le désinfectant et le savon. Après avoir prononcé quelques mots que la fillette ne comprend pas, elle appelle une collègue, qui porte aussi une blouse blanche. Sa peau est noire et elle parle la même langue qu’Inaya. Elle lui demande de répéter.
– C’est quoi la polio quelque chose ? s’exécute-t-elle, un peu agacée de n’avoir toujours pas obtenu de réponse.
– La poliomyélite, c’est une maladie, une maladie grave.
– C’est possible d’avoir une jambe tordue avec ça ?
– Oui, ça arrive.
– Comment on guérit ?
– Il n’y pas de traitement, mais on fait des vaccins.
– C’est quoi un vaccin ?
Inaya est tellement concentrée sur la conversation qu’elle ne perçoit pas l’agitation dans la file d’attente. Elle ne voit pas Marietou jouer des coudes pour franchir le seuil de la tente, les bras chargés de riz, d’huile et de farine. En revanche, impossible de ne pas l’entendre crier son prénom. À regret, elle quitte les deux femmes et se dirige vers la sortie. Avant de partir, elle leur pose une dernière question.
– Comment on devient docteur ?
– Tu dois aimer les gens et étudier beaucoup, lui répond en souriant celle qui parle sa langue.
Inaya lui rend son sourire. Elle sait qu’elle va de nouveau devoir affronter le silence de Ma’, mais ce qu’elle a découvert sous cette tente en valait la peine. Elle aimerait pouvoir rester pour observer tous ces instruments que les médecins manipulent avec assurance, elle voudrait comprendre à quoi sert chacun d’entre eux. Tandis que Ma’ la tire par la main pour l’entraîner vers l’extérieur, Inaya jette un œil aux personnes qui attendent d’être soignées. Elle voit un vieil homme soutenu par deux garçons, un bébé qui hurle dans les bras de sa mère, une femme au ventre rond qui grimace en se tenant le bas du dos. Tous ont les traits tirés, comme si leur vrai visage était caché derrière un masque de douleur. Inaya emboîte le pas de Ma’ et sent sa poitrine se gonfler de fierté. Un jour, elle aussi saura avec quelles armes combattre toute cette souffrance. Un jour, elle aussi sera médecin.

Quelque chose ne va pas. Inaya le sent dès qu’elle quitte la piste principale pour s’engager sur le chemin qui mène au village. Marietou la suit, épuisée, portant¬ sur sa tête le gros sac de riz qu’elles ont rapporté du camp des Blancs. Elles se sont arrêtées un moment pour manger la dernière poignée d’arachides et finir l’eau de la cruche, quand le soleil était au plus haut. Elles ont somnolé à l’ombre d’un arbre en attendant que l’air redevienne respirable, que la terre leur brûle un peu moins les pieds. Il est environ seize heures lorsqu’Inaya aperçoit le muret qui borde les maisons de Ma’ et de Coumba. Elle presse le pas. Quelque chose ne va pas. Il y a trop d’agitation dans la petite ruelle, trop de voisines qui entrent et sortent de la cour. Malgré le poids du sac de farine et du bidon d’huile qu’elle serre contre elle, Inaya marche vite et distance sa tante. Elle entre et aperçoit le doyen. Il se tient sur le seuil de la maison de Coumba, ¬refermant une à une de petites fioles en verre que tous ici ont déjà vues au moins une fois. Le doyen n’est pas seulement le chef du village, il en est aussi le guérisseur. Pour sa capacité à communiquer avec le monde invisible et sa connaissance des plantes, héritées de sa mère, il est le premier auquel on fait appel quand quelqu’un est malade. Bien souvent, il est aussi le dernier, celui auquel on confie l’âme de la personne mourante pour son ultime voyage. Ces fioles en verre contiennent des remèdes dont lui seul connaît les secrets de fabrication. Bon nombre de villageois, du plus jeune au plus âgé, y ont déjà eu recours.
Inaya se fraie un chemin au milieu des voisines attroupées devant la maison. Certaines sont venues apporter leur aide, d’autres semblent aimantées par le malheur et ne pointent leur nez que lorsqu’elles flairent l’odeur de la mort.
– C’est Coumba ? demande la fillette au doyen, sans prendre la peine de le saluer.
– Elle refuse mon aide. Il n’y a rien que je puisse faire, répond-il en s’écartant pour la laisser entrer.
Il faut quelques secondes à Inaya pour distinguer le corps de la vieille femme, allongée dans la pénombre. Sekou est assis à même le sol à ses côtés. Il a reconnu la voix de son amie et s’adresse à elle sans quitter sa grand-mère des yeux.
– Elle est tombée tout à l’heure, sur la grande place. C’est Kadiatou qui l’a trouvée. Elle bougeait plus, elle disait rien.
– Issa, il est où ?
– Chez la maman de Kadiatou.
– Pourquoi elle ne veut pas prendre les remèdes du doyen ?
Sekou hausse les épaules, s’essuie les yeux du revers de la main. Coumba fait signe à Inaya de s’approcher. Elle parle tout bas, mais si sa voix n’est plus qu’un souffle, son caractère n’a rien perdu de sa force :
– Va dire à ces vieilles charognes d’aller voir ¬ailleurs. Je ne suis pas encore morte. Et ramène-moi ta tante.
Inaya acquiesce et file dans la cour. Elle se plante devant l’attroupement de voisines, se hisse sur la pointe des pieds et met ses mains en porte-voix :
– Allez voir ailleurs, vieilles ch…
Une main se plaque sur sa bouche avant qu’elle n’ait le temps de retransmettre fidèlement les propos de Coumba. Ma’ sourit aux voisines et les congédie poliment, sans retirer sa paume de la bouche de sa nièce. Les femmes quittent lentement la cour, vexées, pour certaines, d’être ainsi mises dehors.
– Toi, tu m’attends ici, ordonne Marietou à Inaya, avant de se diriger vers le doyen.
Elle s’entretient avec lui pendant de longues minutes, sans qu’Inaya puisse entendre ce qu’ils se disent. Ma’ hoche régulièrement la tête, écoute avec attention, le visage grave. Elle salue le doyen et disparaît à l’intérieur de la maison, dont Sekou sort quelques instants plus tard. Les deux femmes sont seules à présent. Le sac de riz, la farine et le bidon d’huile sont restés dehors, butin dérisoire et presque grotesque face à la mort qui approche. C’est tout sauf une surprise pour Marietou, qui a vu sa voisine et amie décliner au fil des semaines. La main maigre et ridée de la vieille femme dans la sienne, elle l’écoute lui expliquer que Sekou a peur du noir et qu’il faut le laisser dormir sous un petit coin de ciel, près d’une fenêtre ou d’une porte ouverte, pour qu’il puisse apercevoir la lumière des étoiles s’il se réveille au milieu de la nuit. Elle regarde Coumba pointer un doigt vers le creux de son cou, en lui disant que c’est ici, à cet endroit précis, qu’Issa aime recevoir un baiser quand il pleure après un cauchemar. Marietou mémorise tous ces détails qui ne sont, pour la vieille femme, qu’un moyen de lui dire à quel point elle aime ses deux petits, à quel point elle compte sur elle pour prendre le relais et leur montrer que rien, jamais, ne disparaît. Ni les humains, ni l’amour qu’ils se sont porté quand ils étaient encore en vie. Ma’ écoute et cache sa peur, essaie de ne pas penser à la farine, au riz et à l’huile qu’elle a laissés dehors, à ces sept bouches qu’il lui faudra désormais nourrir, à ce qu’ils deviendraient s’il lui arrivait quelque chose. Il est à la fois trop tôt et trop tard pour s’en inquiéter.
Dehors, Inaya et Sekou font comme tous les enfants quand le monde devient un peu trop lourd à porter, quand le réel oppresse et qu’il est à la fois si compliqué et si tristement simple à comprendre. Ils jouent. Ils repoussent aussi loin que possible ce dont ils ne veulent pas se saisir maintenant, la maladie, la mort et l’angoisse, la séparation et toutes les choses qu’ils sauront affronter lorsqu’ils l’auront décidé. Ils jouent pour mieux se préparer à recevoir ce qui pèsera sur leurs épaules, gardant ainsi le contrôle d’un monde qu’ils inventent et dont ils connaissent les règles.
Le lendemain matin, Inaya aide Ma’ à laver du linge quand elle aperçoit soudain Coumba, soutenue par Sekou, sortir de sa maison. À sa nièce qui s’écrie « Elle est guérie ! Tu vois qu’elle ne va pas mourir ! », Marietou répond par un sourire silencieux. Elle sait que souvent la maladie laisse un peu de répit avant la toute fin, comme une trêve pour permettre de dire au revoir. Coumba n’est pas guérie, elle fait ses adieux.
Pieds nus dans la poussière de la cour, les cheveux hirsutes, la vieille femme pose sa main sur l’épaule de Sekou. Elle ne veut pas lui faire mal, mais elle craint de tomber. Alors, sans le vouloir, elle plante ses ongles dans la chair de son petit-fils, imprime sa marque sur sa peau lisse. Il ne dit rien, grimace à peine, son corps ne proteste pas. Il resserre son étreinte sur la hanche saillante de Coumba. Ils avancent ainsi, progressant comme une armée réduite à presque rien, à deux soldats sans munitions qui savent qu’ils ne s’en sortiront pas seuls, mais qui pourtant ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Ma’ retient Inaya qui déjà se levait pour aller les aider. « Laisse, lui dit-elle, laisse-les seuls. » Ils atteignent le paravent en paille dressé à l’arrière de leur maison, petit rempart d’intimité pour qui vient y faire sa toilette. Les bassines sont remplies, le petit siège en bois est là, prêt à accueillir les fesses de Coumba. Elle lâche l’épaule de Sekou, ses doigts glissent le long du bras de l’enfant, centimètre après centimètre, son autre main appuyée sur le mur de terre. La vieille femme s’assied comme on chute. Une chute si lente, si prudente, si douloureuse, que chaque os, chaque articulation, chaque muscle, chaque tendon, chaque ligament tiraille et craque. Quand enfin son corps est calé sur le siège, elle murmure : « On est mieux assis », comme pour s’excuser d’être encore là sans pouvoir l’être tout à fait.

Inaya est accroupie sur le petit muret au fond de la cour. Elle observe les préparatifs de la fête prévue ce soir. Les femmes ont commencé à cuisiner tôt le matin, à l’heure où les musiciens, de jeunes garçons pour la plupart, partaient se coucher après avoir répété toute la nuit. Voilà bien longtemps que le village n’a rien fêté. Trop longtemps, a décrété le doyen, qui sait que la joie des vivants est la meilleure arme contre les mauvais esprits. Ils sont nombreux ces derniers temps à rôder par ici, depuis l’installation des rebelles au bord de la rivière. Il est grand temps de recommencer à danser. »

À propos de l’auteur
PRIE_Amandine_DRAmandine Prié © Photo DR

Après avoir écrit pendant des années sans jamais oser montrer son travail à un éditeur, Amandine Prié franchi a écrit Pour leur bien, paru en août 2022 aux éditions Les Pérégrines. Son deuxième roman est en cours d’écriture. (Source: http://www.lesentrepreneusesquidechirent.com/)

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Les poumons pleins d’eau

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Lauréate du concours Bookmakers © Production Arte Radio

En deux mots
Le père de Claire s’est donné la mort. Une fin tragique à laquelle sa fille ne se résout pas. Alors, elle fait revivre cet homme fantasque en explorant sa vie, ses souvenirs, ses rêves. Alors cet homme-poisson continue de nager à ses côtés.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La solution est aqueuse

Dans ce premier roman qui fait revivre un père qui s’est suicidé sous la forme d’un poisson, Jeanne Beltane dit avec poésie la relation père-fille, la difficulté du deuil et la force des rêves. Joliment construit, cette plongée fantastique est aussi un bel hommage.

En collaboration avec Arte Radio, Nicolas Mathieu avait proposé aux auditeurs le challenge suivant: «Faites exister un personnage sans le décrire et en 1.000 mots.» La lauréate de ce concours était Jeanne Beltane. Elle s’est appuyée sur ses premiers mille mots pour enrichir son récit et en arriver à ce premier roman.
Les poumons pleins d’eau est une réflexion originale, à la fois dans sa construction que dans son style, sur la relation qui unit un père et sa fille. Il y est question de deuil et de la douleur de la perte, de métempsychose et de réincarnation, mais aussi d’échange et de dialogue par-delà la mort. Ajoutez-y une touche de fantastique, quelques poissons et un rat et vous aurez le cocktail absurde qui fait le sel de cet inclassable quête.
Tout commence par une partie de pêche. Un minuscule poisson argenté, qui se faufile au milieu des silures, est hameçonné. L’épinoche finira dans un aquarium où la jeune fille qui l’a attrapé peut tout à loisir l’observer.
On retrouvera l’épinoche plus tard dans le récit, le temps de comprendre qu’il symbolise le père dont Claire fait le deuil.
C’est sur la plage de Saint-Malo qu’une amie le fait revivre. L’ayant bien connu, elle raconte à sa fille l’homme qu’il était, fantasque et excessif. Au tabac, à l’alcool et au cannabis, il ajoutait volontiers une bonne dose d’adrénaline. Cigarettes, alcool, cannabis. C’est ainsi qu’il a sauté d’un balcon pour honorer un pari, qu’il s’est lancé sur une piste de ski sans se soucier des autres ou encore qu’il plongé dans une piscine pour enfants posée sur une dalle de béton. À chaque fois, il a frôlé la mort.
Alors Claire ne peut pas comprendre pourquoi il a choisi de se suicider. Alors Claire refuse cette mort. D’ailleurs, il n’est pas mort puisqu’il partage ses rêves qui, insérés au fil des chapitres, donnent une autre image de cet homme.
Jeanne Beltane a choisi une écriture poétique pour poursuivre une relation que la mort ne saurait entraîner vers le néant. En remontant à l’origine, dans le liquide amiotique, elle peut nager aux côtés de cet homme-poisson.
Chargé de jolies métaphores, l’écriture fuit alors le réel pour se rapprocher de la seule vérité qui vaille, celle des sentiments.
N’hésitez pas à plonger avec Jeanne Beltane!

Les poumons pleins d’eau
Jeanne Beltane
Éditions des Équateurs
Premier roman
144 p., 16 €
EAN 9782382843611
Paru le 24/08/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sans qu’elle ait pu s’y préparer, elle traverse à toute vitesse une surface liquide. Elle se débat dans un fluide baveux et chaud qui lui rappelle le ventre de sa mère. Elle n’a bientôt plus d’oxygène et peine à remonter à la surface quand ses yeux croisent un regard. Son père!»
Le père de Claire s’est suicidé. Confrontée aux vérités étouffées et aux facettes douces-amères de cet homme fantasque, elle tente de faire le deuil.
Quelque part entre le monde des vivants et celui des morts, surgit soudain la voix de ce père-chimère, qui observe sa fille se démener pour le retrouver. Depuis ce territoire impalpable, il sent peu à peu Claire se rapprocher…
Dans ce premier roman sous forme d’une quête hallucinée, Jeanne Beltane raconte la perte et lui redonne chair en interrogeant la porosité des frontières entre les royaumes du réel et du sensible. Par son verbe tranchant et son goût pour l’absurde, elle nous transporte dans un univers onirique, teinté d’un humour noir salvateur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Lolita Francoeur)
Arte Radio (Concours Bookmakers)
Le Petit bulletin (Stéphane Duchêne)
Blog Baz’Art
Blog littéraire de Rémanence des mots

Les premières pages du livre
« Prologue
Au commencement étaient les sédiments. Une masse sombre et oblongue gît au fond de l’eau. Par temps clair, elle est visible depuis la surface, quand la vase n’est pas remuée par la pluie. À première vue, il s’agit d’une grosse pierre polie par les années et recouverte d’algues vert brun. Jusqu’à ce que la pierre bouge et remue la vase avec ses nageoires.
L’animal rejoint ses congénères dans un nuage de limon. Il pressent quelque chose. Imperceptiblement, les oscillations à la surface de l’eau lui indiquent un changement à venir. Son instinct le guide vers ses pairs, déjà dans l’attente, à l’affût. Ils ont perçu des vibrations, sourdes.
L’eau se trouble davantage. Les silures agitent désormais leurs barbillons, frénétiques, à la recherche d’indices supplémentaires. Leurs corps mous et massifs se frôlent d’abord, puis se bousculent. Au milieu de cette agitation, un minuscule poisson argenté semble s’être égaré et se faufile entre les chairs glissantes et sans écailles des mastodontes préhistoriques.
Soudain, une pluie sablée descend lentement au fond de l’eau, comme au ralenti. Une poussière d’or dans les rayons du soleil qui traversent la surface.
Les silures se battent pour ingérer cette pluie sédimentaire. Le petit poisson, plus vif qu’eux, gobe une quantité excessive pour son gabarit. Une intuition le pousse à se gaver de cette nourriture providentielle. Très vite, il se sent lourd, oppressé par cette matière non identifiée qui lui érafle l’œsophage et pèse sur son estomac. Il appréhende l’erreur peut-être fatale. Il respire avec difficulté, ses branchies se soulèvent péniblement. La nuit tombe au-dessus du lac et il n’en mène pas large.
Au matin, alors que le soleil perce la brume, il est toujours. Il se remet doucement, mais, en son for intérieur, quelque chose a changé. Étrangement, il éprouve une vitalité nouvelle. Ce repas n’était finalement pas une mauvaise chose.
Un éclair attire son regard, il aperçoit un ver à la surface. Ces dernières heures, sa curiosité lui a été plutôt bénéfique. Il se hâte donc vers la larve pour la gober quand une douleur fulgurante lui déchire la bouche. Il se sent happé hors de l’eau.— J’ai réussi ! J’ai réussi !
— Bravo, ma chérie. C’est une épinoche.
— On peut le garder ?
— Il vaudrait mieux le remettre à l’eau. On l’a déjà bien amoché. Et on n’en fera rien pour le repas.
— S’il te plaît… J’aimerais le garder et le mettre dans un bocal. Dis oui.
Cerné par les parois en plastique du seau, la bouche endolorie par la morsure de l’hameçon, le poisson sait qu’il devrait être terrifié. Mais cette force nouvelle en lui exalte plus encore sa curiosité. Ignorant son instinct de survie, il se laisse guider par cette énergie autoritaire qui a pris possession de son organisme.

À la recherche d’indices
Claire longe la grande plage de Saint-Malo.
La marée monte vite et ses pieds s’enfoncent dans le sable trop mou. Il infiltre ses méduses, formant des paquets sous ses pieds. Elle retire ses sandales en plastique et poursuit pieds nus, progressant tant bien que mal dans ce sol meuble.
Elle n’est pas une fille de l’océan. Son environnement naturel : la montagne et les forêts.
Elle voit une femme se diriger vers elle. C’est une amie de jeunesse de son père avec qui elle a rendez-vous. Pendant deux heures, cette femme lui racontera combien son père incarnait la vie.
Claire n’a pas vu cette femme depuis vingt-cinq ans, et pourtant son souvenir persistait dans sa mémoire olfactive. Pendant près de deux décennies, sans jamais avoir eu l’assurance de la revoir, Claire s’était remémoré par intermittence son parfum de tubéreuse poudrée. Dans son esprit, cette voix rauque était indissociable d’une photographie en noir et blanc étudiée cent fois – ou plus. On y voit quatre jeunes femmes assises en tailleur sur un grand tapis poilu. Elles ont les cheveux longs et des pulls tricotés main en mohair. La femme de la plage tient une tasse de thé à deux mains. Au milieu du cercle, un bébé, Claire. La photo saisit un instantané de vie, une discussion entre amies. Il s’en dégage quelque chose d’éminemment rassurant. Cette image agit dans sa mémoire comme une évocation de sa toute petite enfance, la nostalgie d’une époque qu’elle imagine insouciante. La fin de la décennie 70 et le début de la suivante sont racontés par des albums photo remplis de jeunes gens ébouriffés et hilares. Ils font la fête, souvent, ou le GR 20 en espadrilles. Et il y a, elle, Claire, minuscule dans un caban rouge, désormais centre de gravité de ce petit monde.
L’amie de son père fait resurgir un passé doux comme un cocon. Elle lui raconte cette amitié de jeunesse qui débute à une boum. Elle dit : j’ai 14 ans, je suis une gamine, pas réglée et asexuée. Le long du mur s’alignent des garçons plus âgés en pantalon de velours côtelé et pull shetland, l’uniforme de l’époque. Je suis seule sur la piste, je danse comme une folle, sans me soucier des regards. Ton père a quatre ans de plus que moi mais on va devenir inséparables. Pendant des années il va me raconter ses amours. Il tombait amoureux souvent.

Dans la tête de Claire, Suzanne de Leonard Cohen. Elle imagine son père jeune grattant la guitare au coin du feu. Il n’a jamais fait de guitare.
Une nuit, il l’avait réveillée et lui avait fait traverser Paris : j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Elle avait marché dans la nuit comme une somnambule. Il lui avait dit, surexcité : Je vais être père. C’était la naissance à venir de Claire qu’il annonçait à cette femme.
Elle dit : On ne possède qu’une chose dans la vie, c’est un corps. Un corps, c’est un océan, une forêt, une montagne. On doit en prendre soin. Ton père a maltraité le sien. Cigarettes, alcool, cannabis.***Son père, cette gueule cassée. Non, il n’avait aucun respect, aucune indulgence pour son corps.
Qu’il saute d’un balcon pour honorer un pari absurde en soirée ou qu’il file sur une piste de ski sans se soucier des autres, cela se terminait invariablement sur un lit d’hôpital.
Ainsi, la station debout sur un skate n’avait duré que quelques secondes avant la fracture ouverte. L’os sortait de sa jambe devant les regards horrifiés des enfants. Scène gore au milieu du lotissement. Ou le plongeon dans une piscine pour enfants posée sur une dalle de béton pour ensuite arborer pendant six mois une coque en plastique le moulant du torse à la tête. Un moindre mal face à la tétraplégie qui avait failli être la conclusion de ce choc. Elle le revoit, immobile, la tête dans l’eau, comme un cadavre.
Mais aussi l’accident de ski. Il avait percuté quelqu’un, et failli perdre un œil. La lame du ski était passée juste à côté, entaillant l’arcade. Claire ne s’en souvient pas tout à fait, mais sa mère lui avait raconté qu’elle était terrifiée par son père, le visage violacé, hématome géant.
Et puis l’accident de voiture. Là, elle s’en souvient. Elle se remémore le coup de fil lui annonçant son père à l’hôpital, le pronostic vital engagé. C’était trois jours avant son départ à Madagascar où elle partait travailler. Elle avait sauté dans un train et l’avait découvert intubé de toutes parts, la tête tondue, shooté à la morphine, incapable de parler. Elle se souvient aussi de lui six mois plus tard : il flottait dans ses vêtements, une chiffe molle, vieilli prématurément. Et les douleurs qui ne l’avaient plus quitté ensuite, qui le rongeaient.
Elle se souvient de sa lampe clignotant en haut de la montagne qui fait face à leur immeuble. Il a décidé de grimper seul et de dormir là-haut. Ils échangent des signaux lumineux, lui avec sa frontale, elle en actionnant l’interrupteur de la cuisine.
Elle le revoit jurer en bricolant. Les insanités fleurissaient, en français ou en allemand, dès qu’une vis ou qu’un clou lui tenait tête. Il jurait souvent contre les objets, les accusant d’agir effrontément contre sa volonté. Quand elle était d’humeur taquine, elle en riait – ce qui n’arrangeait pas les choses –, mais le plus souvent, elle fuyait la tempête.
Elle se souvient de la dernière fessée déculottée. Celle de trop. Elle a déjà 13 ans et vivra longtemps avec cette humiliation.
Elle le revoit les yeux brillants, le verbe haut. Il a trop bu et s’insurge une fois de plus contre la connerie du genre humain. Il refait le monde, sans religion monothéiste. Il dit : une bombe à neutrons sur Jérusalem et on règle le conflit israélo-palestinien une bonne fois pour toutes ! Sans rien détruire de cette magnifique ville. Propre et efficace.
Enfin, elle le revoit en pleurs, figure victimaire : Tu ne m’aimes pas, personne ne m’aime.
***
Il y a quelques jours, elle est allée vider la maison de son père avec son frère et sa sœur. Ils se sont partagé les vinyles. Ils ont rassemblé les petits objets qui leur semblaient importants ou impossibles à jeter : de vieux passeports, des poèmes et des carnets de notes, deux pipes en écume, un morceau d’optique de microscope, une loupe, des ciseaux de coiffeur, un coupe-ongles, deux couteaux de poche, une figurine de mineur en plomb. »

À propos de l’auteur
BELTANE_Jeanne-©marion-bornazJeanne Beltane © Photo Marion Bornaz

Lauréate du concours d’écriture d’Arte Radio (Bookmakers) à l’initiative de Nicolas Mathieu et Richard Gaitet, Jeanne Beltane livre ici son premier roman, Les Poumons pleins d’eau, inspiré des quelques pages primées. (Source: Éditions des Équateurs)

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L’âge de détruire

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En deux mots
Elsa vit seule avec sa mère. Elle a sept ans lorsqu’elle emménage dans un nouvel appartement où il lui est difficile de trouver ses marques, entre injonctions maternelles et repères flous. Vingt ans plus tard, elle cherche à s’émanciper en partant vivre seule dans une chambre de bonne.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

« Nous vivons rangés, à moitié morts »

Dans ce premier roman, Pauline Peyrade confronte Elsa, une enfant puis une jeune femme, à sa mère qui vient d’acheter un appartement, symbole de leur vie rangée. Si la vie en commun n’est pas aisée, entre les peurs de l’une et les aspirations de l’autre, l’émancipation n’est guère plus facile.

Elsa, qui est encore une fillette au début du roman, doit quitter sa maison et son établissement scolaire pour emménager avec sa mère dans le nouvel appartement qu’elle vient d’acquérir, en espérant pouvoir honorer les traites de son crédit.
Pour sa fille, elle a préparé une chambre avec des lits jumeaux, ce qui l’angoisse car, vivant seule avec sa mère, elle ne comprend pas très bien la finalité de ce choix. Pas plus que les angoisses et les injonctions d’une mère qui la phagocyte. Tout en réclamant sans cesse des preuves d’amour à sa fille, elle reste elle-même très intransigeante, puis possessive. On découvrira plus tard qu’elle a été victime de violences.
Pour Elsa, la respiration va venir avec l’arrivée dans son nouvel établissement scolaire. Issa, une belle jeune fille aux cheveux magnifiques la prend sous son aile. Très vite, les deux jeunes filles vont devenir inséparables. Et si sa mère refuse que sa fille passe la nuit chez Issa, elle accepte cette dernière sous son toit. Après tout, elle avait justifié le lit jumeau en affirmant: «Tu pourras inviter tes nouvelles copines à dormir, comme ça». Une nuit qui va se transformer en initiation sexuelle, mais aussi causer leur séparation. Cet Âge Un s’achève avec la reprise en mains par sa mère.
Puis vient l’Âge Deux, une vingtaine d’années plus tard. Si Elsa a trouvé un petit appartement sous les toits, elle n’en est pas libre pour autant. Pourtant ce n’est pas faute d’essayer via les sites de rencontre ou des voisins qui, lorsqu’ils font l’amour, l’émoustille. Mais ces instants ne sont que des pis-aller. Elle reste sous emprise, avant de comprendre, comme le laisse entendre la phrase de Virginia Woolf en exergue du livre, qu’après l’âge de comprendre vient celui de détruire.

Notez qu’une adaptation du roman au théâtre a été proposée par Le Théâtre ouvert.

L’Âge de détruire
Pauline Peyrade
Éditions de Minuit
Roman
156 p., 16 €
EAN 9782707348197
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
J’entends ma mère qui entre dans la chambre. Ses pas sont lents. Elle marche sur la pointe des pieds. Elle effleure les barreaux de l’échelle, suit le bord de la couchette du haut jusqu’au milieu du matelas. Je me terre dans l’angle. Elle grimpe sur le rebord du lit, plie son coude autour de la barrière, elle se tient, le corps tendu dans le vide. Je sens ses yeux, ils scrutent les reliefs à travers le garde-corps ajouré. Elle tâte la couette à ma recherche. Quand elle me trouve, ses doigts se referment, ils tentent d’identifier leur prise. Une masse de cheveux, une fesse, un talon. Sa main s’arrête sur mon épaule. Elle reste là, sans bouger.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Johan Faerber)
France Culture (Entretien avec Mathias Enard)
France Culture (Le Book Club)
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Pauline Peyrade présente son roman «L’Âge de détruire» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« ÂGE UN
Les mollets sculptés et les pieds douloureux dans ses escarpins à talons carrés, debout, seule au milieu de la chambre, ma mère trace une petite croix dans l’angle supérieur gauche du plan de l’appartement. Au-dessus de la croix, elle note le mot « cloques ». Juste en dessous, elle précise « plafond ». Elle lève les yeux et fixe un moment la peinture boursouflée, les bulles maculées de taches vertes aux contours dilués au-dessus de sa tête. Les restes d’un dégât des eaux. Il y a peu de risques que cela s’aggrave. Elle se demande si une telle remise en état lui coûterait cher en travaux. Un soupir lui échappe, bref et nerveux.
L’appartement fait cinquante-six mètres carrés. Il occupe le quart du troisième étage d’un morceau de résidence construite dans les années 1970, un ensemble de tours jaune clair de différentes formes géométriques, rassemblées autour d’une cour pavée de ciment vieux rose incrusté d’éclats de quartz et reliées entre elles par des parkings souterrains, des ascenseurs aux intérieurs couverts de moquette marron et de miroirs, des cages d’escalier en béton et des passerelles de verre aériennes. Il compte deux chambres, un salon, un balcon à l’embranchement du salon et de la deuxième chambre qui surplombe la rue, une cuisine, une salle de bains et des toilettes. Du blanc et de la toile de jute fibreuse habillent les murs. Du carrelage blanc ou rosé protège les espaces exposés à l’eau et à la saleté. Une moquette à poils ras couleur vert menthe couvre les sols des couloirs, du salon et de la chambre qui donne sur le balcon. La deuxième chambre, située à l’extrémité nord, du côté de la cour intérieure, se distingue par sa moquette mouchetée, bleu mer et blanc.
Ma mère n’a jamais fait faire de devis de sa vie.
Depuis qu’elle a quitté la maison de son enfance, elle a occupé ses différents logements sans s’en sentir responsable, de passage, les mains vides. À présent qu’elle s’est mis en tête d’acheter un appartement, elle compte et recompte, vérifie ses calculs pour s’assurer que c’est financièrement possible. Elle épluche son nouveau contrat de travail, parcourt les lignes qui détaillent son salaire à s’en user les yeux.
Elle doute encore des chiffres qui lui disent que c’est à sa portée et peine à se départir de l’idée qu’elle est en train de voir trop grand, au-delà d’elle. Devenir propriétaire, c’est suivre l’ordre des choses, pour elle, et c’est précisément ce qui lui semble anormal. Elle se regarde accomplir les démarches, rassembler les papiers, livrer chaque nouvelle pièce que la banque lui réclame pour l’ajouter au dossier, remplir et signer les documents sans ciller, comme une enfant soucieuse de faire ce qu’on lui demande, sérieusement et sans y croire tout à fait.
Un courant d’air frais navigue dans la chambre, accompagné d’une rumeur douce qui s’élève de la cour. La fenêtre est ouverte. C’est le début de l’automne. Ma mère frissonne. Par réflexe, elle regarde sa montre et oublie de lire l’heure. Sa serviette en cuir caramel pèse au bout de son bras. Malgré le froid, ses cheveux s’imbibent de transpiration à la naissance de sa nuque et de son front. Son épaule craque. Son tailleur rouge foncé, froissé par les frottements avec le siège de la voiture, lui tient chaud. L’odeur de la sueur filtrée par le coton de son chemisier la gêne. Elle porte une fine chaîne en or autour du cou, un bracelet d’or au poignet droit, une montre simple au poignet gauche, et trois bagues serties de pierres précieuses que ma grand-mère lui a offertes. Chaque bijou a une origine et une signification précises. Elle n’en change et ne s’en sépare jamais.

Ma mère plonge la main dans la poche de sa veste, ses doigts cherchent à tâtons son briquet et ses cigarettes. J’aime leur forme et le dessin sur le paquet, une gitane qui danse avec un éventail, mais je déteste leur odeur. Elle mord dans un filtre blanc, une flamme mince lui brûle le bout du nez. Son cou se contracte. Elle souffle profondément. La fumée se perd dans les boucles de la moquette en laine synthétique, bleues et blanches, minuscules, innombrables. La vue de ma mère se trouble. Elle a l’impression de les voir bouger.
Le bleu plaira à Elsa, elle pense. Les enfants aiment le bleu. Elle écrase sa cigarette contre le rebord de la fenêtre, la referme d’un geste rapide. Elle fouille à nouveau dans la poche de sa veste, en tire une tablette de chewing-gum enrobée dans du papier argenté. Elle plie la gomme contre sa langue, froisse l’emballage dans sa main. De la poussière à la chlorophylle poisse ses doigts. Elle prend une inspiration rapide, inonde sa bouche de salive, avale l’écume parfumée. Elle fait une bulle verte qui gonfle entre ses lèvres et éclate avec un bruit sec. Elle regarde encore une fois les cloques pendues au plafond avant de quitter la pièce.

Nous emménageons à la fin du mois d’octobre 1993. J’ai sept ans. Je change d’école. Je fais beaucoup d’efforts pour que ma mère ne remarque pas ma tristesse. Elle ne parle presque plus que du déménagement, des peintures à rafraîchir, des équipements qu’elle doit acheter. Elle s’exalte de la chance que nous avons, que j’ai, d’avoir bientôt un endroit à nous. Elle me dit que personne, là d’où elle vient, n’a jamais connu ce bonheur jusqu’ici. Personne là d’où elle vient, ça veut dire sa mère et elle-même.
Le jour de l’emménagement, elle vient me chercher à l’école en voiture. C’est un vendredi, la veille des vacances. Elle a pris un après-midi de congé avant le week-end pour apporter quelques-unes de nos affaires et installer les premiers meubles dans le nouvel appartement. Je ne l’ai visité qu’une seule fois et il était vide. Il ne m’a laissé aucune impression particulière, si ce n’est que je l’ai trouvé grand.
Je l’aperçois près de la grille, au bout de la cour de récréation. Elle porte un jean et un sweat-shirt, ses cheveux sont relevés en une queue-de-cheval. Elle parle avec la maîtresse qui s’occupe de l’étude. Quand elle me voit, elle me fait un grand signe de la main. Je n’avance pas. J’ai la conscience très nette de me trouver au seuil d’un changement sans retour. Je me répète que je me trouve ici, dans cette cour, pour la dernière fois de ma vie. Je m’efforce d’éprouver le concret de cette idée.
Elsa, tu viens ?
Je commence à marcher. Je gravis les secondes
comme une nageuse à contre-courant, tiraillée entre mon désir d’obéir et une résistance dérisoire au mouvement à l’œuvre. Je porte mon regard au-delà de la grille, j’étouffe de toutes mes forces la tentation de regarder en arrière et un dernier espoir qui traîne de tordre le cours du temps. Ma mère m’attend. Ses yeux me tirent à elle comme une ligne de pêcheur. Elle a l’air d’être très heureuse. Ses joues sont un peu rouges, ses pupilles brillent d’excitation. Je m’arrête à côté d’elle. La maîtresse me dit quelques mots gentils, elle me souhaite d’aimer mon nouveau quartier, de me faire des amies. Je souris poliment. Je suis pressée de partir.
Ma mère fait ses adieux et me prend par la main. Elle m’entraîne dans la rue. J’ai une surprise pour toi.
Nous montons en voiture, elle oublie de me dire d’attacher ma ceinture. Nous roulons au pas. Je ne regarde pas mon école qui s’éloigne, les façades qui défilent derrière la vitre. Je fixe les mains de ma mère sur le volant. Elle porte ses bijoux mais ses ongles sont sales. Une éraflure fraîche traverse son avant-bras. Mes yeux remontent vers sa nuque étroite et dégagée. Des moutons de poussière sont accrochés à ses cheveux.
La voiture s’enfonce dans le tunnel qui mène au parking. Ma mère se gare et coupe le moteur. Je descends, l’odeur stagnante de pneu et d’essence brûlée me donne mal à la tête. Nous longeons une rangée de places vides, puis nous pénétrons dans une salle carrelée et froide où s’arrêtent les ascenseurs. Ma mère appuie sur le bouton d’appel. Une flèche rouge s’illumine. Je renifle. Je serre les bretelles de mon cartable entre mes doigts, mes poings l’un contre l’autre sur mon cœur. Nous montons au troisième étage. La cabine sent la pluie. Je remarque un graffiti, un nom suivi d’un chiffre, gravé dans l’angle inférieur du miroir, à hauteur de mes yeux.
La clé tourne bruyamment dans la serrure. Elle pousse la porte et me fait entrer dans l’appartement.

Le salon est encombré de cartons. Elle y a disposé le mobilier, un canapé en faux cuir noir, une table basse et une étagère en rotin, comme elle l’a pu. La télévision débranchée gît à même le sol, quelques chaises sont rangées contre le mur. Des valises et des sacs-poubelle empêchent l’accès au couloir de la salle de bains.
Viens.
Ma mère se dirige vers le deuxième couloir, celui qui mène à ma chambre. Elle est à l’opposé de la sienne. Dans l’autre appartement, nos chambres étaient collées l’une à l’autre. Je n’ai jamais dormi loin d’elle. En chemin, je jette un coup d’œil à la cuisine. Elle est encore plus impraticable que le salon. Des piles d’assiettes enrobées dans du papier journal
encombrent l’étroit plan de travail. Le frigidaire, poussé entre la table et le placard mural, ressemble à un iceberg à la dérive. L’évier déborde de casseroles, d’ustensiles et de plats de tailles et de formes diverses.
Je retrouve ma mère à l’entrée de la chambre, le bras tendu vers l’intérieur de la pièce.
Ça te plaît ?
Je reconnais la moquette bleu mer. Les sacs de voyage où j’ai rangé mes jouets et mes vêtements, ma petite table à dessiner sont rassemblés sous la fenêtre. Contre le mur, je découvre deux lits superposés.
Ma mère me regarde, elle espère que je dise quelque chose. Son souffle court trahit son enthousiasme, son impatience est encore lisible sur son visage. Je reste un moment sans comprendre. Une chambre à deux lits. Je n’ai ni sœur, ni frère, ni perspective d’en avoir. J’ai toujours connu ma mère seule. Jusqu’ici, elle ne m’a présenté ni amies, ni amoureux. Elle n’en parle pas non plus. Une hostilité imprécise naît en moi, mêlée de crainte et de colère, comme si elle essayait de me jouer un mauvais tour mais que je ne parvenais pas à comprendre lequel, ni comment m’y dérober.
Tu pourras inviter tes nouvelles copines à dormir, comme ça.
Elle guette une réaction. Je lui souris, je tente un remerciement maladroit. Elle m’embrasse fort sur la joue. J’observe à nouveau la structure de bois. Elle m’apparaît un peu plus sympathique qu’au premier abord. En bas, une couette violette à fleurs et une taie d’oreiller assorties et bien repassées. En haut, une housse à imprimé rouge qui semble dessiner un paysage. Je ne les ai jamais vues, ni l’une ni l’autre. Elles doivent être neuves. »

À propos de l’auteur

PRODLIBE 2023-0275 Pauline Peyrade
Paris, le 3 Mars 2023. Le reflet de Pauline dans l’armoire de sa grand-mère. © Photo Camille Mcouat pour Libération camillemcouat.com

Pauline Peyrade est née en 1986. Elle est l’auteure de sept pièces de théâtre aux Solitaires intempestifs – jouées et traduites en sept langues. Elle a reçu le prix Bernard-Marie Koltès pour Poings en 2019 et le Grand Prix de Littérature dramatique Artcena pour À la carabine en 2021. L’Âge de détruire est son premier roman. (Source: Éditions de Minuit)

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Les Confins

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En deux mots
En 1964, un architecte lyonnais entreprend la création d’une station de ski «à taille humaine» dans le village d’altitude des Confins. Vingt ans plus tard son fils revient sur les lieux avec l’intention d’écrire un livre sur cette aventure. Mais pour lui, comme pour la vingtaine d’habitants, ce sera un voyage sans retour.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La vengeance est un plat qui se mange froid

Si personne n’a vraiment pu reconstituer le drame qui a emporté les habitants des Confins en 1984, Eliott de Gastines en explore la genèse en racontant le projet d’un architecte lyonnais en 1964. Un premier roman qui se lit comme un polar.

Dès le prologue, le lecteur est averti du mystère auquel il va être confronté: «Les événements qui se déroulèrent durant l’hiver 1984 dans le petit village des Confins, isolé à 1644 mètres d’altitude, n’eurent que peu d’échos dans la presse régionale et nationale, et ce pour la bonne raison que personne ne parvenait à les expliquer.» Il faut dire que durant l’hiver, Les Confins étaient isolés du monde, la seule route qui menait au village étant fermée à la circulation. Et quand les gendarmes ont enfin pu y accéder, ils ont découvert des maisons calcinées et des cadavres à la pelle.
Un mystère qui trouve son origine vingt ans plus tôt, lorsque le gouvernement lance le plan neige pour développer de nouvelles stations de ski et que Pierre Roussin, architecte et ingénieur de formation, a l’idée de faire des Confins une «structures à taille humaine et tournée vers la nature», loin des cages à lapin et du bétonnage en œuvre un peu partout dans les Alpes. Mais pour mener à bien ce projet visionnaire, il lui faut l’aval des villageois et des autorités. Ce qui n’est pas gagné. Car si les habitants voient avec un bon œil ces perspectives de développement, le maire est lui hostile à cette nouvelle station qui viendrait concurrencer celle que son frère a lancé avec succès à quelques kilomètres de là. Et puis Pierre Roussin lui a volé le chalet qu’il convoitait, idéalement placé dans le village. Alors, sur les conseils de son frère, il conçoit un plan diabolique, laisser l’architecte mener à bien la première phase de travaux, lancer les investissements plus lourds de la seconde phase et alors lui rendre la vie impossible en multipliant les obstacles, notamment administratifs. Un plan qui va fonctionner, même si dans les premiers temps, il va bien devoir avouer qu’il ne s’attendait pas à ce que l’initiative de Pierre Roussin rencontre un tel succès. On se presse pour découvrir cette station différente.
On va dès lors suivre en parallèle l’évolution du projet en 1964 et les années suivantes et les quelques semaines funestes de 1984, au moment où les derniers voyages sont autorisés. On y voit Bruno Roussin, le fils du promoteur, et sa compagne prendre le dernier bus pour passer l’hiver dans le chalet familial. Son projet est alors de s’isoler pour écrire le roman commandé par son éditeur après la publication de nouvelles qui ont connu un joli succès. Il se propose de revenir sur l’histoire de son père. Mais a-t-il conscience de la crainte qu’il suscite auprès de la poignée d’habitants qui restent ici à demeure et qui ont tous ou presque quelque chose à se reprocher.
Entre révélations et cupidité, vengeance et homicide, le roman va alors prendre un tour très noir. Empruntant aux codes du polar, Eliott de Gastines réussit un formidable premier roman qui, dans son intensité dramatique, n’a rien à envier au Shining de Stanley Kubrick. L’ambiance y est tout aussi glaçante, la folie de moins en moins cachée. Prêts à tout, ces montagnards sont bien à mille lieues des images de carte postale que les promoteurs entendent promouvoir. Mais peut-être sont-ils tout aussi affolés que ces animaux contraints à fuir ou à disparaître avec l’arrivée des télésièges sur leur domaine?

Les Confins
Eliott de Gastines
Éditions Flammarion
Premier roman
250 p., 19 €
EAN 9782080234711
Paru le 09/02/2022

Version poche
J’ai lu
EAN 9782290376928
Paru le 1/03/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, dans un village imaginaire des Alpes.

Quand?
L’action se déroule de 1964 à 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années soixante, le village des Confins promettait d’être une station de ski florissante. Vingt ans plus tard, il n’en reste qu’une station fantôme. Les installations – remonte-pentes qui ne mènent nulle part, gares de téléphérique inachevées – sont peuplées de spectres et traversées par les vents glacials de haute montagne.
Cet hiver de l’année 1984 voit la venue de Bruno Roussin, le fils du promoteur qui jadis vit en ces lieux un Eldorado blanc. Au village, il n’y a plus qu’une trentaine d’habitants habitués à passer l’hiver reclus. La route, jugée trop dangereuse, est fermée à partir du mois de novembre. La tempête se lève. Dès les premiers jours, les lignes téléphoniques sont hors d’usage. À la sauvagerie des lieux s’ajoute vite celle des hommes ici réunis.
Situé dans une vallée imaginaire à l’époque des utopies touristiques, bien réelles, du plan Neige, Les Confins est le chant des anciens villages isolés, des familles déchirées et de l’âme humaine qui se heurte aux étoiles glacées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Frédérique le Teurnier)
Actualitté (Virginie Labre)
Blog Carobookine
Blog Sang d’encre polars
Blog Nom d’un bouquin!

Les premières pages du livre
« Prologue
Les événements qui se déroulèrent durant l’hiver 1984 dans le petit village des Confins, isolé à 1 644 mètres d’altitude, n’eurent que peu d’échos dans la presse régionale et nationale, et ce pour la bonne raison que personne ne parvenait à les expliquer. Aujourd’hui encore, Les Confins sont visités par quelques gendarmes obsessionnels. Des hommes solitaires, coupés de leurs proches et mus sans partage par cette fixette : comprendre ce qui s’est passé là-haut. La plupart des gens normaux qui s’approchent de ces lieux reculés, randonneurs, skieurs hors-piste ou alpinistes, eux, prennent soin d’éviter le village fantôme. Tous le fuient, craignant d’y disparaître comme son entière population lors de cet hiver de l’année 1984.
Les informations rendues publiques se résumaient à quelques faits bruts. Le nombre de morts. L’incendie de l’Hôtel des Voyageurs et de la quasi-totalité des chalets du village. La destruction de l’antenne-relais qui avait rendu impossible toute communication avec la vallée durant ce sinistre hiver. Dans les journaux locaux, de simples coupures ou de minces entrefilets énuméraient parfois ces faits, sans pour autant les relier entre eux pour en faire une histoire qui tienne debout.
Or les gendarmes qui les premiers se rendirent sur les lieux n’étaient pas plus avancés. Comment expliquer ces cadavres gelés qui jonchaient le sol des chalets en ruine comme celui des ruelles du village ? Comment expliquer ces habitations désertées à la hâte, quand d’autres semblaient avoir été sur-occupées tels des camps de prisonniers. D’où était parti le feu qui avait ravagé l’ensemble du village comme une vulgaire botte de paille ? Même les plus expérimentés ne furent jamais capables d’écrire un rapport convaincant au regard des éléments dont ils disposaient. Rien ne ressortait concrètement d’une enquête diligentée de manière pitoyable. Au moins les autorités avaient-elles pris soin de rendre invisible l’insoutenable avant l’arrivée de civils ou de journalistes sur les lieux. Et durant de très longues années, les gendarmes se gardèrent bien de déclarer ce qu’ils avaient vu en débarquant là-haut. Ils doutaient même d’être crus.
Ce que tout le monde savait, c’est qu’à l’hiver 1984, le village des Confins avait déjà l’habitude de passer les grands froids coupé du reste du monde. Le nombre d’habitants, de quelques centaines durant l’année, tombait alors à une petite vingtaine. L’unique route les reliant au bas de la vallée devenant impraticable en cette saison, la majorité de la population descendait vers des cieux plus cléments pour éviter cette réclusion. Les causes de cet isolement étaient en partie liées aux importantes chutes de neige qui parfois bloquaient la route du col. À cela s’ajoutait le tracé périlleux de la départementale 132. Cette combinaison de dangers avait forcé les autorités locales à en fermer l’accès.
Avant cela les accidents mortels se comptaient par dizaines chaque hiver. Ces malheureux conducteurs méritaient bien une sépulture, et les familles ne manquaient pas de réclamer les corps, aussi abîmés soient-ils. Si bien que les communes jalonnant la route dépensaient des fortunes pour récupérer les dépouilles, fracassées entre la tôle des carrosseries et les rochers tranchants qui habitaient le ravin sombre, boisé et très difficile d’accès. De sordides débats avaient lieu pour déterminer dans quelle commune les cascadeurs improvisés avaient terminé leur numéro, et à quelle caisse incomberaient les frais pour récupérer les maladroits. Les cadavres gelés trouvaient une seconde vie sous la forme de patates chaudes que l’on ne cessait de se renvoyer pour préserver les bourses.
Désincarcérer les corps n’était pas une mince affaire. En résultait un boulot monstre pour les pompiers et les gendarmes. On envoyait souvent les jeunes recrues remplir ces missions et, arrivés sur les lieux du drame, leurs vomissements allaient rejoindre le torrent en crue. Des heures entières, les plus endurcis analysaient d’inédites anatomies, produits de la réunion brutale des chromes et de la chair. Les radiateurs et les cylindres s’invitaient au tableau des organes vitaux. Le voile des pare-brise fracassés s’imprimait sur les crânes de mariées morts-vivantes. Les balais d’essuie-glaces formaient de nouveaux attributs en transperçant les omoplates, et s’ouvraient dans le dos des victimes comme des ailes. L’accès aux dépouilles était en soi un défi logistique. Les blessés n’étaient pas rares, et dans les villages alentour on s’indignait de telles expéditions. Bien des fois on avait frôlé la catastrophe. Et une fois que les corps – ou ce qu’il en restait – étaient enfin dégagés, une opération encore plus complexe et coûteuse suivait : extraire les épaves du paysage. On risquait la vie d’hommes bien vivants pour rapatrier des morts et des carcasses d’automobiles.
La raison de la nécessité de telles expéditions était simple : c’était le statut conféré à la vallée du Miroir. Classée parc naturel national depuis peu, elle imposait ce nettoyage aux localités environnantes, sous peine de voir leurs subventions remises en question au premier survol en hélicoptère d’élus zélés. Aussi le nombre d’accidents – qui pouvait atteindre la vingtaine certains hivers – menaçait de transformer la vallée en un décor postapocalyptique, un parcours terrifiant pour les nombreux randonneurs qui remontaient jusqu’aux Confins du printemps à l’automne. Les prospectus touristiques parlaient de promenades paradisiaques et non de cimetière à ciel ouvert. Il fallait bien ramasser tout ça, quoi qu’il en coûte.
Du fond de la vallée montaient alors des grues gigantesques. Les manœuvres se poursuivaient souvent tard dans la nuit et nécessitaient l’acheminement de projecteurs surpuissants. La montagne se métamorphosait en plateau de film catastrophe. Les yeux des ouvriers brillaient d’une terreur d’enfant devant la monstruosité des massifs. Les faisceaux de lumière tranchaient net dans la nuit noire pour supposer, par-delà le visible, le développement d’infinis reliefs menaçant de s’écrouler pour engloutir le monde. Le vent faisait plier le métal des grues et produisait des rugissements de bêtes sauvages. Les épaves étaient extirpées de leur sanctuaire au prix d’une logistique indécente. Certains chauffards avaient enfin le chic de mourir sans famille, sans personne pour assumer les frais de leurs enterrements. Ceux-là, c’était les pires.
Dans les années soixante-dix on se réunit entre conseils municipaux. On observa la courbe des accidents. On fit les comptes. Et il apparut bien sage de fermer périodiquement l’accès de la route des Confins. Malgré quelques faibles résistances de la part des maires des quelques communes bannies, les chiffres firent office de juge de paix. La région arbitra et ce fut fait. La D132 serait désormais fermée du 1er novembre au 1er avril.

Il faut maintenant rappeler que le village des Confins n’a pas toujours été ce coin reclus décrit plus haut. Car auparavant, dans les années soixante, on avait rêvé d’y ériger une station de sports d’hiver, sous l’impulsion d’un entrepreneur astucieux qui avait deviné en ces lieux un attrait touristique indiscutable. À l’aube du tourisme de masse, Pierre Roussin, architecte et ingénieur de formation, avait plusieurs décennies d’avance sur les comportements du marché et rêvait déjà de structures à taille humaine et tournées vers la nature.
Pierre a une petite quarantaine d’années à l’époque où le gouvernement français lance le « plan neige », un grand programme d’aménagement du territoire alpin pour en tirer le maximum de profit. Un profit roi au mépris de bien des gens, des terres ou des bêtes. Et partout le béton coule sur les deux Savoie. On remodèle les massifs à la dynamite pour y loger de grands ensembles. Les investissements sont colossaux, l’empressement avide, les premiers résultats aussi terrifiants que prometteurs. Pierre Roussin pense à contre-courant. Et en cela il voit plus petit mais plus loin. Il voit plus beau aussi.
Notre homme était architecte de formation, et disons-le, doué d’une âme d’artiste plus ou moins inexprimée. En vérité, il ne s’était jamais imaginé devenir promoteur touristique. D’ailleurs, les raisons qui le poussèrent en ce sens, et plus précisément sur le site des Confins, furent tout à fait fortuites… Il sera temps d’en reparler plus tard.
Au fil de sa carrière, Pierre Roussin ne s’était pas particulièrement distingué par son audace, qu’elle soit artistique ou financière. Il avait surtout réalisé d’inoffensives commandes publiques, des petites écoles, des ensembles administratifs, quelques unités de logements sans caractère. Mais avec ce projet aux Confins, sa vie comme sa carrière prenaient un tour inattendu. Il imaginait pouvoir attirer une clientèle friande de prestations haut de gamme, à la recherche de la douceur d’un environnement préservé, sans oublier tout le confort moderne. Le grand boom du tourisme de masse l’avait inspiré et l’avait convaincu qu’il se trouvait au bon endroit et au bon moment. Aussi son intuition avait établi avec plusieurs années d’avance l’un des mantras de la demande touristique moderne : les grands espaces sauvages, mais sans risque. Après une brève étude de ce secteur florissant et des standards qu’il entreprenait d’imposer, Pierre ambitionnait de créer une alternative, si ce n’est un concurrent sérieux, à la Suisse et ses stations dotées d’hôtels de luxe et de sanatoriums. Autant de lieux remarquables où les infrastructures s’intégraient brillamment au sein d’une nature protégée.
Pierre ne croyait pas aux grands projets qui voyaient le jour en France, de La Plagne aux Arcs, en passant par le stupéfiant site de SuperDévoluy. Autant d’inepties qui reprenaient à leur compte la rationalisation des espaces et le fonctionnalisme en vogue. Pierre Roussin en était convaincu : l’élévation des structures, l’optimisation extrême des espaces de vie commune, la réalisation de dalles commerçantes en paliers successifs, les rampes interminables pour les relier entre elles, tout cela représentait un futur condamné d’avance. Les prophètes de ces cités nouvelles, autour du Corbusier, n’étaient aux yeux de l’architecte que des salauds. L’intelligentsia et le pouvoir central en faisaient de grands hommes capables de tracer le futur sur leurs tables à dessin. (Qu’on porte aux nues des salauds, Pierre en avait l’habitude. Les haut gradés lâches et incompétents qui en 1940 avaient conduit à sa capture, et à sa longue captivité, s’en étaient tous sortis avec autant de médailles que le protocole l’autorisait.)
En consultant les plans prospectifs des projets engagés un peu partout dans les Alpes, Pierre était horrifié par ces barres d’immeubles haut perchées semblables aux grands ensembles que l’URSS continuait de semer sur la moitié du continent européen. L’architecte était-il le seul à savoir lire ces plans entre les lignes ? Il en devinait déjà les ruines abandonnées, persuadé que personne ou presque ne souscrirait à cette transformation des montagnes en supermarchés à ciel ouvert…
Mais les temps modernes étaient tout sauf raisonnables, et les démarrages donnèrent tort à Pierre. Des milliers de studios construits face au vent et aux avalanches trouvaient preneurs avant même d’exister. De Clermont-Ferrand à Lyon. De Boulogne-Billancourt à Aix-les-Bains. De Viroflay à Vénissieux, les bureaux de vente sur plan rencontraient un succès fou. Bientôt, des kilomètres de moquette bariolée seraient foulés par des chaussures douloureuses et se rempliraient de l’humidité des pantalons fluo et des vestes rouges matelassées. Tout ça était inéluctable. L’utopie des sports d’hiver pour tous s’imposait.
Rien n’arrêterait les classes moyennes dans la course au standing. Pierre aurait dû comprendre que tout Français se voyait, par l’acquisition de ces appartements, accéder à de plus hautes sphères, peu importaient la laideur ou l’absurdité de l’offre. Par exemple, non loin des Confins en remontant la vallée du Miroir, le vieux village des Mignes situé à 1 860 mètres d’altitude était déjà sous les eaux. La silhouette de la station nouvelle couvrait de son ombre le lac artificiel. La commune s’appelait désormais Les Grands Mignes. En achetant ces appartements on réalisait un investissement prometteur, on offrait à ses enfants et à ses petits-enfants le luxe des sports d’hiver. Et on pouvait louer à plus pauvre que soi. Ainsi on devenait membre d’un club chic et futuriste. D’Argenteuil jusqu’à Avoriaz, l’avenir se dessinait à coups d’esplanades pleines de courants d’air et de parkings. Tout serait bientôt conçu pour la claudication sécurisée de familles trébuchantes en chaussures de ski, les bras chargés de provisions.
Certains soirs, en cherchant le sommeil, Pierre Roussin méditait sur ces villes aussi artificielles que démesurées qu’on érigeait sur les massifs. Il imaginait alors les archéologues des millénaires à venir, ou quelque puissance extraterrestre, venant à découvrir ces logements de masse qui tutoyaient des sommets de laideur et d’insanité. L’architecte s’amusait à anticiper le mystère que constitueraient ces dortoirs exposés aux pires températures, dressés face aux tempêtes et aux glaciers. Ces observateurs du futur ne pourraient conclure qu’à l’hypothèse de bagnes alpins. Les vestiges des remontées mécaniques évoqueraient un camp de travail, où chaque tracé de pylônes aurait été vraisemblablement un moyen d’acheminer des hommes, des outils, ou quelque minerai barbare extrait des crêtes abruptes. Non, vraiment, tout était allé trop vite depuis la guerre… Alors Pierre Roussin espérait qu’un jour ou l’autre, tous les responsables auraient à répondre de leurs actes. Il fallait bien des conséquences à tant d’inconséquence.
Architectes, urbanistes, ingénieurs, promoteurs immobiliers, élus du département ou des régions… Ils seraient tous poursuivis pour association de malfaiteurs, escroquerie en bande organisée. Et à bien y penser c’était plus grave encore. Oui, ils seraient tous jugés pour crimes contre l’humanité. C’était bien de cela qu’il s’agissait. Frappées par une prise de conscience brutale, les générations à venir se mettraient en quête des monstres responsables d’avoir noyé la France, ses côtes et ses montagnes, sous des hectolitres de ciment. Un jour on traquerait au bout du monde le moindre carreleur, les plombiers et les couvreurs, les poseurs de moquette et les chauffagistes pour les faire comparaître comme autant de complices. Cette sensation d’un immense gâchis tourmentait sérieusement l’architecte. Et quand il parvenait enfin à s’endormir, il rêvait de mieux pour la suite.
En 1964 donc, Pierre Roussin s’installa aux Confins avec d’ambitieux projets. Il allait devenir le fondateur de la SHVC – la Société de la Haute Vallée des Confins –, destinée à réaliser les aménagements nécessaires à l’érection d’une station de tourisme élégante, dans le respect de son environnement premier. La SHVC aurait également pour objet la promotion et la gestion hôtelière d’établissements dont elle serait copropriétaire, alliée à des entreprises de construction prêtes à investir contre une part significative des revenus à venir. Les défis étaient nombreux, le projet a priori surréaliste. Mais sa vision et son énergie en viendraient à bout, croyait-il. Ce serait l’œuvre de sa vie.
Il ne pouvait s’imaginer tout perdre en ces lieux.

Première partie
Hiver 1984
Aux Confins, on se préparait à l’arrivée de l’hiver 1984 selon le rituel établi depuis qu’on avait décidé de fermer la route du col. La grande majorité de la population – ou ce qu’il en restait – se livrait aux préparatifs pour quitter le village. On fermait les maisons, on coupait les compteurs et on purgeait les réseaux d’eau pour éviter de voir les canalisations exploser sous l’effet du gel. On se félicitait de ne pas être assez fou pour rester. Certains habitants des Confins avaient bien essayé, une année, ou deux consécutives, de rester à demeure et de passer l’hiver près des sommets. Or il était évident que l’appel de la civilisation était plus fort.
Inspirées par une mode alors grandissante, il y eut bien sûr quelques expériences de communautés New Age. Et l’hiver venu, l’isolement menait les apprentis ermites, pour certains à la dépression, pour d’autres à l’angoisse du vide, et pour la majorité d’entre eux à l’alcoolisme – quand ce ne furent pas des conflits internes qui menacèrent l’équilibre des groupes… L’idéal hippie faisait long feu aux Confins. Une des premières troupes à tenter le coup était unie par un modèle fondé sur l’autarcie. Ils s’installèrent au printemps et se mirent au travail. À la mi-décembre à peine, ils se retrouvèrent sans ressource, faute de savoir-faire et de préparations. Les malheureux durent dépenser le peu d’argent qu’il leur restait chez l’épicier du village. Le commerçant, un certain M. Creneguy, une fois la route fermée, pratiquait comme il se doit des tarifs excessifs. Cette nouvelle clientèle les fit littéralement exploser. Les dernières semaines avant le printemps, chez Creneguy les conserves se négocièrent à prix d’or. La communauté atteignit par miracle le mois d’avril, la peau sur les os, et criblée de dettes qu’ils mirent ensuite un temps fou à rembourser. (Vers la fin, l’épicier prévoyait même des documents de reconnaissances préremplis. Quelques pointillés accueillaient d’insolentes sommes et en bas de page, la signature des redevables.)
Plus récemment une bande d’originaux vaguement anarchistes avait loué une des plus grandes maisons du village. Le programme était simple : amour et renoncement à la propriété privée. Ils découvrirent assez vite qu’entre le partage imposé des biens et celui des personnes, il n’y avait qu’un pas que seuls les plus téméraires s’autorisaient à franchir. Au terme d’un premier hiver nourri de tensions – on entendit de nombreuses querelles, voire des bagarres, éclater dans le grand chalet –, chacun repartit avec la femme de l’autre, brouillés à vie entre eux et avec tous leurs idéaux. Aux Confins personne ne montait plus pour rigoler.
Quant aux villageois, quand enfin le soleil réapparaissait, ils s’étaient dit, dans les fermes comme les chalets de maître, bien des choses qu’ils regrettaient. Les cris et les coups avaient meublé l’ennui. Le printemps éclairait des blessures parfois intérieures, parfois bien réelles. Une fois libérés, on se prenait dans les bras pour se consoler d’avoir traversé une telle épreuve. On prenait sa voiture – si elle démarrait – et on fonçait dans la vallée dévorer les quotidiens et parler au premier venu. Au printemps, il n’était pas rare de voir descendre des Confins ces hommes et femmes au regard avide d’humanité, engageant la conversation avec quiconque croisait leur chemin.
En 1984 donc, il restait là-haut une grosse vingtaine d’irréductibles. Et il fallait bien qu’ils tiennent tout l’hiver. Aussi, le dernier jour avant la fermeture de la route du col, une petite fièvre logistique agitait le parking et les entrepôts de la sortie de Bourg-le-Beauregard. On voyait redescendre les camions de fuel, qui croisaient ceux remplis de conserves. Le transporteur des produits pharmaceutiques attendait les colis d’antibiotiques et les bandes Velpeau avant de prendre son départ. Les stères s’empilaient dangereusement sous le regard soucieux du négociant en bois, inquiet d’avoir à affréter deux véhicules au lieu d’un pour acheminer tout ce bois de chauffage. Les clients des Confins ne représentaient pas de volumes intéressants, mais on ne pouvait tout de même pas les laisser crever.
Dans ce tableau viril et bruyant fait de routiers impatients, de manœuvres des caristes et de contremaîtres hurlant leurs ordres, deux individus chétifs faisaient tache. Bien sûr, personne ne les remarquait. Ils n’étaient pas accoutrés pour l’occasion et, pour qui les aurait observés, le duo portait sa nature citadine comme un écriteau accroché au cou. Ils avaient l’air d’un couple. Ça, on pouvait le deviner à la manière dont elle le regardait. Et à la manière dont elle le suivait, on pouvait supposer qu’elle n’avait jamais mis les pieds ici. Quant à lui, il trouvait presque aisément son chemin dans cette zone hostile aux piétons. Le jeune homme se prénommait Bruno, et nous pourrions le présenter comme le héros de cette histoire. Simplement, ce serait assez malhonnête. Car des qualités qu’on prête habituellement à un héros, Bruno n’en possédait pour ainsi dire aucune. Des événements à venir lors de cet hiver 1984, il allait être plus prosaïquement le responsable. Ou après tout, la victime… Mais il est sûrement trop tôt pour en juger, et chacun pourra se faire une idée au terme de ce récit. Car pour la première fois, chacun saura ce qui s’est vraiment déroulé là-haut. Aux Confins.
C’est d’ailleurs les horaires du car assurant la liaison vers ces lieux reculés que Bruno consultait maintenant. Sa compagne, Corinne, une fine brune, menue, du même âge que lui, était déjà ratatinée par le voyage. Son regard écarquillé se heurtait au manque de charme, à la brutalité de tout ce qui l’entourait. On la sentait pleine de doute, voire d’un effroi dissimulé avec peine. Le doigt de Bruno glissa le long des lignes bicolores des horaires d’autocar, pour s’arrêter sur le dernier départ pour Les Confins, qui aurait lieu d’ici une heure. L’autocar, une épave, gisait là. Et son chauffeur ne devait pas être loin. Avec un peu de chance, peut-être serait-il en avance. Il fallait mieux l’attendre ici. Le couple posa ses valises et Bruno prit Corinne dans ses bras pour la protéger du vent cinglant. En vérité, c’est Corinne qui s’était réfugiée contre le corps de Bruno. Depuis le temps qu’elle le connaissait, elle avait appris que le jeune homme n’était pas du genre à opérer de tels rapprochements en public. Entre eux naquit un silence, ce genre de silence que Corinne s’était résolue à ne plus essayer de briser. Comme Bruno était écrivain, elle s’imaginait que ces plages blanches étaient celles où son esprit travaillait à former les images dont il avait le secret…

Invariablement, ce jour si particulier affectait Lucien. Quelques instants plus tôt, au volant de l’autocar municipal assurant la liaison Bourg -Les Confins, il avait fait son entrée sur le parking de la gare routière et s’était rangé sur son emplacement. C’était le dernier aller-retour de la saison. De son car étaient descendus les derniers rescapés du hameau avant la fermeture de la route. Il ne fallait pas le manquer, ce car. Ces jeunes gens filaient vers d’autres autocars ou s’engouffraient dans des voitures surchargées qui démarraient aussitôt. Dans cette précipitation, on ressentait le soulagement d’échapper à une catastrophe. Sans se retourner ils disparaissaient pour tout l’hiver. Ils quittaient la haute vallée pour d’autres sites plus prospères, pour faire la saison dans les grosses stations alentour. Tenir la caisse. Faire des crêpes. Louer des skis. Puis faire la tournée des bars en espérant coucher avec leurs collègues. Ce genre de choses.
Lucien avait quitté son poste de conduite et s’était faufilé dans les dédales d’autocars et de semi-remorques. Il était à présent installé au bar-restaurant Le Relais, qui offrait une vue panoramique sur l’aire de chargement et de déchargement des marchandises. Accoudé à l’une des tables hautes face à la vitrine, il observait le ballet des transporteurs. Une série de mouvements qu’il connaissait par cœur et qu’il orchestrait en silence. En maître d’œuvre invisible il suivait les opérations comme si tout se déroulait de son fait. Il n’en était rien. Lucien était un être simple qui se racontait pas mal d’histoires.
Dieu qu’elle était petite, cette bière. Plus Lucien vieillissait, plus les verres lui semblaient minuscules. Il culpabilisa mollement à l’idée d’en prendre un deuxième. Il avait de la route, mais il la connaissait par cœur. Chaque virage jusqu’aux Confins. Il aurait pu tous les enquiller les yeux fermés. En tout cas, il l’avait déjà fait de nombreuses fois en voyant double. Pour y remédier il avait sa technique. Il suffisait de fermer un œil et tout rentrait dans l’ordre. Lucien se trouvait plutôt génial d’avoir inventé ce genre d’astuce. Tous ces voyages scolaires réalisés absolument ivre, ces innombrables allers-retours assurés depuis quinze ans, ses pneus frôlant les ravins et les enfants qui chantaient derrière lui ces chansons de colonies. À ses yeux, rien de grave. Le plus important restait que personne ne s’en rende compte. Il pensait être passé maître dans l’art de la dissimulation. Il avait ses trucs à lui. Marcher droit. Fixer un repère et se taire autant que possible… Et déjà il relevait le doigt en direction de la serveuse. Ce deuxième demi lui rafraîchit la moustache. Et ce coup-ci c’était une pinte. Un malentendu auquel il ne pouvait rien.
Et si je ne remontais pas cette fois-ci ? Juste pour essayer ? Lucien caressait cette idée tous les 1er novembre depuis la fermeture de la route des Confins. Or cette idée le terrorisait plus que tout. Le courage lui manquait. Au-delà de cette gare routière il ne connaissait plus personne. Où aurait-il trouvé du travail par-delà Bourg ? Seul le maire des Confins avait l’indulgence de lui en donner. Ce maire qui ne pouvait pas ne pas savoir quel genre d’oiseau Lucien était, mais qui faisait comme si. Que serait-il devenu, ce pauvre Lucien, privé de ses hautes missions ? Là-haut il était une institution. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait.
Comme aujourd’hui, de hautes missions, il s’en assignait volontiers. Il se considérait comme le régisseur de l’ultime ravitaillement. Et si le bois venait à manquer ? Et si les produits d’épicerie n’arrivaient pas à bon port ? Quand il avait un coup dans le nez, Lucien devenait le gardien des Confins. Il avait les clefs du village. Et lors de lourdes siestes il rêvait de médailles pour services rendus. Il rêvait de trompettes, de drapeaux et de discours. Une statue. Un bal en son honneur… Pourquoi pas ! L’homme à tout faire se faisait tant d’idées.
Ainsi, chaque année, il remontait au plus vite au village pour assister à l’arrivée de tous les transporteurs, au déchargement des marchandises. Lucien faisait un inventaire complet dont personne ne lui demandait de rendre compte. Il devenait un bon père. Un berger. Le saint patron des Confins.
Après cette troisième pinte, promis, il allait reprendre la route et faire comme à son habitude. Après tout il faisait ce dernier voyage à vide. Il ne mettait en danger personne. Qui à part lui serait assez fou pour prendre ce dernier aller sans retour vers Les Confins ? Allez, quoi, il avait bien droit à une quatrième bière, ou était-ce la cinquième ? Juste une petite. Pour la route. Lucien l’avala d’un trait et se jeta sur le parking. C’était l’heure.

Plantée au pied du car assurant la liaison de Bourg – Les Confins, Corinne tirait une drôle de tête. Et Bruno, qui revenait des petits coins, reconnut son expression. Il savait qu’elle n’était pas simplement le fait de l’impatience de Corinne. En s’approchant d’elle il ne put s’empêcher de sourire, ce qui était rare, croyez-moi. Le tableau était en effet assez réussi. Sur ce grand parking, sous cette lumière blafarde, seule au pied de cet autocar vide, entourée de toutes ces valises qu’elle ne pourrait jamais porter seule, Corinne ressemblait bien à une femme abandonnée par tous et perdue au bout du monde.
En réalité Corinne s’en voulait personnellement, et ce depuis qu’il avait pris la décision de passer l’hiver aux Confins. On n’avait pas idée de trouver un nom aussi glauque pour un bled isolé, se disait-elle. Mais elle n’avait pu s’empêcher de le suivre. Elle en avait perdu, des hommes, et avant de rencontrer Bruno, elle en était venue à convenir qu’elle n’était bonne qu’à ça. Si Bruno était parti seul pour l’hiver, le peu qu’elle avait réussi à construire se serait effondré. Leur semblant de couple aurait été littéralement recouvert par les neiges, et les beaux jours revenus, ils n’en auraient pas retrouvé la trace. Et maintenant qu’elle était ici elle avait peur, tout simplement.
Bruno devait bien admettre que cette étape du voyage n’avait rien de très excitant. La sortie de Bourg, c’était moche et ça puait le gasoil. Mais une fois là-haut elle comprendrait. Les photos c’était une chose mais cela n’avait rien à voir avec la réalité. Les Confins c’était le plus bel endroit du monde, lui avait-il expliqué. Les plages de sable fin l’emmerdaient, les déserts encore plus, il trouvait les grandes villes bruyantes. La montagne hostile et immaculée le plongeait dans un état second. Depuis trop longtemps la nécessité l’avait éloigné de ses terres. Car aux Confins, là où se trouvait son vieux chalet de famille, il n’y avait plus rien à se mettre sous la dent. Et il lui avait bien fallu gagner sa vie en ville. Mais ça, c’était terminé…
Au départ Bruno était peintre, mais pas de ceux qui fuient leurs toiles. C’était un bosseur, un individu déterminé. Cependant il n’était jamais parvenu à vivre de ce travail. Et ce n’était pas faute de produire. L’exposition qui avait failli le faire remarquer présentait une série de toiles s’inspirant justement des montagnes dans lesquelles il avait grandi. Sur de vastes formats carrés, il avait brossé des paysages de haute montagne en hiver. Son talent avait su capter les variations infinies des cieux sur la surface du manteau neigeux. En réalité la neige n’était jamais blanche, il n’y avait que les abrutis pour le croire, aimait-il à rappeler. La neige se nourrit de tout ce qui l’entoure, et dans les toiles de Bruno les orages menaçaient sans jamais exploser. Naturellement il adorait Friedrich. Cependant, au contraire de l’Allemand qui parfois situait un personnage, le plus souvent de dos, aux prises avec une contemplation sans fin, les toiles de Bruno étaient sans vie aucune. Seule la montagne régnait, masquant les traces d’une civilisation disparue.
Sur ces images – il en avait réalisé trente-quatre exactement –, les hauts sommets envahissaient tout l’espace de la toile. Les vallées habitées n’existaient plus. Et dans ces contrées lunaires où plus aucun sapin ne pousse, le spectateur devinait les ruines désolées d’immenses complexes touristiques. L’achat des toiles et de la peinture (sans compter le temps passé, seul) lui avait coûté bien davantage qu’elles ne lui avaient rapporté. Et aujourd’hui les toiles croupissaient quelque part dans la réserve d’un galeriste installé sur Aix-les-Bains… C’est-à-dire à côté. Loin du centre. Un temps Bruno avait tourné le dos à tout ça. Il avait survécu en tant que barman et s’était mis à écrire car ça coûtait moins cher et prenait moins de place.
C’est presque par hasard qu’il trouva aussitôt un éditeur pour cet étrange recueil de nouvelles dont Bruno lui-même ne pensait pas grand-chose. Et une fois l’à-valoir signé, il fallut le réécrire, le découper, le torturer, ce texte auquel le peintre se sentait déjà parfaitement étranger. Et une fois publié – mystères insondables du succès populaire –, le livre s’était vendu au-delà de tout ce qu’aurait pu espérer l’éditeur. C’était tout bonnement improbable. Alors Bruno dut parler de ce livre. Il se rendit dans les studios de radio et rencontra des critiques dans des cafés. Il fut envoyé dans une émission de télé dont il sortit à peu près indemne. Bruno n’avait pas lu grand-chose et les questions sur ses influences le mettaient dans l’embarras. Sa tournée des médias s’acheva aussi vite qu’elle avait commencé, une fois sa réputation faite dans ces milieux, celle d’un autiste indécrottable.
Bruno apprit ensuite qu’il avait remporté le Goncourt de la nouvelle. Il avait maintenant constamment mal au ventre. Les ventes reprirent de plus belle et la Gaumont lui acheta les droits d’adaptation non pas d’un, mais de trois segments du recueil. Il avait finalement gagné pas mal d’argent… Mais c’était sans compter sur la marche incompréhensible du succès. De la même manière que les banques ne prêtent qu’aux riches, on se battait dans tout Paris pour obtenir l’exclusivité de son prochain livre. Les nouvelles, c’était bien. Mais le public voulait un roman. Il ne put refuser la somme que lui proposa son éditeur.

À propos de l’auteur
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Eliott de Gastines © Photo Emma Birski

Eliott de Gastines est né en 1984. Il est réalisateur de publicités. Les Confins est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Mourir avant que d’apparaître

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Prix Robert Walser 2022

En deux mots
Abdallah, que sa mère handicapée ne peut plus entretenir, est confié à un cirque. Jean Genet est alors un auteur à la réputation grandissante. Le hasard va les faire se rencontrer. Jean va alors vouloir faire de son nouvel amant un funambule. Après avoir parcouru toute l’Europe à la recherche d’un entraîneur, l’écrivain va lui-même endosser ce rôle.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le funambule, l’écrivain et la mort

Pour son premier roman, Rémi David a choisi un épisode douloureux de la vie de Jean Genet, sa relation avec Abdallah, un artiste de cirque à l’origine de son livre «Le Funambule». De leur rencontre à leur mort, il éclaire cette relation brûlante.

L’auteur nous avertit d’emblée. En exhumant cet épisode de la vie de Jean Genet et en mettant en scène des personnes qui ont réellement existé, il n’entend pas faire œuvre de biographe. «C’est donc une interprétation qui est livrée ici et qui ne saurait prétendre au mieux qu’à la vérisimilitude.»
Cette vérisimilitude lui permettant de combler les vides d’une histoire d’amour en imaginant des dialogues, en rattachant des documents retrouvés et des témoignages d’une riche bibliographie (voir ci-dessous).
Le roman débute avec cette scène déchirante, la mère d’Abdallah, handicapée et sans ressources, décide de confier son garçon au directeur du cirque Pinder. Ce dernier le loge et le nourrit en échange de corvées de nettoyage. Mais il l’initie aussi à l’acrobatie et au jonglage. Les années passent et l’adolescent s’aguerrit au fil des tournées qui vont le conduire finalement à Paris.
C’est là que son chemin va croiser celui de Jean Genet, écrivain adulé par Monique Lange, l’employée de Gallimard chargée de dactylographier ses manuscrits et qui va devenir son amie, sa confidente et son fournisseur de Nembutal, le somnifère qui lui permet de trouver le sommeil. Elle n’hésitera pas non plus à le loger dans sa chambre de bonne lorsqu’il lui avouera qu’il est recherché par la police et doit se cacher.
Lorsqu’il rencontre Abdallah, Genet est en panne d’inspiration et croit sa carrière terminée, alors même qu’elle est déjà reconnue, aussi bien en France qu’à l’étranger. Le jeune homme va lui redonner le goût à la vie et à l’écriture. Après avoir séduit l’artiste, il va vouloir faire de son nouvel amant un extraordinaire funambule. Pour cela, il ne va pas lésiner sur les moyens. Comme Abdallah est convoqué pour partir renforcer les troupes en Algérie, il décide de fuir avec lui à travers l’Europe pour trouver un entraîneur capable de lui faire réaliser un brillant numéro. Mais cette recherche de la perle rare va s’avérer vaine. C’est alors que l’écrivain décide lui-même d’endosser ce rôle et travaille d’arrache-pied avec son poulain. Jusqu’à réussir dans cette entreprise très risquée. C’est un triomphe un peu partout où le funambule se produit. Jusqu’à un premier accident qu’il réussira à surmonter après une opération et une volonté acharnée de remonter sur son fil. C’est alors qu’une seconde chute brisera son genou, mettant fin à une carrière qui s’annonçait brillante.
Rémi David va alors raconter les doutes et la dépression, la fin de leur relation et le drame qui suivra. Mais le primo-romancier souligne surtout l’imbrication de cette relation avec l’œuvre de Jean Genet, en particulier Le funambule et Les Paravents, nourris de cette expérience. Il réussit parfaitement son entreprise de re-création, donnant chair aux personnages en incarnant cet épisode lumineux et tragique, inspirant et désespéré. Dans ce roman, on retrouve l’effervescence des années 1950-1960. Sur fond de Guerre d’Algérie, on y croise Juan Goytisolo, Giacometti et Sartre, le poète Olivier Larronde, mais aussi Gaston Gallimard ou encore Georges Pompidou. On y lit aussi les ressorts de l’œuvre de Jean Genet, plus «vrai que nature» dans ce roman qui nous permet de revisiter une œuvre importante, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.

Sources mentionnées
Ce livre doit beaucoup aux travaux d’écrivains, de chercheurs, spécialistes de Genet, qui l’ont précédé. Que leurs autrices et auteurs en soient vivement remerciés, et particulièrement Carole Achache (Fille de, Stock, 2011), Marc Barbezat (« Comment je suis devenu l’éditeur de Jean Genet », in Lettres à Olga et Marc Barbezat, L’Arbalète, 1988), Tahar Ben Jelloun (Jean Genet, menteur sublime, Gallimard, 2010), Lydie Dattas (La Chaste Vie de Jean Genet, Gallimard, 2006), Diane Deriaz (La Tête à l’envers, Albin Michel, 1988), Juan Goytisolo (Les Royaumes déchirés, Fayard, 1988), Monique Lange (« L’homme aux yeux rieurs », in Le Magazine littéraire no 313, septembre 1993), Marie Redonnet (Jean Genet le poète travesti, Grasset, 2000), Gilles Sebhan (Domodossola, Denoël, 2010) et Edmund White (Jean Genet, Gallimard, 1993) ainsi que le fonds Genet conservé à l’IMEC d’où sont issues les deux cartes reproduites dans l’ouvrage ainsi que les lettres adressées à son agent Bernard Frechtman.

Mourir avant que d’apparaître
Rémi David
Éditions Gallimard
Premier roman
166 p., 18 €
EAN 9782072967108
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y voyage aussi à travers toute l’Europe, en Italie, à Brindisi notamment, en Turquie, en Suède du côté de Stockholm, au Danemark, à Copenhague, sans oublier Vienne et l’Autriche Pamukkale et la Turquie, l’Italie avec Domodossola.

Quand?
L’action se déroule de 1948 à 1967.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rémi David recompose cette histoire d’amour et de fascination réciproques, dans un roman plein de justesse et d’empathie. Lorsque Jean Genet rencontre Abdallah, qui sera un jour la figure centrale de son magnifique texte Le Funambule, le jeune homme a dix-huit ans à peine et vit à Paris. Genet, à quarante-quatre ans, est déjà un écrivain consacré. Il est aussitôt ébloui par le charme de cet acrobate, qui a travaillé plusieurs années au cirque Pinder. Il entreprend le projet fou de le hisser jusqu’à la gloire: son agilité, son expérience du cirque devraient lui permettre de devenir un artiste hors pair. Mais comment, après la chute, demeurer le funambule qui danse dans la lumière, le prodige que le poète a forgé de ses mains?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Cause littéraire (Patrick Abraham)
Kimamori (Yassi Nasseri)
Mare Nostrum (Jean-Philippe Guirado)
Ouest-France (Fabienne Gérault)
RTBF
Le Blog de Gilles Pudlowski
Blog Lili au fil des pages
Blog Baz’Art


Rémi David présente Mourir avant que d’apparaître © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Mourir avant que d’apparaître est une œuvre de fiction, un roman. En aucun cas un travail d’historien ni une biographie de Genet.
Si le texte met en scène des personnages ayant réellement existé, s’appuie sur des témoignages, s’inspire d’une histoire vraie, il offre de cette histoire une réécriture qui ne s’interdit ni de combler par la fiction les silences des biographies en inventant certaines scènes manquantes, ni de prendre des libertés avec les faits en faisant par exemple prononcer par Genet des paroles qu’il a en réalité écrites. C’est donc une interprétation qui est livrée ici et qui ne saurait prétendre au mieux qu’à la vérisimilitude.

Sur une photo en noir et blanc qui date de quarante-huit, Abdallah a douze ans. Il se trouve au sommet d’une pyramide humaine, bras et jambes écartées, devant le rideau en velours du cirque Pinder. Dans l’édifice de chair, portant le même costume étoilé, on voit le jeune Ahmed. Son grand ami.

Ils s’étaient rencontrés deux ans auparavant, en fin d’une journée qui eût été presque belle si Abdul – on l’appelait ainsi, au cirque – n’y avait été par sa mère abandonné.
C’était une grosse Allemande qui souffrait de diabète. Ses chevilles étaient gonflées, l’obligeant à se déplacer à l’aide de deux béquilles. Elle parlait un français fort approximatif et à l’accent marqué.
— Je te laisse, Abdallah, dit-elle ce jour-là. Sois sage et sois gentil.
Ce furent ses derniers mots avant de s’en aller.
Le gamin suivit des yeux la marche lente de cette femme qui s’éloignait, sa mère, ponctuée par le sifflement sonore de son souffle asthmatique. Avant qu’elle ne lui tourne tout à fait le dos, il crut lire sur son visage l’esquisse d’un sourire, mais n’en fut pas certain. L’affection, la tendresse étaient des qualités qu’elle ne possédait pas.
Le patron de Pinder, un grand gaillard joufflu, moustachu et musclé, qui sentait la sueur, avait la main posée sur l’épaule du garçon et regardait aussi la boiteuse qui partait.
Elle avait appris, le soir précédent, le passage d’un cirque. Ce fut par une annonce clamée au mégaphone, faite d’une voiture qui sillonnait les rues pour en faire la réclame : Pinder, un spectacle extraordinaire.

Abdallah connaissait les bases de l’acrobatie, qu’il avait pratiquée un peu avec son père, un Algérien, en Kabylie. À peine arrivé en France, après la guerre, il disparut, du jour au lendemain. Avant de quitter à jamais leur taudis, un soir qu’il était rond comme un ballon, il s’en était pris violemment à Abdul.
— Ce gosse n’est qu’un sale fils de pute. Naal dine oumouk !
La mère s’était interposée, faisant un bouclier de son corps obèse pour protéger l’enfant : le père tentait de le frapper avec une chaise. En pleurs, Abdallah dut sortir pour éviter la charge.
Il marcha deux longues heures dans leur quartier fait de baraques en bois et de cabanes en tôle. À son retour, son père était parti. Il ne le revit jamais. Il semblerait qu’il soit mort quelques jours plus tard, le corps planté au couteau dans une rixe qu’il avait déclenchée, entre immigrés italiens et algériens. Sa femme accueillit la nouvelle comme elle accueillait tout : avec indifférence.
Ne voyant comment nourrir son marmot seule, elle eut tout à coup l’idée du cirque. C’était tout de même une déchirure, leur laisser son enfant. Quelle mère était-elle pour leur confier Abdallah ? Mais que faire d’autre ? Elle n’avait pas de salaire, vivait dans la boue d’un bidonville, n’avait plus le moindre espoir de trouver un travail, avec son handicap. Elle pouvait bien se passer de manger certains jours, mais l’imposer à son fils pour le garder auprès d’elle, était-ce lui rendre service ?
Abdallah écouta sans rien dire, sans pleurer, les mots confiés par sa maman au patron de Pinder. Dès qu’elle eut disparu de leur champ de vision, le moustachu aux odeurs de sueur ôta la main de son épaule. D’un geste brusque, il désigna à Abdallah, un peu perdu mais souriant, la première cage à nettoyer. C’était celle des lions, puisque les bêtes étaient au travail sur la piste.
C’est dans cet univers de fauves qu’il fit la connaissance d’Ahmed. Marocain, le même âge que lui mais sept mois d’expérience, déjà, avec Pinder. Il apparut dans la cage à sa rescousse et lui montra où on rangeait la fourche, les seaux, où jeter le purin, où trouver un point d’eau, quelles latrines récurer. Il lui offrit aussi une cigarette, chapardée secrètement au lanceur de couteaux, un raciste. Le cirque, en apparence si différent du monde, n’échappait pas aux préjugés du monde.
Les deux enfants, derrière une caravane, fumèrent ensemble leur trésor dérobé. Ahmed était bavard, Abdallah écoutait. C’était le début de leur belle amitié.
L’un et l’autre travaillaient sans relâche. Ils n’étaient pas payés, mais logés et nourris, ce qui était quelque chose, comme le leur répétait le patron de Pinder à longueur de journée.
— Et si vous bossez bien, à la fin de la tournée, vous pourrez même garder votre costume de spectacle, avec les épaulettes et leurs jolies dorures !
Ahmed et Abdallah ne ménageaient pas leur peine. Ils nettoyaient la piste, déblayaient les gradins, nourrissaient les lamas, les zèbres, les éléphants… et très souvent aussi se farcissaient la plonge. Entre-temps, ils s’entraînaient, perfectionnaient ensemble leur jonglage, répétaient les acrobaties annoncées tous les soirs par Monsieur Loyal comme le célèbre numéro des sauteurs maghrébins. Sous les applaudissements du public, leurs corps d’enfants trop musclés pour leur âge multipliaient les équilibres au sol, les saltos, les pirouettes et les sauts périlleux, les élévations, les dévissés, les colonnes…
Ils étaient tous les deux de très bons acrobates. Abdallah avait une façon de s’élever dans les airs très vive. Ahmed était aussi un excellent sauteur, dans un style différent et plus lentement chorégraphié. À la fin du numéro, sur un roulement de caisse claire dramatisant son ascension, comme une montée à l’échafaud, Abdallah se plaçait en haut de la pyramide, bras et jambes écartés, avant d’en être catapulté sur un coup de cymbale. Le spectacle ensuite se poursuivait, suivant les soirs, avec Weyland ou la belle Diane, deux trapézistes.
Diane avait beaucoup d’affection pour Abdul, qu’elle appelait son habibi — il lui avait appris ce mot arabe qui veut dire « mon chéri ». De dix ans leur aînée, elle était de ceux, avec Weyland, qui le soir tombé quittaient leur caravane pour venir sous la tente des sauteurs maghrébins, logés à part dans le campement du cirque. Ils écoutaient sans comprendre, souvent, les histoires en arabe, les blagues qui se racontaient et ils riaient d’entendre les autres rire. Ils s’efforçaient aussi d’apprendre de petits mots. Habibi, salam, labass, bslama, choukran… On ne se comprenait pas dans les moindres détails mais on s’appréciait fort sous la tente des sauteurs, qui sentait bon le kif, la bonne humeur et le thé à la menthe.
À chacune de ces soirées, Diane prodiguait des chatouilles aux garçons. Elle inventait pour eux, sans cesse, de nouveaux jeux. Ils se moquaient ensemble du nain hongrois grincheux ou du clown hollandais dépressif. Ahmed imitait l’un quand Abdul faisait l’autre, à grand renfort de grimaces et de gestes outrés.
Abdallah, plus souvent qu’Ahmed, allait retrouver Diane dans sa caravane. Elle lui offrait des caramels. Il lui faisait la démonstration de ses progrès en jonglage, lui apportait des fruits cueillis aux environs du cirque. Il ne parlait pas beaucoup, mais ses grands yeux rieurs s’exprimaient clairement pour lui, disaient sa grande délicatesse, son besoin d’être aimé.
Avec ce petit garçon qui savait à peine lire, elle partageait aussi son amour pour les mots. C’étaient des poèmes de Cocteau, de Baudelaire, de Mallarmé qu’elle récitait par cœur, et aussi d’Olivier, l’homme qu’elle aimait, dont elle parlait souvent à Abdallah. Un somptueux poète, et tellement beau, qui bientôt serait connu, prédisait-elle.
— La pluie montre ses dents, exige la lumière. Mon envie de crier, comme un doigt qu’on déplie, tire, tire les fils du nez de la mercière qui maigrit, mais qui tourne, embobinant la pluie… Tu ne trouves pas ça splendide, Abdul ? C’est Olivier qui l’a écrit, ce texte.
Abdallah souriait en guise de réponse. La plupart du temps, il ne comprenait rien ou bien quasiment rien à ce que récitait Diane. Il appréciait pourtant ces moments avec elle, son enthousiasme à réciter ses textes, sa façon de les déclamer en y mettant le ton, c’était exquis. Il écoutait, attentivement, fermait parfois les yeux et finissait par s’endormir dans sa caravane, blotti entre ses bras.
Ce fut dans cette même caravane, auprès de Diane, qu’Abdallah vint se réfugier, trouver du réconfort après une mauvaise chute qui avait fortement abîmé son genou. Son talon avait ripé alors qu’il prenait appui sur l’épaule d’un porteur. Le public avait à peine vu sa glissade qu’Abdallah était déjà sur pied et reprenait son numéro, malgré la douleur aiguë qu’il ressentait.
Il ne fallut pas plus que ce bref accident pour que le patron de Pinder refuse de lui offrir son costume à la fin de la tournée de mille neuf cent quarante-huit.
En quarante-huit, Monique avait une vingtaine d’années et travaillait dans l’édition, comme secrétaire, chez Gallimard. Derrière la porte au vernis vert de la rue Sébastien-Bottin, elle tapait à longueur de journée des manuscrits à la machine, ces machines à écrire aux rubans bicolores et à manette de retour chariot. Elle copiait notamment les textes des deux Paul, Valéry et Claudel. Ils n’étaient pas mauvais mais ne valaient pas grand-chose, à ses yeux, si elle les comparait aux manuscrits de l’auteur, le seul, qu’elle adulait : Genet. Mais on ne la payait pas pour donner son avis, alors Monique se contentait de taper.
Certains midis, à la cantine, elle mangeait à côté de Camus. Les secrétaires rivalisaient de stratégies diverses pour tenter d’être assises à la même table que lui. Beaucoup se seraient même posées sur ses genoux, si elles avaient osé. Quel charisme il avait, et quel regard. Monique elle-même fit un jour trois fois le tour de la pièce, feignant de chercher quelqu’un, pour venir s’installer en face de lui… Son métier, sans être passionnant, lui offrait ainsi un rêve servi sur un plateau : croiser et fréquenter ceux qui la faisaient vibrer, qui faisaient la littérature.
Un après-midi, à l’improviste dans son bureau, ce fut Faulkner en personne, le Prix Nobel, qui débarqua. Il venait évoquer le contenu d’un prochain livre avec son éditeur. Dans un anglais aux accents franchouillards, Monique le fit patienter :
— Be my guest. It is my duty to make you feel at home, mister Faulkner. The director will soon be able to receive you. If you need anything, don’t hesitate to ask.
— A bottle of whisky ! lui répondit Faulkner.
Pas si simple à trouver, à l’époque, à Paris. Monique dut battre le pavé de la capitale pendant une bonne demi-heure avant de dégoter la fameuse bouteille. Elle revint triomphante, le saint-graal à la main dans un sac en papier, et Faulkner fut ravi. L’anecdote marquait le début de leur amitié : il deviendrait plus tard le parrain de sa fille, Carole.
Mais revenons-en maintenant à celui qu’elle adorait : Genet. Elle l’avait dévoré dans sa toute petite chambre de la rue Jouffroy, dans le dix-septième arrondissement. Elle avait pris des notes, appris des phrases par cœur ; elle était transportée. Elle qui était issue d’une famille bourgeoise, parfaitement comme il faut, pouvait grâce à Genet, grâce à ses livres, vivre au milieu des voleurs, des pédés, des putes, des travestis, des prisonniers, des condamnés, des réprouvés, des révoltés… Autant de personnages qu’elle aimait de tout cœur pour leur humanité. Genet le lui dirait plusieurs fois par la suite : Monique, c’est agaçant, vous êtes admiromane, et c’est vrai qu’elle l’était.
Un jour à son bureau, elle entendit un bruit dans la pièce à côté. C’était bizarre car sa collègue, Germaine, était en congé. Elle décida d’aller voir et tomba nez à nez avec Genet.
Il fouillait les affaires de Germaine. Il jouait avec des timbres sortis d’un dossier, qu’il venait coller les uns sur les autres sur une enveloppe en kraft posée sur le bureau. Elle reconnut au premier regard sa silhouette trapue, son corps un peu balourd, sa calvitie. Ce fut pour elle comme une épiphanie de voir Genet lécher, coller ces timbres comme un enfant espiègle en train de faire une bêtise. Elle en était paralysée, parce qu’éblouie. Éblouie pour la vie.
— J’ai tout un tas de flics au cul.
Genet colla un timbre encore sur l’enveloppe, puis leva les yeux vers elle. Il reprit :
— C’est grave et c’est dangereux.
Il marqua un temps.
— Comment vous vous appelez ?
— Monique.
— Monique.
Il répéta le mot.
— Monique, tiens, comme la mère du vieux saint Augustin.
Elle restait suspendue à ses lèvres. La parole de Genet accouchait lentement et d’une voix légèrement métallique, étonnante. Il ne parlait pas pour ne rien dire, laissait des temps morts, de longs silences pour réfléchir, avant de trouver les mots les plus directs et les plus justes et de reprendre ensuite :
— Monique, c’était une Berbère. Ils furent un temps chrétiens, les Berbères, vous saviez ?
Elle fut conquise d’emblée, si tant est qu’elle pouvait l’être encore davantage que lorsqu’elle le lisait. Conquise par le farceur qui se tenait devant elle, le cheveu ras, les lèvres serrées, le regard méfiant, presque agressif mais tendre dans le même temps, ce farceur qui dilapidait des timbres sur une enveloppe en kraft et qui, par ailleurs, composait aussi des chefs-d’œuvre.
Elle ne l’avait jamais vu, ils ne se connaissaient pas. Pourtant, comme deux complices, dans les minutes suivantes, ils fuguaient ensemble, rue de Rome, vers l’hôtel Chicago, où séjournait Genet.
Toute sa vie, quasiment toute sa vie, Genet dormit dans des hôtels. Toujours en mouvement, toujours prêt à partir. Il ne vivait pas, de toute façon, comme la plupart des gens. Il ne savait pas faire de vélo. Personne, enfant, ne lui avait appris. Il ne savait pas prendre une photo, pas se servir d’un appareil. Il ne savait pas cuisiner, personne non plus, jamais, ne lui avait appris. Il ne savait rien faire de ce que tout le monde sait faire. Mais il savait écrire comme personne ne sait le faire.
Ils sortirent discrètement de l’immeuble de Gallimard. Arrêté à la fin des années trente pour avoir falsifié des billets de train, volé une chemise, des livres, un portefeuille et une valise, Genet n’avait pas purgé l’ensemble de ses peines. Récidiviste, il risquait la relégation à perpétuité. Sartre et Cocteau obtiendraient quelques jours plus tard sa grâce, après une lettre ouverte au président de la République, Vincent Auriol, publiée le seize juillet mille neuf cent quarante-huit dans le journal Combat. En attendant, il ne s’agissait pas pour Genet de se faire pincer. Monique héla dans la rue un taxi pour les mener jusqu’à l’hôtel.

Dans la chambre aux murs jaunis, qui baignait dans une odeur de tabac froid, Genet alluma une gitane et se posta à la fenêtre, pour faire le guet. Sa complice à sa demande rassembla comme elle le pouvait toutes les affaires de son idole.
— Ils vont me coffrer, Monique, me coffrer, je vous le dis, si vous ne faites pas plus vite.
Elle tentait tant bien quel mal de plier les vêtements dispersés dans la chambre, avant de les glisser dans une valise en cuir : trois pantalons, deux maillots de corps, deux gilets.
— Éteignez la lumière, j’ai cru entendre des pas, quelqu’un dans l’escalier. Surtout ne dites pas un mot, vous m’entendez, Monique ? Et aussi arrêtez de respirer comme vous le faites, si fort, et de bouger vos mains.
On frappa à la porte. Monique sentait son cœur qui battait la chamade et tentait de contrôler, tant bien que mal, le rythme de sa respiration qui s’emballait. On frappa. Trois coups nets, un silence durant près d’une minute puis à nouveau trois coups. Elle cherchait refuge dans le regard de Genet. En réponse, il lui tira la langue avec des yeux d’enfant rieur et qui plissaient de malice en vous regardant.
On entendit les pas s’éloigner, leur bruit s’amenuiser puis disparaître tout à fait. Genet, caché derrière le rideau, jeta un œil par la fenêtre qui donnait sur la rue et reconnut la silhouette de Bernard, son agent, qui sortait de l’hôtel et s’éloignait sur le trottoir.
— Je le vois : c’était un flic. S’ils me foutent en prison, Monique, ce sera votre faute.
Respirant à nouveau normalement, elle rassembla dix chaussettes, sans prendre le temps de faire les paires, quelques slips, deux chemises.
— Plus vite, Monique, je vous en prie, faites vite, l’exhortait Genet.
Elle bafouilla quelque chose d’inaudible, pour elle-même, s’excusant de traîner, puis augmenta la cadence du mieux qu’elle le pouvait.
Il n’y avait plus, désormais, qu’à mettre dans la valise la pile des quelques livres qui se trouvaient posés sur la table de chevet, imprégnés eux aussi de l’odeur de tabac. Il y avait Les Amours de Ronsard et un Dostoïevski, un Mallarmé en Pléiade, quelques ouvrages aussi parus chez Denoël. Mais il y avait surtout, sous cette pile d’ouvrages, des pages blanches noircies d’encre, des pages de manuscrits que Monique, fascinée, ne pouvait quitter des yeux. Elle recueillit les feuilles avec grande minutie, les manipulant toutes comme s’il s’agissait des reliques d’un saint. Elle brûlait de déchiffrer ce qui y figurait, mais se l’interdisait. Elle déposa ensuite la liasse dans la valise, l’aplanit d’un geste de la main puis ferma le rabat.
Monique n’eut guère le temps de réfléchir. Pour que Genet soit à l’abri, spontanément, elle le mena dans la chambre qu’elle louait rue Jouffroy. Elle n’osa préciser que c’était sa propre chambre. Avec sa coupe au carré, ses vêtements élégants, luxueux et l’agenda Hermès posé sur son bureau, elle avait pour Genet tout de la petite bourgeoise d’une vingtaine d’années. Cette chambre devait être, pensa-t-il, une sorte de dépendance du grand logement de papa.
Elle en confia la clef à Genet. Il regardait les livres de sa bibliothèque lorsqu’elle la lui tendit.
— Essentiellement des bouses, dit-il, catégorique. Il n’y a que Pascal et Sartre à valoir quelque chose.
Monique rougit, sans chercher à répondre pour se justifier. Est-ce que Genet avait remarqué qu’elle avait tous ses livres ? C’est ce qui lui importait.
— Je passerai vous voir chez Gallimard.
Elle comprit qu’il lui disait déguerpissez ! et appela une amie pour la dépanner, sans toutefois lui dire la vérité. Était-ce de la pudeur, une envie d’exclusivité ? Elle prétexta une fuite qui l’obligeait à découcher jusqu’à la venue d’un plombier. L’affaire de quelques nuits, pas plus. Et si Genet demandait à rester plus longtemps ? Qu’importe, elle trouverait une autre combine.
Elle se serait sacrifiée très volontiers pour lui.
Genet ne passa que quelques nuits, finalement, chez Monique. Un matin, rue Sébastien-Bottin, elle découvrit sur son bureau la clef de sa chambre posée avec un mot :
Petite, j’ai vendu Pascal et Sartre,
pleurez pas,
je vous en écrirai d’autres. »

Extraits
« À l’évidence Abdul était heureux. Il lui raconta ce que, grâce à Genet, il avait découvert, les pays qu’ils avaient traversés : la Turquie, la Suède, l’Italie, maintenant, le Danemark. Depuis sa désertion, il avait passé les jours les plus beaux de sa vie et s’en rappelait tous les détails. Il évoqua les terrasses de travertin blanc qui s’étalent à Pamukkale. L’ensemble de petites îles qui composent Stockholm, la nourriture exquise qu’avaient les Italiens et l’incroyable beauté des Alpes dans leur pays. Ils s’y étaient offert une échappée dans une voiture décapotable, entre les pans majestueux de la montagne. Il faisait tellement froid, mais c’était tellement beau. Et ils avaient passé, aussi, des jours merveilleux dans le petit hôtel d’une ville située entre les Alpes valaisannes et les Alpes lépontines : Domodossola. Ils y étaient restés durant plusieurs journées tant tous les deux s’y étaient plu. » p. 87

« Toute sa vie, quasiment toute sa vie, Genet dormit dans des hôtels. Toujours en mouvement, toujours prêt à partir. Il ne vivait pas, de toute façon, comme la plupart des gens. Il ne savait pas faire de vélo. Personne, enfant, ne lui avait appris. Il ne savait pas prendre une photo, pas se servir d’un appareil. Il ne savait pas cuisiner, personne non plus, jamais ne lui avait appris. Il ne savait rien faire de ce que tout le monde sait faire. Mais il savait écrire comme personne ne le sait faire. »

« Tel un mystagogue des temps reculés, Genet invite le jeune homme vers ce qu’il pourrait devenir. Persuadé qu’Abdallah peut briller, il encourage à poursuivre dans son art sans relâche, dans cette quête, pour se réaliser, se révéler à lui-même. C’est là l’enjeu de tout art. »

« Certains trouvent dans le voyage une énergie nouvelle, salvatrice dans laquelle ils vont pouvoir puiser. Le moi catapulte dans un tout autre ailleurs reconquiert des assises, il se redéfinit, se tourne vers les autres, puis il relativise la souffrance qu’il endure. C’est une chance. »

« Abdallah désormais suscitait la même admiration que Genet portait à Giacometti et qu’il avait tant convoitée. Même il la dépassait. Son acte le fascinait. Il lui avait fallu mourir avant que d’apparaître, enfin, aux yeux de Genet. » p. 147

À propos de l’auteur
DAVID_Remi_©Francesca-MantovaniRémi David © Photo Francesca Mantovani

Rémi David est né en 1984 et vit en Normandie. Mourir avant que d’apparaître est son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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