Objet trouvé

JAMBON_PUILLET_Objet-trouve
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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

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Actualitté (Nicolas Gary)
Les chroniques de Mandor (Entretien avec l’auteur)
Les Echos (Esther Attias)

Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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La dérobée

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En deux mots:
Quand Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, c’est bien plus que son passé qui lui revient en mémoire. Ces retrouvailles vont bousculer sa famille, ses certitudes et rouvrir l’enquête d’un fait divers sordide.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Antoine ne voit plus Claire

Sophie de Baere nous offre un roman d’initiation à l’envers. Lorsque Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, l’introspection est douloureuse. Le passé vient fracasser son présent.

Claire a fait sa vie. Lorsqu’elle fait le bilan, à quarante ans passés, elle n’a pas à se plaindre. Certes, il n’y a rien de très exaltant à se retrouver responsable de caisse sur une aire d’autoroute, à partager son quotidien avec François, un mari qui n’est guère attentionné – l’usure du couple a fait son travail – et une fille qui, de jour en jour, s’éloigne davantage d’elle. Reste l’assurance de couler des jours tranquilles au soleil de Nice. Jusqu’au jour où son passé lui revient en pleine figure.
Antoine, son amour de jeunesse, a choisi de s’installer dans l’appartement vacant de son immeuble en compagnie de Paola, son épouse. Dans la boîte à souvenirs, les premiers émois, l’amour éternel que l’on se jure, les plans sur la comète…
«Le 7 juillet 1987, Antoine Riedman est entré en moi calmement, sans tumulte. Comme s’il ne faisait que se conformer à notre destin. Et cet instant limpide est resté à jamais inscrit dans ma mémoire de midinette comme celui d’une promesse éternelle.»
Mais le temps des rêves prend fin le jour où elle fait la connaissance du père d’Antoine. L’avocat la rejette en trois phrases glaçantes. Puis, en autant de gestes équivoques, la réduit à un objet de plaisir et rien d’autre. La belle histoire de la fille ordinaire qui s’éprend d’un jeune d’une classe sociale plus élevée s’achève brutalement. Antoine disparaît du jour au lendemain, ne répond plus aux lettres, s’efface de sa vie. Ne reste que la tristesse, la douleur et un sentiment de trahison, d’abandon.
Il n’en reste pas moins que ce retour ravive les plaies, mais aussi la belle histoire. Claire peut-elle croire Jacques Brel lorsqu’il affirme qu’«on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux»? En tout cas elle a envie d’y croire à nouveau, de pimenter sa vie trop terne à son goût. «Presque trente ans plus tard, je redeviens sa chose.»
Ce qui peut ressembler à un banal adultère prend bien vite une autre tournure. Le passé de Claire et d’Antoine est aussi marqué par un fait divers sordide, l’assassinat d’une jeune fille de dix-sept ans tout près de l’endroit où ils se retrouvaient pour s’aimer.
Sophie de Baere, avec un sens aigu de la construction, nous livre peu à peu les indices qui vont permettre de reconstruire le scénario de ce drame. Suivant Claire dans ses réflexions, on partage le tumultueux maelstrom de ses pensées, tour à tour exaltées, tour à tour désespérées. Jusqu’à un épilogue digne d’un thriller.
Voilà ce que j’appelle des débuts de romancière réussis !

La dérobée
Sophie de Baere
Éditions Anne Carrière
Roman
250 p., 18 €
EAN : 9782843379062
Paru le 13 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nice et environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que Claire mène une existence morne mais tranquille avec son mari, elle tombe sur Antoine, son grand amour de jeunesse. Jeune grand-mère d’une petite Léonie, Claire travaille comme responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8 et croit n’avoir plus grand-chose à partager avec Antoine, photographe reconnu et marié à une fille de diplomate.
Mais l’irruption inattendue d’Antoine qui va user de tous les stratagèmes pour rétablir une relation avec elle, oblige Claire à interroger son existence du moment et à fouiller les drames du passé… À travers les évènements dramatiques de sa vie, Claire saisit peu à peu qui elle est et ce qu’elle souhaite vraiment.
Habilement mené, ce roman aux airs de quête initiatique nous entraîne sur des chemins insoupçonnés. On se laisse d’abord prendre par le charme d’une écriture, puis très vite le lecteur est happé par l’histoire, le destin de l’héroïne et les nombreux rebondissements savamment dosés.

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Extraits
« Je trimballe avec moi un ventre plein de larmes. Paris est glacial et la fumée noirâtre des pots d’échappement fouille mes narines et mon cou. Je croise des visages tour à tour placides et hostiles. Des manteaux de laine pressés me frôlent sans me voir. Un givre mou s’est déposé sur les branches brunes des arbres émaciés et mes bottes frottent leurs semelles de mousse au goudron glissant des trottoirs bondés. Adossée contre la vitre taguée d’un Abribus, j’essaie de réchauffer mes doigts blanchis et durcis par le froid. Mes doigts de porcelaine, presque inertes.
Lorsque j’introduis dans la grosse serrure dorée la clef qu’Antoine m’a confiée, j’ignore encore ce que je m’apprête à faire. Mon esprit flotte entre deux territoires. J’ai l’impression que ma colonne vertébrale s’effrite et que la masse informe et flasque que je suis en train de devenir va bientôt se répandre sur le tapis du salon puis disparaître. Je suis un ver de terre. »

« Je suis de ces filles qui n’osent pas et se taisent. Je ne monte pas sur les tables en chantant et je danse dans un coin sombre de la salle de bal. Je suis de celles qui, la soirée entière, sirotent un kir framboise en hochant la tête avec un sourire inoffensif. (…)
Pas assez jolie. Pas assez intelligente. Pas assez efficace. Pas assez drôle. Je suis l’incarnation du manque. Du presque vide. Et s’il m’arrive quelque chose de bien, ce ne peut être qu’un hasard ou un incident. L’amour de François est un incident. Même la naissance de mes enfants est un incident. Quand je vois leurs jolis minois, je ne peux m’empêcher de penser que Dieu a dû faire une erreur d’aiguillage. »

« On ne peut pas dire que mon existence soit un écrin de béatitudes, mais elle ne m’apparait pas non plus comme un lourd fardeau. C’est plutôt un bain moussant qui tiédit et qu’on hésite à quitter car on s’y est trop alangui. Malgré la peau qui fripe. Malgré la mousse qui s’étiole et nous signifie qu’il faut sortir. »

À propos de l’auteur
Après avoir étudié la philosophie, Sophie de Baere vit et enseigne à Nice. La Dérobée est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Pervers

BARRE_Pervers
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En deux mots:
Victor Marlioz est un écrivain célèbre dont l’œuvre se nourrit d’événements vécus, quitte à les provoquer lui-même. Une sorte de monstre qu’un critique littéraire est bien décidé à confondre, s’appuyant aussi sur les témoignages de l’éditeur et de l’épouse. Mais à ce jeu pervers, qui manipule qui?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’écrivain assoiffé de drames

En mettant en scène un écrivain capable de tout pour nourrir son œuvre, Jean-Luc Barré dresse un portrait au vitriol du couple auteur-éditeur. Avec quelques dégâts collatéraux.

À chaque rentrée littéraire son lot de scandales. Untel se reconnaît dans un personnage de roman, une autre voit sa vie de famille vilipendée. Souvent aussi la justice est chargée de trancher le débat entre la liberté de création et le respect de la vie privée. Faute de jurisprudence constante, on se dit que les jugements tiennent davantage de la loterie – voire du talent des avocats de l’une ou l’autre partie – que d’une doctrine bien établie. Il arrive aussi bien souvent que le parfum de scandale serve les intérêts de l’auteur et attise la curiosité des lecteurs. Un effet pervers en quelque sorte. Et surtout un adjectif qui nous amène au premier roman de Jean-Luc Barré que l’on connaissait jusque-là pour ses biographies. Celui qui est par ailleurs responsable de la collection «Bouquins» chez Robert Laffont campe avec justesse et sans doute avec autant de plaisir des personnages à la psychologie tourmentée, qu’il s’agisse de Victor Marlioz l’écrivain, de Durban son éditeur et de Julien Maillard, le critique littéraire qui est aussi le narrateur de ce drame.
Si l’on en croit Jérôme Garcin et Bernard Pivot, c’est François Nourissier qui a servi de modèle au personnage de Victor Marlioz. Mais plutôt que d’essayer de trier le bon grain de l’ivraie, je vous conseille de vous concentrer sur le cœur de ce roman, sur la volonté de nourrir une œuvre littéraire avec tous les événements forts, avec les moments de crise, avec les drames qui donnent leur intensité aux belles histoires. Quitte à les provoquer. Comme l’a dit Boileau il y a déjà quelques siècles:
« Mais c’est un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis. »
Julien Maillard, l’un des critiques qui connaît le mieux la vie et l’œuvre de Marlioz est destinataire d’une lettre anonyme aussi brève qu’explicite: « C’est Marlioz qui l’a tuée. Alexia est morte pour les besoins de la cause. » Alexia n’est autre que la fille de Marlioz, découverte morte quelques jours plus tôt. À partir de là commence une partie d’échecs prenante qui met aux prises le critique et l’écrivain. Chacun avance ses pions d’abord avec prudence, de peur de trop se dévoiler. Puis viennent les coups plus offensifs menés notamment par les fous. Derrière l’un d’eux, le lecteur découvrira l’éditeur bardé de certitudes et à l’égo presque aussi surdimensionné que celui de son auteur-phare. Sans oublier un échec à la reine, l’épouse de Marlioz qui a choisi l’alcool comme compagnon d’infortune. Qui finira par l’emporter? C’est tout l’enjeu et le morceau de bravoure qui vous mènera au bout d’un suspense très habilement construit. Âmes sensibles s’abstenir!

Pervers
Jean-Luc Barré
Éditions Grasset
Roman
216 p., 18 €
EAN: 9782246862642
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris mais aussi sur la riviera italienne et en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Tous les écrivains sont des monstres et, dans mon genre, je suis l’un des pires. Il vaut mieux que je vous prévienne.
Marlioz passait pour cynique et pervers, réputation qu’il avait lui-même entretenue par vice ou par jeu. Mais en quoi pouvait-il s’être rendu coupable du suicide de sa fille? »
Que cherche le si mythique et secret Victor Marlioz en acceptant de recevoir au crépuscule de son existence, dans un somptueux hôtel italien puis dans son antre de Genève, le directeur des pages littéraires d’un grand hebdomadaire parisien venu enquêter sur lui ?
Se livrer à une ultime confession à charge qui achèverait d’authentifier sa vérité d’écrivain du mal, s’exempter de ses fautes, traquer son chasseur ?
Un vertigineux tête-à-tête avec le monstre.

Les critiques
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BibliObs (Jérôme Garcin)
Actualitté (Félicia-France Doumayrenc)
Livres Hebdo (Maïa Courtois)
Blog Prestaplume (Nathalie Gendreau)


Jean-Luc Barré présente Pervers © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« À la longue, on ne distinguait plus que ses yeux. Il se séparait rarement en public, et même en privé, d’un chapeau de feutre qu’il portait enfoncé jusqu’au bas du front. Le reste du visage était devenu comme invisible, enfoui sous une barbe grise qui semblait épaissir avec le temps. Le nez plutôt petit, la bouche aux lèvres effilées se remarquaient à peine. Seul le regard, d’une intensité presque brutale, concentrait tout ce qui chez lui ne paraissait pas dissimulé.
Je ne l’ai compris qu’après coup: c’est pour mieux m’observer qu’il était resté tapi à l’arrière de sa voiture rangée sur le parking de la gare où il m’avait donné rendez-vous. Son chauffeur serait là pour m’accueillir à l’arrivée du train, m’avait-il annoncé la veille au soir. Il avait même pris soin de me le décrire pour que je puisse le repérer plus facilement. Mais personne ne m’attendait sur le quai ni à la sortie. Une mise en scène qui lui ressemblait. Il avait fait en sorte que je me trouve seul pendant quelques minutes, un peu décontenancé, pour scruter mes réactions, se forger une première idée du genre d’homme auquel il aurait affaire. Au bout d’un moment, je le vis qui m’adressait un signe de la main à travers la vitre baissée de son véhicule, une Mercedes bleu métallisé. Le chauffeur descendit pour m’ouvrir la portière et m’inviter, de manière un peu cérémonieuse, à prendre place auprès de l’écrivain, calfeutré comme un chat dans cet habitacle capitonné de cuir blanc.
Victor Marlioz s’excusa, prétextant un retard involontaire. Je n’en croyais pas un mot, mais fis comme si j’étais dupe de son stratagème. Après m’avoir épié à distance, il gardait les yeux fixés sur moi, pendant que nous commencions à bavarder, et continuait de m’examiner, à bout portant cette fois, avec la même attention dévorante. Il détaillait avec minutie la physionomie studieuse et austère de ce visiteur aux traits émaciés, au teint trop pâle, au sourire un peu froid, comme il avait dû scruter, de loin, sa silhouette ascétique, son allure placide et sa tenue passe-partout. Jamais je n’avais ressenti l’emprise immédiate d’un regard aussi pénétrant. Une telle capacité d’envelopper les êtres, de les cerner, de détecter leurs failles, de percer leurs secrets les mieux enfouis.
Durant le trajet qui nous menait à son hôtel, alors qu’il m’interrogeait sur ce que j’attendais de lui, se déclarant « prêt à tout mettre en œuvre » pour m’aider dans ma tâche, il tint à me préciser, en guise de préambule :
— Tous les écrivains sont des monstres et, dans mon genre, je suis l’un des pires. Il vaut mieux que je vous prévienne, si vous ne le saviez déjà.
Une mise en garde glissée comme un simple rappel, presque de routine. Je ne réagis pas sur l’instant, me demandant ce que signifiait au juste ce semblant d’aveu. Provocation, tentative d’intimidation?
Cette façon de se dépeindre faisait partie de la légende noire qu’il s’était construite. Personne n’était plus doué que lui pour instruire son propre procès. Traître et mystificateur, fils indigne, mauvais père et mauvais mari, il aimait à s’accuser de tous les travers. À l’en croire, tout n’avait été que tromperies, échecs ou manquements dans sa vie. Il prenait plaisir à se dénigrer comme à se vieillir et s’enlaidir. À soixante-quinze ans, il en paraissait dix de plus, après s’être affublé du physique le plus ingrat et inquiétant. Il ne s’épargnait pas. Aussi peu, laissait-il entendre, qu’il avait ménagé celles et ceux – celles surtout – qui avaient eu à pâtir de ses méfaits. Donnant donnant, en quelque sorte. Comme si le jeu était à ce prix, dont lui seul avait fixé les règles.
— Vous pouvez me citer naturellement, crut-il bon d’ajouter. Je n’y vois aucun inconvénient.
Je feignis d’acquiescer, intrigué de le voir si empressé de me livrer des mises au point présumées nécessaires. Aujourd’hui, il ne me paraît plus improbable qu’il ait tout prémédité : les circonstances de notre rencontre, l’étrange connivence qui s’est établie entre nous, les révélations auxquelles il s’est prêté, l’inévitable affrontement qui a suivi… Peut-être a-t-il même été le véritable instigateur de cette lettre anonyme qui a tout déclenché, où il dénonçait ses propres agissements comme s’ils concernaient le plus trouble de ses personnages. Hypothèse qui, s’agissant de lui, n’avait rien d’invraisemblable.
La lettre en question m’était parvenue quelques semaines auparavant. Au début du mois d’août, alors que la plupart de mes confrères journalistes avaient déjà quitté la capitale. J’aurais pu faire comme eux, m’envoler pour une de mes destinations estivales favorites : les îles grecques, Capri ou le Sud marocain. Rien ni personne ne me retenait à Paris. J’assurais la direction des pages littéraires des Échos parisiens, dont l’édition spéciale consacrée aux ouvrages de la rentrée était quasiment bouclée. Il ne me restait qu’à peaufiner ma propre chronique, « Les valeurs de saison », où je passais au crible les romans à lire ou à proscrire. Par scrupule, je ne la remettais qu’au tout dernier moment, soucieux de ne commettre aucun oubli. D’ici là, je disposais de tout le temps nécessaire pour m’enfuir quelque part. Il ne tenait qu’à moi de décider du lieu et du moment : divorcé par simple lassitude après des années d’un mariage pourtant sans anicroches, j’avais retrouvé l’existence libre et solitaire qui me convenait depuis toujours. Mais alors que rien ne m’en empêchait, j’hésitais curieusement à quitter Paris. Comme si un événement particulier devait se produire, un fait d’actualité qui me concernerait d’autant plus que je risquais d’être un des seuls à le remarquer.
C’est ainsi que j’avais appris et aussitôt annoncé dans un entrefilet le suicide de la fille du « grand romancier » Victor Marlioz. La nouvelle, révélée par une télévision canadienne, était passée quasi inaperçue. On ne connaissait ni les raisons ni les circonstances du drame. Survenu, semble-t-il, au début de l’été, il était resté secret jusque-là.
Le lendemain, je trouvai sur mon bureau une enveloppe barrée de noir, portant mon seul nom, Julien Maillard, en lettres majuscules. Quelqu’un avait dû la déposer à la réception du journal sans se faire remarquer, ou la confier à un familier des lieux qui avait opéré en toute discrétion. L’écriture était appliquée, aussi impersonnelle que possible. À l’intérieur, sur un fragment de papier quadrillé, ces deux phrases superposées, dont les derniers mots étaient soulignés avec insistance:
C’EST MARLIOZ QUI L’A TUÉE
ALEXIA EST MORTE
POUR LES BESOINS DE LA CAUSE
Je me méfiais par principe et par expérience de ce genre de courrier, dont l’intérêt était rarement prouvé et le but assez transparent. Je préférais m’en débarrasser le plus souvent et faire comme si je n’avais rien lu. Pourquoi ai-je eu, en découvrant celui-ci, une réaction différente ? Je fus immédiatement fasciné par un message dont la nature pourtant me répugnait. Son expéditeur avait visé juste. Il avait probablement lu un de mes articles consacrés à l’écrivain qu’il incriminait. J’y décrivais ce « monument de la littérature mondiale » comme un manipulateur hors pair dans l’art de nouer ses intrigues et de pousser à bout ses personnages. Mais sans forcément établir de lien entre fiction et destinée de l’auteur.
C’est bien dans cette direction, celle d’une collusion extrême entre l’œuvre et la vie, que mon correspondant anonyme cherchait à m’entraîner. Tout s’y prêtait apparemment. Marlioz passait pour cynique et pervers, réputation qu’il avait lui-même entretenue par vice ou par jeu. Mais en quoi pouvait-il s’être rendu responsable du suicide de sa fille ? Et pour les « besoins » de quelle « cause » eût-il favorisé un tel dénouement ? Ces mots soulignés à dessein, peut-être aurais-je mieux fait de ne jamais chercher à savoir ce qu’ils signifiaient.
En m’y intéressant de trop près, j’avais conscience de m’aventurer sur un terrain périlleux. L’écrivain entendait détenir seul les clés de sa propre histoire. Pressions, menaces de procès, il userait de tous les moyens pour m’empêcher d’y faire intrusion. Aucun biographe non autorisé ne s’était vraiment risqué à braver les interdits qu’on lui opposait. Et même les journalistes les plus téméraires en avaient été réduits à capituler devant les obstacles de tous ordres auxquels ils se heurtaient.
Cette sorte d’aura maléfique dont Victor Marlioz s’était entouré formait, en réalité, son meilleur rempart. Peu lui importaient les rumeurs, les insinuations qui circulaient à son sujet, puisque, non content de ne pas les démentir, il allait jusqu’à donner raison à ses détracteurs. Et sans doute en serais-je resté là à mon tour, considérant que le pire dans son cas était suffisamment connu pour ne pas avoir besoin d’être démontré, si je n’avais été saisi par la violence des accusations portées contre lui. »

Extrait
« – Vous avez la réputation d’un fouineur peu recommandable, c’est pourquoi j’ai jugé plus prudent de vous aider, m’expliquait-il maintenant, la mine un peu narquoise, tandis que nous longions le bord de mer sous un soleil éblouissant.
Il faisait allusion à des scandales récents que j’avais été le premier à dénoncer. Des affaires de plagiat, notamment, qui impliquaient des « auteurs à succès » curieusement célébrés pour l’originalité de leur style. Ce genre de traque paraissait l’amuser, lui qui avait toujours pris soin de ne jamais s’exposer aux indiscrétions de la presse. Il voulait tout savoir, les pupilles à l’affût, de ces auteurs que j’avais démasqués dans mes articles. Connaître les raisons surtout qui m’avaient conduit au fil du temps à démystifier bien des réputations et me valaient d’être aussi estimé que redouté dans le milieu des lettres. Mais je fus dans l’incapacité de répondre à cette question, faute de l’avoir moi-même résolue. Pourquoi, en effet, fouiller dans la vie des autres à la recherche de ce qu’il y a chez eux de faux, de frelaté, de leur part de mensonge et d’imposture ? Je vis à son regard qu’il n’était pas mécontent de m’avoir mis dans l’embarras, comme s’il avait d’ores et déjà réussi à inverser les rôles.
— Je vous préviens, ajouta-t-il sur le même ton d’ironie feutrée, vous ne trouverez chez moi aucune de ces failles qui vous attirent tant chez mes présumés confrères. La plupart, vous avez raison, sont de petits truqueurs qui méritent bien le sort que vous leur réservez. Mon principal travers est tout l’inverse du leur : c’est mon excès de sincérité. Vous aurez remarqué que je n’ai jamais craint d’en user à mes dépens. »

À propos de l’auteur
Jean-Luc Barré est écrivain et éditeur. Il dirige depuis 2008 la collection «Bouquins» chez Robert Laffont. Auteur de nombreuses biographies dont celle en deux volumes de François Mauriac (Fayard, 2009, 2011), lauréat de la Fondation Bleustein-Blanchet pour la Vocation, il a obtenu à deux reprises le prix de la biographie de l’Académie française. Pervers est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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Faune et Flore du dedans

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En deux mots:
Une photographe est invitée à se joindre à une expédition scientifique qui entend recenser la faune et la flore de la jungle péruvienne. Mais pour Louise, ce voyage tient tout autant de la thérapie, de l’initiation et de la quête amoureuse.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’insoutenable et inguérissable fuite

Le chant de la nature est au cœur du premier roman de Blandine Fauré, une nature extrême qui fait refluer les souvenirs et va bouleverser sa vie. Intense et envoûtant.

Est-ce le culot ou l’envie d’ailleurs qui entraîne Louise à pousser la porte du bureau de Joachim? Toujours est-il que la quête de cette artiste, dessinatrice et photographe, touche le scientifique aguerri au point qu’il accepte de l’intégrer à son équipe scientifique qui part pour le Pérou avec mission de répertorier la faune et la flore du parc national del Manú.
En nous révélant dès les premières lignes du livre l’issue dramatique de ce voyage, Blandine Fauré ne fait qu’accroître le mystère. Un mystère qui paradoxalement va s’éclaircir au fur et à mesure que le groupe s’enfonce dans la jungle.
Au fil des chapitres, on va comprendre que Joachim et Louise cherchent à chasser les fantômes du passé en Amérique du Sud. De se nourrir de la nature pour apaiser les traumatismes, de construire une nouvelle histoire avec la densité et l’énergie que dégage leur environnement.
Pour Louise, il faut toutefois tenter d’apprivoiser «ce lieu étrange et étranger, vaste espace irréel» après «l’insoutenable et inguérissable fuite». Après quelques jours tous ses sens communient avec ce nouvel univers: « La nature qui m’accueille me bouleverse. C’est un chant extrême, inouï, qui fissure un à un mes souvenirs, pulvérise les maigres certitudes que j’avais pu accumuler jusque-là. »
Là où on aurait pu s’attendre à combattre les prédateurs ou à souffrir de l’inconfort et du climat, ce sont les vertus thérapeutiques du dépaysement qui l’emportent: « Les jours passent et je me fonds de plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et de croissance, lente mais assurée. Je me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux. »
La principale qualité de ce livre tient du reste au parfait mariage entre l’écriture et la nature. Les phrases sont comme des lianes qui viennent s’enrouler autour des émotions, leur conférant une intensité nouvelle. « À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. »
L’idée d’ouvrir chaque chapitre par une définition scientifique tirée du lexique de botanique, d’expliquer les notions de forêt, suspension, inflorescence, ruissellement ou encore anaérobie donnent permettent aussi de marier la science et l’art, autre transcendance de ce récit aussi exaltant que douloureux, aussi thérapeutique que dramatique.

Faune et flore du dedans
Blandine Fauré
Éditions Arléa
Roman
212 p., 20 €
EAN : 9782363081698
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi dans la jungle, du côté de Cuzco et dans le parc national del Manú, non loin de Boca Manú au Pérou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La forêt me dévore, me happe, désagrège toutes mes défenses. Elle m’assomme par sa densité, les milliers d’arbres alignés devant moi s’empressent de me voler quelque chose que je ne veux pas leur donner.
Que fait Louise, artiste plasticienne, un peu photographe, un peu dessinatrice, dans cette équipe de scientifiques dont la mission est d’explorer le parc El Manu, jungle amazonienne péruvienne et d’y collecter des espèces inconnues, menacées quelquefois, dans des conditions extrêmes. Pourquoi les a-t-elle rejoints et que vient-elle chercher? Il y a bien sûr un travail artistique sur le végétal qu’elle veut mener à bien, mais très vite d’autres raisons, plus obscures, se dessinent. Il y a Joachim, le chef de l’expédition, avec lequel se noue une relation intense, secrète et toute en retenue. Il y a le passé, douloureux, émaillé de deuils, d’absence et d’abandons. Il y a aussi la quête, trouver enfin une forme d’apaisement, de réconciliation avec soi-même, avec la vie tout court.
La forêt, la selva, se déploie tout au long du livre. Elle est inquiétante, protectrice, matricielle, elle engloutit autant qu’elle rejette, elle met à nu et peut tuer aussi. Elle envoûte ceux qui la pénètrent et tentent de se mesurer à elle. Louise marche, respire, se fond dans cet océan vert et nous marchons avec elle, nous respirons, nous cheminons derrière elle. Comme elle, nous observons le lent et puissant assaut des plantes vers la lumière, le combat pour la survie, la tentation de la disparition.
Blandine Fauré, avec ce premier roman d’une exceptionnelle maîtrise, nous embarque dans une aventure intérieure, long chemin vers la rédemption, et dans une aventure unique, digne des grands récits initiatiques, où se mêle la découverte toujours juste d’un biotope inconnu, menacé, et clos sur lui-même.

68 premières fois
Blog Domi C Lire
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Les dream dream d’une bouquineuse
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Les autres critiques
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La Montagne (Muriel Mingau)
Madame Figaro 
Blog Au bordel culturel 


Blandine Fauré présente Faune et flore du dedans © Production Éditions Arléa

Les premières pages du livre
« Il me faut à présent renoncer à tes mots. Que la terre les recouvre eux aussi. Le sous-bois dans lequel je m’enfonce est encore plein des odeurs de la ville toute proche – gasoil, goudron, friture –, je n’ai pas le courage de m’éloigner davantage, je crains que la distance ne me fasse changer d’avis. Un petit espace boisé suffira pour cette mise en terre. Quelques minutes de travail pour mieux nous séparer.
À genoux sous un arbre englouti par la nuit, je creuse. De petites particules noires se logent sous mes ongles, je sens les cailloux et les ronces égratigner mes paumes. Mes doigts plongent plus loin vers les racines et le trou peu à peu s’agrandit. Mes larmes s’y écrasent d’un bruit mat, je les essuie d’un revers de main. La terre sur mon visage s’épand en larges traces, glacées et grumeleuses.
Quand j’estime la profondeur suffisante, je vide enfin le contenu de mon sac à dos. La douleur contracte mon thorax et je retiens mal un cri que je suis la seule à entendre. Je ferme les yeux et pousse ce fatras de feuilles, d’encre et de murmures au fond de la bouche noire que j’ai moi-même ouverte – pour tout recouvrir en seulement quelques secondes. Ta voix ne m’appartient plus. Elle te revient, retrouve ses origines, réintègre cette sève qui animait ton corps et lui insufflait vie. Plus de mots à présent. Le partage, l’espoir: tout est enseveli.
Je me lève et contemple le monticule de terre fraîche à mes pieds. Je suis calme, apaisée, tout à coup désinvestie. Je reviens sur mes pas, longe la route déserte à cette heure tardive. Le bourg est déjà silencieux, mes larmes se sont taries. Mes sens se réveillent et je ressens à nouveau le froid, alors je presse le pas pour rentrer à l’hôtel. Plus personne ne saura ce qui nous unissait.
Arrivée dans ma chambre, je me sens soulagée, fière d’être parvenue à me délester de ces derniers vestiges. Une légèreté reflue dans la pénombre, quelque chose de tiède et de doux m’enveloppe – la certitude d’être attendue. Il ne me reste plus rien de toi, et cela m’est égal. Aucune image, plus aucune phrase, rien qui puisse donner à croire que nous nous sommes connus. Aucune preuve tangible de notre relation (en était-ce une?), rien qui ne viendra jamais plus parasiter l’essentiel de cette rencontre. Seul survivra en moi le désir du voyage à venir. L’envie de repartir, de rejoindre cette forêt où tout a commencé. Mon corps se délasse entièrement à la pensée des arbres, et je m’endors comme si j’étais au milieu d’eux.
Une gêne pourtant subsiste, me tire du sommeil en sursaut. je l’avais oublié, mais je comprends que je ne pourrai pas m’en défaire. Je saisis à toute vitesse mon sac à dos et ouvre la poche extérieure. Le livre est là, compact, solennel dans sa couverture brochée vert sombre.
Le lexique de botanique que tu m’avais offert avant notre départ. Je le manipule, le feuillette, caresse les pages froissées d’avoir été si souvent parcourues. Je repère les passages surlignés, certaines définitions sont entourées au crayon à papier.
« Forêt. ¬ Formation végétale, plus ou moins étendue ou dense, constituant un écosystème complexe où les communautés végétales et animales entretiennent des relations d’interdépendance. »
Un fatras de souvenirs heureux s’engouffre dans ma tête. Les semaines passées ensemble m’irriguent encore d’une joie surnaturelle.
Il ne me reste rien de toi, excepté tout ce que tu m’as appris. »

Extraits
« Les jours passent et je me fonds dc plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et dc croissance, lente mais assurée. 16 me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux.
La mission officielle a débuté. Après trois semaines passées en compagnie d’un petit groupe de scientifiques au sein duquel j’avais fini par trouver mes marques, avec pour objectif d’effectuer des repérages et d’initier des prélèvements très spécifiques, j’ai mis du temps à m’habituer à l’ambiance effervescente, au bouillonnement disparate de cette deuxième phase du travail. L’ampleur de ce rassemblement est effarante. »

« À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. Qu’elle avait arraché le plus précieux, délogé tout espoir de bonheur. Depuis que mon enfant, à peine née, s’était éteinte dans mes bras. Alors, j’avais continué à Vivre sans respirer. Jusqu’à ta rencontre. »

À propos de l’auteur
Blandine Fauré est née en 1984. Elle vit en région parisienne, et travaille dans le secteur culturel et artistique en Seine-Saint-Denis. Faune et flore du dedans est son premier roman. (Source : Éditions Arléa)

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Jacques à la guerre

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En deux mots:
Jacques a vécu la Seconde Guerre mondiale alors qu’il n’était qu’adolescent puis, jeune homme, il est parti pour l’Indochine. Alors qu’il sent que sur son lit d’hôpital il n’a plus beaucoup de temps à vivre, il se souvient… L’hommage de son fils est émouvant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus belle des épitaphes

En se mettant à la place de son père, Philippe Torreton raconte une vie ordinaire qui va par deux fois être confrontée à la grande Histoire et rendre un vibrant hommage à cet homme.

À sa riche carrière d’acteur, de comédien, de metteur en scène et à ses engagements politiques Philippe Torreton ajoute l’écriture. Voici qui paraît déjà son sixième livre, sans doute le plus personnel et le plus intime après Mémé, un bel hommage à Shakespeare et des essais. Et s’il revient sur quelques souvenirs, notamment au début et à la fin du roman, il choisit de se substituer à son père pour lui rendre un émouvant hommage. Jacques va nous raconter sa vie, depuis l’enfance et la Seconde Guerre mondiale vécue à Rouen jusqu’à son retour d’Indochine.
Un récit que Philippe Torreton interrompt tout au long du livre par les pensées de cet homme sur son lit de mort, espérant laisser une image digne au moment de faire se révérence et montrer aux siens qu’il les aime.
C’est sur les routes de Normandie que s’ouvre cet émouvant récit, par ce merveilleux souvenir de Jacques qui a été autorisé à voyager aux côtés de son père, alors que les frères et sœurs et la mère sont restés à la maison. Dans la Renault Celta 4, il partage l’intimité dont son père est avare, se souviendra de sa main posée sur son genou, de son port altier. Un instant de bonheur fugace.
« Mon père a dû trouver chez ma mère le rêve d’une famille… mais a oublié d’en être le père au quotidien. Il avait sa maison, ses deux tantes et sa femme pour l’intendance, il pouvait filer sur les routes l’esprit libre. »
Jacques raconte le quotidien et cette impression de liberté que confèrent alors une automobile, les sorties dominicales chez les oncles et tantes, la montée de périls qu’il ne peut guère s’imaginer…
« — On va droit à la guerre.
André m’expliqua toutefois qu’on n’avait rien à craindre, la France avait la meilleure armée du monde, on avait gagné la grande et puis on possédait la ligne Maginot, infranchissable:
— Les Allemands vont se casser les dents sur elle et capituler tout de suite après, ils n’auront même pas la possibilité de poser un pied chez nous.
Il semblait si sûr de lui, mais ce frère avait peur le soir en se couchant et je pensais à ça en l’écoutant. »
La suite se déroule en scènes fortes de familles jetées sur les routes, comme ces Belges recueillis brièvement, de bombes et de morts, de personnes qui disparaissent sans laisser de traces. Au sortir du conflit, l’insouciance a fait place à la responsabilité, d’autant que Jacques va se retrouver sans père. Il lui faut alors travailler, aider à la reconstruction dans une ville défigurée, sans oublier ses obligations militaires. Ses états de service lui vaudront d’être sollicité pour rempiler et partir pour l’Indochine.
Les pages sur la découverte du Vietnam et de ses habitants montrent combien cette guerre était absurde avec la tragédie de Dien Bien Phu en point d’orgue. Un épisode qui va marquer durablement cet homme bon et humble et donner à ce livre encore davantage d’épaisseur. De l’anecdote, on passe au réquisitoire, de la chronique familiale à l’engagement politique.
Voilà non seulement Jacques transformé par la guerre, mais son fils durablement marqué. Et quand viendra son tour de se présenter sous les drapeaux… Mais je vous laisse découvrir les derniers chapitres de ce livre qui vous touchera au cœur. Merci Jacques et merci Philippe.

Jacques à la guerre
Philippe Torreton
Éditions Plon
Roman
384 p., 19,90 €
EAN : 9782259263641
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, à Rouen, Granville dans les environs ainsi qu’en Indochine, à Hanoï et Dien Bien Phu. On y évoque aussi le voyage de France au Vietnam, de Marseille en passant par le canal de Suez et les casernes du Nord de la France di côté de Douai.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mon père me manquait, mais à voir la silhouette de ma mère s’attardant sur le quai sans un bras pour la soutenir, sans une main caressante qui écrit sur la toile grise de son dos qu’il ne faut pas s’en faire, que le fiston va revenir vite, je lui aurais bien souhaité de retrouver un homme. S’il y avait une peine perdue d’avance, c’était celle-là; elle allait s’accrocher à son deuil comme la misère sur le monde, maintenant qu’il était mort, son mari elle l’avait pour elle, rien que pour elle.
Et puis, dans son monde on ne s’épousaille qu’une fois, on ne divorce pas et quand la mort vient rebattre les cartes, on continue de jouer avec la mise d’avant, une chaise vide en face de soi. Je suis parti en la plaignant un peu. Finalement l’armée avait du bon : en la voyant s’éloigner, immobile sur ce quai, j’avais de la peine pour elle. Au moins, ces départs étaient l’occasion de recueillir un brin d’affection. J’allais lui manquer; je comptais. »
Jacques, enfant, a subi la guerre en Normandie. Envoyé en Indochine, l’absurdité du monde lui saute aux yeux. Comment vit-on la violence lorsqu’on est un homme simple aspirant à une vie calme? Plein d’humanité et d’émotion, porté par une écriture enflammée unique, ce livre de Philippe Torreton est dans la lignée de son bestseller Mémé. Jacques à la guerre ou le roman de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien / Aujourd’hui en France (Pierre Vavasseur)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Médiapart (Colette Lallement-Duchoze)
Le blog de YV


Philippe Torreton parle de son roman Jacques à la guerre © Production France Bleu

Les premières pages du livre
« On roulait tous les deux, mon père et moi. Mais mon père, pour la seule fois de ma vie, était là rien que pour moi. Il avait négocié ça avec ma mère, c’était mon tour.
C’est la dernière fois que la vie fut belle. Après, la guerre est arrivée. Juste après la guerre, mon père est mort d’une crise cardiaque, et encore après je me suis retrouvé comme un couillon en Indochine.
Pour l’instant j’ai sa main sur ma cuisse gauche. Il me parle de ses clients que l’on va visiter et sa voiture file sur les routes nationales de cette Normandie printanière. Seuls les impératifs de la conduite nous séparent, mais une fois le levier de vitesse du volant repositionné sur le bon rapport, sa main me revient. Pour moi, la vie peut commencer ou s’arrêter là, c’est comme elle voudra, je m’en moque. Le bon Dieu que ma mère sollicite si souvent peut décider, je lui laisse la main, moi j’ai celle de mon père sur la cuisse gauche et elle me suffit amplement.
Je vois mon père de profil. En voiture je le voyais toujours de dos.
Cette lisière impeccable entre le col de chemise et ses cheveux noirs, je l’ai contemplée des heures durant. Distante de trois centimètres exactement. Mon père était soigné, élégant. Quand il se trouvait à la maison, on pouvait frapper à la porte à n’importe quelle heure de la journée, celui qui ouvrait en souriant était toujours soigneusement habillé, présentable, bien mis comme on disait ; c’était ça mon père, un homme bien mis.
Comme nous étions quatre frères et sœurs à occuper la banquette arrière et que la Renault n’offrait pas une habitabilité record, il en fallait toujours un assis sur une fesse et accroché au siège avant pour que les autres puissent aligner leurs croupes fraternelles. En général c’est moi qui m’y collais ; ma truffe se retrouvait à une poignée de centimètres de la nuque de mon père, je pouvais m’en repaître secrètement. J’ai passé des trajets entiers à l’étudier, à la respirer afin de savoir exactement quoi dire au coiffeur le jour où je serais en âge de décider. Ses cheveux étaient enduits d’une crème qui sentait bon, il avait un petit grain de beauté là où, trois ans plus tard, exactement au même endroit, une écharde métallique déchirée d’une bombe anglaise me ferait une jolie cicatrice en forme de croix catholique. Lui c’était un grain de beauté, juste à mi-chemin entre la base de ses cheveux et son col de chemise, légèrement sur la gauche. En avait-il ailleurs? Je ne pourrais le dire, je ne l’ai jamais vu torse nu et je pense que ma mère serait bien en peine de répondre. J’aimais les plis de son cou lorsque sa tête tournait de droite et de gauche. Les plis, les cheveux, les cols de chemise, la crème lissante et la voiture, c’était mon père.
C’était une première, car d’habitude le privilège des sorties entre hommes revenait à mon frère. Je les ai vus partir plus d’une fois faire des choses que je n’avais pas à savoir. Ce frère plus vif, plus habile aux filles, brillant, répondant et drôle, agaçant et charmeur je l’aimais et le maudissais : il déflorait tout avant moi. Quoi que je fasse, il l’avait fait. Quoi que je dise, il l’avait dit et en mieux, en plus enlevé, les mots dans le bon ordre ; mes plus grands rêves étaient noyés dans ses plus faibles soupirs. En plus d’être l’aîné, il était le dieu sur pattes de la tante Léopoldine, celle qui à Noël et à son anniversaire doublait la mise de cadeaux et lui garderait le plus gros pour la fin.
Là où je le tenais, c’était la nuit. Il avait peur du noir. Moi pas, jamais. Pour moi, la nuit c’est comme le jour sans la lumière; lui, il en devenait godiche faut voir comme, son droit d’aînesse devenait prière, supplique et demande d’asile. On dormait ensemble au premier étage dans le même lit et chaque soir c’était le même tintouin. Il se déshabillait nerveusement en regardant autour de lui, se cassait une fois sur deux la figure en retirant fébrilement ses chaussettes, vérifiait les fenêtres comme un expert en fenêtres fermées, puis fonçait dans le lit en évitant soigneusement que ses pieds nus se rapprochent trop près du dessous du cadre – ce qui en général lui faisait faire un bond –, se recroquevillait sous le drap en emportant l’édredon dans sa panique et là, emmitouflé dans sa trouille, me demandait d’une voix étouffée d’aller vérifier sous le sommier. Chaque soir, pendant une pincée de secondes, j’étais l’aîné, le grand qui rassure le petit – même que parfois je le charriais mais il n’aimait pas ça, et comme cet animal pouvait me faire la lippe pendant des jours, je préférais vérifier sans rien dire. Je l’aimais, il le savait et ça me rendait faible.
Ce frère aîné s’appelait André, mon père s’appelait André et moi c’était Jacques.
En regardant mon père de profil, je me disais que, plus tard, je n’aurais qu’un enfant. Un fils et c’est tout. »

Extrait
«Ces dimanches et cette voiture étaient une preuve de belle vie, de liberté, cela signifiait un métier, un peu d’argent de côté, une famille avec des mouflets qui se suivent et une épouse à la maison. Souvent, je me suis demandé si elle était bien sa femme puisqu’il l’appelait gentiment « ma mère » ; il se comportait plus comme l’aîné de la fratrie que comme son homme : elle avait cinq gosses et le grand conduisait la Celta.
Je m’en voulais de penser ça, mais nos trajets dans la Renault m’y poussaient ; je passais beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi mon père était tombé amoureux de ma mère. Après le décès de ses parents, il avait été élevé par sa tante Berthe, une vieille fille bossue qui vivait chez sa sœur, la fameuse Léopoldine, laquelle avait hérité différents biens immobiliers de ses patrons, monsieur et madame Lacassagne. La pauvre Léopoldine, gouvernante de son état, s’était donc retrouvée riche, mais vite dépossédée de son pactole par un notaire et un pharmacien de Rouen qui, prétextant aides et protections, l’avaient méticuleusement spoliée. Des fauves. De ce pillage en règle ne subsistaient que la maison du boulevard, au 67, et quelques petits appartements qui assureront un peu de revenus à la famille – nous mangions, les jours de fête, dans des assiettes en porcelaine mais nous n’avions pas vraiment de quoi remplir les plats à viandes et les services à poissons. »

À propos de l’auteur
Philippe Torreton mène une brillante carrière entre théâtre et cinéma. César du meilleur acteur en 1997, lauréat de nombreux prix, il est aussi écrivain. (Source: Éditions Plon)

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Les embruns du fleuve rouge

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En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

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Les Mains dans les poches

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En deux mots:
Une vie en quelques souvenirs, un voyage en train autour de Tokyo, la lutte des classes, les filles à conquérir, les vêtements du chevalier Bayard ou encore les Rhumbs. Un court mais très riche premier roman qui se visite comme le Jardin des délices.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éternité d’une seconde

Bernard Chenez raconte sa vie en moins de 150 pages. Pour cela il choisit quelques épisodes marquants, de ceux qui construisent un homme, et invente la fausse nostalgie.

Un petit bijou. Un de ces romans qui vous transportent littéralement et qui durant une paire d’heures vous nourrissent d’images, d’impressions, d’émotions. Une sorte de bréviaire des souvenirs qui remplacerait le nostalgique par le poétique.
Car Bernard Chenez ne nous dit pas «c’était mieux avant». Il ne déroule pas davantage son récit dans une chronologie sans failles. S’il commence avec la désillusion d’un combat sans doute perdu d’avance, avec l’ultime manifestation auprès de ses compagnons de lutte, c’est sans doute parce que cette image restera la plus forte à l’heure du bilan: «Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.»
Mais comme dit, à la nostalgie, il préfère le mouvement. Il préfère se nourrir de ses souvenirs pour avancer. Le voyage à bord du Yamanote-sen, ce train qui fait le tour de Tokyo en une heure et qu’il aime prendre sans s’arrêter, va lui permettre de nous livrer le mode d’emploi de ce court roman: «Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails. N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.»
Une jouissance que le lecteur va partager, passant du premier Vélo – trop grand pour lui – aux chaînes de montage de l’usine automobile, des premières amours à l’initiation musicale, des vacances sur les îles anglo-normandes au jardin Christian Dior, de sa mère à son père.
De courts chapitres qui sont autant de délices et qui souvent se terminent par ce qui pourrait ressembler à un haïku : «La solitude, c’est l’absence de monnaie sociale», «Les cicatrices au genou sont (…) les authentiques et indélébiles marques d’une innocence perdue» ou encore «Déguerpir les mains dans les poches, c’est moins facile pour serrer dans ses bras ceux qu’on voudrait aimer. Alors, il faut se résigner à n’amer personne.»
C’est beau, c’est brillant, c’est touchant. Laissez-vous emporter dans le plus poétique des manuels de lutte des classes, dans la plus entraînante des leçons de musique avec Brahms, Dvorak, Tchaïkovski et la lumière de Pablo Casals, dans la plus intense des histoires d’amour, quand les yeux de la belle ne vous laissent «le choix que d’adhérer ou de mourir», dans la plus incongrue des leçons d’art où, sur la route de Saint-Paul-de-Vence, une dame élégante lui fait découvrir qu’Adolf Hitler peignait fort bien les citrons. Je parie qu’alors vous serez aussi «Bête, Belle et Prince à la fois!»

Les mains dans les poches
Bernard Chenez
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
144 p., 14 €
EAN : 9782350874647
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, en Beauce, à Paris, à Granville et dans les îles anglo-normandes, à Guernesey et Serq. On y évoque aussi des voyages en Belgique et aux Pays-Bas ainsi qu’à Toulon et au Japon, à Tokyo.

Quand?
L’action se situe de seconde moitié du XXe siècle à nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
Il est loin déjà le gamin qui se levait aux aurores pour gagner trois sous avant l’école et se payer le couteau à cran d’arrêt de James Dean dans La Fureur de vivre. Mais le narrateur ne l’oublie pas et se souvient des saisons qui ont jalonné sa vie. Se dessinent les contours d’une mère dont le vêtement est plus éloquent que les propos, d’un père dont la main dit à elle seule la force et les failles, ou encore d’un monde prolétaire régi par le couperet des pointeuses et les cadences des chaînes de montage.
Entre émotion et retenue, Les Mains dans les poches est une promenade à travers une époque évanouie, une génération bercée par les espoirs des protest songs.

Les critiques
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Héloïse d’Ormesson présente Les mains dans les poches © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Le défilé descendait la rue Nationale.
Ceux de devant portaient les drapeaux, levaient les poings, lançaient des slogans de vainqueurs. Les perdants de toute façon ne lancent rien. Jamais.
On rentrait, j’étais en fin de cortège. La vérité, c’est qu’on avait perdu. Tout.
Le fer de lance de la classe ouvrière n’avait plus de hampe. J’ai franchi une dernière fois l’entrée de l’usine. Je savais que c’était la dernière.
Mes compagnons de lutte disparaîtraient à la fin de cette journée. Il ne pouvait plus y avoir de lendemain. Ça doit être un peu comme ça l’ultime moment où l’on sait que l’on va mourir.
Nous rêvions du grand soir, je n’avais eu que de grandes nuits. Une trentaine d’un printemps.
Des nuits où je remontais Paris à pied, du Quartier latin sous l’odeur âcre des lacrymogènes, quartier qui n’avait pas encore perdu la légitimité de son nom, pour rejoindre la lisière du XVIIe arrondissement, là où la porte de Clichy s’ouvrait sur un monde prolétaire, voûté de bleu, les mains dans les poches, Gauloise au bec, mégots d’honneur en légion.
Tout cela a disparu. Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.

Nostalgique de rien. J’aime être dans un train qui roule. Une fois sa vitesse stabilisée, je remonte tous les wagons à contresens. Arrivé à la dernière voiture, j’observe la voie qui défile à l’envers.
Il y a à Tōkyō une ligne de train qui s’appelle Yamanote-sen. Circulaire. Entièrement aérienne. Elle délimite officieusement le centre de cette mégalopole. Le temps de parcours est d’environ une heure. L’un de mes plaisirs est d’en faire le tour complet. Placé dans la première voiture, juste derrière la vitre du conducteur. La fois suivante, j’effectue le parcours à contre-courant, le nez collé sur la grande vitre du dernier wagon.
Ma façon d’écrire se juxtapose à cette façon de voyager.
J’annote seulement les gares au gré du parcours. Tantôt dans le sens de la marche, tantôt à contresens. Je m’interdis de descendre à une station. Je m’autorise juste le changement de quai. Seul le voyage compte.
Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails.
N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.
Reverrai-je la jeune fille aperçue sur le quai d’en face deux stations auparavant ? Que deviennent ces milliers de voyageurs avalés au dernier arrêt ?
Parfois, à ma grande surprise, j’entrevois des visages connus naguère, dix, vingt, trente ans plus tôt, voire beaucoup plus ! Je les hèle, certains se retournent, d’autres ne m’entendent pas. Je crayonne, le train file.
Auguste Renoir disait : « Je suis un petit bouchon qui descend la rivière au fil de l’eau. »
Sur cette Yamanote-sen, sans même me mouiller les pieds, je peux choisir à tout moment de descendre ou remonter le courant.
Fatalement vient l’instant où se pose à moi l’ultime question : ma vie finira-t-elle dans la station où je l’ai commencée?

Je l’attendais tous les soirs sur le trottoir d’en face. Elle travaillait dans une teinturerie. Elle sortait à dix-neuf heures. Je la raccompagnais jusque devant chez elle. Lui ai-je jamais pris la main ? Je crois que non.
Leur maison était en face de l’entrée du cimetière, qui à l’époque matérialisait le bout de la ville. Nous y accédions par une rue montante, qui contournait la chapelle royale, dernière demeure des ducs d’Orléans, et qui portait le joli nom de Bois-Sabot. Quelques commerces égayaient le début de notre procession nocturne, notamment un magasin de radio-télévision, dont le propriétaire portait le nom de Kaplan. J’avais beaucoup de sympathie à prononcer ce nom : Kaplan. Le même son que ce poisson séché qui faisait mes délices quand nous habitions encore en bord de mer, que mes parents avaient encore l’espoir d’une vie meilleure, où nous savions, bien qu’invisible, que l’Amérique était notre seul vis-à-vis.
Kaplan, comme la première station de notre chemin de joie. Ensuite les maisons s’alignaient les unes sur les autres, un faible éclairage nous indiquait l’arrière-cour du palais de justice, où paraît-il il y eut des exécutions publiques. La guillotine ne devait pas faire recette: la cour était bien petite.
Les arbres de la chapelle royale succédaient aux maisons, nos pas devenaient intimes.
Je n’ai aucun souvenir de nos discussions. Nous ne parlions pas peut-être, ou si peu. »

Extrait
« Les mots sont des choses difficiles. J’avais voulu lui offrir des fleurs. C’était la première. Donc c’était l’unique.
« Je voudrais ces pâquerettes, s’il vous plaît.
– … ?
– Le bouquet de pâquerettes. Là !
– Ce ne sont pas des pâquerettes, ce sont des marguerites, jeune homme. »
L’amour est compliqué, dès le premier bouquet de fleurs. »

À propos de l’auteur
Né en 1946, Bernard Chenez écrit là son premier roman. Auteur de 23 ouvrages regroupant ses dessins d’éditorialiste à L’Équipe, à L’Événement du Jeudi et au Monde, il se lance dans l’écriture avec le même regard acéré et tendre que celui qui fait ses succès quotidiens dans la presse écrite et audiovisuelle. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Deux stations avant Concorde

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En deux mots:
Une artiste peintre est subjuguée par le regard d’un homme croisé dans le métro. Un regard qui va la mener à Tokyo où l’attend son amant, l’histoire de ses grands-parents et une forme de rédemption.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les délices de Tokyo

Pour ses débuts, Peire Aussane a réussi un très joli roman qui raconte avec une plume légère et sensuelle l’odyssée d’une artiste-peintre qui va s’envoler pour Tokyo où elle trouvera des réponses aux questions qui la hantent.

« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » Voilà comment une rencontre dans une rame de métro va changer la vie d’Ève, même si ce regard insistant posé sur elle ne dure que quelques minutes, car la narratrice de ce superbe premier roman à une correspondance à prendre pour retrouver sa Alixe, meilleure amie. Mais tout comme elle a de la peine à quitter les tableaux qu’elle peint lorsqu’elle est dans sa phase créative, elle conserve l’intensité de ce face-à-face et cette sensation d’abandon, de don total de soi pour ce bel inconnu. Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que son portable disparaît à ce moment.
Résidant près d’Arles avec son mari Antoine et ses deux enfants, elle profite de quelques heures de liberté pour visiter l’exposition Soulages au Centre Pompidou et déjeuner avec Alixe. Car ses parents sont ravis de s’occuper de leurs petits-enfants. Quant à Antoine, spécialiste des parfums, il est à Moscou où ses talents de «nez» sont demandés pour la création d’une essence à base de caviar.
Après avoir raconté à Alixe cette troublante rencontre et la perte de son portable cette dernière promet de le localiser. Elle y parviendra et pourra annoncer à Ève que son téléphone se promène désormais à Tokyo, ajoutant qu’elle y voit une invitation du voyageur croisé dans le métro.
Ève choisit de partir pour la capitale japonaise. Outre son téléphone, elle entend profiter de son séjour pour tenter de retrouver les traces de ses grands-parents, exilés dans l’Empire du soleil levant après leur divorce.
Préférant le romantisme à la vraisemblance – mais dans un roman l’imaginaire a tous les droits – Peire Aussane va conduire Ève dans une fumerie d’opium où une vieille dame viendra lui parler de sa grand-mère, va lui faire retrouver son téléphone et l’inconnu du métro et même lui offrir la possibilité, en regardant par la fenêtre, de voir s’éloigner le taxi d’Antoine…
Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’on prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui fait la part belle aux sens. La vue, essentielle pour un peintre, l’odorat essentiel pour un «nez», mais aussi le goût, le toucher, le goûter et l’ouïe permettent au lecteur de ressentir les émotions et de se laisser embarquer dans ce conte qui, à l’instar du taïso («préparation du corps»), cette gymnastique douce japonaise dénoue les énergies et vous fera vous sentir bien.

Deux stations avant Concorde
Peire Aussane
Éditions Michalon
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782841868940
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, du côté d’Arles ainsi qu’à Paris, puis à Tokyo. On y évoque aussi un voyage à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le mouvement des passagers dans le wagon m’oblige à le frôler pour sortir de la rame. J’avance sans réfléchir. Rien d’autre que l’intensité de ce face-à-face encore vivant ne peut s’infiltrer jusqu’à mon cerveau. Je m’en remets au rythme de mes pas qui m’éloignent de lui. J’écoute cette musique pour éviter de penser.
Cette musique est celle de ma survie, ou de ma plus belle erreur. »
Poussée par le mystère d’une rencontre improbable et enchanteresse dans le métro parisien, une jeune femme s’envole pour le Japon, laissant pour un temps son compagnon et leurs enfants.
Seule au cœur de Tokyo, ses pas la conduiront malgré elle vers le passé, réveillant une mémoire restée trop longtemps silencieuse.
Sensuel, insondable, le roman d’un retour à la vie et du souffle retrouvé.

68 premières fois
Blog Passion de lecteur 
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Passion de lecteur (Olivier Bihl)

Les autres critiques
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Extrait
« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » p. 52-53

À propos de l’auteur
Peire Aussane vit à Paris. Deux stations avant Concorde est son premier roman. (Source : Éditions Michalon)

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Pleurer des rivières

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En deux mots:
Franck et Mériem forment un joli couple, mais ils ont de la peine à subvenir aux besoins de leurs sept enfants. Julien et Séverine forment aussi un joli couple, mais même leur fortune ne leur permet pas d’avoir un enfant. Le jour où Mériem tombe à nouveau enceinte s’esquisse une solution qui pourrait aider les deux couples…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La mère, l’enfant et la loi

En racontant l’histoire d’un couple de gitans qui échange son enfant contre un camion, Alain Jaspard relate bien plus qu’un fait divers. Il explore la famille, la filiation, les liens du sang et du cœur. Vertigineux!

C’est lors du pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer que Franck rencontre Mériem. Les deux adolescents découvrent l’amour à la plage, la force du désir et le plaisir sous les caresses du soleil, le chant des oiseaux et ceux de leur grande famille, celle des gitans rassemblés autour du feu au milieu des caravanes. Sans autre forme de procès, le jour de ses quinze ans Mériem épouse Franck, qui n’est guère plus âgé, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle met au monde son premier enfant.
Le jeune couple reprend la route et rejoint la banlieue parisienne où Franck travaille dans le bâtiment, se faisant embaucher sur les chantiers, même s’il préfère récupérer la ferraille avec ses amis. Ce n’est pas de tout repos, mais cela permet de nourrir la famille qui ne cesse de s’agrandir. Car si Franck est un chaud lapin, Mériem n’est pas en reste. N’ayant recours à aucun moyen de contraception et ne voulant pas entendre parler d’IVG, elle va mettre au monde sept enfants.
« Nourrir toutes ces bouches était devenu harassant, Franck s’épuisait au boulot, sans râler, du courage à revendre, quand fallait y aller il y allait, avec Sammy ou sans Sammy, le campement le trouvait aussi vaillant au plumard qu’au boulot, on le respectait. Quant à Mériem, elle se serait bien passée de toutes ces grossesses, ces vergetures, ces hanches en cruche, ce ventre flasque, mais elle aimait ses mômes, louve en furie pour qui lèverait une main sur eux… »
Aussi, et même si c’est à contrecœur, il accepte de suivre Sammy qui lui propose un «coup sûr», voler plusieurs tonnes de cuivre sous la forme de câbles servant à alimenter le plateau de tournage d’un film. L’opération va être un fiasco et ils vont se retrouver en prison.
C’est là que Franck va croiser la route de Julien, avocat commis d’office. Ce dernier va réussir à obtenir la relaxe de Franck et à faire condamner ses acolytes en sursis à des peines mineures. Leur relation pourrait s’arrêter là. Sauf que Séverine, l’épouse de Julien, n’arrive pas à avoir d’enfant. Ils ont pourtant tout essayé. Mériem, quant à elle, est plutôt gênée d’annoncer qu’elle est à nouveau enceinte…
Et si Mériem donnait son fils à Séverine, cela arrangerait tout le monde.
Alain Jaspard construit très subtilement son roman, faisant de cette proposition une sorte d’évidence qui va finir à s’imposer à tous. Séverine et Mériem se lient d’amitié, Julien ôtera une grande épine du pied à Franck en lui offrant un nouveau camion, le scénario de l’échange se construit un peu comme les livres pour enfants que dessine Séverine, avec l’idée de rendre sympathiques les animaux qui ne le sont pas à priori.
Mériem tente de cacher son ventre qui grossit tandis que Séverine fait grossir artificiellement le sien. Tous les protagonistes étant d’accord sur les termes de l’échange, il n’y a aucun souci à se faire. Sauf que…
L’épilogue de ce premier roman, qui ferait sans doute un excellent film, vous réserve encore quelques rebondissements. Mais il va surtout vous plonger dans des abîmes de réflexion sur ce qui fait une famille, combien sont intangibles les liens du sang ou encore sur le destin offert aux enfants «bien nés» par rapport à ceux dont les parents sont marginaux. L’auteur laisse à chacun d’entre nous la liberté de s’indigner ou de se féliciter. C’est aussi en cela qu’il est grand.

Pleurer des rivières
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782350874746
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et dans la région parisienne, à Colombes, Bagneux, Argenteuil, Pontoise, Nanterre, Sainte-Geneviève-des-Bois, Fleury-Mérogis ou encore Montreuil. On y évoque aussi le sud de la France, d’Aix-en-Provence à Manosque, en passant par Quinson, Saint-Martin-de-Brômes ou Riez-la-Romaine ainsi que les Saintes-Maries-de-la-Mer et Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfreindre la loi peut se révéler fatal. Julien, brillant avocat, le sait mieux que personne. Pourtant, lorsqu’il parvient à obtenir la relaxe de son client, Franck, un Gitan d’Argenteuil, il n’imagine pas que leurs épouses respectives vont les entraîner dans une folle aventure. Pour les deux jeunes femmes, complices inattendues, une seule question se pose: quand on fait le bien, où est le mal?
Pleurer des rivières donne voix et chair à ceux que l’on n’entend plus, remisés à l’écart des consciences. Sans misérabilisme, ce roman rythmé, incisif, explore les clivages qui défigurent la société. Loin de s’engouffrer dans une dénonciation au vitriol, Alain Jaspard éclaire les multiples visages de la détresse et porte sur les êtres un regard plein d’indulgence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Françoise Gaucher, Librairie Le coin des livres, Davézieux)
Blog Agoravox (Jean-François Chalot)


Héloïse d’Ormesson et Alain Jaspard présentent Pleurer des rivières © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il la couvrait de baisers, arrachait son fichu, dénouait sa natte, une cascade de boucles fauves dégringolait en ribambelles sur son dos, le vent s’en mêlait, chaleureux. Il l’allongea sur un lit de sable et d’herbes du printemps, il releva sa longue jupe orangée, découvrit ses seins, deux minuscules tétons roses, son ventre, ses cuisses, c’était la première fois qu’il voyait tant de beauté. Elle souleva ses reins, il enleva sa culotte, parcourut de ses lèvres sa peau blanche, elle souriait, elle attendait. Quand il la pénétra avec une tendresse maladroite elle eut mal, elle poussa un cri. Il se figea mais ce fut elle qui appuya sur ses fesses pour qu’il continue son va-et-vient, petit à petit elle sentit son corps s’emplir de douceur, elle fut submergée, comme noyée de plaisir, son souffle se mua en gémissements. Il jouit vite, trop vite, dans un long râle. Pas elle.
Il se laissa rouler sur le dos, elle l’embrassa. Ils restèrent immobiles et muets un long moment, des bouffées de guitare parvenaient du campement, des oiseaux sifflaient dans le marais, le soleil se faufilait au travers du bouquet de tamaris faisant danser des taches claires sur leur peau. Elle toucha son sexe humide, visqueux, sa main était rouge de sang.
Toute sa vie elle s’en souviendrait: il ramassa sa culotte blanche et se dirigea vers le marais, elle le regardait marcher les fesses à l’air, elle riait. Il rinça sa bite dans l’eau saumâtre puis trempa la culotte, revint vers elle et s’en servant de linge lava son ventre, son cul, sa chatte. Et il lécha son ventre, salé, frais.
Ils rêvèrent un moment. Très loin, des Gitans venus d’Andalousie chantaient de courtes phrases musicales implorantes qu’ils appellent des saetas, flèches décochées vers une madone de plâtre peint surgie des flots de la Méditerranée – ce «chant profond» déchirant de mysticisme, mélange de cultures de réprouvés Berbères, Juifs, Nègres des négriers de Cadix, ravalés par la rapacité populaire au rang de nomades voleurs de poules et diseuses de bonne aventure, qui fit passer un tremblement de désir dans le dos de Mériem.
C’est elle qui recommença. Elle voulait connaître ce sexe dur de l’homme qui l’avait déflorée, elle se pencha sur lui, contempla cette drôle de chose toute molle, s’en amusa, la caressa, la prit dans sa bouche, l’amour ça s’apprend vite, la chose molle au goût salé devint vite très dure, elle rit encore, fière de son pouvoir. Il voulut voir son cul, elle se mit sur le ventre, il submergea cette croupe laiteuse de baisers, le cœur battant la chamade, il la prit comme ça, à quatre pattes, sa joue dans le sable, les mains crispées sur des touffes d’herbe, dans le tintamarre d’une multitude multicolore de colliers, de boucles, de bracelets de pacotille. Haletants, gémissants. Là elle jouit.
La fête dura deux semaines, le temps du pèlerinage. Chaque jour ils retrouvaient leur bouquet de tamaris, leur lit de sable, ils l’avaient attendri en le couvrant de brassées d’herbe sèche. C’était encore des enfants, leurs jouets c’était leur corps, leurs jeux étaient érotiques, il y avait le soleil, le marais, les oiseaux, les guitares, les chants. Ce serait les plus beaux jours de leur vie.
On les maria le jour de ses quinze ans, lui n’en avait guère plus, à la va-vite, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle mit au monde son premier enfant. »

Extrait
« Il y a au moins trois ou quatre mille euros à se faire.
Franck n’est pas chaud. Des petits larcins bien sûr, de temps en temps ça lui arrive, mais là, c’est trop gros, trop dangereux. C’est re-niet.
Le malheur avec Franck, c’est son sens de l’amitié, dire non à un pote, il a du mal. Il faut bien dire aussi qu’il n’a pas les moyens de faire travailler Sammy. Sammy qui a fini par dégotter un moteur pour le Mercedes, un bon moteur, une super affaire, chez un casseur sérieux de Vitry. Mais pas donné. Avec l’argent du cuivre, il pourrait se le payer et retourner à la ferraille.
Franck, tout ça, ça le perturbe, ça l’empêche de dormir, ça le tourneboule.
Sammy le sent bien, qui remet ça, un coup en or, aucun risque, pour venir en aide à un ami, un vrai pote.
Et c’est ainsi qu’un beau matin les voilà tapis sur une petite butte à surveiller à la jumelle un château où fourmillent des comédiens, des techniciens, par un beau soleil du printemps. »

À propos de l’auteur
Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Pleurer des rivières est son premier roman. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Circulus

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En deux mots:
Andronica accouche de deux garçons qu’elle n’a pas désiré. Elle décide de partir à la recherche de leur père afin que ce dernier reconnaisse sa progéniture. Au cours de son périple, elle va rencontrer la misère et la révolte, la poésie et la colère, l’espoir et la violence.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une quête en reconnaissance de paternité

Le premier roman de Marie Rouzin est une longue mélopée, poétique autant que douloureuse, d’une mère violentée à la recherche du père de ses jumeaux.

Une longue errance, des endroits mystérieux, une violence latente et au milieu de ce chaos, des hommes et des femmes qui tentent de résister. Un combat qui semble pourtant perdu d’avance tant ils semblent broyés par un système qui a fait de la répression la première des règles.
Dans les premières pages de ce court roman, Marie Rouzin nous parle d’une vieille femme dont on va retrouver le cadavre. Une vieille qui s’était enfuie de la pension où elle séjournait pour tenter d’atteindre l’entrée des Enfers «pour y trouver son homme, mort l’année précédente». Elle nous parle aussi d’un homme qui voulait s’immoler par le feu. La poignée d’hommes et de femmes qui sont témoin de ces drames plient leurs tentes et prennent la route pour «éviter les emmerdes».
Parmi eux, une femme avec un ventre énorme. Andronica est sur le point d’accoucher. Elle parviendra à atteindre la roulotte de la vieille Sybille pour y mettre au monde deux garçons, Achille et Ido. Deux enfants nés d’un viol qu’elle prend avec elle pour les présenter à leur père : «Nous allons le trouver, ce fils de chien, qu’il approuve le nom de mes enfants et qu’il reconnaisse son acte. Ensuite je partirai et jamais plus il ne me verra, ni les enfants, qui ne seront jamais siens, parce que c’est avec violence qu’il les a mis dans mon ventre et cette violence lui enlève à jamais le droit à la douceur d’avoir des enfants.»
Accompagnée dans son périple périlleux et hasardeux par la narratrice, Andronica va croiser des hommes résignés et harassés, mais aussi des hommes en colère. Sur le chantier où elle espère trouver le père de ses enfants les cadences infernales, l’organisation du travail, la hiérarchie et les risques permanents ne sont plus acceptés sans rechigner. Le vent de la révolte se lève…
Avec des phrases courtes qui résonnent comme des incantations, Marie Rouzin fait se rejoindre le combat d’Andronica et celui des ouvriers dans un creuset incandescent. Parviendront-ils chacun à leurs fins? C’est ce suspense qui tiendra le lecteur en haleine jusqu’à la fin du livre.

Circulus
Marie Rouzin
Serge Safran éditeur
Roman
224 p., 17,90 €
EAN : 9791097594183
Paru le 13 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas spécifié.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, sinon l’époque contemporaine.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les bois, à la périphérie d’une très grande ville, une jeune femme solitaire rencontre une future mère, Andronica. Elle l’accompagne dans une roulotte pour assister à son accouchement. Naissent deux garçons, fruits d’une grossesse non désirée. Commence alors un long voyage pour ces deux femmes, bientôt rejointes par d’autres, pour retrouver le père. Avec la volonté farouche de les lui faire reconnaître.
Ce voyage initiatique est riche de rencontres: une veuve vendeuse de beignets, une femme éperdue de colère, deux frères prêts à élever les enfants, des ouvriers sur un chantier, une troupe de cirque.
Violence et difficulté d’exister prédominent dans cette quête non sans le lyrisme d’une parole quasi incantatoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Un soir, cachée dans l’obscurité d’un bois, perdue et sans attache, sans recherche, (avais-je même un corps?) j’ai entendu des voix qui s’éparpillaient au milieu des feuillages.
Elles m’ont sortie du demi-sommeil où ma vie somnolait, ces voix, et m’ont embarquée dans un mouvement qui me dépasse et dont j’ignore la cause.
Ce que je vais te dire, maintenant, ce que j’ai vu alors, lorsque je suis sortie de ma nuit et que j’ai fait un pas à travers les branchages, lorsque les mots que j’avais perçus sont devenus des voix, c’est cela.
Ne vous rongez pas, les hommes, ne soyez pas mortifiés comme vous l’êtes, à vous bouffer la barbe et à vous tordre les doigts ! La voilà morte, c’est vrai, mais il n’y a plus rien à faire, rien de rien.
C’était une femme assise par terre, près d’un feu, qui parlait.
Un homme à la barbe et aux yeux noirs, assis en face d’elle, a répondu :
Nous, nous, on ne va pas crever ici comme des chiens, on a droit à la terre, et à un lit, à quelque chose de digne, on a le droit de ne pas crever comme ça !
Ses mots sortaient de sa bouche comme des crachats, ses yeux allaient furieusement du feu à une boîte en bois, dans laquelle était assis le corps d’une très vieille femme.
Il a continué: Le feu je l’ai le feu, et pas seulement devant ma putain de tente, le feu je l’ai partout et il va falloir qu’il se passe quelque chose avant que je me transforme en torche vivante!
Il s’est mis à taper la cendre avec sa chaussure. Les toutes petites braises se sont éteintes sous les coups de semelle, étouffées.
Calme, calme, a dit un autre homme que je ne voyais pas, tu te ferais brûler que personne ne ferait attention, il faut déjà trouver l’endroit, là où il peut y avoir de l’émotion, où on va te regarder, sinon, à quoi ça sert.
Mais non, a répliqué le premier, je ne te parle pas d’un spectacle, là, je te dis, je te dis que je veux retourner les choses, que le feu qui est à l’intérieur il va sortir et que le silence à l’extérieur il va rentrer. Moi je serai tout calme dedans et ça me fera du bien, et vous vous occuperez des flammes, des cris et de l’odeur. C’est comme ça que ça va finir, comme dans un grand banquet.
L’homme s’était mis debout, les bras levés vers le ciel comme dans un rituel païen. Sa bouche s’était tordue, je n’arrivais pas à savoir si c’était à cause de l’effort ou d’une douleur, ou d’une difficulté à dire cc qu’allait être sa mort dans les flammes.
Puis il s’est assis de nouveau, à côté du cadavre de la vieille, qu’il a regardé avec mépris. Elle était toute recroquevillée autour de ses mains qui se serraient encore très fort. Elle était morte devant le feu, assise, coincée dans sa caisse de bois qui lui servait de fauteuil, et les deux hommes et la femme la laissaient là, comme une statue érigée au milieu du bois, tandis qu’ils prenaient le café autour du feu, en attendant de décider quelque chose.
Je me suis approchée, mais personne n’a semblé me voir.
Quand même, a dit la fille, elle n’est pas morte comme un chien, cette vieille, elle est morte assise, habillée, toute propre, ce n’est pas rien non plus.
Oui mais les hommes, ils ne meurent pas comme ça, dans un bois au bord de la ville, a répondu l’autre. Ils meurent chez eux, ou à l’hôpital, pas après avoir passé des semaines à dormir dehors. Cette vieille, a demandé la fille, ce n’est pas celle qui s’est enfuie de la maison de retraite? »

Extrait
« Par les ombres je vous maudis, disait-elle. Tous ceux qui entrez et sortez ainsi de sous la terre. Hommes étranges. Étrangers. Et les autres aussi. Ceux que j’ai connus là-bas d’où j’arrive. Hommes de guerre. Hommes de pouvoir. Gardiens, douaniers, militaires, policiers, officiers je vous maudis tous. Hommes des camps où la violence est le seul langage. Hommes de la grande prison de mon pays. Hommes du désert violent au-delà de toute mesure. Vous, les hommes, tous les hommes, je vous maudis. J’ai traversé les déserts, et la mer, et des routes, encore et encore, et j’ai trouvé ici une terre plus dure encore. Liberté je te maudis. Et vous, les oiseaux, qui m’avez accompagnée, pourquoi ne m’avez-vous rien dit, je vous maudis. »

À propos de l’auteur
Marie Rouzin est né en 1978 à Bayeux. Après un passage dans l’administration culturelle, elle se dirige vers l’enseignement. Elle vit aujourd’hui à Mantes-la-Jolie où elle est professeur de lettres modernes. Circulus est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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