Elmet

MOZLEY_elmet
  RL2020  coup_de_coeur

Lauréate du Polari First Book Prize, du Somerster Maugham Award et finaliste du Man Booker Prize 2017, du Women’s Prize for Fiction et de l’International Dylan Thomas Prize.

En deux mots:
John Smythe s’est construit une maison pour vivre à l’écart avec ses enfants Cathy et Daniel. Mais dans le Yorkshire les étrangers ne sont pas forcément les bienvenus. Dès lors, ils vont devoir se battre pour s’imposer, même si les armes sont très inégales.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La fuite désespérée de Cathy et Daniel

Couronnée de nombreux Prix en Grande-Bretagne, Fiona Mozley est l’une des révélations de cette rentrée dont Joëlle Losfeld nous assure – à juste titre – qu’elle nous invite à une «fête de la lecture».

Cathy et Daniel vivent avec leur père John Smythe dans le Yorkshire. Ils se sont établis là, dans la région natale de leur mère, après avoir quitté la maison sur la côte à la suite du décès de leur grand-mère. «On était arrivés peu de temps avant mon quatorzième anniversaire. Cathy venait juste d’avoir quinze ans. C’était le début de l’été, ce qui laissait à papa tout le temps nécessaire pour construire la maison. Il savait qu’elle serait terminée bien avant l’hiver. Dès la mi-septembre, on put l’occuper.»
John, qui a une stature imposante, gagne sa vie en participant à des combats rémunérés ou bien vend sa force de travail, passe des heures dans les bois à chasser et à abattre du bois, mais ne s’épanche guère sur ses activités devant sa progéniture. Un jour pourtant, il raconte à Cathy et Daniel qu’il est allé récupérer une somme d’argent qu’un ami, victime d’un accident, n’était plus à même de réclamer par lui-même. Il a ainsi pu réparer une injustice. Valeur cardinale à ses yeux.
«À l’époque, il ne cherchait qu’une chose: nous endurcir contre l’inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies…»
Quand Cathy est importunée par les jeunes collégiens, s’il se range derrière sa fille qui a choisi de ne pas se laisser faire et de défendre son petit frère, il ne proteste toutefois pas quand la directrice de l’établissement la réprimande pour avoir fait subir de mauvais traitements aux garçons. Il décide simplement de confier à Vivien, une amie, le rôle de préceptrice plutôt que de continuer à envoyer ses enfants à l’école.
La confiance qu’il accorde à ses enfants le pousse à croire aussi Cathy lorsqu’elle raconte qu’elle a vu un homme près d’une jeune fille retrouvée morte, alors que la police avait conclu à un suicide. Une thèse qui ne sera du reste pas remise en cause avec la découverte d’un second cadavre. John prend alors l’initiative d’effectuer des rondes, mais sans résultat. S’il ne va pas voir la police, c’est qu’il est réticent à l’autorité. Et aux institutions de manière plus générale.
Il n’aspire qu’à la paix, en quasi autarcie.
Mais, par la confession du narrateur, le lecteur sait d’emblée que l’histoire a mal fini. Daniel se retrouve seul, sans argent, erre à la recherche de sa sœur. Que s’est-il passé? On ne le découvrira qu’à la fin du livre.
En revanche, on apprend assez vite qu’un certain Price, qui possède quasiment toutes les terres du Comté, entend faire valoir ses droits de propriété sur le lopin où John a construit sa maison. Et que John organise la riposte, chargeant Daniel et Cathy d’en savoir plus sur la façon dont Price mène ses affaires et comment avec Coxswain, son homme de main, il exploite les familles.
Le conte prend alors des allures de lutte des classes avec «un combat illégal pour régler légalement un différend.» Comme Joëlle Losfeld, on pense aux Raisins de la colère et à une tragédie contemporaine sur «l’enfance, la révolte, l’injustice, la tyrannie, la violence faite aux femmes, ais aussi le courage qu’il faut pour être libre et l’amour.»
Le tour de force de Fiona Mozley étant de nous livrer le tout presque sous forme poétique, avec un style léger qui va soudain basculer dans l’horreur, donnant plus de force encore au choc final. C’est superbe !

Elmet
Fiona Mozley
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
240 p., 19 €
EAN 9782072880117
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en Angleterre dans le Yorkshire.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel, dans la région d’origine de leur mère, le Yorkshire rural. Ils y mènent une vie ascétique mais profondément ancrée dans la matérialité poétique de la nature, dans une petite maison construite de leurs mains entre la lisière de la forêt et les rails du train Londres-Édimbourg. Dans les paysages tour à tour désolés et enchanteurs du Yorkshire, terre gothique par excellence des sœurs Brontë et des poèmes de Ted Hughes, ils vivent en marge des lois en chassant pour se nourrir et en recevant les leçons d’une voisine pour toute éducation.
Menacé d’expulsion par Mr Price, un gros propriétaire terrien de la région qui essaye de le faire chanter pour qu’il passe à son service, John organise une résistance populaire. Il fédère peu à peu autour de lui les travailleurs journaliers et peu qualifiés qui sont au service de Price et de ses pairs. L’assassinat du fils de Mr Price déclenche alors un crescendo de violence ; les soupçons se portent immédiatement sur John qui en subit les conséquences sous les yeux de ses propres enfants…
Ce conte sinistre et délicat culmine en une scène finale d’une intense brutalité qui contraste avec la beauté et le lyrisme discret de la prose de l’ensemble du roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Karen Lajon)
France Bleu (Des livres et délires)
L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
Blog The killer inside me 


Entretien avec Fiona Mozley à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio © Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je ne projette pas d’ombre. La fumée dans mon dos étouffe la lumière du jour. Je compte les traverses, et les chiffres défilent. Je compte les rivets et les boulons. Je marche vers le nord. Mes deux premiers pas sont lents et traînants. Je ne suis pas sûr d’avoir pris la bonne direction, mais je dois m’en tenir à mon choix : j’ai franchi le tourniquet, et la barrière s’est refermée.
Je sens encore l’odeur des braises. Contour charbonneux d’une épave qui ondule. J’entends à nouveau les voix de ces hommes et de la fille. La rage. La peur. La détermination. Puis ces vibrations destructrices dans les bois. La langue des flammes. Leurs crachats secs et brûlants. Ma sœur à la peau maculée de sang, et cette terre vouée à la destruction.
Je longe la voie ferrée. Quand j’entends une locomotive au loin, je me jette derrière les aubépines. Pas de trains de passagers, juste de marchandises. Des wagons en acier maculés d’emblèmes inattendus : l’héraldique d’une jeunesse qui a bien vieilli. De la rouille, des gravillons, des décennies de brouillard sale.
La pluie tombe puis s’arrête. Les herbes folles sont trempées. La semelle de mes chaussures crisse dessus. Si mes muscles me font mal, je les ignore. Je cours. Je marche. Je reprends ma course. Je traîne des pieds. Je me repose un peu. Je bois dans des trous remplis d’eau de pluie. Je me redresse. Je repars.
Je doute sans cesse. Si elle est partie vers le sud en atteignant la voie ferrée, c’est fichu, je ne la retrouverai jamais. J’aurai beau marcher, trotter, courir, m’allonger au milieu des voies pour me faire couper en deux par un train, ça ne changera rien. Si elle est partie vers le sud, je l’ai perdue.
J’ai choisi le nord, alors je continuerai par là.
Je brise tous les liens. Je progresse en bordure des champs. J’escalade des barbelés, des barrières. Je franchis des zones industrielles et des jardins privés. Je ne m’occupe pas des limites des comtés, des quartiers, des paroisses. Je traverse des prés, des pâturages et des parcs.
Les rails m’aiguillent au milieu des collines. Les trains glissent dans les vallons assombris par les sommets. Je passe une nuit étendu dans la lande à observer le vent, les corbeaux, les véhicules au loin ; absorbé par les souvenirs de cette même terre, plus au sud ; avant, bien avant ; puis par les souvenirs d’une maison, d’une famille, de ses hauts et ses bas, des revers de fortune, des commencements et des fins, des causes et des conséquences.
Le lendemain matin, je reprends ma route. Les vestiges d’Elmet gisent à mes pieds.

On arriva en été, quand le paysage était en fleurs, les journées longues et chaudes, la lumière douce. Je me promenais torse nu, et ma sueur était propre. J’aimais l’étreinte de cet air épais. Pendant ces mois-là, des taches de rousseur apparurent sur mes épaules osseuses. Le soleil était long à se coucher, les soirées tournaient à l’étain avant de noircir, puis un nouveau matin s’immisçait. Les lapins gambadaient dans les champs et, avec un peu de chance, lorsqu’il n’y avait pas de vent et que la brume s’accrochait aux collines, on apercevait un lièvre.
Les fermiers abattaient les nuisibles, et nous, on piégeait des lapins pour les manger. Mais pas le lièvre. Pas mon lièvre. C’était une femelle qui veillait sur sa portée dans un terrier à l’ombre du chemin de fer. Elle était habituée au passage des trains et quand je la voyais, elle était toujours seule, comme si elle avait réussi à s’échapper de son terrier. C’est rare qu’une créature de son espèce abandonne sa progéniture en plein été pour courir les champs, pourtant cette hase était en quête. De nourriture ou de compagnie. En quête comme un animal qui chasse, à croire qu’elle avait décidé de ne pas rester proie, mais au contraire de courir et de chasser. Comme si un jour, alors qu’elle était poursuivie par un renard, elle avait fait volte-face pour se lancer aux trousses de son poursuivant.
Quelle qu’en soit la raison, cette hase n’était pas comme les autres. Lorsqu’elle filait, je la distinguais à peine, mais quand elle faisait halte, elle se transformait en la chose la plus immobile à des kilomètres à la ronde. Plus immobile que les chênes et les pins. Encore plus immobile que les rochers et les pylônes. Plus immobile que la voie ferrée. À croire qu’elle dominait la terre, qu’elle avait réussi à la bloquer en se plaçant au centre, que même les jalons les plus fixes tournoyaient follement autour d’elle, et que tout le reste, tout le paysage, était aspiré par son œil disproportionné, globuleux, de la couleur de la braise.
Si la hase faisait figure de mythe, cette terre qu’elle griffait l’était tout autant. Ce paysage qui n’avait été qu’une immense forêt était à présent parsemé de pustules en forme de bosquets. Les fantômes de l’ancienne forêt se manifestaient encore lorsque le vent soufflait. Le sol regorgeait d’histoires brisées qui tombaient en cascade, pourrissaient puis se reformaient dans les sous-bois de façon à mieux ressurgir dans nos vies. On racontait que des hommes verts avec des visages en feuille d’arbre et des membres en bois noueux scrutaient depuis les fourrés. Les cris de meutes à moitié mortes de faim qui couraient, haletantes, pour attraper du gibier en train de les charger. Robin des Bois et sa troupe de vagabonds faméliques qui sifflotaient, se battaient et festoyaient avec la même liberté que les oiseaux à qui ils volaient leurs plumes. La forêt s’étirait sur une large bande entre le nord et le sud. Sangliers, ours et loups. Biches, cerfs, daims. Kilomètres de champignons souterrains. Perce-neige, campanules, primevères. Les arbres avaient depuis longtemps cédé le terrain à des champs, des pâturages, des routes, des maisons et des voies ferrées, il ne restait plus que quelques bois comme le nôtre.
Papa, Cathy et moi, on occupait une petite maison qu’il avait construite de ses mains avec des matériaux provenant des environs. Il avait choisi pour nous ce petit bois de frênes séparé de la principale ligne de chemin de fer de l’est par deux champs, suffisamment loin pour ne pas être vus, suffisamment près pour bien connaître les trains. Ils passaient assez souvent, si bien qu’on savait différencier le vrombissement et le sifflet des trains de voyageurs des sons étouffés et étranglés que produisaient les trains de marchandises avec leur cargaison dans des conteneurs en métal peint. Ils avaient des horaires et des intervalles bien à eux, et leur son se propageait comme les cernes des arbres autour de notre maison, tintant à la manière des carillons tibétains. Les longs Andelante et Pendolino indigo qui reliaient Londres à Édimbourg ; les convois plus petits et plus vieux, avec de la rouille sur leurs pantographes crissants. Les vieux trains à bestiaux qui faisaient teuf-teuf en direction de l’abattoir, trop lents pour les rails modernes, aussi mal à l’aise sur l’acier laminé à chaud que des vieillards sur de la glace. »

Extraits
« On était arrivés peu de temps avant mon quatorzième anniversaire. Cathy venait juste d’avoir quinze ans. C’était le début de l’été, ce qui laissait à papa tout le temps nécessaire pour construire la maison. Il savait qu’elle serait terminée bien avant l’hiver. Dès la mi-septembre, on put l’occuper. Avant ça, on vivait dans deux anciens camions de l’armée que papa avait achetés à un receleur de Doncaster, puis ramenés par les petites routes et les chemins. On les avait reliés avec des filins d’acier, puis on avait tendu et attaché avec soin une toile goudronnée au centre en guise de toit. Papa dormait dans un camion, Cathy et moi dans l’autre. À l’abri de la toile goudronnée, il y eut d’abord de vieux fauteuils de jardin en plastique, puis un canapé bleu tout défoncé. C’était notre salon. On posait nos tasses et nos assiettes sur des caisses en bois retournées pour éviter de les mettre par terre, et aussi nos pieds, par les chaudes soirées d’été où il n’y avait rien d’autre à faire que parler et chanter. » p. 17

« Parfois, on avait l’impression que nos questions embarrassaient papa. Il cherchait à être ouvert, à partager son savoir avec ses enfants, à leur donner des détails sur sa vie avant leur existence, et sa vie actuelle, mais on savait que si des détails étaient trop délicats, il les gardait pour lui. À l’époque, il ne cherchait qu’une chose: nous endurcir contre l’inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies » p. 69

À propos de l’auteur
Née à Hackney, Grand Londres, en 1988 Fiona Mozley est romancière et médiéviste. Elle a grandi à York et a étudié l’histoire à Cambridge. Elle prépare à l’Université de York une thèse de doctorat en études médiévales sur le Moyen Âge tardif tout en travaillant à mi-temps dans la librairie The Little Apple Bookshop à York. Elmet (2017), son premier roman, a obtenu le prix Somerset-Maugham 2018, et été sélectionné pour le prestigieux Man Booker Prize en 2017. (Source: Babelio)

Compte Twitter de l’auteur (en anglais)

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Nul si découvert

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  RL2020  Logo_premier_roman

 

En deux mots:
Une vie dans un centre commercial, c’est ainsi que pourrait se résumer la longue déambulation du narrateur qui avant de rencontrer l’amour à la piscine, a pris soin de passer de boutique en boutique, de se noyer dans le plaisir consumériste.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Je consomme, donc je suis

Le premier roman de Valérian Guillaume tient en une phrase. Mais son originalité n’est pas seulement stylistique. Il nous entraîne dans un centre commercial où, à côté de tous les produits qui s’offrent à lui, il va tenter de trouver l’amour.

Une longue phrase pour une longue déambulation. Le narrateur de ce roman au ton très original se promène dans les centres commerciaux, tue le temps en passant d’une boutique à l’autre : «Je me laisse voyager de produit en produit de boutique en boutique de vendeur en vendeur je n’achète que très rarement mais le plaisir de la découverte et de la connaissance est unique j’ai envie de tout savoir et pour ne pas manquer les opportunités je tente d’apprivoiser mon environnement un peu comme les chiens quand ils arrivent vers vous pour vous sentir et ça peut paraître idiot mais à chaque fois je sens que ça me fait du bien c’est comme des petits voyages mais faut y aller doucement car c’est bien connu les voyages ça creuse l’appétit». Des pérégrinations qui le mènent au Corner, le café où il croise Martine, la serveuse qu’il apprécie beaucoup et retrouve des connaissances. Reste l’une des attractions phare de ce temple de la consommation, la piscine. Un endroit qui devient en un instant magique, car il fait la connaissance de Leslie, la plus sympathique des caissières puisqu’elle va jusqu’à lui offrir un bonnet de bain afin qu’il puisse se baigner. De quoi tomber immédiatement amoureux!
Encore faut-il trouver un moyen d’engager la conversation, de se signaler. Trop tard, elle a déjà fini son service. Gontrand l’extirpe du coup de son rêve pour le ramener au Corner où s’échangent les potins, où se noient aussi les illusions. Quant aux intrépides et aux optimistes, ils y forgent leurs ambitions.
Oui, c’est décidé, il va prendre son courage à deux mains, offrir à Leslie les DVD de Feedjy school, sa série préférée et lui avouer son amour! Mais avant, il ne manquera pas la semaine mexicaine à Carrefour où il a bourré l’urne de ses bulletins de participation au concours pour tenter de gagner un voyage.
La déception de n’avoir pas remporté l’un des prix de cette belle animation commerciale sera estompée par le sourire de Leslie. Un sourire magique qui l’exalte, l’emporte, le transforme. Pourtant il ne peut rien contre les démons qui l’habitent, qui le font transpirer, qui le font pleurer, qui l’entrainent à se jeter sur la nourriture pour satisfaire leur énorme appétit.
En choisissant d’oublier toute ponctuation, Valérian Guillaume fait de ce premier roman un symbole de la boulimie consumériste, une logorrhée impossible à arrêter et qui va finir par tout engloutir, y compris cet amour pour lequel le narrateur aurait tout donné. On passe alors de la fantaisie au drame, des couleurs au noir. Un premier roman choc et un nouvel auteur à suivre!

Nul si découvert
Valérian Guillaume
Éditions de l’Olivier
Premier roman
128 p., 16 €
EAN 9782823615982
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville qui n’est pas spécifiée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il salive devant les produits alignés sur les rayons du supermarché. Il prie pour être le gagnant d’un jeu-concours organisé par une marque de nourriture mexicaine. Il adore lorsque les vigiles le palpent à l’entrée du magasin. Il se jette sur les distributeurs de friandises, les buffets en libre-service et les stands de dégustation.
Qui est-il, ce garçon qui sue à grosses gouttes et qui rit même quand on se moque cruellement de lui ? Pourquoi cherche-t-il la chaleur humaine dans les allées du centre commercial ?
Depuis qu’il va à la piscine, sa vie a trouvé un sens : Leslie est à l’accueil. C’est un ange, une fée. Elle occupe ses pensées, le rend fou d’amour. Mais pour la conquérir, il lui faudra lutter contre le démon qui s’empare de lui dans les pires moments.
Servi par une écriture singulière et vertigineuse Nul si découvert nous entraîne dans le cerveau d’un personnage habité par une pulsion violente: il doit tout avaler, absorber jusqu’à l’excès, jusqu’au dégoût.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Kroniques.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Avec toutes ces idées qui me brûlaient le cœur je me suis dit qu’il fallait vraiment que je me bouge que je fasse quelque chose alors je suis parti au Corner voir s’il y avait quelque chose à voir et pour un jeudi matin c’est clair il y avait pas grand monde il y avait même carrément personne
J’ai dit bonjour à Martine et au sourd elle m’a demandé si ça allait et elle m’a donné un petit verre à sa façon pour me changer l’esprit
Depuis que Maman est morte c’est vrai j’avoue j’arrive plus trop à parler et puis j’ai tout le temps mal au cœur et puis je sais pas j’ai tendance à me projeter à m’imaginer des choses et j’étais pile en train de divaguer quand est entré le fils Pasquier avec son air du grand monde je me suis dit tiens lui ça fait un bout j’étais surpris de le voir parce que je me demandais où c’est qu’il était parti je savais seulement qu’il s’était retiré parce que monsieur étudiait monsieur fréquentait les hautes sphères de l’intelligence maintenant il revient ici pour aider sa sœur à faire le tri et les choses et finalement après avoir causé un peu il m’a raconté ses déboires avec l’existence humaine il m’a dit que c’était pas simple qu’il y en a une qui s’est barrée avec son gosse qui finalement n’est peut-être même pas le sien comme quoi ça sauve pas tout d’avoir eu le bac avec mention il a pris une goutte de William Peel et il s’est taillé il avait pas l’air super bien mais ça m’a quand même fait plaisir de le voir et puis surtout ça m’a diverti après ça j’ai donné un coup de main à Martine on a rentré les chaises parce qu’il commençait à pleuvoir j’en ai profité et je lui ai raconté un peu mes tristesses elle m’a dit que c’était normal va qu’à mon âge il fallait pas s’inquiéter avec les choses de la vie et que j’avais juste besoin de détente et de souffler puis elle m’a dit d’aller à la piscine parce que ça soulage les nerfs et elle m’en a remis un petit
Martine elle est pas croyable tant elle connaît les gens et les vérités
On a un peu parlé du fils Pasquier évidemment elle se souvenait parfaitement de lui normal car Martine n’est pas de celles qui sont oublieuses elle vous verrait une fois ne serait-ce que vous reviendriez deux heures trois semaines vingt ans plus tard ce serait pareil qu’elle vous remettrait j’ai jamais vu quelqu’un qu’avait autant de mémoire d’ailleurs dès qu’il y a un truc c’est elle que les flics viennent voir pour demander tant elle sait tout sur tout le monde mais elle leur lâchera jamais le morceau c’est un être à qui on peut donner sa confiance aveuglément parce que d’une part elle ira jamais répéter et d’autre part elle viendra jamais juger qui que ce soit c’est pour ça que tout le monde l’adore c’est elle qui nous a vus grandir
On arrivait au bout de l’averse et le sourd s’est mis comme il le fait parfois à sauter en l’air de droite à gauche en faisant ses sons sa musique et rien que ça ben ça a fait rire Martine elle m’a demandé si j’avais pas faim je pouvais rester avec eux si je voulais mais je ne voulais pas gêner alors j’ai dit non merci et elle m’a dit que c’était pas bon de ne pas manger alors je lui ai dit que c’était pas ça mais que j’étais attendu pour le déjeuner alors elle a fait semblant de me croire parce qu’évidemment c’était pas vrai personne ne m’attendait Martine m’a dit qu’il fallait que je voie du monde alors j’ai dit oui et je me suis dépêché j’ai bu puis j’ai donné ce que je devais j’ai dit au revoir puis je suis sorti
Dehors la pluie s’était calmée mais le ciel tirait la gueule entre gris clair et gris foncé on ne savait pas ce qu’il voulait dire je ne savais pas tellement non plus où aller alors pour ne pas attraper froid j’ai suivi mes pas et j’ai fini par arriver sur le parking du Centre et c’est là que j’ai marché doucement vers les distractions et le contact humain
En plus c’est trop bien car en ce moment il y a des vigiles à cause des bavures ils changent régulièrement c’est jamais trop les mêmes mais quelques fois si enfin ça dépend vu que c’est une boîte qui les gère moi j’adore y aller quand c’est Jef et ce jour-là c’était pas lui mais pas grave puisque c’était un grand noir magnifique que je n’avais jamais vu et qui m’a fouillé à la va-vite mais suffisamment pour que je ressente l’émotion que j’aime et que mon chagrin disparaisse un peu c’est incroyable de sentir d’aussi belles mains à la fois protectrices et inquisitrices je reconnais sans problème que l’idée de pouvoir être soupçonné m’excite un maximum et je persiste à penser qu’il devrait y avoir des vigiles partout afin que tout le monde puisse avoir son plaisir car non mais c’est vrai quoi y a pas que chez le médecin qu’on devrait être tripoté ben oui sentir le contact c’est important et puis ça me met dans un tel état que rien n’est grave autour de moi la vie les drames s’absentent se retirent et ça me change alors quand les journées sont grises dans mon cœur je vais me faire fouiller à droite à gauche dans les magasins et c’est toujours très sympathique après je ne pourrais pas cacher qu’il y en a qui fouillent mieux que d’autres c’est une vraie vocation faut avoir le geste et le coup de main et puis surtout faut être alerte et attentif pour moi ceux qui fouillent le mieux je suis désolé pour les vigiles du Centre mais ce sont les gendarmes c’est magnifique il faut voir leur coup de main le doigté surtout c’est impressionnant malheureusement se faire un beau flic c’est pas souvent mais dès que j’ai une occasion je fonce ils palpent tout tout tout alors moi je fais exprès de mettre des pantalons avec plein de poches sur l’un d’entre eux je ne devrais pas le dire mais j’ai même fait rajouter des poches à la machine dont une petite au niveau de l’entrejambe ce qui fait que la dernière fois le flic magnifique avec ses beaux gants blancs m’a tâté les cuisses et son index droit a frôlé mon boubou c’était divin je revois la scène j’étais tout blanc et j’ai bien failli faire un malaise et lui tomber dans les bras c’est un des plus beaux moments de toute ma vie
Pour suivre le chemin du plaisir j’ai été voir les belles choses
D’abord j’ai regardé les téléphones chez SFR puis j’ai été chez Claire’s pour voir les bijoux les barrettes les chouchous les bandeaux et j’ai pas arrêté de caresser les fausses mèches et les rajouts super doux après j’ai été voir les nouvelles perceuses au Roy Merlin puis les crèmes chez Yves Rocher tout le monde a été vraiment hyper gentil et j’ai trouvé les rayons impeccables et si fournis que j’ai presque pas pensé à mes tristesses
Je chéris ces moments où je ne pense à rien où j’oublie le douloureux et les mauvais sentiments
Je me laisse voyager de produit en produit de boutique en boutique de vendeur en vendeur je n’achète que très rarement mais le plaisir de la découverte et de la connaissance est unique j’ai envie de tout savoir et pour ne pas manquer les opportunités je tente d’apprivoiser mon environnement un peu comme les chiens quand ils arrivent vers vous pour vous sentir et ça peut paraître idiot mais à chaque fois je sens que ça me fait du bien c’est comme des petits voyages mais faut y aller doucement car c’est bien connu les voyages ça creuse l’appétit alors vu que c’était juste à côté et vu que j’avais mon démon dans le ventre et puisque c’est vrai il faut tout de même bien manger je me suis décidé comme je le fais de temps en temps à me faire plaisir en m’offrant le Flunch en plus c’est trop pratique puisqu’il est directement à l’intérieur de La Grande Galerie ce qui fait qu’on n’a même pas besoin de sortir du Centre et que l’on peut y manger avant ou après avoir rempli son caddie alors bon pour l’entrée je faisais pleinement confiance à la sélection du moment qui proposait une assiette de deux belles tomates aux crevettes mais dans la queue des plats j’étais complètement stressé parce que j’arrivais pas à choisir entre le Tennessee rösti burger la pièce du boucher et le couscous aux trois viandes certes le couscous c’est chaleureux c’est oriental mais j’ai trouvé que les merguez étaient trop petites et sur le coup je dois bien dire que j’ai eu peur de me faire arnaquer pour le burger je redoutais qu’il n’y ait pas assez de Sauce Spéciale car j’aurais eu peur d’en demander en rab c’est pour ça que j’ai fini par opter pour la pièce du boucher garantie tendre que j’ai demandée bien cuite mais en allant chercher mon Pepsi au distributeur de boissons j’ai glissé sur une frite ce qui fait que je suis tombé sur le carrelage avec mon plateau dieu merci j’ai sauvé l’entrée qui ne s’est pas renversée mais on ne peut pas dire la même chose de mon morceau de viande qui a valdingué sur le carrelage à trois ou quatre mètres de moi je dois dire que j’ai trouvé tout le monde vraiment hyper gentil parce que personne n’a ri et y a même un très jeune monsieur Flunch qui m’a relevé et il m’a dit ça va et j’ai dit ça va il m’a pris par l’épaule jusqu’au buffet et il m’a rempli l’assiette d’un autre morceau encore plus gros puis il a demandé à sa collègue de lui passer les sauces barbecue et samouraï et avec les tubes il a réalisé un très joli cercle de sauce pour faire le pourtour de mon morceau ça faisait décoration d’assiette donc trop sympa déjà et de voir la gentillesse comme ça ben ça m’a ému en plus et pourtant c’est pas mon genre de dire ça comme ça mais j’ai pensé et je le pense encore d’ailleurs mais le garçon je dois bien le dire il était vraiment craquant et attentionné c’est rare aujourd’hui j’ai eu l’impression celle-là qui arrive parfois de reconnaître quelqu’un qu’on a connu dans une autre vie oui j’y crois à la réincarnation tout comme j’y crois pas mais en tout cas pour être un peu honnête dans cette histoire je suis convaincu que chacun a toujours une seconde chance qu’on peut être pourri quelque part et un champion ailleurs je me suis assis à ma table fétiche celle à côté des garnitures là où sur les murs sont figurés des fruits et des légumes dans des coloris marron et beiges en ce qui me concerne je faisais face à un radis géant et pouvais apercevoir sur les murs adjacents quelques bananes fraises et une mégatomate plus loin je dois avouer qu’au niveau des légumes à volonté je me suis donné de tout mon être j’ai pris tout ce que j’ai pu à part les pommes frites toujours trop chaudes car je me suis souvenu de la fois où je m’étais brûlé la langue j’ai mangé avec mon démon petits pois carottes écrasé de pommes de terre haricots frites semoule macaronis tomates et poivrons en flunchant le cœur flanché je me suis éclaté certaines garnitures étaient naturellement un peu froides mais c’est pas grave du tout car des micro-ondes sont disposés dans les quatre coins du restaurant ce qui fait qu’on peut toujours manger à notre température favorite et faut dire que manger froid ne me dérange pas non plus »

Extraits
« Leslie six lettres qui glissent dans ma tête comme le bonheur c’est le plus beau des prénoms et de tous les mots que je puisse connaître c’est somptueux en tout point et si fort en signification entretemps j’ai cherché et j’ai vu que les Leslie sont des êtres ouverts fiables sérieux disponibles courageux et qui détestent les hypocrites Leslie n’hésitera pas à affirmer haut et fort son avis elle ne se laissera jamais marcher sur les pieds créative son imagination la conduira à toujours trouver une solution à ses problèmes de plus le sens des valeurs et du travail sera un atout dans sa vie professionnelle Leslie fidèle en amitié mais la pauvre parfois peu confiante en amour aura toujours le cœur ouvert aux autres et saura tendre la main à celles et ceux qui sont dans le besoin c’est fou comme c’est rien que des vérités tout ça des vérités qui coïncident avec mon rêve et mon idée »

« Sur le chemin la lumière du jour baignait dans ma tête et je sentais mon humeur folle et j’étais fier car jusqu’ici je trouvais que je faisais ma journée dans l’ordre et dans le plaisir sans me tromper avec méthode tout à fait normalement une chose après l’autre je me sentais enfin prêt pour glisser vers l’inconnu et tout en sentant battre mon cœur à l’intérieur de ma peau je ne pouvais pas m’empêcher d’écouter le vent qui au-dessus des parkings remuait le ciel et c’est étonnant et bizarre de dire ça mais émotions-là me faisaient pousser comme une boule dans la gorge et c’était pas très pratique pour avaler la salive qui commençait je l’avoue à déborder partout autour alors là encore petite prière mais ça n’a pas marché tout de suite j’ai attendu trente secondes puis j’ai réessayé et cette fois-ci le miracle ça a fonctionné et très drôlement tout mon souci que je vous parle s’est stoppé et la lumière du ciel a changé c’est drôle c’est bizarre la vie autant quelquefois ça peut rien que d’autres fois si c’est dingue ça me rappelle comme des fois les oiseaux dans le ciel sont obligés de beaucoup remuer les ailes pour aller là où ils veulent et comme d’autres fois ils n’ont qu’à se laisser porter par les courants chauds du sentiment de l’amour qui est le sentiment suprême sur cette comme terre comme dans les cieux. »

À propos de l’auteur
Auteur, acteur et metteur en scène, Valérian Guillaume crée avec la compagnie Désirades des spectacles qui ont pour point commun d’appréhender les phénomènes contemporains comme matière poétique. Lauréat du programme doctoral SACRe (Sciences, Arts, Création, Recherche) proposé par le Conservatoire national supérieur d’art dramatique et Paris Sciences Lettres, il consacrera aussi un temps de résidence à sa thèse de recherche-création dont l’objet consiste à explorer et à analyser les potentialités des graphies en train de se faire sur la scène. Il est actuellement dramaturge à la Comédie-Française sur le spectacle Les Oubliés du Birgit Ensemble. Son premier roman Nul si découvert est paru aux Éditions de L’Olivier à la rentrée littéraire de janvier 2020. (Source: chartreuse.org / Livres Hebdo)

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Laura

CHAUVIER_laura  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
AOC Media
Blog La garde de nuit

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le sang des rois

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 RL2020

En deux mots:
L’arrivée d’un étranger vient remettre en cause l’équilibre d’une communauté qui voit en lui son sauveur, l’homme qui pourra les guérir d’une terrible malédiction : tous les enfants nés après une première grossesse meurent inexplicablement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Méfions–nous des prophètes

Sikanda de Cayron pourrait bien être l’un des noms à retenir de cette rentrée littéraire. Avec «Le sang des rois», elle nous offre une dystopie glaçante et nous met en garde contre les dérives autoritaires.

Vous avez aimé La servante écarlate ? Vous vous régalerez avec ce premier roman signé par une romancière de 22 ans qui s’est servi de son service civique – durant lequel il a travaillé les violences conjugales – pour nourrir ce récit. Comme dans le livre de Margaret Atwood, elle nous propose un futur dystopique, peut-être proche, où un régime totalitaire va se mettre en place, presque à l’insu d’une communauté en proie au doute. Tout commence avec l’arrivée d’un étranger blessé et épuisé que les habitants soignent, espérant secrètement que l’homme pourrait leur venir en aide : «tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante».
Réfugiés au cœur de la nature, la communauté rêve d’une vie harmonieuse avec des règles sociales égalitaires, faisant un usage respectueux des ressources. Un équilibre qui est pourtant fragile, car une malédiction s’abat sur les femmes enceintes : leur premier enfant meurt de façon systématique sans que rien ni personne ne puisse expliquer pourquoi. Alors très vite l’étranger va être érigé au rang de prophète. Chaque geste, chaque parole va être scrutée, chaque conseil suivi à la lettre. Insidieusement se met ainsi en place un pouvoir autocratique, un seul homme fixant désormais les règles avait l’aide d’un entourage qui le vénère.
Hateya, une jeune fille qui vient de terminer ses études et de passer brillamment son examen de guérisseuse, reste sur ses gardes. Une attitude qui ne va pas tarder à la marginaliser. Car désormais ceux qui entendent remettre en cause l’autorité de celui qui est désormais appelé «le guide». La violence, qui semblait avoir disparu de cet endroit fait «pour vivre en paix et en harmonie» ne tarde pas à s’exercer à l’encontre des récalcitrants et de ceux qui ne veulent se plier aux strictes injonctions.
Et alors que la situation s’envenime, les positions se cristallisent entre ceux qui entendent sauver à tout prix la communauté et ceux qui ne croient plus que leur avenir sera meilleur parmi ces habitants embrigadés dans leur utopie.
Quand un jeune couple décide de fuir, il est pris en chasse par les villageois qui n’hésitent pas à les lapider. «Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village.»
Un drame qui ne va pas remettre en cause la nouvelle politique, bien au contraire. Les femmes n’ont plus le droit de travailler, soi-disant pour les protéger. Mais comme ce nouveau diktat touche aussi celles qui ne sont jamais tombées enceintes, l’irrationnel gagne encore du terrain. Et que dire de l’idée de faire bénéficier aux jeunes femmes de la «semence pure» de leur guide? Face à la folie, les résistants ont-ils encore une chance?
Sikanda de Cayron met habilement en scène ce basculement d’une communauté qui, se sentant menacée, bascule insidieusement vers l’irrationnel, n’hésitant pas à piétiner les valeurs qu’ils entendaient défendre. Ce faisant, elle nous met garde et nous appelle à la vigilance. Face aux discours simplistes et aux solutions trop évidentes, ce roman – et la littérature de façon plus générale – brille comme un signal d’alarme et enrichit notre réflexion sur la nature humaine. Y compris sur cette malédiction qui touche les femmes et qui va finir par trouver son explication. Sikanda de Cayron, un nom à retenir !

Le Sang des rois
Sikanda de Cayron
Éditions Emmanuelle Collas
Premier roman
344 p., 18 €
EAN 9782490155170
Paru le 10/01/2020

Où?
Le roman se déroule au sein d’un village isolé, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un inconnu arrive dans une communauté qui a fui les dérèglements du monde moderne pour créer une cité idéale au cœur de la nature. Très vite, les habitants l’accueillent tel un prophète venu les sauver d’un curieux phénomène. En effet, les femmes perdent leur premier-né, et personne ne sait pourquoi.
La présence du prophète révèle toutefois peu à peu les dérives de cette utopie. Les valeurs fondamentales tendent à disparaître et les relations entre individus se détériorent. L’étranger est-il la cause d’un tel désastre? Ou est-il manipulé? Par qui et dans quel but? C’est ce que cherche à comprendre la rebelle et attachante Hateya, guérisseuse de la communauté.
Dans ce conte contemporain sur la féminité et la quête du pouvoir, Sikanda de Cayron s’interroge, entre rêve et réalité, sur la nature humaine et ses failles.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La nuit venait de tomber. La vie s’était faite discrète derrière les volets tout juste fermés, et seule flottait dans l’air la rumeur d’une journée trop chaude. Un pépiement d’oiseau qui s’endort, puis plus rien que l’on puisse vraiment percevoir. On couchait les enfants ; une paresse joyeuse empêchait d’aller soi-même dormir, parce que mille plaisanteries et autant de mots tendres devaient encore être échangés ce soir.
Ainsi, les heures auraient pu s’enchaîner sans encombre jusqu’au petit matin, sans un hurlement rauque, presque animal, qui suspendit le temps vers les dix heures du soir. C’était le gémissement d’une tristesse indicible, d’une douleur physique insupportable, une plainte venue du plus profond des tripes, qui glace le sang et résonne longtemps après que le silence est revenu.
Tous se figèrent, et personne n’osa plus bouger avant que l’écho ne se fût totalement tu. La surprise et la frayeur avaient brusquement capturé les habitants, les précipitant dans un état d’alerte instinctif. Ils avaient été extraits de leur tranquillité habituelle, découpés dans la masse de leur quotidien. Ne connaissant rien d’autre que le son étouffé des pas dans la poussière et les rires des enfants entre les murs d’argile, le village plongea dans une stupéfaction nouvelle.
Peu à peu, des visages timides apparurent derrière les volets, de petites jambes cuivrées sautèrent à bas de leurs lits. Une foule hésitante enfla bientôt dans la rue principale. Autour d’eux respirait tranquillement cette nuit particulière des déserts et des montagnes, une nuit à la texture irréelle.
Devant eux, poussiéreuse, avançait la route, éclairée par la lumière pâle du ciel. Au bout, à l’entrée du village, une silhouette maigre se tenait à genoux, les bras levés. Son visage était tourné vers la lune. Tout le désespoir du monde semblait être tombé sur ses épaules vêtues de haillons. Le hurlement qui s’était échappé de ses poumons avait dû épuiser ses dernières forces, et seule la puissance d’un sentiment magnifique paraissait le maintenir en équilibre. Il vacilla.
L’homme semblait porter en lui une rare violence, à en croire ses yeux fiévreux qui scrutaient l’air avec rage et le tremblement de ses mains. Mais si en lui se livrait un combat sans merci, autour de lui tout avait cessé de bouger. Les murmures des oiseaux s’étaient tus, et l’air même ne semblait plus pouvoir s’épandre. La nature et l’espace s’étaient immobilisés en une sorte d’attente et de respect improbables, dans l’espoir que l’étranger impulse une action, un mouvement, quelque chose qui redonnerait à la vie sa légitimité d’être. Le champ immense de ce qui se trouvait autour de lui n’existait plus. Dans la rue, les visages pressés les uns contre les autres ne vivaient en cet instant que pour le prochain geste de l’homme.
Pourtant, peu à peu, la nervosité s’empara de la foule, parce que rien ne se passait. L’homme n’avait pas bougé. Et la réponse stellaire qu’il semblait attendre ne venait pas. La nuit s’épaississait. Bientôt, sa silhouette fut si obscure qu’on douta presque de sa présence. La foule retenait son souffle. Elle redoutait la disparition de cet être fascinant et puissant, craignant le goût amer de l’insaisi.
Soudain, l’ombre esquissa un mouvement, tangua sur ses genoux quelques infimes secondes et s’effondra de tout son long dans la poussière.
À cet instant, la foule sortit de sa torpeur et se mit à courir vers le corps.
Il se passa deux jours et deux nuits avant que l’homme ne sorte de son étrange sommeil. Ses blessures avaient été soignées par les deux guérisseurs du village, qui le veillaient sans trêve depuis son arrivée. Ils avaient canalisé l’énergie de leurs corps dans leurs mains, et avaient appliqué leurs paumes à quelques millimètres des blessures de l’homme. Cela avait permis d’atténuer ses plaies et d’apaiser son sommeil tourmenté et fiévreux. C’était comme cela que l’on soignait dans le village. Les guérisseurs avaient aussi recours aux pierres précieuses, aux potions et aux herbes, et ils avaient tout essayé sur le vieil homme pour qu’enfin, au bout du deuxième jour, il ouvre ses deux grands yeux bleus.
La vie, dans le village, avait vaguement repris son cours, mais tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante. Des cadeaux, des lettres et des assiettes de nourriture s’étaient amoncelés devant la porte derrière laquelle respirait le dormeur.
La maison où on l’avait allongé avait été tendue de voiles pourpres pour qu’il ne souffre pas de la chaleur. Lorsque le jour disparaissait, les torches mêlaient les ombres de leurs flammes aux nuances des tissus. L’entrée de la maison possédait à présent une couleur et une odeur particulières, mélange de fleurs parfumées et d’épices. Tout semblait donner au nouvel arrivant un caractère spécial et unique, quelque chose d’encore jamais connu, comme cette odeur jamais sentie. L’événement était un système clos, n’ayant aucun lien avec autre chose que lui-même. Ceux qui passaient le pas de la porte associeraient à jamais cette odeur à cet instant particulier, pendant lequel leur attente du réveil se mêlait à l’angoisse d’un sommeil éternel. Alors la ville tout entière s’était peu à peu transformée en lieu ultime du repos. Les voix s’étaient amincies en chuchotements attentifs. Les travaux quotidiens s’effectuaient avec une gravité et une attention nouvelles. Personne n’osait penser à autre chose qu’à l’homme endormi, de peur que cela ne le condamne. »

Extraits
« Dès le plus jeune âge, les habitants étaient encouragés à trouver la personne qui leur correspondait le mieux et qui accepterait de partager leur vie jusqu’au dernier instant. Chacun devait la reconnaître immédiatement, « savoir » que c’était bien elle, et s’y tenir. Il ne devait y avoir entre les tehila aucun sentiment négatif, aucune colère ni amertume, preuve que les deux parties d’un même tout s’étaient enfin rejointes. Et rares avaient été ceux qui s’étaient rendus compte au bout de quelque temps qu’ils s’étaient trompés de tehila ou qui n’en avaient jamais trouvé. C’était le cas d’Hateya.
Or les tehila avaient le devoir tacite d’assurer la pérennité de la communauté. Lorsqu’un individu trouvait un ou une tehila de sexe opposé, la question des enfants était simple. Quant aux tehila de même sexe, ils pouvaient demander à une femme d’une autre famille de porter leur enfant ou bien encore adopter. Tous suivaient la règle de la procréation mais, quel que soit le moyen choisi, l’ombre de la malédiction planait au-dessus d’eux. »

« Le village avait été créé environ cent ans auparavant : un beau jour, une poignée de nomades avaient trouvé sur leur chemin un immense terrain enclavé dans la montagne, dont la terre pouvait être facilement modelée, et la roche utilisée pour ses arbres. Dans cette montagne vivaient de nombreuses espèces d’oiseaux extraordinaires. Cependant, l’endroit était très chaud, la température difficilement supportable à certaines heures. Mais, las de leurs nombreux voyages, conscients du peu de temps qu’il leur restait à vivre, ils avaient décidé d’y bâtir un village. La malédiction semblait s’y être installée en même temps qu’eux. Ces femmes et ces hommes venaient tous de contrées différentes et lointaines mais aucun n’avait appris à ses enfants qu’un monde entier s’étendait au-delà des frontières, parce qu’ils y avaient vécu trop d’horreurs qu’ils voulaient à jamais enterrer. Depuis, ceux qui avaient essayé de s’aventurer au-delà n’avaient trouvé qu’un désert immense à perte de vue et des montagnes trop hautes pour être escaladées, derrière lesquelles la rumeur disait que tout n’était que ruines et désolation. »

« Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village. » p. 146

À propos de l’auteur
Née en France en 1997, Sikanda de Cayron poursuit des études de lettres après les années de prépa littéraire en hypokhâgne et khâgne. Elle publie son premier livre à l’âge de quinze ans, Petites lettres en famille, sous le nom de Lou de Cayron (Édilivre, 2012). Tentée par toutes les formes, poèmes, nouvelles ou théâtre, elle a participé avec succès à plusieurs concours littéraires. Le Sang des rois est son premier roman. (Source: Éditions Zulma)

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Sœur

QUENTIN_soeur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
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Le pavillon de la littérature(Apolline Elter)


Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Francis Rissin

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Lors de ses recherches, une prof de littérature découvre un ouvrage intitulé «Approche de Francis Rissin» signé Pierre Tarrent et cherche à en savoir davantage sur cet inconnu, sans y parvenir. Qu’à cela ne tienne, Martin Mongin va poursuivre la recherche sous des formes et des genres différents et nous offrir une réflexion sur «l’homme providentiel».

Ma note:
★★ (ouvrage intéressant)

Ma chronique:

Francis Rissin à l’assaut de la France

Martin Mongin signe avec Francis Rissin l’un des ouvrages les plus originaux de cette rentrée. À l’image des affiches portant ce nom et qui vont couvrir tout le pays, il va réussir à imposer ce personnage pourtant très mystérieux.

L’entreprise était aussi audacieuse que risquée: ne pas écrire un roman, mais une sorte de mille-feuilles présentant sous différentes formes l’histoire d’un personnage hors du commun baptisé Francis Rissin. Martin Mongin partait donc avec un a priori des plus favorables pour moi qui aime l’originalité et la création littéraire originale. Mais si j’ai été séduit par l’idée et même fasciné par la manière dont l’auteur joue avec son personnage, entraînant le lecteur dans des voies non balisées, il me faut bien reconnaître que l’enthousiasme suscité par les premiers chapitres a fini par s’éroder sur la fin. Mais revenons au chapitre initial qui nous permet au sens littéral du terme d’approcher Francis Rissin.
Catherine Joule, professeur de littérature à la Sorbonne découvre dans ses recherches bibliographiques un titre énigmatique: Approche de Francis Rissin, signé d’un certain Pierre Tarrent. Si toutes ses recherches pour retrouver un exemplaire de l’ouvrage restent vaines, elle parvient très bien – outre un cours passionnant sur les bibliothèques invisibles – à instiller le doute. Après tout si l’on consacre un ouvrage à cet homme, c’est qu’il doit mériter cet honneur.
On va alors se tourner du côté du polar et nous intéresser à ces «histoires de flics» qui tournent autour de notre homme. Mais leur enquête ne va pas non plus réussir à lever le voile sur Francis Rissin.
Martin Mongin, qui ne manque ni de souffle ni d’imagination va alors convoquer le journal intime, le rapport officiel, l’exposition d’œuvres d’art, les affiches électorales, les témoignages de ceux qui ont côtoyé notre mystérieux héros ou encore le script d’un long métrage qui n’a jamais été réalisé.
À travers ce kaléidoscope, le lecteur devrait finir par voir se dessiner les contours de Francis Rissin. D’autant qu’au fil des pages il apparaît comme celui que le pays attend. Et c’est là que réside la principale qualité de ce roman protéiforme, dans la belle leçon de marketing politique qui s’en dégage. Sur la façon d’imposer un nom, une image, sur l’ascension d’un homme encore inconnu de la population quelques mois auparavant, sur la manipulation des foules, sur ce besoin de figures providentielles, de construire un destin collectif: «Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans.»
Le roman aurait à mon sens été plus efficace s’il avait été élagué d’un quart ou même d’un tiers de ses pages. Il aurait gagné en force et en efficacité, comme par exemple avec les 272 pages État de nature de Jean-Baptiste de Froment, un conte politique qui s’inscrit dans la même veine.

Francis Rissin
Martin Mongin
Éditions Tusitala
Premier roman
616 pages, 22 €
ISBN: 9791092159172
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais aussi beaucoup à Paris

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
De mystérieuses affiches bleues apparaissent dans les villes de France, seulement ornées d’un nom en capitales blanches : FRANCIS RISSIN. Qui est-il? Comment ces affiches sont-elles arrivées là? La presse s’interroge, la police enquête, la population s’emballe. Et si Francis Rissin s’apprêtait à prendre le pouvoir, et à devenir le Président qui sauvera la France?
Pour son premier roman, Martin Mongin signe un livre vertigineux. Un roman composé de onze récits enlevés, onze voix qui lorgnent tour à tour vers le roman policier, le fantastique, le journal intime ou encore le thriller politique, au fil d’une enquête paranoïaque sur l’insaisissable Francis Rissin. Avec une maîtrise rare, Martin Mongin tisse sa toile comme un piège qui se referme sur le lecteur, au cœur de cette zone floue où réalité et fiction s’entremêlent.
Autant marqué par l’art de Lovecraft, de Borges ou de Bolaño que par la pensée de La Boétie ou d’Alain Badiou, Francis Rissin est un premier roman inventif et inattendu, au propos profondément politique.

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Les autres critiques
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Libération (Mathieu Lindon)
Blog L’Espadon 
Blog Encore du noir 
Blog Journal d’une lectrice

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Catherine Joule, séminaire Textes et intertextes, cours du 3 septembre *** : «Approche centrée sur la personne», université de Paris IV-Sorbonne (enregistrement sonore), collection privée, fac-similé en possession de l’éditeur.

Il y a les livres qui existent, les livres qu’on peut facilement se procurer sur les étals des librairies, chez les bouquinistes ou dans les arrière-salles poussiéreuses des antiquaires de la rue de Sèvres – ces livres qui nous présentent lascivement leur dos coloré sur les étagères des bibliothèques, pour qu’on les caresse du bout des doigts. Il y a les livres qui existent, et les livres qui n’existent pas, les livres qui n’ont jamais été écrits, les livres imaginaires, les livres de romans.
Vous savez que certains auteurs se sont amusés à inventer des ouvrages de toutes pièces, et à les jeter négligemment dans les mains de leurs personnages. Les surréalistes ont abusé de ce procédé, tout comme Pierre Manon, Frédéric Balaire, ou encore François Rabelais, longtemps avant eux, avec son célèbre catalogue de la Bibliothèque de l’Abbaye de Saint-Victor, dans Pantagruel.
Madame Bovary est un livre qui existe. La Barre fixe, de Robert de Passevant (citée par André Gide dans Les Faux-Monnayeurs), on La Chrestomathie du désespoir, de François Merlin (citée par Louis Guilloux dans Le Sang noir), sont des livres qui n’existent pas – des livres dont vous pourrez seulement croiser le nom dans un autre livre, bien réel celui-là. Vous trouverez la liste de ces ouvrages inexistants dans le beau dictionnaire de Stéphane Mahieu, La Bibliothèque invisible, publié il y a quelques années aux éditions du Sandre.
Parmi les livres qui existent, il y a aussi ceux qui ont disparu, les livres dont l’existence est attestée mais dont on n’a jamais retrouvé la trace – ces livres dont les longues listes des doxographes de l’Antiquité nous donnent un minuscule aperçu. Et puis il y a les livres dont nous ne savons rien, les livres dont nous ne savons même pas qu’ils ont été détruits ou perdus. Combien de livres disparus pour un livre qui arrive jusqu’à nous? «Les chercheurs d’or remuent beaucoup de terre, disait Héraclite, et ils ne trouvent pas grand-chose.»
Il y a les livres qui existent et les livres qui n’existent pas; mais entre les deux, il y a encore la place pour certains livres d’un genre intermédiaire, qu’on serait bien en peine de classer dans l’une ou l’autre de ces deux catégories. Des livres qui existent à peine, des livres qui flottent dans les limbes de la thermosphère littéraire et qui se soustraient sans cesse à nos efforts pour les saisir. Des livres ontologiquement indécidables et qui subsistent pourtant à leur façon, comme une promesse, comme un rêve, comme un espoir.
L’Approche de Francis Rissin est un livre de cette catégorie mitoyenne. »

Extrait
« C’est là que nous avons nourri le désir d’une vie pleine et rare, d‘une vie au contact des éléments et des matières, d’une vie en lien avec les forces qui avaient modelé ces plateaux s’étalant au-dessus de nous et qui bouillonnaient encore aux confins de l’univers. Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans. »

À propos de l’auteur
Martin Mongin est né en 1979. Il est professeur de philosophie, et passionné de politique. Depuis dix ans, il a signé plusieurs articles (notamment au Monde diplomatique ) et publié divers essais politiques sous des noms d’emprunt. En parallèle, il a toujours écrit de la fiction, imprimant ses ouvrages à quelques dizaines d’exemplaires pour ses proches. (Source : Éditions Tusitala)

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Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent

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  RL_automne-2019    68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Violette a dix ans quand son père et meurt. Un quart de siècle plus tard, elle essaie de comprendre pourquoi elle n’a pas assisté aux obsèques et veut récupérer une cassette audio réalisé alors. Des souvenirs aux regrets, de la culpabilité à la colère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Perdre son père a dix ans

Le premier roman d’Alexandra Alévêque fait la part belle à l’introspection en nous proposant en parallèle l’histoire de Violette a dix ans, au moment où elle perd son père, et un quart de siècle plus tard.

Ce court roman commence le 7 mars 2009. Le jour où Violette, qui approche de la quarantaine, tente de lire la vieille cassette audio qu’elle vient de récupérer. Cette dernière reste bloquée dans son appareil, provoquant sa colère, car tout indique que cet enregistrement est important pour elle.
Après ce chapitre d’ouverture, on retourne en 1982, le 17 octobre très exactement. Violette a dix ans. Elle voit Paul, son père, vomir puis s’aliter. Sa mère lui explique qu’il a une forte migraine et qu’il ne pourra la conduire à l’école où il enseigne et où elle est élève. Au fil des jours les informations sont de plus en plus diffuses. Une migraine peut-elle durer aussi longtemps et faut-il pour la soigner être hospitalisé? Violette reste avec ses questions alors que son père rend son dernier souffle. Mais sa mère ne lui avouera qu’après les obsèques desquelles elle est tenue éloignée.
Un drame qui se double d’une incompréhension. Une trahison qui se double d’un sentiment de culpabilité. Un traumatisme qui ne s’effacera pas de sitôt: «Son enfance n’était plus. A dix ans fraîchement célébrés, elle venait de se faire brutalement débarquer d’un monde qui promettait il y a peu de temps encore son lot d’insouciants instants pour basculer avec fracas dans celui de l’âge adulte, sans tambours ni trompettes, mais avec la violence d’un coup de fouet qui vous lacère les chairs.» La vie n’a alors plus guère de sens. Même Marc et Bertrand, ses grands frères qui avaient quitté la maison pour suivre des études, ne trouveront les mots pour la consoler, malgré leur bienveillante attention
On comprend dès lors cette obsession, un quart de siècle plus tard, à vouloir remettre la main sur l’enregistrement de l’enterrement. Si seulement cette satanée cassette n’était pas aussi récalcitrante!
Alexandra Alévêque a parfaitement construit ce roman, la chassé-croisé entre 1982 et 2009 permet tout à la fois de retrouver l’innocence et le chagrin de l’enfant, la colère froide et le besoin de comprendre de l’adulte. Une confrontation qui trouvera dans les paroles de «J’arrive» de Jacques Brel une parfaite illustration des sentiments qui perdurent, mais aussi le titre du livre :
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
La mort potence nos dulcinées
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent
De chrysanthèmes en chrysanthèmes
Les hommes pleurent, les femmes pleuvent.
Un premier roman délicat et sensible, une nouvelle voix à suivre.

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent
Alexandra Alévêque
Éditions Sable Polaire
Premier roman
124 p., 15 €
EAN 9782490494613
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans davantage de précisions.

Quand?
L’action se situe en 1982 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Violette vit dans un monde idyllique entre ses parents, et ses deux frères. Un jour d’octobre 1982, ce doux quotidien se trouve chamboulé. Son papa, alité depuis quelques jours à cause de maux de tête, est emmené à l’hôpital. Quand Violette comprend que cette vie sans heurts est en train de prendre une sale tournure, une multitude de questions la hante: peut-on mourir d’un mal de crâne? Combien de temps vont rester tous ces gens à pleurer dans le salon? Et pourquoi passent-ils leur temps à écouter une cassette audio? Vingt-sept ans plus tard, Violette est une femme obsédée par une pensée: elle doit absolument récupérer cette satanée cassette.

68 premières fois
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 7 mars 2009
C’est pas Dieu possible d’être aussi conne. J’ai beau frapper la touche Eject de mon index, l’appareil ne veut rien savoir. Je pourrais m’y briser le doigt que cela n’y changerait rien. La cassette est là, sous mes yeux, coincée derrière le clapet en plastique transparent. La fonction lecture ne veut rien entendre non plus. La bande magnétique demeure immobile, agrippée aux bobines crantées comme si elle m’en voulait d’avoir mis près de trente ans à venir la récupérer.
Sur l’étiquette verte derrière la paroi translucide, quelques mots écrits à la main il y a vingt-sept ans.
La scène serait à pleurer si elle n’était pas aussi ridicule. Me voilà à deux heures du matin seule dans ma cuisine, unique point lumineux d’un immeuble parisien endormi. J’allume une cigarette et la fume comme la précédente, sans y prêter la moindre attention. La suivante subira le même sort. Je m’acharne. Je peste. Je jure comme un charretier. À vrai dire, je tente de ne pas fondre en larmes. Il y a encore quelques minutes, je tenais dans ma main cette cassette, vestige des années quatre-vingts. Désormais, elle est enfermée dans feu ce miracle de technologie, un ghetto-blaster Philips reçu pour mon dixième anniversaire.
À presque quarante ans, je pensais m’être suffisamment échauffée pour clore ce soir un lourd chapitre. Visiblement, la technique néerlandaise en a décidé autrement.

17 octobre 1982
Violette se réveilla en sursaut au cœur de la nuit. Elle alluma sa lampe de chevet. Les gestes encore endormis, l’enfant ouvrit la porte de sa chambre et traversa le palier qui menait à la salle de bain. Elle était désormais la seule à occuper ce niveau de l’appartement, ses deux aînés ayant quitté le nid quelques semaines plus tôt pour suivre des études supérieures dans la grande ville voisine. En passant devant l’escalier qui reliait le deuxième étage au premier, son regard plongea sur la porte des toilettes en contrebas. Miracle des insomnies collectives, au même instant, Paul surgit de sa chambre et se rua dans la petite pièce. Il portait son pyjama bleu marine en coton. Violette le connaissait bien, ce pyjama, son père le portait souvent.
Paul s’agenouilla. Puis il vomit. Immobile depuis son poste d’observation, Violette le contempla en train d’éructer, la tête penchée au-dessus de la cuvette. La curiosité la poussa à attendre qu’il sorte. Elle désirait lui offrir un sourire de connivence, de ceux que deux humains hagards échangent quand ils se croisent en pleine nuit, puis elle irait à son tour se soulager avant de retrouver son lit.
Paul se redressa lentement. Il tira la chasse d’eau et dut sentir une présence au-dessus de lui. Il leva la tête et regarda sa fille debout en haut de l’escalier en bois, ses longs cheveux châtains en bataille. Violette était vêtue de sa chemise de nuit préférée, celle avec les manches ballon volantées et un trio de petites souris dansant sur le buste. Paul ne dit rien, ne sourit pas plus et retourna d’un pas lourd s’allonger auprès de Jeanne, son épouse.
Violette remballa sa connivence et réfléchit à leur dernier repas. Qu’avait bien pu manger son père qu’il n’ait pas supporté ? Ce lundi soir, on n’avait pas dîné spécialement gras. La famille avait pris l’apéritif chez la sœur de Paul, et pour une fois, le sacro-saint apéro ne s’était pas éternisé. Violette se remémora la soirée. Paul avait réclamé un petit bisou à sa fille assise sur ses genoux, avant de se faire rabrouer sans ménagement. À dix ans, on ne fait plus de câlins à son père sauf quand on a une requête en tête. Violette s’en voulut un peu de l’avoir envoyé dans les cordes quelques heures plus tôt. Le lendemain, elle l’embrasserait plus fort que d’habitude.
Après s’être acquittée de son besoin nocturne, l’enfant retrouva son lit. Dans la pénombre de sa chambre, elle garda les yeux ouverts, guettant le moindre bruit afin de s’assurer que personne ne s’était levé à nouveau. Le silence s’imposant, elle se rendormit. »

Extraits
« Quand elle entra dans la cour de l’école, aux alentours de huit heures vingt, les collègues de Paul étaient au courant de son absence. Jeanne avait téléphoné. Il ne manquait jamais à l’appel, alors de bonne grâce, ils se partageraient ses élèves jusqu’à son retour. Ils pouvaient bien faire ça pour lui, l’instituteur toujours fidèle au poste, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Voyant Violette s’approcher, ils fondirent sur elle pour prendre des nouvelles de l’absent.
— Ça va. Il a vomi cette nuit. Il a mal à la tête mais ça va, leur répondit Violette avec le plus grand sérieux.
Pour la première fois peut-être, Violette ressentit la puissance dont jouit celui qui sait…»

« Son enfance n’était plus. A dix ans fraîchement célébrés, elle venait de se faire brutalement débarquer d’un monde qui promettait il y a peu de temps encore son lot d’insouciants instants pour basculer avec fracas dans celui de l’âge adulte, sans tambours ni trompettes, mais avec la violence d’un coup de fouet qui vous lacère les chairs. Quand elle reprit un semblant de conscience, Violette n’était plus une petite fille face à ce grand frère exsangue, son idole aux yeux baignés de larmes. Elle naviguait désormais dans un monde étranger, elle n’avait plus d’âge, plus de repères ni de colonne vertébrale, plus rien qui lui permette de tenir debout. » p. 82

À propos de l’auteur
Alexandra Alévêque a débuté dans le journalisme en 1996 auprès d’Emmanuel Chain, pour l’émission Capital, sur M6, tout en suivant un cursus de formation de deux ans au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes). Elle a ensuite collaboré à différents magazines de M6 où elle a, entre autres, participé à la création de 66 Minutes, signant des sujets culturels et sociétaux.
Elle a assuré des postes de rédactrice en chef pour Arte (Global Mag), Paris Première (Petites confidences entre amis), France 3 ou France 4, pour le magazine de reportages Off, dont elle a également assuré la présentation.
De 2012 à 2015, elle a été l’auteure et l’incarnation de la collection de documentaires 21 Jours, pour France 2 (« Infrarouge »).
De 2013 à 2018, elle a été chroniqueuse dans l’émission culturelle Ça balance à Paris, sur Paris Première.
En février 2017, elle a publié le récit Les gens normaux n’existent pas – Chroniques de 21 Jours (préfacé par Emmanuel Carrère, chez Robert Laffont). Elle a également suivi une formation de trois mois au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (Écrire une comédie, sous la direction de Marc Fitoussi). Durant ce cursus, elle a débuté l’écriture du scénario Du vent dans les voiles.
Depuis l’été 2018, elle incarne la collection documentaire Drôles de villes pour une rencontre, diffusée sur France 5.
En août 2019 est paru son premier roman Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent (chez Sable Polaire). (Source : France Télévisions)

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Dénouement

FOGLIA_denouement

  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019 Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Avec David les choses ne vont plus. Dolorès décide de mettre un terme à leur union et se retrouve seule, son mari s’étant vu confier la garde de leur fils. Entre ses quatre murs mansardés, l’enseignante essaie de s’imaginer un avenir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Chronique de la vie post-divorce

Après avoir voulu se construire une famille, Dolorès se retrouve seule, débarrassée d’un mari volage, mais aussi de son fils. Pour son premier roman Aurélie Foglia raconte cette période difficile où la dépression vous gagne.

Une histoire somme toute banale, mais de celles qui vous marquent pourtant à tout jamais. Dolorès a eu envie d’y croire, à cette vie de famille heureuse auprès d’un mari attentionné qui l’aide à éduquer leur enfant. Mais bien vite le rêve prend une tournure plus difficile, les premiers accrocs viennent s’ajouter à une gestion difficile d’un emploi du temps saturé. L’usure pointe, la crainte de la chute s’installe et avec elle ce sentiment d’avoir failli. Aussi, c’est honteuse que Dolorès se sépare de Christophe, même si les torts sont bien plus du côté du pervers narcissique, volage et déstabilisant. Comme elle l’avoue à sa mère, elle n’en peut tout simplement plus : «Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé.»
Un sentiment d’autant plus fort qu’elle n’a pu obtenir la garde de leur fils David. Le manipulateur a gagné sur tous les registres. Son dossier est en béton armé: «Sa façon de contester dans son tête-à-tête avec le juge ce qui avait été convenu entre eux et leurs avocats, de se poser en victime pour faire modifier le texte en sa faveur. Il n’a pas hésité à la faire passer pour la mère qui a abandonné le foyer conjugal, au bilan une pauvre fille pas très responsable ni très équilibrée qui cherche en prime à lui soutirer son argent. Et lui le pauvre, devant faire face avec un enfant en bas âge. Plus une grosse maison sur les bras, toutes les charges, les frais qui pleuvent. N’hésitant pas à pleurer misère malgré son salaire de cadre. Et cette femme qui fait n’importe quoi. Le juge dans sa poche.»
La voilà qui se retrouve anéantie. Pourtant, elle n’est pas au bout de ses peines. David va lui faire payer très cher sa déchéance. Avec son salaire de prof de math, elle ne peut lui offrir qu’un logement sommaire, loin de l’univers auquel il était habitué. Du coup, il se rebelle, lui fait sentir sa déchéance, allant même jusqu’à cette cruelle sentence : «Je ne t’aime pas». À quoi peut-elle alors se raccrocher? L’alcool? Les antidépresseurs? Les réseaux sociaux? Les ami(e)s? Les objets familiers qui l’entourent? Autant de pis-allers qui sont autant de pièges. Même Jean, découvert via un site de rencontre, et avec lequel elle va entamer une nouvelle relation, ne pourra enrayer cette spirale dépressive.
Aurélie Foglia réussit fort bien à décrire les affres de l’abandon, des difficultés qui s’enchainent et qui rendent de plus en plus difficile la reconstruction. Ce roman de l’effondrement, vous l’aurez compris, est un récit dur, impitoyable. Un roman à la Soulages, avec des nuances de noir.

Dénouement
Aurélie Foglia
Éditions Corti
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782714312235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans que les lieux ne soient précisés.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La femme, la mère, la fille, Dolorès: même personnage qui se sépare, se débat, va de l’avant. Naître et mourir, elle n’arrête pas. On la rencontre, on la reconnaît. Elle n’a pas de masque, elle commence à prendre un visage. Alors même qu’elle s’efface. On ne peut pas s’empêcher de la suivre.
Ceci n’est pas ma vie. C’est donc la vôtre. Je veux dire cette vie une et nue, ou plutôt ce moment obscur qu’est le dénouement d’une histoire, de toute histoire. Une autre commence, une histoire d’amour, qu’est-ce qui peut davantage rappeler à la vie?

68 premières fois
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les escaliers sonnent sous ses talons, l’entrée sent les fleurs qui cuvent, le couloir est de marbre, elle court, prise de culpabilité. Les meubles sont là mais les autres ? La voix de David lui parvient à travers les portes fermées. Elle se rassure, reprend un peu son calme, souffle avant de se manifester.
Autant commencer par se laver les mains. Changer ses chaussures pour des chaussons. Elle les cherche, il les lui faut.
Elle ne fera rien sans eux. Mais rien, personne, le manque terrible dans lequel elle se tient, piétine, et ce carrelage sans pitié qui lui glace lentement les pieds à travers ses bas. Il, David, ne sait pas jouer sans hurler, il ne fait rien de façon mesurée. La nounou sort de la chambre en s’appuyant sur la poignée de l’autre côté de la porte, passe une main sur sa figure comme si elle essuyait la fatigue accumulée. Elle a
l’air d’avoir traversé une épreuve éreintante mais formatrice dont il fallait absolument que quelqu’un vienne la relever au plus vite.
Je vous laisse. Il a goûté. La maîtresse a mis un mot dans le cahier de correspondance.
Désolée, le RER. Un suicide.
Il y en a beaucoup en ce moment.
À mardi prochain. Je vous paierai l’heure commencée.
Pour la nounou c’est un travail. C’est pourquoi elle étale une couche de maquillage si épaisse sur sa bouche, ses joues et ses paupières, porte des talons si hauts et un parfum si puissant. Elle va rentrer chez elle, dîner, regarder un film d’amour. Le film finira mal, mais rien ne l’empêchera d’avoir des rêves.
Pour la mère qui rentre, pas question de se laisser vivre.
Huit bras lui poussent. Le soir signifie : heure de la crise, des colères de David. Et le repas qui n’est pas prêt. Le bain. Laver le petit corps glissant comme un poisson, qui tout d’abord, c’est rituel, ne voudra pas entrer dans l’eau, puis refusera
d’en sortir.
Elle aurait besoin d’une douche, longuement. Se laver de cette journée. Elle aspire un instant à cette pluie sur sa peau, comme quelqu’un qui meurt de soif elle en a le mirage. Son estomac se crispe. Il va falloir tenir. Elle entend claquer le portail sur la nounou. Plus aucune aide ne viendra de l’extérieur, son mari inutile d’en attendre quoi que ce soit, il rentre à des heures indues, quand tout est fini, qu’il n’y a plus rien
à faire qu’à se glisser dans la nuit.
Enchaîner les actions qu’on attend d’elle. Son corps est rôdé, il sait ce qu’il fait. S’orienter dans le couloir à l’odeur obscure. Résister à l’appel tout bas de la salle de bains. Pousser la porte de la chambre d’enfant pour découvrir son trésor au milieu des rails d’un circuit empilés comme un jeu de mikado, mélangés à des lego et des plumes. On dirait un jeune chat qui a mangé un oiseau.
Il va falloir ranger. Il est tard. Tu t’es bien amusé mon cœur?
David fronce le front. Voilà ce qu’il n’aime pas, la voix de l’autorité, celle qui dissipe d’un coup le bon vertige de l’invention et le chaos qu’il entraîne. Quand sa mère a cette voix et casse sa magie, il la déteste.
Elle assume patiemment le rôle de l’ennemie. Agenouillée sur le tapis, jette les wagons dans le panier d’osier où ils se télescopent, aimantés. Rouge vif jaunes bleues vertes, composer à la va-vite un bouquet de plumes qui ne se trouvent sous aucun climat. Assis sur ses talons, les mains contenant ses genoux, le petit suit chacun de ses gestes d’un regard de rage, tant l’injustice qu’il subit lui semble irréparable. Ou chez un perroquet. Dit ara. Tu ne m’aides pas mon amour?
Elle s’aperçoit qu’elle a gardé son manteau. »

Extrait
« Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé. » p. 53

À propos de l’auteur
Aurélie Foglia est maître de conférences à l’Université Paris 3-Sorbonne. Sous le nom d’Aurélie Loiseleur, elle a consacré ses premiers travaux de recherche au romantisme. Sa thèse a donné lieu à un livre, L’Harmonie selon Lamartine, utopie d’un lieu commun (Champion, 2005), et elle a consacré de nombreux articles à Hugo, Vigny, Baudelaire, Flaubert, Rimbaud ou Verlaine, entre autres. Elle est l’auteure d’une Histoire de la littérature du XIXème siècle dans la collection 128 (Armand Colin, 2014). (Source: Éditions Corti)

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Tous tes enfants dispersés

UMUBYEYI_MAIRESSE_tous-tes_enfants_disperses
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Trois ans après le génocide Blanche revient au Rwanda retrouver Immaculata, sa mère qui a échappé de peu au massacre et Bosco, son demi-frère qui était engagé dans l’armée régulière. Arrivant de Bordeaux, où elle essaie de construire une nouvelle vie, elle va se heurter à un mur de silence.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Retrouvailles de cœurs en lambeaux»

Dans ce beau premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse une famille séparée par le génocide rwandais essaie de renouer les liens distendus au-delà des générations et des silences et d’oublier les fantômes qui la hante.

1997 à Butare, au sud du Rwanda. Blanche revient dans ce pays qu’elle a quitté trois ans plus tôt. C’est l’histoire de ses retrouvailles avec sa famille que nous raconte Beata Umubyeyi Mairesse dans ce premier roman à forte densité dramatique. Car les mots ne veulent plus sortir, les liens sont trop distendus. Car chacun combat d’abord ses propres fantômes.
Immaculata, la mère de Blanche, a perdu ses maris. Le père de Blanche est un ingénieur français qui a filé en métropole sans demander son reste, laissant son épouse et ses deux enfants – elle a aussi eu un fils avec Damascène, un Hutu qui est parti à Moscou – affronter les mois plus difficiles de son existence. Elle parviendra à confier sa fille à des expatriés évacués par l’armée belge tandis que son fils Bosco part au front pour défendre son pays. Durant trois mois, elle vivra terrée dans une librairie avant que son fils ne vienne la sortir de cet enfer.
En reconstituant le puzzle familial, on se rend bien compte combien leurs trajectoires différentes les ont éloignés les uns des autres. Tout tes enfants dispersés est bien le roman de l’incommunicabilité. De la mère avec ses enfants, du frère avec sa sœur, du petit-fils avec sa grand-mère. Même si l’on sent bien qu’une âme innocente comme l’est Stokely, peut être le premier à dépasser les non-dits, les peines intérieures, les rancœurs et les préjugés érigés au fil des ans. Stokely est le fils de Blanche et de Samora, un métis comme elle, rencontré à Bordeaux et avec lequel elle a eu envie de se construire une nouvelle vie.
Mais avant que l’enfant ne puisse s’exprimer et rendre la parole à sa grand-mère, il devra lui aussi franchir quelques obstacles. Né avec un frein de langue trop court, il devra être opéré. Baptisé par erreur Kunuma (qui se traduit par «se taire ou devenir muet»), il lui faudra devenir Kanuma («petite colombe») et apprendre le kinyarwanda pour s’ouvrir de nouveaux horizons.
Racontée à trois voix, cette histoire d’exil et d’oubli, de culpabilité et de pardon, de colonisation et d’accueil, de deuil et de naissance est aussi celle de femmes qui doivent apprendre à trouver leur voie – leur voix – dans un monde où les hommes entendent les soumettre, y compris en s’appropriant l’histoire et en la transformant. Bosco veut par exemple faire de sa sœur la complice des blancs chez qui elle habite désormais et dont le comportement durant le génocide fut loin d’être exemplaire.
Un thème que l’on retrouve dans le formidable roman de Yoan Smadja, J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, et qui montre aussi combien les cicatrices sont difficiles à effacer, combien il est difficile de surmonter certains traumatismes.

Tous tes enfants dispersés
Beata Umubyeyi Mairesse
Éditions Autrement
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782746751392
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda, à Butare en venant de Kigali et Kampala, ainsi qu’à Save, Kanombe, Kibuye, Gitarama, Ruhango, Ruhashya, Nyanza, Rubona. On y évoque aussi Bordeaux, Paris et Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1994 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on réparer l’irréparable, rassembler ceux que l’histoire a dispersés? Blanche, rwandaise, vit à Bordeaux après avoir fui le génocide des Tutsis de 1994. Elle a construit sa vie en France, avec son mari et son enfant métis Stokely. Mais après des années d’exil, quand Blanche rend visite à sa mère Immaculata, la mémoire douloureuse refait surface. Celle qui est restée et celle qui est partie pourront-elles se parler, se pardonner, s’aimer de nouveau? Stokely, lui, pris entre deux pays, veut comprendre d’où il vient.
Ode aux mères persévérantes, à la transmission, à la pulsion de vie qui anime chacun d’entre nous, Tous tes enfants dispersés porte les voix de trois générations tentant de renouer des liens brisés et de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui. Ce premier roman fait preuve d’une sensibilité impressionnante et signe la naissance d’une voix importante.

68 premières fois
Blog T Livres T Arts 
Blog Les lectures de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Jean-Yves Potel)
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Untitled magazine
Blog Gangoueus (Sarah Gastel)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les miscellanées d’USVA 
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)


Beata Umubyeyi Mairesse présente Tous tes enfants dispersés © Production Autrement éditions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Blanche
«C’est l’heure où la paix se risque dehors. Nos tueurs sont fatigués de leur longue journée de travail, ils rentrent laver leurs pieds et se reposer. Nous laissons nos cœurs s’endormir un instant et attendons la nuit noire pour aller gratter le sol à la recherche d’une racine d’igname ou de quelques patates douces à croquer, d’une flaque d’eau à laper. Entre eux et nous, les chiens, qui ont couru toute la journée, commencent à s’assoupir, le ventre lourd d’une ripaille humaine que leur race n’est pas près d’oublier. Ils deviendront bientôt sauvages, se mettront même à croquer les chairs vivantes, mouvantes, ayant bien compris qu’il n’y a désormais plus de frontières entre les bêtes et leurs maîtres. Mais pour l’heure, la paix, minuscule, clandestine, sait qu’il n’y a plus sur les sentiers aucune âme qui vive capable de la capturer. Alors, elle sort saluer les herbes hautes qui redressent l’échine sur les collines, saluer les oiseaux qui sont restés toute la journée la tête sous l’aile pour ne pas assister, pour ne pas se voir un jour sommés de venir témoigner à la barre d’un quelconque tribunal qui ne manquera pas d’arriver, saluer les fleurs gorgées d’eau de la saison des pluies qui peinent à exhaler encore et malgré tout un parfum de vie là où la puanteur a tout envahi.»
Tu disais cela quand tu parlais encore, Mama, à mots troués, en attendant que ton fils Bosco rentre du cabaret, cette soirée de 1997.
Tu utilisais le temps présent à cette heure exténuée du jour pour raconter tes souvenirs du mois d’avril 1994, comme si trois années ne nous avaient pas irrémédiablement séparées. Et les volutes blanches qui s’échappaient de ta main, celles qui sortaient de ma bouche entrouverte, toi Impala, moi Intore, les deux marques de cigarettes d’avant, les seules que nous voulions encore goûter comme pour conjurer le temps assassin, à moins que ça n’ait été une façon de s’étouffer à petit feu avec les effluves du passé, nos volutes se rejoignaient, nous entouraient d’un nuage rassurant.
Assises sur le même petit banc de bois brinquebalant qu’autrefois, sur la barza, la terrasse, de la grand-rue de Butare, nous étions cachées des passants par les larges troncs des jacarandas. Tu te laissais aller à parler du mois de lait qui était devenu celui du sang, ukwezi kwa mata kwahindutse ukw’amaraso, entre deux silences qui auraient tout aussi bien pu être des sanglots à couper au couteau et je t’écoutais sans savoir si ma main qui me demandait de te serrer le poignet n’allait pas te faire sursauter. Je restais donc immobile en soufflant fort ma fumée vers la tienne pour qu’elle t’atteigne et desserre ton chagrin figé. Bien que je n’y connaisse rien à la chimie, je me suis souvenue de ce joli mot de sublimation lorsque notre professeur nous avait raconté comment le solide devient gaz et je pensais qu’il devait y avoir un procédé qui de la même façon permettrait à des corps devenus rigides de s’envoler en fumée sans mourir pour autant, de se rejoindre harmonieusement dans les airs, invisibles aux passants. Je me suis imaginée en Intore, danseur guerrier coiffé de longs cheveux ivoire, d’une lance érodée et d’un minuscule bouclier en bois sculpté, voltigeant autour de toi l’Impala aux cornes torturées, antilope pourchassée, t’entourant d’une haie de mots sauvés, de mots ressuscités. Moi l’Intore valeureux, les bras tendus, le dos cambré, je faisais trembler la terre de mes pieds ornés de grelots amayugi, je faisais reculer l’ennemi menaçant en vantant tes hauts faits, tes enfants, tes amants, ta liberté si cher payée. Et pendant que la nuit nous aidait à disparaître rapidement dans la pénombre de la barza, j’écoutais ta voix en hochant la tête, et si mes mouvements étaient imperceptibles, parce que j’avais oublié depuis longtemps comment te toucher, là-haut dans la fumée, je faisais voler les mèches de sisal blanc ornant mon front comme un Intore, poète danseur, combattant d’apparat capable de conjurer ta mort du mois d’avril.
Un moment tu t’es tue, un arrêt incongru au milieu d’une phrase, tu as sursauté, poussé un petit cri puis un son étrange est sorti de ta gorge. J’ai cru que tu pleurais, j’ai scruté ton visage qui se détachait dans l’air enfumé, la ligne droite de ton nez éclairé avec précision par les derniers rayons du soleil couchant, j’ai craint que tu ne puisses plus contenir quelque souvenir brutal dans ta langue métaphorique qui m’avait jusqu’alors protégée, qui a protégé tous ceux qui n’ont pas voulu savoir jusqu’où était allée l’ignominie, et tout mon courage d’Intore s’est enfoui dans ma poitrine immobile. J’ai attendu, le ventre noué, attendu jusqu’à ce que je réalise que tu riais doucement, une fleur de jacaranda entre les mains. Elle était tombée de l’arbre devant nous, t’avait fait peur, cette peur enfantine qui menace de resurgir toute la vie au crépuscule, en dépit des épreuves vaillamment surmontées et de la raison que procure l’expérience du monde. Tu riais de ta peur, sans doute aussi pour éloigner les souvenirs qui t’avaient envahie durant ce bref instant où tu m’avais un peu raconté.
Tu as porté la fleur à tes narines, l’as longuement respirée, puis me l’as donnée dans un geste étonnamment délicat, contrastant avec les mouvements heurtés et l’humeur hiératique dans laquelle je t’avais retrouvée deux semaines auparavant.
J’ai caressé de l’index la clochette allongée dont la couleur bleu violacé était en parfaite concordance avec le crépuscule mourant à cet instant précis sur Butare. Le vent s’était levé, faisant bruisser le feuillage sombre des arbres et la nuit est tombée brusquement, sans sommation, comme elle sait si bien le faire, là-bas. Dans la vallée derrière la librairie, les grenouilles se sont immédiatement mises à coasser de concert, on aurait dit qu’elles attendaient le signal. Je t’ai rendu la fleur, tu l’as effleurée avec ta joue puis l’as jetée sur la terre sèche au pied du jacaranda. Il m’a semblé voir tes épaules se courber d’accablement. »

Extraits
« À quoi ai-je pensé pendant ces premières heures au pays? J’avais atterri la veille au soir avec la résolution de ne pas passer plus d’une nuit à Kigali et de demander dès le lendemain à ma nouvelle amie Laura de me conduire à la gare routière pour descendre vers le sud. C’était la seule que j’avais informée de mon voyage, parce que j’avais besoin d’un point de chute dans le pays, parce que je savais qu’elle garderait le secret le temps qu’il faudrait, elle l’étrangère rencontrée quelques mois auparavant chez des amis de Bordeaux. Quand elle avait dit, au détour d’une conversation à peine audible, au milieu des rires et de la musique, qu’elle partait travailler la semaine suivante au Rwanda, j’avais voulu y voir un signe. Je m’étais décidée le jour même à acheter un billet d’avion mais j’ignorais encore si j’allais avoir la détermination suffisante pour l’utiliser. Laura avait dépassé la quarantaine, elle offrait le regard taciturne de celle qui est allée sauver l’espoir des plus sombres retranchements de l’âme humaine, et un sourire étonnamment serein. » p. 21-22

« Qu’est-ce qui avait changé ici ?
Peut-être que les centaines de milliers d’anciens exilés tutsi qui étaient rentrés après la guerre avaient importé d’autres façons de vivre, qu’on ne se préoccupait plus tant d’égrener les généalogies, à moins que je n’aie dramatisé à outrance le souvenir des interactions avec mes compatriotes d’autrefois, ces moments de présentation où je me liquéfiais, prise au piège de ma carnation. J’étais surprise de voir que la conversation prenait un autre tour, plus sinueux. Il ne me demanda pas de parler de ma mère, ni de son mari. Il dit: «Tu es partie en 94?», je hochai la tête. Puis il laissa un silence presque complice s’installer. Il avait respecté mon mutisme en poussant l’accélérateur en même temps que le volume de la radio qui diffusait une rumba congolaise identique à celle qui passait sur Radio Rwanda, trois ans auparavant. J’avais redressé la tête, laissant mon regard se perdre dans les méandres de la route en macadam. » p. 28

À propos de l’auteur
Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare au Rwanda en 1979. Elle arrive en France en 1994 après avoir survécu au génocide des Tutsi. Elle poursuit ses études en France : hypokhâgne- khâgne puis Sciences-Po Lille et un DESS en développement et coopération internationale à la Sorbonne. Coordinatrice de projet pour MSF, chargée de programmes au Samu social International, assistante à la recherche à l’Université d’Ottawa, chargée de mission AIDES, elle anime des rencontres littéraires à Bordeaux où elle vit. Ses recueils de nouvelles Ejo et Lézardes (La Cheminante, 2015, 2017) ont reçu le Prix François-Augiéras, le Prix de l’Estuaire et le Prix du livre Ailleurs. (Source: Éditions Autrement)

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Rhapsodie des oubliés

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le Prix du style 2019

En deux mots:
Il s’en passe de belles rue Léon, dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris. C’est au milieu d’une population immigrée que grandit Abad, 13 ans, observateur des mœurs de ces oubliés qui se désintègrent et parmi lesquels il veut tout de même croire à un avenir meilleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Abad, le poulbot de la Goutte-d’Or

Sofia Aouine fait des débuts fracassants avec sa Rhapsodie des oubliés. Elle met en scène Abad, un adolescent plein de gouaille et de rêves, qui entend sortir du destin misérable qui lui est promis.

«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.» Dès l’incipit, le ton est donné, le style est là, quelque part entre un naturalisme baroque et un air de rap, entre Zazie dans le métro et La vie devant soi. C’est du reste sous l’exergue de Romain Gary / Émile Ajar que ce premier roman – logiquement sélectionné pour le Prix du style 2019 – s’inscrit. Cette gouaille, ce sens aigu de l’observation est celui d’Abad, 13 ans, qui va nous faire découvrir sa rue, ce quartier du Nord-Ouest de Paris qui est aussi présent dans Après la fête de Lola Nicolle. Outre les descriptions des faits – et surtout des méfaits – qui font le quotidien de ce microcosme cosmopolite, nous aurons aussi droit à des portraits croqués avec la même force d’évocation, la même fausse naïveté du regard de l’enfant qui perd son innocence face à la dureté du monde qu’il côtoie jour après jour. Il y a d’abord ses parents, qui ont surtout appris à se taire pour se fondre dans la masse, à jamais orphelin de ce Liban qu’ils ont dû fuir. Puis viennent une jeune fille aperçue derrière la fenêtre d’une tour voisine et qui est retenue par son salafiste de père, Ethel Futterman la psy chez qui on l’envoie pour tenter de la remettre dans ce droit chemin dont chacun a pourtant bien compris qu’il n’existe qu’en rêve et qui est une rescapée des rafles de juifs durant l’Occupation ou encore Gervaise, la pute qui espère pouvoir revoir sa fille restée au Cameroun selon le schéma détaillée par Karine Miermont dans Grace l’intrépide, sans oublier Odette, sa voisine, qui va finir en EPHAD, rongée par la maladie d’Alzheimer.
Oscillant entre comédie loufoque comme le camp d’entrainement des Femen qu’il découvre de sa fenêtre et qui va donner lieu à une belle empoignade entre féministes, intégristes – les barbapapas – et forces de l’ordre ou encore ce trafic mis en place avec un camarade de jeu dans le vestiaire et qui permettait de reluquer les filles tout en se masturbant. Une activité beaucoup pratiquée tout au long du roman et que l’on pourra interpréter comme une preuve de vitalité soit comme qui va mal finir, comme à peu près toutes les initiatives prises par Abad et qui vont finir par le séparer de sa famille pour se retrouver au milieu d’autres «cassos» dans une famille d’accueil en baie de Somme.
Mais avant cela, il aura beaucoup appris et beaucoup mûri. Compris comment on tenait les prostituées, comment on parvenait à radicaliser les musulmans, comment on éloignait tous les gêneurs qui entendaient ne pas se soumettre aux règles des intégristes. Et décidé de résister, de ne pas se laisser avoir à son tour et continuer à faire les 400 coups.
Avec les livres et avec les mots. Avec Marguerite Duras et avec le petit carnet noir que lui a donné sa psy. C’est ainsi que Sofia Aouine est devenue grande et qu’elle réussit à nous enchanter. À suivre de près !

Rhapsodie des oubliés
Sofia Aouine
Éditions de la Martinière
Premier roman
256 pages, 19 €
EAN 9782732487960
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement rue Léon dans le quartier de la Goutte d’Or (XVIIIe arrondissement).

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.»
Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. C’est l’âge des possibles: la sève coule, le cœur est plein de ronces, l’amour et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin, Abad devra briser les règles. À la manière d’un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui.
Rhapsodie des oubliés raconte sans concession le quotidien d’un quartier et l’odyssée de ses habitants. Derrière les clichés, le crack, les putes, la violence, le désir de vie, l’amour et l’enfance ne sont jamais loin.
Dans une langue explosive, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous livre un premier roman éblouissant.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rue Léon
«Quand je serai grand j’écrirai moi aussi les misérables parce que c’est ce qu’on écrit toujours quand on a quelque chose à dire.»
Momo, La Vie devant soi,
Romain Gary (Émile Ajar)

Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau
que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gènes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de «ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa», de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. La première fois que j’y ai foutu les pieds, ça ne me changeait pas beaucoup de ma rue, petit, au Liban. Ici ou là-bas, quand tu arrives, les immeubles t’écrasent comme si tu étais un insecte. Quand tu entres dedans, ils t’avalent et te recrachent comme les pépins des premières grenades d’été, juteuses, que tu manges avec le plaisir d’un gosse. Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux, sur des gueules d’anges. Surtout les petits Noirs. On dirait qu’à force de vivre les uns sur les autres, ils ont une âme pour cinq. Ce n’est pas de leur faute, je sais, c’est vrai. Mais avant de vivre ici, j’en avais jamais vu. Mon nouveau pote de l’école, le fils du marabout de la mosquée Poulet, dit toujours au prof de français: «Ta France, garde-la, c’est pas à
nous!» Tu vas te demander pourquoi un blédard comme moi, pardon, un primo-arrivant, comme dit la grosse du service social, sait tout ça. Je te dirai juste que je suis un esquiveur: je fais croire que je sais rien, comme ça ceux qui savent savent que je sais. T’as pas compris, c’est pas grave, tu pigeras plus tard. La mère dit toujours qu’on est des Arabes pas comme les autres, et même si on vit au milieu des Arabes, on n’est pas comme eux, on leur ressemble pas. Va savoir ce qu’elle veut dire par là, faudra m’expliquer. De toute façon, dans cette ville, un Arabe ça reste un Arabe, surtout si tu viens de Barbès. T’auras beau te laver et te mettre tous les parfums du monde pour choper toutes les filles du monde et faire le beau gosse,
tu sentiras toujours l’Arabe de Barbès. C’est la vie, faut s’y faire. Ici, t’es à Paris et pas à Paris. Ici, c’est une rue de sauvages. Les valeurs c’est fini.
Même les barbus de la mosquée se baisent entre eux. Chacun pour soi et un seul bon Dieu pour tous. Moi, je fais semblant d’y croire pour faire plaisir à maman. Mais j’ai déjà vu trop de morts chez moi, je veux plus en parler, plus jamais. Dans
ma rue, t’as pas le droit d’être un faible, les faibles ça finit sur un trottoir comme les putes de Porte de Clichy et les crackers de Porte de la Chapelle.
Au fond, Barbès, c’est pas différent de Baabda. Les mêmes têtes de mercenaires qui en ont déjà trop vu, la même odeur de fleur d’oranger mêlée à la crasse, la même musique entre les cris des mômes et les hurlements des alcoolos du café d’en bas, les mêmes visages de vieilles mères fatiguées, la même merde dont tout le monde se fout royalement.
Surtout Léon, qui à mon avis s’en bat les couilles de là où il est. Voilà comment je voyais ma rue – avant elle. »

Extraits
« Tu étais sortie sur le balcon. Je suis resté immobile en priant pour pas que tu partes. Mes yeux ont attrapé les tiens et tu m’as regardé avec gentillesse. On flottait ensemble. Ton regard me disait que tout allait bien et de ne pas m’inquiéter.
Par miracle, depuis deux ans que je n’y arrivais plus, je me suis mis à pleurer. J’ai chialé, juste parce que j’étais heureux d’être là. J’ai fermé les yeux super fort pour t’imaginer contre moi, pas de cul, juste de l’amour. C’est comme ça qu’on
fait avec ton genre de fille. Le temps que j’ouvre les yeux, les trois trouillards étaient sortis de leur cachette et te regardaient avec moi. Derrière toi, un mec avec une barbe et une gueule de mollah Omar est sorti de nulle part, t’a attrapée par le
voile avec le doigt pointé vers nous en gueulant un truc en arabe. J’avais peur.
– C’est qui ?
– La sœur d’Omar le Salaf, m’a répondu Sékou.
– T’approche jamais de cet appart, Abad.
– Ouais, t’inquiète, de toute manière c’est une voilée, elle suce pas. »

«Cette ville nous entasse les uns sur les autres comme dans un grand bain d’amour mais personne ne se parle. On additionne les vies, sous du béton et dans des boîtes à 15 K le mètre carré pour avoir l’air d’exister.»

« Adossé à la cheminée, je regarde les grosses lettres qui clignotent…Tati…Tati…Le magasin préféré des daronnes et des blédards, notre tour Eiffel à nous. Un truc que le monde entier nous envie et qui est connu au fin fond de l’Afrique et de la Papouasie. Tati or, Tati maison, Tati chaussures, Tati slips, Tati mariage : la Mecque des jeunes pucelles prêtes à se marier et des mères hystériques qui aimeraient redevenir pucelles le temps d’une nuit de noces. La plus grande salle de jeu du monde, caverne d’Ali Baba des pauvres où tu trouves de tout Tu peux te marier, manger, vivre et peut-être même mourir un jour. Je suis sûr qu’ils finiront par y vendre des cercueils en vichy rose et bleu.»

À propos de l’auteur
Née en 1978, Sofia Aouine est autodidacte. Aujourd’hui journaliste radio et documentariste, elle publie son premier roman, Rhapsodie des oubliés. (Source: Éditions de la Martinière)

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