Sœur

QUENTIN_soeur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog The Unamed Bookshelf 
Blog Aurélie et écrit 
Lettres It Be
Blog La bibliothèque de Juju 
Le pavillon de la littérature(Apolline Elter)


Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Encre sympathique

MODIANO_encre_sympathique

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Ayant travaillé quelques temps pour le compte d’une agence de détectives, le narrateur se souvient d’un dossier qu’il n’avait pu mener à bien et repart à la recherche de Noëlle Lefebvre. L’occasion de revisiter Paris et les méandres de sa mémoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Modianesque en diable

Dans ce court roman, le Nobel de littérature continue à jouer sa partition avec maestria. Il nous entraîne sur les pas de la mystérieuse Noëlle Lefebvre, rassemblant petit à petit les pièces d’un puzzle fascinant.

Bien entendu, c’est toujours le même roman et bien entendu, il est à chaque fois différent. Les inconditionnels de Modiano y retrouveront sa plume délicate et ses promenades dans Paris, sa volonté de retrouver ses souvenirs et celle d’en faire œuvre littéraire. Quant à ceux qui n’ont pas encore goûté au plaisir de lire l’un des romans du dernier Prix Nobel de littérature français, ils pourront sans crainte découvrir son univers avec ce court roman, qui doit être son trentième.
Tout commence cette fois avec un document retrouvé, une carte de poste restante au nom de Noëlle Lefebvre.
Le narrateur se souvient qu’il a travaillé quelques mois pour le compte de l’agence de détectives La Hutte et qu’on lui avait confié la tâche de retrouver la trace de cette jeune fille mystérieusement disparue. Une première pièce d’un dossier qu’il va rouvrir et tenter de reconstruire.
Outre cette carte de poste restante, quelques lieux fréquentés par la jeune femme, quelques personnes de son entourage vont apparaître. Un certain Roger Behaviour, le 13 de la rue Vaugelas ou le 85 rue de la Convention, la maroquinerie Lancel proche de l’Opéra où Noëlle a travaillé, le Dancing de la Marine, le Cours d’art dramatique Paupelix, Gérard Mourade «Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour.»
Comme dans Souvenirs dormants ou encore Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, la magie opère, à tel point que cette enquête – qui est d’abord une quête de la vérité, de la permanence des souvenirs, de la façon de les présenter – va devenir secondaire par rapport au travail de l’écrivain. «À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique [… ] Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Voilà pourquoi Noëlle Lefebvre l’obsède à ce point, voilà pourquoi le lecteur ne tarde pas à le suivre dans cette recherche. Car il pressent qu’il s’agit ici de trouver les clés de l’existence, le moteur qui nous fait avancer, les réponses aux seules questions qui valent. Et sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on trouvera au hasard d’une réflexion – «J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison» – le secret de l’œuvre modianesque. Et c’est la raison pour laquelle on
se réjouit déjà du prochain livre. Qui, on le sait sera le même. Et sera bien différent.

Encre sympathique
Patrick Modiano
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 16 €
EAN 9782072753800
Paru le 03/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris- On y ajoutera des souvenirs d’Annecy, du Veyrier-du-Lac ou encore d’un château en Sologne, de Vierzon, sans oublier Rome.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : « Si j’avais su… » On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Kroniques.com
La Croix
Les Échos (Arnaud Le Gal)
En Attendant Nadeau (Robert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
L’Orient-Le Jour (Denis Gombert)
Blog WODKA 
Blog Miscellanées 
Le réseau Modiano (Revue de presse complète)

INCIPIT (Les premières pages du livre)

« Il y a des blancs dans cette vie, des blancs que l’on devine si l’on ouvre le «dossier»: une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps. Presque blanc, lui aussi, cet ancien bleu ciel.
Et le mot «dossier» est écrit au milieu de la chemise.
À l’encre noire.
C’est le seul vestige qui me reste de l’agence de Hutte, la seule trace de mon passage dans ces trois pièces d’un ancien appartement dont les fenêtres donnaient sur une cour. Je n’avais guère plus de vingt ans. Le bureau de Hutte occupait la pièce du fond, avec l’armoire aux archives. Pourquoi ce « dossier » plutôt qu’un autre? À cause des blancs, sans doute. Et puis il ne se trouvait pas dans l’armoire aux archives, mais il demeurait là, abandonné sur le bureau de Hutte. Une
«affaire», comme il disait, qui n’avait pas encore été résolue – le serait-elle
jamais? –, la première dont il m’avait parlé le soir où il m’avait engagé « à l’essai »,
selon son expression. Et quelques mois plus tard, un autre soir à la même heure, quand j’avais renoncé à ce travail et quitté définitivement l’agence, j’avais glissé dans ma serviette, à l’insu de Hutte et après lui avoir fait mes adieux, la fiche dans sa chemise bleu ciel qui traînait sur son bureau. En souvenir.
Oui, la première mission que m’avait confiée Hutte était en rapport avec cette fiche. Je devais demander à la concierge d’un immeuble du 15e arrondissement si elle n’avait pas de nouvelles d’une certaine Noëlle Lefebvre, une personne qui posait à Hutte un double problème: non seulement elle avait disparu d’un jour à l’autre,
mais on n’était même pas sûr de sa véritable identité.
Après la loge de la concierge, Hutte m’avait chargé de passer dans un bureau des PTT muni d’une carte qu’il m’avait donnée. Sur celle-ci figurait le nom de Noëlle Lefebvre, son adresse et sa photo, et elle servait à retirer du courrier au guichet de la poste restante. La dénommée Noëlle Lefebvre l’avait oubliée à son domicile. Et puis, je devais me rendre dans un café pour savoir si on y avait vu Noëlle Lefebvre ces temps derniers, m’asseoir à une table et y demeurer jusqu’à la fin de l’après-midi au cas où Noëlle Lefebvre ferait son apparition. Tout cela dans le même quartier et la même journée. La concierge de l’immeuble a mis longtemps à me répondre. J’avais frappé de plus en plus fort à la vitre de la loge. La porte s’est entrouverte sur un visage ensommeillé. J’ai d’abord eu l’impression que le nom «Noëlle Lefebvre» n’évoquait rien pour elle. «Vous l’avez vue récemment?»
Elle a fini par me dire d’une voix sèche: « … Non, monsieur… je ne l’ai pas revue depuis plus d’un mois.»
Je n’ai pas osé lui poser d’autres questions. Je n’en aurais pas eu le temps, car elle avait aussitôt refermé la porte.
Au bureau de la poste restante, l’homme a examiné la carte que je lui tendais.
«Mais vous n’êtes pas Noëlle Lefebvre, monsieur.
— Elle est absente de Paris, lui ai-je dit. Elle m’a chargé de prendre son courrier.»
Alors, il s’est levé et a marché jusqu’à une rangée de casiers. Il a examiné le peu de lettres qu’ils contenaient. Il est revenu vers moi et m’a fait un signe négatif de la tête.
«Rien au nom de Noëlle Lefebvre.»
Il ne me restait plus qu’à me rendre au café que m’avait indiqué Hutte.
Un début d’après-midi.
Personne dans la petite salle, sauf un homme, derrière le zinc, qui lisait un journal.
Il ne m’a pas vu entrer et il poursuivait sa lecture. Je ne savais plus en quels termes formuler ma question. Lui tendre tout simplement la carte de la poste restante au nom de Noëlle Lefebvre? J’étais gêné de ce rôle que Hutte me faisait jouer et qui s’accordait mal avec ma timidité. Il a levé la tête vers moi.
«Vous n’avez pas vu Noëlle Lefebvre ces jours derniers?»
Il me semblait que je parlais trop vite, si vite que j’avalais les mots.
«Noëlle? Non.»
Il m’avait répondu de manière si brève que j’étais tenté de lui poser d’autres questions concernant cette personne. Mais je craignais d’éveiller sa méfiance. Je me suis assis à l’une des tables de la petite terrasse qui débordait sur le trottoir. Il est venu prendre la commande. C’était le moment de lui parler pour en savoir plus long. Des phrases anodines se bousculaient dans ma tête, qui auraient pu entraîner de sa part des réponses précises.
«Je vais quand même l’attendre… on ne sait jamais avec Noëlle… Vous croyez qu’elle habite encore le quartier?… Figurez-vous qu’elle m’a donné rendez-vous
ici… Vous la connaissez depuis longtemps?»
Mais quand il m’a servi ma grenadine, je n’ai rien dit.
J’ai sorti de ma poche la carte que m’avait confiée Hutte. Aujourd’hui, un siècle plus tard, je me suis arrêté d’écrire un instant à la page 14 du bloc Clairefontaine pour regarder encore cette carte qui fait partie du «dossier». « Certificat d’émission d’une autorisation de réception sans surtaxe des correspondances poste restante. Autorisation nº1. Nom : Lefebvre. Prénom: Noëlle, demeurant à Paris 15e. Rue et No: Convention, 88. Photographie du titulaire. Est autorisée à recevoir, sans surtaxe, les correspondances qui lui sont adressées poste restante.»
La photo est beaucoup plus grande qu’un simple photomaton. Et trop foncée. On ne saurait pas dire la couleur des yeux. Ni des cheveux: bruns? Châtain clair? À la terrasse du café, cet après-midi-là, je fixais avec le plus d’attention possible ce visage dont on distinguait à peine les traits, et je n’étais pas sûr de pouvoir reconnaître Noëlle Lefebvre.»

Extraits
« Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas et l’on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. Je compte les années et je tente d’être le plus exact possible: à force de recoupements, je dirais que dix ans avaient passé depuis mon bref apprentissage dans l’agence de Hutte et les quelques après-midi où je m’étais rendu à la poste restante sur les traces de cette Noëlle Lefebvre. Et cela, sans résultat. Sauf le mince dossier à la chemise bleu ciel que j’avais conservé et qui n’a même pas l’épaisseur des dossiers de police et de gendarmerie classés sans suite.
Je me trouvais dans la petite boutique d’un coiffeur de la rue des Mathurins. J’attendais mon tour devant une table basse où étaient disposés plusieurs piles de magazines et un annuaire de cinéma. Sur la reliure marron de celui-ci était inscrite l’année de sa parution: 1970. »

« Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour. »

« À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. »

À propos de l’auteur
Patrick Modiano, né en 1945, est l’un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l’atmosphère et les détails de lieux et d’époques révolues, comme le Paris de l’occupation, dans son premier roman, «La Place de l’étoile», paru en 1968. Avec «Catherine Certitude», il nous fait pénétrer dans l’univers tendre d’une petite fille au nom étrange, dont l’enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960. Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014. Il s’est en outre vu décerner, entre autres distinctions, le Grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (1984), le Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française (2000) et le Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca (2010). (Source: Éditions Gallimard)

Site Wikipédia de l’auteur

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C’est combien?

CALIFE_cest_combien
  RL_automne-2019

 

En deux mots:
«Hôtesse de bar bien payée». Une petite annonce qui va mener Natacha dans la spirale infernale de la prostitution, de Belgique à la rue de Rivoli. Un parcours qui jette une lumière crue sur les relations tarifées, du côté de la prostituée, mais aussi du client.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le plus vieux métier du monde détaillé

C’est combien? lance la collection «Orties» des éditions The Menthol House, un récit qui retrace le parcours d’une prostituée. Un témoignage éclairant aussi bien du côté de la pute que du client.

C’est l’histoire d’une jeune fille qui se cherche un avenir et qui tombe sur une petite annonce qui propose un emploi d’hôtesse de bar dans un établissement près de Charleroi à la frontière franco-belge. Renseignement pris, il s’agit de pousser les clients à boire, rien d’autre. Celle que l’on appellera Natacha accepte ce boulot simple et bien payé. Elle met alors le doigt dans un engrenage qui va petit à petit la broyer. Car ses collègues ne se contentent pas d’être entraineuses, elles montent avec leurs clients au premier étage. Au bout de quelques jours, elle s’est «sentie un peu mise de côté, un peu ridicule». «Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert.»
Natacha ne se rend pas compte qu’ici, Aux Sirènes bleues, sa vie vient de basculer. Ce qui ressemble à la liberté totale, pour elle qui gagne en une journée le mois de salaire d’une personne «normale» est un piège qui déjà s’est refermé. Désormais elle est une pute, ou encore une « agenouillée, attoucheuse, bifteck et camelote, couillère, essoreuse, épongeuse de vague à l’âme, gagneuse, grue gonzesse, goualeuse, gourgandine, hotu, lorette (pour une jeune prostituée), louve, magneuse, michetonneuse, môme, omnibus, pouffiasse, ribaude, trotteuse.» Un métier qu’elle va exercer durant des années, d’abord en Belgique puis en France, lorsqu’un «sauveur» décide de la sortir de sa condition et l’emmène à Paris. C’est là, à deux pas du Ritz, qu’elle va établir ses quartiers et alpaguer une clientèle qu’elle a vite fait de catégoriser et de noter : «je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. Je vous liasse découvrir à quoi correspondent ces différents profils. Car si le plus vieux métier du monde est dégradant, il est aussi le révélateur de la misère sexuelle qui règne en France. Les hommes ont en effet d’abord besoin d’une psychologue, d’une personne qui les écoute, qui puisse tour à tour sauver leur couple ou leur éviter de faire une grosse bêtise. Ce n’est que bien après que viennent les rôles de nymphomane, maman, gouvernante, servante et autre fantasmes.
La force du récit tient d’abord à cette façon de poser les mots justes, à cette narration sous forme de témoignage, de ce que Hugo appellerait des «choses vues», sans pathos et sans jugement. On trouvera toutefois un peu d’ironie, voire d’humour. Ainsi lorsque la narratrice nous explique avec quelle naïveté les hommes veulent croire qu’elle «écarte les cuisses par ce qu’elle aime ça». Quelques vérités qu’il est essentiel de répéter, d’asséner à ceux qui justement s’imaginent au lieu de comprendre, voire de savoir.
Peut-être qu’un homme aura eu lecture différente de ce récit qu’un homme, peut-être qu’un jeune verra différemment cette histoire qu’une personne plus mûre, peut-être qu’une chômeuse jugera autrement cette confession qu’une cadre supérieure… Mais après tout qu’importe, le but est ici, comme le rappelle le slogan choisi pour cette collection Orties «Ça guérit parce que ça pique».

C’est combien?
Anne Calife
Éditions The Menthol House
Récit
112 p., 17 €
EAN 9782919780037
Paru le 1/11/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, du côté de Charleroi, puis en France, principalement à Paris. On y cite aussi la Normandie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«C’est combien?», première phrase adressée à une pute. Avec C’est combien?, découvrez jusqu’où l’homme peut aller. Tout est passé en revue: comportements des clients, prestations les plus insolites, force de la destruction, argent qui brûle, abandon de soi, mais aussi, le sacrifice, la sagesse et l’exaltation de la vie. Avec une poésie déconcertante, C’est combien? montre des situations extrêmes où la femme se trouve écartelée entre ces deux divinités: l’argent et le sexe.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
HI-Zine (Téri Trésolini)
Blog Carolivre 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Commencer
– Il faut lui trouver un nom avant qu’elle ne commence…
Un prénom de femme prostituée contient souvent un y à l’intérieur, le « y » c’est la suggestion, l’ouverture, la brèche, l’embrasure, le rêve doré, Debby, Marylin, Myriam, ou bien le prénom se termine en a, le a suggérant aussi la féminité, la douceur, la rondeur : ils ont le choix. Lola, Sonia, Vanessa, Fiona, Rita, Carolina, il suffit de rajouter un « a » à la dernière consonne.
— Natacha, elle peut s’appeler Natacha, ça sonne bien, hein?
Immédiatement, j’ai accepté ce prénom, ça sonnait russe, sexy et fourré. Tout a commencé à l’âge de 18 ans, par cette annonce lue dans la presse locale, à Charleroi, en Belgique tout près de la frontière française «hôtesse de bar, bien payée». Oui, je l’avoue, je venais de passer mon bac, et je l’avais eu. Incroyable. Une femme, la quarantaine. Elle m’emmène loin, là-bas, dans cette ville inconnue. On a dû rouler plus de six heures pour atteindre la Belgique. Hôtesse de bar, ça sonnait bien.
— Être une femme, bien s’entretenir, ça coûte cher Natacha, très cher, répète-t-elle sans cesse au long du trajet.
Je l’écoute. L’envie. Elle est belle, longue, bien maquillée, bien habillée. De l’assurance, de la confiance. Tout ce que je n’ai pas. Elle me dépose dans un appartement, au-dessus du bar, appelé Aux Sirènes Bleues.
Nous sommes huit filles, là, si jeunes, si mignonnes, une très grosse, une autre très maigre, une blonde, une rousse, je devais être la brune manquante. Soir. Je me maquille. Au moins, c’est certain, là, avec ma bouche rouge et gonflée, mes cils noircis, mes collants, on me verra. De l’eyeliner, un trait noir, ou argenté qui se recourbe. Dans la glace, j’ai encore accentué la féminité, souligné les lèvres, de rose, de rouge-toujours, j’ai encore allongé, incurvé les cils, plaqué les paupières de bleu, de mauve ; le féminin est souvent long, fin, étiré, élancé, encore souligné les seins, offert la poitrine, le féminin est large, rond, et généreux.
Un masque, un déguisement, un appel : j’en ai pleinement conscience.
Hier soir, je ne me souviens plus très bien ce que l’on a fait, je crois juste que l’on a allongé un mec — qui était-ce? — non ce n’était pas un habitué, et qu’on lui avait aspergé le ventre, le bas-ventre de champagne — quel autre alcool, voyons? — et qu’on l’avait puissamment léché, sucé, avalé. Une belle soirée, sous la pleine lune rouge d’équinoxe. Dehors l’automne, dehors la lune éclairait les limaces, les orties et ces escargots qui sortaient, visqueux et mous de leurs coquilles. Le mec — enfin qui était-ce? — on l’avait léché, sucé, avalé. Jusqu’à la dernière goutte. Ils étaient trois à nous regarder et à nous jeter des billets au visage, des billets dans la raie du cul, des billets dans les fentes, dans toutes les fentes. On avait fumé du cannabis, on était ailleurs, on s’ouvrait, on se déchirait, alors on les avait tous déshabillés, et aspirés. Jusqu’à la dernière rosée, jusqu’au dernier centime.
À présent, nous voici, toutes les cinq, au matin, avec nos dix mains coupables sur les bols jaunes en faïence, et, les cinquante ongles rouge vif à saisir les miettes des croissants. Oui, parce que c’est encore moi qui me lève pour aller chercher les croissants à la station essence juste derrière. Le seul endroit correct qui délivre de la bonne pâtisserie française.
Les bouches qui ont avalé le sperme sont encore présentes, les bouches oublient les couilles molles, les poils, et déchirent la pâte feuilletée, avalent le beurre.
En fond, on entendait Marguerite faire le ménage, frotter les murs, taper les tapis, ouvrir les fenêtres en grand, Marguerite ne mangeait jamais de légumes, ni de fruits, c’est pour les vaches, disait-elle, et ne buvait jamais d’eau, ça fait rouiller, affirmait-elle. Marguerite me posait sans cesse des questions, enfin elle répondait souvent à ses propres questions, ce qui me permettait de rester silencieuse.
Elle ne sortait jamais, restant enfermée dans cette maison ; à tour de rôle, on allait lui faire ses courses, acheter sa bière. Cette maison, ses murs, c’était ses cuisses, ses jambes, cette maison, c’était aussi notre corps.

Extraits
« Jusqu’ici, je n’étais pas montée au premier étage, comme les autres, je n’y étais pas obligée, je me contentais d’être hôtesse, de faire boire les hommes. Cela a duré quelques jours, puis je me suis sentie un peu mise de côté, un peu ridicule avec ma paille, mon verre. Toutes les autres filles montaient en riant. Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert. »

« Avec mes clients, je prenais une feuille avec une belle marge, que je divisais en trois colonnes au crayon de papier. Première colonne : l’heure à laquelle je prenais le client, seconde colonne, le type de client, là, c’était le plus amusant, puisque je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. La troisième colonne correspondait à la somme encaissée, enfin la quatrième, ce que j’en ferai, le loyer, l’eau, tout indispensable, tout le futile, tout le plaisir, coiffure, manucure, massage-gommage, cette paire de chaussures vernies chez Dior. […] Les clients, les plus nombreux : les crevettes. Les crevettes sont les plus tranquilles, presque toujours des hommes mariés, ils ont des sièges bébé, des problèmes de couple, et viennent chercher de la détente. […] Les crevettes ne savent pas comment se changer les idées, comment rêver, petits cerveaux, petites carapaces, et besoin d’une pute pour se sentir exister. C’est que ça parle beaucoup, les crevettes, et il faut les écouter, les laisser parler, parler. Pas de filles à séduire, suffit de payer, pas d’efforts à faire, et hop, ça leur plaît aux crevettes. Fellation-sodo-éjaculation faciale, grand classique, que recherchent toutes les crevettes.»

«La destruction, c’est surtout une façon de se protéger du présent»

«Se prostituer, c’est avant tout une philosophie, un art de vivre, une ouverture vers les autres, vers le plaisir. Une pute, c’est l’abondance. De matières, de sensations, de sentiments. Du cuir, de la fourrure. Une pute, c’est des cris de plaisir, des chéris, c’est bon ; des encore encore, encore, toujours.»

À propos de l’auteur
Anne Calife, de son premier nom d’auteur Anne Colmerauer, partage sa vie entre Paris et Metz. Influencée par ses études de médecine, son écriture s’inspire du vivant. Elle a publié aux éditions Mercure de France, Galimard, Albin Michel, Editions Héloïse D’Ormesson, Balland.
Dans ses livres, repris par la collection Orties, elle explore les vibrations d’aujourd’hui en pointant du doigt, les dérives, marges (solitude, exclusion, folie, dépendances) mais aussi les bonheurs de la vie, fugaces et fragiles. (Source: The Menthol House)

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Rhapsodie des oubliés

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le Prix du style 2019

En deux mots:
Il s’en passe de belles rue Léon, dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris. C’est au milieu d’une population immigrée que grandit Abad, 13 ans, observateur des mœurs de ces oubliés qui se désintègrent et parmi lesquels il veut tout de même croire à un avenir meilleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Abad, le poulbot de la Goutte-d’Or

Sofia Aouine fait des débuts fracassants avec sa Rhapsodie des oubliés. Elle met en scène Abad, un adolescent plein de gouaille et de rêves, qui entend sortir du destin misérable qui lui est promis.

«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.» Dès l’incipit, le ton est donné, le style est là, quelque part entre un naturalisme baroque et un air de rap, entre Zazie dans le métro et La vie devant soi. C’est du reste sous l’exergue de Romain Gary / Émile Ajar que ce premier roman – logiquement sélectionné pour le Prix du style 2019 – s’inscrit. Cette gouaille, ce sens aigu de l’observation est celui d’Abad, 13 ans, qui va nous faire découvrir sa rue, ce quartier du Nord-Ouest de Paris qui est aussi présent dans Après la fête de Lola Nicolle. Outre les descriptions des faits – et surtout des méfaits – qui font le quotidien de ce microcosme cosmopolite, nous aurons aussi droit à des portraits croqués avec la même force d’évocation, la même fausse naïveté du regard de l’enfant qui perd son innocence face à la dureté du monde qu’il côtoie jour après jour. Il y a d’abord ses parents, qui ont surtout appris à se taire pour se fondre dans la masse, à jamais orphelin de ce Liban qu’ils ont dû fuir. Puis viennent une jeune fille aperçue derrière la fenêtre d’une tour voisine et qui est retenue par son salafiste de père, Ethel Futterman la psy chez qui on l’envoie pour tenter de la remettre dans ce droit chemin dont chacun a pourtant bien compris qu’il n’existe qu’en rêve et qui est une rescapée des rafles de juifs durant l’Occupation ou encore Gervaise, la pute qui espère pouvoir revoir sa fille restée au Cameroun selon le schéma détaillée par Karine Miermont dans Grace l’intrépide, sans oublier Odette, sa voisine, qui va finir en EPHAD, rongée par la maladie d’Alzheimer.
Oscillant entre comédie loufoque comme le camp d’entrainement des Femen qu’il découvre de sa fenêtre et qui va donner lieu à une belle empoignade entre féministes, intégristes – les barbapapas – et forces de l’ordre ou encore ce trafic mis en place avec un camarade de jeu dans le vestiaire et qui permettait de reluquer les filles tout en se masturbant. Une activité beaucoup pratiquée tout au long du roman et que l’on pourra interpréter comme une preuve de vitalité soit comme qui va mal finir, comme à peu près toutes les initiatives prises par Abad et qui vont finir par le séparer de sa famille pour se retrouver au milieu d’autres «cassos» dans une famille d’accueil en baie de Somme.
Mais avant cela, il aura beaucoup appris et beaucoup mûri. Compris comment on tenait les prostituées, comment on parvenait à radicaliser les musulmans, comment on éloignait tous les gêneurs qui entendaient ne pas se soumettre aux règles des intégristes. Et décidé de résister, de ne pas se laisser avoir à son tour et continuer à faire les 400 coups.
Avec les livres et avec les mots. Avec Marguerite Duras et avec le petit carnet noir que lui a donné sa psy. C’est ainsi que Sofia Aouine est devenue grande et qu’elle réussit à nous enchanter. À suivre de près !

Rhapsodie des oubliés
Sofia Aouine
Éditions de la Martinière
Premier roman
256 pages, 19 €
EAN 9782732487960
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement rue Léon dans le quartier de la Goutte d’Or (XVIIIe arrondissement).

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.»
Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. C’est l’âge des possibles: la sève coule, le cœur est plein de ronces, l’amour et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin, Abad devra briser les règles. À la manière d’un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui.
Rhapsodie des oubliés raconte sans concession le quotidien d’un quartier et l’odyssée de ses habitants. Derrière les clichés, le crack, les putes, la violence, le désir de vie, l’amour et l’enfance ne sont jamais loin.
Dans une langue explosive, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous livre un premier roman éblouissant.

68 premières fois
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Les Dream Dream d’une Bouquineuse (Enora Pagnoux)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog AccrocheLivres 

Les autres critiques
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Lecteurs.com 
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Blog Baz’Art
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rue Léon
«Quand je serai grand j’écrirai moi aussi les misérables parce que c’est ce qu’on écrit toujours quand on a quelque chose à dire.»
Momo, La Vie devant soi,
Romain Gary (Émile Ajar)

Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau
que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gènes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de «ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa», de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. La première fois que j’y ai foutu les pieds, ça ne me changeait pas beaucoup de ma rue, petit, au Liban. Ici ou là-bas, quand tu arrives, les immeubles t’écrasent comme si tu étais un insecte. Quand tu entres dedans, ils t’avalent et te recrachent comme les pépins des premières grenades d’été, juteuses, que tu manges avec le plaisir d’un gosse. Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux, sur des gueules d’anges. Surtout les petits Noirs. On dirait qu’à force de vivre les uns sur les autres, ils ont une âme pour cinq. Ce n’est pas de leur faute, je sais, c’est vrai. Mais avant de vivre ici, j’en avais jamais vu. Mon nouveau pote de l’école, le fils du marabout de la mosquée Poulet, dit toujours au prof de français: «Ta France, garde-la, c’est pas à
nous!» Tu vas te demander pourquoi un blédard comme moi, pardon, un primo-arrivant, comme dit la grosse du service social, sait tout ça. Je te dirai juste que je suis un esquiveur: je fais croire que je sais rien, comme ça ceux qui savent savent que je sais. T’as pas compris, c’est pas grave, tu pigeras plus tard. La mère dit toujours qu’on est des Arabes pas comme les autres, et même si on vit au milieu des Arabes, on n’est pas comme eux, on leur ressemble pas. Va savoir ce qu’elle veut dire par là, faudra m’expliquer. De toute façon, dans cette ville, un Arabe ça reste un Arabe, surtout si tu viens de Barbès. T’auras beau te laver et te mettre tous les parfums du monde pour choper toutes les filles du monde et faire le beau gosse,
tu sentiras toujours l’Arabe de Barbès. C’est la vie, faut s’y faire. Ici, t’es à Paris et pas à Paris. Ici, c’est une rue de sauvages. Les valeurs c’est fini.
Même les barbus de la mosquée se baisent entre eux. Chacun pour soi et un seul bon Dieu pour tous. Moi, je fais semblant d’y croire pour faire plaisir à maman. Mais j’ai déjà vu trop de morts chez moi, je veux plus en parler, plus jamais. Dans
ma rue, t’as pas le droit d’être un faible, les faibles ça finit sur un trottoir comme les putes de Porte de Clichy et les crackers de Porte de la Chapelle.
Au fond, Barbès, c’est pas différent de Baabda. Les mêmes têtes de mercenaires qui en ont déjà trop vu, la même odeur de fleur d’oranger mêlée à la crasse, la même musique entre les cris des mômes et les hurlements des alcoolos du café d’en bas, les mêmes visages de vieilles mères fatiguées, la même merde dont tout le monde se fout royalement.
Surtout Léon, qui à mon avis s’en bat les couilles de là où il est. Voilà comment je voyais ma rue – avant elle. »

Extraits
« Tu étais sortie sur le balcon. Je suis resté immobile en priant pour pas que tu partes. Mes yeux ont attrapé les tiens et tu m’as regardé avec gentillesse. On flottait ensemble. Ton regard me disait que tout allait bien et de ne pas m’inquiéter.
Par miracle, depuis deux ans que je n’y arrivais plus, je me suis mis à pleurer. J’ai chialé, juste parce que j’étais heureux d’être là. J’ai fermé les yeux super fort pour t’imaginer contre moi, pas de cul, juste de l’amour. C’est comme ça qu’on
fait avec ton genre de fille. Le temps que j’ouvre les yeux, les trois trouillards étaient sortis de leur cachette et te regardaient avec moi. Derrière toi, un mec avec une barbe et une gueule de mollah Omar est sorti de nulle part, t’a attrapée par le
voile avec le doigt pointé vers nous en gueulant un truc en arabe. J’avais peur.
– C’est qui ?
– La sœur d’Omar le Salaf, m’a répondu Sékou.
– T’approche jamais de cet appart, Abad.
– Ouais, t’inquiète, de toute manière c’est une voilée, elle suce pas. »

«Cette ville nous entasse les uns sur les autres comme dans un grand bain d’amour mais personne ne se parle. On additionne les vies, sous du béton et dans des boîtes à 15 K le mètre carré pour avoir l’air d’exister.»

« Adossé à la cheminée, je regarde les grosses lettres qui clignotent…Tati…Tati…Le magasin préféré des daronnes et des blédards, notre tour Eiffel à nous. Un truc que le monde entier nous envie et qui est connu au fin fond de l’Afrique et de la Papouasie. Tati or, Tati maison, Tati chaussures, Tati slips, Tati mariage : la Mecque des jeunes pucelles prêtes à se marier et des mères hystériques qui aimeraient redevenir pucelles le temps d’une nuit de noces. La plus grande salle de jeu du monde, caverne d’Ali Baba des pauvres où tu trouves de tout Tu peux te marier, manger, vivre et peut-être même mourir un jour. Je suis sûr qu’ils finiront par y vendre des cercueils en vichy rose et bleu.»

À propos de l’auteur
Née en 1978, Sofia Aouine est autodidacte. Aujourd’hui journaliste radio et documentariste, elle publie son premier roman, Rhapsodie des oubliés. (Source: Éditions de la Martinière)

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Après la fête

NICOLLE_apres_la_fete
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019 Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sur les bancs de l’Université, Raphaëlle rencontre Antoine. C’est le début d’une histoire d’amour, d’une vie de couple. Mais entre les rêves et les espoirs et la réalité d’une vie qui se construit, leur relation va souffrir, jusqu’à la rupture…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Raphaëlle et Antoine, génération Y

Pour ses débuts en littérature, Lola Nicolle nous propose un portrait sensible et fouillé de la génération Y. En imaginant la relation entre Raphaëlle et Antoine, elle fait le constat de la difficulté à s’inventer un avenir au XXIe siècle.

Après deux recueils de poésie, Nous oiseaux de passage (Blancs Volants éditions, 2017) et Les Passagers du RER, (Les Arènes, 2019) ainsi qu’un album de lectures musicales, Les Liseuses (Sony Music), la boulimique Lola Nicolle – qui est en charge de la littérature française aux Éditions Delcourt – nous offre à 27 ans son premier roman dans lequel on sent le vécu.
C’est d’abord l’histoire d’une rencontre sur les bancs de la fac. Non, c’est d’abord la fin d’une histoire d’amour, comme le titre le suggère: «Pour toujours je te quittai. Tu as refermé la porte de l’appartement le 14 novembre très tôt dans la nuit. Et longtemps, j’ai entendu tes pas résonner dans les escaliers.»
En courts chapitres, la narratrice revient après cet épisode de rupture sur leur rencontre, sur la construction de leur belle histoire qui, on l’aura compris, finira mal, comme c’est le cas en général.
Ce qui rend le livre intéressant, ce sont les différentes strates qui le constituent et qui se complètent harmonieusement pour nous donner une image de cette génération Y si difficile à appréhender. La première strate est géographique, nous donnant à voir les lieux dans lesquels se meuvent Raphaëlle et Antoine. Le quartier de Château-Rouge dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où vivent les amoureux, devient par exemple un élément essentiel de leur histoire et dont il deviendra très difficile de s’émanciper une fois la rupture consommée: «Si je ne jurais que par lui, alors peut-être que t’y installer te rapprocherait de moi. Ou plus encore, que le quartier me remplacerait. À moins que, craignant l’inconnu, tu choisisses de rester dans cet univers confortable que nous avions dompté, te le réapproprier. Mais plus vraisemblablement, tu aimais simplement y habiter. Tu cherchas longtemps un lieu idéal, préférant le canapé d’un ami à un endroit que tu n’aimerais pas, qui ne serait pas ici. Et tu finis par trouver.» Mais la géographie est aussi celle des escapades qui marquent leurs attaches familiales et leurs rêves, de Marseille à Enghien-les-Bains, et de la maison de campagne en Touraine à la ferme du Lubéron.
La seconde strate est celle de l’orientation, des aspirations professionnelles qui vont très vite se heurter à une dure réalité, à la précarité. «Nous étions en quête d’un absolu. Dans la recherche d’un sens que l’entreprise ne semblait guère pouvoir nous offrir. Nous l’avions remarqué: cette poursuite s’annonçait tout à fait illusoire. Alors, nous avions commencé à nous faire une raison. Et se faisant, on s’était demandé qui avait bien pu nous mettre cette idée en tête – que le travail avait un lien quelconque avec le bonheur. Qu’il s’obtiendrait contre une rémunération?»
Dans ce roman de formation, sur le passage dans l’âge adulte, la troisième strate, celle de la psychologie, de l’intime, est sans doute la plus passionnante. Ce qu’Annie Ernaux appelle joliment la «sociologie poétique» nous offre quelques surprises. On y découvre notamment que la lutte des classes ou, pour le moins, la comparaison entre les classes et leur héritage reste un marqueur puissant, tout comme la recherche de valeurs, de rites de passage forts. Le mariage pouvant être ce «quelque chose qui serait assez solide pour nous définir». Aspiration vaine, là aussi, entre désillusion et espoir: «Et moi, je t’avais possédé jusqu’à t’acheter. Et toi, piégé, tu n’avais souhaité alors qu’une Chose, m’acheter en retour. Et alors que j’étais là, sur les épaules du dragon endormi de la ville, il m’apparut que la solution était là, juste sous nos yeux.
Il nous fallait réinventer la fête.»

Après la fête
Lola Nicolle
Éditions Les Escales
Premier roman
160 p., 17,90 €
EAN 9782365694452
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement dans le quartier de la Goutte d’Or. On y évoque aussi la banlieue et notamment Bondy et des escapades à Enghien-les-Bains et Artannes, près de Tours, sans oublier des vacances au bord de la Méditerranée, notamment à Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le Paris d’aujourd’hui, Raphaëlle et Antoine s’aiment, se séparent, se retrouvent… pour mieux se séparer et s’engouffrer dans l’âge adulte. En quête de sens, ils ont du mal à trouver leurs repères.
Un premier roman d’une grâce absolue. Une écriture éblouissante et sensorielle. La force d’un roman générationnel.
Arpentant les rues du quartier de Château-Rouge, Lola Nicolle nous plonge dans le Paris d’aujourd’hui.
Après la fête raconte les ruptures qui font basculer dans l’âge adulte. Il y a d’abord celle – universelle – entre deux êtres, quand Raphaëlle et Antoine se séparent. Puis celle qui survient avec l’entrée dans le monde du travail, lorsque la réalité vient peu à peu éteindre les illusions et les aspirations de la jeunesse. Comment l’écart peut-il être aussi grand entre le métier que Raphaëlle a rêvé et le quotidien qu’on lui propose ? Comment se fait-il que l’origine sociale vienne alors se faire entendre avec force et puissance ? Comment faire pour que la vie, toujours, reste une fête ?
Lola Nicolle cartographie la ville, prend le pouls d’une époque, d’un âge aussi et livre un texte fort, générationnel, aux accents parfois féministes. La force de l’amitié n’est jamais loin, celle des livres non plus.

68 premières fois
Blog Domi C Lire 
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Les livres de Joëlle

Les autres critiques
Babelio
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La République du Centre (Blandine Hutin-Mercier)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Les mots des autres 
Blog Baz’Art 
Blog de Kitty la mouette 
Blog Lettres it be 
Blog La Rousse bouquine 
Blog The Unamed Bookshelf 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Et il y a la fin de cette phrase. Ce complément manquant. Surplombée par ton corps-montagne, je te parlais. Que pouvais-je bien dire ? Quelque chose que je voulais compliqué. J’essayais de t’impressionner mais tu ne m’écoutais pas, je le voyais bien. J’ai parlé vite pour combler ma gêne, et de ta bouche, tu as mordu ma parole, coupé les mots en deux. Tu m’as embrassée.
L’histoire débute sur une phrase jamais terminée.

13 novembre. Balafre dans le calendrier.
C’est un anniversaire. Nous sommes dans un bar du dix-huitième arrondissement. Quelque chose se passe. Dans la nuit, une onde traverse Paris. Ni toi ni moi n’avons de batterie. Les autres doivent être inquiets. On hésite entre rentrer, rester là ; on ne comprend pas grand-chose. Et puis, on se décide. L’appartement n’est qu’à vingt minutes à pied. Il ne peut vraisemblablement rien nous arriver. Dans la rue, tu commences à pleurer. On marche vite. On grimpe au cinquième étage en courant, on met la clef dans la serrure, on se précipite à l’intérieur, on trouve nos chargeurs, nos téléphones, des prises, on allume l’ordinateur, on allume la radio, on allume toutes les lampes. Des dizaines de messages nous parviennent enfin. Cela fait quelques heures que nous sommes potentiellement portés disparus. Pour la première fois en France depuis longtemps, sans nouvelles d’un proche, on peut supposer sa mort. Et on attend. Dans la nuit hachée de sirènes, on attend avec cette sensation étrange de voir l’histoire devant nous se faire. De l’observer se déplier, dansante et vénéneuse. De vivre un événement qui fera date. Les balles traverseraient les décennies, nous constituant en « génération ». Et pour longtemps alors, l’anniversaire d’Axelle prendrait des allures de commémoration.
Bien vite, la douleur nationale s’était diluée dans une forme d’habitude.
Les premiers mois, les rues bruissaient de virtuels dangers, de craintes absurdes. Certains éléments de décor nous semblaient tout à coup douteux alors qu’ils avaient toujours été là. L’événement rampait dans les rues. Puis, très lentement, sans même que nous nous en rendions compte, tout était rentré dans l’ordre. Les militaires qui surveillaient l’entrée des centres commerciaux, des écoles, des églises, avaient trouvé parmi nous une place naturelle ; leur présence transformant discrètement le visage de la ville ; elle abandonna un peu de son innocence pour plus d’assurance, de confort – prit le masque d’une vieille dame et de son inquiétude. Et si chaque génération conserve un goût étrange dans la bouche – celui d’avoir, un jour, manqué quelque chose – il nous semblait, pour notre part, que notre singularité reposerait entière entre ces quelques dates sanglantes, comme des bras flous qui, désormais, nous maintiendraient debout.
Ainsi, le quotidien avait repris et nous avions continué à cultiver nos toutes petites jeunesses, foulant de long en large Paris – décor que nous avions choisi.
Mais deux ans jour pour jour après le désastre des attentats, une autre bombe explosa, sans cri ni fumée, sans que tu puisses la déjouer.
Je t’avais attendu longtemps, et comme deux ans plus tôt, ton téléphone n’avait plus de batterie. Nous devions nous retrouver mais je n’avais pas de nouvelles. Je tentais de m’occuper, de me distraire, d’oublier ce que, quelques minutes plus tard, j’allais commettre de façon irrémédiable. Comme un mafieux, je préparais mon exécution, essayant de réfléchir de façon ferme et rationnelle.
Une fois jetée, la bombe nous projeta à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Des blocs de sel jonchèrent le parquet. Le lit, transformé en barque. Et nous, dérivant sur l’injustice. Sur la rage de voir un point final se poser au bout de notre phrase. Sur l’avenir, gouffre sombre, dans lequel il fallait manœuvrer seuls à présent.
Pour toujours, je te quittai.
Tu as refermé la porte de l’appartement le 14 novembre très tôt dans la nuit.
Et longtemps, j’ai entendu tes pas résonner dans les escaliers. »

Extraits
« De nos corps, nous avions établi une cartographie. Après l’aventure, tu construisais distraitement des constellations en reliant mes grains de beauté. Alors, on s’allongeait sous le ciel. On contemplait notre bonne étoile. Elle veillait et ainsi protégé tu murmurais: Tu me fais penser à un peu de chance. »

« Tout était devenu lumineux, fluide. Les nuits semblaient claires et débordaient de sons merveilleusement électroniques. Nous allions au club. Nous écoutions de vieilles chansons, celles de Niagara, celles de Rita Mitsouko lorsque tu entendais Marcia Baila tu te précipitais vers moi: C’est une chanson tellement triste, personne n’écoute jamais les paroles, mais ça parle d’une fille qui a un cancer. Tu le savais?
Et tu me prenais la main pour que nous dansions ensemble, comme pour conjurer le sort et éloigner le malheur de la maladie qui rôdait trop souvent autour de ta maison. La scène se répétait à chaque soirée. À mesure que le taux d’alcoolémie augmentait, la playlist se révélait de plus en plus nostalgique. Marcia Baila arrivait toujours au moment de la rupture, où, titubant, tu pouvais abandonner ces minuscules émotions dans le puit d’une nuit qui paraissait ne pas trouver sa fin. »

« Lorsque tu quittas la rue de C., lorsque nous nous séparâmes une première fois comme pour célébrer bien sombrement cette première année ensemble, lorsque l’air m’avait manqué, que les murs avaient semblé se rapprocher chaque jour davantage, ne laissant plus de place à notre bien jeune amour, tu n’eus plus qu’une obsession: retrouver un appartement dans le quartier.
Si je ne jurais que par lui, alors peut-être que t’y installer te rapprocherait de moi. Ou plus encore, que le quartier me remplacerait. À moins que, craignant l’inconnu, tu choisisses de rester dans cet univers confortable que nous avions dompté, te le réapproprier. Mais plus vraisemblablement, tu aimais simplement y habiter. Tu cherchas longtemps un lieu idéal, préférant le canapé d’un ami à un endroit que tu n’aimerais pas, qui ne serait pas ici. Et tu finis par trouver. » p. 35

« J’ai pensé à Jeanne, Benjamin, Axelle. Pour ceux de notre génération (et de celles qui nous avaient précédés), le couple était devenu une église, un serment, une religion. Nous ne croyions plus au lien sacré du mariage mais nous cherchions l’amour comme une marchandise par laquelle nous réaliser, plus que tout posséder. Quelque chose dont nous pouvions à loisir disposer, quelque chose qui serait assez solide pour nous définir. Que la personne avec qui nous partagions notre vie soit à nous, et plus encore qu’elle parle à notre place. Et moi, je t’avais possédé jusqu’à t’acheter. Et toi, piégé, tu n’avais souhaité alors qu’une Chose, m’acheter en retour. Et alors que j0étais là, sur les épaules du dragon endormi de la ville, il m’apparut que la solution était là, juste sous nos yeux.
Il nous fallait réinventer la fête. » p. 139

«Nous avions la chance – le privilège – inouïe de la liberté. Mais, comme pour l’amour, nous avions rêvé d’un travail qui nous définirait, nous rendrait heureux. Profondément heureux. Dans lequel nous aurions pu pleinement nous réaliser. Mais cela, évidemment, n’était pas advenu. Nous étions en quête d’un absolu. Dans la recherche d’un sens que l’entreprise ne semblait guère pouvoir nous offrir. Nous l’avions remarqué: cette poursuite s’annonçait tout à fait illusoire. Alors, nous avions commencé à nous faire une raison. Et se faisant, on s’était demandé qui avait bien pu nous mettre cette idée en tête – que le travail avait un lien quelconque avec le bonheur. Qu’il s’obtiendrait contre une rémunération?» p. 143

À propos de l’auteur
Née en 1992, Lola Nicolle est éditrice. Elle est l’auteure d’un recueil de poésie Nous oiseaux de passage (Blancs Volants, 2017) et a participé à l’ouvrage collectif Les Passagers du RER (Les Arènes, 2019). Elle vit à Paris et signe avec Après la fête son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Belle infidèle

LAFORE_belle_infidele
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Julien Sauvage, qui se rêve romancier, se voit proposer la traduction d’un best-seller italien et découvre, au fil de sa lecture, de troublantes similitudes entre ce roman et sa propre histoire. Mais n’est-il pas, comme tout lecteur, en train de s’approprier un récit qui le touche?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le traducteur, la belle italienne et la fiction

En se glissant dans la peau d’un traducteur qui croit reconnaître sa propre histoire dans le roman qu’on lui a confié, Romane Lafore signe un premier roman qui explore tous les arcanes de la création littéraire.

Julien Sauvage vit de traductions de livres de cuisine et de guides de voyage, mais il rêve d’écrire un roman, de raconter sa belle histoire d’amour avec Laura. Une fois de plus, il va devoir reporter son projet car Françoise Rahmy-Cohen le convoque pour lui proposer une offre qui ne se refuse pas: traduire Rebus, le roman d’Agostino Leonelli, l’étoile montante des lettres italiennes. L’éditrice, qui s’appuie sur les dires de Rodolphe Dupire, son conseiller, voit en lui celui qui sera capable de sublimer ce texte que s’arrachent les maisons d’éditions, maintenant qu’il figure sur les listes de nombreux prix et notamment le Stresa, c’est-à-dire le «Goncourt italien».
Julien, qui a lu le livre avant de donner son accord, a été touché par cette histoire d’amour qui ressemble à la sienne. Commence alors une sorte de double traduction, celle du texte italien avec ses pièges et celle de son propre vécu par rapport à la version d’Agostino.
Romane Lafore, qui s’est mis dans la peau de Julien, nous offre une belle réflexion sur l’exercice de la traduction et sur les libertés que peut s’octroyer un traducteur. Si au XVIIe siècle on parlait de «belle infidèle» pour souligner la liberté prise avec le texte original des auteurs de l’antiquité, les traducteurs emploient aujourd’hui plus prosaïquement l’expression «traduction-trahison» dans leur exercice. On comprend ainsi que le texte est autant le reflet d’une époque – on ne traduit plus certains mots de la même manière – qu’une interprétation, une réappropriation du traducteur. Surtout quand ce dernier découvre au fur et à mesure combien sa propre histoire entre en résonnance avec celle qu’il est chargé de traduire. Un trouble qui ne va cesser de croître, d’autant qu’il est conforté dans son idée par des proches et par son ami libraire, venu lui aussi d’Italie. C’est bien lui l’amant délaissé!
Entre paranoïa et recherche de tous ces petits détails qui pourraient le conforter dans sa conviction, le lecteur va pouvoir se délecter du roman en train de s’écrire et du roman dans le roman – celui qu’il traduit – qui raconte aussi une histoire familiale, un parcours qui passe par les années de plomb. Quant à ceux qui auront envie de se régaler des mœurs du petit monde de l’édition germanopratin, ils seront également servis. Romane Lafore, qui est éditrice et traductrice de l’italien, a ainsi mis toute son expérience personnelle dans ce premier roman. Pour notre plus grand plaisir.

Belle infidèle
Romane Lafore
Éditions Stock / coll. Arpège
Premier Roman
256 p., 19,50 €
EAN 9782234087477
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Italie, dans les Pouilles et à Rome. On y évoque aussi Bourg-la-Reine.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belles infidèles: traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman: le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie: Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne: l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?
En se glissant parfaitement dans la peau d’un homme, Romane Lafore signe un premier roman aussi virtuose que jubilatoire, véritable hommage à la fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Passé une certaine heure, je la voyais partout. Trois ans s’étaient écoulés et le rythme d’une démarche dans une rue déserte suffisait encore à me faire tourner la tête ; une mèche échappée d’une capuche, à ce que je l’augmente de toute sa chevelure. Il y avait tant de silhouettes à la nuque souple. Mais c’étaient les foules, les bars bruyants, les masses des terrasses amputant les trottoirs qui m’occasionnaient les plus violents coups au cœur. J’entendais toujours s’élever son timbre parmi les éclats de voix. La nuit flattait mes penchants : à chaque fois que je sortais quelque part, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec elle. Pour ne rien arranger, je sortais beaucoup. Laura était partout, mais elle n’était jamais là.

Il était 4 heures du matin et ce soir-là encore, je rentrais chez moi ivre. Depuis sept mois, j’étais riche. J’avais acheté un vidéoprojecteur, un service de verres à vin, un MacBook, une grande quantité d’herbe, des enceintes Bluetooth, un aller-retour pour Venise, des plantes vertes, une paire de Church’s, une veste en cuir que j’avais déjà éraflée au coude, un abonnement digital à La Repubblica, une gamme de soins contre la chute de cheveux, au moins quinze kilos de mozzarella de bufflonne, des bouteilles de bon vin, des livres, un Moleskine grand format qui n’entrait dans aucune poche, des tournées, des dîners, même, pour des amis à qui je reprochais instantanément leur manque de gratitude, un canapé enfin digne de ce nom. Un matin d’avril, dans un cabinet de notaire, j’avais hérité du fruit des sacrifices de ma mère — sa manie de conserver les sachets plastique de nos céréales du petit déjeuner, le Nestlé dessert qu’elle grignotait les soirs d’hiver, sur la nappe cirée de notre pavillon de banlieue, sa buanderie entièrement dédiée au rapiéçage, au bricolage, à l’empilage méthodique de boîtes à chaussures Bata. Toute sa vie, ma mère avait travaillé. Elle aurait pu s’en passer : les revenus de mon père médecin satisfaisaient aux besoins de la famille. Mais ma mère voulait ne dépendre de personne. Et l’impuissance de son mari à l’arracher aux griffes du cancer qui s’était planté au cœur de son intimité — une tumeur à l’utérus aussi grosse qu’une pêche au vin, une masse sombre et dense qui pulsait dans son bas-ventre comme un deuxième cœur — avait sournoisement fini par lui donner raison : on ne pouvait jamais compter sur personne. Pendant vingt-neuf ans, j’avais vu sa prévoyance fournir à mon père, mon frère et moi le plus fédérateur des sujets de plaisanterie. Maintenant qu’elle était morte, nous étions trois hommes incapables de rire ensemble.
Pour autant, nous ne pleurions pas. La mort de ma mère avait été engloutie par le silence qui avait toujours accompagné, chez nous, les sensations fortes. Silence lorsque la scène explicite d’un film visionné sur notre canapé familial venait titiller nos chairs vierges de garçonnets, silence devant les feux d’artifice du 14 Juillet, silence face à l’arme brandie par un nationaliste corse qui avait menacé mon père à la suite d’un litige de parking, silence devant les copains, les petites copines, les sachets de préservatifs vides et les cendriers pleins, silence autour du suicide d’un cousin dépressif, silence à l’admission de mon frère aîné à Polytechnique, silence quand j’abandonnai ma thèse en littérature comparée pour me mettre à traduire des guides de voyage et des livres de recettes.
J’avais l’habitude de dire que ma famille n’avait de Sauvage que son nom. D’ailleurs, j’ai lu que Sauvage vient de sylvia, la forêt. Quand une substance, ou l’une de ces bouffées de lyrisme que me procure l’écoute à grand volume d’un morceau traitant d’amours non partagées, m’entraîne dans une épopée au cœur de moi-même, j’aime me voir comme l’arbrisseau planté à l’orée d’un bois sombre. La forêt se tient derrière moi, tandis que les minces branches qui surmontent mon tronc frêle tentent d’attraper les rayons du soleil. Je n’ai pas peur du vent, de l’automne ni du gel, mais dans mon dos cette armée silencieuse me terrorise. La survenue de l’héritage — j’en parlais comme d’un accident, l’ultime symptôme du cancer de ma mère : elle avait commencé par perdre ses cheveux, puis son utérus et ses ovaires, son estomac n’avait plus été capable d’assimiler les aliments solides, son foie avait cessé de fonctionner, ses entrailles avaient été supplantées par une sonde gastrique, sa voix s’était tue, son pouls s’était arrêté, puis son assurance-vie s’était rompue et la membrane qui la retenait dans la catégorie des propriétaires bailleurs avait cédé —, l’irruption dans ma vie de ces 160 000 euros de patrimoine n’avait nullement endurci mon écorce. J’étais plus démuni que jamais. Julien Sauvage, frissonnant, guettant le soleil. Et le soleil se cachait.
L’odeur de tabac froid me prit aux narines quand je poussai la porte de mon appartement. Sur la table du salon, trônaient une casserole de pâtes durcies et un cendrier plein. J’avais invité Hervé à dîner chez moi puis nous avions poursuivi la nuit ailleurs. Hervé était mon meilleur ami. Il revenait d’un séjour de trois mois à Harvard, où il avait initié aux mystères de la phénoménologie d’attirantes étudiantes à qui son accent français, disait-il, avait le pouvoir d’alourdir les regards et d’empourprer les joues. Hervé avait beaucoup de choses à me raconter. Il était le spécialiste des récits, j’étais celui qui écoutait. Pourtant, il s’intéressait à moi. Rien de ce qui avait compté dans mon existence ne lui était étranger. Il connaissait l’ordre de naissance de mes oncles et tantes, il tenait le journal de mes désillusions sentimentales, depuis trois ans repérait avant moi les filles qui se borneraient à me faire croire qu’elles pourraient remplacer Laura. Combien de fois l’avais-je entendu déclarer : « Laisse tomber, c’est une Pauline, tu vas être amoureux trois soirs et elle va se rendre compte avant toi que c’est un malentendu » ?
Après dîner, nous étions passés dans le Marais prendre un verre chez Salvatore, le propriétaire historique de la librairie italienne de Paris. Ce soir-là, Salvatore était mal luné, et Hervé avait saisi l’occasion pour fortifier son entreprise de sape. Pour lui, Salvatore n’était qu’un velléitaire des années de plomb qui avait profité de l’hospitalité de la France pour asseoir son petit empire de mégalomane alcoolique. Mais là où Hervé voyait de l’esbroufe, je savais que se nichait une sincérité qui faisait de Salvatore l’une des rares personnes dont la fréquentation m’apportait un bien-être dénué d’arrière-pensées. Nous avions enfilé quelques digestifs puis nous avions rejoint les amis intelligents d’Hervé dans un bar de République. Assis face à une bière éventée, j’avais écouté Pablo commenter l’hybris des jeunes djihadistes européens et une thésarde rousse affirmer dans un français bourré d’anglicismes que seule Judith Butler avait écrit des pages épistémologiquement valables sur la jouissance féminine. Quand la bande d’agrégés s’était levée pour remuer sur des tubes de R’n’b, le moment était venu de rentrer. Depuis quelques heures déjà, j’avais recommencé à guetter les femmes qui croisaient ma route. Le souvenir de Laura ne mûrissait plus en moi. Il pourrissait.
J’avais oublié mon portable à la maison, aussi la première chose que je fis en franchissant le seuil fut de me ruer dessus. Aucun texto, nulle notification Facebook, pas le moindre crush sur Tinder. Mais alors que je balayais l’habituelle moisson de spams, un mail non lu attira mon attention.
Cher Julien Sauvage,
J’ai eu votre contact par une personne qui m’a dit de vous le plus grand bien. J’aimerais que nous nous rencontrions afin que je vous entretienne d’une affaire assez urgente. Pouvez-vous m’appeler demain matin ?
Bien cordialement,
Françoise Rahmy-Cohen
Directrice générale
Éditions Franc-Barbet
15 rue Jacob
75006 Paris
01 76 98 76 25 »

Extrait
« Il se trouve que ce roman est un chef-d’œuvre. Mon grand ami le critique Fiffo m’en a parlé avant même sa sortie. À vrai dire, je l’aurais acheté sans l’avoir lu, mais j’y ai tout de même jeté un coup d’œil, un soir, et Agostino m’a tenue en éveil une grande partie de la nuit, alors que je baragouine l’italien, tout juste. Mais je ne souhaite pas vous en dire plus. Rebus (elle prononça le titre à la française, « Rébus ») appartient à ces romans aquatiques, il coule en vous comme une eau de source. »

À propos de l’auteur
Née en banlieue parisienne en 1988, Romane Lafore est éditrice et traductrice de l’italien. Belle infidèle est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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Une vue exceptionnelle

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
David écrit des biographies de musicien dans un appartement avec «Une vue exceptionnelle» sur Paris qu’il partage avec Émile, neurochirurgien. Le couple que l’on imagine sans histoire va être rattrapé par son passé lorsque le fils que David voulait adopter vient consulter Émile.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma vie et celle qui m’attendait

Avec une plume toujours aussi délicate, Jean Mattern nous offre un court et intense roman intimiste qui explore la vie de David et d’Émile, un couple –presque – sans histoires.

Jean Mattern, responsable du domaine étranger chez Grasset, poursuit parallèlement sa carrière de romancier. Une vue exceptionnelle, son cinquième roman, fait suite à Septembre et Le Bleu du Lac – qui vient de paraître en poche dans la collection Points – qui ont permis aux lecteurs d’être séduits par un style aussi classique que délicat, sobre et sensuel dans des registres pourtant bien différents. Cette fois, il s’agit d’explorer la relation d’un couple homosexuel né au hasard d’une rencontre.
Voilà près de vingt-cinq ans que David partage la vie d’Émile, qu’ils vivent une vie à priori sans histoires dans le bel appartement situé sur le front de Seine avec «vue exceptionnelle», notamment sur l’île aux cygnes où ils se sont rencontrés. À l’époque David apprécie ce havre de calme et de verdure, célèbre pour la réplique de la Statue de la Liberté qui y a été érigée. Il ignore que l’endroit est un rendez-vous prisé de la communauté gay. Émile pour sa part vient régulièrement y chercher un partenaire, histoire d’agrémenter une vie entièrement consacrée à sa carrière professionnelle. Il est alors interne et entend se spécialiser en neurochirurgie. S’ils n’imaginent pas alors faire leur vie ensemble, ils ne tardent cependant pas à se retrouver, à s’apprécier jusqu’au jour où David propose à Émile d’emménager chez lui.
Si ce roman se lit avec autant de plaisir, c’est qu’il est construit comme un tableau impressionniste. Les petites touches successivement ajoutées pour former l’image finale sont les différentes voix qui viennent enrichir le scénario initial et donner profondeur et densité à cette relation de couple à priori bien ordinaire. David puis Émile nous donnent leur version, suivis puis Clarice qui fait son jogging sur l’île aux cygnes et croise régulièrement David. Trois histoires personnelles qui vont s’entrecroiser et s’enrichir avec d’autres protagonistes. On y découvrira que David, expatrié à Londres, était prêt à s’engager avec sa compagne de l’époque et à adopter son fils lorsque cette dernière s’est rapprochée du père de l’enfant, l’abandonnant à son rêve de paternité. C’est alors qu’il avait décidé de s’installer à Paris. Du côté d’Émile, on va découvrir qu’il aurait dû hériter d’une librairie à Bar-sur-Aube en Champagne, mais avait préféré quitter la province pour pouvoir vivre plus sereinement une sexualité «différente».
Habilement, Jean Mattern fait ressurgir ce passé au fil de circonstances qui vont mettre Émile et David au pied du mur, comme ce jour où le neurochirurgien retrouve en consultation un homme en lequel il reconnaît celui qui aurait pu devenir le fils adoptif de son compagnon. Bien entendu, il est tenu au secret professionnel. Mais peut-il simplement faire fi de cette rencontre? Des tourments intérieurs qui vont entraîner autant de questions sur les petits secrets et les grands hasards, sur l’essence d’une vie et sur les curieuses routes que nous empruntons tous, souvent plus inconsciemment que consciemment.

Une vue exceptionnelle
Jean Mattern
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
136 p., 16 €
EAN 9782848053295
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
David déserte Londres quand la femme dont il s’apprêtait à adopter le petit garçon le quitte. À Paris, il s’installe dans un appartement avec une grande baie vitrée sur la Seine. Lorsqu’un homme l’aborde sur un banc de l’île aux Cygnes, en contrebas de chez lui, il accepte sans arrière-pensée de lui montrer sa vue exceptionnelle.
Vingt-cinq ans plus tard, David et Émile habitent ensemble le lieu de leur rencontre. Émile, jeune interne à l’époque, est à présent un neurochirurgien réputé. David, tout à ses biographies de musiciens oubliés et à sa vie harmonieuse avec Émile, est parfaitement heureux. Mais la courte période où il a failli devenir père se rappelle à lui comme un rêve obsédant… et le vertige le saisit. Émile le sait, dont les certitudes et la froideur clinique vacillent le jour où, sur son carnet de rendez-vous, il voit inscrit le nom du fils perdu de son compagnon.
Subtil interprète de la complexité des émotions, Jean Mattern interroge ici, avec beaucoup de délicatesse, ces vies que nous aurions pu vivre si le destin en avait décidé autrement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la culture (Julien Coquet)
Blog culture 31
Page des Libraires (Juliet Romeo, Librairie La Madeleine, Lyon)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ÉMILE
Une vue exceptionnelle, il commença par me dire que son appartement possédait une vue vraiment exceptionnelle. Je trouvais ça incongru dans sa bouche, sur ce banc tout au bout de l’allée des Cygnes où je venais de m’asseoir à son côté. Il avait l’air perdu, mais pas de la manière dont les hommes qui fréquentent cet endroit feignent de s’y être égarés. Je lui souris, ne sachant comment poursuivre la conversation.
En avais-je même envie? Il m’intriguait, la situation était insolite. Je lui souris une nouvelle fois.
Je ne suis pas du genre à m’épancher sur le passé, à me retourner en arrière. Pourtant, depuis quelques jours, je ne cesse de penser à cette première rencontre entre David et moi. Ce n’est nullement l’heure des bilans, il n’y a aucune raison pour cela. Mais, la semaine dernière, j’ai opéré mon jumeau: un homme né le même jour que moi. À quelques heures près, quelques minutes
peut-être, nous avons le même âge. C’était la première fois de toute ma carrière que cela m’arrivait. Quand je lui ai expliqué les risques de l’opération, l’homme s’est mis à pleurer. J’ai vu des patients fondre en larmes ou éclater en sanglots des centaines de fois, et de toutes les manières. La plupart du temps, je suis mal à l’aise et ne sais pas comment réagir, car ma volonté de rassurer ne me dispense pas d’exposer clairement le fait qu’aucune opération au cerveau n’est sans risque et, quand mes explications provoquent une réaction aussi forte, il m’est difficile de préserver cet équilibre entre optimisme et réserve. Aucune tumeur ne s’enlève en un tour de main, comment peut-on imaginer autre chose? Bien entendu, j’aspire à être celui qui guérit, celui qui sauve des vies. C’est le métier que j’ai appris, le seul que j’aie toujours voulu faire. J’ai conscience de ma responsabilité, de mon rôle, et toutefois, je ne me suis jamais tout à fait habitué à ce poids. Quand le regard d’un patient me rappelle entre deux crises de larmes que je suis celui qui tient sa vie entre mes mains, cela m’est insupportable. La neurochirurgie est certes devenue une discipline high-tech, il n’empêche, ce sont encore mes dix doigts qui réussissent ou qui condamnent. Mais cet homme, mon jumeau, ne m’embarrassa pas, comme tant d’autres avant lui, qui ont bruyamment exprimé leur angoisse. Il me toucha, pleurant ainsi en silence. «Ce n’est pas pour moi que j’ai peur. Je sais qu’une mort sur la table d’opération serait sans douleur. Je pense à mes enfants si vous… si l’opération ne marche pas. C’est trop tôt pour eux, ils ne sont pas prêts. J’ai encore des choses… des choses à vivre avec eux… » Il s’arrêta net, s’excusa, se ressaisit.
Un peu plus tard, je vérifiai dans son dossier médical: trois garçons, tous les trois encore étudiants. Aucune trace de leur mère dans les numéros d’urgence qu’il avait indiqués. En cas de décès, j’aurais à prévenir l’aîné. Vingt-trois ans. Je savais qu’il me faudrait chasser cette idée de mon esprit avant d’entrer au bloc. Cela n’avait aucun sens non plus de lui accorder un statut particulier du fait de sa date de naissance. Nous avions le même âge, et alors ? Aucune comparaison n’était possible. C’était un patient comme un autre. L’opération s’est bien déroulée. L’homme est en rémission et je pourrai bientôt le rendre à ses trois garçons.

DAVID
Comme souvent, je me suis levé un peu avant toi. Ces heures du petit matin, quand la nuit n’est pas encore tout à fait vaincue, me sont précieuses, j’aime ces moments où tout semble possible, et je ne me lasserai jamais d’observer les reflets des premiers rais de lumière sur l’eau. Cette grande baie vitrée est une bénédiction, ouverte sur le ciel parisien et surtout sur la Seine juste en contrebas, c’est un peu comme si je disposais de la meilleure loge à l’opéra pour moi tout seul, le spectacle est différent à chaque fois, et bien que je prenne plaisir à prolonger le plus possible ce temps à moi dans le silence et la lumière argentée de la nuit finissante, il m’arrive souvent de retourner dans le lit où tu dors encore, je te réveille en te caressant tout en douceur, parfois je te fais l’amour sans prononcer un mot, comme pour partager ces débuts avec toi, ces premiers instants du jour qui renaît, et tu me traites bien sûr de sentimental à la table du petit déjeuner quand je te dis mon bonheur, mais ce n’est pas la seule différence entre nous, car, pendant que j’écris des biographies de musiciens ou d’artistes oubliés dont l’existence ne changera le cours des choses pour personne, tu opères, tu sauves des vies et modifies la trajectoire de tant de biographies, et pas seulement sur le papier. Cette pensée me donne parfois le vertige. »

À propos de l’auteur
Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d’Europe centrale. Il suit des études de littérature comparée en France à la Sorbonne, avant d’être responsable des droits étrangers aux éditions Actes Sud puis responsable des acquisitions de littérature étrangère aux éditions Gallimard, principalement pour les collections «Du monde entier» et «Arcades». Il est aujourd’hui éditeur responsable du domaine étranger chez Grasset. Dans chacun de ses romans, la question de la transmission occupe une place prépondérante: après Les Bains de Kiraly (Sabine Wespieser éditeur, 2008) – qui a été traduit en sept langues –, il publie, toujours chez Sabine Wespieser éditeur, De lait et de miel en 2010, puis Simon Weber en 2012, et, en mai 2018, Le Bleu du lac, très remarqué par les libraires et la critique. Aux éditions Gallimard il a publié un roman, Septembre (2015), ainsi qu’un essai, De la perte et d’autres bonheurs (2016), dans la collection «Connaissance de l’Inconscient». Son nouveau roman, Une vue exceptionnelle, est paru pour la rentrée littéraire 2019. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Le bal des folles

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019
Sélectionné par les « 68 premières fois »

Lauréate du Prix Première Plume 2019
Lauréate du Prix Stanislas 2019
Sélectionné pour le Prix Renaudot
Sélectionné pour le Prix du Premier Roman

En deux mots:
En cette année 1885, Charcot poursuit ses travaux à la Salpêtrière. Louise, atteinte d’hystérie sévère, lui sert de cobaye pour ses expériences d’hypnose suivie par un public curieux. Mais l’attraction la plus courue du tout-Paris est le Bal des folles organisé avec les pensionnaires de cet hôpital qui est bien davantage une prison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Eugénie et Louise, à la folie

Étonnant premier roman que ce Bal des Folles auquel nous convie Victoria Mas. Il a lieu à la Salpêtrière, où Charcot multiplie les expériences sur des femmes «différentes», souvent internées arbitrairement.

En 1885 à Paris, La Salpêtrière est un établissement plus que deux fois centenaire qui conserve la réputation de prison pour femmes qu’il a longtemps été. Après les mendiantes et les prostituées, on y enferme désormais les «folles», terme générique qui regroupe aussi bien les épileptiques que les retardées mentales, les hystériques que les maniaco-dépressives. Ce service, dirigé par Jean-Martin Charcot, expérimente beaucoup et pratique notamment l’hypnose au cours de séances qui sont devenues une attraction très courue.
BROUILLET_Charcot_lecon_Salpêtrière
C’est pour Louise, seize ans, l’occasion de tuer son ennui et de s’échapper quelques instants de cet immense dortoir où règne une discipline de fer.
Mais la jeune fille rêve de pouvoir fuir pour de bon, en compagnie d’un aide-soignant qui lui fait miroiter le mariage. Elle attend avec impatience le grand bal annuel durant lequel elle pourra s’envoler dans les bras de son futur mari. Un événement encore plus suivi et commenté, car la listes des invités rassemble les politiques, les scientifiques, les journalistes et les artistes.

Bal_des_Folles_©Dussault
En cette fin du XIXe siècle, le neurologue Charcot tente de sauver ses patientes de la folie en organisant pour elles des bals lors de la mi-carême. Dans un ballet baroque se côtoient, le temps d’une valse, le Tout-Paris et les aliénées.
Illustration Antoine Moreau Dusault pour Historia

En pleins préparatifs, quelques jours avant la mi-carême, Eugénie vient rejoindre les aliénées. Son seul crime est de converser avec les morts. Une déviance que son père n’accepte pas sous son toit. Aussi n’hésite-il pas à faire interner sa fille sans autre forme de procès. Toutefois, le pouvoir de la nouvelle venue va troubler Geneviève, l’infirmière jusqu’alors surtout réputée pour sa rigidité. Mais quand Eugénie lui transmet un message de sa sœur décédée et l’encourage à partir sans attendre pour Clermont-Ferrand où son père a été victime d’un accident, elle se sent redevable envers sa nouvelle pensionnaire.
Victoria Mas, d’une plume aussi alerte que documentée, sait parfaitement faire monter la tension. À mesure que se profile ce bal tant attendu, Geneviève prend toujours plus de risques pour qu’Eugénie puisse lui transmettre les messages de l’au-delà. En échange, elle promet d’aider la captive à fuir.
Loin de moi l’idée de dévoiler les rebondissements multiples de cette soirée mémorable et les destins de Louise, Eugénie et Geneviève. Aussi me contenterai-je de saluer la performance de la primo-romancière dont la plume n’a pas fini de nous séduire. Victoria Mas. Retenez bien ce nom !

Le bal des folles
Victoria Mas
Éditions Albin Michel
Premier roman
256 p., 18,90 €
EAN 9782226442109
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un voyage à Clermont-Ferrand.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles.  Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Actualitté (Antoine Oury)
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog Agathe the Book
Blog C’est contagieux 

Le bal des folles – Victoria Mas – © Production éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le 3 mars 1885
– Louise. Il est l’heure.
D’une main, Geneviève retire la couverture qui cache le corps endormi de l’adolescente recroquevillée sur le matelas étroit ; ses cheveux sombres et épais couvrent la surface de l’oreiller et une partie de son visage. La bouche entrouverte, Louise ronfle doucement. Elle n’entend pas autour d’elle, dans le dortoir, les autres femmes déjà debout. Entre les rangées de lits en fer, les silhouettes féminines s’étirent, remontent leurs cheveux en chignon, boutonnent leurs robes ébène par-dessus leurs chemises de nuit transparentes, puis marchent d’un pas monotone vers le réfectoire, sous l’œil attentif des infirmières. De timides rayons de soleil pénètrent par les fenêtres embuées.
Louise est la dernière levée. Chaque matin, une interne ou une aliénée vient la tirer de son sommeil. L’adolescente accueille le crépuscule avec soulagement et se laisse tomber dans des nuits si profondes qu’elle ne rêve pas. Dormir permet de ne plus se préoccuper de ce qu’il s’est passé, et de ne pas s’inquiéter de ce qui est à venir. Dormir est son seul moment de répit depuis les événements d’il y a trois ans qui l’ont conduite ici.
– Debout, Louise. On t’attend.
Geneviève secoue le bras de la jeune fille, qui finit par ouvrir un œil. Elle s’étonne d’abord de voir celle que les aliénées ont surnommée l’Ancienne attendre au pied de son lit, puis elle s’exclame :
– J’ai cours !
– Prépare-toi, tu as assez dormi.
– Oui !
La jeune fille saute à pieds joints du lit et saisit sur une chaise sa robe en lainage noir. Geneviève fait un pas de côté et l’observe. Son œil s’attarde sur les gestes hâtifs, les mouvements de tête incertains, la respiration rapide. Louise a fait une nouvelle crise hier : il n’est pas question qu’elle en fasse une autre avant le cours d’aujourd’hui.
L’adolescente s’empresse de boutonner le col de sa robe et se tourne vers l’intendante. Perpétuellement droite dans sa robe de service blanche, les cheveux blonds relevés en chignon, Geneviève l’intimide. Avec les années, Louise a dû apprendre à composer avec la rigidité de cette dernière. On ne peut lui reprocher d’être injuste ou malveillante ; simplement, elle n’inspire pas d’affection.
– Comme ceci, Madame Geneviève ?
– Lâche tes cheveux. Le docteur préfère.
Louise remonte ses bras arrondis vers son chignon fait à la hâte et s’exécute. Elle est adolescente malgré elle. À seize ans, son enthousiasme est enfantin. Le corps a grandi trop vite ; la poitrine et les hanches, apparues à douze ans, ont manqué de la prévenir des conséquences de cette soudaine volupté. L’innocence a un peu quitté ses yeux, mais pas entièrement ; c’est ce qui fait qu’on peut encore espérer le meilleur pour elle.
– J’ai le trac.
– Laisse-toi faire et ça se passera bien.
– Oui.
Les deux femmes traversent un couloir de l’hôpital. La lumière matinale de mars entre par les fenêtres et vient se réfléchir sur le carrelage – une lumière douce, annonciatrice du printemps et du bal de la mi-carême, une lumière qui donne envie de sourire et d’espérer qu’on sortira bientôt d’ici.
Geneviève sent Louise nerveuse. L’adolescente marche tête baissée, les bras tendus le long du corps, le souffle rapide. Les filles du service sont toujours anxieuses de rencontrer Charcot en personne – d’autant plus lorsqu’elles sont désignées pour participer à une séance. C’est une responsabilité qui les dépasse, une mise en lumière qui les trouble, un intérêt si peu familier pour ces femmes que la vie n’a jamais mises en avant qu’elles en perdent presque pied – à nouveau.
Quelques couloirs et portes battantes plus tard, elles entrent dans la loge attenante à l’auditorium. Une poignée de médecins et d’internes masculins attendent. Carnets et plumes en main, moustaches chatouillant leurs lèvres supérieures, corps stricts dans leurs costumes noirs et leurs blouses blanches, ils se tournent en même temps vers le sujet d’étude du jour. Leur œil médical décortique Louise : ils semblent voir à travers sa robe. Ces regards voyeurs finissent par faire baisser les paupières de la jeune fille.
Seul un visage lui est familier : Babinski, l’assistant du docteur, avance vers Geneviève.
– La salle est bientôt remplie. Nous allons commencer d’ici dix minutes.
– Avez-vous besoin de quelque chose en particulier pour Louise ?
Babinski regarde l’aliénée de haut en bas.
– Elle fera l’affaire comme ça.
Geneviève hoche la tête et s’apprête à quitter la pièce. Louise marque un pas anxieux derrière elle.
– Vous revenez me chercher, Madame Geneviève, n’est-ce pas ?
– Comme chaque fois, Louise.
En coulisse de la scène, Geneviève observe l’auditorium. Un écho de voix graves monte des bancs en bois et emplit la salle. Celle-ci ressemble moins à une pièce d’hôpital qu’à un musée, voire à un cabinet de curiosités. Peintures et gravures habillent murs et plafond, on y admire des anatomies et des corps, des scènes où se mélangent des anonymes, nus ou vêtus, inquiets ou perdus ; à proximité des bancs, de lourdes armoires que le temps fait craquer affichent derrière leurs portes vitrées tout ce qu’un hôpital peut garder en souvenir : crânes, tibias, humérus, bassins, bocaux par douzaines, bustes en pierre et pêle-mêle d’instruments. Déjà, par son enveloppe, cette salle fait au spectateur la promesse d’un moment singulier à venir.
Geneviève observe le public. Certaines têtes sont familières, elle reconnaît là médecins, écrivains, journalistes, internes, personnalités politiques, artistes, chacun à la fois curieux, déjà converti ou sceptique. Elle se sent fière. Fière qu’un seul homme à Paris parvienne à susciter un intérêt tel qu’il remplit chaque semaine les bancs de l’auditorium. D’ailleurs, le voilà qui apparaît sur scène. La salle se tait. Charcot impose sans trouble sa silhouette épaisse et sérieuse face à ce public de regards fascinés. Son profil allongé rappelle l’élégance et la dignité des statues grecques. Il a le regard précis et impénétrable du médecin qui, depuis des années, étudie, dans leur plus profonde vulnérabilité, des femmes rejetées par leur famille et la société. Il sait l’espoir qu’il suscite chez ces aliénées. Il sait que tout Paris connaît son nom. L’autorité lui a été accordée, et il l’exerce désormais avec la conviction qu’elle lui a été donnée pour une raison : c’est son talent qui fera progresser la médecine.
– Messieurs, bonjour. Merci d’être présents. Le cours qui va suivre est une démonstration d’hypnose sur une patiente atteinte d’hystérie sévère. Elle a seize ans. Depuis qu’elle est à la Salpêtrière, en trois ans nous avons recensé chez elle plus de deux cents attaques d’hystérie. La mise sous hypnose va nous permettre de recréer ces crises et d’en étudier les symptômes. À leur tour, ces symptômes nous en apprendront plus sur le processus physiologique de l’hystérie. C’est grâce à des patientes comme Louise que la médecine et la science peuvent avancer.
Geneviève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adresser à ces spectateurs avides de la démonstration à venir, elle songe aux débuts de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, chercher, découvrir ce qu’aucun n’avait découvert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Charcot incarne la médecine dans toute son intégrité, toute sa vérité, toute son utilité. Pourquoi idolâtrer des dieux, lorsque des hommes comme Charcot existent ? Non, ce n’est pas exact : aucun homme comme Charcot n’existe. Elle se sent fière, oui, fière et privilégiée de contribuer depuis près de vingt ans au travail et aux avancées du neurologue le plus célèbre de Paris.
Babinski introduit Louise sur scène. Submergée par le trac dix minutes plus tôt, l’adolescente a changé de posture : c’est désormais les épaules en arrière, la poitrine gonflée et le menton relevé qu’elle s’avance vers un public qui n’attendait qu’elle. Elle n’a plus peur: c’est son moment de gloire et de reconnaissance. Pour elle, et pour le maître. »

À propos de l’auteur
Victoria Mas a travaillé dans le cinéma. Elle signe avec Le Bal des folles son premier roman. (Source : Éditions Albin Michel)

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Une partie de badminton

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En deux mots:
Paul Lerner, écrivain en panne d’inspiration, s’est exilé en Bretagne où il a trouvé un poste de journaliste. Si son épouse et son fils semblent s’adapter à cet exil, sa fille rêve de retourner à Paris. Mais cette insatisfaction n’est que la partie émergée d’un iceberg de problèmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une famille explosive

Après la Chanson de la ville silencieuse et la mélancolie lisboète Olivier Adam nous entraîne en Bretagne sur les pas de Paul Lerner et de sa famille. On s’amuse autant que lui de ce portrait d’écrivain raté qui cumule les problèmes.

Commençons cette chronique par un peu de musique. Si je vous propose d’écouter «Exister» d’Alain Chamfort, c’est parce qu’Olivier Adam a trouvé le titre de son nouveau roman dans les paroles de cette chanson: «Exister quel sport de rue / Sûr c’est pas du badminton / Exister si j’avais su / Aurais-je décliné la donne».


S’il faut attendre la fin du roman pour que Manon lance à son père que «la vie est un sacré sac de nœuds, un putain de sport de rue». Et qu’il lui réponde, complice «Sûr, c’est pas du badminton», c’est que les problèmes n’ont pas arrêter de s’accumuler durant les quelques mois sur lesquels s’étalent la vie de cette famille. Pour comprendre comment on est arrivé là, il faut toutefois remonter un peu le temps.
Paul Lerner est un écrivain qui a publié une dizaine de romans et qui, après avoir connu un petit succès, peine à atteindre des tirages honorables. Avec Sarah, son épouse, il décide de quitter Paris pour s’installer en Bretagne, à Saint-Lunaire, de l’autre côté de la Rance. Une décision que son jeune fils Clément prend avec philosophie, mais qui révolte son adolescente de fille. Manon ne comprend pas pourquoi il faudrait s’enterrer dans ce coin perdu balayé par les vents du large.
Paul et Sarah espèrent que cette révolte sera passagère, le temps qu’elle trouve ses marques et se fasse de nouveaux amis. Lui a trouvé un emploi de journaliste à L’Émeraude, l’hebdomadaire local, elle travaille dans un centre d’accueil de migrants.
En racontant leur quotidien, Olivier Adam parsème son récit de petits indices permettant au lecteur de suivre cette montée insidieuse des périls. Ainsi, comme une piqûre de rappel, Paul croise un jour Meyerowitz, un écrivain en villégiature, dont les préoccupations lui rappellent combien il est désormais loin des manœuvres éditoriales: «Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif.»
Puis survient l’épisode de l’incendie volontaire du bâtiment qui héberge les migrants. Paul s’étonne que Sarah ne lui ai rien dit de ce fait divers alors qu’elle est censée travailler là-bas. Enfin, vient ce jour où sa fille est absente du collège, alors qu’elle est partie comme tous les matins prendre le bus de ramassage scolaire. À cette liste, on rajoutera l’article écrit pour dénoncer les manœuvres immobilières du maire et d’un promoteur pour vendre le camping en bord de mer et transformer le site en résidence de luxe. Autant de petits cailloux semés qui vont finir par faire très mal.
Manon part rejoindre son petit ami à Paris, Sarah a une relation avec Lise, la femme d’un policier, Paul subit les foudres du maire qui lui avait mis le pied à l’étrier. Son ami Aurélien meurt. Et pour couronner le tout, une femme prétend être sa demi-
«Dépression n°5. By Lerner. Paris.»
C’est là que la plume d’Olivier Adam fait merveille, mêlant lucidité et autodérision, choisissant de relever la tête plutôt que d’accepter ce qui a tout l’air d’un naufrage : «II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout.»
Faisant un parallèle avec les soucis du pays, le romancier nous offre à travers cette chronique familiale un condensé de l’évolution de notre société. L’économie en mutation, le rapport ville-campagne, le déclin de l’édition, la question des migrants, celle de la violence conjugale ou encore les problèmes environnementaux sont amenés de la même manière, par petites touches, à la manière des impressionnistes. Pour finir sur un tableau saisissant. Après la quête mélancolique d’une fille sur les pas de son père dans Chanson d’une ville silencieuse, voici le retour – en pleine forme – d’Olivier Adam.

Une partie de badminton
Olivier Adam
Éditions Flammarion
Roman
000 p., 21 €
EAN 9782081382473
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Saint-Lunaire et les localités situées de l’autre côté de la Rance, Saint-Briac, Lancieux, Saint-Jacut-de-la-Mer, Fréhel et à Paris. On y évoque aussi Rennes et Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une parenthèse parisienne qui n’a pas tenu ses promesses, Paul Lerner, dont les derniers livres se sont peu vendus, revient piteusement en Bretagne où il accepte un poste de journaliste pour l’hebdomadaire local. Mais les ennuis ne tardent pas à le rattraper. Tandis que ce littoral qu’il croyait bien connaître se révèle moins paisible qu’il n’en a l’air, Paul voit sa vie conjugale et familiale brutalement mise à l’épreuve. Il était pourtant prévenu: un jour ou l’autre on doit négocier avec la loi de l’emmerdement maximum. Reste à disputer la partie le plus élégamment possible.
Comme dans Falaises, Des vents contraires ou Les Lisières, Olivier Adam convoque un de ses doubles et brouille savoureusement les pistes entre fiction et réalité dans ce grand livre d’une vitalité romanesque et d’une autodérision très anglo-saxonne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Devoir (Philippe Couture)


Interview de Olivier Adam à l’occasion de la sortie de son roman Une partie de badminton © Production Éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En cale sèche
Son téléphone se mit à vibrer. Paul Lerner le laissa faire. Il avait depuis longtemps la réputation d’être injoignable. Avec les années, il s’était imaginé qu’on finirait par s’y habituer. Mais non. Tout le monde s’acharnait à le lui reprocher. Sarah, sa compagne. Manon et Clément, ses enfants. Sa mère. Ses amis – mais il lui en restait peu. Son éditeur à l’époque – une époque pas si lointaine en définitive, mais tout cela lui paraissait loin désormais, il y pensait comme à une autre vie, très ancienne, périmée. Et, ces temps-ci, Marion Gardel, rédactrice en chef de L’Émeraude, le journal local dont il rédigeait une bonne partie des articles.
— Ces engins sont pourvus d’une messagerie, lui répétait-il. Utilisez-la. Surtout si c’est pour me rappeler qu’on boucle demain et que j’ai du retard. Je le sais mieux que quiconque, figurez-vous, mais bordel, est-ce que je vous ai déjà plantée ? Oui ou non ? Non. Bon alors.
Paul n’y pouvait rien. Il détestait parler dans ce truc, y coller son oreille. Le sentir vibrer dans sa poche suffisait à lui serrer la gorge.
Il attendit en vain que l’appareil vibre de nouveau, indiquant que Marion Gardel lui avait laissé un message. Puis il se remit au travail. Dans son dos se mêlaient le bruissement des conversations et le vacarme du percolateur. Ils n’étaient pas nombreux, en dehors des week-ends, à s’installer en milieu d’après-midi aux tables calées dans le sable blanc de la paillote qui surplombait la grande plage. Le nouveau propriétaire, un type d’une quarantaine d’années au sourire inaltérable, semblait ne pas se résoudre à ce que la saison touristique ne dure qu’un mois, nichée entre le 14 juillet et le 15 août, et s’échinait depuis quatre ans à ouvrir son établissement dès les premiers jours d’avril pour ne le fermer qu’une fois les congés de la Toussaint consumés. En dehors des vacances, des ponts et de quelques week-ends ensoleillés, il se condamnait ainsi à demeurer seul sous la pluie, attendant qu’à la moindre éclaircie quelques locaux désœuvrés, une poignée de touristes égarés daignent lui commander un café ou un demi qu’ils consommaient à toute vitesse, sous peine de finir frigorifiés avant même d’en avoir bu la dernière goutte. Une telle abnégation frisait l’hérésie économique, personne ne comprenait comment il pouvait s’en sortir avec un si maigre chiffre d’affaires, mais cela faisait le bonheur de Paul. Il y avait établi son QG. C’était devenu une sorte d’extension de sa maison. Son jardin en quelque sorte (le petit carré d’herbe prolongeant la terrasse abritée dont bénéficiaient les Lerner, ainsi qu’on les appelait même si Paul et Sarah n’étaient pas mariés, quoique agréable, n’en méritait pas vraiment le nom). Il se sentait protégé face à ce paysage qui avait toujours eu le pouvoir (comment avait-il pu l’oublier, comment même avait-il cru pouvoir s’en passer ou vouloir autre chose, se demandait-il à présent) de dresser une muraille entre son cerveau et tout ce qui le rongeait. Dans l’ordre chronologique : la mort de son père et l’atmosphère de décomposition qui avait cerné leurs dernières années à Paris, l’insuccès de ses derniers livres et l’endurance dangereusement érodée de Sarah, son dos foutu et les deux années de douleur constante, de comprimés de codéine, de Lamaline et de capsules d’Acupan qu’il avalait comme des bonbons, les trois opérations des lombaires dans des cliniques hors de prix par de prétendus pontes de la chirurgie, l’interminable succession de convalescences, de rémissions et de rechutes, l’argent qui n’avait soudain plus suffi, même avec le salaire de Sarah, pour leur payer le luxe d’une vie parisienne, l’urgence qu’il y avait eu alors à dénicher un boulot pour assurer le quotidien, les démarches sans succès auprès des maisons d’édition (il ne suffisait pas, découvrait-il, d’avoir publié des romans dont certains avaient trouvé leurs lecteurs pour prétendre au titre d’éditeur ou de directeur de collection), du monde du cinéma (son étoile avait pâli depuis ses derniers succès en tant que scénariste) ou de la presse écrite (où sévissait une crise sans précédent), et pour finir leur retour ici, nimbé d’un tenace sentiment d’échec, à la faveur d’un emploi inespéré dans le canard local. Mais tout n’allait pas si mal. Certes, la réacclimatation de Manon s’avérait difficile : elle semblait ne pas se remettre d’avoir été arrachée à sa ville, son quartier, son lycée, ses amies. Quand bien même elle était née et avait passé ses onze premières années ici. Ses parents avaient gâché sa vie, affirmait-elle. Mais ils vivaient là de nouveau, à deux pas des plages et des falaises, à une quinzaine de kilomètres des lieux qu’ils avaient quittés cinq ans plus tôt, histoire de ne pas tout à fait accréditer la thèse d’un complet retour à la case départ. Clément, passé les premières angoisses liées à tout grand changement, s’en sortait plutôt bien, même si voir sa sœur se renfermer sur elle-même et ne plus lui porter qu’une attention négligeable, alors qu’ils avaient été si proches durant tant d’années, lui brisait le cœur.
Sarah avait obtenu sa mutation à temps, et en dépit des trajets en voiture quotidiens qu’elle s’infligeait pour gagner la banlieue de Rennes, paraissait avoir repris les forces que cinq ans d’enseignement en Seine-Saint-Denis et Paul lui-même (il était, de l’avis de tous, un type « difficile à vivre ») avaient sérieusement rongées au fil des années. Ils n’étaient pas à plaindre en définitive. Loin de là, même, se força à penser Paul.

La mer s’était retirée jusqu’aux confins des premiers îlots. Les bateaux s’échouaient comme en cale sèche, cernés d’oiseaux scrutant les reliefs d’un repas d’ordinaire accessible aux seuls sternes et cormorans, les rares bestioles de leur espèce assez dingues pour s’enfoncer à longueur d’année dans une eau que l’été peinait à réchauffer au-delà des dix-huit degrés et qui le reste du temps oscillait entre les neuf et douze. Sur l’écran de l’ordinateur s’affichait le texte que Paul était sur le point d’achever. Il n’avait rien de commun avec ceux auxquels il avait longtemps pensé consacrer sa vie entière. Mais il fallait bien s’y résoudre. Ses trois derniers livres n’avaient emballé ni la presse ni les lecteurs. Il était passé de mode. Ou il avait écrit de mauvais romans. En matière de littérature, le succès, l’échec, tout cela lui semblait relever en partie du malentendu, de l’air du temps ou de circonstances. De la chance il en avait eu très tôt, et par paquets entiers. Elle avait fini par le quitter, voilà tout.
Quelques gouttes éclaboussèrent le clavier de son ordinateur. Il jeta un œil vers le ciel, sauvegarda la dernière version de son article et se réfugia au bar. L’avancée du toit, recouvert d’un genre de paillis à la mode tropicale, l’abritait des pluies qui par ici alternaient tout au long des journées avec les trouées de lumière, assurant ces incessants changements de couleurs à la surface de la mer que vantaient les prospectus de l’office du tourisme et les reportages sur ce coin de la côte bretonne, qu’on pouvait suivre la nuit venue, au gré des insomnies, sur les chaînes les plus reculées du satellite. Paul lâcha au patron la désormais rituelle prédiction selon laquelle ce dernier finirait bien par se résoudre à aménager un coin de tables protégé en permanence, à quoi celui-ci lui répondit comme à l’accoutumée, imperturbable, qu’il faisait toujours beau ici et que c’était bien connu, en Bretagne il ne pleuvait que sur les cons. Ils avaient cet échange chaque semaine. Cela faisait partie des charmes de la vie locale. La pluie et le beau temps, les coefficients de marée et la force du vent, les sempiternels débats sur le climat qui régnait sous ces latitudes, moins mauvais que ce qu’en laissait croire la rumeur colportée par à peu près tout le monde sauf Paul, remplissaient une bonne moitié des conversations, le reste étant dévolu à des considérations générales sur l’actualité du coin (que Paul alimentait d’ailleurs dans des proportions non négligeables), aux résultats sportifs, à la santé des uns et des autres, aux variations d’état civil, naissances mariages divorces enterrements et, pour les plus audacieux et concernés, à quelques commentaires bien sentis sur la marche du pays, pour ne pas dire du monde, telle qu’elle était relatée dans les pages de Ouest France ou durant les deux minutes des flashs info dispensés par la station régionale de la radio publique. Paul aimait se laisser noyer dans ce babillage incessant, cette sociabilité de surface. Au fond, pendant les cinq ans de leur parenthèse parisienne, et sans qu’ils se le formulent jamais, cela lui avait manqué. Comme tout le reste. Les paysages, les gens, le sentiment obscur d’être au bord du pays, légèrement en retrait, et néanmoins en son cœur. Cette vie dont il avait cru s’être lassé. Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir partir, cinq ans plus tôt ? Qu’est-ce qui ne tournait pas rond ? Tout allait bien à l’époque, et mieux que ça, même, quand il y réfléchissait. Ses livres rencontraient un certain écho. Aussitôt l’un fini un autre lui apparaissait. Il écrivait sans difficultés notoires, puisant dans le lieu et ses habitants une bonne partie de sa matière – de là à croire qu’à Paris l’inspiration s’était tarie, ce qui pouvait expliquer que le contenu de ses livres s’en soit ressenti et qu’ainsi l’aient abandonné un à un les lecteurs, il y avait un pas qu’il hésitait encore à franchir. Sarah semblait heureuse alors – et ce fut pour lui une vraie surprise quand, le jour où il lui fit part de son désir de vivre dorénavant à Paris, elle avait acquiescé et soutenu ce projet sans réserve. Les enfants poussaient comme des herbes folles ; leur jardin était une plage de six kilomètres. Que demander de plus ? D’ailleurs, quand ils avaient annoncé leur départ, personne ici n’avait compris. Vous le regretterez vite. Vous reviendrez. Au bout d’un an, au bout de dix ans, mais vous reviendrez, s’étaient-ils entendu répéter. Sur le coup ils avaient souri à tous ces gens. Les faits leur avaient pourtant donné raison.
La pluie s’était mise à cingler mais déjà à l’ouest le ciel se déchirait et les rayons de soleil tombaient en rideau à travers les nuages anthracite. La mer s’illumina soudain, virant en un clin d’œil du gris fer à l’émeraude, avant de loucher vers le turquoise fluorescent. Le patron, le serveur qui l’assistait et les trois autres clients perchés sur de hauts tabourets contemplèrent le spectacle comme si c’était la première fois qu’un tel phénomène se produisait. Jamais personne n’avait l’air de s’en rassasier. Ce genre de lumières, de couleurs avait beau tout repeindre plusieurs fois par jour, c’était toujours le même éblouissement. Un type au comptoir observait Paul à la dérobée. Il finit par lui demander si, par hasard, il n’était pas romancier.
— Non, vous devez confondre…, répondit Lerner. L’était-il encore ? La question était sans fond. Depuis son dernier livre, il n’avait pas écrit une ligne et rien ne semblait vouloir se profiler. Du reste, personne ne semblait attendre encore quelque chose de lui. Ni les lecteurs, qui l’avaient déjà oublié. Ni son éditeur, pour qui la Terre ne s’était pas arrêtée de tourner : Noren comptait à son catalogue d’autres poulains sur qui miser, et sa maison continuait à collectionner les succès. Plus le temps passait, plus Paul se demandait si la page n’était pas définitivement tournée. Peut-être n’écrirait-il plus jamais le moindre roman. Peut-être ne publierait-il plus rien d’ici sa mort. Quand il s’en ouvrait à Sarah, elle haussait les épaules. Comme si la perspective de le voir se retirer du jeu ne la perturbait pas. Il avait longtemps gagné sa vie avec ses romans. Ce n’était plus le cas. Qu’il arrête et se consacre à un autre métier ne constituait pas un drame. Il ne serait pas le premier ni le dernier à devoir se reconvertir. D’ailleurs elle n’avait jamais vraiment compris pourquoi l’écriture, la réception de ses livres, en dehors des implications financières que cela supposait, le gouvernaient à ce point. Le plongeaient dans de tels états d’anxiété ou d’abattement, d’euphorie ou d’excitation. Tout cela lui paraissait nimbé d’une forme de romantisme démodé. Toute cette mythologie de l’auteur torturé. Rongé quand l’inspiration se dérobait. Hanté par le sentiment d’imposture ou d’échec. Elle en aurait souri si durant toutes ces années elle n’avait dû en subir les conséquences. Après tout, disait-elle, ce ne sont que des romans. Et puis quoi, tu n’es pas Faulkner non plus. Bien sûr Paul ne l’était pas, et ne le serait jamais. Mais tout de même, quelque chose dans ce discours, venant de quelqu’un qui vouait sa vie à enseigner les lettres à des lycéens rétifs, ne manquait pas de le troubler.
Il rentra chez lui et s’installa à son bureau, d’où l’on apercevait la mer si toutefois l’on voulait bien se pencher un peu par la fenêtre et consentir à se tordre le cou.
Son poste de travail était situé au deuxième étage de la maison. Celle-ci était mitoyenne d’un immeuble années trente qui avait abrité un hôtel à la grande époque des stations balnéaires, avant d’être démembré en une dizaine d’appartements surplombant un bar et une pizzeria qui la jouaient banchée et n’ouvraient que le week-end et durant les congés scolaires. L’été, les vacanciers y sirotaient des rhums arrangés jusque tard dans la nuit. Paul avait l’impression de les accueillir dans son jardin. Jusqu’à ce qu’ils rentrent se coucher ou gagnent la boîte de nuit perchée sur la pointe. Là-bas, nichés sur les derniers mètres de granit s’échouant à l’équerre, ils dansaient jusqu’à l’aube tandis que la mer engloutissait le monde.
La maison elle-même n’était pas très grande. Elle ressemblait plus à une résidence secondaire qu’à un endroit où vivrait à l’année un couple avec deux enfants, mais enfin, les Lerner s’y plaisaient, à l’exception de Manon bien entendu, aux yeux de qui rien ici ne présentait le moindre intérêt. Ils l’avaient trouvée via l’agent immobilier qui leur avait vendu la coquette villa balnéaire où ils avaient emménagé quelques mois avant la naissance de leur fils : à l’époque, les droits d’auteur commençaient à pleuvoir, trois romans aux ventes plus que convenables et deux adaptations cinématographiques les avaient soudain propulsés du monde des locataires dans celui plus envié des propriétaires. Ce même agent avait revendu la villa quand les avait pris le désir subit de tenter l’aventure d’une vie nouvelle à Paris. Lui aussi avait semblé désorienté à l’époque : des gens qui finissaient par s’établir dans la ville de bord de mer où ils passaient leurs vacances et où ils avaient toujours été si heureux, apaisés, unis, légers (mais n’était-ce pas là le propre des vacances, où qu’on les passe), il en avait vu défiler. Qui n’avait pas rêvé un jour de s’installer pour de bon dans un lieu de villégiature, de quitter la grande ville pour goûter à l’année au bonheur qu’ils n’éprouvaient que quelques semaines par an ? Mais on ne croisait pas si fréquemment des clients souhaitant faire le trajet dans l’autre sens, à moins d’y être contraints.
— Vous reviendrez, vous verrez. Vous en aurez vite marre de Paris. La mer vous manquera.
Quand bien même la mer n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, ce type avait vu juste lui aussi, et c’est lui que la famille Lerner avait retrouvé devant cette maison un jour de mars, après qu’ils eurent posé leur préavis à Paris, que Paul se fut engagé auprès de L’Émeraude et que Sarah eut, par miracle dans des délais si courts, obtenu sa mutation dans un lycée de la banlieue rennaise. Ils n’en avaient pas visité d’autres. Ils étaient pressés, ne pouvaient pas reculer leur départ d’un an ou plus, et celle-là convenait. »

Extraits
« Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif. »

« En écoutant Éric déblatérer lui revinrent en tête les mots de Noren, son éditeur, au sujet du livre qui était paru quand ils s’étaient installés à Paris. La presse était moins abondante que pour les précédents. Paul avait bien été invité dans un certain nombre d’émissions littéraires mais ça demeurait insuffisant pour atteindre le seuil de visibilité critique qui faisait les succès. Huit ou dix ans plus tôt certains de ses romans avaient trouvé leurs lecteurs dans des conditions comparables. Mais c’était fini, tout ça, lui avait dit Noren. Les ventes se concentraient désormais sur une poignée de titres et les autres étaient condamnés à la confidentialité. Il fallait créer l’événement pour s’en sortir. D’une manière ou d’une autre. Être la nouvelle sensation. Ou tenir un sujet qui attire les médias. Qui fasse le buzz. Provoque la polémique. Ou qui intéresse d’emblée les gens. Genre, la Seconde Guerre mondiale. La vie romancée de Trucmuche. Un phénomène sociétal du moment. Ou à défaut se foutre à poil. Seuls les très gros vendeurs ou les auteurs « médiatiques » pouvaient se contenter d’écrire ce qui leur chantait. Pour eux, le simple fait de publier un nouveau livre constituait d’emblée un événement. Paul avait écouté Noren sagement. Il ignorait alors que ce qui ressemblait à un accident de parcours se répéterait en pire dans les années qui suivraient. Comparé aux deux qui lui succéderaient, ce roman-là avait eu une belle vie… »

« Mais il connaissait ce poison lent qui vous abattait quelques mois plus tard, une fois le plus dur passé. Il connaissait par cœur toutes les stratégies minables de la dépression pour vous scier les pattes à l’instant où vous vous y attendiez le moins. Mais tout de même, il ne put s’empêcher de se réjouir. La vie s’acharnait à faire voler en éclats ses certitudes, ses fondations mêmes, celles qu’il croyait immuables, mais ça allait. Ses livres qui n’intéressaient plus personne, la liaison de sa compagne, la fugue de sa fille qui ne les supportait plus, sa prétendue sœur cachée, la mort d’Aurélien, ça allait. Même ce qu’il avait découvert en lisant les lettres que ce dernier avait échangées avec Sarah, ça allait. Allez, s’encouragea-t-il. C’est juste la vie. Et il faut faire avec. La vie lui avait toujours fait peur. Les autres aussi. II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout. »

« L’adolescence était un cimetière. Les dépouilles d’enfants joyeux y reposaient comme la peau d’une mue.»

« On pouvait observer ça dans tous les domaines et à tous les échelons. Pauvres gouvernements qui devaient dépenser un pognon de dingue pour s’occuper des plus vulnérables, des plus précaires, rognant des crédits qu’ils auraient tellement préféré réserver à l’enrichissement des premiers de cordée. Pauvres États prospères qui devaient accueillir des crève-la-faim, des gens fuyant la guerre, la misère ou la catastrophe climatique. Pauvres villes bourgeoises obligées d’abriter des ghettos pullulant de chômage et de délinquance et de s’occuper un minimum de leurs habitants qui ne rapportaient rien et coûtaient beaucoup. Pauvres établissements scolaires forcés d’abriter en leur sein des élèves défavorisés, récalcitrants, délaissés, largués, inadaptés, turbulents, malheureux. Pauvres parents affublés d’enfants fragiles, difficiles, remuants, apathiques, hyperactifs, angoissés, casse-cou, ingérables, maladifs, ingrats. Pauvres enfants accablés de parents vieillissants, diminués, séniles, isolés, mourants, chiants comme la pluie. Pauvres individus forcés de prendre soin des leurs. Que d’ennuis. Que de soucis. »

À propos de l’auteur
Olivier Adam est né en 1974. Il est l’auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t’en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l’hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l’abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse et Chanson de la ville silencieuse (Flammarion, 2012, 2014, 2016 et 2018). (Source: Éditions Flammarion)

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Les choses humaines

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  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Farel, qui forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait», vont se retrouver au cœur de la tourmente. Après l’inculpation de leur fils pour viol, ils vont devoir se défendre et le défendre. Mais le combat n’est-il pas perdu d’avance?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Balance ton sort

Analyste subtile de l’époque, Karine Tuil signe avec «Les choses humaines» LE roman de cette rentrée. Ce procès pour viol, après l’affaire Weinstein, a tout pour séduire, y compris les jurys des Prix littéraires de cet automne.

Si vous ne deviez lire qu’un seul livre de cette rentrée littéraire, alors je vous conseille celui-ci. Pour trois raisons. Tout d’abord parce que Karine Tuil ne déçoit jamais. L’insouciance, son précédent roman, était formidable. Les choses humaines est encore mieux! Ensuite parce que ce roman s’empare d’un thème universel, la sexualité et le statut des femmes en l’ancrant dans l’actualité la plus brûlante, celle qui à la suite de l’affaire Weinstein a libéré la parole et suscité un déferlement de témoignages et d’accusations, sans qu’il soit toujours possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Et enfin, parce que le scénario – diabolique – conçu par la romancière en fait un page turner d’une efficacité redoutable.
La première partie nous permet de découvrir Claire et Jean Farel. Elle est essayiste et féministe, il est homme de médias, et notamment présentateur d’une émission politique suivie avec intérêt par des milliers de téléspectateurs. Et bien que septuagénaire, il n’a pas l’intention de prendre sa retraite. Ils forment «l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait». Après la naissance de leur fils Alexandre, ils essaient de surmonter l’usure du couple en concluant un pacte leur permettant quelques escapades. En fait, Jean mène une double vie avec Françoise Merle, lui promettant qu’un jour ils seraient ensemble. «Elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré.»
Mais les tensions vont se faire plus vives au fil des ans jusqu’à atteindre le point de rupture. En 2015, leur séparation est actée. Claire part s’installer avec Adam Wisman, tandis que Jean profite de cette liberté pour batifoler avec une stagiaire, une liaison qui semble lui donner un second souffle. Et comme il est attendu à l’Élysée pour y recevoir la Légion d’honneur, il a toutes les raisons de se réjouir. D’autant qu’Alexandre, qui suit des études à Stanford, assistera à l’événement.
Alors que l’avenir s’annonce radieux, tout bascule soudain. Mila, la fille d’Adam Wisman dépose plainte pour viol et accuse Alexandre qui avait accepté qu’elle l’accompagne à la soirée étudiante à laquelle il était convié.
Les circonstances du drame restent floues, d’autant que les deux protagonistes ont bu et ont pris de la drogue. Mais la machine judiciaire est lancée et, s’agissant du fils de deux personnalités, les médias et les réseaux sociaux se déchaînent. La déflagration est d’autant plus forte qu’elle arrive après l’affaire Weinstein et que le cocktail, sexe, argent, et pouvoir ne peut qu’enflammer les esprits. La présomption d’innocence vole en éclats, la mise en examen vaut déjà condamnation. Aussi bien pour Alexandre que pour ses parents.
Karine Tuil décrit avec précision les étapes, de l’incarcération au procès, et met en parallèle les deux versions qui s’opposent, sans prendre parti. Ce qui donne encore davantage de force au roman. Comme le rappelle le juge aux jurés, «Il n’y a pas une seule vérité. On peut assister à la même scène, voir la même chose et l’interpréter de manière différente. « Il n’y a pas de vérité, écrivait Nietzsche. Il n’y a que des perspectives sur la vérité ».» Au lecteur de se faire sa propre opinion, tout en constatant que la violence prend ici le pas sur la justice. Que personne ne sort indemne d’une telle épreuve. Qu’il ne reste rien des choses humaines.

Les choses humaines
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782072729331
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.
Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Écho Républicain (Rémi Bonnet)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
PAGE des libraires (Marianne Kmiecik, Librairie Les Lisières, Villeneuve-d’Ascq)
Le blog de Gilles Pudlowski 
Fureur de lire (Michel Blaise)
Blog Cunéipage 


Karine Tuil présente Les choses humaines © Production Librairie Mollat


Karine Tuil parle de son roman Les choses humaines au micro de Léa Salamé © Production France Inter

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification; Claire Farel l’avait compris quand, à l’âge de neuf ans, elle avait assisté à la dislocation familiale provoquée par l’attraction irrépressible de sa mère pour un professeur de médecine rencontré à l’occasion d’un congrès ; elle l’avait compris quand, au cours de sa carrière, elle avait vu des personnalités publiques perdre en quelques secondes tout ce qu’elles avaient mis une vie à bâtir : poste, réputation, famille – des constructions sociales dont la stabilité n’avait été acquise qu’au prix d’innombrables années de travail, de concessions-mensonges-promesses, la trilogie de la survie conjugale –, elle avait vu les représentants les plus brillants de la classe politique se compromettre durablement, parfois même définitivement, pour une brève aventure, l’expression d’un fantasme – les besoins impérieux du désir sexuel : tout, tout de suite ; elle-même aurait pu se retrouver au cœur de l’un des plus grands scandales de l’histoire des États-Unis, elle avait vingt-trois ans à l’époque et effectuait un stage à la Maison Blanche en même temps que Monica Lewinsky – celle qui resterait célèbre pour avoir fait vaciller la carrière du président Bill Clinton – et si elle ne s’était pas trouvée à la place de la brune voluptueuse que le Président surnommait affectueusement « gamine », c’était uniquement parce qu’elle ne correspondait pas aux canons esthétiques alors en vigueur dans le bureau ovale : blonde aux cheveux tressés, de taille moyenne, un peu fluette, toujours vêtue de tailleurs-pantalons à la coupe masculine – pas son genre.
Elle se demandait souvent ce qui se serait passé si le Président l’avait choisie, elle, la Franco-Américaine cérébrale et impulsive, qui n’aimait explorer la vie qu’à travers les livres, au lieu d’élire Monica, la plantureuse brune au sourire carnassier, la petite princesse juive qui avait grandi dans les quartiers huppés de Brentwood et de Beverly Hills ? Elle aurait cédé à la force d’attraction du pouvoir ; elle serait tombée amoureuse comme une débutante, et c’était elle qui aurait été auditionnée par le sénateur Kenneth Starr, acculée à répéter invariablement la même histoire qui alimenterait les dîners en ville du monde entier et les quatre cent soixante-quinze pages d’un rapport qui ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait ferait trembler les thuriféraires du pouvoir américain, exciterait les instincts névrotiques d’un peuple appelant sous le coup de l’indignation et de la torpeur à une moralisation générale, et elle ne serait sans doute jamais devenue l’intellectuelle respectée qui, dix ans plus tard, rencontrerait ce même Bill Clinton lors d’un souper donné à l’occasion de la parution de ses Mémoires et lui demanderait frontalement : « Monsieur Clinton, pourquoi vous êtes-vous prêté publiquement à cet humiliant exercice de contrition et avoir protégé votre femme et votre fille sans exprimer la moindre compassion envers Monica Lewinsky dont la vie intime a été saccagée ? » Il avait balayé la question d’un revers de la main en répliquant d’un ton faussement détaché : « Mais qui êtes-vous ? » Il ne se souvenait pas d’elle, ce qui semblait normal après tout, leur rencontre remontait à près de vingt ans, et s’il l’avait croisée dans les couloirs de la Maison Blanche, facilement identifiable avec ses cheveux blond vénitien qui lui donnaient une allure préraphaélite, il ne lui avait jamais adressé la parole – un président n’avait aucune raison de s’adresser à une stagiaire à moins d’avoir envie de la baiser.
Vingt et un ans plus tôt, en 1995, elles étaient trois à avoir franchi les portes de la Maison Blanche à la grâce d’un dossier scolaire exemplaire et de multiples recommandations. La première, Monica Lewinsky, ne resterait donc qu’une météorite propulsée à l’âge de vingt-cinq ans dans la galaxie médiatique internationale avec, pour seuls faits d’armes, une fellation et un jeu érotique accessoirisé d’un cigare. La deuxième, la plus jeune, Huma Abedin, dont la famille, d’origine indo-pakistanaise, avait créé l’Institut des affaires de la minorité musulmane, avait été affectée au bureau mis à la disposition de Hillary Clinton et était devenue, en une dizaine d’années, sa plus proche collaboratrice. Au mariage de sa protégée avec le représentant démocrate Anthony Weiner, la première dame avait même prononcé ces mots qui disaient toute la charge affective : « Si j’avais eu une deuxième fille, ça aurait été Huma. » Elle l’avait soutenue quand, un an plus tard, le jeune époux diffusait par erreur des photos de lui dans des postures suggestives sur Twitter – torse nu, le sexe moulé dans un caleçon qui ne dissimulait rien de sa turgescence. Elle avait été présente quand le mari volage avait récidivé, entretenant cette fois une correspondance érotique par textos avec une mineure – alors qu’il briguait une investiture démocrate dans la course à la mairie de New York ! Qu’il était l’un des jeunes hommes politiques les plus prometteurs ! En dépit des avertissements de ceux qui réclamaient l’éloignement de Huma Abedin, invoquant sa toxicité politique, Hillary Clinton, désormais candidate démocrate à la présidence des États-Unis, l’avait gardée à ses côtés. Bienvenue au Club des Femmes Trompées mais Dignes, des grandes prêtresses du poker face américain – souriez, vous êtes filmées.
Du trio de stagiaires ambitieuses, la seule qui, jusqu’alors, avait échappé au scandale, c’était elle, Claire Davis-Farel, fille d’un professeur de droit à Harvard, Dan Davis, et d’une traductrice française de langue anglaise, Marie Coulier. La mythologie familiale racontait que ses parents s’étaient rencontrés devant la Sorbonne et qu’après quelques mois d’une relation à distance ils s’étaient mariés aux États-Unis, dans la banlieue de Washington, où ils avaient mené une existence tranquille et monotone – Marie avait renoncé à tous ses rêves d’émancipation pour s’occuper de sa fille et devenir ce qu’elle avait toujours redouté d’être : une femme au foyer dont l’unique obsession était de ne pas oublier sa pilule ; elle avait vécu sa maternité comme une aliénation, elle n’était pas faite pour ça, elle n’avait pas connu la révélation de l’instinct maternel, elle avait même été profondément déprimée à la naissance et, si son mari ne lui avait pas trouvé quelques travaux de traduction, elle aurait fini sa vie sous antidépresseurs, elle aurait continué à arborer un sourire factice et à affirmer publiquement que sa vie était fantastique, qu’elle était une mère et une épouse comblée jusqu’au jour où elle se serait pendue dans la cave de leur petit pavillon de Friendship Heights. Au lieu de ça, elle s’était progressivement remise à travailler et, neuf ans après la naissance de sa fille, elle avait eu le coup de foudre pour un médecin anglais dont elle avait été la traductrice au cours d’un congrès à Paris. Elle avait quitté son mari et leur fille quasiment du jour au lendemain dans une sorte d’hypnose amoureuse pour s’installer à Londres avec cet inconnu, mais huit mois plus tard, pendant lesquels elle n’avait pas vu sa fille plus de deux fois, l’homme la mettait à la porte de chez lui au motif qu’elle était « invivable et hystérique » – fin de l’histoire. Elle avait passé les trente années suivantes à justifier ce qu’elle appelait « un égarement » ; elle disait qu’elle était tombée sous la coupe d’un « pervers narcissique ». La réalité était plus prosaïque et moins romanesque : elle avait eu une passion sexuelle qui n’avait pas duré.
Claire avait vécu aux États-Unis, à Cambridge, avec son père, jusqu’à ce qu’il meure des suites d’un cancer foudroyant – elle avait treize ans. Elle était alors rentrée en France auprès de sa mère dans le petit village de montagne où cette dernière avait élu domicile, aux alentours de Grenoble. Marie travaillait pour des maisons d’édition françaises, à mi-temps, et, espérant « rattraper le temps perdu et réparer sa faute », s’était consacrée à l’éducation de sa fille avec une dévotion suspecte. Elle lui avait appris plusieurs langues, enseigné la littérature et la philosophie – sans elle, qui sait si Claire serait devenue cette essayiste reconnue, auteur de six ouvrages, dont le troisième, Le Pouvoir des femmes, qu’elle avait rédigé à trente-quatre ans, lui avait assuré un succès critique. Après ses études à Normale sup, Claire avait intégré le département de philosophie de l’université Columbia, à New York. Là-bas, elle avait renoué avec d’anciennes relations de son père qui l’avaient aidée à obtenir ce stage à la Maison Blanche. C’est à Washington, à cette époque-là, qu’elle avait rencontré, à l’occasion d’un dîner organisé par des amis communs, celui qui allait devenir son mari, le célèbre journaliste politique français Jean Farel. De vingt-sept ans son aîné, cette vedette de la chaîne publique venait de divorcer et était à l’acmé de sa gloire médiatique. En plus de la grande émission politique dont il était l’animateur et le producteur, il menait une interview à la radio entre 8 heures et 8 h 20 – six millions d’auditeurs chaque matin. Quelques mois plus tard, Claire renonçait à une carrière dans l’administration américaine, rentrait en France et l’épousait. Farel – un homme au charisme irrésistible pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était alors, doté en plus d’un sens de la repartie cinglant et dont les invités politiques disaient : « Quand Farel t’interviewe, tu es comme un oisillon entre les griffes d’un rapace. » Il l’avait propulsée dans un milieu social et intellectuel auquel elle n’aurait pas pu accéder si jeune et sans réseau d’influence personnel. Il avait été son mari, son mentor, son plus fidèle soutien ; cette forme d’autorité protectrice renforcée par leur différence d’âge l’avait longtemps placée dans une position de sujétion mais, à quarante-trois ans, elle était maintenant déterminée à suivre le cours de sa vie selon ses propres règles. Pendant vingt ans, ils avaient réussi à maintenir la connivence intellectuelle et l’estime amicale des vieux couples qui ont choisi de faire converger leurs intérêts autour de leur foyer érigé en rempart contre l’adversité, affirmant qu’ils étaient les meilleurs amis du monde, façon policée de cacher qu’ils n’avaient plus de rapports sexuels. Ils parlaient pendant des heures de philosophie et de politique, seuls ou au cours de ces dîners qu’ils donnaient fréquemment dans leur grand appartement de l’avenue Georges-Mandel, mais ce qui les avait liés le plus solidement, c’était leur fils, Alexandre. À vingt et un ans, après des études à l’École polytechnique, il avait intégré à la rentrée de septembre l’université de Stanford, en Californie ; ce fut pendant son absence, au début du mois d’octobre 2015, que Claire avait brutalement quitté son mari : j’ai rencontré quelqu’un. »

Extraits
« Avec son mari, elle formait l’un de ces couples de pouvoir que la société médiatique révérait, mais dans ce rapport de forces permanent où évoluait leur mariage, il n’était pas difficile de dire qui dominait l’autre. »

« Jean avait rencontré Françoise Merle trois ans après la naissance de son fils, Alexandre, dans les couloirs d’une association qu’il avait créée, Ambition pour tous, regroupant des journalistes désireux d’aider des lycéens issus de milieux défavorisés à intégrer les écoles de journalisme – une femme belle, cultivée, généreuse, qui venait de fêter son soixante-huitième anniversaire, et avec laquelle il vivait depuis près de dix-huit ans une double vie. Pendant des années, il avait juré à Françoise qu’un jour ils seraient ensemble; elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfant, elle l’avait attendu vainement; il n’avait pas eu le courage de divorcer, moins par amour pour sa femme – il y avait longtemps que son intérêt pour Claire était circonscrit à la vie familiale – que par désir de protéger son fils, lui assurer un cadre stable, équilibré. Alexandre avait été un enfant d’une exceptionnelle précocité intellectuelle, il était un jeune homme brillant, un sportif émérite mais, dans la sphère privée, il lui avait toujours semblé immature. Alexandre venait d’arriver à Paris pour assister à sa remise de décoration à l’Élysée : le soir même, Jean serait fait grand officier de la Légion d’honneur. »

« Sa mère, c’était un sujet tabou. Anita Farel était une ancienne prostituée toxicomane qui, après avoir eu quatre fils de trois pères différents, les avait élevés dans un squat du XVIIIe arrondissement. Jean l’avait retrouvée morte, un après-midi, en rentrant de l’école, il avait neuf ans. Ses frères et lui avaient été placés à la DDASS. À cette époque, Jean s’appelait encore John, surnommé Johnny – en hommage à John Wayne dont sa mère avait vu tous les films. Il avait été accueilli et adopté par un couple de Gentilly, en banlieue parisienne, avec son petit frère, Léo. »

À propos de l’auteur
Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public.  Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec  la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo. Elle écrit actuellement des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, la domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset. À l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est actuellement traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention  chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine Tuil a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
​Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, est son onzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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