La Petite

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Lauréate du Prix Jean Anglade 2022

En deux mots
Jean et Ophélie sont orphelins. Élevés par les grands-parents dans le massif de la chartreuse, ils vont tenter de se réapproprier leur histoire dans une famille de taiseux qui cultive le goût du travail et du silence. Quelques lettres trouvées dans un coffret vont leur fournir une première piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un secret croît avec la rage de dire»

Sarah Perret est la quatrième lauréate du Prix Jean Anglade. Ayant eu l’honneur de défendre ce premier roman en tant que membre du jury, c’est avec un plaisir redoublé que je vous invite à la découvrir à votre tour !

C’est une histoire de famille. De ces tribus comme il n’en existe plus beaucoup et qui rassemblent sous un même toit plusieurs générations. Nous sommes dans le massif de la Chartreuse au milieu de l’été, quand chacun apporte son concours aux travaux de la ferme. Autour de la table, présidée par le grand-père, on trouve ses fils Charles et Fernand et son gendre Albert. Les tantes, quant à elles, encadrent la grand-mère Euphroisine et sa sœur Séraphie, ainsi que l’arrière-grand-mère Adèle. Jean, l’aîné et sa sœur Ophélie, la petite qui donne son titre au roman, complètent la tablée avec leurs cinq cousins. Dans la suite du récit, on va apprendre que les deux enfants sont orphelins après le décès de leurs parents dans un accident et qu’ils sont élevés par leurs grands-parents.
Dans la famille, les valeurs de travail et de droiture sont sacro-saintes, et nul ne saurait y déroger. Et dans cet environnement hostile, on a appris à souffrir en silence et à ne pas poser trop de questions. «Il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre.»
Alors Jean et Ophélie vont chercher par tous les moyens à se réapproprier cette histoire qui est aussi la leur. D’abord en s’accrochant aux histoires contées à la veillée. Livrées avec parcimonie et souvent entourées d’un halo de mystère, elles sont aussi révélatrices. Puis en explorant la maison familiale, qui date de 1835. Un jour, Jean découvre dans un petit coffre une correspondance signée par une religieuse qui a visiblement quitté la famille pour choisir les ordres et dont il n’avait jusque-là jamais entendu parler. Un choc qui va le pousser à poursuivre son exploration de ces histoires qu’il fallait mettre sous le boisseau. «Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.»
Sarah Perret nous livre un fort émouvant premier roman autour des secrets de famille, d’une enfant qui cherche à comprendre qui elle est et d’où elle vient, qui veut trouver sa place dans un monde duquel elle se sent bannie. Avec émotion et autour d’un microcosme fort bien rendu, elle s’inscrit dans la lignée de ces forts romans qui ont exploré la France rurale, sur les pas de Jean Anglade.
L’Auvergnat aurait sans doute été sensible à ce chemin au bout de l’enfance, derrière les secrets de famille, à cet itinéraire qui construit une vie. Comme le souligne fort pertinemment Jean Vavasseur, le président du jury de ce Prix dont j’ai l’honneur de faire partie, sous la plume de Sarah Perret «la gamine se répare, se recoud, se défend, patiente, encaisse, résiste, s’accorde goulûment aux paysages et aux personnages, et se mélange aux histoires des autres pour n’en faire qu’une.»
J’ajouterai que la primo-romancière, prof de lettres à Pézenas, a écrit une première version de ce roman à seize ans. Avec le temps, et en s’éloignant de la terre de ses ancêtres, elle aura trouvé la juste focale pour faire de ce roman un écrin de sensibilité aux émotions qui sonnent aussi fortes que justes.

PERRET_la_petite_prix_jean_anglade_2022Le jury du Prix Jean Anglade 2022, sous la présidence de Pierre Vavasseur à Clermont-Ferrand © DR

La Petite
Sarah Perret
Presses de la Cité
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782258202504
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes et plus précisément dans le massif de la Chartreuse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Petite, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui des paysans de Chartreuse dans le courant du vingtième siècle — des vies modestes, pétries d’humanité.
Au cœur de la Savoie, deux orphelins recueillis par leurs grands-parents paysans dans la maison de famille séculaire se battent contre des puissances obscures, remontées du passé. Autour d’Ophélie, le loup rôde ; quant à Jean, il emploie ses forces à haïr.
Le silence s’amoncelle comme le travail à abattre, dans ce village au pied des montagnes de Chartreuse. En cette fin de XXe siècle, la modernité n’est pas encore arrivée et le temps est toujours rythmé par les saisons et les labeurs, les fêtes religieuses, les visites. Mais, intimement, les enfants pressentent les drames et souffrent. Les secrets eux-mêmes aspirent à se dire…
La Petite, entre délicatesse et passion, fragilité et violence, brode et tricote d’une main sûre son ouvrage et conduit le lecteur dans les tours et détours de l’âme enfantine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
« Un, deux, trois, quatre… »
Louis, une main sur les yeux, s’était mis à compter, et tous les cousins avaient quitté la pièce comme une volée de fauvettes, en direction de leur « planque ».
La petite resta un instant paralysée. Où irait-elle se musser ?
« Cinq, six, sept, huit… »
Les battements de son cœur s’accéléraient. Elle voyait Louis de dos, en bermuda beige et chemise à carreaux, qui scandait les secondes sur le frigo, de sa main libre. Le four électrique, au-dessus du réfrigérateur, vibrait sous les pulsations. Vite, il fallait se sauver. La crainte d’être découverte se mêlait à une trouble jubilation en son cœur.
« Neuf, dix, onze, douze… »
Elle fit du regard le tour de la pièce. Sous la table ? Il la trouverait aussitôt. Dans le bas du placard, à côté des pantoufles du grand-père ? Les battants grinceraient, en s’ouvrant.
« Treize, quatorze, quinze… »
Elle avait enfin trouvé. Elle avança sans bruit pour se dissimuler sous les patères, dans l’angle formé par le mur et la porte ouverte aux trois quarts. Elle s’apprêtait à se glisser derrière la veste bleue du pépé, qui sentait fort la sueur et la vache, quand elle sursauta. Raphaël y était déjà et lui faisait signe de se taire, en roulant ses gros yeux bleus. Un fichu de la grand-mère, qu’il avait fait choir en se dissimulant, jonchait le parquet.
« Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… »
L’estomac contracté et l’esprit en ébullition, elle se détermina pour l’unique cachette possible : entre le fourneau et le placard de l’évier, dans la petite remise où la grand-mère rangeait sa batterie de cuisine.
« Vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »
Louis ralentissait le comptage avec un plaisir sadique. Elle manœuvra délicatement la porte pour qu’il ne l’entendît pas, se coula à pas de chat, se tint accroupie, entre les poêles et les casseroles, et referma soigneusement le loquet.
« Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente ! J’arrive ! »
Son cœur battait encore la chamade ; elle le sentait cogner contre ses tempes. Essoufflée comme après une course, elle tentait de maîtriser sa respiration pour ne pas se trahir. Tout son sang avait afflué à son visage, et ses joues étaient brûlantes. Elle se tenait en boule, bras autour des genoux et genoux au menton. Elle devinait dans son dos la tige de l’écumoire et, contre son mollet, le contact glacé de la cocotte en fonte.
Elle tendit l’oreille, comme un animal traqué. Les pas de Louis étaient inaudibles. C’est à peine si elle l’entendait s’exclamer : « Trouvé ! » Tous les bruits lui parvenaient assourdis, comme si, à la distance, la ténèbre de la remise ajoutait l’enveloppe d’une épaisseur ouatée. Elle percevait le lointain brouhaha des adultes qui prenaient l’apéritif. Parfois, elle reconnaissait le rire de gorge, proche du roucoulement, de l’oncle Albert, qui fumait sans doute, près de la fenêtre, avec l’oncle Fernand. La petite s’y projetait en imagination. Les femmes s’affairaient. Tante Claudie sermonnait sa mère, toujours prête à se lever pour servir, jusqu’à s’épuiser à la tâche ; ses belles-sœurs ouvraient le placard pour sortir la cruche et les assiettes et dresser le couvert. La petite les voyait comme si elle s’y trouvait. Et le soleil miellé de ce jour d’août finissant coulait à flots entre les vitres ouvertes, ambrait le vaisselier où l’on rangeait les verres et les mazagrans, mollissait le vernis du bois qu’elle aimait gratter d’un ongle, rendait le papier peint plus orangé. Les faisceaux lumineux, où dansait la poussière, floutaient les coins, si puissants était leur éclat, en sorte que l’aïeule, dans cette pulvérulence dorée, semblait une apparition, les pieds campés dans ses chancelières, son corps lourd arrimé au fauteuil, un demi-sourire flottant sur son visage où les lunettes fumées dessinaient deux trous aveugles.
Soudain, la vitre en verre dépoli vibra. Louis avait dû ouvrir la porte qui donnait « d’en bas », comme disait le grand-père.
« Y f’rait beau voir qu’y m’cherche noise, et j’l’attraperais ! Y vaut pas mieux qu’son père, çui-là ! »
La voix du grand-père tranchait sur la rumeur familiale.
« Papa, ne remue pas le passé, je te prie », suppliait Claudie.
La porte avait claqué dans son chambranle. À nouveau les voix des adultes n’étaient plus qu’un lointain murmure. Mais les paroles du grand-père s’étaient insinuées dans le cou de la petite, comme un vilain courant d’air.
Elle revint mentalement dans le jeu. Elle recensa toutes les cachettes dans son esprit, en les comptant sur ses doigts. Il y avait, en face de la salle à manger d’en haut, au-delà du petit couloir d’entrée, qui servait aussi d’accès à l’étage, interdit aux enfants en pleine journée, une pièce servant de resserre et de buanderie, qu’on appelait « l’autre côté » et qui donnait accès aux toilettes et à la salle d’eau, étonnamment fraîches. Cela faisait trois cachettes au moins. Autour de la maison, on pouvait aussi se plaquer derrière le mur, de part et d’autre de la façade, ou s’enfermer dans le hangar, l’ancien four à pain, avec les outils du grand-père, ou encore derrière le muret du jardin, sans piétiner les salades.
Enfin, restait la cave.
À moitié troglodyte, creusée dans la côte, en face de la maison, close par une lourde porte de bois. La petite n’aimait pas cet endroit, à l’obscurité plus épaisse que la remise où, à travers le cadre de la porte, se faufilait un jour mince. Quand on passait l’entrée de la cave, en plus de l’odeur âcre d’humus, de vin vieux et de pomme, c’est ce trou noir, où l’on ne discernait rien et dont on ne mesurait pas la profondeur, qui sautait au visage. De quelles créatures était-il peuplé ? Une souris, parfois, passait entre les jambes du grand-père lorsqu’il allait y chercher du vin. Qui sait si ces ténèbres sans fond ne recelaient pas des monstres ?
Une nuit, la petite avait fait un odieux cauchemar : le grand-père la traînait par le bras en la menaçant de l’enfermer à la cave pour la punir de quelque faute. Elle suppliait, pleurait, hoquetait, criait, en proie à une angoisse terrible. Mais le grand-père demeurait ferme et la livrait aux mille dangers de l’ombre. La panique était telle que la petite s’était réveillée en sursaut, dégoulinante de sueur, haletante. Plusieurs minutes avaient été nécessaires pour qu’elle s’apaisât enfin.
Ce souvenir la fit frémir. Elle observa la pénombre où elle se trouvait à présent avec une crainte nouvelle. La remise n’était guère plus rassurante que la cave. C’était l’espace compris sous l’escalier menant à l’étage. Étaient-ce bien des poêles, des marmites et des casseroles qui étaient rangées ici ? L’ombre se jouait des objets d’usage courant, qu’elle remodelait en de sinistres anamorphoses. La petite, posant une main au sol, crut sentir sous ses doigts de la toile d’araignée. Elle frissonna et enfouit son visage entre ses genoux.
Ce fut soudain comme si le fil qui la retenait au monde se rompait, comme si elle chutait dans le vide. Happée par les ténèbres de la soupente, elle oublia le jeu.
Elle se sentit seule, abandonnée de tous, son cœur devint froid et minéral comme une planète inhospitalière. Les garçons l’avaient oubliée. Comme toujours. Elle croyait les entendre rire. Ils se moquaient d’elle, ou, pire, son existence leur était indifférente. Personne ne viendrait la chercher ici. Elle mourrait de faim et de chagrin. Aspirée dans le couloir de la peur, elle sentit bourdonner ses oreilles et vit éclore dans son imagination des fantasmagories semblables aux œufs monstrueux du crétacé. Des êtres informes, bouillie d’humanité, visqueux fantômes aspirant à se détacher de l’obscurité qui leur faisait une matrice commune, hurlaient dans le silence. La petite n’éprouvait pas seulement de l’épouvante à leur contact mais aussi, de manière inexplicable, de la honte. Comme si la seule vue de ces créatures pouvait la souiller. Et tout à coup le loup apparut. Tel un chien galeux, l’œil jaune et les dents suintant de bave, tous ses muscles bandés, il s’approchait de la petite. Il était là, dans la soupente. Il allait la déchiqueter et la dévorer.
« Eh ben, qu’est-ce qu’elle fait là, la p’tiote ! C’est-y pour cligne-musette ? » s’écria Séraphie en la tirant vigoureusement par le bras. La grand-tante avait la poigne solide et bienveillante, et la chair moelleuse. Dans ses yeux gris-bleu se lisait la bonté des vieilles femmes qui ont su traverser les tempêtes, en puisant du réconfort dans les bienfaits de la terre, les travaux et les jours, les floraisons, la douceur des bêtes et des couvertures de laine.
« C’est pas plus lourd qu’une poupée de son ! » ajouta-t-elle en lui pinçotant la joue, sans se douter qu’elle arrachait l’enfant aux griffes de la nuit. Elle attrapa ensuite le coquemar pour mettre à chauffer de l’eau sur le fourneau.
La petite Ophélie restait silencieuse à côté de Séraphie, presque surprise d’être à nouveau dans le monde des vivants. Dans sa petite robe amande à fleurettes, elle avait l’air en effet d’une poupée auprès de la grand-tante Séraphie, charpentée comme un homme, « une grande bringue », disait le pépé. Cette dernière saisit le crochet pour déplacer le cercle de fonte, dans un bruit de raclement. La petite contempla les étincelles, autour des bûches qui achevaient de se consumer.
Les garçons rentrèrent à cet instant, en groupe braillard et pressé.
« Ben, t’étais où ? » fit Raphaël, tandis que Jean feignait de ne pas la voir, cette petite sœur qui semblait l’importuner. Boris, Pierre et Côme, qu’on appelait Coco, jouaient des coudes pour arriver les premiers. Louis et Christophe devisaient sagement.
« À table ! » cria la tante Claudie, et les enfants s’engouffrèrent d’en bas, dans le brouhaha des adultes.

2
On avait placé les enfants en bout de table, vers le chiffonnier. Le grand-père présidait comme à l’ordinaire, du côté du vaisselier, entouré de ses fils Charles et Fernand, et de son gendre Albert. Il avait ôté sa casquette, et Ophélie s’étonnait une nouvelle fois des drôles de couleurs du pépé. Son crâne, dissimulé en temps normal par son couvre-chef, était tout blanc, ou plutôt d’un jaune pâle, alors que la peau de son visage et de son cou était rouge, tannée par le soleil et les intempéries. Comme sa chemise à carreaux gris et bleus n’était pas boutonnée jusqu’au col, on voyait que son thorax était de même teinte que le haut de sa tête. Et, pour l’avoir vu, quelquefois, torse nu, assis à la cavalière sur une chaise en paille, les coudes posés sur le dossier, tandis que la mémé lui rasait les rares cheveux du cou, Ophélie savait que ses avant-bras, jusqu’à la manche de sa chemisette, étaient aussi cramoisis que son visage. Dans ces moments furtifs, le pépé et la mémé avaient presque l’air timides et amoureux. Ils ne disaient rien, pourtant.
À côté des hommes, autour de la table, se tenaient les tantes, souvent levées pour le service. Elles encadraient la grand-mère, sa sœur Séraphie et leur mère à toutes deux, l’arrière-grand-mère Adèle. La table avait été dressée selon l’usage : assiettes et serviettes à fleurettes, couteaux à droite, fourchettes à gauche, et le broc d’eau ainsi que le pain au milieu, sur lequel le grand-père allait tracer la croix, de son opinel, avant de le rompre.
Comme toujours, quand on se trouvait réunis, les conversations fusaient en tous sens, dans un bourdonnement de ruche. Avec la porte vitrée fermée, on se sentait, tous ensemble, comme dans une cocotte. Très vite, la chaleur et le bruit augmentaient. Rouge et étourdie par l’ambiance, Ophélie essayait d’attraper, à droite ou à gauche, des bribes de conversations.
« T’étais caché où ? lança Raphaël à Coco, qui affectait un air de mystère, en lissant ses boucles.
— Une super planque, mon gars. J’me la garde. »
Les yeux de Raphaël brillaient de convoitise. Il fallait trouver le moyen d’arracher à Côme son secret.
« Et si on fondait une société secrète, toi et moi ? lui proposa Raphaël.
— Qu’est-ce que vous dites, les gars ? »
Louis et Jean, qui tendaient leur cou vers les comploteurs, paraissaient vivement interpellés.
« Poussez donc vos coudes, les enfants, qu’on puisse vous servir, réclamait tante Claudie.
— Oh non, encore de la soupe », soupira Boris.
Le potage fumait dans la soupière blanche où tante Claudie tournait lentement la louche, qu’on appelait la pauche.
« Ne cause pas et tends donc ton assiette, rouspéta le grand-père qui coupait le saucisson sur la planche de bois. Si t’avais connu la guerre, mon grand, disait-il en roulant les r, tu f’rais pas la fine bouche, va. »
« Quand les corbeaux sont trop saouls, ils trouvent les cerises amères », commentait naguère l’Adèle en patois. Cette formule était l’un de ses dictons les plus fameux. Désormais trop âgée pour participer aux discussions, elle demeurait silencieuse à table, concentrée sur ses cuillerées, présente à ses mondes intérieurs. Mais naguère, en femme autoritaire et maîtresse des lieux, elle ponctuait souvent les propos d’une sentence, maxime de prudence ou constat désabusé d’un comportement humain. Elle en avait toute une escarcelle.
Ophélie aimait les repas en famille. Mais, à chaque fois, elle avait l’impression que sa tête gonflait, sous la pression de la chaleur et du bruit, de l’humeur ambiante, vive, joyeuse et cependant tendue. Il lui semblait que son crâne aurait pu éclater. Dans ces moments, les adultes comme les enfants avaient besoin de s’agiter et de parler haut, de sauter du coq à l’âne, masquant les silences où peut-être quelque ange messager eût pu passer. Alors Ophélie ouvrait grand les yeux pour intensifier son attention. Parce que des choses advenaient, dans la maison. Des choses dont personne ne parlait jamais, sinon dans de rares phrases échappées d’une tante ou du pépé, dans un accès d’émotion vite ravalé, suivi d’une banalité, pour éviter d’attirer la curiosité des enfants. Il y avait des secrets. Elle les lisait dans les regards, dans la suspension d’une phrase, dans la vibration d’une voix. Même la maison livrait des messages à sa manière. Des objets étaient déplacés, que l’on cherchait longtemps. Les meubles craquaient.
Le brouhaha était tel, parvenu au degré le plus haut, qu’on entendait des bouts de phrases sans savoir qui les avait prononcés.
« Faudrait créer un nom de code…
— Fernand, veux-tu qu’je t’serve ?
— … prêter serment… et même avec du sang…
— Très bonne, ta soupe, Séraphie !
— Pour quoi faire ?
— Trouver un trésor, pardi…
— Qui veut de l’eau ? »
Les enfants tendirent leur verre tour à tour, après avoir constaté leur « âge », au chiffre inscrit sur le fond du récipient.
« Allez, les gars, un pour tous, sept pour un », dit Coco, l’aîné des cousins, en présentant le sien pour trinquer. Et les garçons firent tinter les verres, non sans gloussements et éclaboussures.
« C’est bien, les sept, dit Jean, mais les sept quoi ? Les sept mercenaires ?
— Faites moins de bruit, les enfants, réclamait Suzie. Belle-maman, je vous en prie, restez assise ! »
Contrariée dans son dévouement, la mémé Euphroisine avait été prise d’une quinte de toux interminable. Séraphie lui tendit un verre. Le grand-père roulait des yeux furibards. Quand il ne les raillait pas, il paraissait continuellement en colère contre les femmes de la maison, à commencer par la sienne, surtout quand elle avalait un aliment de travers et s’étouffait. Elle avait beau sortir alors son mouchoir de son tablier, pour atténuer la crise, elle toussait pendant de longues minutes, rouge et les yeux brillants, et l’on craignait qu’elle n’en perdît la respiration.
Après cet incident, n’ayant pas sa place, parmi les feux croisés des conversations, la petite ne tarda pas à s’abstraire dans ses rêveries, tandis que la rumeur des voix se faisait plus indistincte. Dans une sorte de nébuleuse, elle percevait désormais les voix sans saisir les propos.
C’était drôle… Le visage des grands-parents était tracé net, mais les tantes, à ses yeux, n’en avaient pas, ou seulement un visage collectif. Ou plutôt des bras, des mains qui coupaient du pain d’épices et des tartines, que l’on beurrait et parsemait de sucre, des voix qui distribuaient les goûters et de tendres attentions. C’étaient tatan Claudie, tatan Suzie et tatan Marie-Hélène. N’avaient-elles pas la même intonation, d’ailleurs, ou la même manière de s’exclamer, au milieu de la conversation, déclenchant les réactions des deux autres ?
Le repas touchait à sa fin. Le brouhaha saturait l’espace ; l’atmosphère était dense, surchauffée comme une étable. Les couleurs du papier peint, le vaisselier, les couverts, tout devenait indécis avec l’arrivée du soir.
*
Avant la tombée de la nuit, les garçons étaient descendus jusqu’au bassin du village. Quinze mètres de pente gravillonneuse, qui passait devant la maison Perrier, et on y était. Le bassin était au bord de la route. C’était leur quartier général. Ils l’investissaient en conquérants, à cheval sur la margelle, les pieds sur le plan incliné où les femmes, d’antan, étalaient les bleus des hommes pour les frotter à la brosse.
Le ronronnement du tank à lait des Perrier, dont la grange jouxtait la demeure, couvrait tout autre bruit. Perrier s’y cachait, comme d’habitude. Entendre le tank, le piétinement et le souffle des bêtes, parfois un meuglement, à travers les petites ouvertures, et ne voir personne, à part les chats qui rôdaient et grattaient le jardin de la Julienne, avait on ne sait quoi d’inquiétant. Même la Julienne avait un comportement bizarre. Quand les garçons étaient au bassin, elle les épiait, derrière ses rideaux, et disparaissait aussitôt, dès qu’ils l’avaient aperçue. Son regard était toujours fuyant et elle se signait régulièrement, comme si elle avait vu le diable. Et quand on lui adressait la parole, elle levait les bras par réflexe, comme si on allait la frapper.
« Une vraie sauvage, la Julienne », disait la mémé Euphroisine. D’ailleurs personne n’allait chez elle. À la Noël, il pouvait arriver qu’on entrât chez les voisins, les Marolliat ou les Francillon pour y chercher les étrennes : un sachet brun avec des clémentines et des papillotes, mais chez les Perrier, jamais. On aurait eu trop peur. Et de toute manière, on n’y était pas convié.
Grand-mère invitait les enfants à la clémence. Sans elle, ils auraient considéré la Julienne comme une sorcière. Voûtée, ridée, drôlement nippée, avec ses fichus, ses châles, ses jupes superposées, ses jambes sèches tout écaillées, marbrées de veines mauves et bleues, ses gros brodequins, elle parlait de plus en patois, de sorte que la jeune génération ne la comprenait pas… Elle avait tout l’air d’une vieille d’un autre temps, comme une émanation de la terre, de la terre rude et brune de Chartreuse, semée de rocs calcaires. Quand le bassin se trouvait de nouveau libre, elle s’en approchait, et faisait sa prière sous la croix, juste à côté. Elle y laissait régulièrement un bouquet. Mais, au moindre bruit de graviers, elle rentrait se terrer chez elle.

La petite, comme toujours, avait suivi de loin les garçons. Elle était restée un instant derrière la maison, les doigts serrés sur le grillage du jardin, qui s’effritait sur sa peau humide en grains rouillés, laissant comme une odeur de sang. Les garçons l’oubliaient souvent, unis comme un seul homme, dans leurs folles équipées. Elle savait bien ce qu’ils pensaient. L’attitude de Jean le lui signifiait souvent… Ils n’avaient pas besoin d’une pisseuse dans leurs pattes. Une fille… « à ne toucher qu’avec une fleur », disait grand-mère… un cœur trop tendre, une gamine toujours prête à chialer… Eux étaient déjà de petits hommes, nés pour le risque et l’aventure.
Au milieu des sept garçons, elle était la seule fille. Les garçons étaient forts et beaux. Ils la fascinaient, par leurs idées, leur morgue, leur goût de la transgression. Ils étaient bêtes, aussi. Ils ne remarquaient rien. Pourtant une simple attention de leur part colorait ses joues de rose. Car elle avait l’âme amoureuse. Elle rêvait d’eux sur son nuage.
Elle attendait un peu pour les pister, afin qu’ils ne la vissent pas. Du reste, dans l’enthousiasme qui les prenait de se retrouver tous ensemble, bien souvent, elle l’avait remarqué, sa présence demeurait invisible à leurs yeux. C’est ainsi qu’une fois ils l’avaient perdue, la pauvrette, un après-midi, aux Échelles, chez la tante Suzie qui préparait des crêpes. Elle baguenaudait, à quelques pas derrière eux, chantonnant et cueillant des fleurettes… Ils avaient gravi un escalier, parlant et riant fort… « Je les retrouverai en haut », s’était dit la petite… Mais en haut, les garçons avaient disparu. La petite était perdue…
Elle longea la grille du jardin jusqu’au bord de la route. Un poteau la dissimulait aux garçons.

Louis, avant de descendre au bassin, avait attrapé une feuille dans le placard d’en bas, et un stylographe dans le chiffonnier.
« Les gars, il faut qu’on prête serment. »
D’une écriture tremblée qui épousait les aspérités du bassin sur lequel il avait posé la feuille en guise de sous-main, il traça des signes que la petite, ne sachant pas lire, observait avec fascination.
« Allez, les gars », fit-il solennellement, en leur montrant une aiguille, qu’il avait dû chiper dans le panier à ouvrage de l’Adèle.
Fronts rapprochés, avec gravité, dans un silence initiatique, chacun à son tour pratiqua le rituel de l’aiguille et apposa son doigt, coloré de sang, sur la feuille gondolée. La petite, bouche bée, regardait s’accomplir le Mystère…
« Maintenant, dit Louis, jurez que vous n’en parlerez à personne.
— Je le jure », certifièrent-ils, tous ensemble, en levant la main.
Alors Louis roula le papier en tube, le glissa dans sa poche, et les Sept, unis désormais par un serment signé de leur sang, conspirèrent en chuchotant…
Le tank à lait avait cessé de bourdonner. On n’entendait plus que les grillons, qui crissaient dans le jardin potager, en contrebas de la maison. La lumière qui fusait d’en bas permettait de distinguer les tuteurs des haricots grimpants. L’air avait fraîchi. Au bord du bassin, les Sept paraissaient, Louis à la proue, Jean à la poupe et les autres vautrés sur le pont, les naufragés d’un vaisseau fantôme, dans le soir bleu d’été, à la clarté de la lune.

3
« On fait quoi, aujourd’hui ? » avait articulé Jean d’une voix enrouée, rompant le silence comme on lance un galet sur la surface lisse de la rivière pour en perturber un instant le calme étal. Sa sœur et son cousin Christophe, engourdis par la touffeur de l’été, ne répondaient point. Ses mots avaient vibré en un léger écho dans leurs esprits assoupis, puis la surface du silence s’était refermée sur ses paroles comme une eau profonde.
Ils étaient tous les trois assis sur le trottoir depuis un bon moment, devant la vieille maison, les mollets et les genoux tout blancs à force de traîner dans les graviers, en face du mur couvert de corbeilles d’argent.
Le rideau à mouches, à l’entrée, frémissait encore : le grand-père venait de partir. Il s’était épongé un instant le front avec un grand mouchoir froissé avant d’enfoncer sa casquette sur son crâne. Boule, l’énorme patou, qu’on appelait aussi Boulon ou le chien, s’était redressée avec peine sur ses longues pattes, prête à suivre son maître. La langue pendante et baveuse, elle haletait bruyamment, et ses grands yeux, au regard bon et un peu bête, étaient rouges de fatigue.
« Allez, p’tits, à ce soir ! » s’était exclamé le grand-père avec son accent savoyard. Puis de sa démarche lourde et sûre, il s’en était allé en direction du bois, une faucille à la ceinture, la Boule à ses côtés, qui dandinait des hanches. Les enfants l’avaient vu tourner derrière la maison des Perrier, ses godillots ripant sur les gravillons.
C’était l’heure de la sieste pour l’arrière-grand-mère Adèle. La grand-tante Séraphie l’avait aidée à gravir l’escalier menant aux chambres. Les enfants avaient suivi d’une oreille leurs pas pesants sur les marches grinçantes. À présent, les deux femmes, Séraphie et la grand-mère Euphroisine occupées au ménage, échangeaient de brèves paroles qui ricochaient par les fenêtres ouvertes, avec le bruit de la serpillière dégouttant dans le seau. La petite aimait bien voir le bois non verni du parquet, noirci par le temps, absorber l’eau, puis s’éclaircir en séchant. Mais grand-mère Euphroisine l’avait chassée avec une rudesse bienveillante.
« Ne reste pas dans mes pattes, mon petit. » « Mon petit » ou « petite Ophélie », disait-elle affectueusement.
Peut-être, en fin d’après-midi, devant la maison, sous le fil où pingolait du linge, traînerait-on une chaise de paille sur le trottoir afin que l’Adèle fît ses pelotons de laine, et, à la brune, les chats, qui connaissaient les bons coins, viendraient s’y étirer, la queue follette et les oreilles en arrière, pour jouir du petit air coulant de la venelle et de la fraîcheur des corbeilles d’argent.
Les enfants, désœuvrés, se sentaient englués par la chaleur écrasante à la manière de mouches figées dans le miel. Même le temps semblait empêché d’avancer. On entendait par moments Kapi, le chien bâtard des Perrier, tirer sur sa chaîne dans la grange attenante, et d’autres bruits plus confus. Le voisin, peut-être, qui espionnait les enfants dans l’ombre, l’œil luisant.

Ils vivaient tous ensemble dans la vieille maison : l’Adèle avec ses deux filles, Euphroisine et Séraphie, le grand-père Jules et les deux enfants, Jean et Ophélie. On avait convié Christophe, l’un des cousins des Échelles, à rester quelques jours.
La veille, le 2 août, on avait fêté la fin des foins avec toute la famille, comme chaque année. À la tombée de la nuit, les oncles et tantes étaient partis : Claudie, la fille de la famille et son mari Albert, avec leur fils Côme, le plus âgé des cousins, Fernand, le frère de Claudie et sa femme Suzie, avec Boris et Pierre, qui prétendaient couler des jours tranquilles sans leur aîné Christophe, invité pour une quinzaine dans la vieille maison, puis Charles, le « petit dernier » des grands-parents, avec son épouse Marie-Hélène et leurs enfants, Louis et Raphaël.
Le mois de juillet avait été si beau qu’on avait fané sans discontinuer. Le grand-père avait terminé avant les Marolliat et les Francillon, et de mémoire ce n’était jamais arrivé qu’il achevât les fenaisons à la fin du mois.
Les enfants avaient aidé un peu aux champs, à leur mesure. Ils avaient ratissé, en plein soleil, quelques après-midi, l’herbe sèche demeurée sur le pré après qu’on avait calé les bottes sur le transporteur. La petite aimait, en fin de journée, accrochée aux ridelles de l’engin, assise sur les quelques bottes restantes qui piquetaient ses cuisses, cahotée sur le chemin des Monts, rentrer avec le grand-père. Le transporteur faisait un vacarme tel qu’on pouvait hurler sans que personne n’entendît, et on était secoué si fort qu’on se sentait vibrer des pieds à la tête. Dans les faisceaux de lumière qui traversaient les ridelles dansait la poussière de foin, qu’on respirait âcrement. Fauchés ras, les champs, asséchés par un ardent mois de juillet, paraissaient jaunes au soleil de la fin d’après-midi. Les arbres y projetaient leurs ombres. Seules désormais les corneilles y becquetaient quelques graines, arpentant les sillons dessinés par les roues du transporteur, comme des pèlerins devisant, avant de reformer leurs escadres.
Christophe soupira.
Il avait oublié qu’on s’ennuyait à la montagne, qu’il ne s’y passait rien.
« Et si on allait au ruisseau ? » Le sourire des deux autres valait acquiescement.
Les enfants partirent en direction des Monts. On longea la ruelle semée de paille, entre la maison des Perrier et le mur soutenant les hauts du village : on y passait toujours très vite, et avec crainte. Kapi, sorti brusquement de la grange où il se terrait, aboyait et menaçait de mordre, au bout de sa chaîne, ou Perrier regardait les enfants d’un air torve, sans les saluer. Il fallait se méfier de lui disait le grand-père ; il buvait. Il n’était que de voir les litrons de rouge vides renversés, devant la porte de la grange.
On longea le bûcher du grand-père, vis-à-vis de l’escalier où parfois, l’été, on s’asseyait pour discuter au frais, entre deux petites mottes de mousse. On y entendait par moments la voix aigrelette de la mère Francillon, qui trouvait toujours à râler. Au-dessus de l’escalier était scellé un drôle de crochet dont on ignorait l’usage.
La proposition de Christophe leur avait donné de l’allant, et les langues se déliaient à présent.
« Y a de vieilles roues de poussettes, dans le hangar. On pourrait fabriquer des karts. Faudrait demander au pépé, avait lancé Jean, tandis qu’ils passaient en vue de l’escalier du village, en roulant des graviers sous leurs souliers.
— Ah oui, avec les planches qu’il remise à la grange ! »
La petite trottait derrière les garçons, sans perdre une miette de la conversation.
« Mon rêve, disait Jean, ce serait même de fabriquer une cabane roulante, tu vois. Y aurait tout, à l’intérieur : cuisine, bureau, lit… Je pourrais y vivre, y dormir. Et avec ça j’irais jusqu’au château de la Roche-Fendue. »
Il imaginait les planches de contreplaqué, le volant, la banquette, la table, et même les rideaux, à carreaux blancs et rouges, de l’unique fenêtre, et son départ sur l’asphalte… Alors, le souvenir furtif d’un autre véhicule se juxtaposa au rêve de la cabane. Une route verglacée, un paysage de neige, une matinée lourde d’anxiété suspendue, une voiture, qui avait peiné à démarrer, glissant lentement en suivant les lignes courbes des virages du Frou… mais Jean chassa ces images de toutes ses forces, pour esquiver le chaos dont elles étaient porteuses et oublier ce boulet qui venait de se loger dans son ventre. Il bouscula sa sœur. Son petit visage sembla se chiffonner et il en éprouva un plaisir fugace et sournois.
Les enfants avaient dépassé la maison des Francillon et cheminaient en direction de la grange du pré qui appartenait au pépé, sur la colline semée de pommiers tordus. Quelques veaux y ruminaient à l’ombre des arbres. »

Extraits
« Mais il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre. Alors, dans la pénombre grandissante, où des ombres indécises pouvaient surgir, on pressa le pas. De retour à la maison, on monta sans bruit dans les chambres: le pépé s’était assoupi sur son poing, d’en haut, à côté de son bol de soupe. L’Adèle dormait peut-être déjà, à l’étage. » p. 98

« Mais la vieille maison résistait aux assauts. Elle gardait les secrets de la famille, telle une malle bien close, un cercueil, à la manière de chacun de ses hôtes, savoyards taiseux, portant le poids de la honte. On ne disait jamais un mot de trop. Chaque parole était patiemment pesée. L’Adèle avait toujours prôné le silence et la discrétion: « Derrière cises et buissons, faut pas dire sa raison», déclarait-elle. Il fallait mettre sous le boisseau tout ce qui était bizarre, tout ce qui sortait des sentiers battus. Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.» p . 169

Sarah Perret se présente:
« Je suis née le 1er octobre 1976 à Chambéry. Le premier livre que j’ai lu à 6 ans, offert par ma grand-mère, Les Malheurs de Sophie, m’a révélé la passion de ma vie : la littérature. À 11 ans, je savais qui je voulais devenir: un écrivain. Je lisais sans mesure : un livre par jour ; j’allumais ma veilleuse pour ne pas alerter mes parents. Le Grand Meaulnes, Pêcheur d’Islande et L’Âne Culotte ont été des éblouissements. J’ai passé mes étés d’adolescente à lire, avec pour discipline 100 pages par jour. En première, j’ai lu, parmi d’autres lectures, l’intégralité d’À la recherche du temps perdu. Je me suis d’ailleurs enfermée, pendant des années, au milieu de ces murailles de livres, devenues ma citadelle, ma tour d’ivoire. Parallèlement, j’écrivais (activité longtemps restée secrète) : mon journal, des pastiches, des idées sur des bouts de papier, des débuts de roman, des lettres d’amour… Mes tiroirs en sont remplis.
Aujourd’hui encore, il ne m’est pas possible de vivre ma vie sans l’écrire. J’ai choisi des études de lettres modernes, qui m’ont conduite en hypokhâgne et khâgne au lycée Berthollet à Annecy et au lycée Lakanal, à Sceaux, pour une seconde khâgne, sur les traces d’Alain-Fournier. Depuis 1999, j’essaie de transmettre ma passion à mes élèves de lycée, et à mes étudiants.
Parmi mes réussites littéraires : j’ai été finaliste du prix de la nouvelle érotique 2017 et ma nouvelle Sparagmos a été publiée dans le recueil Ta maîtresse, humblement (Au Diable Vauvert). Et j’ai soutenu une thèse en décembre 2020 à l’université Paul Valéry-Montpellier III: Édition critique des œuvres de Sarasin. »
Quand on interroge Sarah Perret sur son roman, elle explique que cette histoire la hante depuis une trentaine d’années: «La première version, écrite l’été de mes 16 ans, s’appelle Mon grand frère. En 2017, alors que ma mère exprimait son regret d’avoir perdu la demeure familiale, vendue lors du départ de mon grand-père en maison de retraite, j’ai eu de nouveau l’envie de réécrire cette histoire, en décrivant la vieille maison telle que mon souvenir la restituait, avec ses recoins, ses odeurs, et toutes les images des étés passés avec mes frères et mes cousins.
Je me suis imprégnée aussi de tous les récits de mes grands-parents, de mes parents. J’ai mêlé à mes propres rêveries des anecdotes familiales et locales, que j’ai transposées, romancées, découvrant parfois d’étranges coïncidences entre mes personnages « inventés » et des membres de l’arbre généalogique.
Ce roman, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui de mes ancêtres, paysans de Chartreuse – des vies modestes, pétries d’humanité.»

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Appelez-moi César

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En deux mots
Les vacances d’un groupe d’adolescents tournent mal. Séparés de leur accompagnants, ils vont vivre un drame qui va les marquer à jamais. Vingt cinq ans après, Étienne décide de raconter ce qui s’est vraiment passé ce jour où la mort est venue leur rendre visite.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un serment si lourd à porter

Quand les gendarmes retrouvent les adolescents perdus dans la montagne, l’un d’entre eux manque à l’appel. Vingt cinq ans après le drame Étienne décide de tout raconter. Boris Marme signe un roman prenant, un suspense étouffant.

Durant l’été 1994 un groupe de onze garçons se perd en montagne, après avoir refusé de suivre leurs accompagnants. Le lendemain un peloton de gendarmerie récupérera dix d’entre eux. Dans la nuit, l’un d’entre eux a glissé et n’a plus donné signe de vie. «De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Le reste de l’histoire, le narrateur a voulu l’oublier, s’imposant des années de silence « pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister.»
Mais a quarante ans et après avoir perdu sa mère, Étienne décide de rompre le pacte et de raconter ce qui s’est vraiment passé.
Il avait été inscrit par ses parents à ce camp de vacances, mais craignait tout à la fois de quitter ses amis et son domicile et la rencontre avec tous ces jeunes qu’il ne connaissait pas. Des craintes que le voyage en TGV n’ont pas vraiment dissipées. Après avoir monté leurs tentes, le groupe se retrouve au grand complet. «Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer.»
Au fil des jours et des longues marches éprouvantes, le groupe va apprendre à se connaître. Étienne va se rapprocher de ses compagnons et vouloir partager leurs initiatives souvent stupides, quelquefois dangereuses. Entre larcins, provocations, mises au défi, il s’agit de désigner qui est vraiment César. Un petit jeu qui, on le sait, va virer au drame. Mais le groupe retrouvé au petit matin ne trahira pas le serment scellé après l’accident.
En choisissant, 25 ans plus tard, de confier à Étienne le soin de confesser ce qui s’est vraiment passé, Boris Marme dit tout à la fois la charge émotionnelle ressentie sur le coup et le traumatisme trop lourd à porter au fil des ans. Hantés par la mort et leur silence, les adolescents verront leurs vies brisées. Un roman construit comme un polar, un suspense qui va aller crescendo jusqu’au drame et qui permet à l’auteur de scotcher son lecteur dès les premières pages jusqu’à l’épilogue qui, lui aussi, réservera son lot de surprises. C’est fort, prenant, très réussi!

Appelez-moi César
Boris Marme
Éditions Plon
Roman
320 p., 18 €
EAN 9782259310994
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris et sa banlieue, mais principalement dans la commune imaginaire de Saint-Martin-de-Morieuse et ses environs dans les Alpes.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Appelez-moi César est un roman initiatique. L’histoire d’une bande de garçons partis marcher en montagne au cours de l’été 1994 et qui, de conneries en jeux de pouvoir, vont glisser peu à peu dans une spirale tragique. Pour comprendre leur groupe, il faut s’y immerger, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Vingt-cinq ans après les faits, Étienne, le narrateur, exprime le besoin absolu de dire la vérité, au-delà de la version officielle, sur ce qu’il s’est passé durant cette nuit terrible au cours de laquelle l’un des gars a disparu dans un ravin. Écrire devient alors pour lui un moyen d’exister à nouveau en dehors du mensonge et du secret. Il entend ainsi redonner à chacun la place qui lui revient, pour mieux reprendre la sienne. Il lui faut pour cela reconstituer chacune des journées qui ont précédé l’accident, car la vérité n’est pas si évidente, elle a plusieurs visages. Pour comprendre, il faut plonger dans le groupe, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Étienne raconte son histoire, celle de ce gamin de quinze ans, venu de sa banlieue aisée, et qui, jeté dans l’arène de l’adolescence débridée, fasciné par la figure insaisissable et dangereusement solaire du leader Jessy, a brisé les carcans de son éducation pour devenir un autre, et tenté, au gré des épreuves et des expériences émancipatrices de rivaliser avec les autres pour s’emparer du titre de César.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Sorbonne Université

Extraits
« De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Rien qu’un épilogue fâcheux, venu clore l’histoire d’un groupe d’adolescents partis marcher en montagne au cours de l’été 1994. Le reste, tout le monde s’en foutait. Nous avons raconté ce qu’ils voulaient entendre, sans mentir. À quelques détails près. Une version officielle derrière laquelle nous nous sommes planqués durant toutes ces années, les gars de la Miséricorde et moi. Il fallait en rester là et tenter de sauver ce qu’il y avait à sauver de nos vies. Le reste de l’histoire était à oublier. C’est ce que je me suis imposé, sans relâche. Des années de silence et de renoncement à lutter contre moi-même pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister. » p. 18

« Quinze jeunes adolescents qui débutent leurs vacances. Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer. » p. 62

À propos de l’auteur
MARME_boris_DRBoris Marme © Photo DR

Professeur et écrivain franco-néerlandais, Boris Marme vit à Paris. Il a publié en 2020 Aux armes (éditions Liana Levi), un premier roman salué par la critique. Avec son nouveau roman Appelez-moi César (2022), il nous plonge au cœur des années 90 dans un groupe d’adolescents pris dans l’engrenage d’un jeu de pouvoir. (Source: éditions Plon)

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Les envolés

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Prix Goncourt du premier roman 2022

En deux mots
Le 4 février 1912 Franz Reichelt saute du premier étage de la tour Eiffel et, quelques secondes plus tard, s’écrase au sol. Le tailleur venu de Bohême était persuadé d’avoir inventé un parachute qui sauverait les aviateurs. Il en avait fait le serment.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Pour une seconde d’éternité

Étienne Kern a choisi, pour son premier roman, de retracer le parcours de Franz Reichelt. Car l’histoire de l’homme qui s’est jeté de la tour Eiffel en 1912 est bien plus riche que le fait divers filmé à l’époque. Elle dit aussi la puissance d’une conviction, la force d’un rêve.

Il s’appelait Franz Reichelt, avait émigré en France et était tailleur. Mais il est surtout connu pour avoir sauté un jour de février 1912 du premier étage de la tour Eiffel. La courte vidéo de ce drame a été visionnée des millions de fois, symbole tout à la fois d’un monstrueux accident et de la volonté farouche de vivre son rêve.
Étienne Kern, qui vient de décrocher le Prix Goncourt du premier roman pour ce livre, a choisi de raconter comment il en était arrivé à faire ce choix. Et c’est passionnant.
Sur ses pas, on découvre combien la France se passionnait alors pour les pionniers de l’aviation. «Chauffeurs de taxi, étudiants, coureurs cyclistes, des centaines de têtes brûlées se prenaient à rêver des nuages. C’était plus qu’un engouement, c’était une frénésie, un élan gigantesque comme après une longue absence. Les étagères sc tapissaient de revues spécialisées. Jamais les cœurs n’avaient vibré de plus d’émotions. Çà et là, des appareils construits dans des arrière-boutiques ou des cours de ferme s’élevaient laborieusement dans les airs avant de retomber.
Partout, les pieds enfoncés dans le sol, des foules se rassemblaient, poussant le même cri de plaisir, les bras tendus vers tous ces héros, ces perdus, ces damnés qui lançaient de gros jouets vers le ciel sans savoir qu’ils y creusaient leur tombe.
En ce temps-là, on ne parlait pas encore d’avions. On parlait d’aéroplanes.»
Si Franz n’avait pas croisé la route de Antonio Fernandez, il n’aurait sans doute jamais envisagé de voler. Ce collègue, qui lui a mis le pied à l’étrier quand il est arrivé en France et ne parlait quasiment pas la langue, a rapidement fait fortune avant de se lancer dans la construction de l’un de ces aéroplanes. Lors d’une soirée passablement avinée, il va lui faire détailler son projet. Quelques jours plus tard, du côté de Nice, il mourra aux commandes de l’Aréal, son invention qui avait réussi à décoller, mais un câble défectueux a sans doute lâché et provoqué sa chute.
Quelques jours plus tard sa veuve, accompagnée de leur fille que son père n’aura jamais vue, se présentera à sa boutique parisienne, vendue pour trois fois rien. Elle parviendra à se faire embaucher comme couturière et croisera par la suite la route de Franz. Ignorant leur amitié passée, Emma va accorder sa confiance à cette homme si attentionné. Franz, quant à lui, s’est lancé dans la confection d’un costume-parachute. Il veut ainsi rendre hommage à son ami Antonio et offrir une belle preuve d’amour à sa veuve. Qui se sent trahie, qui voit une seconde fois la folie s’emparer de son homme.
Étienne Kern, en racontant les jours et les heures qui vont mener Franz à la mort, dit bien davantage que les journalistes qui ont alors relaté ce fait divers. Il dit les rêves des émigrés, il dit la chute de son grand-père et celui de son amie, de tous ceux qui sont partis trop tôt, des rêves plein les yeux.
En insérant son histoire personnelle entre les chapitres, en racontant son enquête sur les pas de Franz Reichelt, le romancier donne à ce livre une dimension universelle. En rendant hommage à tous les envolés, il montre aussi que leurs espoirs continuent de nous accompagner, qu’ils sont au-dessus de leur tragique destin. Derrière la mort, il nous donne une émouvante leçon de vie.


Les actualités Pathé avaient filmé le saut de Franz Reichelt (la chute finale peut choquer des lecteurs non-avertis) © Production Transglouti

Les envolés
Étienne Kern
Éditions Gallimard
Premier roman
160 p., 16 €
EAN 9782072920820
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Bétheny près de Reims, à Nice et Antibes. On y évoque aussi la Bohême et l’Espagne.

Quand?
L’action se déroule le 4 février 1912, avec l’évocation des années précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
4 février 1912. Le jour se lève à peine. Entourés d’une petite foule de badauds, deux reporters commencent à filmer. Là-haut, au premier étage de la tour Eiffel, un homme pose le pied sur la rambarde. Il veut essayer son invention, un parachute. On l’a prévenu : il n’a aucune chance. Acte d’amour ? Geste fou, désespéré ? Il a un rêve et nul ne pourra l’arrêter. Sa mort est l’une des premières qu’ait saisies une caméra.
Hanté par les images de cette chute, Étienne Kern mêle à l’histoire vraie de Franz Reichelt, tailleur pour dames venu de Bohême, le souvenir de ses propres disparus.
Du Paris joyeux de la Belle Époque à celui d’aujourd’hui, entre foi dans le progrès et tentation du désastre, ce premier roman au charme puissant questionne la part d’espoir que chacun porte en soi, et l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
DIACRITIK (Johan Faerber)
Benzine Mag (Benoît Richard)
Le Petit Bulletin
Ernestmag
Blog Agathe the Book
Blog Des livres des livres
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts


Dans le cadre de la première édition du Littérature Live Festival (25-30 mai 2021) de Lyon, Etienne Kern parle de littérature et de son premier roman. © Production Villa Gillet


Etienne Kern présente son premier roman Les envolés. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Tu as les yeux fermés, les bras ballants, la tête légèrement penchée. Tu portes une large casquette, des gants, des souliers vernis, une combinaison de couleur sombre qui fait comme une bouée au-dessus de tes épaules. Tu es l’image de la douceur. On dirait l’artiste qui, au moment de saluer son public, chavire sous le poids d’un amour débordant.
Dans l’angle supérieur droit, une série de diagonales dessine ce qui ressemble à des visages. C’est l’un des piliers de la tour Eiffel. Juste en dessous, un flamboiement noir : un arbre.
Tout le reste est gris pâle, presque blanc – blanc du ciel, blanc du sol, couvert de sable. Et sur ce blanc, une autre tache noire, presque au centre de la photo, un peu à ta droite : la silhouette d’un homme qui marche.
Tu vas te mettre à marcher, toi aussi.
Tu vas rouvrir les yeux, les lever vers le ciel, t’approcher du pilier et t’engager lentement dans l’escalier.

4 février 1912, au petit matin. Une trentaine de personnes s’étaient rassemblées là, devant la tour Eiffel. Des policiers, des journalistes, des curieux. Tous levaient les yeux vers la plateforme du premier étage. De là-haut, le pied posé sur la rambarde, un homme les regardait. Un inventeur.
Il avait trente-trois ans. Il n’était pas ingénieur, ni savant. Il n’avait aucune compétence scientifique et se souciait peu d’en avoir.
Il était tailleur pour dames.
Il s’appelait Franz Reichelt.
*
Il venait de Bohême, un vieux royaume qui mourait lentement au bord d’un vieil empire.
Il y avait un village près de Prague, Wegstädtl, c’est là qu’il était né, dans une petite maison grise que longeait le fleuve. Tout autour, des champs de houblon et, plus loin, dans toutes les directions, de longs sentiers qui se perdaient sous les arbres.
Il n’avait pas voulu devenir cordonnier comme son père ; le tisserand de la ville d’à côté l’avait pris comme apprenti. À l’âge où l’on se choisit une vie, il était allé à Vienne pour entrer chez un couturier. Il était consciencieux, habile de ses mains : après quelques années, en 1900, il était parti tenter sa chance à Paris, capitale de la mode.
Les débuts avaient été durs. Il ne savait pas un mot de français. C’était un étranger. Pire, presque un Allemand. On se méfiait encore, alors, des vainqueurs de 70. Mais il avait fini par trouver un patron, puis un autre, avant de s’installer à son compte, tout près de l’Opéra, au 8 de la rue Gaillon. Une chambre, un petit salon pour recevoir ses clients, une pièce un peu plus vaste qui lui servait d’atelier : c’était son royaume à lui et il s’y sentait bien.
Il vivait seul.
*
Il avait les yeux clairs, presque gris, ceux d’un rêveur. Ses larges moustaches se relevaient curieusement quand il souriait. Sa voix, profonde, avec des accents rauques, était capable d’une grande tendresse.
Il avait gardé de ses premières années en France l’habitude de s’exprimer avec lenteur. Quand il butait sur un mot, il masquait sa gêne derrière un sourire timide, hanté par la peur d’être jugé, méprisé. Il parlait toujours à voix basse.
Il lisait peu. Le soir, ses yeux étaient fatigués d’avoir, des heures durant, examiné des fils et des aiguilles. Parfois, il rouvrait pourtant, avec une émotion qui l’étonnait lui-même, un livre qu’une cliente, un jour, avait oublié chez lui. Elle n’était jamais venue récupérer le manteau qu’elle avait commandé. Il avait interrogé les voisins, les commerçants : plus personne ne l’avait vue. Elle était morte, sans doute. Le livre était resté. C’était un recueil de poèmes, des classiques, ceux qu’on apprend à l’école. Franz ne les comprenait pas tous ; leur charme n’en était que plus fort. Il s’en imprégnait sans même s’en rendre compte, émaillant son discours de formules surannées et d’images déconcertantes.
À ceux qui l’écoutaient, il parlait des nuages et des larmes, de ces mondes lointains, de toutes ces choses de la terre et du ciel que ne savent que les enfants et les fous.
Mais la plupart du temps, il ne disait rien.
*
Chaque matin, vers sept heures, il ouvrait la porte à Louise et l’accueillait d’un sourire. Elle le saluait d’un signe de tête, passait dans l’atelier et s’asseyait à sa table de couture. C’était une femme mince, aux gestes précis, qui se tenait très droite. Elle venait de Berlin. Ils se parlaient en allemand.
À l’époque où il l’avait engagée, quelques années plus tôt, il hébergeait encore sa sœur cadette, Katarina, qui avait quitté leur village natal et rêvait d’un avenir à Paris. Un jour, la porte était restée ouverte. Il avait eu l’impression soudaine d’être observé : sur le seuil, une fillette de deux ou trois ans, pieds en dedans, mains derrière le dos, lançait des regards timides autour d’elle, séduite et comme rassurée par ce lieu merveilleux où des caisses d’emballage, des bobines de fil et des monceaux de tissu s’offraient à ses doigts. Il avait fait quelques pas vers elle. Elle s’était précipitée sous une table.
Il allait lui parler quand une femme avait pénétré dans la pièce, essoufflée. Elle sortait de chez un fournisseur installé au rez-de-chaussée. Sa fille lui avait échappé, elle l’avait cherchée partout, elle était désolée, affreusement désolée.
Franz lui avait tendu une chaise.
À la fin de la journée, Katarina était rentrée. Il lui avait expliqué qu’il recruterait une employée. Elle s’occuperait un peu de l’appartement et l’aiderait à l’atelier. Elle s’appelait Louise Schillmann. Son patron ne pouvait plus la payer. Elle avait une fille à charge, Alice.
— Tu sais qu’elle te laissera tomber quand la môme aura le nez qui coule ?
Il avait répondu qu’il avait une décision difficile à prendre et qu’il réfléchirait. Le lendemain, il avait dit à Katarina qu’il l’aiderait à se trouver une chambre quelque part.
*
Dans les premiers jours de 1906, Katarina rencontra un bijoutier qui la couvrit de cadeaux et fit d’elle sa fiancée. De ce moment, elle eut de la pitié pour son frère qui, disait-elle, n’avait pas la tête bien solide et jetait son argent par les fenêtres.
En vérité, ses affaires se portaient bien. Un soir, il examina ses comptes et découvrit qu’il pouvait engager un apprenti. Il embaucha Maurice, un gaillard de quatorze ans qui vivait juste en face.
Maurice arrivait chaque matin un peu après Louise et la rejoignait dans l’atelier. Franz, lui, allait et venait entre l’atelier et le salon, où entraient les premiers clients.
Puis les clients repartaient, Maurice et Louise retournaient chez eux, les heures s’ajoutaient les unes aux autres et les rideaux n’en finissaient pas de s’alourdir dans le silence du soir.
Franz restait seul.
*
Chaque semaine, le même jour, à la même heure, il partait en promenade. Il prenait la rue Saint-Augustin puis la rue de Richelieu et gagnait le square Louvois. Là, il faisait le tour de la fontaine et s’arrêtait un instant. Alors il levait les yeux vers les arbres et regardait les feuilles soulevées par le vent.
Il rentrait toujours par le même chemin.
À l’atelier, ensuite, il n’avait jamais l’air d’être vraiment revenu. On aurait dit qu’il voyait encore les arbres au- dessus de sa tête. Du bout des doigts, il esquissait parfois dans le vide la forme d’une branche ou d’une écorce qui lui avait paru belle.
Maurice s’étonnait, insistait, voulait faire dire à Louise que le patron n’avait pas toute sa tête. Louise haussait les épaules en souriant. Elle aimait la manière qu’il avait de vous regarder, sans vous juger, comme si votre seule présence était une joie. Sa façon d’exprimer exactement ce que vous ressentiez avait fini par la convaincre qu’il avait une sorte de don.
Maurice répétait : C’est un drôle de type, tout de même.
*
Alice allait sur ses six ans. Certains jours, quand elle ne pouvait pas faire autrement, Louise l’emmenait avec elle rue Gaillon. La fillette passait des heures dans le salon, saluant les objets un à un. Un vase. Une armoire. Une chaise. Puis elle recommençait, de sa petite voix aiguë.
Maurice sortait, excédé. Louise se confondait en excuses. Franz souriait.
Il emmenait parfois Alice avec lui au square Louvois. En chemin, il lui apprenait les noms des plantes ou lui montrait mille détails qu’il découvrait avec elle.
Elle l’adorait. Quand, la nuit tombée, Franz cherchait son recueil de poésies, il n’était pas rare qu’il fût au milieu des affaires d’Alice – crayons, gomme, grandes feuilles recouvertes de taches.
Elle ne savait pas encore lire. Sa voix résonnait étrangement, comme si elle vous parlait de très loin. Parfois, à sa manière de baisser les yeux, d’ouvrir la bouche, de bouger les pieds, vous aviez une sensation pénible, comme un problème, une menace, quelque chose qui s’avançait et vous alertait. Puis elle partait soudain d’un grand rire, vous courait dans les bras et vous étiez rassuré.
Louise murmurait : Si seulement son père…
Elle n’en disait jamais plus. Franz ne posait pas de questions. Il savait sans savoir. Une histoire de violence, de dettes, la déchéance d’un mari qui noyait sa vie dans l’alcool, disparaissait, revenait, plein d’une colère vaine envers le monde et lui-même.
Louise, à tout moment, trouvait des prétextes pour aller sur le balcon, laver les vitres, chasser des araignées. On la retrouvait en larmes et répétant qu’il ne fallait pas faire attention à elle.
*
C’était une merveille de taffetas gris, à la fois très sobre et très ouvragée. Le tissu, incroyablement léger, s’éclairait de lueurs roses à certaines heures du jour. Un liseré de dentelle soulignait la taille.
Rue Gaillon, on disait simplement : la Robe.
Franz l’exposait depuis des années sur un vieux mannequin de bois, dans un coin du salon. Bien des clients avaient souhaité l’acheter ; il s’était toujours refusé à la vendre.
Alice pouvait toucher aux ciseaux, ouvrir les tiroirs, s’approprier chaque recoin de l’appartement, mais pas s’approcher du mannequin. C’était la seule règle que fixait Franz. La fillette pressait sa mère de questions : d’où venait cette robe ? Qu’avait-elle de spécial ? Louise n’en savait rien. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi bien cousu.
Certains soirs, Franz s’attardait devant la Robe, visage fermé, lèvres tremblantes. Quand on lui demandait s’il se sentait mal, il répondait qu’il allait parfaitement bien. Il sortait sur le balcon et y restait longtemps, appuyé à la rambarde.
La première fois qu’il le vit ainsi, de dos, penché vers l’avant comme s’il cherchait à toucher quelque chose, Maurice crut qu’il pensait à sauter et se précipita vers lui. »

Extrait
« Chauffeurs de taxi, étudiants, coureurs cyclistes, des centaines de têtes brûlées se prenaient à rêver des nuages. C’était plus qu’un engouement, c’était une frénésie, un élan gigantesque comme après une longue absence. Les étagères sc tapissaient de revues spécialisées. Jamais les cœurs n’avaient vibré de plus d’émotions. Çà et là, des appareils construits dans des arrière-boutiques ou des cours de ferme s’élevaient laborieusement dans les airs avant de retomber.
Partout, les pieds enfoncés dans le sol, des foules se rassemblaient, poussant le même cri de plaisir, les bras tendus vers tous ces héros, ces perdus, ces damnés qui lançaient de gros jouets vers le ciel sans savoir qu’ils y creusaient leur tombe.
En ce temps-là, on ne parlait pas encore d’avions. On parlait d’aéroplanes. » p. 29

À propos de l’auteur

Etienne Kern, ecrivain (2021)

Étienne Kern © Photo @ANDBZ Abaca Press

Né en 1983, Étienne Kern vit et enseigne à Lyon. Il est l’auteur de plusieurs essais littéraires remarqués, parmi lesquels Une histoire des haines d’écrivains (Flammarion, 2009, avec Anne Boquel) et Le tu et le vous: L’art français de compliquer les choses (Flammarion, 2020). Les Envolés, son premier roman, a été couronné par le Prix Goncourt du premier roman 2022. (Source: Éditions Gallimard)

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Les ailes collées

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En deux mots
En ce jour de mai 2003 Paul épouse Ana. Parmi les invités, il y a Joseph qui partage avec Paul un secret vieux de vingt ans. Alors collégiens, les deux garçons ont vécu un drame qui a laissé des traces indélébiles.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’histoire que tous voulaient oublier

Sophie de Baere revient avec un roman fort, l’histoire d’un amour contrarié, de victimes de harcèlement scolaire et d’une histoire que tous voulaient oublier mais qui finit par tout emporter. Même vingt ans plus tard.

En ouverture de ce beau roman, nous sommes conviés au mariage de Paul Daumas avec Ana. Cette union, célébrée le 17 mai 2003, ne s’accompagne toutefois pas des traditionnelles certitudes, mais bien davantage d’interrogations. Pour comprendre cet état d’esprit, il faut remonter le temps.
Jusqu’en 1983.
À cette époque Paul et sa sœur Cécile tuaient leur ennui devant les séries télévisées. Ils rêvaient leur vie future plus qu’ils ne vivaient.
«Il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. (…) On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.»
Mais la réalité est toute autre. Durant cet été, celui de ses 14 ans, à la suite d’une dispute entre sa mère et sa tante, il apprend qu’il est né à la suite d’une étreinte très alcoolisée à l’arrière d’une voiture et sa mère, après avoir constaté que son ventre s’arrondissait, a dû épouser le responsable de la chose. Effacée la belle histoire d’amour entre Blanche et Charles. Fort heureusement, c’est aussi l’été où Paul fait la connaissance de Joseph. Un nouvel ami bien plus libre, bien plus décomplexé, avec lequel il va essayer d’oublier le naufrage familial. Car désormais son père néglige et trompe sa mère, qui va se réfugier dans l’alcool jusqu’au coma éthylique. «Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard.»
Pour Paul, le drame va se nouer un soir de fête. Il est invité, tout comme Joseph, a une soirée dans la propriété d’une copine de classe. Il va boire un peu trop, mais se souvient parfaitement de la fièvre ressentie, du désir qui monte, de l’envie de laisser communier son corps à ses pulsions. Il se souvient aussi de ce terrible moment où il a été surpris, où ses amis ont compris ce qui se tramait. Et de la violence du harcèlement qui a suivi. «La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger.»
Sophie de Baere va alors nous raconter ce qui s’est passé durant les vingt années qui ont suivi. En retraçant les parcours respectifs de Joseph et de Paul, elle nous livre les éléments manquants d’une histoire que tous voulaient oublier, mais qui a laissé des traces indélébiles. On peut y lire un plaidoyer contre le harcèlement scolaire et un appel à davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit. On peut aussi se dire que cet ancrage en 1983 peut laisser penser que les mœurs ont – bien – évolué depuis, mais je n’en suis pas sûr. Pour ma part, j’y vois d’abord un roman d’amour. Celui d’une passion incandescente qui vous marque à tout jamais et qui, vingt ans plus tard, reste toujours aussi vivace, malgré les barrages, malgré les obstacles. Un amour fou, comme dans Les corps conjugaux, le précédent roman de l’auteure, désormais disponible en poche. Un amour capable de laisser s’ouvrir Les ailes collées.

Playlist

Lilac Wine dans le version de Nina Simone

puis dans la version de Jeff Buckley

et la reprise de

Here comes the sun de Nina Simone.

Summertime Blues de Cochran.

Les ailes collées
Sophie de Baere
Éditions JC Lattès
Roman
384 p., 20,90 €
EAN 9782709669535
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une commune située au bord de la Manche. On y passe aussi des vacances à Nantes, dans l’Aveyron et le Jura en camp scout. Enfin, on y évoque un séjour à Rennes et une maison en construction à Cesson-Sévigné en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa poésie à Paul, c’était Joseph. Et Joseph n’était plus là.»
Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui éclabousse Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans.
Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.
Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Antonin Barial-Camu Librairie Écriture à Chabeuil)
Blog Valmyvoyou lit
Blog Aude bouquine
Blog Sonia boulimique des livres
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
« Prologue
17 mai 2003
La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit.
Ana est devenue sa femme.
Ana Daumas, épouse de Paul Daumas.
C’est joli.
Ça sonne.
La chanson s’achève. Les convives se rassoient face à la meringue italienne accompagnée de ses choux pistache et citron vert. Ana et Paul n’ont pas souhaité de pièce montée, ils voulaient un mariage simple.
Depuis la cérémonie à la mairie, il y a bien eu un bref discours de sa sœur Cécile, une chanson écrite par les deux témoins et un poème lu en tremblant par Blanche. Mais rien de plus. Un clapotement. Ils sont seulement douze. Leurs meilleurs amis, sa mère, ses beaux-parents, Cécile, son mari et leurs deux filles.
Paul regarde la mère. Ce matin, son visage hâve est passé entre les mains d’une esthéticienne. Les fards agrandissent son regard, colorent les petits os saillants de ses joues et lui donnent un air vivant, presque gai. Le maquillage comme une manière de voiler la vérité, de s’en défaire. Pourtant, quand Blanche est venue le féliciter tout à l’heure, sa voix, elle, avait l’âpreté d’un chagrin trop longtemps remâché. Paul croit qu’elle ne pouvait pas s’en empêcher. Penser au père, à son absence. Au refus que Paul, son propre fils, a eu de lui. En ce jour le plus beau de sa vie.

Un serveur élégant et discret débarrasse les assiettes à dessert et propose des cafés. Ana prend la main de son mari.
Son mari. La chair de poule sur ces deux mots.
Il lui sourit.
Les yeux d’Ana sont une promesse et Paul se cogne à la forme de leur désir, les embrasse, baise ensuite ses minuscules phalanges une à une. Il a envie d’elle, voudrait avaler le temps.
La pluie cogne à nouveau contre les baies vitrées. Paul n’aime pas ces étés orageux, il n’aime pas leur côté imprévisible et changeant. Cependant, au même instant, c’est bien une surprise que lui annonce sa femme.
— Chut. Ferme les yeux, Paul. Je te réserve quelque chose d’inattendu. À 3, tu pourras les rouvrir. 1, 2, 3.

Devant lui, un groupe d’une vingtaine de personnes. Des amis. Ceux de la salle de danse, de l’institut de formation des maîtres. Quelques enseignants de l’école dans laquelle il travaille. Les anciens voisins de Rennes chez qui Ana et lui passaient au moins une soirée par semaine à boire des Cosmopolitan. Sylvain, son vieux copain de fac de lettres. Il y a aussi Éléonore, la seule personne de son entourage, à part la mère, qui partage sa passion pour la danse de salon.
Ils viennent tous le serrer contre leur torse, lui dire un mot gentil, tapoter son crâne avec affection. René, son vieux professeur de piano, est même venu jusqu’ici. Ana jubile. Paul comprend qu’il y a longtemps qu’elle prépare son cadeau.
Et soudain, un peu en retrait, il reconnaît Pierre-Henri, son camarade d’école primaire puis de collège, perdu de vue depuis des lustres. Lui reviennent en mémoire son pas lourd, ses dents serrées dans des bagues, ses pulls jacquard en laine qui gratte. Une autre histoire, un recoin du temps. Oubliés. Au fond des os.

Et à côté de lui, il est là. Joseph. Joseph Kahn.
Paul écoute le chant surgissant du passé. Quelque chose d’indéfinissable l’atteint et écrase la lueur du moment. Il pense à ces jours vécus ensemble, ces jours uniques parce qu’ils ne reviendraient plus.

HERE COMES THE SUN
1983 – 1984

On est en 1983. Et pour être plus précis, l’été 83.
En ce mois de juillet, la température pouvait atteindre les 30 degrés. Une chaleur ardente, éreintante. Il est peut-être 22 ou 23 heures et Paul se revoit avec une netteté surprenante : allongé sur son lit, enfermé dans ses quatorze ans et crevant d’ennui. Des jours à rallonge, sans que rien ne survienne. Comme si l’existence n’avait rien prévu pour lui ou alors quelque chose qui le dépassait.
Heureusement, Olivia Newton-John et John Travolta étaient coincés dans une cassette qu’il se passait en boucle. Et puis il savait qu’un jour, il réussirait à danser comme Danny Zuko. Ça le faisait tenir.
2 juillet 1983
Le week-end commençait.
Parées de leur vernis estival, les lumières du petit matin tremblaient sous le grand chêne. Les voisins avaient sorti la tondeuse à gazon, le robot autonettoyant de la piscine et les glaces Miko. On distinguait aussi les cris agacés des mouettes dans les pointes luisantes qui fendaient les nuages.
Comme à son habitude, le père avait délaissé la mère, les couronnes et les bridges dentaires pour son fusil et sa camionnette blanche aux essieux crottés. C’était la période du tir anticipé et Charles Daumas faisait partie des quelques privilégiés détenteurs d’un permis de chasse consenti par le préfet. Sangliers et chevreuils rempliraient bientôt le coffre de son utilitaire puis l’un des deux congélateurs du sous-sol.
Chaque dimanche de la saison, Charles aimait retrouver cette camaraderie virile, l’air qui s’engouffre dans le corps, l’animal à sa merci. Il aimait enfoncer ses bottes de caoutchouc dans l’aurore rose, sentir son humidité goutter dans les cheveux. Odeur d’humus et de boue, muscles tendus et fiers, il rentrait dans les bois et leurs sauvages profondeurs comme on pénètre dans une église, à 11 heures tapantes, pour rencontrer le Tout-Puissant. La forêt est une prière qui sauve, disait-il.

Paul se rappelle que Charles l’y avait emmené une fois. C’était un matin de la fin octobre 1981. Père et fils y étaient allés avec une patrouille de chasseurs. Juste avant de partir, le père avait fait promettre à Paul de rester silencieux. La chasse exige calme et concentration et puis, si ses amis toléraient sa venue, Paul ne devait pas se faire remarquer. Quand Charles avait dit ça, le garçon avait saisi la honte du père. Depuis qu’il sait parler, Paul est bègue. Et même si les choses s’étaient arrangées avec les années d’orthophonie, il lui arrivait encore de buter sur des mots.
Genoux fouettés par les branches et les hautes herbes, corps en avant, les hommes et l’enfant avaient marché un long moment dans les replis forestiers de ce bord de nationale. On approchait de la Toussaint et il faisait froid. On voyait encore la lune. Sa lueur sèche et blafarde s’écoulait sur les bois et Paul avait le sentiment d’être là par effraction. Leurs dos courbés par les carabines, leurs grosses mains plaquées à leurs cuisses, les chasseurs avançaient en silence. À chaque fois que les coudes de Paul frôlaient les feuilles des arbres d’un peu trop près, le père se retournait et lui lançait un regard dur.
Au cours d’une de leurs haltes, Charles avait quand même autorisé Paul à porter son Beretta en bandoulière. Un court instant, le fils avait décelé une once de fierté dans les yeux du père, une sensation qu’il avait tenté de garder en bouche le plus longtemps possible. Pour la première fois sans doute, il se trouvait sur son parcours. Sur la même ligne, le même front, la même lutte. Enfin, il le rejoignait dans son monde.

Il était à peine 6 heures quand ils arrivèrent à l’endroit prévu. Le vent s’était levé et il tordait le cœur du garçon. De la fumée blanche sortait de ses narines, l’air gelé coupait la chair de ses joues. Paul ne voulait pas être ici mais il ne pouvait pas, une fois de plus, décevoir Charles.
Et puis tout à coup, le signal fut lancé et les yeux des uns et des autres se mirent à scruter, dépister, débusquer. Le père et Michel Varauch, le maire dont Charles était le premier adjoint, menaient la traque. Observateurs fiévreux, ils semblaient faire corps avec la forêt, s’infiltrant en elle, remontant la piste noire et mouillée, fondus en un seul et même objectif.
C’était un mauvais moment pour qu’un picotement s’insinue dans la trachée. C’était un mauvais moment et pourtant Paul fut pris d’une longue quinte impossible à retenir. Cette fois, Charles lui adressa un signe de tête qui ressemblait à une morsure. Paul comprit qu’il regrettait.
Le père ne l’emmènerait plus avec lui.
Quelques minutes après, une biche fut tirée et son cri de mourante jaillit dans l’air sombre. Une clameur que Paul n’oublierait jamais, presque une voix. Et tandis qu’ils s’approchaient du corps rouge et dolent de la bête, cette phrase que monsieur le maire lui asséna en souriant :
— Ton père, c’est un tueur-né.
9 juillet 1983
Saleté de fusibles.
Le disjoncteur avait sauté dans la nuit. La mère râlait.
Le compteur n’était plus aux normes, on était samedi et l’électricien demeurait injoignable. Le père était parti pour deux jours en congrès. Invitation annuelle d’un gros fabricant de prothèses dentaires. La télévision ne fonctionnait pas et ça, très précisément ça, Blanche Daumas était incapable de le supporter. C’était au-dessus de ses forces.
Ma sorcière bien aimée, L’âge heureux, Belle et Sébastien, Janique Aimée. Il y avait de longues années déjà, depuis l’enfance peut-être, que la mère ne pouvait plus se passer de leurs personnages, de cet amour sans angles qui les unissait. Elle en savourait la forme ronde, lisse, enveloppante. Une douceur de dragée qui donnait souvent à Paul l’envie de pleurer et qui, il le voyait bien, rougissait aussi les yeux de Blanche.
Mais ce que Cécile et Paul préféraient par-dessus tout, c’était une série américaine qui passait depuis un an sur la première chaîne. Pour l’amour du risque. Ils n’en manquaient pas un épisode. Chacun à leur manière, le frère et la sœur admiraient le couple formé à l’écran par les personnages principaux, des détectives richissimes qui parvenaient à déjouer les plus folles intrigues. Février, leur petit chien gris au long poil soyeux, faisait particulièrement rêver Cécile et à la moindre occasion, la petite sœur suppliait Blanche de lui en offrir un semblable. Paul, lui, était touché par la relation entre les époux, par ce que tour à tour, l’un pouvait susciter d’émerveillement chez l’autre. Il aimait leur prévenance, leur proximité, leurs facéties complices. Il aimait l’idée d’un amour comme celui-là.
Lui aussi, un jour, lorsqu’il serait plus grand, il tomberait amoureux d’une fille comme l’héroïne, Jennifer Hart. Il la choierait, lui offrirait des montagnes de fleurs et de bijoux, lui écrirait des lettres et des poèmes, l’emmènerait dans les restaurants chics où les serveurs ôtent les manteaux des dames avec déférence et délicatesse. Il lui préparerait des petits-déjeuners au lit sur un plateau d’argent. Croissants chauds, orange pressée, café italien avec de la mousse. Et même, il ferait tournoyer sa robe à volants sur la piste de danse d’un immense bateau de croisière. Sa Jennifer serait aussi jolie que Blanche. Mais, lui, il ne la laisserait pas s’étioler comme le faisait Charles avec sa femme, il ne froisserait pas les mots doux du début, il les garderait en vie. La fille qu’il choisirait serait son unique joyau. Il se l’était promis. Il était prêt, il n’attendait plus qu’elle.
Une torpeur sans joie. Il n’y avait pas d’autres mots pour décrire ce début d’été.
Chaque matin, le pied à peine posé sur le parquet, Paul se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de tout ce jour qui restait. Il n’y avait personne pour réveiller les murs de granit et les fenêtres en berceau de la maison bourgeoise, personne pour ne serait-ce que les entrouvrir, pour brasser un peu d’air et de salive.
Quand il y songe aujourd’hui, Paul dirait que les moments passés ici se résumaient à quelques objets et lieux marquants. Des chaussures qu’on tenait à la main avant de rentrer, des patins glissés sous les chaussons, des portes qu’on se retenait de claquer, un mystérieux bureau toujours fermé à clef, une cuisine qui sentait encore le neuf et abritait des repas silencieux. En vérité, au sein du foyer, il n’existait au mieux que des bruits de pas dans les couloirs, parfois aussi quelques chuchotements. Avec Cécile, à la fenêtre. Leurs regards d’enfants se perdant vers la rue et l’impeccable jardin.
La plupart du temps confinés dans leurs chambres, il arrivait même que, des journées entières, Cécile, Paul et la mère stagnent sur leurs lits. Fixant par la fenêtre le ciel sableux qui rétrécissait doucement. Ou, l’instant d’après, suivant les couleurs mouvantes d’un écran de télé placé sur un meuble haut, comme ceux qu’on colle encore aujourd’hui aux murs des chambres d’hôtel ou d’hôpital.
Des jours et des jours à se dire que rien ne doit déborder.
Des jours et des jours où tout déborde.
Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.
Rien à faire. L’électricien tardait à arriver. Seul avec Cécile, Paul prenait son déjeuner. L’eau du thé se consumait lentement dans une casserole oubliée sur le gaz. La mère, trop préoccupée par cette histoire de panne, avait renoncé à faire à manger et Paul regardait surnager ses corn-flakes en transpirant. Il faisait de plus en plus chaud. On n’était pourtant que début juillet. Pour faire passer les épreuves du BEPC aux troisièmes, le collège avait fermé ses portes depuis quinze jours et renvoyé les élèves chez eux.
Mais pour Blanche, tout ça, c’était du grand n’importe quoi. Un diplôme qui ne valait plus rien, des adolescents contraints à l’oisiveté dès la mi-juin :
— Ça donnera rien de bon. Ah oui, Paul, crois-moi, on s’en mordra les doigts !
Du matin au soir, les mêmes rengaines maternelles roulaient les unes sur les autres. Du remplissage, sans texture ni racine. Des particules d’air qui palpitent.
Toujours un mot aimable pour les voisins, un vocabulaire choisi, le ton patiné, quand elle sortait, Blanche Daumas ressemblait à une bourgeoise de film américain – le genre qui sait dresser une table et tenir des conversations avec des gens importants. Une femme que l’on croise chez le fleuriste et que l’on trouve agréable mais avec qui il semble difficile de rentrer en intimité. Souriante et avenante, mais impénétrable.
Robe droite bleu marine ou beige repassée pli à pli, blazer à épaulettes, chignon serré, ballerines plates aux couleurs assorties : elle n’avait que la trentaine mais s’habillait déjà comme une dame. Et même en ce mois de juillet, tandis que le thermomètre avoisinait les 30 degrés, Blanche continuait de porter collants fins et chemisier à manches longues. Elle n’aurait surtout pas voulu avoir l’air d’une femme légère. Sous le tissu qui couvrait la peau nue et fragile, Paul se demandait parfois si la mère ne cherchait pas à devenir étanche.
En réalité, Blanche était un paradoxe. Elle se prétendait libertaire mais interdisait à ses enfants de toucher à tout, de parler à table, de choisir leurs vêtements. Elle se pensait indépendante mais passait sa vie à obéir aux ordres de son mari et à attendre qu’il lui fasse l’aumône d’un peu de son temps.
Charles le lui avait pourtant promis au début. Un petit hôtel à Montmartre, une gondole à Venise, une valse à Vienne. Ensemble, ils voyageraient. Ils iraient au restaurant, dans les meilleures boutiques des grandes villes, ils prendraient du bon temps. Une vie dorée à l’or fin. Mais Charles ne fermait le cabinet qu’à la nuit tombante et quatorze ans après leur mariage, Blanche n’avait encore jamais quitté la région.
Malgré tout, elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. Le soir, lors du dîner que Charles, rentré trop tard, prenait généralement seul dans le salon – il avait l’habitude de dire, d’un air supérieurement moderne, qu’il faisait ses repas « à l’américaine » –, elle se positionnait toujours derrière lui. Et alors, il fallait la voir… Le corps immobile et les yeux en alerte, figée de manière à pouvoir remplir son verre de vin ou à lui débarrasser son assiette au meilleur moment. Une bonniche de luxe. C’est ainsi que la tante Françoise l’appellerait le jour de la dispute.
En ce temps-là, Paul ignorait si ses parents s’aimaient encore ou s’ils s’étaient jamais aimés, mais ce qu’il savait déjà, c’est que Blanche Daumas ne vivait que pour son mari. Lorsque Charles Daumas se retournait, il pouvait être sûr que sa femme se trouvait toujours dans son sillage. Chaque fois que son époux jouait de la trompette dans la fanfare municipale, chaque fois qu’il prononçait un discours officiel devant les quelques notables de la commune, elle se tenait là, juste derrière, rougissant de fierté et d’admiration. Une chaleur inexplicable dans le regard.
Paul la revoit encore, les soirs de la semaine, dès la première seconde où la porte du garage se mettait à coulisser. Se cherchant une posture, les mains dansant dans ses cheveux tout juste gorgés de Shalimar, le corps aspiré par le désir de lui plaire. Flamboyante. »

Extraits
« Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche. » p. 26

« Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard. » p. 83

« La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger. » p. 154

À propos de l’auteur
de_BAERE_Sophie_DRSophie de Baere © Photo DR

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée comme enseignante près de Nice. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises. Elle a publié en 2018 son premier roman, La Dérobée puis Les Corps conjugaux en 2020 et Les Ailes collées en 2022. (Source: Éditions Hachette)

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La patience du serpent

BRECART_la_patience_du_serpent

  RL-automne-2021

En deux mots
Christelle, Greg et leurs deux enfants ont quitté la Suisse pour parcourir la planète. À bord de leur bus, ils s’arrêtent à San Tiburcio, ville mexicaine au bord du Pacifique. C’est là qu’ils font la connaissance d’une étrange famille qui va bousculer leurs plans et leurs certitudes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les étrangers à la rencontre de l’étrange

Le nouveau roman d’Anne Brécart a des airs de conte initiatique. Il nous entraine au Mexique dans les pas d’un couple suisse et leurs deux enfants qui, après un long voyage ont décidé de s’accorder une pose dans un village au bord du pacifique. Une étape qui va profondément les transformer.

Prendre la route et découvrir le vaste monde. C’est le rêve que Greg et Christelle ont longtemps caressé avant de pouvoir le concrétiser. En compagnie de leurs deux jeunes enfants et de leurs économies, ils quittent leur petit village brumeux de Suisse pour les vastes étendues du continent américain. Après avoir acheté un bus, ils avalent les kilomètres jusqu’au Mexique où ils éprouvent le besoin de faire une pause. Renseignement pris, ils décident de poser leur sac à dos à San Tiburcio, petite bourgade balnéaire au bord du Pacifique.
Le chapitre d’ouverture nous apprend que Christelle a été très affectée par le décès de German Engel Cristobal dont on s’apprête à organiser les funérailles. Lors de la veillée funèbre, elle est quasiment accueillie comme un membre de la famille. C’est le cheminement vers cette intimité que raconte ce roman.
Très vite la petite famille trouve ses marques et loue un petit lopin de terre pour y installer son bus. La routine s’installe entre les sorties à la mer et celles au village pour faire quelques courses. Comme tout le monde semble trouver son compte dans cette vie sédentarisée, les jours défilent. Jusqu’au jour où Christelle constate la présence d’une femme mystérieuse et mutique sur leur terrain. Les quelques mots que finira par lâcher Ana Maria troublent la suissesse: «je te connais». Un trouble qui va persister quand, quelques jours plus tard, elle est invitée dans la grande propriété qui domine le village. Aux côtés d’Ana Maria, German reçoit Christelle et la fixe d’un regard perçant, l’appelant Charlotte. Un mystère de plus qui va la pousser à revenir encore et encore sous l’œil suspicieux de Greg qui trouve toutefois un arrangement avec son épouse. Il la laissera fréquenter le domaine et pourra lui aussi s’offrir des moments de liberté et partir avec sa planche de surf affronter les vagues.
Alors que la belle saison laisse la place à celle des pluies et transforme les rues en ruisseau, la terre en boue, Ana Maria promet d’aider Christelle à trouver une maison pour éviter qu’ils ne soient emportés par une coulée ou un glissement de terrain.
Alors que les touristes, en particulier les Américains, désertent San Tiburcio, Christelle va petit à petit comprendre que German est, comme elle, un exilé. Sauf que lui a été contraint à fuir les persécutions pour trouver refuge en Amérique centrale. L’Europe auquel il rêve n’est plus qu’un fantasme, de même que cette Charlotte qu’il a confondue avec son invitée et au bras de laquelle il rêve de se promener dans les jardins du Luxembourg.
Si on sait depuis le chapitre initial qu’il n’en sera rien, on voit tout de même leur relation s’intensifier. Et alors qu’ils s’installent dans la maison qu’on a fini par leur trouver, le malaise va s’amplifier. Christelle entend s’émanciper, Greg va chercher à se rapprocher des esprits, le tout sous fond de précarité, car leurs moyens s’épuisent.
Anne Brécart, qui effectue chaque année de longs séjours au Mexique, a parfaitement su rendre cette atmosphère particulière, cette sorte de fascination pour l’ailleurs propre au voyage que vient contrebalancer la «vie d’avant» avec ses souvenirs et une belle part de nostalgie qui fait se rapprocher les exilés. Son roman, qui paraît dans la maison d’édition qui publie Nicolas Bouvier et Ella Maillart, s’inscrit dans cette lignée d’écrits qui nous font découvrir le monde autrement. Une belle réflexion sur l’envie d’ailleurs, sur le frottement des cultures – qui peut faire des étincelles – et sur le besoin de repères dans un monde étranger, fussent-ils factices.

La patience du serpent
Anne Brécart
Éditions Zoé
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782889279272
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé au Mexique, principalement dans un village au bord du Pacifique nommé San Tiburcio. On y évoque aussi la Suisse, l’Europe de l’Est et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Christelle et Greg ont choisi la vie nomade. Ils ont la trentaine et sillonnent le monde en minibus avec leurs deux petits garçons. Amateurs de surf, ils s’installent là où se trouvent les meilleurs spots, vivent de petits boulots et d’amitiés éphémères. Le vent les mène jusqu’à San Tiburcio, sur la côte mexicaine, Greg s’y sent vivant lorsqu’il danse sur la crête des vagues. Mais il faut s’habituer au soleil implacable, au grondement de l’océan, aux pluies diluviennes des tropiques. Un jour, Ana Maria, une jeune femme du village, fait irruption dans leur existence. Elle entraîne Christelle dans une relation vertigineuse qui va bouleverser la famille.
Dans une langue sensuelle et luxuriante, Anne Brécart décrit le quotidien de ces voyageurs à la recherche d’une autre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
RTS (Coralie Claude)
Jusque tard dans la nuit (entretien avec Anne Brécart)
Soundcloud (Pierre-François Garel lit un extrait du roman)
Blog Daily Passions


Anne Brécart évoque son roman La Patience du serpent. Présentation suivie du mot de l’éditrice, Caroline Coutau. © Production Éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Prologue
German Engel Cristobal était mort à la fin de la saison sèche. Depuis plus d’une semaine, des nuages noirs s’accumulaient au-dessus de la côte mais il n’avait pas plu. Certains arbres avaient perdu leurs feuilles et se dressaient comme des bougies jaunes vers le ciel. Le reste de la végétation était d’un vert poussiéreux et triste. Même les chevaux laissaient pendre leur tête vers la terre, leur encolure courbée avait une grâce infinie qui émouvait Christelle aux larmes sans qu’elle puisse se l’expliquer. De toute façon, elle était à bout, la mort de German Engel Cristobal lui avait mis les nerfs à vif, les émotions en pelote, elle n’en pouvait plus.
German était mort chez lui dans la nuit du mercredi au jeudi de manière mystérieuse. Tout le monde était au courant de l’événement mais personne ne savait ce qui l’avait tué ; la cause de sa mort semblait n’avoir aucune importance aux yeux de ceux qui, ce jour-là, franchissaient la porte de la maison Cristobal. C’était le premier jour de veillée et Ana Maria Engel Cristobal avait invité tous les habitants à venir rendre un dernier hommage à German alors que plus personne n’avait été convié chez eux depuis plus d’un quart de siècle. La construction blanche aux tourelles mauresques d’où l’on avait vue sur le Pacifique surplombait le village, accrochée au flanc de la colline. C’était une des plus anciennes demeures et aussi l’une des plus imposantes.
Les voisins et connaissances qui s’y pressaient découvraient ses couloirs frais, les meubles lourds et solennels, la semi obscurité traversée par la lumière des bougies dont les flammes vacillaient dans les courants d’air. Les visiteurs murmuraient avec apitoiement, en entrant dans la chambre mortuaire, qu’il était bien jeune pour partir. Mais la volonté divine s’était accomplie. Qui aurait demandé des comptes au destin ?
Après avoir fait la queue dans le couloir plein d’ombres, ils entraient dans la bibliothèque où German les attendait, étendu sur un lit. Il était digne, inspirait du respect. Ceux qui s’étaient moqués de lui à voix basse de son vivant le trouvaient subitement imposant. L’un après l’autre, ils s’installaient sur la chaise à côté de la couche, penchaient la tête, sans rien dire, se plongeaient dans une conversation intime avec l’homme cireux. Il y avait les amis d’enfance avec lesquels il avait été à l’école, l’épicière chez laquelle il achetait parfois une bière, le jardinier et son fils qui venaient entretenir le jardin, le vendeur de quesadilla du coin de la rue, le pompiste et tant d’autres.
Tous avaient l’air de penser que les morts fulgurantes faisaient partie des lois de la nature, aussi élémentaires qu’un lever de soleil ou le ressac du Pacifique dont le bruit entrait par les fenêtres ouvertes.
Les gens autour de Christelle parlaient des dernières fois qu’ils l’avaient vu, du mot gentil qu’il avait eu pour l’épicière, du sourire qu’il avait échangé avec son ancienne maîtresse d’école en passant dans la rue. Ils évoquaient avec attendrissement l’habitude qu’il avait d’aller boire un chocolat vers quatre heures quand la touffeur de la fin d’après-midi paralysait les gestes.
Christelle attendait comme tout le monde, pour échanger quelques paroles avec le mort. Elle était soulagée de la bienveillante indifférence des villageois, ils ne lui faisaient sentir d’aucune manière qu’elle n’était pas des leurs. Elle se laissait glisser dans leur chuchotement comme dans une eau fraîche qui calmait son corps brûlant de fièvre.
Elle sentait des regards de sympathie sur elle. Ils savaient ou alors ils devinaient la part qu’elle avait prise à la mort de German, se disait-elle, et cette pensée la soulageait ; elle répondait avec reconnaissance aux sourires qu’elle glanait sur les visages les plus proches.
Pour ses familiers, pour sa sœur Ana Maria Engel Cristobal, pour tous ceux qui étaient rassemblés là, German Engel Cristobal n’était pas véritablement mort, il avait simplement changé d’état, il était devenu plus sage, plus accessible, plus patient, plus aimable. Tous considéraient cette nouvelle condition comme une chose bonne en soi, ils disaient en s’épongeant le front avec des mouchoirs en tissu blanc : «Comme il a l’air heureux, comme il est paisible. Il a rejoint sa maman, elle l’a sûrement bien accueilli.» Christelle comprenait suffisamment l’espagnol pour entendre les petits compliments qu’ils faisaient en quittant la pièce : «Il a l’air délivré. Quel beau trépas.»
Elle était seule à se torturer, à se demander ce qui avait bien pu provoquer sa mort.
Arriva son tour. Elle s’assit sur la chaise en face de German Engel Cristobal revêtu de son costume couleur champagne, le même dont il était habillé quand il la recevait. La chemise qu’il portait la frappa car elle était mieux repassée, empesée, le gilet brodé avait été nettoyé avec soin ; German était très beau.
Elle avança son buste dans sa direction et lui posa silencieusement la question : es-tu fâché ?
Non, il n’était pas fâché, il avait été très heureux de la connaître, très heureux de passer cette dernière soirée avec elle. De toute façon, le chemin qui s’ouvrait devant lui était long, bien plus long que la vie, alors partir un peu plus tôt n’était pas un problème, au contraire. Il avait aimé écouter Mozart avec elle. Il était content qu’elle vienne le voir, et de pouvoir contempler son beau visage une dernière fois.
Christelle s’était mise à pleurer silencieusement. Au creux de sa mémoire il y avait toujours la voix de l’homme qui était couché devant elle. La main de German Engel Cristobal bougea légèrement comme s’il voulait lui dire un dernier au revoir. Elle n’osa pas toucher le bout de ses doigts de peur de les sentir froids et raides alors que German lui paraissait encore si vivant. Il partait avec son secret et ce n’étaient pas les légères vibrations qui émanaient de lui, comme une dernière palpitation de vie, qui pouvaient lui apporter une réponse.
Christelle avait envie de rester assise mais sentit une petite pression sur son épaule gauche. La visite était terminée, il fallait laisser la place à ceux qui, derrière elle, attendaient leur tour.
Au salon, Ana Maria Engel Cristobal servait des verres de jus de fruits aux visiteurs. Tout le monde parlait à voix basse mais Christelle était la seule à avoir les yeux rougis. La sœur du défunt lui tendit un mouchoir en tissu et Christelle s’essuya discrètement le visage et le nez. Ana Maria faisait semblant de ne pas voir que Christelle avait pleuré, ou peut-être, cette pensée traversa Christelle, peut-être ne savait-elle pas ce qu’étaient les pleurs.

Chapitre 1
Christelle et sa famille sont arrivés à San Tiburcio par hasard. Cela s’est passé ainsi.
Sur l’autoroute 200 qui longe la côte pacifique du Mexique, ils se sont arrêtés à onze heures pour prendre de l’essence. Le minibus est collant, la vitre avant recouverte d’une couche brune qu’ils n’arrivent plus à nettoyer. Les enfants geignent à l’arrière, à cause de la chaleur, de la route et de l’immobilité forcée. Pourtant cela ne fait que trois heures qu’ils sont partis et déjà les petits n’en peuvent plus.
Le pompiste a un visage lisse et jeune, un short blanc et un t-shirt vert aux couleurs de l’entreprise pétrolière Pemex. Il a l’air confiant, comme attendu par un avenir radieux. Il nettoie leur vitre avant quasi opaque, sans commentaire. Son air bienveillant va droit au cœur de Christelle. Cela fait un moment que la famille cherche un lieu où se poser quelques semaines et il lui semble être la personne à laquelle ils peuvent faire confiance. Sans consulter Greg, elle demande au jeune homme s’il ne connaît pas un village agréable au bord de la mer. Un village pas trop peuplé, pas trop touristique. Il jauge la famille d’un bref coup d’œil, hoche la tête, dit : «Vous cherchez San Tiburcio ? C’est à moins de vingt kilomètres d’ici.»
À côté de la station-service, un vendeur ambulant propose des fruits et des noix de coco. Christelle, pour se dégourdir les jambes et pour ne plus entendre les enfants pendant quelques minutes, va acheter du lait de coco et des tranches d’ananas. Tenir l’écorce rugueuse dans les mains lui fait plaisir. Tout ce qui vient de ce pays lui paraît précieux et rare : les arbres sans nom, les fruits exotiques, les oiseaux nimbés de rêve. Au plus profond d’elle, elle veut sentir qu’elle est arrivée là où elle devait arriver, qu’elle a trouvé le pays, l’endroit qu’elle cherche depuis près d’une année.
Même l’autoroute paraît belle à Christelle. La canopée forme un dôme au-dessus de la bande d’asphalte, comme si cette cicatrice n’était qu’une légère balafre dans le tissu épais de la forêt. Maintenant, il ne leur manque plus que la mer, le sable, la vie douce, la bonne vie.
Remontée dans le bus tout en couleurs qu’ils ont acheté aux États-Unis, elle s’installe sur le siège du conducteur, Greg sur le siège passager. Avant même d’avoir tourné la clé de contact, elle sent la sueur coller ses cuisses et son dos au revêtement plastique, ravivant ce picotement sur sa peau qui se transforme en démangeaison insupportable après quelques heures. Sans autre commentaire, elle fait les vingt kilomètres avant de prendre à gauche direction San Tiburcio.
Elle aime le mot «nomade» qui part sur un «no» et qui finit sur ce «made» un peu mou. C’est un mot plein de voyelles et cela lui plaît. Mais ils ne sont pas partis à cause des sonorités de ce mot. C’est l’idée qu’elle aime, l’idée d’être toujours en route et de ne s’installer définitivement nulle part.
No-ma-de, un choix de vie qui me ressemble, disait Christelle à ses amis en Suisse. Ainsi elle et Greg ne s’englueraient pas, ils resteraient toujours mobiles, autant physiquement que psychiquement. Un défi aussi. La nuit avant de s’endormir, se levaient en elle des images de route sans fin s’enfonçant dans la forêt de plus en plus dense. Elle voyait des montagnes et un haut plateau qu’ils découvriraient au bout d’une piste à peine esquissée. Elle ne savait pas très bien expliquer ce qu’elle cherchait. Rien de ce qu’elle avait appris jusqu’alors, à l’école ou à la maison, ne semblait lui donner la mesure de cette quête. Elle ne voulait pas le contraire de la vie choyée qu’elle aurait pu avoir en Suisse. Elle voulait quelque chose de radicalement différent pour lequel il fallait inventer une nouvelle langue. En attendant de trouver cet idiome, elle disait que chaque jour serait la découverte d’un nouveau monde. Ainsi ils échapperaient à jamais aux habitudes, au train-train ; Greg était d’accord avec elle, il souriait et tirait sur sa cigarette roulée à la main.
Pourtant ce jour-là, après une année de voyage, ils aspirent à s’arrêter avant de reprendre la route pour aller encore plus loin, pour se rapprocher encore plus de cette vie absolument authentique.
Avant d’arriver sur la carretera Pacifico 200 qui longe la côte du Mexique, ils ont traversé le désert de Sonora ; quatre personnes dans un minibus, deux enfants, un homme, une femme. Un exploit. On leur avait dit que la traversée serait dangereuse. Qu’à certains endroits la route n’était qu’une piste qu’il était facile de perdre. Et, de fait, le danger avait été omniprésent. Jaune et poudroyant, il avait posé sa gueule de vieux chien du désert contre les vitres du bus, ils avaient senti son souffle puissant, desséchant sous le ciel d’un bleu cobalt. Ils avaient eu peur, juste assez pour se sentir héroïques.
Ce premier matin à San Tiburcio, ils découvrent la rue centrale en terre battue. Le bus tangue doucement en passant dans les nids-de-poule. Christelle a un petit moment de vertige. Qu’est-ce que le village leur réserve ? Une prémonition l’effleure. Que se cache-t-il derrière les maisons basses, dans les cours intérieures que l’on ne voit pas depuis la rue ? Derrière ces visages qui se lèvent vers le bus, ces regards qui se posent sur eux, les nouveaux arrivants ?
La mer scintille au bout de la route principale, la plage s’ouvre devant eux encadrée par trois arbres majestueux. Christelle parque le bus sur la place, le Malecon comme on appelle ici tous les fronts de mer urbanisés, et ils en sortent comme d’une gangue sèche et poussiéreuse pour aller s’installer sur le sable. Il est dix heures du matin. »

À propos de l’auteur
BRECART_Anne_©DRAnne Brécart © Photo DR

Bien qu’issue d’une famille francophone, Anne Brécart a suivi dans son enfance à Zurich l’enseignement d’écoles de langue allemande. Elle a ensuite fait des études de Germanistik en Suisse romande, où elle réside aujourd’hui. Traductrice littéraire de l’allemand (notamment de Gerhard Meier), elle anime des ateliers d’écriture et enseigne à Genève l’allemand et la philosophie. Tous ses romans ont été publiés chez Zoé. (Source: Éditions Zoé)

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Malamute

DIDIERLAURENT_malamute  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Le vieux Germain accepte d’accueillir son neveu Basile afin d’éviter l’EHPAD. Dans la ferme voisine une jeune fille vient d’emménager et va susciter leur intérêt pour des raisons très diverses. De fortes chutes de neige s’abattent sur leurs histoires…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Huis-clos noir dans un paysage blanc

Jean-Paul Didierlaurent, l’inoubliable auteur du Liseur de 6h 27, nous revient avec un récit très noir autour de trois solitudes qui vont remuer un lourd passé. Dans un massif montagneux pris par la neige, il va bouleverser leurs existences.

Est-ce parce qu’il a été écrit durant le confinement que ce nouveau roman nous plonge dans une atmosphère lourde, un huis-clos noir dans un massif couvert de neige? Toujours est-il que l’auteur du Liseur de 6h 27 décrit merveilleusement bien ce décor et cette ambiance oppressante.
Tout commence par l’extrait d’un journal intime rédigé en 1976 par une femme qui a émigré des Balkans pour commencer une nouvelle vie dans les Vosges. Le projet de Dragan, son mari est d’élever des Malamute, chiens de traineau originaires de l’Alaska, pour proposer des balades aux touristes. Mais on en saura pas davantage pour l’instant, car on bascule en 2015, au moment où Germain est confronté à un choix cornélien. Ce vieil homme vit seul dans sa ferme et ne demande rien à personne. Sauf qu’il avance en âge et commence à avoir quelques soucis. De petits accidents qui inquiètent sa fille Françoise, installée à Marly-le-Roi. Aussi décide-t-elle de laisser son père choisir s’il va en EHPAD ou s’il accepte la compagnie de Basile, son lointain neveu, qui a accepté de veiller sur lui. «Entre la peste et le choléra, il avait choisi la peste», même s’il n’entend rien céder de sa liberté. Au volant de son van aménagé, Basile vient pour sa part tenter d’oublier le drame qu’il a vécu deux ans auparavant, lorsqu’une fillette s’est fracassée avec sa luge sur sa dameuse, lui qui est chargé de préparer les pistes aux skieurs. Alors que les deux ours essaient de s’apprivoiser, Basile fait la connaissance d’Emmanuelle, leur voisine. Une autre solitaire qui exerce le même difficile métier que lui, au volant de son engin de damage sophistiqué, un Kässbohrer PistenBully 600 Polar SCR pour les spécialistes. On ne va pas tarder à comprendre qu’Emmanuelle Radot est en fait la fille de Pavlina Radovic et qu’elle est revenue vivre dans la ferme où ses parents s’étaient installés quarante ans plus tôt.
Si Germain se réfugie dans sa cave où il fait de la dendrochronologie, c’est-à-dire qu’il étudie des tranches d’arbres remarquables, les lisant «de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques», il se rappelle aussi qu’il a bien connu la mère d’Emmanuelle.
Après le départ de Françoise, venue passer le réveillon auprès de son père, le temps s’était adouci au point que les habitants ont organisé une procession pour faire venir la neige. «Que la neige soit avec nous, que son règne vienne! Que la neige soit avec nous, que son règne vienne!»
Leurs vœux seront exaucés bien au-delà de leurs attentes et c’est dans un enfer blanc que la part d’ombre de chacun va peu à peu se dévoiler.
En insérant les extraits du journal intime de Pavlina tout au long du roman, Jean-Paul Didierlaurent fait remonter le passé à la surface du présent et dévoile des blessures encore vives. Et quand viennent les ultimes révélations, on est passé du roman blanc au roman noir. La parenté avec son compatriote vosgien Pierre Pelot est alors une évidence. Mêmes décors, mêmes histoires d’hommes confrontés au poids du passé, chargés de lourds secrets. Qui a écrit que la géographie, le climat dans lequel on vit était consubstantiel à l’œuvre que l’on écrit? Ajoutons-y une puissance de narration qui vous emporte et vous comprendrez que Jean-Paul Didierlaurent est ici au meilleur de sa forme!

Malamute
Jean-Paul Didierlaurent
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
360 p., 18 €
EAN 9791030704198
Paru le 11/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un massif montagneux de l’Est. Sans être nommé, on reconnaîtra La Bresse et ses environs où vit l’auteur derrière «La Voljoux». On y évoque aussi Marly-le-Roi, Courchevel, les Deux Alpes, Tignes, Paris, Lyon ainsi que Basoko, Kinshasa et Brazzaville.

Quand?
L’action se déroule de avril 1976 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un rêve avorté, des secrets bien gardés, un vieil homme bougon et de la neige, beaucoup de neige… les ingrédients qui participent à la réussite de Malamute. Qu’on se le dise : Jean-Paul Didierlaurent est définitivement un merveilleux conteur. » LIBRAIRIE COIFFARD
« L’auteur brosse merveilleusement l’atmosphère oppressante de ce huis-clos montagnard, composé de mystères, mais aussi de personnages truculents. Drame rural, intrigue, suspense, un zeste de fantastique, ce magnifique roman est tout à la fois ! » LIBRAIRIE DE PORT MARIA
« Quel beau roman ! Beaucoup d’émotion sous des mètres de neige ! » LIBRAIRIE POLINOISE
« Une écriture fluide qui nous emporte. » LIBRAIRIE RUC

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine (Portrait lorrain – Sarah Polacci)


Bande-annonce de Malamute de Jean-Paul Didierlaurent © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Journal de Pavlina Radovic (traduit du slovaque) Avril 1976
Deux jours, nous avons mis deux jours pour franchir les mille trois cents kilomètres qui nous séparaient de notre nouveau domicile. Dragan avait espéré boucler le parcours en moins de vingt-quatre heures, le temps qu’il lui avait fallu les fois précédentes pour atteindre sa destination. C’était sans compter la remorque et les chiens. Pendant ces deux jours de route, les bêtes n’ont pas cessé d’aboyer et de grogner d’excitation, les babines écumantes de rage, comme pressées d’en découdre avec un ennemi invisible. Nous avons traversé plusieurs pays, franchi des fleuves larges comme deux autoroutes, longé des villes immenses, des champs infinis, des collines couvertes de vignobles, des plaines verdoyantes parsemées de villages au nom imprononçable. À mi-parcours, l’un des pneus de la remorque a éclaté et nous avons failli verser dans le fossé. Je frissonne encore à l’idée que notre aventure aurait pu s’achever au milieu de nulle part dans un bas-côté rempli d’eau croupissante, coincés entre le rêve vers lequel nous roulions et la vie que nous venions de laisser dans notre dos. L’idée d’échouer si près du but, de devoir rebrousser chemin pour retourner au pays me faisait horreur. Retrouver cette vie étroite dans laquelle je me trouvais confinée, à barboter tel un poisson dans une mare devenue trop petite, m’aurait été insupportable. Avant de changer la roue, Dragan a dû calmer les chiens qui hurlaient à la mort. Plus loin, le voyant de surchauffe moteur nous a contraints à un nouvel arrêt sur la première aire venue pour remettre du liquide de refroidissement. Les passages en douane nous ont beaucoup ralentis. Un temps précieux perdu pour des douaniers méticuleux, qui ont épluché un à un les carnets de vaccination des quatre malamutes et contrôlé leurs tatouages. Et à chaque fois l’obligation pour moi d’apaiser Dragan, de le raisonner, de lui dire que tout cela n’était rien, que l’arrivée à la maison, notre maison, n’en serait que plus belle. De la ferme, je ne connaissais que les rares photos qu’il m’en avait montrées. Plus que les clichés, c’est son enthousiasme contagieux qui m’a convertie à son projet. Ça et le besoin irrépressible d’aller respirer un autre air, de partir avant de me retrouver définitivement prisonnière de l’usine qui emploie tout le village, à mouler à longueur de jour des pièces comme mon père et mes frères, à respirer dans la fournaise et le fracas des presses ces horribles émanations de caoutchouc et d’huile chaude qui empuantissent l’atmosphère et que la plupart d’entre nous finissent par ne même plus sentir. Le jour où tu ne les sens plus, m’a dit une fois une collègue à la pause déjeuner, c’est qu’il est trop tard, que ton corps et ton esprit appartiennent totalement à l’usine. Depuis plus de quinze ans que j’y bosse, l’opératrice de fabrication que je suis ne manque jamais de vérifier chaque matin à son arrivée que son nez parvient encore à percevoir la puanteur. Toutes ces années passées à attendre Dragan, je me suis raccrochée à cette puanteur comme on se raccroche à une douleur qui nous rappelle qu’on est toujours vivant, que la mort n’a pas gagné, pas encore. Le mariage, les papiers, tout est allé si vite. Pour l’argent, je n’ai jamais vraiment su d’où il venait et je préfère ne pas savoir. Je n’ai pas posé de questions. Trop peur des réponses. L’argent n’a jamais été un problème pour Dragan, ni avant ni après la légion. Parti à vingt-deux ans pour s’engager, il est revenu à trente-six comme s’il était parti la veille, avec, glissé dans son portefeuille, son Sésame pour la France, une carte de résident que les quatorze années passées sous le béret vert lui avaient accordée. Un beau matin, il était là, devant la maison, à piétiner sur le trottoir, fumant cigarette sur cigarette en attendant de trouver le courage d’aller demander ma main au vieux. Il a connu des guerres, je le sais. L’Algérie, le Tchad et bien d’autres encore, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Comme pour l’argent, je n’ai pas posé de questions sur ce trou de quatorze ans dans lequel il lui arrive de se noyer parfois. Des absences pendant lesquelles son regard se fait lointain et son corps s’avachit sur lui-même, vidé de ses forces. Je n’aime pas ces absences. Toujours cette crainte au fond de moi qu’un jour il n’en revienne pas. Depuis notre départ, le sac de toile ne m’a pas quittée et pèse agréablement sur mes cuisses. De temps à autre, je sers contre mon ventre son contenu. Une trentaine de livres qui à eux seuls constituent toutes mes richesses. Je n’ai pas pu tous les emporter, il m’a fallu faire des choix, en abandonner certains pour en sauver d’autres. Des auteurs russes pour beaucoup. Là où mes amies passaient leurs maigres économies à s’étourdir d’alcool et de danses le week-end, jusqu’à l’abrutissement, j’ai toujours préféré trouver refuge dans les livres. Eux seuls possèdent ce pouvoir fantastique de m’arracher, le temps de la lecture, à la fange dans laquelle je me débats à longueur de jour. La forêt nous a engloutis à la tombée de la nuit. Un corridor d’immenses sapins noirs de part et d’autre du ruban d’asphalte. La route a serpenté sur plusieurs kilomètres à flanc de montagne. De temps à autre, une trouée dans la forêt nous laissait entrevoir en contrebas les lumières de la plaine que nous venions de quitter. Les virages en lacet ont fini par me donner la nausée. Le 4X4 a franchi le sommet du col avant de basculer vers la vallée qui scintillait comme si la main d’un géant avait semé au pied de la montagne une multitude de diamants. Lorsque le panneau d’entrée du village a surgi dans les phares, j’ai crié de joie malgré mon cœur au bord des lèvres et applaudi comme une gamine. La Voljoux. J’aime ce nom qui contient tous nos espoirs. Ça sonne comme bijou, caillou, chou, genou, hibou, mes premiers mots appris en français. Je les ai répétés dans la voiture en chantonnant, bijou, caillou, chou, genou, hibou, Voljoux, encore et encore, jusqu’à ce que Dragan me demande d’arrêter. Tu es encore plus excitée que les bêtes, il a dit en souriant. J’aime lorsqu’il sourit, son visage s’éclaire de l’intérieur. Après avoir traversé le village endormi, nous avons gravi le versant opposé et puis la ferme était là, posée au milieu du pré, à moins de vingt mètres de la route. Une masse sombre ramassée sur elle-même, comme écrasée par son propre toit et qui se découpait sur l’herbe éclaboussée par l’éclat laiteux de la lune. La clef serrée dans le creux de ma main avait pris la chaleur de ma paume. Comme si elle rechignait à s’ouvrir, la porte a gémi sur ses gonds lorsque Dragan l’a poussée. L’interrupteur a émis un claquement sec, sans résultat. Le courant n’avait pas été rétabli malgré la demande faite auprès de la compagnie d’électricité. Il a encore actionné le commutateur à deux reprises avant de cracher un juron. Kurva! Nous sommes entrés chez nous tels des voleurs. La ferme s’est révélée à moi par petites touches à travers le faisceau de la torche. Le cercle de lumière jaune a glissé sur le papier peint des murs, rampé sur le carrelage du couloir, s’est promené sur le formica des meubles de la cuisine. Ma nausée a redoublé d’intensité lorsque l’odeur de moisissure et d’humidité emprisonnée derrière les volets clos s’est engouffrée dans mes narines. J’ai vomi dans l’évier en pierre un long jet acide. Le robinet a hoqueté par deux fois avant de crachoter un filet d’eau glaciale. Je me suis aspergé le visage et ai bu à même le col de cygne pour éteindre l’incendie dans le fond de ma gorge. Dragan s’est occupé des chiens puis s’est effondré sur le matelas posé sur le sol de la chambre, ivre de fatigue. Il m’a fallu du temps pour trouver le sommeil. Il y avait ce mot qui tournoyait dans ma tête comme une mouche dans un bocal, ce premier mot prononcé par Dragan dans la maison, un juron qui avait résonné désagréablement à mes oreilles avant que la nuit ne l’avale : kurva. Un mot étranger qui n’avait pas sa place ici.

Avant même de quitter son lit, Germain sut qu’elle était là. Les sons feutrés disaient sa présence, tout comme la clarté intense du dehors que peinaient à contenir les volets. Une excitation toute enfantine s’emparait à chaque fois du vieil homme au moment de la retrouver et il dut refréner l’envie de se ruer vers la fenêtre. Ne pas mettre la charrue avant les bœufs, la phrase préférée que ce trou du cul de kiné d’à peine vingt ans lui rabâchait à chacune de ses visites hebdomadaires. « Les bœufs avant la charrue, je sais », grommela Germain pour lui-même. Attendre que le sang irrigue de nouveau l’extrémité de ses membres engourdis avant même de penser à chausser les pantoufles. Il grimaça. Constater à chacun de ses réveils que son organisme n’était plus que ruine constituait une souffrance plus terrible encore que les douleurs physiques. Il en arrivait à envier parmi ses congénères ceux partis vadrouiller au pays des absences sur le continent Alzheimer, l’esprit envolé avant le corps, en éclaireur. La tête, pensa le vieil homme, c’est ça le vrai problème. Trop claire la tête, trop consciente de la décrépitude de tout le reste. À quatre-vingt-quatre ans, ses sens se délitaient les uns après les autres, insidieusement. Un voile de cataracte devant les yeux, des bourdonnements dans les oreilles, autant de petites morts qui vous mettaient en retrait du monde. Il patina vers la fenêtre. Ses pas allaient gagner en assurance au fil de la journée mais les premiers mètres restaient délicats à négocier. Se concentrer, avancer un pied après l’autre. Un train de tortue pour ne pas finir avec le cul de la charrue par-dessus la tête des bœufs.
La lumière vive se rua dans ses rétines en une myriade d’aiguilles lorsqu’il ouvrit les volets. Son flair ne l’avait pas trompé. Elle était arrivée pendant la nuit, précédée la veille au soir par cette odeur propre à elle seule, indéfinissable, qui laissait ce drôle de goût de métal sur le palais. La neige. Près de vingt centimètres d’une neige lourde que venaient caresser les dernières écharpes de brume abandonnées par la nuit. L’hiver refermait ses mâchoires sur l’automne avant même la Saint-Albert, comme pressé d’en finir, mais ça ne durerait pas, le vieil homme le savait, les arbres lui avaient dit, c’était écrit dans leur chair, et les arbres ne mentaient jamais. Il ne fallait voir dans cette précocité qu’un caprice météorologique sans lendemain. En attendant Germain n’aimait pas ça, cette neige posée sur les dernières feuilles rescapées de l’automne. Yeux plissés, il attendit que ses pupilles domptent l’éblouissement avant de relever la tête. La carcasse mangée par la rouille de l’antique Renault 4 adossée au hangar de la ferme se parait ce matin d’une robe immaculée. Les marches de granit menant au jardin disparaissaient sous une cascade d’ondulations blanches. Couvert de neige collante, le grillage du vieux poulailler s’étirait en une dentelle délicate. Cette faculté d’embellir les choses même les plus laides, d’étouffer le fracas du monde, d’adoucir les angles, de combler les creux, d’aplanir les bosses fascinait l’octogénaire. Même les grands sapins n’étaient plus que rondeurs une fois dissimulés sous leur manteau. Les gens de la ville, tous ces gens de l’asphalte, c’est ainsi qu’il se plaisait à les nommer, ne voyaient en elle qu’un fléau froid et envahissant dont il fallait nettoyer les routes le plus rapidement possible, quand ils ne louaient pas au contraire sa venue à l’approche des vacances, ne comprenant pas qu’elle tarde à arriver. Germain lui n’avait jamais considéré la neige autrement que pour ce qu’elle était : une évidence qui revenait chaque hiver recouvrir le massif, une vieille connaissance que l’on devait accepter comme elle était et qui n’avait que faire qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas.
Une fois le challenge journalier de l’enfilage de vêtements relevé avec succès, Germain remonta à petits pas le couloir glacial et pénétra dans la cuisine où régnait une chaleur agréable. Mieux que les injonctions de sa fille, le poids des corbeilles de bois avait eu raison de ses ultimes réticences à faire installer le chauffage central. Il devait bien admettre aujourd’hui que cette concession au confort, un confort obéissant à la simple rotation d’un robinet thermostatique, facilitait la vie, même si le discret ronronnement de la chaudière ne remplacerait jamais le joyeux crépitement d’une bûche dans le foyer de la cuisinière. Le vieil homme réchauffa le café de la veille puis attrapa le stylo suspendu à la ficelle sous le calendrier punaisé sur le mur et encercla la date du jour. 14 novembre 2015. Il avait perpétué cette habitude de sa défunte femme de marquer ainsi l’arrivée de la neige. Clotilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitudes, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. Sans parler de cette manie exaspérante de dresser la table du petit-déjeuner pour le lendemain avant l’heure du coucher, comme on dresse un pont entre deux rives. Le vieil homme déjeuna d’une demi-tranche de pain accompagnée d’un soupçon de confiture. Son appétit l’avait abandonné. En lieu et place des casse-croûtes gargantuesques de sa jeunesse, c’était le pilulier qui l’attendait à présent sur la toile cirée, avec ces gélules qu’il avalait mécaniquement sans même savoir à quoi elles pouvaient bien servir. Chaque matin, le pilulier était là, une évidence avec laquelle, comme pour la neige au-dehors, il lui fallait bien faire avec.
Debout sur le perron, il extirpa de la poche de son gilet le paquet de cigarettes, saisit une cibiche du bout de ses doigts calleux et en tapota le cul machinalement sur le dos de sa main. Au moment de l’allumer, la voix de Françoise sa fille résonna sous son crâne : « Cette cochonnerie va finir par te tuer. »« La vie finit toujours par nous tuer », lui rétorquait-il, réplique qui la mettait hors d’elle. Le capot du briquet à essence claqua dans le silence. La première bouffée de la journée, la meilleure, songea Germain en tirant d’aise une longue taffe. Il releva la tête en direction des piquets de déneigement rouge et blanc plantés sur le bord de la route. Avec l’âge, la distance entre la maison et la chaussée lui paraissait chaque hiver un peu plus grande, comme si une main divine se plaisait à distendre l’espace pour lui rendre la tâche plus rude encore. Il cracha un glaviot épais qui disparut dans la neige et tourna la tête en direction de la ferme voisine. La bâtisse reposait sur l’étendue blanche du pré tel un chicot sale. Une fumée grise montait paresseusement dans le ciel. L’octogénaire frissonna. Il n’avait plus vu cette cheminée fumer ainsi depuis la fin des années soixante-dix. Quelqu’un habitait à nouveau l’endroit. Une jeune femme, d’après ce que sa cataracte lui avait permis de deviner à travers le carreau la semaine précédente tandis qu’elle déchargeait du coffre de sa voiture des sacs de provisions. Sûrement une saisonnière qui n’avait rien trouvé de mieux pour se loger sur la station que cette bicoque délabrée. Il repensa à l’ancienne voisine, à sa présence éthérée emprisonnée toutes ces années entre Clotilde et lui, comprimée entre leurs deux silences. Depuis le décès de son épouse, le souvenir de la femme avait forci. Un poison toujours plus nocif. Elle survenait dans la mémoire de Germain en fulgurances aussi précises que douloureuses. La silhouette gracile, l’éclat du regard, la voix chantante, cette façon si particulière de prononcer les mots, autant de résurgences coupables tandis que l’image de Clotilde, elle, ne cessait de s’affadir au fil des ans. Il cracha un nouveau glaviot, empoigna le manche de la pelle rangée sous l’auvent de l’entrée et contempla d’un air las la boîte aux lettres plantée en bordure de propriété une vingtaine de mètres plus haut. Vingt mètres qui lui en paraissaient cent.

Le raclement de la pelle sur les dalles de la cour, fer contre pierre, rythmait la progression du vieil homme. Germain procédait en gestes mesurés. Pousser en fléchissant les genoux, basculer son buste vers l’arrière et verser la pelletée sur le côté. Ne pas emballer le cœur. Dans l’effort, ses poumons, deux soufflets de forge tapissés de goudron par des années de tabagisme, laissaient plus fuir d’air qu’ils en avalaient mais tant que ses mains posséderaient encore la force de serrer un manche de frêne, il continuerait de déneiger de la sorte. La turbine à neige offerte par sa fille pour son quatre-vingtième anniversaire prenait la poussière au fond du garage. Lors de son unique utilisation, la machine pétaradante avait goulûment avalé l’équivalent d’un demi-mètre cube d’or blanc avant de caler, la gueule obstruée de neige lourde. L’engin de malheur lui avait arraché le bâton des mains tandis qu’il tentait d’en désengorger la cheminée. Il avait repris la pelle. On n’avait jamais vu une pelle se retourner contre son maître. Un quart d’heure fut nécessaire à Germain pour atteindre le bourrelet du chasse-neige, un rempart de près d’un mètre de haut constitué de blocs compacts, mélange de neige et de potasse que le vieil homme piqueta du bout de la pelle sans conviction. »

Extrait
« Germain lisait les arbres de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques. L’arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l’octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l’arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l’encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu’il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l’année de la mort de Pétain. » p. 73-74

À propos de l’auteur
DIDIERLAURENT_Jean-Paul_©DRJean-Paul Didierlaurent © Photo DR

Jean-Paul Didierlaurent vit dans les Vosges. Nouvelliste lauréat de nombreux concours de nouvelles, deux fois lauréat du Prix Hemingway, son premier roman, Le Liseur du 6h27, connaît un immenses succès au Diable vauvert puis chez Folio (370.000 ex vendus), reçoit les prix du Roman d’Entreprise et du Travail, Michel Tournier, du Festival du Premier Roman de Chambéry, du CEZAM Inter CE, du Livre Pourpre, Complètement livres et de nombreux prix de lecteurs en médiathèques, et est traduit dans 31 pays. Il est en cours d’adaptation au cinéma. Jean-Paul Didierlaurent a depuis publié au Diable vauvert un premier recueil de ses nouvelles, Macadam, Le Reste de leur vie, roman réédité chez Folio, et La Fissure. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Buveurs de vent

BOUYSSE_buveurs_de_vent  RL2020  coup_de_coeur 

Finaliste du prix du roman Fnac 2020

En deux mots:
Trois frères et une sœur nés du Gour Noir vont tenter de se construire un avenir dans cet endroit sous le joug de Joyce qui s’est octroyé tous les pouvoirs. Mais le pacte qui les unit sera-t-il plus fort que les sbires du tyran? Un combat à l’issue incertaine s’engage…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les quatre fantastiques

Marc, Matthieu, Luc et Mabel. Trois frères et leur sœur sont au cœur du nouveau roman de Franck Bouysse qui réussit, après Né d’aucune femme, un nouveau roman aussi noir que lumineux.

Au moins depuis Né d’aucune femme (qui vient de paraître en poche), on sait combien Franck Bouysse a la faculté de concocter des histoires sombres et lumineuses, qui vont creuser l’âme humaine au plus profond de leur essence. Pour ses débuts chez Albin Michel, il ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Buveurs de vent apporte une nouvelle preuve de son talent, servi par une plume étincelante qui a conservé l’efficacité du polar. Et certains codes, comme la découverte dès la première page d’un cadavre et d’un mystère qui va hanter le lecteur jusqu’à l’épilogue. Nous voici convoqués dans une vallée qui, comme toujours chez l’auteur ne sera pas précisément située dans l’espace et le temps. On découvre le sinistre Gour Noir au moment «où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse».
Après cette scène d’ouverture, nous faisons la connaissance de Marc, Matthieu, Luc et Mabel. «Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir». Pour défier le sort et pour oublier les coups de ceinturon que leur inflige leur père, ils ont inventé un jeu, s’accrocher chacun à une corde attachée au viaduc au moment où passe la locomotive, faisant vibrer le pont et leur corps. Une sensation exaltante, mais aussi une sorte de pacte qui les réunit.
Outre Martin et Martha, leurs parents, leur grand-père Élie complète la famille installée dans ce lieu contrôlé par Joyce. En quelques années cet homme a réussi à prendre le pouvoir sur toute la communauté, à s’approprier les terres, à faire plier les plus récalcitrants. «Il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale».
On comprend alors parfaitement l’envie de la fratrie de fuir, de s’évader de ce lieu oppressant. Pour l’un, la nature sera salvatrice, les arbres et les rivières, les sentiers qui s’éloignent de la centrale électrique, symbole de puissance et d’asservissement. Pour l’autre, ce sera la littérature, même si son père a interdit que des livres entrent dans la maison après avoir vécu un épisode traumatisant durant la guerre. Il va trouver dans les livres toutes les armes pour résister. C’est aussi la littérature, mais de manière plus indirecte, qui offre au troisième le moyen de briser ses chaînes. Il a entendu l’histoire de l’île au trésor et se persuade alors qu’il est Jim Hawkins, qu’il trouvera le trésor. Et comme souvent, celui que l’on imagine le «simplet» va démontrer que croire en ses rêves suffit à déplacer des montagnes. Reste Mabel, à la fois plus fragile et plus volontaire. Chassée du domicile, elle va trouver un travail de serveuse et faire l’objet de convoitises qui vont la mettre en grand danger…
Auteur de ces «quatre fantastiques» vont se cristalliser événements et rumeurs, épisodes dramatiques et déchirements, avant que ne se lève un souffle de révolte. Mais n’en disons pas plus, de peur de vous gâcher le plaisir de cette intrigue aussi soigneusement construite qu’une toile d’araignée, fil après fil – à l’image des cordes qui pendent au-dessus du viaduc – solide et fragile à la fois.
Impressionnant de maîtrise, Franck Bouysse livre ici un traité de résistance, un éloge de la littérature et un chant d’amour plein de poésie caché sous un roman noir. Sans oublier de poser quelques questions essentielles qui, à l’instar de ses personnages, continuent à nous accompagner une fois le livre refermé: « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.»

Buveurs de vent
Franck Bouysse
Éditions Albin Michel
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782226452276
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action n’est pas davantage située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
Matthieu, qui entend penser les arbres.
Puis Mabel, à la beauté sauvage.
Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…
Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre de l’été – Nathalie Pelletey de la librairie Doucet au Mans)
Le JDD (Élise Lépine)
La Cause littéraire (Léon-Marc Lévy)
Blog Aude bouquine
EmOtionS – Blog littéraire
Blog Livrogne


Franck Bouysse présente Buveurs de vent © Production Éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
L’homme et l’ombre de l’homme précédaient la femme sur la pente boisée. Il avançait péniblement, penché en avant, le dos écrasé sous le poids d’un lourd paquetage enveloppé d’une peau de cerf qui contenait les possessions du couple, et des coquillages accrochés à sa ceinture cliquetaient chaque fois qu’il posait le pied sur le sol. La femme ne portait rien sur son dos, mais un enfant dans ses bras. L’enfant ne pleurait pas, il ne dormait pas non plus. L’homme marchait prudemment, d’abord pour éviter les embûches, aussi parce qu’il cherchait d’éventuelles empreintes qui auraient pu témoigner qu’ils n’étaient pas les premiers.
Ils parvinrent au sommet d’une crête. L’homme jeta un regard en direction de la vallée en contrebas, puis il regarda la femme, et elle regarda son enfant. La méfiance gagna du terrain dans les yeux de l’homme. Il voulut continuer sur le même versant, et elle lui saisit le bras. Peut-être tenta-t-elle de le dissuader, prétextant quelque monstruosité enfouie dans les replis de la végétation, qui révélaient par endroits le cours d’une rivière sinueuse aux eaux sombres. Personne n’en sait rien. Personne ne sait non plus s’il lui répondit, ou si une détermination silencieuse suffit à la convaincre de voir ce qu’elle ne voyait pas, à la convaincre d’un rêve naissant, admettre un grand projet sédentaire, et refouler le chaos tranquille de la marche. Personne ne sait, personne ne se souvient, car dans le futur, ni lui ni elle ne songea à écrire leur destinée commune, et la voilà maintenant perdue, et les voilà désormais oubliés, sans existence mythique, sans véritable grandeur.
Ce lieu fut nommé le Gour Noir. On ne sait également pas qui le choisit, peut-être l’homme, peut-être la femme. Sûrement un descendant. Nul besoin d’en dire davantage pour l’instant. Il ne reste qu’à laisser le paysage se déplier à la manière d’une lame de couteau longtemps prisonnière d’un manche gravé de noms et de visages. Tout cela n’est pas si lointain. Il suffit de remonter le mécanisme de l’horloge du temps aux aiguilles arrêtées sur cette heure matinale qui figea l’instant sur le cadran liquide de la rivière, de reprendre l’histoire bien après l’arrivée du premier homme et de la première femme, ce moment où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse. Retourner au bord de la rivière, parmi les descendants du premier homme et de la première femme massés sur les berges, et imaginer ce qui précéda à l’aide de ce qui suivit.
Pas un seul oiseau, pas un seul reptile, pas un seul mammifère, pas un seul insecte, pas un seul arbre, pas un seul brin d’herbe, pas une seule pierre ne fut attendri par la scène. Seul un homme dans la foule en conçut une sourde et incompréhensible peine, qui s’accrocha dans son ventre, comme une prescience douloureuse de sa propre fin, un germe de mort qui allait enfanter un autre monde, conduisant certains à partir et d’autres à rester.
Pour témoigner de ce qui arriva ensuite, il faudrait peindre le silence avec des mots, même si les mots ne suffiront jamais à traduire une réalité, et ce n’est pas nécessaire. Il le faudra pourtant. Témoigner du dérisoire et du sublime. Retourner sur la crête, là-haut, tout là-haut, sur cette crête où apparurent le premier homme au fardeau et la première femme à l’enfant, voici plusieurs siècles, cette femme qui posa un regard plein d’espoir sur ce berceau verdoyant qu’elle croyait fait pour eux, leurs enfants à venir, et tous les enfants de leurs enfants ; et cet homme semblable à une bête endormie à l’entrée d’un terrier, dans l’humble domination des mondes enterrés.
Parmi les hommes présents sur chacune des berges, figés comme des poupées de cire dans un musée, occupés à regarder un cadavre réduit à l’état de brindille fichée dans une autre brindille, se trouvait peut-être et sûrement le coupable du meurtre.
Les regards se croisaient, fuyants, ahuris, suspicieux, entreprenants ou désœuvrés, cherchant tous un indice dans le but d’écrire le scénario qui avait conduit le cadavre à flotter, tentant de deviner quelle puissance l’avait réduit à cet état et poussé dans le courant. Des idées verraient le jour, chacun aurait la sienne, des idées qui parfois se recouperaient, mais dont aucune ne posséderait l’accent d’une vérité sans appel. Faute de preuve.
Dans les jours qui suivirent, quelques hommes eurent bien la tentation de détourner le cours de la rivière, croyant ainsi effacer le cauchemar en commandant au cadavre de remonter le courant et de disparaître. Ils étaient si peu nombreux qu’ils y renoncèrent vite et rejoignirent la masse du troupeau, ne voulant pas être en reste, ni exclus de l’édification du monde nouveau. Puisqu’il s’agissait bien de cela : construire un monde à partir d’un cadavre crucifié posé sur la rivière, en ces heures décisives s’agglutinant comme des mouches sur du papier collant, des heures molles emplies de souvenirs contournés de silence.
Il est temps maintenant de laisser venir une suite de mots, sans désir d’épargner quiconque, pas plus les innocents que les coupables, des mots qui finiront par disparaître, mais qui existeront tant qu’ils habiteront des mémoires.
Au moment où commence cette histoire, ils ne savaient encore rien du monde en devenir, mais le monde ancien les avait enfantés dans l’unique projet de les verser dans un autre. Ils ne savaient rien de l’histoire en train de s’écrire, mais ils étaient tous prêts à en raconter une, à leur manière, avec pour certains des trémolos dans la voix, et pour les autres, suffisamment de fierté pour paraître insensibles. Et c’est exactement ce qu’ils firent : raconter une histoire, celle qui les réunissait enfin, les projetait vers un tout autre but que la découverte de l’identité du coupable.
Qui saurait dire aujourd’hui qu’ils n’y sont pas parvenus ?
Qui oserait ?

Chapitre 1
Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaître au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, des lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes. De grosses gouttes d’eau se détachaient de la voûte, kidnappant au passage la lumière dans leur course vertigineuse qui les mènerait à la disparition. Dans un grand remous sous le viaduc, une barque de pêcheur arrimée par une corde à un pieu cognait à intervalles réguliers contre une des piles faites de moellons rectangulaires en granit. On aurait pu croire que quelque chose vivait en dessous, donnant ce mouvement qui tendait et détendait la corde, quelque chose comme une entité plus vaste qu’un corps, une entité sans désir, ni jugement, ni hiérarchie même, simplement là pour désigner avec détachement l’espérance des hommes, donner l’illusion qu’il fut un temps où elle n’était pas vaine.
En allant à la rivière, Marc, Matthieu et Mabel repoussaient le moment de rentrer à la maison. Là-bas était si peu chez eux, qu’ils avaient fait d’ici leur royaume. Luc les attendait déjà, depuis qu’il n’allait plus en classe, depuis que l’institutrice avait dit à ses parents qu’elle ne pouvait rien faire pour lui, sur le ton de la défaite. Enfin réunis, ils demeuraient ainsi de longs moments attablés à leurs rêves, donnant chair aux émotions, les nourrissant chacun leur tour, assis côte à côte, comme des chats de gouttière délaissant la gouttière pour accéder au toit.
Du haut de ses dix ans, ce fut Mabel qui la première eut l’idée d’apporter des cordes pour les suspendre en haut du viaduc. Ses frères trouvèrent le projet merveilleux, se demandant comment ils n’y avaient pas pensé avant elle. Ils escaladèrent la voie la moins escarpée, portant chacun deux cordes enroulées autour des épaules, pareils à des alpinistes. Ils atteignirent le sommet du viaduc, dominant en aval la vallée tout entière avec ses carrières, et en amont, la centrale électrique, le barrage, puis une enfilade de maisons, peu à peu devenue une ville ressemblant à un trompe-l’œil quasi immuable, étant donné que nul n’avait le droit de construire un bâtiment supplémentaire, pas même une cabane à poules, sans autorisation.
Les enfants avaient tout prévu. Ils accrochèrent solidement les cordes aux rambardes, deux espacées d’une vingtaine de mètres et deux autres, exactement en face. Matthieu avait proposé de doubler chaque corde, par souci de sécurité. Ils jetèrent ensuite une longueur dans le vide et fixèrent l’autre autour de leur taille. Marc fut chargé de l’arrimage, ayant appris tout un tas de nœuds dans un livre.
Matthieu descendit le premier, pour montrer comment il fallait s’y prendre. Une fois en bas, il fit un signe du bras. Les autres le rejoignirent et tous demeurèrent ainsi accrochés dans ce vide choisi, comme des araignées au bout d’un fil de soie, guettant l’arrivée du train, unis par une entente tacite.
Dès qu’ils entendirent rugir au loin la locomotive, les gamins se mirent à crier, mêlant leurs cris en un seul pour réduire en cendres leurs peurs et communier au sein d’un même bonheur immédiat. Les vibrations produites par la machine lancée à pleine vitesse sur les rails s’accentuaient au fur et à mesure de l’approche, avant de se transmettre aux cordes et de traverser dans la foulée les corps fluets de l’onde de vie la plus pure. La même impression d’échapper au temps multipliée par quatre. Une grande émotion.
Après que le train se fut éloigné, les gamins se regardèrent en silence, leurs corps se détendirent, imprégnés du monde sensible environnant. Au bout d’un moment, Luc se mit à se balancer d’avant en arrière en riant. Les autres l’imitèrent, riant eux aussi, avec la sensation de faire entrer toujours plus d’air dans leurs poumons, mais pas le même air qu’en bas sur la terre ferme. La rivière, les arbres et le ciel se mélangeaient comme s’ils se trouvaient eux-mêmes dans une de ces boules en verre qu’on retourne pour changer le paysage.
Au début, ils délogèrent des oiseaux qui nichaient sous l’arche du pont. Certains vinrent les défier, tels de petits matadors emplumés protégeant leur nichée, ou simplement leur territoire, si bien que, par la suite, les gamins prirent l’habitude de coincer un bâton dans leur ceinture pour se défendre, inventant des bottes secrètes de mousquetaire en riant de plus belle. Un de ces volatiles, un faucon, affirma Matthieu, qui connaissait les oiseaux et tout ce que la nature prodiguait, avait même failli crever un œil à Luc, qui en gardait une cicatrice sur la pommette droite, un fait de guerre dont il n’était pas peu fier et qu’il n’aurait voulu effacer pour rien au monde, allant même jusqu’à gratter la plaie en cachette pour qu’elle laisse une empreinte indélébile, la marque de sa bravoure. Au fil des rencontres, les oiseaux finirent par accepter leur présence inoffensive. Ils ne les attaquaient plus, ne les provoquaient plus, les frôlaient de temps en temps, comme pour les saluer, leur dire qu’ils faisaient désormais partie intégrante de leur environnement, qu’ils en étaient des composants nécessaires à son équilibre ; les surveillant pourtant.
Ils n’étaient encore que des gamins défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à la mort. Ils se moquaient éperdument du danger, n’imaginant même pas que la corde pût s’effilocher et encore moins casser. Ils envisagèrent, à tour de rôle et en secret, de couper la leur, mais n’en parlèrent jamais aux autres. S’ils l’avaient fait, peut-être que tous se seraient entendus pour chuter ensemble. Dans le futur, aucun d’entre eux ne pourrait affirmer que le jeu n’en valait pas la chandelle.
La famille Volny habitait une maison de deux étages située au-dessous du barrage et de la centrale électrique. Une fine langue de terre orientée plein sud s’étendait à l’arrière, sur laquelle on cultivait des légumes en respectant les cycles des saisons, ceux de la lune et quelques croyances qui avaient aussi porté leurs fruits.
La maison avait été construite par l’arrière-arrière-grand-père de Martha, la mère des enfants, directement sur la roche. C’était une bâtisse en pierre des carrières du Gour Noir, coiffée d’une charpente en chêne recouverte d’ardoises. Sur une moitié de la façade, un appentis au toit constitué de bardeaux disparates faisait office de porche, et à un angle, les feuilles d’un yucca, dures et effilées comme des baïonnettes, surgissaient en ordre de bataille. Sur le plancher surélevé en mélèze, on avait installé un banc fait d’un madrier posé sur deux tasseaux fixés à la façade pour l’un et à une poutre pour l’autre. C’était là que, depuis toujours, les hommes s’asseyaient pour fumer et que les femmes accomplissaient d’utiles besognes, jamais ensemble.
Chaque année, à l’automne, il incombait aux mâles de vérifier l’étanchéité et la solidité de la construction, de remplacer si besoin les éléments défectueux avant même qu’ils ne provoquent le moindre désagrément. Cette famille n’était pas un cas particulier, il en allait ainsi pour chacune qui possédait une des rares maisons dans la vallée, de sorte que pas une seule semaine ne passait sans que l’on entende résonner dans les environs des coups de marteau, des bruits de scie ou de tout autre outil, comme s’il s’agissait d’instruments de musique à accorder.
L’intérieur de la maison des Volny était constitué d’un étage divisé en cinq chambres de taille identique, sommairement meublées, aux cloisons aussi minces que les parois d’un nid de frelons. Un grenier recueillait, au fil du temps, les objets inutiles et quelques souvenirs épars, que l’on venait rarement invoquer en cachette. Au rez-de-chaussée, une pièce commune faisait office de cuisine et de réfectoire, car personne n’aurait songé à utiliser le terme de salle à manger en observant la famille rassemblée se nourrir silencieusement d’une même bouche, sans plaisir d’être réunis, sans désir apparent. Il y avait aussi une salle de bains et une petite pièce servant de chambre au grand-père, depuis le drame.
Lorsqu’elle était encore en vie, grand-mère Lina racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique. Les gamins en observaient souvent, des araignées, dans la nature, de toutes sortes. Ils savaient ce dont elles étaient capables pour piéger des insectes, les trésors de cruauté qu’elles pouvaient déployer. Ils imaginaient la lente agonie des proies, sans jamais songer à les libérer, non par sadisme, mais parce qu’ils ne se sentaient pas le droit d’infléchir l’équilibre naturel, et cela, sans jamais s’être concertés. C’était une autre espèce d’araignée dont parlait la grand-mère, encore plus impitoyable, selon ses dires et la conviction qu’elle y mettait. Elle expliquait avec le plus grand sérieux que les fils que l’on voyait pendre au-dehors n’étaient rien d’autre que sa toile qui se déroulait dans toutes les directions.
Alignés sur chaque pan de mur de la centrale, juste au-dessous de la toiture plane, des hublots noircis de crasse ressemblaient bel et bien aux yeux d’une araignée. Mère prédatrice nourrie des eaux de la rivière, surveillant un ramassis de philistins, qui n’auraient pu désormais se passer de lumière. En éclairant leurs nuits, elle les rendait un peu moins barbares et un peu plus esclaves. La bestiole ne sortait jamais de son antre, mais en passant à proximité, les enfants l’entendaient bourdonner, s’imaginant qu’elle tissait sans relâche ses fils noirs, afin d’étendre toujours plus loin son territoire, et ils se dévisageaient en se demandant lequel d’entre eux aurait le courage de s’aventurer le premier à l’intérieur.
À une époque, grand-père Élie pénétrait chaque jour dans la centrale électrique, son seau en fer-blanc à la main. Il nourrissait la veuve noire à sa façon, pour qu’elle continue de cracher sa toile par son abdomen gonflé et enfiévré, qu’elle continue de tisser son propre rêve de conquête bien au-delà des murs de la vallée. Plus tard, ce serait au tour de Martin, le père des gamins, de s’acquitter de cette noble tâche, après l’accident du grand-père. Et puis, tout s’accéléra ensuite très vite. La grand-mère mourut, sans avouer le fin mot de l’histoire aux gamins. Ils le découvriraient bien assez tôt, le fin mot. Ils n’y échapperaient pas. En attendant, ils alimentaient leur imaginaire en fabriquant d’autres rêves de conquête. Ils n’osèrent jamais poser de questions à leur père ou à leur mère, pas plus qu’aux hommes qu’ils voyaient ressortir de la centrale, le dos courbé, épuisés, comme s’ils avaient cédé une part d’eux-mêmes et que c’était précisément de cela que se repaissait la bête, et pas de nourriture solide, puis elle les abandonnait à une fatigue stérile sur la route silencieuse du retour.
C’était ainsi que vivaient les hommes de la vallée, à la manière d’éternels enfants qui auraient trop attendu de découvrir un secret, et c’est ainsi qu’ils mouraient, devenus trop faibles pour pousser la porte de la tanière du monstre, comme s’ils n’étaient plus dignes, pas même honorés pour les services rendus, désarmés, le sens de leur existence étouffé par des fils dont la démesure contraignait encore l’imagination des enfants qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, dans les limites de leur savoir étriqué d’adulte.
En vérité, les âmes dociles qui peuplaient ce coin de monde étaient prisonnières de la toile au jour de leur naissance. Et peut-être que le pire dans tout cela était cette pitoyable fierté transmise de génération en génération, de vivre aux crochets de la créature, un statut de victime qui donnait un sens aux vies. Personne n’aurait songé à changer de place, puisqu’il était acquis qu’il n’en existait pas de plus enviable. Personne n’aurait su dire depuis combien de temps il en était ainsi. Des gens disparaissaient, inlassablement remplacés par de la chair fraîche, d’abord enthousiastes de se conformer à une loi immuable, comme emmaillotés dans des langes trop serrés, de sorte qu’ils étaient déjà morts au sortir du ventre des mères, sans espoir d’exister, pour ne pas avoir à déplorer leur échec. Du moins, c’était le destin promis à tous, sans rédemption possible, sans distinction de race ni de sexe. Un unique destin sans cesse raccommodé.
Les illusions n’avaient pas plus cours en ville que partout ailleurs dans la vallée. Chaque génération sacrifiait la suivante sur l’autel de la déesse fileuse, car proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le seul projet des adultes. Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que, sinon, ce serait leur plus grande défaite. Accepter les défaites sans mener les guerres. En refusant le combat, rien de grave ne pouvait arriver. Et pourtant, il subsistait un espace éclairé d’une lumière diffuse, que la plupart des enfants, même issus du pire désastre familial, avaient conçu un jour au bord de la rivière, essayant de comprendre son langage, son mystère, mais ils finissaient par grandir et ne distinguaient plus que des draps liquides sous lesquels endormir leur âme, comme une algue accrochée à un vague rocher. Et lorsqu’ils se réveillaient après d’illusoires étreintes, il était toujours trop tard.
La ville entière appartenait à Joyce, le maître de l’araignée. On ne lui donnait pas d’âge, comme il en va souvent des gens qu’on n’a pas vus grandir. À l’époque de son arrivée, la ville bluffait avec sa rue principale bordée de taudis, son église et sa place au milieu de laquelle coulait une fontaine surmontée de la statue d’un général, dont on ne parvenait plus à lire le nom sur la plaque en zinc.
Joyce avait débarqué en ville un après-midi d’octobre, une sacoche en cuir à la main, comme en possèdent les médecins, avec une double pièce métallique sur toute la longueur, munie d’un crochet fermant à clé. Personne n’avait entendu le moindre bruit de moteur qui aurait précédé son apparition, et il n’y avait pas encore de gare. On raconta plus tard qu’il serait venu dans la barque amarrée au-dessous du viaduc, que jamais personne n’avait utilisée.
À peine arrivé, Joyce se dirigea vers la plus grande des bâtisses, l’auberge de la place, qui tenait aussi lieu d’hôtel. Un lourd rideau en velours pendait de l’autre côté, empêchant de voir à l’intérieur. Joyce prit connaissance des tarifs des chambres, affichés sur la porte vitrée. Il observa ensuite les environs, pour s’assurer de ne pas être observé, puis compta l’argent nécessaire à régler une semaine complète.
Dix ans plus tard, à la suite de multiples investissements fructueux, il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale. On raconte qu’il aurait effacé lui-même le nom du général, afin qu’il ne lui fît pas d’ombre. Il avait pris le pouvoir pour régner sur la vallée du Gour Noir et n’eut jamais à se justifier de rien, pas même de ses origines. Sa plus grande fierté résidait dans la construction de la centrale électrique alimentée par d’énormes turbines entraînées par l’eau de la rivière butant sur le barrage, comme le front d’un prodigieux taureau.
Joyce ne croyait en aucun dieu. Il pensait tout en termes de construction, ne se confiait à personne, et lorsqu’il parlait, c’était toujours pour lancer un ordre indiscutable. Il vivait seul dans un immeuble de sept étages situé en centre-ville, qu’il avait fait bâtir pour son unique usage. Il changeait de pièce chaque soir, lui seul en décidait. Les issues étaient en permanence surveillées par des vigiles et leurs chiens, de jour comme de nuit. Il sortait rarement de l’immeuble, sinon pour se rendre à son bureau de la centrale, allant toujours à pied, accompagné de ses gardes du corps armés tenant en laisse leurs molosses muselés aux oreilles taillées en pointe de flèche. On ne remarquait même pas Joyce au milieu de ses hommes, pareillement vêtu et portant un revolver. Il arrivait dès l’aube. Empruntant une entrée dérobée, condamnée par une porte blindée, il regagnait un grand bureau d’où il dirigeait ses affaires. Il avait placé un dirigeant à la tête de chacune de ses entreprises, qui lui rendait des comptes une fois par semaine, dans ce même bureau. Joyce les choisissait issus de la base. Il savait d’expérience que prendre une revanche sur la vie rendait les gens d’autant plus impitoyables envers leurs semblables.
La centrale électrique était le domaine exclusif de Joyce, le centre névralgique de sa toute-puissance, et il n’aurait laissé à personne le soin d’en prendre les rênes. Il ne sortait pas de son bureau de toute la journée et il ne déjeunait pas. Son ambition était sa seule nourriture, une ambition déclinée en une œuvre de toile, complexe et imparable. Joyce régnait par la peur. Les ouvriers de la centrale ne le croisaient presque jamais, mais ils le savaient là, pesant sur leur destin. Ils sentaient sa présence, accrochés à la toile, pareils à de dérisoires breloques. Ils se méfiaient des espions surveillant chacune des travées, ceux qu’ils avaient identifiés, ceux qu’ils soupçonnaient. Nul n’osait se plaindre ouvertement des salaires et des conditions de travail. Par le passé, certains étaient sortis du rang en de rares occasions, souvent à cause de l’alcool, mais cela ne les avait guère menés plus loin qu’au cimetière. Depuis ce temps, on laissait le feu couver sans souffler sur les braises, par crainte de se retrouver seul dans le brasier. Personne n’était disposé au sacrifice, à être celui qui se lèverait de nouveau. Les sourdes colères portées par la centrale se terminaient invariablement en fausses couches, des embryons noyés dans la rivière. Pour qu’il en fût autrement, il eût fallu qu’un vent nouveau parvînt à pénétrer dans la matrice bétonnée, mais Joyce n’aurait jamais permis qu’on laissât deux portes ouvertes en même temps.
Élie avait de l’or dans les mains. Du temps qu’il travaillait à l’entretien de la centrale électrique, il était capable d’effectuer toutes sortes de réparations, améliorant l’existant, inventant, innovant. Son ingéniosité le menait à trouver une solution à chaque problème. Jamais il ne se vantait. Le résultat faisait foi et cela lui suffisait. Sa réputation était grande, mais elle ne franchit jamais les murs de la centrale. Il aurait peut-être pu monnayer ses talents autrement s’il avait eu un peu d’ambition. Il aurait alors fallu partir. Il ne fut jamais tenté pendant que c’était encore possible. Sa dignité résidait dans le fait d’avoir trouvé sa place en ce monde, son rôle à jouer, du moins le crut-il, jusqu’à ce que, précisément, ce monde si précaire s’écroule autour de lui.
À cette époque, Élie faisait équipe avec Sartore, un type fainéant et sournois qu’on lui avait mis dans les pattes, cousin du contremaître, un tire-au-flanc qui picolait dès le réveil et aussi pendant les heures de service. En plus d’assurer son travail, Élie devait couvrir l’incompétence de son acolyte. C’est en essayant de rattraper une des multiples maladresses du poivrot qu’Élie glissa. Son pied droit fut happé jusqu’au mollet par un des engrenages qu’il avait lui-même installés pour entraîner le tapis destiné à alimenter le foyer de la chaudière. Il eut la présence d’esprit d’appuyer sur le bouton du coupe-circuit, pendant que Sartore le regardait médusé, pétrifié par le pied broyé et le sang qui coulait. Sans la sécurité, Élie y serait sûrement passé en entier.
Découvrant le désastre, le chirurgien préféra amputer jusqu’à mi-cuisse pour éviter tout risque de gangrène. L’homme de l’art avait l’air tellement sûr de lui que personne ne trouva matière à discuter et, pour tout dire, il n’en informa personne avant la fin de l’opération.
Par la suite, jamais Élie ne mit Sartore en cause, non par loyauté, mais à cause d’une fierté déplacée. Sartore vint une seule fois lui rendre visite à la maison avec une bouteille d’eau-de-vie enveloppée dans du papier kraft. Élie était assis dans son lit, en sueur. Un drap blanc couvrait le bas de son corps et s’arrêtait au bassin. L’autre ne pouvait détacher son regard de la frontière matérialisée par un relief abrupt donnant sur ce qui n’existait plus.
Ça te fait mal ? parvint-il à dire en bredouillant.
Élie ne répondit pas. Il saisit la bouteille des mains de Sartore et replia le papier pour dégager le goulot, puis se mit à boire à petites gorgées sans en proposer à l’autre, comme s’il n’était même pas là, comme s’il n’avait jamais été là.
Je suis désolé, tu sais, je m’en veux… Si je peux faire quelque chose.
Élie buvait. Il n’avait jamais eu l’habitude de boire autant. Un voile épaississait son regard rivé à la bouteille. La date se mit à danser sur l’étiquette collée de travers. S’il avait eu assez de force, il aurait balancé la bouteille à la face de Sartore, et l’autre dut le sentir, car il recula d’un pas, puis resta à distance, les yeux fixés sur la bouteille qui revenait se poser à intervalles réguliers à l’emplacement du tronçon de jambe manquant, à la manière d’un piston qui va et vient.
Sartore s’excusa de nouveau, et comme Élie ne réagissait toujours pas et que la bouteille était vide, il s’en alla et ne revint jamais.
La plaie une fois cicatrisée, Élie passa de longs moments à regarder le moignon que sa mémoire s’obstinait à prolonger, et ce n’était certainement pas un miracle, mais le pire des mensonges entretenus par ce corps qui se rêvait encore complet. Par la suite, ses forces en partie revenues, il demanda qu’on lui apporte du bois et des outils. Sans même quitter le lit, il entreprit de fabriquer deux béquilles. Chaque soir, Lina entrait pour secouer la couverture et balayer les copeaux tombés au sol, s’en allait les jeter dans le fourneau et revenait, un bol de soupe dans la main. Quelques jours plus tard, son ouvrage terminé, Élie s’assit au bord du lit et se leva en prenant appui sur les béquilles. Il fit le tour de la chambre et retourna s’asseoir, épuisé comme s’il avait traversé la vallée en courant.
Depuis, à la maison, les béquilles reposaient toujours de chaque côté de sa chaise, pareilles à des ailes au repos. En milieu d’après-midi, il les saisissait, se levait et sortait. Il déambulait jusqu’à la place du village et s’asseyait au bord de la fontaine en rêvassant. Souvent, en repartant, il se mettait à tourner sur lui-même comme un chien autour de sa merde, semblant chercher un nouvel équilibre, puis il s’immobilisait à bout de souffle en regardant la statue du général dominant la fontaine, figé dans sa charge héroïque, sabre au clair, il se mettait alors à crier des choses incompréhensibles en regardant défiler les nuages. Les passants s’éloignaient bien vite de lui, pensant à des accès de folie.
Il avait été mordu par l’araignée, à sa façon. Cela lui avait coûté une jambe et avait éteint les quelques lueurs dans ses yeux, que des témoins dignes de foi affirmaient avoir entrevues dans un lointain passé. En vérité, Élie criait pour s’empêcher de pleurer, et quand il n’avait plus de salive, il s’asseyait encore un court instant sur le rebord de la fontaine pour reprendre des forces. Il rentrait ensuite à la maison et s’enfermait dans sa chambre, les yeux encore gorgés d’eau et de colère, puis d’une infinie tristesse. Il demeurait alors des heures à regarder la bouteille désormais vide que Sartore lui avait apportée, passant et repassant un doigt sur l’étiquette salie. Jamais il ne but une autre goutte d’alcool que celui provenant de cette bouteille.
La malédiction de l’araignée était en marche. Lina tira sa révérence six mois après l’accident de son mari, toujours une histoire de fil qui lâche. »

Extrait
« On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.
D’habitude, lors des repas, Martha s’asseyait après avoir rempli toutes les assiettes. Ce soir-là, elle était déjà assise quand tout le monde prit place en l’observant d’un œil curieux. Elle ne se leva pas. Le ragoût trépignait dans la cocotte posée sur le fourneau. Elle attendit encore, joignant les mains au-dessus de son assiette.
Qu’est-ce qu’il se passe, tu es malade? demanda Martin. Martha dévisagea chacun des membres de la famille, puis, sur un ton solennel, elle dit:
Il faut qu’on redevienne une vraie famille. » p. 261

À propos de l’auteur
BOUYSSE_Franck_3©pierre-demartyFranck Bouysse © Photo Pierre Demarty 

Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit: L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif: raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres: il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance: Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle. En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante, et Né d’aucune femme, (prix des libraires 2019, prix Babelio 2019, Grand prix des lectrices de Elle 2019…). Buveurs de vent est son premier roman chez Albin Michel. (Source: La Manufacture de livres / Albin Michel)

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Quadrille

BENAROYA_quadrille
  RL2020

 

En deux mots:
Avec Thibaut, Ariane revient sur cette île grecque où son couple a explosé. Cheminant vers la «villa du photographe», elle se remémore les vacances en famille, leur rencontre avec Viola, Salva et leurs enfants et le drame qui s’est joué là. Une plaie qui ne s’est pas cicatrisée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Plein soleil

Sur cette île grecque, Ariane, son mari et ses deux enfants passent des vacances de rêve jusqu’au jour où ils font la connaissance d’une autre famille. Le quatrième roman d’Inès Benaroya est un drame sous haute température.

«Comment s’est achevé l’été des Sainte-Rose? Je ne vais pas me dérober. Je vais tout raconter. Lorsque j’aurai mené le récit à son terme, je rouvrirai les yeux et mes souvenirs sombreront enfin dans l’océan de l’oubli. Mais ne soyez pas dupes. Sur le passé, on ne peut que se pencher, en ramasser les morceaux et tenter de les recoller. Questionneriez-vous Pierre, Viola, Salva ou les enfants, ils vous livreraient une autre histoire.» Ariane, la narratrice de ce roman incandescent, va nous donner sa version des faits qui ont fait basculer son couple, revenir sur ce séjour sur «la plus belle île grecque» qu’elle retrouve avec Thibaut, son nouveau compagnon.
En parcourant le chemin de terre qui serpente à flanc de colline, il est bien loin de se douter de ce qui s’est joué là, car Ariane n’a rien dit de cette histoire. Il faut dire que d’un commun accord, ils ont choisi de ne pas ressasser leurs rancœurs pour rester comme neufs. Mais revoir les lieux où s’est joué le drame, revoir la «maison du photographe», c’est forcément retrouver des sensations, des images, des émotions. Impossible alors de se soustraire au passé, même si elle a imaginé pouvoir tirer un trait sur ce «bel été».
Car avec Pierre, Jeanne et Guillaume les jours heureux s’écoulaient paisiblement dans ce paradis sur terre. Quand ils ont croisé le chemin des Sainte-Rose, ils ont été ravis de nouer des liens avec ce couple charmant, d’être invités dans leur superbe propriété, de partager leur intimité.
Inès Benaroya qui dans Bon genre, son précédent roman, explorait déjà les limites qu’un couple pouvait s’autoriser (ou pas), va ici jouer des codes de la séduction, de ces frontières que les circonstances rendent plus poreuses. Quand, à l’occasion d’un dîner un peu arrosé, on se laisse aller à quelques confidences, quand on s’autorise quelques gestes, quand on laisse le désir prendre le pas sur la bienséance: «Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi. Le désir est un fruit qui ne se partage pas.»
Inès Benaroya, d’une écriture toute en subtilité, suggère bien davantage qu’elle ne dit les choses, s’intéresse davantage aux troubles, à la psychologie de ses personnages qu’elle ne décrit les faits. À tel point qu’il devient bien difficile de préciser quand et comment les choses ont dérapé. Et encore plus difficile de dire à qui il faut attribuer la faute. Toujours est-il que les frontières ont été franchies et que plus rien ne sera comme avant. On retrouve dans ce livre la même insouciance méridionale, la même caresse du soleil sur les peaux cuivrées et la même fièvre que dans Plein Soleil de René Clément. Pour un peu, on entendrait la musique de Nino Rota. Cette beauté qui rend la souffrance encore plus insupportable.

Quadrille
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782213716855
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule principalement sur l’une des 6000 îles que compte la Grèce, mais on y évoque aussi la France, Paris, Compiègne et des séjours en Bretagne, du côté d’Auray.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je nous revois et une fois de plus, j’enrage de ne pouvoir me mettre au travers de notre route. Faire un arrêt sur image. Rentrez chez vous! Fuyez tant qu’il est encore temps! Mes cris se perdent dans les méandres du temps, impuissante à atteindre ce qui fut. De loin, très loin, j’assiste aux prémices du drame.»
Le tableau saisissant entre ombre et lumière d’une famille comme une autre en proie avec les démons du passé et du présent.
«Pierre cherche la sonnette autour de la grille bleue. Il n’y en a pas. C’est un signe, Pierre. Pas de sonnette, pas de visiteurs. Prends ta famille sous le bras et rebrousse chemin. Il bougonne et continue de chercher. Les enfants sont silencieux, un peu intimidés. Je pourrais dire quelque chose, c’est le moment, proposer une alternative, sentir le vent tourner, renoncer. Je me tais. Pierre se décide à frapper contre la plaque métallique. Je ne retiens pas sa main.»
Ariane passe des vacances de rêve sur une île en Grèce avec son mari et leurs deux enfants, quand elle rencontre Viola et les siens. Les deux familles se lient d’amitié, mais bientôt l’été révèle ses démons, faiblesse des uns et fourberie des autres – à moins que ce soit l’inverse.
Pour son quatrième roman, Inès Benaroya nous livre un Quadrille incandescent et nous invite à une danse où se confondent fascination et effroi, le temps d’un été, ou d’une vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En fin d’après-midi, nous sommes passés devant la maison du photographe. J’ai jeté un œil distrait par-dessus le muret, comme si c’était une maison comme les autres. La broussaille avait grimpé à hauteur d’homme, dévorant les terrasses, les escaliers et les jolies platebandes. Les sentiers qui autrefois descendaient vers la mer avaient disparu. À peine distinguait-on encore les restanques qui s’éboulaient sous les herbes folles. Échouée dans le chaos végétal, la maison semblait une épave, propulsée des ténèbres par une force qui aurait fendu la terre et déchiré le maquis. Les volets et la façade avaient pris une teinte grise brouillée par les années de corrosion saline et d’exposition au soleil. Rien ne rappelait la splendeur d’antan. Le temps avait réduit la beauté à néant.
Thibaut continuait à bavarder. Je n’avais presque pas ralenti le pas, à la façon d’un promeneur, en parfaite maîtrise de mon bouleversement intérieur. Sans doute se réjouissait-il de la randonnée, sans s’inquiéter de la légère moiteur qui se dégageait de ma main serrée dans la sienne. Pour qui découvre l’île pour la première fois, la perspective est spectaculaire. Le chemin de terre serpente à flanc de colline le long de la mer. Çà et là, des îlots pierreux émergent et, au large, vallonne le Péloponnèse. Les eucalyptus, les pins et les figuiers sauvages ponctuent la côte. Au printemps, la garrigue est en fleurs et se couvre de hauts herbages aux éclats vifs, rouge, jaune, parme. Je n’avais connu l’île qu’en été, quand affleure la terre aride et poussiéreuse. Le changement de saison rendait le paysage méconnaissable.
De quoi étions-nous en train de discuter ? Je me rappelle m’être tue en passant devant la maison du photographe, quelques secondes d’un silence que je n’aurais pu expliquer si Thibaut s’en était alarmé. J’ai ressenti une joie brève. Les habitants avaient disparu, laissant leur paradis aller à sa perte, tandis que j’avais toujours un rôle à jouer, celui d’une femme insouciante, flânant sur un chemin enchanteur avec son compagnon. La tristesse m’a vite rattrapée. Les apparences sont trompeuses et je n’avais au fond aucune raison de me réjouir.
Thibaut n’a pas prêté attention à la maison. À moins d’une attirance pour les ronces et les gravats, il n’avait aucune raison de s’attarder. Les rares demeures qui, par ici, surplombent la baie sont plutôt modestes. Il y a d’autres propriétés bien plus remarquables sur l’île, de l’autre côté du port. Et moi, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas évoqué les murs à la chaux, autrefois si blancs, en courbes et en renfoncements, comme organiques. Je n’ai pas raconté les enfants en contrebas, lorsqu’ils nageaient dans la crique, oublieux de tout. Ni la chaleur quand le soleil venait finir sa course face à la maison, rien n’y faisait, tonnelles, persiennes, treillages, un feu si ardent qu’on avait presque hâte qu’il disparaisse enfin derrière les renflements du Péloponnèse.
J’ai fait comme Thibaut. Ma main dans la sienne, je suis passée devant la maison du photographe comme pour la première fois.
Dans la nuit et alors que Thibaut dormait, j’ai cherché sur mon téléphone le nombre d’îles que compte la Méditerranée. J’ai été surprise par l’approximation. Impossible de trouver un chiffre précis, à croire que j’étais la première à me poser la question. Un article faisait cas d’environ six mille îles en Grèce – cela donnait tout de même un ordre d’idée. Les chiffres sont irréfutables. Ils ne laissent pas de place à la spéculation. La probabilité pour que Thibaut choisisse cette île était infime. Si j’avais été superstitieuse, j’y aurais vu un signe, mais j’avais cessé de prêter aux événements ou aux objets la moindre signification au-delà de leur nécessité. Le hasard régissait les faits, du moins c’est ce que je voulais croire, et le hasard n’a pas de mémoire. Nous étions sur l’île, coïncidence malheureuse, mais purement fortuite, à la façon des mises en garde dans les fictions. Thibaut ne pouvait pas deviner. Je n’avais rien laissé paraître à l’aéroport lorsqu’il m’avait révélé, cartes d’embarquement à la main et non sans fierté, qu’il m’emmenait sur la plus belle île grecque.
Sans le savoir, il avait lui-même contribué à l’omerta lorsqu’il avait suggéré, peu après notre rencontre et dès qu’il avait senti que notre histoire prenait un tour sérieux, que nous ne partagions que l’essentiel. On essaie de s’en dire le moins possible, avait-il proposé, rien que ce qui compte vraiment. À nos âges, on se trimballe forcément des casseroles, je n’ai pas envie de ressasser mes rancœurs, avait-il ajouté, être avec toi comme neuf, qu’en penses-tu ?
Je ne pouvais en penser que du bien. Le hasard et le silence constituaient à cette époque les deux dimensions de ma réalité. Même si je n’étais pas certaine de maîtriser la notion, j’ai accepté la proposition. Nous ne partagerions que l’essentiel.
Thibaut a proposé qu’on s’arrête boire un café sur le port. Je me suis souvenue qu’on servait le meilleur chez Takis, mais les propriétaires avaient peut-être changé, depuis le temps. Combien de temps ? J’ai toujours été mauvaise avec les dates – à moins que ce soit l’inverse. Les dates me jouent des tours, elles s’entremêlent dans les fils relâchés de mes souvenirs, elles permutent ou se chevauchent, et finissent par glisser dans l’oubli. J’ai vaguement essayé de calculer, puis j’ai abandonné. J’ai laissé Thibaut faire, qui s’est installé ailleurs. Pendant que nous buvions notre café trop sucré, j’ai vu passer le long du port la femme qui tenait la pension de famille où nous étions descendus, avec Pierre et les enfants. Elle avait pris un coup de vieux, mais je l’ai reconnue à son chignon, à peine plus rabougri. Elle n’a pas regardé dans notre direction. M’aurait-elle reconnue ? J’avais moi aussi pris un coup de vieux. Un sacré coup de temps.
Jeanne a téléphoné. Elle était impatiente de savoir où nous étions. Thibaut avait organisé le voyage dans le plus grand secret, même mes enfants ne connaissaient pas la destination, l’effet de surprise contribuant à l’esprit festif voulu pour l’occasion – mon anniversaire. Thibaut avait insisté pour que les choses se déroulent ainsi. Le sens de la célébration, qu’il avait chevillé au corps, lui venait sans doute des longues années passées loin de tout. L’éloignement lui avait donné le goût des fêtes et des retrouvailles – à l’inverse de moi.
Je me suis levée pour parler à ma fille un peu à l’écart. Je ne voulais pas que Thibaut m’entende mentir. J’ai fait quelques pas le long du quai et j’ai pris une voix enjouée pour citer un nom au hasard, une autre île grecque, la première qui s’est présentée à mon esprit. De toutes les possibilités, c’était la plus catastrophique et je ne voulais pas gâcher la joie de mes enfants. Ils étaient attachés à Thibaut, qu’ils avaient accueilli dans notre existence avec chaleur. Alors j’ai menti, comme je mens maintenant pour protéger ceux que j’aime et dont les fragilités m’apparaissent avec une acuité démesurée. J’ai voulu protéger Thibaut, Jeanne et son frère Guillaume qu’elle aurait probablement alerté dès que nous aurions raccroché. Ils se seraient alarmés, maman est sur l’île, ils auraient repensé à tout ça – mais peut-être me trompais-je, peut-être se serait-elle consumée d’angoisse sans rien dire, protégeant en aînée dévouée son frère. Au fond, je ne savais rien de ce que partageaient Jeanne et Guillaume. Qu’importe. J’ai pensé qu’il serait plus facile d’en parler plus tard, face-à-face et sa main dans la mienne comme j’avais l’habitude de le faire depuis que je connaissais Thibaut. Avouer presque honteusement à mes enfants que par un aléa d’environ un sur six mille, j’étais revenue sur l’île.
Sur l’île, tout le monde connaît la maison du photographe. Elle fut la propriété d’une sommité locale, un Grec fantasque mi-jet-set mi-hippie, dont le travail photographique n’a laissé aucune trace au contraire de ses amitiés légendaires avec les Onassis, Mick Jagger et Leonard Cohen. Viola et Salva avaient acheté la maison à sa mort dans les années deux mille et on avait continué à l’appeler la maison du photographe. Salva avait des origines grecques par sa mère ; enfant, il venait en vacances sur l’île. Du peu que je sais d’eux, il y a cette information, glanée par miracle et précieusement conservée – un détail insignifiant arraché au flou qui recouvre leur souvenir. On lui avait proposé l’affaire en direct, c’est ainsi que les transactions se font ici, par réseau. La maison est accrochée à une petite falaise au-dessus de la mer, sur l’un des emplacements les plus escarpés de l’île. Où que vous soyez, le bleu vous saute au visage, à travers chaque fenêtre ou sur chacune des nombreuses terrasses. Je me souviens d’avoir dit à Pierre que c’était presque trop, cette mer partout, comme si la maison était à la fois un bateau et un astronef, comme s’il n’y avait plus de frontière. Tu plaisantes, m’avait-il répondu, cet emplacement est inestimable. Il y a des gens qui paieraient des fortunes pour une vue pareille. Pierre était un pragmatique. Il savait la valeur des choses. Ça ne l’a pas empêché de sombrer, lui aussi.
Thibaut a voulu se baigner. J’ai pris prétexte de la température pour y échapper, en avril l’eau est encore fraîche, mais Thibaut a le cuir épais, comme il dit. Je l’ai regardé s’ébrouer comme un chien, d’une nage nerveuse il s’est éloigné du ponton où je m’étais assise. La vie tient à peu de choses, ai-je pensé. Ce jour-là, elle tenait à cette petite masse écumante, une tête d’allumette qui émergeait de l’eau. Je me suis efforcée de ne pas quitter Thibaut des yeux, effarée par la solitude sur le ponton au-dessus de la mer. J’ai voulu lui crier de revenir, mais les collines autour de la baie formaient un vaste cirque où mes appels auraient ricoché. Ils me seraient revenus dans un écho froid, un désert de pierres et de lande, presque mort. »

Extraits
« Je peux décrire avec précision la première fois que j’ai vu Viola. Je me souviens de la foule qui se pressait sur le port, écrasée par la lumière du midi. Je me souviens des odeurs de mer et de gasoil, j’entends le brouhaha des langues étrangères et des cris d’enfants – je sens même la légère gêne que me faisaient mes sandales alors que je rentrais après avoir fait quelques courses. La scène est gravée dans ma chair et lorsque je la convoque, entre douleur et réconfort elle se présente à ma conscience, le film se lance et je revois Viola émerger du flot de touristes. Elle porte une longue tunique blanche qui vole entre ses jambes. Son immense chapeau de paille dessine des ombres sur sa peau claire. Elle n’est encore qu’une silhouette sans anima, une femme croisée sur un port de Grèce, rien de plus qu’une de ces personnes qui par milliers mettent un pied dans votre existence et disparaissent avant d’y avoir engagé le second, laissant derrière elles une onde impalpable, une sensation de vide, ou de regret. Je la vois pour la première fois et pourtant, à la grâce que je devine sous le clair-obscur de la capeline, il me semble la reconnaître, comme la résurgence d’une image familière et insaisissable, la cristallisation d’un souvenir tombé dans le puits de l’enfance, sans que cela ne soit triste.
Je dois faire vite, m’imprégner de la vision, bientôt elle ne sera plus là. Dissimulée par le flot des touristes, je m’arrête, et quand le chapeau de paille se tourne vers moi, mon souffle se fait court, et quand le voile blanc se rapproche, je vacille. Puis Viola se tient devant moi et il est question d’une plage où nous nous sommes croisés hier, nos enfants semblent avoir le même âge, il faut qu’ils se rencontrent. Viola vocalise plus qu’elle ne parle, j’écoute la mélodie avant les paroles, et je souris, envahie déjà par la sensation d’insignifiance qui toujours brûlera lorsque je serai auprès d’elle. Nous habitons la maison du photographe, ajoute-t-elle, venez donc prendre un verre en fin de journée, et elle disparaît dans les vapeurs de coton et de paille molle.»

« Thibaut habitait non loin de chez nous, dans le XIVe arrondissement. Il était médecin et cela avait son importance. Je suis moi-même fille de médecin et jusqu’à mes dix ans, j’ai vu mon père quitter à l’aube le domicile pour faire ses visites et revenir vers midi, affamé, empli d’anecdotes que ma mère et moi écoutions doctement pendant le repas. À peine mon père avait-il avalé son déjeuner qu’il enfilait sa blouse blanche et rejoignait son cabinet situé au rez-de-chaussée de la petite maison de banlieue où nous vivions tous les trois. La longue revue des patients durait jusque tard dans la soirée. À la façon des couples de commerçants, ma mère orchestrait l’intendance – accueil, rendez-vous, courrier administratif. J’avais six, huit ans, et comme la plupart des enfants, le monde m’apparaissait au travers du regard de ma mère pour qui mon père, un simple médecin de quartier, était un héros. Elle détestait les imprévus et les à-peu-près, et bataillait pour que nos existences ne s’aventurent jamais au-delà des limites d’un parcours cadré, parfaitement exécuté. C’est au prix de cette exigence qu’elle pouvait aspirer au bonheur et je savais qu’elle comptait sur moi pour l’aider à atteindre cette harmonie. Parfait, bien sûr, rien ne l’était, à commencer par moi, mais il fallait jouer à faire semblant et c’est ainsi que j’ai appris. Mets cette robe, ton père l’aime beaucoup, ordonnait-elle. Tiens-toi tranquille, ton père est fatigué. Applique-toi et récite ta poésie. Souris. Va te coucher.
J’ai conservé de mes dix premières années le souvenir heureux et triste d’un Eldorado. Plus tard, j’ai compris que cette comédie avait une fonction unique et névrotique, celle d’offrir à mon père la représentation idéale de sa propre famille, l’arme ultime de ma mère pour le garder auprès d’elle. Elle a cru bien s’y prendre, et quand son entreprise a échoué, je me suis mise à détester mon enfance. »
Thibaut pratiquait une autre médecine. Il travaillait pour le compte d’une ONG qui l’envoyait sur le terrain, des lieux sensibles, souvent dangereux, où il sauvait des vies au quotidien. Entre deux missions à l’étranger, il travaillait dans le dispensaire parisien d’un quartier modeste au service des plus démunis. Comme mon père, il menait une guerre héroïque, mais à sa différence, sa vie décousue et frugale, faite de départs et d’absences, lui avait rendu impossible la construction d’une famille. Il ne s’en plaignait pas. Il se disait sans désir de domicile fixe, peu habitué aux larges tribus, et je l’ai cru sur parole, imaginant qu’il pourrait se satisfaire de mes sourires flous et de ma présence sans consistance. »

« Salva est là. On ne l’a pas entendu venir. Il a jailli de nulle part comme il sait le faire, jamais comme on l’attend, tel un diable de sa boîte. Les cris de joie de Viola et des enfants nous alertent. Salva est là !
Il se tient campé sur la terrasse, ses jambes écartées à la façon d’un ouvrier, ou d’un démon. Des jambes très bronzées, noueuses comme si elles comptaient plus de muscles que la normale. Il porte un short, rien d’autre. Il nous dévisage d’un air sombre. Son regard nous glace. N’est-il pas prévenu de l’invitation de Viola ? Dérangeons-nous ? Sommes-nous des intrus ? Des fauteurs de troubles ? Des moins-que-rien ?
Puis il éclate de rire, aussi soudainement qu’il est apparu, il pose un genou à terre et tend les bras vers nous, les mains en offrande, et dans un rire tonitruant, il s’écrie, bienvenue!
Salva est ainsi. De la première seconde au dernier souffle. Tonitruant. Époustouflant. Salva est comme le vent. Assez puissant pour nous arracher du sol, mais insaisissable. À peine s’approche-t-on de lui que déjà il file entre les doigts. A-t-on le dos tourné qu’il se reconstitue, plus vigoureux que jamais, comme s’il s’était nourri de notre découragement, ou de notre effroi.
Salva est entré dans ma vie comme un comédien entre en scène. Sous les projecteurs. Dans une large révérence. Fracassant. Salvador Sainte-Rose, pour vous servir. Applaudissements. Faisons simple, appelez-moi Salva. Je ferai de mon mieux pour vous distraire, vous bouleverser, vous dévorer. Applaudissements. Mon patronyme, mon charisme me prédestinaient à la gloire. Je suis né sur les planches, j’y mourrai. Enfin, façon de parler. Dès l’instant où je serai lassé de votre auditoire, je cesserai de jouer. Applaudissements. Et vous pourrez crever. »

« Tant que Jeanne et Guillaume n’avaient pas su marcher autrement qu’en courant dans nos jambes, Pierre et moi étions restés indestructibles, tenus par les rênes de la parenté comme le plus puissant des mors. Les petits enfants avaient besoin de nous et leur dépendance comblait la nôtre. Nous avions formé une chimère à quatre têtes dont aucune n’aurait pu subsister sans la présence des trois autres. Un organisme fermé, autoalimenté, à la fois éthéré et charnel, à la sensualité douce irradiée par la chaleur de leurs corps douillets, tout à l’éblouissement des premières fois, des veillées complices, des cavalcades endiablées et des embrassades chahutées. Qu’il pleuve ou qu’il vente, notre homéostasie était restée au beau fixe. Nous étions invincibles. »

« Je découvre que le désir n’est pas qu’affaire de sexe. Le désir est un courant qui électrise ceux qui s’en approchent, une bouche dévorante qui fait feu de tout bois, voilages blancs soulevés par les vents chauds, ombres incertaines dans le jardin, chuchotantes mélodies au loin happées par les profondeurs de la mer. Le désir est une force expansive qu’une fois déclenchée, rien n’arrête. Il ravit tout sur son passage et prospère au moindre frôlement, un éclat furtif dans un œil, un grain de sable sur la peau – tout devient signe, symptôme, facteur aggravant. Soumis à sa puissance, les contours du monde se dilatent, se tordent et dévoilent des visages inexplorés, voluptueux comme la nuit. Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi.
Le désir est un fruit qui ne se partage pas. »

« Les Sainte-Rose, l’île, l’explosion de notre famille, les blessures – tout ça avait été aspiré par un trou noir. Ils n’avaient jamais exprimé la moindre rancœur, que ce soit à mon égard ou à l’encontre de leur père. Quand ils avaient commencé à aller en Bretagne, rien n’avait été commenté. Il y aurait eu matière à nuancer, pourtant. J’aurais pu avouer ma part de responsabilité, admettre que malgré mon dévouement à leurs côtés tandis que leur père se terrait au fond de la Bretagne, j’étais tout autant coupable. Je n’aurais pas dû laisser s’installer le silence. Mieux aurait valu donner des clés de compréhension, encourager les questions. Je ne l’ai pas fait. J’ai opté pour une autre approche, la seule valide à mes yeux d’alors, vite effacer l’ardoise, aussitôt des œillères, un brusque accès de cécité pour rendre la vie vivable, et tant pis si les enfants ne parvenaient pas à éclairer les zones d’ombre ou à combler les lacunes narratives. »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses romans Dans la remise, Quelqu’un en vue et Bon genre ont été reconnus et loués par la presse et les libraires. (Source: Éditions Fayard)

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L’America

MOUTOT_lamerica

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Ana Fontarossa aime Vittorio Bevilacqua. Mais en Sicile la fille d’un riche chef mafieux ne saurait épouser un pêcheur. Pour échapper aux tueurs qui sont à ses trousses, Vittorio fuit aux États-Unis. D’abord à la Nouvelle-Orléans, puis en Californie, il mène une nouvelle vie tandis qu’Ana espère toujours le retrouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Vendetta dans le Nouveau Monde

Avec L’America Michel Moutot nous offre un magnifique roman. On y suit un jeune pêcheur sicilien contraint de fuir aux États-Unis après la découverte de sa relation avec la fille d’un chef mafieux.

Michel Moutot fait partie de ces rares auteurs qui réussissent à embarquer leur lecteur dès les premières lignes de leur roman. C’était le cas avec Ciel d’acier et Sequoias, c’est aujourd’hui le cas avec L’America. La seule constante demeurant ce regard tourné vers l’Amérique.
Tout commence pourtant en Sicile, avec un scénario à la Roméo et Juliette, qui fait se rencontrer un jeune pêcheur et la fille d’un riche propriétaire et négociant de l’île.
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux…» Dès qu’il apprend cette relation Salvatore Fontarossa voit rouge. Le chef mafieux ne saurait tolérer cette union. Il convoque ses trois fils Paolo, Aldo et Enzo et sa famille Ana. «Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré.»
En fait, Vittorio a pu échapper aux tueurs, mais il est dès lors conscient du danger qui le menace. Il a juste le temps de prévenir sa famille avant de prendre la fuite: «Ce que j’ai fait va déclencher une vendetta qui peut durer des années. Ce Fontarossa va me chercher jusqu’au bout de la terre. Si je reste ici je vous mets en danger. Si je disparais, ils vous épargneront.» Grâce au soutien d’un riche négociant qui a déjà eu maille à partir avec la mafia et au bout de quelques péripéties, il parviendra à embarquer pour l’Amérique.
Il ne sait alors rien de ce qui se passe sur son île. La soif de vengeance de Fontarossa aura coûté la vie à plusieurs personnes. Ana, qui est enceinte, est recluse dans un couvent, avant que son père ne décide de la marier de force.
C’est à la Nouvelle-Orléans que commence la nouvelle vie de celui que les autorités américaines ont rebaptisé Victor Water. S’il ne tarde pas à prendre ses marques au milieu des différentes communautés qui tentent de contrôler le trafic de marchandises, il va aussi se rendre compte qu’on ne lui fera aucun cadeau et que, comme en Sicile, une police parallèle gangrène la ville et avec laquelle il finira aussi par avoir maille à partir. Il lui faut à nouveau fuir, partir pour la Californie car à New York la mafia a déjà étendu son réseau et n’aurait guère de peine à la localiser. Du côté de Pittsburgh, il va retrouver son ancien métier de pêcheur.
Ana, quant à elle, ne l’a pas oublié. Elle a compris qu’il a pu fuir et entend le retrouver par tous les moyens, même si l’entreprise est des plus périlleuses.
Ces retrouvailles improbables auront-elles lieu? C’est tout l’enjeu de la dernière partie de ce magnifique roman qui, entre Jack London et Mario Puzo, nous tient en haleine du premier au dernier chapitre.
Avec Michel Moutot, qui s’appuie sur une solide documentation, on retrouve en effet la veine des grands romans d’aventure, capable de nous décrire les bayous de Louisiane aussi bien que les saisons de pêche en Alaska, sans oublier pour autant d’explorer les tréfonds de l’âme humaine, ce besoin de vengeance aveugle pour un «code d’honneur» auquel on ne saurait déroger aussi bien que la passion brûlante de deux amoureux pour lesquels le désir s’affranchit de toutes les règles. C’est magnifique, brillant, addictif.

L’America
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782021420180
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en Italie, principalement en Sicile, entre Trapani, Marettimo et Palerme, mais aussi à Naples. La seconde partie nous emmène aux États-Unis, à New York et la Nouvelle-Orléans puis vers l’Ouest, à San Francisco, Pittsburgh, Sacramento, Benicia et jusqu’à la baie de Nushagak en Alaska.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, de 1902 à 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l’été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu’il met en marche un engrenage qui l’obligera à fuir à l’autre bout du monde.
Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d’un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné châtier le misérable qui a déshonoré sa fille. Mais la balle de revolver ne part pas, Vittorio se défend, le sang coule. « Quitte cette île cette nuit, pars le plus loin possible. Va en America. Ne reviens jamais, ou nous sommes tous morts », lui dit un ancien.
De Naples à New York, puis de La Nouvelle-Orléans à la Californie, Vittorio tente d’oublier Ana. Enceinte de lui, elle surmontera toutes les épreuves. Pour, un jour, retrouver l’homme qu’elle aime? À travers la trajectoire de deux amants en quête de liberté et que tout sépare, Michel Moutot signe un roman d’aventures passionnant sur l’essor de la Mafia et le destin des émigrants partis tenter leur chance en Amérique à l’aube du XXe siècle.

Les critiques
Babelio
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Le Vif
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Extrait de L’America de Michel Moutot © Production La bibliothèque de Delphine-Olympe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Trapani (Sicile) – Juillet 1902
La table est dressée au cœur du verger, à l’abri des regards sur les hauteurs de Trapani. Bergerie centenaire, murs de pierres sèches, toit de tuiles caché sous le feuillage, fenêtres étroites aux vitres brisées. Les branches ploient sous les citrons ; vert profond des feuilles, brise légère, ombre bienfaisante dans la chaleur de juillet. L’air embaume les agrumes, la terre chaude et le jasmin. Une source jaillit entre deux rochers. Ses eaux chantent entre les pierres, roulent sur des cailloux blancs jusqu’à un abreuvoir taillé dans un bloc de marbre veiné de gris. Assis dans un fauteuil d’osier, quand les autres se contentent de tabourets ou de caisses retournées, Salvatore Fontarossa plonge la main dans le ruisseau, en boit une gorgée puis la passe sur sa nuque de taureau. À cinquante ans, ses cheveux bouclés, plantés bas sur le front, et sa barbe se teintent de gris. Sa mâchoire carrée et ses yeux noirs au regard intense, toujours en mouvement, lui donnent un air de prédateur. Il porte, malgré la chaleur, un pantalon de velours à grosses côtes, une chemise blanche et un gilet brun orné d’une chaîne de montre et d’un étrange insigne rappelant une décoration maçonnique avec compas et couteau.
Un homme vêtu en paysan sicilien s’avance à petits pas, les yeux baissés, épaules voûtées, chapeau de paille tenu à deux mains devant lui.
– Pipo. C’est gentil de me rendre visite. Comment vont votre femme et vos charmantes filles ? Vous la connaissiez, la source ?
– Non, don Salva. Je n’étais jamais…
– Eh bien, la voilà. Belle et si fraîche. Même en août, elle ne se tarit pas. Un trésor. Le seul trésor. Vous comprenez pourquoi nous autres, les fontanieri, on nous appelle les maîtres de l’eau ? Vous avez vu les canaux, les réservoirs, les clapets en montant ? Vous savez qui les contrôle ?
– C’est vous, don Salva.
– Oui, c’est moi. Et mes fils, que vous connaissez, je crois. Maintenant, parlons sérieusement. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé l’an dernier ?
– Si je m’en souviens… Ma récolte de citronniers divisée par deux, faute d’arrosage. Les orangers, pire encore. Les canaux à sec. Les barriques à dos d’âne. Une catastrophe.
– Vous ne voudriez pas que ça recommence, n’est-ce pas ?
– Oh non, don Salva. Une autre saison comme ça et je suis ruiné. Mais j’ai un accord avec le duc da Capra a Carbonaro, le propriétaire. Un contrat. Je devais…
– Pipo, don Pipo… Vous n’avez toujours rien compris. Il vit où, le duc ?
– À Palerme… Ou à Naples.
– Ou plutôt à Rome. Dans l’un de ses palais. Quand l’avez-vous vu à Trapani pour la dernière fois ? Ou même en Sicile ? Maintenant, qui est ici, sur cette terre ? Chaque jour et chaque nuit ? Qui veille sur elle ? Qui a été chargé par le duc de gérer le domaine et son irrigation ? De répartir l’eau de cette source entre les voisins ?
– C’est vous, bien sûr, don Salva… Fontaniero…
– Voilà ! Moi, mes fils et mes amis.
Autour de la table, les hommes, casquettes ou chapeaux de paille, approuvent de la tête. Certains ont des pistolets à la ceinture. Ils ont posé près des fourchettes un San Fratello, un couteau à manche de corne ou d’olivier. Les pantalons sont en grosse toile ; bretelles, manches de chemises retroussées. Une femme en fichu noir apporte un plat de légumes grillés, une autre une casserole fumante. Une adolescente les suit, avec deux pichets de vin rouge et une miche de pain.
– Faites-nous l’honneur de déjeuner avec nous, Pipo. Nous allons parler. Je suis sûr que nous pouvons nous entendre. Aldo, approche une chaise pour notre ami, il ne va quand même pas s’asseoir sur une caisse.
Pietro « Pipo » Pistola prend place à la droite du chef de clan. Ses vergers d’agrumes, plus bas dans la vallée, font vivre sa famille depuis des générations. Aussi loin qu’il se souvienne, les Pistola ont expédié oranges et citrons à Rome, Paris, Londres et ailleurs. Son père a ouvert la ligne avec La Nouvelle-Orléans, quand Pipo était enfant. Mais l’exportation des agrumes ne date pas d’hier, elle a commencé il y a deux siècles, racontent les anciens, quand les navigateurs ont compris l’importance des vitamines contre le scorbut et que la Navy anglaise et la Royale française ont embarqué des caisses de citrons pour les longues traversées. Une manne. Nulle part ailleurs terre n’est aussi bénéfique pour les agrumes, le climat aussi parfait. Les bonnes années, les branches ploient à se rompre sous les fruits. Mais si cet été l’eau ne coule pas dans les rigoles, c’est fini. Il faudra vendre les terres. C’est peut-être ce qu’il cherche, ce voleur. Fontaniero, tu parles. Mafioso, oui. Et celui-là est le pire de tous. Il tient la source, les sentiers dans la montagne, les barrages, il nous tient tous.
– Excusez-moi, don Salva, mais je voudrais éclaircir quelque chose. Sans vous offenser, bien sûr. J’ai reçu le mois dernier une lettre du duc m’annonçant qu’il avait changé de fontaniero. Que désormais, pour l’eau je devais m’adresser à un certain Emilio Fontana. Mais…
– Mais quoi ?
– Il est mort.
– Oui, il est mort. Une décharge de chevrotine en pleine poitrine, à ce qu’on dit. Pas loin d’ici. Il n’a pas eu de chance, des voleurs sans doute. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos collines sont mal famées à la tombée du jour. À partir d’une certaine heure, je ne me déplace pas sans arme, ni sans un de mes fils. Oubliez ce Fontana. Je ne sais pas ce qui lui a pris, au duc, de vouloir me remplacer. Notre famille gère l’eau depuis toujours par ici. Même lui n’y peut rien. Il faudra qu’il s’y fasse. Alors, don Pipo, voilà ce que je vous propose : la garantie de ne plus jamais être à sec, contre trente pour cent de la récolte.
– Trente pour cent ? Mais, c’est énorme ! Comment…
– Vous préférez en perdre la moitié, comme l’an dernier ? Ou davantage ? En plus, si je passe le mot que nous sommes en affaire, vous et moi, personne n’osera vous voler un citron, croyez-moi. Tout le monde y gagne. Vous, surtout.
Pietro Pistola coupe une tranche de courgette, refuse les pâtes, et pour se donner le temps de réfléchir, boit une gorgée de vin.
– Vingt-cinq pour cent ?
– Don Pipo, pensez-vous être en position de négocier ? Trente pour cent, c’est une bonne offre. J’ai du respect pour vous, nos familles se connaissent depuis longtemps. Je ne fais pas cette proposition à tout le monde. Il n’y aura pas d’eau pour tous cet été.
– C’est d’accord, don Salva. Trois caisses sur dix. Mais vous me garantissez…
– Vous aurez assez d’eau pour creuser un bassin et vous baigner dedans, si ça vous chante. Vous pouvez même prévoir d’agrandir les vergers, si vous avez encore des terres. Parole de fontaniero.
– Merci, merci beaucoup, don Salva. Je ne vais pas pouvoir rester, il faut que je redescende.
– Goûtez au moins ces busiate alla trapanese. Maria fait les meilleures de Sicile.
– Une autre fois, peut-être, don Salva. Je dois y aller, on m’attend ce soir à Palerme, et j’ai du chemin à faire.
– Je comprends. Aldo, accompagne notre associé jusqu’à la route. À bientôt, donc, cher ami.
Il montre un papier rempli de paille, d’où émergent des goulots de bouteilles.
– Acceptez ces quelques litres de marsala, en gage d’amitié. Et n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des problèmes d’eau, ou de quoi que ce soit d’autre. Je suis votre serviteur.
– Merci, don Salvatore.
– Et si vous pouviez toucher un mot de notre accord à votre voisin, Pepponi, vous lui rendriez service. Il n’est pas raisonnable.
– Bien entendu.
Pietro Pistola se lève, salue la tablée d’un mouvement de tête, remet son chapeau, fait quelques pas à reculons puis se retourne pour suivre, sur le sentier, le fils aîné du chef qui marche en souriant, sa lupara – fusil à canon et crosse sciés – à l’épaule. Les femmes du clan Fontarossa apportent des lièvres rôtis sur le feu de bois d’oranger qui crépite derrière la cabane de pierres sèches où sont stockées, hors saison, les caisses de fruits. Puis des cannoli, en dessert, que les hommes terminent en se léchant les doigts. Antonino, le deuxième des trois fils de Salvatore Fontarossa, murmure quatre mots à l’oreille de son père.
– Je viens après le café. Ils sont prêts ?
– Oui, père. Tremblants comme des feuilles.
– Bien. Laisse-les mariner un peu.
Dix minutes plus tard, le chef du clan se lève, essuie sa bouche du dos de sa main. Les autres replient les couteaux, glissent les armes dans les ceintures. Ils partent à travers le verger, cheminent en file indienne jusqu’au pied d’une colline plantée d’oliviers. Entre deux rochers plats en forme de triangle s’ouvre l’entrée d’une grotte, gardée par deux hommes près d’un feu de bois. L’un est gros, hirsute, barbe blanche, vêtu pour la chasse au sanglier. Il tient, cassé dans le creux de son bras, un tromblon du siècle dernier. L’autre, plus jeune, svelte, regard fiévreux et geste rapide, taille une branche avec un coutelas, s’interrompt à la vue de la colonne.
– Merci, Santo. Tu peux venir avec nous. Toi, petit, file. Tu n’es pas prêt. »

Extraits
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux depuis qu’il s’est jeté à l’eau, corps d’athlète parmi les pêcheurs poilus et ventrus. Quand il remonte à bord de sa barque, à la force des bras, les pieds dans le filet, leurs regards se croisent. »

« – Vous tous, asseyez-vous. Toi, approche.
Raclements de chaises. Paolo fait un geste vers la panière. Aldo, de la tête, lui fait signe de ne pas bouger. Enzo joint ses mains pour contenir des tremblements de rage. Ana s’avance vers son père, esquisse un sourire. Elle s’apprête à l’embrasser quand don Salva lui donne un coup de poing sur la joue droite. Ana s’écroule, hurle de surprise et de douleur.
Carla se précipite pour s’interposer.
– Toi, dehors!
Ana pleure, hoquette, saigne au coin de la bouche. Elle tente de se redresser mais une gifle la cloue au sol. Elle est incapable de parler ou respirer. Son père se penche vers elle, l’attrape par les cheveux, la relève, l’assied de force sur une chaise. Elle s’effondre sur la table, sanglote, les mains sur les oreilles pour parer de nouveaux coups. Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps ! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré. Avant ce soir, toute la ville saura qu’Ana Fontarossa, la fille de don Salvatore Fontarossa, le fontaniero, est une garce qui se fait prendre dans la cale d’un bateau comme une putain du port. Pire qu’une puttana, parce qu’elle, au moins, elle fait ça pour manger! »

À propos de l’auteur
Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. L’America est son troisième roman, après Ciel d’acier, récompensé par le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016, et Séquoias, prix Relay des Voyageurs en 2018. (Source: Éditions du Seuil)

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Encre sympathique

MODIANO_encre_sympathique

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Ayant travaillé quelques temps pour le compte d’une agence de détectives, le narrateur se souvient d’un dossier qu’il n’avait pu mener à bien et repart à la recherche de Noëlle Lefebvre. L’occasion de revisiter Paris et les méandres de sa mémoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Modianesque en diable

Dans ce court roman, le Nobel de littérature continue à jouer sa partition avec maestria. Il nous entraîne sur les pas de la mystérieuse Noëlle Lefebvre, rassemblant petit à petit les pièces d’un puzzle fascinant.

Bien entendu, c’est toujours le même roman et bien entendu, il est à chaque fois différent. Les inconditionnels de Modiano y retrouveront sa plume délicate et ses promenades dans Paris, sa volonté de retrouver ses souvenirs et celle d’en faire œuvre littéraire. Quant à ceux qui n’ont pas encore goûté au plaisir de lire l’un des romans du dernier Prix Nobel de littérature français, ils pourront sans crainte découvrir son univers avec ce court roman, qui doit être son trentième.
Tout commence cette fois avec un document retrouvé, une carte de poste restante au nom de Noëlle Lefebvre.
Le narrateur se souvient qu’il a travaillé quelques mois pour le compte de l’agence de détectives La Hutte et qu’on lui avait confié la tâche de retrouver la trace de cette jeune fille mystérieusement disparue. Une première pièce d’un dossier qu’il va rouvrir et tenter de reconstruire.
Outre cette carte de poste restante, quelques lieux fréquentés par la jeune femme, quelques personnes de son entourage vont apparaître. Un certain Roger Behaviour, le 13 de la rue Vaugelas ou le 85 rue de la Convention, la maroquinerie Lancel proche de l’Opéra où Noëlle a travaillé, le Dancing de la Marine, le Cours d’art dramatique Paupelix, Gérard Mourade «Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour.»
Comme dans Souvenirs dormants ou encore Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, la magie opère, à tel point que cette enquête – qui est d’abord une quête de la vérité, de la permanence des souvenirs, de la façon de les présenter – va devenir secondaire par rapport au travail de l’écrivain. «À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique [… ] Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Voilà pourquoi Noëlle Lefebvre l’obsède à ce point, voilà pourquoi le lecteur ne tarde pas à le suivre dans cette recherche. Car il pressent qu’il s’agit ici de trouver les clés de l’existence, le moteur qui nous fait avancer, les réponses aux seules questions qui valent. Et sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on trouvera au hasard d’une réflexion – «J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison» – le secret de l’œuvre modianesque. Et c’est la raison pour laquelle on
se réjouit déjà du prochain livre. Qui, on le sait sera le même. Et sera bien différent.

Encre sympathique
Patrick Modiano
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 16 €
EAN 9782072753800
Paru le 03/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris- On y ajoutera des souvenirs d’Annecy, du Veyrier-du-Lac ou encore d’un château en Sologne, de Vierzon, sans oublier Rome.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : « Si j’avais su… » On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Kroniques.com
La Croix
Les Échos (Arnaud Le Gal)
En Attendant Nadeau (Robert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
L’Orient-Le Jour (Denis Gombert)
Blog WODKA 
Blog Miscellanées 
Le réseau Modiano (Revue de presse complète)

INCIPIT (Les premières pages du livre)

« Il y a des blancs dans cette vie, des blancs que l’on devine si l’on ouvre le «dossier»: une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps. Presque blanc, lui aussi, cet ancien bleu ciel.
Et le mot «dossier» est écrit au milieu de la chemise.
À l’encre noire.
C’est le seul vestige qui me reste de l’agence de Hutte, la seule trace de mon passage dans ces trois pièces d’un ancien appartement dont les fenêtres donnaient sur une cour. Je n’avais guère plus de vingt ans. Le bureau de Hutte occupait la pièce du fond, avec l’armoire aux archives. Pourquoi ce « dossier » plutôt qu’un autre? À cause des blancs, sans doute. Et puis il ne se trouvait pas dans l’armoire aux archives, mais il demeurait là, abandonné sur le bureau de Hutte. Une
«affaire», comme il disait, qui n’avait pas encore été résolue – le serait-elle
jamais? –, la première dont il m’avait parlé le soir où il m’avait engagé « à l’essai »,
selon son expression. Et quelques mois plus tard, un autre soir à la même heure, quand j’avais renoncé à ce travail et quitté définitivement l’agence, j’avais glissé dans ma serviette, à l’insu de Hutte et après lui avoir fait mes adieux, la fiche dans sa chemise bleu ciel qui traînait sur son bureau. En souvenir.
Oui, la première mission que m’avait confiée Hutte était en rapport avec cette fiche. Je devais demander à la concierge d’un immeuble du 15e arrondissement si elle n’avait pas de nouvelles d’une certaine Noëlle Lefebvre, une personne qui posait à Hutte un double problème: non seulement elle avait disparu d’un jour à l’autre,
mais on n’était même pas sûr de sa véritable identité.
Après la loge de la concierge, Hutte m’avait chargé de passer dans un bureau des PTT muni d’une carte qu’il m’avait donnée. Sur celle-ci figurait le nom de Noëlle Lefebvre, son adresse et sa photo, et elle servait à retirer du courrier au guichet de la poste restante. La dénommée Noëlle Lefebvre l’avait oubliée à son domicile. Et puis, je devais me rendre dans un café pour savoir si on y avait vu Noëlle Lefebvre ces temps derniers, m’asseoir à une table et y demeurer jusqu’à la fin de l’après-midi au cas où Noëlle Lefebvre ferait son apparition. Tout cela dans le même quartier et la même journée. La concierge de l’immeuble a mis longtemps à me répondre. J’avais frappé de plus en plus fort à la vitre de la loge. La porte s’est entrouverte sur un visage ensommeillé. J’ai d’abord eu l’impression que le nom «Noëlle Lefebvre» n’évoquait rien pour elle. «Vous l’avez vue récemment?»
Elle a fini par me dire d’une voix sèche: « … Non, monsieur… je ne l’ai pas revue depuis plus d’un mois.»
Je n’ai pas osé lui poser d’autres questions. Je n’en aurais pas eu le temps, car elle avait aussitôt refermé la porte.
Au bureau de la poste restante, l’homme a examiné la carte que je lui tendais.
«Mais vous n’êtes pas Noëlle Lefebvre, monsieur.
— Elle est absente de Paris, lui ai-je dit. Elle m’a chargé de prendre son courrier.»
Alors, il s’est levé et a marché jusqu’à une rangée de casiers. Il a examiné le peu de lettres qu’ils contenaient. Il est revenu vers moi et m’a fait un signe négatif de la tête.
«Rien au nom de Noëlle Lefebvre.»
Il ne me restait plus qu’à me rendre au café que m’avait indiqué Hutte.
Un début d’après-midi.
Personne dans la petite salle, sauf un homme, derrière le zinc, qui lisait un journal.
Il ne m’a pas vu entrer et il poursuivait sa lecture. Je ne savais plus en quels termes formuler ma question. Lui tendre tout simplement la carte de la poste restante au nom de Noëlle Lefebvre? J’étais gêné de ce rôle que Hutte me faisait jouer et qui s’accordait mal avec ma timidité. Il a levé la tête vers moi.
«Vous n’avez pas vu Noëlle Lefebvre ces jours derniers?»
Il me semblait que je parlais trop vite, si vite que j’avalais les mots.
«Noëlle? Non.»
Il m’avait répondu de manière si brève que j’étais tenté de lui poser d’autres questions concernant cette personne. Mais je craignais d’éveiller sa méfiance. Je me suis assis à l’une des tables de la petite terrasse qui débordait sur le trottoir. Il est venu prendre la commande. C’était le moment de lui parler pour en savoir plus long. Des phrases anodines se bousculaient dans ma tête, qui auraient pu entraîner de sa part des réponses précises.
«Je vais quand même l’attendre… on ne sait jamais avec Noëlle… Vous croyez qu’elle habite encore le quartier?… Figurez-vous qu’elle m’a donné rendez-vous
ici… Vous la connaissez depuis longtemps?»
Mais quand il m’a servi ma grenadine, je n’ai rien dit.
J’ai sorti de ma poche la carte que m’avait confiée Hutte. Aujourd’hui, un siècle plus tard, je me suis arrêté d’écrire un instant à la page 14 du bloc Clairefontaine pour regarder encore cette carte qui fait partie du «dossier». « Certificat d’émission d’une autorisation de réception sans surtaxe des correspondances poste restante. Autorisation nº1. Nom : Lefebvre. Prénom: Noëlle, demeurant à Paris 15e. Rue et No: Convention, 88. Photographie du titulaire. Est autorisée à recevoir, sans surtaxe, les correspondances qui lui sont adressées poste restante.»
La photo est beaucoup plus grande qu’un simple photomaton. Et trop foncée. On ne saurait pas dire la couleur des yeux. Ni des cheveux: bruns? Châtain clair? À la terrasse du café, cet après-midi-là, je fixais avec le plus d’attention possible ce visage dont on distinguait à peine les traits, et je n’étais pas sûr de pouvoir reconnaître Noëlle Lefebvre.»

Extraits
« Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas et l’on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. Je compte les années et je tente d’être le plus exact possible: à force de recoupements, je dirais que dix ans avaient passé depuis mon bref apprentissage dans l’agence de Hutte et les quelques après-midi où je m’étais rendu à la poste restante sur les traces de cette Noëlle Lefebvre. Et cela, sans résultat. Sauf le mince dossier à la chemise bleu ciel que j’avais conservé et qui n’a même pas l’épaisseur des dossiers de police et de gendarmerie classés sans suite.
Je me trouvais dans la petite boutique d’un coiffeur de la rue des Mathurins. J’attendais mon tour devant une table basse où étaient disposés plusieurs piles de magazines et un annuaire de cinéma. Sur la reliure marron de celui-ci était inscrite l’année de sa parution: 1970. »

« Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour. »

« À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. »

À propos de l’auteur
Patrick Modiano, né en 1945, est l’un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l’atmosphère et les détails de lieux et d’époques révolues, comme le Paris de l’occupation, dans son premier roman, «La Place de l’étoile», paru en 1968. Avec «Catherine Certitude», il nous fait pénétrer dans l’univers tendre d’une petite fille au nom étrange, dont l’enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960. Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014. Il s’est en outre vu décerner, entre autres distinctions, le Grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (1984), le Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française (2000) et le Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca (2010). (Source: Éditions Gallimard)

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