Les Flammes de pierre

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  RL-automne-2021

En deux mots
Rémy, guide de montagne, accompagne un groupe de touristes en randonnée. Parmi eux, une cadre dans la finance, va l’attirer. Il vont vivre quelques temps ensemble avant de se séparer. Mais l’appel de la montagne finira par les rassembler à nouveau.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’irrésistible appel de la montagne

Jean-Christophe Rufin est un passionné de montagne. Avec Les flammes de pierre, et à l’image des amours contrariées de Rémy et Laure, il nous fait découvrir toutes les facettes de cet appel des sommets. Envoûtant !

C’est lors d’une sortie en montagne avec des amis que Jean-Christophe Rufin a eu l’idée de ce roman. Alors que la nuit tombait et qu’ils n’en étaient qu’aux prémices de la descente que pour éloigner la peur, il avait abordé la question de la littérature de montagne. Pour le romancier accompagné d’un autre écrivain derrière lequel on pourra reconnaître Sylvain Tesson, ce type de littérature avait connu son âge d’or avec Frison-Roche et Rebuffat, Ramuz et Rigoni Stern et était quelque peu délaissée désormais, sinon par le récit de drames ou d’exploits sportifs. Le temps était donc venu de pallier à ce manque.
Rémy est un guide pour touristes aisés qui enfile les sommets et collectionne les conquêtes, fidèle aux clichés sur sa profession. Son frère Julien est un alpiniste chevronné et, à la suite d’une ascension difficile qui lui a coûtée deux orteils, passe le temps de sa convalescence chez lui, lui reprochant de gâcher ses aptitudes. Mais Rémy préfère son confort et apprécie le plaisir des sorties soft et de la contemplation des paysages. Un choix d’autant plus revendiqué qu’il lui a permis de rencontrer Laure. Cette jeune femme qui accompagnait des amis l’a immédiatement fasciné par son côté mystérieux, bien loin des femmes faciles et des histoires sans lendemain qu’il avait accumulé jusque-là. Cette fois, il était amoureux et vivait mal leur séparation. «Il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses.» Mais fort heureusement, après les randonnées et le ski, Laure accepta qu’il l’initie à l’alpinisme. Au fil du temps, l’élève se montra de plus en plus douée et, au fil des courses, leur relation se développa, même si elle prit une forme particulière. «Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit.»
Pour que leur histoire puisse s’inscrire dans la durée, il fallait que l’un fasse un pas vers l’autre. C’est Rémy qui prit l’initiative de partir pour Suresnes où habitait Laure. De s’installer chez elle et de trouver un emploi. Si Laure a d’abord apprécié cette initiative, elle a aussi compris que malgré ses efforts, Rémy n’était pas fait pour ce type de vie. Elle l’a alors renvoyé dans ses chères montagnes. Mais Jean-Christophe Rufin, qui maîtrise parfaitement la trame du romanesque, va imaginer de nouveaux rebondissements dans l’existence respective de ses deux personnages principaux et nous offrir un final en apothéose dont je ne dirai rien, cela va de soi.
Après nous avoir livré son expérience de médecin, de diplomate, nous avoir expliqué comment on peut des marier plusieurs fois avec la même femme dans le savoureux Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous livre un nouveau pan d’une existence qui semble ne jamais vouloir s’assagir. Oui, la montagne ça vous gagne ! Et qui sait, peut-être nous proposera-t-il bientôt une histoire d’amour au sein du jury d’un Prix littéraire. À ses côtés lors d’une édition précédente du Prix Orange du livre, j’ai pu constater combien cet exercice est aussi une affaire de passion et combien il prenait son rôler de président à cœur.

Signalons aussi la parution de Montagnes humaines, un livre d’entretiens de Jean-Christophe Rufin avec Fabrice Lardreau (Arthaud, 192 p., 13 €)

Les flammes de pierre
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
350 p., 21 €
EAN 9782072930119
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes, principalement du côté de Chamonix. On y évoque aussi la région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTL (Bernard Lehut)
Paris Match (Philibert Humm)
La Croix (Guillaume Goubert)
Ouest-France (Matthieu Marin)
benzinemag.net (Eric Médous)
Léman Bleu TV
Europe 1 (Le portrait inattendu – Lisa-Marie Marques)
Gallimard (entretien avec l’auteur)
TV5 Monde (L’invité)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Francis Richard

Jean-Christophe Rufin est l’invité de RTL pour y présenter Les flammes de pierre. © Production RTL

Les premières pages du livre
« Il est presque toujours impossible de savoir comment sont nées les histoires que l’on raconte. Celle-ci fait exception. J’ai le souvenir précis du jour et des circonstances dans lesquels elle m’est apparue.
Nous étions quatre amis, Sylvain, Cathy, Daniel et moi, partis cet été-là escalader l’aiguille de la République. Il est bien tentant pour des grimpeurs de se faufiler le long de ce doigt de granit, brandi avec une absurde sévérité au-dessus de la vallée de Chamonix. Sylvain n’avait pas eu de mal à nous y entraîner.
La montagne, pour cette occasion, nous avait offert de merveilleux cadeaux : un refuge presque vide en cette fin de septembre, qui bradait ses dernières tartes aux myrtilles ; un départ nocturne dans une harmonie de bleus, celui, d’encre, du ciel étoilé et jusqu’à la réverbération pastel de la glace dans le faisceau de nos lampes frontales ; une température relativement douce pour une fin de nuit en haute montagne. Puis il y avait eu le lever de soleil sur les dalles de granit. Un feu de pierres s’était mis à crépiter dans l’œil, à mesure que la lumière rasante du soleil levant éveillait le cristal millénaire et le teintait de reflets ardents. De toute la journée, le beau temps ne s’était jamais démenti. Le ciel restait d’un bleu métallique sur lequel la ligne blanche et noire des crêtes de neige et de roc se détachait avec une netteté parfaite. En montant, nous avions fini par apercevoir en contrebas la mer de Glace qui se dessinait tout entière, des séracs du Géant jusqu’au Montenvers. Lorsqu’on chemine sur ce glacier, on le trouve encombré de rochers et souillé de cailloux noirâtres. Vu d’en haut, il s’ordonne et prend la forme d’un grand reptile blanc, avec ses anneaux sombres et sa peau crevassée. Il acquiert une majesté et une beauté qui rendent encore plus désolante son agonie.
Ensuite avait commencé l’escalade, longue, peu difficile mais continue, une grande promenade verticale dans le jardin zen de la paroi. L’hostilité de ses surplombs était atténuée par des points de faiblesse : fissures franches, larges rampes, prises nombreuses, aisément révélées à cet initié qu’est le grimpeur. Chaque progression donnait le sentiment que l’on avait pénétré un petit mystère de la montagne. Ainsi, de surprise en surprise, nous étions parvenus, après des heures d’efforts enthousiastes, jusqu’aux terrasses qui entourent l’ultime monolithe de roc, le menhir dressé à près de 4 000 mètres par un démiurge farceur. Le franchissement de ce cristal aux parois lisses ne fut réalisé qu’en 1904, grâce à la ruse d’un chasseur chamoniard. Tous les moyens étaient bons à l’époque pour conquérir un sommet : courte échelle, longue canne servant de crochet, lancer de corde. Pour l’aiguille de la République, rien de tout cela n’était possible. Jusqu’à ce que Joseph Simond eût l’idée d’emporter son arbalète. Un carreau attaché à une corde, habilement lancé par-dessus le sommet, avait permis au malin Joseph de s’y hisser. Rien ne plaît davantage à Sylvain que ces aventures absurdes. Elles provoquent immédiatement en lui le désir de les renouveler. C’est donc avec une arbalète sur le dos que nous nous étions engagés dans cette course. L’instrument est aujourd’hui totalement inutile puisque la dalle terminale est semée de points d’assurage bien enfoncés dans la roche. Mais l’inutilité ne fait qu’ajouter au pur esthétisme du geste.
Nous nous sommes donc livrés à une séance de tir à l’arbalète, avec sous nos pieds plusieurs centaines de mètres de vide et autour de nous le décor somptueux d’une journée de grand soleil au cœur du massif du Mont-Blanc. Détail supplémentaire : le soin de manœuvrer l’arbalète était laissé à Cathy, que Sylvain avait tenu à enrôler dans cette aventure, car elle est l’arrière-petite-fille du fameux Joseph. Elle fit de son mieux pour renouveler l’exploit de son aïeul. Sylvain lui donnait avec un grand sérieux d’inutiles et brillants conseils qui ne faisaient qu’ajouter au burlesque de la situation.
Cependant l’heure tournait et il fallut se résoudre à interrompre cette touchante reconstitution historique. Daniel, le quatrième larron, ancien champion du monde d’escalade et grimpeur hors pair, avait franchi la dalle par les moyens modernes, c’est-à-dire en chaussons et en s’assurant à des anneaux posés à demeure. Nous l’avions rejoint l’un après l’autre. Le sommet n’est guère plus grand qu’une table de cuisine. Nous y étions restés à califourchon pendant de très longues minutes. D’un côté, la fosse verdâtre de la vallée, et de l’autre, les immenses pénitents de roc au nom mythique, les Grandes Jorasses, les Drus, la dent du Géant…
Il était déjà bien tard quand nous nous sommes décidés à rompre le charme et à rentrer. La course s’était avérée plus fastidieuse que prévu et la descente n’était pas plus facile que la montée. Elle risquait de nous prendre autant de temps sinon davantage. La première partie était peu raide et il faisait encore jour. Puis le soleil, en disparaissant, avait laissé place à une fraîcheur qu’un vent d’est rendait désagréable. La nuit mauve, somptueuse, monta lentement. Elle était chargée d’une beauté vénéneuse qui invitait à la contemplation alors qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Nous n’y voyions déjà plus rien quand la paroi, en sa seconde partie, devint subitement verticale, imposant de lancer des rappels. La difficulté était de repérer la bonne ligne pour descendre, celle le long de laquelle des relais sûrs seraient installés tous les 40 mètres. Ce genre de détail paraît dérisoire lorsque, bien au chaud, on examine un schéma de la voie. Mais quand la nuit vous enveloppe d’un voile violet, quand les lointains seuls, recueillant quelque ultime rayon de lumière, se laissent apercevoir tandis que la paroi a pris une noirceur d’obsidienne et absorbe tout ce qui en approche, à commencer par vos compagnons de cordée, une angoisse vous envahit. Comme si votre esprit devenait poreux, ces mauvaises humeurs s’en écoulent, fusent dans le liquide opaque qui vous environne, contaminent les autres si bien que, rapidement, toute la cordée baigne dans la même peur muette.
Nous attendions que Daniel ait trouvé le point d’amarrage du premier rappel. Il en découvrit un, hésita, poursuivit ses recherches, en repéra un autre, revint finalement au précédent. Dans ces montagnes très fréquentées, il faut se méfier des équipements mis en place dans leur déroute par des alpinistes aussi égarés que vous. Ces hésitations ne nous avaient pas rassurés mais, en de telles circonstances, nul ne tient à exprimer ses doutes, sauf à ruiner l’autorité du chef de cordée, plus nécessaire que jamais. L’idée de s’en remettre à quelqu’un pour prendre les décisions qui portent sur la vie et la mort a quelque chose de profondément désirable lorsque l’on est environné par le danger. L’assurance de Daniel nous faisait du bien. Si nous frissonnions, c’était seulement à cause du courant d’air glacial qui remontait du glacier. Dans le halo de nos frontales, nous vîmes le paquet de corde lancé par Daniel plonger dans l’obscurité. Puis, lentement, il commença à descendre vers un inconnu d’autant plus redoutable qu’il était enveloppé de majesté et de calme, comme ces poisons qui tuent en apportant d’abord le repos, l’oubli et la volupté.
La petite lumière, au casque de Daniel, s’éloigna et, peu à peu dissoute dans le grand bain noir, disparut. Maintenant que nous étions seuls, le silence ne suffisait pas car il n’était plus une marque de respect à l’autorité du guide mais seulement l’expression de nos peurs. C’est alors que surgit entre nous ce qui, à tout autre moment, nous aurait paru ridicule : une conversation sérieuse. Peut-être nous semblait-il inconsciemment que, dans le danger où étaient nos corps, le seul câble solide auquel nous pouvions nous raccrocher était les idées.
C’est moi, je crois bien, qui ai lancé le sujet. À vrai dire, avec deux écrivains dans la cordée, il s’imposait, même si, dans des conditions plus normales, nous n’aurions pas songé à nous en préoccuper.
— C’est tout de même bizarre, dis-je en essayant d’éliminer de ma voix toute trace d’inquiétude, qu’il n’y ait plus de littérature de montagne.
Et comme personne ne se pressait pour me répondre, je poursuivis mon monologue pour emplir le silence.
— On dirait qu’il y a eu une époque bénie, un âge d’or du roman d’alpinisme : Frison-Roche en France, Ramuz en Suisse, Rigoni Stern en Italie… Et puis plus rien.
— Plus rien, tu exagères, répliqua enfin Sylvain.
Impossible de savoir en l’entendant s’il avait peur. Le casque lui tombait sur les yeux. Comme d’habitude, il s’agitait, tripotant le relais pour voir si la corde était toujours tendue. Il a horreur de tenir des propos sérieux en escalade. Le fait qu’il n’eût pas coupé court à la conversation par une plaisanterie me laissa penser que, lui non plus, n’était pas rassuré.
— Quand même, il y a Salter, reprit-il. L’homme des hautes solitudes. Ce n’est pas rien…
En dessous de nous, la mer bleutée du glacier perçait à peine l’obscurité et laissait deviner l’immense distance verticale qu’il nous restait à parcourir.
— C’est une histoire d’addiction plus qu’un livre sur l’alpinisme.
— Qu’est-ce que c’est d’autre, l’alpinisme, sinon une addiction ? grinça Sylvain.
— Justement, les grands classiques, ce n’était pas seulement de la psychologie. Ils faisaient vivre tout un monde, les alpages, les villages de montagne, la figure mythique du guide comme ton arrière-grand-père, Cathy.
— Tu sais qu’il parle de lui dans Premier de cordée, Frison-Roche ?
Les nuages couvraient les étoiles et aucun bout de lune ne paraissait pour jeter sa lueur laiteuse dans le bain d’encre où nous flottions. Les voix seules témoignaient de la présence des autres.
— Toi, c’est la fiction qui t’intéresse, me lança Sylvain, alors tu parles des romans. Mais regarde les grands récits écrits par les alpinistes eux-mêmes. Depuis Les conquérants de l’inutile, ça n’a jamais cessé : Montagne d’une vie de Bonatti, J’habite au paradis de Chantal Mauduit, etc.
— D’accord, mais je n’appelle pas cela de la littérature. Pour un Lionel Terray qui sait écrire, il y a vingt types qui racontent leur vie dans un magnétophone, quand ils ne font pas écrire des journalistes à leur place…
Cathy n’était pas très à l’aise sur les sujets littéraires. En revanche, le monde de l’alpinisme, elle connaissait bien. Son compagnon était aspirant guide. Et elle tenait à prendre part à la discussion, à faire retentir sa voix, à montrer que, comme nous, elle n’avait pas été avalée par la nuit.
— Il faut dire que les guides, aujourd’hui, ça n’a plus grand-chose à voir avec l’époque Rebuffat, Frison-Roche et compagnie. Les chaussettes en jacquard et les croquenots en cuir, c’est fini… Les nouvelles pratiques sont plutôt fun : le freeride, l’escalade en salle, le windsuit.
L’évocation des guides nous fit penser à Daniel, le seul guide parmi nous. Nous regardâmes en bas. Tel un plongeur sous-marin, il avait disparu dans les abysses. On distinguait par intermittence la lumière de sa lampe sous la forme d’un halo bleuté, comme un minuscule coquillage au fond de l’océan. Avait-il trouvé le relais suivant ?
— Ce qui est vrai, énonça Sylvain lugubrement, c’est que de nos jours, dès qu’on leur parle de montagne, les gens ne s’intéressent qu’à une seule chose : les accidents.
À cet instant où toutes nos pensées allaient vers le pire, ce mot d’« accident » désignait avec une violence obscène l’objet de toutes nos craintes. Au moins avait-il le mérite de crever l’abcès et de faire voler en éclats nos pudeurs de vierges.
— C’est bien vrai, répliquai-je. Tragédie à l’Everest, de Krakauer, par exemple. Je n’ai jamais compris pourquoi ce bouquin avait eu un tel succès.
— Et La mort suspendue ? Et tous les films et les livres autour du Malabar Princess…
— La neige en deuil…
— Et Cliffhanger…
Nous y allions chacun de notre tragédie, comme si l’évocation crue de ces drames faisait paraître notre situation beaucoup moins critique.
Daniel avait enfin trouvé le relais. Nous entendions monter de faibles échos de sa voix pour nous informer que nous pouvions le rejoindre. Il nous faudrait tirer encore bien des rappels. Restait que l’attente, pour le moment, se terminait. Nous allions pouvoir absorber notre angoisse dans les gestes qu’exigeait la mise en place de nos dispositifs de descente.
Cathy était prête à s’élancer. Elle s’assit dans le vide et, avec aisance, disparut lentement dans l’eau noire. Je la suivis dès qu’elle fut arrivée. Sylvain, comme à son habitude, se réservait de veiller seul et de nous rejoindre en dernier.
Le nouveau relais était très exigu, réduit à une étroite marche de pierre. Je me serrai tant bien que mal contre Cathy tandis que Daniel préparait déjà le rappel suivant. Malgré les 40 mètres que nous venions de descendre, le glacier en bas paraissait toujours aussi lointain.
— Alors, comme ça, me lança Daniel, tu penses que les guides d’aujourd’hui ne sont plus romanesques…
Cathy, pendant qu’ils nous attendaient, avait dû lui résumer notre conversation. Je regardai Daniel. La lumière de sa frontale m’aveuglait et m’empêchait de bien voir ses traits mais je savais qu’il souriait. C’est une nature optimiste et généreuse. Je ne l’ai jamais connu que de bonne humeur, disponible à tout, heureux de ce que la vie lui apporte.
Déjà, il s’était tourné dos au vide et s’apprêtait à commencer la descente vers un nouvel inconnu. Un instant, je me sentis un peu ridicule : n’était-il pas le vivant démenti à mes propos trop péremptoires ? Lui qui avait gravi des voies extrêmes dans le monde entier, qui passait son temps d’expédition en expédition, du fond du désert malien jusqu’aux massifs montagneux de Patagonie, et qui allait s’élancer dans l’obscurité le long d’une paroi verticale sans savoir s’il rencontrerait un point d’arrêt sûr, n’était-il pas l’exemple même de ce que l’on peut définir comme un personnage romanesque ?
L’arrivée de Sylvain nous bouscula, précipita le départ de Daniel et m’ôta tout loisir de réfléchir. Il nous fallut nous secouer, ménager de l’espace sur notre perchoir pour le nouveau venu, rappeler la corde du haut et en lover les brins. L’attente reprit.
Daniel semblait avoir eu moins de mal à trouver le relais suivant. Nous ne sentions pas l’envie de prolonger notre éphémère conversation littéraire. Elle avait produit son effet en nous permettant au moment le plus crucial de conjurer nos angoisses. Tout allait mieux, désormais. Il était évident que nous avions bel et bien découvert la bonne ligne de rappels et qu’il nous suffirait de la suivre jusqu’au sol. La phosphorescence du glacier, en contrebas, nous apparaissait de plus en plus nettement et indiquait que nous en approchions.
Daniel lui-même se relâchait un peu : il chantonnait pendant qu’il se laissait glisser le long du rappel…
Enfin nous rejoignîmes le glacier, en évitant la large crevasse qui sépare la paroi rocheuse du bord du glacier. Puis nous chaussâmes les crampons pour entamer la marche vers le refuge. Il nous fallait encore une bonne heure pour y parvenir. La lune, comme un secours inutile car trop tardif, éclairait maintenant le fleuve de glace qui s’écoulait mollement jusqu’au rognon rocheux sur lequel était construit le refuge.
La peur, en nous, avait fait place à la fatigue. Nous nous mîmes en marche en file indienne sans dire un mot, déjà gagnés par le sommeil. Daniel, increvable, était encore vif et très désireux de parler, lui qui, pendant la descente, était presque toujours resté seul. Il nous avait souvent fait part de sa déception : en grimpant avec des écrivains, il s’attendait à les entendre tenir des conversations brillantes. Au lieu de quoi, nous échangions la plupart du temps des plaisanteries stupides et d’affligeantes banalités. Il avait l’impression que, pour une fois, l’occasion lui était donnée de participer à un échange de bonne tenue et il comptait bien en profiter.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Des destins de guides exceptionnels aujourd’hui, ça ne manque pas du tout.
Il se mit à égrener une série d’anecdotes concernant des alpinistes miraculeusement tirés de situations impossibles, d’autres venus à bout de défis sportifs surhumains, d’autres encore qui avaient mené des opérations humanitaires admirables au profit de lointaines populations de montagne…
Je titubais d’épuisement en marchant et ne trouvais pas la force d’expliquer à Daniel que ces drames, ces exploits ou ces belles actions étaient exactement ce à quoi je regrettais que les récits de montagne se bornent désormais. D’aucuns pouvaient écrire sur ces faits des récits admirables, il leur manquerait toujours quelque chose d’essentiel pour constituer à mes yeux des sujets de roman. Ce supplément d’âme qui transforme un sujet en intrigue, une personne en personnage, c’est ce que l’on appelle une histoire. Il y faut un début, une fin et surtout, au-delà des faits, des sentiments. Les héros que me proposait Daniel étaient de merveilleux robots, des surhommes, de grandes figures exemplaires, mais qu’avaient-ils ressenti ? Quels étaient leurs désirs, leurs regrets, leurs attachements et leurs peines ?
Un dernier ressaut de rochers nous séparait du refuge. Nos pieds glissaient sur le sable de moraine du sentier. Plusieurs fois, je m’arrêtai, appuyé sur mon piolet, pour reprendre mon souffle.
Daniel parlait toujours quand nous abordâmes la terrasse du refuge. Là, dans un désordre de cordes et de crampons, nous nous délestâmes de notre matériel, pressés de rejoindre au plus vite un bat-flanc, un banc, une table, n’importe quelle surface sur laquelle nous allonger et dormir.
Le lendemain matin, comme toujours, il ne restait que la lumière. Un grand soleil éclairait en contrebas le glacier de Leschaux et les Jorasses. Disparues les angoisses, les souffrances, le tribut de l’effort. Seuls demeuraient la ligne pure de l’ascension dont nous apercevions l’itinéraire au-dessus de nous, les moments d’extase au sommet, l’épisode foutraque du tir à l’arbalète…
Nous nous engageâmes dans la longue descente du refuge qui serpente dans les pentes d’herbes et les replats de granit sur lesquels suintent les eaux de fonte des glaciers.
Daniel essaya bien de reprendre la conversation de la veille mais il comprit vite que nous n’étions pas d’humeur à lui répondre sérieusement. Il se tut et notre petite colonne s’étira, chacun marchant seul ou choisissant pour quelque temps un compagnon, sans sortir pour autant de ses rêves. Un gros effort produit sur l’esprit une sorte de commotion, comme le ferait un bruit assourdissant ou un choc, et il s’ensuit un moment d’étonnement pendant lequel tout paraît neuf et presque incompréhensible.
En cette fin de saison, l’Alpe était vide. Nous fûmes d’autant plus surpris de voir deux alpinistes sortir des échelles qui permettent de redescendre au niveau de la mer de Glace. C’était un guide qui emmenait un client, un jeune Américain grand et lourd, que la montée avait mis au bord de l’asphyxie.
Le guide était un garçon d’une quarantaine d’années. Il connaissait Daniel et ils s’arrêtèrent pour prendre des nouvelles de leurs connaissances communes. Nous les rejoignîmes tous et Daniel fit sommairement les présentations.
— Rémy, dit-il en désignant le guide.
Ils échangèrent encore quelques mots à propos des conditions de la montagne, des prévisions météo et de la course facile que le guide envisageait pour le lendemain avec son client. Sans attendre, Sylvain et Cathy s’étaient déjà engagés sur les échelles. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, je ne me décidais pas à les suivre. Je ne participais pas à la conversation des deux guides et, à vrai dire, ils ne me prêtaient pas plus d’attention qu’au client américain. Cependant, j’étais incapable de détacher mon regard de la personne que Daniel venait de me présenter sous le nom de Rémy.
Qu’est-ce qui me retenait ? C’était un homme d’une taille assez moyenne, sec et musclé comme le sont les professionnels de la montagne. Il était habillé plus modestement que ne le sont la plupart du temps les guides, sans aucune ostentation. Il ne portait rien de neuf, aucune couleur vive, et ses vêtements, quoique techniques, devaient lui avoir déjà fait plusieurs saisons. Ses cheveux bruns étaient assez longs et bouclés. Ses sourcils bien dessinés ajoutaient une touche presque féminine à son visage aux traits anguleux. De cela ressortait l’impression qu’il était parfaitement conscient d’être beau mais refusait de tirer parti de cette qualité. Il la tenait non pas cachée mais captive, comme s’il avait décidé de n’en faire qu’un usage choisi et restreint, selon sa volonté. Rien de tout cela n’aurait suffi à le rendre remarquable s’il n’y avait eu son regard. Il ne le porta pas longtemps vers moi mais assez pour que j’en fusse fortement marqué. Qu’en dire ? Je ne saurais le détailler. Il me revient seulement le mot qui s’est imposé sur l’instant : c’est un regard foudroyé.
Une grande lumière, semblait-il, avait irradié ces yeux. Elle les avait ouverts sur une âme et on avait l’impression de la sonder lorsqu’on les regardait. En même temps, dans l’autre sens, elle avait le don d’ouvrir à son tour les yeux de ses interlocuteurs jusqu’à pouvoir pénétrer profondément leur esprit. Le contact fut bref mais si intense que j’eus presque le sentiment d’une brûlure. J’avais la conviction que cet homme avait vu en moi jusqu’à mes secrets les plus intimes et que c’était par pitié, pour ne pas me soumettre trop longtemps à cette effraction, qu’il avait détourné les yeux.
Je restai ainsi, fasciné, à attendre et à désirer qu’il tournât de nouveau la tête vers moi. Mais il prit congé de Daniel et me serra la main distraitement sans me regarder.
Nous nous engageâmes sur les échelles.
— Qui est-ce ? demandai-je à Daniel dès que nous fûmes hors de portée.
— Un guide de la compagnie de Saint-Gervais.
— Et c’est quoi, son histoire, à lui ?
Daniel ne montra guère d’empressement à me répondre. Il devait juger que le personnage ne méritait pas une attention particulière.
— Il n’a rien fait de remarquable en montagne, dit-il sans enthousiasme. Il s’est installé dans la vallée depuis une vingtaine d’années avec son frère qui, lui, est un grand alpiniste.
Il entreprit d’énumérer quelques-uns des exploits du frère.
— D’accord, le coupai-je. J’ai compris que l’autre était intéressant. Mais à propos de ce Rémy, il n’y a vraiment rien à dire ?
— Rien.
Daniel devait sentir ma déception, même s’il ne la comprenait pas.
— Pour l’alpinisme, rien. Sa seule grande histoire, c’est une histoire d’amour.
— Encore mieux ! m’écriai-je.
Daniel se retourna pour me jeter un regard incrédule et voir si je plaisantais. Il haussa les épaules et poursuivit sa descente.
— Eh bien, insistai-je, raconte.
Mon compagnon se fit encore prier quelques instants. Puis le plaisir du conteur prit en lui le dessus sur le sérieux de l’alpiniste.

Première partie
Rémy ne regardait plus la montagne.
Il est inutile désormais de mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait. Il suffit de consulter la météo sur son téléphone portable. Une belle journée d’hiver, conclut Rémy. Cela lui convenait. Il ne jeta même pas un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La courbe des dômes de Miage se dessinait en douceur sur les lointains mauves de l’aube. Les dernières étoiles brillaient encore dans les hauteurs noires du ciel cependant que des festons de glace scintillaient déjà sur les sommets. Mais à quoi bon contempler tout cela ? La montagne était là, Rémy le savait et il n’en demandait pas davantage.
Il s’était levé tôt et avait enfilé ses vêtements de la veille sans y penser. Sa seule inquiétude était de savoir si sa médaille de guide était bien accrochée sur sa veste neuve. Il aimait les tons fluo de ce nouveau modèle. C’était un cadeau de son frère Julien, alpiniste lui aussi et conseiller de la marque. Julien détestait les vêtements trop voyants et ne s’habillait jamais qu’en couleurs éteintes. La montagne, pour lui, restait un office grave, presque funèbre.
Rémy, au contraire, aimait porter des tenues chères, à la fois techniques et branchées. Avec ses cheveux bruns aux boucles rebelles, sa barbe de trois jours bien entretenue, ses yeux noirs, il incarnait à merveille le guide moniteur de ski tel que se l’imaginaient ses riches clients de Megève, la station où il travaillait. Il aimait la « glisse », le monde superficiel du loisir et du plaisir. Il avait laissé derrière lui les années masochistes de son adolescence et de sa première jeunesse pendant lesquelles il traînait de vieux équipements, des habits ternes. La honte de ces accoutrements s’ajoutait aux souffrances de l’alpinisme. Ces époques étaient heureusement révolues. Il avait juste trente ans.
Rémy monta dans sa voiture, un 4 × 4 Mercedes qu’il avait acheté d’occasion l’année précédente, en faisant une affaire. Le lecteur CD s’alluma seul, à fond, toujours réglé sur la chanson de Freddie Mercury qu’il écoutait la veille au soir, en rentrant du bureau des guides. Il emprunta la route en lacets qui descendait du hameau où il vivait. Le chasse-neige était passé à l’aube. Dans les virages à l’ombre, la chaussée était encore couverte d’une semelle de glace. Par endroits, de hauts sapins plongeaient la route dans l’obscurité. Les phares éclairaient leur ramure blanche de givre qui formait comme une voûte de cathédrale. Rémy, à un croisement, rejoignit la route principale et prit la direction de Megève. Il avait fixé le rendez-vous ce matin-là au mont d’Arbois, devant le téléphérique horizontal qui permet de rejoindre les pistes de Rochebrune. Les clients du jour étaient au nombre de cinq : deux couples âgés d’une soixantaine d’années et une autre personne que Rémy ne vit pas tout de suite car elle était occupée à boucler ses chaussures. Un des deux hommes s’avança, en tendant la main. Il portait un nom célèbre – « mais appelez-moi Jérôme ». C’était lui qui avait réservé Rémy pour la journée. Il fit les présentations. Sa femme, élégante et sportive, était occupée à couvrir de crème la peau de son visage, ridée par trop d’expositions au soleil. L’autre couple, bien que plus modeste, appartenait à la même caste de retraités aisés. Rémy ne retint pas les prénoms car la cinquième personne, entre-temps, s’était relevée. C’était une femme beaucoup plus jeune, d’une beauté hiératique. Rémy pensa : glaciale. Elle le regarda bien en face. Ce regard fut si intense, si plein, que Rémy devait l’évoquer souvent par la suite, et y découvrir un spectre presque infini d’expressions.
Cependant, au premier abord, il ne put chasser l’idée prétentieuse qu’il était devant une proie. Une de plus. Depuis qu’il s’était engagé dans ce métier de moniteur mondain, il enchaînait les conquêtes. Il en avait d’abord tiré une certaine vanité puis l’habitude, en cette matière aussi, avait fait son œuvre. Il savait qu’à chaque sortie, ou presque, un échange charnel lui serait offert. C’était au point qu’il se demandait parfois si ses clientes ne se passaient pas son téléphone en confidence. « Avec celui-là, tu sais… » La plupart du temps sinon toujours, la rencontre comportait d’emblée des limites qui condamnaient la relation à n’être qu’une aventure sans lendemain : femmes trop âgées qui auraient pu être sa mère – si seulement sa pauvre mère, dans son HLM de Brétigny, avait pu imaginer pareille situation – ou gamines riches à la recherche de sensations pendant leurs vacances avant de revenir, pleines d’expériences nouvelles, à des amours plus sérieuses.
Voilà pourquoi il crut d’abord voir se répéter le scénario habituel. Quelque chose, pourtant, l’alertait et lui laissait penser, sans qu’il le formulât, que cette fois c’était différent. D’abord, cette femme avait, comme lui, à peine la trentaine et cette égalité créait une forme de complicité, surtout devant ces deux couples mûrs. Mais il y avait plus, beaucoup plus, et l’âge n’était qu’un détail insignifiant comparé à la puissance de tout le reste. Comment définir ce « tout le reste » ? Rémy ne se doutait pas encore qu’il allait passer bien des soirées douloureuses à chercher la réponse à cette question.
Elle s’appelait Laure.
Et la proie, cette fois, c’était lui.
Qu’avait-il vu d’elle ? Rien de précis, en vérité, seulement une impression confuse. D’habitude, au contraire, il détaillait ses clientes sans complaisance. Personne n’avait cultivé autant que lui cet art de maquignon : juger au premier coup d’œil des qualités et des défauts d’une femme. Il faut dire que, le plus souvent, dans son métier de gigolo des neiges, il était lui-même jaugé et jugé. Peut-être même l’était-il avant la rencontre puisque les clients consultaient son site Internet et n’ignoraient rien de son sourire commercial, de sa musculature de sportif et d’un bronzage entretenu toute l’année au grand air. C’étaient en somme des rapports mutuels de consommateurs et il n’y avait rien de choquant à cela.
Cette fois, son sens critique, sa lucidité cruelle étaient en défaut. Laure lui arrivait comme un bloc. Tout au plus avait-il noté qu’elle était grande, très mince et blonde. Le premier mot qui lui avait traversé l’esprit en la voyant était « scandinave », à cause de ces cheveux fins, raides, coupés en carré long, et des yeux bleus qu’elle fixait sur lui. C’était peut-être aussi un effet inconscient produit par son bonnet de laine aux dessins nordiques. Car, pour que Laure fût scandinave, il lui manquait un côté pâle, diaphane, naïf. En se raccrochant à ses préjugés, Rémy reconnut plutôt en elle le stéréotype de la Française, avec un éclair de malice dans les yeux et une élégance sophistiquée. Il aurait même dit une Parisienne, catégorie qu’il avait identifiée depuis qu’il vivait à la montagne. Naguère, avant d’habiter dans les Alpes, il se considérait lui-même comme un Parisien. En s’éloignant, il avait compris qu’il avait été seulement un banlieusard. Ceux qu’il appelait désormais les « vrais » Parisiens étaient les êtres favorisés qui louaient les services de professionnels dans son genre pour leurs loisirs. Il avait pénétré dans leur monde grâce à son métier de guide. En somme, Parisien, pour lui, était devenu le synonyme de riche. Et cette fille, à l’évidence, appartenait à ce monde de luxe et de privilèges.
En même temps, elle s’en distinguait. Rémy ne savait pas d’où venait cette conviction. Peut-être de l’expression particulière de son visage. Laure le regardait sans prendre des poses, sans se forcer à sourire, sans sacrifier à ce qu’il considérait comme les codes superficiels de la civilité parisienne. Il y avait ce jour-là chez elle quelque chose de grave. Rémy se demanderait longtemps si c’était l’effet sur elle d’un choc analogue à celui qu’il avait ressenti en la voyant pour la première fois. À vrai dire, il l’espérait mais sans parvenir à s’en convaincre. Dans l’urgence de ce premier moment et pour reprendre contenance, il suspendit cette question et conclut que cette femme était simplement mystérieuse. Et surtout que ce mystère était, à un degré infini, désirable.
La journée de ski se déroula sans aucun fait marquant. En montant dans la benne jusqu’au sommet des pistes, les deux hommes âgés parlèrent à haute voix et rivalisèrent de références sportives. À les entendre, ils étaient l’un et l’autre des skieurs hors pair et alignaient les plus belles descentes de par le monde, de l’Aconcagua au mont Fuji. Sitôt les skis chaussés, ils se montrèrent moins vaillants. Leur style était maladroit et leur équilibre précaire. Rémy, habitué à ces forfanteries, savait qu’en enchaînant de jolies pistes faciles et en proposant deux ou trois fois des variantes sans danger sur les côtés, il permettrait aux prétendus champions de sauver la face. Ils lui en seraient reconnaissants, ce qui voulait dire un bon pourboire. Personne n’utilisait ce mot car le métier de guide garde toujours un petit parfum d’héroïsme et de fierté qui interdit toute référence trop évidemment servile. Cependant, les clients satisfaits trouvaient toujours une manière de le récompenser en sus du tarif, sans l’humilier.
Laure, pendant cet enchaînement monotone de descentes faciles, ne montra aucun signe d’ennui ni de lassitude. Elle skiait avec élégance, sans effort apparent, sans hâte, sans hésitation sur l’itinéraire. Surtout, chacun de ses mouvements, comme chacune de ses poses quand elle s’arrêtait, était marqué par une grâce naturelle. Rémy pensait même, en la regardant : une autorité naturelle. Elle exerçait sur tout son corps et pour les moindres gestes une souveraineté absolue.
Enfin, vers seize heures, non sans avoir hésité, Rémy les dirigea vers La Pure Folie. La discothèque en plein air, située sur la crête qui domine Saint-Gervais et Megève, commençait à s’animer. La musique techno sortait des immenses baffles installés sur la terrasse. Les basses vibraient à fond. Les aigus semblaient assez puissants pour parcourir tout l’espace et atteindre, à travers l’air glacé, la pointe des Fiz, raide dans sa redingote grise, les sommets godronnés des Aravis, tapis dans la neige comme de gros chats, et jusqu’à la cime aristocratique et indignée du Mont-Blanc. Avec le soleil qui déclinait, les vallées apparaissaient saturées d’un air sale, obscurcies par les brumes marron de la pollution. Vu de La Pure Folie, le monde d’en haut semblait un univers à part, réservé à une élite, qui s’appropriait la beauté, pour la souiller.
Les coups sourds des percussions remuaient les tripes des danseurs. L’alcool les mettait en extase. L’ivresse prenait des allures de plénitude. Chaque participant se sentait envahi par une gratitude sans objet. Elle ne demandait pour s’épancher qu’une bouche offerte et des corps à étreindre. Dans la chaleur de la danse et dans une promiscuité que l’hostilité glacée du décor rendait plus désirable encore, les danseurs abandonnaient toutes leurs inhibitions et rien ne s’opposait à l’expression directe du désir. Voilà pourquoi Rémy, comme d’autres moniteurs mondains, concluait les journées de ski en emmenant ses clients dans cet endroit. Voilà aussi pourquoi, ce jour-là, il avait hésité à le faire.
Mais il n’avait pas eu à prendre la décision. C’était le groupe lui-même qui, en sortant du télésiège et en passant devant l’entrée de La Pure Folie, avait insisté pour y entrer. Rémy admira une fois de plus la puissance de métamorphose de ceux qu’il appelait les Parisiens. Un instant plus tôt, ils arboraient l’attirail et les postures de skieurs aguerris – surtout à l’arrêt, à vrai dire. Sitôt entrés dans la boîte, ils avaient l’aisance de noctambules – quoiqu’il fît encore grand jour.
Laure, avec son sourire énigmatique et sa démarche souple, se faufilait entre les danseurs. Sur une proposition du dénommé Jérôme, ils rejoignirent tous la piste en plein air où la foule était la plus déchaînée. Deux filles, sans doute payées par la direction, dansaient sur une table presque dévêtues. Laure, en avançant jusqu’à la terrasse, avait pris imperceptiblement un déhanchement souple qui l’avait fait passer de la marche à la danse. Les deux couples qui l’accompagnaient s’évertuaient à composer des figures de rock’n’roll et se cognaient aux autres danseurs sans la moindre gêne. Laure, elle, se conformait aux usages et dansait seule, ce qui soulagea Rémy. Il sentait qu’il devait à tout prix se garder de la toucher et cela le surprenait. D’ordinaire, dans cette bousculade, il se retrouvait assez vite au contact de sa compagne du jour. La proximité devenait naturelle et la violence de la musique absorbait et neutralisait la violence des désirs. En peu de temps, la pudeur était oubliée. Tous les gestes devenaient licites. Il n’était pas besoin d’être séduit pour étreindre. C’était tant mieux car d’ordinaire ses partenaires, malgré leurs efforts, n’exerçaient aucun attrait sur Rémy.
Avec Laure, au contraire, le désir était si puissant qu’il faisait obstacle à la libération bestiale que portaient en elles cette musique et cette promiscuité. Rémy, en dansant, respectait inconsciemment une distance, certes réduite, mais suffisante pour maintenir leurs corps séparés.
Cette attitude distante le mettait assez mal à l’aise. Il n’avait jamais l’occasion de danser seul et, lorsqu’il s’enlaçait à quelqu’un, ses mouvements ne lui appartenaient plus en propre. Cette fois, il se livrait dans toute sa vérité et se rendait compte à quel point il dansait mal. C’était du moins sa perception face à l’élégance et au naturel dont Laure faisait preuve.
En toutes circonstances, il y avait en elle un mélange de passivité et de contrôle. Passive, elle l’était au sens où elle ne semblait jamais prendre aucune part à la décision. Ce n’était pas elle qui avait conduit le groupe vers la discothèque ni choisi de se retrouver sur la piste de danse. En même temps, quoi qu’il pût lui arriver, elle dominait la situation. Sa danse était aussi précise et harmonieuse que son ski.
Face au désir qu’il sentait monter en lui, il choisit la pire solution et essaya de parler. Le niveau sonore était tel qu’il devait hurler et Laure ne l’entendait pas. Elle avança la tête sans cesser de danser. Un instant, ses cheveux, en se balançant, effleurèrent la joue de Rémy. Il se troubla et dut répéter sa question. Elle lui parut encore plus stupide et malvenue que la première fois.
— Combien de temps restez-vous à Megève ?
Jérôme avait décrété qu’ils devaient tous se tutoyer. Rémy avait eu du mal à s’y faire. Dans sa question, le « vous » pouvait être le signe de cette difficulté ou s’appliquer à tout le groupe.
Laure répondit d’un geste évasif de la main qui signifiait « toujours » ou « je ne sais pas » mais que Rémy interpréta comme « ne te préoccupe pas de ça ». Puis, tout aussitôt, elle se pencha vers lui et dit d’une voix remarquablement audible malgré le tumulte ambiant :
— J’aimerais faire une randonnée, demain.
— Une randonnée ?
— À ski.
— Dans la montagne ?
Rémy était consterné de poser des questions aussi bêtes et elle avait l’air un peu agacée aussi.
— C’est-à-dire, pas sur les pistes comme aujourd’hui ? précisa-t-il.
— Oui, une rando, quoi.
— Avec moi ? insista Rémy, heureux que dans la chaleur humaine de la terrasse il eût été impossible de voir qu’il avait rougi.
Laure hocha la tête.
— Je veux dire : avec les autres aussi ? ajouta-t-il.
Laure écarta les mains comme pour signifier que cela ne dépendait pas d’elle et surtout que cela n’avait aucune importance.
— Eh bien, avec plaisir. Je m’en occupe.
Rémy s’était emparé de cette proposition comme d’un cadeau précieux. Il passa le reste de la soirée à espérer que rien ne troublerait ce bonheur ni ne romprait le charme. Il prit garde à ne pas approcher de Laure. Entre eux, désormais, le regard était chargé d’un secret et d’une promesse.
Le dôme du Goûter était orange au couchant, avec des ombres mauves dans les combes, et le Mont-Blanc, à peine visible derrière l’aiguille de Bionnassay, était coiffé de mèches blanches par un vent d’altitude.
Ils partirent vers dix-huit heures, saisis par le froid et tout assourdis encore par la musique. Rémy reprit sa voiture au mont d’Arbois. Les deux couples l’avaient embrassé avec effusion mais il avait à peine approché ses lèvres des joues de Laure.
Ils étaient convenus de se téléphoner dans la soirée à propos de la randonnée du lendemain. »

Extraits
« Ainsi, se dit-il, je suis amoureux.
Nommer un mal, ce n’est pas en guérir mais c’est déjà apprendre à vivre avec lui. Par la suite, il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses. Si bien qu’il put petit à petit reprendre pied dans la vie normale, indemne des maux dont était accablé son pauvre amour, qu’il retrouvait le soir en rentrant à la maison. » p. 70

« Si bien que se développait entre eux une forme particulière de relation. Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit. » p. 107

« Il n’y avait pas de montagne plaisir mais seulement la montagne qui réservait, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l’effort et le repos, la conscience et l’oubli. Rémy se voyait comme le serviteur de cette divinité aux multiples visages à laquelle la vie l’avait destiné.
Pour autant, il restait un rêveur et, quand il n’était pas en montagne, il continuait de passer ses soirées à laisser vagabonder son esprit, en regardant les programmes que la télévision lui proposait. Cependant, il fit aussi davantage d’efforts pour lire et rattrapa son retard sur les classiques. » p. 269

À propos de l’auteur
RUFIN_jean-christophe_©RTLJean-Christophe Rufin © Photo RTL

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Fils unique, il est élevé par ses grands-parents, car son père est parti et sa mère travaille à Paris. Son grand-père, médecin et résistant, a été déporté deux ans à Buchenwald.
En 1977, après des études de médecine, il part comme coopérant en Tunisie et mène sa première mission humanitaire en Érythrée, ou il rencontre Azeb, qui deviendra sa deuxième femme. Diplômé de l’Institut d’études politiques, il devient, en 1986, conseiller du secrétaire d’État aux droits de l’homme et publie son premier livre, Le Piège humanitaire, un essai sur les enjeux politiques de l’action humanitaire. De 1991 à 1993, il est vice-président de Médecins sans Frontières (MSF). En 1993, il entre au ministère de la Défense comme conseiller spécialisé dans la réflexion stratégique sur les relations Nord-Sud. Il quitte ce poste en 1995 et devient administrateur de la Croix-Rouge française. En 1997, a 45 ans, il publie son premier roman, L’Abyssin, l’histoire d’une ambassade dépêchée par la cour du Négus d’Éthiopie auprès de Louis XIV. Goncourt du premier roman et prix Méditerranée, ce livre se vend à plus de 300 000 exemplaires et est traduit en 19 langues.
En 1999, Les Causes perdues, inspiré de sa mission humanitaire en Éthiopie, remporte le prix Interallié. En 2001, il reçoit le plus prestigieux des prix littéraires français, le Goncourt, pour son roman Rouge Brésil, un voyage de l’autre côté de l’Atlantique au temps des premières colonies françaises.
En 2003, il se lance avec bonheur dans le roman d’anticipation avec Globalia, qui raconte les aventure de Baïkal, jeune rebelle qui quitte les territoires sécurisés pour pénétrer dans la non-zone… Un 1984 revisité dénonçant le monde de conformiste, obsédé par sa sécurité, dans lequel nous vivons. Élu en 2008 à l’Académie française, il a aussi été maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris et président d’Action contre la faim (ACF). Son récit Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi remporte le Prix Nomad 2013. Check-point reçoit le prix Grand Témoin en 2015. Suivront notamment Le Tour du monde du roi Zibeline (2017) et Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla (2019). Son goût pour l’aventure et sa passion pour l’alpinisme forment la trame de Les Flammes de pierre (2021).
En parallèle de ses récompenses littéraires, Jean-Christophe Rufin est également titulaire de plusieurs distinctions. Il remporte le titre de Docteur honoris causa en 2006 et est également sacré Chevalier des Arts et des Lettres en 2003. En 2012 et 2013, il reçoit respectivement le titre de Commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, puis celui d’Officier de la Légion d’honneur. (Source: Académie Française / L’Internaute)

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L’étudiant

HAUUY_letudiant RL-automne-2021

En deux mots
Au milieu d’une montagne de problèmes, David Lessard se voit confier la mission – très bien rémunérée – d’enseigner musique et peinture à un enfant surdoué. Il ne sait pas encore qu’un piège diabolique est en train de se refermer sur lui.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le professeur de musique pris au piège

Dans ce polar habilement construit Vincent Hauuy nous propose de suivre le prof de musique d’un enfant surdoué. Dans un chalet isolé de montagne, il va découvrir de curieux hôtes et se retrouver au cœur d’une infernale machination.

C’est bien simple, les ennuis s’accumulent à une telle cadence que David Lessard va jusqu’à se dire que la mort pourrait être une bonne solution à ses problèmes. Petit-fils d’une lignée de restaurateurs de renom, il s’occupe de sa mère atteinte d’un cancer, n’a plus aucune nouvelle de son frère qui a filé depuis dix ans et dont l’établissement a périclité. Il va vraisemblablement falloir mettre la clé sous la porte. Et ce ne sont pas les maigres revenus de ses compositions musicales qui vont lui permettre de régler ses dettes abyssales. Et le message de l’envoyé des frères Daniele a été on ne peut plus clair: si on lui accorde un dernier délai, après lui avoir coupé un morceau d’oreille au sécateur, c’est pour lui permettre de rassembler très vite 20000 €. Car dans flot de mauvaises nouvelles une lueur d’espoir réussit à poindre. On lui propose d’être le prof de musique et de beaux-arts d’un enfant surdoué vivant dans un magnifique chalet du côté du Brévent.
Il lui faudra deux heures de route pour arriver dans cet endroit idyllique et se rendre compte que la proposition est tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Dans cet endroit isolé, il va faire la connaissance de son élève, effectivement très doué mais bien mystérieux, et de son père qui effectue des recherches scientifiques pour le compte d’un riche patron. Il a notamment l’ambition de développer un casque de réalité virtuelle révolutionnaire. Au fil des jours et des leçons, il va découvrir la présence d’autres personnes, un cuisinier qui connaît parfaitement les recettes servies dans le restaurant familial et un patient alité dans une chambre habituellement fermée. Des découvertes qu’il va vouloir creuser avec sa meilleure amie et un enquêteur qui entendent bien trouver la clé de ce mystère. Si leurs recherches s’avèrent fructueuses, elles font aussi augmenter considérablement leurs craintes. La famille Lessard semble en effet être au cœur d’une machination diabolique. Peut-être faut-il remuer le passé pour en découvrir le secret de ce thriller, même si quelques coquilles viennent gâcher le plaisir de la lecture.
L’épilogue imaginé par Vincent Hauuy est un feu d’artifices de révélations. Ce qui en fait, à contrario, la partie la moins vraisemblable du récit. Mais on pardonnera volontiers cet excès de zèle, car jusque-là on est pris dans ce suspense habilement construit.

L’étudiant
Vincent Hauuy
Éditions Harper Collins Noir
Thriller
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 6/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, entre Saint-Gervais, Chamonix et le Brévent.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les hauteurs alpines, le piège se referme…
Le destin en veut à David Lessard. Après la mort de son père et la disparition de son frère aîné, voilà que sa mère est victime d’un cancer. Ce n’est pas avec son salaire de musicien compositeur – malgré son petit succès – que David aurait pu payer les frais médicaux et les dettes du restaurant familial. Mais les voyous auxquels il a emprunté de l’argent veulent maintenant être remboursés…
Alors, quand un riche inconnu lui propose de devenir le professeur particulier de son fils, Maxime, David ne peut qu’accepter. Tant pis si le garçon, un jeune génie de 11 ans dont la technique est parfaite mais dénuée d’émotion, le met très mal à l’aise, et si le père semble avoir d’autres projets pour son nouvel employé. Il savait que le job était trop beau pour être vrai. Mais il est prêt à jouer le jeu, le temps de découvrir leurs secrets.
Dans cette maison d’architecte cachée sur les hauteurs alpines, le piège se referme…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Émotions Blog littéraireentretien avec l’auteur (Yvan Fauth)
Blog L’Atelier de litote


Bande-annonce du roman © Production Harper Collins France

Les premières pages du livre
« – Alors, comment tu trouves ?
Une main posée sur le rebord du lit, j’observe ma mère manger. Je cherche des signes dans le moindre frémissement de ses traits, dans sa mastication silencieuse, dans ses pauses. Malgré sa tignasse grise désordonnée et sa mine revêche, elle n’a rien perdu de sa prestance. Ni les années ni la maladie n’ont altéré son regard acéré d’ancienne cheffe étoilée. Pour moi non plus, le temps n’a rien changé, je reste ce petit garçon intimidé par l’autorité de sa mère et j’attends son jugement impartial. Au dire de mes proches, je suis moi-même bon cuisinier, mais mes compétences sont loin de satisfaire l’exigence légendaire et le palais délicat de la redoutable Agathe Lessard. Mon écrasé de topinambours au moka et aux noisettes torréfiées a déjà remporté les suffrages enthousiastes de Leïla, ma meilleure amie, mais séduire les papilles de l’intransigeante cheffe est un challenge d’un tout autre niveau.
Ma mère repousse son assiette à peine entamée et se redresse en grimaçant.
— Si tu veux m’euthanasier, pas la peine de faire si compliqué. Les options ne manquent pas. Regarde autour de toi : oreiller, injections…
— Waouh, à ce point ? m’offusqué-je sans pour autant cesser de sourire.
Elle est tellement faible ces derniers temps. La voir ressortir ses piques me réchauffe le cœur.
— Ça va. Je déconne, ça n’est pas fameux, ton truc, mais ça n’est pas avec ça que tu vas m’enterrer. Ton plat n’est pas mauvais. L’intention y est. Les ingrédients et les saveurs aussi. Mais tu es comme ton père, tu as la main lourde sur le sel et les épices. Il faut du goût, mais là, ça vient déséquilibrer l’ensemble. Comme quoi, chacun son…
Ma mère marque une pause et serre les dents pour contenir la douleur.
Je ne m’habitue pas. La voir souffrir ainsi me serre l’estomac.
— … domaine.
Je dépose le plateau-repas sur la table de nuit et sors la boîte d’antalgiques du tiroir.
— Non, pas la peine, j’ai déjà ma dose, mon foie va morfler sinon, intervient-elle avant de s’allonger et de fermer les yeux. Toujours pas de nouvelles de Jérôme ?
Encore cette question. Une rengaine quotidienne. Presque un mantra. Maman espère toujours que son ingrat de fils aîné se manifeste après toutes ces années. Mais pourquoi le ferait-il ? Parce qu’elle est malade ? Comment pourrait-il le savoir ? Jérôme n’a jamais cherché à reprendre contact avec nous depuis le jour où il a claqué la porte du restaurant, il y a dix ans.
— Non, maman, aucune nouvelle.
Et ne compte pas en avoir.
Lorsqu’elle est dans cet état, je pourrais lui annoncer qu’une météorite s’est écrasée dans le jardin sans provoquer chez elle le moindre intérêt. Seul un « oui, j’ai des nouvelles » pourrait la faire réagir.
Oui, maman, bien sûr. Jérôme est revenu. Tiens, d’ailleurs, il ne se drogue plus, ne pique plus l’argent dans les portefeuilles pour s’acheter sa dose, ne vend plus les bijoux de grand-mère.
Le retour de mon frère serait un mauvais signe. L’apparition d’un vampire assoiffé ou d’un charognard affamé décrivant des cercles autour d’un mourant. Pourtant, seul ce genre de scénario parviendrait à réchauffer le cœur de ma mère, à lui insuffler peut-être le supplément d’énergie dont elle a besoin pour terrasser le crabe. N’est-ce pas le chagrin qui a déclenché son foutu cancer ? Le stress du restaurant, les deux étoiles à conserver et la troisième à décrocher. Les dettes qui se creusent, un fils disparu dans la nature et l’autre qui a refusé de passer sa vie dans les cuisines pour mieux s’égarer dans la musique et la peinture. Un bohème, comme son père. Un feignant. C’est comme ça qu’elle me voit. Elle n’a jamais rien laissé paraître, se contentant de se démener comme une diablesse avec sa brigade pour créer sans cesse de nouvelles recettes. Mais je l’ai toujours senti.
— Quel gâchis, ton frère aurait pu aller si loin… Il était doué, plus que ton grand-père, plus que moi.
Oh ! mais il l’a été, loin, maman. Très loin, même. Dans les étoiles, les galaxies et les nébuleuses, sans même se bouger le cul, une seringue dans le bras. Un sourire béat imprimé sur sa tronche de toxico, il a fait le tour de la voie lactée, tu peux me croire. Et qui l’a ramené sur terre d’un coup d’aiguille dans la poitrine ? Toi ? Non. Ton autre fils, celui qui s’occupe de toi, celui qui ne t’a pas abandonnée.
— Et sinon, le privé dont je t’ai parlé ? Tu l’as appelé, j’espère, demande ma mère, une lueur d’espoir dans les yeux.
Non, maman, car nous sommes ruinés et que le restaurant va fermer. Le peu de thune que j’ai passé dans ce gouffre sans fond, alors n’imagine pas que je vais le claquer chez un détective. Jérôme est sûrement déjà mort. Dans un squat, sous un pont…
Comment lui avouer que l’établissement tenu par les Lessard depuis trois générations va devoir fermer ses portes sans un nouvel apport ? Impossible. La vérité anéantirait ma mère. Elle finira par l’apprendre, je ne pourrai pas le cacher indéfiniment, mais peut-être que d’ici là, elle aura repris suffisamment de forces.
— C’est en cours, dis-je, mais cela prend du temps, tu sais. Il est parti depuis si longtemps…
Ma mère pose une main squelettique sur la mienne.
— David ? Je t’aime. Tu le sais, non ?
Oui, mais pas autant que Jérôme, le petit cuisinier prodige.
— Moi aussi, maman.
— Allez, va… ta muse t’attend.
Ma muse. L’inspiration, malheureusement distante ces derniers temps. L’angoisse l’a fait fuir. Elle se nourrit du vague à l’âme, pas de la peur. Peu importe, je n’en ai pas besoin pour composer. Il me reste la technique, froide, implacable, mais toujours juste. Cela suffit amplement pour remplir mon rôle de mercenaire de la musique.
Alors que je tends le bras pour débarrasser l’assiette, maman intervient :
— Non, tu peux la laisser. Je mangerai plus tard. Je n’ai vraiment pas faim. Ça te dérangerait de tirer les rideaux en partant ?
La pièce est pourtant déjà sombre. Les nuages bas et le ciel virant au noir annoncent la prochaine tombée des flocons. Mais je me lève pour m’exécuter.
La fenêtre de la chambre offre une vue imprenable sur l’avant-cour. L’hiver a déjà assailli la pelouse et l’a recouverte d’un fin duvet cotonneux. Des veines de glace parcourent les fissures de la vieille fontaine moussue. La neige masque partiellement la peinture écaillée de la grille.
Je déteste l’hiver, plus encore depuis que je voyage tous les jours entre la chambre du troisième étage et mon antre de troglodyte au sous-sol de cette maison. La maison Lessard, fierté de la famille depuis trois générations. Fille unique, maman en a hérité.
Et en l’absence de Jérôme, si elle meurt, j’hériterai à mon tour du manoir et du restaurant attenant. Enfin, si tout n’est pas vendu d’ici là.
Je chasse cette idée sinistre. Elle va s’en sortir. Agathe Lessard est une battante, tout le monde le sait. Avec un soupir, je tire les rideaux après m’être tourné une dernière fois vers ma mère.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit…
Maman ne répond pas, elle a déjà fermé les yeux.

L’infirmière à domicile m’a laissé un message. Elle ne viendra pas aujourd’hui pour des « raisons personnelles ». Je me demande si le caractère exécrable de ma mère n’est pas venu à bout de la patience de cette brave jeune femme. J’ai trois heures à tuer avant la prochaine médication de ma mère. Cela me laisse le temps de commencer une nouvelle commande, même si j’aurais de loin préféré composer un morceau pour mon prochain album. Je règle la minuterie de mon téléphone et pousse la porte de mon antre. À peine suis-je entré au sous-sol que l’odeur d’herbe froide et de bière tiède me submerge. Des cannettes et cadavres de bouteilles s’entassent sur la table basse. Une bouteille de vodka aux trois-quarts vide est posée sur la caisse claire de ma batterie. Le reliquat de ma soirée d’hier – chips, Pringles et autres snacks – s’étale sur la moquette trouée et tachée. Un dépotoir que je n’ai pas pris le temps de ranger hier, et dont je ne compte pas plus m’occuper aujourd’hui. J’accuse déjà un jour de retard pour cette commande, une musique censée accompagner une vidéo d’entreprise. Le genre de bouse bien trop éloigné de ce qui me passionne, de ce qui me fait vibrer. Le cahier des charges est bourré d’exigences et laisse très peu de place à la créativité, je suis obligé de coller aux références données en annexe. Un travail d’imitation dégueulasse, qui ne couvrira même pas le dixième de nos dettes abyssales.
Je vais composer comme un foutu automate et aligner les notes en choisissant des intervalles connus, un thème axé autour d’un I-V-VI-IV en do majeur. Je saupoudrerai le tout de quelques variations et emprunts d’accords sur le pont pour donner du peps. Quelques instruments virtuels suffiront pour simuler l’orchestration classique, des nappes de synthé viendront ajouter ambiance et modernité. La guitare, la basse et la batterie seront jouées en live. J’ai même un plan pour y parvenir, et c’est bien ce qui m’emmerde. Cela fait trop longtemps que je n’ai plus suivi mon instinct de compositeur.
J’allume un pétard à peine entamé, laissé plus tôt dans un cendrier, et je m’empare de ma gratte. Mission : trouver un thème accrocheur en espérant ne pas trop dévier et me perdre en route.
— Reste concentré, dis-je à haute voix, le joint coincé à la commissure des lèvres.
Le contrat prévoit des pénalités de paiement par journée de retard. Pas le moment de rêvasser. À ce rythme, je vais devoir payer mes propres compositions…
I-V-VI-IV. Do, sol, la mineur, fa. Classique, efficace.
Bien sûr, dix minutes plus tard, je suis déjà parti bien loin de mon intention initiale, perché dans des hauteurs où mon esprit vagabonde entre les notes et les vapeurs d’herbe.
Mon téléphone me ramène sur terre. Ce n’est pas la minuterie qui sonne, mais un numéro inconnu.
Je repose ma guitare et fixe l’écran qui n’en finit pas de vibrer – comme la vieille dans la chanson de Jacques Brel – sur la table basse. Mon inspiration s’est envolée, et, sans pouvoir arrêter les picotements au bout de mes doigts ni les battements de mon cœur, je réprime un frisson.
Même si je ne connais pas ce numéro, je sais qui je vais trouver au bout du fil. J’ai tout fait pour les oublier, mais eux ne m’oublieront pas.
Mon estomac noué se tord une fois de trop. Je me précipite vers la corbeille remplie de papier qui jouxte ma station de travail et y vide mes boyaux.
Avec un râle, je me redresse en titubant. Une myriade d’étoiles danse devant mes yeux.
La sonnerie cesse enfin, remplacée par un staccato de tintements. Une salve de trois messages :
Demain, sans faute.
Tu sais ce qui t’attend, enculé.
Sois chez toi demain à 10 heures. On arrive.
J’éteins mon téléphone. Comme si ça pouvait faire disparaître les menaces !
Ne pas y penser. Surtout ne pas y penser. Termine ton morceau. Demain est un autre jour.
J’écrase le joint et reprends ma guitare. Mais je sais déjà que la concentration va être encore plus difficile.
Non, pas difficile.
Impossible.
2
Je ne parviens pas à arrêter les tremblements de ma main droite ni les contractions qui agitent mon pouce. Je me touche la poitrine et la carotide toutes les minutes. Ni les pétards, ni les tisanes, ni les séances de méditation n’ont réussi à chasser la peur qui me vrille le ventre.
Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Si je tiens debout, c’est grâce à une cafetière ingurgitée en trois grosses tasses successives. De mon système nerveux, perfusé à la caféine, irradient des palpitations et des fourmillements. Malgré l’overdose d’excitants, le monde semble tourner au ralenti et mes paupières sont lestées de parpaings de béton. À 8 heures du matin, le sommeil, main fantomatique qui voudrait m’extraire de mon corps, me rattrape enfin.
Mais il n’est plus question d’aller se coucher. Je n’ai pas ce luxe, hélas.
Une bande de tarés va se pointer chez moi et exiger que je rembourse une somme d’argent que je ne possède pas. Des malabars vont me questionner, me menacer, me passer à tabac, et peut-être même me tuer. Pour laisser un message : on ne déconne pas avec les frères Daniele.
Ça ne serait peut-être pas si mal après tout. Mourir – à condition de ne pas trop souffrir – serait la solution la plus simple à mes problèmes. Une fuite. Définitive. La fin de tous mes soucis : plus de restaurant à sauver, plus de commandes bidon à honorer pour des gens qui n’y connaissent rien, plus de mère percluse de douleurs ni d’emprunts à rembourser à des types dangereux. Avec un peu de chance, une fois mort, je visiterai un autre endroit où je me réincarnerai. Pourquoi pas sur une nouvelle planète ? Dans le pire des cas, ce sera le néant, la non-existence. Je réprime un frisson. L’idée du néant me perturbe depuis toujours et je ne laisse jamais mes pensées s’y attarder plus de quelques secondes. C’est pour moi aussi inconfortable que de fixer le soleil.
Je vide le fond de la cafetière – malgré l’odeur de brûlé –, consulte l’horloge – qui indique 8 h 15 – et me beurre un morceau de pain rassis. J’aurais pu me préparer un dernier repas plus élaboré, mais je n’ai pas l’énergie de cuisiner.
La sonnerie de la porte d’entrée, horrible ding-dong à l’ancienne, retentit pile au moment où je m’apprête à enfourner ma tartine. La surprise me fait renverser ma tasse. Je la rattrape in extremis – merci les nerfs boostés au café – avant qu’elle ne percute le carrelage.
Ils sont déjà là. En avance.
La raison est évidente : par pur sadisme. Ces fumiers veulent me tourmenter. Je ne suis pas prêt. C’est trop tôt. Mon regard s’attarde sur les couteaux de cuisine alignés sur leur support magnétique Je pourrais me défendre, résister. Pourquoi me laisser cogner sans réagir ?
Parce que si tu répliques, abruti, ils vont te tuer. Alors que si tu te laisses faire, tu pourrais t’en tirer vivant. Voilà pourquoi. Et ne viens pas me parler de la mort, de voyage, de réincarnation. Ne te détourne pas de ta peur en invoquant des fadaises fantaisistes. Assume-la, ta foutue peur. Tu en es capable, tu l’as déjà fait.
Nouvelle sonnerie. Nouveau frisson.
Ma mère va descendre si elle continue d’entendre ce bruit. Connaissant son caractère explosif, elle serait capable de se battre. Elle est si faible. De tels monstres la tueraient d’une seule claque. Mais ne serait-ce pas mieux ainsi ? Une claque, et tout sera fini.
Bon sang, David, ressaisis-toi. À quoi tu penses ?!
À rien. Je ne pense à rien. Le manque de sommeil conjugué au cannabis contrôle mon esprit et injecte ces scenarii catastrophes dans ma boîte crânienne. Je lâche un « Et merde ! », et je trottine vers le vestibule.
J’ouvre la porte, et la tension accumulée se relâche d’un coup. Je reste planté comme un con, la bouche entrouverte.
Je m’étais attendu à des malfrats tatoués à la mine patibulaire, pas à un vieux affublé comme un majordome anglais. L’homme qui se tient devant moi est aussi grand qu’effilé. Il m’évoque un squelette sorti d’un charnier. Seuls dénotent ses cheveux gris parfaitement tirés en arrière et luisant de laque.
Non, pas un majordome. Un croque-mort.
— Vous êtes bien David Lessard ? demande-t-il d’une voix plus aiguë que son physique ne le laisse supposer.
Je reste interdit quelques secondes – ce type me rappelle un acteur, mais lequel ? – avant de répondre par l’affirmative.
— J’ai un colis pour vous, continue-t-il.
Il me tend une enveloppe bulle, que je saisis machinalement. Une étiquette « David Lessard » est collée dessus. Aucune adresse.
— Vous êtes sûr que…
Mais l’homme m’a déjà tourné le dos et se dirige vers une berline noire qui ressemble à une Bentley.
Malgré le froid mordant, je stagne quelques secondes encore dans l’embrasure. Abasourdi.

Quelle journée de dingue ! Et qui ne fait que commencer.
Quoi de mieux, après une nuit blanche, que l’apparition d’un coursier-squelette sorti de nulle part, venu me refourguer un mystérieux colis précisément le jour où je vais me manger la raclée de ma vie, voire peut-être y rester ?
Je m’affale sur un tabouret de la cuisine, pose la lettre sur l’îlot devant moi et éventre l’enveloppe à l’aide du couteau à beurre. J’en extirpe une clé USB noire et un message manuscrit sur une feuille d’imprimante.
L’écriture cursive est soignée, rédigée à la plume.

« Monsieur Lessard, vous trouverez sans doute cette présentation bien singulière, mais je vis dans un endroit assez reculé et j’ai une confiance assez limitée dans notre système postal, surtout en cette période hivernale.
Je suis le père d’un enfant tout à fait spécial. Comprenez par là qu’il est en avance sur son âge. Vous pourriez le qualifier de surdoué, mais vous seriez sans doute en deçà de la vérité. Le système scolaire est inadapté, trop lent. Mon fils a obtenu son baccalauréat l’année dernière, à dix ans. Son niveau est déjà celui d’un universitaire. Ses connaissances sont larges et couvrent tous les domaines, de la science dure aux sciences humaines en passant par la philosophie et la littérature.
Une discipline lui échappe cependant et cause chez mon garçon une énorme frustration. Maxime veut comprendre l’art, particulièrement la musique et la peinture. Pour ma part, je le trouve très doué, mais mes encouragements n’y changent rien. Maxime accorde peu d’importance au jugement de son béotien de père et requiert l’avis et les conseils éclairés d’un expert.
Ce qui m’amène à vous.
J’ai consulté votre site Internet et visionné vos vidéos. J’ai également écouté vos compositions et pu apprécier vos toiles, qui sont à mon humble avis totalement sous-évaluées. Comme je l’écrivais plus haut, mon avis importe peu, mais Maxime a porté une attention particulière à vos créations et semble penser que vous pourriez l’aider.
Nous sommes tombés d’accord et souhaiterions ardemment que vous commenciez à travailler chez nous, à domicile. Bien sûr, nous comprendrions tout à fait que ces cours puissent interférer avec vos activités professionnelles, aussi seront-ils rémunérés en conséquence : cinq cents euros de l’heure à raison de trois heures par jour. Les horaires sont négociables, mais quatre cours par semaine nous semblent être le minimum.
Je dois vous prévenir que plusieurs professeurs ont déjà tenté de lui apprendre, mais jusqu’ici sans résultats. Si vous êtes intéressé, je vous prie de suivre les indications fournies sur la clé USB.
Au plaisir d’avoir rapidement de vos nouvelles.
Cordialement,
P. Baranger. »

J’émets un ricanement sec, tourne et retourne la lettre. Où est l’arnaque ? Impossible de prendre cette demande au sérieux. Pourquoi ce P. Baranger ne m’a-t-il pas contacté par mail ? Ou par téléphone ? Mes coordonnées sont accessibles sur mon site, mon Instagram, partout. Cette histoire de fiabilité de La Poste ne tient pas debout une seconde.
La mise en scène est grotesque, voire louche.
Ou alors ce gars est un riche excentrique technophobe. Issu d’une famille amish, peut-être ? Ce qui pourrait expliquer l’aspect du coursier – ha ! je me souviens enfin : il ressemble à l’acteur qui jouait le prêtre dans Poltergeist 2, Henry Kane.
Mais la clé USB, alors ?
Pas vraiment le type de technologie qu’emploieraient des amish, si ? Et le vieux ne serait pas venu en Bentley, mais avec une charrette tirée par des chevaux.
Il s’agit plus probablement d’une arnaque. La clé doit abriter un ransomware. Dès que je vais l’insérer dans mon PC, toutes les données seront cryptées et mon ordinateur sera verrouillé. Je devrai débourser une somme en bitcoins pour les récupérer. Dans le contexte actuel, cette escalade dans la malchance me surprendrait à peine.
Réfléchis deux minutes, David. Tu te prends pour une star ou un ministre ? T’es un musicien raté et un youtubeur qui vient juste de passer le cap des cinquante mille abonnés. Les quelques cours que tu dispenses ne font pas de toi un professeur émérite. Tu penses que des arnaqueurs iraient jusqu’à payer un coursier en Bentley pour la livraison d’une clé USB sans avoir la moindre garantie que tu l’utilises ?
Je suis bien obligé d’admettre que l’opération serait loin d’être rentable. Combien de lettres et de locations de voitures de luxe avant qu’un gogo ne morde à l’hameçon ?
Un gogo fauché de surcroît.
Je me frotte les yeux et réprime un bâillement.
8 h 30, soit une heure et demie avant que les malabars envoyés par les frères Daniele ne me brisent tous les os du corps.
Cinq cents euros de l’heure. Ce n’est quand même pas rien. Mille cinq cents euros la journée !
Et bordel, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Mes données – principalement des compositions pour la plupart inachevées – sont le moindre de mes soucis.
Je pourrais appeler Leïla, elle saurait me conseiller, c’est la seule de mes amis capable de pirater un ordinateur. Mais, à cette heure-ci, elle doit sans doute dormir.
C’est surtout une des rares personnes avec qui tu es resté en contact. La plupart de tes « amis » t’ont abandonné à présent.
C’est vrai. Moins de fêtes, moins de rigolade, moins de sorties. Les rats ont quitté le navire. Les problèmes font fuir, à croire qu’ils sont aussi contagieux qu’un virus.
Je saisis la clé USB, vide ma tasse et prends la direction du sous-sol.

Je suis déçu. La clé ne contient qu’un fichier texte, un PDF, une proposition de planning et un lien vers un site Internet. Je m’attendais à quelque chose de plus exotique, de plus mystérieux, à l’image de cette livraison ubuesque.
Les instructions présentes sur « alire.txt » sont lapidaires : je suis invité à consulter le PDF, puis à me rendre sur le site web pour répondre à un test qui permettra de vérifier, d’après l’auteur de la lettre, si j’ai bien les prérequis pour obtenir le job – en imaginant qu’il soit réel.
La vie et son putain de sens de l’humour ! Pourquoi ce type ne m’a-t-il pas contacté avant que je sois plongé dans la merde jusqu’au menton ? Avec ce salaire, j’aurais pu sauver le restaurant.
Ouais, c’est ça. Et pourquoi pas payer en plus un traitement expérimental aux États-Unis à ta mère ?
D’un coup de paume, je désarticule ma mâchoire engourdie. J’allume un joint, inspire une grande bouffée et ouvre le PDF.
La première page expose en plan large – photo prise avec un drone – une immense maison d’architecte en bois à trois étages, nichée au cœur d’une petite forêt de sapins. Je reconnais vaguement les massifs environnants, mais l’endroit ne me dit rien. C’est peut-être près de la brèche du Brévent. Il me faudrait plus de photographies et prises sous des angles différents pour en être certain.
En tant qu’habitué des randonnées en montagne, je suis sûr d’une chose en revanche : ce genre de lieu est uniquement accessible par cabine. Les Baranger doivent vivre en pleine zone blanche. Complètement en retrait.
Quelques pages plus loin, une brève présentation m’apprend que la maison a été construite sur la base d’une ancienne et modeste station de ski familiale, délocalisée depuis. Et, comme je l’avais déjà deviné, on y accède par téléphérique ou par hélicoptère si le climat le permet. Par contre, ils ne donnent pas d’adresse ni de coordonnées GPS, pas même un mail ou un numéro de téléphone pour les contacter. Je fais comment pour m’y rendre si je suis pris ?
Les modalités de mes hypothétiques prestations sont ensuite abordées : je peux, si je le souhaite, regrouper mes heures sur quelques jours, auquel cas je serai nourri et logé sur place P. Baranger mentionne l’existence d’une connexion Internet par satellite et précise que son fonctionnement est erratique, surtout en cas de tempête. Je peux amener mon matériel, mais il précise que cela n’est pas nécessaire car ils disposent d’une large collection d’instruments et de peintures.
Enfin, le document stipule qu’il est impossible d’inviter des amis et qu’il est interdit d’apporter et de consommer de la drogue ainsi que des armes.
Pas de drogue ? Comment tu vas faire, hein ?
Je pourrais planquer un sachet d’herbe sous une pierre avant d’entrer dans la maison…
Le dernier chapitre du PDF n’est qu’une série de clichés décrivant l’intérieur du chalet. Il y a aussi un plan des pièces qui me seraient accessibles – parties communes, salons, cuisine, salles de bains – et des espaces privatifs, principalement au rez-de-chaussée. La consultation de ce plan me donne le tournis tellement la bâtisse est immense.
J’ai souvent rêvé d’avoir mon studio de musique dans une gigantesque villa bordant l’océan. Combien peut coûter une telle baraque ? Dix millions ? Non, sûrement plus. »

À propos de l’auteur
HAUUY_vincent_©VM_Ariane_GalateauVincent Hauuy © Photo Ariane Galateau

Vincent Hauuy est né à Nancy le 23 avril 1975. Concepteur de jeux vidéo, romancier et scénariste, il est titulaire d’un master en information et communication de l’Université de Metz en 2000. Après Le tricycle rouge, son premier roman, couronné du Prix VSD-RTL du meilleur thriller français 2017, il a publié Le brasier (2018), puis Dans la toile (2019) et L’étudiant (2021). (Source: Babelio)

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Gailland, père et fils

GLATT_Gailland_pere_et_fils  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
De son fauteuil roulant, Chris observe les Alpes qu’il aime tant. Au bout de sa longue-vue, un homme pend au bout d’une corde. Il s’agit d’un ami d’enfance. Son décès fait suite à un autre drame survenu quelques ans plus tôt en Bretagne. Un policier fait le rapprochement et va tenter de comprendre tous ces mystères.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drame peut en cacher d’autres

Un accident de la route en juillet 1990 va entraîner la paralysie de Chris. Les cinq autres passagers sont indemnes. Un drame qui permet à Gérard Glatt de nous offrir l’un de ses plus beaux romans, explorant le lien filial dans une quête digne d’un Maigret.

Nous sommes dans les Alpes, au pied des Aravis, dans cette région qu’affectionne Gérard Glatt. Le roman s’ouvre sur les jeunes années de Chris qui vit là avec ses parents, son père encadreur et sa mère infirmière. Ce sont les années de collège et de lycée, les années où il faut commencer à envisager une vie professionnelle et à s’imaginer un avenir. Ce sont aussi les années où l’on sort avec les copains, où l’on commence à s’intéresser aux filles.
Mais pour Chris tout s’arrête la nuit du 3 au 4 juillet 1990. Le véhicule dans lequel il a pris place avec cinq autres personnes est réduit en quelques secondes à un amas de tôles desquels les jeunes vont s’extirper un à un. Sauf Chris. La manivelle du cric a été projetée dans son dos et s’est enfoncée dans sa colonne vertébrale, le paralysant à vie. La violence du choc lui a aussi fait perdre la mémoire. Son père s’investit alors énormément, pour le veiller, lui donner «de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur». En sortant de l’hôpital, il comprend toutefois que sa vie est liée à celle de ses parents, qu’il est désormais une personne dépendante. Une petite lumière va toutefois s’allumer en 1993 lorsque, répondant à une petite annonce, il va décrocher un travail de correcteur pour une maison d’édition bretonne. D’autres éditeurs viendront s’ajouter plus tard à ce premier employeur, lui permettant de gagner sa vie. Et de s’installer où bon lui semble avec son ordinateur.
S’il ne peut plus courir la montagne avec ses amis qui n’ont du reste plus jamais donné signe de vie, il ne se lasse pas du somptueux décor qu’il contemple tous les jours depuis son balcon où son père lui a installé une longue-vue. Un télescope au bout duquel il croit bien voir un homme suspendu dans le vide…
Très vite les gendarmes vont confirmer la macabre découverte et très vite, il vont découvrir son identité. Il s’agit de Tantz, l’un des passagers de la voiture dans laquelle se trouvait Chris au moment de l’accident. Un destin tragique qui va réveiller des souvenirs, mais aussi des soupçons. Car il pourrait s’agir d’un homicide et non d’un accident. De quoi intriguer Martin Gagne, un commissaire à l’ancienne, sorte de Maigret qui sait que deux et deux font quatre et qui sait additionner des faits divers. Ainsi, celui qui a eu lieu dans les Alpes et celui qui a eu lieu au pied des remparts de Saint-Malo pourraient bien être liés. Car la seconde victime se trouvait aussi dans la voiture accidentée.
Et comme par hasard le mort breton correspond à la période où la famille Gailland s’était installée tout à côté de Cancale. Une période bretonne, une parenthèse pour essayer de construire autre chose.
S’il y a du Simenon dans Gailland, père et fils, c’est à la fois par son atmosphère et par le mystère à résoudre, mais surtout par l’analyse psychologique des personnages. Ce père taiseux qui préfère confier sa vérité à des carnets que de répondre aux interrogations de son fils. Ce commissaire qui préfère interroger les acteurs plutôt que les indices, qui fait confiance à ses intuitions. Et ce jeune homme qui cherche à retrouver son passé et soulager son père.
Construit avec dextérité, ce roman joue avec la chronologie et avec les acteurs tout autant qu’avec le lecteur. Un lecteur qui va lui aussi se laisser happer par cette histoire qui place la filiation au cœur du récit, retrouvant ainsi l’un des thèmes de prédilection de l’auteur de Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer… ou encore de L’Enfant des Soldanelles.
Après la parenthèse autobiographique de Tête de paille, revoici le romancier au meilleur de sa forme !

Bibliographie sélective
Dans ce roman, il est aussi question de livres et de lecture: «A la fin des années 90, les bons livres ne manquaient pas… Comme La Quarantaine, de Le Clézio, La Douleur du dollar, de Zoé Valdés, ou encore Le Dit de Tianyi, de François Cheng.»
«Ces derniers temps, il se laissait volontiers emporter par la littérature américaine. Coup sur coup, il avait lu La joie du matin, de Betty Smith, Une voix dans la nuit, d’Armistead Maupin. Mon chien stupide et Les compagnons de la grappe, de John Fante, l’avaient littéralement embarqué.

Gailland, père et fils
Gérard Glatt
Éditions des Presses de la Cité
Collection Terres de France
Roman
400 p., 20 €
EAN 9782258194403
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, au pied des Aravis, du côté de Sallanches et Chamonix, Megève, Praz-sur-Arly et Chambéry, Les Contamines, Servoz, Combloux, Saint-Gervais, Passy ou encore Les Houches ainsi que la Bretagne avec Cancale, Saint-Servan, Saint-Malo, Rennes. On y évoque aussi Paris et Rueil-Malmaison, Lyon ainsi que le Massif Central et un voyage à Issoire.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout l’amour d’un père pour son fils à la jeunesse foudroyée à la suite d’un accident de voiture. Entre Savoie et Bretagne, un roman bouleversant sur le puissant lien filial.
Chaque jour, sous les yeux de Chris, se déploie la beauté immuable de la chaîne des Aravis.
Un matin qu’il observe ses montagnes à la longue-vue, la vision d’un corps suspendu au-dessus du vide le renvoie brutalement à son passé.
Juillet 1990. Ils étaient six copains qui fêtaient à Chamonix la fin de leur année d’études. La conduite folle dans les lacets. L’accident. Lui seul touché de plein fouet. Des jambes devenues inertes, inutiles, une vie atomisée…
C’est son père qui, dans un flot d’amour, accompagne le rescapé, tente de lui reconstruire pierre par pierre sa jeunesse perdue. Mais il ne peut s’empêcher de penser aux amis de son fils unique qui l’ont rayé de leur existence. Cette vie pleine de promesses à laquelle Chris avait droit lui aussi, n’est-ce pas eux qui la lui ont volée ?
Entre Savoie et Bretagne, un suspense poignant sur la puissance du lien filial.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Ouest-France 

Les premières pages du livre
« Samedi 5 mai 2018. «Entre les promeneurs et moi, une balustrade. Guère davantage…» C’est ce que Chris ajoute toujours, l’air sérieux, quand on lui demande s’il a un lieu de prédilection pour travailler. Parce que d’où il est installé, une terrasse, plutôt un grand balcon, jusqu’à la route ça doit faire combien ? cinq à six mètres – une pelouse et quelques arbustes, trois rosiers maigriots, un portail en bois, verni chêne foncé, une haie de thuyas. En disant ça, ce qu’il aime croire ou laisser penser, c’est qu’en tendant le bras, il pourrait poser la main sur la première épaule venue. Effleurer la douceur d’une joue ou se prendre les doigts dans l’une de ces chevelures amples et féminines à la mode. Ou bien encore, pour lui moins sensuel, il n’y a pas de doute là-dessus, quoique… dans celle d’un jeune homme qu’une gelée coiffante hérisserait, quitte d’ailleurs à s’y écorcher les doigts, ou bien d’un homme qui serait encore jeune, entre trente-cinq et quarante ans… Ou d’un vieillard… D’une femme âgée, par exemple, ce qu’il aurait tant souhaité que devienne sa mère, les épaules légèrement voûtées, les joues un peu tombantes, le dessus des mains parcheminé… Oui, caresser une chevelure comme était la sienne, soyeuse et bouclée, qui sentait si bon quand, tout gamin, il y fourrait son nez… Très souvent, quand il est là, sur son balcon, devant sa table, et cloué dans son fauteuil, il se prend aussi à rêver de son père… Pourquoi ? Il ne le sait pas… Ça lui vient comme ça. Alors qu’il pense à tout autre chose… Le visage de son père lui apparaît soudain, monumental, sur fond de montagnes. Des montagnes qui n’ont rien à voir avec celles qu’il observe du matin jusqu’au soir. Rien à voir avec les Aravis. Ni avec la chaîne des Fiz qui domine la façade est du chalet. Encore moins avec celle du Mont-Blanc, plus au sud… Chris ne s’explique pas cette apparition. Comme une toile immense qu’on aurait déployée à son insu du fond de la vallée jusqu’au sommet de la pointe Percée. D’ailleurs, il ne cherche pas à savoir. C’est un visage au regard rempli de bonté. Le visage d’un homme triste. D’un homme désolé d’être parti si vite, de n’avoir rien pu faire pour retenir la vie. Ni un an, ni un mois, ni même un jour de plus. Une apparition qui ne s’explique pas plus que l’existence elle-même, et son achèvement. C’est ce que pense Chris lorsque, dans la brume, s’estompe le visage de son père. Ce visage, le même exactement, qu’il lui a laissé il y aura bientôt trois ans – trois années pleines, jour pour jour ou peu s’en faut, c’était le 9 mai 2015, il était près de 22 heures – avec ce beau regard, et ce presque sourire. Ces yeux bleu profond, grands ouverts sur le vide. Et ces lèvres tendrement écartées, qui tentaient un sourire, un rictus à peine marqué sur la gauche. Et ce front haut, que barrait une seule ride et que mouvementaient encore, malgré la mort, quelques cheveux épars – une vingtaine, pas davantage, juste une mèche –, toujours aussi blonds. Pâle plaisanterie d’un courant d’air qui provenait de l’entrebâillement d’une fenêtre… Ce soir-là, comme les autres soirs, il s’était employé auprès de Chris. L’avait d’abord conduit dans la salle de bains où ils avaient fait les clowns tout en se lavant les dents, ensuite aux toilettes.
« Quand tu auras fini, tu me diras… » avait-il lancé tout en s’adossant à la porte.
C’était un jeu, bien qu’ils eussent passé l’âge depuis longtemps. Mais il y avait tant d’affection entre eux deux qu’ils pouvaient tout se permettre. Dans le voisinage, nul n’ignorait plus ce que le père accomplissait pour son fils. Ni ce qu’ils avaient fait leur vie durant.
« Oui, oui, t’inquiète ! » répondait Chris, tout en urinant, château branlant, une main plaquée au mur, tandis que de l’autre il s’efforçait de viser au plus juste pour éviter qu’une goutte n’échappe à la lunette.
Enfin, il l’avait aidé à se glisser sous les draps.
« Laisse-moi, p’pa, laisse-moi faire… » avait protesté Chris, sans trop insister cependant.
Ça faisait tant plaisir à son père de lui venir en aide, de l’accompagner dans son effort, de lui soulever une jambe, puis l’autre… Et de terminer toujours ainsi après avoir effectué un rapide tour d’horizon :
« Tu ne manques de rien au moins ? Tu as ton livre ? Tout ce qu’il te faut ? »

Chris ? C’est Chris depuis que le monde existe. Même enfant, ses parents l’appelaient Chris. C’était toujours Chris par-ci, Chris par-là. Jamais Christophe. Ni Christian. Ni Chrysostome. Ni même Cristobal. Oui, pourquoi pas Cristobal ? Ou Christophe ? Ou Christian ? Son prénom, le vrai, celui qu’on avait écrit dans le registre d’état civil et dans le livret de famille, à la page réservée aux enfants issus d’un mariage ou d’une union quelconque, il ne l’avait appris qu’en entrant au cours préparatoire, après que la maîtresse, une grande femme brune aux cheveux raides qui lui tombaient sur les épaules, vêtue ce jour-là d’une blouse largement ouverte sur une poitrine pareille à celle de sa mère, de la couleur du lait, avait dit à tous les élèves de s’asseoir afin qu’elle puisse procéder à l’appel et ainsi mieux les connaître. Ce qui signifiait donner un visage au prénom de chacun. Car, leur avait-elle expliqué ensuite, tout au long de l’année scolaire, elle les appellerait chacun par son prénom. Du moins, s’ils le voulaient bien. Comme c’était une question, tous en chœur, ils avaient répondu que oui, ils voulaient bien. Surtout que la maîtresse avait l’air gentille, malgré ses longs cheveux noirs, son nez pointu qui lui faisait de sombres narines quand elle levait un peu la tête, et ses chaussures dont les semelles couinaient aussi fort qu’un chat dont on aurait écrasé les pattes lorsqu’elle marchait, c’est-à-dire sans arrêt depuis qu’ils étaient entrés dans la classe, comme qui, avait pensé Chris, aurait eu envie de faire pipi.
Bientôt, le silence s’était installé.
Juchée sur une estrade, la maîtresse s’était assise derrière son bureau. Puis elle avait croisé les jambes. D’une chemise cartonnée, elle avait sorti une feuille sur laquelle était tapé le nom de chacun, suivi de son prénom. Vingt-sept noms, dans l’ordre alphabétique. Comme aucun ne commençait par la lettre A, elle était passée à la lettre B.
Elle avait appelé Édouard Balmat. Un garçon que Chris ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisé dans les rues de Sallanches, ni nulle part ailleurs. De toute façon, ça lui était égal. Parce qu’il avait déjà décidé qu’Édouard et lui ne seraient jamais copains. C’était son visage, rond et couvert de taches de son, qui ne lui revenait pas. La maîtresse ne s’était pas contentée de les appeler les uns après les autres. A tous, elle leur avait posé une question. A Édouard, elle avait demandé s’il était parent de Jacques Balmat, le premier avec Paccard à avoir gravi le mont Blanc.
« Non, non, m’dame ! avait répondu Édouard, la voix assurée. Lui, il n’était pas d’ici. Il était des Pèlerins d’en Haut, à côté de Chamonix.
— Tu en es certain ?
— Oh, ça oui, m’dame ! »
Impressionné, Chris lui avait aussitôt pardonné sa tête trop ronde et ses taches de son.
Et puis son tour était venu :
« Jean-Pierre Gailland ? » avait demandé la maîtresse.
Comme personne n’avait levé la main, à deux reprises elle avait réitéré sa demande.
« Jean-Pierre est absent ? s’était-elle encore enquise. L’un d’entre vous le connaît-il ? »
Le voisin de Chris avait alors levé la main.
« Lui, il avait fait comme ça, en désignant Chris. Il s’appelle Gailland, mais Chris, pas Jean-Pierre… »
Chris avait hésité un instant.
« C’est vrai, m’dame, s’était-il enfin décidé. C’est pour ça que je n’ai pas levé la main. Parce que je ne m’appelle pas Jean-Pierre. Mon prénom, c’est Chris… »
Puis, tout à trac :
« Et Jean-Pierre, m’dame, qu’est-ce que c’est moche ! »
Dans la classe, on s’était mis à rire.
« Les enfants, les enfants, un peu de calme… avait dit la maîtresse en tapant des mains sur le bureau. Alors, comme ça, tu t’appelles Chris et non Jean-Pierre ?
— Oui, m’dame. C’est comme ça à la maison. Depuis toujours. Et ça me plaît bien.
— Alors, allons-y pour Chris. Tu es content ?
— Oh, oui. Merci, m’dame. »
De retour à la maison – sa mère était venue le chercher à la sortie de l’école, vers seize heures –, pendant un long moment, il avait fait son bougon. Juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’inquiète et lui demande ce qui n’allait pas. Il avait la bouche pleine, mais ça ne l’avait pas empêché de répondre sur un léger ton de reproche et tout en regardant par terre :
« C’est la maîtresse… »
Il avait eu un hoquet. Comme des pleurs qu’il aurait eu du mal à refouler.
« La maîtresse… il avait tout de même repris, elle… elle a dit comme ça que je m’appelle Jean-Pierre et pas Chris… Et que c’était marqué comme ça sur son papier… »
Sa mère avait sursauté.
« Comment ça, tu ne t’appelles pas Chris ? Bien sûr que si, tu t’appelles Chris ! Je vais aller la voir, moi…
— Oh non, maman.
— Et pourquoi non, mon chéri ? Faut que je lui explique.
— Lui expliquer quoi, maman ?
— Pourquoi tu t’appelles Chris et pas Jean-Pierre. »
Alors Chris avait soupiré.
« Oh, maintenant, c’est plus très grave, tu sais…
— Mais si, c’est grave… »
Chris avait sorti un mouchoir.
« Parce qu’elle veut bien que je m’appelle Chris… Pour me faire plaisir, je crois. Et pour te faire plaisir à toi aussi. Et à papa. Parce que je lui ai dit que Jean-Pierre, c’était trop moche. Tu sais, elle est gentille la maîtresse… »
Sa mère n’avait pas répondu.
Puis elle s’était assise et l’avait pris sur ses genoux.
A six ans, c’était encore un âge où il pouvait pleurer tout en respirant la saveur de lait qui se dégageait de son cou. Cette saveur qu’il avait retrouvée, rien qu’avec les yeux, lorsqu’il avait découvert, dans le décolleté de la blouse de sa maîtresse, à la base de son cou, cette même couleur soyeuse.
Il avait soupiré :
« Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
— Ça ne se reproduira plus, mon chéri…
— Tu me promets ? »
Aurait-elle pu, vraiment ?
Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
Elle l’avait regardé, lui avait souri.
La tête en arrière, lui aussi, il avait souri.
Puis elle lui avait parlé de Danny et de Jesse ; et elle lui avait dit comment Danny et Jesse, après l’avoir conçu et une attente de neuf mois, l’avaient accueilli.
« C’est tout simple, avait-elle commencé, la voix basse et blanche. Moi, vois-tu, avant que tu viennes au monde, j’aurais voulu que tu t’appelles Jesse… Mais ton papa, il disait que Jesse, c’était le prénom d’un hors-la-loi… »
Chris l’avait interrompue.
« C’est quoi un hors-la-loi ? il avait demandé.
— Papa te dira ça plus tard… Lui, il préférait Danny. Mais moi, Danny, je n’aimais pas trop. Alors, on a longtemps discuté. Un mois, deux mois… Et puis, finalement, on a décidé que tu t’appellerais Chris. Parce que Chris, ça nous convenait à tous les deux. Surtout à moi, en fait. A cause de Chris Marker. Un monsieur qui fait des films. Que j’avais vu à Annecy, lorsque j’étais à l’école d’infirmières. Tu comprends ? »
Elle s’était arrêtée, le regard un peu perdu.
Chris avait levé la tête. Il avait dit :
« Non, maman, je ne comprends pas… »
Pour lui, Chris Marker était un mystère. Et le resterait sans doute encore longtemps.
« Non, m’man… »
Sa mère avait hoché la tête.
Son sourire s’était effacé.
« Tu es triste, dis ?
— Non, ma puce… »
Puis elle avait repris, secouant à nouveau la tête :
« A l’hôpital, la personne qui s’occupait de la déclaration des naissances, elle a dit à ton papa que Chris, ce n’était pas un prénom… Lui, il a répondu que si, et que ce serait le tien. Mais l’autre a fait comme si elle n’avait rien entendu, et elle lui a demandé de choisir entre Christian et Christophe. Et comme ton papa est têtu, tu le connais, il a dit à cette personne qu’elle n’avait qu’à mettre ce qu’elle voulait, Jean-Pierre si ça pouvait lui faire plaisir, et qu’il s’en moquait, parce que pour nous, tes parents, tu serais toujours notre Chris…
— Et papa, il a eu du mal ?
— Quand il est revenu dans ma chambre, tu étais dans mes bras, il était tout en pleurs… Il aurait tant voulu que je sois heureuse… Tant voulu m’avoir donné un petit Chris au lieu d’un Jean-Pierre… Tu le comprends, ça, au moins ?
— Et tu l’as consolé, dis, maman ?
— Il t’a aperçu. A son tour, il t’a pris dans ses bras. Et tu t’es mis à brailler si fort, oh là là, qu’il a presque eu peur de t’avoir cassé quelque chose. Alors, je t’ai repris… Ensuite, on a oublié cette vilaine histoire… »

« Tiens, voilà André… »
André, c’est le prénom que Chris a donné hier à ce promeneur, le voyant passer pour la première fois.
« Voilà André… » répète-t-il pour lui-même.
Il a les mains dans les poches, une casquette en toile à visière rouge, un blouson beige, fermé à demi, et un jean bleu pâle, délavé sur le devant, au niveau des cuisses et, à l’arrière, de la pliure des genoux jusqu’aux fesses. Il marche, nonchalant, l’air de quelqu’un qui s’ennuie, tandis que ses gamins – quatre ou cinq ans chacun, des jumeaux, c’est plus que probable – tentent sans cesse d’attirer son attention par des cris aigus qui voudraient lui faire croire toutes les cinq ou dix secondes qu’ils auraient fait une nouvelle découverte. Ils sont l’un et l’autre vêtus de manière identique ; et ils arborent aussi une même tignasse blonde et bouclée.
Mine de rien, comme il en a l’habitude, installé dans son fauteuil, un verre de bière à disposition, Chris les regarde passer, puis disparaître derrière le mélèze.
Avant hier après-midi, il ne les avait encore jamais vus. Ils ne lui manquaient pas non plus, pour tout dire. A cause de leurs braillements. Il ne sait déjà plus où ils sont et pourtant il les entend encore. De beaux gamins, tout de même. Est-ce qu’ils repasseront par ici quand ils retourneront chez eux ? Ou prendront-ils un autre chemin ?

Qui les suit maintenant à quinze mètres derrière ? C’est Denise. Denise et son allure pressée. Difficile de croire qu’elle se promène. Pourtant, c’est comme ça. Tout en se promenant, elle filoche. Elle a tout de même bien changé, en dehors de cette façon qu’elle a de cavaler comme si elle avait un train à prendre, depuis que Chris la connaît. Son compagnon aussi du reste, qui a toujours autant de peine à la suivre. Denise, ça fait maintenant six ans que Chris l’a baptisée ainsi. Depuis que son père et lui, après la mort de sa mère, ont quitté Sallanches pour habiter à Passy, dans un chalet, avec une belle vue sur le lac. Pourquoi Denise ? Parce qu’au début des années 2000, lorsque Chris et ses parents étaient partis vivre à Cancale, en Bretagne, l’une de leurs amies qui portait ce prénom lui ressemblait à la fois par la taille : un mètre soixante-trois ou quatre, et par l’âge : entre cinquante-cinq et soixante ans. Par les cheveux également, qu’elle portait courts et teignait de cette couleur indéfinissable, tirant sur le rouge. Mais surtout par la silhouette : le ventre assez marqué de profil, mais sans excès ; les fesses moins hautes qu’elles n’avaient dû l’être lorsqu’elle avait vingt-cinq ans ; une légère voussure des épaules, mais avec, malgré tout, la volonté affirmée dans le port de tête de se tenir très droite ; et une poitrine, il faut bien en parler – le meilleur pour la fin, comme toujours – que Chris aurait eu de la peine à décrire tant elle était étoffée chez la Denise de Cancale et tant elle l’est aussi chez la Denise de Passy. Tout ce qu’il faut pour rattraper au cours de son cheminement de l’assiette à la bouche les excédents latéraux d’une fourchette. Cela étant, c’est sa Denise, et d’ailleurs son vrai prénom – Chris l’a appris, il y a peu. C’est sa Denise, et il l’aime bien comme elle est. Peut-être est-ce même réciproque. Il s’est déjà posé la question. Il faudrait qu’il le lui demande. Car il lui arrive, tandis qu’elle s’arrête pour attendre son René qui n’en finit pas de la rejoindre, de se tourner vers lui et de lui faire un signe de la main, le bras droit collé au corps. C’est un geste timide, voire même craintif. Souvent accompagné d’un aussi timide « Coucou ! » qu’elle répète deux ou trois fois, la voix presque éteinte. Aurait-elle peur d’être surprise ? Par qui ? Par son René ? Le malheureux, vu son état bien avancé, Chris ne le voit guère en capacité de lui en vouloir de quoi que ce soit.

Chris a bien changé, lui aussi, il ne rechigne pas à le reconnaître. C’est un fait, voilà tout. Ses cheveux, ni longs ni courts, sont devenus gris. Mais pas d’un beau gris, presque argenté. Non, son gris à lui tire davantage sur le jaune pisseux. Depuis quelques années, il a l’impression que ses yeux, d’un brun quelconque, se sont enfoncés sous ses arcades sourcilières, ce qui donne à son regard – selon ce qu’on lui a déjà rapporté – une ardeur parfois proche de la cruauté. Heureusement, la broussaille de ses sourcils, qu’il taille de temps en temps tout de même, atténue cet effet quasi violent qui ne colle pas avec son caractère. Pour le reste, il se paie un front aussi lisse ou presque qu’une peau de bébé, un teint mat, patiné sur des joues creuses – en raison du soleil qu’il reçoit à longueur de temps lorsqu’il travaille sur sa terrasse –, des épaules et des bras de terrassier, obtenus au long des années à force de pousser (ou de retenir) les roues de son fauteuil. Un cou maintenant chiffonné, et une poitrine glabre dans l’échancrure de sa chemise ouverte ou de son polo. Quoi encore ? Un arrière-train encore plus inexistant que celui de Denise, des cuisses guère plus épaisses que ses mollets. Finalement, le portrait craché d’un mec qui s’est retrouvé un jour salement coincé dans un tas de ferraille. Ce qu’il observe sans jamais s’y être habitué quand il se reflète dans une glace.

A midi, après que Mona est partie – c’est elle qui apporte à Chris son repas tous les jours, le soir également, sauf les samedis et les dimanches, et les autres jours où elle ne travaille pas : Noël, Pâques, Ascension, 1er et 8 mai, 11 novembre, etc., sans parler de ses vacances, cinq semaines qu’elle arrange à sa façon, rarement plus de deux à la fois –, donc, à midi, il était plutôt 13 heures, l’heure à laquelle il déjeune, après l’Australie, il a fait un tour en Nouvelle-Calédonie, entre Caldoches et Kanaks. Toujours avec Emmanuel Macron. D’abord sur BFM-TV, ensuite sur TF1. Comme grand patron, tout compte fait, il ne le croit pas si mauvais bougre. Il pense même que si c’était à recommencer, il revoterait pour lui. Malgré ce pif qu’il a vachement pointu. Et l’art qu’il a de n’écouter que lui-même. Mais bon, nul n’est parfait, comme on dit. En revanche, la société, la nôtre, celle de Chris, celle dont Macron a pris la tête il y a tout juste un an, vue de son balcon et des actualités qui lui sont infligées, Chris peine à croire qu’elle puisse s’arranger si aisément. Avec ces ringards, Le Pen et Mélenchon, qui font tout pour que rien ne change, la morgue toujours au bord des lèvres, le derrière confit dans la graisse d’oie. Des gueulards, il n’y a pas d’autre mot, qui usent et abusent de ce qu’ils nomment le peuple – il n’est pas mal, lui non plus, il faut bien aussi le reconnaître ! Et qui soufflent sur les braises du foyer pour que la pauvreté du pauvre monde qui leur réchauffe les pieds – elle est là pour ça, il ne faudrait surtout pas que ça change – se poursuive ad vitam aeternam. Qu’est-ce qu’ils foutraient autrement, pourrait-on m’expliquer ? se demande Chris. Parce que c’est bien là leur seule raison d’être, entuber le peuple pour qu’eux s’engraissent, ou bien se trompe-t-il ? Enfin, même s’il s’en fout un peu – à cinquante ans et bientôt une poussière de plus, qu’a-t-il encore à espérer ? –, il se demande ce que tout ça va donner… Tiens, ne serait-ce que pour la petite Mona, justement. Vingt-six ans, elle a. Tout frais, tout chauds. D’il y a seulement deux semaines. Et, pourtant, à elle comme à ceux de son âge, quel avenir est-ce qu’on leur réserve ? Déjà un petit côté vieille fille. Voilà le travail ! Ce qui lui fait penser ça ? En vrai, il n’en sait trop rien. Peut-être que c’était dans sa nature. Peut-être qu’elle est née comme ça. Avec son côté : « J’ai l’habitude de… », dont elle ne démord pas. Ses couettes à la Sheila des années 70. Après tout, ça lui est égal à Chris. C’est seulement pour dire. Parce que Mona, il l’aime bien. Comme Denise. A cette différence près, tout de même, que Mona, elle lui tient compagnie pour de bon. Pas longtemps à chaque fois, mais assez pour lui changer les idées. Une quinzaine de minutes à midi, autant le soir. Comme le facteur, s’il le voulait. Un nouveau service de La Poste. Il lui arrive de se tâter. Ce pourrait être à l’essai. Alban aussi, il est sympathique. Il vient les week-ends. Et reste plus longtemps que Mona. Il raconte à Chris ses aventures. Filles ou garçons. En fait, Chris croit qu’il en pince pour les deux. Comme s’il ne savait pas de quel côté pencher. Mona, elle, est plus discrète sur ces choses-là. Plus réservée d’une façon générale. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fréquente guère. Des copines, en dehors de sa mère, elle doit bien en avoir, même si Chris n’en est pas certain. Vertueuse, plutôt, comme l’association FOI dont elle est membre. Du catholique pur et dur. C’est comme ça qu’il la voit. Elle n’en reste pas moins mignonne, même si pas très grande. Mais comme Chris est assis tout le temps – en dehors de ces fois peu fréquentes où il se rattrape juste avant de s’écrouler, notamment lorsque ses jambes se mettant à trembler à l’intérieur, surtout dans les mollets, une idée folle le prend de sortir de son fauteuil, comme s’il pouvait lui échapper – les occasions qu’il a de la regarder de haut (humour noir…) sont rares. N’empêche, il se répète souvent qu’elle a un joli minois. Nez un peu retroussé, assez fin cependant. Deux fossettes, une de chaque côté de la bouche, qui apparaissent dès qu’elle tente un sourire. Des pommettes saillantes, des yeux couleur d’eau profonde. Sourcils et cheveux sont brun cuivré. L’allure est gracile. Une silhouette qui le ferait bander si le toucher s’unissait au regard. Mais pour ça, il faudrait oser. Et oser, Chris ne le peut pas. Parce qu’il ignore ce qu’elle a dans la tête. Parce qu’il ne désire ni la surprendre ni la décevoir. Parce qu’il se doit de la respecter, eh oui ! telle qu’elle est, dans son intégrité. Parce qu’il se dit qu’un jour sans qu’il le lui demande, d’elle-même, elle se penchera vers lui et lui offrira ses lèvres. Il a le droit de rêver, n’est-ce pas ? Ses lèvres et rien de plus. Lui qui n’a connu que celles de sa mère, juste posées sur ses joues, et les lèvres de son père sur le haut de son front, à la naissance des cheveux.

Après André et ses gamins braillards, Denise et son René, combien de promeneurs ont défilé tandis que Chris pensait à d’autres choses ? Combien de poussettes ? de planches à roulettes et de rollers ? de ballons envolés ? de chiens-chiens à sa mémère ? de canaris en cage ? de voyageurs s’en revenant de la gare ou y allant ? Combien sont passés tandis qu’il avait l’esprit ailleurs, sans aucune envie précise, ni même diffuse. Hormis celle de pisser. Maintenant devenue pressante. Pourtant, ce n’est pas encore le moment. Aux toilettes, lorsqu’il s’y rend tout seul, c’est vraiment qu’il ne peut plus se retenir. Il a dû boire sa bière un peu vite. Il le sait, pourtant : la bière, c’est diurétique ! Son kiné le lui répète souvent. Mais il a fait chaud, ces temps-ci, trop chaud. Alors une canette de trente-trois centilitres, c’est si vite bu. Et tellement meilleur que la Thonon ou l’Évian !

C’est à titre exceptionnel que Mona est venue ce midi. Le samedi n’est pas son jour. Ni le dimanche. Pas la peine de revenir là-dessus. Ce soir, Mona le lui a dit, ce sera à nouveau Alban. Ah, celui-là ! Chris lui demandera pourquoi, aujourd’hui, il lui a fait faux bond. Ça l’obligera à rester un peu plus longtemps. Au moins, dimanche dernier, il aurait pu le prévenir. Il devait bien le savoir. Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas fait ? Si Chris grogne comme ça, c’est parce qu’il s’attendait à lui lorsqu’il a entendu grincer la porte d’entrée, et que Mona a déboulé comme une folle avec son plateau-repas. En retard qui plus est. Parce que Alban, c’est l’exactitude même. Alors, lorsque Mona a claironné : « C’est moi que v’là ! », elle a fichu à Chris une de ces frousses, il en tremble encore. Dans son dos, elle s’est annoncée, tandis qu’il était plongé dans la lecture d’un de ces tapuscrits (il n’y a que les antiques de son genre qui parlent encore de manuscrits) que les éditions de La Houle pour lesquelles il travaille depuis plus de vingt ans comme correcteur lui ont fait parvenir il y a déjà deux mois, afin qu’il le leur renvoie à la fin du mois de juin, au plus tard début juillet. Enfin… Profond soupir. Pas digne d’être publié, c’est ce qu’il pense. Même retravaillé. Parce que, franchement, ça ne vaut pas tripette. Nul n’est dupe là-dessus. Ça n’est même pas indigent. En vrai, ça n’existe pas. Seulement voilà, le problème, c’est que le lecteur lambda se rue sur ces niaiseries dès que c’est en librairie. C’est ce qu’il attend. Ce qui le fait saliver. La romance torchonnée. Et, clairement, ce qui met Chris en boule. Parce que ce lecteur – il est si con, mais si con ! – en passe même commande deux ou trois mois avant sa sortie, à peine les géants du Net en ont fait l’annonce dans leur rubrique A paraître. Désolée, l’éditrice de La Houle, une maison pourtant sérieuse, lui répond toujours la même chose : « Ils aiment ça, Chris, c’est ce qu’ils veulent, je n’y peux rien… Alors, tu corriges le plus gros, ce qui te paraît imbitable, et puis tu laisses le reste… » Avec un soupir, et lui expliquant par là que ces auteurs qui n’en sont pas mais qui se vendent comme des petits pains lui permettent aussi de publier ceux qui non seulement ont des choses à dire, mais qui savent aussi les écrire. Une denrée rare, de plus en plus rare à l’heure où on s’autopublie. Chris pourrait-il lui donner tort ? Bien sûr qu’elle a raison. Ça aussi, il le sait, comme il sait que la bière est bonne pour sa tuyauterie à condition de ne pas en abuser. Sans de bonnes ventes, pas de bons bouquins. N’empêche, ça démoralise parfois… Tenez, il ne sait même plus comment il en est arrivé là. A toutes ces pensées qui lui défilent dans la tête, ni pour quelles raisons ? Ni comment, ni pourquoi… Pour meubler la vacuité d’un espace, peut-être ? Espace-temps ? Existence ? A peu près la même chose, non ? A moins que ce ne soit pour évacuer on ne sait quelle curiosité plus ou moins malsaine qu’il traînerait derrière lui depuis ce matin ? On ne sait quelle fébrilité qu’il ressentirait dans le dedans de ses guiboles ? Ces jambes si vigoureuses hier, aux mollets fermes, qui galopaient si vite et si bien, et pendant si longtemps, avec tant d’aisance, et sans faiblesse, mais qu’un jour de bonheur, oui, un jour de bonheur, un jour de trop-plein, a connement, si connement réduites à rien, rien du tout… Ah, tout ça pourquoi ? Toutes ces réflexions remplies d’animosité ? Parce qu’il craint qu’Alban ne vienne pas ? Pourtant, il en est persuadé, il ne tardera pas, Mona lui a dit que ce soir, ce serait lui, Alban. Alban et pas elle… Non, non, surtout parce qu’il désespère de revoir l’ami Martin avant la nuit tombée. Il m’a promis, mais sait-on jamais ? Martin Gagne. Commissaire de son état. Beau gars. La quarantaine. Un mètre quatre-vingt-cinq. Un visage, nom de Dieu ! à rendre jaloux l’évangéliste Jean. Celui de la Cène, si bien traité par Vinci. Leonardo da. Dans les yeux qu’il a bleus, une telle douceur, un tel souci d’amour. Actuellement en vacances dans ce beau coin, ici, à Passy. Avec sa famille. Sa femme, Thérèse, et Léo qui doit se faire ses dix-huit ou dix-neuf ans. Et la toute brunette Alma, qui ne doit pas en avoir plus de sept… Allez, allez… Au fait, au fait… Il faut bien qu’il y arrive enfin… Un peu de courage, bon sang… C’était ce matin. A son réveil. Tout de même assez tôt. Vers 7 heures, guère plus. Le soleil n’avait pas encore sauté Barmerousse… Une vision de stupeur à laquelle, entêté comme une mule, il se refuse à penser depuis ce moment. Non, c’est faux. Qu’il repousse comme s’il lui déniait toute évidence, toute matérialité depuis que Martin est reparti. Donc une heure plus tard. Aux alentours de 8 h 15. Qu’il repousse avec vigueur, mais qui lui vrille les entrailles, le torture, comme si son envie de pisser ne lui suffisait pas… Malgré les mioches d’André, ces gredins mal élevés ; les pas cadencés de Denise, et ce pauvre René qui a tant de mal à la suivre, qui sue sang et eau ; et tout ce beau monde à portée de main qui n’a cessé de défiler comme pour mieux le soustraire à l’effroi, cet effroi qui le fait encore frissonner…

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec encore un peu de rosée sur les pétunias, il est sorti du lit pour se glisser dans son fauteuil. Combien de temps ça lui a pris ? Comme d’habitude ! Un quart d’heure et une bonne suée. Ensuite, il a ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger. L’air était encore frais. Encore vif. Il avait la transparence, la limpidité du diamant bleu. Les Aravis, face à lui, étaient dégagés. Sans relief véritable. Hormis, bien visible, leur dentelle sommitale, et des nuances de blanc et de gris. Une symphonie silencieuse, teintée de regrets. Pourquoi de regrets ? La belle invention ! Métaphore du pauvre, qui passe par hasard et qu’on saisit au vol, voilà tout… Pas facile de faire ce qu’on veut, surtout quand on ne tient pas sur ses jambes. « Bon Dieu de merde ! » il a rugi, comme il rouspète tous les jours à la même heure, la roue gauche de son fauteuil bloquée par l’encadrement de la porte de sa chambre, ou la droite, tout aussi coincée par le vantail droit de la fenêtre qui donne sur sa terrasse, là où il désire se rendre précisément. Avant de prendre son petit déjeuner. Rien que pour coller son œil droit – droit comme le vantail de la fenêtre, sacrée coïncidence ! – sur l’oculaire de sa longue-vue qu’il laisse dehors nuit et jour, et redécouvrir, chaque matin, un bout de son là-haut. Ce là-haut, ce qu’il ne peut plus atteindre : les cimes, ah, les cimes…
« Bon Dieu de merde ! » avait-il encore rugi, mais cette fois quand il s’était redressé. D’un coup. Comme si le diable en personne lui avait sauté à la figure.

Chris lui avait pourtant dit de venir tout seul. Il avait même insisté. Au bout du fil, insoucieux, Martin ne cessait de plaisanter. En vrai, il ne croyait pas ce que Chris lui racontait. Les effets d’un mauvais rêve, c’était plus que probable.
« Je m’habille et j’arrive… » il avait enfin répondu.
Tout seul, lui avait dit Chris.
Tout seul, nom d’un clébard !
Pourtant, avant qu’il n’ait sonné à la grille, Chris n’était plus sur la terrasse mais tout de même encore assez près de la fenêtre, le premier qu’il avait aperçu, c’était Léo. La mèche dans les yeux, il lui avait fait un grand sourire.
« Chris, tu ouvres ? »
Il piaffait, tout heureux.
Chris lui avait dit qu’il n’avait qu’à pousser le portail.
Il était entré, suivi de son père. Ils avaient grimpé l’escalier, tous deux vachement légers. L’un en bermuda bleu ciel et polo. Comme au milieu de l’été. L’autre, le père, en pantalon de fine cotonnade et chemisette déboutonnée. Quelques poils roux en meublaient l’échancrure.
Martin s’était approché.
Il avait posé la main sur l’épaule de Chris, tandis que Léo essayait déjà de se faufiler entre le fauteuil et la fenêtre pour aller sur la terrasse.
« Pas de ça, Lisette », avait dit Chris.
Sa bonne humeur s’était estompée aussitôt.
« Pourquoi tu ne veux pas ? »
Chris avait haussé les épaules.
« J’avais dit à ton père de venir tout seul.
— Qu’est-ce que t’as ? »
Léo était inquiet.
« Qu’est-ce que j’ai ? Ce n’est pas ça la question, Léo. Tu restes là, s’il te plaît, et tu laisses d’abord passer ton père. Tu veux bien, dis ? Parce que… »
Sur le balcon, comme toujours, ce qui l’intéressait, c’était la longue-vue, une Bresser Condor que Chris a depuis trois ans maintenant. Un petit bijou qui lui permet d’observer ces montagnes sur la croupe desquelles, adolescent et même devenu adulte, il s’est adonné aux pires cabrioles. Dès la belle saison de retour, cette longue-vue, il l’installe à côté de lui, sur son trépied. Et souvent, pour se délasser, après deux ou trois heures de correction, l’esprit fatigué et les doigts gourds, il regarde la nature, il s’évade, il part à la découverte des alpages, du côté des Aravis, de la pointe des Verts jusqu’à la pointe Percée et même au-delà. Il tente de traquer les bouquetins, du côté des Fours, droit devant lui, et au-dessus de Mayères ; et parfois de surprendre les rapaces dans leur vol, comme le gypaète ou le milan noir. Les hommes ne lui sont pas non plus indifférents, surtout ceux qui s’élèvent par troupeaux – hélas, ce n’est pas de la blague –, jusqu’au sommet du mont Blanc. Est-ce nostalgie de sa part ou mélancolie ? Il ne saurait dire. Pincement au cœur, en tout cas, ça oui.
« Parce que quoi ? » avait répété Léo.
Chris avait ignoré la question.
« Va donc voir, il avait dit à Martin. C’est toi que j’ai appelé, pas ton fils. Tu vas comprendre. Hier soir, sans doute, après le départ de Mona, quand je suis rentré, tu sais comme c’est parfois difficile, j’ai dû bousculer la longue-vue. Et figure-toi ce qu’il y avait au bout ce matin… Je ne la rentre jamais, tu comprends, ou je devrais attendre que quelqu’un arrive…
— Un jour, ou plutôt une nuit, tu te la feras piquer, je te l’ai déjà dit. C’est tout de même du beau matos.
— Penses-tu donc… Va, je te dis. Peut-être que tu rigoleras moins ensuite… »

Ils se connaissaient à peine qu’ils s’étaient déjà tutoyés.
C’était venu tout seul.
Pour Chris, la présence de Martin et de sa petite famille, ce n’est rien que du bonheur.
Tous les quatre, ils occupent le chalet situé au-dessus du sien. Thérèse et les enfants, surtout, plus souvent que Martin. Pour les vacances scolaires, c’est réglé comme du papier à musique : ils débarquent de Lyon où Martin a son boulot. Et alors ils redonnent vie à ce virage de Boussaz, en bordure de forêt. Eux, au-dessus du virage, à l’extérieur. Chris, dans le creux du coude. En fait, bien que sur la commune de Passy, sous les rochers de Varan, ils sont tout voisins de Sallanches. Et, bien sûr, ils dominent la vallée, plein ouest, avec le soleil qui leur chatouille les narines une belle partie de la journée, dès le printemps arrivé et même en hiver, quand ils ont le temps sec et froid. Leur chalet, il s’appelle Les Redons. Pourquoi ? Chris n’en sait fichtre rien. Eux non plus, d’ailleurs. A ce qu’il sait, ils le louent à l’année pour pas trop cher. De toute façon, ça ne le regarde pas. Ce qu’il voit, surtout, c’est qu’il s’entend à la perfection avec eux. Mieux que ça, leur voisinage le rassure. Parce qu’à part eux, en dehors des trois fermes encore au-dessus, ils ne sont pas très nombreux dans le secteur. Du passage, essentiellement. Des gens qui se promènent, comme Denise, à qui un peu de marche ne fait pas de mal. D’autres qui partent en randonnée, le pas léger, ou qui en reviennent, la savate plus lourde. Dans une journée, les semaines de vacances, un joli petit paquet tout de même.

« Va, je te dis… » il avait donc insisté.
Martin l’avait enjambé.
Il avait fait signe à Léo de se tenir tranquille.
Une fois sur le balcon, il avait regardé Chris.
« Et alors ?
— Tu ne bouges pas la longue-vue, tu places ton œil sur l’oculaire, ce que j’ai fait ce matin, ensuite je t’écoute… »
Même pas trente secondes s’étaient écoulées.
Martin Gagne s’était redressé. Il s’était tourné vers Chris, puis vers Léo. Et à nouveau vers Chris.
« C’est ça que tu as vu ? il avait fait, s’étranglant à moitié.
— Oui, la même chose que toi, non ?
— Tu crois que… ?
— Qu’il est mort, tu veux dire ? »
Martin avait haussé les épaules.
« Je ne crois rien, avait continué Chris. Rien du tout. Je t’ai appelé parce que… Parce que j’ai été choqué sur le moment. Tu imagines, non ? S’il est mort ? En fait, j’en suis à peu près certain. T’as vu l’allure… »
Soucieux, Martin avait opiné.
« Et t’as appelé personne ?
— Tu veux dire quoi ?
— Les gendarmes ?
— Non. Je t’ai appelé tout de suite. Personne avant… »
Martin avait son smartphone sur lui.
« P’pa, je peux, moi aussi ? » avait risqué Léo, contrarié de se sentir hors du coup.
Martin avait bougonné.
Puis il avait crié, agacé :
« Tu fais ce que tu veux, merde ! Après tout, t’as regardé pire à la télé… »
La tête de Léo.
Le visage devenu blême, le menton tremblant.

Sur l’instant, un frisson avait parcouru Martin. Pourtant, il n’en avait rien laissé paraître. Le métier voulait ça ! Ce qu’il venait d’observer l’avait sidéré. Dans le cercle de l’oculaire, au milieu de la fissure qui faisait suite à la crête des Verts – une fissure rocheuse d’une trentaine de mètres, offrant de belles prises aux mains, méritant néanmoins de sages précautions, à l’approche du sommet de la pointe Percée ; la Cheminée de Sallanches, pour les gens de la vallée –, le corps d’un homme, inerte, suspendu au-dessus du vide, retenu par une corde nouée à la taille. Un corps plié en deux, dans l’allure de ces lapins dont le boucher brise la colonne pour éviter qu’ils ne prennent trop de place dans le cabas de la cliente, avait pensé le commissaire en se redressant.
« C’est là tout ce que tu voulais me montrer ? » avait-il demandé à nouveau.
Il était encore sous le choc.
« C’est déjà pas mal, non ?
— Oui, je crois bien.
— Il a passé la nuit comme ça, tu crois ?
— Je connais moins la montagne que toi, Chris. Je suppose qu’il était seul. Il a dû dévisser, rater une prise… Mais s’il était seul, pourquoi est-ce qu’il était encordé ? Enfin, encordé, même pas de baudrier… »

Il avait appelé ses collègues de la gendarmerie.
Après avoir raccroché, il avait dit qu’il allait les rejoindre, tout en enjoignant à son fils de rentrer à la maison.
La tête basse et les bras ballants, Léo avait descendu l’escalier. Chris l’avait vu sortir. Contrarié, il lui avait jeté un sale œil. Sa journée était foutue. Chris s’en voulait. Mais c’était absurde. Parce qu’il n’y était pour rien. Si Léo avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être qu’à son père.
Martin était parti à son tour.
« Faut que je me dépêche. »
Il avait laissé passer quelques secondes.
Avait réfléchi ou seulement hésité, puis :
« Surtout, ta longue-vue, tu ne la déplaces pas. Tu poses un œil de temps en temps. Si tu remarques quelque chose, tu m’appelles. Tu es sûr que ce matin… ? »
Chris l’avait interrompu.
« Sûr de quoi ?
— Est-ce que je sais ?
— D’avoir appelé personne d’autre que toi ? ou d’être tombé là-dessus par hasard ? »
Chris avait protesté avec force.
« Ce sont les montagnes, Martin, qui m’intéressent. Et ce qui s’y passe. Tu le sais aussi bien que moi. Je suis arrivé, j’ai regardé… Un uppercut qui m’a remué sur l’instant… Il fait beau. Ciel bleu, pas un nuage. Dans une heure, peut-être deux, des grimpeurs vont tomber là-dessus… »
Martin avait voulu se montrer détendu.
« Au moins, ça te change les idées… »
Comme Chris ne répondait pas, il avait achevé :
« J’y vais, et je te tiens au courant. »
Puis il avait descendu l’escalier quatre à quatre. Sur la route, un bref regard, et un signe de la main.

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec ce soupçon de rosée qui donne tant d’éclat aux pétunias.

Déjà 18 h 30. Ce même samedi.
Alban fermait la porte, c’est ce que Chris supposa lorsque lui parvint un imperceptible froissement d’air. Avec Alban, jamais le moindre claquement, pas même un grincement, aurait-il été machinal. Le silence. Rien que le silence. Un silence lourd. Parfois pesant. Pareil à celui dont on encombre les morts. Chris lui en avait fait l’observation, un soir. C’était au tout début. Un sourire aux lèvres. Ils se connaissaient à peine. Mais ça ne l’avait pas fait rire, au contraire. « Je ne veille pas les morts, il avait répondu. C’est pour si des fois vous étiez en train de somnoler. Est-ce que je peux savoir, moi, tant que vous n’êtes pas devant moi, si vous dormez ou non ? » Le ton acide, avec ça. La mine renfrognée de quelqu’un que Chris aurait pris pour un imbécile. Ce qui n’était pas le cas. Seulement histoire de dire ou d’entamer la conversation.

A présent, tout ça, c’est terminé. Tous les deux, ils plaisantent. Comme déjà dit, il arrive de plus en plus souvent à Alban de s’installer en face de Chris, un verre à la main, une heure, deux heures d’affilée. Parfois davantage. Il parle à Chris et Chris lui parle. Ils ne voient pas le temps passer. En fait, Alban se livre davantage que Mona, mais sans paraître. Avec plus de naturel. Il est vrai aussi que Chris et Mona se voient cinq jours sur sept. Alors, forcément, elle et lui ont moins de choses en retard à se raconter.

Alban pointa bientôt le nez.
Chris lui demanda :
— Salut, tu vas bien ? Bonne journée ?
Alban fit oui de la tête.
— Désolé pour ce midi.
Puis il fila vers la cuisine où il se déchargea du repas de Chris, une omelette aux champignons et de la salade, et des bricoles qu’il lui avait demandé de lui rapporter le dimanche précédent. En général, tout ce qui pesait trop lourd pour Mona. Les bouteilles d’eau et les bouteilles de vin. La lessive en baril. Les produits d’entretien que lui avait réclamés la femme de ménage. Des livres également, des grands formats, mais surtout des poches. Chris ne s’abreuvait pas qu’à la production de La Houle, loin de là, ni qu’aux autres maisons d’édition pour lesquelles il effectuait aussi la correction des tapuscrits qu’elles lui faisaient parvenir, comme L’Ombre et Belledonne.
— Tu dînes tout de suite ? lui demanda Alban. Moi, c’est comme tu veux. Dans une heure, non ?
— Dans une heure, d’accord, répondit Chris.
Il ajouta aussitôt :
— Tu peux me rentrer, s’il te plaît ? Commence à faire frisquet. Là, sur les épaules et dans le dos.
Puis, en bougonnant :
— Ce n’est pas encore l’été.
Alban réapparut ; il brandissait une espèce de couverture.
— Tu veux ça ? plaisanta-t-il.
— T’es con ou quoi ? D’où est-ce que ça sort ?
— Trouvé sur une chaise.
Chris haussa les épaules.
— Mona, ce matin, qui aura oublié de reprendre ce vieux machin. Occupe-toi plutôt de moi, je te dis.
Alban balança la pièce de tissu dans le couloir.
— Si ça ne t’ennuie pas, proposa-t-il à Chris tout en poussant son fauteuil, on dîne ensemble. J’ai apporté tout ce qu’il faut. En plus de ton repas, je te rassure.
Chris fit semblant de s’étonner :
— Ni copains ni copines, ce soir, un samedi ?
— Abstinence complète, Chris… Et ta longue-vue, je la rentre également ?
Bon sang ! Chris n’y pensait plus.
— Non, non, tu n’y touches pas, s’écria-t-il.
Alban s’esclaffa :
— Ton petit bijou, c’est vrai…
— Ce n’est pas ça du tout. Je vais te raconter. Mais avant, tu me conduis aux toilettes. Parce que je n’en peux plus. C’est la bière, je crois bien…
Alban rigola encore plus.
— En route, Totophe !
Il a envie de me foutre en rogne ou quoi ? marmotta Chris à part lui. Totophe… Quel âne !
— Et après, oui, tu me racontes, continua Alban. Mais tu ne comptes pas la laisser dehors toute la nuit ? L’humidité et tout. L’année dernière, tu te souviens, je me bataillais déjà pour elle. Enfin, c’est comme tu veux.
Il ramena Chris dans la salle à manger qui lui servait de salon et de bureau, parce que c’était là qu’il travaillait, du moins quand la saison le lui imposait, là qu’il s’étalait, se répandait sans ordre, ni honte, un vrai foutoir, et que s’empilaient ses lectures, heureuses ou douloureuses.
Une belle pièce, de près de vingt-cinq mètres carrés.
Son royaume.

Souvent, à voir Alban vaquer chez lui, à son aise, autant que dans ce studio où il disait vivre, Chris imaginait en lui le fils qu’il aurait pu avoir. Il se demandait même si Alban, de son côté, n’agissait pas avec lui comme il aurait agi avec son père, cette même spontanéité, cette même aisance. Son père, il ne l’avait jamais connu. Que sa mère qui l’avait élevé toute seule. Pourtant, c’est davantage de lui que d’elle qu’il parlait. Ce père qu’il inventait, à qui il dessinait une silhouette aux courbes fragiles, façonnait un visage malléable, comme en pâte à modeler, selon son humeur. Enfant, sa mère ne lui en avait rien dit. Et encore à présent, elle ne lui en disait rien. Comme si elle non plus ne l’avait pas connu. « Je suis le fruit du Saint-Esprit… » avait fait Alban, un jour de tristesse.

— Tiens, dit-il, ton petit verre du samedi soir. Et pour une fois, je t’accompagne. On trinque ?
— On trinque ! acquiesça Chris.
Les deux verres de rouge s’entrechoquèrent.
— Alors, ton histoire, tu me la racontes ?
Chris fit mine de ne pas avoir entendu.
— Pas mauvais, ton vin, observa-t-il. C’est du quoi ? Je suis bête ! Je parie un mondeuse, c’est ça ?
— T’as gagné !
Un vrai bonheur, Alban.
— Je suis passé devant Francioli, tu vois où ? L’occase a fait le larron. Il te plaît ?
— Manque que les gâteaux salés.
Léger temps mort.
Ou plutôt de réflexion.
— Du saucisson de Magland ? suggéra Alban. T’en voudrais aussi ? Ce serait une bonne idée. J’en ai acheté, c’était pour notre repas, comme entrée, mais on peut l’entamer à présent. Qu’est-ce que tu en dis ?
La réponse de Chris, il l’avait déjà dans la tête.
— Economise-toi, dit-il en souriant, j’ai tout compris.
Il se leva, un tour dans la cuisine, et revint bientôt, les mains pleines : saucisson, couteau, assiette.
— Alors, maintenant, je t’écoute…
Il y eut un silence.
Chris hésitait entre Magellan et l’un de ces documentaires sur l’Égypte ancienne qu’on passe si souvent à la télé, mais il comprit que ce soir, ce ne serait ni l’un ni l’autre. Surtout si Martin déboulait à son tour, ce qu’il espérait vivement. D’autant qu’il ne lui avait jamais manqué jusqu’ici. Parce que ce ne serait plus lui qu’Alban écouterait, mais Martin. Et Martin serait content lui aussi d’avoir gagné un auditeur.
Enfin, il commença à narrer sa journée. Ce réveil un peu fou qui l’avait conduit, savoir pourquoi ? sur le balcon, avant qu’il ne prenne sa chicorée et ses biscottes, et ce bout de brioche qui lui restait d’hier. Et cette idée saugrenue qu’il avait eue de poser sitôt son œil sur l’oculaire.
Il raconta à Alban sa stupeur, le tremblement qui lui avait pris les bras, les jambes et, bientôt, tout le corps, lorsqu’il avait relevé la tête et posé son regard au loin, bien au-dessus du lac, en direction de Burzier et des bois environnants, comme pour être certain qu’il n’avait pas rêvé, et que sa longue-vue ne lui jouait pas un mauvais tour, un tour à la noix, une saloperie, rien que pour voir l’effet que ça produirait.
— Mais le mort, Alban, avec mes vrais yeux, je ne l’ai pas distingué. Personne n’aurait pu le voir. Martin non plus, il ne l’a pas vu. Il n’y a que l’œil rivé à l’oculaire qu’on peut apercevoir aussi nettement les choses quand elles sont si loin. Avec un grossissement de soixante-douze fois, même les grimpeurs qui s’accrochent à la pointe Percée ne peuvent me dissimuler la marque de leurs godasses. J’exagère à peine…
Au fur et à mesure qu’il avançait, que sa relation se faisait plus précise, le front d’Alban se plissait, une ride creusée entre ses sourcils. En fait, il n’en croyait pas ses oreilles. Et ses yeux, tout ronds, s’exorbitaient. Ce qui lui en bouchait un coin, c’était le macchabée, plié en deux, se balançant dans le vide, au bout d’une corde nouée à la taille.
— On a tué ce type, c’est ça ?
Chris n’y avait pas songé.
— Tu crois vraiment ? interrogea-t-il incrédule. Je penchais pour un accident.
Alban hocha la tête.
— Non, je ne sais pas, c’était une idée.
Alors, Chris poursuivit.
Il parla de Martin. De la façon dont il avait pris les choses en main. Du pauvre Léo, déconfit, reparti les épaules basses après s’être fait engueuler. De sa journée bousillée. Il parla de Denise et de son René, tout en se disant qu’Alban n’en avait certainement rien à foutre. D’André et de ses gosses. Et de ses réflexions aussi dérisoires que ridicules qui l’avaient traversé, à propos des écrivains d’aujourd’hui – écrivaillons, rectifia-t-il –, des éditeurs qui ne valaient pas mieux, et de ces encenseurs de misère, guère plus futés, mais pompeux, avec leurs airs à faire mourir de rire, mais que d’aucuns admirent. Triste, lamentable humanité… Comme si tout ça pouvait l’avancer à quoi que ce soit. De la bile, de la bile et rien de plus. Et de la fatigue en sus, à maudire si platement, si connement tous ces gens qui le nourrissaient. Amertume ou rancœur ? Tout ça pour tenter de rayer, de raturer, d’effacer cette vision. Ce mort. Ce cadavre.
— Crois-tu vraiment, répéta-t-il, que tout ça soit possible, Alban ? Dis-le-moi. Réponds-moi.
— Tout ça quoi ? Que veux-tu que je te dise ?
Soupir, léger soupir.
— Que c’est absurde, par exemple.
— Sûrement pas, Chris. Ce matin, je suppose, ce qui t’est arrivé n’a pas été anodin. Tu t’es jeté sur ta longue-vue et il y a eu ce type au bout de sa corde. Et quelque chose a refait surface que tu devais refouler ces derniers mois. Est-ce que je me trompe ? Tu ne m’aurais pas parlé comme tu viens de faire, sinon. Avec cette animosité.
— Quelque chose en moi qui se serait réveillé, tu penses ? En même temps que moi ?
— Pas en même temps, rectifia Alban. Seulement lorsque t’as vu le type, là-haut.
— … et que j’avais rangé dans un coin de ma tête ? continua Chris. Ou que je refoulais, comme tu dis ? »

Extraits
« Parfois, il s’interrompait. N’allait pas au bout de sa phrase. Parce qu’il ne parlait pas toujours de Tantz. Ce pouvait être de Xavier, ce pouvait être aussi d’Hélène. Il ne me parlait pas toujours de Tantz, mais son esprit, lui, ne parvenait jamais à l’écarter complètement. À travers Hélène, à travers Xavier, c’était toujours Tantz. S’il avait pu l’attraper, je me dis qu’il l’aurait frappé, qu’il l’aurait amoché comme il faut, et pas seulement avec des mots. Avec ses poings, c’est sûr, ou tout ce qui lui serait tombé sous la main. Une bonne punition, ça oui… En revanche, c’est vrai, de Marc et de Carol, il m’en causait rarement… Quand je serai rentré et que j’aurai déballé les courses, tout ce que Chris m’a demandé d’acheter pour le déjeuner, et ce soir, et demain matin, et que je lui aurai dit quelques mots, je descendrai au sous-sol… J’ai hâte, soudain… Un peu de frissons aussi… Merde, merde, si ça se trouve, peut-être que la mort de Tantz, ce tableau morbide – je ne l’ai pas vu, mais ce n’est pas dur à imaginer -, peut-être que Michel il avait tout prévu. Quelque chose comme ça… Ou pire encore… » p. 134

« Encore aujourd’hui, malgré les années écoulées, il a le sentiment que pour lui, tout s’est arrêté cette nuit du 3 au 4 juillet 90, vers 2 heures du matin.
Bien sûr, lorsqu’il parle de cette nuit du 3 au 4 juillet, il ne fait que reprendre ce qu’on lui a dit et redit pendant des jours, des semaines et des mois… De toute façon, quelle importance à présent? Qu’est-ce que cela changerait si l’accident avait eu lieu une semaine plus tard? En revanche, son père a tant donné de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur… » p. 143

« Chris avait un job, c’était déjà bien. On devait être en 93. Il avait répondu à une petite annonce parue dans un canard qui n’avait sans doute rien de local. Comment lui était-il parvenu? Les éditions de La Houle cherchaient un correcteur. Elles venaient d’être créées par un type de son âge, il l’avait su plus tard, installé en Bretagne. Lui-même breton et né à Morlaix. Erwan Le Gaec. Erwan… Fou de littérature, il avait décidé de mettre le peu qu’il possédait au service de nouveaux auteurs. Ça aussi, il le lui avait expliqué bien plus tard. Le CV de Chris lui avait convenu, son inexpérience également. Ils travaillent ensemble depuis maintenant vingt-cinq ans. » p. 148

« Carnet n° 4 (extraits)
Lundi 5 décembre 2005, dans la soirée — Qu’en sait-il, ce commissaire, de mon amour excessif? A-t-il au moins des enfants? ou rien qu’un seul? Je donne à Chris ce que je lui dois. Y compris ce qu’il ne me demande pas. Est-ce vraiment trop? Beaucoup trop? Il n’avait pas demandé à vivre. Et pourtant… Il n’avait pas demandé à vivre éclopé, cloué dans un fauteuil roulant. Et pourtant… Alors, Odile et moi, à notre manière, nous l’aidons du mieux que nous pouvons. Sans rien vouloir réparer. Que pourrions-nous réparer? Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé. Parce que si je n’ai pu le retenir avant qu’il ne monte dans cette voiture, si je n’étais pas présent, c’est sans doute parce que ce devait être ainsi. Je n’écris pas cela pour me défausser, mais parce que je ne crois ni au hasard ni aux coïncidences. Uniquement au destin. Ou encore à la volonté de Dieu, que je néglige depuis longtemps, c’est exact. » p. 249

À propos de l’auteur
GLATT_Gerard_©DR_ouest_franceGérard Glatt © Photo DR Ouest-France

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération. Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois : il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse), Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Éditions Presses de la Cité)

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En deux mots
Cécile Caprile retrouve sa Suisse natale et son amant pour une escapade qui va la mener d’abord quelques années plus tôt avec la découverte d’un corps dans les Alpes puis jusqu’aux années d’Occupation. Une promenade nostalgique entre espionnage et rumeurs, entre mystère et relations troubles.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les secrets du cadavre dans la crevasse

Thierry Dancourt a exhumé les pages troubles de l’Occupation et un fait divers dans les Alpes suisses pour construire un roman tout de nostalgie et de mystère. Modianesque en diable!

Dans Jeux de dame, l’héroïne s’appelait Solange Dorval et fumait des State Express 555. Dans les années 1960, elle circulait en coupé Volvo P1800 beige. Il est aisé de faire le parallèle avec Cécile Caprile, l’héroïne de Silence radio, le nouveau roman de Thierry Dancourt. Nous sommes toujours à la même époque, même si nous remonterons par la suite jusqu’aux années troubles de l’Occupation. Cécile fume cette fois des Du Maurier, avale de l’Alka-Seltzer comme si elle prenait un verre de soda et voyage beaucoup en train. Quand on fait sa connaissance, elle est à Genève, dans l’attente de regagner Paris, où elle vit désormais. Elle connaît bien la ville du bout du lac Léman pour y avoir grandi et fait des études dans un établissement privé. Il lui arrive du reste, comme cette fois, de croiser certains membres de la bande dont elle faisait partie. Elle a ensuite travaillé pour Radio Lausanne, participé à un projet de pièce radiophonique et fait la connaissance de son futur amant. En suivant son mari à Paris, elle a conservé sa double-vie et revient régulièrement en Suisse pour retrouver Franck. Cette fois, les amoureux vont passer quelques jours à Vals, dans les Grisons, la station réputée pour son eau minérale Valser.
L’ambiance est parfaitement adaptée au paysage, avec ses zones d’ombre et ses mystères, ce silence dans un endroit où ne semblent vivre que le gardien – autre homme étrange – et Richard, l’ami de Franck.
C’est dans ce décor de neige qu’ils vont apprendre la découverte d’un «corps gisant au fond d’une crevasse, conservé quasiment intact par le glacier». L’article de journal précise que la gendarmerie de Chamonix qu’il s’agit de «l’un des deux alpinistes disparus sur le versant sud de l’aiguille du Tour il y a une dizaine d’années. Certaines fractures constatées laissent supposer que, avant de chuter dans la crevasse, l’homme a glissé le long de la pente sur une centaine de mètres.» Une découverte qui va secouer Franck, puisqu’il n’a guère de doute sur l’identité de cet homme, et le pousser à partir. Voilà Cécile isolée avec Richard. Voilà aussi pour Thierry Dancourt l’occasion d’un second bond en arrière. Car l’accident des années cinquante trouve sa source dans les années quarante, à l’époque trouble de l’Occupation. C’est avec un sens aigu de la tension dramatique que l’auteur va livrer les indices, reconstruire l’histoire. À la manière d’un Modiano qui aurait croisé John Le Carré, il nous offre tout à la fois un formidable thriller, une difficile quête aux souvenirs et une formidable réflexion sur la duplicité et les jeux de rôles que les circonstances nous font quelquefois endosser, presque à notre insu. C’est subtil et servi par un style classique, parfaitement au service de l’intrigue.

Silence radio
Thierry Dancourt
Éditions de la Table Ronde
Roman
240 p., 18,50 €
EAN: 9791037108616
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé en en Suisse, en Suisse, à Genève et environs, puis à Lausanne et dans les Grisons, à Vals en venant de Coire. On y passe aussi par Montreux, Vevey, Champex, Martigny du côté suisse et par Cluses et Annemasse du côté français. Une partie du roman se déroule aussi à Paris et on y évoque Rothau et le camp du Struthof ainsi qu’un séjour à Ménétréol-sur-Sauldre.

Quand?
L’action se déroule de 1942 aux années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
1960. Cécile vit à Paris, mais son amant vit en Suisse. C’est là-bas qu’elle l’a rencontré, quand tous deux travaillaient pour Radio Lausanne, et là-bas qu’elle continue de le retrouver. De chambres d’hôtel en gares de province, elle fume ses Du Maurier, avale de l’Alka-Seltzer comme de l’eau en écoutant les silences de Franck, qui se ferme comme une huître dès que l’on évoque le passé. Leur séjour dans une station thermale désaffectée avec Richard, un vieil ami, n’échappe pas à la règle : au bout de quelques jours, Franck s’absente, laissant un mot des plus vague. Richard ne sait pas plus que Cécile quand il reviendra, ni pourquoi il est parti. Malgré tout, il croit pouvoir éclairer Cécile sur l’histoire de Franck. Il faut remonter au temps de la guerre, traverser de nouveau la frontière, vers le Paris occupé. Dans la station déserte, guidée par la voix de Richard, Cécile entreprend ce voyage à rebours, du silence enneigé des montagnes suisses à celui, plus inquiétant, d’une radio qui n’émet plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Pamolico 

Les premières pages du livre
« — Qu’est-ce que je vous sers, madame Caprile ?
— Un Alka-Seltzer.
— Votre café en même temps ou ensuite ?
— Ensuite, je vous prie.
Le San Remo est un restaurant italien qui, l’après-midi, fait salon de thé, et on peut alors y prendre une boisson chaude avec des petits gâteaux, des « pièces sèches », comme on les appelle. Habillant les murs, de hautes glaces, des trumeaux, des décors en stuc, des panneaux en bois peint représentant, dans les tons bleus, des scènes champêtres et des personnages du folklore, par exemple Arlequin. Des banquettes recouvertes de velours bordeaux. Une moquette épaisse, aux motifs géométriques, sur laquelle on a l’impression de rebondir. Au bout de la salle, la paroi vitrée donne rue des Eaux-Vives, où tombe, limpide, fluide, une lumière printanière. De l’autre côté – le San Remo forme l’angle –, l’avenue Pictet-de-Rochemont file en direction de la route de Chêne, qui conduit à Chêne-Bougeries.
Cécile Caprile est attablée non loin de la desserte des pièces sèches. À ses pieds, le sac de voyage dans lequel elle a rangé quelques affaires de montagne, des vêtements chauds. Elle consulte la carte, hésite, se demande si au lieu des sablés aux amandes auxquels elle est, dit Franck, « abonnée », elle ne goûterait pas plutôt à leur nouveauté : le délice meringué.
— Cécile, quelle surprise…
Elle redresse la tête. S’approchant d’un pas vif, une femme d’une trentaine d’années vêtue d’un tailleur gris chiné, un manteau de demi-saison pendant à son bras, un journal à la main.
— Rosy…
Cécile se lève, et les deux jeunes femmes s’embrassent. Rosy s’écarte, prend du recul :
— Montre-moi comme tu es élégante, ma chérie.
Lentement, elle détaille Cécile de la tête aux pieds – polo, pantalon corsaire serré à la taille, souliers vernis noirs –, puis :
— Je peux m’asseoir cinq minutes ?
Elle suspend son manteau au dossier de la chaise, pose le journal sur la table.
— Mais naturellement, Rosy.
Installée en face de Cécile, elle déboutonne la veste de son tailleur :
— Quelles températures nous avons, mon Dieu, pour un début d’avril. Alors, ma belle, te voilà de retour parmi nous ?
— Non, Rosy, pas exactement. Tu sais, mes parents habitent toujours là, je viens leur rendre visite tous les deux ou trois mois.
— Oui, tu me l’avais dit la dernière fois. Il y a combien de temps ? Bien quatre ans, non ?
— Environ. Et d’ailleurs ici même, au San Remo.
— Tout juste. Tu es une habituée ?
— C’est… sur le chemin… entre leur domicile et la gare…
Le garçon dépose sur la table un verre d’eau et une soucoupe contenant une pastille d’Alka-Seltzer.
— Avec le café, lui demande Cécile, pourrez-vous m’apporter votre nouveauté ?
— Le délice meringué ?
— Le délice meringué.
Se tournant vers son amie :
— Pièce sèche, Rosy ? Boisson humide ?
— Allez, je me laisse tenter… Discrète entorse à mon régime… personne n’en saura rien…
Elle déplie la carte, la parcourt en la tapotant de l’index. Cécile la regarde. Rosy et son allure, sa mentalité de petite-bourgeoise des bords du lac… Mais elle-même, Cécile, quelle est son allure, quelle est sa mentalité ? Ne fait-elle pas partie, comme les autres, de cette petite bourgeoisie des bords du lac ? Ou n’en ferait-elle pas partie, sans toutes ces complications ? Et que lit-on d’une vie sur un visage ? Que saisit-on de celle de Cécile, en quelque sorte divisée – ou multipliée – par deux depuis si longtemps ?
— Pour moi ce sera un macaron au chocolat et un thé noir.
Le serveur prend son calepin, humecte un doigt pour aller à la page suivante et se met à écrire. Une graphie appliquée, ample, stylisée.
— Tu l’as vu noter ma commande ? observe Rosy après son départ. Des pleins et des déliés, presque.
— Oui, il a toujours fait ça. Le service est long, long… Et pour peu qu’il ait à s’occuper de plusieurs clients… Un jour que je le remarquais, il m’a répondu qu’une commande joliment notée est le gage d’une commande correctement exécutée.
— Diable.
Cécile laisse tomber dans son verre le comprimé effervescent. Il tournoie sur lui-même, mû par sa propre disparition.
— Mal de tête, ma chérie ?
— Comme chaque fois que je suis de passage à Genève.

Rosy termine le craquelin qu’elle a demandé à la suite de son macaron. Des deux mains, elle rassemble les miettes sur la nappe et les met dans son assiette.
— Erika Classis…
C’est parti, se dit Cécile : comme il y a quatre ans, comme elle s’y attendait, et le craignait, Rosy va passer en revue les membres de « la petite bande », un à un.
— Erika Classis est toujours à Vevey…
Mathilde Francillon, toujours dans ses pensées, ses rêves irréalisés, « et du reste irréalisables » ; Fernand Duvanel, toujours à « chercher quelque chose sous les jupes des femmes, à quoi s’attend-il ? » ; Robert Bouvier, consacrant toujours plus de temps à son Riva qu’à sa famille ; Véra Vernier, toujours « aussi fantaisiste que son mari, notaire » ; Claude Courvoisier, secrètement amoureux d’elle depuis quinze ans ; Hubert Givray, amoureux d’un peu tout le monde ; Barbara Doll, si en retrait en toutes circonstances, « Barbara Doll existe-t-elle ? » ; Paule Diesbach, enfin, égale à elle-même, tellement vache à lait.
— Soupe, Rosy.
— Comment ?
— Soupe au lait.
— Oui, bien sûr… En tout cas Paule n’a pas changé d’un iota depuis le lycée, pas évolué.
Le lycée Pérel-Bollens, établissement privé réputé, situé à Florissant, où elles se sont connues, où s’est formée la petite bande. Certains de ses membres continuent à se fréquenter, ou bien se suivent de loin en loin, brouilles et embrouilles, rivalités et inimitiés ayant éloigné les uns, rapproché les autres. Cécile ne l’écoute plus que d’une oreille flottante. Tous ces gens… Depuis son installation à Paris, tous ces gens ne sont plus que des noms, quelques-uns même pas des noms.
— Ils réclament tous de tes nouvelles. C’est vrai que tu as bien coupé les ponts, Cécile. Tu ne revois plus personne… Tu sais quoi ? Quand je pousse le bouton du poste, le samedi soir, je pense systématiquement à toi.
— Tu n’as pas encore cédé aux sirènes de la télévision, tu restes fidèle à la radio…
— Eh oui, ma belle. Les temps changent, paraît-il, mais Rosy Bell, non. Et puis je suis fidèle, de manière générale, je ne t’apprends rien…
Elle tire de son sac à main une boîte de fond de teint, jette un coup d’œil dans le miroir ovale, « un peu déformant sur les côtés, chaque fois je sursaute ». D’un geste qui doit lui être familier, elle porte ensuite les mains à ses boucles d’oreilles, comme pour s’assurer qu’elles sont toujours là.
— Enfin, reprend-elle, ce n’est plus vraiment comme par le passé, Les Ondes de l’angoisse. Moins de créations originales, beaucoup d’adaptations anglo-saxonnes…
— Les moyens vont au petit écran.
— De fumée. Fumée d’opium… opium du peuple… Qui a dit ça ? Je ne sais plus.
— Karl Marx.
— Quoi qu’il en soit, les rares soirs où il m’est arrivé de tomber sur un spectacle de cirque à la télévision, j’ai eu l’impression que des dizaines de personnes et d’animaux débarquaient soudain dans mon salon.
Les yeux de Cécile obliquent vers La Tribune de Genève posée sur le coin de la table, s’efforcent d’en déchiffrer les titres à l’envers.
— Toute une affaire, ma chérie, cette Tribune de Genève, un vrai cauchemar. Figure-toi qu’au moment de régler je m’aperçois que je n’ai pas assez. Et combien crois-tu qu’il me manquait ? Tiens-toi bien : cinq centimes. Le type du kiosque n’a rien voulu entendre, tu connais les commerçants.
Rosy a demandé de l’argent à une autre cliente, laquelle a pris la chose de haut, avant de lui répondre n’avoir sur elle que des billets ; elle s’est alors adressée à un jeune homme qui sortait d’une cabine téléphonique.
— Entre nous, tu me vois, obligée de mendier quelques pièces dans la rue ? Si une de mes connaissances était passée à cet instant… Mais bon, ce jeune – charmant au demeurant – a bien voulu me dépanner, heureusement.
Cécile fixe la trace de rouge à lèvres aux contours nets qui s’est imprimée sur la tasse de Rosy, empreinte fossile, mais colorée, d’un petit animal rampant des temps anciens.
— Quelle histoire, dis donc. Quelle aventure.
— Ah, Cécile, tu n’as pas changé, toujours prompte à te moquer de ta vieille camarade.
— Allons, Rosy, allons… Quoi de neuf, sinon ?
— Oh, la vie palpitante d’une femme au foyer. Foyer qui s’est peu à peu transformé en champ de ruines… et de mines… Mon mari et moi, éternels ennemis jurés… Dieu merci ses affaires l’emmènent loin, tu connais ça comme moi, avec Georges. Le commerce à l’international…
— Oui. De plus en plus loin, de plus en plus souvent.
— Tu sais, ma belle, nous t’avons toutes un peu enviée. Ton travail à la radio, cette foule de gens intéressants que tu auras eu l’occasion de côtoyer, ces écrivains, ces artistes… Avoir pu ainsi connaître autre chose, changer d’horizon… Alors que nous autres, les filles de Pérel-Bollens… Enfin, on ne rejoue pas la partie, n’est-ce pas, c’est impossible de rejouer la partie…
Elle finit son thé :
— Bien. Sur ce, je vais y aller. Ton train pour Paris est à quelle heure ?
— Seize heures trente-huit.
— C’est dommage de ne plus se voir, soupire Rosy en se levant. Tu ne trouves pas ? Fais-nous signe, le prochain coup.
— Promis.
Cécile allume une cigarette et regarde son amie traverser la salle du San Remo, pousser la porte à tambour puis s’engager avenue Pictet-de-Rochemont, son manteau sous le bras, de cette démarche dansante, légèrement désaxée, légèrement apprêtée, frôlant le déséquilibre, parfois la chute, qu’elle affichait déjà à Pérel-Bollens et dans les allées du club de natation qu’elles fréquentaient presque toutes. Elle s’était fabriqué cette façon personnelle de se déplacer en vue, selon Véra Vernier, de faire la maligne, en vue, selon Rosy elle-même, de marquer durablement les esprits et accessoirement de capter l’attention, captiver l’imagination d’hommes éventuels.
Cécile commande au garçon un deuxième Alka-Seltzer. Elle consulte sa montre, puis l’horloge murale. Dans trois quarts d’heure elle sera à bord de son train « pour Paris ».

Elle lui a donné le numéro de la voiture, mais non, il n’est pas là pour l’accueillir. Sur le quai, elle marche le long des wagons rouges parmi les autres voyageurs, à bonne distance d’un groupe de jeunes gens portant des skis et d’énormes sacs à dos (auxquels est fixé du matériel d’alpinisme, piolets, cordes, chaussures à crampons), et se suivant en colonne, telles ces industrieuses fourmis qui convoient des charges bien trop lourdes et volumineuses pour elles. Tout à l’heure, dans leur compartiment, à l’approche de la gare, ils ont entonné ensemble, en allemand, ce que l’un d’entre eux a nommé un chant d’arrivée, dont les accents agressifs, guerriers, presque, ont glacé le sang de Cécile. Tout cela n’est pas si loin…
Au bout du quai, toujours personne. Il a du retard, pour changer. Peut-être un ennui d’auto. Elle ferme le col de sa parka ; il fait plus humide et plus froid qu’en Suisse romande, cinq ou six degrés de différence. Les voyageurs se dispersent, des couples s’enlacent, le groupe d’alpinistes a déjà disparu et sa voisine de train va à la rencontre d’un homme tenant une pancarte HÉLÉNA au-dessus de sa tête : bientôt Cécile se retrouve seule sous le halo blanc des réverbères.

La voyant s’approcher du comptoir, la serveuse – ses cheveux, bizarrement pour une femme, sont coupés en brosse – lève la main :
— Je préfère vous prévenir tout de suite, madame, le service se termine dans vingt minutes. Et je viens de nettoyer ma machine, c’est fini, je ne fais plus de chaud.
— Dans ce cas je vais prendre un verre d’eau froide.
— De Valser ?
— Oui, si vous voulez.
Cécile guette son arrivée à travers la vitre, mais celle-ci, du fait de l’obscurité au-dehors, réfléchit l’intérieur de la pièce : le mur en pierres apparentes, les publicités pour les alcools, les tables en Formica. Son arrivée… Que faire s’il ne vient pas, la laisser ici, au fond des Alpes suisses, unique cliente de ce buffet de gare quasiment fermé ? Il ne lui a donné – comme d’habitude – aucun numéro de téléphone, aucun lieu précis où, le cas échéant, le rejoindre. Lui reviennent en mémoire de tels moments de doute dans certaines des villes étrangères où il leur est arrivé de se fixer rendez-vous : Madrid, Londres… Elle sort de son bagage l’hebdomadaire L’Écho illustré qu’elle a acheté à Genève, et le feuillette.
— Tu es là depuis longtemps ?
Cécile tressaille, se tourne :
— Franck…
Ils s’embrassent, se serrent l’un contre l’autre.
— Je ne t’ai pas entendu venir. Franck le passe-muraille…
Il est désolé, sincèrement désolé de son retard, il était même en avance, tellement en avance que, pour tuer le temps jusqu’à l’heure du train, il a fait quelques pas dans le centre historique d’Ilanz dont Richard lui a recommandé les demeures baroques du XVIIe siècle, mais voilà, il s’est trop éloigné.
Il se tient devant elle, les joues mal rasées, si beau. Anorak, bonnet, bottines fourrées, blue-jean : elle a rarement l’occasion de le voir ainsi, en tenue décontractée, lui d’ordinaire en complet. Il prend le bagage de Cécile et ils se dirigent vers la gare routière où stationne un car postal, moteur allumé. Le chauffeur, après y avoir rangé deux valises et une luge, est en train de refermer la soute.
— C’est le dernier de la journée, dit Franck.
— Tu n’es pas en voiture ?
— Je n’en ai pas, ici.
— Et Richard, il n’en a pas non plus ?
— Tu sais, Richard et ses petites affaires personnelles…
— Et comment fait-on, sans voiture ? C’est isolé, non ?
— Un peu, oui. On ne peut pas aller plus loin, c’est un cul-de-sac. Mais tu verras, une fois calé là-haut, on n’a pas trop de raisons d’en bouger.
— Ou pas trop le choix, donc.

Dans le car, un couple occupe une banquette voisine de la leur. Le pinceau des phares soustrait à la nuit le ruban sinueux de la route, se faufile dans la profondeur des forêts de mélèzes, enrobe tout d’une éphémère pellicule jaune. Çà et là, à mesure que l’on gagne en altitude, les plaques de neige deviennent plus fréquentes et plus épaisses, le vide des précipices plus vertigineux.
Cela la remplit de joie, de se trouver aux côtés de Franck dans cet autocar. Depuis combien de temps n’ont-ils pas voyagé ensemble ? La dernière fois ce devait être l’année dernière, à Copenhague.
— Alors, demande-t-elle, que fais-tu de tes journées ? Balade, lecture ?…
— Je m’ennuie.
— Tu t’ennuies ! Allons bon.
— Sans toi.
— Comme tu y vas, Franck. Parle-moi plutôt de ton Richard et son ancien hôtel…
En réalité, explique-t-il, un ensemble hôtelier adossé à un centre thermal actuellement en faillite. Ce centre, Aqualis, créé autour d’une source d’eau chaude, a connu de belles heures au cours des années qui ont suivi son ouverture il y a dix ans, en 1950, avant de subir la concurrence de stations aux tarifs meilleur marché, plus traditionnelles, et surtout moins perdues, si bien que l’établissement a fermé ses portes après seulement neuf années d’activité. Il a accueilli des colonies de vacances et des classes de neige, mais là encore cette reconversion aura été de courte durée, à croire que l’endroit, déjà cruellement touché par une avalanche meurtrière, endeuillé ensuite par la mort accidentelle de deux ouvriers sur le chantier de construction, est frappé de malédiction. Plusieurs sociétés d’investissement ont manifesté leur intérêt, apportant dans leurs cartons des idées de nouvelle affectation, hôtel de luxe, maison de repos ; toutefois, rien n’est fait à ce jour.
Quand il a pris son poste, Richard a quitté l’appartement qu’il habitait au village pour un logement de fonction dans l’un des quatre immeubles composant l’ensemble. Fonction… La personne chargée de le recruter lui a parlé, simplement, de « veille » : veille sur les différents bâtiments, veille sur les allées et venues, veille sur les mouvements alentour.
— Veille active, précisa le recruteur. Et elle inclut le gardien.
— Comment ça ? s’étonna Richard.
— Il faut aussi veiller sur le gardien, et même, étant donné l’individu, le surveiller.
— Parce qu’il y a déjà un gardien ?…
— Vous, vous serez régisseur.
À la sortie d’un énième tunnel – avec son éclairage sépulcral dispensé par des lanternes suspendues à intervalles irréguliers, ses parois de roche brute le long desquelles ruissellent des eaux d’infiltration, celui-ci, plus encore que les précédents, présentait l’aspect d’une grotte –, ils passent devant un panneau publicitaire aux couleurs délavées où figurent, représentées en perspective, les installations du centre. Chapeautant l’image, ces mots : VALS – AQUALIS – THERMALBAD, suivis d’un slogan dont certaines lettres sont effacées : DAS WIEDERGEFUNDENE LEBEN. Dans les marges de l’affiche sont dessinées des gouttes d’eau géantes qui fusent en une gerbe symbolisant le dynamisme, la vitalité.
Le ciel, vaste, haut, dégagé, maintenant que les nuages se sont écartés, est troué par le disque phosphorescent de la lune, à l’arrondi légèrement mangé. Ses rayons, lorsqu’ils viennent frapper les versants enneigés, renvoient une clarté froide, métallique, irréelle. En contrebas, sur une rive du Valser Rhein, une bâtisse en pierre grise est le point de départ d’un entrelacement de câbles portés par de puissants pylônes, qui la relient à l’une des deux centrales hydroélectriques d’Ilanz.
La route, dont la pente devient très prononcée, enchaîne ses lacets dans un paysage à présent plus dur, par endroits dépourvu de végétation, complètement minéral. À chaque virage en épingle, que le chauffeur aborde sans ralentir, le buste couché sur son grand volant, penché du côté intérieur de la courbe comme pour faire corps avec la machine, ou contrepoids, Cécile a la sensation que le sol se dérobe, que le vide se creuse sous elle.
— Nous arrivons bientôt ?
— Oui, c’est tout près.
— À droite après le bout du monde…
Depuis Sankt Martin, ils n’ont pas traversé un village, vu une habitation, croisé un véhicule (sinon celui immobilisé – panne, accident ? – dans l’une des aires aménagées le long de l’accotement pour faciliter la circulation à double sens sur cette chaussée désormais trop étroite). Le couple de la banquette voisine a engagé une discussion qui a vite tourné à la dispute, puis au silence hostile. De temps en temps, un mot méchant s’échappe encore d’entre les lèvres de l’un, ultime projectile lancé au visage de l’autre.
— Petite mine, Cécile. Fatiguée ?
— Fatiguée. À la correspondance de Coire je me suis endormie dans la salle d’attente, le chef de gare a dû me secouer. Ce long trajet à travers tout le pays… et puis tu sais sur qui je suis tombée au San Remo ? Rosy Bell. Elle m’a épuisée. Je crois t’avoir déjà parlé de Rosy.
— Lycée Pérel-Bollens… Tu lui as dit que tu partais quelques jours au grand air ?
— Autant annoncer la nouvelle à tout le canton de Genève. »

Extraits
« Après que Cécile a quitté la pièce, Franck explique qu’un article intitulé «Nouvelles macabres de l’aiguille du Tour» relate la découverte, il y a deux semaines, d’un corps gisant au fond d’une crevasse, conservé quasiment intact par le glacier. On y fait le lien avec un accident survenu à cet endroit par le passé: sous réserve d’une confirmation par les archives de la gendarmerie de Chamonix, l’officier interrogé par le journaliste pense que c’est celui de l’un des deux alpinistes disparus sur le versant sud de l’aiguille du Tour il y a une dizaine d’années. Certaines fractures constatées laissent supposer que, avant de chuter dans la crevasse, l’homme a glissé le long de la pente sur une centaine de mètres. Mais pourquoi seul l’un des deux corps a été retrouvé? Et ces cartouches de 7,65 L pour pistolet automatique, dans une poche?
— Le sac à dos était ouvert, continue Franck, et tout autour il y avait des mousquetons, un réchaud, une gamelle, un emballage du Vieux Campeur, etc.
Papiers d’identité endommagés, en grande partie effacés. » p. 43

« Richard, à l’instar de beaucoup de personnes, de beaucoup de choses, doit se loger dans l’un de ces tiroirs de l’existence de Franck qui lui demeurent verrouillés. Elle a l’habitude, et lui aussi, Franck, a l’habitude, en vertu de l’accord muet qui, depuis tant d’années, clôture leurs territoires respectifs. Que connait-il de la vie de Cécile à Paris? De l’appartement du quartier de l’Opéra qu’elle partage avec Georges, son mari? De son amie Claire? De ses travaux de lectrice pour une maison d’édition de livres d’aventures? » p. 49

« Raymond Dardel considère son bol de gaspacho. Février 1951: six ans ont eu beau s’écouler, c’est chaque fois la même chose, le même sentiment de malaise, peut-être de honte, c’est comme si chaque fuis, lui, Raymond, n’y avait pas droit, Il ne peut s’empêcher de penser à ses camarades qui ne sont pas rentrés, ses camarades restés là-bas — au Struthof, pour ce qui est de Perrine, exécutée d’une balle dans la nuque le surlendemain de son admission; à Auschwitz, pour ce qui est d’Oleg Vetrov, mort de fatigue après que Dardel et lui y ont été transférés suite à l’évacuation du Struthof à l’été 1944 —, ou à ceux qui se sont évanouis sans laisser de traces: Lucien Ariston, probablement torturé puis pendu dans les sous-sols de la Direction générale de la sécurité du Reich à Berlin; la psychiatre Alexandra Brantov, un temps détenue à la prison de Fresnes, avant, sans doute, d’être oubliée au fond d’une geôle nazie, méconnaissable. Le même malaise, oui, devant son bol de gaspacho, comme si, à tous, il leur avait ôté la nourriture de la bouche. » p. 160

À propos de l’auteur

DANCOURT_thierry_©Hannah_Assouline.jpgThierry Dancourt © Photo Hannah Assouline

Thierry Dancourt vit et travaille à Paris. Il a notamment publié en 2008 à La Table Ronde Hôtel de Lausanne, couronné par le prix du Premier Roman et le prix Bertrand de Jouvenel de l’Académie française. (Source: Éditions de La Table Ronde)

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Longues nuits et petits jours

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En deux mots
Edwige vient passer quelques jours d’été dans un chalet de montagne. Une parenthèse que doit lui permettre de surmonter une difficile rupture. Mais au lendemain de son arrivée débarque Célien, mystérieux visiteur qui ressent la présence des êtres disparus… et va pousser Edwige à les accepter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tous ces êtres qui gravitent autour d’Edwige

Pour son huitième roman, Anne-Frédérique Rochat s’est décidée à partir dans la montagne, sur les pas d’Edwige, à qui son amie a confié les clés d’un chalet. Un endroit isolé, mais qui ne va pas tarder à grouiller de monde, réel ou imaginaire.

Après une difficile rupture amoureuse, Anne propose à son amie Edwige de venir se ressourcer dans son chalet de montagne. Mais à peine arrivée, elle est prise d’une terrible angoisse. Ce ne sont pas les bruits de la nature alentour qui l’effraient, mais l’apparition d’un étranger. Ce dernier n’arrive pas pour la voler, comme elle le craignait, mais s’installe dans le chalet. Il lui faut alors sortir de sous le lit où elle s’était cachée et affronter cet homme qui affirme s’appeler Célien et bien connaître Anne. Le dernier car postal étant passé, elle va être contraindre de passer la nuit avec cet étranger et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, partage avec lui la vin qu’elle venait d’acheter au village.
«Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.»
Au lieu de regagner son appartement, comme elle l’envisageait la veille, elle décide de rester et de profiter de la présence somme toute apaisante de cet homme, même s’il est très mystérieux, lui expliquant par exemple à Edwige qu’il sent la présence de sa mère dans le chalet. Après avoir partagé leurs repas, Célien propose à Edwige de l’emmener danser à la fête du village et l’invite quelques jours après à une balade en forêt. Les liens entre eux se tissent, même s’il n’est nullement question d’amour et encore moins de sexe. Grâce à son hôte qui l’invite à lâcher prise, à accepter de dialoguer avec les personnes qui la hantent, elle va retrouver père et mère, mais aussi des proches. La tension dramatique devient alors de plus en plus forte…
Anne-Frédérique Rochat explore depuis maintenant de longues années ces moments de fragilité, ces instants qui font que dans une vie tout peut soudain basculer. Dans Le chant du canari c’était ce petit grain de sable qui vient gripper l’harmonie du couple formé par Violaine et Anatole, dans L’autre Edgar c’était la découverte d’un frère disparu, dans La ferme (vue de nuit), c’étaient les retrouvailles, quinze années après leur séparation, d’Annie et Étienne. Cette fois, la faille est plus profonde, creusée de la douleur de l’abandon. Cette fois le travail de reconstruction est plus difficile, entre croyances et incrédulité, entre rêves et cauchemars, le tout baigné d’une atmosphère animale et minérale. Et si vous croisez un lapin blanc, méfiez-vous!

Longues nuits et petits jours
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
190 p., 21,90 €
EAN 9782832110386
Paru le 8/03/2021

Où?
Le roman est situé dans la montagne suisse, vraisemblablement en Valais.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la suite d’une rupture amoureuse, Edwige passe l’été dans le chalet de montagne de son amie Anne, décidée à savourer la solitude du lieu. Mais un homme, qui se présente sous le nom de Célien, y fait son apparition. Que lui veut-il? A-t-il été envoyé par Anne?
Deux êtres contraints de s’apprivoiser, alors que la frontière entre réalité et fantasme se brouille peu à peu. Récit d’une disparition, ce roman questionne les différents liens qui jalonnent une existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTS Anne-Frédérique Rochat s’entretient avec Julie Évard 
Blog Cathjack
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Attention aux glissements de terrain. Elle ouvrit les yeux dans un frémissement, son cœur cognait dans sa poitrine de façon chaotique, de la sueur dégoulinait le long du petit sillon que formait — lorsqu’elle était couchée sur le côté — l’écart entre ses seins. Et contre les parois de cette chambre dans laquelle elle dormait pour la première fois résonnait cette phrase, sortie tout droit du rêve, ou du cauchemar, qu’elle venait de faire et dont les images s’évaporaient dans la lumière crue du matin: attention aux glissements de terrain.
Encore ensommeillée, elle se leva: paupières mi-closes et jambes en coton. Chancelante, elle descendit l’escalier, se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard, saisit un verre qu’elle remplit d’eau du robinet, jusqu’à ras bord, et but d’une traite. Existait-il un étanchement plus satisfaisant que celui de la soif? La soif, Bouche sèche et sensation de sable dans le corps. Où donc était passé le sang? Le sang. Le voilà qui coulait de nouveau sous la peau, dans le bleuté un peu inquiétant des veines, après qu’elle eut bu son grand verre d’eau.
Edwige était en vacances. Elle était à la montagne, une montagne accueillante et aride à la fois qu’elle connaissait mal, lui ayant toujours préféré le bord de mer. Pourtant, lorsque son amie et collègue lui avait proposé de lui prêter son adorable chalet pendant l’été – elle-même partant six semaines aux États-Unis -, elle avait dit oui. Anne avait fourni à Edwige par e-mail toute une série d’explications qui lui avaient permis d’arriver sans encombre à destination, d’abord dans le minuscule village, terminus du car postal, puis, après avoir marché une bonne vingtaine de minutes sur un chemin pentu, au chalet. Après un virage, elle l’avait entraperçu, entouré d’arbres, caché, masqué à la vue, ce qui lui plut, bien qu’une légère angoisse l’étreignît: l’endroit respirait la solitude, la grande; serait-elle capable d’y faire face? La clé se trouve dans la lanterne noire accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Elle avait dû se mettre sur la pointe des pieds pour l’attraper.
— Après les épreuves que tu as traversées, ça te fera le plus grand bien de te ressourcer.
— Oui, tu as peut-être raison.
— Bien sûr, et c’est l’endroit idéal, tu verras, un véritable paradis!
— Merci, avait-elle dit.
Anne lui avait pris la main et souri.
L’intérieur était simple: une cuisine ouverte sur l’entrée, un salon, des toilettes au rez-de-chaussée; une salle de bains et une chambre à l’étage, qu’on rejoignait grâce à un escalier en bois qui craquait sous vos pas.
Oui, le paradis pouvait ressembler à ce qu’elle voyait depuis la fenêtre de la cuisine ou celle de la chambre, ou par n’importe quelle ouverture. Montagnes, ciel rose et sapins somnolant dans le vent. Le paradis oppressait-il les poumons, lui aussi, si on le regardait trop longtemps?
La journée venait à peine de commencer et Edwige se demandait déjà ce qu’elle allait bien pouvoir en faire. Repose-toi. Il n’y a rien à prévoir, à organiser, repose-toi, c’est tout ce qu’il t’est demandé. Elle déplaça une des chaises de jardin pour attraper les premiers rayons du soleil et s’assit face au vide, face à l’immensité.
À midi, elle se prépara à manger: soupe aux pois, pain et fromage. Elle avait emporté avec elle, dans son sac à dos, de quoi se nourrir pendant un ou deux jours, après elle irait au village, dans la supérette qu’elle avait vue depuis le car, pour garnir les placards.
Son déjeuner terminé, elle fit la vaisselle, puis monta à l’étage s’étendre un moment, tenta de faire une sieste, mais n’y parvint pas. Je peux toujours redescendre, songea-t-elle en voyant les ombres bouger sur le lambris de la chambre, rien ne m’oblige à rester, rien ne me retient, ce doit être un plaisir, sinon à quoi bon. Était-ce un plaisir? Serait-ce un plaisir de rentrer chez elle et de retrouver la blancheur de son appartement? Que valait-il mieux? Le silence de la montagne ou le jacassement de la ville? De quel silence parles-tu? Il n’y a pas de silence, sauf peut-être dedans, tu parles de ton silence, c’est ça? Parce que la montagne, elle, parle, souffle, chuchote, stridule, piaille. Où que tu ailles, ton silence à toi te suivra.
Lorsque la nuit tomba sur la maisonnette en bois, les craquements se multiplièrent. Edwige prit une couverture dans l’armoire murale du salon, s’en enveloppa — par besoin de protection plus que par crainte du froid — et s’installa dans le canapé. Quelque chose courut sur le toit, elle savait que cela pouvait arriver, bien sûr, des bestioles se baladaient sur les ardoises, cela n’avait rien d’inquiétant. Un cri transperça l’obscurité, elle frissonna. Quelle drôle d’idée de venir s’enfermer dans un chalet en plein été! Elle avait toujours préféré la mer pour le bruit des vagues. Une présence renouvelée à chaque instant, flux et reflux permanents. Pas de cris, uniquement celui des mouettes, libre et joli comme un rire. Ce rire, elle aurait aimé l’entendre ici, à la montagne, afin qu’il allège l’atmosphère. Pourquoi n’y avait-il pas de mouettes autour du chalet? Pourquoi chaque chose restait-elle à sa place? Elle rêvait de renversements et de surprises, d’inattendu et d’incohérences. Tout était toujours si prévisible. Elle-même était dramatiquement prévisible. Depuis sa naissance. À la date prévue par le gynécologue, exactement, pas un jour après, pas un jour avant. Que n’avait-elle attendu un peu avant de débarquer! Que n’avait-elle profité du ventre tendre et chaud de sa mère! Si elle avait su. La froideur, et tous ces heurts, que même le rire enjôleur des mouettes ne parvenait pas toujours à effacer. Elle aurait patienté.
Elle se rendit à la cuisine pour se faire une infusion (c’était son rituel du soir, une tisane avant d’aller au lit, histoire de se détendre et de réchauffer son estomac), il y avait de la camomille dans le placard, elle plaça le sachet blanc dans une tasse après l’avoir humé (cela faisait partie du rituel, sentir la bonne odeur de fleur, yeux fermés), attendit à côté de la cuisinière que l’eau bouillit. Cela prit plus de temps que d’habitude, à cause de l’altitude. Lorsque enfin les bulles vinrent agiter la surface, elle versa le contenu de la casserole dans la tasse. Tout irait bien, il était normal qu’elle ressente de l’appréhension, ce n’était pas évident d’être isolée en pleine nature, mais elle était courageuse et méritait de profiter du calme et de la tranquillité du chalet d’Anne.
En remontant le drap jusqu’à son cou, dans la pénombre de la chambre éclairée par une lune presque pleine, elle pensa à toutes les nuits où elle n’avait pas été seule, toutes les nuits d’amour qui l’avaient consolée, soulagée, portée, soulevée, pour un temps – qu’elle avait toujours jugé trop court, car dans sa vie elle avait été quittée plus souvent qu’elle n’avait quitté. Mais ces nuits, toutes ces nuits d’amour, personne ne pouvait les lui retirer, comme les morts, elles rôdaient, l’entouraient, la berçaient. »

Extrait
« Ils firent tinter leurs verres. Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.
– Je prends les choses trop à cœur, c’est ça mon problème. Tout me heurte, tout, je n’arrive pas à mettre le monde à distance. Ou alors il faut que ce soit géographiquement. » p. 33

À propos de l’auteur

ROCHAT_anne_frederique_©Dominique_DerisbourgAnne-Frédérique Rochat © Photo Dominique Derisbourg

Née à Vevey, Anne-Frédérique Rochat est comédienne et auteure de pièces de théâtre. Son premier roman, Accident de personne, est paru en 2012 aux Éditions Luce Wilquin. Suivent six autres romans, chez la même éditrice. Lauréate de plusieurs prix et bourses, Anne-Frédérique Rochat alterne désormais écriture narrative et dramatique. (Source: Éditions Slatkine)

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Malamute

DIDIERLAURENT_malamute  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Le vieux Germain accepte d’accueillir son neveu Basile afin d’éviter l’EHPAD. Dans la ferme voisine une jeune fille vient d’emménager et va susciter leur intérêt pour des raisons très diverses. De fortes chutes de neige s’abattent sur leurs histoires…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Huis-clos noir dans un paysage blanc

Jean-Paul Didierlaurent, l’inoubliable auteur du Liseur de 6h 27, nous revient avec un récit très noir autour de trois solitudes qui vont remuer un lourd passé. Dans un massif montagneux pris par la neige, il va bouleverser leurs existences.

Est-ce parce qu’il a été écrit durant le confinement que ce nouveau roman nous plonge dans une atmosphère lourde, un huis-clos noir dans un massif couvert de neige? Toujours est-il que l’auteur du Liseur de 6h 27 décrit merveilleusement bien ce décor et cette ambiance oppressante.
Tout commence par l’extrait d’un journal intime rédigé en 1976 par une femme qui a émigré des Balkans pour commencer une nouvelle vie dans les Vosges. Le projet de Dragan, son mari est d’élever des Malamute, chiens de traineau originaires de l’Alaska, pour proposer des balades aux touristes. Mais on en saura pas davantage pour l’instant, car on bascule en 2015, au moment où Germain est confronté à un choix cornélien. Ce vieil homme vit seul dans sa ferme et ne demande rien à personne. Sauf qu’il avance en âge et commence à avoir quelques soucis. De petits accidents qui inquiètent sa fille Françoise, installée à Marly-le-Roi. Aussi décide-t-elle de laisser son père choisir s’il va en EHPAD ou s’il accepte la compagnie de Basile, son lointain neveu, qui a accepté de veiller sur lui. «Entre la peste et le choléra, il avait choisi la peste», même s’il n’entend rien céder de sa liberté. Au volant de son van aménagé, Basile vient pour sa part tenter d’oublier le drame qu’il a vécu deux ans auparavant, lorsqu’une fillette s’est fracassée avec sa luge sur sa dameuse, lui qui est chargé de préparer les pistes aux skieurs. Alors que les deux ours essaient de s’apprivoiser, Basile fait la connaissance d’Emmanuelle, leur voisine. Une autre solitaire qui exerce le même difficile métier que lui, au volant de son engin de damage sophistiqué, un Kässbohrer PistenBully 600 Polar SCR pour les spécialistes. On ne va pas tarder à comprendre qu’Emmanuelle Radot est en fait la fille de Pavlina Radovic et qu’elle est revenue vivre dans la ferme où ses parents s’étaient installés quarante ans plus tôt.
Si Germain se réfugie dans sa cave où il fait de la dendrochronologie, c’est-à-dire qu’il étudie des tranches d’arbres remarquables, les lisant «de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques», il se rappelle aussi qu’il a bien connu la mère d’Emmanuelle.
Après le départ de Françoise, venue passer le réveillon auprès de son père, le temps s’était adouci au point que les habitants ont organisé une procession pour faire venir la neige. «Que la neige soit avec nous, que son règne vienne! Que la neige soit avec nous, que son règne vienne!»
Leurs vœux seront exaucés bien au-delà de leurs attentes et c’est dans un enfer blanc que la part d’ombre de chacun va peu à peu se dévoiler.
En insérant les extraits du journal intime de Pavlina tout au long du roman, Jean-Paul Didierlaurent fait remonter le passé à la surface du présent et dévoile des blessures encore vives. Et quand viennent les ultimes révélations, on est passé du roman blanc au roman noir. La parenté avec son compatriote vosgien Pierre Pelot est alors une évidence. Mêmes décors, mêmes histoires d’hommes confrontés au poids du passé, chargés de lourds secrets. Qui a écrit que la géographie, le climat dans lequel on vit était consubstantiel à l’œuvre que l’on écrit? Ajoutons-y une puissance de narration qui vous emporte et vous comprendrez que Jean-Paul Didierlaurent est ici au meilleur de sa forme!

Malamute
Jean-Paul Didierlaurent
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
360 p., 18 €
EAN 9791030704198
Paru le 11/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un massif montagneux de l’Est. Sans être nommé, on reconnaîtra La Bresse et ses environs où vit l’auteur derrière «La Voljoux». On y évoque aussi Marly-le-Roi, Courchevel, les Deux Alpes, Tignes, Paris, Lyon ainsi que Basoko, Kinshasa et Brazzaville.

Quand?
L’action se déroule de avril 1976 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un rêve avorté, des secrets bien gardés, un vieil homme bougon et de la neige, beaucoup de neige… les ingrédients qui participent à la réussite de Malamute. Qu’on se le dise : Jean-Paul Didierlaurent est définitivement un merveilleux conteur. » LIBRAIRIE COIFFARD
« L’auteur brosse merveilleusement l’atmosphère oppressante de ce huis-clos montagnard, composé de mystères, mais aussi de personnages truculents. Drame rural, intrigue, suspense, un zeste de fantastique, ce magnifique roman est tout à la fois ! » LIBRAIRIE DE PORT MARIA
« Quel beau roman ! Beaucoup d’émotion sous des mètres de neige ! » LIBRAIRIE POLINOISE
« Une écriture fluide qui nous emporte. » LIBRAIRIE RUC

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine (Portrait lorrain – Sarah Polacci)


Bande-annonce de Malamute de Jean-Paul Didierlaurent © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Journal de Pavlina Radovic (traduit du slovaque) Avril 1976
Deux jours, nous avons mis deux jours pour franchir les mille trois cents kilomètres qui nous séparaient de notre nouveau domicile. Dragan avait espéré boucler le parcours en moins de vingt-quatre heures, le temps qu’il lui avait fallu les fois précédentes pour atteindre sa destination. C’était sans compter la remorque et les chiens. Pendant ces deux jours de route, les bêtes n’ont pas cessé d’aboyer et de grogner d’excitation, les babines écumantes de rage, comme pressées d’en découdre avec un ennemi invisible. Nous avons traversé plusieurs pays, franchi des fleuves larges comme deux autoroutes, longé des villes immenses, des champs infinis, des collines couvertes de vignobles, des plaines verdoyantes parsemées de villages au nom imprononçable. À mi-parcours, l’un des pneus de la remorque a éclaté et nous avons failli verser dans le fossé. Je frissonne encore à l’idée que notre aventure aurait pu s’achever au milieu de nulle part dans un bas-côté rempli d’eau croupissante, coincés entre le rêve vers lequel nous roulions et la vie que nous venions de laisser dans notre dos. L’idée d’échouer si près du but, de devoir rebrousser chemin pour retourner au pays me faisait horreur. Retrouver cette vie étroite dans laquelle je me trouvais confinée, à barboter tel un poisson dans une mare devenue trop petite, m’aurait été insupportable. Avant de changer la roue, Dragan a dû calmer les chiens qui hurlaient à la mort. Plus loin, le voyant de surchauffe moteur nous a contraints à un nouvel arrêt sur la première aire venue pour remettre du liquide de refroidissement. Les passages en douane nous ont beaucoup ralentis. Un temps précieux perdu pour des douaniers méticuleux, qui ont épluché un à un les carnets de vaccination des quatre malamutes et contrôlé leurs tatouages. Et à chaque fois l’obligation pour moi d’apaiser Dragan, de le raisonner, de lui dire que tout cela n’était rien, que l’arrivée à la maison, notre maison, n’en serait que plus belle. De la ferme, je ne connaissais que les rares photos qu’il m’en avait montrées. Plus que les clichés, c’est son enthousiasme contagieux qui m’a convertie à son projet. Ça et le besoin irrépressible d’aller respirer un autre air, de partir avant de me retrouver définitivement prisonnière de l’usine qui emploie tout le village, à mouler à longueur de jour des pièces comme mon père et mes frères, à respirer dans la fournaise et le fracas des presses ces horribles émanations de caoutchouc et d’huile chaude qui empuantissent l’atmosphère et que la plupart d’entre nous finissent par ne même plus sentir. Le jour où tu ne les sens plus, m’a dit une fois une collègue à la pause déjeuner, c’est qu’il est trop tard, que ton corps et ton esprit appartiennent totalement à l’usine. Depuis plus de quinze ans que j’y bosse, l’opératrice de fabrication que je suis ne manque jamais de vérifier chaque matin à son arrivée que son nez parvient encore à percevoir la puanteur. Toutes ces années passées à attendre Dragan, je me suis raccrochée à cette puanteur comme on se raccroche à une douleur qui nous rappelle qu’on est toujours vivant, que la mort n’a pas gagné, pas encore. Le mariage, les papiers, tout est allé si vite. Pour l’argent, je n’ai jamais vraiment su d’où il venait et je préfère ne pas savoir. Je n’ai pas posé de questions. Trop peur des réponses. L’argent n’a jamais été un problème pour Dragan, ni avant ni après la légion. Parti à vingt-deux ans pour s’engager, il est revenu à trente-six comme s’il était parti la veille, avec, glissé dans son portefeuille, son Sésame pour la France, une carte de résident que les quatorze années passées sous le béret vert lui avaient accordée. Un beau matin, il était là, devant la maison, à piétiner sur le trottoir, fumant cigarette sur cigarette en attendant de trouver le courage d’aller demander ma main au vieux. Il a connu des guerres, je le sais. L’Algérie, le Tchad et bien d’autres encore, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Comme pour l’argent, je n’ai pas posé de questions sur ce trou de quatorze ans dans lequel il lui arrive de se noyer parfois. Des absences pendant lesquelles son regard se fait lointain et son corps s’avachit sur lui-même, vidé de ses forces. Je n’aime pas ces absences. Toujours cette crainte au fond de moi qu’un jour il n’en revienne pas. Depuis notre départ, le sac de toile ne m’a pas quittée et pèse agréablement sur mes cuisses. De temps à autre, je sers contre mon ventre son contenu. Une trentaine de livres qui à eux seuls constituent toutes mes richesses. Je n’ai pas pu tous les emporter, il m’a fallu faire des choix, en abandonner certains pour en sauver d’autres. Des auteurs russes pour beaucoup. Là où mes amies passaient leurs maigres économies à s’étourdir d’alcool et de danses le week-end, jusqu’à l’abrutissement, j’ai toujours préféré trouver refuge dans les livres. Eux seuls possèdent ce pouvoir fantastique de m’arracher, le temps de la lecture, à la fange dans laquelle je me débats à longueur de jour. La forêt nous a engloutis à la tombée de la nuit. Un corridor d’immenses sapins noirs de part et d’autre du ruban d’asphalte. La route a serpenté sur plusieurs kilomètres à flanc de montagne. De temps à autre, une trouée dans la forêt nous laissait entrevoir en contrebas les lumières de la plaine que nous venions de quitter. Les virages en lacet ont fini par me donner la nausée. Le 4X4 a franchi le sommet du col avant de basculer vers la vallée qui scintillait comme si la main d’un géant avait semé au pied de la montagne une multitude de diamants. Lorsque le panneau d’entrée du village a surgi dans les phares, j’ai crié de joie malgré mon cœur au bord des lèvres et applaudi comme une gamine. La Voljoux. J’aime ce nom qui contient tous nos espoirs. Ça sonne comme bijou, caillou, chou, genou, hibou, mes premiers mots appris en français. Je les ai répétés dans la voiture en chantonnant, bijou, caillou, chou, genou, hibou, Voljoux, encore et encore, jusqu’à ce que Dragan me demande d’arrêter. Tu es encore plus excitée que les bêtes, il a dit en souriant. J’aime lorsqu’il sourit, son visage s’éclaire de l’intérieur. Après avoir traversé le village endormi, nous avons gravi le versant opposé et puis la ferme était là, posée au milieu du pré, à moins de vingt mètres de la route. Une masse sombre ramassée sur elle-même, comme écrasée par son propre toit et qui se découpait sur l’herbe éclaboussée par l’éclat laiteux de la lune. La clef serrée dans le creux de ma main avait pris la chaleur de ma paume. Comme si elle rechignait à s’ouvrir, la porte a gémi sur ses gonds lorsque Dragan l’a poussée. L’interrupteur a émis un claquement sec, sans résultat. Le courant n’avait pas été rétabli malgré la demande faite auprès de la compagnie d’électricité. Il a encore actionné le commutateur à deux reprises avant de cracher un juron. Kurva! Nous sommes entrés chez nous tels des voleurs. La ferme s’est révélée à moi par petites touches à travers le faisceau de la torche. Le cercle de lumière jaune a glissé sur le papier peint des murs, rampé sur le carrelage du couloir, s’est promené sur le formica des meubles de la cuisine. Ma nausée a redoublé d’intensité lorsque l’odeur de moisissure et d’humidité emprisonnée derrière les volets clos s’est engouffrée dans mes narines. J’ai vomi dans l’évier en pierre un long jet acide. Le robinet a hoqueté par deux fois avant de crachoter un filet d’eau glaciale. Je me suis aspergé le visage et ai bu à même le col de cygne pour éteindre l’incendie dans le fond de ma gorge. Dragan s’est occupé des chiens puis s’est effondré sur le matelas posé sur le sol de la chambre, ivre de fatigue. Il m’a fallu du temps pour trouver le sommeil. Il y avait ce mot qui tournoyait dans ma tête comme une mouche dans un bocal, ce premier mot prononcé par Dragan dans la maison, un juron qui avait résonné désagréablement à mes oreilles avant que la nuit ne l’avale : kurva. Un mot étranger qui n’avait pas sa place ici.

Avant même de quitter son lit, Germain sut qu’elle était là. Les sons feutrés disaient sa présence, tout comme la clarté intense du dehors que peinaient à contenir les volets. Une excitation toute enfantine s’emparait à chaque fois du vieil homme au moment de la retrouver et il dut refréner l’envie de se ruer vers la fenêtre. Ne pas mettre la charrue avant les bœufs, la phrase préférée que ce trou du cul de kiné d’à peine vingt ans lui rabâchait à chacune de ses visites hebdomadaires. « Les bœufs avant la charrue, je sais », grommela Germain pour lui-même. Attendre que le sang irrigue de nouveau l’extrémité de ses membres engourdis avant même de penser à chausser les pantoufles. Il grimaça. Constater à chacun de ses réveils que son organisme n’était plus que ruine constituait une souffrance plus terrible encore que les douleurs physiques. Il en arrivait à envier parmi ses congénères ceux partis vadrouiller au pays des absences sur le continent Alzheimer, l’esprit envolé avant le corps, en éclaireur. La tête, pensa le vieil homme, c’est ça le vrai problème. Trop claire la tête, trop consciente de la décrépitude de tout le reste. À quatre-vingt-quatre ans, ses sens se délitaient les uns après les autres, insidieusement. Un voile de cataracte devant les yeux, des bourdonnements dans les oreilles, autant de petites morts qui vous mettaient en retrait du monde. Il patina vers la fenêtre. Ses pas allaient gagner en assurance au fil de la journée mais les premiers mètres restaient délicats à négocier. Se concentrer, avancer un pied après l’autre. Un train de tortue pour ne pas finir avec le cul de la charrue par-dessus la tête des bœufs.
La lumière vive se rua dans ses rétines en une myriade d’aiguilles lorsqu’il ouvrit les volets. Son flair ne l’avait pas trompé. Elle était arrivée pendant la nuit, précédée la veille au soir par cette odeur propre à elle seule, indéfinissable, qui laissait ce drôle de goût de métal sur le palais. La neige. Près de vingt centimètres d’une neige lourde que venaient caresser les dernières écharpes de brume abandonnées par la nuit. L’hiver refermait ses mâchoires sur l’automne avant même la Saint-Albert, comme pressé d’en finir, mais ça ne durerait pas, le vieil homme le savait, les arbres lui avaient dit, c’était écrit dans leur chair, et les arbres ne mentaient jamais. Il ne fallait voir dans cette précocité qu’un caprice météorologique sans lendemain. En attendant Germain n’aimait pas ça, cette neige posée sur les dernières feuilles rescapées de l’automne. Yeux plissés, il attendit que ses pupilles domptent l’éblouissement avant de relever la tête. La carcasse mangée par la rouille de l’antique Renault 4 adossée au hangar de la ferme se parait ce matin d’une robe immaculée. Les marches de granit menant au jardin disparaissaient sous une cascade d’ondulations blanches. Couvert de neige collante, le grillage du vieux poulailler s’étirait en une dentelle délicate. Cette faculté d’embellir les choses même les plus laides, d’étouffer le fracas du monde, d’adoucir les angles, de combler les creux, d’aplanir les bosses fascinait l’octogénaire. Même les grands sapins n’étaient plus que rondeurs une fois dissimulés sous leur manteau. Les gens de la ville, tous ces gens de l’asphalte, c’est ainsi qu’il se plaisait à les nommer, ne voyaient en elle qu’un fléau froid et envahissant dont il fallait nettoyer les routes le plus rapidement possible, quand ils ne louaient pas au contraire sa venue à l’approche des vacances, ne comprenant pas qu’elle tarde à arriver. Germain lui n’avait jamais considéré la neige autrement que pour ce qu’elle était : une évidence qui revenait chaque hiver recouvrir le massif, une vieille connaissance que l’on devait accepter comme elle était et qui n’avait que faire qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas.
Une fois le challenge journalier de l’enfilage de vêtements relevé avec succès, Germain remonta à petits pas le couloir glacial et pénétra dans la cuisine où régnait une chaleur agréable. Mieux que les injonctions de sa fille, le poids des corbeilles de bois avait eu raison de ses ultimes réticences à faire installer le chauffage central. Il devait bien admettre aujourd’hui que cette concession au confort, un confort obéissant à la simple rotation d’un robinet thermostatique, facilitait la vie, même si le discret ronronnement de la chaudière ne remplacerait jamais le joyeux crépitement d’une bûche dans le foyer de la cuisinière. Le vieil homme réchauffa le café de la veille puis attrapa le stylo suspendu à la ficelle sous le calendrier punaisé sur le mur et encercla la date du jour. 14 novembre 2015. Il avait perpétué cette habitude de sa défunte femme de marquer ainsi l’arrivée de la neige. Clotilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitudes, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. Sans parler de cette manie exaspérante de dresser la table du petit-déjeuner pour le lendemain avant l’heure du coucher, comme on dresse un pont entre deux rives. Le vieil homme déjeuna d’une demi-tranche de pain accompagnée d’un soupçon de confiture. Son appétit l’avait abandonné. En lieu et place des casse-croûtes gargantuesques de sa jeunesse, c’était le pilulier qui l’attendait à présent sur la toile cirée, avec ces gélules qu’il avalait mécaniquement sans même savoir à quoi elles pouvaient bien servir. Chaque matin, le pilulier était là, une évidence avec laquelle, comme pour la neige au-dehors, il lui fallait bien faire avec.
Debout sur le perron, il extirpa de la poche de son gilet le paquet de cigarettes, saisit une cibiche du bout de ses doigts calleux et en tapota le cul machinalement sur le dos de sa main. Au moment de l’allumer, la voix de Françoise sa fille résonna sous son crâne : « Cette cochonnerie va finir par te tuer. »« La vie finit toujours par nous tuer », lui rétorquait-il, réplique qui la mettait hors d’elle. Le capot du briquet à essence claqua dans le silence. La première bouffée de la journée, la meilleure, songea Germain en tirant d’aise une longue taffe. Il releva la tête en direction des piquets de déneigement rouge et blanc plantés sur le bord de la route. Avec l’âge, la distance entre la maison et la chaussée lui paraissait chaque hiver un peu plus grande, comme si une main divine se plaisait à distendre l’espace pour lui rendre la tâche plus rude encore. Il cracha un glaviot épais qui disparut dans la neige et tourna la tête en direction de la ferme voisine. La bâtisse reposait sur l’étendue blanche du pré tel un chicot sale. Une fumée grise montait paresseusement dans le ciel. L’octogénaire frissonna. Il n’avait plus vu cette cheminée fumer ainsi depuis la fin des années soixante-dix. Quelqu’un habitait à nouveau l’endroit. Une jeune femme, d’après ce que sa cataracte lui avait permis de deviner à travers le carreau la semaine précédente tandis qu’elle déchargeait du coffre de sa voiture des sacs de provisions. Sûrement une saisonnière qui n’avait rien trouvé de mieux pour se loger sur la station que cette bicoque délabrée. Il repensa à l’ancienne voisine, à sa présence éthérée emprisonnée toutes ces années entre Clotilde et lui, comprimée entre leurs deux silences. Depuis le décès de son épouse, le souvenir de la femme avait forci. Un poison toujours plus nocif. Elle survenait dans la mémoire de Germain en fulgurances aussi précises que douloureuses. La silhouette gracile, l’éclat du regard, la voix chantante, cette façon si particulière de prononcer les mots, autant de résurgences coupables tandis que l’image de Clotilde, elle, ne cessait de s’affadir au fil des ans. Il cracha un nouveau glaviot, empoigna le manche de la pelle rangée sous l’auvent de l’entrée et contempla d’un air las la boîte aux lettres plantée en bordure de propriété une vingtaine de mètres plus haut. Vingt mètres qui lui en paraissaient cent.

Le raclement de la pelle sur les dalles de la cour, fer contre pierre, rythmait la progression du vieil homme. Germain procédait en gestes mesurés. Pousser en fléchissant les genoux, basculer son buste vers l’arrière et verser la pelletée sur le côté. Ne pas emballer le cœur. Dans l’effort, ses poumons, deux soufflets de forge tapissés de goudron par des années de tabagisme, laissaient plus fuir d’air qu’ils en avalaient mais tant que ses mains posséderaient encore la force de serrer un manche de frêne, il continuerait de déneiger de la sorte. La turbine à neige offerte par sa fille pour son quatre-vingtième anniversaire prenait la poussière au fond du garage. Lors de son unique utilisation, la machine pétaradante avait goulûment avalé l’équivalent d’un demi-mètre cube d’or blanc avant de caler, la gueule obstruée de neige lourde. L’engin de malheur lui avait arraché le bâton des mains tandis qu’il tentait d’en désengorger la cheminée. Il avait repris la pelle. On n’avait jamais vu une pelle se retourner contre son maître. Un quart d’heure fut nécessaire à Germain pour atteindre le bourrelet du chasse-neige, un rempart de près d’un mètre de haut constitué de blocs compacts, mélange de neige et de potasse que le vieil homme piqueta du bout de la pelle sans conviction. »

Extrait
« Germain lisait les arbres de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques. L’arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l’octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l’arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l’encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu’il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l’année de la mort de Pétain. » p. 73-74

À propos de l’auteur
DIDIERLAURENT_Jean-Paul_©DRJean-Paul Didierlaurent © Photo DR

Jean-Paul Didierlaurent vit dans les Vosges. Nouvelliste lauréat de nombreux concours de nouvelles, deux fois lauréat du Prix Hemingway, son premier roman, Le Liseur du 6h27, connaît un immenses succès au Diable vauvert puis chez Folio (370.000 ex vendus), reçoit les prix du Roman d’Entreprise et du Travail, Michel Tournier, du Festival du Premier Roman de Chambéry, du CEZAM Inter CE, du Livre Pourpre, Complètement livres et de nombreux prix de lecteurs en médiathèques, et est traduit dans 31 pays. Il est en cours d’adaptation au cinéma. Jean-Paul Didierlaurent a depuis publié au Diable vauvert un premier recueil de ses nouvelles, Macadam, Le Reste de leur vie, roman réédité chez Folio, et La Fissure. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Nous sommes les chardons

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Prix Jean Anglade 2020

En deux mots:
Martin vit avec son père dans une cabane dans un coin isolé de montagne. Après la mort de ce dernier, il fait la connaissance de sa mère et décide de la suivre à Paris où il découvre un nouveau monde. Mais il reste viscéralement attaché à la nature.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ma montagne, mon jardin

Avec Nous sommes les chardons Antonin Sabot a remporté le Prix Jean Anglade 2020. Ayant eu la chance de faire partie du jury, je vous entraîne dans les coulisses des délibérations avant de vous présenter ce beau roman initiatique.

Cette chronique sera un peu particulière, car j’ai eu la chance de faire partie du jury du Prix Jean Anglade. Je peux par conséquent vous expliquer comment nous avons choisi le roman d’Antonin Sabot comme lauréat 2020 et vous dévoiler les coulisses de la sélection. Une belle expérience qui a aussi été l’occasion de quelques belles rencontres même si – confinement oblige – elles ont été virtuelles.
Mais commençons par le commencement. Initié par le Cercle Jean Anglade et les Presses de la Cité, ce Prix est décerné chaque année à un premier roman qui met en avant les valeurs que le romancier auvergnat a défendu tout au long de sa longue vie (Jean Anglade est décédé le 22 Novembre 2017 à 102 ans). À l’issue d’un concours d’écriture, les Presses de la Cité ont procédé à la sélection des cinq meilleurs manuscrits et les ont soumis sous leur forme brute au jury d’une quinzaine de membres présidé cette année par Agnès Ledig. Parmi les autres membres, on trouvait notamment Jean-Paul Pourade, Président fondateur du Cercle Jean Anglade, Hélène Anglade, la fille de Jean Anglade, Véronique Pierron, Lauréate 2019 avec Les miracles de l’Ourcq, des critiques littéraires et professionnels du livre ainsi que des blogueurs, dont votre serviteur. Sans oublier Clarisse Enaudeau, Directrice littéraire Presses de la Cité.
Notre mission consistait à lire les manuscrits et à les évaluer, chacun avec sa sensibilité, puis de les classer chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. En mars dernier la pandémie a empêché le jury de se réunir sur les terres de Jean Anglade, mais nous avons pu échanger nos points de vue par vidéoconférence et très vite constaté que deux titres se détachaient. Au terme de débats aussi intéressants qu’animés, Antonin Sabot a été choisi, notamment pour sa plume «efficace et généreuse» pour reprendre les termes d’Agnès Ledig.
C’est alors que Clarisse Enaudeau et toute l’équipe des Presses de la Cité ont pris le relais pour retravailler le manuscrit, le débarrasser de ses coquilles, choisir la couverture et préparer le lancement de l’ouvrage en librairie. C’est en fait maintenant que commence l’aventure de Nous sommes les chardons!
Il est donc temps de vous présenter ce roman à la thématique à la fois universelle et très actuelle. Martin vit dans la montagne avec son père dans un quasi dénuement. Mais la nature environnante et leur «mur de livres» suffisent à satisfaire leurs modestes besoins. Sauf qu’un soir le père ne revient pas. La nouvelle vie de Martin est alors rythmée par ses jours sans le père.
«On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.» À l’incrédibilité du premier jour succède le choc avec le réel. Il faut répondre aux questions des gendarmes, puis il faut s’installer dans la nouvelle réalité: «si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là».
Avec beaucoup d’acuité, mais aussi un joli sens de la formule, le romancier va alors s’attacher à démontrer combien le lien entre le père et le fils est fort, juste dans les gestes du quotidien. Comme quand il coupe du bois: «En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant.» La puissance du lien est alors telle qu’avec une touche de fantastique le fils continue de parler à son père, à lui dire ses difficultés tout en essayant de conjurer sa solitude. Ses rencontres avec Marie-Louise, qui a bien connu son père et qu’il croise lors de ses balades en montagne lui mettent un peu de baume au cœur.
La surprise va venir avec les obsèques, lorsqu’il fait le connaissance d’une invitée-surprise, sa mère. Cette dernière va lui proposer de l’accompagner à Paris, proposition qu’il va accepter, non sans appréhension.
La seconde partie de ce passionnant roman s’inspire de la véritable histoire d’Olivier Pinalie, créateur du Jardin Solidaire, qui a relaté son expérience dans Chronique d’un Jardin solidaire. On y voit Martin essayer d’amener un peu de nature et de solidarité dans la grande ville. Une démarche qui va finir par susciter l’intérêt de sa demi-sœur…
Après Nature humaine de Serge Joncour, Le grand vertige de Pierre Ducrozet, La Dislocation de Louise Browaeys ou encore 2030 de Philippe Djian, on retrouve ici le thème du lien de l’homme avec la nature, de plus en plus distendu et de plus en plus indispensable. Souhaitons donc plein succès à ce beau roman initiatique!

Nous sommes les chardons
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782258194120
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, tout d’abord dans une région de montagne qui n’est pas précisément située, puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Martin voit son père mort venir s’attabler avec lui. Ce père qui lui a appris à entendre les arbres et à humer le vent, à suivre les pistes des bêtes dans la forêt, à connaître les paysans des alentours…
Les mystères que cette apparition révèle, le jeune homme va les affronter. Qu’y a-t-il au-delà de sa ferme isolée en pleine montagne? Une mère, d’autres lieux, d’autres gens, une autre manière de vivre… Martin va apprendre à les connaître et partir sur les traces de l’absent, pour mieux comprendre d’où il vient et ce qu’il vit.
Un beau roman d’initiation irrigué par un attachement sincère à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Éveil de la Haute-Loire (Philippe Suc)
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Lisez.com (Annonce du lauréat)

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
Préface d’Agnès Ledig
Ce livre est une histoire de lien.
Le lien de filiation, entre un fils et son père, que rien ne peut effilocher, pas même l’ultime destinée.
Le lien d’amour, qui naît et croît comme une évidence, telle une jeune pousse qui cherche le soleil, mue par une force inscrite en elle.
Le lien, enfin, de l’homme et de la nature. Présente, puissante, réconfortante, celle-ci s’invite tout au long du chemin de ce jeune homme qui, en cherchant son père, se trouve lui-même.
A la fois tranchante et poétique, la plume d’Antonin Sabot, qui signe là son premier roman, est efficace et généreuse.
Dans les pas de Jean Anglade, qui savait comme personne raconter la vie de gens ordinaires en sublimant leur quotidien, nul doute qu’un avenir littéraire se dessine pour ce jeune auteur bourré de sensibilité.
C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Premier jour sans le père
Je viens seulement de me rendre compte que le père est mort. Là, à la veillée. Il est assis à table devant la soupe grasse que je lui ai servie, mais il ne la touche pas et a un regard absent que je ne lui ai jamais vu. Un regard dur, ça ne m’alerterait pas. Ça, je lui connais. Avec une flamme sombre qui semble lui remonter des entrailles et qu’il est prêt à jeter sur vous sans un mot, qu’elle vous consume tout entier. Il aurait pu me lancer ce type de reproche muet si ce que j’avais cuisiné n’était pas à son goût ou qu’on n’avait pas assez rentré de foin pour les bêtes ou de bois en prévision de l’hiver. Il a tout un tas de raisons à lui pour adresser des reproches. Mais ce regard vide, ça ne lui ressemble pas.
«Oh, le père! Y a quelque chose qui va pas?»
Il ne répond pas. Pas même un grognement, comme il fait parfois. Ses larges épaules sont basses. Plus basses encore que la fois où il avait dû ramener, en la portant presque, une vache qui s’était abîmé une patte au pâturage et qui ne pouvait pas rentrer seule. Il avait fallu l’abattre un peu plus tard, car elle ne pouvait plus sortir de l’étable. Ce soir-là aussi, ses épaules étaient basses, au père, et il n’avait pas eu besoin de beaucoup de mots pour dire son dépit. De toute façon, ce n’est pas un bavard. Une force de la nature ça oui, mais pas un bavard à jacasser en permanence et à se vanter, comme certains voisins qui passent rendre visite une fois de temps en temps et qu’il accueille comme il se doit, mais sans trop d’hospitalité non plus, histoire de ne pas leur donner envie de revenir trop souvent. Il dit « C’est bien, la compagnie », quand ils sont assis à boire sa gnôle, « Mais ça doit être un plaisir qu’on savoure à petite dose », ajoute-t-il, une fois qu’ils sont partis.
Ainsi donc, il est là ce soir, à ne rien dire et à ne rien manger, à ne rien regarder vraiment non plus. Son regard ne s’attache à rien. Et lorsque je passe derrière lui, pour aller ranger le fromage dans la petite pièce qui nous sert de garde-manger, je vois son pull et sa chemise déchirés, collés à sa peau par un suint noir et brillant. Et en dessous, un grand trou, bien entre les omoplates, et qui descend jusqu’à la moitié du dos. La chair en dedans est déjà brune et sèche. Comment ai-je pu louper ça ? Vu la couleur de la plaie, ça fait bien deux ou trois jours qu’elle lui barre le dos. Je me revois m’interroger, il y a trois jours justement, à propos de sa veste déchirée. Sauf que ça ne suintait pas comme ça à ce moment-là. Et puis je m’étais dit que ça lui ressemblait bien, au père, de garder des vêtements tout abîmés et de se moquer de l’air que ça lui donne. Ensuite, il devait aller voir son amie Marie-Louise, alors je n’y ai plus pensé. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on s’est revus.
Je reste un instant interdit, les yeux fixés sur le trou horrible et sale. Je cours dans la remise chercher une bouteille de gnôle pour désinfecter ça, peut-être même qu’il reste une vraie bouteille d’alcool de pharmacie, encore plus fort et vraiment fait pour, parce que j’ai beau ne pas m’y connaître en médecine, je sais tout même qu’une blessure, il faut la désinfecter pour ne pas que la fièvre s’y mette.
Quand je reviens dans la pièce, le père n’y est plus. Il ne reste que la chaise tirée devant le bol de soupe tiède et un morceau de pain auquel nul n’a touché. Sur la chaise, il y a une fine couche de poussière comme si personne ne s’était assis dessus. Je ne sais pas comment je note tout ça. Sûrement que mon cerveau va plus vite que d’habitude et je remarque plein d’infimes détails pendant que je cours vers la porte, voir s’il n’est pas sorti et n’a pas besoin d’aide, que je le rentre et le couche, comme lui pour la vache blessée. Non pas exactement pareil, parce qu’ensuite il avait fallu la tuer et on ne fait pas comme ça pour les gens, surtout pas pour son propre père. Je pousse la porte et regarde au-dehors. La seule présence est celle des étoiles qui scintillent. « Plus fort que partout ailleurs », dit parfois le père, même que je ne comprends pas comment les étoiles peuvent briller moins fort à des endroits et plus à d’autres. Mais cette nuit, elles brillent très fort, car il n’y a pas encore de lune.
Il me faut un moment pour habituer mon regard et observer alentour si je ne le vois pas, si en plus de sa blessure, il n’y aurait pas la folie qui l’aurait pris et il serait parti marcher dans la forêt avec dans le dos un trou grand comme la main. Il vaudrait mieux qu’il se repose, plutôt que battre la campagne. En regardant tout autour, je crois apercevoir une ombre à la lisière des bois, au bout de la clairière dans laquelle est plantée notre maison, là où nous menons parfois paître nos vaches, mais pas trop souvent, car le sol n’est pas bon, plein de pierres qui font de sournoises buttes sur lesquelles elles pourraient se blesser et l’herbe n’y pousse pas bien. Il n’y a que des genêts et des prunelliers avec de longs piquants contre lesquels on se bat lorsqu’on en a la force, mais qui finissent toujours par gagner et par revenir. Je pars en courant vers l’ombre en appelant, « Oh, le père ! », du plus fort que je peux, et manque de m’étaler en heurtant une pierre. Arrivé à l’orée du bois, je n’aperçois plus la moindre ombre. On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.
En rentrant dans le noir, je me souviens de ce que racontait la vieille Mado les jours où on allait lui porter un fromage, une fois par mois, et aussi un peu de gnôle quelquefois. Elle habite dans la vallée d’à côté, un hameau de cinq maisons où tout le monde est soit mort, soit parti à la ville. Les derniers à s’en aller avaient voulu l’aider à déménager, l’emmener chez quelque cousin qui vivait moins loin de la civilisation. Ils affirmaient que ça serait mieux pour elle en cas de problème, alors que les plus proches voisins, nous, habitions à trois heures de marche, autant dire inatteignables en cas d’urgence, et, même si elle arrivait jusque chez nous, il faudrait deux heures de plus pour rejoindre le bourg. Ils avaient insisté pour qu’au moins elle demande l’installation d’une ligne de téléphone, même s’ils se doutaient bien que jamais l’administration n’irait équiper un hameau aussi reculé et voué à la disparition. De toute manière, elle n’avait rien voulu entendre. Maintenant que son mari était mort, répondait-elle, que pouvait-il bien lui arriver de pire que de partir le rejoindre ?
Sauf que ce n’est pas elle qui l’a rejoint, mais lui qui lui rendait visite, racontait-elle en riant. Elle nous disait que, parfois, il venait dans la minuscule pièce aux murs tout en bois clair qui lui servait à la fois de cuisine et de chambre, avec dans un coin son fourneau, dans lequel elle mettait une bûche après l’autre pour chauffer sa soupe, et à côté un réduit, une niche, sous l’escalier, qu’on aurait pu prendre pour un petit garde-manger si ce n’était la couverture rouge-violet, teintée au jus de cassis, qui montrait que c’était son lit, avec au-dessus, accrochées, une vieille publicité jaunie pour une cocotte-minute et une carte postale de Lourdes envoyée par sa nièce il y a bien longtemps. Ainsi donc, son mari venait lui rendre visite, à l’heure du dîner, à l’heure où avant qu’il soit mort il rentrait des champs. Il se tenait assis à table comme s’il attendait de manger la seule soupe que faisait toujours la Mado, avec une pomme de terre, des orties, et de larges feuilles duveteuses de consoude qui donnent un goût de poisson ; mais il ne parlait pas, il ne mangeait pas.
La première fois, ça faisait bien déjà cinq ans qu’il était mort. Il était revenu juste après le départ des derniers voisins. Elle avait eu peur, bien sûr. Mais elle avait vite vu que le fantôme ne lui voulait aucun mal, qu’il restait simplement là, à la regarder affectueusement, par-dessous son béret sale, celui qu’il avait toujours porté et qui, à la longue, l’avait rendu chauve sur le dessus du crâne, mais ça n’était pas bien grave, il ne l’enlevait presque jamais, ce béret, seulement lorsqu’il allait à la messe, ce qui n’arrivait qu’à Noël et pour le 15 août. Tant pis pour les cheveux. Il souriait silencieusement derrière sa moustache toute fine, ça lui faisait une mine espiègle. D’ailleurs, croyait la Mado, il n’avait pas l’âge de quand il était mort, lorsqu’une vache devenue folle lui avait marché dessus et brisé une côte qui lui était rentrée dans le poumon et qu’il s’était étouffé là, tout près, à l’étable. Il était plus jeune, comme lorsqu’ils s’étaient rencontrés à un bal, là-bas dans la vallée, et qu’elle avait vite déménagé de chez ses parents pour le rejoindre puisqu’à l’époque on ne pouvait pas faire autrement si un enfant s’annonçait. Même si ensuite elle l’avait perdu, mais ça, c’était une autre histoire et elle n’aimait pas trop en parler.
En tout cas, elle avait vite compris que son mari était revenu pour une bonne raison. Elle était seule au village désormais et il lui fallait quelqu’un pour veiller un peu sur elle. Elle aimait ça, disait-elle, revoir son époux par moments. Souvent, il venait des soirs où le cafard lui montait à la gorge de n’avoir vu personne depuis longtemps. Ça lui rappelait sa jeunesse de l’avoir à table qui la regardait tendrement. Elle aurait préféré pouvoir lui prendre la main et lui parler un peu, mais ça lui faisait déjà du bien de savoir qu’il pensait toujours à elle.
Est-ce que c’est pour la même raison que le père n’a pas disparu tout de suite quand il est mort ? Pour que je ne me retrouve pas tout seul ? Est-ce qu’il se dit que j’ai encore besoin de quelqu’un pour me guider à la ferme ? Pourtant, depuis un moment déjà, il n’a plus grand-chose à m’apprendre quand je mène les vaches à l’alpage, qu’on prépare le fromage ou qu’on s’occupe du potager. Dans les bois, je me débrouille presque aussi bien que lui pour distinguer les plantes comestibles des toxiques, piéger des lièvres ou savoir quel arbre on peut abattre sans perturber l’équilibre.
Mais aussi, pourquoi est-ce qu’il s’enfuit, maintenant? Est-ce qu’il est venu me rassurer, me signifier que bien qu’il soit mort je ne devrais pas avoir peur, pas partir en laissant notre maison à l’abandon, mais continuer à m’en occuper comme lui l’avait toujours fait ? Ici, on ne plaisante pas avec la mort des gens et encore moins avec leur réapparition. Si les morts ne partent pas, c’est qu’ils veulent dire quelque chose. Mais pour le moment, le message du père, je ne le comprends pas et je vais me coucher l’esprit plein de toutes ces questions.
Je me retrouve seul dans notre petite chambre où il y a plus de place pour les livres que pour nos lits. « On a découvert l’isolation par les livres », plaisante parfois le père qui adore les regarder, tout serrés et qui emplissent l’espace de la chambre jusqu’au plafond. Ce soir, je n’ai pas la force de lire comme on le faisait avec le père, chacun dans notre coin à commenter nos lectures respectives tandis que la nuit avançait et jusqu’à ce que l’un de nous deux s’endorme. Moi en premier, au début, et puis lui, de plus en plus souvent ces dernières années. J’ai dans le ventre un pincement que je n’explique pas, et de voir tous ces livres, ça me fait tout drôle. Comme si c’était eux qui rappelaient le père. Aussi, demain, il faudra que j’aille voir les gendarmes pour leur raconter tout ça. Je sombre dans le sommeil et rêve d’immenses forêts.

Deuxième jour sans le père
Les gendarmes ont fait des yeux comme des soucoupes quand je leur ai raconté mon histoire et m’ont demandé de la répéter quatre fois. A la fin, j’insistais beaucoup moins sur la présence muette du père à table et j’ai senti que ça les rassurait un peu, qu’ils écrivaient plus facilement sur leur ordinateur si je ne parlais pas de la course dans la nuit à la poursuite d’un mort, ou bien des fenaisons qui n’avançaient pas aussi vite qu’elles auraient dû parce que le père avait beau prendre du foin avec sa fourche et le mettre sur notre charrette, il semblait y en avoir toujours autant au sol.
Les gendarmes, c’est pas des gens d’ici. Je veux dire, c’est des gens des plaines, souvent, et ils ne comprennent pas ce qui peut se passer chez nous. On ne peut pas leur expliquer que l’air n’est pas pareil qu’ailleurs, comme disait la Mado devant mon père se fendant d’un sourire entendu, pas la peine d’expliquer plus, je devrais le découvrir par moi-même. Derrière ceux qui m’interrogeaient à tour de rôle, il y avait tout un groupe de gendarmes qui, tour à tour, me regardaient et se mettaient des bourrades dans les côtes. Mais je me répétais, ils sont pas d’ici, ils savent pas, et j’adoucissais mon histoire. Un seul rigolait moins que ses collègues, le jeune qui m’avait interrogé en premier et avait un accent corse. Il ne riait pas lorsque je lui ai raconté les histoires de la plaie que j’avais vue en passant derrière le père et de la fuite dans la nuit. Au contraire, il avait plutôt eu l’air un peu effrayé, comme si ça lui rappelait quelque chose, et il était parti chercher un supérieur. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé de répéter plusieurs fois. Rejoint par les autres dans la pièce du fond, il ne rigolait pas vraiment et d’ailleurs, les autres, je me demande s’ils se foutaient de moi ou bien de lui qui avait l’air de me croire.
Ils ont fini par en savoir assez et sont sortis avec moi. Dehors tout un attroupement s’était formé, des personnes qui m’avaient vu arriver seul au village ce matin. Elles nous connaissaient, le père et moi, et savaient que je ne descendais jamais sans lui. Elles voulaient savoir ce qui se passait pour que j’aille directement à la gendarmerie sans déposer des fromages à l’épicerie générale.
«Jean-Claude Tournier a disparu», a dit le capitaine aux habitants du village.
Moi je me demandais pourquoi il ne disait pas «mort», mais je n’ai rien laissé paraître, ça devait être une façon de parler de gendarmes.
«Son fils Martin nous a prévenus qu’il n’est pas revenu depuis plusieurs jours dans leur ferme, mais ne vous inquiétez pas, nous allons partir à sa recherche sans plus tarder.» Et moi, je me disais à moi-même qu’ils pouvaient courir. Si le père avait décidé de disparaître, eh bien ce n’étaient pas ces hommes, ignorants de la montagne, qui allaient le retrouver. Mais, à nouveau, j’ai gardé ça pour moi, excédé de voir ces types qui ne m’écoutaient qu’à moitié et qui ne voulaient entendre que ce qui les confortait dans leur petite vision du monde.
Ils m’ont ramené en bas de l’alpage en 4 × 4, puis m’ont accompagné à pied jusqu’à notre ferme. Le plus vieux, pourtant pas plus âgé que le père, la cinquantaine, mais un peu gras, soufflait telle une vache à l’agonie. Ça me peinait presque pour lui. Mais aussi ça me faisait plaisir. Je me disais qu’ainsi il comprendrait peut-être ce que disait la Mado, que l’air, ici, n’est pas pareil, à commencer qu’il y en a moins et qu’il faut en respirer plus pour que les muscles et le cerveau continuent à bien fonctionner. La montagne aime que l’on se promène sur elle, mais il y a certaines règles que l’on doit respecter pour qu’elle l’accepte, disait mon père. Par exemple, ne pas venir en voiture. Il faut sentir la pente dans ses muscles et dans ses poumons, c’est ça qui amène le cerveau à comprendre qu’il n’est plus dans la plaine. Sinon, la montagne voudra se venger. Le gros gendarme avait failli merder en suggérant de monter tout en 4 × 4, mais puisque de toute façon on ne pouvait pas se rendre par là où nous habitions en voiture, il avait bien été obligé de se conformer aux règles. Il ne s’en doutait pas, maintenant qu’il en chiait, mais en réalité, c’était mieux pour lui.
Ils sont entrés dans la partie de la ferme où on loge, avec le père. Avant, ça n’était qu’un pauvre abri de berger, mais il l’a agrandi et consolidé si bien qu’on l’appelle toujours « la cabane » mais que ça ressemble presque à une petite maison maintenant. Ils m’ont demandé si le père n’avait pas écrit une lettre avant de partir, ou laissé entendre qu’il s’en allait. Vu que je leur avais dit qu’il était mort, ça m’échauffait un peu leur façon de ne pas me croire. En plus, je commençais à m’en vouloir d’être allé les voir. J’en venais à penser qu’ils n’allaient pas pouvoir m’aider et puis, surtout, je me rappelais que le père considérait notre bout de baraque comme un refuge, comme notre lieu à nous où nul ne pouvait venir sans notre accord, où nous ne devions n’amener que ceux qui comptent pour nous. J’avais l’impression d’avoir trahi sa volonté.
Ils ont fouillé les tiroirs d’une commode dans laquelle traînaient les papiers du père, ont jeté un œil à notre chambre et aux différentes pièces, mais la partie que nous habitons n’est pas grande et ça ne leur a pas pris longtemps. A cette heure, une battue devait avoir démarré dans la forêt entre la route et chez nous, qui se poursuivrait ensuite vers le village au cas où « Monsieur Tournier », comme ils appelaient le père, serait tombé d’une falaise ou aurait eu un malaise et serait toujours allongé quelque part. Et si cela restait sans résultat, ils enverraient peut-être un hélicoptère pour aller voir plus haut dans la montagne. Moi, je savais que «Monsieur Tournier» n’était pas dans une crevasse, pas plus qu’il n’avait eu de malaise. Il ne pouvait pas choisir une manière simple de mourir, et surtout, il n’aurait pas voulu qu’on le trouve facilement. Toute sa vie, il avait voulu être difficile à cerner, à repérer. Sinon pourquoi est-ce qu’il serait venu dans cette cabane alors qu’il habitait à Paris? m’avait-il raconté une fois. Tout seul ici plutôt qu’au milieu de plein de monde là-bas, et qu’il aurait pu devenir «une pointure», ainsi que j’avais entendu quelqu’un le souffler, une fois où il avait pris la parole à la mairie quand un type des «services de l’État» était venu présenter un projet de barrage sur le torrent en bas de la vallée et que le père lui avait cloué le bec. Une pointure de quoi, je ne sais pas, mais il aurait pu, disait-on. Et tout le monde était venu le féliciter pour ce qu’il avait dit, et bien que l’année suivante le barrage ait fini par se construire, au moins on avait protesté, disaient les gens, montré que cette décision ce n’était pas de la « concertation », contrairement à ce que les autorités essayaient de dire, mais bien un état de fait. A part devenu très vieux, et s’il était mort dans son lit, il n’aurait jamais laissé quiconque qu’il n’aimait pas le trouver, et même à ce moment-là, ce n’est pas sûr qu’il aurait laissé ça arriver. Il aurait sûrement eu le moyen d’échapper aux regards. Alors eux, des types qui soufflaient comme des vaches à la moindre montée, ils n’avaient aucune chance. Peut-être que la montagne le protégerait contre ceux qui monteraient en hélico. Le père n’avait rien dit à ce propos, mais si la montagne ne supporte déjà pas les voitures, je préfère ne pas savoir ce qu’elle pense des hélicoptères.
Après avoir un peu tout fouillé, les gendarmes sont sortis appeler leurs collègues par radio.
Ils sont partis en disant qu’ils viendraient me voir aussitôt, que je ne m’inquiète pas, ils retrouvent toujours ceux qu’ils cherchent. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont eu un regard menaçant, à dire ça. Comme si on n’avait pas le droit de disparaître.
La fin de la journée est passée vite. Je devais rentrer du foin puis m’occuper des bêtes. Je n’ai pas eu le temps de penser au père jusqu’au soir, où je suis resté vraiment tout seul. La journée, de toute manière, on a souvent l’impression d’être seul même s’il y a quelqu’un. On a beau travailler parfois côte à côte, chacun est plongé dans ses pensées. C’est le travail manuel qui fait ça. Les idées nous emmènent au loin. Le corps travaille là, les pieds bien au sol, mais l’esprit reste tout frais et part se promener sur les sommets autour. Parfois, on réfléchit à des idées intelligentes lues la veille, on a l’impression de comprendre sans mettre complètement le grappin dessus. Elles deviennent claires, mais ne restent pas. Et ça n’est pas grave, affirmait le père, puisque c’est par ces chemins que se construit la pensée, en divaguant, en partant voleter sur les cimes à imaginer les belles fleurs qui y poussent, pratiquement hors d’atteinte, et que nul ne voit jamais. Et la question c’est de savoir, alors, pour qui elles poussent. Je m’imagine transformé en un aigle qui nous survole, et je vois des humains minuscules en bas qui mènent des vaches ou portent du bois. Il faut parfois se prendre pour un aigle pour comprendre sa condition d’humain.
Aujourd’hui, je n’ai pas l’occasion de me prendre pour un oiseau et pourtant je crois bien comprendre ce qu’implique être un homme, et c’est que si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là. Je ne lui mets pas un bol pour la soupe pour le sentir auprès de moi. J’ai lu ça dans trop de livres pour me faire avoir, et je n’ai pas envie qu’il revienne déjà, avec les gendarmes pas loin. C’est comme si je l’avais dénoncé, l’accusais de sa propre mort et m’en plaignais à une autorité que toute sa vie durant il avait refusé de reconnaître. M’en remettre à elle, c’était une trahison au dernier instant, celui où au contraire on aurait dû être encore plus solidaires.
En allant me coucher, je suis partagé entre le soulagement qu’il ne m’ait pas vu le lâcher ainsi et la peur qu’il décide de ne plus revenir. Je m’endors et rêve que je marche au bord d’une longue falaise.

Extraits
« Ce matin, les vaches, énervées, m’ont réveillé, car hier je n’ai pas eu le temps de les traire. On en a quatre qui donnent et une qui est trop jeune, mais ça demande beaucoup de boulot. Hier, c’était de trop et, ce matin, leurs mamelles sont bien pleines. Elles leur pèsent. Pas moyen d’y couper. En plus, elles sont perturbées de me voir. Normalement, c’était le père qui se chargeait d’elles au saut du lit.
«Eh oui, le père est parti, c’est moi maintenant qui m’occupe de vous.»
J’essaie de les calmer. Je crois qu’elles comprennent, et assez vite elles arrêtent de donner des coups de patte contre le seau à lait. La Blanche me regarde avec des yeux tout humides comme si elle savait que lorsque je dis «parti», en réalité ça veut dire «mort». Elle a compris que le père ne viendra plus jamais lui flatter le col et la traire à l’aube, en hiver, où il y a parfois les bouses qui durcissent tellement il gèle. Certaines renâclaient un peu de temps en temps à cause de l’âpreté de la vie dans les hauteurs, devenaient un peu folles lorsqu’on leur enlevait leur veau ou faisaient des manières pour accueillir une nouvelle après qu’on avait envoyé l’une d’elles à la réforme. Mais il les aimait, ses vaches, le père. Et, lorsqu’il revenait de l’abattoir avec de la viande, il s’arrangeait pour la prendre d’une autre bête. Ça nous coûtait un peu plus cher, mais ça faisait que les nôtres ne sentaient pas la chair de leur camarade, sinon elles comprenaient ce qui allait finir par leur arriver un jour. Je crois qu’elles aussi elles aimaient bien le père. Parce qu’il était là pour elles. Il pensait que c’était en partie ça, le rôle des hommes.
Que l’homme n’est pas une fin en soi et ne peut pas disposer de la nature comme il le veut. Mais qu’il n’est pas non plus un animal identique aux autres. «Les deux points de vue aboutissent à des situations pas tenables, argumentait-il en flattant le col de ses vaches. Soit à faire souffrir les bêtes parce qu’on serait trop supérieurs à elles, soit à les faire souffrir en les laissant toutes seules.» Lui, il aspirait à un rôle entre les deux. Il voulait être un homme qui s’occupe des animaux mais saurait les laisser tranquilles dès qu’ils le voudraient, et qui prendrait en compte leur caractère. C’est-à-dire que les aigles ou les loups, eux, ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, tandis que les vaches et les brebis, elles aiment bien ça. Et encore, on ne peut pas généraliser. Il y a des bêtes domestiques qui préfèrent rester seules. La Noire, qu’il appelait Ana, comme dans «anarchiste», était comme ça. Il blaguait et disait que c’était la syndicaliste du lot les jours où elle ne voulait pas se lever s’il faisait trop froid, ou qu’elle réclamait une plus grosse brassée de foin vers la fin de l’hiver. Souvent d’ailleurs, il l’écoutait et si je lui demandais pourquoi il leur avait donné plus à manger ce jour-ci, il souriait doucement et prétendait qu’il avait eu une réclamation des syndicats bovins. Bien sûr, s’occuper des animaux de cette manière, ça exige de la patience et du temps. «Pour observer et comprendre, faut pas être pressé», il expliquait. Pas plus pour produire que pour se déplacer. Lui, il aimait ça plus que tout, regarder et écouter, laisser les choses se construire en douceur, ne rien presser. Ce matin justement, j’entends le pic épeiche, pas trop loin, qui martèle contre un arbre. Je suis assis sur le seuil à boire le lait tiède de la Brune, et j’écoute le chant de la forêt. »

« L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs. Il avait pris cette question très au sérieux, même si moi, ces histoires de bruit, d’entendre et d’écouter ce qui arrivait au bout de la planète, ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

« Dans le coin, on a pour habitude de juger les gens sur leurs actes plus que sur leurs paroles. C’est pour ça que l’on s’attelle avec obstination aux tâches quotidiennes. Ce n’est pas par maniaquerie ou par petitesse d’esprit, mais pour le socle qu’elles forment à la réflexion ensuite. Une fois que le travail du jour est abattu, que l’on a travaillé à sa propre survie, enfin, la pensée prend une vraie valeur. »

« Couper du bois, ça n’a l’air de rien, mais c’est un geste essentiel. Lorsque je brandis le merlin avec sa tête brute et triangulaire, je me sens relié à des tas de générations précédentes. Bien sûr, en ville aujourd’hui, il y a l’électricité ou le gaz, mais nous, on n’a que ça pour se chauffer l’hiver ou pour cuire la nourriture. En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant. »

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_©DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans son premier roman Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020. (Source: Presses de la Cité)

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Cent millions d’années et un jour

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Le paléontologue Stanislas Armengol, né en 1902 à Tarbes, a quitté sa région natale pour Paris, où il poursuit ses recherches. Avec un groupe d’amis, il organise une expédition dans les Alpes pour tenter de retrouver le squelette d’un dinosaure pris dans les glaces. La quête d’une existence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le paléontologue, le dinosaure et l’enfant

Après Ma Reine, un premier roman très réussi, Jean-Baptiste Andrea confirme tout son talent en racontant la quête d’un paléontologue parti sur les traces d’un dinosaure. Éblouissant!

L’avantage du blogueur qui participe à l’aventure des «68 premières fois», c’est qu’il découvre un auteur avant de pouvoir le suivre au fil d’une œuvre qui se construit livre après livre. Jean-Baptiste Andrea nous a offert avec Ma Reine (disponible en poche chez Folio) un premier roman délicat et tendre qui explorait le monde avec les yeux d’un petit garçon. Le voici de retour avec un second roman tout aussi réussi qui, comme le précédent, vous happera dès les premières pages.
Il met en scène Stan, un garçon qui se passionne pour les fossiles et dont on va suivre le parcours depuis les Hautes-Pyrénées jusqu’aux Alpes de Haute-Provence, en passant par Paris.
C’est sans doute lorsqu’il découvre son premier trilobite que naît sa vocation. Dans cette pierre vieille de trois cent millions d’années, il va surtout trouver un moyen d’oublier la violence qui règne au sein de sa famille. Son père, que tout le monde appelle Le Commandant, est un despote dont sa mère autant que lui-même subissent les humeurs. Sa vocation sera sa porte de sortie. Déjà il rêve d’emmener sa mère à Paris et de lui offrir un palais digne de sa beauté, avec de belles moulures.
Un rêve qu’il sera proche d’exaucer lorsqu’il deviendra professeur d’université et paléontologue réputé. Mais une santé fragile l’emportera trop vite.
Il se consacre alors à ses recherches et veut croire à la légende colportée d’un monstre pris dans les glaces. Avec ses amis scientifiques, il monte une expédition vers l’un des glaciers alpins proches de l’Italie et rêve de mettre la main sur un squelette de dinosaure. Un défi de taille, mais qui pourrait couronner sa carrière d’une gloire tardive. Mais les difficultés s’enchainent alors que l’été finit. Il va bientôt falloir lever le camp. À moins que, grâce à une nouvelle technique, en enflammant de l’huile, on puisse progresser plus vite à travers le glacier jusqu’à la grotte…
Il serait dommage d’aller plus avant dans le récit et de détruire tout suspense.
Mais il serait tout aussi dommage de ne pas dire combien cette quête est admirablement bien construite, découpée en quatre parties comme les quatre saisons, qui nus valent de parcourir tous les âges de la vie, de l’espoir à l’introspection, du chemin parcouru à celui qui reste à faire. Avec cette image d’un père dont il voulait s’émanciper et qui finalement ne se révélera pas si différent que cela de son fils. À 53 ans, Stanislas, «né en 1902 à Tarbes d’Henri Manuel Armengol, dit Le Commandant, et de Maria Dolorès Jimenez, dite maman» le comprendra, nous laissant quelques pages éblouissantes sur la filiation et les leçons d’une vie.

Cent millions d’années et un jour
Jean-Baptiste Andrea
Éditions L’iconoclaste
Roman
310 p., 18 €
EAN 9782378800765
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans les Hautes-Pyrénées, puis à Paris et enfin dans les Alpes, à la frontière avec l’Italie.

Quand?
L’action se situe tout au long du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une expédition paléontologique en pleine montagne où chaque pas nous rapproche du rêve et de la folie. Après le succès de « Ma reine », un deuxième roman à couper le souffle.
1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.
De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.

68 premières fois
Blog Mémo Émoi
Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
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Blog Christlbouquine 
Blog A bride abattue (Marie-Claire Poirier)
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Interview de Jean-Baptiste Andrea pour Cent millions d’années et un jour
© Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’oublierai bien des choses, c’est inévitable, jusqu’à mon propre nom peut-être. Mais je n’oublierai pas mon premier fossile. C’était un trilobite, un petit arthropode marin qui n’avait rien demandé à personne quand mon existence percuta la sienne un jour de printemps. Une seconde plus tard, nous étions amis pour la vie.
Ses compagnons et lui, il me le raconta quand je fus en âge de le comprendre, avaient survécu à plusieurs extinctions de masse. À la lave et à l’acide, au manque d’oxygène, au ciel qui penchait. Et puis un jour ils avaient dû baisser les armes, reconnaître qu’ils avaient fait leur temps et se rouler en boule, bien au chaud au fond d’un caillou. Il fallait accepter la défaite, laisser la place aux autres.
L’autre c’était moi, Homo sapiens en pantalon trop grand, debout dans les hautes herbes d’un siècle encore jeune. J’avais été renvoyé de l’école communale, ce matin de 1908, pour avoir corrigé la maîtresse. Pépin n’était pas le nom d’un roi de France, comme elle le prétendait. C’était celui d’un chien, mon chien, un berger bleu que nous avions trouvé dans la grange. Il nous protégeait des esprits maléfiques et des chats errants – souvent les mêmes, tout le monde savait ça.
Mlle Thiers m’avait montré une illustration d’un petit barbu couronné, sous les lettres P-É-P-I-N dont il m’avait semblé, même si j’apprenais à peine à lire, qu’elles épelaient une preuve crédible de mon erreur. Lorsqu’elle avait demandé «Tu as interrompu la classe, tu as quelque chose à dire?», j’avais répondu «La prochaine fois, j’aurai raison». Elle avait écrit insolent à la plume sur mon carnet, souligné deux fois, et tu me feras signer ça à tes parents s’il te plaît.
Je rentrai directement par le chemin des Brousses avec mon insolence à deux traits et ma tête de victime. De tous les gars du coin, j’étais le seul qui aimait l’école, et j’étais le meilleur. Qu’est-ce que j’y pouvais, moi, si ce roi avait un nom de chien ?
Aux volets tirés de la chambre, je compris que je ne devais pas déranger ma mère. Dans ces moments, il lui fallait du noir et du noir seulement. Le Commandant n’était pas à sa place sur l’horizon, là où nos champs basculaient vers le village. Il n’y avait que Pépin, justement, sa jeunesse vigilante blottie dans le vent au sommet d’une butte. Il redressa sa bonne oreille et me toisa un instant, un peu roi c’est vrai, avant de se rendormir.
Je m’emparai d’un marteau, remède souverain à bien des problèmes. Il valait mieux s’en servir loin de la maison et je traversai un maquis de salades, tout droit, jusqu’au moment où une grosse pierre m’arrêta dans le champ du voisin. J’y superposai le visage de Mlle Thiers, un, deux, trois, et lui assenai un coup vengeur. La pierre s’ouvrit aussitôt, comme si elle avait fait semblant d’être entière. Et mon trilobite me regarda droit dans les yeux, aussi surpris que moi, depuis ses profondeurs.
Il avait trois cents millions d’années, et moi six ans. »

Extraits
« C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes. » p. 17

« Sous ma fenêtre, un chiot patauge dans l’ombre du mur, tourbillonnant après sa queue. Il ignore encore qu’il ne la rattrapera pas, que d’autres ont essayé avant lui et qu’ils ont renoncé. Je connais ce chiot, mes lèvres s’arrondissent pour l’appeler, mais non, bien sûr, nous sommes le 16 juillet 1954 et Pépin est mort depuis quarante ans. » p. 19

« Val d’Enfer, Corne du Bouc, cette région résonne de la présence du diable, et je commence à comprendre pourquoi. À chaque pas, à chaque barreau que je monte dans un souffle de rouille, le poids de mon corps double. La peur me ferraille le cou et les épaules. Un arrachement interminable à la pesanteur. Cette ascension n’est pas si différente de mon enfance, au fond. Quand j’annonçai à mes parents que je voulais devenir paléontologue, le Commandant me balança une gifle qui me fit sonner les oreilles jusqu’au soir et me dit d’arrêter de me donner des airs. » p. 82

«Le glacier est à une heure de marche. Si notre dragon voulait jouer à cache-cache avec nous, pour la forme, je ne lui en voudrais pas. Je n’ai pas compté pendant si longtemps, un bras sur les yeux, pour le découvrir tout de suite, la queue dépassant d’un placard. » p. 90

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Scénariste et réalisateur, il s’est révélé en tant qu’écrivain avec Ma reine (paru en 2017), qui a obtenu douze prix littéraires, dont le prix Femina des lycéens et le prix du Premier Roman. (Source : Éditions L’Iconoclaste)

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Écorces vives

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En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

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Les autres critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

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L’Enfant des Soldanelles

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En deux mots:
Envoyé dans un préventorium aux début des années cinquante, un garçon va se prendre d’amour pour la Haute-Savoie et vouloir tout partager avec un compagnon idéal. Devenu adultes, Guillaume et Augustin s’installent au pied des sommets. Mais une série de drames viennent secouer leur vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voile noir sur les Alpes

Gérard Glatt revient dans les Alpes avec une histoire à la fois très personnelle et très romanesque. «L’Enfant des Soldanelles» tient à la fois du roman d’initiation et du thriller. Une double réussite!

Solide pilier de la collection «Terres de France», Gérard Glatt nous offre tous les ans un roman solidement ancré dans le paysage, doublé d’un scénario qui sonde l’âme de ses personnages. Après Retour à belle étoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer, voici L’enfant des Soldanelles.
Ce nouvel opus lui permet de retrouver les Alpes et plus particulièrement la région de Chamonix qu’il connaît depuis son enfance, comme il prend soin de nous le rappeler dans un avant-propos éclairant: «J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium». J’imagine que les premières pages du livre qui racontent comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, prend la direction des Alpes à la fois pour son air pur et pour l’éloigner de ses deux frères, Etienne et Benoît sont assez fidèles à ses souvenirs d’enfance. Qu’il a ressenti ce mélange de crainte face à l’inconnu et à l’éloignement de sa famille et de fascination pour ces montagnes et la découverte d’un nouvel univers, de nouveaux amis.
Sur cette base du vécu et du ressenti de l’enfant, Gérard Glatt a imaginé «le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres.»
Le séjour de Guillaume aux Soldanelles va se prolonger, solidifier l’amitié avec Augustin et l’amour pour ces montagnes que les garçons rêvent de maîtriser. Très vite, l’un et l’autre vont devenir indispensables à Guillaume, ne s’imaginant pas vivre ailleurs. Et s’il fera une parenthèse par la Bourgogne avec sa famille, il reviendra parcourir tous les sentiers, explorer tous les massifs. Augustin et Guillaume vont trouver en Julien un guide parfait, rêver de nouvelles conquêtes.
De belles perspectives qui viendront se fracasser le jour où Julien est victime d’un accident, lui qui pourtant connaissait si bien «ses» montagnes. La présence d’Augustin et Guillaume va alors mette un peu de baume au cœur des Villermoz, ravis de voir les jeunes garçons fidèles à leur pacte d’amitié.
Augustin va s’engager au Peloton de Haute-Montagne de Chamonix, rencontrer Catherine et devenir père de famille. Guillaume, du retour de son service militaire, va se voir proposer de rejoindre l’entreprise de décolletage des Villermoz: «Tu ne remplaceras jamais Julien, c’est certain, lui avait dit Villermoz, parce que tu n’es pas notre enfant. Mais là n’est pas la question. On a confiance en toi, comme on aurait eu confiance en Augustin, pour assurer la continuité. Moi, je fatigue. De plus, tu as tous les diplômes qu’il faut. Pas de la même école que notre Julien, mais c’est tout comme. Enfin, tu feras ce que tu voudras… Faut que tu réfléchisses, gamin.»
L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant qu’il fait la rencontre d’Aurélie et que très vite il comprend qu’elle sera celle qui partagera sa vie.
Du beau roman sur l’amitié et sur l’amour, on bascule alors dans le thriller.
La mort de Julien ne va pas rester la seule à jeter un voile noir sur le Mont-Blanc. Aurélie est fauchée par une voiture.
C’est alors que Gérard Glatt peut déployer tout son talent, remonter les parcours de chacun, lâcher ici et là quelques indices pour que le lecteur se mette en quête de l’effroyable vérité.
Refermant le livre, on est à nouveau bluffé par les talents d’alchimiste de l’auteur qui sait fort habilement marier le caractère des hommes à leur environnement. On n’imagine pas cette histoire ailleurs que dans ce paysage, tout à la fois majestueux de beauté et impitoyable, forgeant les caractères les plus trempés et les folies les plus passionnelles. C’est beau, c’est dur. C’est réussi.

L’Enfant des Soldanelles
Gérard Glatt
Presses de la Cité, coll. Terres de France
Roman
464 p., 21 €
EAN : 9782258161894
Paru le 17 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans les Alpes, en Haute-Savoie du côté de Chamonix, Sallanches et Magland, mais on y évoque aussi la région parisienne, le bois de Vincennes, La Norville, Montgeron, Rueil-Malmaison ainsi que la Bourgogne, du côté d’Auxerre et Toucy.

Quand?
L’action se situe principalement de 1952 à 1974, l’épilogue allant jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant la seconde moitié du XXe siècle, le roman d’une indéfectible amitié entre deux jeunes hommes, et l’initiation parfois douloureuse de l’un d’eux, Guillaume, à la vie d’adulte. Un parcours ancré dans le décor puissant des Alpes.
La montagne comme une évidence, comme une renaissance… Hiver 1952. Loin des siens, pendant six mois, Guillaume part en convalescence à Chamonix. Il découvre, ébloui, le décor grandiose des Alpes. Le petit citadin de huit ans en gardera le souvenir d’un paradis perdu. Mais il reviendra, tant le besoin est là, irraisonné, de vivre près des cimes avec son ami d’enfance Augustin. Une passion nourrie aux côtés de Julien Villermoz, un natif de la vallée de l’Arve, qui tel un grand frère les initie à sa montagne, à ses beautés et ses mystères. Jusqu’à un après-midi fatal…
Pour les deux jeunes hommes, le coup est rude, le vide immense. Et davantage encore pour Marguerite qui aimait son fils Julien. D’un amour vibrant. Exclusif. Dévastateur…
Un roman d’initiation qui mêle à l’émotion la tension et le suspense des passions humaines.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
« J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium. Pierre-Jean Remy, de l’Académie française, y séjourna également en 1951. Pour des raisons semblables aux miennes. Dans sa préface à Portraits de guides, de Roger Frison-Roche, outre la révélation que fut pour lui Chamonix, de son séjour aux Soldanelles il conserva, ce sont ses mots : « … un peu la nostalgie d’une manière de paradis perdu… ». Le préventorium, alors composé de trois chalets, a été rasé aux alentours des années 1980. Inutile d’y aller voir. A la place, une résidence assez luxueuse a été construite. Un chemin tout proche porte cependant le même nom. En 1953, à la tête des Soldanelles : le docteur Aulagnier et son épouse. Elle, des plus effacées comme souvent les femmes à cette époque. Et lui, l’être le plus affable qui fût pour les parents qui lui confiaient leur enfant, et le plus à l’écoute, tel un père, pour les enfants dont il prenait la charge. Le docteur Aulagnier, selon ce que m’a appris Christine Boymond Lasserre, guide conférencière à Chamonix, est mort en 1972. Longtemps, j’ai considéré que je lui devais ma santé recouvrée. Je l’ai pensé, et chaque jour, tandis que l’âge avance, je le pense plus fort encore… Qu’il sache, là où il est, qu’il m’a fallu du courage pour écrire ce livre, à ce point qu’il m’a éprouvé nerveusement et physiquement ; et sache que je ne regrette rien tant est grande la gratitude que je lui dois et lui devrai toujours d’être encore de ce monde…
Ce livre est-il un roman? un roman plutôt qu’un récit? ou tout bonnement mon histoire, comme Guillaume le revendique quelque part? Peut-être, au fil des pages, le lecteur se posera-t-il ces questions? Des questions qui mériteraient sans doute des réponses… Alors pourquoi différer et les remettre à demain, ces réponses que j’ai là, auxquelles j’ai donné la forme symbolique du roman et qui n’attendent que d’être dites ? Parce que, oui, mon histoire est dans ces pages. Elle est là, telle que je l’ai voulue ; elle est là, mais pas toute. Pour une simple raison, tout d’abord. C’est que je n’en évoque qu’une trentaine d’années, ces années qui ont couru de 1944 à 1974, tandis qu’en ce mois d’avril 2018, j’y mets le point final. Quarante-quatre années se sont donc écoulées et, du chemin, depuis, j’ai eu le temps d’en parcourir. A cette raison, une autre s’imposait à moi : Je voulais écrire un roman ; le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres. C’est pourquoi cette histoire, mon histoire, est aussi, est surtout immensément rêvée. Car le cauchemar est aussi un rêve. Une convention comme une autre… Certes, nombre de pages, comme la relation de ce séjour à Chamonix, relèvent davantage du récit que du roman. Comme la découverte éblouie, par Guillaume, l’enfant que j’étais à douze, treize ans, de cette ferme abandonnée, au Bréau, près d’Auxerre. Ou cette espérance un peu folle, sous une forte pluie, de ce miraculeux ami – mes jambes, aujourd’hui, en tremblent encore – dont l’ombre mouvante sur les murs d’une chambre m’assurait qu’elle ne serait pas vaine. De nombreux autres passages pourraient être cités, mais ce serait altérer la lecture de ce livre où l’imaginaire, comme une nécessité littéraire, l’emporte malgré tout et de loin sur les faits. De mes principaux personnages, pour plus de distance, j’ai changé les prénoms. L’un est devenu Guillaume, et j’ai nommé l’autre Augustin. Des frères de Guillaume également, Etienne et Benoît, mes deux frères. Mais des autres personnages, qu’il s’agisse des parents de Guillaume ou de ceux d’Augustin, j’ai tout conservé de la personnalité de chacun, de leurs joies comme de leurs tristesses.
Ces derniers mots encore: le soir du 2 avril 1974, j’étais à Chamonix, dans le salon de l’hôtel Gourmets & Italy, rue du Lyret. Mariés trois jours plus tôt, le 30 mars, Madeleine et moi regardions L’Homme de Kiev à la télévision. Ce soir-là, je m’en souviens, un saint-bernard était couché à nos pieds. Il s’appelait Lord, et Lord, de temps à autre, entre de longs et profonds soupirs, levait les yeux comme pour s’assurer que nous étions toujours là… Depuis lors, nous n’avons cessé d’être deux… Chamonix, c’était aussi notre premier voyage. Et pour moi, le sentiment d’offrir le plus beau cadeau qui fût : mon cœur battant.
Rueil-Malmaison, le 3 avril 2018 »

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’histoire de Guillaume avait commencé le 27 décembre 1952, un peu à la manière d’un conte, bien qu’il fût né le 2 juillet 1944, un dimanche matin, avec la pluie.
Ce 27 décembre 1952, il avait donc huit ans et demi.
Il ne savait pas encore ce que c’était que la montagne ; ses premières vacances, en 48 ou 49, il les avait passées au bord de la mer, en Normandie ; aussi, malgré l’inquiétude qui lui serrait la poitrine à l’idée de rester six mois loin des siens, perdu au milieu de gens qu’il ne connaissait pas, c’était plein d’impatience qu’il attendait, à chaque instant, après chaque virage, que surgissent devant lui ces fameuses aiguilles dont on lui avait tant parlé : les aiguilles de Chamonix, que dominait, depuis la création du monde, superbe, immuable, le mont Blanc.
Le train s’arrêta dans un crissement assourdissant.
Il devait être 9 heures.
Etienne, le frère aîné de Guillaume, descendit le premier ; leur mère lui tendit les bagages, puis elle descendit à son tour ; et elle se tourna vers Guillaume qui, les lèvres tremblantes, lui sauta sans hésiter dans les bras.
En sortant de la gare, sous un soleil éclatant, Chamonix était blanche – la gorge serrée, respirant à peine, Guillaume n’avait rien trouvé de mieux pour la qualifier –, et elle brillait, aveuglante, presque agressive, surtout ses toits que recouvrait une épaisse couche de neige.
A présent, Guillaume avait des larmes dans les yeux.
Mais pouvait-il en être autrement?
A l’idée qu’on l’abandonne, de rester là, tout seul, entouré d’inconnus, quel enfant de son âge n’aurait pas été ce même jour, comme il l’était, en aussi grand désarroi? Quel enfant aurait pu imaginer que, six mois plus tard, au moment où sonnerait l’heure de repartir, au début de l’été suivant, ses yeux s’embueraient une nouvelle fois, mais pour une tout autre raison? Quel enfant aurait supposé que Chamonix serait alors devenue son berceau, la vallée de l’Arve, ce pays où il serait né, et qu’en le sortant du préventorium des Soldanelles, après l’y avoir laissé durant ces six mois de convalescence, ses parents le couperaient alors de ses véritables racines?
Peut-être cet enfant aurait-il dû exister?
Peut-être, oui.
En tout cas, Guillaume n’était pas pourvu de cette imagination ni de cette force qui, par la suite, après bien des années, lui auraient grandement simplifié l’existence. »

Extrait
« Ils étaient arrivés à Saint-Gervais-Le Fayet la veille ; la soirée était alors bien avancée et, dans les rues pétrifiées de froid, il n’y avait déjà plus grand monde.
Au Terminus Mont-Blanc, un hôtel situé à trois cents mètres de la gare et qui donnait sur l’avenue de Genève, on leur avait attribué une chambre immense, aux tentures décolorées, dans laquelle, le long d’un seul pan de mur, un peu comme les dents d’un peigne, trois lits avaient été disposés, chacun séparé par d’antiques tables de nuit et paré d’un épais édredon de couleur vert clair, comme le traversin et l’oreiller au coin droit duquel, en haut, étaient brodées des initiales. Un L et un P, semblait-il, bien que ce fût difficile à déchiffrer. Le jeu avait été de deviner ce qui pouvait se cacher derrière ce L et ce P. Etait-ce Léon ou Louise? Paule ou Pierre? Lucien ou Lucie?
Comme, de toute façon, ils ne connaîtraient jamais la bonne réponse, ils étaient bientôt passés à autre chose. Aux valises qu’il avait bien fallu ouvrir pour en sortir les pyjamas, les trousses de toilette et un livre pour chacun. La mère de Guillaume en avait profité pour s’assurer que son petit chéri ne manquerait de rien. « Oui, tout est là… » avait-elle déclaré après un moment. Puis, prudente, elle avait ajouté : « Enfin, j’espère… »

«Guillaume ne parlait pas du mont Blanc. Il faisait comme les autres. Pourtant, en cachette, il lui adressait souvent la parole. Ainsi, le matin, après le petit déjeuner, ou dans l’après-midi, en rentrant de promenade. Il se mettait alors à la fenêtre et profitait de ce que ses camarades jouaient entre eux, comme un peu de temps qu’il leur aurait dérobé, pour lui raconter ce qu’il pensait ne pouvoir dire à personne d’autre, pas même à Nathalie.»

À propos de l’auteur
Né à Montgeron, en 1944, Gérard Glatt, romancier et auteur pour la jeunesse, a publié Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Le Destin de Louise, Et le ciel se refuse à pleurer… Il est sociétaire de la Société des Gens de Lettres (SGDL), membre de la Maison des Écrivains et de la Littérature ainsi que de l’Association des Écrivains Bretons. (Source: Presses de la Cité)

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