Nos Corps étrangers

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Le couple que forme Stéphane et Élisabeth part à vau-l’eau. Mais peut-être que la fait de quitter Paris pour s’installer en province leur offrira un nouveau départ. Mais il devront composer avec la rébellion de leur fille Maëva qui n’apprécie guère ce changement. La crise va perdurer…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Appuyer là où ça fait mal…

Autre belle révélation de cette rentrée, le premier roman de Carine Joaquim raconte comment un trio familial, le père, la mère et leur fille adolescente, va peu à peu se désagréger. Explosif!

Maëva est à l’image de beaucoup d’adolescentes, irritable et perturbée par tout ce qui va heurter ses habitudes. Obligée de suivre Élisabeth et Stéphane, ses parents, aux obsèques de sa grand-mère, elle va aussi manquer la rentrée dans son nouveau collège. Un collège de merde, comme elle dit. Car avant même de le fréquenter, son opinion était faite. Rien ne pouvait être mieux que l’établissement parisien où elle avait ses amis, à fortiori dans ce coin perdu en grande banlieue.
Pourtant Stéphane avait misé beaucoup sur ce déménagement. Davantage de place dans un meilleur environnement et une dépendance où Élisabeth pourrait installer son atelier et se remettre à la peinture. Mais alors que son RER est arrêté pour un grave « incident de personne », il doit bien reconnaître son échec, y compris dans sa tentative de rachat après avoir trompé son épouse avec la sensuelle Carla. L’harmonie familiale a bel et bien volé en éclats, se doublant d’un fort sentiment de culpabilité. «Il avait ensuite assisté à l’effondrement de Carla, tandis que le naufrage d’Élisabeth se poursuivait malgré son retour. Les voir souffrir toutes les deux à ce point, à cause de lui, lui fit même envisager plusieurs fois le suicide. S’il était capable de répandre autant de malheur, disparaître serait bénéfique pour tout le monde. Mais il se reprenait toujours à temps.»
Sauf que son mal-être, comme celui des autres membres de la famille va empirer après la convocation d’Élisabeth au collège pour une vidéo mise en ligne par Maëva et montrant un camarade de classe handicapé dans les toilettes au moment où il essaie de nettoyer ses fesses.
Le conseil de discipline va décider une exclusion avec sursis. L’intervention d’Élisabeth auprès du père de la victime réussira bien à le convaincre de ne pas porter plainte et Maëva se dit qu’elle l’a échappé belle. Elle va pouvoir continuer son idylle avec le grand Ritchie. Et de fait, l’incident semble clos. Si ce n’est qu’Élisabeth va revoir Sylvain, le père de Maxence. Ils vont se découvrir une passion commune pour la peinture, avant que cette passion ne se transmette à leurs corps: «ils se sautaient dessus sitôt la porte fermée, se dévoraient littéralement, comme s’il n’y avait rien d’autre à attendre de la vie que ce contact-là, d’abord la moiteur de la peau, puis leurs sexes malades de désir, qui appelaient l’autre d’une plainte humide et presque douloureuse.»
Élisabeth reprenait ensuite sa vie de mère de famille, accueillant sa fille après sa journée de cours, son mari de retour du travail, de plus en plus souriante, avenante, de plus en plus «épanouie» disait Stéphane avec satisfaction, persuadé d’être à l’origine de ce bonheur retrouvé et auquel il ne croyait plus. Bonheur éphémère, car cette nouvelle harmonie n’est qu’une façade. Stéphane aimerait tant revivre les jours intenses avec la maîtresse qu’il a quitté, Élisabeth veut partager bien plus avec Sylvain que leurs rendez-vous clandestins et Maëva entend se battre pour se construire une avenir avec Ritchie qu’elle sait menacé depuis qu’elle a appris qu’il n’y pas de papiers.
Carine Joaquim, en détaillant parfaitement les failles et les fêlures du trio familial durant une année scolaire pose les jalons d’un épilogue explosif qui vous laissera pantois. Et quand vous vous serez un peu ressaisi, alors vous admettrez que cette néo-romancière a un sacré talent. Il faut dire que c’est un peu la spécialité de La Manufacture de livres de dénicher de tels diamants bruts!

Nos corps étrangers
Carine Joaquim
La Manufacture de livres
Premier roman
232 p., 19,90 €
ISBN 9782358877244
Paru le 07/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans une ville de province qui n’est pas nommée. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand Élisabeth et Stéphane déménagent loin de l’agitation parisienne avec leur fille Maëva, ils sont convaincus de prendre un nouveau départ. Une grande maison qui leur permettra de repartir sur de bonnes bases : sauver leur couple, réaliser enfin de vieux rêves, retrouver le bonheur et l’insouciance. Mais est-ce si simple de recréer des liens qui n’existent plus, d’oublier les trahisons ? Et si c’était en dehors de cette famille, auprès d’autres, que chacun devait retrouver une raison de vivre ?
Dans son premier roman, Carine Joaquim décrypte les mécaniques des esprits et des corps, les passions naissantes comme les relations détruites, les incompréhensions et les espoirs secrets qui embrasent ces vies.

Les critiques
Babelio
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Blog Cannibales lecteurs 
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Les premières pages du livre
« Premier trimestre
Parce que sa grand-mère eut la mauvaise idée de mourir à la fin de l’été, Maëva ne fit pas sa rentrée scolaire comme tout le monde. Pendant que les élèves de sa future classe faisaient connaissance avec leurs professeurs et découvraient leur emploi du temps, elle se tenait là, droite et stoïque dans un petit cimetière de province, à regarder le cercueil en bois laqué descendre au fond d’un trou boueux.
Son père se mouchait toutes les deux minutes, en essayant de ne pas trop faire de bruit, car dans ces circonstances, la discrétion était pour lui indispensable au maintien d’une certaine dignité. Élisabeth, sa mère, fixait un point mystérieux droit devant elle, le visage blanc et les yeux absents.
Le ciel vaporisait sur eux une brume de gouttelettes si fines qu’elles en étaient presque invisibles. De temps en temps, une vieille dame de l’assemblée, sans doute une voisine de la morte, retirait ses lunettes pour essuyer, dans un bruyant soupir, l’eau qui s’était accumulée sur ses verres, comme autant de larmes factices. Puis, avec des gestes lents, elle repositionnait soigneusement la monture sur son nez.
Le trajet du retour se fit dans le silence. Stéphane conduisait sans vraiment prêter attention à la route et, si Élisabeth ne l’avait pas si bien connu, elle aurait pu penser que cet air sérieux était un signe de concentration. Mais elle le savait : son mari s’était retranché au fond de ses souvenirs d’enfance.
Sur la banquette arrière, écouteurs vissés sur les oreilles, Maëva regardait distraitement par la fenêtre, plus attristée par le fait de rentrer dans une nouvelle maison, loin de l’agitation parisienne dans laquelle elle avait grandi, que par la journée de deuil qu’elle venait de vivre. Elle ne pardonnait pas à ses parents d’avoir quitté la capitale malgré ses protestations, ni de lui avoir imposé cet exil en lointaine banlieue et, tout en contenant sa rage, elle maudissait intérieurement les abrutis de son nouveau village ainsi que les élèves de son collège de péquenots, qu’elle serait condamnée à fréquenter dès le lendemain.
Ils avaient pris cette décision un peu précipitamment. Personne, dans la famille, n’avait vraiment envisagé la vie ailleurs qu’à Paris.
Ils habitaient jusque-là une petite maison, étroite et tout en hauteur, sur trois étages, nichée au fond d’une cour pavée. Depuis la rue, on ne voyait rien qu’un immeuble en pierre de taille, à l’apparence solide mais assez banale. Le hall était aussi ordinaire, des boîtes à lettres un peu usées sur la gauche, un escalier à droite et au bout, à côté du local à poubelles, une porte vitrée menait chez eux.
Aux beaux jours, la porte d’entrée n’était jamais fermée, la courette s’improvisait terrasse et, le soir venu, seules les protestations des voisins bougons ou fatigués les forçaient à renoncer à l’éclat des étoiles, à ce carré de ciel délimité par le haut des immeubles comme une lucarne ouverte sur l’infini.
Maëva avait grandi là. Elle gravissait les escaliers avant même de savoir marcher, rampait sur les genoux et les avant-bras, redescendait les étages à reculons. Elle avait fait ses premiers pas dans la cour. Élisabeth s’en souvenait bien, ils avaient sorti la petite table de jardin ronde au métal vert un peu rouillé, et les deux chaises qu’ils avaient repeintes en jaune l’été précédent. Stéphane était rentré tôt ce jour-là, un client avait annulé un rendez-vous au dernier moment, et ils avaient pris le goûter dehors, dans un bel élan familial. Élisabeth avait subitement décidé de faire des crêpes, provoquant le couinement d’une Maëva impatiente. Stéphane souriait, la petite sur ses genoux. C’est dans l’improvisation, sans doute, que se cache le bonheur, dans ces moments infimes où la joie s’invite, d’autant plus précieuse que personne ne l’attendait.
Quelques minutes plus tard, le visage encore plein de sucre, l’enfant glissa lentement au sol, posa ses mains sur les larges pavés, puis se redressa, vacilla un instant, perdit de son assurance avant de trouver de nouveau son équilibre et, déterminée, mit un pied devant l’autre. Ivre de ce nouveau pouvoir, elle renouvela l’expérience et prit de la vitesse malgré elle. Deux pas. Trois pas. Quatre, cinq, six.
Stéphane s’élança derrière elle au moment précis où Élisabeth réapparaissait sur le pas de la porte. Celle-ci poussa un cri bref mais strident, son bébé était debout, il marchait, courait même, c’était incroyable. Au moment où elle tendit les bras en direction de sa fille pour l’inciter à la rejoindre, l’enfant trébucha et s’étala de tout son long. Relevée par les deux parents à la fois fiers et inquiets, la petite se mit à pleurer à gros bouillons, les paumes écorchées et la lèvre en sang.
Les anniversaires. De nombreux enfants invités, année après année, dont les cris avaient résonné dans tout l’immeuble, donnant à la cour des airs d’école à l’heure de la récréation.
Et les amis qui s’éternisaient après le dîner, qui fumaient là une dernière cigarette avant de prendre congé, en s’émerveillant, dans ce petit recoin de verdure dissimulé aux regards, d’avoir l’impression de se trouver loin de Paris. C’était ce qu’Élisabeth aimait par-dessus tout : une fois poussée la porte vitrée, elle basculait dans un monde préservé, le monde de l’intime, protégé de l’environnement extérieur.
Au rez-de-chaussée, la grande pièce faisait à la fois office de cuisine, salon, pièce à vivre. Manteaux et chaussures s’accumulaient à l’entrée dans un joyeux bazar. Juste à côté, un piano droit occupait un mur entier. Stéphane en avait vaguement joué, enfant, et pour une raison encore mystérieuse, il avait tenu à le garder. Élisabeth ne s’y était pas opposée, mais elle trouvait étrange cette insistance, car il ne l’utilisait jamais. « Ce sera pour Maëva », disait-il parfois. Mais Maëva avait grandi et avait préféré s’essayer mollement à la guitare, avant de renoncer à la musique. Exception faite, bien sûr, des chansons idiotes qu’elle fredonnait sous la douche. Quand ils avaient déménagé, ils s’étaient finalement séparés du vieux piano inutile.
À l’étage, dans un espace qui ressemblait davantage à un palier qu’à une chambre, se trouvait le lit parental. Au deuxième, il y avait une salle de bains, avec une grande baignoire où l’on tenait aisément à deux. À trois, même, quand Maëva était bébé. Ils trempaient alors dans la même eau savonneuse où flottaient canards et bateaux en plastique. Si la petite était endormie, en sécurité dans son lit, il arrivait qu’Élisabeth et Stéphane s’y prélassent avec d’autres intentions, et les ondulations qui se formaient alors à la surface n’avaient plus rien des timides remous provoqués par les jeux de l’enfant.
Le troisième et dernier étage était le royaume de Maëva, aux étagères remplies de livres, peluches et jouets en tous genres, renouvelés à mesure que se succédaient anniversaires et fêtes de fin d’année. Plus tard, l’univers enfantin avait laissé place à des accessoires de mode, sacs à main, maquillage et même une paire de chaussures à talons exposée comme un trophée au milieu d’une bibliothèque où il ne restait plus que quelques livres.
Quand il avait fallu partir, Maëva avait refusé de faire les cartons. Élisabeth avait dû se résoudre à trier et emballer elle-même les affaires de sa fille, sous les pleurs et les menaces de suicide.
« Je ne vous le pardonnerai jamais ! », avait-elle hurlé au moment de quitter définitivement la maison.
Le regard d’Élisabeth s’était attardé une dernière fois sur les pavés où son bébé s’était éveillé au monde. Elle avait discrètement essuyé une larme, sans vraiment savoir ce qui, entre la douceur du souvenir et le déchirement du départ, l’avait fait couler.
– Alors ? fit Élisabeth depuis le canapé où elle lisait.
Maëva claqua la porte derrière elle, retira ses chaussures avec brusquerie, les fit valser avant de les abandonner au milieu de l’entrée et, tout en jetant sa veste en direction du portemanteau, lâcha en défiant sa mère du regard :
– Alors, c’est un collège de merde.
Élisabeth ravala toutes les paroles rassurantes qu’elle s’apprêtait à dire. Tout va bien se passer, c’est juste le temps que tu t’habitues, tu vas te faire de nouveaux amis. Les mots demeurèrent prisonniers de la boule qui grossissait dans sa gorge et, avec elle, s’installait aussi la nausée.
– C’est bon, je peux monter ? s’enquit Maëva avec impa¬tience.
Elle attendit à peine l’assentiment de sa mère pour grimper dans sa chambre. Restée seule, Élisabeth soupira bruyamment, en essayant de se persuader que les humeurs de sa fille étaient temporaires. Bientôt cela irait mieux, l’adolescence était une période si ingrate. Elle peina cependant à se concentrer sur son livre.
Assise en tailleur sur le lit, ses manuels scolaires étalés devant elle, Maëva fixait un point invisible sur le mur blanc. De longues minutes durant, elle s’efforça de ne penser à rien, et surtout pas à la journée écoulée. Elle était demeurée pratiquement muette du début à la fin des cours, se contentant d’observer, assistant lors des récréations aux retrouvailles d’amis séparés dans des classes différentes, qui comparaient leurs profs et échangeaient des anecdotes sur les années passées.
Pendant ce temps, le cœur de Maëva était resté à Paris, dans son ancien établissement scolaire. Que faisaient ses camarades ? Leur manquait-elle ?
Sitôt la grille franchie, à la fin de cette première journée, elle avait envoyé un texto à Lucie, son amie d’enfance qui poursuivait désormais seule le chemin qu’elles avaient entrepris à deux depuis l’école maternelle, mais elle n’avait reçu aucun message en retour. Lucie passait pourtant son temps rivée à son portable, jadis elle lui aurait répondu dans la seconde. C’était décevant, mais Maëva s’interdit de se sentir abandonnée. Sinon, ce serait encore plus dur.
*
Même s’il s’était promis de prendre son mal en patience, Stéphane trépignait dans le wagon du RER. Cela faisait vingt minutes que le train s’était arrêté au milieu de nulle part, le condamnant à supporter un peu plus longtemps l’odeur de transpiration âcre qu’exhalait sa voisine de siège. L’autre prenait ses aises. Elle avait commencé par agiter vigoureusement un éventail et, en même temps que le mouvement faisait circuler l’air, il diffusait les effluves nauséabonds. Maintenant, elle écartait ses grosses cuisses, dont Stéphane sentait la désagréable proximité.
Il pensa à sa mère, qui reposait désormais dans un trou dont elle ne ressortirait plus, mais il chassa rapidement cette image. À la place, il regarda les passagers du train, avec leurs mines agacées ou fatiguées qui lui arrachèrent un triste sourire. C’était bien utile de s’emmerder autant dans la vie, pour ce qu’elle vaut, et pour la manière dont elle est vouée à se terminer… Il jeta un bref coup d’œil à sa montre : cela faisait cinquante minutes qu’il avait quitté son bureau, et il n’était pas près de rentrer.
Les premiers jours après avoir emménagé dans la nouvelle maison, il avait pris sa voiture, profitant de la fluidité du trafic estival, mais depuis la dernière semaine d’août, c’était devenu impossible. Même en partant à l’aube, il arrivait au travail bien trop tard, et ses supérieurs s’étaient déjà fendus de remarques qui, sous couvert de plaisanterie, étaient en réalité de fermes avertissements. Stéphane avait donc opté pour les transports en commun en se répétant, à chaque fois que l’envie de soupirer le prenait, que des dizaines de milliers – de millions ? – de personnes s’accommodaient de ce quotidien-là. Il aurait tôt fait de s’y habituer, lui aussi.
Sa voisine se repositionna confortablement sur son siège, manquant de l’éjecter d’un coup de fesse. Elle continuait de s’éventer, et Stéphane, qui transpirait maintenant à grosses gouttes, fit taire son odorat pour savourer le souffle de vent qui lui parvenait. Il riposta tout de même en repous¬¬sant, par la contraction de ses jambes, celles de la grosse et regagna ainsi les centimètres d’assise que l’autre lui avait volés.
Une annonce informa les passagers qu’un incident grave impliquant un voyageur allait immobiliser le train pour encore un moment. On les priait de patienter. Stéphane se dit le plus sérieusement du monde qu’après quelques mois à ce rythme infernal, il pourrait envisager, lui aussi, de se jeter sous un train. Il comprit ce qu’il allait devenir : un banlieusard ordinaire, un peu plus aigri chaque matin, un peu plus dépressif chaque soir. Son avenir ne ressemblait en rien à la vie idyllique qu’il avait dépeinte à sa femme et à sa fille lorsqu’il avait évoqué, pour la première fois, la possibilité de déménager. Car c’était son idée à lui, la réparation qu’il proposait à Élisabeth pour effacer les fautes commises et repartir sur de nouvelles bases : une belle et grande maison, entourée d’un terrain verdoyant, avec une dépendance au fond du jardin qui servirait d’atelier à Élisabeth, le tout pour un prix très raisonnable. Elle s’était laissé séduire, ou elle avait fait semblant, mais ils avaient voulu y croire l’un et l’autre. C’était lui, maintenant, qui se disait, alors que la cuisse de l’inconnue collait de plus en plus à la sienne, qu’il s’était bien planté. La panique le gagna.
Une sonnerie aiguë se fit entendre, et le train redémarra. Stéphane cala sa respiration sur les cahots du wagon, yeux fermés, et il se laissa porter, comme tant d’autres, jusqu’à la gare la plus proche de chez lui.
Élisabeth rangeait le contenu de quelques cartons lorsqu’il ouvrit la porte d’entrée. Il buta sur les chaussures en vrac abandonnées quelques heures plus tôt par Maëva, les repoussa du pied avant de retirer les siennes. Il accrocha sa veste au portemanteau et s’approcha d’elle. Indifférente, elle le salua machinalement et ne cacha pas sa surprise lorsqu’il lui saisit le bras pour la retenir, avant de lui fourrer sa langue dans la bouche. Il força facilement la barrière des lèvres, puis les dents se desserrèrent. »

Extraits
« Il avait ensuite assisté à l’effondrement de Carla, tandis que le naufrage d’Élisabeth se poursuivait malgré son retour. Les voir souffrir toutes les deux à ce point, à cause de lui, lui fit même envisager plusieurs fois le suicide. S’il était capable de répandre autant de malheur, disparaître serait bénéfique pour tout le monde. Mais il se reprenait toujours à temps. » p. 44

« ils se sautaient dessus sitôt la porte fermée, se dévoraient littéralement, comme s’il n’y avait rien d’autre à attendre de la vie que ce contact-là, d’abord la moiteur de la peau, puis leurs sexes malades de désir, qui appelaient l’autre d’une plainte humide et presque douloureuse.
Élisabeth reprenait ensuite sa vie de mère de famille, accueillant sa fille après sa journée de cours, son mari de retour du travail, de plus en plus souriante, avenante, de plus en plus « épanouie » disait Stéphane avec satisfaction, persuadé d’être à l’origine de ce bonheur retrouvé auquel il ne croyait plus.» p. 109

« Après le retour de Stéphane à la maison, quelques années auparavant, ils s’étaient accordés tacitement sur le rôle dévolu à chacun, et tous l’avaient joué à la perfection. Le gentil mari. L’épouse digne. La jolie petite fille bien coiffée qui racontait, ses journées d’école en se persuadant que ça intéressait vraiment quelqu’un. Et en coulisses, ça dégueulait dans la nuit, ça pleurait sous la couette, ça fuyait de tous les côtés. Rien n’avait plus jamais été étanche. »

À propos de l’auteur
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Carine Joaquim © Photo DR

Née en 1976 à Paris où elle grandit, Carine Joaquim vit aujourd’hui en région parisienne et y enseigne l’histoire-géographie. Si elle écrit depuis toujours, c’est depuis six ans qu’elle s’y consacre avec ardeur. Nos corps étrangers est son premier roman publié. (Source: Éditions La Manufacture de livres)

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Rien n’est perdu

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  RL2020

En deux mots:
Vue du neuvième étage d’une tour de Nanterre, la vie de Pierre-Louis semble bien grise. Alors, avant de quitter cette famille qui l’étouffe, sa sœur décide de lui montrer des couleurs, celle de Van Gogh exposées à l’Orangerie. La vie du jeune adolescent bascule alors.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nanterre, 1971, les roulottes, la révélation

Dans Rien n’est perdu, Pierre-Louis Basse montre comment la vie d’un garçon a été transformée par un tableau de Van Gogh, mais raconte aussi avec nostalgie la France autour des années 70.

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«Revoir mes Roulottes, c’était comme si j’avais retrouvé tous ceux qui s’étaient éloignés au fil du temps. Les anciens. Les absents. Les vivants. La preuve qu’il fallait y croire. Souvent, il ne manquait pas grand-chose pour y arriver dans nos vies. Un rien. Même pas un coup de pouce. Juste un tableau, ce dimanche de décembre 1971. Cette beauté qui prend la peine de vous regarder.»
Tout est dit, ou presque. Tout est si merveilleusement dit. Après Je t’ai oubliée en chemin qui revenait sur une douloureuse séparation, Pierre-Louis Basse poursuit l’exploration de sa vie en remontant jusqu’à l’adolescence, ce moment-charnière où tout peut basculer. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le narrateur ne se préparait pas à des lendemains qui chantent en affirmant haut et fort que «dès l’entrée en 6e, l’école me fit horreur».
Si la finalité du système éducatif semble lui échapper, il ne trouve pas vraiment d’autres raisons de s’enthousiasmer autour de lui. Les souvenirs qui lui restent de l’appartement familial situé au neuvième étage de l’Avenue Frédéric-Joliot-Curie à Nanterre, où la famille emménage en 1960 sont d’abord «une pluie fine, des chantiers à perte de vue, Un pays en noir et blanc. Gris.» Gris, comme la R16 de son père, qui ne pourra jamais rivaliser avec la DS 21 de l’oncle. Une impression qui va s’accentuer avec quelques événements tragiques : «Nous verrions des types – parfois des femmes – se jeter dans le vide du ciel de Nanterre». Preuve que la vie dans la ceinture rouge était tout sauf rose. Ajoutons-y le poids de la perte d’un enfant, un fils qui disparaît après quelques semaines, laissant derrière lui une douleur persistante : «Un mois. C’est une vie si longue à oublier».
Peut-il alors se réjouir de son initiation sexuelle par «la madone du dixième étage» ? Pas vraiment, car elle influencera durablement sa vie affective, en la marquant du sceau de l’instabilité : «aimer est une conquête puis une fuite».
Pourtant tout va basculer lors d’une de ces journées grises, en décembre 1971. Sa grande sœur – qui va choisir la fuite pour échapper à la sensation d’étouffement qui la ronge – décide de lui faire découvrir l’exposition Van Gogh au musée de l’Orangerie. Le choc est tel qu’il en sera marqué pour la vie, en particulier par ce tableau des Roulottes. Cette «impression qu’il est possible de rêver devant autre chose que la finale de la Coupe du monde de football au Mexique» a tout d’une leçon initiatique, d’un moment de vérité. Au gris succède une large palette de couleurs, à l’obscurité la lumière, au terrain vague une superbe prairie et au carcan une formidable liberté. Un moment rare et bouleversant que Pierre-Louis Basse nous raconte avec la passion qui ne semble plus l’avoir quitté depuis. Un récit plein de sensibilité et de nostalgie, une tentative de retrouver les sentiments de cette enfance que l’on sait pourtant à jamais perdue. Mais aussi et surtout, la belle démonstration promise par le titre du roman. «C’était là, pourtant. Tout près du cœur. Une chose simple à conquérier. Il fallait un peu d’envie et de persévérance. Il fallait croire en sa bonne étoile.Surtout ne jamais renoncer.» À cœur vaillant, rien d’impossible !

Rien n’est perdu
Pierre-Louis Basse
Cherche-Midi Éditeur
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782749163932
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nanterre, mais aussi à Paris et à Pornic, Treffieux, Châteaubriant, Nantes, Vallorbe, Bernay, Lillebonne, Yvetot. On y évoque aussi Dakar.

Quand?
L’action se situe de 1945 à nos jours, avec une attention particulière à l’année 1971.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le petit garçon ne voulait pas de l’école. L’école ne voulait pas de lui. C’était le temps déraisonnable des terrains vagues, du rêve et de la violence. Nanterre, 1971.
Un jour de décembre, c’est le choc. L’envie d’apprendre revient avec la lumière d’un tableau de Van Gogh, découvert, main dans la main de sa grande sœur, au musée de l’Orangerie. Il reste sidéré devant Les Roulottes. L’échappée belle, la liberté, la fuite, dans une simple toile. Qui lui sauve la mise.
Et le petit garçon a laissé les terrains vagues. La renaissance après l’obscurité.
Ce roman est l’histoire bouleversante de cette renaissance. Parce que rien n’est perdu. Jamais.

Les critiques
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Lecteurs.com


Pierre-Louis Basse présente Rien n’est perdu © Production Cherche Midi éditeur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Enfant, je tombai nez à nez avec Vincent Van Gogh une vie à remercier Les Roulottes. Plus tard, à souhaiter un dernier face-à-face en solitaire, dans un musée désert. Une vie à trimballer dans mes cartons, toutes sortes de reproductions bandes, cartes postales, images, photos, qu’importe; toujours le campement, près d’Arles, tel que l’avait imaginé le peintre en 1888. Le 12 août 1888. Un incendie de lumière. Une vie à se souvenir qu’un dimanche glacial du mois de décembre 1971, tandis que je fuyais l’école, Nanterre, ses boulevards, et plongeais dans la nuit, je fis l’apprentissage d’une beauté fulgurante.
Il est temps de revenir vers cette lumière. Je vais faire le voyage, très loin, vers cette grande sœur qui me prit la main ce dimanche de décembre. Qu’elle me dise comme la beauté pouvait sauver le monde d’un petit garçon qui refusait d’apprendre. La lumière. La grande sœur avait donné le signal du départ. Très jeune, elle avait fui vers la Yougoslavie, puis la Grèce. Elle s’y connaissait en fugues. En lumières retrouvées.
Toute une vie à mettre mes pas dans l’errance et tout ce qui peut trembler. Oui, il est grand temps de retrouver Les Roulottes.
Ce ciel vert Véronèse. Les chevaux qui ondulent. C’est à peine si l’on distingue les enfants. On dirait qu’ils sont sur le départ. Il est temps pour moi de comprendre comment un simple tableau a tout chamboulé. Repartir vers la douceur et le grand calme, quand tout est perdu.
Qu’y faire?
Dès notre naissance, l’effacement nous guette. La disparition, planquée dans un couloir familial, une cage d’escalier, un cimetière au pied de notre fenêtre, ou bien la réponse cinglante et cruelle d’un professeur qui ne sait pas encore que le petit garçon a tout entendu.
«Votre fils ne fera rien de bon. Il n’est pas fait pour l’école. C’est à vous de lui apprendre un métier au plus vite.» J’ai bien retenu cette phrase que ma mère nous répéta au cours d’un dîner. Souvent, ceux qui ne sont plus là – nos premiers disparus – hantent notre arrivée dans le monde. Plus tard, il sera bien temps de les oublier. Mais l’enfance ressemble à de grands sismographes.
Ces disparus, il suffira d’un rien pour qu’ils viennent souffler dans la nuque de nos premières années. Je remplaçai, poste pour poste, le frère aîné que je n’ai pas connu. L’étrangeté se double d’une sombre précision: j’ai su très tôt qu’il s’appelait Jean-Jacques, et qu’un refroidissement sévère l’avait emporté.
Jean-Jacques. Plus de soixante ans ont passé, et il me semble que ce Jean-Jacques est parvenu à m’accompagner en silence, invisible présence capable de déposer sur l’épaule du vivant comme un châle de chagrin impossible à surmonter. Une manière de me souffler à l’oreille dans les mauvais moments: «Je ne suis plus là, parmi vous, regretté par les anciens, mais je veille et t’encourage.» Combien de fois ai-je entendu au cours d’un déjeuner familial, pique-nique, retrouvailles avec les meilleurs amis des parents cette formule qui fait tilt chez celui dont l’obsession, dès l’enfance, est de tendre l’oreille: «le petit dernier».
C’est ainsi que le petit dernier se retrouve placé dans une situation qui l’obligera toujours à combler un retard imaginaire. J’observais au loin deux grandes sœurs qui me semblaient engagées dans des territoires dont j’étais privé. L’aînée, jeanne, la rêveuse éprise de liberté. Puis Solange, l’enfant de l’entre deux, silencieuse et volontaire. Plus profond: le grand frère disparu serait pour la nuit des temps celui qui, le premier d’entre nous trois, avait percé le jour.
Une aube merveilleuse s’était dérobée dans la nuit froide du mois de novembre 1948. Plus tard, devenu écrivain à force de tendre l’oreille, j’étais incapable de vivre sans les échos du passé. Il me semblait que tout ce qui pouvait se réaliser dans les temps présents n’avait d’épaisseur qu’en regard de ces événements qui avaient eu lieu des années auparavant. Comme si notre passage relevait d’une anecdote – éblouissante parfois, pénible à d’autres moments –, toujours actionnée par un lointain moteur qui nous faisait vivre.
Le geste banal d’un père, l’inflexion d’une voix féminine, le récit, parcimonieux et calme, du grand-père revenu de l’enfer des camps, le visage d’un vieil Arabe, en sang, comme éclaté après une manifestation de rue, en faisaient davantage dans la construction d’une vie que tous les savoirs que l’on nous imposait. À mesure que l’obscurité recouvrait mon enfance, il devenait évident qu’un carré de lumière seul, une échappée belle, était en mesure de m’offrir ce soupirail qui me permettrait de vivre. Les Roulottes viendraient. La lumière folle d’une toile, l’herbe brûlée feraient bientôt comme une roue de secours sur mon chemin cabossé. Puisque l’école, le lycée ne voulaient pas de moi, je m’en passerais bien. J’attendais Vincent. Ce n’était pas la nuit. Simplement, il me fallait absolument respirer au grand air. J’avais besoin de m’évader. »

Extraits
« On voudrait remonter le chemin sacré de l’enfance. Le simple fait de se retourner vers ces années disparues prend des allures d‘enquête policière. Les éléments dont je dispose sont devenus des pièces à conviction. Lettres, carnet de santé, bulletins scolaires, agendas. Ils sont la trace ultime de ces vivants que nous avons aimés. Ils en disent davantage que les photos, qui ne révèlent qu’une pose, un sourire, un air qui nous échappent.
Tandis que les photos nous empêchent de retrouver l’imaginaire de notre enfance, ce sont les écrits qui fixent le temps. Ces moments dont nous ne faisions pas partie. Ces lettres que je découvre bien des années après la disparition de ma mère déclenchent le révélateur dans une chambre noire. Elles me disent la rage, le danger durant la clandestinité. L‘angoisse et le chagrin de ne pas voir revenir son père déporté dans les camps. Elles me disent la rage, le danger durant la clandestinité. Elles me révèlent, dans l’intimité délicieuse de l’écriture, l’amour fou de mes parents. »

« Pour moi, les dés semblaient avoir été jetés dès l’année 1971. D’un côté se trouvait l‘ombre fraîche, délicieuse, de la paresse et des terrains vagues. Une espèce de laisser-aller au fil du temps, de dérive, comme il est si bon de dériver en barque au fil de l‘eau. Un territoire de brouillard où nous faisions la loi du désir. De l’autre, il y avait cette vie qui ne repasse jamais les meilleurs plats. Il fallait en urgence y trouver la bonne place. Mes jours étaient comptés. Comme ceux du prisonnier avant le retour à la liberté. Rien n’a changé. Il m‘aura fallu simplement trafiquer avec la réalité, pour y trouver ma place.»

« C’était là, pourtant. Tout près du cœur. Une chose simple à conquérier. Il fallait un peu d’envie et de persévérance. Il fallait croire en sa bonne étoile.Surtout ne jamais renoncer.»

À propos de l’auteur
BASSE_Pierre-Louis_©DR_OuestFrancePierre-Louis Basse © Photo DR Ouest-France 

Pierre-Louis Basse est devenu écrivain, après une première vie consacrée à la radio. Il est notamment l’auteur de Ma Ligne 13, Séville 82, Gagner à en mourir, et 19 secondes 83 centièmes. Sa biographie Guy Môquet, une enfance fusillée est portée à l’écran par le réalisateur Volker Schlöndorff. En 2019, il publie au Cherche Midi Je t’ai oubliée en chemin, le roman d’une passion contemporaine. (Source: Cherche-Midi Éditeur)

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Belle infidèle

LAFORE_belle_infidele
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Julien Sauvage, qui se rêve romancier, se voit proposer la traduction d’un best-seller italien et découvre, au fil de sa lecture, de troublantes similitudes entre ce roman et sa propre histoire. Mais n’est-il pas, comme tout lecteur, en train de s’approprier un récit qui le touche?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le traducteur, la belle italienne et la fiction

En se glissant dans la peau d’un traducteur qui croit reconnaître sa propre histoire dans le roman qu’on lui a confié, Romane Lafore signe un premier roman qui explore tous les arcanes de la création littéraire.

Julien Sauvage vit de traductions de livres de cuisine et de guides de voyage, mais il rêve d’écrire un roman, de raconter sa belle histoire d’amour avec Laura. Une fois de plus, il va devoir reporter son projet car Françoise Rahmy-Cohen le convoque pour lui proposer une offre qui ne se refuse pas: traduire Rebus, le roman d’Agostino Leonelli, l’étoile montante des lettres italiennes. L’éditrice, qui s’appuie sur les dires de Rodolphe Dupire, son conseiller, voit en lui celui qui sera capable de sublimer ce texte que s’arrachent les maisons d’éditions, maintenant qu’il figure sur les listes de nombreux prix et notamment le Stresa, c’est-à-dire le «Goncourt italien».
Julien, qui a lu le livre avant de donner son accord, a été touché par cette histoire d’amour qui ressemble à la sienne. Commence alors une sorte de double traduction, celle du texte italien avec ses pièges et celle de son propre vécu par rapport à la version d’Agostino.
Romane Lafore, qui s’est mis dans la peau de Julien, nous offre une belle réflexion sur l’exercice de la traduction et sur les libertés que peut s’octroyer un traducteur. Si au XVIIe siècle on parlait de «belle infidèle» pour souligner la liberté prise avec le texte original des auteurs de l’antiquité, les traducteurs emploient aujourd’hui plus prosaïquement l’expression «traduction-trahison» dans leur exercice. On comprend ainsi que le texte est autant le reflet d’une époque – on ne traduit plus certains mots de la même manière – qu’une interprétation, une réappropriation du traducteur. Surtout quand ce dernier découvre au fur et à mesure combien sa propre histoire entre en résonnance avec celle qu’il est chargé de traduire. Un trouble qui ne va cesser de croître, d’autant qu’il est conforté dans son idée par des proches et par son ami libraire, venu lui aussi d’Italie. C’est bien lui l’amant délaissé!
Entre paranoïa et recherche de tous ces petits détails qui pourraient le conforter dans sa conviction, le lecteur va pouvoir se délecter du roman en train de s’écrire et du roman dans le roman – celui qu’il traduit – qui raconte aussi une histoire familiale, un parcours qui passe par les années de plomb. Quant à ceux qui auront envie de se régaler des mœurs du petit monde de l’édition germanopratin, ils seront également servis. Romane Lafore, qui est éditrice et traductrice de l’italien, a ainsi mis toute son expérience personnelle dans ce premier roman. Pour notre plus grand plaisir.

Belle infidèle
Romane Lafore
Éditions Stock / coll. Arpège
Premier Roman
256 p., 19,50 €
EAN 9782234087477
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Italie, dans les Pouilles et à Rome. On y évoque aussi Bourg-la-Reine.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belles infidèles: traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman: le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie: Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne: l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?
En se glissant parfaitement dans la peau d’un homme, Romane Lafore signe un premier roman aussi virtuose que jubilatoire, véritable hommage à la fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Passé une certaine heure, je la voyais partout. Trois ans s’étaient écoulés et le rythme d’une démarche dans une rue déserte suffisait encore à me faire tourner la tête ; une mèche échappée d’une capuche, à ce que je l’augmente de toute sa chevelure. Il y avait tant de silhouettes à la nuque souple. Mais c’étaient les foules, les bars bruyants, les masses des terrasses amputant les trottoirs qui m’occasionnaient les plus violents coups au cœur. J’entendais toujours s’élever son timbre parmi les éclats de voix. La nuit flattait mes penchants : à chaque fois que je sortais quelque part, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec elle. Pour ne rien arranger, je sortais beaucoup. Laura était partout, mais elle n’était jamais là.

Il était 4 heures du matin et ce soir-là encore, je rentrais chez moi ivre. Depuis sept mois, j’étais riche. J’avais acheté un vidéoprojecteur, un service de verres à vin, un MacBook, une grande quantité d’herbe, des enceintes Bluetooth, un aller-retour pour Venise, des plantes vertes, une paire de Church’s, une veste en cuir que j’avais déjà éraflée au coude, un abonnement digital à La Repubblica, une gamme de soins contre la chute de cheveux, au moins quinze kilos de mozzarella de bufflonne, des bouteilles de bon vin, des livres, un Moleskine grand format qui n’entrait dans aucune poche, des tournées, des dîners, même, pour des amis à qui je reprochais instantanément leur manque de gratitude, un canapé enfin digne de ce nom. Un matin d’avril, dans un cabinet de notaire, j’avais hérité du fruit des sacrifices de ma mère — sa manie de conserver les sachets plastique de nos céréales du petit déjeuner, le Nestlé dessert qu’elle grignotait les soirs d’hiver, sur la nappe cirée de notre pavillon de banlieue, sa buanderie entièrement dédiée au rapiéçage, au bricolage, à l’empilage méthodique de boîtes à chaussures Bata. Toute sa vie, ma mère avait travaillé. Elle aurait pu s’en passer : les revenus de mon père médecin satisfaisaient aux besoins de la famille. Mais ma mère voulait ne dépendre de personne. Et l’impuissance de son mari à l’arracher aux griffes du cancer qui s’était planté au cœur de son intimité — une tumeur à l’utérus aussi grosse qu’une pêche au vin, une masse sombre et dense qui pulsait dans son bas-ventre comme un deuxième cœur — avait sournoisement fini par lui donner raison : on ne pouvait jamais compter sur personne. Pendant vingt-neuf ans, j’avais vu sa prévoyance fournir à mon père, mon frère et moi le plus fédérateur des sujets de plaisanterie. Maintenant qu’elle était morte, nous étions trois hommes incapables de rire ensemble.
Pour autant, nous ne pleurions pas. La mort de ma mère avait été engloutie par le silence qui avait toujours accompagné, chez nous, les sensations fortes. Silence lorsque la scène explicite d’un film visionné sur notre canapé familial venait titiller nos chairs vierges de garçonnets, silence devant les feux d’artifice du 14 Juillet, silence face à l’arme brandie par un nationaliste corse qui avait menacé mon père à la suite d’un litige de parking, silence devant les copains, les petites copines, les sachets de préservatifs vides et les cendriers pleins, silence autour du suicide d’un cousin dépressif, silence à l’admission de mon frère aîné à Polytechnique, silence quand j’abandonnai ma thèse en littérature comparée pour me mettre à traduire des guides de voyage et des livres de recettes.
J’avais l’habitude de dire que ma famille n’avait de Sauvage que son nom. D’ailleurs, j’ai lu que Sauvage vient de sylvia, la forêt. Quand une substance, ou l’une de ces bouffées de lyrisme que me procure l’écoute à grand volume d’un morceau traitant d’amours non partagées, m’entraîne dans une épopée au cœur de moi-même, j’aime me voir comme l’arbrisseau planté à l’orée d’un bois sombre. La forêt se tient derrière moi, tandis que les minces branches qui surmontent mon tronc frêle tentent d’attraper les rayons du soleil. Je n’ai pas peur du vent, de l’automne ni du gel, mais dans mon dos cette armée silencieuse me terrorise. La survenue de l’héritage — j’en parlais comme d’un accident, l’ultime symptôme du cancer de ma mère : elle avait commencé par perdre ses cheveux, puis son utérus et ses ovaires, son estomac n’avait plus été capable d’assimiler les aliments solides, son foie avait cessé de fonctionner, ses entrailles avaient été supplantées par une sonde gastrique, sa voix s’était tue, son pouls s’était arrêté, puis son assurance-vie s’était rompue et la membrane qui la retenait dans la catégorie des propriétaires bailleurs avait cédé —, l’irruption dans ma vie de ces 160 000 euros de patrimoine n’avait nullement endurci mon écorce. J’étais plus démuni que jamais. Julien Sauvage, frissonnant, guettant le soleil. Et le soleil se cachait.
L’odeur de tabac froid me prit aux narines quand je poussai la porte de mon appartement. Sur la table du salon, trônaient une casserole de pâtes durcies et un cendrier plein. J’avais invité Hervé à dîner chez moi puis nous avions poursuivi la nuit ailleurs. Hervé était mon meilleur ami. Il revenait d’un séjour de trois mois à Harvard, où il avait initié aux mystères de la phénoménologie d’attirantes étudiantes à qui son accent français, disait-il, avait le pouvoir d’alourdir les regards et d’empourprer les joues. Hervé avait beaucoup de choses à me raconter. Il était le spécialiste des récits, j’étais celui qui écoutait. Pourtant, il s’intéressait à moi. Rien de ce qui avait compté dans mon existence ne lui était étranger. Il connaissait l’ordre de naissance de mes oncles et tantes, il tenait le journal de mes désillusions sentimentales, depuis trois ans repérait avant moi les filles qui se borneraient à me faire croire qu’elles pourraient remplacer Laura. Combien de fois l’avais-je entendu déclarer : « Laisse tomber, c’est une Pauline, tu vas être amoureux trois soirs et elle va se rendre compte avant toi que c’est un malentendu » ?
Après dîner, nous étions passés dans le Marais prendre un verre chez Salvatore, le propriétaire historique de la librairie italienne de Paris. Ce soir-là, Salvatore était mal luné, et Hervé avait saisi l’occasion pour fortifier son entreprise de sape. Pour lui, Salvatore n’était qu’un velléitaire des années de plomb qui avait profité de l’hospitalité de la France pour asseoir son petit empire de mégalomane alcoolique. Mais là où Hervé voyait de l’esbroufe, je savais que se nichait une sincérité qui faisait de Salvatore l’une des rares personnes dont la fréquentation m’apportait un bien-être dénué d’arrière-pensées. Nous avions enfilé quelques digestifs puis nous avions rejoint les amis intelligents d’Hervé dans un bar de République. Assis face à une bière éventée, j’avais écouté Pablo commenter l’hybris des jeunes djihadistes européens et une thésarde rousse affirmer dans un français bourré d’anglicismes que seule Judith Butler avait écrit des pages épistémologiquement valables sur la jouissance féminine. Quand la bande d’agrégés s’était levée pour remuer sur des tubes de R’n’b, le moment était venu de rentrer. Depuis quelques heures déjà, j’avais recommencé à guetter les femmes qui croisaient ma route. Le souvenir de Laura ne mûrissait plus en moi. Il pourrissait.
J’avais oublié mon portable à la maison, aussi la première chose que je fis en franchissant le seuil fut de me ruer dessus. Aucun texto, nulle notification Facebook, pas le moindre crush sur Tinder. Mais alors que je balayais l’habituelle moisson de spams, un mail non lu attira mon attention.
Cher Julien Sauvage,
J’ai eu votre contact par une personne qui m’a dit de vous le plus grand bien. J’aimerais que nous nous rencontrions afin que je vous entretienne d’une affaire assez urgente. Pouvez-vous m’appeler demain matin ?
Bien cordialement,
Françoise Rahmy-Cohen
Directrice générale
Éditions Franc-Barbet
15 rue Jacob
75006 Paris
01 76 98 76 25 »

Extrait
« Il se trouve que ce roman est un chef-d’œuvre. Mon grand ami le critique Fiffo m’en a parlé avant même sa sortie. À vrai dire, je l’aurais acheté sans l’avoir lu, mais j’y ai tout de même jeté un coup d’œil, un soir, et Agostino m’a tenue en éveil une grande partie de la nuit, alors que je baragouine l’italien, tout juste. Mais je ne souhaite pas vous en dire plus. Rebus (elle prononça le titre à la française, « Rébus ») appartient à ces romans aquatiques, il coule en vous comme une eau de source. »

À propos de l’auteur
Née en banlieue parisienne en 1988, Romane Lafore est éditrice et traductrice de l’italien. Belle infidèle est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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Une jeunesse en fuite

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En deux mots:
Le narrateur passe un été en Bretagne, auprès de ses parents, avec sa fille Louise. Il vient consulter les lettres envoyées par son père, médecin militaire, durant la Guerre du golfe pour un roman. L’occasion de se souvenir de ses années d’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

En Bretagne, à la pêche aux souvenirs

Après le remarqué Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern nous revient avec sa plume acidulée pour explorer ses années d’adolescent, à l’époque où son père partait pour la Guerre du Golfe. Avec humour et une bonne dose de nostalgie. Magique!

Il faut certes attendre la page 162 et le rendez-vous du narrateur-écrivain avec son éditeur pour trouver résumé ce livre. Mais cette patience nous apporte une belle récompense puisque Arnaud Le Guern raconte très bien son livre (et m’évite de la faire!): « Le narrateur, de retour en Bretagne avec sa fille, Louise, le temps d’un été près de ses parents, se souvient de la fin de son adolescence. Il a alors quinze, seize ans. Son père, médecin militaire, est parti en Arabie saoudite. L’Irak, dirigé par Saddam Hussein, a envahi le Koweït. La France, à la suite des États-Unis, s’apprête à entrer en guerre. François Mitterrand, président de la République, et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, sont à la manœuvre. Début janvier 1991, la guerre est déclarée. Opération Tempête du désert. Le narrateur apprend la nouvelle à la radio. Dans son oreille: les voix des reporters et le bruit des missiles qui zèbrent la nuit orientale. Scud irakien contre Patriot américain. L’angoisse ancrée en lui, le narrateur poursuit sa vie de lycéen, rythmée par les lettres d’Arabie que son père envoie, dans une époque où la légèreté, déjà, n’est plus une affaire sérieuse. Il s’agit, des années plus tard, de raconter un père, retenir les derniers souvenirs d’une jeunesse, les confronter au bel aujourd’hui troublé.»
Voilà pour le scénario. Reste l’essentiel, à savoir un style qui emporte le lecteur dans une farandole de souvenirs. Car la nostalgie habite cette villa du Trez-Hir où il retrouve ses parents en compagnie de sa fille Louise et de Matéa, la copine de cette dernière. Et les drames côtoient la légèreté des vacances balnéaires. En tentant de consoler son père qui vient de perdre sa chienne, il combien son chagrin est immense. Tout remonte en fait à l’époque de cette Guerre du golfe qui a cassé. Il avait quelque chose chez ce médecin militaire peu expansif. Il va alors chercher dans les lettres qu’il envoyait d’Irak pour tenter de comprendre ce qu’il avait zappé à l’époque. Il faut dire qu’il avait alors fort à faire avec les copains, les copines qu’il n’osait pas toucher, du moins au début, le film porno de canal+ qu’il regardait en cachette, et l’équipe de basket où il occupait le poste de pivot.
Et puis il y avait les films et les belles actrices qui le faisait fantasmer, les livres, les chansons. La bande-son de ce roman couvre trois générations, de la discographie paternelle aux chansons qu’écoutent les filles. Il y avait aussi Bernard Pivot et son Bouillon de culture.
Aujourd’hui il est avec sa fille et son amie sur la plage, regarde les femmes en maillot tout en pensant à sa femme Mado restée à Paris.
Il lira les lettres plus tard. Il veut d’abord terminer le roman de Cecil Saint-Laurent qu’il a avec lui, un auteur qui figure dans la liste de ces écrivains disparus qu’il aimerait rééditer. Chassé-croisé entre aujourd’hui et cette époque, ce délicieux roman fleure bon la légèreté en n’oubliant jamais les questions essentielles. Si l’auteur cite François Weyergans et Bernard Frank, j’y vois aussi du Jean d’Ormesson qui, notamment dans ses premiers romans, aspirait aussi à ne rien faire. On s’amuse beaucoup, notamment dans la galerie des premiers flirts, de Catherine «Non, pas tout de suite. Sois patient», à Hélène et Céline, jalouses l’une de l’autre, puis de la rencontre avec Kristen un soir de réveillon, sans oublier les sportives, Roxane la basketteuse et Nathalie la gymnaste. Plus tard viendront les brunes Christelle, Sophie, Caroline et Mado qui partage désormais sa vie.
La lecture d’Une jeunesse en fuite est une excellente manière de bien débuter l’année!

Une jeunesse en fuite
Arnaud Le Guern
Éditions du Rocher
Roman
232 p., 17,90 €
EAN : 9782268101293
Paru le 9 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Plougonvelin et Brest, mais aussi à Paris. Le narrateur y évoque aussi les autres étapes de sa vie, sur les bords du Léman, à Lyon, Joigny dans l’Yonne, Rochefort, Metz ou encore Marrakech.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour en Bretagne avec sa fille, le temps d’un été chez ses parents, l’auteur se souvient du début des années 90. La guerre du Golfe et le départ de son père, médecin militaire, pour l’Arabie saoudite. Une époque qu’il avait balayée de son esprit. Remplacée par les fiancées éphémères, la griserie des nuits, les écrivains fantaisistes. Relisant les lettres que son père envoyait depuis le Moyen-Orient, il retrouve les traces d’une adolescence perdue. Tout lui revient par petites touches : ses camarades de lycée, la moustache de Saddam Hussein, les actrices et mannequins à la mode, la peur que son père ne revienne pas.
Dans Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern fait résonner sa musique intime, entre quête du père et éducation sentimentale. Une touchante invitation à la flânerie romanesque.

Les critiques
Babelio
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon père a perdu sa chienne: Tess. Comme Nastassja Kinski dans le film de Polanski. Un airedale terrier noir et fauve. Elle avait douze ans. Mon père est touché, coulé. Jusqu’à ce week-end de printemps, je ne l’avais jamais entendu pleurer. C’était bizarre. J’ai beau fouiller mes souvenirs : rien. Il m’a fallu attendre quarante ans pour deviner le grondement de ses sanglots, comme un orage qui couve, avant l’explosion à l’autre bout du sans-fil, fin de la terre, la voix noyée.
Mon père est médecin. Anesthésiste-réanimateur. Longtemps au sein du Service de santé des armées, aujourd’hui au CHU de Brest. Toujours en poste, alors qu’il a l’âge de la retraite. La retraite pour un général : pas au programme. Pire qu’une désertion. Il n’arrive pas à décrocher. Il a essayé ; y retourne en bon soldat. Fidèle à son poste vacant. Il n’y a pas assez de praticiens hospitaliers dans sa spécialité ; on lui demande de dépanner. Juste pour quelques mois. Puis encore quelques mois. Mon père ne refuse jamais. Je le soupçonne de proposer ses services. Son excuse : il coûte moins cher que la jeune génération. Ma réplique : « Tu casses les prix du marché. » Mon père fait mine de s’offusquer. Il n’est pas dupe de ses tours de passe-passe.
Avant que mon père ne prénomme sa chienne Tess, je n’imaginais même pas qu’il puisse connaître Nastassja Kinski. Dommage. Nous aurions pu partager nos souvenirs de l’actrice. Savait-il que Nastassja, tout juste quinze ans, et Roman Polanski s’étaient aimés dans les seventies, autour de l’année de ma naissance ? A-t-il vu les photos de Nastassja prises par Roman et publiées dans Vogue ? Celles parues dans Playboy, circa 1983 ? Je dois avoir un exemplaire vieilli du magazine quelque part. Nastassja en couverture, féline comme jamais. Mon père la préférait-il brune ou blonde, chevelure longue ou coupée au carré ? La pureté du visage de Nastassja. Sa langue entre les lèvres tandis qu’elle s’amuse avec une cuillère en argent. Le compas de ses jambes. Ses seins délicats comme de la chantilly. Nastassja m’égare.
C’est ma mère qui m’a prévenu de la mort de Tess. J’appelle ma mère tous les dimanches. On se donne des nouvelles, sans y toucher. La vie de mes parents au Trez-Hir. Ma sœur, qu’elle a souvent au téléphone. Les livres que j’édite, ceux que j’écris. Ma situation financière. Louise, ma fille. Mado, ma fiancée. Nos deux chats, Pablo et Malcolm. La mère de Louise qui ne se remet pas d’un AVC, clouée au lit ou dans un fauteuil, le bras gauche paralysé. Ma mère avait la voix hésitante, faussement enjouée, jusqu’à ce qu’elle m’annonce la nouvelle :
« Tess n’est plus avec nous. Ton père et moi sommes allés il y a deux jours chez le vétérinaire…
— Vous l’avez fait piquer ?
— Ça devenait invivable pour ton père. Il devait se lever toutes les nuits pour la sortir dans le jardin. Elle souffrait beaucoup, ne parvenait presque plus à se déplacer… Et elle ne voyait plus rien.
— Papa tient le coup ?
— Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il va un peu mieux. Mais il ne veut pas en parler. Il reste silencieux, la tête ailleurs. Je crois qu’il est très malheureux… »
La mort de son père avait-elle immunisé le mien, alors âgé de dix-sept ans, à l’expression de la tristesse ? Il en parle rarement. Il était en pension. Parenthèse de vie fragile. Ai-je déjà vu une photo de mon grand-père inconnu ? Ma mémoire n’en a conservé aucune image. Je sais qu’il était malade, s’en est allé après une longue agonie. Longue agonie : foutaise. Cancer de la gorge et de la bouche. Il fumait et buvait, beaucoup. Sa manière de supporter le stalag, où il avait été prisonnier, puis de l’oublier. Sa manière de s’évader, comme il avait deux fois tenté de le faire pendant la guerre. En quelle année était-il décédé ? 1965 ? 1966 ? Je poserai la question lors de mon prochain séjour au Trez-Hir.
Je ne sais plus si j’ai envoyé un mèle ou un SMS à mon père. En fouillant, j’ai retrouvé : un mèle.
Mon cher père,
Maman vient de m’apprendre la triste nouvelle. Je sais ta peine et, de tout cœur, je la partage. Tess était une belle chienne, dans tous les sens du terme. Il n’y a malheureusement guère de mots pour apaiser ce que tu ressens. Juste laisser le temps, lentement, faire son œuvre, et garder en toi les précieux souvenirs et la joie qu’elle t’a donnée pendant tant d’années.
Je t’embrasse.
Sur l’écran de mon vieux Nokia, en début de soirée : « Papa ». J’ai très rarement mon père au téléphone. Ce n’est pas dans nos habitudes. Il lui arrive de répondre à la place de ma mère. Deux ou trois mots rapidement échangés. « Ton travail se passe bien ? » « L’argent rentre ? » « Tu as pensé à appeler ta sœur ? » « Quand viens-tu nous voir ? » Là, il prend son temps. Je peine à reconnaître sa voix. Il y a des blancs et des creux dans ses phrases atones. Merci, ta mère, Tess, vétérinaire, humanité, douleur. Corde très sensible sur laquelle les sanglots tentent de ne pas choir, jusqu’à ce qu’ils sautent comme un bouchon de champagne éventé, obstruent la gorge de mon père. Tess n’avait pris la place de personne, Tess était un lien affectueux qui nous réunissait, petits et grands, Tess comprenait tout, Tess était un symbole de joie familiale, Tess rassurait et apaisait, Tess rendait heureux. Un râle de deuil qui ne passe pas. Je me suis tu, ne voulant pas interrompre le bruit de son chagrin. Puis les pleurs d’un coup se sont apaisés. Mon père a retrouvé ses mots ; son débit s’est accéléré :
« Depuis mon retour de la guerre du Golfe, je me sens déphasé, incompris parfois. Je me sens seul avec ce que je vis, ce que je ressens.
— La guerre du Golfe ?
— À mon retour, plus rien n’a été pareil. J’ai mal vécu le temps que j’ai passé là-bas. Vous ne l’avez pas perçu. Tout ceci, pour vous, était peu de choses. Moi, je n’étais plus le même. Votre vie s’était poursuivie et j’étais mis de côté. Une distance nous séparait. Mon diabète n’a rien arrangé. La guerre et la maladie m’ont isolé. J’ai eu peur dans le Golfe et j’ai eu peur ensuite, avec la maladie. L’arrivée de Tess m’avait permis de me sentir moins seul. Maintenant, elle n’est plus là… »
La guerre du Golfe. Pendant des années, je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite : Louise, Mado, ma vie de patachon. Puis la guerre du Golfe avait fait sa réapparition, les derniers mois, alors qu’étaient abattus des journalistes satiriques, les spectateurs d’un concert de rock, des passants ou les fêtards de novembre, qui inventaient des étés indiens en trinquant en terrasse. L’État islamique, à la suite d’Al-Qaïda, était né sur les ruines de l’Irak de Saddam Hussein. Il suffisait de tirer le fil de l’histoire pour comprendre. Humiliation orientale, revenue comme un boomerang vengeur. La guerre du Golfe avait allumé la mèche de Daech et des attentats récents. J’en avais le cœur net. La guerre du Golfe : les derniers souvenirs de ma jeunesse, que je tentais de retenir. »

À propos de l’auteur
Éditeur et écrivain, Arnaud Le Guern vit entre Paris, le Finistère et les rives du lac Léman. Il aime ses chats, Paul Gégauff, les filles de la rue du Douanier-Rousseau et Roger Vadim (liste non exhaustive). Son précédent roman, Adieu aux espadrilles, paru en 2015, a été salué par la critique. (Source: Éditions du Rocher)

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Comment t’écrire adieu

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En deux mots:
Quand elle se retrouve seule, Juliette essaie de se réfugier dans les mots et dans la musique. Égrenant la bande-son de sa vie, de Françoise Hardy à Springsteen, elle va nous raconter son histoire d’amour, la déchirure et la tentative de reconstruction. Original et musical.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La playlist de la séparation

Dans un premier roman étonnant, Juliette Arnaud raconte comment elle s’est retrouvée seule la quarantaine passée. Et comment sa vie a toujours été accompagnée par la musique. Jusqu’à l’obsession.

Une lecture rapide de ce premier roman pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un collage de critiques musicales, d’analyse des chansons qui ont marqué la vie de Juliette. Mais ce premier roman est bien plus que ça, il raconte comment la musique a accompagné une vie, comment les chansons ont construit un imaginaire et combien elles mettent en relief les sentiments, les émotions.
Si chacun d’entre nous s’amusait à dresser une liste des titres qui l’ont marqué depuis l’enfance, j’imagine combien cette dernière raconterait un parcours, des expériences, des amours, des douleurs aussi. «La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.»
Juliette se retrouve seule. Enfin, pas tout à fait, parce qu’elle a son chat, fidèle lui. R. a choisi de s’enfuir. On serait censé de d’écrire comme le font souvent les hommes, sans une explication. Sans dire adieu. Du coup, elle va s’en charger. Elle va écrire son adieu, rembobiner le film et nous dire comment tout a commencé, comment cinquante fois leur histoire a failli finir et comment cinquante fois, ils se sont retrouvés. Parce que, comme le chante Françoise Hardy, elle aimerait comprendre: «Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Après Françoise Hardy, défileront dans un bel éclectisme Selena Gomez, George Harrison, Mireille et Jean Sablon, Étienne Daho et tous les autres que vous retrouverez dans la playlist ci-dessous. EXplication de texte mais aussi des mélodies qui vous entrainent que la romancière accompagne souvent de parenthèses – et quelquefois de parenthèse dans la parenthèse – pour nous dire son état d’esprit.
« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour? Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons? Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié? Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête. Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort. »
Cette manière de dire sa vie à travers la musique, à travers des paroles qui touchent font l’originalité de ce premier roman en même temps qu’elle en marque les limites. Car sans les références, sans le bruit et la fureur que véhiculent certains morceaux, il est quelquefois difficile de suivre.
Mais il n’en reste pas moins une écriture, une originalité que l’on prendra plaisir à suivre. Ce livre n’est pas un adieu, mais un au revoir.

Playlist
Comment te dire adieu, Françoise Hardy (1968)
Love You Like a Love Song, Selena Gomez and the Scene (2011)
Isn’t It a Pity ? George Harrison (1970)
Puisque vous partez en voyage, Mireille et Jean Sablon (1936)
Les Voyages immobiles, Étienne Daho (1991)
Delilah, Florence and the Machine (2015)
Give Him a Great Big Kiss, The Shangri-Las (1965)
Secret Garden, Bruce Springsteen (1995)
Dreams, Fleetwood Mac (1977)
You’re So Vain, Carly Simon (1972)
Mess Is Mine, Vance Joy (2014)
Gnossiennes 1, 2, 3 et Gymnopédie 1, Erik Satie (1893 et 1888)
Here You Come Again, Dolly Parton (1977)
… et, I Ain’t Mad at Cha, Tupac Shakur (1996)

Comment t’écrire adieu
Juliette Arnaud
Éditions Belfond
Roman
144 p., 17 €
EAN : 9782714479938
Paru le 6 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule en France, de Saint-Étienne à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent. J’ai toujours aimé Comment te dire adieu. Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans explication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende. La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous. »
À 45 ans, Juliette se retrouve face à elle-même, avec le cœur déchiré et l’envie de rire de tout. Elle se repasse alors les 14 titres de sa bande originale, d’Étienne Daho à Dolly Parton, sans oublier Bruce Springsteen, 14 pop songs qu’elle a écoutées religieusement et dont elle connaît les paroles par cœur. Pourquoi sa vie chante-t-elle tout à coup si faux? Qu’est-ce qui a mal tourné? Elle a pourtant suivi à la lettre ce que les refrains suggéraient. Elle a scrupuleusement appliqué les adages de chacun des couplets.
À défaut de réponse, puisque R. est parti sans un mot, Juliette va s’y coller, à écrire adieu. Elle essaiera d’être drôle et elle sera sincère, pour comprendre, peut-être, que tout ce qui mène à la fin d’une histoire d’amour, on le porte en soi.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« J’ai l’intuition que les chansons nous attendent.
J’ai toujours aimé Comment te dire adieu.
La batterie d’abord, le piano aussi agaçant qu’une comptine enfantine, et puis la voix chantée et digne de Françoise Hardy que les trompettes moquent un peu. Quand elle parle et ne chante plus aussi, avec comme une nuance de vocodeur, les violons pour sentimentaliser l’affaire.
J’ai admiré Gainsbourg et ce modèle parfait d’allitération en EX, presque aussi parfait techniquement que celui en INGUE/ANG de Comme un boomerang.
Oui, je l’ai toujours beaucoup aimé et admiré.
Il aura fallu R. et sa fugue finale, sans annonce, sans EXplication, mais blindée de fausseté, pour que je l’entende.
La chanson m’attendait, les chansons nous attendent tous.
Plus de deux années de liaison, plus de huit saisons, et pas d’adieu. C’est la première réflexion que je me suis faite.
Il ne m’a pas dit adieu.
Il ne l’a pas jugé utile. C’est son droit, j’imagine, comme c’est le mien d’attraper, au hasard d’une lecture, le vade-mecum de Montherlant quand il fait dire à l’un de ses personnages, Costal : « Apprends qu’un écrivain a toujours le dernier mot. »
«Comment te dire adieu»: je vais m’y coller.
Que veux-tu, R.! J’ai Costal de mon côté et puis, j’ai été élevée comme ça, la politesse, tout ça tout ça.
Je viens seulement de piger, après des décennies à l’aimer et à l’écouter, cette chanson, que le mot important n’est pas «adieu», c’est «dire».
Et crois-moi, mon pauvre, je vais dire.
Parenthèse nécessaire: cons de chats/pitoyables humains
«I don’t wanna play in your yard / If you can’t be good to me», H. W. Petrie, 1894.
C’est pas compliqué, non?
C’est pas compliqué comme une chanson de gosses, avec un qui dit à l’autre : «Moi, je viens plus jouer dans ta cour si tu ne peux pas être gentil avec moi.»
Cette base-là, cette petite idée enfantine, à être appliquée, nous sauverait les miches à nous, adultes.
Et puis, il y a les chats. Et certains humains.
Et moi qui ai vu, il y a longtemps, à la télé, un reportage dans un pays de très grand froid et de glace, où une femme s’était mis en tête d’apprivoiser un chat sauvage.
Elle posait de la nourriture pour lui devant sa maison.
Il venait depuis des mois, petit à petit elle s’approchait, mais à chaque avancée de main décisive, celle qui permettra d’enfin toucher la fourrure, le chat sauvage à moitié éborgné et crasseux lui crachait dessus, à la dame.
Alors elle retirait vivement sa main, regardait la caméra en riant d’elle, de lui, d’eux deux, je suppose, et recommençait invariablement.
Elle, la dame du pays froid: «C’est pas grave, c’est normal, c’est un chat, c’est sa nature…», etc., jusqu’à la nausée, mais je vous (nous) épargne toutes ses considérations biologiques/psychologiques/angéliques.
Lui, le chat: «Bah oui. Personne n’a dit que je devais quelque chose en échange. C’est pas moi qui lui ai demandé, à cette conne. Qu’elle baise la trace de mes pieds divins et ça va bien.»
Je suis la dame, R. est le chat.
Parenthèse fermée »

Extraits
«Tu as mis à l’indEX / Nos nuits blanches, nos matins gris-bleu / Mais pour moi une EXplication vaudrait mieux.»
Les gens qui se quittent se le disent. Ils donnent une EXplication.
La plupart du temps, je le sais bien, ceux qui partent tâtonnent autour de la vérité.
Tâtonnent seulement parce que : la lâcheté, la fatigue, le désir de ne pas faire plus de mal.
Je me souviens d’une fois où il m’a semblé être au plus proche de la vérité en disant à un homme : «Je ne t’aime plus.» C’était tout à fait vrai puisque ça contenait «je t’ai aimé».
Je me souviens de son visage à ce moment-là : tout espoir s’est évanoui d’un seul coup. J’ai failli revenir là-dessus, tenter de dire quelque chose pour amoindrir le choc, mais j’ai tenu bon. Et il est parti.
R. m’a quittée une bonne cinquantaine de fois, sans exagération, entre le début et la fin de notre liaison. »

« C’est quand qu’on arrête d’écrire des chansons d’Amour?
Tout n’a-t-il pas déjà été dit? Sur tous les tons?
Chanté? Chuchoté? Hurlé? Scandé? Psalmodié?
Eh ben, on n’arrête pas. On s’entête.
Tout ça me va très bien, je suis entêtée de nature. Avec un terrain addictif à livrer ma tronche à la neurobiologie après ma mort.
On s’entête, et même, parce qu’on n’est ni idiot ni ignorant, on le dit au début de la chanson: « Tout a été dit et fait / Toutes les belles pensées ont déjà été chantées. » »

À propos de l’auteur
Juliette Arnaud est comédienne, dramaturge et chroniqueuse sur France Inter. Par ailleurs, elle danse comme une Allemande, entretient une relation névrotique avec ses cheveux et s’est fait tatouer en souvenir de son chien, Gros. Comment t’écrire adieu est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

Page Wikipédia de l’auteur

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La téméraire

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En deux mots
Sali et Bartoloméo vivaient heureux jusqu’au jour où un AVC prive l’épouse de son mari et les deux enfants de leur père. On découvre alors qu’« il est une chose plus pénible encore que d’apprendre la mort d’un être aimé, c’est de l’attendre ».

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

La téméraire
Marine Westphal
Éditions Stock
Roman
144 p., 16,50 €
EAN : 9782234081901
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule à Cheval entre l’Espagne et la France, à Bielsa en Catalogne, à Vielle-Aure et Saint-Lary dans les Hautes-Pyrénées ainsi qu’à Toulouse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pour le rendez-vous elle avait colorié sa bouche de coquelicot en tube, poudré ses pommettes, la totale. Elle apprendra que son rouge avait bavé sur ses incisives, ravageant son sourire un brin carnassier. Bartolomeo avait trouvé Sali jolie quoiqu’un peu ridicule, elle avait quelque chose d’une tasse de porcelaine mal rangée, au bord de la chute, en détresse. »
Sali, Bartolomeo. Un amour qui dure depuis trente ans. Mais un grain de sable enraye tout : sur les sentiers des Pyrénées, Bartolomeo est victime d’un AVC. Comment l’accompagner ? Comment croire à l’avenir ? Contre l’accident fatal, il reste un seul ressort : la volonté d’une femme, qui décide de réenchanter les derniers instants de son mari.
La téméraire est un texte bouleversant qui embrasse la maladie dans une danse grave et généreuse.

Ce que j’en pense
Une image, un diagnostic ainsi qu’une question vont sans doute hanter le lecteur au moment de refermer ce livre poignant. Il y a d’abord ce décor, un lit médicalisé installé dans la pièce à vivre – la si mal nommée – d’un petit pavillon. Un homme immobile l’occupe, surveillé par une femme qui n’a plus d’âge.
Le diagnostic est sans appel, il tient en trois lettres : AVC. « Que s’était-il passé ? Une grenade avait pété dans la tête de Lo Meo. À qui la faute, voilà le plus dur. Ils avaient dit qu’à ce stade même une rognure d’ongle aurait suffi, ses vaisseaux étaient devenus si petits, un rien pouvait faire barrage. Faire barrage. Couper la circulation. Route barrée, vies au caniveau. Un accident vasculaire cérébral comme un embouteillage en pleine campagne, l’horizon mangé par le dos rond des bagnoles. »
Pour l’épouse et pour ses enfants commence alors l’une des pires épreuves d’une vie, résumée dans cette phrase cinglante « il est une chose plus pénible encore que d’apprendre la mort d’un être aimé, c’est de l’attendre ».
Avec Sali, qui a choisi de veiller son mari jusqu’à l’épuisement, on se demande alors comment on réagirait dans une telle situation, tout en espérant ne jamais avoir à être confronté à ce drame. « Elle commença à violenter ses méninges à la recherche de son rôle dans l’histoire, la fin de leur histoire ; sa place n’était pas à côté, les bras chancelants et le cerveau pilonné, elle était avec. »
Pour un premier roman, Marine Westphal fait preuve d’une belle maîtrise dans la construction de cette histoire et surtout d’une écriture sèche, sans fioritures, sans pathos. De la sensibilité sans sensiblerie en quelque sorte. Mais un sens de la formule choc, d’où cette incroyable force qui se dégage de ce court roman que l’on prend comme un coup de poing et qui fait mal, nous laisse exsangues.
Mais Sali ne jette pas l’éponge et décide de remonter sur le ring, « car elle avait un but, un incroyable objectif qui mobilisait toutes ses pensées et ses forces ; ne pas le laisser crever là, lui qui aimait tant l’impolitesse du vent et les grands espaces. » Même si elle doit faire fi des conventions, se heurter à ses enfants qui ne comprennent pas cette initiative, « elle avait encore le droit d’essayer de faire ça pour lui : sauver sa mort, puisqu’elle ne pouvait sauver sa vie. »
Après trente-six ans de vie commune et d’un bel amour qui ne peut s’éteindre sans un dernier geste, nous voilà entraînés dans un ultime voyage, une dernière randonnée… inoubliable.

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Autres critiques
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Présentation de son ouvrage par l’auteur (Production Librairie Mollat)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Sali, brisée tel un fétu de paille, face au lit où Lo Meo faisait le mort, tassée le cul glissant, la colonne vrillée, les épaules déboîtées à la recherche d’une position nouvelle pour veiller celui qui la quittait. Ou peut-être l’avait déjà quittée. Elle n’en savait rien et n’en saurait rien, jamais. Après tout, qu’est-ce qui restait, à part ce corps ? Elle guettait un signe, une réponse, quelque chose qui donne raison à son espoir. Elle butait contre ses yeux clos. Sortir se laver les cheveux revenait à jeter à la fosse toutes ces heures bâtardes passées à guetter la paupière qui tressaute, le doigt qui frémit dans sa main à elle, le cil qui s’envole et échoue, minable, sur la pommette ramollie de son mari. »

A propos de l’auteur
Marine Westphal a vingt-sept ans, elle est infirmière. La téméraire est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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