La maison enchantée

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En deux mots
Zoé quitte Rouen et sa famille pour étudier l’histoire de l’art à Paris. Si après ses études, elle choisit de travailler dans un cabinet d’avocats, sa passion reste entière. Elle va se spécialiser dans les estampes et entamer une collection qui va l’accompagner jusque dans ses rêves.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La jeune fille aux estampes

Dans un premier roman étonnant, Agathe Sanjuan va nous entrainer dans le monde des estampes sur les pas d’une jeune fille qui après ses études, va en faire son obsession. Un parcours initiatique et onirique fascinant.

Zoé mène une existence assez paisible auprès de ses parents et de ses deux sœurs cadettes, des jumelles nées cinq ans après elle. Plutôt solitaire, elle est gardée par Jacob, un voisin assez excentrique mais qui, avant de mourir, va lui transmettre sa passion pour l’art, lui suggérant notamment d’aller jeter un œil dur le Triptyque de Moulins durant ses vacances. Une expérience qui sera sans doute déterminante dans son choix d’aller étudier l’histoire de l’art à Paris. Des études qu’elle pourra poursuivre en toute autonomie en complétant ses cours par un travail de secrétariat au sein d’un cabinet d’avocats. Son Master en poche, elle choisira une autre voie que celle de ses collègues pour pouvoir conserver sa liberté, travailler dans la gestion et s’intéresser à l’art avec l’œil de l’amateur éclairé. Après avoir laissé passer un dessin de Delacroix, elle achètera une gravure de Félicien Rops, une première œuvre qui sera suivie de nombreuses autres. Rapidement, elle devient spécialiste des estampes, passant son temps à «fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.» Elle va se lier d’amitié avec Lee et Gabriel, un couple de galeristes, qui va l’initier à la technique et croiser la route de Julien, un employé étonnant qui va lui faire découvrir un endroit extraordinaire, sorte de musée secret du Comte de Soleinne en plein cœur de la capitale.
Agathe Sanjuan fait de cette maison enchantée le cœur d’un roman qui se lit comme on suivrait une visite guidée dans un monde fabuleux où tous les sens sont en éveil, où les rêves se touchent du doigt. Un parcours initiatique et onirique qui nous permet littéralement d’entrer dans les œuvres d’art. Un premier roman d’une maîtrise formelle étonnante, mais surtout un voyage à travers musée imaginaire qui est aussi une invitation à vivre l’art. Fascinant.

Galerie d’art (les principales œuvres citées dans le roman)
HEY_triptyque-de-moulinsTriptyque de Moulins Hey
VAN_EYCK_La_Vierge_du_chancelier_RollinLa Vierge et l’enfant au chancelier Rolin Van Eyck
ROPS_celle-qui-fait-celle-qui-lit-mussetCelle qui fait celle qui lit Musset Félicien Rops
BRESDIN_le-chevalier-et-la-mortLe Chevalier et la Mort Rodolphe Bresdin

La maison enchantée
Agathe Sanjuan
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
352 p., 20 €
EAN 9782373051216
Paru le 4/03/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de Rouen. On y évoque aussi des vacances dans la région de Moulins.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La beauté peut-elle sauver le monde?
Zoé est une jeune femme discrète. Rien ne la distingue des autres, sinon une passion dévorante pour l’art, née à l’adolescence. Montée à Paris, elle entreprend d’abord des études d’histoire de l’art, qu’elle abandonne, persuadée qu’une telle voie détruirait, à terme, son amour des images. Elle finit par trouver un apparent salut dans la collection d’estampes. Mais un jour elle est conviée à visiter une collection privée unique au monde, qui fait son admiration et sa terreur. Ce miroir tendu à son obsession lui en fait voir les dangers et la puissance.
Dans ce premier texte, roman d’éducation gothique aux accents merveilleux, l’autrice mêle une exploration du monde de l’estampe à une analyse de la folie qui anime tout collectionneur, mariant des scènes oniriques à une fine réflexion sur ce que l’art nous fait.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Tard dans la nuit, Zoé marchait, la cheville souple, le soulier claquant sur la chaussée. Le pied était couvert d’un escarpin presque fermé, tenu par des lanières recouvrant la cambrure, épousant la finesse des attaches, ajusté tel un chausson de danseuse. La silhouette fluide du tailleur en tissu de crêpe suivait le rythme imprimé par le pas, transmis au corps. L’allant de la démarche, trop rapide pour être naturel, scandait le silence avec vigueur. Elle filait droit devant elle. L’heure était trop avancée pour que quiconque surprît et perturbât ce chemine¬ment régulier. Elle le savait et avançait, sûre de sa puissance, de son règne sur cette partie du monde endormi. Seuls quelques insomniaques pourraient l’apercevoir, jetant un coup d’œil derrière le rideau de leurs chambres sans sommeil. La constance du pas leur donnerait envie de compter les accents de cette pulsation. Une femme en phase avec le battement de cette ville, se diraient-ils : déterminée et impatiente.
Elle entra dans la cage d’escalier, sortit ses clés de sa serviette de cuir vert, la posa par terre pour ouvrir la boîte aux lettres, vida les prospectus dans la corbeille mise à disposition des habitants de l’im¬meuble, et, quand elle se redressa, glissa une facture dans sa serviette. Raide et droite, elle prit l’escalier. Elle sentit son corps s’affaisser à partir du troisième étage, se relâcher sous l’effort, son cou ployer et sa tête se vider, se délester d’une journée de travail, d’une concentration inutile et idiote, de chiffres s’alignant, se croisant, se combinant. L’allure gagna en tendresse et en grâce ce qu’elle perdait en vitalité. Quand elle eut atteint le palier du quatrième, il ne restait presque rien de la silhouette énergique qui donnait son âme à la ville, semblable à tant d’autres, incarnant l’esprit de travail, de modernité, de célé¬rité, d’accélération exponentielle. Un bruit retentit, un peu plus haut, dans la cage d’escalier, laissant entendre, peut-être, un autre pas. Elle eut le réflexe de se redresser, de gainer à nouveau son buste fati¬gué, avant d’ouvrir la porte de son appartement et de laisser sa bogue de tension sur le palier.
Une fois chez elle, Zoé se débarrassa de ses atours de femme pressée, dénouant ses chaussures, faisant glisser à ses pieds et sur ses hanches l’étoffe soyeuse et glissante. La silhouette nerveuse s’alan¬guit, se détendit dans la chaleur de l’appartement. La mollesse des chairs, la délicatesse des courbes lui apparurent fugitivement dans le miroir, tandis qu’elle s’adonnait aux préliminaires. Elle emplit une bassine d’eau chaude, fit tomber quelques cuillers de sels et d’huiles odorantes, y introduisit ses pieds, les orteils d’abord, doucement, pour les habituer à la chaleur, puis la plante et enfin la totalité. La brûlure la saisit, circulant sur l’épiderme rougi, paralysant les muscles, mais, peu à peu, les tissus, les articu-lations se détendirent et elle put à nouveau remuer les orteils. Les effluves, l’humidité de l’étuve la pénétrèrent. Rien ne l’aidait mieux à se débarrasser des tracas et des déceptions du jour. Elle retrouvait alors les odeurs de l’enfance, le délassement du bain hebdomadaire du dimanche, enfin seule, dans la salle d’eau, isolée du reste de la famille, une réclu¬sion rare et désirée, et ce sentiment étrange d’ou¬blier son corps dans une torpeur éveillée, d’atteindre l’inactivité cérébrale avec l’unique perception, apai¬sante, d’être en vie.
L’eau brûlante calmait son impatience, anesthé¬siait sa pensée. Mais le bain tiédissait et, par vagues, elle reprenait conscience de ce qui l’entourait, de ce qu’elle devait faire. Elle glissa ses pieds hors de l’eau, les frictionna vigoureusement et enfila un peignoir.
Elle saisit le large carton à dessins, l’allongea sur la table de la cuisine, fit glisser les lanières en déga¬geant les boucles d’un coup sec et ouvrit le plat supé¬rieur. Elle caressa la toile protectrice qui masquait encore le contenu, un peu rêche, crissant sous la main, puis, brusquement, l’écarta pour laisser appa¬raître le ventre blanc du papier. Elle éprouva une intense satisfaction en redécouvrant cette nappe immaculée. Les chemises superposées ne laissaient rien deviner de l’intériorité secrète de cette peau fine et étanche dont elle frôlait l’arête avec la paume de la main. Elle s’arrêta un moment, émue par la perfec¬tion de cet empilement, puis fit glisser la première enveloppe sur le plat gauche pour en écarter les deux pans. L’image lui sauta au visage, il ne lui fallut qu’un instant pour en percevoir le sens, avant de se laisser doucement envahir par les méandres de ses propositions. Ce moment proprement voluptueux lui procurait toujours un intense plaisir, un étonne-ment renouvelé malgré la répétition. L’observation dura quelques secondes, puis elle referma délicate¬ment la chemise, superposa la seconde et se livra à la même opération.
Elle n’avait pas besoin de s’attarder plus que cela et n’éprouvait pas la nécessité de rester de longues minutes absorbée devant une œuvre. L’émotion qu’elle ressentait à la vue d’une image tenait à la brutalité de la découverte et à l’activation de souve¬nirs profonds, anciens, oubliés. Comme en rêve, les serrures s’ouvraient, libérant des flux de sensations qui la faisaient accéder aux recoins de son intimité. Exhumée du fond de sa solitude, son ouverture au monde des représentations la transportait. Seule, chez elle, elle se livrait à des expériences de voyage, de rencontres, de dangers excitants, de joies oubliées.
Image après image, au cours de ces explorations, elle goûtait la découverte, la reconnaissance, le souvenir des lectures précédentes, le décèlement de nouvelles propositions que lui suggéraient ces feuilles imprimées d’un autre temps. La surprise se déclinait selon son humeur, l’attention qu’elle réser¬vait à ce moment, tantôt latente, tantôt concentrée, et surtout, selon l’ordre d’apparition des feuilles dans ce rituel de manipulation. Car la combinaison était différente à chaque dévoilement. Après la séance, avant de renfermer les images dans leur armure, elle prenait soin de mélanger les chemises selon un rangement aléatoire qui préparait son plaisir futur, de nouvelles associations, un sens de lecture inédit. Le hasard des combinaisons faisait surgir des histoires, des liens, des chocs, qu’elle déchiffrait avec l’allégresse du virtuose face à une nouvelle partition.
Après avoir exploré l’ensemble et construit un nouveau récit dans ce quart d’heure onirique, elle rebattit les cartes de son histoire, serra les liens du carton à dessins et le rangea soigneusement dans le porte-cartons. Elle se glissa entre les draps blancs et se laissa envahir par la torpeur d’un songe amorcé dans les fibres et les encres.

Quelques années plus tôt, à dix-huit ans, Zoé avait pris le train, son bac en poche, pour rejoindre Paris depuis Rouen. Elle n’avait cessé de regarder par la fenêtre opposée du carré où elle était assise. La voiture était quasiment vide, aussi avait-elle toute latitude pour observer le paysage dans ce morceau de verre. Il lui importait d’inscrire la campagne, les forêts et les villes moyennes qui défilaient sous ses yeux, non pas dans la transparence irréelle d’un voyage sans entrave, tels qu’ils apparaissaient de son côté de la rame, se déroulant à la manière d’un long ruban, quand elle appuyait sa tête contre le carreau, mais dans les limites des montants de la vitre du train : cadrer le paysage lui permettait de maîtriser son appréhension. Elle connaissait Paris pour y être allée plusieurs fois avec sa famille, en week-end, mais s’y installer pour poursuivre des études était autre chose.
Dans ce rectangle transparent, elle retrouvait ses impressions d’enfance, sa chambre de fillette, au premier étage d’une maison d’un quartier résiden¬tiel, et sa fenêtre, à travers laquelle elle avait suivi les saisons, allongée sur son lit, à contempler les branches du cerisier nues puis couvertes de feuilles d’un vert vif, les fruits lourds et craquants disputés par les merles laissant place à l’embrasement orangé de l’automne. Par la croisée, elle avait vécu ses émotions d’adolescente, nées d’un quartier de lune ou d’un nuage rapide assombrissant son monde ; en s’approchant de l’ouverture, elle avait connu la vie immédiate du voisinage et imaginé celle, plus lointaine, de la ville coiffée de sa cathédrale. Ce cadre familier, quotidien, bornant l’extérieur, l’avait toujours rassurée, apaisée, face aux inévitables contrariétés de l’enfance, aux disputes entre amis, aux éloignements.
Petite fille sage, raisonnable, bien élevée, les adultes la trouvaient peut-être un peu trop sérieuse pour son âge, mais s’en réjouissaient. On pouvait compter sur sa régularité, dans le travail scolaire comme dans les jeux auxquels elle se livrait avec application. Les petits mondes qu’elle inventait, comme tout enfant, étaient délibérément mis en scène comme des maquettes, les poupées immobiles assises sur leurs chaises, avec leurs robes rigides parfaitement disposées sur leurs jambes de chiffon, leurs coiffures relevées, leurs corps morts et droits prenant un thé imaginaire. Là où d’autres s’em¬pressaient de déshabiller, de décoiffer, de fesser ces souffre-douleur de l’enfance, elle s’évertuait à les conserver dans une tenue parfaite tout en organisant des tableaux. « C’est une enfant sans problème », disaient les adultes, que rassurait cette propension à circonscrire le réel, à en donner une représentation sans dommage pour l’idée qu’ils se faisaient de l’ex-trême jeunesse. C’est à elle qu’on offrait les antiques poupées au visage de porcelaine, dont on craignait que les autres ne les brisassent, images effrayantes d’une vie arrêtée, rigide, qu’elle n’appréciait pas – ce qu’elle n’aurait jamais osé dire – et même, qui l’ef¬frayaient, mais qu’elle savait domestiquer en les oubliant dans un coin de mise en scène, figurantes inutiles et savamment jolies, servant de toile de fond à des protagonistes davantage à son goût.
Née la première de trois – elle avait deux sœurs jumelles de cinq ans plus jeunes –, peu turbulente, elle laissait l’agitation à ses cadettes et se sentait débordée par leurs énergies conjointes, malicieuses, qui l’avaient poussée à un peu plus de solitude. Toutes trois étaient complices, mais l’aînée avait vécu les premières années de sa vie seule, assez longtemps pour goûter le recueillement et l’ennui de l’enfance. Leurs parents étaient employés dans une compagnie d’assurance locale, ils rentraient chez eux le midi, faisaient manger les petites hors du chahut de la cantine puis retournaient au travail.
Finissant un peu tard, ils laissaient le soin à un voisin et ami, Jacob, d’aller chercher les filles à l’école avant le goûter. Ce dernier habitait la maison voisine, une toute petite bâtisse, héritée de ses propres parents, envahie par des livres et des objets de toutes contrées. Il avait voyagé, exercé divers métiers avant de revenir au pays. Il vivait d’une maigre retraite et manquait d’argent. Alors le couple lui versait une petite somme pour s’occuper des filles avant leur retour, ce qu’il faisait avec joie et application, n’ayant lui-même jamais eu d’enfant : à l’école, on le prenait pour le grand-père. Après un geste de la main pour signaler sa présence, les deux jumelles couraient vers lui et l’étourdissaient de leur babillage. La grande rentrait de son côté. Il leur servait un bol de chocolat fumant et des tartines de miel, puis, pour calmer son monde, il s’attelait aux devoirs des petites, suivi du coloriage, des puzzles, et les parents arrivaient. Pour Zoé, cependant, Jacob n’organisait rien. Elle se mettait à ses devoirs puis allait s’asseoir sur le canapé de cuir marron, face au jardin. Sur la table basse, des ouvrages jonchaient le plateau de verre, pris dans l’abondante biblio¬thèque et laissés là. Jacob avait beaucoup voyagé, il avait rassemblé des livres d’images de tous les pays, qu’il ne lisait pas, n’étant pas polyglotte, mais qu’il avait achetés pour la beauté de ce qu’ils proposaient, leurs illustrations, leurs mises en page, les carac¬tères incompréhensibles mais dotés d’une poésie visuelle qui organisait les blancs. Elle était fascinée par ces albums qui semblaient pouvoir surgir à l’in¬fini et qui déployaient leurs traits et leurs couleurs quand on les ouvrait. Les publications traînaient, posées sans intention. Étaient-ce celles que Jacob avait parcourues la veille ? Un soir, elle se faufila hors de la maison et l’observa depuis la rue, dans le rectangle éclairé de sa fenêtre à fins croisillons. Les volets n’étaient pas tirés et elle le vit, à la place même qu’elle occupait l’après-midi, penché sur un ouvrage ouvert sur la table, absorbé. Son immense solitude la frappa, sa vieillesse aussi, mais il semblait heureux, souriant à demi en tournant les pages de son livre.

Il lui sembla même, à un moment, le voir rire. Elle n’osa pas s’approcher suffisamment pour repérer l’ouvrage qu’il consultait et tenter de le reconnaître le lendemain. Elle respectait sa contemplation.
Les parents attentionnés étaient satisfaits de cette solution de garde assez atypique. Lorsqu’ils rentraient, les devoirs étaient faits : l’un supervisait les douches, l’autre préparait le repas, alternative¬ment. Le dîner était joyeux. On parlait rarement de l’école mais plus des amitiés, des jeux, des disputes. On riait. La réserve naturelle de Zoé n’étonnait pas, elle avait toujours été ainsi ; elle participait discrè¬tement à l’enjouement général, un peu à part. Une enfance heureuse et en marge. Sa position d’aînée la rendait responsable et les parents étaient accaparés par les plus jeunes, plus vives, amusantes, espiègles.
Un été, quand elle eut onze ans, la famille loua un gîte en Auvergne, sur les bords de l’Allier. Apprenant cela, Jacob leur avait conseillé de faire un tour à la cathédrale de Moulins et de demander, d’insister même, pour voir le Triptyque du Maître de Moulins. On avait rempli la voiture de tout ce que l’on pouvait, on avait souhaité un bon mois d’août à Jacob et on était parti. La petite maison louée près des berges du fleuve était charmante ; on était bien, à contempler son lit presque sec, parsemé de branches mortes d’un bois clair et de cailloux blancs. On pouvait presque passer à pied sur la petite île centrale qui servait de relais aux oiseaux migrateurs. Une chaleur qui faisait rechercher l’ombre saturait l’air, à tout moment de la journée. On évitait de prendre la voiture et même de se promener, le jardin étant assez grand et ombragé pour que chacun pût y trou¬ver un coin à soi.
Pourtant, un matin, tôt, la famille prit la voiture pour se rendre au marché, à Moulins. Zoé se rappela les paroles de Jacob et insista auprès de ses parents pour se rendre à la cathédrale et tenter de voir le tableau vanté par leur ami. Eux avaient oublié ses paroles : le voisin, malgré sa gentillesse et les services qu’il rendait, faisait figure d’excentrique. On ne l’écoutait qu’à moitié, et quel ennui de devoir chercher un vieux tableau dont l’intérêt était sans doute très relatif. Les tableaux religieux, on en avait vu un certain nombre et tous se ressemblaient plus ou moins. Les parents, chargés de paquets, occupés à surveiller les petites, s’installèrent sous le porche de pierre blanche, à l’ombre. Ils prétendirent qu’ils ne pouvaient entrer ainsi.
« Vas-y toi, mais dépêche-toi. Les courses vont s’abîmer dans cette chaleur. »
Elle pénétra dans l’édifice et fut baignée par la fraî¬cheur des pierres. Un homme passait le balai dans les allées, et, comme Jacob le lui avait recommandé, elle demanda à voir le Triptyque. L’homme la regarda bizarrement. Il était lourd, un peu bossu, lent. Il posa son balai contre un pilier et partit dans la sacristie. Il revint avec un trousseau de clés et lui fit signe de le suivre. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon très étroit, en bois, grinçant sous les pas, et pénétrèrent dans une pièce lambrissée de bois sombre. Entrant le premier, il alluma la lumière qui n’éclairait qu’un pan de mur orné de deux panneaux. Le Triptyque ne lais¬sait voir, au premier abord, que les volets extérieurs.

Les panneaux, peints en grisaille, représentaient l’annonciation : la Vierge sur celui de gauche, inter¬rompue dans sa lecture de la Bible par l’archange Gabriel qui occupait celui de droite, venu lui annon¬cer la naissance du fils de Dieu. L’homme, qui devait être le bedeau, se mit à parler fort et de manière inin¬terrompue, narrant l’histoire apprise par cœur dans la Bible, sur un ton monocorde : « Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. Étant entré où elle était, il lui dit : “Je te salue, pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.” Mais à cette parole elle fut fort troublée, et elle se deman¬dait ce que pouvait être cette salutation. L’ange lui dit : “Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez, et vous enfan¬terez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus…” »
Zoé sentit très vite qu’elle ne l’écoutait plus et s’ab¬sorbait dans l’observation des deux panneaux peints, bordés d’or, qui reproduisaient, en trompe-l’œil, ce qu’elle saurait décrire, un jour, comme un décor en ronde-bosse de marbre, gothique, les personnages émergeant d’une architecture en dentelle. Mais la peinture permettait plus que la sculpture : l’archange volait véritablement, de même que les anges qui l’accompagnaient, et son ombre portée était figu¬rée sur le sol. Une composition de pierre, sans les contraintes de la sculpture. Elle percevait tout cela sans véritablement se l’expliquer, observant, bercée par la voix de l’homme qui poursuivait son évangile.
Soudain, il s’arrêta, l’interrompant également dans sa contemplation. D’un geste emphatique, il se diri¬gea vers le centre de la composition, saisit les deux pans de bois, et les ouvrit d’un geste théâtral.
Elle fut éblouie par l’éclatement des couleurs surgies de l’intérieur, illuminant la pièce sombre. La peinture rayonnait avec la Vierge en majesté, tenant sur ses genoux l’enfant divin, les deux reposant sur un croissant de lune et s’inscrivant dans un soleil couchant aux nuances arc-en-ciel, psychédéliques. Des anges entouraient la vision ; deux d’entre eux s’apprêtaient à couronner Marie tandis que d’autres tenaient dans leurs mains un phylactère. Toute la composition s’organisait autour du contraste entre les personnages célestes en suspension, en apesanteur, et l’attirance des couleurs et des cercles concentriques de lumière vers l’astre rayonnant créant un appel, si bien que le spectateur se sentait à la fois aimanté par l’étoile et protégé par l’apparition de la Madone.
La psalmodie de l’homme se poursuivait. Il s’at¬tardait sur les parties latérales du triptyque, consa¬crés aux donateurs : Pierre de Bourbon, présenté à la Vierge par son saint patron, à gauche, et Anne de Beaujeu, à droite, sous la protection de la mère de Marie. Les deux mécènes, à genoux, priant en adoration, renforçaient l’élévation et la légèreté de la Vierge présentant un visage jeune, pensif, doux. Le Christ, au contraire, avait un air sévère, adulte, contrastant avec son corps juvénile.
Elle eut du mal à détacher ses yeux de la composi¬tion. Le monologue s’était interrompu et l’homme la regardait. Brusquement, il gravit les deux marches qui le séparaient du tableau et referma les panneaux. La pièce s’assombrit à nouveau. Il lui fit signe de sortir. Tous deux descendirent et elle poussa la porte à battants de l’entrée, éblouie par le soleil au zénith.
Ses parents commençaient à s’inquiéter. Après s’être enquis de savoir si elle avait vu ce qu’elle voulait et satisfaits de sa réponse, ils prirent leurs sacs et intimèrent aux plus jeunes de les suivre jusqu’à la voiture.
Cette nuit-là, Zoé rêva de la Vierge, de l’enfant et d’une église ouverte en ses deux extrémités : le porche et le chœur. Un marché s’y tenait, les victuailles s’en¬tassaient sur les bas-côtés tandis que la nef servait d’allée à la population nombreuse, bruyante, animée et riante. Le sol était jonché de paille et des poules fuyaient en caquetant devant les gamins accom¬pagnant leurs mères armées de paniers remplis de légumes, et les pères négociant les têtes de bétail. Le couple divin, rayonnant, observait sans être vu, jetait des regards de bonté devant le peuple tout à ses occupations terrestres. Le soleil s’engouffrait par le chœur et le flux dense de femmes, d’hommes, d’enfants et de bêtes déambulait joyeusement du sombre porche au chevet illuminé, ouvert sur la verte nature. Le songe se répéta plusieurs nuits de suite, lui procurant un apaisement croissant.
L’image avait infusé, s’était introduite dans ses rêves, pour la première fois ; une sensation bienfai¬sante qu’elle rechercherait désormais sans relâche.
Lorsqu’ils rentrèrent à Rouen, quelques semaines plus tard, ils découvrirent avec consternation que la maison de Jacob était en plein déménagement. Leur ami était mort au début du mois et personne n’avait pensé à les prévenir. De lointains héritiers s’étaient occupés des funérailles et s’attachaient maintenant à vider la maison. Ce fut un choc pour tous, mais pour Zoé plus que pour les autres. En partant, Jacob lui avait légué un secret, celui du Triptyque de Moulins, mais les images de ses livres s’étaient envolées. À la suite de sa disparition et de son legs si capital, elle rangea sa chambre, enfermant dans des boîtes de carton poupées et peluches, mobilier miniature et accessoires de dînette. Ses parents en furent peinés. Ils ignoraient combien elle avait été meurtrie par l’évanouissement d’une amitié.
Lorsque la maison de Jacob eut été vidée, Zoé avait fureté, en cachette, entre les murs gris, dévi¬talisés par l’absence. Elle avait récupéré quelques objets et livres ayant miraculeusement échappé à l’embarquement général. La bâtisse, qui lui avait toujours paru magnifique, lui semblait sale privée de son occupant, sans intérêt. Ces reliques avaient trouvé place dans une nouvelle boîte, auprès de ses jouets. Elle avait recouvert l’empilement d’un grand drap blanc, de ceux dont on couvre les meubles dans les maisons de vacances inoccupées. Sur ce suaire de l’enfance, elle avait épinglé quelques jaquettes de livres d’art, récupérées chez son ami, jetées à terre sans précaution par les déménageurs.
Pour ses parents, la disparition de Jacob avait été une contrariété : ils devaient trouver un nouveau mode de garde, alors que le précédent était si commode. Le voisin était un peu excentrique, mais faisait l’affaire. Il était nécessaire de se réorgani¬ser pour que leurs filles continuassent à grandir en toute quiétude. Zoé semblait affectée, plus que les cadettes, mais cela passerait. Il fallait bien, un jour, que les enfants fussent confrontés à la réalité et ces moments difficiles arrivaient toujours sans crier gare.
Le sympathique voisin avait disparu des conversa¬tions. Zoé ne cessait d’en être choquée. Auparavant, il était présent dans toutes les discussions. Il n’y avait pas un soir où l’on ne parlait de lui, des activités qu’il organisait pour les filles, des choses qu’il leur appre¬nait. Après sa mort, les parents avaient sans doute préféré ne plus faire allusion à leur ami, de peur de raviver la douleur de sa perte, notamment pour Zoé. Mais cette dernière s’interrogeait : ses parents, ses sœurs, avaient-ils oublié l’attachement, l’ami¬tié ? Était-ce la marque d’un manque d’émotion, ou même du mépris ? Car Jacob n’était, après tout, avec toute sa gentillesse, que leur employé.
Les filles avaient grandi, chacune différemment. Les jumelles, toujours volubiles, énergiques, spor¬tives, invitées presque chaque semaine à droite et à gauche, chez leurs amies. Zoé était restée appliquée, suffisamment sociable pour se fondre dans la foule des jeunes de sa génération, mais sans enthousiasme aucun pour les festivités et organisations prisées par ses congénères. C’est pourtant lors de ces événe¬ments qu’on expérimentait, qu’on échappait à l’œil des parents, et qu’avec plus ou moins de bonheur on entrait dans l’âge adulte.
Zoé, elle, rêvait d’un ailleurs plus lointain. »

Extrait
« Zoé organisa son quotidien autour de son travail et de sa nouvelle occupation.
Sa vie privée commençait une fois passées les portes de l’immeuble haussmannien siège du cabinet où elle travaillait, du côté de la Bourse. L’emplacement était idéal pour fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.
Le week-end était davantage consacré à des voyages pour visiter des lieux de vente inconnus d’elle ou des foires, des salons. »

À propos de l’auteur
SANJUAN_agathe_© Philippe_MatsasAgathe Sanjuan © Photo Philippe Matsas

Agathe Sanjuan est née en 1978. Elle est conservatrice-archiviste. Elle dirige les archives et la collection d’art de la Comédie-Française. La maison enchantée est son premier roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Maisons vides

NAVARRO_maisons_vides RL_Hiver_2022

En deux mots
Un moment d’inattention et Daniel, trois ans, est enlevé dans le parc où sa mère l’avait emmené jouer. Un drame qui n’est pour la narratrice qu’une violence de plus dans une vie difficile. Elle va toutefois essayer de s’en sortir sans sa famille et sans les hommes qui la négligent, mais avec un « nouveau » garçon, croisé dans un parc.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’enfant perdu et l’enfant trouvé

Ce roman puissant, signé de la mexicaine Brenda Navarro, qui retrace le parcours d’une femme dont l’enfant de trois ans a disparu. Une chronique de la violence ordinaire, mais aussi un cri de rage.

Premier ouvrage à paraître dans une collection qui entend nous faire découvrir les voix d’Amérique latine, ce roman qui commence très fort: «Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre.» On imagine le traumatisme, le sentiment de culpabilité et la dépression qui peuvent accompagner cette mère indigne qui n’a pas su surveiller ce fils qui désormais la hante. «C’est quoi un disparu? C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.»
Les jours passent et aucun signe de vie ne vient la rassurer. Pas davantage que son entourage, à commencer par Fran, le père de Daniel et l’oncle de Nagore, qui désormais partage leur vie. «La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre.» Vladimir, son amant, n’est pas non plus apte à la libérer de son obsession. Après tout, il n’est guère différent des autres hommes qui ont traversé sa vie. Rafael, le premier, buvait et était violent.
Cette violence que l’on peut considérer comme le fil rouge de ce roman. Violence conjugale d’abord avec les coups qui pleuvent jusqu’à donner la mort. Comme dans cette scène où Nagore assiste ainsi à l’assassinat de sa mère par son mari. Violence sociale ensuite quand sur un chantier une bétonnière se casse et enterre vivant deux ouvriers, dont le frère de la narratrice. Les patrons, pour se dédouaner, affirmeront qu’il ne s’est pas présenté au travail. Violence et vengeance enfin, quand elle croise un joli garçon blond qui joue dans un bac à sable: «Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé.»
Engrenage infernal, basculement vers la folie…
Brenda Navarro utilise des phrases courtes, un style percutant qui épouse parfaitement son propos. C’est dur, parfois cru, et c’est un miroir de cette société laissée pour compte qui ne peut répondre à la violence que par la violence.

Maisons vides
Brenda Navarro
Éditions Mémoire d’encrier
Premier roman
Traduit de l’espagnol par Sarah Laberge-Mustad
184 p., 17 €
EAN 9782897127978
Paru le 3/03/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Utrera et Barcelone puis au Mexique, principalement dans un quartier ouvrier de Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portraits et destins de femmes que tout sépare, dans le Mexique contemporain.
Violences faites aux femmes et féminicides.
Voc/zes : une nouvelle collection dédiée aux voix de l’Amérique Latine.
Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils.
Un enfant disparu. Deux femmes. Celle qui l’a perdu et celle qui l’a volé.
Au lendemain de l’enlèvement de l’enfant, sa mère est désemparée. Elle est hantée par sa propre ambivalence: voulait-elle être mère? Dans un quartier ouvrier de Mexico, la femme qui a enlevé Daniel voit sa vie bouleversée par cet enfant dont elle a tant rêvé.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre. Ou plutôt si, je me souviens d’avoir été triste parce que Vladimir m’a annoncé qu’il partait, parce qu’il ne voulait pas tout brader. Tout brader, comme quand on vend quelque chose de précieux pour deux pesos. Ça, c’était moi quand j’ai perdu mon fils, celle qui de temps en temps, après quelques semaines, se débarrassait d’un amant furtif lui ayant offert en cadeau, parce qu’il avait besoin d’alléger son pas, des plaisirs sexuels à rabais. L’acheteuse arnaquée. L’arnaqueuse de mère. Celle qui n’a rien vu.

Je n’ai pas vu grand-chose. Qu’ai-je vu ? Je cherche parmi la chaîne de souvenirs visuels le plus petit fil conducteur qui me mènerait, ne serait-ce qu’une seconde, à comprendre à quel moment. À quel moment ? Lequel ? Je n’ai plus revu Daniel. À quel moment, à quel instant, entre quels petits cris étouffés d’un corps de trois ans est-il parti ? Qu’est-il arrivé ? Je n’ai pas vu grand-chose. Et bien que j’aie marché entre les gens en répétant son nom, je n’entendais plus rien. Des voitures sont-elles passées ? Y avait-il plus de monde ? Qui ? Je n’ai plus revu mon fils de trois ans.
Nagore sortait de l’école à deux heures de l’après-midi, mais je ne suis pas allée la chercher. Je ne lui ai jamais demandé comment elle était rentrée à la maison ce jour-là. En fait, nous ne nous sommes jamais demandé si l’un de nous était rentré ce jour-là, ou si nous étions tous partis dans les quatorze kilos de mon fils sans jamais revenir. Et jusqu’à aujourd’hui, aucune image mentale ne me donne la réponse.
Après, l’attente : moi, affalée sur une chaise crasseuse du bureau du ministère public, là où Fran m’a récupérée plus tard. Nous avons attendu les deux, et même si nous avons fini pour nous lever et que notre vie à continué, notre esprit est toujours là, à attendre des nouvelles de notre fils.

J’ai souvent souhaité qu’ils soient morts. Je me voyais dans le miroir de la salle de bain et je m’imaginais me regardant pleurer leur mort. Mais je ne pleurais pas, je retenais mes larmes et mon visage redevenait neutre, au cas où je n’aurais pas été assez convaincante la première fois. Alors je me replaçais devant le miroir et je demandais : qu’est-ce qui est mort ? Comment, qu’est-ce qui est mort ? Qui est mort ? Les deux en même temps ? Ils étaient ensemble ? Ils sont morts, morts, ou c’est une histoire inventée pour me faire pleurer ? Qui es-tu toi, toi qui m’annonces qu’ils sont morts ? Qui, lequel des deux ? Et moi, j’étais ma seule réponse face au miroir, à répéter : qui est mort ? Que quelqu’un soit mort, s’il vous plaît, pour ne plus sentir ce vide. Et face à cet écho silencieux, je me disais les deux : Daniel et Vladimir. Je les ai perdus les deux en même temps, et les deux, sans moi, sont toujours en vie quelque part dans ce monde.
On peut tout imaginer, sauf se réveiller un matin avec le poids d’un disparu sur les épaules. C’est quoi un disparu ?
C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.
Même si je ne voulais pas être une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec pitié, je suis souvent retournée au parc, presque tous les jours, pour être exacte. Je m’asseyais sur le même banc et repassais tous mes mouvements en mémoire : le téléphone dans la main, les cheveux dans le visage, deux ou trois moustiques qui me pourchassaient pour me piquer. Daniel, avec un, deux, trois pas et son rire bête. Deux, trois, quatre pas. J’ai baissé les yeux. Deux, trois, quatre, cinq pas. Là. J’ai levé les yeux vers lui. Je le vois et je retourne à mon téléphone. Deux, trois, cinq, sept. Aucun. Il tombe. Il se relève. Moi, avec Vladimir dans l’estomac. Deux, trois, cinq, sept, huit, neuf pas. Et moi, tous les jours, derrière chaque pas : deux, trois, quatre… Et ce n’est que lorsque Nagore me dévisageait avec honte parce que je me trouvais encore là, entre la balançoire et le toboggan, à empêcher les enfants de jouer, que je comprenais tout : j’étais devenue une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec peur et pitié.
D’autres fois, je le cherchais en silence, assise sur le banc, et Nagore, à côté de moi, croisait ses jambes et restait muette, comme si sa voix était coupable de quelque chose, comme si elle savait d’avance que je la détestais. Nagore était le miroir de ma laideur.
Pourquoi ce n’est pas toi qui as disparu ? lui ai-je demandé cette fois où elle m’a appelée de la douche pour me demander de lui donner la serviette qu’elle avait laissée sur l’étagère de la salle de bain. Elle m’a regardée de ses yeux bleus, stupéfaite que j’aie osé le lui dire en plein visage. Je l’ai presque aussitôt prise dans mes bras et je l’ai embrassée plusieurs fois. J’ai touché ses cheveux mouillés qui dégoulinaient sur mon visage et sur mes bras, je l’ai enveloppée dans sa serviette, je l’ai serrée contre mon corps et nous nous sommes mises à pleurer. Pourquoi ce n’est pas elle qui a disparu ? Pourquoi a-t-elle été sacrifiée et n’a offert aucune récompense en échange ?

Ça aurait dû être moi, m’a-t-elle dit plus tard, un jour où j’étais allée la déposer à l’école. Je l’ai regardée s’éloigner entourée de ses camarades de classe et j’ai souhaité ne plus jamais la revoir. Oui, ça aurait dû être elle, mais ça ne l’a pas été. Pendant toute son enfance, tous les jours, elle est revenue à la maison.
On ne ressent pas toujours cette même tristesse. Je ne me réveillais pas chaque fois avec la gastrite comme état d’âme, mais il suffisait qu’il arrive quoi que ce soit pour qu’instinctivement j’avale ma salive et prenne conscience que je devais respirer pour faire face à la vie. Respirer n’est pas un geste mécanique, c’est un acte de stabilité ; quand il n’y a plus de joie, respirer maintient l’équilibre. Vivre se fait tout seul, mais respirer s’apprend. Je me forçais alors à faire les choses pas à pas : lave-toi. Brosse-toi les cheveux. Mange. Lave-toi, brosse-toi les cheveux, mange. Souris. Non, ne pas sourire. Ne souris pas. Respire, respire, respire. Ne pleure pas, ne crie pas, tu fais quoi ? Tu fais quoi ? Respire. Respire, respire. Peut-être que demain tu seras capable de te lever du fauteuil. Mais demain est toujours un autre jour, et pourtant, moi, je revivais constamment le même jour, je n’ai jamais trouvé le fauteuil duquel j’aurais finalement été capable de me lever.

Parfois, Fran me téléphonait pour me rappeler que nous avions aussi une fille. Non, Nagore n’était pas ma fille. Non. Mais nous prenons soin d’elle, nous lui offrons un toit, me disait-il. Nagore n’est pas ma fille. Nagore n’est pas ma fille. (Respire. Prépare le repas, ils doivent manger.) Daniel est mon seul enfant. Quand je préparais à manger, il jouait par terre avec ses petits soldats, et je lui donnais des carottes avec du citron et du sel. (Il avait cent quarante-cinq soldats, tous verts, tous en plastique.) Je lui demandais à quoi il jouait et il me répondait de ses syllabes incompréhensibles qu’il jouait aux soldats, et ensemble nous écoutions la marche qui les menait au combat. (L’huile est trop chaude, les pâtes brûlent. Il n’y a plus d’eau dans le mixeur.) Nagore n’est pas ma fille. Daniel ne joue plus avec ses soldats. Vive la guerre ! Alors souvent, l’école de Nagore m’appelait pour me dire qu’elle m’attendait et qu’ils devaient fermer. Je m’excuse, je répondais, mais j’avais le c’est parce que Nagore n’est pas ma fille sur le bout de la langue et je raccrochais, offensée qu’on puisse me réclamer cette maternité que je n’avais pas demandée. Et dans un sanglot réprimé, mais dont les sursauts m’étouffaient, j’implorais d’être Daniel et de disparaître avec lui, mais en réalité je perdais la notion du temps et Fran me retéléphonait pour me rappeler de m’occuper de Nagore, parce qu’elle était aussi ma fille.
Vladimir est revenu une fois, une seule fois. Peut-être par pitié, par obligation, par curiosité morbide. Il m’a demandé ce que je voulais faire. Je l’ai embrassé. Il s’est occupé de moi pendant un après-midi, comme si j’avais une quelconque importance à ses yeux. Il me touchait avec hésitation, comme s’il avait peur, ou avec la délicatesse de celui qui se demande s’il peut toucher la vitre fraîchement lavée. Je l’ai emmené dans la chambre de Daniel et nous avons fait l’amour. Je voulais lui dire, frappe-moi, frappe-moi et fais-moi crier. Mais Vladimir me demandait seulement si j’allais bien et si j’avais besoin de quelque chose. Si je me sentais bien. Si je voulais arrêter.
J’ai besoin que tu me frappes, j’ai besoin que tu me donnes ce que je mérite pour avoir perdu Daniel, frappe-moi, frappe-moi, frappe-moi. Je ne lui ai rien dit. Alors plus tard, par culpabilité, il m’a sorti la demande non faite que nous aurions dû nous marier. Qu’il… Non, rien. Qu’il ne m’aurait pas fait un enfant, lui ai-je répondu face à sa gêne, à sa peur de dire quelque chose qui le compromettrait. Qu’il ne m’aurait amenée à aucun parc avec notre fils. Non. Aucun fils. Qu’il m’aurait donné une vie sans souffrance maternelle. Oui, c’est peut-être ça, a-t-il répondu à mon insinuation, et puis, léger comme il l’était, il est reparti et m’a de nouveau laissée seule.
Ce jour-là, Fran est arrivé et a couché Nagore, et moi je voulais qu’il s’approche de moi et découvre que mon vagin sentait le sexe. Et qu’il me frappe. Mais Fran n’a rien remarqué. Cela faisait longtemps que nous ne nous touchions plus, même pas un frôlement.
Les soirs avant de dormir, Fran jouait de la guitare pour Nagore. Je le détestais, je ne lui pardonnais pas qu’il ose avoir une vie. Il allait travailler, il payait les factures, il jouait au bon gars. Mais, quel genre de bonté peut-il y avoir chez un homme qui ne souffre pas tous les jours d’avoir perdu son fils ?
Nagore venait me donner un bisou pour me dire bonne nuit tous les soirs quand l’horloge marquait dix heures dix, et moi je me cachais sous l’oreiller et je lui donnais une petite tape dans le dos. Quel genre de bonté peut-il y avoir chez une personne qui exige de l’amour en en donnant ? Aucune.
Nagore a perdu son accent espagnol à peine arrivée à Mexico. Elle m’imitait. Elle était une espèce d’insecte qui hibernait puis sortait et déployait ses ailes pendant que nous la regardions voler. Ses couleurs ont jailli, comme si seul le cocon tissé des mains de ses parents l’avait préparée à la vie. Elle sortait de l’enfance, surmontait sa tristesse. Je lui ai coupé les ailes après la disparition de Daniel. Je n’allais pas laisser quoi que ce soit briller plus que lui et son souvenir. Nous serions la photo de famille qui, bien que jetée par terre, poussée par le triste battement des ailes d’un insecte, reste intacte et ne se brise pas.
Fran était l’oncle de Nagore. Sa sœur lui avait donné le jour à Barcelone. Fran et sa sœur venaient d’Utrera. Les deux se sont éparpillés de par le monde avant de s’arrêter pour fonder une famille.
La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre. Mais je ne suis pas devenue mère, là était le problème. Le problème est que je suis restée en vie très longtemps. »

Extraits
« Leonel est allé dans le bac à sable. Je me suis rapprochée. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber.
Leonel est alors retourné près de la bascule et sa mère lui a dit de faire attention, ou un truc du genre. Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé. » p. 120

« Pourquoi pleurons-nous à la naissance? Parce que nous n’aurions jamais dû arriver dans ce monde. » p. 125

À propos de l’auteur
NAVARRO_Brenda_©Idalia_RíosBrenda Navarro © Photo Idalia Ríos

Diplômée de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), Brenda Navarro est sociologue et économiste féministe. Elle détient également une maîtrise en études de genre, des femmes et de la citoyenneté de l’Université de Barcelone. Elle a tour à tour été rédactrice, scénariste, journaliste et éditrice. Elle a travaillé pour plusieurs ONG des droits humains et a fondé #EnjambreLiterario, un projet éditorial voué à la publication d’ouvrages écrits par des femmes. Maisons vides, son premier roman, a été traduit dans une dizaine de langues, et a remporté le prix Tigre Juan en Espagne ainsi que le prix Pen Translation pour sa version anglaise. (Source: Éditions Mémoire d’encrier)

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Que faire de la beauté?

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En deux mots
En 2018, Félicité constate que dans son Bas-Pays, la vie qu’elle mène ne la satisfait et prend la décision de retourner dans le Haut-Pays. En 2033, elle se souvient du chemin parcouru, et en particulier d’une rencontre capitale.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’écriture qui peut transformer le monde

D’une plume soignée, Lucile Bordes raconte l’exil d’une femme face à un monde qui part à vau-l’eau. Félicité recherche le silence et la solitude. Jusqu’au jour où elle trouve un carnet et un stylo.

En passant du Bas-Pays au Haut-Pays, Félicité a changé de vie. Un choix dicté par un constat douloureux, le monde va mal. En mettant des œillères, elle pourrait se dire qu’elle a un mari, un poste d’enseignante, qu’elle vit au bord de la mer, qu’il y a bien pire comme situation. Mais dès qu’elle pose un pied dehors et doit affronter un univers anxiogène. Si elle passe près d’une demi-heure à faire le plein de sa voiture, c’est en raison d’un mouvement social qui bloque les raffineries. À la télévision, elle a vu cette image de l’exploitant d’huile de palme qui a abattu un orang-outang. La folle qui vit dans sa voiture laisse à la peinture blanche des mots qui envahissent tout, comme ce bienvenue en grandes lettres devant le centre pour mineurs isolés qui pourrait bientôt accueillir des migrants dont personne ne veut. Non décidément, le monde ne va pas bien. Par inadvertance, elle a marché sur une lucane et la carapace écrasée de l’insecte la hante. Il se pourrait même que ce banal incident ait entrainé sa décision de changer de vie. Une nouvelle version du battement d’aile d’un papillon en quelque sorte.
Elle décide donc de «fuir ses semblables, de se mettre à l’écart du monde».
Quinze ans plus tard, là-haut, elle se souvient.
«J’avais alors quarante ans, un mari, un travail, une maison. Et quoi? Qu’est-ce que ça dit de moi? Je n’avais pas de plaisir. Tout me pesait.
L’écriture même était devenue un fardeau. J’aurais aimé qu’elle soit magique, qu’elle ait le pouvoir de modifier les choses, de leur donner du sens, mais elle n’était qu’un regard, rien de plus qu’une façon d’être. Je ne supportais plus son ambivalence. Qu’elle soit à la fois la preuve irréfutable de mon humanité et le signe flagrant de mon anachronisme.» Désormais, le silence et la solitude seraient ses compagnons. Elle allait se délester du monde, de l’écriture. Jusqu’au jour où elle fait une rencontre qui va lui ouvrir les yeux, qui va changer sa vision du monde.
Lucile Bordes découpe son roman en trois parties. Après le constat qu’elle situe en 2018, elle raconte la nouvelle vie de Félicité en 2033, avant de revenir en 2030, au moment où une rencontre va bousculer ses plans, faire vaciller ses certitudes. D’une plume délicate, elle va retracer cette quête, ce besoin vital de laisser une trace. Sans aucune certitude, mais avec l’intuition que les écrits restent. Qu’ils peuvent changer le monde. La force de la création serait-elle la réponse à la question du titre?

Que faire de la beauté?
Lucile Bordes
Éditions Les Avrils
Roman
176 p.,18 €
EAN 9782491521721
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé, entre le Bas-Pays et le Haut-Pays.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Félicité a tout plaqué : le bord de mer, son mari, l’écriture… Désormais, elle vit seule dans un hameau de montagne. Rien à faire que mettre en fagots le bois, tailler les pommiers, regarder les ciels glisser sur les cimes et les soldats patrouiller à la frontière voisine. Une nuit, l’un d’eux frappe à sa porte. Alors le monde s’impose de nouveau. Reviennent les souvenirs et les mots, l’ombre d’un homme aimé, la beauté d’une dernière histoire à raconter.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Cyrille Falisse, Librairie Papiers collés à Draguignan)
Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Joellebooks


Lucile Bordes était l’invitée d’«Un endroit où aller», rencontre en ligne © Production 1 endroit où aller

Les premières pages du livre
« Ça fait longtemps qu’écrire ne me manque plus.
Au début j’étais perdue, mais je m’en suis sortie.
Je suis clean.
Je plaisante à peine, Eddie, il y a quinze ans que je n’avais pas écrit une ligne, et je n’aime pas trop l’idée de m’y remettre. C’est un des trucs qui m’ont bien occupée, ces dernières années : ne pas écrire. Je n’ai fait que ça. Je suis restée concentrée sur l’objectif jusqu’à l’oublier, et je n’aurais pas cru que les mots reviennent aussi vite. Je ne suis pas dupe. Le récit que je vais te faire, je me l’adresse d’abord à moi-même, bien sûr. Mais te l’écrire m’oblige à mettre de l’ordre dans les faits épars qui m’ont poussée à quitter le Bas-Pays, où je vivais, et tu es sans doute ma dernière chance de renouer avec celle que j’étais. Rends-toi compte : en une soixantaine d’heures seulement, dont trente-six au fond de ta ravine, tu m’as mis au cœur un regret, et un désir d’histoire.
Je me croyais plus forte.
Tu parles d’une guerrière ! Ce stylo dans ma main, je l’ai pris dans ta poche, et le carnet aussi. Ils sont plutôt anachroniques, sur un garçon tel que toi – d’ailleurs dans le carnet tu n’as noté que des relevés de position – mais j’imagine qu’ils font partie de l’équipement réglementaire de la brigade, enregistrés au titre du matériel de survie, avec la boussole et la mini lampe torche.
Je tiens l’un et l’autre comme si c’étaient les composants d’un explosif, à ne pas mettre en contact trop brusquement. Le regret et l’histoire, pareil, je dois les manipuler avec précaution si je veux éviter qu’ils me pètent à la gueule.
Et tu sais quoi ? Je me rends compte que j’ai vécu toutes ces années comme si j’avais ce stylo et ce carnet dans les mains, à faire en sorte qu’ils ne se touchent pas. Moi qui pensais avoir vaincu mon démon, m’être libérée de l’écriture, je découvre que je n’ai jamais cessé de subir son emprise. Je n’ai fait que la tenir à distance. Parce que l’écriture, figure-toi, me dévaste. C’est quelque chose en moi qui m’assigne toujours à la même place, celle de dire ce qui ne durera pas. Comme si j’étais une putain de gardienne des causes perdues. Mon génie à moi, c’est d’immobiliser le temps un instant sans que ça serve à rien. Sans que ça change le cours des choses, en tout cas.
Ici au moins, dans ce hameau du Haut-Pays, je n’ai rien à faire, pas de pression, la montagne est totalement impassible, royalement indifférente. Du point de vue de l’écriture, c’est de tout repos.
Et voilà que tu débarques.
Fait chier.
Excuse ma grossièreté.
Je suis grossière quand je n’ai pas le dessus. Avec les choses, les gens, les évènements, les animaux aussi. Quand ça ne se passe pas comme je l’avais prévu. Et j’avais prévu de n’avoir au cœur ni regret ni histoire.
Or je regrette.
Je regrette de n’avoir pas été plus courageuse.
J’aurais dû tenir, ne rien lâcher, continuer à croire aux mots, vaille que vaille. Ne pas me laisser déborder. Au lieu de quoi j’ai fui. J’ai sauvé ma peau. Pour mon âme, ce n’est pas sûr, puisqu’il suffit d’un gamin comme toi pour réveiller mes doutes.
Mais j’ai le moyen, je crois, de réparer ma faute. J’ai le moyen de revenir parmi les hommes. D’accomplir un acte de foi. Je vais te confier ce que j’ai sur le cœur, à toi, Eddie.
Tu es la personne idéale. J’ai réfléchi. Ce que je veux raconter, je ne peux le raconter qu’à toi. Peu importe ce que tu en feras. Que tu lises ces pages, que tu les détruises, elles seront passées entre tes mains, et en cela elles auront existé. Ne prends pas mal mon indifférence à ton égard. Si je me moque de connaître ta réaction, je ne t’ai pas non plus choisi par hasard. En ce moment même, tandis que je te veille, assise sur le fauteuil, tu dors dans le lit où personne d’autre que moi n’a dormi depuis des années. Demain tu partiras sans doute pour toujours, sans qu’il soit possible en tout cas que nous nous assurions mutuellement de « nous revoir bientôt ». Enfin, tu es pour moi un parfait étranger. Ne sois pas surpris. Ce sont trois raisons très valables de te remettre cette confession.
Je te le redis : fais-en ce que tu veux. Garde-la, jette-la, lis-la ou non. J’ai depuis longtemps compris que je m’étais trompée en pensant qu’écrire, c’était graver dans le marbre. Je crois maintenant que c’est aller trouver un inconnu et lui donner un bout de papier. Un livre après tout ce n’est que ça : des mots qu’on tend à quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans savoir ce qu’il en fera.

LES BRUITS DU MONDE
(Félicité, le Bas-Pays, 2018)

Le jour du lucane
J’ai marché sur un lucane.
C’était un 8 juin.
Il se traînait, englué dans la flaque d’essence entre la pompe et la voiture, et j’ai marché dessus…
J’ai senti que j’écrasais quelque chose, et aussi que c’était vivant, parce que ça s’est étalé d’un coup après une très légère résistance (la carapace). Je savais avant de regarder, à la façon visqueuse dont ma sandale avait glissé, que ce serait dégueulasse, j’ai baissé les yeux à regret. Le lucane agonisait dans la flaque d’essence où trempait aussi mon pied droit. J’ai eu le temps de voir distinctement les griffes sur les pattes de l’insecte, qui faisaient comme des épines de rosier. Il n’arrivait plus à avancer, se balançait seulement dans le liquide épais.
Le plein était fait, putain – je t’ai dit comme j’étais grossière, et en moi-même je le suis souvent – je venais de réussir à remplir le réservoir de la bagnole, j’allais remonter dedans et me tirer enfin, après une demi-heure à attendre mon tour à la pompe, devant moi d’un côté une grosse femme en rouge et de l’autre un vieux en bleu qui n’arrivait pas à se servir, trop énervé pour suivre les instructions de l’automate, et cherchait mon regard, mais il n’était pas question que je le prenne en pitié, que je l’aide, les vieux à ce moment-là je n’en pouvais plus, celui-là par exemple j’étais sûre que son réservoir était aux trois-quarts plein mais qu’il s’était rué en entendant comme moi à la radio que les agriculteurs bloquaient les raffineries, il pouvait toujours courir pour choper mon regard, j’ai fait celle qui voyait à travers lui avec une facilité déconcertante, un genre de naïveté impitoyable, du grand art, et tant pis s’il se faisait insulter par les autres derrière moi qui étaient pressés aussi, sous la torture j’aurais refusé d’envisager ce vieux, c’est bien simple pour lui je n’avais pas de visage et lui n’en avait pas pour moi, d’ailleurs je m’en foutais j’avais déjà pris mon parti de passer à droite, après la grosse femme en rouge, impassible celle-là comme si seule dans un univers vide, un univers réduit à la pompe numéro trois de la station-service, la pompe et rien d’autre autour, un désert, à son rythme elle allait, la grosse femme, pas très efficace (elle avait mal positionné sa voiture) mais toujours plus que le vieux de l’autre côté, c’est aux autres derrière moi que le vieux allait faire perdre du temps, ils le savaient et l’insultaient en conséquence, pas mon problème. J’avais enfin fait le plein putain, j’allais pouvoir aller bosser, deux fois déjà ce matin j’avais essayé de prendre de l’essence et renoncé devant la file de voitures qui s’enroulait autour du rond-point, j’avais pris la voie de gauche pour sortir de la queue et roulé jusqu’à la plage le temps de réfléchir un peu, l’ordinateur de bord indiquait vingt-trois kilomètres d’autonomie, j’avais commandé un café en terrasse, assez pour arriver chez le collègue qui m’attendait afin d’examiner des dossiers et me rendre ensuite à la fac mais pas assez pour en revenir, est-ce que je prenais le risque de rester en rade là-bas, je réfléchissais à ma journée en portant la tasse à mes lèvres, ça me semblait difficile de ne pas y aller, il fallait que je trouve une voiture, j’ai appelé mes parents, payé le café, tourné le dos à la mer (la mer non plus n’a pas de visage, et n’envisage pas, c’est un visage de mer que j’opposais au vieux, un visage qui ne reflète rien, que le ciel, qui est vide), contre toute attente au rond-point ça roulait et j’ai pu m’engager sur une des pistes de la station-service, changeant mes plans in extremis, parce que de l’essence il m’en fallait, il m’en faudrait quoi qu’il en soit, ça pouvait durer cette histoire, et la pénurie s’installer très vite dans tout le Bas-Pays, avec les raffineries toutes proches et les vieux très nombreux. J’ai appelé le collègue avec lequel j’avais rendez-vous pour dire que je serais en retard, devant moi par miracle il n’y avait que deux voitures desquelles étaient sortis chacun à leur tour la grosse femme en rouge et le vieux en bleu, j’avais choisi la piste de droite derrière la femme, bien m’en a pris, enfin c’était à moi et l’automate fonctionnait (du côté du vieux j’entendais une voix énoncer les différents choix de carburant, et le vieux parler seul, et les coups de klaxon), je raccrochais la pompe et me penchais pour revisser le bouchon du réservoir quand j’avais senti un truc sous mon pied et maintenant le lucane agonisait dans la flaque, un lucane femelle de près de quatre centimètres, un beau spécimen comme je n’en avais pas vu depuis peut-être des années, depuis des vacances gamine à la campagne. J’ai eu envie de vomir.
J’ai hésité à l’achever. Il suffisait sans doute que je marche franchement dessus mais je n’étais pas sûre d’y arriver, n’ai pas essayé, m’en suis voulu longtemps. Je me sentais aussi mal que la veille devant les images à la télé de l’orang-outan assassiné.
Tu as déjà vu ces images, Eddie ?
L’orang-outan va vers l’homme qui tient le fusil et a abattu l’arbre à la tronçonneuse.
Il s’avance comme s’il venait aux nouvelles, comme s’il y avait méprise et qu’il suffisait d’une discussion entre personnes raisonnables pour que tout s’explique, que la tension retombe.
L’homme tire. Il assassine l’orang-outan. C’est son job. On exploite l’huile de palme, on en bouffe. Enfin pas moi. Mais les gens de mon espèce, si.
Car je suis de l’espèce,
me disais-je arrêtée au feu rouge en envoyant un message à mon collègue pour lui demander où me garer dans son quartier, quoi que j’éprouve je suis de l’espèce qui bute les orangs outans et roulera jusqu’au dernier litre d’essence disponible.

Il y a tellement d’autres journées dont j’aimerais retrouver le fil et le sel, me les raconter à nouveau, toutes perdues. Le temps les a émiettées et jetées aux oiseaux, j’en suis réduite à observer impuissante mes souvenirs qui sautillent, et parfois miroitent, offerts sur la lame d’une rémige, trop brièvement pour que je m’y reconnaisse. J’ai tout laissé au Bas-Pays. Ma mémoire aussi. Il faut dire qu’à l’époque la région avait déjà beaucoup changé. Ce n’était plus la plaine littorale en plein développement vers laquelle les hommes avaient convergé au XIXe siècle parce qu’on y trouvait du travail, et la promesse d’une vie meilleure, mais pour certains ça restait un eldorado, grâce au soleil, au tourisme, et aux vieux. Moi je m’y sentais à l’étroit. Comme si le Bas-Pays, de plus en plus peuplé, de plus en plus urbain, concentrant toujours davantage de services et d’entreprises, se refermait paradoxalement sur lui-même, devenait frileux, méfiant, querelleur. Les jours passaient avec les choses à faire – il y en avait toujours, et les nouvelles du monde tombaient comme des bombes sur d’autres que nous, qui n’en entendions que le bruit. De quoi voudrais-tu que je me souvienne, sinon de miettes de temps volé ?
De ma vie au Bas-Pays ne se détache d’un bloc que ce jour-là, le jour du lucane, sur mon lit de mort je le ressasserai, et sur ma tombe on écrira (toi peut-être, qui sait, le moment venu à la fin des fins j’aimerais que ce soit toi qu’on envoie, tu remonteras ici au hameau et en guise de lit pourquoi pas le fauteuil où je t’écris ce soir, mais les mains immobiles, envolées elles aussi, après la vie passée), sur ma tombe tu écriras, si c’est toi qui me trouves, Félicité Arnaud 1977-20XX. Le 8 juin 2018, elle a écrasé un lucane.

Après la station-service, j’ai roulé vers mon rendez-vous et tourné longtemps avant de trouver une place pour me garer, à plusieurs rues de l’immeuble de mon collègue, qui disposait seulement d’un parking privé.
À son étage, quand je suis sortie de l’ascenseur, de la musique classique, un genre d’oratorio, se répandait sur le palier comme de l’essence par la porte ouverte de l’appartement. Machinalement, j’ai regardé mes pieds. Le sol était sec. J’ai avancé avec précaution jusqu’à la sonnette et hésité à appuyer, avant d’appeler à voix basse. Mon collègue est sorti d’une pièce sur la droite, m’a invitée à entrer, puis a refermé derrière moi pour contenir le flot.
Il s’agissait de classer les dossiers en deux tas, favorable ou défavorable, et pour lui éviter de se rendre à la fac exprès pour ça je lui avais proposé de passer, puisque c’était sur ma route. En m’attendant il s’était connecté et avait téléchargé les candidatures que nous avions à examiner, nous nous sommes mis au travail après que j’ai admiré la vue depuis la terrasse au vingt-troisième étage, les boulevards et l’arrêt de bus à côté duquel j’avais d’abord essayé de stationner en vain, le réseau confus des voies et bâtiments de l’arsenal pris ce matin-là dans une teinte rouille assez réussie, la mer sans doute, la rade au moins, dont pour le coup je n’ai aucun souvenir.
L’image du lucane me tracassait toujours. En même temps on était pressé, j’étais arrivée avec près d’une heure de retard et devais repartir rapidement pour être à la fac avant midi, tandis que mon collègue croiserait nos avis avec ceux du reste de l’équipe par téléphone. J’ai refermé la baie vitrée et me suis attablée devant les dossiers.
Au bout de quelques minutes, il s’est levé pour couper la musique, qui, c’est vrai, n’aidait pas à la concentration, même si la plupart des candidatures ne posaient pas de problème. Nous avons avancé vite et gardé pour la fin les profils atypiques. Sur ceux-là aussi, moins nombreux d’année en année depuis la mise en place des plateformes d’inscription, nous nous sommes rapidement mis d’accord, et je me suis sauvée.
Dans l’ascenseur étonnamment petit qui me ramenait au niveau de la rue, j’ai senti la nausée revenir.
Plus je me rapprochais du sol, plus j’avais envie de vomir.
Ça puait le gazole.
Je passais en esprit du lucane à l’orang-outan, de l’orang-outan au lucane, et me sentais envahie par une culpabilité pour ainsi dire universelle que l’étroite cabine capitonnée dans laquelle j’étais enfermée peinait à contenir. Je cherchais un lien, ne serait-ce qu’un lien de circonstances, entre le lucane agonisant dans la flaque d’essence, l’orang-outan face à l’homme sur l’écran de télévision, la femme – moi – encagée, impuissante, dans cet ascenseur minuscule.
Heureusement, quand la porte s’est ouverte (il y en avait une deuxième derrière, qu’il fallait pousser), je tenais un début de réponse : si le lucane femelle n’avait de toutes façons aucune chance ce matin, vu le monde à la pompe malgré l’heure précoce, c’était parce que douze raffineries seulement sur les deux cents que compte le territoire national étaient bloquées par les agriculteurs, dont celle de La Mède, près de Martigues, ce qui avait suffi à foutre les foies à tous les vieux, provoquant chez eux une peur panique de manquer d’essence et les jetant sur les voies d’accès aux stations-service pour remplir à ras bord le réservoir de la bagnole qu’ils boucleraient ensuite dans le garage, plus quelques jerricans au cas où. Et si les agriculteurs bloquaient les raffineries, c’était parce que le gouvernement avait autorisé Total à importer d’Asie trois cent mille tonnes supplémentaires d’huile de palme par an – d’où, par association d’idées, les orangs outans.
Je n’étais pas complètement folle.
J’ai poussé la deuxième porte, me suis retrouvée dans le hall, puis dans la rue, ai commencé à cavaler vers la voiture, pour ne pas être en retard à mon rendez-vous suivant, mais cette histoire continuait à me chiffonner. Était-il possible que les singes victimes de la déforestation et les agriculteurs de la puissante FNSEA aient un intérêt en commun ?
Au niveau de la bretelle d’autoroute, je me suis souvenue de l’explication donnée par le journaliste à la radio et tout est rentré dans l’ordre. Les agriculteurs qui manifestaient pour dénoncer l’importation d’huile de palme n’en avaient bien sûr rien à foutre des derniers orangs outans. Ils protestaient contre la concurrence déloyale faite à la filière colza en matière de biocarburant.
Fin de l’épisode, juste à temps pour la dame du SPIP, Service pénitentiaire d’insertion et de probation, qui était plus jeune que moi et m’attendait assise comme une étudiante, sur une des chaises du couloir, devant le bureau.

Nous nous sommes installées dans l’espace de convivialité, canapés jaunes fauteuils gris machine à café machine à eau petit évier où rincer les tasses frigo micro-ondes. Nous avons choisi une table pour deux côté casiers. Je lui ai laissé la vue sur la photocopieuse. Derrière elle étaient punaisés, sur l’ancien panneau réservé aux informations syndicales, quelques feuilles à usage interne et des tracts délavés contre le gel du point d’indice, contre un enseignement supérieur à deux vitesses, pour plus de postes et de moyens.
Je vous écoute, j’ai dit. Elle s’est lancée dans une présentation du Service que je n’ai pas osé interrompre alors que j’étais relativement au point sur le sujet, vu que j’avais failli accepter une résidence d’écriture en prison pas plus tard que la semaine d’avant, et pendant qu’elle parlait je pensais aux deux jours que j’avais passés sur place avant de m’engager, la réunion d’abord dans une salle qui ressemblait à une salle de lycée, et nous n’étions que des femmes, le soir le mess du centre pénitentiaire, la route déserte et les centimètres de jour sous la porte de la chambre – les oiseaux, aussi, à tue-tête – la visite le lendemain des trois bâtiments disposés en fer à cheval, quartier d’isolement compris et, plus impressionnant peut-être, quartier des nouveaux arrivants, le mardi transférés chaîne aux mains et aux pieds, le mercredi lâchés dans une cour triangulaire, qui bouge, qui ne bouge pas, qui parle à qui, tout ce qui peut faire sens sur la fiche de suivi et que notaient les gardiens de l’autre côté de la vitre sans tain. J’avais encore, dans mon sac posé tout à côté de la dame du SPIP qui parlait, parlait, le Code de déontologie du service public pénitentiaire que m’avait donné le formateur, un fascicule défraîchi d’une quinzaine de pages format livre de poche sous-titré Décret no 2010-1711 du 30 décembre 2010 modifié pour ses articles 20 et 31 par le décret no 2016-155 du 15 février 2016 et visé du logo du ministère de la Justice.
La dame du SPIP a fait une pause. Sur la base des documents que nous avions échangés par mail, je lui ai confirmé l’intérêt de nos étudiants pour l’offre de service civique qu’elle nous avait fait parvenir – même si du point de vue de l’université un stage gratifié restait toujours préférable – et l’adéquation avec nos objectifs de formation. Puis nous sommes passées aux modalités pratiques : durée, période, compatibilité des horaires avec l’assiduité aux cours. Tandis que mon interlocutrice prenait note, je me disais que ce qui m’avait le plus troublée, finalement, pendant ces deux jours en prison où je ne savais pas si j’allais accepter d’y séjourner en tant qu’autrice, c’était, sur le trajet, le relief des Alpilles répercutant l’écho des vies enfermées, la présence fossile du Rhône, le lit désirant que forment au bas des collines les marais asséchés. Sur ça j’aurais pu écrire, et faire écrire. Dans la voiture au retour j’imaginais l’eau monter, si j’avais accepté la résidence j’aurais demandé aux détenus de raconter la crue, de corriger la carte, d’inventer des îles, et des gués. J’aurais parlé de l’attente, de la trace et du désir à des hommes dont l’existence, peut-être, se résumait à ça – est-ce que ç’aurait été à propos ? Il n’était pas possible de poser la question à la jeune femme du SPIP, de lui raconter le fleuve, d’évoquer pour elle Nicolas de Staël ému par une grange du Vaucluse « dont la plaine regrette à jamais les marais qui la noyaient au temps d’avant ».
Je l’ai laissée partir sur le conseil de vérifier sa jauge d’essence et la promesse d’un mail récapitulant notre discussion. Après son départ j’ai vérifié dans les casiers la liste des étudiants inscrits aux épreuves que j’avais à surveiller le lendemain, j’ai vérifié mon courrier – rien.
Je suis descendue rejoindre mon mari – j’étais mariée, alors – en empruntant l’escalier de secours. L’air était chaud, l’herbe jaune et cassante au pied des murs et sur les plates-bandes.
J’ai traversé le parking. J’arrivais au portail quand il a débouché de l’avenue, il m’a ouvert la portière de l’intérieur et je me suis installée sur le siège passager. Je l’ai guidé jusqu’à la boulangerie où je mangeais parfois, quand la cafétéria était fermée. On a trouvé une table dehors.

J’ai même le temps de faire du théâtre, t’imagines ? La blonde à côté prenait sa copine à témoin. Est-ce qu’elle était plus jeune que moi, elle aussi ? En tout cas elle venait de changer de boulot, et tenait à le faire savoir. À tous ceux qui la saluaient, lui claquaient la bise, et elle en connaissait un paquet, elle répondait que ça allait super, carrément, les horaires rien à voir, le salaire rien à voir, l’ambiance je te dis pas, le jour et la nuit quoi. La copine qui devait toujours pointer dans l’ancienne boîte piquait du nez dans sa salade, personne ne lui claquait la bise à elle, elle était plus terne, ne faisait pas de théâtre, sans doute. À coup sûr elles bossaient toutes les deux à l’accueil chez un concessionnaire automobile. Ça ne devait pas être grisant, comme boulot, d’éditer des factures d’entretien toute la journée sans même la perspective d’avoir un jour assez d’argent pour s’en payer un, de SUV hybride. Normal qu’elles aient envie d’autre chose. Le théâtre, je me suis dit en détournant les yeux de la blonde, c’est bien.
Pour qui tu te prends, je me suis dit aussi.
J’étais attablée devant une formule à sept euros quatre-vingt-dix, salade dessert boisson, sur place ou à emporter, sur place, c’est-à-dire sur la petite estrade en bois à l’extérieur parce que dedans c’était l’étuve, en pleine zone industrielle, face à un entrepôt de dégriffe dont restaient l’ossature métallique et l’enseigne incendiée, le long de l’estrade les voitures manœuvraient pour quitter le parking ou entrer sur celui du magasin bio, la blonde fumait, le mec derrière fumait, la table rose était bancale, qu’est-ce qui nous arrive, j’ai pensé, qu’est-ce qu’on fout là tous les deux ? Même si on commence à se faire vieux, même si c’est plus la fougue des débuts, même si on n’est pas obligé de se parler et qu’on mange ensemble aujourd’hui parce qu’il fait passer des oraux dans le lycée d’à côté, merde, on aurait pu faire mieux.
J’ai posé ma fourchette. T’as entendu ce truc de l’huile de palme que Total a le droit d’importer pour produire du biocarburant ? Ça va être dur de boycotter cette fois ! Vérifier la composition de ce que tu achètes à manger ok, mais ne plus prendre la voiture… Mon mari a hoché la tête, j’ai continué, ça me dégoûte putain, à quel point ils se foutent de nous, pour un peu j’irais manifester avec la FNSEA, ça me donne envie de vomir, comme ils respectent rien, comme y a que le fric… Ça te dit pas d’aller bloquer avec la FNSEA, pour une fois que nos combats convergent ? Ils disent que ça va durer… Et puis la Mède c’est quand même un sacré coin, non ? Depuis le temps qu’on se dit que ça ferait un bon décor pour une histoire, on va aller l’écrire, l’histoire, tiens !
Il n’avait pas l’air emballé. Calme-toi ma Brenda il a dit, parodiant une publicité télé qui déjà à l’époque ne passait plus depuis longtemps, et que tu ne risques donc pas de connaître.
Bien sûr qu’on n’irait pas. C’était pas la peine de m’appeler Brenda. N’empêche. Ça valait pas le coup d’y penser ? T’énerve pas il a dit, et puis c’est l’heure. Nous sommes descendus de l’estrade, montés dans la voiture. Il m’a déposée sur le parking, à l’endroit exact où nous nous étions retrouvés une heure plus tôt. Je suis restée immobile un moment à considérer l’alignement des places de stationnement, l’alignement des lampadaires et des acacias, l’enfilade des flèches peintes au sol et des barrières, l’asymptote du grillage filant à l’autre bout du campus déserté avant les examens. Je n’étais pas très sûre de ce que je faisais là, seule ainsi, debout sur le goudron chaud. Est-ce que je regardais (mais alors quoi) ? Est-ce que j’avais oublié la suite ?
Car je me souvenais des débuts – début de la journée, début de notre histoire d’amour, début de mon travail ici – mais pas de la direction prise, ni d’avoir su où j’allais.

Début de la journée : le lucane.
Début de l’amour : dans la nuit après les réunions politiques, la voiture qu’il avait alors, familiale, côte à côte à ne pas se toucher, sièges enfant vides à l’arrière, ne rien précipiter, que les choses restent comme ça, les mots non dits, les gestes en suspens.
Début de mon travail ici : une salle tout en largeur dont les étudiants investissaient les travées comme au théâtre, leurs questions, mes réponses, leurs questions, un semestre encordés ainsi, eux et moi.
Si peu des débuts émergeait encore, j’ai fermé les yeux, le temps engloutit tout, nos vies-icebergs, sous-marines, aux trois quarts immergées, qu’est-ce qui flotte, me suis-je demandé, à quoi s’accrocher ?
À ce moment-là mes collègues sont sortis du bâtiment en me faisant signe qu’ils s’étaient installés au rez-de-chaussée. Je les ai rejoints. Deuxième commission d’admission de la journée. Mais pour cette filière, pas de plateforme numérique, pas d’inscription « dématérialisée » : du papier. Des kilos et des kilos de papier. Heureusement qu’on est tous là, j’ai dit en voyant les piles sur les tables, y a beaucoup de dossiers.
Nous nous sommes répartis les candidatures de manière à ce que chacune reçoive deux avis. Nous avons fait des listes où figuraient les noms ayant recueilli deux avis positifs, deux avis négatifs, deux avis contradictoires. Rien à voir avec les formalités du matin : cette fois les dossiers étaient nombreux, épais, accompagnés d’annexes qu’il fallait éplucher. Nous en avons eu pour l’après-midi. De temps en temps l’un de nous se levait, allait à la fenêtre ou sortait fumer. Nous avions chaud, nous nous étirions, nous bougions la tête d’un côté et de l’autre pour soulager nos cervicales. Au départ nous plaisantions, mais ensuite nous n’avons plus parlé, plus rien dit, il fallait avancer, et à la fin dresser le procès-verbal, ce qui me revenait. Avant de partir ils ont signé chacun sous leur nom, titulaires et suppléants, et de chacun tandis qu’il paraphait le PV je récapitulais ce que je savais : rien de plus que le timbre de voix, le tour du visage, l’affiliation professionnelle. Des années à trier ensemble des dossiers, lire des rapports, écouter des soutenances et tenir des jurys sans être jamais allée au-delà de cette panoplie sommaire : nom, voix, visage, poste occupé, matière enseignée. De moi ne rien avoir donné non plus qui passe la surface. Que dire d’eux, si je devais ?
À un moment j’ai croisé le regard d’une de celle que je connaissais le mieux (j’avais pour elle des phrases simples comme elle aime les bains de mer, ou un de ses enfants vit à l’étranger). Elle a haussé les sourcils d’un air interrogateur. Je lui ai souri.
Après leur départ je suis restée pour tout vérifier, finir de renseigner la case « admis au titre du diplôme obtenu en… ». Le soleil était bas et passait entre les lames du store. J’ai eu envie de vomir, encore, de fatigue cette fois. L’agent de service m’a délogée, il fermait. Je suis remontée déposer les papiers dans mon bureau, ai hésité à emporter la chemise contenant les notes pour ma communication sur Richard Baquié au colloque transdisciplinaire « La ville : ce qu’on en dit, ce qu’on en fait », me suis ravisée, pas le temps cette semaine. J’ai badgé, verrouillé la porte puis quitté le bâtiment par l’escalier de secours.

Combien étions-nous à écouter la radio au volant de nos voitures, coincés dans l’embouteillage géant du retour ? L’Aquarius n’était pas autorisé à accoster ni en Italie ni à Malte. Il attendait entre la Libye et l’Italie, dans les eaux internationales, qu’un port veuille bien l’accueillir, avec à son bord six cent vingt-neuf migrants secourus dans la nuit du samedi au dimanche, dont sept femmes enceintes, cent quarante mineurs. Les conditions de vie sur le bateau, déjà compliquées, pouvaient rapidement s’aggraver. J’écoutais le journaliste traduire les propos du premier ministre italien. J’essayais de me représenter les chiffres. Ça te parle, toi, les chiffres ? Rapportés aux voitures que je voyais autour de moi, avec une ou deux personnes à l’intérieur, parfois une famille, ça donnait quoi ? Combien de femmes enceintes dans les véhicules immobilisés sur le pont au-dessus de l’autoroute ? Combien d’enfants assis à l’arrière entre la sortie du centre commercial et l’entrée du tunnel ? Tu peux me dire ?
Dans le tunnel à chaque fois la radio grésillait et se perdait, j’ai pensé en vrac aux mêmes choses, à quoi bon la vie, pourquoi je n’écris pas, pourquoi ne suis-je pas, là, en train d’écrire, au lieu de rouler, quand donc tombera ce temps perdu comme tomberait une peau morte, à quand la mue, serai-je un jour vraiment moi, saurai-je un jour être moi, être ?
Ma vie filait entre les feux arrière de la voiture que je suivais d’un peu trop près, dans ce sens la journée est finie, dans l’autre elle n’a pas commencé, Allumez vos feux ordonnait le panneau à l’entrée du tunnel, comme d’habitude j’ai pensé au livre de Fabio Viscogliosi, Mont Blanc, et tout de suite après au Jour du chien de Caroline Lamarche, et du coup à Bordeaux où je les avais croisés tous les deux, plusieurs années auparavant, un bout de place et d’hôtel de ville, l’angle d’une rue et quelques mètres de quai, j’y pensais dans cet ordre toujours, c’était pavlovien, Maintenance du tunnel affichait l’écran lumineux au-dessus de la voie de gauche interdite à la circulation, on débouchait à la surface l’un après l’autre, une file continue qui se fragmentait aussitôt, j’ai accéléré, l’Espagne se déclarait prête à accueillir L’Aquarius, heureusement, quelle leçon, comme ça faisait du bien, l’Espagne ça ne m’étonnait pas, ils sont trop forts, ces Espagnols, je me suis dit, un reste d’anarchisme, c’est là-bas qu’il faudra vivre, quand on ne pourra plus ici, parce qu’un jour on ne pourra plus, on pense trop différemment, ici non plus les migrants ne sont pas les bienvenus. Quelle histoire déjà dans le quartier, la rumeur folle, ils vont arriver, ils sont déjà là, on est peinard dans le jardin on descend au bateau on rejoint les collègues aux boules et eux ils sont là tout à côté, juste derrière, installés au centre aéré, il paraît qu’ils sont soixante-dix, il paraît que les travaux vont coûter tant, pour loger des gens qu’on sait pas d’où ils viennent alors que des pauvres par ici y en a déjà plus qu’il n’en faut, soixante-dix mineurs tu parles, des jeunes, ouais, on verra, quand ils nous auront cassé nos voitures, quand on se les retrouvera dans le jardin, quand on pourra plus vendre parce qu’à cause d’eux nos maisons perdront de leur valeur, alors que le coin n’a déjà pas une si bonne image, faut pas croire. Comment ça ils sont même pas arrivés ? Y en a pourtant qui les ont vus !
C’était toujours la même chose.
J’avais fini par dire qu’on devrait les accueillir avec une banderole « Bienvenue », que ce serait bon, ça, pour l’image, ça aurait de la gueule. Les voisins n’étaient pas sûrs.
J’avais dit aussi que si mon fils de quatorze ans devait s’exiler parce que c’était la guerre, et traversait la mer, rencontrait sur sa route tous ces obstacles, la violence, la peur, la faim, j’avais dit avec trémolos et conviction que j’aimerais que quelqu’un prenne soin de lui, au bout, lui redonne courage, et foi, oui foi, parce que je voulais croire que l’Homme est plus fort que ses peurs, parce que je suis de cette espèce-là et que sinon j’aurais honte.
Les voisins avaient pris l’air contrit. Ils savaient que je n’avais pas de fils de quatorze ans, bien sûr, et c’était un coup bas de ma part d’en faire l’hypothèse. Ça les mettait mal à l’aise. Mais ils savaient aussi, au fond d’eux, que j’avais raison, même s’ils préféraient penser que je ne comprenais pas, que c’était plus compliqué.
J’ai peur j’avais dit, j’ai peur (ah ! ils avaient fait) mais surtout de ceux et celles qui ne pensent qu’à élever des murs.
Être encore obligée de dire des trucs pareils.

Au rond-point des Plages d’or (de l’hôtel, les nouveaux propriétaires n’avaient gardé que le nom et la façade, à l’intérieur tout refait), il n’y avait plus trace du désordre de la matinée. Aucune file de voitures pour la station-service. Pompes à sec. Plus personne.
Sur le trottoir un gars dont on voyait le haut des fesses, accroupi, rassemblait des papiers éparpillés avec les gestes d’un qui se noie.
Pour une feuille attrapée deux autres s’échappaient, que le vent reprenait et déposait plus loin.
Je me souviens de ma détresse, et du ciel jaune sur la mer.
Que faire de la beauté, j’ai pensé à ce moment-là. La lumière était belle à trembler derrière l’homme éperdu. Comment faire pour qu’elle ne nous porte pas le coup de grâce, ne nous rende pas fous ?

La nuit suivante, je n’ai pas dormi. De temps à autre je m’agaçais, changeais de position dans le lit, le lit noir et immobile comme un lac de montagne. J’aurais aimé chasser les images, elles revenaient en boucle.
J’explorais le paysage nocturne, tout près de moi découvrais la respiration de l’être aimé, le bruit de friture du ventilateur, plus loin le vent, au-delà des murs, le vent forcené qui soufflait depuis tant de jours que nous avions renoncé à compter, et qui la nuit ne faiblissait pas.
Les feuilles après lesquelles courait l’homme, tout à l’heure, où étaient-elles à présent ? Le vent les chassait comme à fleur d’eau les risées, elles fuyaient devant lui en zigzags scintillants sur le terne trottoir.
La beauté peut être fatale, qui crève à l’improviste la toile de nos vies.
Elle taillade les cœurs inquiets.
La voir c’est se rappeler d’un coup le tribut qu’on lui doit, se demander comment le payer, et s’il y a moyen de marchander avec elle pour tirer quelque chose du chaos quotidien.
C’était mon travail d’écrivain.
Alors dans la nuit que le vent malmenait, la nuit gémissante et féroce, je mettais bout à bout les images de la journée passée, essayais de leur trouver une signification, de les faire tenir en une sorte d’édifice qui pourrait être une histoire, mais la maison vibrait trop fort, ça ruait à la porte, ça rageait sur le toit, le récit se tordait en tous sens. Restaient les mots les plus furieux, les indomptables. Impossible d’aligner ceux-là.

Des mois que je n’y arrivais plus, Eddie.
Des mois à me demander quelle place laissait le réel – celui qui traitait, déjà, les migrants d’enculés, n’avait pas peur de Bolsonaro, se foutait de la fonte des glaces et du continent de plastique – quelle place laissait le réel à la littérature ? Quelle nécessité y a-t-il à écrire, par temps d’urgence climatique, migratoire, sociale ? Ce qui était un besoin pour moi ne comptait pour rien, ne servait à rien, et je me trouvais obscène de seulement y penser.
Le vent faisait vibrer les murs et le zinc au-dessus, dans ma tête rebattait les mots et les images, j’imaginais le monde extérieur dévasté, les rues désertes et les algues mortes qui faisaient contre les quais une mélasse épaisse. La réverbération s’accentuait, les phrases que je n’écrivais plus le vent les tordait, les détachait, il me les arrachait comme un sac à main à une vieille dame.

C’est le silence qui m’a réveillée. Le vent était tombé. Je me suis levée, habillée, j’ai passé les différents sas. Notre chambre était comme un bunker, fortifiée, tapie au cœur de la maison que le vent rognait peu à peu, protégée de l’extérieur par les pièces de jour (cuisine, bureau-salle à manger, véranda) disposées en anneau autour d’elle. Sur le seuil je me suis étirée en consultant la mer, noire encore et lourde de suie, puis le ciel, vide. Le temps était au répit.
Il n’y avait personne. Même le chien était encore dans son trou. Je l’ai appelé. Il a hésité à venir.
En sortant j’ai laissé la barrière ouverte.
Bientôt je l’ai entendu m’emboîter le pas.
Nous avons avancé tous les deux dans la nuit, le chien vieux dont les griffes accrochaient et moi, avons gagné la grande route, sous les lampadaires et les caméras de surveillance avons marché à rebours vers l’image de l’homme accroupi désespérant de rassembler ses feuilles, vers la brassée de feuilles folles qu’il s’efforçait de serrer encore, et les quelques voitures que nous avons croisées au niveau des ralentisseurs éclairaient le ciel de leurs phares, puis le sol, le ciel, puis le sol, on aurait dit qu’elles s’écrasaient, ou suppliaient.
À l’entrée du parc s’accumulaient les débris, bris de bois, de plastique, papiers gras, emballages de toutes sortes, lambeaux de polyéthylène, drossés par le vent contre les haies vives et le grillage sur près de deux mètres de haut. On aurait dit, au musée, un savant accrochage. Les couleurs étaient vives et les formes variées. Certains palpitaient encore. D’autres strictement immobiles gardaient la pose torturée qu’ils avaient cette nuit sous les rafales. J’ai pris le temps de détailler chacun des déchets. J’ai pensé aux ex-voto, dans les églises, disposés selon le même ordre aléatoire, avec la même simplicité de voisinage. Mais les feuilles distraites à l’homme accroupi ne figuraient pas parmi les pièces exposées.
Je ne savais pas ce que je cherchais à l’endroit où se tenait l’homme. C’était un bout de trottoir identique aux autres, sur lequel pourtant je me suis penchée, et le chien est venu, qui croyait aux caresses, renifler au bout de mes doigts le bitume usé dont j’effleurais le grain. J’ai regardé, par-delà la route et le terre-plein central, le parking où le vent avait dû pousser les feuilles. J’ai traversé, le chien sur mes talons. Le parking était désert. J’ai marché jusqu’à l’eau, côté rade. Il n’y avait pas non plus de feuille prise dans les herbes du bord. Elles avaient pu couler, ou l’homme avait réussi à toutes les ramasser. J’ai levé les yeux vers les premiers mouillages, les baraques des parcs à moules. Le vent avait pu les amener jusque-là. Elles se seraient prises dans les filets, ou au fer des palans. Elles se seraient coincées entre deux bidons métalliques, deux cageots, les lattes d’un pont. Elles étaient perdues.
Par acquit de conscience, parce que le vent dans la nuit avait pu tourner et se mettre au sud, je suis revenue sur mes pas et j’ai longé la ligne des immeubles en direction du centre-ville, faisant halte aux arrêts de bus comme aux stations d’un chemin de croix, depuis les Plages d’or jusqu’à l’ancienne poste. Le vieux chien à chaque arrêt se couchait tandis que j’inspectais les alentours et la poubelle, au cas où quelqu’un y aurait froissé une des feuilles envolées de l’homme.
Au retour le chien marchait si lentement que je devais l’attendre et l’encourager. Son arrière-train vacillait, parfois il se retrouvait assis. Je me suis aperçue qu’en haut des cuisses le poil était tout collé. J’ai essayé de le porter. Il puait. Il était trop lourd.

J’ai guetté l’homme pendant des semaines. J’aurais voulu voir son visage et savoir ce qui était écrit sur les feuilles. J’ai pensé à une offre de prêt (l’agence bancaire était toute proche). J’ai pensé à un dossier de validation des acquis de l’expérience. J’ai pensé à une demande de mise sous tutelle. J’ai pensé à un rapport sur le contrat de baie, ou un autre projet d’aménagement urbain. J’ai pensé à des poèmes fraîchement imprimés (l’homme en route peut-être vers le magasin où l’on photocopiait et reliait pour pas cher). J’ai pensé à un roman, un roman aux pages volantes entre lesquelles le vent avait passé comme sur du linge à l’étendage, arrachant ici une pièce de drap, ailleurs entortillant les tee-shirts sur le fil. J’ai pensé à des pages de roman essorées aux quatre coins du monde.
Fin août, le chien est mort.
Ce n’est pas rien, un chien qui meurt.
La folle est arrivée peu de temps après, avec son chapelet de mots, ses phrases en étendards.
J’ai su tout de suite qu’elle était là pour moi.

Extrait
« Changer de vie, paraît-il, ne s’improvise pas. Dans mon cas cependant il s’agissait plutôt de fuir ses semblables, de se mettre à l’écart du monde, ce qui, au niveau de misanthropie que j’avais atteint, ne demandait pas tant de préparatifs. La folle m’avait permis de tenir, ses mots sous les yeux comme un tube de ventoline dans la poche, deux bouffées en cas de crise. Après son départ, j’avais ressenti le besoin d’un traitement de fond.
J’avais alors quarante ans, un mari, un travail, une maison. Et quoi? Qu’est-ce que ça dit de moi? Je n’avais pas de plaisir. Tout me pesait.
L’écriture même était devenue un fardeau. J’aurais aimé qu’elle soit magique, qu’elle ait le pouvoir de modifier les choses, de leur donner du sens, mais elle n’était qu’un regard, rien de plus qu’une façon d’être. Je ne supportais plus son ambivalence. Qu’elle soit à la fois la preuve irréfutable de mon humanité et le signe flagrant de mon anachronisme. » p. 95

À propos de l’auteur
BORDES_lucile_©Chlo_Vollmer-LoLucile Bordes © Photo Chloé Vollmer-Lo

Établie dans le Sud depuis toujours, du côté de La Seyne-sur-Mer, Lucile Bordes est enseignante et romancière. Après Je suis la marquise de Carabas, Prix Thyde Monnier 2012, Décorama, Prix du 2e roman 2015 et 86, année blanche, parus aux éditions Liana Levi, on reconnaît ici son inventivité et la précision de son écriture. Manifeste pour une littérature audacieuse, Que faire de la beauté ? se lit aussi comme un émouvant portrait de femme dans une société aux repères abîmés. (Source: Éditions Les Avrils)

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Dix âmes, pas plus

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En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
Babelio
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Rostercon
Blog Ce que j’en dis…
Blog Lettres exprès

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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Et mes jours seront comme tes nuits

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En deux mots
Hannah se rend tous les jeudis à la prison pour retrouver Juan, l’homme qu’elle aime. L’artiste peintre, rencontré à Tanger et avec lequel elle avait partagé sa passion amoureuse, purge une peine de cinq ans. Au fil des semaines, elle a de plus en plus de mal à supporter sa solitude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La musicienne, le peintre et la prison

Avec ce troisième roman, Maëlle Guillaud confirme son talent à sonder les tréfonds de l’âme humaine. En racontant les tourments d’Hannah, qui se rend tous les jeudis à la maison d’arrêt, elle nous livre une histoire de passion, avec tous les démons qui rôdent autour.

Voilà maintenant trois ans qu’elle suit le même rituel. Prendre le train puis le bus, en espérant qu’il n’y aura pas de retard, pour arriver devant la porte de la maison d’arrêt. Tous les jeudis Hannah va voir Juan, l’homme qu’elle aime. «Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai ». C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique.»
Leur passé, ce sont des souffrances, des drames. Hannah a perdu ses parents, morts dans un crash aérien alors qu’elle avait huit ans. Puis plus tard, elle perdra ses grands-parents et se retrouvera seule. Sa bouée de secours aura été la flûte traversière que son père lui a offerte après un concert qui l’avait enthousiasmée. «Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement.»
Pour Juan, cela avait été la découverte que ses parents, grands-parents et leurs amis étaient des franquistes qui continuaient à vouer un culte au Caudillo, avec tous les relents nauséabonds d’extrême-droite véhiculés par cette idéologie.
Si, lors de la soirée où il leur avait présenté Hannah, il n’avait pu surprendre les mots prononcés par son père, «Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait!», il aura tout de même violemment rompu les ponts, s’enfuyant avec Hannah.
C’est à Tanger qu’ils avaient fait connaissance, une ville faite de mirages où «on vient traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu». C’est là qu’elle avait découvert l’atelier de Juan, ses toiles, son talent, sa capacité à transcender ses démons dans des aplats de noir, un peu à la manière de Soulages. C’est là aussi qu’elle avait ressenti la puissance de son désir. Qu’ils s’étaient liés, qu’ils avaient imaginé leur vie à deux. C’est là aussi qu’elle avait fait la connaissance de Nessim, l’ami d’enfance de Juan, celui avec lequel il s’était encanaillé, celui qui allait le faire plonger.
Maëlle Guillaud, créatrice du prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, rend parfaitement la douleur de l’absence, le poids de plus en plus lourd de la solitude, le vertige du manque. «Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. (…) Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires.»
Au fil des pages, on va découvrir les raisons de l’incarcération et tous les sentiments qu’elles engendrent. Tous ces démons qui gravitent autour de leur amour et qui les brûlent, la jalousie, la convoitise, la trahison, la culpabilité.
Après Une famille très française et Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud donne ici une nouvelle preuve de son talent.

Et mes jours seront comme tes nuits
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17,50 €
EAN 9782350877815
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, à Tanger ainsi que dans une ville qui n’est pas nommée, à quelques kilomètres d’une prison. On y évoque aussi un voyage à Rome et d’autres séjours à Lisbonne, Londres et Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand ne restent que les souvenirs
« Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. »
Dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu. Elle songe à celui qu’elle aime plus que tout malgré la trahison, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. À ses fantômes qui l’habitent et l’escortent depuis si longtemps. À Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes. Heureusement, il y a son art, la musique, qui l’aide à tenir debout et à combler les vides. Mais jusqu’à quand ? Hannah comprendra-t-elle qu’elle se doit d’ouvrir les yeux ?
Brillamment construit sur un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent de l’héroïne, Et mes jours seront comme tes nuits, affronte le deuil et l’enfermement avec une puissance émotionnelle tout en retenue où le refus de la vérité devient le plus beau cri d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme

Les premières pages du livre
« – 1 –
Quand Hannah ouvre les yeux, la première chose qu’elle aperçoit, c’est la lune. Son corps est endolori par le froid. Sous ses doigts, le drap râpeux d’avoir été trop lavé. Sur sa poitrine, un poids. Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle tourne la tête. Pendant une fraction de seconde, elle se demande où elle est, puis se souvient. Dans leur appartement. Elle a oublié de fermer la fenêtre, et c’est le vent qui l’a réveillée. Aujourd’hui, c’est le jour de Juan. Tous les jeudis, elle le retrouve. À chaque inspiration, une pointe acérée lui troue la poitrine. Le manque. L’attente. Et ce trop-plein, chaque fois déçu. Les heures qui fondent, trop à se dire et si peu de temps. Elle pose une main sur son ventre pour se calmer. En fermant les yeux, elle peut voir le visage de Juan sur l’oreiller, l’empreinte de son corps sur le drap. Un silence épais l’enveloppe, l’air a un parfum minéral. Celui du vide. Les réveils sont les plus durs, songe-t-elle. La nuit, elle sent son souffle sur sa nuque, son odeur, sa peau contre la sienne. L’aube la ramène à la solitude et, de Juan, il ne lui reste alors que des fragments, des rêves émiettés et la pesanteur d’un quotidien sans lui.

– 2 –
Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Devant sa penderie, une tasse de café à la main, elle hésite sur la tenue. Elle vide sa tasse. Le goût du café sur ses lèvres, et c’est celui de la bouche de Juan qui lui manque. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. Tous ces corps trop près du sien, ces odeurs tenaces et le ronronnement des mots dans sa tête. Ces histoires qu’il se raconte, ces phrases qu’il ne prononce que pour lui-même parce que, là où il est, on partage trop pour ne pas préserver l’essentiel. La fierté, la dignité. Hannah, ce sont les histoires qu’elle étouffe à l’intérieur d’elle-même.
Elle commence à se maquiller pour dissimuler les premières griffures du temps, d’inquiétude. Semaine après semaine, elle poudre ses joues, redessine ses yeux et ses lèvres. Un masque qu’elle sculpte pour présenter le visage d’une femme plus forte, plus combative. Capable d’affronter cette réalité-là.
Depuis trois ans, elle apprend à se rendre invisible. Depuis trois ans, elle a renoncé aux bottines ou aux soutien-gorge aux baleines arrogantes qui déclenchent l’alarme et attirent l’attention des gardiens. Le regard des hommes sur elle l’a toujours rassurée, mais là-bas, il lui est insupportable. Si seulement une fois, rien qu’une, elle pouvait franchir le système de sécurité sans provoquer la moindre alerte. Parvenir à faire abstraction est le plus compliqué. Ne pas donner prise, et surtout ne rien laisser de soi. Passer comme un souffle, celui qui ramène Juan à son individualité.
Quand il lui avait parlé de son numéro d’écrou, ça l’avait glacée. Il avait souri quand elle lui avait demandé si on l’appelait par cette série de chiffres. Quand même pas. Mais pour cantiner, pour voir un médecin, pour n’importe quelle demande, il faut l’inscrire. Sans lui, on n’est personne. Elle avait ressenti une coulée acide dans l’estomac. Pour le reste, on m’appelle par mon nom de famille. Désormais, Hannah prononce son prénom avec volupté. Il lui est réservé.

– 3 –
Vous n’êtes pas à la bonne entrée. Ici, c’est pour les administratifs. Vous devez aller au centre d’accueil. Et laisser votre portable dans un casier. Ces phrases, ce sont celles qui ont accueilli Hannah lorsqu’elle est venue la première fois. Elle ne comprenait pas. Où ça ? Quel casier ? Énervée, les mains moites, Hannah s’y était prise à trois fois sans réussir à le verrouiller. Comme à la piscine. Une femme avait refermé le sien d’un coup sec et s’était approchée pour l’aider. On s’habitue, vous verrez. Hannah n’en avait aucune envie. Autour d’elle, des bribes de phrases, les mots revenaient, conditions de détention, demandes de permission, difficultés de l’accès aux soins, procédures interminables avec les avocats. Et celle qu’elle redoutait le plus, Il a fait quoi le vôtre ? Hannah avait remercié et était repartie sans répondre. Ne pas se mélanger, ne pas banaliser la situation. Son orgueil, cette sensation d’étrangeté qu’elle éprouvait, elle refusait de les laisser retourner aux limons fangeux dont sa vanité les avait extirpés. Parce que s’habituer signifierait accepter, et que sa douleur s’était calcifiée autour de sa colonne vertébrale.
Un haut-parleur égrenait les noms des visiteurs. En attendant d’entendre le sien, Hannah s’était assise à l’écart, son sac sur les genoux. Rien de ce qu’elle avait lu sur Internet ne coïncidait avec ce qu’elle découvrait. Pourtant elle s’était préparée pour cette visite comme pour un entretien d’embauche. De la prison, elle visualisait la structure en escargot dépliée sur plusieurs hectares, et les cinq bâtiments d’hommes. Elle connaissait tous les chiffres. Le nombre de surveillants, de cellules, de places et de prisonniers. 2 000. Presque 2 900. 4 500. Ces chiffrent dansaient dans sa tête, devenaient tangibles. Elle avait une peur viscérale du monde dans lequel elle allait pénétrer, du quotidien de Juan. De cet univers clos, de ces portes qui ne s’ouvrent que si le gardien les déverrouille. Elle, qui n’était pas claustrophobe, tremblait à l’idée de ne plus pouvoir sortir de là. La veille, elle avait nettoyé leur appartement de fond en comble. Lavé les vitres, changé les draps. Pour se retrouver dans un cocon de douceur et déjouer la peur dès qu’elle rentrerait. Puis la honte l’avait accablée.
Elle avait découvert la lourdeur du protocole. En chaussettes, les pieds glissants dans des sur-chaussures en plastique, elle avait obéi en silence au gardien qui exigeait qu’elle retire le collier de Juan. Le bijou faisait sonner la machine. L’alarme avait affolé Hannah. Rarement elle s’était sentie aussi vulnérable qu’en cet instant. Aussi décalée. Un mélange de peur et d’indignité. Elle n’avait rien à faire là. Elle n’appartenait pas à ce monde, n’avait jamais commis la moindre infraction, avait un sens aigu de l’interdit et, face à la file de visiteurs devant elle, elle avait eu envie de s’enfuir. En passant sous le portique de détecteur de métaux, tandis que son sac glissait sous les rayons X, elle en avait profondément voulu à Juan de lui faire subir cette épreuve. L’autorité pesait comme une chape de plomb, les règles de sécurité étaient pires qu’à l’aéroport, le dépaysement, incomparable. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un camp militaire.

– 4 –
L’empreinte de nos pas est déjà creusée dans la terre que nous n’avons pas encore foulée. Cette phrase de sa grand-mère, Hannah se la répète en s’engouffrant dans le couloir de la maison d’arrêt. Elle pense à tous les kilomètres de bitume qu’elle parcourt chaque semaine pour rejoindre Juan, au bitume sous ses pas à lui. Est-ce que tout est écrit ? Est-il gravé quelque part que Juan allait faire basculer leur vie dans cet enfer ? Elle préfère chasser de son esprit l’erreur qui l’a conduit ici, l’oublier, et ne plus ressentir cette amertume en elle.
Devant Hannah, une grille. Elle pose la main dessus. Ce même réflexe inutile. Elle ne s’habitue pas. Le claquement la fait sursauter. Elle est à fleur de peau, comme à chaque visite. Pour se calmer, elle respire en gonflant le ventre comme lorsqu’elle joue de la flûte, et pense au chant du muezzin, la prière de là-bas, là où le soleil glisse sur les terrasses et les éclabousse de sa lumière crue. Tanger, son paradis perdu.
Et Juan, à quoi pense-t-il quand les instants deviennent trop lourds ? C’est toi que j’ai envie d’écouter, lui dit-il chaque fois. Parle-moi de tes journées, de tes collègues, de ce que vous jouez, fais-moi rêver. Alors Hannah imite le sérieux du chef d’orchestre, ses doigts s’agitent dans l’air poussiéreux et elle fredonne à voix basse, rien que pour lui, les nouveaux morceaux qu’ils répètent. Tout plutôt que de laisser le silence s’installer, avec ce malaise qui l’accompagne. Comme ces nombreuses silhouettes autour d’eux, et l’absence d’intimité. La nouvelle vie de Juan trace un sillon dans leur histoire. Ils sont désaccordés. Ils n’ont que quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour retrouver la note juste et s’extraire de ce cadre trop gris. Austère, froid, monochrome. Quand certains aveux sont trop pénibles, ils font semblant, se sourient, dissimulent la souffrance qui leur grignote le ventre. Cette souffrance qui me recouvre comme une carapace, songe Hannah. Une tortue, voilà ce qu’elle est devenue. Le chagrin ne se dompte pas, et l’analyser ne protège ni des souvenirs qui l’enserrent ni de cette réalité insidieuse. Sa violence ripe comme une lame le long de son corps.

– 5 –
Quand Juan parle, elle ne voit que ses yeux. Son visage dévoré par ses pupilles marron, noyées de lassitude. Ses joues se sont creusées. Sa voix rauque se raconte, comme on se confie à soi-même.
« Ici, tout est absurde. Le crissement des chariots sur le ciment, le claquement des fermetures automatiques, le passage des gardiens réglé comme du papier à musique. 5 h 30, 7 heures, 11 h 45, 13 heures, 16 heures, 17 heures, 19 heures. Tous les jours. Et à chaque passage, la lumière qu’ils allument. Les relents d’oignon et de chocolat quand les gars cuisinent sur leurs petites plaques chauffantes. »
Ce que Juan ne dit pas, c’est que ces odeurs lui font penser aux mauvaises herbes qui poussent entre les failles du béton, comme les souvenirs d’un ailleurs, d’un autrefois. À l’extérieur. Qu’il laisse ses codétenus cuisiner parce que c’est plus simple. Parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu. Mener un combat contre le sort, même illusoire, c’est rester vivant. Même s’il sait que c’est faux, il se répète qu’il sortira bientôt d’ici d’une manière ou d’une autre.
« Les tensions permanentes, les guerres de clans. La dernière, c’était les Tchétchènes contre les banlieusards. Et les passages à tabac pour rien.
– Et toi ? demande-t-elle, soudain oppressée.
– Moi ? »
Il sourit en frottant ses joues mal rasées.
« Moi, je me tiens à l’écart. »
Il poursuit son récit et elle l’écoute sans l’interrompre. Elle voit sous ses yeux défiler la cruelle douceur des jours enfuis. Quand elle croyait à leur bonheur et qu’il lui mentait déjà. Mais il l’aimait. Il l’aime encore. Elle le sait.
« Un fils d’avocat et ancien étudiant en droit derrière les barreaux, c’est d’un cynisme ! Et dire que, pendant longtemps, j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à mon père. Pour qu’il soit fier de moi. Que je retrouve cet éclat dans son regard quand il s’intéressait encore à moi, et m’emmenait les week-ends dans les musées. »
Carlos, tendre ? Hannah ne l’a vu qu’une fois, mais elle a gardé l’impression d’un homme brutal, rigide, un homme sans effervescence de cœur. Que cet homme puisse se passionner pour l’art demeure un mystère pour elle.
« Il m’expliquait que les émotions se traduisent par la couleur, mais que la profondeur d’un tableau vient de sa lumière. Que le réalisme n’est pas une copie de la réalité, mais le résultat d’une vision, d’une exploration du monde. Que la naïveté peut être la plus suprême des sagesses. Semaine après semaine, il m’ouvrait les portes d’un monde merveilleux. Sauf que c’était du vent. Certainement pas l’encouragement d’une vocation. Il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé. Jusqu’au jour où j’ai balancé mes cours et transformé mon bureau en atelier. Quand mon père l’a découvert, il m’a jeté dehors. Déclassé, voilà ce que j’étais devenu à ses yeux. Déclassé avant d’être renié. »
Une image vénéneuse foudroie Hannah. Juan avocat. Juan loin de cette cellule. Juan qui n’aurait pas gâché leur vie. La colère roule dans ses veines. Elle se recroqueville au fond de son siège. Autour d’eux, des éclats de voix, des tensions. Elle, elle reste impassible. Si elle laisse ses ressentiments affluer, ils déborderont. Rien ne l’effraie plus que le chaos et les regrets. Juan a besoin d’elle, alors elle écoute et se tait.

– 6 –
Un autre jeudi gris. Le ciel, les murs du parloir, et le visage de Juan.
« Ici, le silence n’existe plus. Au début, j’attendais la nuit avec impatience. M’isoler enfin. Être seul dans ma tête. Mais c’est un leurre. La nuit, personne ne dort vraiment. On piétine dans 9 m2, on tourne sur soi-même au milieu des vagues de haine et de désespoir. Alors j’ai fini par faire comme les autres. J’ai commencé à regarder la télévision presque toutes les nuits. La tête vidée par les images qui défilent sur l’écran. Un gavage de sons, de musique et d’histoires pour ne surtout pas penser à la mienne. À la nôtre. »
Il baisse les yeux. A du mal à soutenir son regard. Il culpabilise. Se répète que ce devait être la dernière livraison, et qu’elle a mal tourné. Pas de chance. Mais il est trop tard.
« Tu sais comment on appelle la télé, ici ? »
Hannah secoue la tête.
« L’aquarium. »
Ils se sourient.
« Je me concentre sur les couleurs, les acteurs pour ne plus entendre les hurlements, les coups sur les portes. Les têtes qui se fracassent contre les murs, les pleurs qui s’échappent. Toute cette rage qui se déverse soir après soir, c’est assourdissant. Et puis, il y a les nouveaux. Ceux qui viennent de l’extérieur et qui en ont encore l’odeur sur leur peau, le regard pur.
– Comment ça, pur ?
– Pas encore voilé par l’amertume. À chaque nouveau venu dans la cellule, faut s’adapter. Retrouver l’équilibre, à deux, à trois. Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Essayer de rendre l’insupportable viable pour éviter le déferlement de violence. Si tu rêves trop, si tu penses trop à ta vie d’avant, tu craques et tu te tues. »
Elle frémit d’effroi, n’ose pas lui poser la question. Non, jamais Juan ne ferait une chose pareille. Il ne l’abandonnerait pas. Pas complètement. Elle pose sa main sur la sienne, et la serre de toutes ses forces.

– 7 –
Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Hannah repense aux mots de Juan. Elle a envie de lui dire que le cheminement inverse n’est pas facile non plus, mais elle n’en a pas le droit. Quand on est dehors, on ne se plaint pas. Pas envers les détenus. Alors elle se tait, sa mâchoire se crispe. Elle guette ses confidences, les appréhende, les encaisse, et les mots s’ancrent en elle et l’abîment. Elle ferme les yeux, se dit qu’il faudrait penser à autre chose, trouver un dérivatif au chagrin, un exutoire à toute cette eau boueuse.
La soirée des parents de Juan lui revient à l’esprit. Cette soirée qui l’avait rendue si nerveuse. Elle les rencontrait pour la première fois. Juan et elle n’habitaient pas encore ensemble. Ils en étaient aux prémices de leur histoire. Juan avait voulu profiter d’une fête que ses parents organisent chaque année. Ce sera moins protocolaire.
Les bougies éclairaient le salon d’une lumière spectrale, la musique était trop forte. Il y avait un monde fou. Partout. Des bruits de verres qui tintent et des femmes aux rires aigus. Des hommes au regard trouble, avec à leurs bras des créatures aux jambes interminables et aux tenues spectaculaires. L’air était électrique et Juan avait disparu. Était-il sur la terrasse ? Près de la baie vitrée entrouverte, elle avait entendu la voix de Carlos : « Charmante, mais sans grand intérêt. »
Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre, mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant s’il parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il ? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds.
« Au moins elle ne présente pas mal, c’est tout ce qu’on lui demande.
– Carlos ! »
La voix d’Hortense.
« Carlos ! Viens, on t’attend pour le discours. »
En se retournant, le père de Juan s’était retrouvé face à Hannah. Il l’avait fixée un instant, puis avait soufflé la fumée de son cigare sur le côté, rictus aux lèvres.
« J’arrive, ma chérie. »
Il l’avait frôlée, et elle était restée, les bras ballants, tétanisée par les propos qu’il avait tenus sur son fils, indignée par son antisémitisme, humiliée par sa propre absence de réaction. Tout chez cet homme la répugnait, et cet homme était le père de Juan. Quelle était cette famille ? Où était-elle tombée ? Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! Elle se sentait bafouée. Elle n’aurait pas eu plus mal s’il l’avait giflée. Au moins elle aurait vacillé sous le coup ! Pourquoi cette inertie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas balancé sa coupe de champagne au visage ? Ce geste aurait eu du panache. Tout aurait été mieux que son manque de cran, sa stupeur. Elle enrageait en repensant au sourire condescendant de Carlos, à Hortense qui l’avait à peine saluée. Fiche le camp, maintenant, s’était-elle dit. Elle s’était précipitée vers l’entrée pour récupérer son sac et son manteau, mais des acclamations avaient retenu son attention.

– 8 –
En poussant la porte, Hannah est saisie par le silence. Profond, absolu. La lumière décline doucement. Juan est loin, et l’appartement n’est plus qu’une vague preuve de leur vie d’avant. Une mue qu’Hannah traîne derrière elle. Elle perçoit le bruit des voisins dans la cage d’escalier, les portes qui claquent, les voix en sourdine. Combien de fois a-t-elle gravi ces marches en courant ? Fait glisser sa main sur la rampe ? L’image de l’escalier de l’immeuble de ses grands-parents se superpose dans son esprit. Elle s’y revoit, enfant, sauter une marche à chaque dizaine en descendant. Elle comptait pour se rassurer, par superstition, pour obtenir une bonne note, pour que Guitta et Simon ne meurent pas, pas tout de suite. Aujourd’hui, elle se demande si elle devrait reprendre ce rituel pour que Juan revienne.
Trois ans qu’il n’est plus là. Et entre ces murs, le vide qu’elle essaie de dompter. Un lien infime l’empêche de dériver. Quelques rares amis passent encore la voir, mais lorsqu’ils sont présents, l’essentiel lui manque avec plus de violence que jamais. Hannah prononce son prénom dans un souffle. Une syllabe délicate et tendre comme un murmure, comme une note que l’on fredonne.
Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de penser à sa grand-mère. À ses recommandations, ses formules. Guitta en avait une pour chaque moment de l’existence, dont le deuil, évidemment. Si tu oublies de penser à un mort, tu l’enterres définitivement. Enfant, cette phrase l’avait inquiétée, parce qu’elle oubliait parfois de penser à ses parents. Mais quand on a disparu, est-ce qu’on est vraiment mort ? À huit ans, elle sentait qu’il valait mieux ne pas poser la question, et surtout ne plus parler du crash de l’avion. Les morts avaient pris leurs aises, ils étaient partout. Sur les photos, dans les soupirs et les larmes retenues. Même à Tanger, où elle avait rencontré Juan.
La lumière était magnifique. La mer brillait en contrebas. De cette ville, il voulait tout lui montrer. Les coins les plus secrets, les criques désertes, les jardins, les ruelles dérobées de la vieille ville. Elle se revoit traverser les arcades, longer les murs de pierre près de ce corps qui dégageait quelque chose d’insensé, de chaud, et d’encore inconnu. Juan lui avait passé une main sur les fesses en lui murmurant qu’il allait se gaver d’elle, dévorer ses seins, son ventre, la boire jusqu’à plus soif. Il était impérieux, et ça lui plaisait. Elle aimait son indécence, ces mots crus qu’il lui soufflait en pleine rue. Sa main qui se resserrait autour de ses doigts pour l’entraîner chez lui.
Puis il y avait eu ce bruit sourd. Ces prières portées par le vent, et les regards qui s’étaient tendus dans la même direction. Les mots qu’on bredouillait pour conjurer le mauvais sort, et les têtes qui se baissaient. L’air était subitement saturé par un corps enveloppé d’un linceul porté sur une civière à travers la ville. D’épaule en épaule, une émotion brute, intense. Juan avait attiré Hannah contre lui pour la protéger. Une fois le cadavre éloigné, il lui avait férocement baisé les lèvres. Une autre manière de conjurer le sort. Elle ignorait encore à quel point Juan est superstitieux. Au loin, les porteurs psalmodiaient, et Hannah avait senti le désir la submerger. Elle s’était enivrée de cette sensualité fougueuse qu’elle découvrait entre les bras de Juan.
Cette scène macabre la ramène à sa grand-mère. Au masque figé et cireux, creux et usé qui s’était substitué à son visage si vivant. »

Extraits
« Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant si parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds. » p. 22

« Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement. Plus tard, elle avait senti que jouer en amateur serait une trop lourde concession, qu’elle en souffrirait chaque jour.
Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai. C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique. » p. 36

« Hannah n’ose plus fermer les yeux. Elle craint plus que tout de replonger dans ce Tanger fantasmagorique. De subir d’autres sortilèges. Elle se lève du canapé et se réfugie dans sa chambre. Sous la couette. Loin des monstres de son enfance. Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. Des larmes qui la surprennent. Elle n’aurait plus cru être encore capable de les verser. Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires. En elle tout s’est fossilisé, et ce flot la libère. Ses mains sont tellement serrées que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Tanger est une ville faite de mirages. On vient y traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu. Allongée, les yeux perdus dans le vide, elle laisse glisser les heures, son malheur, et son souffle finit par s’apaiser. » p. 89

« Elle prend son portable sur la table de nuit et appelle Juan. Pendant une fraction de seconde, la normalité du geste la rassure. Il va lui parler, la consoler. Le téléphone vibre dans l’autre table de nuit. Le répondeur se déclenche. Sa voix perce le silence. Cette voix grave et rauque qui a disparu de son quotidien et lui manque cruellement. » p. 89-90

À propos de l’auteur
GUILLAUD_Maelle_©DRMaëlle Guillaud © Photo DR

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis. Après le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française, Et mes jours seront comme tes nuits est son troisième roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le gosse

OLMI_le_gosse  RL_Hiver_2022

En deux mots
Joseph se retrouve orphelin après le décès de son père, revenu de la Première Guerre porteur du virus de la fièvre espagnole et celui de sa mère, victime d’une hémorragie mortelle après un avortement clandestin. Après un placement et un séjour en prison, il se retrouve dans un sinistre camp d’internement pour mineurs d’où il rêve de fuir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les enfants martyrs de Mettray

Dans son nouveau roman, Véronique Olmi suit un garçon devenu orphelin au sortir de la Grande Guerre et qui va se retrouver dans un véritable bagne, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray.

Joseph Vasseur est né en 1919 d’un père revenu de la Grande Guerre la gueule cassée et porteur du virus de la grippe espagnole. Un virus qui va l’emporter très vite. Sa mère, plumassière, doit désormais subvenir seule à ses besoins et à ceux de sa mère. Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant et d‘avoir recours à une faiseuse d’anges, elle va signer son arrêt de mort. Joseph se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Alors qu’il joue au football avec les copains, elle est conduite à Sainte-Anne. Le sort de Joseph est désormais scellé. L’orphelin est conduit dans un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups, il essaie de creuser son sillon. Le travail mais aussi la découverte de la musique lui offrent des perspectives qui, une fois encore, vont être anéanties. Le Parisien est mal noté par l’inspecteur qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite-Roquette. Commence alors pour Joseph une période très difficile. Confronté à la solitude et à l’absence de perspectives, le garçon s’accroche à tous les petits signes qui rompent un silence pesant, un bruit dans la cellule mitoyenne, l’atelier où il rempaille les chaises, le regard jeté par Aimé, un codétenu qui a voyagé dans son fourgon. Après un incendie, il est envoyé dans un domaine agricole en Touraine. La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, comme nous l’apprend Wikipédia, est un établissement qui, «en dépit de ses principes fondateurs idéalistes, à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants».
OLMI_Colonie_MetttrayCette nouvelle étape – décisive – dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence. C’est là que l’enfant devient un homme. C’est là que son caractère s’affirme, c’est là qu’il assimile de nouvelles règles, laisse parler ses émotions, comprend que la musique peut l’aider. Même si la première fois qu’il souffle dans un cornet, il est loin de s’imaginer qu’il souffle l’air de la liberté.

OLMI_fanfare_Mettray
Véronique Olmi s’est solidement documentée pour nous raconter la vie dans ce bagne pour enfants, dont l’un des pensionnaires les plus célèbres aura été Jean Genet. Dans son livre Le Miracle de la rose, il y décrit notamment ce que fut sa vie là-bas, expliquant notamment que «chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray».
Dans le roman, qui court jusqu’en 1936, la romancière montre une fois encore combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’État dans l’entre-deux-guerres, le «redressement» et le travail à outrance remplacent l’éducation et la culture. Mais comme dans Bakhita, le besoin de croire en un avenir meilleur et une formidable vitalité laissent de l’espoir.

Le gosse
Véronique Olmi
Éditions Albin Michel
Roman
304 p., 20,90 €
EAN 9782226448040
Paru le 1/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Saint-Ouen, la région d’Abbeville et Mettray, en Indre-et-Loire.

Quand?
L’action se déroule de 1919 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne.»
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé –, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir. Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.
Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :
– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?
Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !
– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?
Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :
– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !
Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.
– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.
Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :
– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.
Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :
– Tu me le présentes quand ?
– Bientôt.
– Pourquoi ?
– Toi et tes questions !
La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :
– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.
Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après-guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.
– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.
– Augustin.
Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…
Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :
– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.
Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

Il n’aurait jamais cru qu’Augustin soit si jeune. De dos les hommes se ressemblent, habillés et chapeautés pareil, mais ce visage lisse, ces yeux bleu pâle, on dirait un garçon à peine sorti de l’adolescence, pourtant quand il traverse la rue et qu’il est tout près d’eux, Joseph sent une odeur de tabac flotter autour de lui, qui a travaillé toute la journée à la brasserie Bofinger, il voit les cernes fins, la moustache mal peignée, la fatigue. Augustin lui tend la main pour le saluer, comme s’il était un grand, et tous les trois vont marcher sur le boulevard Beaumarchais. C’est la fin du printemps, le soir n’a pas encore dissipé la lumière, les arbres ont semé des fleurs blanches et roses, le chant des merles cisaille l’air, et Joseph ne sait pas s’il est heureux ou malheureux. Colette et Augustin disent des choses banales avec des voix un peu trop hautes, des rires essoufflés, un jour on sera habitués les uns aux autres, pense Joseph, mais ce soir c’est comme une image qui tremble. Et puis soudain sa mère s’arrête, elle prend une grande inspiration et le présente, comme s’il venait de surgir subitement entre eux :
– Joseph a eu un billet de satisfaction ce mois-ci, et son nom a été inscrit au tableau d’honneur, pas vrai mon Joseph ?
– Oui…
– Et il a manqué de peu la croix d’honneur ! Ce sera pour la prochaine fois, tu verras, tu verras comme il sera fier avec sa médaille ! Et moi aussi. Montre donc à Augustin comme tu siffles bien !
Joseph est pris de court, il ne pensait pas que ça se passerait comme ça, il est étourdi mais heureux aussi, de la fierté un peu incohérente de Colette, alors du mieux qu’il peut il siffle et Augustin siffle à son tour, tous deux se répondent, mais Augustin a la gentillesse d’arrêter le premier, on applaudit le petit garçon puis on se dit au revoir. Augustin allume une cigarette, le visage penché, comme s’il se protégeait du vent. Joseph trouve ce geste follement élégant. Le jour s’épuise, et sa mère est si jolie dans cette lumière qui hésite. Il ne l’a pas déçue, il le voit bien, tout s’est passé comme elle l’espérait. Sur le trottoir, elle lui prend la main et balance son bras, et ils marchent tous deux au rythme de sa joie.
– Vous allez très bien vous entendre, je le sais, il est gentil, et travailleur, et il ne boit pas, ça ! je ne l’aurais pas voulu, non !

Ce qu’elle aurait voulu, ce qu’elle promettait, c’était les bals, les pianos-bars et puis le train pour les pique-niques en famille au bord de la Marne, un Augustin mêlé à sa vie, une présence inattendue, bénéfique pour chacun. Augustin travaille presque chaque dimanche, il n’est pas libre comme Colette le souhaiterait, il n’est pas exactement celui qu’elle avait projeté, il a dix ans de moins qu’elle, et bientôt il devra partir faire son service militaire, comment a-t-elle pu oublier cela ? Après les pleurs, son romantisme prend le dessus, ils s’écriront, se verront en permission, elle lui enverra des colis, tout ce qu’il aime, tout ce qui lui manquera, cela devient une histoire d’amour pleine de douleur et d’enthousiasme ; Joseph regarde sa mère s’exalter et il pense qu’elle frimate, elle fait un joli bouquet avec pas grand-chose… C’est une artiste de la vie.

Augustin à peine parti, elle lui écrit, le criaillement de la plume sur le papier devient la petite musique du soir, les voix qui montent de la cour, les chants épars des grillons, c’est l’avancée de l’été, l’absence et l’amour mêlés, puis surtout l’absence et une autre chose à laquelle Joseph ne prend pas garde. C’est la grand-mère qui devine la première, comme si derrière les dérives de sa mémoire, elle avait gardé au fond d’elle cet instinct, la reconnaissance infaillible du danger. Elle dit que le temps presse, elle a l’obsession de l’eau à faire bouillir, l’obsession du savon, elle ouvre des tiroirs et les referme, elle cherche on ne sait quoi, elle dit qu’elle connaît une recette, une adresse, et puis elle s’endort dans son fauteuil, épuisée par tant de tracas, quand elle se réveille elle houspille Colette et Colette pleure alors Joseph pleure aussi, sans savoir pourquoi, et la vie se remplit de courants d’air.

Bientôt Colette n’écrit plus à Augustin, et les soirées se font silencieuses, comme si un mot, une parole pouvait les briser. Malgré la chaleur de ces premiers jours de juin, Colette se couvre de son châle et ses joues sont si pâles qu’on peut suivre le dessin de ses veines sous la peau. Joseph pense aux oiseaux, leur plumage usé par les intempéries, les vols et les combats, peut-être que sa mère change de peau comme les oiseaux changent de plumes, elle lui a raconté les plumes qui se décolorent, raccourcissent, s’effilochent, et tombent. Et il voit ses lèvres roses devenues blanches, la ride nouvelle entre les yeux, ses pieds qui ne dansent plus. Plus rien ne la soulève ni ne la protège.

Un jour, en pleine semaine, en rentrant de l’école, il la trouve à l’appartement, ne comprend pas si elle vient d’arriver ou si elle se prépare à partir, elle est nerveuse et tous ses gestes sont brusques, elle se cogne aux meubles, malmène son chapeau (essaye-t-elle de le mettre ou de le retirer ?), pourquoi n’est-elle pas à l’atelier, elle marmotte des explications qu’il ne comprend pas, et soudain, la main sur la porte elle lui demande de ne pas l’attendre pour dîner, de faire souper la grand-mère, tout est prêt.
– Mais tu vas où ?
– Chez une amie, je t’ai dit, rue Amelot.
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Quoi ?
– Qu’est-ce qui lui est arrivé à ton amie ? C’est grave ?
– Mais pas du tout mon roseau, tout va bien.
Elle ouvre la porte, se retourne et dit :
– À tout à l’heure.
Et elle disparaît. Ses pas dans l’escalier. Ses pas dans la cour. Et sur le seuil la plume échappée de son chapeau, que Joseph ramasse, fait tourner entre ses doigts, c’est une parure de pauvre, une simple plume de moineau.

Elle rentre comme elle l’avait dit, elle est fatiguée et se couche sans manger. Joseph s’endort dès qu’il la sait là, la soirée avec la grand-mère l’a épuisé, « Où est-elle donc ta mère ? Mais où est-elle donc ta mère ? », il a répondu « Rue Amelot chez une amie », une fois, deux fois, dix fois, puis « Dans la cour ! », « Au bal ! », « Sur la lune ! », et devant cette insolence méchante, la grand-mère lui a lancé des regards agrandis par la colère, on aurait dit qu’elle lui jetait un sort. Mais c’est fini, Colette est rentrée. Elle dort à leurs côtés, la chambre reprend sa respiration habituelle.

Le lendemain Colette dort encore, elle n’a pas réveillé Joseph avant de partir à l’atelier, comme chaque matin, et il est très en retard pour l’école. Il va pour la secouer, mais depuis le seuil la grand-mère, debout, étonnamment droite, lui ordonne de la laisser tranquille. Elle perd la tête, elle croit qu’on est dimanche, il n’a pas le temps de lui expliquer qu’on est mardi et que sa mère va se faire disputer par sa patronne, il met sa casquette et s’en va en courant sans même avoir avalé quelque chose, sans avoir embrassé les deux femmes, celle qui dort et celle qui veille. Il court jusqu’à l’école, la cloche n’a pas encore sonné, et il s’étonne du contraste entre le temps bousculé de sa maison et celui, tranquille, du dehors. Dans la classe tout est comme d’habitude, après la leçon de morale (« Soumettons-nous à la règle ») ils récitent en chœur les préfectures et les sous-préfectures, jouent au foot dans la cour, suivent du doigt les phrases dans les livres, ce jour-là il apprend le mot « génie ». Il fait des lignes et des lignes avec les mots « Le génie de Pasteur » et son P majuscule, bien trop penché, ressemble à un champignon.

Avant de rentrer chez lui, il traîne un peu avec Jacques et Eugène du côté des ferrailleurs du passage Thiéré, où travaillent les parents d’Eugène, et quand ils se séparent il se joint à la foule qui chante une chanson qui annonce les chiffres du dernier recensement, il ne comprend pas bien les paroles mais la musique est facile et le chanteur a une voix entraînante, quand c’est fini, les mains dans les poches il dansote sur le trottoir, il prend son temps, fait un détour par l’Arsenal pour regarder les péniches, le linge mis à sécher même les jours de pluie, et les chats qui longent les bords étroits du bateau mais ne tombent jamais à l’eau. Rue de la Roquette il croise Hortense, la fille du Café-Bois-Charbon, comment une fille dont les parents vendent du charbon peut-elle être aussi propre et blonde, c’est un mystère qui l’attire, il a envie de la toucher, la voir de près, il lui fait un petit signe, alors elle met sa main blanche devant sa bouche rose pour étouffer un petit rire. On dirait qu’elle a avalé la lumière.

Quand il arrive dans la cour il y a du monde devant l’immeuble B, son immeuble. Il regarde la concierge, les voisins, ces gens agglutinés et chuchotant, très vite monsieur Blomet, du 4e A, le voit et pousse sa femme du coude, elle se retourne et tous se retournent les uns après les autres, avec cet air gêné et curieux des pauvres gens devant le malheur des autres. Il hésite à repartir. Puis le courage (ou la curiosité, la fatigue, la faim, il ne sait pas) l’emporte sur la peur, et il s’avance. Quand il passe au milieu d’eux, les voisins s’écartent en le dévisageant comme s’ils le voyaient pour la première fois, et il entend la phrase à la pitié assassine : « Pauvre petit, va. »
Chez lui la porte d’entrée est ouverte, la porte de la chambre est ouverte aussi, maintenant ils n’ont plus rien à cacher, leur maison n’a plus de secret pour personne. Un officier de police est en train d’écrire sur un grand carnet à en-tête. La grand-mère tend la main à Joseph, mal assise sur une chaise, comme si elle venait d’y tomber, c’est une main gelée, tremblante et ferme à la fois, elle lui fait mal.
– C’est son fils ? demande l’officier.
Il manque un bouton à la tunique de l’officier, Joseph le remarque tout de suite.
– C’est son fils, répond la grand-mère.
Il compte les boutons, de bas en haut, de haut en bas.
– Quel est ton nom, petit ?
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Marius Vasseur, dit la grand-mère.
Il manque le septième. Entre le sixième et le huitième, il manque un bouton.
– Assieds-toi mon garçon et réponds-moi. »

À propos de l’auteur
OLMI-veronique_DRVéronique Olmi © Photo DR

Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger (Prix du roman Fnac 2017, finaliste du prix Femina, du prix Goncourt et du Goncourt des lycéens, choix Goncourt de l’Orient et de la Serbie, Goncourt de la Slovénie…). Lui succède en 2020 Les Évasions particulières, chronique familiale de l’après Mai 68 à l’année 1981. Le Gosse est son quatorzième roman. (Source: Éditions Albin Michel / Alina Gurdiel)

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Numéro deux

FOENKINOS_numero_deux  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire 2022

En deux mots
En accompagnant son père, accessoiriste sur les tournages de films, Martin Hill a croisé le producteur de Harry Potter. Frappé par sa ressemblance avec l’apprenti sorcier, il va lui faire faire des essais qui vont se montrer concluants. Mais un autre garçon sera finalement choisi et devra dès lors vivre avec cet échec.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le perdant magnifique

Pour le rôle de Harry Potter, l’équipe du film a hésité entre Daniel Radcliffe et Martin Hill. En racontant la vie de celui qui ne fut pas choisi, David Foenkinos n’analyse pas seulement le sentiment d’échec, il retrace aussi cette extraordinaire aventure littéraire.

Il s’appelle Martin Hill. Fils de Jeanne et John, un couple franco-britannique qui s’est croisé lors d’un concert de The Cure, s’est marié, a mis au monde leur fils le 23 juin 1989 et s’est séparé avec fracas quinze ans plus tard. Martin est toutefois resté à Londres avec son père, devenu assistant décorateur de cinéma, et prend l’Eurostar le vendredi soir pour passer le week-end avec sa mère à Paris. Le hasard veut que ce soit lors de l’une de ces fins de semaines où sa mère n’a pu le recevoir qu’il croise le producteur de l’adaptation d’Harry Potter. Son père ayant décidé qu’il pourrait l’accompagner sur le tournage de Coup de foudre à Notting Hill et éventuellement jouer un rôle de figurant.
Mais avant d’en arriver au casting, David Foenkinos va se pencher sur l’une des plus extraordinaires aventure éditoriale de la fin du XXe siècle. L’histoire de cette femme battue qui décide de rentrer en Angleterre avec son fils, vit de petits boulots et, lors d’un voyage en train du côté de Manchester imagine l’histoire d’un petit garçon apprenti sorcier va se doubler, mais comment pourrait-il en être différemment, d’une seconde histoire tout aussi extraordinaire, celle de la rencontre avec son éditeur décidée par une petite fille de huit ans. Et, alors que le livre est encore confidentiel, d’une troisième rencontre, bien entendu extraordinaire, celle de la genèse du film que l’on doit cette fois à une assistante timide et dépressive.
Alors que les ventes du livre explosent, on s’affaire pour le casting. Si les rôles secondaires sont assez vite pourvus, il n’en va pas de même pour Harry Potter. Jusqu’à cette rencontre avec Martin Hill.
Les essais sont concluants, pour ne pas dire enthousiasmants. Et ceux enregistrés avec un certain Daniel Radcliffe plutôt manqués. Mais l’équipe du film fera finalement le choix de ce dernier, sur «une intuition».
Si on imagine bien la déception que peut ressentir un jeune garçon si près du but, il est bien plus difficile de comprendre la marque profonde de cet échec dans sa vie à partir de ce moment.
David Foenkinos va alors nous rafraîchir la mémoire et nous rappeler la déferlante mondiale provoquée par la sortie du film, des volumes successifs de la série, puis des longs métrages suivants. En y ajoutant marketing et merchandising, on comprend qu’il était alors pour Martin Hill impossible d’échapper à toutes ces piqûres de rappel. Un drame dont son père ne se remettra pas. Un mal-être que sa mère cherchera par tous les moyens à guérir. Mais sans vraiment y parvenir. D’autant que son nouveau compagnon et le fils de ce dernier vont appuyer là où cela fait mal. Une souffrance d’autant plus difficile à vivre qu’elle semble ne pas trouver d’issue. Pire, la phobie est grandissante, paralysante. Il suffit à Martin de voir un exemplaire du livre trainer quelque part pour sombrer. Il va alors rêver de solitude et d’endroits isolés.
Le sentiment de l’échec indélébile est parfaitement analysé dans ce roman dont la noirceur ne s’effacera qu’avec l’épilogue, qui est un vrai morceau de bravoure.

Numéro deux
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072959028
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en Grande-Bretagne, principalement à Londres. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Isabelle Lesniak)
RTL (L’invité – Bernard Lehut)
France Info Culture (le 23 h)
France Inter (La bande originale – Nagui)
Les Échos (Isabelle Lesniak – interview)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
Page des libraires (Marianne Kmiecik, Librairie Les Lisières à Villeneuve-d’Ascq)
Actualitté (Clémence Leboucher)
VSD (Olivier Certain – entretien avec l’auteur)
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog Lili au fil des pages
Blog Agathe The Book
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
« Première partie
1
Pour comprendre l’ampleur du traumatisme de Martin Hill, il fallait remonter à la source du drame. En 1999, il avait tout juste dix ans et vivait à Londres avec son père. Il se souvenait de cette époque comme d’un temps heureux. Sur une photo, on le voyait d’ailleurs avec un large sourire en forme de promesse. Les derniers mois avaient pourtant été compliqués ; sa mère était repartie vivre à Paris. D’un commun accord, pour ne pas le couper de ses amis, pour ne pas ajouter une séparation à la séparation, il avait été décidé que le petit Martin resterait avec son père. Il retrouverait sa mère chaque week-end, et pendant les vacances. Si on vantait l’Eurostar pour le rapprochement franco-britannique, il facilitait aussi grandement la logistique des ruptures. À vrai dire, Martin ne fut pas affecté par ce changement. Comme à tous les enfants témoins de disputes, le spectacle permanent des reproches lui était devenu insupportable. Jeanne avait fini par détester tout ce qu’elle avait d’abord aimé chez John. Elle avait adoré son côté artiste et rêveur, avant de ne voir en lui qu’un fainéant totalement foutraque.

Ils s’étaient rencontrés lors d’un concert de The Cure. En 1984, John arborait la même coupe que le chanteur, une sorte de baobab sur la tête. Jeanne était jeune fille au pair chez un couple de jeunes Anglais aussi riches que rigides, et elle était coiffée d’un carré impeccable. Si le cœur était capillaire, ils ne se seraient jamais reconnus. D’ailleurs, Jeanne s’était retrouvée à ce concert un peu par hasard, poussée par Camille, une autre Française rencontrée à Hyde Park. Toutes deux remarquèrent cette espèce d’énergumène au fond de la salle, l’air complètement perdu. Il enchaînait les bières comme le groupe les morceaux. Au bout d’un moment, ses genoux flanchèrent. Les deux filles s’approchèrent pour le relever, il tenta de les remercier, mais sa bouche pâteuse ne pouvait plus produire le moindre son intelligible. Elles l’accompagnèrent vers la sortie pour qu’il puisse prendre l’air. John était tout juste assez lucide pour se trouver franchement pathétique. Camille, en vrai fan, retourna dans la salle, pendant que Jeanne resta auprès du jeune homme en perdition. Plus tard, elle se demanderait : aurais-je dû fuir ? Au moment de notre rencontre, il était en train de tomber, ce n’est pas anodin. « Il faut se méfier de la première impression, c’est souvent la bonne », avait écrit Montherlant. Enfin, il semblait à Jeanne qu’on pouvait lui attribuer cette phrase, probablement dans Les Jeunes Filles, un livre que toutes ses amies dévoraient à cette époque. Des années plus tard, elle découvrirait que cette citation était de Talleyrand. Quoi qu’il en soit, Jeanne se laissa conquérir par l’étrangeté de ce garçon. Il faut préciser qu’il avait un certain humour. Probablement ce qu’on appelle l’humour anglais. En reprenant ses esprits, il balbutia : « J’ai toujours rêvé de me mettre au fond de la salle pendant un concert de rock, et d’enchaîner les bières. J’ai toujours rêvé d’être ce mec cool. Mais rien à faire, je suis un blanc-bec qui aime le Schweppes et Schubert. »

Jeanne manqua ainsi l’incroyable version de huit minutes de A Forest. Robert Smith aimait faire durer cette chanson planante qui avait été leur première dans les charts britanniques. Il se mit à pleuvoir abondamment ; les deux jeunes gens se réfugièrent dans un taxi, direction le cœur de Londres. John y habitait un territoire minuscule hérité de sa grand-mère. Avant de mourir, elle lui avait dit : « Je te laisse l’appartement à l’unique condition que tu viennes arroser les fleurs sur ma tombe une fois par semaine. » Plutôt rare de voir ainsi honorer un contrat à durée indéterminée entre un mort et un vivant. Peut-être encore un exemple de l’humour anglais. En tout cas, le pacte fut accepté et le petit-fils ne dérogea jamais à sa promesse. Mais retournons aux vivants. Habituellement réservée, Jeanne décida ce soir-là de monter chez John. Il fut alors jugé préférable de se déshabiller pour ne pas garder ses vêtements trempés. Une fois nus, l’un en face de l’autre, ils n’eurent d’autre alternative que de faire l’amour.

Au petit matin, John proposa d’aller au cimetière ; il devait payer son loyer moral. Jeanne trouva l’idée absolument charmante pour une première promenade. Ils marchèrent pendant des heures, dans l’absolue féerie de leur début, sans imaginer que quinze ans plus tard ils divorceraient avec fracas.

2
Ils aimaient l’idée de s’appeler John et Jeanne. Ils se racontèrent pendant des heures ; toutes les pages du passé. Aux premiers temps de l’amour, l’être aimé est un roman russe. C’est fleuve, dense, fou. Ils se découvrirent une multitude de points communs. La littérature, par exemple. Ils aimaient tous deux Nabokov et se promirent d’aller un jour chasser le papillon pour l’imiter. À cette époque, Margaret Thatcher réprimait avec brutalité les revendications et les espoirs des mineurs en grève ; tous deux s’en foutaient complètement. Le bonheur ne s’embarrasse pas de la condition ouvrière ; le bonheur est toujours un peu bourgeois.

John étudiait aux Beaux-Arts, mais sa véritable passion était d’inventer. Sa dernière trouvaille : la cravate-parapluie. Un objet forcément destiné à devenir indispensable à tout Anglais. Si l’idée était brillante, elle se fracassa néanmoins contre un mur de désintérêt général. On était plutôt en pleine mode du stylo-réveil. Jeanne lui répétait que tous les grands génies avaient d’abord été rejetés. Il fallait laisser au monde le temps de s’adapter à son talent, ajoutait-elle, amoureuse et grandiloquente. De son côté, elle s’était réfugiée à Londres pour fuir des parents n’ayant jamais compris le mode d’emploi de la tendresse ; elle parlait déjà parfaitement l’anglais. Son rêve était de devenir journaliste politique. Elle voulait interviewer des chefs d’État, sans trop savoir d’où lui venait cette obsession. Huit ans plus tard, elle poserait à François Mitterrand une question lors d’une conférence de presse à Paris. Cela constituerait à ses yeux l’esquisse de la consécration. Dans un premier temps, elle quitta son emploi de nounou pour se retrouver serveuse dans un restaurant qui proposait un excellent chili. Elle remarqua assez vite qu’il lui suffisait de parler avec un fort accent français pour récolter davantage de pourboires. Jour après jour, elle progressait dans l’art de truffer d’approximations son anglais. Elle aimait quand John l’observait depuis la rue, attendant la fin de son service. Quand elle sortait enfin, ils marchaient dans la nuit. Elle racontait le comportement grossier de certains clients ; il évoquait avec enthousiasme sa nouvelle idée. Il y avait là comme une union harmonieuse du rêve et de la réalité.

Après quelques mois de thésaurisation de ses pourboires, Jeanne jugea qu’elle avait accumulé suffisamment d’économies pour abandonner son emploi. Elle rédigea une sublime lettre de motivation qui lui permit de décrocher un stage dans le prestigieux quotidien The Guardian. En tant que Française, on lui demanda d’assister le correspondant du journal à Paris. Ce fut une douche froide. Elle avait espéré une vie trépidante, partir en reportage ici ou là, mais sa fonction consistait à organiser des rendez-vous ou réserver des billets de train. C’était un comble, mais le métier de serveuse lui avait paru plus stimulant intellectuellement. Heureusement, la situation s’améliora. À force de ténacité, elle montra ce dont elle était capable et finit par se voir confier davantage de responsabilités. Et même : elle publia son premier article. En quelques lignes, elle évoquait la création des Restos du Cœur en France. John avait lu et relu ces quelques mots comme s’il s’agissait d’un texte sacré. Quelle émotion incroyable de voir le nom de la femme qu’il aimait dans le journal ; enfin, ses initiales : J. G. Elle s’appelait Godard mais n’avait aucun lien de parenté avec le réalisateur suisse.

Quelques jours plus tard, en arrivant au bureau, elle découvrit dans la rubrique des petites annonces ces trois lignes écrites en français :

Inventeur sans inspiration
A trouvé l’illumination
Veux-tu m’épouser J. G. ?

Jeanne resta plusieurs minutes à son bureau, en état de sidération. Elle trouvait effrayant d’être si heureuse. Elle songea un instant qu’elle paierait tout ça un jour ou l’autre, mais retourna très vite à la relation idyllique qu’elle entretenait avec sa vie. Elle réfléchit un moment à une réponse originale, un oui qui le surprendrait, une mise en scène à la hauteur de sa demande. Et puis : non. Elle saisit son téléphone, composa le numéro de l’appartement, et quand il décrocha elle dit simplement : oui. La cérémonie fut intime et pluvieuse. À la mairie, on passa une chanson de The Cure au moment de l’arrivée des imminents mariés. Les quelques amis conviés applaudirent le couple qui, comme le veut la tradition, s’embrassa fougueusement après l’échange des alliances. Malheureusement, et de manière fort surprenante, personne n’avait pensé à s’équiper d’un appareil photo. C’était peut-être mieux ainsi ; sans trace physique du bonheur, on réduit le risque d’être ultérieurement submergé par la nostalgie.

Ils partirent ensuite, pour quelques jours, dans une petite ferme au cœur de la campagne anglaise. Apprendre à traire les vaches fut la principale occupation de leur lune de miel. À leur retour, ils emménagèrent dans un appartement plus grand ; c’est-à-dire un deux-pièces. Cela leur permettrait d’avoir chacun un espace si jamais une dispute advenait, se dirent-ils en souriant. C’était ce temps béni de l’amour où l’humour coule dans les veines ; on trouve tout si facilement risible. Mais cela n’empêchait pas Jeanne de penser à l’avenir avec ambition. Si elle trouvait exceptionnel son mari, elle n’entendait pas pour autant prendre en charge l’ensemble de la vie du couple. Il devait mûrir, il devait travailler. Pourquoi faut-il sans cesse se soumettre à la dimension concrète de la vie ? pensa-t-il. Heureusement, les choses furent assez simples. Stuart, un ancien des Beaux-Arts, devenu chef décorateur pour le cinéma, lui proposa d’intégrer son équipe. John se retrouva ainsi sur le plateau de Dangereusement vôtre, le nouvel opus des aventures de James Bond. Parmi ses contributions, on pouvait apprécier la peinture verte d’une poignée de porte ouverte par Roger Moore. Pendant des années, il s’écrierait à chaque diffusion du film : « C’est ma poignée ! », comme si le succès entier de la saga reposait sur cet accessoire. Il prenait du plaisir à faire partie de cette armée silencieuse qui s’active dans les coulisses d’un plateau. Les années passèrent ainsi, dans une alternance de tournages et de tentatives stériles pour inventer quelque chose de révolutionnaire.

Le soir du réveillon qui allait transformer 1988 en 1989, Jeanne fut prise de nausées. Elle n’avait pourtant encore rien bu. Elle devina aussitôt qu’elle était enceinte. À minuit pile, alors qu’ils étaient au cœur d’une fête et que tout le monde s’embrassait, elle ne lui dit pas : « Bonne année mon amour », mais elle souffla : « Bonne année papa ». Il mit quelques secondes avant de comprendre, et manqua de s’évanouir ; il avait la tragédie facile. Mais cela s’expliquait ; lui qui naviguait dans la sécheresse de l’inspiration allait créer un être humain. C’est ainsi que naquit Martin, le 23 juin 1989, au Queen Charlotte’s and Chelsea Hospital, l’une des plus anciennes maternités d’Europe. Les jeunes parents avaient choisi ce prénom car il était facilement identifiable des deux côtés de la Manche. Par ailleurs, autant le dire tout de suite, c’est dans ce même hôpital, un mois plus tard jour pour jour, que Daniel Radcliffe – futur interprète de Harry Potter – allait également voir le jour.

3
L’arrivée de Martin, naturellement, modifia le quotidien. La légèreté des premiers temps était révolue ; il fallait maintenant compter, prévoir, anticiper. Autant de combinaisons assez peu compatibles avec les dispositions de John. Il continuait de travailler sur des films, mais pas suffisamment. Plusieurs chefs décorateurs ne voulaient plus collaborer avec lui, le trouvant trop véhément dès qu’un désaccord sur un choix artistique apparaissait. Jeanne avait tenté de lui apprendre la diplomatie, ou au moins une façon de mesurer ses propos, mais il avait clairement un problème avec l’autorité. D’une manière générale, il passait son temps à critiquer les puissants. Dans ses emportements, il lui arrivait même de dénigrer le journal dans lequel sa femme travaillait, l’estimant à la botte du pouvoir. Pourtant, The Guardian était loin d’être réputé pour sa clémence envers le gouvernement. Pendant ces moments, Jeanne avait du mal à supporter sa façon de se plaindre en permanence, cette attitude qui trahissait l’aigreur. Elle se sentait terriblement agacée par lui, et puis la tendresse se régénérait.

John était un génie du dimanche. Devait-il s’en vouloir de n’être pas touché par la grâce de l’inspiration ? Pouvait-on saigner de n’être pas Mozart quand on ne tirait d’un piano que de piètres mélodies ? Il se complaisait dans la posture de l’artiste incompris. Il était du genre à vouloir s’encanailler dans un concert de rock alors qu’il détestait cette musique. Toute sa psychologie était peut-être résumée là, dans cette contradiction initiale. John se rêvait inventeur, mais rien ne venait vraiment ; il souffrait de cette force de création non épanouie qu’il ressentait au plus profond de lui. Heureusement, la paternité lui offrait de quoi nourrir sa créativité ; il adorait élaborer toutes sortes de jeux originaux. Martin était incroyablement fier d’avoir un tel papa. Leur quotidien respirait l’imprévisible, chaque journée cherchant l’inédit. John resplendissait dans les yeux de son fils. Et c’était bien ce regard posé sur lui qui l’avait aidé à s’apaiser, à chasser progressivement la frustration.

Les choses finirent aussi par s’améliorer sur le plan professionnel. Sur un plateau, il dut un jour remplacer un accessoiriste malade. Ce fut comme une révélation. Il s’agissait d’un emploi complexe qui nécessitait une grande réactivité. Son rôle consistait à débloquer tous les problèmes d’ordre pratique : caler une chaise devenue subitement bancale, trouver un tire-bouchon plus simple à manier, ou changer la couleur d’un sachet de thé. Non seulement John était bien plus autonome dans cette fonction, mais il raffolait de cette tension incessante. Il avait trouvé une vocation qui mêlait l’inventivité à la décoration (il y a donc toujours un métier qui nous attend quelque part). Selon ses mots, il était devenu un artiste de la dernière minute.

4
Jeanne n’avait pas connu les mêmes affres. Sa courbe professionnelle n’avait été qu’ascendante. Elle avait réussi à intégrer le service politique (son rêve), et partait souvent en reportage. Quand elle téléphonait à son fils, lors de ses déplacements, il coloriait sur une carte sa position géographique. Vint un temps où les traces de sa maman recouvraient une grande partie de l’Europe. Sans s’en rendre tout à fait compte, Jeanne s’éloignait de son foyer. John était comme ces amours de jeunesse qui supportent mal la maturité. À l’évidence, ils avaient évolué vers des sphères différentes. Tant de couples survivent pourtant au dépareillement. Il y avait tant de raisons de s’aimer encore : leur fils, leur passé, les braises de leur évidence. Jeanne éprouvait de la tendresse pour John, mais était-ce encore de l’amour ? Elle voulait préserver leur histoire, mais le temps avançait et elle sentait qu’elle passait à côté de l’essentiel ; son cœur battait d’une manière bien trop raisonnable. Elle s’en voulait parfois de leurs disputes domestiques. Tu n’as pas rangé ci, pourquoi as-tu oublié ça ? Ces outrages ménagers l’horripilaient, elle avait une plus haute ambition pour son quotidien. Mais ces reproches étaient la matérialisation verbale de la frustration.

Certaines histoires sont écrites avant même leur commencement. Jeanne appréciait l’un de ses collègues du service des sports. Ils avaient déjeuné quelques fois ensemble, dans cette fausse innocence qui masque la séduction en guet-apens. Et puis, il avait proposé : « Pourquoi on n’irait pas boire un verre un soir ? » Elle avait dit oui spontanément. Le plus étrange était qu’elle n’avait pas dit la vérité à son mari. Jeanne avait prétexté un bouclage tardif. Tout était déjà là, dans ce mensonge qui trahissait ce qu’elle ressentait. Après le verre, il y eut la proposition cette fois-ci d’un dîner ; ce fut un nouveau mensonge ; après un second dîner, il y eut un baiser ; et puis, on parla de se retrouver à l’hôtel. Jeanne fit mine d’être surprise, mais sa réaction n’était que la fragile façade de son exaltation. Elle éprouvait du désir pour cet homme, elle pensait à lui sans cesse, à son regard et à son corps. La sensualité revenait au premier plan de sa vie. Et lui aussi ressentait la même chose ; il n’avait jamais trompé sa femme auparavant. Sous ses airs assurés, il cachait l’intensité de son trouble. À la fois honteux et ébahis, ils se promirent que cette histoire ne durerait qu’un temps ; ils volaient un peu de folie au quotidien, et tentaient de le faire sans être écrasés par la culpabilité ; la vie était trop courte pour être irréprochable.

La femme trompée entra alors par effraction dans cette parenthèse, en tombant sur des messages. Elle aurait pu quitter son mari, mais ce n’est pas ce qu’elle fit. Elle ordonna la fin de l’aventure sur-le-champ. Il obtempéra immédiatement, ne voulant pas renoncer à la famille qu’il avait construite, ni au quotidien avec ses trois enfants. Il démissionna du journal et trouva un poste dans une chaîne de télévision locale à Manchester, pour lequel il dut déménager. Jeanne ne le revit plus jamais. Elle demeura comme abrutie pendant des semaines, effarée de constater avec quelle rapidité son bonheur s’était volatilisé. Aller travailler devint une souffrance ; elle comprit que cette histoire qu’elle avait crue légère l’avait bouleversée. Incessante ironie du cœur, John s’était montré particulièrement aimant pendant toute cette période. Plus Jeanne semblait fuyante, plus il tentait de se rapprocher d’elle. Mais il l’encombrait ; elle avait besoin de solitude ; elle ne l’aimait plus. Ils se disputaient pour des riens qu’elle fomentait. Il lui fallait offrir un vêtement au désamour.

Soudain, Jeanne ne supportait plus l’Angleterre, terre des vestiges visibles de sa passion avortée. Mais que faire ? Martin avait neuf ans, elle était coincée. Elle ne pouvait pas le déraciner en retournant en France ; et encore moins l’enlever à son père. C’est alors que le destin décida à sa place. On lui proposa un poste de journaliste politique à L’Événement du jeudi. Georges-Marc Benamou venait de reprendre l’hebdomadaire et avait à cœur de rajeunir et dynamiser sa rédaction. Elle l’avait rencontré à Londres au moment de l’élection de Tony Blair. Ils avaient certes sympathisé, mais elle n’avait pas imaginé qu’il puisse jamais faire appel à elle. Jeanne y vit forcément une main tendue vers son avenir. Juste avant de s’endormir, dans l’obscurité de la chambre, elle dit doucement à son mari : « Je vais partir. » John alluma la lumière, et lui demanda où elle voulait aller à cette heure si tardive.

Elle évoqua alors leurs dernières années. Dans cette subite volonté de confession, elle hésita à révéler son infidélité, mais se ravisa. Cela ne servait à rien d’abîmer davantage encore ce qui était terminé. Elle parla de l’usure, et du temps qui passe. Quelques formules générales, voulant tout et rien dire à la fois. Et puis, elle en vint à évoquer l’occasion professionnelle qui s’offrait à elle. John soupira trois fois : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. » Puis il finit par dire :
« Tu peux toujours aller à Paris, si c’est important pour toi. Je m’occuperai de tout. Et on se retrouvera tous les week-ends…
— Ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin d’avancer.
— …
— Notre histoire est finie.
— …
— Je suis tellement désolée.
— …
— Martin va rester avec toi. Je ne veux pas le couper de sa vie ici, de ses amis. Il me rejoindra le week-end, et pendant les vacances… Enfin, si tu es d’accord… »

John était resté muet. Ce n’était pas une discussion mais une sentence. Il s’imaginait déjà seul dans l’appartement, son fils de l’autre côté de la mer. Bientôt, elle en demanderait la garde ; il en était sûr ; elle cherchait d’abord à l’amadouer, à procéder par étapes dans la mise en place de sa déchéance. Qu’allait-il devenir ? Comment vivre sans elle ? Il se laissa dériver vers la version la plus sombre de son avenir.

5
Une nouvelle vie débuta. John tentait de ne pas laisser transparaître ce qu’il éprouvait ; il était un clown dans le cirque de la séparation. Quand il accompagnait Martin à la gare le vendredi soir, il disait immanquablement avec un grand sourire : « Embrasse la tour Eiffel pour moi ! » N’importe quel enfant aurait été capable de détecter le pathétique d’une telle comédie. Pour chaque voyage, il préparait un sandwich au thon avec de la mayonnaise qu’il enrobait délicatement dans du papier d’aluminium. Cet acte rituel était une pure manifestation d’amour. Puis il rentrait chez lui où la solitude faisait grand bruit. La majeure partie de son week-end consistait à imaginer les promenades de son fils avec Jeanne ; où allaient-ils, que faisaient-ils ? Pourtant, quand il récupérait Martin le dimanche soir, il ne lui posait pratiquement pas de questions. John n’avait pas le courage d’entendre le récit de la vie sans lui. Tout juste lui demandait-il : « Alors, le sandwich, il était bon ? »

6
Nous étions en 1999. Martin était un petit Anglais comme beaucoup d’autres. Passionné de football, supporteur d’Arsenal, il avait sauté de joie à l’arrivée de Nicolas Anelka dans son équipe de cœur. Quand ce dernier marquait un but, il était fier d’avoir une mère française. Que dire d’autre ? Son chanteur préféré était Michael Jackson, il avait un poster de Lady Di dans sa chambre, et rêvait d’avoir un jour un chien qu’il pourrait appeler Jack. Il faudrait aussi évoquer son amour pour Betty, une rousse qui lui préférait son copain Matthew. Mais certains jours, il n’était plus vraiment certain de l’aimer ; cette façon qu’elle avait de parler si fort l’insupportait. Peut-être lui cherchait-il des défauts pour moins souffrir de n’être pas son favori. À dix ans, il avait déjà compris qu’une des différentes façons d’être heureux consiste à modifier le réel. Cette même réalité qu’on peut également fuir par l’imagination, ou les images que fait naître la lecture. Autour de lui, on parlait de plus en plus d’un roman qui s’intitulait Harry Potter. Son amie Lucy ne jurait plus que par cette histoire de sorcier. Mais Martin n’avait pas spécialement envie de suivre la mode. Les livres obligatoires pour l’école lui suffisaient amplement. D’une manière générale, il n’éprouvait aucun penchant artistique. Il ne voulait pas apprendre à jouer d’un instrument de musique et ne se sentait pas à l’aise lors des spectacles de fin d’année. Les rares fois où son père l’avait emmené sur des tournages, il s’y était profondément ennuyé. Certes, un enfant sur un plateau de James Ivory, c’est un végétarien dans une boucherie.

La vie de Martin aurait pu continuer ainsi. Rien ne le prédestinait à la suite des événements. Pour arriver au casting de Harry Potter, il fallait donc que s’opère une modification de trajectoire. C’est exactement ce qui se produisit, et par deux fois.
*
On associe toujours le hasard à une force positive qui nous propulse vers des moments merveilleux. De manière étonnante, sa version négative est très rarement évoquée, comme si le hasard avait confié la gestion de son image à un génie de la communication. La preuve : on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire.
*
D’abord, il y eut la longue grève des routiers britanniques, au printemps 1999. Ils luttaient pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Pendant des semaines, Londres fut coupée du reste du pays, n’étant plus approvisionnée, manquant même de denrées essentielles. Mais cet élément entrera en ligne de compte un peu plus tard. Pour l’instant, Martin est à l’école. Comme chaque année les élèves doivent passer une visite médicale, une évaluation sommaire de leur état de santé. Les enfants sont toujours ravis de cette occasion de louper une heure de cours. Un peu comme lors des exercices de test de l’alarme incendie, qui remplacent la torture de la physique-chimie par le ravissement d’une errance. Bref, c’était une joie d’aller faire pipi dans un pot. Peu sportif, Martin pouvait être considéré comme un gringalet, mais il se tenait droit et son allure était énergique. L’infirmière qui l’ausculta prit sa tension, le fit respirer et tousser, tapa sur ses genoux avec un étrange marteau pour évaluer ses réflexes, et finit par lui demander de se mettre debout et de se toucher les pieds. Ensuite, elle lui posa quelques questions sur son environnement familial et son alimentation ; une sorte de psychanalyse express où Martin annonça que sa mère était repartie vivre en France tout en avouant qu’il ne mangeait jamais de brocolis.

Pour terminer, vint l’examen ophtalmologique. Un contrôle qui demeure ludique y compris à l’âge adulte. Il y a toujours un peu d’excitation à tenter de survivre à cet alphabet de lilliputien. On plisse les yeux de manière exagérée et ridicule pour finir par voir un H à la place d’un M. En ce qui concerne Martin, le verdict fut sans appel : « Ta vue a baissé depuis l’année dernière. Tu vas devoir porter des lunettes », conclut l’infirmière. À dix ans, c’est une annonce qu’on trouve en général assez plaisante. On ne sait pas encore qu’on perdra des heures à chercher partout ces deux ronds de verre sans lesquels on ne pourra pas sortir ; on ne peut pas savoir non plus qu’on les cassera avant un rendez-vous très important et qu’il faudra se débrouiller dans un brouillard absolu ; on ne peut pas savoir enfin que, si un jour on doit porter un masque chirurgical, on évoluera dans un monde soumis à la dictature de la buée. Pour le moment, Martin pense que cela lui donnera un air sérieux, ou au moins intelligent, et que ça plaira probablement à Betty.

Le soir même, Martin confia l’ordonnance à son père, qui ne put s’empêcher d’y voir une conséquence de la séparation. « Sa vue baisse, car il ne veut pas voir la nouvelle réalité de sa vie… » Théorie intéressante, mais qui ne changerait pas le cours des choses. Jeanne n’allait pas subitement rentrer à Londres parce que son fils avait perdu un dixième à l’œil gauche. Le lendemain, ils allèrent chez l’opticien. Étrangement, il n’y avait aucune paire de lunettes sur les présentoirs.
« Il faudra attendre la fin de la grève pour que je puisse à nouveau me faire approvisionner. Je n’ai quasiment pas de stock, expliqua le commerçant.
— Alors, on fait comment ? demanda John.
— Ça, il faut le demander aux routiers. Je vais vous montrer le catalogue, et votre fils pourra choisir le modèle qu’il veut. Je les commanderai dès que possible.
— …
— En attendant, je peux éventuellement vous proposer celles-ci… »
L’homme ouvrit alors un tiroir duquel il sortit des lunettes rondes, à la monture noire. Martin les regarda, complètement dépité. En les essayant, il trouva que son visage prenait un air un peu étrange. L’opticien ajouta qu’il pouvait fixer les bons verres le jour même. Son père s’extasia : « Elles te vont tellement bien ! Même pas besoin de regarder le catalogue. Vraiment, elles sont parfaites ! » Le jeune garçon fut immédiatement persuadé que cet enthousiasme était feint et n’avait qu’un but : éviter de revenir ici.

C’est ainsi que Martin commença à porter des lunettes rondes.

7
La seconde initiative du hasard s’appelait Rose Hampton ; une jeune femme de vingt-deux ans qui s’occupait de Martin quand son père était en tournage. Le garçon était fasciné par ses revirements capillaires : elle changeait tout le temps de couleur de cheveux. Quelques années plus tard, quand il découvrirait le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind, devant le personnage interprété par Kate Winslet, Martin ne pourrait faire autrement que de penser à Rose. Elle avait ce même charisme, cette même folie douce. Le garçon n’osait l’avouer, de peur d’être ridicule, mais il avait des sentiments pour elle. Le cœur d’un homme bat parfois dans le corps d’un enfant. Malheureusement, elle était en couple avec un abruti qui jouait au cricket. Mais là n’était pas le plus important. L’important, ce fut une chute dans un escalier.

Margaret avait raté une marche, et était tombée violemment. Morte sur le coup. C’était la grand-mère de Rose ; sa grand-mère adorée. Anéantie, la jeune fille était aussitôt partie à Brighton préparer les funérailles, et s’y laisser absorber par un incommensurable chagrin. Pendant des jours, elle avait erré le long de la mer, harcelée par les souvenirs heureux de son enfance. C’était absurde de mourir ainsi, alors que la vieillesse ne semblait pas encore avoir de prise sur elle. Une mauvaise inclinaison du pied, d’un millième peut-être, lui avait été fatale. Un infime ratage qui vous propulse vers la mort. Et c’est bien ce même manquement infinitésimal, sorte de poussière ridicule, qui allait également faire basculer le destin de Martin. La marche manquée par la grand-mère de sa baby-sitter serait en définitive la cause de son drame.

Rose avait entassé quelques affaires dans une valise, sans vraiment réfléchir à la saison en cours, et s’était précipitée vers la gare de Londres-Victoria. Juste avant de prendre son train, elle fut frappée par un éclair de lucidité. Elle ne pouvait pas s’absenter sans prévenir. Elle téléphona à son fiancé puis à sa meilleure amie, et composa enfin un dernier numéro. Elle tomba sur un répondeur sur lequel elle balbutia qu’elle ne pourrait pas garder Martin le lendemain. Le soir même, en écoutant le message, John fut embarrassé. Il se demanda ce qui avait bien pu arriver à la jeune fille pour qu’elle disparaisse aussi subitement (elle n’avait rien précisé) puis sa pensée migra immédiatement vers une autre question : qui allait garder Martin ?

John avait accepté d’être « renfort accessoiriste » sur un film qui s’annonçait déjà comme un futur succès, Coup de foudre à Notting Hill. Le casting réunissant Hugh Grant et Julia Roberts enthousiasmait tout le monde. John intervenait notamment sur les scènes tournées en extérieur, à Portobello Road, où il lui fallait être très précis quant à l’authenticité des échoppes. Le travail de Stuart Craig, le chef décorateur, était formidable. Habitué aux films en costume, il était emballé à l’idée d’un projet où le réalisme aurait une importance cruciale pour faire naître la magie romantique. N’ayant pas trouvé de remplaçant à Rose, John n’eut d’autre choix que d’emmener son fils avec lui. Martin avait l’habitude des plateaux, et de rester sage dans un coin. Par précaution, John prévint tout de même le directeur de production qu’il viendrait le lendemain avec son fils. Ce dernier répondit que cela tombait bien : il pourrait faire de la figuration.

Tout pouvait commencer. »

Extrait
« Mais le destin de Joanne va finalement dépendre d’une petite fille de huit ans : Alice Newton. Elle est la fille du directeur général qui, pour avoir l’avis d’un enfant, lui fait lire le premier chapitre de Harry Potter. Surexcitée, elle veut à tout prix connaître la suite. Et c’est bien cet enthousiasme qui est à l’origine de la plus grande folie éditoriale planétaire.
Le contrat est signé. L’éditeur conseille simplement à Joanne de modifier son prénom afin que le livre, écrit par une femme, ne soit pas assimilé à «un livre pour les filles». C’est ainsi qu’elle devient «J. K.» sur la couverture de ce premier tome publié le 26 juin 1997. Le K provenant de Kathleen, sa grand-mère paternelle. Le premier tirage est prudent, 2 500 exemplaires seulement, mais il faut très vite réimprimer plusieurs fois. Quelques semaines plus tard, le roman s’installe carrément à la première place des ventes, et l’on commence déjà à parler de phénomène. Tandis que Joanse écrit la suite, l’explosion continue. Le livre est en cours de traduction dans le monde entier, après des enchères importantes. Il ne manque alors qu’un élément pour parachever le miracle: une adaptation cinématographique. » p. 38

À propos de l’auteur
FOENKINOS_David_©Joel_SagetDavid Foenkinos © Photo Joël Saget DR

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il a également coréalisé Les fantasmes avec son frère Stéphane et écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. En 2022, il a publié Numéro deux. (Source: Babelio / Wikipédia)

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Les Flammes de pierre

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  RL-automne-2021

En deux mots
Rémy, guide de montagne, accompagne un groupe de touristes en randonnée. Parmi eux, une cadre dans la finance, va l’attirer. Il vont vivre quelques temps ensemble avant de se séparer. Mais l’appel de la montagne finira par les rassembler à nouveau.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’irrésistible appel de la montagne

Jean-Christophe Rufin est un passionné de montagne. Avec Les flammes de pierre, et à l’image des amours contrariées de Rémy et Laure, il nous fait découvrir toutes les facettes de cet appel des sommets. Envoûtant !

C’est lors d’une sortie en montagne avec des amis que Jean-Christophe Rufin a eu l’idée de ce roman. Alors que la nuit tombait et qu’ils n’en étaient qu’aux prémices de la descente que pour éloigner la peur, il avait abordé la question de la littérature de montagne. Pour le romancier accompagné d’un autre écrivain derrière lequel on pourra reconnaître Sylvain Tesson, ce type de littérature avait connu son âge d’or avec Frison-Roche et Rebuffat, Ramuz et Rigoni Stern et était quelque peu délaissée désormais, sinon par le récit de drames ou d’exploits sportifs. Le temps était donc venu de pallier à ce manque.
Rémy est un guide pour touristes aisés qui enfile les sommets et collectionne les conquêtes, fidèle aux clichés sur sa profession. Son frère Julien est un alpiniste chevronné et, à la suite d’une ascension difficile qui lui a coûtée deux orteils, passe le temps de sa convalescence chez lui, lui reprochant de gâcher ses aptitudes. Mais Rémy préfère son confort et apprécie le plaisir des sorties soft et de la contemplation des paysages. Un choix d’autant plus revendiqué qu’il lui a permis de rencontrer Laure. Cette jeune femme qui accompagnait des amis l’a immédiatement fasciné par son côté mystérieux, bien loin des femmes faciles et des histoires sans lendemain qu’il avait accumulé jusque-là. Cette fois, il était amoureux et vivait mal leur séparation. «Il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses.» Mais fort heureusement, après les randonnées et le ski, Laure accepta qu’il l’initie à l’alpinisme. Au fil du temps, l’élève se montra de plus en plus douée et, au fil des courses, leur relation se développa, même si elle prit une forme particulière. «Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit.»
Pour que leur histoire puisse s’inscrire dans la durée, il fallait que l’un fasse un pas vers l’autre. C’est Rémy qui prit l’initiative de partir pour Suresnes où habitait Laure. De s’installer chez elle et de trouver un emploi. Si Laure a d’abord apprécié cette initiative, elle a aussi compris que malgré ses efforts, Rémy n’était pas fait pour ce type de vie. Elle l’a alors renvoyé dans ses chères montagnes. Mais Jean-Christophe Rufin, qui maîtrise parfaitement la trame du romanesque, va imaginer de nouveaux rebondissements dans l’existence respective de ses deux personnages principaux et nous offrir un final en apothéose dont je ne dirai rien, cela va de soi.
Après nous avoir livré son expérience de médecin, de diplomate, nous avoir expliqué comment on peut des marier plusieurs fois avec la même femme dans le savoureux Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous livre un nouveau pan d’une existence qui semble ne jamais vouloir s’assagir. Oui, la montagne ça vous gagne ! Et qui sait, peut-être nous proposera-t-il bientôt une histoire d’amour au sein du jury d’un Prix littéraire. À ses côtés lors d’une édition précédente du Prix Orange du livre, j’ai pu constater combien cet exercice est aussi une affaire de passion et combien il prenait son rôler de président à cœur.

Signalons aussi la parution de Montagnes humaines, un livre d’entretiens de Jean-Christophe Rufin avec Fabrice Lardreau (Arthaud, 192 p., 13 €)

Les flammes de pierre
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
350 p., 21 €
EAN 9782072930119
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes, principalement du côté de Chamonix. On y évoque aussi la région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTL (Bernard Lehut)
Paris Match (Philibert Humm)
La Croix (Guillaume Goubert)
Ouest-France (Matthieu Marin)
benzinemag.net (Eric Médous)
Léman Bleu TV
Europe 1 (Le portrait inattendu – Lisa-Marie Marques)
Gallimard (entretien avec l’auteur)
TV5 Monde (L’invité)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Francis Richard

Jean-Christophe Rufin est l’invité de RTL pour y présenter Les flammes de pierre. © Production RTL

Les premières pages du livre
« Il est presque toujours impossible de savoir comment sont nées les histoires que l’on raconte. Celle-ci fait exception. J’ai le souvenir précis du jour et des circonstances dans lesquels elle m’est apparue.
Nous étions quatre amis, Sylvain, Cathy, Daniel et moi, partis cet été-là escalader l’aiguille de la République. Il est bien tentant pour des grimpeurs de se faufiler le long de ce doigt de granit, brandi avec une absurde sévérité au-dessus de la vallée de Chamonix. Sylvain n’avait pas eu de mal à nous y entraîner.
La montagne, pour cette occasion, nous avait offert de merveilleux cadeaux : un refuge presque vide en cette fin de septembre, qui bradait ses dernières tartes aux myrtilles ; un départ nocturne dans une harmonie de bleus, celui, d’encre, du ciel étoilé et jusqu’à la réverbération pastel de la glace dans le faisceau de nos lampes frontales ; une température relativement douce pour une fin de nuit en haute montagne. Puis il y avait eu le lever de soleil sur les dalles de granit. Un feu de pierres s’était mis à crépiter dans l’œil, à mesure que la lumière rasante du soleil levant éveillait le cristal millénaire et le teintait de reflets ardents. De toute la journée, le beau temps ne s’était jamais démenti. Le ciel restait d’un bleu métallique sur lequel la ligne blanche et noire des crêtes de neige et de roc se détachait avec une netteté parfaite. En montant, nous avions fini par apercevoir en contrebas la mer de Glace qui se dessinait tout entière, des séracs du Géant jusqu’au Montenvers. Lorsqu’on chemine sur ce glacier, on le trouve encombré de rochers et souillé de cailloux noirâtres. Vu d’en haut, il s’ordonne et prend la forme d’un grand reptile blanc, avec ses anneaux sombres et sa peau crevassée. Il acquiert une majesté et une beauté qui rendent encore plus désolante son agonie.
Ensuite avait commencé l’escalade, longue, peu difficile mais continue, une grande promenade verticale dans le jardin zen de la paroi. L’hostilité de ses surplombs était atténuée par des points de faiblesse : fissures franches, larges rampes, prises nombreuses, aisément révélées à cet initié qu’est le grimpeur. Chaque progression donnait le sentiment que l’on avait pénétré un petit mystère de la montagne. Ainsi, de surprise en surprise, nous étions parvenus, après des heures d’efforts enthousiastes, jusqu’aux terrasses qui entourent l’ultime monolithe de roc, le menhir dressé à près de 4 000 mètres par un démiurge farceur. Le franchissement de ce cristal aux parois lisses ne fut réalisé qu’en 1904, grâce à la ruse d’un chasseur chamoniard. Tous les moyens étaient bons à l’époque pour conquérir un sommet : courte échelle, longue canne servant de crochet, lancer de corde. Pour l’aiguille de la République, rien de tout cela n’était possible. Jusqu’à ce que Joseph Simond eût l’idée d’emporter son arbalète. Un carreau attaché à une corde, habilement lancé par-dessus le sommet, avait permis au malin Joseph de s’y hisser. Rien ne plaît davantage à Sylvain que ces aventures absurdes. Elles provoquent immédiatement en lui le désir de les renouveler. C’est donc avec une arbalète sur le dos que nous nous étions engagés dans cette course. L’instrument est aujourd’hui totalement inutile puisque la dalle terminale est semée de points d’assurage bien enfoncés dans la roche. Mais l’inutilité ne fait qu’ajouter au pur esthétisme du geste.
Nous nous sommes donc livrés à une séance de tir à l’arbalète, avec sous nos pieds plusieurs centaines de mètres de vide et autour de nous le décor somptueux d’une journée de grand soleil au cœur du massif du Mont-Blanc. Détail supplémentaire : le soin de manœuvrer l’arbalète était laissé à Cathy, que Sylvain avait tenu à enrôler dans cette aventure, car elle est l’arrière-petite-fille du fameux Joseph. Elle fit de son mieux pour renouveler l’exploit de son aïeul. Sylvain lui donnait avec un grand sérieux d’inutiles et brillants conseils qui ne faisaient qu’ajouter au burlesque de la situation.
Cependant l’heure tournait et il fallut se résoudre à interrompre cette touchante reconstitution historique. Daniel, le quatrième larron, ancien champion du monde d’escalade et grimpeur hors pair, avait franchi la dalle par les moyens modernes, c’est-à-dire en chaussons et en s’assurant à des anneaux posés à demeure. Nous l’avions rejoint l’un après l’autre. Le sommet n’est guère plus grand qu’une table de cuisine. Nous y étions restés à califourchon pendant de très longues minutes. D’un côté, la fosse verdâtre de la vallée, et de l’autre, les immenses pénitents de roc au nom mythique, les Grandes Jorasses, les Drus, la dent du Géant…
Il était déjà bien tard quand nous nous sommes décidés à rompre le charme et à rentrer. La course s’était avérée plus fastidieuse que prévu et la descente n’était pas plus facile que la montée. Elle risquait de nous prendre autant de temps sinon davantage. La première partie était peu raide et il faisait encore jour. Puis le soleil, en disparaissant, avait laissé place à une fraîcheur qu’un vent d’est rendait désagréable. La nuit mauve, somptueuse, monta lentement. Elle était chargée d’une beauté vénéneuse qui invitait à la contemplation alors qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Nous n’y voyions déjà plus rien quand la paroi, en sa seconde partie, devint subitement verticale, imposant de lancer des rappels. La difficulté était de repérer la bonne ligne pour descendre, celle le long de laquelle des relais sûrs seraient installés tous les 40 mètres. Ce genre de détail paraît dérisoire lorsque, bien au chaud, on examine un schéma de la voie. Mais quand la nuit vous enveloppe d’un voile violet, quand les lointains seuls, recueillant quelque ultime rayon de lumière, se laissent apercevoir tandis que la paroi a pris une noirceur d’obsidienne et absorbe tout ce qui en approche, à commencer par vos compagnons de cordée, une angoisse vous envahit. Comme si votre esprit devenait poreux, ces mauvaises humeurs s’en écoulent, fusent dans le liquide opaque qui vous environne, contaminent les autres si bien que, rapidement, toute la cordée baigne dans la même peur muette.
Nous attendions que Daniel ait trouvé le point d’amarrage du premier rappel. Il en découvrit un, hésita, poursuivit ses recherches, en repéra un autre, revint finalement au précédent. Dans ces montagnes très fréquentées, il faut se méfier des équipements mis en place dans leur déroute par des alpinistes aussi égarés que vous. Ces hésitations ne nous avaient pas rassurés mais, en de telles circonstances, nul ne tient à exprimer ses doutes, sauf à ruiner l’autorité du chef de cordée, plus nécessaire que jamais. L’idée de s’en remettre à quelqu’un pour prendre les décisions qui portent sur la vie et la mort a quelque chose de profondément désirable lorsque l’on est environné par le danger. L’assurance de Daniel nous faisait du bien. Si nous frissonnions, c’était seulement à cause du courant d’air glacial qui remontait du glacier. Dans le halo de nos frontales, nous vîmes le paquet de corde lancé par Daniel plonger dans l’obscurité. Puis, lentement, il commença à descendre vers un inconnu d’autant plus redoutable qu’il était enveloppé de majesté et de calme, comme ces poisons qui tuent en apportant d’abord le repos, l’oubli et la volupté.
La petite lumière, au casque de Daniel, s’éloigna et, peu à peu dissoute dans le grand bain noir, disparut. Maintenant que nous étions seuls, le silence ne suffisait pas car il n’était plus une marque de respect à l’autorité du guide mais seulement l’expression de nos peurs. C’est alors que surgit entre nous ce qui, à tout autre moment, nous aurait paru ridicule : une conversation sérieuse. Peut-être nous semblait-il inconsciemment que, dans le danger où étaient nos corps, le seul câble solide auquel nous pouvions nous raccrocher était les idées.
C’est moi, je crois bien, qui ai lancé le sujet. À vrai dire, avec deux écrivains dans la cordée, il s’imposait, même si, dans des conditions plus normales, nous n’aurions pas songé à nous en préoccuper.
— C’est tout de même bizarre, dis-je en essayant d’éliminer de ma voix toute trace d’inquiétude, qu’il n’y ait plus de littérature de montagne.
Et comme personne ne se pressait pour me répondre, je poursuivis mon monologue pour emplir le silence.
— On dirait qu’il y a eu une époque bénie, un âge d’or du roman d’alpinisme : Frison-Roche en France, Ramuz en Suisse, Rigoni Stern en Italie… Et puis plus rien.
— Plus rien, tu exagères, répliqua enfin Sylvain.
Impossible de savoir en l’entendant s’il avait peur. Le casque lui tombait sur les yeux. Comme d’habitude, il s’agitait, tripotant le relais pour voir si la corde était toujours tendue. Il a horreur de tenir des propos sérieux en escalade. Le fait qu’il n’eût pas coupé court à la conversation par une plaisanterie me laissa penser que, lui non plus, n’était pas rassuré.
— Quand même, il y a Salter, reprit-il. L’homme des hautes solitudes. Ce n’est pas rien…
En dessous de nous, la mer bleutée du glacier perçait à peine l’obscurité et laissait deviner l’immense distance verticale qu’il nous restait à parcourir.
— C’est une histoire d’addiction plus qu’un livre sur l’alpinisme.
— Qu’est-ce que c’est d’autre, l’alpinisme, sinon une addiction ? grinça Sylvain.
— Justement, les grands classiques, ce n’était pas seulement de la psychologie. Ils faisaient vivre tout un monde, les alpages, les villages de montagne, la figure mythique du guide comme ton arrière-grand-père, Cathy.
— Tu sais qu’il parle de lui dans Premier de cordée, Frison-Roche ?
Les nuages couvraient les étoiles et aucun bout de lune ne paraissait pour jeter sa lueur laiteuse dans le bain d’encre où nous flottions. Les voix seules témoignaient de la présence des autres.
— Toi, c’est la fiction qui t’intéresse, me lança Sylvain, alors tu parles des romans. Mais regarde les grands récits écrits par les alpinistes eux-mêmes. Depuis Les conquérants de l’inutile, ça n’a jamais cessé : Montagne d’une vie de Bonatti, J’habite au paradis de Chantal Mauduit, etc.
— D’accord, mais je n’appelle pas cela de la littérature. Pour un Lionel Terray qui sait écrire, il y a vingt types qui racontent leur vie dans un magnétophone, quand ils ne font pas écrire des journalistes à leur place…
Cathy n’était pas très à l’aise sur les sujets littéraires. En revanche, le monde de l’alpinisme, elle connaissait bien. Son compagnon était aspirant guide. Et elle tenait à prendre part à la discussion, à faire retentir sa voix, à montrer que, comme nous, elle n’avait pas été avalée par la nuit.
— Il faut dire que les guides, aujourd’hui, ça n’a plus grand-chose à voir avec l’époque Rebuffat, Frison-Roche et compagnie. Les chaussettes en jacquard et les croquenots en cuir, c’est fini… Les nouvelles pratiques sont plutôt fun : le freeride, l’escalade en salle, le windsuit.
L’évocation des guides nous fit penser à Daniel, le seul guide parmi nous. Nous regardâmes en bas. Tel un plongeur sous-marin, il avait disparu dans les abysses. On distinguait par intermittence la lumière de sa lampe sous la forme d’un halo bleuté, comme un minuscule coquillage au fond de l’océan. Avait-il trouvé le relais suivant ?
— Ce qui est vrai, énonça Sylvain lugubrement, c’est que de nos jours, dès qu’on leur parle de montagne, les gens ne s’intéressent qu’à une seule chose : les accidents.
À cet instant où toutes nos pensées allaient vers le pire, ce mot d’« accident » désignait avec une violence obscène l’objet de toutes nos craintes. Au moins avait-il le mérite de crever l’abcès et de faire voler en éclats nos pudeurs de vierges.
— C’est bien vrai, répliquai-je. Tragédie à l’Everest, de Krakauer, par exemple. Je n’ai jamais compris pourquoi ce bouquin avait eu un tel succès.
— Et La mort suspendue ? Et tous les films et les livres autour du Malabar Princess…
— La neige en deuil…
— Et Cliffhanger…
Nous y allions chacun de notre tragédie, comme si l’évocation crue de ces drames faisait paraître notre situation beaucoup moins critique.
Daniel avait enfin trouvé le relais. Nous entendions monter de faibles échos de sa voix pour nous informer que nous pouvions le rejoindre. Il nous faudrait tirer encore bien des rappels. Restait que l’attente, pour le moment, se terminait. Nous allions pouvoir absorber notre angoisse dans les gestes qu’exigeait la mise en place de nos dispositifs de descente.
Cathy était prête à s’élancer. Elle s’assit dans le vide et, avec aisance, disparut lentement dans l’eau noire. Je la suivis dès qu’elle fut arrivée. Sylvain, comme à son habitude, se réservait de veiller seul et de nous rejoindre en dernier.
Le nouveau relais était très exigu, réduit à une étroite marche de pierre. Je me serrai tant bien que mal contre Cathy tandis que Daniel préparait déjà le rappel suivant. Malgré les 40 mètres que nous venions de descendre, le glacier en bas paraissait toujours aussi lointain.
— Alors, comme ça, me lança Daniel, tu penses que les guides d’aujourd’hui ne sont plus romanesques…
Cathy, pendant qu’ils nous attendaient, avait dû lui résumer notre conversation. Je regardai Daniel. La lumière de sa frontale m’aveuglait et m’empêchait de bien voir ses traits mais je savais qu’il souriait. C’est une nature optimiste et généreuse. Je ne l’ai jamais connu que de bonne humeur, disponible à tout, heureux de ce que la vie lui apporte.
Déjà, il s’était tourné dos au vide et s’apprêtait à commencer la descente vers un nouvel inconnu. Un instant, je me sentis un peu ridicule : n’était-il pas le vivant démenti à mes propos trop péremptoires ? Lui qui avait gravi des voies extrêmes dans le monde entier, qui passait son temps d’expédition en expédition, du fond du désert malien jusqu’aux massifs montagneux de Patagonie, et qui allait s’élancer dans l’obscurité le long d’une paroi verticale sans savoir s’il rencontrerait un point d’arrêt sûr, n’était-il pas l’exemple même de ce que l’on peut définir comme un personnage romanesque ?
L’arrivée de Sylvain nous bouscula, précipita le départ de Daniel et m’ôta tout loisir de réfléchir. Il nous fallut nous secouer, ménager de l’espace sur notre perchoir pour le nouveau venu, rappeler la corde du haut et en lover les brins. L’attente reprit.
Daniel semblait avoir eu moins de mal à trouver le relais suivant. Nous ne sentions pas l’envie de prolonger notre éphémère conversation littéraire. Elle avait produit son effet en nous permettant au moment le plus crucial de conjurer nos angoisses. Tout allait mieux, désormais. Il était évident que nous avions bel et bien découvert la bonne ligne de rappels et qu’il nous suffirait de la suivre jusqu’au sol. La phosphorescence du glacier, en contrebas, nous apparaissait de plus en plus nettement et indiquait que nous en approchions.
Daniel lui-même se relâchait un peu : il chantonnait pendant qu’il se laissait glisser le long du rappel…
Enfin nous rejoignîmes le glacier, en évitant la large crevasse qui sépare la paroi rocheuse du bord du glacier. Puis nous chaussâmes les crampons pour entamer la marche vers le refuge. Il nous fallait encore une bonne heure pour y parvenir. La lune, comme un secours inutile car trop tardif, éclairait maintenant le fleuve de glace qui s’écoulait mollement jusqu’au rognon rocheux sur lequel était construit le refuge.
La peur, en nous, avait fait place à la fatigue. Nous nous mîmes en marche en file indienne sans dire un mot, déjà gagnés par le sommeil. Daniel, increvable, était encore vif et très désireux de parler, lui qui, pendant la descente, était presque toujours resté seul. Il nous avait souvent fait part de sa déception : en grimpant avec des écrivains, il s’attendait à les entendre tenir des conversations brillantes. Au lieu de quoi, nous échangions la plupart du temps des plaisanteries stupides et d’affligeantes banalités. Il avait l’impression que, pour une fois, l’occasion lui était donnée de participer à un échange de bonne tenue et il comptait bien en profiter.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Des destins de guides exceptionnels aujourd’hui, ça ne manque pas du tout.
Il se mit à égrener une série d’anecdotes concernant des alpinistes miraculeusement tirés de situations impossibles, d’autres venus à bout de défis sportifs surhumains, d’autres encore qui avaient mené des opérations humanitaires admirables au profit de lointaines populations de montagne…
Je titubais d’épuisement en marchant et ne trouvais pas la force d’expliquer à Daniel que ces drames, ces exploits ou ces belles actions étaient exactement ce à quoi je regrettais que les récits de montagne se bornent désormais. D’aucuns pouvaient écrire sur ces faits des récits admirables, il leur manquerait toujours quelque chose d’essentiel pour constituer à mes yeux des sujets de roman. Ce supplément d’âme qui transforme un sujet en intrigue, une personne en personnage, c’est ce que l’on appelle une histoire. Il y faut un début, une fin et surtout, au-delà des faits, des sentiments. Les héros que me proposait Daniel étaient de merveilleux robots, des surhommes, de grandes figures exemplaires, mais qu’avaient-ils ressenti ? Quels étaient leurs désirs, leurs regrets, leurs attachements et leurs peines ?
Un dernier ressaut de rochers nous séparait du refuge. Nos pieds glissaient sur le sable de moraine du sentier. Plusieurs fois, je m’arrêtai, appuyé sur mon piolet, pour reprendre mon souffle.
Daniel parlait toujours quand nous abordâmes la terrasse du refuge. Là, dans un désordre de cordes et de crampons, nous nous délestâmes de notre matériel, pressés de rejoindre au plus vite un bat-flanc, un banc, une table, n’importe quelle surface sur laquelle nous allonger et dormir.
Le lendemain matin, comme toujours, il ne restait que la lumière. Un grand soleil éclairait en contrebas le glacier de Leschaux et les Jorasses. Disparues les angoisses, les souffrances, le tribut de l’effort. Seuls demeuraient la ligne pure de l’ascension dont nous apercevions l’itinéraire au-dessus de nous, les moments d’extase au sommet, l’épisode foutraque du tir à l’arbalète…
Nous nous engageâmes dans la longue descente du refuge qui serpente dans les pentes d’herbes et les replats de granit sur lesquels suintent les eaux de fonte des glaciers.
Daniel essaya bien de reprendre la conversation de la veille mais il comprit vite que nous n’étions pas d’humeur à lui répondre sérieusement. Il se tut et notre petite colonne s’étira, chacun marchant seul ou choisissant pour quelque temps un compagnon, sans sortir pour autant de ses rêves. Un gros effort produit sur l’esprit une sorte de commotion, comme le ferait un bruit assourdissant ou un choc, et il s’ensuit un moment d’étonnement pendant lequel tout paraît neuf et presque incompréhensible.
En cette fin de saison, l’Alpe était vide. Nous fûmes d’autant plus surpris de voir deux alpinistes sortir des échelles qui permettent de redescendre au niveau de la mer de Glace. C’était un guide qui emmenait un client, un jeune Américain grand et lourd, que la montée avait mis au bord de l’asphyxie.
Le guide était un garçon d’une quarantaine d’années. Il connaissait Daniel et ils s’arrêtèrent pour prendre des nouvelles de leurs connaissances communes. Nous les rejoignîmes tous et Daniel fit sommairement les présentations.
— Rémy, dit-il en désignant le guide.
Ils échangèrent encore quelques mots à propos des conditions de la montagne, des prévisions météo et de la course facile que le guide envisageait pour le lendemain avec son client. Sans attendre, Sylvain et Cathy s’étaient déjà engagés sur les échelles. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, je ne me décidais pas à les suivre. Je ne participais pas à la conversation des deux guides et, à vrai dire, ils ne me prêtaient pas plus d’attention qu’au client américain. Cependant, j’étais incapable de détacher mon regard de la personne que Daniel venait de me présenter sous le nom de Rémy.
Qu’est-ce qui me retenait ? C’était un homme d’une taille assez moyenne, sec et musclé comme le sont les professionnels de la montagne. Il était habillé plus modestement que ne le sont la plupart du temps les guides, sans aucune ostentation. Il ne portait rien de neuf, aucune couleur vive, et ses vêtements, quoique techniques, devaient lui avoir déjà fait plusieurs saisons. Ses cheveux bruns étaient assez longs et bouclés. Ses sourcils bien dessinés ajoutaient une touche presque féminine à son visage aux traits anguleux. De cela ressortait l’impression qu’il était parfaitement conscient d’être beau mais refusait de tirer parti de cette qualité. Il la tenait non pas cachée mais captive, comme s’il avait décidé de n’en faire qu’un usage choisi et restreint, selon sa volonté. Rien de tout cela n’aurait suffi à le rendre remarquable s’il n’y avait eu son regard. Il ne le porta pas longtemps vers moi mais assez pour que j’en fusse fortement marqué. Qu’en dire ? Je ne saurais le détailler. Il me revient seulement le mot qui s’est imposé sur l’instant : c’est un regard foudroyé.
Une grande lumière, semblait-il, avait irradié ces yeux. Elle les avait ouverts sur une âme et on avait l’impression de la sonder lorsqu’on les regardait. En même temps, dans l’autre sens, elle avait le don d’ouvrir à son tour les yeux de ses interlocuteurs jusqu’à pouvoir pénétrer profondément leur esprit. Le contact fut bref mais si intense que j’eus presque le sentiment d’une brûlure. J’avais la conviction que cet homme avait vu en moi jusqu’à mes secrets les plus intimes et que c’était par pitié, pour ne pas me soumettre trop longtemps à cette effraction, qu’il avait détourné les yeux.
Je restai ainsi, fasciné, à attendre et à désirer qu’il tournât de nouveau la tête vers moi. Mais il prit congé de Daniel et me serra la main distraitement sans me regarder.
Nous nous engageâmes sur les échelles.
— Qui est-ce ? demandai-je à Daniel dès que nous fûmes hors de portée.
— Un guide de la compagnie de Saint-Gervais.
— Et c’est quoi, son histoire, à lui ?
Daniel ne montra guère d’empressement à me répondre. Il devait juger que le personnage ne méritait pas une attention particulière.
— Il n’a rien fait de remarquable en montagne, dit-il sans enthousiasme. Il s’est installé dans la vallée depuis une vingtaine d’années avec son frère qui, lui, est un grand alpiniste.
Il entreprit d’énumérer quelques-uns des exploits du frère.
— D’accord, le coupai-je. J’ai compris que l’autre était intéressant. Mais à propos de ce Rémy, il n’y a vraiment rien à dire ?
— Rien.
Daniel devait sentir ma déception, même s’il ne la comprenait pas.
— Pour l’alpinisme, rien. Sa seule grande histoire, c’est une histoire d’amour.
— Encore mieux ! m’écriai-je.
Daniel se retourna pour me jeter un regard incrédule et voir si je plaisantais. Il haussa les épaules et poursuivit sa descente.
— Eh bien, insistai-je, raconte.
Mon compagnon se fit encore prier quelques instants. Puis le plaisir du conteur prit en lui le dessus sur le sérieux de l’alpiniste.

Première partie
Rémy ne regardait plus la montagne.
Il est inutile désormais de mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait. Il suffit de consulter la météo sur son téléphone portable. Une belle journée d’hiver, conclut Rémy. Cela lui convenait. Il ne jeta même pas un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La courbe des dômes de Miage se dessinait en douceur sur les lointains mauves de l’aube. Les dernières étoiles brillaient encore dans les hauteurs noires du ciel cependant que des festons de glace scintillaient déjà sur les sommets. Mais à quoi bon contempler tout cela ? La montagne était là, Rémy le savait et il n’en demandait pas davantage.
Il s’était levé tôt et avait enfilé ses vêtements de la veille sans y penser. Sa seule inquiétude était de savoir si sa médaille de guide était bien accrochée sur sa veste neuve. Il aimait les tons fluo de ce nouveau modèle. C’était un cadeau de son frère Julien, alpiniste lui aussi et conseiller de la marque. Julien détestait les vêtements trop voyants et ne s’habillait jamais qu’en couleurs éteintes. La montagne, pour lui, restait un office grave, presque funèbre.
Rémy, au contraire, aimait porter des tenues chères, à la fois techniques et branchées. Avec ses cheveux bruns aux boucles rebelles, sa barbe de trois jours bien entretenue, ses yeux noirs, il incarnait à merveille le guide moniteur de ski tel que se l’imaginaient ses riches clients de Megève, la station où il travaillait. Il aimait la « glisse », le monde superficiel du loisir et du plaisir. Il avait laissé derrière lui les années masochistes de son adolescence et de sa première jeunesse pendant lesquelles il traînait de vieux équipements, des habits ternes. La honte de ces accoutrements s’ajoutait aux souffrances de l’alpinisme. Ces époques étaient heureusement révolues. Il avait juste trente ans.
Rémy monta dans sa voiture, un 4 × 4 Mercedes qu’il avait acheté d’occasion l’année précédente, en faisant une affaire. Le lecteur CD s’alluma seul, à fond, toujours réglé sur la chanson de Freddie Mercury qu’il écoutait la veille au soir, en rentrant du bureau des guides. Il emprunta la route en lacets qui descendait du hameau où il vivait. Le chasse-neige était passé à l’aube. Dans les virages à l’ombre, la chaussée était encore couverte d’une semelle de glace. Par endroits, de hauts sapins plongeaient la route dans l’obscurité. Les phares éclairaient leur ramure blanche de givre qui formait comme une voûte de cathédrale. Rémy, à un croisement, rejoignit la route principale et prit la direction de Megève. Il avait fixé le rendez-vous ce matin-là au mont d’Arbois, devant le téléphérique horizontal qui permet de rejoindre les pistes de Rochebrune. Les clients du jour étaient au nombre de cinq : deux couples âgés d’une soixantaine d’années et une autre personne que Rémy ne vit pas tout de suite car elle était occupée à boucler ses chaussures. Un des deux hommes s’avança, en tendant la main. Il portait un nom célèbre – « mais appelez-moi Jérôme ». C’était lui qui avait réservé Rémy pour la journée. Il fit les présentations. Sa femme, élégante et sportive, était occupée à couvrir de crème la peau de son visage, ridée par trop d’expositions au soleil. L’autre couple, bien que plus modeste, appartenait à la même caste de retraités aisés. Rémy ne retint pas les prénoms car la cinquième personne, entre-temps, s’était relevée. C’était une femme beaucoup plus jeune, d’une beauté hiératique. Rémy pensa : glaciale. Elle le regarda bien en face. Ce regard fut si intense, si plein, que Rémy devait l’évoquer souvent par la suite, et y découvrir un spectre presque infini d’expressions.
Cependant, au premier abord, il ne put chasser l’idée prétentieuse qu’il était devant une proie. Une de plus. Depuis qu’il s’était engagé dans ce métier de moniteur mondain, il enchaînait les conquêtes. Il en avait d’abord tiré une certaine vanité puis l’habitude, en cette matière aussi, avait fait son œuvre. Il savait qu’à chaque sortie, ou presque, un échange charnel lui serait offert. C’était au point qu’il se demandait parfois si ses clientes ne se passaient pas son téléphone en confidence. « Avec celui-là, tu sais… » La plupart du temps sinon toujours, la rencontre comportait d’emblée des limites qui condamnaient la relation à n’être qu’une aventure sans lendemain : femmes trop âgées qui auraient pu être sa mère – si seulement sa pauvre mère, dans son HLM de Brétigny, avait pu imaginer pareille situation – ou gamines riches à la recherche de sensations pendant leurs vacances avant de revenir, pleines d’expériences nouvelles, à des amours plus sérieuses.
Voilà pourquoi il crut d’abord voir se répéter le scénario habituel. Quelque chose, pourtant, l’alertait et lui laissait penser, sans qu’il le formulât, que cette fois c’était différent. D’abord, cette femme avait, comme lui, à peine la trentaine et cette égalité créait une forme de complicité, surtout devant ces deux couples mûrs. Mais il y avait plus, beaucoup plus, et l’âge n’était qu’un détail insignifiant comparé à la puissance de tout le reste. Comment définir ce « tout le reste » ? Rémy ne se doutait pas encore qu’il allait passer bien des soirées douloureuses à chercher la réponse à cette question.
Elle s’appelait Laure.
Et la proie, cette fois, c’était lui.
Qu’avait-il vu d’elle ? Rien de précis, en vérité, seulement une impression confuse. D’habitude, au contraire, il détaillait ses clientes sans complaisance. Personne n’avait cultivé autant que lui cet art de maquignon : juger au premier coup d’œil des qualités et des défauts d’une femme. Il faut dire que, le plus souvent, dans son métier de gigolo des neiges, il était lui-même jaugé et jugé. Peut-être même l’était-il avant la rencontre puisque les clients consultaient son site Internet et n’ignoraient rien de son sourire commercial, de sa musculature de sportif et d’un bronzage entretenu toute l’année au grand air. C’étaient en somme des rapports mutuels de consommateurs et il n’y avait rien de choquant à cela.
Cette fois, son sens critique, sa lucidité cruelle étaient en défaut. Laure lui arrivait comme un bloc. Tout au plus avait-il noté qu’elle était grande, très mince et blonde. Le premier mot qui lui avait traversé l’esprit en la voyant était « scandinave », à cause de ces cheveux fins, raides, coupés en carré long, et des yeux bleus qu’elle fixait sur lui. C’était peut-être aussi un effet inconscient produit par son bonnet de laine aux dessins nordiques. Car, pour que Laure fût scandinave, il lui manquait un côté pâle, diaphane, naïf. En se raccrochant à ses préjugés, Rémy reconnut plutôt en elle le stéréotype de la Française, avec un éclair de malice dans les yeux et une élégance sophistiquée. Il aurait même dit une Parisienne, catégorie qu’il avait identifiée depuis qu’il vivait à la montagne. Naguère, avant d’habiter dans les Alpes, il se considérait lui-même comme un Parisien. En s’éloignant, il avait compris qu’il avait été seulement un banlieusard. Ceux qu’il appelait désormais les « vrais » Parisiens étaient les êtres favorisés qui louaient les services de professionnels dans son genre pour leurs loisirs. Il avait pénétré dans leur monde grâce à son métier de guide. En somme, Parisien, pour lui, était devenu le synonyme de riche. Et cette fille, à l’évidence, appartenait à ce monde de luxe et de privilèges.
En même temps, elle s’en distinguait. Rémy ne savait pas d’où venait cette conviction. Peut-être de l’expression particulière de son visage. Laure le regardait sans prendre des poses, sans se forcer à sourire, sans sacrifier à ce qu’il considérait comme les codes superficiels de la civilité parisienne. Il y avait ce jour-là chez elle quelque chose de grave. Rémy se demanderait longtemps si c’était l’effet sur elle d’un choc analogue à celui qu’il avait ressenti en la voyant pour la première fois. À vrai dire, il l’espérait mais sans parvenir à s’en convaincre. Dans l’urgence de ce premier moment et pour reprendre contenance, il suspendit cette question et conclut que cette femme était simplement mystérieuse. Et surtout que ce mystère était, à un degré infini, désirable.
La journée de ski se déroula sans aucun fait marquant. En montant dans la benne jusqu’au sommet des pistes, les deux hommes âgés parlèrent à haute voix et rivalisèrent de références sportives. À les entendre, ils étaient l’un et l’autre des skieurs hors pair et alignaient les plus belles descentes de par le monde, de l’Aconcagua au mont Fuji. Sitôt les skis chaussés, ils se montrèrent moins vaillants. Leur style était maladroit et leur équilibre précaire. Rémy, habitué à ces forfanteries, savait qu’en enchaînant de jolies pistes faciles et en proposant deux ou trois fois des variantes sans danger sur les côtés, il permettrait aux prétendus champions de sauver la face. Ils lui en seraient reconnaissants, ce qui voulait dire un bon pourboire. Personne n’utilisait ce mot car le métier de guide garde toujours un petit parfum d’héroïsme et de fierté qui interdit toute référence trop évidemment servile. Cependant, les clients satisfaits trouvaient toujours une manière de le récompenser en sus du tarif, sans l’humilier.
Laure, pendant cet enchaînement monotone de descentes faciles, ne montra aucun signe d’ennui ni de lassitude. Elle skiait avec élégance, sans effort apparent, sans hâte, sans hésitation sur l’itinéraire. Surtout, chacun de ses mouvements, comme chacune de ses poses quand elle s’arrêtait, était marqué par une grâce naturelle. Rémy pensait même, en la regardant : une autorité naturelle. Elle exerçait sur tout son corps et pour les moindres gestes une souveraineté absolue.
Enfin, vers seize heures, non sans avoir hésité, Rémy les dirigea vers La Pure Folie. La discothèque en plein air, située sur la crête qui domine Saint-Gervais et Megève, commençait à s’animer. La musique techno sortait des immenses baffles installés sur la terrasse. Les basses vibraient à fond. Les aigus semblaient assez puissants pour parcourir tout l’espace et atteindre, à travers l’air glacé, la pointe des Fiz, raide dans sa redingote grise, les sommets godronnés des Aravis, tapis dans la neige comme de gros chats, et jusqu’à la cime aristocratique et indignée du Mont-Blanc. Avec le soleil qui déclinait, les vallées apparaissaient saturées d’un air sale, obscurcies par les brumes marron de la pollution. Vu de La Pure Folie, le monde d’en haut semblait un univers à part, réservé à une élite, qui s’appropriait la beauté, pour la souiller.
Les coups sourds des percussions remuaient les tripes des danseurs. L’alcool les mettait en extase. L’ivresse prenait des allures de plénitude. Chaque participant se sentait envahi par une gratitude sans objet. Elle ne demandait pour s’épancher qu’une bouche offerte et des corps à étreindre. Dans la chaleur de la danse et dans une promiscuité que l’hostilité glacée du décor rendait plus désirable encore, les danseurs abandonnaient toutes leurs inhibitions et rien ne s’opposait à l’expression directe du désir. Voilà pourquoi Rémy, comme d’autres moniteurs mondains, concluait les journées de ski en emmenant ses clients dans cet endroit. Voilà aussi pourquoi, ce jour-là, il avait hésité à le faire.
Mais il n’avait pas eu à prendre la décision. C’était le groupe lui-même qui, en sortant du télésiège et en passant devant l’entrée de La Pure Folie, avait insisté pour y entrer. Rémy admira une fois de plus la puissance de métamorphose de ceux qu’il appelait les Parisiens. Un instant plus tôt, ils arboraient l’attirail et les postures de skieurs aguerris – surtout à l’arrêt, à vrai dire. Sitôt entrés dans la boîte, ils avaient l’aisance de noctambules – quoiqu’il fît encore grand jour.
Laure, avec son sourire énigmatique et sa démarche souple, se faufilait entre les danseurs. Sur une proposition du dénommé Jérôme, ils rejoignirent tous la piste en plein air où la foule était la plus déchaînée. Deux filles, sans doute payées par la direction, dansaient sur une table presque dévêtues. Laure, en avançant jusqu’à la terrasse, avait pris imperceptiblement un déhanchement souple qui l’avait fait passer de la marche à la danse. Les deux couples qui l’accompagnaient s’évertuaient à composer des figures de rock’n’roll et se cognaient aux autres danseurs sans la moindre gêne. Laure, elle, se conformait aux usages et dansait seule, ce qui soulagea Rémy. Il sentait qu’il devait à tout prix se garder de la toucher et cela le surprenait. D’ordinaire, dans cette bousculade, il se retrouvait assez vite au contact de sa compagne du jour. La proximité devenait naturelle et la violence de la musique absorbait et neutralisait la violence des désirs. En peu de temps, la pudeur était oubliée. Tous les gestes devenaient licites. Il n’était pas besoin d’être séduit pour étreindre. C’était tant mieux car d’ordinaire ses partenaires, malgré leurs efforts, n’exerçaient aucun attrait sur Rémy.
Avec Laure, au contraire, le désir était si puissant qu’il faisait obstacle à la libération bestiale que portaient en elles cette musique et cette promiscuité. Rémy, en dansant, respectait inconsciemment une distance, certes réduite, mais suffisante pour maintenir leurs corps séparés.
Cette attitude distante le mettait assez mal à l’aise. Il n’avait jamais l’occasion de danser seul et, lorsqu’il s’enlaçait à quelqu’un, ses mouvements ne lui appartenaient plus en propre. Cette fois, il se livrait dans toute sa vérité et se rendait compte à quel point il dansait mal. C’était du moins sa perception face à l’élégance et au naturel dont Laure faisait preuve.
En toutes circonstances, il y avait en elle un mélange de passivité et de contrôle. Passive, elle l’était au sens où elle ne semblait jamais prendre aucune part à la décision. Ce n’était pas elle qui avait conduit le groupe vers la discothèque ni choisi de se retrouver sur la piste de danse. En même temps, quoi qu’il pût lui arriver, elle dominait la situation. Sa danse était aussi précise et harmonieuse que son ski.
Face au désir qu’il sentait monter en lui, il choisit la pire solution et essaya de parler. Le niveau sonore était tel qu’il devait hurler et Laure ne l’entendait pas. Elle avança la tête sans cesser de danser. Un instant, ses cheveux, en se balançant, effleurèrent la joue de Rémy. Il se troubla et dut répéter sa question. Elle lui parut encore plus stupide et malvenue que la première fois.
— Combien de temps restez-vous à Megève ?
Jérôme avait décrété qu’ils devaient tous se tutoyer. Rémy avait eu du mal à s’y faire. Dans sa question, le « vous » pouvait être le signe de cette difficulté ou s’appliquer à tout le groupe.
Laure répondit d’un geste évasif de la main qui signifiait « toujours » ou « je ne sais pas » mais que Rémy interpréta comme « ne te préoccupe pas de ça ». Puis, tout aussitôt, elle se pencha vers lui et dit d’une voix remarquablement audible malgré le tumulte ambiant :
— J’aimerais faire une randonnée, demain.
— Une randonnée ?
— À ski.
— Dans la montagne ?
Rémy était consterné de poser des questions aussi bêtes et elle avait l’air un peu agacée aussi.
— C’est-à-dire, pas sur les pistes comme aujourd’hui ? précisa-t-il.
— Oui, une rando, quoi.
— Avec moi ? insista Rémy, heureux que dans la chaleur humaine de la terrasse il eût été impossible de voir qu’il avait rougi.
Laure hocha la tête.
— Je veux dire : avec les autres aussi ? ajouta-t-il.
Laure écarta les mains comme pour signifier que cela ne dépendait pas d’elle et surtout que cela n’avait aucune importance.
— Eh bien, avec plaisir. Je m’en occupe.
Rémy s’était emparé de cette proposition comme d’un cadeau précieux. Il passa le reste de la soirée à espérer que rien ne troublerait ce bonheur ni ne romprait le charme. Il prit garde à ne pas approcher de Laure. Entre eux, désormais, le regard était chargé d’un secret et d’une promesse.
Le dôme du Goûter était orange au couchant, avec des ombres mauves dans les combes, et le Mont-Blanc, à peine visible derrière l’aiguille de Bionnassay, était coiffé de mèches blanches par un vent d’altitude.
Ils partirent vers dix-huit heures, saisis par le froid et tout assourdis encore par la musique. Rémy reprit sa voiture au mont d’Arbois. Les deux couples l’avaient embrassé avec effusion mais il avait à peine approché ses lèvres des joues de Laure.
Ils étaient convenus de se téléphoner dans la soirée à propos de la randonnée du lendemain. »

Extraits
« Ainsi, se dit-il, je suis amoureux.
Nommer un mal, ce n’est pas en guérir mais c’est déjà apprendre à vivre avec lui. Par la suite, il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses. Si bien qu’il put petit à petit reprendre pied dans la vie normale, indemne des maux dont était accablé son pauvre amour, qu’il retrouvait le soir en rentrant à la maison. » p. 70

« Si bien que se développait entre eux une forme particulière de relation. Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit. » p. 107

« Il n’y avait pas de montagne plaisir mais seulement la montagne qui réservait, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l’effort et le repos, la conscience et l’oubli. Rémy se voyait comme le serviteur de cette divinité aux multiples visages à laquelle la vie l’avait destiné.
Pour autant, il restait un rêveur et, quand il n’était pas en montagne, il continuait de passer ses soirées à laisser vagabonder son esprit, en regardant les programmes que la télévision lui proposait. Cependant, il fit aussi davantage d’efforts pour lire et rattrapa son retard sur les classiques. » p. 269

À propos de l’auteur
RUFIN_jean-christophe_©RTLJean-Christophe Rufin © Photo RTL

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Fils unique, il est élevé par ses grands-parents, car son père est parti et sa mère travaille à Paris. Son grand-père, médecin et résistant, a été déporté deux ans à Buchenwald.
En 1977, après des études de médecine, il part comme coopérant en Tunisie et mène sa première mission humanitaire en Érythrée, ou il rencontre Azeb, qui deviendra sa deuxième femme. Diplômé de l’Institut d’études politiques, il devient, en 1986, conseiller du secrétaire d’État aux droits de l’homme et publie son premier livre, Le Piège humanitaire, un essai sur les enjeux politiques de l’action humanitaire. De 1991 à 1993, il est vice-président de Médecins sans Frontières (MSF). En 1993, il entre au ministère de la Défense comme conseiller spécialisé dans la réflexion stratégique sur les relations Nord-Sud. Il quitte ce poste en 1995 et devient administrateur de la Croix-Rouge française. En 1997, a 45 ans, il publie son premier roman, L’Abyssin, l’histoire d’une ambassade dépêchée par la cour du Négus d’Éthiopie auprès de Louis XIV. Goncourt du premier roman et prix Méditerranée, ce livre se vend à plus de 300 000 exemplaires et est traduit en 19 langues.
En 1999, Les Causes perdues, inspiré de sa mission humanitaire en Éthiopie, remporte le prix Interallié. En 2001, il reçoit le plus prestigieux des prix littéraires français, le Goncourt, pour son roman Rouge Brésil, un voyage de l’autre côté de l’Atlantique au temps des premières colonies françaises.
En 2003, il se lance avec bonheur dans le roman d’anticipation avec Globalia, qui raconte les aventure de Baïkal, jeune rebelle qui quitte les territoires sécurisés pour pénétrer dans la non-zone… Un 1984 revisité dénonçant le monde de conformiste, obsédé par sa sécurité, dans lequel nous vivons. Élu en 2008 à l’Académie française, il a aussi été maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris et président d’Action contre la faim (ACF). Son récit Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi remporte le Prix Nomad 2013. Check-point reçoit le prix Grand Témoin en 2015. Suivront notamment Le Tour du monde du roi Zibeline (2017) et Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla (2019). Son goût pour l’aventure et sa passion pour l’alpinisme forment la trame de Les Flammes de pierre (2021).
En parallèle de ses récompenses littéraires, Jean-Christophe Rufin est également titulaire de plusieurs distinctions. Il remporte le titre de Docteur honoris causa en 2006 et est également sacré Chevalier des Arts et des Lettres en 2003. En 2012 et 2013, il reçoit respectivement le titre de Commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, puis celui d’Officier de la Légion d’honneur. (Source: Académie Française / L’Internaute)

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Okoalu

SALES_okoalu  RL-automne-2021

En deux mots
En 1959, à la suite d’un crash aérien quatre enfants, deux garçons et deux filles, se retrouvent sur une île perdue du Pacifique. Chacun avec son histoire, ils vont désormais apprendre à vivre ensemble, à se réinventer. Rejoints par des créatures et des esprits, ils vont devoir choisir entre civilisation et sauvagerie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quatre enfants sur une île du Pacifique

Deux garçons et deux filles, rescapés d’un accident d’avion se retrouvent sur une île du Pacifique où ils vont devoir réinventer leur vie. Avec «Okoalu» Véronique Sales nous offre un joli conte philosophique sur l’humanité et ce qui la définit.

Disons-le d’emblée, il n’est pas très aisé d’entrer dans ce roman, car à l’image des protagonistes qui sont totalement désorientés sur l’île où ils viennent d’échouer, Véronique Sales a choisi de rendre par l’écriture cette confusion des sentiments et des impressions. Mais il suffit de se laisser porter par les images, par les pensées qui s’entrechoquent et petit à petit tout devient plus clair. Sur les pas d’Ingvar, douze ans, on va petit à petit déchiffrer ce nouveau monde. Quand le garçon prend conscience de ce qui lui est arrivé, il est seul et se demande où sont passés les autres, ceux qui ont pris l’avion avec lui en Australie en direction de l’Angleterre.
Il y a quelques minutes, son frère Sven, six ans, était pourtant avec lui. Un moment d’inattention aura suffi pour qu’il disparaisse. Pourtant il aurait tant besoin de lui, tant besoin des autres sur ce minuscule confetti perdu dans le Pacifique et sur lequel il va devoir désormais apprendre à vivre. De l’avion et du crash, on ne saura guère plus, car tout le récit se concentre sur la petite communauté, le microcosme rassemblé ici.
Car Ingvar vient d’apercevoir deux filles, celles qui étaient assises quelques sièges plus loin dans l’appareil, les anglaises Glencora et Mildred. Avec Sven, qui finit par réapparaître, ils sont les seuls survivantes.
Les premiers jours passent avec l’assurance que les secours ne vont pas tarder. Alors on s’organise pour trouver à boire et à manger, on organise un peu l’attente.
Seulement voilà, les jours passent sans qu’aucun signe extérieur ne leur parvienne. Il faut alors penser une nouvelle existence, à un nouveau mode de vie qu’ils peuplent de leurs souvenirs, de leurs histoires personnelles. Leur familles respectives et leurs connaissances viennent enrichir leur quotidien en même temps. Ces histoires qui les ont construits et dont les autres vont pouvoir profiter, car les grands – Glencora et Ingvar – ressentent le besoin de guider les petits – Mildred et Sven – vers la civilisation. Des règles dont leur instinct les pousse à s’affranchir, à vivre plus sauvagement.
Le tour de force de Véronique Sales est d’avoir réussi ainsi à effacer la frontière entre le réel et l’imaginaire. Voilà Ingvar, Sven, Mildred et Glencora rejoints par ceux qui sont restés en Suède, en Angleterre, aux Pays-Bas. Mieux, des bruits ou des curieuses traces, des faits un peu mystérieux vont renforcer cette idée qu’ils ne sont plus seuls et que des sauvages les épient, tout autant que les esprits qui les accompagnent.
La hiérarchie qui s’était imposée avec la nécessité de survivre devient de plus en plus pesante et lourde. Pour quelle raison faudrait-il se conformer à des règles? Se soumettre à un chef? Voilà les questions qui vont transformer le roman en un conte philosophique sur la définition de l’humanité, entre l’éducation et la peur, les besoins primaires et l’instinct animal.

Okoalu
Véronique Sales
Éditions Vendémiaire
Roman
276 p, 18 €
EAN 9782363583642
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé sur une île du Pacifique, dans l’archipel des Lau. On y évoque aussi Cairns, la Suède avec Stockholm, Lulea et Lidingö, l’Angleterre et notamment Londres et Newcastle, les Pays-Bas et Niekerk, l’Italie et notamment Rome, Pérouse ou encore Orvieto, sans oublier Townsville.

Quand?
L’action se déroule en 1959 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’était un matin du mois d’octobre 1959, à l’aéroport de Cairns ; comme il était très tôt, il faisait froid.
Quatre enfants, issus de deux familles différentes, montent dans un avion qui doit les emmener en Amérique, et de là en Europe où ils retrouveront des parents qui n’ont jamais fait preuve de beaucoup de sollicitude à leur égard. Ils n’arriveront pas à destination. Quand l’appareil sombre dans l’océan Pacifique, ils abordent, seuls rescapés du désastre, dans une île, qu’ils croient déserte, de l’archipel des Lau. Ils y resteront des années, au cours desquelles ils feront l’apprentissage de la solitude, celle de la sauvagerie et, pour finir, celle de la séparation. La survie, le renoncement, le poids de l’histoire individuelle et la possibilité d’y échapper : tels sont les thèmes que ce livre explore, dans une subtile polyphonie où se mêlent souvenirs, contes aborigènes et légendes scandinaves, et où se fait entendre, à chaque page, puissante, inexorable, la voix de la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le littéraire (Agathe de Lastyns)
La Cause littéraire (Patrick Devaux)
Hebdoscope (Laurent Pfaadt)
Froggy’s delight
La viduité
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog littéraire de Pierre Ahnne

Les premières pages du livre
« Un morceau de bois avait attiré son attention. Il s’en approcha précautionneusement, comme de quelque chose de vivant, mais c’était mort, un amas de branches que le vent avait bousculées et qui avait pourri là, chaud, inerte, comme tout autour de lui. L’ombre des palmiers, de ce côté-là, était si épaisse qu’on y voyait à peine, et tout le reste déformé, rutilant, à l’éclat du jour.
Où étaient les autres?
Il s’éloigna un peu de l’océan. Il marchait avec difficulté, avec étonnement aussi, comme s’il avait avancé sur une mousse épaisse qui dans cette ombre paraissait bleue, comme si, en dessous, quelque chose avait subsisté, mouvant, trompeur. Plus loin, derrière les arbres, les feuilles plutôt, gigantesques, d’un vert cru, si luisantes qu’elles paraissaient laquées, qui tenaient lieu de tronc, de frondaisons, de tout ce qui d’ordinaire fait un arbre. Il entendait le bruit d’une eau qui ruisselait. À cette distance, il en ressentait la fraîcheur. Le ciel, et sa clarté, l’effrayaient: sûrement, une fois sorti de la forêt, on était moins à l’abri.
C’est alors qu’il le vit: il se tenait là, tout près, et le regardait. Quand il eut repris son souffle, que la terreur avait suspendu, il fit, sans réfléchir, quelques pas au-devant de lui — tout valait mieux que d’être seul. Et comme il avançait dans l’ombre traversée de lumière, il en discerna mieux les contours, le volume, la masse sombre, hérissée. Le cri des oiseaux, à cet endroit, semblait moins strident. Des rochers affleuraient, lisses, étagés. Le voile des feuilles, agité par le vent, retombait au-dessus du visage noir. C’était un homme, grand, taillé dans le bois une curieuse qualité de bois, imputrescible, rêche au toucher, troués de crevasses et d’entailles. Il avait au cou un collier de coquillages aux formes si compliquées qu’on les aurait dits soufflés dans le verre, à la place des yeux des galets polis, d’un blanc de craie, qui regardaient, sur la tête un curieux chapeau de forme plate.
Sven l’observait avec tant d’attention qu’il en oublia un instant le soleil jaune et blanc, acéré, au point qu’il dut reculer.
Assis dans l’ombre, il l’observait encore. Le temps avait atténué les traits les plus saillants de son caractère. Ses lèvres étaient serrées comme s’il avait été déterminé à ne plus prononcer aucune des incantations que l’on attendait de lui, ses poings fermés, les deux bras ramenés le long du corps; sur son visage, grave et proéminent, un air narquois, ou de désappointement. Sa contenance solennelle, effritée, ne paraissait pas peser bien lourd, à l’échelle de tout ce qui bruissait autour, toute la vie qui s’était accumulée là et bientôt l’emporterait, le lierre, les orchidées sauvages enroulées autour de lui, l’ombre éclaboussée de lumière, le bourdonnement des insectes, le cri des oiseaux, le bruit de l’eau. Il demeurait, au milieu de cette exubérance, hiératique, ses yeux blancs tournés vers la lisière et, au-delà, le large, d’où venait Sven.
Il se releva et se tint tout près du visage pétrifié, appuyant sa paume sur le bois tiède, irrégulier. Un papillon en sortit, orange, énorme.
L’eau l’appelait. Il alla jusqu’à elle: un ruisseau qui roulait sur un fond de sable blanc. Il s’allongea au bord et but autant qu’il put, dans sa main ouverte. Il en passa sur ses cheveux, que la sueur avait collés, sur son visage — il avait tant pleuré. Il décida d’en remonter le cours, parce qu’elle allait sans se soucier de lui, et lui parlait, pourtant, dans la transparence du jour. Il était difficile de progresser par là, au milieu des ronces. Il batailla jusqu’à n’avoir plus de courage — plus rien que l’envie de dormir, d’attendre là la fin du monde, Peut-être, quand on mourait là, se transformait-on en statue de bois dressée sous les étoiles, d’où sortaient, leurs ailes déployées, des papillons chamarrés aux reflets de cinabre?
Il sut que le temps avait passé parce que le soleil avait changé de place. Il était descendu sous la ligne des arbres; on le distinguait à travers, incandescent, à l’horizon.
La bourrasque se leva d’un coup, éparpillant les feuillages à la surface de l’eau. On aurait dit des nénuphars, se bousculant dans le courant et tournoyant, emportés, avant de disparaître.
Il fut surpris par l’averse: des gouttes tièdes, espacées, tambourinantes, légères comme l’est la pluie, pendant les soirées de printemps, au-dessus des étangs, du côté de Boden, et il en fut comblé; cette eau bienfaisante le rendait à la vie — une autre forme de vie, antérieure, magique. Derrière elle avançaient des nuages effilochés.
Où étaient les autres?
Il imagina qu’il les retrouverait s’il continuait à remonter le cours de l’eau. À mesure qu’il avançait, le bruit résonnait plus fort. C’était rassurant, d’une certaine manière; cela avait tout recouvert. Il n’y avait plus, dans l’après-midi miroitante, que Sven et l’eau.
Tout à coup, il se trouva face à une falaise de basalte, si haute qu’elle touchait au ciel, d’où tombait une cataracte. Le vacarme l’étourdit. Il semblait que, derrière lui, ramassée, toute l’étendue des arbres et des fourrés, tout ce qu’il avait traversé, se fût immobilisé en même temps que lui, ayant choisi d’attendre, avec lui, ce qu’il adviendrait, désormais, des mille pensées qui s’emmêlaient à ce moment, ténues, changeantes, dans son esprit, avec la fatigue et l’avidité.
À peine étendu sur le sol il s’endormit, la muraille au-dessus de lui. Plus haut encore, les nuages filaient, blancs, rapides, comme des chevaux échappés. »

À propos de l’auteur
SALES_veronique_©DRVéronique Sales © Photo DR

Véronique Sales a publié plusieurs romans, parmi lesquels Un épisode remarquable dans la vie de Trevor Lessing (Éditions du Rocher, 2004), Le Livre de Pacha (Éditions du Revif, 2010) et Les Islandais (Pierre-Guillaume de Roux, 2011). (Source: Éditions Vendémiaire)

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Feu

POURCHET_feu  RL-automne-2021  coup_de_coeur

Sélectionné pour les prix Goncourt, Renaudot, de Flore ainsi que le Prix littéraire Maison Rouge

En deux mots
Laure donne rendez-vous à Clément pour lui proposer de participer au colloque qu’elle organise. Entre l’universitaire et le banquier, c’est une sorte de coup de foudre. Mais la mère de famille et le célibataire endurci ne se doutent pas vers quelle voie leur adultère les mènent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Liaisons dangereuses d’aujourd’hui

Dans Feu, son sixième roman, Maria Pourchet met aux prises une universitaire et un banquier, devenus amants presque par hasard. Sur les pas de Laure et Clément, la romancière démontre aussi la complexité des rapports amoureux.

Tout commence par une rencontre dans un restaurant parisien. Laure, maître de conférences, est chargée d’organiser un colloque à Cerisy et décide d’y faire intervenir un banquier sur le thème de la peur en Europe (tout un programme!). Entre la sole de l’homme d’affaires et le tartare de l’universitaire l’accord est conclu.
Laure peut retourner à son cours et Clément à sa tour de la Défense où l’attend une réunion de crise qu’il n’a pas vu venir.
Une surprise attend aussi Laure, convoquée chez la proviseure du lycée de sa fille Véra. Cette dernière, qui se veut émancipée, a entrainé ses collègues à quitter les cours à chaque fois qu’un prof faisait référence à un homme sans mentionner de femme. La belle pagaille qu’elle a ainsi créée n’est pourtant qu’un aperçu de ses talents de fille rebelle, comme on le verra par la suite.
Mais Véra pourra compter sur la mansuétude de sa mère, car elle est obnubilée par Clément et a hâte de le revoir: «Bonjour Clément, c’est Laure de Paris 13, je regrette d’avoir dû vous quitter si vite, auriez-vous encore un moment.»
Clément, qui a organisé sa vie autour de son chien baptisé Papa, la course à pied et la banque, hésite à s’engager: «Si je réponds, il se passera quelque chose dont quelqu’un sera la victime. Si je ne réponds pas, il se passera comme d’habitude. Papa, tourniquet, comité de crise, pas de crise, Tinder, tourniquet, gel, parking, Papa, foutre, sommeil de brute, foutre froid, croquettes, France Inter, debout Clément, Reebok, galop, parking, gel, comité, comité ras la gueule jusqu’à ce qu’août s’ensuive avec avion, Hilton, bout du monde, putes, rentrée, hiver court, lumière courte, objectifs courts, évaluation, bonus. Alors un bonjour Clément c’est Laure de Paris 13, c’est peut-être une respiration à la surface, Joie.»
Finalement Clément va céder.
Cette aventure extraconjugale est pour Laure, maintenant que son mari Anton ne la touche plus guère, l’occasion de pimenter une existence bien terne. Dans le style efficace, teinté d’ironie de Maria Pourchet, cela donne ça: «Tu visitas une maison à Ville-d’Avray qui fut bientôt la vôtre, à vingt minutes de la Défense (…) La même année, Anton acquit les murs de son cabinet de médecine généraliste, élevant au maximum votre taux d’endettement. Tu connus alors la rassurante limite de l’impossibilité de faire plus, de faire mieux. Qui dit maison, dit plein air, dit lampions d’avril à octobre et chaises longues chez Leroy-Merlin. Tu fis plus tard l’acquisition d’un hamac, sans jamais trouver deux troncs assez proches pour l’y attacher. Tu lus ton nom sur la liste électorale de ta commune, tu vis à peine passer une grossesse à Ville-d’Avray en vraie robe de maternité et pas comme la première, en jogging. Tu vis Anna, l’enfant tranquille pousser sans rien demander, tu connus les amitiés faciles, le quartier, le vin de Loire davantage que le tabac à rouler, les grasses matinées et les activités propres aux dimanches. Véra installa finalement le hamac dans sa chambre. Tu ne cultivas pas vraiment de potager, tu avais trop souvent mal au dos. Tu connus le repos qui appelle le tumulte. D’abord de manière sourde, puis à cor et à cri.»
Seulement voilà, ce «tumulte», c’est passer d’une chambre d’hôtel standard à une rencontre à la va-vite durant les vacances. Bien davantage un adultère sordide qu’une nouvelle vie, heureuse et épanouie. Des mensonges qui s’accumulent, la peur de s’engager pour ne pas souffrir, le poids de leurs mères respectives – modèle ou repoussoir – déjà lourds d’une expérience qui les empêche d’Avancer (pour reprendre le titre du premier roman de Maria), emprisonnés dans leurs contradictions qui sont fort habilement renforcées par l’utilisation du «je» pour Clément et de la seconde personne du singulier pour Laure. À tour de rôle, ils prennent la parole pour dire leurs espoirs et leurs doutes et nous livrer une brillante démonstration de la complexité des rapports amoureux. C’est aussi cinglant, corrosif et bien rythmé que Les Impatients, son précédent roman. Mais la trentenaire d’alors a vieilli de dix ans et la romancière s’est encore aguerrie. La Passion simple, comme le disait Annie Ernaux, n’existe plus. Diktats et injonctions contradictoires, moment de lucidité et de vagues à l’âme, solitude grandissante : oui, la peur en Europe est un sujet brûlant.

Feu
Maria Pourchet
Éditions Fayard
Roman
360 p., 00 €
EAN 9782213720784
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Nanterre et Courbevoie, à Cergy ou Maisons-Alfort et Ville d’Avray. On y part en voyage en Italie, du côté de Florence et Sienne. On y évoque aussi Cerisy et Toul-Bihan en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, mariée, mère, prof. Trop sérieuse? Lui, célibataire, joggeur, banquier. Mais qui parle à son chien. Entre eux, une passion sublime, mais qui ne pouvait que mal finir.
Laure, prof d’université, est mariée, mère de deux filles et propriétaire d’un pavillon. À 40 ans, il lui semble être la somme, non pas de ses désirs, mais de l’effort et du compromis.
Clément, célibataire, 50 ans, s’ennuie dans la finance, au sommet d’une tour vitrée, lassé de la vue qu’elle offre autant que de YouPorn.
Laure envie, quand elle devrait s’en inquiéter, l’incandescence et la rage militante qui habitent sa fille aînée, Véra.
Clément n’envie personne, sinon son chien.
De la vie, elle attend la surprise. Il attend qu’elle finisse.
Ils vont être l’un pour l’autre un choc nécessaire.
Saisis par la passion et ses menaces, ils tentent de se débarrasser l’un de l’autre en assouvissant le désir… Convaincus qu’il se dompte.
Dans une langue nerveuse et acérée, Maria Pourchet nous offre un roman vif, puissant et drôle sur l’amour, cette affaire effroyablement plus sérieuse et plus dangereuse qu’on ne le croit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Quotidien (le conseil de lecture de la brigade)
France Bleu
Bulles de culture
Blog Kimamori
Blog Trouble bibliomane (Marie Juvin)
Blog Fflo la dilettante


Intervention de Maria Pourchet pour son roman « Feu » lors de la présentation de la rentrée littéraire 2021 à la Maison de la poésie. © Production Éditions Fayard

Les premières pages du livre
« Tu t’étonnes de ces mains de fille nouées par erreur au corps d’un homme. Doigts frêles, attaches poncées, phalanges adoucies, et sous la peau trop fine pour en masquer la couleur, les veines sont enflées. La droite s’agitant au-dessus des olives et du pain, tu vois remuer un muscle vulnérable, d’enfant, qui bientôt tremble quand il soulève la carafe. Tout ceci est très fragile et pourrait se briser dans un geste un peu vif. Tu penses qu’il serait incapable de t’étrangler. Tu notes les ongles limés court, l’annulaire sans alliance ni trace de, les extrémités blanches, exsangues, et presque mauves. Chez lui le retour du sang au cœur se fait mal et par à-coups. Entre la malléole et le drap sombre du costume, tranchent deux centimètres de coton épais, immaculé. Tu supposes une chemise étroite lavée une fois, portée deux. Maximum.
Tu voudrais soudain voir le reste sous la laine froide.
Alors regarde ailleurs, s’affole ta mère dans la tombe, depuis les femmes correctes et aliénées.
Tu devines une chair présente mais terminée, attendrie par autre chose que l’amour, mais quoi. Les coups, le confort ou l’alcool, ça dépend des mœurs. Ton regard parvient à se hisser plus haut, allant de sa main à son coude, puis de son col à ses lèvres. De la tristesse tatouée à la verticale sur sa bouche, tu cherches malgré toi l’origine. Une fille, un mort ou la fatigue d’être soi, ça dépend des vies. Pour la peau brunie des tempes et des arêtes, tu l’imagines courir comme tout le monde sur les rives de Seine. Pour le crâne rasé à fleur d’os, tu cherches encore.
Demande-lui, suggère la mère de ta mère du paradis des femmes de somme, franches du collier.
Demander qui, quelle douleur, quel impact vous ont fait cette viande émue, cette gueule comme le reflet brisé d’un visage antérieur, ces mains pessimistes, c’est délicat. Tu ne le connais pas. Tu es censée rencontrer en lui un intervenant pour un colloque d’histoire contemporaine, pas un paysage, tu dois obtenir sa participation. Pas son histoire.
Sa voix qui semble apprise quelque part où l’on apprend à attaquer les consonnes, à conquérir des publics en salle, n’a rien à voir avec le reste. Il répète une phrase que tu n’écoutais pas, il va penser qu’il t’ennuie alors qu’il t’embarque. Il demande pourquoi lui. Pourquoi un banquier pour intervenir lors d’un sommet de sciences humaines, pourquoi parmi les chercheurs, les linguistes et les auteurs, inviter l’engeance qu’il sait représenter.
Tu dis pour le contraste. Il dit qu’il est ton homme. Personne mieux que lui n’excelle à n’être pas à sa place.
Puis il se tait, semble une seconde ailleurs, son visage en amande s’offrant sans vigilance à l’attention. À nouveau, tu peux voir remonter du fond quelque chose de faible et d’abîmé, comme un morceau d’épave. Tu voudrais savoir quel bateau. Tu le trouves beau alors qu’en arrivant, il était vide, les traits modestes.
Ferme la bouche et travaille, s’énerve ta mère depuis la fosse aux impayées, aux femmes utiles et rigoureuses.
Tu chausses ta paire de lunettes sans correction, pur accessoire à verres blancs utile à masquer, selon les circonstances, tes cernes ou le songe qui te traverse. Tu dis merci. Merci à la chaîne de recommandations dont la source s’est perdue mais qui t’a menée jusqu’à lui, après différentes bouteilles à la mer, messageries saturées ou refus catégoriques. Curieusement une prestation gratuite au cours d’un colloque non médiatisé dans une université sans prestige n’excite plus grand monde.
Ironise c’est mieux, valide maman sous son granit, au moins on sait pourquoi on t’a payé des études.
Et puis tu lui sais gré de cette heure à midi dès lors que vous pouviez administrer ce rendez-vous préalable par téléphone.
Le garçon de salle demande si vous avez choisi et toujours pas.
Ton commensal remercie lui le hasard et personne d’autre. Quant à téléphoner, le moins possible. Depuis que voir les gens entraîne quantité de risques sanitaires, il en abuse, multipliant ainsi ses chances que lui arrive enfin quelque chose. Il le dit comme ça. Tu penses aujourd’hui le risque c’est moi et comme ça t’irrite, que ça t’intéresse, tu t’empresses d’être chiante, de détailler l’enjeu de ces rencontres disciplinaires, deux jours à Cerisy en décembre pour qualifier l’époque, la nôtre, celle qu’on n’appelle pas encore ou qu’on appelle la crise, mais tu n’as pas le temps de finir que déjà il balance, l’époque est un scandale.
Des enfants dit-il naissent à l’instant avec 40 000 euros de dette par tête puisque leurs grands-parents ont financé leurs vies de merde à crédit. Un pavillon, une Peugeot, deux, un téléviseur par chambre, les porte-avions, l’armée française en Afghanistan et désormais le pompon, la vie éternelle. Le scandale c’est la facture, l’époque est une facture mais peu importe le nom qu’on lui donne, nos enfants ne voudront pas rembourser, ils débrancheront pour en finir les respirateurs dans les hôpitaux. Alors il n’y aura plus d’époque mais la guerre, voulez-vous que l’on commande un truc à boire, un apéritif.
Tu demandes s’il en a, des enfants.
Il répond un chien, un seul.
Arrête ça, Laure, se fatigue ta mère qui sous la terre voit tout, contempler ce con comme s’il s’agissait de le peindre et regarde les choses comme elles sont.
Dans un restaurant crâneur, conçu comme une serre, progressent des clématites vers un plafond vitré. Un homme blanc dans un costume a priori Lanvin te raconte le désastre en mangeant, s’écoutant prédire la violence des combats qui l’épargneront. Tu portes du bleu marine car il s’agit cette année du nouveau noir, il en porte lui depuis toujours. Voilà t’es contente.
Le serveur demande si vous avez choisi et cette fois il insiste.
Tu cherches le menu, il est devant toi. Un grand miroir piqué où sont tracés au feutre, les entrées, les plats et les fromages. Reflétés entre la sole à 38 euros et les champignons crus, tu surprends ton brushing d’avant-hier, ta main laissée en coquille sur ton oreille, tes pupilles légèrement dilatées, ton sourire de Joconde dont l’étude te surprend. Il commande la sole, toi le tartare.
En mastiquant du pain, tu parviens à mater ton rictus incorrect. Tu remarques à voix haute la ridicule brièveté de la carte, la nullité des portions sur les tables. Évidemment dès lors que l’abondance est un rêve de pauvres, qu’avoir le choix n’est profitable qu’à ceux qui n’ont pas de goût. En attendant, 20 grammes de poisson décongelé à 40 euros, si l’époque est un scandale, en effet c’est ici. Tu parles exprès la bouche pleine, depuis les acharnés, ceux qui comptent vraiment et pas en dollars. Qu’on en finisse.
Il recule sa chaise, machinal, densifiant l’écart que tu suggères entre vous, ça t’apprendra. Il reprend, parle comme toi tu manges, sans respirer. Ce matin dit-il les marchés ont parié à la baisse sur toutes les valeurs, un signal connu pour précéder le pire. À quelle échéance et sous quelle forme, on l’ignore évidemment, on attend, d’où cet intenable suspense qui fait de toutes les époques un délai. Il pourrait tout aussi bien déclarer le contraire, ce serait tout aussi vrai, et tout aussi vain. Car il n’y a plus d’époque, mais des versions, des récits. Et de conclure qu’il est prêt pour ton machin universitaire. Le scandale, la facture, le délai, les versions, quatre parties c’est bien, Laure qu’en pensez-vous.
Tu penses poncifs, slogans. Tu penses qu’entre un restaurant et un colloque il existe cet écart qu’on appelle la réflexion, mais tu dis formidable. Tu voudrais à ton tour faire rebondir sur la table des formules géniales et bâclées mais rien ne se forme dans ton esprit, qu’un dessin. Si tu devais peindre cet homme ce serait à l’huile sur bois, à la manière des florentins quand on voit sur les visages martyrs se livrer en dedans le combat de l’ange et de la chair. Ce serait comme ça.
N’importe quoi, s’impatiente ta mère fantôme. Comme si tu savais tenir un pinceau, faire quelque chose de tes dix doigts.
La porte du restaurant s’ouvre, vous rafraîchit et se referme, à mesure que sortent par deux ou trois les cadres du tertiaire ayant laissé des notes de frais à 60 euros par couvert. Vous avez terminé. Tu ne sais pas quel goût avait ton plat, tu n’as pas fait attention. Soudain il rapproche sa chaise, repousse son assiette, éloigne l’une de l’autre ses mains obsédantes et toi tu comprends. Dans l’inculte langage du corps, il vient vers toi.
Ça ou une crampe, soupire ta mère bien profond.
Tu commandes un café, lui aussi. Il pose ses coudes sur la table, ses mains mourantes se rejoignent pour s’attacher l’une à l’autre. Tu voudrais les prendre mais tu sais d’expérience qu’en saisissant les oiseaux souvent on les tue.
Mais fous-moi le camp, s’époumone maman de sous la dalle, depuis les femmes éteintes mais renseignées.
Tu rassembles d’un coup tes effets. Un crayon, tes lunettes de frimeuse, ton téléphone, lequel indique huit appels en absence en provenance du lycée de ta fille, rien de très étonnant. Tu te lèves, déployant vers le plafond de verre ton mètre soixante-treize qui paraît le surprendre. Arrivé en retard, il ne t’a vue qu’assise. Tu dis je dois partir, tu attends une seconde qu’il se lève, selon l’usage, à ta suite. Il ne bouge pas.
Le goujat, regrette la mère de ta mère au paradis des premières fans du prince Philip.
Il te regarde sans rien dire, comme étonné. S’ouvre alors un silence où tu pourrais entrer et rester tout l’après-midi à boire du café, poser des questions indécentes, apprendre la peinture sur bois.
Alors tu rappelles comme tes troupes autour de toi, ton diplôme et ta chaire avec un e de maîtresse de conférences. Tu dis pardon, j’ai vraiment du travail.
Pourquoi vraiment, pourquoi pardon, relève ta mère de la terre plein les dents. T’as du travail, point.
Le secrétariat du laboratoire le contactera, tu es désolée, dans une heure tu dois disparaître, il dit quoi ? Tu dis lapsus. Dispenser, pas disparaître. Dispenser un cours à l’université, un cours chaque année plus documenté. Histoire de la peur en Europe.
– Et vous ? dit-il.
– Moi quoi ?
Et toi est-ce que tu as peur, tu sais bien.
En quittant la table, tu fais tomber ta veste, on ne comprend pas ce que tu dis quand tu prononces merci, tu es d’une littérale fragilité qu’il pourra imputer à ce qu’il veut, tu t’en vas et bientôt sous la ville, le RER B t’emporte.
Époque, nom féminin, du grec epokhê, arrêt.

2 juin, 14 : 30, TC 37,5°,
FR 15/min, FC 80/min, TA 15
La Défense, dis-je en m’engouffrant dans le G7, tour Nord, côté Puteaux et vite tant que c’est encore debout, prenez par la D9, on m’attend. Puis j’interpelle maladivement mon téléphone, comment ça va Carrie ? et aussitôt s’illumine l’application Care, dans ces apaisants tons rose pâle mais pas cochon, plutôt infirmière en pédiatrie. Pour qu’elle affiche les constantes, on lui dit comment ça va aujourd’hui Carrie et hop. Oui c’est un peu dégradant, mais bon, on en fait d’autres. Température du corps 37,5, évidemment on étouffait dans cette orangerie, tension artérielle à 15, pas étonnant non plus, je suis vidé. J’ai parlé pour quinze jours. Fréquence cardiaque à 80. C’est tout ? C’est marrant. J’aurais juré qu’elle m’avait fait monter facile à 90 avec ses lèvres sans rien dessus, à dévorer du steak comme sur la bête. Ou c’est l’appli qui déconne. C’est possible, c’est chinois. 14 h 45. Elle m’a oublié depuis au moins vingt minutes. J’ai tout fait pour ne pas être marquant, c’est mon genre, plus délébile tu meurs. Au début elle s’intéressait surtout à la décoration, à la fin elle bâillait, cramée d’ennui, entre les deux elle regardait la porte avec des yeux de taularde, et ma carte de visite, elle l’a prise sans regarder pour brosser la nappe. Une carte comme ça, biseautée, de 120 grammes qui commence par Head of, recyclée en ramasse-miettes. L’époque est un crachat.
– On est arrivés, d’après le chauffeur alors qu’un SMS de CEO m’apprend en anglais qu’on n’attend plus que moi.
Esplanade, polygones, tourniquet, ascenseur gavé au démarrage, personnel cerné mais souriant, odeurs de bouffe maison réchauffée, descendant entre le deuxième et le cinquième étage (Sécurité et entretien), personnel mal habillé et désagréable, odeurs de bouffe à emporter, ventilé du dixième au vingtième (Recherche et développement). Enfin moi-même, personnel sportif à forte responsabilité non opérationnelle, m’élevant tout seul vers le trente-cinquième étage et ressentant toujours le petit quelque chose dans le bas-ventre, rien à faire. L’ivresse des cimes en verre. La délicate envie de gerber du simplet qui prend encore, après dix ans de boîte, la pulsion d’un moteur à traction installé au sous-sol pour son propre élan.
Une impression étrange, pas désagréable que je parviens en général à traîner jusque dans l’Espace accueil. Et après ça s’arrête. J’ai à nouveau envie de chialer en atterrissant sur la moquette rouge à rayures marron. Mais j’avance. Je ne touche plus terre. Entre moi et la terre s’étagent trente-quatre niveaux, douze parkings, vingt mètres de gaines de climatisation, sans compter le métro. Je m’avale au ralenti quinze mètres de couloir revêtu d’angora polyamide à 1 000 balles le mètre, sur dalle de ciment à 20 000 le mètre. Non 25, après le trentième étage, c’est plus cher. Plus c’est chiffré, plus c’est rassurant. Encore dix mètres, je ralentis, pour arriver quasi paralysé dans l’Espace comité où persiste la moquette rouge tel du chiendent, d’où surgit la voix de son maître :
– C’est enfin Clément, prononce Oliver, le CEO et je percevrais si j’étais lucide une pointe d’agacement. Il me rafraîchit jusqu’à l’os de son regard bleu glacier, délicatement chiné de vaisseaux éclatés. En voilà une teinte qui conviendrait davantage à la moquette.
Tout le monde fait normalement la gueule car c’est l’endroit pour. Une réunion Special Situation (SS) à la mi-journée au quasi dernier étage d’une banque d’affaires malmenée en Bourse depuis deux ans. Un sourire y ferait l’effet d’un bermuda. Sont ici rassemblés CEO, CFO, CRO, CDO, des fonctions importantes qui rendent très mal en français. Disons le grand patron, Oliver, Safia la directrice financière et Grette la directrice des risques. Quant à Chief Data Officer, Amin, je ne sais pas vraiment ce qu’il fait et s’il était honnête, il avouerait que lui non plus. Ils sont dans le vif du sujet depuis un moment et je devrais bien sûr savoir lequel. Il y avait sûrement un mail à ouvrir tandis que je tentais de deviner la forme des seins de la prof, sous son chemisier APC.
– T’en penses quoi Clément de ce merdier ?
Si je demande lequel je passerai pour ce que je suis, un poids mort incapable des bonds qu’exigera l’agilité-dans-la-transition-économique-post-covid. J’opte pour une moue situant mon jugement entre la lassitude de qui avait vu arriver le boulet et l’expectative de celui qui n’est pas sûr de se le prendre. Encore gagné. Safia est d’accord avec moi, estimant qu’en l’absence du patron des activités de marchés, on ne peut conclure à rien. Ce disant, elle caresse, abandonnée sur son épaule, une queue-de-cheval longue, noire, luisante et nette comme un jet de pétrole qui devrait me donner des idées. Mais je pense encore à la chercheuse. Son appétit sous la serre.
– Tu lui as parlé toi, à ce trou-du-cul ? m’adresse Oliver, sûrement à propos du responsable de la présente tragédie.
Je réponds non car j’ai une chance sur deux.
– Tant mieux. Je vais me le faire.
Bingo.
Dans la cour intérieure d’un lycée public, une cinquantaine de jeunes filles en ordre de bataille observent un calme étonnant. Sur les murs entourant ce qu’il convient d’appeler l’atrium, se répètent en peinture des slogans dont diminue le pacifisme et gonfle la police de caractères, au gré des messages. Aérez les vestiaires. Ça sent la grotte. Faites de la place ou on fait le vide.
Te voici assise devant Fabienne Mertens, ronde et brune directrice d’établissement, prête à t’expliquer ce mouvement de troupes fatalement dirigé par ton pétard de fille. Vous regardez ensemble la masse silencieuse de jean et de jersey posée à tes côtés, ta fille donc, coquille fermée, vide d’excuses et pleine de poudre. Une longue mèche noire excédant de la capuche, témoigne à l’intérieur de la présence effective de la bête. Véra, dix-sept ans. Blafarde représentante d’une génération maigre et fâchée que la classe moyenne, pas vraiment préparée à ça, peine encore à appeler ses enfants.
Tu abats sa capuche pour montrer à Mertens que tu ne lâches rien. Véra s’en recoiffe aussitôt car elle non plus. Mertens, elle, apprécierait d’en venir au fait du jour, si l’on en a terminé avec ce sweat. Merci.
C’est ce matin vers 11 heures, avec le cours de lettres de Mme Dreux comme premier théâtre des opérations, qu’avait commencé un petit jeu politique et néanmoins idiot. À chaque mention d’une référence masculine, tel nom de romancier, de dramaturge et autre poète, une fille quittait la classe sans un mot. Le cours portait sur les Parnassiens, précise Mertens, consultant quelques notes. Au même moment, le cours de sciences économiques autrement plus généraliste de M. Halimi était décimé de la même façon à chaque Keynes, chaque Marx, chaque Stieglitz prononcé par l’innocent pédagogue. En philosophie, enseignement particulièrement riche en notices biographiques, le vide fut fait à une élève près, entre Nietzsche et Schopenhauer, avant qu’on pense à évoquer Hannah Arendt, retenant ainsi sur les bancs l’ultime adolescente. L’heure de l’option histoire de l’art n’avait pas atteint le mitan, l’histoire tout court n’en parlons pas. Les premières étaient en 1914, tentant de comprendre comment Jaurès et l’archiduc d’Autriche déclenchaient la guerre mondiale en mourant coup sur coup ; les secondes étaient juste après la Révolution, en 1793, avec les Onze et la Terreur. Là encore, les femmes n’étaient pas vraiment dans le manuel, tout juste pouvait-on, en cherchant bien, mentionner la folle qui avait buté Jean-Paul Marat. On ne l’avait pas fait. En quarante-cinq minutes, le bâtiment s’était vidé aux deux tiers de son contingent féminin, toutes sections confondues. Seules avaient pu se poursuivre, pour des raisons évidentes, quelques tièdes classes de sciences et vies, de gymnastique.
Massées depuis dans l’atrium, les filles ne voulaient plus bouger. Elles attendaient des engagements de la part d’une direction pédagogique elle-même sidérée. On tenait encore les journalistes au portail, cependant Tweeter faisait son incendiaire travail d’écho. Si d’autres jeunes filles de cet âge pavlovien, dans d’autres établissements, étaient prises de mimétisme, bonjour le foutoir national et adieu les subventions. Alors, madame ?
Madame, c’est toi.
Alors rien. Tu penses à cet homme par son prénom. Tu voudrais lui dire Clément, l’époque est une surprise. Et tu t’imposes d’arrêter avec cette histoire d’époque – c’est une impasse – de trouver quelque chose à dire pour tenir ton rôle.

2 juin, 15 : 00, TC 36,6°,
FR 15/min, FC 80/min, TA 15
Dix minutes plus tard, à part avoir très légèrement glissé au fond du fauteuil Stark en Plexiglas qui paraît-il épargne leurs collants mais nous tue le coccyx, ma position demeure la même. J’observe et j’ignore. Mais tandis qu’Oliver m’interroge sur l’opportunité d’informer l’Autorité des marchés financiers, tandis que je réponds ce qu’il veut entendre, à savoir non, je me rapproche tranquillement du cœur du problème. Encore deux ou trois indices et j’aurai deviné l’exacte nature de la tuile, gagnant une fois encore à ce jeu crétin auquel les quatre autres ignorent participer.
On va penser que je ne m’affole pas beaucoup. En effet, c’est inutile. Bienvenue sur la Banquise un monde très propre où il ne se passe jamais rien de vraiment salissant. Aussi les pingouins sont-ils surentraînés à imaginer le pire, sans quoi ils se feraient vraiment chier et pourraient prendre des initiatives personnelles, telles que liquider des positions boursières au pif, tenter des trucs. La principale fiction d’épouvante en cours ici tourne autour de l’effondrement boursier. Rien d’exceptionnel, se raconter l’histoire faute d’y assister reste le mode de survie le plus répandu en milieu désertique. Je me raconte que la prof du déjeuner ne baise plus son mari, mon chien se raconte que je suis un dieu, la France qu’elle est gouvernée par un mec, la Banquise se raconte qu’elle va couler, je raconte au Financial Times qu’on tient la barre. En vérité, la chercheuse n’a pas besoin de moi, sinon pour décorer l’hiver prochain dans un amphi en banlieue et la Banquise absorbera encore pas mal de chocs avant de sentir un vague remous. La tragédie, la vraie, n’est jamais qu’un récit. Personne ne s’est suicidé en 29 et Merrill Lynch était déjà là, sauf qu’elle s’appelait autrement. Si vraiment on a vu des types passer devant les vitres pour s’éclater sur Cedar Street c’est qu’ils avaient un cancer ou un problème de gonzesse, en plus d’un paquet de titres pourris. Et encore. Le vol plané, c’est joli à imaginer mais peu crédible. Ils auraient fait ça au gaz ou au revolver, c’était plus la tendance. En 2008 idem, fiction. Lehman Bro est toujours debout et les quelques coiffeuses surendettées d’Atlanta qui se sont retrouvées à la rue, petit drame personnel qui ne fait même pas un début de statistique.
– Clément ?
Je suis là. Enfin, si on veut.
– Comment on a pu faire plus dégueulasse que la Générale ? ne s’en remet pas Oliver. Et je ne veux pas entendre parler de marché adverse et toutes ces conneries!
Voilà, il suffisait d’attendre. J’ai désormais tous les éléments pour comprendre de quoi on parle, je vais pouvoir participer. Nous avons des résultats dégueulasses sur une activité boursière censément rentable. Rien de neuf. Mais des résultats pires que la Banque Générale, un étalon en matière de dégueulasse, si. Manquerait plus que ça se sache.
– Aucun Profit Warning avant d’avoir tous les éléments, nous sommes d’accord ? entend me faire valider Safia dans un sourire angoissant.
Ses dents trop blanches contrastent avec ses cheveux trop noirs. Si j’étais Chanel, ça m’aurait sûrement donné l’idée d’un chemisier mais trop tard. Trop tard pour tout, putain.
– Évidemment, dis-je.
C’est là que se justifie ma rémunération dont le montant n’aurait aucun sens pour la plupart des gens, à part trouver un vaccin universel ou négocier la paix au Proche-Orient : je dois retenir. L’information, la rumeur, le moindre stagiaire qui voudrait essayer le 06 d’une journaliste des Échos, le moindre partenaire qui voudrait partager un ressenti personnel un tant soit peu négatif. Tant que la Terre entière ignore le problème, il n’y en a pas, quand bien même le problème aurait la taille d’une nation, telle est l’idée générale aux fondements de ma mission. Si le monde a oublié l’existence du septième continent, celui des déchets, ou sans aller chercher si loin, bêtement la Syrie, c’est grâce à tous ces gens comme moi. Je ne m’en vante pas, j’ai reçu une classique formation d’élite, sans tralala. Retenir est un don, je n’ai rien fait pour. Enfant déjà, quand personne ne soupçonnait dans le petit gros de sept ans le futur no 24 au Marathon de Paris (deux heures trente, un score de Kenyan) je m’entraînais déjà. Je me retenais de respirer, de flancher, de pisser, je ravalais ma morve, la douleur, les larmes, l’indignation, des paires de claques sur autrui qui se sont perdues à tout jamais, les mots et bien sûr de chier. Je me retenais comme un taré et aujourd’hui c’est tout naturellement une profession. Je devrais en parler aux jeunes. Certains ont peur de l’avenir parce qu’ils sont bons à rien.
– Clément ?
Oui patron.
– On ne t’entend pas beaucoup.
Encore heureux.
Toujours installée à la place du cancre devant Mertens, tu t’entends à présent reconnaître à voix haute tes torts personnels dans cette séance de chaises musicales. Véra est bien sûr indomptable mais le problème c’est toi, qui n’as rien vu venir. Et de n’être pas assez à la maison, trop peu à l’écoute, trop peu tout court, tu te blâmes à la louche. De son côté, la directrice ne tient pas à faire de barouf.
– Dommage, estime Véra, née pour aggraver son cas.
On reparlera de la liberté de manifester dans le cours prévu pour, se contient encore la directrice, si toutefois Véra demeure inscrite au lycée au-delà du prochain conseil de classe. Pour le moment, Mertens entend qu’elle disperse ses copines avant la sonnerie.
Véra observe aux fenêtres les colonnes adolescentes, patientes, fumeuses et connectées.
– C’est pas mes copines, mais la masse critique. Ça ne se disperse pas, ça s’utilise.
Fabienne Mertens, à bout, oppose que la gendarmerie dans les lieux est la dernière publicité qu’elle souhaite mais pourquoi pas. Véra rédige enfin quelques mots sur son téléphone. En bas, les filles le lisent sur le leur et s’éparpillent dans l’instant. Elle t’impressionne.

Tu aurais voulu être elle et pas toi, toujours quelque part entre la dépendance et la rage.
Mertens attend pour finir que Véra s’excuse à voix haute.
– On en est tous là, dit Véra.
Et c’est encore toi qui dis pardon.
– Personne n’est dupe, mademoiselle. Vous voulez surtout vous faire remarquer.
– Exactement. Faut faire quoi ? Se noyer ?
– Tais-toi, dis-tu alors que, dans ta gorge, enfle en vain le regret de ne jamais l’ouvrir.
– Comme tu veux.
Tu repars fatiguée, emportant ta fille par qui le scandale arrive.
– Tu m’épuises Véra.
– C’est moi qui bouge, c’est toi qui es fatiguée ?
Elle ne comprend pas ta colère pour un jeu, un jet de peinture, au maximum une exclusion temporaire d’un lycée de seconde zone. Devrait-elle comme toi simplement s’accrocher sans bien savoir à quoi ?
Bien sûr que tu le sais, et tu pourrais lui dire. Tu t’accroches à ce que tu gouvernes, qui te rassure et t’éteint. La famille. Si tu lâches, des gens meurent. Tu t’accroches aux meubles et aux répétitions des rites, tu t’accroches à des mots. Chance, maison, vacances. Et plus tu en doutes, plus tu t’accroches, épuisée, adhésive et souriante.
Elle répondrait, chez les marins, on appelle ça les moules.
Mais la sonnerie de reprise des cours retentit, stridente, et tu n’as pas à répondre. Ton époque est ce gong qui t’a toujours sauvée d’agir, la voici la formule que tu cherchais tout à l’heure pour la dire à Clément.
Devant la grille, vous attendez le bus en silence. Elle fume. Tu regardes avec piété ton enfant carencée, vouée peut-être à la fabrication d’une bombe dont tu entendras le souffle si tu survis aux virus recombinés. Tu voudrais lui avouer que la guerre des sexes n’a jamais été la tienne, tu avais d’autres choses à faire. Naître n’importe où, tenir, trouver comment t’arracher, apprendre par cœur des livres entiers jusqu’au dégoût, trouver un homme, le perdre, trouver à bouffer, accoucher, faillir être bouffée, renaître, retrouver, accoucher.
– Quoi ? Tu veux une clope ?
– Pourquoi pas.
Tu as eu cet âge. Tu as pensé comme elle la vie faite de constances et d’obstination. Tu l’as depuis apprise, faite de ce qu’elle est. Compromis, répétitions, oublis ou guérisons. Entre ces deux âges, il te semble avoir dormi.
– Tu vas lui dire ?
– À papa ?
– Oui. À ton mec.
– Non. »

Extraits
« Pas elle.
Bonjour Clément, c’est Laure de Paris 13, je regrette d’avoir dû vous quitter si vite, auriez-vous encore un moment. Sans abréviations avec des espaces entre les lignes, l’accent sur le u et les participes passés en accord avec la saison des amours. Si je réponds, il se passera quelque chose dont quelqu’un sera la victime. Si je ne réponds pas, il se passera comme d’habitude. Papa, tourniquet, comité de crise, pas de crise, Tinder, tourniquet, gel, parking, Papa, foutre, sommeil de brute, foutre froid, croquettes, France Inter, debout Clément, Reebok, galop, parking, gel, comité, comité ras la gueule jusqu’à ce qu’août s’ensuive avec avion, Hilton, bout du monde, putes, rentrée, hiver court, lumière courte, objectifs courts, évaluation, bonus. Alors un bonjour Clément c’est Laure de Paris 13, c’est peut-être une respiration à la surface, Joie. » p. 39

« Tu vis Véra heureuse, prendre, en un an, six centimètres. Tu connus les assurances habitation et les mutuelles à jour, les abonnements à la presse critique. Tu visitas une maison à Ville-d’Avray qui fut bientôt la vôtre, à vingt minutes de la Défense. Dans un quartier dit calme où chacun faisait pousser des séquoias en contrefort des grilles déjà hautes, elle offrait presque tout. Plusieurs chambres, un grand salon vitré qui donnait sur un jardin et l’idée d’un potager, le chauffage au gaz et l’isolation qui fut un argument d’achat, eu égard au bilan énergétique. Tu t’intéressas aux essences des bois dont on fait les parquets, tu appris le prix des lattes au mètre carré. La même année, Anton acquit les murs de son cabinet de médecine généraliste, élevant au maximum votre taux d’endettement. Tu connus alors la rassurante limite de l’impossibilité de faire plus, de faire mieux. Qui dit maison, dit plein air, dit lampions d’avril à octobre et chaises longues chez Leroy-Merlin. Tu fis plus tard l’acquisition d’un hamac, sans jamais trouver deux troncs assez proches pour l’y attacher. Tu lus ton nom sur la liste électorale de ta commune, tu vis à peine passer une grossesse à Ville-d’Avray en vraie robe de maternité et pas comme la première, en jogging. Tu vis Anna, l’enfant tranquille pousser sans rien demander, tu connus les amitiés faciles, le quartier, le vin de Loire davantage que le tabac à rouler, les grasses matinées et les activités propres aux dimanches. Véra installa finalement le hamac dans sa chambre. Tu ne cultivas pas vraiment de potager, tu avais trop souvent mal au dos. Tu connus le repos qui appelle le tumulte. D’abord de manière sourde, puis à cor et à cri. » p. 51-52

À propos de l’auteur
POURCHET_Maria_DRMaria Pourchet © Photo DR

Née à Épinal le 05 mars 1980 Maria Pourchet est titulaire d’un doctorat en sciences sociales (section sociologie des médias). Après des études qu’elle poursuit tout en travaillant au quotidien messin Le Républicain Lorrain, elle s’installe à Paris. Elle y dispense des cours de sociologie de la culture à l’Université de Paris 10 Nanterre, puis travaille comme consultante, notamment dans le domaine culturel, à partir de 2006. Elle a enquêté, dans le cadre de ses missions, sur les pratiques de lecture, la prescription littéraire et la promotion du livre. Parallèlement, elle travaille pour la télévision. En 2009, elle écrit et co-réalise avec Bernard Faroux un premier documentaire Des écrivains sur un plateau : une histoire du livre à la télévision (1950-2008), diffusé sur France 2. Elle participe depuis au développement de différents projets de fictions ou de documentaires de télévision. Elle est l’auteure de six romans: Avancer (2012), Rome en un jour (2013) Prix Erckmann-Chatrian, Champion (2015), Toutes les femmes sauf une (2018), Les Impatients (2019) et Feu (2021). (Source: Babelio / Wikipédia / Fayard)

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