De pierre et d’os

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  RL_automne-2019  coup_de_coeur

Lauréate du Prix du roman Fnac 2019.

En deux mots:
Quand le bloc de glace se brise, Uqsuralik se retrouve seule, séparée de ses parents. Elle doit alors apprendre à survivre en compagnie de quelques chiens. Elle va nous raconter son odyssée sur la banquise, dans le froid et la faim et sa quête, accompagnée des esprits du grand Nord.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le testament d’Uqsuralik

Fascinée par les autres civilisations, Bérengère Cournut passe des Hopis aux Inuits. Avec «De pierre et d’os», elle nous raconte l’odyssée d’Uqsuralik, seule sur la banquise, et nous permet de découvrir ce monde aujourd’hui disparu.

«Un irrépressible besoin d’exploration romanesque», voilà comment Bérengère Cournut explique la naissance de ce roman aussi profond que poétique qu’elle porte en elle depuis 2011 et la découverte dans un livre d’art de «minuscules sculptures inuit en os, en ivoire, en pierre tendre, en bois de caribou… Je me demandais quel peuple pouvait produire des œuvres à la fois si simples et si puissantes.»
Pour mener à bien son projet, on soulignera qu’elle n’a pas lésiné sur la tâche, allant jusqu’à effectuer en 2017-2018 une résidence de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle où elle a notamment exploré les fonds polaire Jean Malaurie et Paul-Émile Victor, creusant les traditions du Groenland oriental et de l’Arctique canadien. J’ajouterais que son vœu d’offrir «une porte d’entrée vers l’univers foisonnant du peuple inuit» est plus qu’exaucé.
Le roman s’ouvre sur un épisode dramatique. La banquise se fracture alors qu’Uqsuralik, une jeune fille, se trouve à quelques mètres de l’igloo qui abrite les siens. Son père a juste le temps de lui lancer une peau d’ours, sa dent d’ours accrochée à un lacet. Outre le manche d’un harpon, il n’y rien sur son bout de glace, sinon des chiens et ce qu’elle porte sur elle.
Dans la nuit polaire, elle s’éloigne des siens, rongée par le froid, la faim et la solitude. Roman de formation, on va dès lors suivre Uqsuralik face à une nature hostile, essayant de survivre par la chasse et la pêche. Mais aussi par son esprit et c’est sans doute l’un des points forts du livre qui fait la part belle à cette part indissociable de la culture inuit, le chamanisme et les récits véhiculés par la culture orale. Le récit est entrecoupé de nombre de ces «chants», légendes ou prédictions, relation de faits divers ou modes d’emploi poétiques. C’est l’une de ces «visites» qui va sauver Uqsuralik au moment où elle décide de renoncer à lutter et se dit que la mort devrait maintenant venir la prendre. Mais son heure n’est pas encore venue.
Elle résiste et se bat jusqu’à ce que sa route finisse par croiser celle d’un groupe de chasseurs. Une rencontre qui va lui permettre de construire une nouvelle famille, de se trouver un mari, du moins le pense-t-elle. Il lui faudra toutefois pourtant déchanter. Un matin, à son réveil, elle constate qu’elle a été abandonnée. Seule Ikasuk, sa chienne, lui est restée fidèle.
Commence alors une nouvelle odyssée, rendue plus aléatoire encore lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. L’épisode de la naissance de sa fille Hila est un autre épisode marquant de cette odyssée qui va suivre Uqsuralik jusqu’à sa mort et qui va progressivement nous dévoiler l’histoire, l’art et la manière de vivre d’un peuple qui est aujourd’hui frappé au cœur par le réchauffement climatique.
Avec ce roman lumineux Bérengère Cournut nous laisse aussi, en quelque sorte, un testament. Car contrairement à elle, j’ai eu la chance il y a quelques années de me rendre au Groenland et de constater que son récit est malheureusement un hommage à un peuple qui s’est tourné vers le «progrès». La banquise disparaît peu à peu, les Inuits se sédentarisent et doivent lutter contre le désœuvrement, l’alcool et la drogue. La chasse et la pêche font davantage partie du folklore que d’un besoin vital et les motoneiges ont largement remplacé les traineaux, au grand dam des chiens qui souffrent eux aussi d’étés de plus en plus chauds. Il est du reste symptomatique que le cahier de de photos qui accompagne l’ouvrage, avec notamment ce superbe portrait de Magito, jeune Inuit de Netsilik, dans le Nunavut (Canada) date du début de ce siècle.

COURNUT_Magito_portrait© Photo anonyme, 1903-1905 Bibliothèque nationale de Norvège

Mais cela n’en rend que plus précieux ce superbe récit, que le dessinateur Deligne dans le quotidien La Croix illustre de manière saisissante.

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De pierre et d’os
Bérengère Cournut
Éditions Le Tripode
Roman
219 p., 19 €
EAN 9782370552129
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur la banquise, entre Groenland et Canada.

Quand?
L’action se situe à l’époque contemporaine, il y a quelques années

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Inuits sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuite de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.
Édition augmentée d’un cahier de photographies.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Libération (Frédérique Roussel)
Les Échos (Alexandre Fillon)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog La soupe de l’espace 
Blog Girl kissed by fire 
Le blog de Argali 
Blog Lecturissime 

Le 19 janvier dernier, à l’occasion de la Nuit de la lecture, Bérengère Cournut a présenté son roman inuit De pierre et d’os à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle. Elle était accompagnée de l’anthropologue Joëlle Robert-Lamblin, spécialiste de l’Arctique. La rencontre était introduite par Gildas Illien, directeur des bibliothèques et de la documentation. © Production remue.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
NOTE LIMINAIRE
Les Inuits sont les descendants d’un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.

PREMIÈRE PARTIE  UQSURALIK
C’est la troisième lune depuis que le soleil a disparu derrière la ligne d’horizon – et la première fois de ma vie que j’ai si mal au ventre. Me décoller du corps chaud de ma sœur et de mon frère, me dégager des peaux qui nous recouvrent, descendre de la plate-forme de glace.
Sous son dôme, ma famille ressemble à une grosse bête roulée sur elle-même. D’ordinaire, je respire comme tous du même grognement de mon père, mais cette nuit une douleur me déchire et m’extraie. Enfiler un pantalon, des bottes, une veste – me glisser hors de la maison de neige.
L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femme assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles.
La lumière faible et bleutée qui tombe du ciel révèle sous moi un liquide sombre et visqueux. J’approche mon nez de la neige : on dirait que mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseaux. Qu’est-ce encore que cela ?
Penchée sur la flaque, je n’ai pas entendu le grondement au loin. Lorsque je sens la vibration dans mes jambes, il est trop tard : la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier, mais cela ne servirait à rien.
L’énorme craquement a réveillé mon père, il se tient torse nu devant l’entrée de notre abri. Portant la main à sa poitrine, il me lance sa dent d’ours accrochée à un lacet. Il me jette également un lourd paquet, au bruit mat. C’est une peau roulée serrée. Le harpon qui l’accompagnait s’est brisé sous son poids. J’en récupère le manche, tandis que l’autre partie s’enfonce dans la soupe de glace. Disparaissant lentement, la flèche fait un bruit étrange de poisson qui tète la surface.
La silhouette de ma mère se dresse maintenant au côté de mon père. Ma sœur et mon frère sortent l’un après l’autre du tunnel de l’igloo. Nous ne disons rien. Bientôt, la faille se transforme en chenal, un brouillard s’élève de l’eau sombre. Petit à petit, ma famille disparaît dans la brume. Le cri de mon père imitant l’ours me parvient, de plus en plus lointain – jusqu’à s’éteindre tout à fait. Un silence lugubre envahit mes oreilles et me raidit la nuque.
Avant que le brouillard n’engloutisse tout, je ramasse l’amulette et la passe autour de mon cou. À quelques pas de là gît la peau roulée – c’est celle d’un ours. Par chance, mon couteau en demi-lune est resté dans la poche de ma parka. J’utilise son manche en ivoire pour dénouer les liens. Le harpon va me manquer cruellement. Mon père devait être ému pour rater un tel lancer.
Le brouillard qui sort de la faille s’épaissit à présent. La lumière de la lune n’est plus qu’un halo diffus. Je dois me diriger à l’oreille, en me fiant au bruit de l’eau et des glaçons. Le manche du harpon me sert à sonder la glace devant moi, et ne pas passer au travers.
Soudain, un crissement attire mon attention. Craignant un nouvel effondrement, je m’allonge et j’attends. Si une crevasse se forme sous moi, elle ne fera pas tout de suite la taille de mes membres écartés. Bizarrement, le bruit se prolonge, mais ne se déplace pas. On dirait que quelque chose remue quelque part. Ça grogne, ça souffle, ça fouit. Mon cœur se serre : et s’il s’agissait d’un esprit lancé à ma poursuite ? Et si la faille était l’œuvre de Torngarsuk ? Et si cet être maléfique abattait sur moi son énorme bras pour m’écraser comme un moustique ? Tout en sachant que c’est dérisoire, je rabats la peau d’ours sur ma tête. Et continue de guetter par en dessous ce qui se passe.
À quelques pas, la neige se soulève comme une vague. Un frisson d’épouvante me parcourt l’échine… pour finir en sursaut de joie : c’est Ikasuk qui se dresse devant moi ! La meilleure chienne de mon père. Elle et quatre jeunes chiens devaient être enfouis là, sous un monticule de neige, lorsque la banquise s’est fendue. Ils aboient. Le reste de la meute répond au loin, mais le vent couvre bientôt ces voix fantomatiques. Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant.
Me relevant, j’observe les jeunes mâles. Ils ont une envie furieuse de sauter à l’eau. Je m’approche d’eux, je ne bouge pas, je ne dis rien. Ils me regardent d’un air sournois. Ils ont l’air de penser que j’y suis pour quelque chose, que cette situation est ma faute. Je m’avance pour leur faire face.
Soudain, l’un d’eux bondit vers moi. Je me jette sur un tas de neige pour lui échapper. Les autres grognent, les babines retroussées. Passé par-dessus ma tête, le chien a atteint l’endroit où je me tenais lorsque la banquise s’est fendue. Il est comme fou. Il grogne, il gratte, se déchire la gueule sur la glace. Il est en train de dévorer le sang coagulé qui s’est échappé de mon ventre.
Les trois autres mâles me scrutent désormais comme une proie. Je me lève brusquement et crie le nom d’Ikasuk. D’un bond, la chienne se place entre eux et moi. Le premier mâle, qui est de l’autre côté, me saute sur le dos. Ikasuk fait volte-face. Il y a des jappements, des grognements, des coups de dents. Enfin, un hurlement strident : la chienne a saisi la gorge de son adversaire entre ses mâchoires, du sang frais coule sur la neige. Sans relâcher son étreinte, elle fixe les trois autres d’un œil vif. C’est elle qui domine, prête à me défendre. Les jeunes mâles se rendent sans insister. Ils la regardent maintenant comme s’ils venaient simplement de jouer avec elle une bonne partie autour d’un os.

Extraits
« CHANT DU PÈRE
Aya aya !
La nuit est tombée
Nous avons marché
La banquise s’est brisée

Aya aya !
J’avais une fille
L’eau a ouvert sa bouche
Pour me l’enlever

Elle est seule
Avec une dent d’ours
Et quelques chiens
Je n’entends plus ses pas
Je ne vois pas son chemin

Ce matin, la banquise m’a parlé
Bientôt, bientôt le jour va se lever
Et dans une poche de nuit
Elle va trouver quelqu’un à qui parler
Et tout oublier

En attendant, nous sommes toujours son père
Nous sommes toujours sa mère
Nous sommes toujours sa sœur et son frère
Aya, aya !

On se retrouvera plus tard
Un jour, au fond de l’eau
Au royaume de Sedna
Aya, aya »

« Sur le bloc de glace, un ours était en train de chasser. Il avait probablement vu mon père, mais ne s’en souciait guère, étant donné qu’il était seul et sans chien. Le vent venait du large, et peut-être qu’il ne m’a pas sentie. En tout cas, désormais, nous étions deux près de lui.
Quand je suis arrivée à sa hauteur, mon père avait l’œil qui brillait. “Tu as vu cet ours la première, n’est-ce pas? Il est donc pour toi.” Me tendant son fusil d’une main, de l’autre, il a saisi la lance que j’avais ramenée. Son harpon sur le dos, il a sauté d’un bloc de glace à l’autre – jusqu’à atteindre la zone où se tenait l’ours. Dérangé, l’animal a plongé dans l’eau, mais sans renoncer à sa partie de chasse: il est remonté sur la glace quelques mètres plus loin. Mon père a alors armé son harpon et tiré dans sa direction, … »

« Jusqu’ici, j’avais toujours évité de penser à la façon dont ma famille avait pu survivre ou non à la fracture de la banquise.
Maintenant, je suis tourmentée. Ont-ils été engloutis vivants par les glaces? Ont-ils d’abord eu faim sur une plaque à la dérive? L’un d’eux a-t-il été broyé par la débâcle? Ou ont-ils eu la chance de disparaître tous ensemble dans une crevasse?
Les jours qui suivent, je ne demande plus rien. Mais chaque fois que je dois allaiter Hila en silence, des images me hantent. Sauniq cajole ma fille aussi souvent que c’est nécessaire pour elle et pour moi. Sa présence apaise les cris de cette enfant qui vient de naître et qui n’est jamais rassasiée, ni de lait ni de chaleur – allez savoir pourquoi. » p. 91

« En tirant ses cheveux
Ma petite mère Hila
A précipité la mort du Vieux
Et vengé son père
En t’associant de ton côté
À l’ étranger nommé Naja
Tu t’apprêtes à voyager au-delà
Des mondes perçus par la plupart d’entre nous
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que ton initiation a commencé
Ou bien tes visions seront brouillées, emprisonnées
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que les esprits t’ont visitée
Ou bien tes pouvoirs seront brimés, entravés
Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers

Je dis merci à l’étranger
Qui a surgi un jour
Pour soigner Hila
Je dis merci
À mon gentil mari
Je dis merci à Naja »

« Dans la grande maison, la nouvelle de ma grossesse a égayé le cœur de la nuit. L’ivresse polaire était déjà palpable avant, mais mon chant a libéré une joie plus grande encore – et un besoin d’union des corps. Sans que le meneur des jeux ait besoin de formuler quoi que ce soit, les lampes sont éteintes, des silhouettes commencent à s’étreindre. Lors de ces nuits-là, maris et femmes sont échangés de bonne grâce. On tâte de nouvelles peaux, on goûte d’autres chairs, on hume des plis et des creux inconnus.
Les gorges roulent, les fesses glissent, les seins sautillent dans les paumes, les mains claquent dans les dos et sur les cuisses. C’est un moment où le groupe vit intensément et, parfois, des enfants longtemps attendus naissent de ces nuits-là. »

« J’ai sans cesse envie de rire et, lorsque je m’approche du rivage, j’entends les palourdes qui claquent sous la glace. Si j’avance seule sur la banquise, je perçois la mer qui bouge en dessous, je sais qu’elle rit avec moi. Cette
fois, j’en suis certaine: un enfant est là.
Au-dehors, je ne laisse rien paraître. Je n’ai rien dit à Naja, tant je redoute que le fœtus ne se soit pas fait en moi un habitat durable. »

À propos de l’auteur
Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l’eau se mêle à la terre (L’Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L’Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L’Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d’immersion sur les plateaux arides d’Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine est paru en août 2019 De pierre et d’os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d’une résidence d’écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. (Source: Éditions Le Tripode)

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Une fille sans histoire

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Adèle aime secrètement Matteo, le jeune homme qui fréquente le bar où elle travaillait. Quand elle découvre qu’il est l’une des victimes des attentats de Paris, elle se fait passer pour sa petite amie. Un rôle qu’elle ne va dès lors plus cesser d’enrichir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans le rôle de la victime collatérale

Pour son premier roman Constance Rivière s’est mis dans la peau d’une jeune fille qui endosse le rôle de la petite amie d’une victime des attentats de Paris. La mécanique infernale est lancée…

Nous sommes à Paris le 13 novembre 2015. C’est ce jour qu’un groupe de terroristes choisit pour frapper et laisser planer la peur sur la ville. D’abord incrédule, Adèle se terre chez elle en entendant les sirènes et les cris qui montent jusque chez elle. Comme beaucoup d’habitants de la capitale, elle reste sidérée devant sa télévision. «Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs.»
Quel instinct la pousse alors à se rendre à l’École militaire où sont accueillies les familles des victimes? Le besoin de monter sa compassion? Celui de secourir une mère en détresse? Difficile à dire. Toujours est-il qu’Adèle se présente comme la «petite amie» de Mattéo et qu’elle est prise en charge par la cellule d’aide psychologique. Que Saïd l’encourage à mettre des mots sur sa douleur, de raconter son histoire. Si elle ne se rend pas compte que son mensonge initial va l’entraîner dans une spirale infernale, elle se complaît dans ce rôle de victime. Tombe dans les bras des parents de Matteo et décide de les prendre sous son aile.
L’un des atouts de ce roman tient à sa construction polyphonique. Constance Rivière donne en effet tour à tour la parole aux différents protagonistes, ce qui permet au lecteur d’appréhender cette supercherie sous des aspects bien différents suivant qu’il s’agisse de la version d’Adèle, de Saïd, de la mère de Matteo ou encore de Thomas, le camarade de Matteo aux beaux-arts. Chacun portant à sa manière une pièce du puzzle, chacun vivant une réalité différente.
Les heures puis les jours passent, offrant à Adèle l’occasion d’enrichir son scénario pour le rendre plus crédible, de parler des victimes qu’elle a accueillies, de sa relation avec Matteo. Après avoir accueilli les parents de Matteo chez elle, avoir suivi sa dépouille jusqu’à Rome où ont lieu les funérailles, elle s’occupe des formalités administratives et de l’appartement qu’il occupait, raconte son histoire aux médias et devient l’une des porte-parole de l’association des victimes. En fait, « plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.»
À l’image de Blandine Rinkel avec Le nom secret des choses, les ressorts du mensonge et de la mystification sont ici presque aussi importants que l’histoire elle-même. La vie d’Adèle bascule au moment où elle n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. «Elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là…»
Mais plus cette histoire s’ancre dans l’esprit de la jeune fille et plus la suspicion vient habiter l’esprit de ses proches. Même Saïd en vient à douter de la version de cette victime qu’il aimerait tant aider. Le filet va petit à petit se resserrer.
Constance Rivière réussit là un premier roman tout en finesse, montrant comment un mensonge en entraîne un autre et comment le fameux «quart d’heure de célébrité» devient une sorte de besoin dans une société en soif de belles histoires et de nouveaux héros. Un danger d’autant plus insidieux que l’on préfère souvent le «beau mensonge» à la démonstration de la «fake news».

Une fille sans histoire
Constance Rivière
Éditions Stock
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782234088221
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Haïti.

Quand?
L’action se situe le 13 novembre 2015 et durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs.
Une histoire contemporaine où l’on est happés par l’émotion et le trouble. Un roman nécessaire.

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Les critiques
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À l’occasion de la sortie de son premier roman, Une fille sans histoire, Constance Rivière parle de ses habitudes de lecture. © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle voudrait lever la tête mais elle n’y arrive pas. Sa tête toujours trop lourde quand il s’agit de regarder au-dehors et non en dedans. Elle entend derrière elle des bruissements de voix qu’elle distingue à peine, elle reconnaît quelques intonations, des tremblements qu’elle réussissait à apaiser il y a peu de temps et si longtemps déjà, des pas qu’elle devine, des regards qui lui font mal au dos, au cou, lourds de reproches, elle tente de se concentrer mais la voix forte et distincte du juge la dérange, il lui pose des questions qui contiennent les réponses, il emploie des mots qu’elle ne comprend pas, cupidité, perversité, duplicité, tétété, comme une machine à écrire mécanique, déréglée. Et au fond de son ventre il y a ce mot que tous attendent et qu’elle ne parvient pas à faire remonter, il est coincé entre l’estomac et le plexus, elle essaie d’inspirer profondément pour créer un courant vers le haut, la cage thoracique, la gorge, qu’il parvienne jusqu’à sa bouche, qu’il sorte enfin. On vient de lui poser une nouvelle question, la dernière. C’est le silence soudain, temps suspendu, tous les regards sont tournés vers elle, ils n’attendront pas longtemps, alors elle se concentre, elle s’y est préparée à ce moment mais elle ne savait pas que ce serait si difficile, elle fait un ultime effort et elle finit par le cracher ce mot, nécessaire mais qui la dégoûte, ce mot qui ne dit rien de ce qu’elle a vécu ces derniers mois, elle finit par le dire, dans un souffle qui lui semble un cri, «pardon», elle le répète plusieurs fois, pardon, pardon, pardon, maintenant qu’il est sorti il l’envahit tout entière, il ne cesse de se déverser, de plus en plus fort, les larmes viennent avec, elle pleure pour la première fois, elle pleure comme elle ne pensait jamais pleurer, son visage inondé, son corps qui se relâche, qui s’abandonne. Derrière elle, les respirations reprennent. La sentence peut tomber. Douze mois, dont six avec sursis.
Il ne faisait pas particulièrement froid pour une nuit de presque hiver, mais ça ne changeait pas grand-chose pour elle, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque soir, Adèle ouvrait grand sa fenêtre. Elle avait peur de l’air vicié qui s’installe si vite dans les petits espaces, de la poussière, des microbes, ennemis invisibles mais puissants, qui contaminent et détruisent l’organisme insidieusement. Enfant déjà, son père lui avait appris à laisser les fenêtres de sa chambre ouvertes toute la journée et, dès qu’il faisait un peu chaud et humide, à mettre ses peluches au frigo pour tuer les acariens. Elle s’était parfois dit que ça aurait pu lui faire des amis, ces animaux minuscules, mais elle obéissait toujours à son père. Puis c’était devenu une habitude.
Alors, en cet automne qui ne voulait pas finir, comme elle avait cessé de sortir de chez elle, recluse volontaire, dormant le jour, veillant la nuit, Adèle attendait avec une obsession maniaque l’heure où les automobilistes commencent à allumer les premiers phares pour faire rentrer dans son salon l’air frais et pur. Elle s’installait sur le rebord de sa fenêtre ouverte, toutes lumières éteintes pour mieux deviner la vie derrière les fenêtres fermées qui peu à peu s’allumaient de l’autre côté de la cour. Assez loin pour qu’elle ne se sente pas trop intrusive. Assez près pour qu’elle puisse deviner, juste deviner. Les formes qui passent et repassent. Ou qui restent plus longtemps, affairées. Qui à préparer un dîner tardif. Qui à se maquiller pour sortir dans ce quartier qu’elle avait aimé parce qu’il était si vivant. Qui, dodelinant de la tête avec une régularité de métronome, à lire une histoire à un enfant.
Elle n’aimait rien tant que sentir cette banalité de la vie quotidienne, faite de rites et de rythmes, une normalité dont elle avait tant rêvé et dont la possibilité même semblait lui avoir échappé depuis qu’elle avait perdu son dernier travail. Elle n’avait osé le dire à personne. Elle ne fréquentait pas grand monde de toute façon, elle était si seule, depuis si longtemps. Donc, à l’heure où, avant, elle embauchait, à 18 heures tous les jours sauf le dimanche et le lundi, elle restait chez elle à regarder des fenêtres fermées, s’allumant les unes après les autres, la sienne seule ouverte et sombre.
Ce soir-là, cela faisait au moins trois heures qu’Adèle était assise à sa fenêtre. Elle s’était presque assoupie, la tête heurtant régulièrement l’ouvrant, la réveillant aussitôt que les rêveries prenaient le pas sur ce qu’elle voyait de la vie des autres. C’est dans cet état de semi-conscience, son esprit perdu quelque part entre les songes qui l’habitaient et la réalité qui la nourrissait, que lui parvinrent les premiers bruits, des hurlements de sirènes qui portaient en elles l’urgence, le drame et l’effroi.
Adèle ne pouvait rien voir que les toits et les fenêtres de l’autre côté de sa cour, mais ces bruits avaient envahi son salon, ça lui faisait mal, elle sentait que quelque chose était en train de basculer, elle ne savait pas quoi, mais le basculement était bien là, de plus en plus fort, dissociant son corps et sa tête, affreuse douleur qui pulsait sous ses tempes, sensation de vertige qui l’attirait vers le vide, dehors, là où les cris l’appelaient. Il lui fallut un effort énorme pour repousser son corps à l’intérieur, poids lourd, passif, pas à sa place, écrasé maintenant sur le sol du salon, alors qu’elle se sentait ailleurs.
Cette lutte l’avait épuisée. Les sirènes redoublaient. Ça cognait dans sa tête et ça rebondissait sur ses murs. Trop de bruit pour un drame du quotidien. Elle l’avait senti tout de suite, elle n’était pas folle, quelque chose de terrible était arrivé, et ce n’était pas seulement en elle. Adèle finit par allumer la télévision. Ne plus deviner mais voir, ne plus inventer mais comprendre, tous ces bruits dehors, c’était trop violent, ça avait fait sauter les plombs de son imagination, trop lourd pour sa bande passante.
À l’écran, on mentionnait un attentat à Saint-Denis, à côté du Stade de France. Le président de la République y était, en partait, son ministre de l’Intérieur l’avait rejoint, mais ils étaient déjà en train de rentrer à Paris, repasser le périphérique, s’éloigner des premières explosions qui avaient à peine perturbé le match, tout juste un regard d’interrogation et le doigt levé vers le ciel d’un joueur au milieu du terrain, bruits de pétards lointains au milieu des cris et des sifflets, ces explosions dont il ne fallait surtout pas qu’elles perturbent le match, tout devait continuer comme avant, tout plutôt qu’un mouvement de panique, même pour ceux qui savaient, ne pas bouger, rester face caméra, concentrés sur le jeu, à la fin on dirait au public ce qui se passait, les pelouses pourraient être envahies de visages hébétés, on pourrait dire parce qu’on saurait qu’il n’y a plus de risques, les gens descendraient calmement, mais s’ils cherchaient à descendre tout de suite ce serait la crise, les bousculades, la menace de corps écrasés par la peur des autres, les stades ne sont pas faits pour les mouvements de foule, donc les autorités étaient parties discrètement, le moins nombreuses possible, pour rentrer dans le centre de Paris où d’autres coups de feu, d’autres cris, ailleurs mais pas sans lien, les journalistes parlaient d’un bar puis d’un autre, sans rien savoir vraiment, sauf que ça bougeait, ça se démultipliait, monstre à douze bras, et autant d’armes, qui tiraient sur la vie, pour l’anéantir où qu’elle rie, où qu’elle boive, où qu’elle chante. Ça bougeait, ça tuait, mais pas si près de chez elle. Elle ne discernait toujours pas pourquoi elle avait pu percevoir quelque chose, ni si ce qu’elle entendait par sa fenêtre avait un lien avec ce qu’elle voyait dans l’écran. À la télévision, on montrait surtout des voitures fonçant dans la nuit vers les ministères, l’Élysée, pour mettre en place des procédures, réunir des gens, et prendre des décisions sur des événements que personne ne comprenait.
De là où elle était, Adèle sentait que les rues soudain se vidaient, que l’air de dehors n’était plus pur mais chargé de peur, une peur qui la saisissait elle aussi, pourtant toujours assise sur le sol de son salon, enveloppée dans une couverture comme on n’en fait plus, en laine grise, rêche mais chaude, un œil sur les fenêtres en face qui restaient fermées, éteintes, sourdes à la rumeur de la ville, un œil sur l’écran de télévision qui amplifiait cette rumeur de terreur. La peur qui revenait, la peur qu’elle avait connue il n’y avait pas si longtemps, autres bruits de sirènes dans la nuit emportant son père inanimé, la peur qu’elle pensait avoir oubliée, la peur qui reprenait possession de tout son corps, mélangeant le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, la veille et le sommeil.
Vers 22 heures, apparut un bandeau mentionnant une attaque terroriste en cours dans la salle du Bataclan, si près de chez elle, où elle disait tout le temps qu’elle irait bientôt, c’était son Godot à elle, le Bataclan, sauf qu’elle ne l’attendait pas, c’était la salle qui l’attendait, elle en était certaine, elle y pensait presque chaque jour. Ce soir-là, elle avait vraiment failli y aller. Elle recommençait tout juste à avoir envie de sortir, c’était à côté, certes il y aurait du monde mais dans la pénombre d’une salle de concert, c’était moins inquiétant. Deux jours plus tôt elle avait regardé le programme. Le groupe ne lui disait rien. Elle préférait des choses plus classiques. C’est ce qui l’ennuyait avec cette salle si jolie, avec ses lettres de toutes les tailles et sa devanture de toutes les couleurs, joyeuse comme un cirque presque – comme les cirques de son enfance, parenthèses heureuses, c’est pour cela qu’elle avait choisi de s’installer là, dans ce quartier, mais jamais elle ne connaissait les groupes qui s’y produisaient. Malgré tout, ce soir-là, elle avait eu envie d’y aller, cette pensée lui donnait le vertige, elle aurait pu y être, elle aurait dû y être, avec tous ces otages dans cette salle, elle y était presque, puisque si proche, dans l’espace comme dans le possible.
Adèle fit alors la seule chose qui lui semblait raisonnable, elle ferma la fenêtre, elle s’isola dans le noir, bien protégée face à cette télévision où se racontait, minute par minute, ce que les journalistes ne savaient pas, ce qu’ils ne voyaient pas, qu’ils tentaient de comprendre ou de deviner, comme elle, chaque soir, devant ses fenêtres fermées. Elle était captivée par ce qu’elle voyait à l’écran, incapable de s’en détacher, fascination mortifère pour l’horreur, l’horreur réelle, celle des combats de gladiateurs, sans distance ni représentation, on n’allait plus au théâtre pour voir des tragédies, on allumait la télévision, et on regardait ces chaînes d’information en continu qui lui semblaient le plus souvent des chaînes de répétition en continu. »

Extraits
« Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs. »

« À leur regard de reconnaissance, elle s’est sentie soulagée, elle les comprenait, ils s’en remettraient à elle. Quand elle reviendrait, elle leur montrerait ce qui lui restait de sa relation avec Matteo, parce que plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.
Alors qu‘elle marchait dans les rues alentour, qui transpiraient l’horreur et la peine, Adèle passait sans cesse du clair au flou, il allait falloir que l’image se fixe, qu’elle trouve la bonne focale avant de rentrer chez elle, mais ça mettait du temps, elle n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux, elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là et ces dernières semaines ou ce qu’elle avait raconté, avec tant de détails, odeurs et couleurs comprises, elle devait choisir, en fait elle avait déjà choisi, les mots étaient sortis avant qu’elle ait eu le temps d’y réfléchir, mentir cela voudrait dire revenir sur son histoire… »

À propos de l’auteur
Ancienne élève de l’ENS et de l’ENA, Constance Rivière est maître des requêtes au Conseil d’État; elle fut conseillère à l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Une jeune fille sans histoire est son premier roman. (Source: Éditions Stock)

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Trois incendies

MOESCHLER_trois_incendies

En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

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Le cahier de recettes

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En deux mots:
Julien vient de perdre son père. L’occasion de réouvrir la boîte à souvenirs et de rendre hommage à cet homme qui a passé sa vie dans la cuisine du restaurant qu’il tenait dans une bourgade de l’est de la France. Un hommage plein de saveurs qui est aussi un roman d’initiation, entre littérature et petits plats.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans la cuisine aux souvenirs

Après le remarqué «Marguerite» Jacky Durand nous revient avec un roman aux forts accents autobiographiques qui rend hommage à un père disparu. Un cuisinier qui lui aura laissé «Le cahier de recettes».

Ce joli roman, dans lequel on retrouve l’écriture sensible qui avait déjà fait merveille dans Marguerite, pourrait être sous-titré «ce que je dois à mes parents» ou encore «naissance d’une vocation». Car l’histoire de Julien, un jeune garçon qui rêve de suivre les traces de son père cuisinier et qui décide de suivre des études de lettres pour se rapprocher de sa mère, a tout du récit autobiographique. Rappelons que Jacky Durand est aujourd’hui chroniqueur pour Libération («Tu mitonnes») et France-Culture («Les mitonnages de Jacky»), qu’il marie à merveille son expérience en cuisine, sa connaissance des produits et des petits plats à un style qui met en éveil tous les sens, à commencer par le goût et l’odorat qui ont accompagné son enfance et son adolescence.
Au moment où il fait ses adieux à son père, emporté par une longue maladie, Julien se souvient de ses années durant lesquelles il s’immisçait dans la cuisine du restaurant, observant son père aux fourneaux puis tentant de lui apporter son aide, fasciné par son savoir-faire: «Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie.»
L’Algérie, c’est l’autre part – mystérieuse – de cet homme qui se livre peu. On comprend entre les lignes combien cette expérience l’a changé. Il y aura beaucoup appris sur l’âme humaine, y aura découvert des villages «où personne ne savait ni lire ni écrire», mais aussi la fraternité. Lucien, l’ami inséparable, l’accompagnera du reste à son retour et le secondera dans son restaurant du Relais fleuri.
C’est là, du côté du Jura, qu’un jour s’installe Hélène. Elle sera séduite par la cuisine du patron avant de l’être par le chef venu lui expliquer que chez lui «on aime beaucoup ou pas du tout». La prof de français, «l’intello bourgeoise», et l’artisan s’apprivoisent et offrent chacun au petit Julien de partager leur passion. Cuisine et littérature, tendresse et tours de main. On suit Cinq colonnes à la Une ou Les Animaux du monde de Frédéric Rossif à la télé. La vie suit son cours paisible, aux effluves de paupiettes de veau, d’un fromage de tête à nul autre pareil, de vol-au-vent ou encore de cette brioche à la fleur d’oranger. Jusqu’au jour où Julien est envoyé quelques jours à Dijon, chez Gaby et Maria.
À son retour, Hélène a disparu. «Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant.»
Ce cahier de recettes est en quelque sorte le condensé de toute l’histoire de Julien. Derrière les ingrédients et l’explication de la préparation des plats sont rassemblés la savoir-faire de l’un et l’écriture de l’autre, l’idée de transmission tout autant que celle du changement de statut social et les deux pôles qui vont présider à la vie du jeune homme un fois son bac en poche.
Jacky Durand nous a mitonné un roman émouvant, fleurant la nostalgie. Une déclaration d’amour et quelques recettes… de vie.

Le cahier de recettes
Jacky Durand
Éditions Stock
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782234085831
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté du Jura ainsi qu’à Dijon et Besançon.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Monsieur Henri, le charismatique patron du restaurant le Relais fleuri, s’est toujours opposé sans explication à ce que son fils Julien devienne cuisinier. Quand il sombre dans le coma, Julien n’a plus qu’une obsession: retrouver le cahier où, depuis son enfance, il a vu son père consigner ses recettes et ses tours de main. Il découvre alors d’autres secrets et comprend pourquoi Henri a laissé partir sa femme sans un mot. Avec ce roman, Jacky Durand nous offre le magnifique portrait d’un homme pour qui la cuisine est plus qu’un métier: le plaisir quotidien du partage et l’art de traverser les épreuves. Une tendre déclaration d’amour filial, une histoire de transmission et de secrets, où, à chaque page, l’écriture sensuelle de l’auteur nous met l’eau à la bouche.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Le Journal du Centre (Pascale Fauriaux)
L’Express (Marianne Payot)
Blog The unamed bookshelf 
Blog Liseuse hyperfertile 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’en finis pas de fixer tes mains sur la couverture de l’hôpital. Elles sont diaphanes comme du papier de soie. On dirait des racines échouées dans le lit d’un ruisseau. Moi qui les ai connues si vives et chaleureuses, même esquintées de la paume à la pulpe de l’index. Tu disais en riant que tu étais « le roi des brûlures ». Tu avais beau avoir toujours un torchon coincé dans ton tablier, tu l’oubliais au moment du coup de feu pour empoigner trop vite ces poêles dans lesquelles tu retournais avec les doigts les côtes de veau et les filets de perche. Et tu te brûlais sans rien dire, maintenant quand même tes mains dans l’huile bouillante ou démoulant tes gâteaux au sortir du four.
Tu disais qu’une brûlure chassait l’autre, que tu tenais ça du vieux boulanger qui t’avait appris, gamin, à faire du pain. Et tu riais quand je touchais tes cicatrices calleuses. J’aimais aussi jouer avec la dernière phalange de ton index, noueuse comme un cep de vigne, et je voulais que tu me racontes encore l’histoire de sa difformité. Tu me disais que tu n’étais alors guère plus âgé que moi. Tu étais assis à la table où ta mère venait de poser son hachoir pour préparer une terrine. Il te fascinait, cet engin en fonte dont tu avais le droit de tourner la manivelle tandis que ta mère y introduisait des morceaux de porc. Sauf qu’un jour, alors qu’elle était partie, tu avais mis ton index dans le hachoir. Il avait fallu chercher le docteur à pied sur la grand-route puis revenir avec lui dans sa carriole. Le toubib avait observé ton doigt. C’était encore l’époque où il était inconcevable de poser une question à un médecin. Il avait ordonné à ton père de tailler deux planchettes dans un morceau de peuplier. Tu avais serré les dents quand il les avait plaquées sur ton doigt. Puis il les avait maintenues avec des bandes taillées dans une ceinture en flanelle de ton père. Il avait dit qu’il reviendrait dans un mois.
Quand il avait ôté l’attelle, ton index était tout rose avec la dernière phalange pointant vers la gauche. Le docteur avait dit que ton doigt était sauvé mais que tu serais peut-être recalé au service militaire. Ton père avait froncé les sourcils en déclarant que tu ferais ton armée comme tout le monde. Et toi, tu secouais la tête en me racontant cela et en soupirant : « S’il avait su que je ferais vingt mois d’Algérie. » Tu continuais de gratter le fond des casseroles avec l’ongle de ton doigt difforme, tu disais qu’il était bien pratique pour récurer des endroits difficiles d’accès.
Je me souviens de ton index posé sur le dos d’un couteau, sur une poche de pâtissier. Tu t’appliquais comme si tu étais en train de passer ton CAP. Là, tout de suite, je le soulève, il me semble léger et minuscule comme un os de poulet de batterie. J’ai souvent eu envie de tordre ta phalange pour tenter de la remettre droite. L’idée même de ce geste m’a toujours terrifié. Non, je ne peux pas te faire cela. Et quand bien même tu serais déjà mort, je ne le ferais pas. Parce que je suis toujours hanté par cette histoire qu’on se racontait gosses à l’école primaire. Une histoire de croque-mort. Lors d’une toilette mortuaire, le père d’un copain avait tenté de redresser la jambe d’une défunte atrophiée par un cancer. Le membre avait cassé, le croque-mort avait été viré.
Je frôle encore une fois tes mains. Je voudrais qu’elles bougent, même d’un millimètre. Mais on dirait les spatules que tu suspendais à la hotte après les avoir fait danser tout un service en retournant tes galettes de pommes de terre. Je cherche dans la table de nuit la bouteille de parfum que je t’ai offerte pour Noël. Pour un homme, de Caron. « Vous verrez, c’est bien pour un monsieur de son âge », m’avait dit la vendeuse de la gare de Lyon. Je t’ai rasé le 25 décembre au matin et tu as arrêté ma main :
– C’est quoi ?
– Du sent-bon.
– J’en n’ai jamais mis.
Tu as consenti à ce que je t’applique quelques gouttes dans le cou, en grognant: «Un cuisinier, ça ne se parfume pas. Sinon, il se gâte le nez et les papilles.» Tu as reniflé, l’air circonspect, et lâché : «Ce que tu me fais faire quand même.» Je m’enduis les mains de parfum et je masse doucement tes doigts, tes paumes.
Il y a trois jours, après le service du soir, je n’avais pas sommeil. J’ai décidé d’aller faire le tour de la ville en fourgonnette. J’ai allumé une Camel en écoutant « No Quarter » de Led Zeppelin. Ton bruit, comme tu disais. La nuit était froide, les rues désertes. Un instant, j’ai hésité à aller boire un demi au café de la Paix. Mais j’avais envie de te voir. J’ai poussé jusqu’à l’hôpital, tapé le digicode de la porte du service de soins palliatifs que Florence, l’infirmière de nuit, m’avait donné. Le couloir était dans une pénombre orangée. La porte de ta chambre était entrouverte et, dans la lueur de la veilleuse, j’ai découvert un curieux jeu d’ombres que tu créais avec tes mains, les yeux fermés. Tu frottais tes paumes l’une contre l’autre comme si tu fraisais la pâte sablée de la tarte au citron qui figurait à la carte de tes desserts. Puis tu écartais les doigts en les pinçant vivement. T’efforçais-tu de retirer de petits morceaux de pâte? Je me suis assis sur le bord du lit et je t’ai regardé faire. Je t’ai soufflé: «Papa, tu n’as pas perdu la main.» Je n’attendais pas de réponse. J’espérais juste que tu m’entendais. J’ai senti un pas paisible se rapprocher dans mon dos.
– Qu’est-ce qu’il fait? a demandé doucement Florence.
– Il pétrit. J’ai cru qu’il faisait une pâte brisée, mais c’est du pain. Là, il enlève les bouts de pâte qui collent à ses doigts.
– C’est beau, ses gestes.
– Quand est-ce qu’il va partir?
– C’est lui qui décidera. »

Extraits
« Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie. »

« Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant. »

À propos de l’auteur
Jacky Durand est journaliste. Depuis des années il sillonne la France des terroirs pour ses savoureuses chroniques culinaires dans Libération («Tu mitonnes») et tous les samedi matin sur France Culture («Les mitonnages de Jacky»). (Source: Éditions Stock)

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Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

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la mer monte

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En 2042 le monde aura bien changé, d’une part en raison des progrès technologiques, mais aussi en raison des dérèglements climatiques. Lisa nous en raconte le quotidien tandis que sa mère se rattache à ses souvenirs du début des années 2000. Un chassé-croisé fort intéressant.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

2042, odyssée de la planète

Aude Le Corff a trouvé une manière habile de traiter de la question environnementale. Dans «La mer monte», elle confronte le quotidien de Lisa en 2042 aux souvenirs de sa mère Laure.

Nous sommes à Paris, Boulevard des Batignolles. Sortant du métro station Rome, Lisa se hâte de rentrer chez elle pour n’avoir pas à affronter la forte chaleur qui écrase la ville malgré les mesures prises, à savoir «blanchir les toits, les trottoirs, les façades, ventiler, ombrager les différents espaces». Lorsque s’ouvre la porte de son appartement, qui l’a reconnue, elle aura pu apprécier le quai végétalisé, entendre les drones omniprésents, écouter les conseils de créatures virtuelles, admirer les fougères arborescentes, se faire héler par une vendeuse de sandales connectées.
En cette année 2042, son interlocuteur virtuel lui aura résumé les données enregistrées sur sa santé: «Vous avez ri quatre fois, ce qui est bon pour votre santé, et à part trois élévations dues au stress, votre rythme cardiaque est resté stable. Votre tension est normale. Vous n’avez marché que vingt-deux minutes, contre quarante préconisées par le ministère de la Santé, nous vous conseillons demain de sortir à la station Courcelles, et de finir votre trajet à pied afin de ne pas devenir obèse.»
On imagine tout à la fois le bénéfice de ces informations et l’agacement que peut provoquer cette surveillance permanente. Lisa n’a du reste pas envie d’en savoir plus. Pas plus qu’elle n’a envie de rappeler sa mère qui a déjà essayé de la joindre à trois reprises. Elle se fait livrer son repas du soir, et après un passage sous le jet brumisateur, enfile sa tunique d’intérieur avant de s’affaler sur le canapé pour regarder un épisode de sa série préférée en réalité virtuelle avec Topor, son compagnon qu’elle n’appelle plus «robot» depuis bien longtemps.
On imagine le plaisir qu’à pu avoir Aude Le Corff à imaginer notre quotidien dans un peu plus de deux décennies, ne se contentant pas des trouvailles techniques, mais aussi de dresser cette évolution de la société vers davantage d’individualisme, la plupart des appartements étant désormais conçus pour des personnes seules. Le second sujet qui préoccupe la population, ce sont les effets du dérèglement climatique et l’afflux de réfugiés, venant notamment des côtes françaises: «La maison de mon enfance, sur la pointe nord de l’île de Ré, a subi de nombreux dégâts. Le salon a pris l’eau plusieurs fois, elle n’est plus habitable. Un héritage englouti, et tant de souvenirs près du phare des Baleines à présent inaccessible. La plupart des insulaires ont déménagé, la plage sur laquelle je jouais petite n’existe plus, avalée par la mer qui est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques. Les digues renforcées n’ont pas résisté longtemps.»
C’est dans cette maison, aujourd’hui rayée de la carte, que sa mère a appris qu’elle ne reverrait pas son fiancé, parti quelques jours plus tôt rendre visite à sa famille en Toscane. Sans davantage d’explications, il déménage en Australie, laissant Laure dévastée.
Un mystère que Lisa va essayer de percer en découvrant les agendas de sa mère, en creusant dans les étapes de sa vie depuis sa naissance durant la canicule de 2003, en passant par les différentes catastrophes naturelles qui ont conduit de «l’ère de la pollution sans conscience à l’ère écologique dure».
Un mystère qui va tenir le lecteur en haleine, qui va illustrer les relations difficiles entre mère et fille, et qui va donner au roman une dimension psychologique supplémentaire. D’autant que l’épilogue est aussi habilement construit que le livre lui-même.
Comme l’ont relevé certains membres du jury du Prix Orange du Livre 2019, il n’est somme toute pas si fréquent que les écrivains s’emparent de problématiques actuelles comme le réchauffement climatique. Aude Le Corff relève le pari haut la main.

La mer monte
Aude Le Corff
Éditions Stock
Roman
248 p., 19,50 €
EAN 9782234087187
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe en 2042, avec des retours en arrière jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lisa vit seule à Paris dans un appartement connecté. Dehors, le chant des cigales est aussi accablant que la chaleur, les drones filent entre les immeubles et surveillent les habitants, des créatures virtuelles parlent aux piétons. Nous sommes en 2042. Des catastrophes naturelles ont frappé le monde, forçant les dirigeants à entamer une transition écologique radicale. La jeune femme participe à cette nouvelle société mais aspire à plus de liberté. Quant à Laure, sa mère, elle cherche des remèdes à son anxiété. Depuis l’enfance, Lisa s’interroge. Quel évènement a bouleversé sa mère dans les années 90? Pourquoi un tel silence autour? Le journal de Laure et l’enquête de Lisa en dévoileront peu à peu les clés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le boudoir de Nath 
Blog Les livres de K79
Blog Charlie et ses drôles de livres
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lisa
Le chant des cigales sature l’atmosphère. Du lever au coucher du soleil, leur vacarme résonne jusque dans les couloirs du métro parisien. Station Rome, quelques personnes se dirigent comme moi vers la sortie, fendant la brume rafraîchissante qui plane sur le quai végétalisé. Je marche d’un pas pressé entre les fougères arborescentes sans prêter attention à la femme virtuelle qui vante les mérites de sa paire de sandales connectées. À droite de mon champ visuel, un message clignotant que je supprime aussitôt m’incite à rappeler ma mère. Elle a tenté de me joindre trois fois pendant mon travail. Je sens poindre l’irritation familière.
Dans l’escalator, chacun se prépare à l’éblouissement qui va suivre, c’est comme un flash dont l’effet semble décuplé par le tumulte des insectes. Je cherche mes lunettes de soleil tandis que l’homme devant moi déplie un large chapeau sur la tête de son fils. Un air compact et oppressant pénètre dans le souterrain.
Nous ne sommes qu’en avril, mais il fait particulièrement chaud cette année. Malgré les efforts controversés de la Mairie pour atténuer les effets du climat perturbé, blanchir les toits, les trottoirs, les façades, ventiler, ombrager les différents espaces, notre inconfort dans les rues demeure.
Boulevard des Batignolles, la porte de mon immeuble s’entrouvre à mon approche. Je suis à peine entrée dans l’ascenseur qu’il me propulse au cinquième étage. Une voix masculine s’élève :
– Bonsoir, Lisa, j’espère que votre journée a été agréable. Vous avez ri quatre fois, ce qui est bon pour votre santé, et à part trois élévations dues au stress, votre rythme cardiaque est resté stable. Votre tension est normale. Vous n’avez marché que vingt-deux minutes, contre quarante préconisées par le ministère de la Santé, nous vous conseillons demain de sortir à la station Courcelles, et de finir votre trajet à pied afin de ne pas devenir obèse.
– Obèse?
– Oui, vous pesez sept kilos de trop par rapport à votre poids de forme, contre six la semaine dernière.
– Toujours aussi délicat…
– Respirez profondément lorsque vous sentez la nervosité monter, ceci afin d’épargner à votre cœur un emballement excessif et inutile.
J’ignore son doucereux « au revoir, Lisa » et pousse la porte de mon appartement qui elle aussi m’a identifiée.
L’entrée obscure s’éclaire sur mon passage. L’aspirateur a silencieusement œuvré une partie de la journée entre les pièces, les quelques miettes sur le tapis du salon ont disparu. Je me sers un verre d’eau tandis que la voix, féminine cette fois, me propose sur un ton enjoué de passer une commande pour le dîner. Je soupire puis j’accepte. Mon frigo est vide, et il fait trop chaud pour cuisiner. Je n’ai qu’une envie, me détendre sous le jet brumisateur, enfiler ma tunique d’intérieur et m’affaler sur le canapé.
La voix m’informe que la septième saison de ma série favorite, Crazy Women in the Nineties, est disponible. Mon exclamation joyeuse retentit dans l’appartement et ma douche est remise à plus tard. Je m’installe confortablement et m’apprête à lancer un épisode en réalité virtuelle, lorsqu’une sensation de malaise m’envahit. Ma mère. J’hésite mais la culpabilité me gâcherait la soirée. Je demande sans entrain à écouter ses messages.
Topor vient se pelotonner sur mes genoux et, en ronronnant, diffuse une fraîcheur agréable le long de mes cuisses et contre mon ventre.
Les trois messages disent à peu près la même chose, avec une impatience grandissante.
Lisa, tu ne m’as pas appelée cette semaine, j’ai peur que tu te renfermes sur toi, tu vois des amis? Tu parles plus à ta grand-mère qu’à moi, ça m’exaspère.
Je ne peux m’empêcher de singer son ton inquiet et ses mimiques angoissées. L’entendre fait vibrer au creux de ma poitrine un mélange ancien de terreur irraisonnée, d’affection et de frustration. Mon regard glisse sur l’ameublement minimaliste, une table basse, des étagères garnies de livres et de photos encadrées de Paris au XXe siècle. Peu de fantaisie, pas de jouets. Je prends conscience de ma solitude avec un léger pincement au cœur, mais je me ressaisis. C’est moi qui désire vivre ainsi. »

Extrait
« La maison de mon enfance, sur la pointe nord de l’île de Ré, a subi de nombreux dégâts. Le salon a pris l’eau plusieurs fois, elle n’est plus habitable. Un héritage englouti, et tant de souvenirs près du phare des Baleines à présent inaccessible. La plupart des insulaires ont déménagé, la plage sur laquelle je jouais petite n’existe plus, avalée par la mer qui est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques. Les digues renforcées n’ont pas résisté longtemps.
L’île a perdu la moitié de sa surface, les marais salants à l’ouest ont été absorbés par la mer, dessinant des îlots reliés par des routes submersibles ou des cordons dunaires truffés de pieux en béton. Cet archipel est devenu un sanctuaire pour les oiseaux migrateurs ; des grues cendrées, des ibis, des cigognes ou des balbuzards pêcheurs occupent les jardins abandonnés, dans lesquels flottent parfois une vieille planche à voile, une poupée, un ballon négligés par les bandes de pillards qui ont écumé l’île à chaque tempête. »

À propos de l’auteur
Aude Le Corff a travaillé en entreprise puis dans l’accompagnement humain avant de se consacrer à l’écriture. Ses chroniques de blog ont été primées par la rédaction du magazine Elle en 2009. Elle a publié chez Stock Les arbres voyagent la nuit et L’Importun. (Source : Éditions Stock)

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Varsovie-Les Lilas

MAURY-KAUFMANN_varsovie_leslilas
logo_premieres_fois_2019  Logo_second_roman  FB_POL_main_livre

Sélectionné par les « 68 premières fois »

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Francine passe sa vie dans le bus qui relie La porte des lilas à la gare Montparnasse. Parce que Francine ne peut rester sans bouger, parce que Francine est une rescapée de la Shoah, parce que Francine est seule. Sauf qu’elle va faire une rencontre…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme du bus 96

Le second roman de Marianne Maury Kaufmann met en scène Francine, née le 16 mai 1939 à Varsovie. On la retrouve plus d’un demi-siècle plus tard dans un bus parisien avec qu’une rencontre ne vienne changer sa vie.

L’histoire de Francine débute bizarrement, dans le bus parisien 96, celui qui assure la liaison entre la Porte de Lilas et la Gare Montparnasse. Si par hasard vous l’empruntez un jour, vous pourriez très bien la croiser, car elle y vit. «Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.»
Car le côté obscur, Francine le porte depuis sa naissance ou presque, le 16 mai 1939, à Varsovie. Pas plus ses parents qu’elle ne devinent qu’ils n’auront guère plus d’une année de vie commune à partager. Son père s’engage dans l’armée Anders qui deviendra l’armée polonaise de l’Ouest. Sa mère, qui a obtenu son diplôme de médecin, est raflée et part avec Francine vers les camps. «Heureusement, elle ne sait pas encore que rien de ce qu’elle a rêvé n’adviendra, heureusement, elle ignore l’horreur qui le remplacera.»
Francine sera libérée, mais conservera de cette expérience ce traumatisme qui se concrétise par l’impossibilité de rester quelque part sans bouger. Imaginant peut-être qu’une vie «normale» l’aidera à surmonter ce besoin irrépressible, elle se marie. Mais son époux ne peut qu’assister impuissant à ses escapades incessantes. C’est d’abord à pied qu’elle arpente la capitale, puis les musées avant de se rabattre, l’âge venant, sur les bus. Entre temps, elle s’est retrouvée seule, ce qui n’a pas arrangé les choses.
Il y a bien son rendez-vous hebdomadaire, le repas chez Gérard et Sandra. Mais cela fait bien longtemps qu’elle considère ce rituel comme une corvée. D’ailleurs Sandra «en a marre des survivants, de leurs cicatrices et de leurs obsessions». Ce soir-là, elle pourrait leur raconter qu’elle a croisé un regard dans le bus et que cette femme a éclairé son après-midi. Mais elle préfèrera se taire. Et tenter de la revoir.
Quelques temps plus tard sa vie aura changé. «Toutes les vieilles habitudes sont obsolètes. Pleine d’une énergie neuve qu’elle ne sait à quoi employer, elle n’est plus qu’une toupie qui tourne autour de son idée fixe, dans un monde resté désespérément semblable.»
Avril, qu’elle a surnommé la Bougie en raison de sa stature très rigide, a accepté de partager sa solitude avec elle. Et même si elle est toxique, leur relation va balayer ses – mauvaises – habitudes.
Dans ce court mais percutant roman, Marianne Maury Kaufmann réussit à faire le lien entre les drames d’hier et d’aujourd’hui et à réunir les rivières souterraines qui emportent le cœur de deux femmes vers des rives mouvantes.

Varsovie-Les Lilas
Marianne Maury Kaufmann
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782350874869
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Pologne et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire qu’on traîne derrière soi, il faudrait pouvoir la déposer quand elle ne nous va plus. Francine la trimballe, et voudrait bien s’en délester. Mais à qui raconter? Aux psys, aux amis d’autrefois, à cette araignée de Dina? Et si elle parlait plutôt à cette drôle de fille-là, qu’elle a croisée dans le bus où elle bourlingue toute la journée? Dans Paris qui scintille, la bonne oreille n’est pas toujours celle que l’on croit!
Sur le trajet Varsovie – Les Lilas, une femme est décidée à faire triompher la vie. La vie, contre l’indicible blessure qui hante les rescapés. Guidée par sa plume énergique et tendre, Marianne Maury Kaufmann vous invite à un voyage imprévisible aux sentiers escarpés, où la vie est têtue, et belle!

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Yonne républicaine (Blandine Hutin-Mercier)
Blog Le boudoir de Nath


Marianne Maury Kaufmann présente Varsovie-Les Lilas © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TIENS, UN TEXTO. Francine consulte sa messagerie. Le téléphone est vieux et paresseux, les touches répondent mal et déjà pointe la mauvaise humeur, qui est, chez Francine, une touche ultrasensible. C’est sa fille, voilà qui va permettre à la mauvaise humeur de se déployer largement. Que veut-elle, Roni, à part éviter de parler de vive voix à sa mère? Le message dit: «Ça va? Baisers».
Si Roni désirait sincèrement de ses nouvelles, elle demanderait juste «Ça va?». Les baisers sont un paratonnerre. Francine pianote en retour «Ça va», elle expédie le message et referme le couvercle du téléphone, d’une tape. Tout autour de son cœur déferle alors une vague poivrée d’adrénaline. Elle aurait dû ajouter «Baisers», elle aussi. Ça se fait. Elle le sait bien. Il ne s’agit pas de s’embrasser pour de bon. Il ne s’agit même pas d’en avoir envie. Il s’agit d’une convention, la vie doit beaucoup aux conventions. Il s’agit d’un code. Et voilà, elle va se torturer pour une histoire de code. C’est extraordinaire à quel point sa fille est douée pour lui casser le moral : en trois mots, elle la fiche par terre.
Les avertisseurs du bus, ces petits coups de cloche que Francine n’entend plus d’habitude, semblent dirigés expressément vers son crâne et même vers un point précis de son crâne. C’est un peu facile. S’occuper de sa vieille mère, ça ne se limite pas à ça. Elle voit Roni comme si elle l’avait devant elle. Elle l’entend.
«J’ai encore oublié d’appeler ma mère. Je vais plutôt lui envoyer un message, ça ira plus vite.»
Et alors? Elle est où la chaleur? Francine écoute souvent des vieilles se plaindre au téléphone, raconter leurs journées, leurs résultats d’analyses. À qui d’autre qu’à leur marmaille infligent-elles ça? C’est dans l’ordre. C’est normal. À quoi ça sert d’avoir des enfants, si ce n’est à adoucir le grand âge? Elle est mal tombée, voilà tout.
Francine tripote son téléphone, et finalement elle relit sa réponse. Elle pourrait ajouter une ligne sur la météo, à la rigueur. Une ligne sur cette glu qu’ils prédisent à la radio. Comme s’il était nécessaire de la prédire vu qu’elle est déjà installée et pour six mois, ce qui est évident puisque le même phénomène se reproduit chaque année (Francine peut leur faire, leur météo). Une ligne sur ce thème, c’est une excellente idée.
Elle a commencé à rédiger, grisaille, tunnel et cetera, mais elle s’interrompt. Roni est tellement rouée qu’elle est capable de la contrer, même là-dessus. Même sur la durée de l’hiver parisien. Pour le plaisir. Pour le sport. Et puis elle vaque certainement à des affaires d’une importance supérieure, à l’instant même. D’autant plus légère qu’en envoyant son message lapidaire, elle s’est délestée d’une corvée. Le bulletin météo a toutes les chances de tomber à plat. Francine range son téléphone et se jure de ne plus y toucher. Elle regarde dehors. Le bus fonce dans le couloir qui lui est réservé, au ras des files de voitures immobilisées. Et il attrape un feu orange, et il survole un carrefour. Ils sont doués, ces chauffeurs. Parfois même, virtuoses. Dans un cahot, Francine décolle du siège. Pendant une seconde, elle se sent libre. Une seconde. Et c’est reparti. Qu’est-ce qu’ils sont nombreux, les gens, dans cette ville. Et quel spectacle ils offrent, tassés dans leurs voitures à l’arrêt. Pires que des bêtes. Elle les enjamberait bien tous, tiens, et elle traverserait Paris d’un seul bond. Son vol plané lui a remis les idées en place : il aurait été ridicule, son post-scriptum.
Cette histoire débute, donc, dans un bus. Un choix qui n’est ni arbitraire, ni facétieux. Un choix qui n’est même pas un choix, à vrai dire, mais une obligation. Car Francine vit dans le bus. Et plus précisément dans le bus numéro 96.
Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.
Les machinistes se posent sans doute parfois la question de savoir ce qui leur vaut cette compagnie, même si, à leur poste, rien n’étonne plus. En tout cas, ils ont bien compris qu’elle ne va nulle part, celle qui, après les avoir salués d’une voix basse presque d’homme, droite comme un i, bien habillée, bien coiffée, leur reste sur les bras de terminus en terminus. Ils ont aussi compris que son nulle part, elle y va seule. Elle est seule dans la vie tout court, supposent-ils. Et ils n’ont pas tort. Ils s’en coltinent tellement, de ces naufragés.
Une chose, cependant, distingue celle-ci des autres: sa façon de bondir soudain, de changer de siège sans raison apparente. Ça, on peut dire que ça la caractérise, oui. Ils sont nombreux à travailler sur la ligne, et tous ont repéré ses caprices. Ils ont repéré comment à longueur de journée cette vieille ricoche, de la rotonde à la sortie, de la sortie à l’avant, et ainsi de suite. Tous, ils savent qu’il faut s’attendre à ce qu’elle les quitte aussi soudainement et à n’importe quel point du parcours. Ils savent qu’elle plongera dehors, pour, une fois sur le trottoir, attendre que le prochain bus la cueille, un bus en tous points semblable à celui dont elle vient de s’éjecter en catastrophe. Avec un comportement pareil, ils ne peuvent pas supposer qu’elle emprunte les transports pour voyager d’un point à un autre. Il leur faut l’admettre, elle est dans le bus pour être dans le bus.
Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, en revanche, c’est la raison de cette dépendance. Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, c’est le vertige. Celui qui prend Francine dès qu’elle est immobile. Dès qu’elle stationne. Les chauffeurs ne peuvent pas savoir que c’est lui qui la jette en avant. Que c’est lui qui la précipite dans leurs bus et l’en expulse avec la même autorité. Le vertige qui survient irrésistiblement dès qu’elle se pose quelque part, comme une force supérieure qui veille à ce qu’il ne lui pousse jamais la moindre racine.
À l’école il est déjà là, le vertige, et on le qualifie d’indiscipline. Dieu sait qu’avec le retard qu’elle a pris dès le début de sa scolarité, Francine devrait se tenir à carreau sur son banc, au lieu de gigoter comme un poisson. Mais cette agitation n’a rien à voir avec la volonté. La preuve, c’est qu’il se passe la même chose quand elle est invitée chez ses petits camarades, d’où elle grille d’envie de repartir à peine arrivée – et comment expliquer ça sans être désagréable? Son vertige la prend même au cinéma, où elle ne visionne les films qu’avec le ventre noué de crampes, ce qui ne l’aide pas à aimer ce passe-temps.
Elle doit se déplacer. Et cette bougeotte, ce n’est ni de l’impolitesse ni de l’impatience, Dieu le sait bien, contrairement aux chauffeurs de bus.
Quand elle se marie, très jeune, avec le premier homme qui demande sa main, ils s’installent à Paris, dans l’appartement qu’elle occupe toujours. Mais hélas, le sol ne se stabilise pas pour autant. Le vertige ne desserre pas son étreinte. Les murs, sur lesquels son mari compte pour la rassurer, le toit qui pourrait, croit-il, l’en abriter, ne prémunissent pas Francine contre sa manie. Et elle les quitte, les murs et l’époux, dès le matin. Elle s’envole pour ne revenir qu’à la nuit, avec rien à raconter si ce n’est une interminable randonnée. Car à l’époque, elle marche.
Elle sillonne la ville en tous sens. Tête baissée, indifférente au décor, elle parcourt des kilomètres. Elle peut très bien trotter comme ça sans s’arrêter, et faire sa journée de huit heures comme tout le monde. Toutefois, comme tout le monde également, elle ressent la plupart du temps la nécessité d’avoir un but. Alors elle fréquente les musées, où elle rejoint d’autres désœuvrés dans son genre. La beauté des œuvres ne l’atteint pas, la beauté, elle ne sait pas ce que c’est. Mais pour se distraire et avoir un but à l’intérieur du but, elle note la date et la provenance des œuvres. Elle accomplit ainsi, sans oublier un seul recoin, le tour de toutes les salles. Puis elle ressort, la tête farcie comme un pense-bête, soulagée que rien ne l’ait retenue.
S’il n’y a pas de musée sur sa trajectoire, elle peut faire des achats. Mais comme elle se sent encore moins à l’aise dans les magasins qu’au milieu des tableaux, elle ne prend aucun risque et s’arrête toujours dans les mêmes boutiques. Là, imitant les autres, elle achète. Elle achète en se posant beaucoup de questions, et emporte toujours un reçu qui lui permettra d’échanger au cas où elle s’apercevrait qu’elle a pris n’importe quoi, ce qui arrive toujours, et c’est tant mieux car ces allers-retours gonflent bien son emploi du temps. Et la cavalcade reprend, rive gauche, rive droite.
Ce marathon n’ayant rien d’un choix.
Enfin, petit à petit, l’âge venant et la fatigue avec, Francine prend l’habitude des bus. Intra-muros, il n’y a pas une ligne qu’elle n’ait empruntée. Et comme un dé, elle roule d’un quartier à l’autre, au hasard des correspondances. Elle roule tandis que la ville s’ébroue, se parfume, part travailler, déjeune, travaille encore, ne sent plus si bon, traîne avant l’heure du dîner, bâille, met ses chaussons et s’endort. Dans tous les quartiers c’est la même routine, le même tempo, le monde qui roule du matin au soir et Francine qui roule dans son sillage. Alors finalement, pour l’usage qu’elle en fait, un bus en valant un autre, un beau jour elle décide de se cantonner au 96, qui présente l’avantage de passer juste en bas de chez elle.
Ça fait des années maintenant qu’elle tourne à son bord. Des années de microbes dégelés en hiver, de sueur en été. Des années à préférer le sens de la marche, à privilégier la place côté couloir, d’où l’on peut déguerpir facilement. Des années bercées au son du diesel, seul capable d’endormir le grondement si ancien qui enfle de nouveau lorsque le soir, Francine gravit les marches de l’escalier menant à l’appartement, et s’apprête à affronter le silence. Un silence qui a pris ses quartiers du temps de Jean.
Jean, ce fut pourtant sa chance. Lui qui l’aima au point de la délester de tout tracas et de toute responsabilité. Lui qui prit toutes les décisions à sa place, comme celle d’avoir un enfant, idée qui jamais ne serait venue à Francine. »

Extrait
« Francine est née le 16 mai 1939, à Varsovie. Le soir même, le rabbin consigne sa naissance. Sur son registre, il inscrit «Edda», un prénom qui ne servira pas longtemps, vite jugé un peu trop voyant (c’est toute la complexité des biographies des personnes nées dans ces années-là, vers ces endroits-là). Edda-Francine portera également, durant les six premières années de sa vie, plusieurs noms de famille. Des noms qu’on lui fait répéter jusqu’à ce qu’elle les sache par cœur et qu’ils écrasent le précédent, avant de la prier de les oublier à jamais. Des noms qu’adulte elle entend encore parfois, ressurgissant à l’improviste, comme des chemises froissées du fond d’une armoire.
Elle arrive donc ce jour de printemps, et fait la joie de ses parents. Son père est un oto-rhino-laryngologiste aux yeux bleus. Francine ne saura jamais rien de plus sur lui, si ce n’est qu’il a le sens patriotique, mais pas celui de la famille. Sa mère, Dorota, a vingt-cinq ans lorsqu’elle accouche. Elle vient d’obtenir son diplôme de médecin et de s’inscrire à une spécialisation en gynécologie qu’elle ne pourra jamais faire. Ces deux-là, fraîchement débarqués à la capitale, se sont rencontrés un an plus tôt à Radom.
L’été passe. La panique règne. Les magasins, les écoles, les cafés ferment. Puis c’est l’automne et Varsovie devient le pire endroit sur terre. Encerclée, affamée, brûlée et bombardée par les nazis, elle finit par se rendre, et une nuit glaciale de novembre, les parents de Francine embarquent avec leur bébé à l’arrière d’un camion dont ils ont payé le chauffeur pour qu’il les conduise à Lwów, qui est sous contrôle soviétique. La vie de famille s’achève peu de temps après leur arrivée, lorsque le père de Francine s’engage dans l’armée Anders, basée sur le sol russe. Il part sans soupçonner le voyage fou qui l’emportera jusqu’en Palestine, ni sa durée ni son issue. Il part pour toujours mais il ne le sait pas, et avant de prendre congé d’elle il rassure son épouse.
«Ce ne sera pas bien long», lui dit-il. »

À propos de l’auteur
Marianne Maury-Kaufmann est l’auteur de Pas de chichis! et Dédé, enfant de salaud publiés en 2013 et 2014. Varsovie – Les Lilas est son deuxième roman. Elle est également illustratrice de presse et tient la chronique hebdomadaire «Gloria» dans Version Femina. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Nous aurons été vivants

tardieu_nous-aurons-ete-vivants

En deux mots:
Hannah croit voir sa fille dans la rue. Quel choc émotionnel, car Lorette a disparu depuis sept ans. Un événement qui a déstabilisé la famille et qui la plonge à nouveau dans ses souvenirs et dans sa quête jamais élucidée du pourquoi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une immense sensation de vide

À partir d’un choc émotionnel, la vision d’une fille disparue depuis sept ans, Laurence Tardieu nous offre un superbe roman sur la culpabilité, les relations familiales et la résilience.

À l’arrêt de bus, en plein Paris, Hannah croit voir sa fille Lorette qui a disparu depuis sept ans sans explication. On imagine ce que cette vision fugace peut remuer d’émotions, même si la personne en question n’est peut-être qu’une silhouette ressemblant à Lorette. Des souvenirs, des sensations, une sorte d’analyse froide d’une période désormais révolue, lorsqu’ils étaient une famille.
Car visiblement, ce drame a cassé quelque chose dans sa façon de voir le monde, mais aussi dans sa façon d’être avec les autres. Amis ou mari, parents ou relations, personne ne peut comprendre et personne ne peut ressentir ce qu’elle endure. Elle n’a plus envie de faire semblant, d’aller à ce dîner où tout le monde prendra bien soin d’éluder le sujet, mais n’en pensera pas moins. Cette première partie, grave et mélancolique, est en quelque sorte un constat d’échec. D’autant que Paul a retrouvé Marie Minard, une amie d’enfance, qu’il n’avait pas revue depuis 25 ans et avec laquelle il s’imagine pouvoir vivre une autre vie, reconstruire une relation qui laisserait de côté ce passé si pesant, si présent.
Hannah tente alors de s’accrocher aux moments heureux. Dans les images qui reviennent, il y a la rencontre avec Paul, avec Philippe et Lydie, les vacances en famille dans la belle maison près d’Arcachon, les premiers pas de Lorette. Les chapitres s’égrènent alors en quelques dates qui sont autant de marqueurs de cette vie pleine d’espoirs et d’épreuves, mais offrant un avenir. 9 novembre 1989, le jour où ils ont assisté ensemble à la chute du mur de Berlin, où elle s’est demandée ce que cela pouvait faire pour des membres d’une famille séparés depuis si longtemps de pouvoir enfin se retrouver. Puis il y a eu la disparition de Mam, sa mère, la naissance de Lorette, 18 septembre 1990, et le terrible «baby blues» qui a suivi, le 12 juillet 1993 et les vacances à Arcachon, le 31 décembre 1999, un réveillon à oublier, puis le 14 juin 2001, le 13 mars 2004, le 3 novembre 2006, le 17 août 2009, leur dernier été ensemble et ce 7 avril 2017 où Paul décide partir…
Avec Hannah, le lecteur voit le temps finir par tout user, ce temps qu’elle aimerait parfois saisir.
Laurence Tardieu, d’une écriture subtile et sensuelle, rend au plus près la quête éperdue de femme frappée par le malheur, happée par une peine qui l’empêche de communiquer. Elle sait qu’on ne refait pas le chemin à l’envers. Mais on peut toujours avancer. La troisième partie de ce beau roman va nous le prouver et nous offrir de superbes pages qui, j’en prends le pari, vous marqueront durablement.

Nous aurons été vivants
Laurence Tardieu
Éditions Stock
Roman
272 p., 19 €
EAN : 9782234084988
Paru le 2 janvier 2019.

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi à Arcachon, Rome, Moscou, Saint-Paul-de-Vence et Lille.

Quand?
L’action se situe des années 1980 à aujourd’hui.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce Lorette, partie il y a sept ans sans laisser la moindre trace ni mot d’explication, qui se tient, en ce matin d’avril 2017, de l’autre côté du boulevard ? Hannah, sa mère, croit un instant l’apercevoir. Peut-être a-t-elle rêvé. Mais, dès
lors, plus rien ne peut se passer comme avant: violent séisme intérieur, la vision a fait rejaillir tout ce qu’elle avait tenté d’oublier. Ce même jour, plusieurs destins, chacun lié à Hannah, voient leur existence basculer.
Une journée particulière, donc, mais aussi trente ans de la vie intime d’Hannah Bauer, femme, artiste, mère, prise dans les soubresauts de son histoire familiale et de celle de l’Europe, Nous aurons été vivants est un hymne à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Blog Les lectures d’Antigone
RFI (Littérature sans frontière – Catherine Fruchon-Toussaint)
Blog Cutur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Clara et les mots
Blog Les carnets d’Eimelle

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
De l’autre côté du boulevard, sur le trottoir, à moins d’une vingtaine de mètres d’Hannah, elle se tient là, imperméable beige, sac vert en bandoulière, bottes noires. Elle se tient là, aux côtés d’autres passants, attendant que le feu passe au rouge. Elle se tient là, nonchalante, comme s’il n’y avait rien de plus normal que se tenir là, un matin d’avril, sur ce trottoir parisien, oui comme si chaque matin depuis plus de sept ans elle avait continué à arpenter les rues de Paris et traverser des boulevards et attendre que des feux passent au rouge, elle se tient là, image tant de fois rêvée, fantasmée, soudain irrecevable, et la déflagration avec une extrême lenteur atteint Hannah, plonge sous la peau, traverse la chair, perforant le présent pour atteindre le cœur, lieu immémorial de la douleur, depuis des années muré, interdit d’accès, autour d’Hannah le monde s’est figé, les couleurs ont disparu, les formes vivantes ont disparu, le ciel a disparu, l’air même a disparu, ne reste plus qu’un élément, un unique élément, un CORPS, Hannah regarde et regarde et regarde encore la silhouette, là-bas, de l’autre côté du trottoir, il faudrait l’apostropher mais aucun son ne sort de sa bouche, il faudrait courir mais aucun signal ne parvient à ses jambes, et elle reste là, sans bouger, comme dans ces rêves où l’on ne peut plus courir. C’est à ce moment qu’elle voit les deux bus arriver, l’un derrière l’autre comme deux lourdes bêtes de somme, le premier ralentir, puis s’arrêter, le second s’arrêter à son tour, Hannah a perdu toute faculté de penser mais une voix à l’intérieur lui hurle qu’il faudrait y aller, faire un effort surhumain, être plus forte que sa peur, être plus forte que sa joie, s’élancer à travers le boulevard, s’élancer à travers les voitures, s’élancer à travers les klaxons, mais elle ne peut pas, elle ne peut rien, elle reste immobile, elle entend la voix à l’intérieur de son corps, à l’intérieur de sa tête, à l’intérieur de ses mains, et elle laisse faire, combien de temps cela dure-t-il, la sueur lui trempe le dos, elle demeure les yeux fixés sur les parois du premier bus, yeux débiles qui ne peuvent aller au-delà, qui s’écrasent contre les parois du bus comme elle-même a le sentiment de s’écraser de tout son long, compressée contre ces fichues parois, compressée à son tour comme une bête, et lorsque enfin, après une éternité, le premier bus lentement s’ébroue, suivi du second, tous deux semblables à deux énormes carcasses malhabiles, et que les yeux d’Hannah peuvent voir au-delà, de la silhouette au manteau beige, du sac vert en bandoulière, des bottes noires en léger déséquilibre, il ne reste rien.
Avait-ce eu lieu? Avait-ce réellement eu lieu? Avait-elle rêvé? Son cerveau avait-il disjoncté, inventant ce qui n’existait pas? Comment le savoir ? Comment en avoir la preuve. Il n’y avait pas de preuves, il n’y en aurait jamais, elle le savait déjà, et, à cette pensée, quelque chose en elle s’effondrait. Elle continuait pourtant à avancer, comme une idiote, sur le trottoir, que faire d’autre qu’avancer, il lui semblait que son corps s’était désarticulé, chaque membre se déployant selon une logique qui lui était propre mais son corps à elle, son corps en entier, elle ne le ressentait plus, elle en était coupée. Une poupée mécanique qui progressait, mètre après mètre.
Elle avançait et c’était comme si, à chaque pas, elle tombait.

Elle retrouve une sensation familière de son enfance. Ce n’est pas le noir, c’est autre chose encore, un brouillard épais, absolu, qu’on ne peut traverser, ni du regard ni de la pensée. Elle aimerait se rappeler ces prières qu’elle se récitait, jeune fille, et qui la sauveraient de tout pensait-elle alors, la déportant ailleurs, là où nulle peur ne pourrait plus l’atteindre. Mais, depuis, toute une vie a passé. Les prières sont devenues des paroles étrangères.
L’image la traverse en rafales. Elle a beau avoir déjà parcouru au moins cent mètres, l’image la pourchasse, l’image la talonne. Combien de temps cela a-t-il duré ? Sept, huit secondes ? Sept, huit secondes où elles ont été de nouveau comme réunies. Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Sept, huit secondes où cela a de nouveau existé, où le monde est redevenu comme avant. Lorette, debout, nonchalante, dans la rue.
Plus précisément : sept, huit secondes où elle a cru que le monde était redevenu comme avant.
On croit apprendre et on n’apprend rien. Quelques fractions de seconde et on se retrouve là, à avancer comme un fantôme, parmi ces gens dont la présence vous est devenue insupportable. Hannah aimerait être seule au monde, qu’il n’y ait plus aucun bruit, aucun mouvement, nulle trace du dehors, comme dans ces paysages de neige qui paraissent avoir effacé la vie. Elle aimerait le silence le plus profond pour revoir la silhouette, la faire surgir de nouveau, s’y vautrer, s’y absorber comme si elle constituait, à elle seule, l’univers entier.
Une image lui vient: elle à vélo, toute jeune fille, onze, douze ans peut-être, roulant derrière un ami de son père sur les routes anglaises, ce dernier se mettant soudain à accélérer alors elle accélérant à son tour, tentant de ne pas le perdre de vue, s’essoufflant peu à peu, percevant son souffle de plus en plus rauque dans sa poitrine, s’obstinant pourtant, effrayée de voir la silhouette s’éloigner alors qu’elle se trouve seule sur une route inconnue, à la tombée de la nuit, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, jusqu’à ce que l’air lui manque au point de tomber à terre. Pourquoi repense-t-elle maintenant à cet épisode?
Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Quelle part ces sept ou huit secondes représentent-elles dans son existence depuis le 4 janvier 2010? Elle délire. Elle délire elle le sait. Mais comment faire autrement? Faudra-t-il rester arrimée à cette vision, se la repasser en boucle, le jour, la nuit, pour ne rien en oublier, aucun détail, ou au contraire s’en délivrer au plus vite, la jeter hors d’elle, hors de sa mémoire, comme si tout ceci ne s’était jamais produit, afin de ne pas finir tout à fait folle ? Elle ne sait pas, elle croit savoir et, la seconde d’après, sur ce trottoir sur lequel quelques gouttes commencent à tomber, elle ne sait plus. Comment peut-on, alors que la vie a déjà tant passé et qu’on pense avoir fait le tour, depuis sept ans, de toute la violence qu’elle est capable de déployer, se retrouver défaite en quelques secondes? On n’a rien appris, rien. Tout recommence toujours comme au tout début. Le même brouillard. De ce qu’elle en avait perçu son corps était resté le même, et son visage, et sa manière de se tenir debout, légèrement désaxée. Et elle portait un sac vert pomme en bandoulière, et un imperméable beige, et des bottes noires. Comment était-elle habillée au matin du 4 janvier 2010? La question avait obsédé Hannah durant des mois. Elle avait dû emporter une petite valise de vêtements, il manquait quelques affaires dans l’armoire, pas grand-chose, combien de fois Hannah avait-elle ouvert l’armoire, tenté de reconstituer ce qui avait disparu, comme si la clef du mystère du départ de Lorette résidait dans le choix de vêtements qu’elle s’était décidée à emporter… Elle savait bien que ça n’avait aucun sens mais cette reconstitution lui avait permis, les premières semaines, d’avoir l’illusion de faire quelque chose – ne pas abdiquer. Jusqu’au jour où elle n’avait plus ouvert l’armoire. Lydie était venue la vider un matin, elle l’avait laissée faire, elle se souvenait de ces heures suffocantes, irréelles. Les gouttes se font plus épaisses à présent, Hannah les sent couler sur son visage. Elles lui semblent douces. Oh le visage de Lorette… Se souvenir… S’autoriser enfin à se souvenir… Plonger dans ce temps clos de toute part, refermé sur lui-même… Depuis combien de temps ne s’est-elle plus accordé ce droit… Heureux sur le moment mais si douloureux ensuite, une plongée voluptueuse pour aussitôt se reprendre le réel en pleine gueule : l’impensable, l’absence – ce qui avait été n’existait plus, ce qui avait été ne serait plus. C’était trop douloureux, Hannah n’y arrivait plus, la dernière fois elle avait cru qu’elle ne s’en remettrait pas, elle avait pensé qu’elle resterait là vissée sur son fauteuil et qu’elle ne se relèverait pas, alors elle s’était juré de ne plus le faire, elle préférait renoncer à tous ces souvenirs, s’en interdire l’accès, tout ça resterait cadenassé au fond d’elle. Et ce matin… Ce matin il y avait eu une trouée dans le temps… Passé et présent s’étaient rejoints… L’unité s’était reformée… Lorette s’était tenue debout sur le trottoir d’en face.

Extrait
« Tout s’était délité sans qu’il s’en aperçoive. Il se rappelait pourtant avoir été très amoureux lorsqu’il l’avait rencontrée, à trente ans. Elle, sociologue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silencieux, au regard obsédant (enchantement dont il avait fini, après plusieurs mois, par identifier l’origine : un très léger strabisme, dont on pouvait difficilement se rendre compte à moins de fixer longtemps les deux yeux, et à l’instant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui enviaient. Lui, jeune cancérologue passionné par son métier, promis à un brillant avenir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle, avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’aujourd’hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauffagiste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atrocement banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien longtemps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glisser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’hui plus de retour en arrière possible, plus de possibilité de bonheur ? »

À propos de l’auteur
Laurence Tardieu est l’auteur d’une dizaine de livres. Elle a notamment publié Le Jugement de Léa (Arléa, prix du roman des libraires Leclerc 2004) et, chez Stock, Puisque rien ne dure (prix Alain-Fournier), Rêve d’amour, Un temps fou et La Confusion des peines. (Source : Éditions Stock)

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Les amochés

AUROUSSEAU_les_amoches

En deux mots:
Abdel vit reclus dans un lieu-dit avec un couple de voisins. Son amie vient de le quitter et des phénomènes étranges apparaissent. Il va alors falloir qu’il se frotte aux autres, qu’il sorte de sa tanière pour redonner du sens à sa vie. Entreprise plus difficile qu’il ne croit.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’ermite des temps modernes

Nan Aurousseau revient avec un roman noir dans lequel il rassemble beaucoup de son vécu pour nous livre avec «Les Amochés» une fable cruelle sur la vie à la marge de la société.

Pour les vieux ours mal léchés comme Abdel Ramdankétif, la situation géographique de Montaigu-le-Fré est une sorte de paradis. Ce lieu-dit ne compte désormais que trois habitants, Jacky et Monette, «des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver» et le narrateur qui a choisi de rester là après la mort de ses parents. Cette vie d’ermite lui convient très bien. Il a un toit, se nourrit de peu et peut consacrer le reste de son temps à parcourir la région, aux livres qui tapissent son intérieur et à l’écriture.
«Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.»
Du coup Abdel est déprimé, car Chris «est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.»
Quand il se lève, il voit l’eau suinter des miroirs, n’a plus d’électricité et ne croise personne. Les Jacky semblent avoir disparu. Il décide alors de se rendre à la ville de M. pour signaler ce curieux phénomène. En route les choses demeurent tout aussi mystérieuses. Les voitures sont vides et tous les habitants semblent s’être évaporés.
La première personne qu’il rencontre est le serveur du café où il a l’habitude de prendre un verre, mais ce dernier ne lui est pas d’une aide très précieuse. Il ne veut pas d’histoires. Abdel va alors chercher de l’aide au commissariat, vide, à l’hôpital, vide et chez Chris dont l’appartement est lui aussi vide. Sandra et Laure, deux magnifiques jeunes femmes, croisent sa route et, après s’être méfiés de lui, décident de l’accompagner avant de disparaître.
N’était-ce qu’un mauvais rêve? Ou faut-il croire ces théories qu’il a découvert au fil de ses lectures, celle des «centrales nucléaires, des nœuds telluriques et tout ce merdier, la toile d’araignée atomique…»
Nan Aurousseau sait parfaitement jouer des codes du fantastique pour déstabiliser son lecteur, avant de la rattraper par un nouveau rebondissement. Et si Abdel avait tenté de maquiller un viol derrière une histoire rocambolesque? Toujours est-il que Sandra porte plainte et que notre ermite se retrouve aux mains de la police qui a pu le localiser via facebook : sur Facebook où des photos d’une fête du pain ont été postées et où il apparaît : «Mlle Sandra Planche vous a reconnu et elle est venue porter plainte contre vous. Voilà, vous savez tout. Je vais vous signifier votre garde à vue.»
Même s’il est persuadé de son innocence et sûr qu’elle va pouvoir être démontrée assez vite, il passe par la case prison. « On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. »
Notre homme, qui avait lu tous les sages de l’Antiquité et tous les philosophes modernes va apprendre beaucoup derrière les quatre murs de sa cellule. Avant de voler vers un épilogue tout aussi surprenant.
Un roman âpre et dur, mais aussi centré sur les quelques règles essentielles. Une sorte de viatique pour temps difficiles.

Les amochés
Nan Aurousseau
Éditions Buchet-Chastel
Roman
336 p., 18 €
EAN : 9782283031193
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le hameau de Montaigu-le-Fré, isolé en montagne. On y évoque aussi Paris, Marseille, et les alentours d’Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une vie de bâton de chaise et de nombreuses errances, Abdel Ramdankétif se retire dans le village de montagne où ses parents étaient venus vivre quand ils étaient arrivés en France. Tout a bien changé en quelques décennies : ses parents sont morts, et le village est quasi abandonné…
Seuls, Jacky et Monette, un couple de voisins, survivent à la manière de vieux sages. Abdel s’est installé là, loin des hommes et de la modernité dont il se contrefout. À la fête annuelle du village, il a même rencontré Chris, une psychiatre de la ville la plus proche. Leur histoire d’amour a duré trois mois.
Peu après la rupture qui a mis notre homme k.o., un évènement surnaturel se produit qui va conduire Abdel Ramdankétif au bord de la folie et le mêler aux histoires gratinées d’une étrange famille.
Observateur attentif du genre humain, Nan Aurousseau, dans ce nouveau roman noir, explore, avec un regard non dénué d’humour, une certaine province française –avec ses pauvretés et ses amochés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un bruit qui m’a tiré du sommeil ce matin. Quelque chose a frappé la vitre du Velux. Un choc sourd. Cela m’a réveillé brusquement. Le réveil marquait onze heures. Il s’était arrêté la veille j’ai supposé. Manque de piles je me suis dit. D’après la lumière il était plus tard que d’habitude. Je me lève tous les jours vers six heures. Ici il n’y a jamais de bruit le matin, le vent parfois fait grincer des tôles, battre un volet, agite la toile du parasol sur la terrasse si bien qu’on se croirait dans un bateau, mais pour le reste c’est le silence absolu. Non seulement le village est tout petit mais en plus il est abandonné. Tout le monde est parti, soit pour le cimetière, soit à M., en ville, soixante kilomètres plus loin. Ici on est en plein désert médical. C’est pour ça qu’ils partent les vieux. Pas de travail non plus. Il y a une cinquantaine d’années le village était vivant, les gens travaillaient à la ferme et puis il y a eu cette idée de barrage sur la rivière initiée par des industriels de l’électricité. Tous les villages devaient être noyés et le barrage fournir du courant à toutes les grandes agglomérations de la région mais on ne sait toujours pas pourquoi en cinquante ans le projet ne s’est jamais concrétisé. Cela dit l’État avait dépensé des millions et des millions pour racheter les biens et tous les gens avaient vendu au prix fort et s’étaient tirés ailleurs. Mes parents ont tenu bon contre les propositions de l’Administration et deux ou trois autres personnes aussi. Mon père il y croyait pas au barrage, ma mère non plus. Ils n’en voulaient pas. Ils ont subi pas mal d’intimidations d’après ce qu’on m’en a dit plus tard. J’étais gamin, ça me passait dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Finalement le village est devenu un hameau plein de ruines et les gens des bourgs voisins venaient chercher les poutres des maisons effondrées pour se chauffer l’hiver, les dalles des seuils pour mettre devant chez eux, les linteaux en chêne. Tout est parti comme ça et Montaigu-le-Fré est devenu un petit lieu-dit avec cinq habitants. Quand je me suis de nouveau installé ici, après la mort de mes parents, il n’y avait plus que les Jacky. Moi ça ne me gêne pas. Je suis bien ici. La maison qui fait face à la mienne est en ruine. Les propriétaires sont morts de vieillesse ou de maladies. Une voiture datant de Mathusalem est restée devant le perron. Elle est entièrement rouillée et envahie par les ronces qui ont brisé le pare-brise et toutes les vitres.
Oui, tous morts. Cancers pour la plupart. Sur la gauche il y a une autre maison complètement à l’abandon mais encore avec sa toiture qui se crève un peu plus chaque hiver. Squattés par les souris et les araignées, les vieux meubles y pourrissent paisiblement en sirotant le temps qui passe. Plus bas, après le chemin d’exploitation, il y a le Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver.
«Faut bien s’occuper des bêtes.»
Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.
– Les femmes elles y tiennent pas ici.
Signé Jacky.
– Et Monette alors?
– C’est une exception.
Chris n’en était pas une il faut croire. J’y avais cru pourtant. Elle aussi j’espère et puis le rythme a fait le reste. Un rythme bien trop lent, une routine absolue, peu de repères dans la journée, pas de bavardages inutiles. Et aussi gros point noir : pas de téléphone, les portables ne passent pas. Zone blanche. C’est mortel ça la zone blanche pour une femme habituée à vivre en ville. Pour situer la région disons que c’est au sud de l’impossible et assez près d’ailleurs. Montaigu-le-Fré, le lieu-dit où j’habite, est à 1642 mètres d’altitude, à flanc de montagne, tout près du col de Cerfroide, dans un creux, en adret, entre deux monts qui s’érodent. Très chaud en été, trop froid en hiver. Cerfroide veut dire qu’on a trouvé là, au Moyen Âge, un cerf roide, raide en français d’aujourd’hui, raide de froid parce qu’il gèle à mort en hiver et qu’on se retrouve parfois isolé pendant plusieurs semaines par la neige. »

Extraits
« Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver. « Faut bien s’occuper des bêtes. » Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août. »

« Elle était psy dans un HP à M. Elle fréquentait des malades mentaux toute l’année et ça ne devait pas être marrant comme métier. Enfin ça collait parfaitement entre nous, si bien qu’à la fin de la journée elle a pris l’initiative de m’embrasser et tout s’est embrasé. Chris c’est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.
Ce soir-là elle est restée chez moi pour dormir et on a fait l’amour toute la nuit. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis trois ans. Que ses patients lui prenaient tout son temps, qu’elle s’investissait totalement dans son boulot à l’hôpital. Moi j’étais en pleine forme, je bandais et rebandais à la demande. Elle était très libre et on a fait plein de trucs. Après, avant de s’endormir elle m’a dit une phrase du genre: «Je pensais pas que tu serais si inventif.»
C’était le printemps. Elle est restée trois jours pleins et elle est repartie dans un état second. Je n’ai plus eu de nouvelles pendant presque un mois. »

« Je n’avais jamais terminé le roman, j’en avais ébauché le plan avec beaucoup de difficulté. Pourtant c’était un bon départ et je connaissais la phrase de Racine : « Quand mon plan est fait ma pièce est écrite. » Eh bien mon plan était fait mais je n’avais jamais écrit le roman. C’est pour ça que je ne croyais plus aux « super-idées pour écrire un roman ». Je tenais mon journal et c’était déjà assez difficile. Il fait aujourd’hui environ mille deux cents pages. Il contient la recette du börtchi, le couscous lapon, et j’y raconte pourquoi les frites, inventées il y a très très longtemps au Tibet, ne sont arrivées qu’au XIXe siècle en Belgique. »

« On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. Quand j’allais à la bibliothèque j’y étais seul. Un détenu s’en occupait. Il essayait de motiver les jeunes mais il n’y parvenait pas. On avait reçu la visite d’un écrivain, un ex-détenu qui s’en était sorti grâce à l’écriture. Le bibliothécaire avait tout fait pour qu’il ait un peu de monde mais nous n’étions que trois lors de sa venue. Il était resté stoïque, nous avait parlé de son livre avec enthousiasme. Quand le détenu l’avait sorti des rayonnages pour en lire des extraits l’écrivain avait été déçu. Il manquait la moitié de la couverture cartonnée. Il ne comprenait pas pourquoi les détenus avaient abîmé son livre.
– Les filtres monsieur, les bouts de carton, pour les joints…
À part moi les deux autres, des jeunes qu’on avait presque sortis de force de leur cellule, dormaient sur leur chaise. »

À propos de l’auteur
Nan Aurousseau a passé son enfance dans le XXe à Paris. A 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. En 2005, paraît Bleu de chauffe – roman où il raconte sa vie. Il publie désormais chez Buchet/Chastel. (Source : Éditions Buchet/Chastel)

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Tenir jusqu’à l’aube

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En deux mots:
Une mère seule avec un petit enfant essaie de s’en sortir. On va la suivre tout au long de son combat quotidien pour mener de front son travail de graphiste et l’éducation de son fils. Une épreuve exténuante, un constat sans appel.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Le dur combat d’une mère célibataire

Un nouveau roman percutant signé Carole Fives. Après Une femme au téléphone, elle nous raconte dans Tenir jusqu’à l’aube le quotidien d’une mère célibataire. Dramatiquement juste, formidablement prenant.

Il y a de ces livres qui vous secouent. De ces histoires qui vous remuent. De ces scènes qui vous restent ancrées dans la mémoire. Carole Fives réussit une nouvelle fois à attraper son lecteur dès les premières lignes de ce court et bouleversant roman. Nous sommes à Lyon où nous prenons le pas d’une femme pressée. Après avoir fait manger son fils, l’avoir couché, lui avoir lu une histoire et attendu qu’il s’endorme, elle s’est offert une escapade de quelques minutes. Prendre l’air, croiser des gens, se promener seule: un luxe quasi impossible pour une mère célibataire. Car chaque pas résonne déjà de ce sentiment de culpabilité. Il pourrait arriver quelque chose au bébé. Aussi se dépêche-t-elle de monter les escaliers et n’est vraiment rassurée qu’en constatant que l’enfant dort toujours.
Tout au long du roman, il va en aller de même. Au fil des jours qui passent le poids de sa responsabilité va croître, les moments de liberté se limiter à la portion congrue.
Dans son appartement, qu’elle n’arrive plus à payer, elle doit être attentive chaque minute car son fils a vite fait de transformer la cuisine en champ de bataille, la salle de bain en territoire inondé ou le coin jeu en studio de street art.
Quand elle va à un rendez-vous ou se promène au parc de la Tête d’Or, sa vigilance ne doit pas se relâcher non plus. Il suffit d’un instant d’inattention pour le perdre, pour qu’il s’en prenne à un autre petit garçon ou qu’il chute malencontreusement.
Bien entendu, elle cherche des solutions. Le père de l‘enfant ayant démissionné, elle essaie de trouver une place de crèche. Mais pour l’obtenir elle aurait dû s’inscrire dès la conception de l’enfant. Son grand-père l’accueille quelquefois, mais s’énerve du manque d’éducation de son petit-fils et s’étonne du laisser-faire de sa fille.
Ajoutons encore à ce tableau les rendez-vous avec l’administration qui va briller par son incompétence à régler les problèmes ou, sorte de sommet de l’humiliation, à sa visite chez le pédiatre. Une scène que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.
On l’aura compris, le tableau dressé par Carole Fives ressemble à un long chemin de croix, une épreuve qui apparaît de plus en plus insoluble au fil des jours.
Le temps pour se consacrer à son métier de graphiste se réduit comme peau de chagrin, les dettes s’accumulent, pas plus le père que le grand-père n’apportent leur soutien.
Avec beaucoup d’à-propos, Carole Fives choisit d’agrémenter son récit en publiant d’une part des échanges menés sur internet avec des femmes rencontrant les mêmes problèmes et d’autre part des extraits de La chèvre de Monsieur Seguin, l’histoire qu’elle lit à son bout de chou et qui résonne très fort en elle.
L’épilogue de ce drame est aussi subtil que surprenant. Il nous prouve combien Carole Fives s’installe livre après livre, comme une voix originale de la littérature française contemporaine.

Tenir jusqu’à l’aube
Carole Fives
Éditions l’arbalète – Gallimard
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782072797392
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et l’enfant?
Il dort, il dort.
Que peut-il faire d’autre?»
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans. Du matin au soir, sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits. À quelques mètres de l’appartement d’abord, puis toujours un peu plus loin, toujours un peu plus tard, à la poursuite d’un semblant de légèreté.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle tire sur la corde, mais pour combien de temps encore?
On retrouve, dans ce nouveau livre, l’écriture vive et le regard aiguisé de Carole Fives, fine portraitiste de la famille contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Slate.fr (Thomas Messias)
Lyon capitale (Kevin Muscat)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Lecturissime 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin 


Carole Fives présente Tenir jusqu’à l’aube. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Avec quelle confiance l’enfant a avalé ses pâtes, ses légumes. Il a même terminé le yaourt aux fraises, son biberon de lait tiède. Avec ça, il devrait être calé.
Elle lui a lu une histoire, est restée près de lui jusqu’à ce que les petits poings se desserrent et relâchent enfin sa main.
Elle a encore patienté quelques minutes, l’obscurité de la pièce à peine perturbée par le stroboscope de la veilleuse lapin.
La porte d’entrée qu’elle referme avec mille précautions derrière elle.
Dans le hall, l’éclairage automatique se déclenche.
Il y a encore tant de monde dehors.
Un grand vent frais.
Marcher, juste, marcher. À peine le tour du pâté de maisons.
De la musique sort des fenêtres ouvertes d’un appartement, des rythmes de salsa. Elle perçoit des silhouettes. Des voix reprennent en espagnol un refrain qu’elle ne connaît pas. Quelqu’un se penche à la fenêtre, elle accélère.
Elle stoppe net devant la vitrine d’une agence immobilière. Les annonces s’illuminent sur les écrans LCD. Dernier étage avec terrasse, 1100 euros. Triplex ensoleillé, 850. La campagne à la ville, maison+ jardinet, 1200. Idéalement placé, traversant est-ouest, 850. Joli canut, pentes de la Croix-Rousse, 880.
Plus loin un autre appartement, une autre fête. Un son plus rock, plus puissant. Un livreur à scooter l’évite de justesse sur le trottoir, elle bondit et s’excuserait presque.
Une petite bande éméchée traverse la rue, il est vraiment! Il est vraiment phénoménal.
Mais son smartphone vibre déjà dans sa poche. Elle ralentit, savoure ses derniers pas. Le badge sur l’interphone, les escaliers quatre à quatre.
Sixième étage droite.
Elle rouvre la porte, essoufflée.
À l’intérieur, rien n’a bougé.
Dans la petite chambre, le ronflement régulier de l’enfant. Il est encore enrhumé, demain, elle lui fera un lavage de nez, même s’il déteste ça.
C’est bon pour ce soir.
Désormais elle tient ce trésor, elle pourra recommencer. »

Extrait
« Elle tapa avec son poing sur son fax, et lui sortit la liste des pièces à réunir pour monter le dossier. Et il n’y avait pas de temps à perdre, les délais étaient de minimum six mois avant d’envisager une audience devant un juge. Elle lui tapota l’épaule en la poussant vers la sortie, et lui assura que dans cette bataille qui commençait, elle n’était plus seule. En attendant, elle était priée de lui verser un acompte de cinq cents euros, à l’ordre du cabinet. »

À propos de l’auteur
Carole Fives est née le 12 novembre 1971 dans le Pas-de-Calais. Après une licence de philosophie et une maîtrise d’arts plastiques, Carole Fives entre à l’école des beaux-arts de Paris où elle obtient le diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Artiste plasticienne et vidéaste, elle écrit d’abord dans le cadre de performances sonores. Un premier recueil de nouvelles est publié en 2010, Quand nous serons heureux, qui est récompensé par le prix Technikart, présidé cette année-là par Alain Mabanckou. Elle est aussi auteur d’albums et de romans jeunesse notamment à l’École des Loisirs (Zarra, Modèle vivant… ) et chez Hélium. Elle travaille régulièrement avec les dessinatrices Dorothée de Monfreid et Séverine Assous. Après avoir vécu à Lille, elle s’est installée récemment à Lyon. (Source: Wikipédia)

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