Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

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la mer monte

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En 2042 le monde aura bien changé, d’une part en raison des progrès technologiques, mais aussi en raison des dérèglements climatiques. Lisa nous en raconte le quotidien tandis que sa mère se rattache à ses souvenirs du début des années 2000. Un chassé-croisé fort intéressant.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

2042, odyssée de la planète

Aude Le Corff a trouvé une manière habile de traiter de la question environnementale. Dans «La mer monte», elle confronte le quotidien de Lisa en 2042 aux souvenirs de sa mère Laure.

Nous sommes à Paris, Boulevard des Batignolles. Sortant du métro station Rome, Lisa se hâte de rentrer chez elle pour n’avoir pas à affronter la forte chaleur qui écrase la ville malgré les mesures prises, à savoir «blanchir les toits, les trottoirs, les façades, ventiler, ombrager les différents espaces». Lorsque s’ouvre la porte de son appartement, qui l’a reconnue, elle aura pu apprécier le quai végétalisé, entendre les drones omniprésents, écouter les conseils de créatures virtuelles, admirer les fougères arborescentes, se faire héler par une vendeuse de sandales connectées.
En cette année 2042, son interlocuteur virtuel lui aura résumé les données enregistrées sur sa santé: «Vous avez ri quatre fois, ce qui est bon pour votre santé, et à part trois élévations dues au stress, votre rythme cardiaque est resté stable. Votre tension est normale. Vous n’avez marché que vingt-deux minutes, contre quarante préconisées par le ministère de la Santé, nous vous conseillons demain de sortir à la station Courcelles, et de finir votre trajet à pied afin de ne pas devenir obèse.»
On imagine tout à la fois le bénéfice de ces informations et l’agacement que peut provoquer cette surveillance permanente. Lisa n’a du reste pas envie d’en savoir plus. Pas plus qu’elle n’a envie de rappeler sa mère qui a déjà essayé de la joindre à trois reprises. Elle se fait livrer son repas du soir, et après un passage sous le jet brumisateur, enfile sa tunique d’intérieur avant de s’affaler sur le canapé pour regarder un épisode de sa série préférée en réalité virtuelle avec Topor, son compagnon qu’elle n’appelle plus «robot» depuis bien longtemps.
On imagine le plaisir qu’à pu avoir Aude Le Corff à imaginer notre quotidien dans un peu plus de deux décennies, ne se contentant pas des trouvailles techniques, mais aussi de dresser cette évolution de la société vers davantage d’individualisme, la plupart des appartements étant désormais conçus pour des personnes seules. Le second sujet qui préoccupe la population, ce sont les effets du dérèglement climatique et l’afflux de réfugiés, venant notamment des côtes françaises: «La maison de mon enfance, sur la pointe nord de l’île de Ré, a subi de nombreux dégâts. Le salon a pris l’eau plusieurs fois, elle n’est plus habitable. Un héritage englouti, et tant de souvenirs près du phare des Baleines à présent inaccessible. La plupart des insulaires ont déménagé, la plage sur laquelle je jouais petite n’existe plus, avalée par la mer qui est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques. Les digues renforcées n’ont pas résisté longtemps.»
C’est dans cette maison, aujourd’hui rayée de la carte, que sa mère a appris qu’elle ne reverrait pas son fiancé, parti quelques jours plus tôt rendre visite à sa famille en Toscane. Sans davantage d’explications, il déménage en Australie, laissant Laure dévastée.
Un mystère que Lisa va essayer de percer en découvrant les agendas de sa mère, en creusant dans les étapes de sa vie depuis sa naissance durant la canicule de 2003, en passant par les différentes catastrophes naturelles qui ont conduit de «l’ère de la pollution sans conscience à l’ère écologique dure».
Un mystère qui va tenir le lecteur en haleine, qui va illustrer les relations difficiles entre mère et fille, et qui va donner au roman une dimension psychologique supplémentaire. D’autant que l’épilogue est aussi habilement construit que le livre lui-même.
Comme l’ont relevé certains membres du jury du Prix Orange du Livre 2019, il n’est somme toute pas si fréquent que les écrivains s’emparent de problématiques actuelles comme le réchauffement climatique. Aude Le Corff relève le pari haut la main.

La mer monte
Aude Le Corff
Éditions Stock
Roman
248 p., 19,50 €
EAN 9782234087187
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe en 2042, avec des retours en arrière jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lisa vit seule à Paris dans un appartement connecté. Dehors, le chant des cigales est aussi accablant que la chaleur, les drones filent entre les immeubles et surveillent les habitants, des créatures virtuelles parlent aux piétons. Nous sommes en 2042. Des catastrophes naturelles ont frappé le monde, forçant les dirigeants à entamer une transition écologique radicale. La jeune femme participe à cette nouvelle société mais aspire à plus de liberté. Quant à Laure, sa mère, elle cherche des remèdes à son anxiété. Depuis l’enfance, Lisa s’interroge. Quel évènement a bouleversé sa mère dans les années 90? Pourquoi un tel silence autour? Le journal de Laure et l’enquête de Lisa en dévoileront peu à peu les clés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le boudoir de Nath 
Blog Les livres de K79
Blog Charlie et ses drôles de livres
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lisa
Le chant des cigales sature l’atmosphère. Du lever au coucher du soleil, leur vacarme résonne jusque dans les couloirs du métro parisien. Station Rome, quelques personnes se dirigent comme moi vers la sortie, fendant la brume rafraîchissante qui plane sur le quai végétalisé. Je marche d’un pas pressé entre les fougères arborescentes sans prêter attention à la femme virtuelle qui vante les mérites de sa paire de sandales connectées. À droite de mon champ visuel, un message clignotant que je supprime aussitôt m’incite à rappeler ma mère. Elle a tenté de me joindre trois fois pendant mon travail. Je sens poindre l’irritation familière.
Dans l’escalator, chacun se prépare à l’éblouissement qui va suivre, c’est comme un flash dont l’effet semble décuplé par le tumulte des insectes. Je cherche mes lunettes de soleil tandis que l’homme devant moi déplie un large chapeau sur la tête de son fils. Un air compact et oppressant pénètre dans le souterrain.
Nous ne sommes qu’en avril, mais il fait particulièrement chaud cette année. Malgré les efforts controversés de la Mairie pour atténuer les effets du climat perturbé, blanchir les toits, les trottoirs, les façades, ventiler, ombrager les différents espaces, notre inconfort dans les rues demeure.
Boulevard des Batignolles, la porte de mon immeuble s’entrouvre à mon approche. Je suis à peine entrée dans l’ascenseur qu’il me propulse au cinquième étage. Une voix masculine s’élève :
– Bonsoir, Lisa, j’espère que votre journée a été agréable. Vous avez ri quatre fois, ce qui est bon pour votre santé, et à part trois élévations dues au stress, votre rythme cardiaque est resté stable. Votre tension est normale. Vous n’avez marché que vingt-deux minutes, contre quarante préconisées par le ministère de la Santé, nous vous conseillons demain de sortir à la station Courcelles, et de finir votre trajet à pied afin de ne pas devenir obèse.
– Obèse?
– Oui, vous pesez sept kilos de trop par rapport à votre poids de forme, contre six la semaine dernière.
– Toujours aussi délicat…
– Respirez profondément lorsque vous sentez la nervosité monter, ceci afin d’épargner à votre cœur un emballement excessif et inutile.
J’ignore son doucereux « au revoir, Lisa » et pousse la porte de mon appartement qui elle aussi m’a identifiée.
L’entrée obscure s’éclaire sur mon passage. L’aspirateur a silencieusement œuvré une partie de la journée entre les pièces, les quelques miettes sur le tapis du salon ont disparu. Je me sers un verre d’eau tandis que la voix, féminine cette fois, me propose sur un ton enjoué de passer une commande pour le dîner. Je soupire puis j’accepte. Mon frigo est vide, et il fait trop chaud pour cuisiner. Je n’ai qu’une envie, me détendre sous le jet brumisateur, enfiler ma tunique d’intérieur et m’affaler sur le canapé.
La voix m’informe que la septième saison de ma série favorite, Crazy Women in the Nineties, est disponible. Mon exclamation joyeuse retentit dans l’appartement et ma douche est remise à plus tard. Je m’installe confortablement et m’apprête à lancer un épisode en réalité virtuelle, lorsqu’une sensation de malaise m’envahit. Ma mère. J’hésite mais la culpabilité me gâcherait la soirée. Je demande sans entrain à écouter ses messages.
Topor vient se pelotonner sur mes genoux et, en ronronnant, diffuse une fraîcheur agréable le long de mes cuisses et contre mon ventre.
Les trois messages disent à peu près la même chose, avec une impatience grandissante.
Lisa, tu ne m’as pas appelée cette semaine, j’ai peur que tu te renfermes sur toi, tu vois des amis? Tu parles plus à ta grand-mère qu’à moi, ça m’exaspère.
Je ne peux m’empêcher de singer son ton inquiet et ses mimiques angoissées. L’entendre fait vibrer au creux de ma poitrine un mélange ancien de terreur irraisonnée, d’affection et de frustration. Mon regard glisse sur l’ameublement minimaliste, une table basse, des étagères garnies de livres et de photos encadrées de Paris au XXe siècle. Peu de fantaisie, pas de jouets. Je prends conscience de ma solitude avec un léger pincement au cœur, mais je me ressaisis. C’est moi qui désire vivre ainsi. »

Extrait
« La maison de mon enfance, sur la pointe nord de l’île de Ré, a subi de nombreux dégâts. Le salon a pris l’eau plusieurs fois, elle n’est plus habitable. Un héritage englouti, et tant de souvenirs près du phare des Baleines à présent inaccessible. La plupart des insulaires ont déménagé, la plage sur laquelle je jouais petite n’existe plus, avalée par la mer qui est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques. Les digues renforcées n’ont pas résisté longtemps.
L’île a perdu la moitié de sa surface, les marais salants à l’ouest ont été absorbés par la mer, dessinant des îlots reliés par des routes submersibles ou des cordons dunaires truffés de pieux en béton. Cet archipel est devenu un sanctuaire pour les oiseaux migrateurs ; des grues cendrées, des ibis, des cigognes ou des balbuzards pêcheurs occupent les jardins abandonnés, dans lesquels flottent parfois une vieille planche à voile, une poupée, un ballon négligés par les bandes de pillards qui ont écumé l’île à chaque tempête. »

À propos de l’auteur
Aude Le Corff a travaillé en entreprise puis dans l’accompagnement humain avant de se consacrer à l’écriture. Ses chroniques de blog ont été primées par la rédaction du magazine Elle en 2009. Elle a publié chez Stock Les arbres voyagent la nuit et L’Importun. (Source : Éditions Stock)

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100 chroniques de livre

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Varsovie-Les Lilas

MAURY-KAUFMANN_varsovie_leslilas
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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Francine passe sa vie dans le bus qui relie La porte des lilas à la gare Montparnasse. Parce que Francine ne peut rester sans bouger, parce que Francine est une rescapée de la Shoah, parce que Francine est seule. Sauf qu’elle va faire une rencontre…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme du bus 96

Le second roman de Marianne Maury Kaufmann met en scène Francine, née le 16 mai 1939 à Varsovie. On la retrouve plus d’un demi-siècle plus tard dans un bus parisien avec qu’une rencontre ne vienne changer sa vie.

L’histoire de Francine débute bizarrement, dans le bus parisien 96, celui qui assure la liaison entre la Porte de Lilas et la Gare Montparnasse. Si par hasard vous l’empruntez un jour, vous pourriez très bien la croiser, car elle y vit. «Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.»
Car le côté obscur, Francine le porte depuis sa naissance ou presque, le 16 mai 1939, à Varsovie. Pas plus ses parents qu’elle ne devinent qu’ils n’auront guère plus d’une année de vie commune à partager. Son père s’engage dans l’armée Anders qui deviendra l’armée polonaise de l’Ouest. Sa mère, qui a obtenu son diplôme de médecin, est raflée et part avec Francine vers les camps. «Heureusement, elle ne sait pas encore que rien de ce qu’elle a rêvé n’adviendra, heureusement, elle ignore l’horreur qui le remplacera.»
Francine sera libérée, mais conservera de cette expérience ce traumatisme qui se concrétise par l’impossibilité de rester quelque part sans bouger. Imaginant peut-être qu’une vie «normale» l’aidera à surmonter ce besoin irrépressible, elle se marie. Mais son époux ne peut qu’assister impuissant à ses escapades incessantes. C’est d’abord à pied qu’elle arpente la capitale, puis les musées avant de se rabattre, l’âge venant, sur les bus. Entre temps, elle s’est retrouvée seule, ce qui n’a pas arrangé les choses.
Il y a bien son rendez-vous hebdomadaire, le repas chez Gérard et Sandra. Mais cela fait bien longtemps qu’elle considère ce rituel comme une corvée. D’ailleurs Sandra «en a marre des survivants, de leurs cicatrices et de leurs obsessions». Ce soir-là, elle pourrait leur raconter qu’elle a croisé un regard dans le bus et que cette femme a éclairé son après-midi. Mais elle préfèrera se taire. Et tenter de la revoir.
Quelques temps plus tard sa vie aura changé. «Toutes les vieilles habitudes sont obsolètes. Pleine d’une énergie neuve qu’elle ne sait à quoi employer, elle n’est plus qu’une toupie qui tourne autour de son idée fixe, dans un monde resté désespérément semblable.»
Avril, qu’elle a surnommé la Bougie en raison de sa stature très rigide, a accepté de partager sa solitude avec elle. Et même si elle est toxique, leur relation va balayer ses – mauvaises – habitudes.
Dans ce court mais percutant roman, Marianne Maury Kaufmann réussit à faire le lien entre les drames d’hier et d’aujourd’hui et à réunir les rivières souterraines qui emportent le cœur de deux femmes vers des rives mouvantes.

Varsovie-Les Lilas
Marianne Maury Kaufmann
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782350874869
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Pologne et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire qu’on traîne derrière soi, il faudrait pouvoir la déposer quand elle ne nous va plus. Francine la trimballe, et voudrait bien s’en délester. Mais à qui raconter? Aux psys, aux amis d’autrefois, à cette araignée de Dina? Et si elle parlait plutôt à cette drôle de fille-là, qu’elle a croisée dans le bus où elle bourlingue toute la journée? Dans Paris qui scintille, la bonne oreille n’est pas toujours celle que l’on croit!
Sur le trajet Varsovie – Les Lilas, une femme est décidée à faire triompher la vie. La vie, contre l’indicible blessure qui hante les rescapés. Guidée par sa plume énergique et tendre, Marianne Maury Kaufmann vous invite à un voyage imprévisible aux sentiers escarpés, où la vie est têtue, et belle!

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Yonne républicaine (Blandine Hutin-Mercier)
Blog Le boudoir de Nath


Marianne Maury Kaufmann présente Varsovie-Les Lilas © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TIENS, UN TEXTO. Francine consulte sa messagerie. Le téléphone est vieux et paresseux, les touches répondent mal et déjà pointe la mauvaise humeur, qui est, chez Francine, une touche ultrasensible. C’est sa fille, voilà qui va permettre à la mauvaise humeur de se déployer largement. Que veut-elle, Roni, à part éviter de parler de vive voix à sa mère? Le message dit: «Ça va? Baisers».
Si Roni désirait sincèrement de ses nouvelles, elle demanderait juste «Ça va?». Les baisers sont un paratonnerre. Francine pianote en retour «Ça va», elle expédie le message et referme le couvercle du téléphone, d’une tape. Tout autour de son cœur déferle alors une vague poivrée d’adrénaline. Elle aurait dû ajouter «Baisers», elle aussi. Ça se fait. Elle le sait bien. Il ne s’agit pas de s’embrasser pour de bon. Il ne s’agit même pas d’en avoir envie. Il s’agit d’une convention, la vie doit beaucoup aux conventions. Il s’agit d’un code. Et voilà, elle va se torturer pour une histoire de code. C’est extraordinaire à quel point sa fille est douée pour lui casser le moral : en trois mots, elle la fiche par terre.
Les avertisseurs du bus, ces petits coups de cloche que Francine n’entend plus d’habitude, semblent dirigés expressément vers son crâne et même vers un point précis de son crâne. C’est un peu facile. S’occuper de sa vieille mère, ça ne se limite pas à ça. Elle voit Roni comme si elle l’avait devant elle. Elle l’entend.
«J’ai encore oublié d’appeler ma mère. Je vais plutôt lui envoyer un message, ça ira plus vite.»
Et alors? Elle est où la chaleur? Francine écoute souvent des vieilles se plaindre au téléphone, raconter leurs journées, leurs résultats d’analyses. À qui d’autre qu’à leur marmaille infligent-elles ça? C’est dans l’ordre. C’est normal. À quoi ça sert d’avoir des enfants, si ce n’est à adoucir le grand âge? Elle est mal tombée, voilà tout.
Francine tripote son téléphone, et finalement elle relit sa réponse. Elle pourrait ajouter une ligne sur la météo, à la rigueur. Une ligne sur cette glu qu’ils prédisent à la radio. Comme s’il était nécessaire de la prédire vu qu’elle est déjà installée et pour six mois, ce qui est évident puisque le même phénomène se reproduit chaque année (Francine peut leur faire, leur météo). Une ligne sur ce thème, c’est une excellente idée.
Elle a commencé à rédiger, grisaille, tunnel et cetera, mais elle s’interrompt. Roni est tellement rouée qu’elle est capable de la contrer, même là-dessus. Même sur la durée de l’hiver parisien. Pour le plaisir. Pour le sport. Et puis elle vaque certainement à des affaires d’une importance supérieure, à l’instant même. D’autant plus légère qu’en envoyant son message lapidaire, elle s’est délestée d’une corvée. Le bulletin météo a toutes les chances de tomber à plat. Francine range son téléphone et se jure de ne plus y toucher. Elle regarde dehors. Le bus fonce dans le couloir qui lui est réservé, au ras des files de voitures immobilisées. Et il attrape un feu orange, et il survole un carrefour. Ils sont doués, ces chauffeurs. Parfois même, virtuoses. Dans un cahot, Francine décolle du siège. Pendant une seconde, elle se sent libre. Une seconde. Et c’est reparti. Qu’est-ce qu’ils sont nombreux, les gens, dans cette ville. Et quel spectacle ils offrent, tassés dans leurs voitures à l’arrêt. Pires que des bêtes. Elle les enjamberait bien tous, tiens, et elle traverserait Paris d’un seul bond. Son vol plané lui a remis les idées en place : il aurait été ridicule, son post-scriptum.
Cette histoire débute, donc, dans un bus. Un choix qui n’est ni arbitraire, ni facétieux. Un choix qui n’est même pas un choix, à vrai dire, mais une obligation. Car Francine vit dans le bus. Et plus précisément dans le bus numéro 96.
Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.
Les machinistes se posent sans doute parfois la question de savoir ce qui leur vaut cette compagnie, même si, à leur poste, rien n’étonne plus. En tout cas, ils ont bien compris qu’elle ne va nulle part, celle qui, après les avoir salués d’une voix basse presque d’homme, droite comme un i, bien habillée, bien coiffée, leur reste sur les bras de terminus en terminus. Ils ont aussi compris que son nulle part, elle y va seule. Elle est seule dans la vie tout court, supposent-ils. Et ils n’ont pas tort. Ils s’en coltinent tellement, de ces naufragés.
Une chose, cependant, distingue celle-ci des autres: sa façon de bondir soudain, de changer de siège sans raison apparente. Ça, on peut dire que ça la caractérise, oui. Ils sont nombreux à travailler sur la ligne, et tous ont repéré ses caprices. Ils ont repéré comment à longueur de journée cette vieille ricoche, de la rotonde à la sortie, de la sortie à l’avant, et ainsi de suite. Tous, ils savent qu’il faut s’attendre à ce qu’elle les quitte aussi soudainement et à n’importe quel point du parcours. Ils savent qu’elle plongera dehors, pour, une fois sur le trottoir, attendre que le prochain bus la cueille, un bus en tous points semblable à celui dont elle vient de s’éjecter en catastrophe. Avec un comportement pareil, ils ne peuvent pas supposer qu’elle emprunte les transports pour voyager d’un point à un autre. Il leur faut l’admettre, elle est dans le bus pour être dans le bus.
Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, en revanche, c’est la raison de cette dépendance. Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, c’est le vertige. Celui qui prend Francine dès qu’elle est immobile. Dès qu’elle stationne. Les chauffeurs ne peuvent pas savoir que c’est lui qui la jette en avant. Que c’est lui qui la précipite dans leurs bus et l’en expulse avec la même autorité. Le vertige qui survient irrésistiblement dès qu’elle se pose quelque part, comme une force supérieure qui veille à ce qu’il ne lui pousse jamais la moindre racine.
À l’école il est déjà là, le vertige, et on le qualifie d’indiscipline. Dieu sait qu’avec le retard qu’elle a pris dès le début de sa scolarité, Francine devrait se tenir à carreau sur son banc, au lieu de gigoter comme un poisson. Mais cette agitation n’a rien à voir avec la volonté. La preuve, c’est qu’il se passe la même chose quand elle est invitée chez ses petits camarades, d’où elle grille d’envie de repartir à peine arrivée – et comment expliquer ça sans être désagréable? Son vertige la prend même au cinéma, où elle ne visionne les films qu’avec le ventre noué de crampes, ce qui ne l’aide pas à aimer ce passe-temps.
Elle doit se déplacer. Et cette bougeotte, ce n’est ni de l’impolitesse ni de l’impatience, Dieu le sait bien, contrairement aux chauffeurs de bus.
Quand elle se marie, très jeune, avec le premier homme qui demande sa main, ils s’installent à Paris, dans l’appartement qu’elle occupe toujours. Mais hélas, le sol ne se stabilise pas pour autant. Le vertige ne desserre pas son étreinte. Les murs, sur lesquels son mari compte pour la rassurer, le toit qui pourrait, croit-il, l’en abriter, ne prémunissent pas Francine contre sa manie. Et elle les quitte, les murs et l’époux, dès le matin. Elle s’envole pour ne revenir qu’à la nuit, avec rien à raconter si ce n’est une interminable randonnée. Car à l’époque, elle marche.
Elle sillonne la ville en tous sens. Tête baissée, indifférente au décor, elle parcourt des kilomètres. Elle peut très bien trotter comme ça sans s’arrêter, et faire sa journée de huit heures comme tout le monde. Toutefois, comme tout le monde également, elle ressent la plupart du temps la nécessité d’avoir un but. Alors elle fréquente les musées, où elle rejoint d’autres désœuvrés dans son genre. La beauté des œuvres ne l’atteint pas, la beauté, elle ne sait pas ce que c’est. Mais pour se distraire et avoir un but à l’intérieur du but, elle note la date et la provenance des œuvres. Elle accomplit ainsi, sans oublier un seul recoin, le tour de toutes les salles. Puis elle ressort, la tête farcie comme un pense-bête, soulagée que rien ne l’ait retenue.
S’il n’y a pas de musée sur sa trajectoire, elle peut faire des achats. Mais comme elle se sent encore moins à l’aise dans les magasins qu’au milieu des tableaux, elle ne prend aucun risque et s’arrête toujours dans les mêmes boutiques. Là, imitant les autres, elle achète. Elle achète en se posant beaucoup de questions, et emporte toujours un reçu qui lui permettra d’échanger au cas où elle s’apercevrait qu’elle a pris n’importe quoi, ce qui arrive toujours, et c’est tant mieux car ces allers-retours gonflent bien son emploi du temps. Et la cavalcade reprend, rive gauche, rive droite.
Ce marathon n’ayant rien d’un choix.
Enfin, petit à petit, l’âge venant et la fatigue avec, Francine prend l’habitude des bus. Intra-muros, il n’y a pas une ligne qu’elle n’ait empruntée. Et comme un dé, elle roule d’un quartier à l’autre, au hasard des correspondances. Elle roule tandis que la ville s’ébroue, se parfume, part travailler, déjeune, travaille encore, ne sent plus si bon, traîne avant l’heure du dîner, bâille, met ses chaussons et s’endort. Dans tous les quartiers c’est la même routine, le même tempo, le monde qui roule du matin au soir et Francine qui roule dans son sillage. Alors finalement, pour l’usage qu’elle en fait, un bus en valant un autre, un beau jour elle décide de se cantonner au 96, qui présente l’avantage de passer juste en bas de chez elle.
Ça fait des années maintenant qu’elle tourne à son bord. Des années de microbes dégelés en hiver, de sueur en été. Des années à préférer le sens de la marche, à privilégier la place côté couloir, d’où l’on peut déguerpir facilement. Des années bercées au son du diesel, seul capable d’endormir le grondement si ancien qui enfle de nouveau lorsque le soir, Francine gravit les marches de l’escalier menant à l’appartement, et s’apprête à affronter le silence. Un silence qui a pris ses quartiers du temps de Jean.
Jean, ce fut pourtant sa chance. Lui qui l’aima au point de la délester de tout tracas et de toute responsabilité. Lui qui prit toutes les décisions à sa place, comme celle d’avoir un enfant, idée qui jamais ne serait venue à Francine. »

Extrait
« Francine est née le 16 mai 1939, à Varsovie. Le soir même, le rabbin consigne sa naissance. Sur son registre, il inscrit «Edda», un prénom qui ne servira pas longtemps, vite jugé un peu trop voyant (c’est toute la complexité des biographies des personnes nées dans ces années-là, vers ces endroits-là). Edda-Francine portera également, durant les six premières années de sa vie, plusieurs noms de famille. Des noms qu’on lui fait répéter jusqu’à ce qu’elle les sache par cœur et qu’ils écrasent le précédent, avant de la prier de les oublier à jamais. Des noms qu’adulte elle entend encore parfois, ressurgissant à l’improviste, comme des chemises froissées du fond d’une armoire.
Elle arrive donc ce jour de printemps, et fait la joie de ses parents. Son père est un oto-rhino-laryngologiste aux yeux bleus. Francine ne saura jamais rien de plus sur lui, si ce n’est qu’il a le sens patriotique, mais pas celui de la famille. Sa mère, Dorota, a vingt-cinq ans lorsqu’elle accouche. Elle vient d’obtenir son diplôme de médecin et de s’inscrire à une spécialisation en gynécologie qu’elle ne pourra jamais faire. Ces deux-là, fraîchement débarqués à la capitale, se sont rencontrés un an plus tôt à Radom.
L’été passe. La panique règne. Les magasins, les écoles, les cafés ferment. Puis c’est l’automne et Varsovie devient le pire endroit sur terre. Encerclée, affamée, brûlée et bombardée par les nazis, elle finit par se rendre, et une nuit glaciale de novembre, les parents de Francine embarquent avec leur bébé à l’arrière d’un camion dont ils ont payé le chauffeur pour qu’il les conduise à Lwów, qui est sous contrôle soviétique. La vie de famille s’achève peu de temps après leur arrivée, lorsque le père de Francine s’engage dans l’armée Anders, basée sur le sol russe. Il part sans soupçonner le voyage fou qui l’emportera jusqu’en Palestine, ni sa durée ni son issue. Il part pour toujours mais il ne le sait pas, et avant de prendre congé d’elle il rassure son épouse.
«Ce ne sera pas bien long», lui dit-il. »

À propos de l’auteur
Marianne Maury-Kaufmann est l’auteur de Pas de chichis! et Dédé, enfant de salaud publiés en 2013 et 2014. Varsovie – Les Lilas est son deuxième roman. Elle est également illustratrice de presse et tient la chronique hebdomadaire «Gloria» dans Version Femina. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Nous aurons été vivants

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En deux mots:
Hannah croit voir sa fille dans la rue. Quel choc émotionnel, car Lorette a disparu depuis sept ans. Un événement qui a déstabilisé la famille et qui la plonge à nouveau dans ses souvenirs et dans sa quête jamais élucidée du pourquoi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une immense sensation de vide

À partir d’un choc émotionnel, la vision d’une fille disparue depuis sept ans, Laurence Tardieu nous offre un superbe roman sur la culpabilité, les relations familiales et la résilience.

À l’arrêt de bus, en plein Paris, Hannah croit voir sa fille Lorette qui a disparu depuis sept ans sans explication. On imagine ce que cette vision fugace peut remuer d’émotions, même si la personne en question n’est peut-être qu’une silhouette ressemblant à Lorette. Des souvenirs, des sensations, une sorte d’analyse froide d’une période désormais révolue, lorsqu’ils étaient une famille.
Car visiblement, ce drame a cassé quelque chose dans sa façon de voir le monde, mais aussi dans sa façon d’être avec les autres. Amis ou mari, parents ou relations, personne ne peut comprendre et personne ne peut ressentir ce qu’elle endure. Elle n’a plus envie de faire semblant, d’aller à ce dîner où tout le monde prendra bien soin d’éluder le sujet, mais n’en pensera pas moins. Cette première partie, grave et mélancolique, est en quelque sorte un constat d’échec. D’autant que Paul a retrouvé Marie Minard, une amie d’enfance, qu’il n’avait pas revue depuis 25 ans et avec laquelle il s’imagine pouvoir vivre une autre vie, reconstruire une relation qui laisserait de côté ce passé si pesant, si présent.
Hannah tente alors de s’accrocher aux moments heureux. Dans les images qui reviennent, il y a la rencontre avec Paul, avec Philippe et Lydie, les vacances en famille dans la belle maison près d’Arcachon, les premiers pas de Lorette. Les chapitres s’égrènent alors en quelques dates qui sont autant de marqueurs de cette vie pleine d’espoirs et d’épreuves, mais offrant un avenir. 9 novembre 1989, le jour où ils ont assisté ensemble à la chute du mur de Berlin, où elle s’est demandée ce que cela pouvait faire pour des membres d’une famille séparés depuis si longtemps de pouvoir enfin se retrouver. Puis il y a eu la disparition de Mam, sa mère, la naissance de Lorette, 18 septembre 1990, et le terrible «baby blues» qui a suivi, le 12 juillet 1993 et les vacances à Arcachon, le 31 décembre 1999, un réveillon à oublier, puis le 14 juin 2001, le 13 mars 2004, le 3 novembre 2006, le 17 août 2009, leur dernier été ensemble et ce 7 avril 2017 où Paul décide partir…
Avec Hannah, le lecteur voit le temps finir par tout user, ce temps qu’elle aimerait parfois saisir.
Laurence Tardieu, d’une écriture subtile et sensuelle, rend au plus près la quête éperdue de femme frappée par le malheur, happée par une peine qui l’empêche de communiquer. Elle sait qu’on ne refait pas le chemin à l’envers. Mais on peut toujours avancer. La troisième partie de ce beau roman va nous le prouver et nous offrir de superbes pages qui, j’en prends le pari, vous marqueront durablement.

Nous aurons été vivants
Laurence Tardieu
Éditions Stock
Roman
272 p., 19 €
EAN : 9782234084988
Paru le 2 janvier 2019.

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi à Arcachon, Rome, Moscou, Saint-Paul-de-Vence et Lille.

Quand?
L’action se situe des années 1980 à aujourd’hui.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce Lorette, partie il y a sept ans sans laisser la moindre trace ni mot d’explication, qui se tient, en ce matin d’avril 2017, de l’autre côté du boulevard ? Hannah, sa mère, croit un instant l’apercevoir. Peut-être a-t-elle rêvé. Mais, dès
lors, plus rien ne peut se passer comme avant: violent séisme intérieur, la vision a fait rejaillir tout ce qu’elle avait tenté d’oublier. Ce même jour, plusieurs destins, chacun lié à Hannah, voient leur existence basculer.
Une journée particulière, donc, mais aussi trente ans de la vie intime d’Hannah Bauer, femme, artiste, mère, prise dans les soubresauts de son histoire familiale et de celle de l’Europe, Nous aurons été vivants est un hymne à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Blog Les lectures d’Antigone
RFI (Littérature sans frontière – Catherine Fruchon-Toussaint)
Blog Cutur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Clara et les mots
Blog Les carnets d’Eimelle

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
De l’autre côté du boulevard, sur le trottoir, à moins d’une vingtaine de mètres d’Hannah, elle se tient là, imperméable beige, sac vert en bandoulière, bottes noires. Elle se tient là, aux côtés d’autres passants, attendant que le feu passe au rouge. Elle se tient là, nonchalante, comme s’il n’y avait rien de plus normal que se tenir là, un matin d’avril, sur ce trottoir parisien, oui comme si chaque matin depuis plus de sept ans elle avait continué à arpenter les rues de Paris et traverser des boulevards et attendre que des feux passent au rouge, elle se tient là, image tant de fois rêvée, fantasmée, soudain irrecevable, et la déflagration avec une extrême lenteur atteint Hannah, plonge sous la peau, traverse la chair, perforant le présent pour atteindre le cœur, lieu immémorial de la douleur, depuis des années muré, interdit d’accès, autour d’Hannah le monde s’est figé, les couleurs ont disparu, les formes vivantes ont disparu, le ciel a disparu, l’air même a disparu, ne reste plus qu’un élément, un unique élément, un CORPS, Hannah regarde et regarde et regarde encore la silhouette, là-bas, de l’autre côté du trottoir, il faudrait l’apostropher mais aucun son ne sort de sa bouche, il faudrait courir mais aucun signal ne parvient à ses jambes, et elle reste là, sans bouger, comme dans ces rêves où l’on ne peut plus courir. C’est à ce moment qu’elle voit les deux bus arriver, l’un derrière l’autre comme deux lourdes bêtes de somme, le premier ralentir, puis s’arrêter, le second s’arrêter à son tour, Hannah a perdu toute faculté de penser mais une voix à l’intérieur lui hurle qu’il faudrait y aller, faire un effort surhumain, être plus forte que sa peur, être plus forte que sa joie, s’élancer à travers le boulevard, s’élancer à travers les voitures, s’élancer à travers les klaxons, mais elle ne peut pas, elle ne peut rien, elle reste immobile, elle entend la voix à l’intérieur de son corps, à l’intérieur de sa tête, à l’intérieur de ses mains, et elle laisse faire, combien de temps cela dure-t-il, la sueur lui trempe le dos, elle demeure les yeux fixés sur les parois du premier bus, yeux débiles qui ne peuvent aller au-delà, qui s’écrasent contre les parois du bus comme elle-même a le sentiment de s’écraser de tout son long, compressée contre ces fichues parois, compressée à son tour comme une bête, et lorsque enfin, après une éternité, le premier bus lentement s’ébroue, suivi du second, tous deux semblables à deux énormes carcasses malhabiles, et que les yeux d’Hannah peuvent voir au-delà, de la silhouette au manteau beige, du sac vert en bandoulière, des bottes noires en léger déséquilibre, il ne reste rien.
Avait-ce eu lieu? Avait-ce réellement eu lieu? Avait-elle rêvé? Son cerveau avait-il disjoncté, inventant ce qui n’existait pas? Comment le savoir ? Comment en avoir la preuve. Il n’y avait pas de preuves, il n’y en aurait jamais, elle le savait déjà, et, à cette pensée, quelque chose en elle s’effondrait. Elle continuait pourtant à avancer, comme une idiote, sur le trottoir, que faire d’autre qu’avancer, il lui semblait que son corps s’était désarticulé, chaque membre se déployant selon une logique qui lui était propre mais son corps à elle, son corps en entier, elle ne le ressentait plus, elle en était coupée. Une poupée mécanique qui progressait, mètre après mètre.
Elle avançait et c’était comme si, à chaque pas, elle tombait.

Elle retrouve une sensation familière de son enfance. Ce n’est pas le noir, c’est autre chose encore, un brouillard épais, absolu, qu’on ne peut traverser, ni du regard ni de la pensée. Elle aimerait se rappeler ces prières qu’elle se récitait, jeune fille, et qui la sauveraient de tout pensait-elle alors, la déportant ailleurs, là où nulle peur ne pourrait plus l’atteindre. Mais, depuis, toute une vie a passé. Les prières sont devenues des paroles étrangères.
L’image la traverse en rafales. Elle a beau avoir déjà parcouru au moins cent mètres, l’image la pourchasse, l’image la talonne. Combien de temps cela a-t-il duré ? Sept, huit secondes ? Sept, huit secondes où elles ont été de nouveau comme réunies. Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Sept, huit secondes où cela a de nouveau existé, où le monde est redevenu comme avant. Lorette, debout, nonchalante, dans la rue.
Plus précisément : sept, huit secondes où elle a cru que le monde était redevenu comme avant.
On croit apprendre et on n’apprend rien. Quelques fractions de seconde et on se retrouve là, à avancer comme un fantôme, parmi ces gens dont la présence vous est devenue insupportable. Hannah aimerait être seule au monde, qu’il n’y ait plus aucun bruit, aucun mouvement, nulle trace du dehors, comme dans ces paysages de neige qui paraissent avoir effacé la vie. Elle aimerait le silence le plus profond pour revoir la silhouette, la faire surgir de nouveau, s’y vautrer, s’y absorber comme si elle constituait, à elle seule, l’univers entier.
Une image lui vient: elle à vélo, toute jeune fille, onze, douze ans peut-être, roulant derrière un ami de son père sur les routes anglaises, ce dernier se mettant soudain à accélérer alors elle accélérant à son tour, tentant de ne pas le perdre de vue, s’essoufflant peu à peu, percevant son souffle de plus en plus rauque dans sa poitrine, s’obstinant pourtant, effrayée de voir la silhouette s’éloigner alors qu’elle se trouve seule sur une route inconnue, à la tombée de la nuit, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, jusqu’à ce que l’air lui manque au point de tomber à terre. Pourquoi repense-t-elle maintenant à cet épisode?
Leurs deux corps dans le même espace, à quelques mètres l’un de l’autre. Quelle part ces sept ou huit secondes représentent-elles dans son existence depuis le 4 janvier 2010? Elle délire. Elle délire elle le sait. Mais comment faire autrement? Faudra-t-il rester arrimée à cette vision, se la repasser en boucle, le jour, la nuit, pour ne rien en oublier, aucun détail, ou au contraire s’en délivrer au plus vite, la jeter hors d’elle, hors de sa mémoire, comme si tout ceci ne s’était jamais produit, afin de ne pas finir tout à fait folle ? Elle ne sait pas, elle croit savoir et, la seconde d’après, sur ce trottoir sur lequel quelques gouttes commencent à tomber, elle ne sait plus. Comment peut-on, alors que la vie a déjà tant passé et qu’on pense avoir fait le tour, depuis sept ans, de toute la violence qu’elle est capable de déployer, se retrouver défaite en quelques secondes? On n’a rien appris, rien. Tout recommence toujours comme au tout début. Le même brouillard. De ce qu’elle en avait perçu son corps était resté le même, et son visage, et sa manière de se tenir debout, légèrement désaxée. Et elle portait un sac vert pomme en bandoulière, et un imperméable beige, et des bottes noires. Comment était-elle habillée au matin du 4 janvier 2010? La question avait obsédé Hannah durant des mois. Elle avait dû emporter une petite valise de vêtements, il manquait quelques affaires dans l’armoire, pas grand-chose, combien de fois Hannah avait-elle ouvert l’armoire, tenté de reconstituer ce qui avait disparu, comme si la clef du mystère du départ de Lorette résidait dans le choix de vêtements qu’elle s’était décidée à emporter… Elle savait bien que ça n’avait aucun sens mais cette reconstitution lui avait permis, les premières semaines, d’avoir l’illusion de faire quelque chose – ne pas abdiquer. Jusqu’au jour où elle n’avait plus ouvert l’armoire. Lydie était venue la vider un matin, elle l’avait laissée faire, elle se souvenait de ces heures suffocantes, irréelles. Les gouttes se font plus épaisses à présent, Hannah les sent couler sur son visage. Elles lui semblent douces. Oh le visage de Lorette… Se souvenir… S’autoriser enfin à se souvenir… Plonger dans ce temps clos de toute part, refermé sur lui-même… Depuis combien de temps ne s’est-elle plus accordé ce droit… Heureux sur le moment mais si douloureux ensuite, une plongée voluptueuse pour aussitôt se reprendre le réel en pleine gueule : l’impensable, l’absence – ce qui avait été n’existait plus, ce qui avait été ne serait plus. C’était trop douloureux, Hannah n’y arrivait plus, la dernière fois elle avait cru qu’elle ne s’en remettrait pas, elle avait pensé qu’elle resterait là vissée sur son fauteuil et qu’elle ne se relèverait pas, alors elle s’était juré de ne plus le faire, elle préférait renoncer à tous ces souvenirs, s’en interdire l’accès, tout ça resterait cadenassé au fond d’elle. Et ce matin… Ce matin il y avait eu une trouée dans le temps… Passé et présent s’étaient rejoints… L’unité s’était reformée… Lorette s’était tenue debout sur le trottoir d’en face.

Extrait
« Tout s’était délité sans qu’il s’en aperçoive. Il se rappelait pourtant avoir été très amoureux lorsqu’il l’avait rencontrée, à trente ans. Elle, sociologue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silencieux, au regard obsédant (enchantement dont il avait fini, après plusieurs mois, par identifier l’origine : un très léger strabisme, dont on pouvait difficilement se rendre compte à moins de fixer longtemps les deux yeux, et à l’instant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui enviaient. Lui, jeune cancérologue passionné par son métier, promis à un brillant avenir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle, avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’aujourd’hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauffagiste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atrocement banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien longtemps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glisser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’hui plus de retour en arrière possible, plus de possibilité de bonheur ? »

À propos de l’auteur
Laurence Tardieu est l’auteur d’une dizaine de livres. Elle a notamment publié Le Jugement de Léa (Arléa, prix du roman des libraires Leclerc 2004) et, chez Stock, Puisque rien ne dure (prix Alain-Fournier), Rêve d’amour, Un temps fou et La Confusion des peines. (Source : Éditions Stock)

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Les amochés

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En deux mots:
Abdel vit reclus dans un lieu-dit avec un couple de voisins. Son amie vient de le quitter et des phénomènes étranges apparaissent. Il va alors falloir qu’il se frotte aux autres, qu’il sorte de sa tanière pour redonner du sens à sa vie. Entreprise plus difficile qu’il ne croit.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’ermite des temps modernes

Nan Aurousseau revient avec un roman noir dans lequel il rassemble beaucoup de son vécu pour nous livre avec «Les Amochés» une fable cruelle sur la vie à la marge de la société.

Pour les vieux ours mal léchés comme Abdel Ramdankétif, la situation géographique de Montaigu-le-Fré est une sorte de paradis. Ce lieu-dit ne compte désormais que trois habitants, Jacky et Monette, «des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver» et le narrateur qui a choisi de rester là après la mort de ses parents. Cette vie d’ermite lui convient très bien. Il a un toit, se nourrit de peu et peut consacrer le reste de son temps à parcourir la région, aux livres qui tapissent son intérieur et à l’écriture.
«Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.»
Du coup Abdel est déprimé, car Chris «est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.»
Quand il se lève, il voit l’eau suinter des miroirs, n’a plus d’électricité et ne croise personne. Les Jacky semblent avoir disparu. Il décide alors de se rendre à la ville de M. pour signaler ce curieux phénomène. En route les choses demeurent tout aussi mystérieuses. Les voitures sont vides et tous les habitants semblent s’être évaporés.
La première personne qu’il rencontre est le serveur du café où il a l’habitude de prendre un verre, mais ce dernier ne lui est pas d’une aide très précieuse. Il ne veut pas d’histoires. Abdel va alors chercher de l’aide au commissariat, vide, à l’hôpital, vide et chez Chris dont l’appartement est lui aussi vide. Sandra et Laure, deux magnifiques jeunes femmes, croisent sa route et, après s’être méfiés de lui, décident de l’accompagner avant de disparaître.
N’était-ce qu’un mauvais rêve? Ou faut-il croire ces théories qu’il a découvert au fil de ses lectures, celle des «centrales nucléaires, des nœuds telluriques et tout ce merdier, la toile d’araignée atomique…»
Nan Aurousseau sait parfaitement jouer des codes du fantastique pour déstabiliser son lecteur, avant de la rattraper par un nouveau rebondissement. Et si Abdel avait tenté de maquiller un viol derrière une histoire rocambolesque? Toujours est-il que Sandra porte plainte et que notre ermite se retrouve aux mains de la police qui a pu le localiser via facebook : sur Facebook où des photos d’une fête du pain ont été postées et où il apparaît : «Mlle Sandra Planche vous a reconnu et elle est venue porter plainte contre vous. Voilà, vous savez tout. Je vais vous signifier votre garde à vue.»
Même s’il est persuadé de son innocence et sûr qu’elle va pouvoir être démontrée assez vite, il passe par la case prison. « On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. »
Notre homme, qui avait lu tous les sages de l’Antiquité et tous les philosophes modernes va apprendre beaucoup derrière les quatre murs de sa cellule. Avant de voler vers un épilogue tout aussi surprenant.
Un roman âpre et dur, mais aussi centré sur les quelques règles essentielles. Une sorte de viatique pour temps difficiles.

Les amochés
Nan Aurousseau
Éditions Buchet-Chastel
Roman
336 p., 18 €
EAN : 9782283031193
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le hameau de Montaigu-le-Fré, isolé en montagne. On y évoque aussi Paris, Marseille, et les alentours d’Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une vie de bâton de chaise et de nombreuses errances, Abdel Ramdankétif se retire dans le village de montagne où ses parents étaient venus vivre quand ils étaient arrivés en France. Tout a bien changé en quelques décennies : ses parents sont morts, et le village est quasi abandonné…
Seuls, Jacky et Monette, un couple de voisins, survivent à la manière de vieux sages. Abdel s’est installé là, loin des hommes et de la modernité dont il se contrefout. À la fête annuelle du village, il a même rencontré Chris, une psychiatre de la ville la plus proche. Leur histoire d’amour a duré trois mois.
Peu après la rupture qui a mis notre homme k.o., un évènement surnaturel se produit qui va conduire Abdel Ramdankétif au bord de la folie et le mêler aux histoires gratinées d’une étrange famille.
Observateur attentif du genre humain, Nan Aurousseau, dans ce nouveau roman noir, explore, avec un regard non dénué d’humour, une certaine province française –avec ses pauvretés et ses amochés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un bruit qui m’a tiré du sommeil ce matin. Quelque chose a frappé la vitre du Velux. Un choc sourd. Cela m’a réveillé brusquement. Le réveil marquait onze heures. Il s’était arrêté la veille j’ai supposé. Manque de piles je me suis dit. D’après la lumière il était plus tard que d’habitude. Je me lève tous les jours vers six heures. Ici il n’y a jamais de bruit le matin, le vent parfois fait grincer des tôles, battre un volet, agite la toile du parasol sur la terrasse si bien qu’on se croirait dans un bateau, mais pour le reste c’est le silence absolu. Non seulement le village est tout petit mais en plus il est abandonné. Tout le monde est parti, soit pour le cimetière, soit à M., en ville, soixante kilomètres plus loin. Ici on est en plein désert médical. C’est pour ça qu’ils partent les vieux. Pas de travail non plus. Il y a une cinquantaine d’années le village était vivant, les gens travaillaient à la ferme et puis il y a eu cette idée de barrage sur la rivière initiée par des industriels de l’électricité. Tous les villages devaient être noyés et le barrage fournir du courant à toutes les grandes agglomérations de la région mais on ne sait toujours pas pourquoi en cinquante ans le projet ne s’est jamais concrétisé. Cela dit l’État avait dépensé des millions et des millions pour racheter les biens et tous les gens avaient vendu au prix fort et s’étaient tirés ailleurs. Mes parents ont tenu bon contre les propositions de l’Administration et deux ou trois autres personnes aussi. Mon père il y croyait pas au barrage, ma mère non plus. Ils n’en voulaient pas. Ils ont subi pas mal d’intimidations d’après ce qu’on m’en a dit plus tard. J’étais gamin, ça me passait dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Finalement le village est devenu un hameau plein de ruines et les gens des bourgs voisins venaient chercher les poutres des maisons effondrées pour se chauffer l’hiver, les dalles des seuils pour mettre devant chez eux, les linteaux en chêne. Tout est parti comme ça et Montaigu-le-Fré est devenu un petit lieu-dit avec cinq habitants. Quand je me suis de nouveau installé ici, après la mort de mes parents, il n’y avait plus que les Jacky. Moi ça ne me gêne pas. Je suis bien ici. La maison qui fait face à la mienne est en ruine. Les propriétaires sont morts de vieillesse ou de maladies. Une voiture datant de Mathusalem est restée devant le perron. Elle est entièrement rouillée et envahie par les ronces qui ont brisé le pare-brise et toutes les vitres.
Oui, tous morts. Cancers pour la plupart. Sur la gauche il y a une autre maison complètement à l’abandon mais encore avec sa toiture qui se crève un peu plus chaque hiver. Squattés par les souris et les araignées, les vieux meubles y pourrissent paisiblement en sirotant le temps qui passe. Plus bas, après le chemin d’exploitation, il y a le Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver.
«Faut bien s’occuper des bêtes.»
Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.
– Les femmes elles y tiennent pas ici.
Signé Jacky.
– Et Monette alors?
– C’est une exception.
Chris n’en était pas une il faut croire. J’y avais cru pourtant. Elle aussi j’espère et puis le rythme a fait le reste. Un rythme bien trop lent, une routine absolue, peu de repères dans la journée, pas de bavardages inutiles. Et aussi gros point noir : pas de téléphone, les portables ne passent pas. Zone blanche. C’est mortel ça la zone blanche pour une femme habituée à vivre en ville. Pour situer la région disons que c’est au sud de l’impossible et assez près d’ailleurs. Montaigu-le-Fré, le lieu-dit où j’habite, est à 1642 mètres d’altitude, à flanc de montagne, tout près du col de Cerfroide, dans un creux, en adret, entre deux monts qui s’érodent. Très chaud en été, trop froid en hiver. Cerfroide veut dire qu’on a trouvé là, au Moyen Âge, un cerf roide, raide en français d’aujourd’hui, raide de froid parce qu’il gèle à mort en hiver et qu’on se retrouve parfois isolé pendant plusieurs semaines par la neige. »

Extraits
« Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver. « Faut bien s’occuper des bêtes. » Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août. »

« Elle était psy dans un HP à M. Elle fréquentait des malades mentaux toute l’année et ça ne devait pas être marrant comme métier. Enfin ça collait parfaitement entre nous, si bien qu’à la fin de la journée elle a pris l’initiative de m’embrasser et tout s’est embrasé. Chris c’est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.
Ce soir-là elle est restée chez moi pour dormir et on a fait l’amour toute la nuit. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis trois ans. Que ses patients lui prenaient tout son temps, qu’elle s’investissait totalement dans son boulot à l’hôpital. Moi j’étais en pleine forme, je bandais et rebandais à la demande. Elle était très libre et on a fait plein de trucs. Après, avant de s’endormir elle m’a dit une phrase du genre: «Je pensais pas que tu serais si inventif.»
C’était le printemps. Elle est restée trois jours pleins et elle est repartie dans un état second. Je n’ai plus eu de nouvelles pendant presque un mois. »

« Je n’avais jamais terminé le roman, j’en avais ébauché le plan avec beaucoup de difficulté. Pourtant c’était un bon départ et je connaissais la phrase de Racine : « Quand mon plan est fait ma pièce est écrite. » Eh bien mon plan était fait mais je n’avais jamais écrit le roman. C’est pour ça que je ne croyais plus aux « super-idées pour écrire un roman ». Je tenais mon journal et c’était déjà assez difficile. Il fait aujourd’hui environ mille deux cents pages. Il contient la recette du börtchi, le couscous lapon, et j’y raconte pourquoi les frites, inventées il y a très très longtemps au Tibet, ne sont arrivées qu’au XIXe siècle en Belgique. »

« On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. Quand j’allais à la bibliothèque j’y étais seul. Un détenu s’en occupait. Il essayait de motiver les jeunes mais il n’y parvenait pas. On avait reçu la visite d’un écrivain, un ex-détenu qui s’en était sorti grâce à l’écriture. Le bibliothécaire avait tout fait pour qu’il ait un peu de monde mais nous n’étions que trois lors de sa venue. Il était resté stoïque, nous avait parlé de son livre avec enthousiasme. Quand le détenu l’avait sorti des rayonnages pour en lire des extraits l’écrivain avait été déçu. Il manquait la moitié de la couverture cartonnée. Il ne comprenait pas pourquoi les détenus avaient abîmé son livre.
– Les filtres monsieur, les bouts de carton, pour les joints…
À part moi les deux autres, des jeunes qu’on avait presque sortis de force de leur cellule, dormaient sur leur chaise. »

À propos de l’auteur
Nan Aurousseau a passé son enfance dans le XXe à Paris. A 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. En 2005, paraît Bleu de chauffe – roman où il raconte sa vie. Il publie désormais chez Buchet/Chastel. (Source : Éditions Buchet/Chastel)

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Tenir jusqu’à l’aube

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En deux mots:
Une mère seule avec un petit enfant essaie de s’en sortir. On va la suivre tout au long de son combat quotidien pour mener de front son travail de graphiste et l’éducation de son fils. Une épreuve exténuante, un constat sans appel.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Le dur combat d’une mère célibataire

Un nouveau roman percutant signé Carole Fives. Après Une femme au téléphone, elle nous raconte dans Tenir jusqu’à l’aube le quotidien d’une mère célibataire. Dramatiquement juste, formidablement prenant.

Il y a de ces livres qui vous secouent. De ces histoires qui vous remuent. De ces scènes qui vous restent ancrées dans la mémoire. Carole Fives réussit une nouvelle fois à attraper son lecteur dès les premières lignes de ce court et bouleversant roman. Nous sommes à Lyon où nous prenons le pas d’une femme pressée. Après avoir fait manger son fils, l’avoir couché, lui avoir lu une histoire et attendu qu’il s’endorme, elle s’est offert une escapade de quelques minutes. Prendre l’air, croiser des gens, se promener seule: un luxe quasi impossible pour une mère célibataire. Car chaque pas résonne déjà de ce sentiment de culpabilité. Il pourrait arriver quelque chose au bébé. Aussi se dépêche-t-elle de monter les escaliers et n’est vraiment rassurée qu’en constatant que l’enfant dort toujours.
Tout au long du roman, il va en aller de même. Au fil des jours qui passent le poids de sa responsabilité va croître, les moments de liberté se limiter à la portion congrue.
Dans son appartement, qu’elle n’arrive plus à payer, elle doit être attentive chaque minute car son fils a vite fait de transformer la cuisine en champ de bataille, la salle de bain en territoire inondé ou le coin jeu en studio de street art.
Quand elle va à un rendez-vous ou se promène au parc de la Tête d’Or, sa vigilance ne doit pas se relâcher non plus. Il suffit d’un instant d’inattention pour le perdre, pour qu’il s’en prenne à un autre petit garçon ou qu’il chute malencontreusement.
Bien entendu, elle cherche des solutions. Le père de l‘enfant ayant démissionné, elle essaie de trouver une place de crèche. Mais pour l’obtenir elle aurait dû s’inscrire dès la conception de l’enfant. Son grand-père l’accueille quelquefois, mais s’énerve du manque d’éducation de son petit-fils et s’étonne du laisser-faire de sa fille.
Ajoutons encore à ce tableau les rendez-vous avec l’administration qui va briller par son incompétence à régler les problèmes ou, sorte de sommet de l’humiliation, à sa visite chez le pédiatre. Une scène que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.
On l’aura compris, le tableau dressé par Carole Fives ressemble à un long chemin de croix, une épreuve qui apparaît de plus en plus insoluble au fil des jours.
Le temps pour se consacrer à son métier de graphiste se réduit comme peau de chagrin, les dettes s’accumulent, pas plus le père que le grand-père n’apportent leur soutien.
Avec beaucoup d’à-propos, Carole Fives choisit d’agrémenter son récit en publiant d’une part des échanges menés sur internet avec des femmes rencontrant les mêmes problèmes et d’autre part des extraits de La chèvre de Monsieur Seguin, l’histoire qu’elle lit à son bout de chou et qui résonne très fort en elle.
L’épilogue de ce drame est aussi subtil que surprenant. Il nous prouve combien Carole Fives s’installe livre après livre, comme une voix originale de la littérature française contemporaine.

Tenir jusqu’à l’aube
Carole Fives
Éditions l’arbalète – Gallimard
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782072797392
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et l’enfant?
Il dort, il dort.
Que peut-il faire d’autre?»
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans. Du matin au soir, sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits. À quelques mètres de l’appartement d’abord, puis toujours un peu plus loin, toujours un peu plus tard, à la poursuite d’un semblant de légèreté.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle tire sur la corde, mais pour combien de temps encore?
On retrouve, dans ce nouveau livre, l’écriture vive et le regard aiguisé de Carole Fives, fine portraitiste de la famille contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Slate.fr (Thomas Messias)
Lyon capitale (Kevin Muscat)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Lecturissime 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin 


Carole Fives présente Tenir jusqu’à l’aube. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Avec quelle confiance l’enfant a avalé ses pâtes, ses légumes. Il a même terminé le yaourt aux fraises, son biberon de lait tiède. Avec ça, il devrait être calé.
Elle lui a lu une histoire, est restée près de lui jusqu’à ce que les petits poings se desserrent et relâchent enfin sa main.
Elle a encore patienté quelques minutes, l’obscurité de la pièce à peine perturbée par le stroboscope de la veilleuse lapin.
La porte d’entrée qu’elle referme avec mille précautions derrière elle.
Dans le hall, l’éclairage automatique se déclenche.
Il y a encore tant de monde dehors.
Un grand vent frais.
Marcher, juste, marcher. À peine le tour du pâté de maisons.
De la musique sort des fenêtres ouvertes d’un appartement, des rythmes de salsa. Elle perçoit des silhouettes. Des voix reprennent en espagnol un refrain qu’elle ne connaît pas. Quelqu’un se penche à la fenêtre, elle accélère.
Elle stoppe net devant la vitrine d’une agence immobilière. Les annonces s’illuminent sur les écrans LCD. Dernier étage avec terrasse, 1100 euros. Triplex ensoleillé, 850. La campagne à la ville, maison+ jardinet, 1200. Idéalement placé, traversant est-ouest, 850. Joli canut, pentes de la Croix-Rousse, 880.
Plus loin un autre appartement, une autre fête. Un son plus rock, plus puissant. Un livreur à scooter l’évite de justesse sur le trottoir, elle bondit et s’excuserait presque.
Une petite bande éméchée traverse la rue, il est vraiment! Il est vraiment phénoménal.
Mais son smartphone vibre déjà dans sa poche. Elle ralentit, savoure ses derniers pas. Le badge sur l’interphone, les escaliers quatre à quatre.
Sixième étage droite.
Elle rouvre la porte, essoufflée.
À l’intérieur, rien n’a bougé.
Dans la petite chambre, le ronflement régulier de l’enfant. Il est encore enrhumé, demain, elle lui fera un lavage de nez, même s’il déteste ça.
C’est bon pour ce soir.
Désormais elle tient ce trésor, elle pourra recommencer. »

Extrait
« Elle tapa avec son poing sur son fax, et lui sortit la liste des pièces à réunir pour monter le dossier. Et il n’y avait pas de temps à perdre, les délais étaient de minimum six mois avant d’envisager une audience devant un juge. Elle lui tapota l’épaule en la poussant vers la sortie, et lui assura que dans cette bataille qui commençait, elle n’était plus seule. En attendant, elle était priée de lui verser un acompte de cinq cents euros, à l’ordre du cabinet. »

À propos de l’auteur
Carole Fives est née le 12 novembre 1971 dans le Pas-de-Calais. Après une licence de philosophie et une maîtrise d’arts plastiques, Carole Fives entre à l’école des beaux-arts de Paris où elle obtient le diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Artiste plasticienne et vidéaste, elle écrit d’abord dans le cadre de performances sonores. Un premier recueil de nouvelles est publié en 2010, Quand nous serons heureux, qui est récompensé par le prix Technikart, présidé cette année-là par Alain Mabanckou. Elle est aussi auteur d’albums et de romans jeunesse notamment à l’École des Loisirs (Zarra, Modèle vivant… ) et chez Hélium. Elle travaille régulièrement avec les dessinatrices Dorothée de Monfreid et Séverine Assous. Après avoir vécu à Lille, elle s’est installée récemment à Lyon. (Source: Wikipédia)

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Sergent papa

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En deux mots:
Mathieu va fêter ses cinquante ans alors que sa carrière de comédien bat de l’aile et que son cœur flanche. À l’inverse son fils Antoine est le nouveau prodige de la scène rock. Deux trajectoires opposées mais une admiration réciproque qui n’a jamais été exprimée. Est-il trop tard pour essayer?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avec leur cœur de rockeur

Pour ses débuts dans le roman Marc Citti confronte un père et son fils unis par la musique, mais désunis par la vie. Vont-ils réussir à se rapprocher alors que leurs parcours personnels prennent des routes opposées ?

Si ce premier roman est centré sur les rapports père-fils, il est aussi un hommage au rock et à la musique qui, au-delà de toutes les vicissitudes aura rassemblé Mathieu et Antoine Scarifi. Les courts chapitres de Sergent papa ont pour titre celui de chansons des Beatles, de Joe Cocker ou encore de David Bowie. S’ils ont imprégné la mémoire du fils, c’est parce que le père, à chaque fois qu’il s’en allait, laisser trainer les vinyles qui ont fait l’éducation musicale de son rejeton et constitué la base de sa carrière de rockeur. Et puis, même si leurs relations se sont beaucoup espacées, ils se livraient à un petit jeu, s’exprimant par SMS en utilisant les titres des morceaux de leurs idoles communes. « Cela pouvait donner par exemple ceci, lorsqu’Antoine se trouvait à un endroit où il s’ennuyait ferme :
Antoine : Help ! Should I stay or should I go ?
Papa : Hell ain’t a bad place to be…
Antoine : Wish you were here….
Papa : I’ll be back!
Antoine : Time waits for no one… »
Et comme le temps n’attend personne, le roman s’ouvre alors qu’Antoine est sur scène avec son groupe «Les Extradés». Il fait la fierté de son père, admiratif de celui que les médias décrivent comme le «nouveau prodige de la scène rock indé, fascinant par son projet musical postmodeme et ambitieux.» Un père qui aimerait bien renouer des liens distendus au fil du temps et qui culpabilise de n’avoir pas été davantage présent, lui qui «avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt.»
Voilà Antoine est en pleine ascencion et Mathieu en plein doute. Il n’est plus vraiment un comédien demandé et adulé et ne doit qu’à ses relations, à la belle Marie Bellecour qui ne l’a pas oublié, de pouvoir remonter sur les planches. Un projet contrarié par une attaque cardiaque qui aurait pu l’emporter si Irina, sa femme de ménage, n’avait eu un réflexe salvateur. « Vous êtes passé à ça, monsieur Scarifi, lui avait déclaré le professeur, il va falloir changer votre manière de vivre. Ce qui fut fait: Mathieu s’efforça de se conformer aux injonctions des médecins et, dès sa sortie de l’hôpital tenta d’adopter une existence monacale. Le plus douloureux, on s’en doute, fut de se priver de son paquet de Camel journalier. »
Du coup, c’est une sorte d’urgence qui pousse le père vers le fils, mais aussi à l’inverse le fils vers le père. Une invitation à une série de concerts à Casablanca servira de catalyseur pour l’un comme pour l’autre.
Avec beaucoup de finesse, Marc Citti va suivre le cheminement de l’un et de l’autre, leurs relations réciproques et leurs désirs, mais aussi leurs addictions. La drogue et l’homosexualité, l’alcool et l’impuissance pour l’autre. Au fil des pages, on va voir la distance entre les deux hommes s’atténuer jusqu’à cette magnifique lettre. Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’expérience de l’auteur et notamment son travail aux côtés de Patrice Chéreau vient ici fort à propos donner de l’épaisseur et de la crédibilité aux protagonistes. Et comme j’ai commencé avec la musique, je terminerais sur le même registre en imaginant Antoine changer le mot maman par papa en interprétant cette chanson de Julien Clerc
Avec mon cœur de rockeur
J’ai jamais su dire je t’aime
Oui mais maman (papa) j’ t’aimais quand même
Comme personne ne t’as jamais aimé

Sergent papa
Marc Citti
Éditions Calmann-Lévy
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782702163597
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des tournées en province, notamment à Tourcoing et Brest ainsi que le Maroc, à Casablanca, Tanger et les montagnes du Rif et Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si encore je t’avais abandonné pour parcourir le monde ou pour plonger dans l’ivresse d’une trépidante vie d’artiste, peut-être aurais-tu pu me fantasmer en père aventurier absorbé par des voyages extraordinaires, mais non, j’ai toujours été là, à quelques encablures de ta chambre d’enfant, et pourtant si éloigné.
Comédien à la carrière essoufflée, Mathieu tente de renouer avec son fils Antoine, musicien prodigieux. Au rythme des tâtonnements de ce père absent se découvrent la tendresse prudente et la violence sourde des sentiments.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la culture (Marine Stisi)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Page des libraires (Béatrice Putégnat, Librairie Les Cyclades, Saint-Cloud)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)

Les premières pages du livre
« A DAY IN THE LIFE
C’est l’instant qu’Antoine préfère, lorsque la sueur commence à perler sur ses tempes et que la chaleur colonise tout son corps, jusqu’au bout des doigts de sa main gauche qui travaillent le manche de la White Falcon. Au moment de plaquer le premier accord, il s’est permis une furtive suspension, le temps d’embrasser d’un coup d’œil panoramique la pénombre de la salle bondée du Casino de Paris. Il sait que le public est là pour Alabama Shakes, mais aussi qu’il y a peu de risques pour que son groupe se fasse jeter comme la semaine dernière, quand ils ont assuré la première partie de Razorchild au Zénith de Reims, dans un énorme malentendu que seul le rock’n’roll peut provoquer. L’assistance est composée de quadragénaires curieux de découvrir les nouvelles pépites débusquées par l’équipe du festival des Inrockuptibles. Il n’est pas exclu que certains d’entre eux soient snobs et poseurs, mais le risque de débordements n’est pas à craindre. Le groupe qui a joué avant eux, un trio de punkettes new-yorkaises composé de deux ukulélés électrifiés et d’une DJ, a reçu un accueil favorable et Antoine ne voit pas pourquoi il n’en serait pas de même pour eux. Au pire l’auditoire leur opposera-t-il indifférence polie ou départ discret vers la buvette, avait-il songé pour dissiper son trac en attendant de monter sur scène.
Ethan attaque l’intro de batterie de Lexington Boogie en moulinant souplement sur ses toms, bientôt rejoint par la basse hypnotique de Kamel. La salle chaloupe comme un gigantesque banc de poissons nocturnes. Lorsque la ligne rythmique de ses partenaires aura suffisamment pénétré la moelle épinière de la foule, Antoine créera la surprise en y adjoignant un riff rageur et atypique sur lequel il posera sa voix si particulière, toute en glissandos périlleux et en inflexions narquoises, qui avait fait écrire au type des Inrocks, quelques semaines plus tôt : « Cet énergumène est le rejeton naturel de Little Richard et de Catherine Ringer autant que le cousin hexagonal de Jack White » (s’ensuivait toute une série de considérations convoquant les nœuds borroméens lacaniens et la grammaire saussurienne dont il ressortait, sauf erreur, que Les Extradés distillaient un putain de groove).
Alors qu’il est agenouillé pour régler son pédalier, l’œil d’Antoine est attiré vers la coulisse. Brittany Howard, l’imposante chanteuse d’Alabama Shakes, l’observe en souriant. Au moment où leurs regards se croisent, elle lève le pouce et lui décoche un clin d’œil enthousiaste. Cette marque de complicité, émanant de la plus fantastique voix soul du moment, le comble plus que ne le feraient toutes les ovations du monde.
À la fin de Lexington Boogie, leur set, d’une durée non négociable de quarante minutes, s’achèvera. Il n’y aura pas de rappel, les règles draconiennes édictées par les organisateurs ne le permettent pas. Kamel, Ethan et Antoine lèveront alors le poing vers le ciel et emprunteront le couloir des loges. Ils se reposeront quelques instants, se congratuleront peut-être, puis on cognera à la porte.
Kamel, une serviette autour du cou, torse nu, ira ouvrir, découvrant une vingtaine de personnes turbulentes qui feront résonner la pièce d’exclamations chaleureuses. Ethan, comme à son habitude, se montrera ironique et classieux, et Antoine, par la porte restée entrebâillée, apercevra la silhouette de son père sanglée dans un manteau autrefois élégant.
Mathieu se grattera alors la nuque, dansera d’un pied sur l’autre en lui souriant pauvrement. Antoine lui fera signe d’entrer. »

Extraits
« Tout en souriant aux plaisanteries qu’Ethan distille à l’assemblée hilare, Antoine se déhanche sur sa chaise pour tenter d’apercevoir Mathieu. Depuis combien de temps n’a-t-il pas parlé avec son père ? Il a toujours entretenu des rapports complexes avec lui. Mathieu avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt. Antoine, fruit de ce péché de jeunesse, ne lui était redevable que d’une chose, mais elle se posait là : lorsque son père était parti, il avait laissé une platine disque, une guitare acoustique Gibson de série et sa collection de vinyles forte de plus de mille exemplaires, en insistant pour que le tout soit installé dans la chambre du petit. »

« Antoine Scarifi, guitariste et chanteur du groupe Les Extradés, ce fils d’un acteur à la carrière discrète et d’une psychomotricienne, À vrai dire, même si nos camarades des pages Culture nous avaient prévenus avec gourmandise que nous nous apprêtions à rencontrer celui qui, à vingt-trois ans, incarne l’espoir de renouveau du rock hexagonal, on ne savait pas trop à quoi s’attendre lorsque rendez-vous avait été pris dans l’arrière-salle de ce salon de thé de la rue Quincampoix. D’emblée, le ton est donné: l’interview se déroulera dans une absolue courtoisie et une disponibilité de tous les instants. Antoine Scarifi arbore une tenue élégante et curieusement anachronique pour un garçon de sa génération: veste de velours chocolat, col roulé… »

« Voici donc Marie Bellecour rendue aux affaires de l’amour, convoquée à nouveau par le charme ambigu du désordre des sentiments, redoublé en l’espèce par le fait qu’il s’incarne à travers les traits d’un invétéré Casanova de vingt-deux ans son cadet. Elle plie ses affaires de sport, les range dans son sac, sort du vestiaire et se dirige vers la sortie en réempruntant le chemin de la salle de musculation. Le gros type s’accorde une pause en la regardant s’éloigner. Dehors, le carillon de l’église Saint-Eustache sonne 18 heures. Ethan sera chez elle à 20 h 30. Elle n’en peut déjà plus de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Né en 1966, Marc Citti est acteur, dramaturge, auteur, compositeur et interprète. Il a notamment travaillé sous la direction de Patrice Chéreau et Jacques Audiard. Il est l’auteur de Les Enfants de Chéreau (Actes Sud, 2015).
Sergent Papa est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Trois fois la fin du monde

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En deux mots:
Joseph Kamal est entraîné par son frère dans un braquage qui tourne mal. Il finit en prison. C’est sa première «fin du monde». Un accident nucléaire va provoquer un exil de masse. C’est sa seconde «fin du monde». Pour retrouver un semblant de liberté, il va lui falloir vivre dans la zone interdite. C’est sa troisième «fin du monde». Trois parties d’un roman habilement construit qui confirme le talent de Sophie Divry.

Sélection Prix du Roman Fnac 2018

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Robinson Crusoé à la française

En jetant un repris de justice dans une zone contaminée par un accident nucléaire, Sophie Divry nous livre une version trash de Robinson Crusoé et sans doute l’un de ses romans les plus aboutis.

Trois fois la fin du monde aurait aussi pu s’intituler trois expériences ultimes, de celles qui laissent des traces indélébiles et pour lesquelles l’auteur de La Condition pavillonnaire et de Quand le diable sortit de la salle de bain retrouve son terrain de prédilection, celui des moments de crise qui obligent à faire des choix, peut-être pas toujours conscients.
Comme il se doit, tout commence très mal. Tonio entraîne son frère Joseph dans un braquage qui vire au drame. Son frère est tué et Joseph arrêté. Le jeune va alors très vite être confronté à la condition détentionnaire, aux règles qui régissent la vie dans les centres de détention et qu’il va devoir assimiler très vite. Car cette première «fin du monde» ne laisse guère la place à la fantaisie. En dehors ou avec la complicité des matons, il faut apprendre à survivre sans confort, nourriture, sommeil, calme et affection, mais surtout à une hiérarchie brutale et à une promiscuité répugnante. «Je me demande pourquoi mon frère ne m’a jamais dit un seul mot sur ses années de prison. Ça me serait utile aujourd’hui. Mais il est vrai que je n’étais pas censé m’y retrouver. C’était lui le voyou de la famille, pas moi.»
À la sidération du néo-détenu vient s’ajouter celle du lecteur qui découvre la loi des caïds, la violence aveugle et les châtiments qui n’ont rien à voir avec une quelconque justice. Avec Joseph Kamal, il se rend compte de l’abomination que peut représenter un séjour carcéral en France aujourd’hui. Et sous la plume de Sophie Divry s’éclairent subitement bien des questions. Les statistiques sur les taux de récidive ou sur la dimension criminogène de nos prisons s’incarnent ici. Avec de tels traitements, comment ne pas sombrer… ne pas être habité par la haine. « Ce n’est plus une haine étroite et médiocre, celle des premières humiliations, non, c’est une haine comme une drogue dure. Elle fait jaillir dans le cerveau des consolations fantastiques. Elle caresse l’ego. Elle transforme l’humiliation en désir de cruauté et l’orgueil en mépris des autres. Je ne hais plus seulement les matons, je hais aussi cette engeance de damnés qui croupit là, encline à la soumission, complice des guet-apens. Dans cette cellule étroite, sans matelas, mes pensées-haine se répercutent d’un mur à l’autre. Je m’y adonne avec plaisir, suivant de longues fantaisies mentales où moi seul, brûlant la prison, reçois le pouvoir de vie ou de mort sur les détenus et les gardiens, les faisant tour à tour pendre, brûler vif, empaler. Parfois la rêverie s’arrête brusquement, mon cœur plonge dans une fosse de chagrin à la pensée de mon frère. Je comprends pourquoi Tonio ne m’a jamais dit un mot sur ce qu’il a vécu ici. »
Aux idées noires vient pourtant se substituer une seconde «fin du monde» tout aussi dramatique : une catastrophe nucléaire. On peut imaginer le vent de panique face aux radiations et on comprend que tout le monde cherche à fuir. Une chance que Joseph ne va pas laisser passer, quitte à tuer à son tour. Un meurtre avec un arrière-goût de vengeance.
Vient alors la partie du livre qui m’a le plus intéressé. Joseph choisit de s’installer dans la zone interdite pour échapper à la police.
Quelque part en France, il rejoue Robinson Crusoé sans Vendredi à ses côtés.
« Toute sa vie, il a été éduqué, habillé, noté, discipliné, employé, insulté, encavé, battu – par les autres. Maintenant, les autres, ils sont morts ou ils ont fui. Il est seul sur le causse. » Il est libre mais seul.
Avec un sens de la tension dramatique, qui avait déjà fait merveille dans Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry va alors creuser dans la tête de Joseph Kamal et nous livrer les pensées d’un homme qui, pour l’avoir déjà perdu, va chercher encore un toujours un sens à sa vie. Magistral!

Trois fois la fin du monde
Sophie Divry
Les éditions Noir sur Blanc / Notabilia
Roman
235 p., 16 €
EAN : 9782882505286
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis en Province dans une région qui n’est pas précisément définie

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s’adapter. Il voudrait que ce cauchemar s’arrête. Une explosion nucléaire lui permet d’échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s’installe dans une ferme désertée. Là, le temps s’arrête, il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au cœur d’une nature qui le fascine.
Trois fois la fin du monde est une expérience de pensée, une ode envoûtante à la nature, l’histoire revisitée d’un Robinson Crusoé plongé jusqu’à la folie dans son îlot mental. L’écriture d’une force poétique remarquable, une tension permanente et une justesse psychologique saisissante rendent ce roman crépusculaire impressionnant de maîtrise.
« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Sophie Divry présente Trois fois la fin du monde © Production Les Éditions Noir sur Blanc

Les premières pages du livre
« Ils ont tué mon frère. Ils l’ont tué devant la bijouterie parce qu’il portait une arme et qu’il leur tirait dessus. Ils n’ont pas fait les sommations réglementaires, j’ai répété ça pendant toute la garde à vue. Vous n’avez pas fait les trois sommations, salopards, crevards, assassins. Les flics ne me touchent pas, à quoi bon, ils savent que je vais en prendre pour vingt ans pour complicité. Moi j’attendais dans la voiture volée. Quand j’ai vu la bleusaille, il était trop tard pour démarrer, ils se sont jetés sur moi, m’ont plaqué à terre. C’est de là que j’ai vu la scène, rien de pire ne pouvait m’arriver: Tonio tué sous mes yeux. Mais pourquoi ce con a-t-il fait feu ? Il était mon dernier lien, ma dernière famille. Notre mère est morte quand on avait vingt ans, on n’a jamais eu de père. Tonio assassiné, je suis désormais seul sur la terre, je n’ai plus d’amis, tous se sont détournés de moi, ni d’amantes, j’étais à ce moment-là célibataire, je n’ai plus qu’un immense chagrin qui me déchire, me révolte. J’en veux à mort aux flics, je m’en veux à moi aussi. J’aurais dû empêcher Tonio de faire cette connerie. J’étais sûr que ce braquage était une mauvaise idée, qu’il allait à sa perte. Mais comment est-il fait celui qui laisserait perdre son frère sans prendre le risque de se perdre avec lui? En ces temps-là, il y avait des frères, on se rendait des services et il y avait des hommes pour vous punir. Voilà pourquoi je me retrouve un soir devant la porte de la prison de F.
C’est le mois de juin, il fait chaud à l’intérieur du fourgon de police. Les précédentes nuits ont été si affreuses que je me suis assoupi durant le trajet. L’arrêt du moteur me réveille. La première chose que j’aperçois quand les flics m’extraient de la voiture, c’est une porte noire encastrée dans un mur d’enceinte de vingt mètres de haut, un mur tout en béton. Un des deux flics m’enlève les entraves que j’ai aux pieds. L’autre appuie sur l’hygiaphone. Une caméra de surveillance cligne au-dessus de nous Le métal de la porte renvoie la chaleur de cette fin de journée. Mes yeux sont douloureux, j’ai trop pleuré les nuits précédentes. Derrière nous, il y a des champs jaunes et secs, je remarque qu’ils viennent d’être moissonnés. Encore un centre de détention établi loin des villes, posé au milieu de champs plats et mornes, sans reliefs saillants où poser le regard. À quelques centaines de mètres, je vois une rangée de pavillons minables, sans doute construits là pour loger des gardiens, à l’écart eux aussi de toute société. Le soleil se couche entre ces maisons. Mais je ne peux pas contempler plus longtemps. La porte noire s’est ouverte, une main grise en sort, attrape la chaînette reliée à mes menottes et me tire de l’autre côté du seuil. On avance vers une seconde enceinte à peine moins haute que la première et surmontée de barbelés. Je marche sans rien dire. Au-dessus de nous, un filet de sécurité découpe le ciel en petits carrés. Le portier me fait franchir ce second mur par un portail grillagé. Au passage, je croise son regard, affreusement vide. À présent c’est une cour triangulaire, bitumée, qui semble servir de cour de livraison. Devant nous un bâtiment délabré de quatre étages dont les fenêtres sont dépourvues de barreaux. C’est sans doute le bâtiment administratif du complexe pénitentiaire. »

Extraits
« Et je sens que règne ici un continent de règles et de termes qu’en tant que primaire j’ai intérêt à assimiler au plus vite. Je repense à Tonio, je me demande pourquoi mon frère ne m’a jamais dit un seul mot sur ses années de prison. Ça me serait utile aujourd’hui. Mais il est vrai que je n’étais pas censé m’y retrouver. C’était lui le voyou de la famille, pas moi. »

« Je suis en manque de tout : confort, nourriture, sommeil, calme, affection. La promiscuité est répugnante. Ce que je suis en train de vivre me sidère tellement, je me dis ce n’est pas possible, on va me sortir de là, c’est une blague, un cauchemar, ce scandale va cesser. Les gens du Dehors ne savent pas, l’apprendront, vont faire quelque chose. Une pareille abomination ne peut pas se passer dans mon pays. »

« J’analyse le piège dans lequel je suis tombé. Et cela m’ouvre des perspectives qui, tout en m’effarant, renforcent ma haine. Ce n’est plus une haine étroite et médiocre, celle des premières humiliations, non, c’est une haine comme une drogue dure. Elle fait jaillir dans le cerveau des consolations fantastiques. Elle caresse l’ego. Elle transforme l’humiliation en désir de cruauté et l’orgueil en mépris des autres. Je ne hais plus seulement les matons, je hais aussi cette engeance de damnés qui croupit là, encline à la soumission, complice des guet-apens. Dans cette cellule étroite, sans matelas, mes pensées-haine se répercutent d’un mur à l’autre. Je m’y adonne avec plaisir, suivant de longues fantaisies mentales où moi seul, brûlant la prison, reçois le pouvoir de vie ou de mort sur les détenus et les gardiens, les faisant tour à tour pendre, brûler vif, empaler. Parfois la rêverie s’arrête brusquement, mon cœur plonge dans une fosse de chagrin à la pensée de mon frère. Je comprends pourquoi Tonio ne m’a jamais dit un mot sur ce qu’il a vécu ici. »

À propos de l’auteur
Sophie Divry est née en 1979 à Montpellier et vit actuellement à Lyon. Elle a publié cinq romans – La cote 400; Journal d’un recommencement; La Condition pavillonnaire; Quand le diable sortit de la salle de bain et Trois fois la fin du monde ainsi qu’un essai, Rouvrir le roman. (Source: Les éditions Noir sur Blanc)

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La belle n’a pas sommeil

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En deux mots:
Antoine a ouvert une bouquinerie dans une forêt du Médoc, non loin de la plage. Sa vie tranquille va être bousculée avec l’arrivée d’une conteuse blonde aussi merveilleuse qu’insaisissable.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La bouquinerie (presque) perdue

La plume joyeuse et mélancolique d’Éric Holder fait merveille dans ce nouveau roman du Médoc, sur les pas d’Antoine, un bouquiniste anachorète.

Avant d’être une histoire, ce beau roman est une géographie. Celle essinée par les forêts et les plages, les villages et les hameaux du Médoc où vit Éric Holder et où il aime situer ses romans. L’épicentre de ce nouvel opus est situé dans un endroit que les GPs auront de la peine à localiser, au fond d’une forêt, mais d’où l’on peut entendre les vagues venant mourir sur la grève. C’est dans ce coin bien caché qu’Antoine – contrairement à toute logique commerciale – a monté sa bouquinerie. Une sorte de paradis réservé aux initiés ou aux touristes aventureux, mais un endroit éminnement sympathique où l’on peut lire en toute quiétude. Ce qui tient du petit miracle, c’est que ces solitaires, ces marginaux, ces amateurs éclairés finissent par former une communauté «ne réclamant qu’une seule chose: la paix, la paix épaisse, confortable, soporifique. Les meilleurs jours, je me persuade que ce sont notre nombre, notre poids, notre silence qui pèsent sur la terre, freinant sa vitesse, la retenant par les cheveux, l’empêchant de tourner follement. »
Si la vente des livres ne suffit pas à le faire vivre, Antoine a trouvé un complément en livrant des caisses d’ouvrages restaurés par ses soins et recouverts de papier cristal et qui serviront à décorer les bibliothèques vendues pour donner un cachet intellectuel aux appartements des acheteurs. Mais après tout, Antoine ne se formalise pas de ce détournement, lui qui a choisi de se déconnecter «Juste la nature et lui. – Into the wild –. Se confronter au vide, le meubler, l’habiter, le vaincre. »
On apprendra à la fin du livre les circonstances qui l’on conduit à quitter Montreuil et pourquoi son activité tient de la mission sacrée: « Les livres m’ont sauvé la vie, depuis je sauve la leur. J’appellerais plutôt ça un remboursement, une gratitude, un sacerdoce.»
En retrait du monde et déconnecté, il n’en est pas pour autant misanthrope mais anachorète. Il aime les gens mais craint leur nombre. Autant dire qu’il trouve dans les clients de passage et les quelques habitants qu’il croise de quoi satisfaire son besoin de sociabilité. Jusqu’à ce jour béni où Lorraine, une conteuse blonde, débarque dans cet univers qui semble construit pour elle.
C’est peu de dire qu’elle va semer le trouble auprès de tous les mâles du lieu, à commencer par Antoine. En tant que fournisseur officiel d’histoires, il imagine que cette la belle n’aura d’yeux que pour lui. Qu’à l’image de l’un des contes qu’elle raconte à un public conquis, elle est cette « déesse blonde qui s’était généreusement penchée au-dessus d’eux, leur proposant, dans l’éclat d’yeux islandais où frémissaient des coquelicots, une compréhension magique, poétique du monde. Puisqu’elle-même existait, il fallait bien que tout cela fût vrai. »
Et si Lorraine finit dans la couche d’Antoine, elle est bien trop indépendante pour y rester… « Se faire larguer n’est jamais agréable. A partir d’un certain âge, cela dessine crûment le chemin vers le lieu où nous avons tous rendez-vous, seuls, à minuit. »
Je vous laisse découvrir les épisodes suivants, la jalousie, la déprime, l’espoir renaissant, le jugement sur les qualités et défauts de ses voisins et amis pour ne garder que cette parenthèse enchantée. Un joli rêve un peu mélancolique que je vous invite à partager.

La belle n’a pas sommeil
Éric Holder
Éditions du Seuil
Roman
224 p., 18 €
EAN : 9782021363326
Paru le 4 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Une presqu’île qui s’avance sur l’Océan, on y devine le Médoc venteux et ensoleillé de tous les derniers livres d’Éric Holder. L’intérieur de la presqu’île est boisé. Dans une grange au milieu de la végétation épaisse, Antoine a installé sa bouquinerie. L’endroit est quasi introuvable, et, sans l’intervention d’une mystérieuse madame Wong, le libraire crèverait de faim.
Antoine paraît heureux dans sa tanière. Il caresse ses spécimens, les habille de papier cristal, nourrit ses chats, s’interroge sur un voleur qui lui chaparde des livres, toujours du même auteur. C’est alors que déboule la blonde Lorraine, une conteuse professionnelle qui tourne de ville en ville. Antoine est vieux, aime se coucher à heure fixe : la belle n’a pas sommeil.
Ce sera donc l’histoire d’une idylle saisonnière, mais de celles qui laissent sous la peau des échardes cuisantes. Qui a dit que la campagne était un endroit tranquille ? Dans une langue merveilleusement ouvragée, Holder décrit un monde à la fois populaire et marginal, profondément singulier, qu’il connaît comme personne. Le sien.
Éric Holder est passé maître dans l’art du roman bref, brillant et ciselé. Après La Baïne, Bella Ciao et La Saison des Bijoux, il installe pour la quatrième fois son chevalet et sa palette dans ce Sud-Ouest où il vit.

Les critiques
Babelio 
20 Minutes (2 minutes pour choisir)
Benzinemag (Delphine Blanchard)
Blog Médiapart (Franck Bart)
Blog Danactu-résistance
France Bleu (émission Place des grands hommes – Rodolphe Martinez et Jean-Michel Plantey )

Les premières pages du livre
« Supposons qu’en été, fatigué de la plage, ou bien en hiver, coincé sur la presqu’île battue par la pluie, vous décidiez de visiter un endroit insolite dont on vous a parlé. Au milieu de la forêt, une librairie d’occasion, une bouquinerie dont les bacs, à l’entrée, semblent n’attirer la convoitise que des chevreuils, des corbeaux. On vous en aura parlé puisqu’aucune indication ne la signale, aucune publicité, pas de panneau.
Il s’agit d’une fermette basse, disposée en L. L’intérieur, refait à neuf, procure le sentiment d’arriver en plein match derrière les tribunes ou au-dessus des gradins.
Des milliers de livres montrent leur dos, du sol au plafond, tandis que des échelles figurent les allées centrales.
Deux fenêtres donnent depuis l’entrée, de ce côté du bâtiment, sur une grande portion de lande, une friche revenue à l’état de nature, et qu’un tracteur tond deux fois l’an. Puis c’est la lisière de bois noirs sous les écailles vertes que le vent écarte. De hauts chênes semblent y monter la garde, bras croisés.
Plus loin s’enchevêtre la végétation caractéristique des terres humides et sableuses, saules, acacias, fougères, entre des périodes d’arbres bientôt indistincts à force d’être emmêlés. On les nomme « chablis ». Sous le fouet des branches basses, des chasseurs y perdent leur chien dans l’eau qui monte jusqu’aux genoux.
Cependant vous avez décidé d’y aller. Ce sera l’occasion d’une promenade à bicyclette, en voiture… Peut-être afin de dénicher une belle édition, un grimoire, un ouvrage peu connu, ou bien pour retrouver des titres sous des couvertures naguère familières – « Alice », « Les Six Compagnons » en Hachette Bibliothèque verte. Au fait, si nous emmenions les enfants ? Venez par ici, bande de loustics. Ça vous sortirait.
À moins que vous vouliez simplement satisfaire votre curiosité. Ceux qui la connaissent se targuent d’y avoir été, prennent des mines d’explorateurs. Est-ce qu’elle existe, au moins, cette bouquinerie ?
Le coeur de la presqu’île, non content de verdir et de s’épaissir à mesure qu’on y avance, présente, généreux, de plus en plus de chemins pour tâcher de s’en sortir.
Peu comportent d’indications, à quoi, à qui bon ? Qui renseigner par ici ? Quel étranger s’aventurerait, porteur d’une fragile adresse, dans ce delta, un réseau de crastes – mi-fossés, mi-canaux – que recouvre mal, à cette heure, celui des GPS ?
Les seuls personnages dans le paysage, comme sur les gravures du XVIIe siècle, sont incarnés par des ouvriers isolés de loin en loin, penchés au-dessus de la vigne.
– Allez donc voir à la mairie, si elle est ouverte. Ils sauront vous dire là-bas… »

Extrait
« Le même soir, j’ai rendez-vous avec la boulangère. Marie habite, à l’extérieur du village, une réplique de ces cabanes tchanquées qu’on voit au bassin d’Arcachon, une maison de bois un peu coloniale dont les pilots sont fiches en terre plutôt que dans l’eau, et peinte en bleu ciel man’n, en bleu de pêcherie écaillé. Je m’y rends à bicyclette. Marie, s’il pleut, me ramènera. Le jaune espagnol du couchant, griffé de lignes noires illisibles, distrait du chemin jusqu’à ce qu’y déboulent, par surprise, de nouvelles bourrasques.
C’est exprès que Marie demeure à l’écart du bourg. Dès le magasin fermé, son temps n’appartient plus qu’à elle, qui le défend farouchement. Ne plus voir personne, ne plus entendre quiconque. En compagnie, elle aussi, de chats, lire des romans contemporains, les annoter, de là passer au journal intime, sa colonne vertébrale, puis aux journaux tout court, qu’elle dépouille avec une grâce nonchalante en croquant des amandes.
La scène se passe au milieu d’un lit rembourré de puissants oreillers, baignée par les lumières successives du jour, du soir, de la lampe de chevet. Je suis le seul, dit-elle, capable de lire aussi longtemps à ses côtés. Le seul à sentir le moment exact où elle commence d’avoir faim celui de jaillir du campement pour gagner la cuisine, qu’elle aime italienne. » (p. 49)

À propos de l’auteur
Éric Holder est passé maître dans l’art du roman bref, brillant et ciselé. Après La Baïne, Bella Ciao et La Saison des Bijoux, il installe pour la quatrième fois son chevalet et sa palette dans ce Sud-Ouest où il vit. (Source : Éditions du Seuil)

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Le poids de la neige

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En deux mots:
Un grand blessé est recueilli par un vieil homme dans un village au seuil de l’hiver. Un huis-clos sous des tonnes de neige avec des protagonistes qui se mettent à l’unisson de la météo. Glaçant et magique.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

20000 lieues sous l’hiver

Un grave accident oblige le narrateur à séjourner dans un village isolé au seuil de l’hiver. La plume du Québécois Christian Guay-Poliquin étincelle comme la neige qui recouvre ce récit.

Ce roman est d’abord celui d’une ambiance, d’un décor qui saisit le lecteur et qui va l’accompagner jusqu’à l’épilogue. « J’ai vu le lent mouvement du paysage, le ciel gris de l’automne, la lumière rougeoyante des arbres. J’ai vu les fougères se faire mâcher par le givre, les hautes herbes casser à la moindre brise, les premiers flocons se poser sur le sol gelé. J’ai vu les traces laissées par les bêtes qui inspectaient les alentours après la première neige: Depuis, le ciel n’en finit plus d’ensevelir le décor. L’attente domine le paysage. Et tout a été remis au printemps. C’est un décor sans issue. Les montagnes découpent l’horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux. »
Le narrateur est un jeune homme gravement blessé à la suite d’un accident de voiture dont on ne saura ni le nom, ni le lieu où il se trouve. En revanche, on apprendra que la communauté villageoise a proposé à Matthias, un vieil homme habitant une maison un peu à l’écart à la lisière de la forêt, de lui confier la garde de cet homme jusqu’à ce qu’il puisse à nouveau se déplacer. En échange, on lui promet une place dans un bus qui, quand les routes seront à nouveau praticables, le conduira vers la ville où se trouve son épouse mourante.
Mais la situation n’est pas prête de s’arranger, bien au contraire. À la neige qui tombe vient s’ajouter une panne d’électricité. La tension va alors croître au fil des jours entre les habitants pris au piège, mais aussi entre le narrateur et Matthias. Une tension que l’on va pouvoir mesurer de chapitre en chapitre sur une échelle à neige installée dans la clairière, à portée de vue du lit de notre convalescent. « Merveilleux, me dis-je. Nous allons désormais pouvoir mesurer notre désarroi. »
Et de fait, le manteau neigeux ne va cesser de croître de chapitre en chapitre, avant un épilogue surprenant.
Alors que les habitants se divisent sur la stratégie à adopter, faut-il fuir un village aux conditions de vie de plus en plus précaires en montant une expédition très risquée ou organiser la survie en attendant des temps plus cléments, Matthias et son hôte continue à se méfier l’un de l’autre, alternant les phases d’apaisement et les phases conflictuelles.
« J’ai toujours su que tu finirais par céder, recommence Matthias. Si on ne peut pas changer les choses, on finit par changer les mots. Je ne suis pas ton médecin, je ne suis pas ton ami, je ne suis pas ton père, tu m’entends? On passe l’hiver ensemble, on le traverse, puis c’est fini. Je prends soin de toi, on partage tout, mais, dès que je pourrai partir, tu m’oublies. Tu te débrouilles. Moi, je repars en ville. Tu m’entends? Ma femme m’attend. Elle a besoin de moi et j’ai besoin d’elle. C’est ça mon aventure, c’est ça ma vie, je n’ai rien à faire ici, tout ça est un concours de circonstances, un coup du sort, une grossière erreur. »
Dans cet affrontement psychologique, il n’y a guère que Maria, la belle vétérinaire, qui se convertit en infirmière – et bien davantage – pour apaiser le grand blessé. Mais cette dernière finira aussi par choisir la fuite…
Comme la neige, les pensées s’accumulent dans la tête du narrateur. Il va refaire la route qui a conduit à l’accident, nous expliquer qu’après dix ans d’absence il revenait voir son père, le mécanicien du village, mais qu’il arrivera trop tard. Qu’il n’a plus rien à faire là, «mis à part le fait que mes jambes parviennent à peine à me supporter».
Christian Guay-Poliquin a été couronné du Prix du Gouverneur Général au Québec (l’équivalent du Goncourt en France) pour ce roman sur la solitude et la réclusion, à moins que ce ne soit celui de la reconstruction et de la résilience… Le livre idéal pour accompagner les longues soirées d’hiver.

Le poids de la neige
Christian Guay-Poliquin
Éditions de l’Observatoire
Roman
260 p., 19 €
EAN : 9791032902134
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas nommé, mais que l’on situera volontiers sau Canada.

Quand?
L’époque n’est pas précisée non plus, mais les indices – accident de voiture, motoneige – laissent à penser que le roman se déroule à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la suite d’un accident, un homme se retrouve piégé dans un village enseveli sous la neige et coupé du monde par une panne d’électricité. Il est confié à Matthias, un vieillard qui accepte de le soigner en échange de bois, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps, seule échappatoire.
Dans la véranda d’une maison où se croisent les courants d’air et de rares visiteurs, les deux hommes se retrouvent prisonniers de l’hiver et de leur rude face-à-face.
Cernés par une nature hostile et sublime, soumis aux rumeurs et aux passions qui secouent le village, ils tissent des liens complexes, oscillant entre méfiance, nécessité et entraide.
Alors que les centimètres de neige s’accumulent, tiendront-ils le coup face aux menaces extérieures et aux écueils intimes ?

Les critiques
Babelio
Télérama (Fabienne Pascaud)
Le Soleil (Valérie Lessard / Valérie Gaudreau)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Artichaut Magazine (Florence Dancause)
Blog Hop! Sous la couette
La Fabrique culturelle Une superbe présentation vidéo du livre


À l’occasion du festival « Étonnants voyageurs » de Saint Malo, Christian Guay-Poliquin vous présente son ouvrage Le poids de la neige © Production Librairie Mollat


Entretien avec Christian Guay-Poliquin à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio.com dans les locaux des éditions de L’Observatoire, le 19 janvier 2018. Découvrez les 5 mots choisis par l’auteur pour évoquer son livre Le Poids de la neige.

La première page du livre:
« La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. Il n’y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.
Près de ma fenêtre, des oiseaux vont et viennent, se querellent et picorent. De temps à autre, l’un d’eux observe la tranquillité de la maison d’un oeil inquiet.
Sur le cadre extérieur, une fine branche écorcée a été fixée à l’horizontale, en guise de baromètre. Si elle pointe vers le haut, le temps sera clair et sec; si elle pointe vers le bas, il va neiger. Pour l’instant le temps est incertain, la branche est en plein milieu de sa trajectoire.
Il doit être tard. Le ciel gris est opaque et sans aucune nuance. Le soleil pourrait être n’importe où. Quelques flocons virevoltent dans l’air en s’accrochant à chaque seconde. À une centaine de pas de la maison, dans l’éclaircie, Matthias enfonce une longue perche dans la neige. On dirait le mât d’un bateau. Mais sans voile ni drapeau. »

Extraits:
« Je connais pourtant ce décor par cœur. Je l’observe depuis longtemps. Je ne me souviens plus vraiment de l’été, à cause de la fièvre et des médicaments, mais j’ai vu le lent mouvement du paysage, le ciel gris de l’automne, la lumière rougeoyante des arbres. J’ai vu les fougères se faire mâcher par le givre, les hautes herbes casser à la moindre brise, les premiers flocons se poser sur le sol gelé. J’ai vu les traces laissées par les bêtes qui inspectaient les alentours après la première neige: Depuis, le ciel n’en finit plus d’ensevelir le décor. L’attente domine le paysage. Et tout a été remis au printemps. C’est un décor sans issue. Les montagnes découpent l’horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux.
Regarde mieux, lance Matthias.
J’examine la longue perche que Matthias vient d’installer dans la clairière. Je remarque qu’il l’a minutieusement graduée. C’est une échelle à neige, annonce-t-il triomphalement. Avec la longue-vue, je peux voir que la neige atteint quarante et un centimètres. Je considère la blancheur du décor pendant un instant, puis me laisse choir sur mon lit en fermant les yeux.
Merveilleux, me dis-je. Nous allons désormais pouvoir mesurer notre désarroi. »

« J’ai toujours su que tu finirais par céder, recommence Matthias. Si on ne peut pas changer les choses, on finit par changer les mots. Je ne suis pas ton médecin, je ne suis pas ton ami, je ne suis pas ton père, tu m’entends? On passe l’hiver ensemble, on le traverse, puis c’est fini. Je prends soin de toi, on partage tout, mais, dès que je pourrai partir, tu m’oublies. Tu te débrouilles. Moi, je repars en ville. Tu m’entends? Ma femme m’attend. Elle a besoin de moi et j’ai besoin d’elle. C’est ça mon aventure, c’est ça ma vie, je n’ai rien à faire ici, tout ça est un concours de circonstances, un coup du sort, une grossière erreur. »
En disant cela, il avance une pièce sur l’échiquier et m’invite à le défier.
J’ai toujours su que tu finirais par céder. Personne ne peut se taire ainsi. Tout le monde retourne vers la parole un jour ou l’autre. Même toi. Et, bientôt, je te le dis, tu vas aussi t’adresser à moi. Tu vas me parler, même s’il n’y a pas le feu, même si je ne suis pas une jeune vétérinaire. Tu vas me parler, tu m’entends ? Et tu vas jouer aux échecs avec moi. C’est ça qui va arriver. Rien d’autre. Vas-y, c’est à toi de jouer. »

« Dans le coin du salon, il y a les livres que nous avons entassés pour brûler les bibliothèques. Les livres dans lesquels Matthias trouvait ses histoires. Je me penche et saisis quelques bouquins, les premiers qui me tombent sous la main. Je retourne devant le foyer et, sans attendre, je jette un livre sur les braises crépitantes. La couverture prend feu presque immédiatement. Les coins se replient et le carton se cintre dans les flammes. Les premières pages se retroussent. Le livre gondole comme un accordéon. La chaleur est intense, mais rapidement le livre n’est plus qu’une masse informe, orange et noir. On dirait une pierre brûlante et friable. Alors j’en brûle un autre et les flammes reprennent vie de plus belle, vrillent dans la cheminée, et une lumière vive rayonne dans la pièce. Je me déshabille complètement pour profiter de la chaleur des livres et mange quelques betteraves dans le vinaigre prises chez la dame. En regardant les pages se consumer, je me demande où peut bien être rendu Matthias, à l’heure qu’il est. Plus loin que moi, ça ne fait aucun doute. »

À propos de l’auteur
Né au Québec, en 1982, Christian Guay-Poliquin est doctorant en études littéraires. Le Poids de la neige, grand succès au Québec, a été distingué par plusieurs prix prestigieux. (Source : Éditions de L’Observatoire)

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