Immortelle(s)

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En deux mots
Anna et Camille ont connu des épreuves qui les ont éloignées de leurs rêves et même poussé au bord du précipice. Mais fort heureusement leur entourage et leur volonté leur ont permis de reprendre pied. Alors quand elles se rencontrent, elles se disent qu’elles ont encore un avenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un tatouage pour se reconstruire

Bertrand Touzet confirme avec ce second roman combien sa plume sensible excelle à dépeindre les émotions. En suivant deux femmes que la vie n’a pas épargnées, il nous donne aussi une belle leçon d’optimisme.

Il y a les auteurs qui mettent tout dans leur premier roman et voient leur plume se tarir avec le second. Bertrand Touzet fait partie de la seconde catégorie, celle de ceux qui comprennent avec leur premier roman que c’est possible, qu’ils ont trouvé leur voie. Et qui écrivent de mieux en mieux. C’est en tout cas l’impression qui prédomine en refermant Immortelle(s). D’une plume fluide, il nous retrace le parcours de deux femmes, Anna et Camille, que le hasard va conduire à se rencontrer.
Le roman s’ouvre au moment où Anna s’engage à fond dans sa nouvelle voie. Après avoir été cadre dans de grandes entreprises du luxe, elle a choisi de laisser tomber une carrière prometteuse pour reprendre la boulangerie dans un petit village du Piémont pyrénéen. Un sacré défi pour la jeune femme qui peut toutefois compter sur le regard protecteur de Gilles, le meunier qui l’encourage et la soutient. On comprendra par la suite pourquoi il a envie de la voir réussir et s’épanouir à ses côtés.
Car tout risque de s’effondrer, on vient en effet de lui pronostiquer un cancer du sein synonyme d’opération, de chimio, de fatigue. Une épreuve à l’issue incertaine qui va aussi modifier son corps. Mais alors que son moral est en berne, elle croise un enfant et un infirmier au service d’oncologie qui vont lui remonter le moral et l’aider à franchir ce cap, à accepter ce corps mutilé.
Camille n’a pas été épargnée par la vie non plus. À la suite d’un terrible accident, elle a également choisi de donner une nouvelle orientation à sa vie, oublier les beaux-arts pour se consacrer au tatouage. Sa sensibilité va la pousser à se spécialiser dans la réparation, dans l’embellissement des corps marqués par de vilaines cicatrices. Ce sont principalement des femmes qui poussent la porte de sa boutique, heureuses pour la plupart de rencontrer une oreille attentive. Du coup Camille est presque autant psy qu’artiste. J’ouvr eici une paranthèse pour imaginer que le métier de masseur-kinésithérapeute a beaucoup servi l’auteur, à la fois pour raconter ce rapport au corps, mais aussi pour l’aspect thérapeutique de sa pratique.

C’est par l’intermédiaire du libraire, chez lequel elles se rendent toutes deux, qu’Anna va faire la connaissance de Camille et qu’elle va lui demander d’embellir, de fleurir sa cicatrice.
Ce roman qui célèbre les rencontres est aussi le roman des chemins de la résilience. Avec cette évidence pourtant souvent oubliée qu’il faut laisser du temps au temps. Aussi bien pour Anna que pour Camille, le chemin vers le bonheur est loin d’être rectiligne. Mais toutes trouvent la force de s’y engager…
Bertrand Touzet démontre avec élégance et beaucoup de justesse qu’il est un excellent sondeur de l’âme humaine. Après Aurore, on prend encore davantage de plaisir à le lire ici. Et on se sent beaucoup mieux en refermant son second roman. Vivement le troisième!

Immortelle(s)
Bertrand Touzet
Éditions Presses de la Cité
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782258196605
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Piémont pyrénéen. On y évoque aussi Toulouse et Bordeaux ainsi que la Bretagne du côté de Pornic et de l’île de Noirmoutier ainsi qu’un voyage en Italie, à Sienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le croisement de deux vies à l’orée d’un nouveau départ.
Depuis son cancer du sein, Anna a besoin de se réapproprier sa féminité ; elle rencontre Camille, une jeune femme devenue tatoueuse, qui a ouvert son local à celles qui ont été marquées par la vie.
Anna revient vivre dans sa région natale, près de Toulouse, pour tourner définitivement une page de sa vie: oublier une relation amoureuse toxique, se reconvertir… Mais une nouvelle épreuve l’attend: une tumeur au sein. La voilà quelques mois plus tard face à son corps meurtri, persuadée d’avoir perdu une part de sa féminité et de ne plus avoir droit à l’amour.
Camille, tatoueuse, se remet douloureusement d’un accident terrible. Une rencontre lui fait comprendre qu’elle peut embellir ce qui a été détruit chez les autres, chez elle. Elle met ainsi tout son art au service des femmes maltraitées par la vie avec des tatouages destinés à masquer leurs cicatrices. Un jour, Anna pousse la porte de son salon…
L’histoire de deux renaissances. Un roman vrai et bouleversant qui redonne espoir et foi en l’humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Occitanie – Côté culture
La Dépêche
Le Télégramme (Corinne Abjean)
Blog Lili au fil des pages
Blog de Philippe Poisson
Blog Sélectrice

Les premières pages du livre
« Gilles est là. Il me salue depuis son tracteur, me fait signe d’avancer, me dit qu’il arrive.
Il est l’un de ceux qui m’ont aidée à accomplir mon changement de vie.
Tout semble possible dans l’existence, à condition de s’en donner la chance. Quelquefois, il faut des coups de pouce du destin, la rencontre des bonnes personnes.
La boulangerie de Labastide avait fermé un an auparavant, une faillite de finances, d’envie, avait eu raison des propriétaires. Aucun volontaire pour reprendre, trop difficile, le bail trop cher. Un village de quatre cent soixante âmes, proche d’une grande ville, pas assez rentable.
Mon coup de pouce, je le dois à l’association dont Gilles fait partie, Labastide ensemble. Une association locale ayant pour objectif le développement et le maintien du patrimoine du village. Ils avaient remis en état l’ancien four à bois qui jouxtait l’église pour réunir les habitants lors des fêtes locales, pour cuire la saucisse, les magrets, pour des activités fabrication du pain avec l’école, mais ils trouvaient dommage de ne pas s’en servir plus souvent.
Je souhaitais m’investir dans la vie de la commune et quand on a posé la question «Est-ce que quelqu’un connaît une personne capable de faire fonctionner le four à pain?», j’ai levé la main.
«Oui, moi, je peux apprendre.»
Certains ont souri, Gilles a fait un pas vers moi.
Eh bien, pendant que tu apprendras, nous ferons le reste. C’est-à-dire rénover le local pour que tout soit fonctionnel quand tu seras prête. »
Gilles savait que je travaillais dans une boulangerie de la ville voisine, que j’étais habituée à me lever tôt, à faire les fournées, mais ce qu’il s’apprêtait à me confier était complètement différent. Le maniement du four à bois, la maîtrise des températures, de farines anciennes. De nouveaux savoirs à acquérir et à maîtriser.
Gilles est agriculteur bio, il produit des céréales – petit épeautre, sarrasin, blé, sorgho. Il a investi, il y a peu, dans un moulin pour produire sa propre farine, pour « valoriser sa production », comme il dit.
Ce matin je vais chercher mes sacs pour le fournil. Le plus souvent, il vient me livrer mais une fois par mois j’aime bien venir voir les champs, les céréales qui y poussent, le moulin.
La première fois qu’il m’a fait visiter le moulin, j’ai été surprise. J’imaginais une bête énorme avec des mécanismes gros comme ma cuisse. Le moulin de Gilles tient dans une pièce de vingt-cinq mètres carrés. Tout est automatisé, de la vis sans fin qui alimente en céréales, jusqu’à la mise en sachet du produit fini. Le son est mis de côté dans d’autres sacs pour un copain à lui qui élève des porcs noirs dans le piémont pyrénéen.
Pendant six mois, j’ai appris la montée en température du four, le travail du pain avec les farines de Gilles, à passer de la préparation de baguettes blanches de deux cent cinquante grammes à des boules d’un kilo avec des farines de différentes céréales. Gilles m’avait mise en rapport avec un des boulangers qu’il livre. « Il est habitué à mes farines, il t’apprendra à les travailler. Le pain est vivant, la pâte pousse une première fois dans le pétrin, une deuxième fois dans la panière et une troisième fois dans le four. »
Les villageois avaient fait un travail extraordinaire pour réhabiliter l’endroit et «désenrhumer» le four. Un boulanger que connaissait Gilles lui avait fourni un pétrin, des ustensiles dont il ne se servait plus, d’autres m’avaient donné des bassines, trop profondes pour être pratiques mais qui me dépanneraient, des tables de bistrot, des planches, des tréteaux.
Un agriculteur du village avait fourni le bois nécessaire pour tenir les six premiers mois et Gilles n’avait cessé de m’assurer que, pour la farine, nous nous arrangerions les premiers temps.
Un matin de mai, je me suis lancée toute seule face au four. Je me souviens de la première bûche, de la première flamme. Ça fait un an et demi, j’ai l’impression que c’était hier.
Gilles descend du tracteur vient m’embrasser.
– Alors, c’est bon, cette année?
– Ça devrait, mais tu sais, tant que ce n’est pas rentré dans les silos, je préfère ne rien dire. Un orage avant la moisson et c’est foutu.
– Je viens chercher du petit épeautre.
– Tu aurais dû m’appeler, je te l’aurais livré dans la semaine.
– Ça me faisait plaisir de venir à la ferme. Voir les meules tourner, sentir la farine.
– Des meules du Sidobre, madame !
– Je sais, les meilleures.
– J’’obtiens une finesse incomparable, et puis ça fait plaisir de travailler avec des pierres qui viennent de la région.
Gilles boite un peu, une sciatique le handicape depuis le début de l’année, mais impossible de s’arrêter. Dans une exploitation il y a toujours à faire, la main-d’œuvre est rare et Gilles difficile à vivre professionnellement. L’exigence de ceux qui sont habitués à travailler seuls.
Il est tôt, la brume qui enveloppe les champs au bord du fleuve est encore présente. En attendant qu’il gare son tracteur sous le hangar, je marche à travers la prairie devant le corps de ferme. L’herbe est humide, les gouttes d’eau donnent un aspect presque blanc à certains endroits, comme si un givre inattendu les avait recouverts.
Le soleil d’est affleure sur les coteaux et je plisse les veux pour observer le passage de deux sangliers sur les berges de la Garonne.
– Les salauds ! Ils me retournent tout en ce moment.
– C’est beau comme spectacle.
– Si tu le dis… Je ne cautionne pas les chasseurs mais on est obligé de réguler un peu, autrement je ne récolte plus rien.
– Si tu le dis.
Gilles sourit.
– Tu as le temps de prendre un café ?
– Oui, comme toi, commencer tôt me permet de faire une pause.
La porte d’entrée frotte sur le sol. Elle est comme une sonnette pour avertir d’une visite. Il dit à chaque fois qu’il devrait la raboter, mais c’est comme tout ce qu’on laisse en suspens dans les maisons trop grandes, à faire « plus tard », espérant un temps après lequel on court toujours.
La table du salon est jonchée de papiers administratifs. Un verre, une assiette avec des croûtes de fromage, une tasse de café.
– Tu fais des heures sup ?
– Je dois calculer la TVA avant la visite des comptables du centre d’économie rurale.
– C’est toujours aussi cosy chez toi… Ça manque d’une présence féminine.
– Tu veux te dévouer ?
– Je te l’ai déjà dit, tu es trop vieux pour moi et en plus tu n’es pas mon genre.
– Et c’est quoi, votre genre, mademoiselle ? Car je n’en vois pas trop tourner par chez vous, de votre genre.
– Je n’ai pas le temps et puis je n’en ai pas forcément envie.
– Anna, tous les hommes ne sont pas des mufles comme moi, laisse-leur une petite chance de t’approcher. »

Extraits
« Je n’envisageais pas la maternité, ni même la présence d’un homme près de moi, et là je me retrouve à prendre un rendez-vous pour congeler mes ovocytes. Mon horloge biologique vient de se casser la figure, mes seins et mon utérus qui étaient les cadets de mes soucis viennent de devenir ma principale source de préoccupation. J’ai l’impression d’être un tableau de Picasso, déstructurée.
En quittant le cabinet d’oncologie, je salue le petit papi dans la salle d’attente et j’appelle mon frère pour vider mon sac de larmes, de frustrations, de doutes et de peurs. Il m’écoute, ne dit rien, absorbe. Je marche à travers l’hôpital, à travers la ville jusqu’à la place du Commerce, je raccroche, je ne sais même pas s’il a réussi à sortir une parole. » p. 40

« liste des choses qui font battre le cœur
avoir les cheveux humides en sortant de la douche l’été
le parfum des acacias
le bruit de la pluie sur les carreaux
le silence d’un sommet à la montagne |
le café du matin
la voix pure de Joan Baez
les champs de lavande balayés par le vent
la mer n’importe quand
regarder un couple de personnes âgées se tenant la main… » p. 57

« – Tu as fait le grand écart en peu de temps. Passer d’un boulot de responsable de communication dans une boîte de luxe à la boulangerie, ça m’a surpris mais j’ai pensé pourquoi pas, elle en est capable.
– J’ai eu une révélation. Un matin je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais là ? Mon travail est débile, ça n’a rien à voir avec moi. Et si je faisais autre chose? » J’ai planté une graine dans mon esprit et petit à petit l’idée du changement a grandi en moi.
– Le changement, OK, mais la boulangerie?
– Un midi, je faisais la queue devant une boulangerie pour acheter mon déjeuner. Tout le monde autour de moi était en pause mais téléphonait, répondait à ses mails et faisait la gueule. Et moi aussi. En arrivant à la caisse, j’ai levé les yeux de mon écran et j’ai vu cette femme, devant le four, en train de sortir des baguettes brûlantes. Elle était rouge, les cheveux en bataille, de la farine sur les pommettes mais elle avait l’air heureuse, elle savait ce qu’elle faisait et pourquoi elle le faisait.
« Je lui ai demandé si c’était dur, elle m’a répondu : “Oui, mais c’est possible !” J’ai pris mon sandwich, ma part de flan et je suis sortie de la boulangerie. En remontant la file de costumes et de tailleurs gris, je repensais à cette boulangère, à l’odeur de pain cuit, de petit épeautre torréfié. J’ai repensé au bonheur que c’était de fabriquer du pain.
– Eh oui, je me souviens de ta grand-mère qui le confectionnait avec nous pour le goûter. Elle faisait cuire des petits pains dans lesquels nous mettions des barres de chocolat qui fondaient dans la mie encore chaude. Trop bon. » p. 123

À propos de l’auteur
TOUZET_Bertrand_DRBertrand Touzet © Photo DR

Né à Toulouse il y a une quarantaine d’années, Bertrand Touzet a grandi au pied des Pyrénées. Après des études à Nantes, il est revenu exercer sa profession de masseur-kinésithérapeute en région toulousaine. Il y a cinq ans, il a décidé d’écrire et puise dans son quotidien personnel et professionnel les expériences qui nourrissent ses romans. Après Aurore, premier roman finaliste du Prix Jean Anglade 2020 et lauréat du Grand Prix national du Lions Club de littérature 2022, il publie Immortelle(s) en 2022. (Source: Presses de la Cité)

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Valse fauve

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En deux mots
Rose a dû laisser partir son mari à la guerre après quelques mois de mariage. En espérant son retour, elle essaie d’offrir à sa fille une perspective d’avenir. Mais l’ennemi se fait de plus en plus pressant et les choix qu’elle fait de plus en plus décisifs.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

« Un jour, je t’offrirai la lune »

Quand Rose rencontre André, elle sait que ce sera l’homme de sa vie. Mais leur lune de miel, dans un pays en guerre, sera de courte durée. En explorant la guerre et ses conséquences, Pénélope Rose nous offre un conte très riche et très noir. Mais pas sans espoir.

Rose est dans le train avec sa fille Michèle. On ne sait pour quelle raison, mais on la sent inquiète, car André manque à l’appel. De sa destination, on n’apprendra rien dans les pages initiales, car Pénélope Rose a choisi de construire son premier roman en revenant en arrière, au moment où les chemins de Rose et d’André, le «Petit Vannier», se sont croisés.
Devant la montée des périls, sa mère espère la marier et l’envoie au bal. Mais tous les hommes vaillants sont partis, alors Rose ne se fait pas beaucoup d’illusions sur ses chances de trouver le prince charmant. La suite va lui prouver qu’elle avait tort. Ce petit vannier qui ne danse pas à un charme fou, un regard attirant.
Dès lors, la jeune fille sait qu’elle fera sa vie avec lui. Et qu’elle aimera sa fille Michèle comme la sienne.
Leur union sera toutefois de courte durée, car André à son tour doit partir rejoindre les troupes combattantes, essayer d’arrêter «les Salauds» qui prennent leurs aises, tuent à tour de bras et s’installent dans le pays. Rose cherche alors à adapter la réalité à ses attentes. Écrit des lettres dont elle sait qu’elles ne trouveront pas leur destinataire. Alors pour Michèle, elle écrit aussi les réponses d’André. Qui va bien, forcément.
«La vérité, c’est surtout que je refuse qu’il ne revienne jamais. Alors il reviendra.»
La réalité pourrait cependant revêtir des habits moins reluisants. Celle que les voisins observent et lui reprochent: «tu vends des meubles à nos ennemis, tu les invites à boire le café, tu fais chanter ta gamine, tu les salues le matin.»
Comment dans ce contexte ne pas passer pour une traître, une lâche? D’autant que «l’accordéoniste tueur» va lui offrir billet de train, hôtel et inscription à un concours de chant pour sa fille qui se déroule dans la capitale. Voilà donc la raison de sa présence dans le train du chapitre inaugural.
À l’arrivée, c’est un véritable «manège émotionnel» qui l’attend et dont je ne vous dirai rien, sinon pour souligner combien Pénélope Rose réussit à mettre en lumière «toutes ces choses qui existaient en silence» et transforment la vie, les vies. Alors les certitudes s’effacent et laissent place aux questions. Alors un nouvel éventail de possibilités s’ouvre aussi. Pour Rose et Michèle l’avenir, ponctué de rencontres improbables, va soudain se dessiner de manière très différente à ce qu’elles avaient imaginé jusque-là.
Les trois temps du roman nous offrent une réflexion sur la guerre et ses déchirures, reprenant ainsi l’un des thèmes déclinés de plusieurs manières en cette rentrée, depuis Le soldat désaccordé de Gilles Marchand à Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon en passant par Le colonel ne dort pas d’Emilienne Malfatto ou encore L’Archiviste d’Alexandra Koszelyk. Mais la parenté et la filiation, l’exil et les migrants viennent ici compléter ce riche tableau. On y ajoutera la fidélité, ici réinventée avec poésie.

Valse fauve
Pénélope Rose
Éditions Plon
Roman
270 p., 20 €
EAN 9782259312073
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays en guerre, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se déroule durant la période contemporaine, sans davantage de précision.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la tourmente d’une guerre sans nom, durant le temps suspendu de ceux qui ne sont pas sur la ligne de front, le parcours hors du commun d’une jeune femme qui s’émancipe par une maternité inattendue et la résistance, dans tous les sens du terme. Rose a dix-neuf ans et refuse d’être une cocotte, de celles qui attendent qu’on les épouse. Son village est trop petit pour elle, qui rêve d’une ferme rien qu’à elle dans le Sud. Peu lui importe que la plupart des hommes soient partis faire la guerre contre les Salauds. Un soir, Rose fait la rencontre d’un accordéoniste venu de la ville, un original qui semble avoir échappé à l’appel. Tandis qu’elle tombe amoureuse, l’ennemi s’empare de son pays. L’homme ne tarde pas rejoindre les Insurgés, laissant Rose avec une petite fille. Comment se protéger, seule avec une gamine, quand l’ennemi est dans vos murs et que le danger frappe à la porte chaque matin ? Comment préserver ses rêves quand les mois défilent et que les repères s’effondrent ? Mais, surtout, quel combat mener ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le capharnaüm éclairé
Blog Sur la route de Jostein
Blog Carobookine
Blog Encres vagabondes

Pénélope Rose présente son roman Valse fauve © Production lisez.com

Les premières pages du livre
« Dans un autre monde, dans un autre temps, la petite trépignerait. Elle sautillerait de wagon en wagon. Elle se régalerait de sandwichs, nous regarderions le paysage en rêvassant. Devant nous, il y aurait un paquet de cartes, et tout cela ne serait qu’un grand jeu de joie. Nous aurions réservé un hôtel miteux mais nous y serions heureux car nous serions tous les trois. Nous irions au cinéma regarder des choses qui n’existent plus, voir des visages qui ont disparu. Nous nous régalerions dans des bistrots qui sentent le tabac noble, nous irions visiter des musées qui possèdent des collections venues du monde entier.
Mais nous étions dans ce train, dans ce monde, dans ce temps. Michèle ne sautait pas ni ne rêvait de la ville. Elle était blottie contre moi, elle ne prononçait pas un mot. Les cartes à jouer étaient restées dans mon sac à main. Je regardais les Salauds passer dans les allées et je tremblais à chacun de leurs contrôles. Parfois, je me laissais aller à rêvasser un peu, imaginant André, là, dans le fauteuil d’en face, avec une pipe et un journal. Je le voyais faire semblant de ne pas nous connaître, puis baisser légèrement son journal pour m’adresser un de ses regards, de ceux qui me font danser l’estomac. L’homme qui m’avait offert les tickets de train nous avait parées d’un laissez-passer digne de ce nom. Dès qu’un Salaud l’examinait, il disait à Michèle : «Bravo, et bon courage!», puis il se tournait vers moi en souriant: «Ça doit être la plus jeune du concours! Félicitations!» J’acquiesçais et forçais un sourire. Mais ma fille était moins bonne actrice que moi. Son visage réprimait difficilement les méchantes grimaces qui se dessinaient sur ses traits chaque fois que l’un d’entre eux s’adressait à elle. «Ma cocotte, sois plus discrète, tout de même», je lui chuchotais à l’oreille. Elle haussait les épaules: «Ce n’est pas moi, c’est ma peau qui ne les supporte pas.» Je rouspétais: «Eh bien, maîtrise un peu ta peau.» Ma fille était devenue plus intègre que moi. Car, à force de feindre parfois, il m’arrivait de croire qu’ils n’étaient pas si dangereux que cela. Il m’arrivait de me laisser berner par l’envie de vivre tranquillement, comme avant. Il m’arrivait de m’inventer une existence paisible dans un pays paisible, dictée par des Salauds paisibles, qui tuent des gens mais qui ne tuent ni ma fille ni moi. Il arrivait que cela puisse me convenir. Ce sont des choses que je n’avouerai jamais. Même sous la torture. Je ne l’avouerai jamais car je passerais pour un monstre. Je ne crois pas avoir été un monstre. Je crois avoir été fatiguée d’avoir l’espoir que cela cesse. Je crois avoir été lasse d’espérer qu’André revienne. Je crois avoir été bien usée de me battre contre le vide. Au point que mon palpitant me glissait: «Il faut se faire une raison, Rose. La vie, c’est comme ça, désormais.» Je ne laisserai personne juger mes moments de résignation. Dans ce train, le sens des choses m’échappait encore une fois. Alors, comme souvent, je replongeais dans mes souvenirs et me refaisais le chemin.

Premier temps
Les bûches palpitaient. Le feu illuminait leur cœur et les colorait. Elles semblaient reprendre vie au sein du brasier. Les écorces valdinguaient à travers la cheminée. Il se créait un rythme musical dans toute la maison. Les percussions de l’hiver. L’odeur se baladait dans la cuisine, crapahutait dans l’escalier et parvenait à ma chambre. «ROSE!» L’hiver, comme toutes les odeurs de toutes les saisons, s’accompagnait du cri de ma mère. «ROSETTE!» Elle parlait peu, alors elle parlait clair. Pour être sûre de ne pas avoir à se répéter, elle propulsait les mots de ses tripes. Sa voix transperçait les pierres campagnardes et on y percevait le trémolo de ses angoisses. «Elle a mis sa robe? Il faut qu’elle se lave les mains, elle ne va pas se laver les mains…» Je me suis décidée à descendre, enfin. En bas des marches, ma mère avait les poings sur les hanches et son torchon humide coincé entre sa jupe et son chemisier. Son air insatisfait. «Va falloir changer cette démarche, bon sang, Rose! Dix-neuf ans que tu te dandines comme un oisillon blessé.» Chaque pas était un calvaire à cause de cette robe qui me cachait les pieds. Deux fois j’ai manqué tomber et, je l’avoue, j’aurais bien aimé trébucher de tout mon poids pour me casser deux ou trois orteils. Ma mère ne m’aurait pourtant pas dispensée d’aller au bal ce soir-là. Même avec des orteils en moins: «Fais voir un peu. Tourne-toi. Ben tourne-toi donc, enfin, cocotte!» J’ai tourné, j’ai soupiré. Elle m’a filé un coup sur la tête, avec un sourire en coin. Au fond, j’aimais cela. Il se passait toujours quelque chose entre elle et moi. Une sorte d’amour si intense qu’il ne fallait surtout pas l’étaler. Je l’exténuais, elle ne me comprenait guère mais elle m’adorait. Plus j’étais une étrangère à ses yeux, plus elle savourait nos différences. Puis elle a sorti une cigarette d’entre ses seins. Elle s’est assise et s’est mise à fumer. Elle m’a désigné la porte d’un geste sec, la clope entre ses doigts me montrait la sortie. «Allez, hop. Va… La paix!» Je la regardais s’enfumer le cœur.
«Mais tu ne viens pas avec moi?
— Et ça va aller, non? Si ta mère t’accompagne à ton âge, qui, tu crois, va vouloir danser avec une fille pareille?
— Je n’ai pas envie de danser.
— Dis-moi, Rosette, tu veux finir avec un mari comme celui que j’ai trouvé?
— Certainement pas…
— Alors va au bal toute seule, je te dis!
— Qui veux-tu que je rencontre là-bas? Les jeunes, les beaux, y en a pas, en ce moment. J’irai au bal quand la guerre sera finie.
— Et si ça se finit dans dix ans? Comment je vais faire, avec toi dans les pattes? Ceux qui ont réussi à rester, ce ne sont pas que des vieux ou des estropiés! Y a des malins, aussi… comme ton père.
— Des fourbes, en somme.»
Elle a ri. J’insultais mon père, et ma mère riait. Je crois que ça lui faisait du bien d’entendre à haute voix des choses qu’elle n’osait pas penser toute seule, en bêchant son jardin. Le bal, je n’en avais que faire. Je détestais les bals car je redoutais l’Amour. Ça ressemblait plutôt à de la compagnie. J’avais vu ma mère. J’avais vu ma mère avec mon père, j’entends. Il disait peu de choses, les mêmes à moi qu’à elle: «Embrasse le maire», «Fin de la discussion», «Ça suffit avec le pain». Voilà. Quitte à choisir, si l’amour était un moyen de combler la solitude, j’aurais préféré un chien. Si j’avais été ma mère, je n’aurais pas choisi mon père mais un bouvier bernois.
Je sortais de la maison en traînant les pieds quand sa main m’a rattrapée par l’épaule. «Tu as changé.» Elle ne m’avait pas vue durant six longs mois mais, plutôt que de me dire: «Tu m’as manqué, Rose», elle m’a scrutée, a cherché dans mes yeux ce que je voulais lui cacher. «Tu as vu un garçon?
– Certainement pas!» Silence. Savait-elle me lire? Non. Et c’est pour cela qu’elle m’aimait tant. «Alors c’est bien, mais ne change pas trop non plus.»

Dehors, le froid pénétrait sous mes frous-frous pour me geler les cuisses. Christiane était adossée au lavoir. Elle a ri en me voyant me battre avec mes jupons. Elle était devenue violette par ma faute. Cela faisait une demi-heure qu’elle m’attendait devant la maison. Frapper à la porte pour croiser le regard accusateur de ma mère, jamais! «Plutôt crever!», s’exclamait-elle. Elle grelottait, le bout de son nez, ses mains, son visage tout entier étaient devenus aussi pourpres que sa robe. Elle n’était plus qu’une grosse robe de fille avec des pieds et des dents.
Nous nous sommes étreintes comme deux vieilles amies se retrouvent après vingt ans. Je n’étais partie que six mois, mais nous n’avions jamais été séparées une seule journée depuis notre naissance. Je revenais ce jour-là de chez mon oncle, de là-bas, du Sud. Il y possédait des terres majestueuses entourées de collines. Il y faisait pousser des légumes dont le goût n’avait rien à voir avec ceux d’ici. Les tomates étaient les fruits sucrés du quatre-heures et détrônaient les fraises de ma région. Six mois chez mon oncle, six mois de labeur, sans une plainte, et mon père acceptait enfin de discuter de mes ambitions. Cette période aurait été la plus heureuse de ma jeunesse si cet homme, celui qui apportait le foin, n’avait pas existé. Un dégueulasse qui faisait les choses comme bon lui semblait, même celles pour lesquelles il était nécessaire de demander l’autorisation. Lui n’attendait pas la réponse, ou plutôt, il ne se fatiguait pas à poser la question. Ce dont j’avais le plus souffert, c’était du silence qui avait pris place en moi. Un silence auquel je me sentais contrainte, par honte et par détermination. Je n’avais pas osé dénoncer ce dégueulasse à mon oncle. J’avais eu peur qu’il me trouve fragile. En ce temps-là, j’étais la première levée, la dernière couchée, je gagnais face au soleil. J’étais plus éveillée que lui. Je tenais tête à la sécheresse sans verser une larme sous cet astre de plomb. Et pourtant, je n’avais pas su me défendre contre un imbécile.
Sur le quai de la gare, mon oncle m’avait serrée dans ses bras. Il m’avait promis que cette ferme serait la mienne un jour, si cela était vraiment mon rêve. Puis il avait ajouté que les rêves ne servent qu’à se donner des directions. Qu’il ne fallait pas que je m’écorche le cœur à m’y cramponner. Que la vie offrait découverte sur découverte, que c’était mieux que les rêves car c’était imprévisible. J’avais ri car je trouvais ça idiot, puis j’avais sauté dans le train. La bienveillance de mon oncle avait effacé mes idées noires. Le temps du voyage m’avait permis d’extraire les souvenirs désagréables de ma cervelle. J’étais arrivée dans mon village, j’avais retrouvé ma mère en même temps que j’avais oublié l’inconfort des nuits précédentes. Déjà, si jeune, j’avais le talent d’effacer tout ce qui pouvait entraver ma joie.
Christiane me parlait des lettres qu’elle m’avait envoyées, elle savait que je n’en avais lu aucune. Je n’ai jamais supporté les séparations. Elle aussi allait au bal en traînant les pieds. Ses chéris – car elle en avait un tas depuis la maternelle, qu’elle menait à la baguette – étaient partis se faire tirer sur la tronche. Comme moi, ça ne l’amusait pas beaucoup d’aller danser avec les vieux beaux ou les abîmés qui avaient évité l’appel. « Mais, si tu n’as rien lu, ma poulette, ça veut dire que tu ne sais pas, pour le Petit Vannier? Il a échappé à la tuerie, lui. Il est là, et bien là. Et frais et beau, avec un corps tout neuf comme on en a pas vu depuis des mois!» J’ai haussé les épaules. «Alors tu vas passer une belle soirée, tiens, lui ai-je dit.
– Ah non ! Il n’est pas pour moi. Mais tu n’as rien lu du tout ?!» Non, bien sûr, que je n’avais rien lu. Je portais les lettres en horreur. Elles me ramenaient à l’absence. Christiane s’est mise à hurler de joie, cela lui donnait l’occasion de me faire des commérages, bras dessus bras dessous, dans les rues glacées de notre enfance. Quelques années plus tôt, elle et moi ne parlions que de forêts et de cabanes. Mais à l’âge que nous avions, Christiane ne prononçait plus que des noms d’homme. Aussi, depuis quelques mois, depuis cette drôle de guerre, nos mères étaient prises de panique, persuadées qu’elles ne caseraient jamais leurs filles car les seuls mâles restants n’étaient pas très soyeux. Alors les hommes et le mariage étaient devenus des sujets de prédilection. Dans notre village, c’était la guerre aussi: la guerre des poupées en fleur. À celle qui serait la première mariée avec le dernier pas trop mal en point. Ça se tirait les cheveux dans les lavoirs ou sur les places de marché. Heureusement pour moi, la certitude que j’avais depuis petite de vouloir reprendre la ferme de mon oncle permettait à mes parents de m’envisager autrement. Une sorte de «femme-homme», comme disait maman. L’idée lui plaisait à elle, mais pas à mon père. Il râlait: «Tu es beaucoup trop belle pour finir vieille fille. Si tu ne te dégotes pas un mari, les gens vont penser que tu es une Marie-couche-toi-là.» Il avait le talent de me complimenter et de m’insulter dans la même phrase. La guerre et mon obstination l’avaient finalement convaincu de me laisser partir au sud avec comme prétexte qu’au moins, là-bas, les hommes qui restaient devaient avoir bonne mine. Mais voilà que ma Christiane, qui avait trop longtemps laissé traîner son nez et sa tête dans des angoisses de cocotte, ne savait plus me parler d’autre chose que de bonshommes. Je me suis permis de lui dire qu’elle était en train de devenir comme les autres. «Une fille à marier.» Elle a répliqué qu’au plus tôt elle trouverait un mari au plus vite elle pourrait avoir des amants. Elle en avait, des arguments. Je l’aimais tout entière. Surtout pour ses faux airs de liberté. Nous avions toutes trouvé le nôtre, de faux air. Le sien était ainsi, le mien demeurait dans la terre sous mes ongles, que je n’enlevais jamais.
On avait les doigts desséchés par le gel. Pousser la porte de la salle de bal était pareil que s’épiler les sourcils. Ça me donnait la larme à l’œil et me demandait pas mal de renoncement. Je suis tout de même entrée, entraînée par Christiane, en ronchonnant déjà contre la joie surfaite qui triomphait là. Je n’ai pas voulu relever la tête tout de suite. J’ai longtemps continué à regarder mes chaussures. J’aurais voulu qu’elles me chuchotent: «T’as bien raison, viens, on rentre à la maison. On a qu’à dire à ta mère qu’il n’y avait que des bourgeois.» Mais Christiane m’a tirée par le bras et m’a conduite directement à la buvette. Nous avons commencé par nous réchauffer le cœur grâce à la gnôle de notre village. Elle était connue dans toute la région pour ses vertus. J’ai porté le verre à ma bouche, je l’ai bu cul sec. Et c’est la tête penchée en arrière, le tord-boyaux coulant dans ma gorge, que je l’ai vu. Le Petit Vannier. Posé sur sa chaise, le doigt en l’air marquant la cadence. Et Un. Deux. Trois. Terriblement charmant. Et taciturne. Je l’ai observé fixement. Au centre de la salle, les robes se mêlaient aux chairs. Les mains se perdaient au bas des reins, les bouches se cherchaient avec ardeur. La foule ne devenait qu’un mouvement. Les filles et les gars tournoyaient comme les aiguilles d’une horloge. Pressés, mais lents. Recevant chaque geste, mesurant chaque regard. Et de l’autre côté de ces danseurs unis par le rythme, il y avait lui. Immobile. La seule silhouette statique. Il ne les regardait même pas. Il regardait celui qui les faisait aller ensemble : l’accordéon. Des jambes infinies. Les échalas d’un danseur de jazz. Une taille à rendre jalouses toutes les cocottes. Sa peau avait un air de grand voyage, elle semblait avoir accumulé la chaleur du soleil printanier. Tout en réconfort. Je me suis décidée à l’approcher. Sur le chemin qui m’amenait à lui, les danseurs marchaient sur ma robe. Je tentais d’esquiver les talons de ces futures dames qui n’étaient, pour la plupart, même pas l’ombre de demoiselles. Je me suis assise sur le siège laissé vide près de lui, j’ai décidé que ce serait le mien, comme persuadée qu’il m’avait gardé la place. Je l’ai contemplé de plus près. Des yeux gris et vert et jaune et noir, dignes d’un oiseau de chasse, et une odeur étrange, comme un parfum de vacances. La première fois que j’ai vu cet homme, c’est cela qui m’est apparu : un épervier en vacances. Il m’a souri timidement puis s’est remis à taper le rythme du bout des doigts. Un. Deux. Trois
C’est la valse villageoise
Que nos âmes apprivoisent
Nos corps, joyeux, se confondent
Venez, entrez dans la ronde
Il y a tout pour rougir
L’émoi, ses promesses d’avenir
Des pensées qui vagabondent
Une danse pour repeupler le monde

« Vous ne dansez pas ?
— Si, mais pas devant tout le monde.
— Alors pourquoi venir au bal ?
— C’est mon accordéon.
— Celui sur lequel joue Robert ?
— Non, celui à gauche, le plus sobre. Celui sans chichis ni paillettes, au soufflet rouge et aux touches blanches légèrement nacrées.
— Ah… Il est à vous ?
— Oui.
— Vous êtes accordéoniste ?
— Oui, mais pas devant tout le monde.
— Devant qui, alors ?
— Devant la cheminée. »

Je voyais Christiane s’égosiller auprès de ses conquêtes. Sur le chemin, elle avait pris soin de tout me raconter de lui. Le Petit Vannier. « Sa manie de tendre le doigt en l’air délicatement, de fermer les yeux sur la musique, ça le rend différent. Il est si beau. Il est trop beau pour être un homme comme les autres… » Elle avait ajouté: «C’en est un de l’autre bord!» Au village, on ne parlait de lui qu’à moitié. C’était le petit-fils du vannier venu reprendre l’affaire, il y avait quelques semaines. Il débarquait de la ville où il s’était réfugié à la suite de prises de bec avec ses parents. Les plus vieux se rappelaient les disputes orchestrées par son père, qui s’échappaient de leurs fenêtres pour se répercuter sur les pavés de la place. Il aurait fui sa famille car il aimait les hommes. Il était revenu dix-huit ans plus tard afin d’honorer l’atelier de son grand-père. Au fond, j’aurais apprécié, moi aussi, d’être de «l’autre bord». Nous aurions eu, lui et moi, dès nos premiers échanges, des conversations profondes. Vivre une différence assez taboue pour que personne n’ose en parler, mais dont tout le monde parle tout de même, devait être cocasse. Je ne le souhaitais pourtant à qui que ce soit. Vivre en fonction du regard des autres était une chose que je ne connaissais pas ni ne comprenais. Je croyais avoir beaucoup de chance d’aimer quelqu’un du sexe opposé, car passer son existence à se battre pour ce qui ne s’explique pas, c’est comme passer ses journées à compter les étoiles. Inutile et fastidieux.
«Mais vous ne dansez pas non plus, mademoiselle?
— Non.
— Vous n’aimez pas la musique?
— La musique si, mais les cocottes, non.
— Vous n’êtes pas une cocotte, vous, j’imagine?
— Certainement pas !
— Et qu’est-ce qu’une cocotte, pour vous, alors?
— Une femme à marier. Point à la ligne. Fermez les guillemets.
— Ah ! “Une femme à marier.” Et c’est tout?
— Oui. Une femme qui se marie parce que c’est la seule chose qu’elle sait faire. Ça, c’est une cocotte.
— Donc toutes les femmes qui se marient sont des cocottes ?
— Oui. Un peu. Enfin… non. Il y en a qui se marient parce que c’est pratique, mais pas par dessein.
— Quand vous serez mariée, vous serez une cocotte?
— Certainement pas!
— Certainement pas! Certainement pas, qu’elle dit! Ha!
— Je me marierai parce que ce sera pratique, voilà. Je me marierai parce que ça rassurera mon père. J’emmènerai mon mari dans ma ferme du Sud, il en aura ras le bol, il partira et je serai tranquille.
— Y a pas beaucoup d’amour, là-dedans.
— Je n’ai jamais parlé d’amour.
— Eh bien, si vous prenez un homme pour lequel vous n’avez pas d’amour, il n’en aura pas non plus pour vous, et ce sera bien triste.
— Ce serait triste pour une cocotte, oui! Pour moi, ce sera pratique. Allons bon, faut suivre un peu, jeune homme!»

Le Petit Vannier a explosé de rire. Un rire si franc qu’il a étourdi les danseurs, les coupant un instant dans leur minauderie. Il m’a regardée, le visage encore rouge d’amusement. Je crois que je faisais pétiller ses yeux. Nous avons parlé de tout et de rien. Il y avait le village et à quel point il avait changé. Il y avait un peu de politique, et quelques discours sur la guerre qui était aux portes de notre pays. Puis il s’est levé, sans préambule. Il s’est levé d’un coup, il m’a tendu la main, en me regardant droit dans les yeux, comme on défie un lion. «Alors, certainement pas à demain, mademoiselle.» Il n’y avait pas d’interrogation dans son intonation. Mais elle était dans ses yeux, dans la fébrilité de son souffle, dans sa main moite qui saisissait la mienne.
« Certainement pas à demain!», prétendaient son ton et son air froids.
« Peut-être un autre jour?», m’avouaient son corps et ses yeux ronds.
Je n’ai pas souri. J’ai serré fort ses doigts. Je l’ai défié pareil.
«Certainement pas à demain. Bonsoir.»
Silence. Je tenais bon. Mais ma bouche m’a trahie.
«Pour le reste… on verra. »

Extraits
« Quatre ans à vivre avec le souvenir de ses baisers, et les histoires farfelues que je racontais à Michèle. J’inventais. Je commençais presque à me perdre entre le vrai et le faux. À confondre ce qu’il était avec ce que je me tuais à imaginer de lui. Il était absent. Il était juste absent. Quatre ans. École. Nourriture. Salauds. Daniel. Élever Michèle. L’accordéon. La faire chanter. Manger. Avoir faim. Trouver des astuces. Une vie d’astuces. Et les meubles et les prunes et la gnôle et les morts partout, les morts et les rumeurs et ces voisins qui avaient disparu. Et ma mère ? Et Christiane ? Des lettres et des fantômes. Des lettres fantômes. Des lettres de fantômes. Quatre ans ? Quatre ans. »

« Toutes ces choses qui existaient en silence. Cela donnait le vertige. Tant d’histoires, de réalités différentes qui vivaient les unes à côté des autres. Des réalités parallèles, comme des frontières, des barrages, des barbelés divisant le monde des autres et le mien. Fallait-il ne jamais croire tout à fait quelqu’un, ni une idée, ni un argument ? Existait-il un endroit où une vérité était absolue ? Alors je rêverais de m’y rendre. J’aurais aimé que mon bon Dieu soit un lieu et qu’il soit celui-ci. »

À propos de l’auteur
ROSE_penelope_©DRPénélope Rose © Photo DR

Pénélope Rose, 30 ans, est comédienne, scénariste, réalisatrice et musicienne. Valse fauve est son premier roman. (Source: Éditions Plon)

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Le cabaret des mémoires

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En deux mots
Samuel est désormais père. Avant le retour de son épouse et de son bébé de la maternité, il comble sa solitude en convoquant ses souvenirs d’enfance et en cherchant comment il pourra lui transmettre ce lourd héritage, cette Shoah qui a décimé sa famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une naissance et tant d’absents

Dans ce court roman Joachim Schnerf cherche à relier son enfance à Rosa, la dernière survivante d’Auschwitz, et son fils qui vient de naître à la Shoah. Les affres d’un père face au devoir de mémoire.

«Par tous les moyens, je dois raconter à mon fils, je dois lui parler d’Auschwitz et de Rosa avant qu’elle s’éteigne. Qu’il entende son nom en la sachant en vie. Sinon, comment nous croiront-ils?» Samuel est seul chez lui. Son épouse Léna est encore à la maternité avec son fils. Une attente qui angoisse le jeune père. Sera-t-il à la hauteur de ce nouveau rôle? Pourra-t-il faire mieux que son propre père qui a longtemps choisi de ne pas le traumatiser avec le lourd passé familial avant d’évoquer sa sœur Rosa, partie s’installer au Texas où, tous les soirs, elle racontait son histoire dans le saloon de Shtetl City.
La tante d’Amérique qui a alors habité l’imaginaire de Samuel au point d’en faire l’héroïne de ses vacances dans les Vosges. Avec sa sœur Tania et son cousin Michaël, ils traversaient le désert et bravaient mille dangers pour parvenir à ce cabaret jusqu’à Rosa. Car alors, il fallait le soutien de l’imaginaire pour construire un récit par trop parcellaire.
Mais avec les années, Samuel va apprendre l’horreur de la Shoah, le drame qui a frappé sa famille qui a réussi à quitter «la Pologne antisémite et son shtetl, pour la patrie des Lumières, avant d’être rattrapée par le nazisme et la collaboration.» Rafles, déportation, extermination. Une fin que connaîtront six millions de personnes et qui ne peut que marquer le jeune homme qui doit apprendre «à respirer pour transformer les angoisses en névroses.»
«C’est lors du camp d’été au cours duquel j’ai rencontré Léna que j’ai compris pour la première fois comment me détacher de moi – je me trouvais à ce moment dans mon petit bois, mon refuge.» Alors, il communie avec Rosa, car à des milliers de kilomètres c’est le même combat qu’elle mène. Elle aussi cherche comment dire l’indicible.
C’est à l’enterrement du grand-père qu’il fera sa connaissance. «Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de la famille.»
Joachim Schnerf, qui dédie ce roman à ses enfants, aura peut-être réussi à exorciser ses fantômes avec ce roman. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il aura réussi à poser sa pierre sur la tombe de Rosa.

Le cabaret des mémoires
Joachim Schnerf
Éditions Grasset
Roman
140 p., 16 €
EAN 9782246828921
Paru le 24/08/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
Demain matin, Samuel ira chercher sa femme et leur premier né à la maternité. Alors, en cette dernière nuit de solitude, à l’aube d’une vie qui ne sera plus jamais la même, Samuel veille. Partagé entre exaltation et angoisse, il se souvient du passé, songe à l’avenir, tente d’endosser son nouveau rôle de père.
Cette nuit est hantée par de nombreuses histoires. Celle de ses aînés, et d’abord celle de sa grand-tante, la fabuleuse Rosa, installée après la Seconde Guerre mondiale au Texas où elle a monté un cabaret extraordinaire. Celles que Samuel se racontait enfant, lorsqu’avec ses cousins il se déguisait en cow-boy et jouait à chercher sa grand-tante dans le désert d’une Amérique fantasmée, face à des ennemis imaginaires. Celles que Rosa, désormais ultime survivante d’Auschwitz, raconte chaque soir sur les planches. Toutes ces histoires, Samuel les partagera avec son fils, l’enfant de la quatrième génération qui naît alors que Rosa fait ses adieux à la scène.
Il n’y aura bientôt plus aucun témoin pour transmettre, mais il restera le récit, la fiction, capables de dévoiler ce qu’on croyait disparu, d’évoquer l’indicible, d’empêcher les falsificateurs de dénaturer le passé. Au Cabaret des mémoires, il s’agit de ne pas oublier, jamais. Et pour Samuel, de comprendre que l’enfant qu’il a été doit passer le relais à celui qu’il s’apprête à accueillir. Roman intimiste, conte moderne, Le cabaret des mémoires entrelace les fils de la transmission au cours d’une bouleversante nuit initiatique à la puissance universelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Sandrine Sebbane)
TicTacBook
Blog Trouble Bibliomane (Marie Jouvin)
Blog Mémo Émoi
Blog Sur la route de Jostein
Blog Christlbouquine
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi


Joachim Schnerf présente son livre Le cabaret des mémoires © Production éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de presse et des photos jaunies. Des portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigé, de vieilles femmes à Haïfa concourant pour l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certaines encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosités qui se cache au fond de la loge de Rosa et qu’elle détaille, grâce au miroir de sa coiffeuse, avant et après chaque représentation – elle regarde rarement en face ces souvenirs de douleur.
Derrière la porte rouge qui s’ouvre sur son sanctuaire, parmi les statuettes, les habits en lambeaux et les pierres couleur brique, se trouvent deux gamelles de métal. La sienne, qui lui a permis de s’accrocher au jour, marquée d’une infinie culpabilité. D’avoir volé, de n’avoir pas partagé, d’avoir piétiné des corps pour survivre. Rosa se souvient du nom de chaque femme tombée au seuil de la nuit, de leur visage creusé, elle se souvient de s’être nourrie au détriment de tant d’autres, humiliée par ses propres instincts. Et puis la gamelle de Jania.
Rosa tirera sa révérence demain, elle sent que la fin approche. La vieille femme a longtemps réfléchi à ce qu’elle ferait de ses biens, se demandant si elle devait léguer ces souvenirs à sa famille française, à un musée ou à un mémorial débordant déjà de pyjamas rayés et d’étoiles jaunes râpées. Non, elle restera fidèle à son cabaret et à ses spectacles, rien ne sortira de Shtetl City après cette nuit. Elle a préparé un inventaire des objets qu’elle léguera à l’éternité et le reste brûlera. Rosa a pris sa décision, rien ne l’empêchera de mettre le feu aux vestiges qui la rattachent à ses démons, elle veut se débarrasser d’eux avant son départ.
Rosa, qui a perdu son humanité pour revenir d’entre les morts. Rosa, la dernière rescapée d’Auschwitz encore vivante.
Quand demain reviendra la lumière, notre bébé sera là. Dans ce lit à barreaux que je fixe en pensant à mon enfance, lorsque très jeune déjà le nom de Rosa m’obsédait. À table, les histoires de famille nous conduisaient immanquablement vers elle. Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse, cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert.
Puis, quand le déjeuner traînait, lors de ces après-midi d’août dans notre maison de campagne au milieu des montagnes vosgiennes, nous nous échappions ma grande sœur, mon cousin et moi. Fuyant la surveillance de nos grands-parents, nous rejouions l’histoire familiale dans le jardin, en haut des marches faites de rochers gris, bruts. Lorsque les nuits étaient douces, nous dormions même à la belle étoile sur l’herbe assombrie. La maison n’était qu’à quelques pas mais nous pressentions que cette liberté nouvelle, cette autonomie chimérique, nous marquerait jusqu’à l’âge adulte.
Je peux sentir le vent qui nous caressa au petit matin, ce jour-là ; je me souviens des regards ensommeillés qui, en un instant, s’illuminèrent face aux promesses de l’aventure. Nous n’avions jamais vu Rosa mais elle nous fascinait. Notre Américaine installée en plein désert, celle qui avait conquis l’Ouest pour bâtir son cabaret. Nous ne savions pas très bien ce qu’était un cabaret, mais nous étions certains de la trouver au milieu du sable texan, tous trois parés de nos costumes de cow-boys dont je me rappelle la moindre frange. Les images et les sensations rejaillissent lorsque je m’y attends le moins, je m’y réfugie comme on se love dans la nostalgie et me laisse glisser en plein songe.
C’était l’été de mes neuf ans.

Les yeux ouverts mais le reste du corps endormi, je retenais ma respiration en restant attentif aux bruits du jardin encore bien calme à cette heure-là. Dans mon sac de couchage, je profitais de la chaleur préservée par le duvet alors que la rosée avait refroidi mes lèvres, que ma langue commençait machinalement à détailler, assoiffée, les perles d’eau. Combien de temps avions-nous dormi ? Tania et Michaël étaient à mes côtés, leur costume marqué par l’herbe humide. Près d’eux leur chapeau, leur lampe de poche, et le cercle de pierres qui protégeait un feu de camp imaginaire. Ma grande sœur avait fêté ses onze ans deux mois plus tôt, mon cousin était son aîné de dix mois – douze ans, l’âge de Rosa quand elle avait été raflée. Je les admirais pour leur assurance et leur courage, eux qui s’endormaient les premiers car à l’époque, les étoiles m’effrayaient. Elles m’obsédaient, me forçaient à les observer sans détourner le regard, pendant une heure, parfois deux, jusqu’à ce que mon corps s’abandonne et cède au sommeil. Une angoisse sans doute née des histoires que l’on raconte sur les morts montés au ciel. Ou peut-être l’idée qu’elles brillaient également au-dessus d’Auschwitz.
La veille, autour des brindilles éclairées à la lampe torche, nous avions chanté en attendant que la nuit s’installe. Nous étions bien loin déjà, transportés dans le désert américain avec ses soirées fraîches et ingrates, un désert sans pitié pour les étrangers de passage lorsque la brune gagne enfin l’horizon. Chacun connaissait son rôle, le jeu avait déjà commencé. « Les réserves d’eau ont atteint un seuil critique, avait solennellement lancé Tania en s’allongeant, le prochain village est à une dizaine d’heures de marche. » Nous partirions le lendemain à la quête d’une âme charitable, l’aventure commençait à se compliquer lorsque le sommeil avait finalement gagné la bataille.
Un peu plus loin, d’autres paupières s’étiraient. Ma sœur, la dure à cuire de la bande, se réveillait à son tour. Tania se disait aguerrie aux arts martiaux, elle affirmait être prête à nous protéger en cas d’attaque et cela me rassurait d’avoir une brute de notre côté. Nous étions partis depuis deux jours à la recherche du cabaret de Rosa, mais faute du moindre indice notre confiance commençait à s’effriter. Et la nuit, notre sang se glaçait lorsque des hurlements étranges perçaient le silence – des cris de coyote. Tania s’étirait lentement, me cherchait du regard. Michaël dormait encore et nous n’osions pas parler de peur de le réveiller. Elle me sourit, comme pour me dire que cette journée serait belle et que nous emporterions les heures à venir avec nous jusqu’à l’âge adulte. Ou peut-être me disait-elle qu’elle serait toujours là, qu’elle m’aimait, que près d’elle rien ne pourrait m’arriver. Nous étions pudiques et n’échangions pas de mots d’amour à cette époque, mais je me souviens de ce réveil comme de l’une de ses plus belles déclarations.
Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta.
Mes grands-parents paternels avaient été orphelins jusqu’à leur rencontre, disaient-ils. Leurs parents n’avaient pas survécu, ils n’étaient plus là pour les conduire à l’autel lors du mariage qui fut célébré à la Grande Shoule de Strasbourg. Les rangs de la synagogue étaient vides, quelques amis bien sûr, mais la Shoah avait considérablement réduit le nombre de convives à rassasier après la cérémonie – c’étaient les mots de mon grand-père. Sous la houpa, le dais nuptial qui trônait au fond de la synagogue, se trouvait une seule personne de la famille, une inconnue venue des États-Unis pour l’occasion. Mon grand-père n’était pas proche de sa sœur aînée, elle qui n’avait pu être cachée à temps avant la rafle. Quelques lettres échangées lors de l’immédiat après-guerre pour expliquer les raisons de son départ vers l’Amérique, puis le silence. Elle n’avait plus donné de nouvelles au seul proche qui lui restait mais qu’elle ne connaissait plus vraiment, ce frère lui évoquant l’Europe dont elle écrivait ne plus vouloir entendre parler. Il incarnait ce continent associé au bruit des bottes, aux aboiements des bergers allemands, aux cris des gardiens du camp qui avaient émietté toutes ses madeleines. Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort.
Je la rencontrai lors de l’enterrement de mon grand-père. Une dernière fois, elle avait traversé l’Atlantique, probablement avec un sentiment de devoir familial, lorsque mon père l’avait appelée pour lui annoncer la nouvelle. Jamais mon grand-père n’aurait pu imaginer que cette vieille dame résidant au Texas arriverait à Strasbourg moins de vingt-quatre heures après sa mort. J’étais en train de me laver les mains avant de quitter le cimetière, comme la loi juive l’exige, quand elle se plaça près de moi, face au robinet rouillé. Michaël soutenait ma sœur un peu plus loin, Tania avait quitté sa colocation londonienne pour les funérailles et avait failli s’évanouir au son de la terre frappant le cercueil en bois. Aucun d’eux ne sut à côté de qui je me tenais alors, cette silhouette que nous avions poursuivie toute notre enfance, fuyante, évanescente, une ombre dont je reconnus les traits, même si je les voyais pour la première fois. Rosa était très maquillée, ses yeux noisette me rappelaient ceux de mon grand-père. Elle releva ses manches, se rinça méticuleusement chaque phalange avant de couper l’eau et de me tendre une main encore humide. Je serrai les doigts gelés et aperçus son tatouage. De honte je relevai le visage, comme un enfant surpris en train de fixer avec envie les formes d’un corps adulte, et elle me lança, d’une voix rauque : « Je suis Rosa. » Elle était grande, fine, avec de très larges épaules. Cette ligne horizontale qui allait d’un côté à l’autre de son corps m’avait frappé, une ligne prête à soutenir l’humanité autant qu’à se rompre. Je n’eus pas le temps de lui répondre qu’elle avait déjà franchi le portail du cimetière, rejoint le taxi qui l’attendait.
Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de la famille. J’aurais pu essayer de la contacter, j’aurais peut-être dû, mais les années avaient passé. Jusqu’au jour où j’entendis son nom à la radio, lors d’une émission Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta.
Mes grands-parents paternels avaient été orphelins jusqu’à leur rencontre, disaient-ils. Leurs parents n’avaient pas survécu, ils n’étaient plus là pour les conduire à l’autel lors du mariage qui fut célébré à la Grande Shoule de Strasbourg. Les rangs de la synagogue étaient vides, quelques amis bien sûr, mais la Shoah avait considérablement réduit le nombre de convives à rassasier après la cérémonie – c’étaient les mots de mon grand-père. Sous la houpa, le dais nuptial qui trônait au fond de la synagogue, se trouvait une seule personne de la famille, une inconnue venue des États-Unis pour l’occasion. Mon grand-père n’était pas proche de sa sœur aînée, elle qui n’avait pu être cachée à temps avant la rafle. Quelques lettres échangées lors de l’immédiat après-guerre pour expliquer les raisons de son départ vers l’Amérique, puis le silence. Elle n’avait plus donné de nouvelles au seul proche qui lui restait mais qu’elle ne connaissait plus vraiment, ce frère lui évoquant l’Europe dont elle écrivait ne plus vouloir entendre parler. Il incarnait ce continent associé au bruit des bottes, aux aboiements des bergers allemands, aux cris des gardiens du camp qui avaient émietté toutes ses madeleines. Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort.
Je la rencontrai lors de l’enterrement de mon grand-père. Une dernière fois, elle avait traversé l’Atlantique, probablement avec un sentiment de devoir familial, lorsque mon père l’avait appelée pour lui annoncer la nouvelle. Jamais mon grand-père n’aurait pu imaginer que cette vieille dame résidant au Texas arriverait à Strasbourg moins de vingt-quatre heures après sa mort. J’étais en train de me laver les mains avant de quitter le cimetière, comme la loi juive l’exige, quand elle se plaça près de moi, face au robinet rouillé. Michaël soutenait ma sœur un peu plus loin, Tania avait quitté sa colocation londonienne pour les funérailles et avait failli s’évanouir au son de la terre frappant le cercueil en bois. Aucun d’eux ne sut à côté de qui je me tenais alors, cette silhouette que nous avions poursuivie toute notre enfance, fuyante, évanescente, une ombre dont je reconnus les traits, même si je les voyais pour la première fois. Rosa était très maquillée, ses yeux noisette me rappelaient ceux de mon grand-père. Elle releva ses manches, se rinça méticuleusement chaque phalange avant de couper l’eau et de me tendre une main encore humide. Je serrai les doigts gelés et aperçus son tatouage. De honte je relevai le visage, comme un enfant surpris en train de fixer avec envie les formes d’un corps adulte, et elle me lança, d’une voix rauque : « Je suis Rosa. » Elle était grande, fine, avec de très larges épaules. Cette ligne horizontale qui allait d’un côté à l’autre de son corps m’avait frappé, une ligne prête à soutenir l’humanité autant qu’à se rompre. Je n’eus pas le temps de lui répondre qu’elle avait déjà franchi le portail du cimetière, rejoint le taxi qui l’attendait.
Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de la famille. J’aurais pu essayer de la contacter, j’aurais peut-être dû, mais les années avaient passé. Jusqu’au jour où j’entendis son nom à la radio, lors d’une émission consacrée à l’anniversaire de la libération d’Auschwitz. Rosa, la dernière rescapée du camp encore en vie, ne mentionna pas mon grand-père, pas son neveu, pas son petit-neveu français – moi, Samuel. Elle ne dit presque rien, déclina son identité, résuma son histoire, la déportation et sa vie dans le camp en moins de deux minutes. Puis elle parla de son départ aux États-Unis, et du cabaret « Camp Camp » qu’elle avait fondé quelque part au Texas. Sa voix était la même que dans mon souvenir, j’eus l’impression que sa main humide était encore contre la mienne. Je décidai de lui envoyer une lettre.
Depuis quelques mois, on entendait des rumeurs sur l’identité de la dernière rescapée d’Auschwitz encore vivante, alors même qu’on pensait les ultimes témoins de ce camp décédés. Selon les historiens, il s’agissait d’une survivante dont on avait perdu la trace peu après l’arrivée des Soviétiques, lorsqu’elle avait pris la mer pour rejoindre les États-Unis, loin du Vieux Continent où chacun cherchait alors à trouver sa place entre résistants de la dernière heure et collaborateurs de la première. Rosa, ma grande-tante. Elle aurait changé de nom de famille en arrivant sur les côtes américaines, elle se serait inventé un nouveau passé pour repousser les regards compatissants et les coups de main communautaires, mais dans ma famille personne ne l’avait oubliée. Certains racontaient qu’elle s’était installée dans le désert texan après avoir fait fortune dans la bonneterie à Brooklyn. D’autres croyaient que, ruinée, elle s’était mis en tête de rejoindre le Mexique et avait dû s’arrêter en chemin. Cette fois, le mythe avait dépassé le cercle familial et nos jeux d’enfants pour gagner l’Europe tout entière.
En entendant le nom de Rosa à la radio, ma jeunesse dans notre maison vosgienne avait ressurgi ; et avec elle mes angoisses. Je ferme les yeux et revois le rose familier du grès des montagnes. Je m’enfonce dans mon oreiller, la nausée me gagne, comme si ces tentatives désespérées de trouver le sommeil me déchiraient l’estomac. Je me souviens de l’été passé aux côtés de Tania et Michaël, en vacances avec nos grands-parents. Je me souviens de notre quête imaginaire pour retrouver notre grande-tante. Mais soudain c’est à ma femme que j’ai envie de penser, elle que j’ai envie d’appeler même si je sais qu’elle ne répondra pas. Les visages dansent, mon corps résiste. Léna sortira demain de la maternité avec notre bébé, c’est cette image que j’essaie de protéger à présent.
Lorsque j’étais enfant, je rêvais de me rendre dans le cabaret de Rosa. Aujourd’hui il me hante. »

Extraits
« Ils connaissent par cœur la prestation hypnotisante de Rosa, l’histoire de son enfance et puis celle qu’elle tait. La grande histoire qu’elle énumère sans raconter, la Shoah et la tentative d’extermination des Juifs, là-bas en Europe. Et pourtant, c’est comme s’ils redécouvrent chaque soir ce terrible passé. »

« Ses cauchemars ne sont pas peuplés que de cadavres. Rosa est hantée par la vie, par les décisions qui lui ont permis de revenir parmi les vivants. »

« Quand demain reviendra la lumière, ce voyage se prolongera sur la route qui relie mon enfance à Rosa, mon fils à la Shoah. Avec les années, j’ai appris à respirer pour transformer les angoisses en névroses. Alors je prends une grande inspiration pour calmer mon corps et me réfugie dans le passé. C’est lors du camp d’été au cours duquel j’ai rencontré Léna que j’ai compris pour la première fois comment me détacher de moi – je me trouvais à ce moment dans mon petit bois, mon refuge. »

« Vous saurez toute l’histoire d’une famille juive ayant fui la Pologne antisémite et son shtetl, ayant tout quitté pour la patrie des Lumières, avant d’être rattrapée par le nazisme et la collaboration. Vous saurez tout de l’avant. »

« Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de la famille. J’aurais pu essayer de la contacter, j’aurais peut-être dû, mais les années avaient passé. Jusqu’au jour où j’entendis son nom à la radio, lors d’une émission consacrée à l’anniversaire de la libération d’Auschwitz. Rosa, la dernière rescapée du camp encore en vie. »

« Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta. »

« Mes grands-parents paternels avaient été orphelins jusqu’à leur rencontre, disaient-ils. Leurs parents n’avaient pas survécu, ils n’étaient plus là pour les conduire à l’autel lors du mariage qui fut célébré à la Grande Shoule de Strasbourg. Les rangs de la synagogue étaient vides, quelques amis bien sûr, mais la Shoah avait considérablement réduit le nombre de convives à rassasier après la cérémonie – c’étaient les mots de mon grand-père. Sous la houpa, le dais nuptial qui trônait au fond de la synagogue, se trouvait une seule personne de la famille, une inconnue venue des États-Unis pour l’occasion. Mon grand-père n’était pas proche de sa sœur aînée, elle qui n’avait pu être cachée à temps avant la rafle. Quelques lettres échangées lors de l’immédiat après-guerre pour expliquer les raisons de son départ vers l’Amérique, puis le silence. Elle n’avait plus donné de nouvelles au seul proche qui lui restait mais qu’elle ne connaissait plus vraiment, ce frère lui évoquant l’Europe dont elle écrivait ne plus vouloir entendre parler. Il incarnait ce continent associé au bruit des bottes, aux aboiements des bergers allemands, aux cris des gardiens du camp qui avaient émietté toutes ses madeleines. Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort. »

« Je la rencontrai lors de l’enterrement de mon grand-père. Une dernière fois, elle avait traversé l’Atlantique, probablement avec un sentiment de devoir familial, lorsque mon père l’avait appelée pour lui annoncer la nouvelle. Jamais mon grand-père n’aurait pu imaginer que cette vieille dame résidant au Texas arriverait à Strasbourg moins de vingt-quatre heures après sa mort. J’étais en train de me laver les mains avant de quitter le cimetière, comme la loi juive l’exige, quand elle se plaça près de moi, face au robinet rouillé. Michaël soutenait ma sœur un peu plus loin, Tania avait quitté sa colocation londonienne pour les funérailles et avait failli s’évanouir au son de la terre frappant le cercueil en bois. Aucun d’eux ne sut à côté de qui je me tenais alors, cette silhouette que nous avions poursuivie toute notre enfance, fuyante, évanescente, une ombre dont je reconnus les traits, même si je les voyais pour la première fois. Rosa était très maquillée, ses yeux noisette me rappelaient ceux de mon grand-père. Elle releva ses manches, se rinça méticuleusement chaque phalange avant de couper l’eau et de me tendre une main encore humide. Je serrai les doigts gelés et aperçus son tatouage. De honte je relevai le visage, comme un enfant surpris en train de fixer avec envie les formes d’un corps adulte, et elle me lança, d’une voix rauque : « Je suis Rosa. » Elle était grande, fine, avec de très larges épaules. Cette ligne horizontale qui allait d’un côté à l’autre de son corps m’avait frappé, une ligne prête à soutenir l’humanité autant qu’à se rompre. Je n’eus pas le temps de lui répondre qu’elle avait déjà franchi le portail du cimetière, rejoint le taxi qui l’attendait. »

« Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de la famille. J’aurais pu essayer de la contacter, j’aurais peut-être dû, mais les années avaient passé. Jusqu’au jour où j’entendis son nom à la radio, lors d’une émission consacrée à l’anniversaire de la libération d’Auschwitz. Rosa, la dernière rescapée du camp encore en vie, ne mentionna pas mon grand-père, pas son neveu, pas son petit-neveu français – moi, Samuel. Elle ne dit presque rien, déclina son identité, résuma son histoire, la déportation et sa vie dans le camp en moins de deux minutes. Puis elle parla de son départ aux États-Unis, et du cabaret « Camp Camp » qu’elle avait fondé quelque part au Texas. Sa voix était la même que dans mon souvenir, j’eus l’impression que sa main humide était encore contre la mienne. Je décidai de lui envoyer une lettre. »

« Par tous les moyens, je dois raconter à mon fils, je dois lui parler d’Auschwitz et de Rosa avant qu’elle s’éteigne. Qu’il entende son nom en la sachant en vie. Sinon, comment nous croiront-ils? »

À propos de l’auteur
SCHNERF-Joachim_©Jean-Francois_PagaJoachim Schnerf © Photo Jean-François Paga

Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Éditeur et écrivain, il a notamment publié Cette nuit (Zulma, 2018), récompensé par le Prix Orange du Livre. Le cabaret des mémoires est son troisième roman. (Source: Éditions Grasset)

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L’homme qui danse

JESTIN_lhomme_qui_danse

  RL_ete_2022  coup_de_coeur

Lauréat du Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Médicis

En deux mots
Arthur a dix ans lorsqu’à l’occasion d’une fête d’anniversaire, il découvre La Plage. Il ne le sait pas encore, mais cette boîte de nuit va devenir son repaire. Semaine après semaine, il va devenir l’homme qui danse, qui se perd sur la piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ultra moderne solitude

Victor Jestin confirme avec ce second roman tous les espoirs nés avec La chaleur. En suivant Arthur, qui passe presque toutes ses nuits en boîte, il explore le mal-être de toute une génération.

C’est à la fête d’anniversaire d’un copain de classe, à laquelle il est invité après un désistement, qu’Arthur découvre La Plage. La boîte de nuit, privatisée pour l’occasion, ne va cependant pas lui laisser un souvenir très agréable puisqu’il va se retrouver bloqué au moment d’inviter sa cavalière sur la piste de danse.
Ce n’est donc pas de gaîté de cœur que huit ans plus tard, il y retourne. Le lieu est alors l’endroit où les garçons doivent choper les filles, c’est-à-dire parvenir à les embrasser et plus si affinités. Mais là encore – par crainte et maladresse – Arthur va être incapable de suivre cette injonction. Mais il suit avec curiosité ses amis et cherche le moyen de dépasser sa timidité maladive. En s’inscrivant dans un club de sport, il se dit qu’il pourra transformer son physique chétif, mais il va surtout finir par trouver un emploi à l’accueil, ce qui va lui permettre de dégager du temps pour ses sorties à La Plage et financer ses rendez-vous qui se multiplient jusqu’à devenir réguliers, du jeudi au dimanche.
Entre temps il aura pris des cours de danse et croisé la route de quelques jeunes filles. Mais s’il n’est plus puceau, il est incapable de construire une liaison stable et va faire de la piste de danse le lieu de son exutoire.
En retraçant en de courts chapitres la chronologie de cette addiction, Victor Jestin trouve l’angle idéal pour raconter l’ultra moderne solitude chantée par Souchon:
Pourquoi ce mystère
Malgré la chaleur des foules
Dans les yeux divers
C’est l’ultra moderne solitude

Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C’est l’ultra moderne solitude

Dans ce lieu construit pour faciliter les rencontres, ce n’est pas la chaleur humaine que croise Arthur, mais le clinquant et le factice. Ce n’est pas la vraie vie, qu’il aspire à remplir, qui l’attend à la plage mais un monde sublimé que l’alcool et la musique transforment pour quelques temps en un cocon, une parenthèse enchantée. Sauf que la gueule de bois est inévitable et qu’au fil des années elle va se faire de plus en plus insupportable.
Dans ce drame de la vie ordinaire, le romancier se fait aussi sociologue, nous raconte la fin de ce type d’établissements supplantés par les sites de rencontre et les applications censées mieux faire matcher les profils. Une nouvelle arnaque?
Ce second roman confirme le talent de Victor Jestin. Après La chaleur, qui avait notamment été couronné par le Prix de la vocation, ce second roman vient de se voir attribuer le Prix Blù Jean-Marc Roberts par un jury exigeant. Gageons qu’il n’en restera pas là!

L’homme qui danse
Victor Jestin
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 19 €
EAN 9782080239204
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville du Val de Loire.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Plage est la boîte de nuit d’une petite ville en bord de Loire. C’est là qu’Arthur, dès l’adolescence et pendant plus de vingt ans, se rend de façon frénétique. C’est dans ce lieu hors du temps, loin des relations sociales ordinaires, qu’il parvient curieusement à se sentir proche des autres, quand partout ailleurs sa vie n’est que malaise et balbutiements. Au fil des années et des rencontres, entre amours fugaces et modèles masculins écrasants, il se cherche une place dans la foule, une raison d’exister. Jusqu’où le mènera cette plongée dans la nuit ?
Après La Chaleur, un deuxième roman intense sur le long voyage intérieur d’un homme qui lutte avec sa solitude, dans l’espoir obsédant d’aimer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mes p’tits lus
Blog La Constellation Livresque de Cassiopée …
RTL (Le livre du jour – Laurent Ruquier)
Le suricate magazine


Victor Jestin présente son second roman L’homme qui danse © Production Flammarion

Les premières pages du livre
« Au petit matin les boîtes de nuit trahissent.
Elles révèlent d’un coup la laideur et la saleté. Les lumières s’allument, la musique s’éteint; l’air sent la sueur et l’usine, le sol colle, le palmier est en plastique. Il y a des murs et un plafond, la pièce a des dimensions. Pire, tout le monde s’en va.
Restent les plus saouls, les plus désespérés, comme des enfants qui refusent d’aller au lit. Le videur les chasse. La fête est finie. Il n’y a plus que le bâtiment vide, et moi, oublié sur la banquette du fond.
Les yeux me piquent d’avoir pleuré, mon crâne est chaud, mon corps allongé sur le côté, la tête contre le cuir. Je ne sais pas à quelle heure je me suis endormi.
Ce devait être triste et drôle. J’aurai bientôt quarante ans, c’est vieux pour ici, c’est presque mort. Je suis périmé. Il est temps de partir. Mais je ne sais pas où aller.
J’entends le barman qui lave ses verres. Il ne me voit pas. Tout va bien. Je peux gagner du temps. Je peux même, en regardant la piste et en plissant les yeux, imaginer des gens dessus, la foule qui danse, la nuit qui continue, encore un peu.

1990
La première fois que je suis venu ici, j’avais dix ans.
Je me souviens, j’étais assis sur mon banc dans la cour de récré, les pieds dans le vide, seul comme un nouveau, mais je n’étais pas nouveau, c’était la même école et les mêmes gens depuis le CP. Ils jouaient au foot à un mètre de moi. Pour qu’ils me prennent dans une équipe, n’importe laquelle, je les regardais en souriant.
C’est alors qu’Anthony est venu me parler.
— Dimanche je fais mon goûter d’anniversaire dans un endroit spécial. Il faut qu’on soit autant de garçons que de filles et il y en a un qui peut pas venir, est-ce que tu veux le remplacer ?
Sa proposition m’a touché.
— D’accord.
Il m’a donné une enveloppe bleue puis il est reparti jouer.
Mes parents n’étaient pas habitués à m’emmener à des goûters d’anniversaire. Il y en avait eu déjà quelques-uns, mais toujours des invitations d’amis de la famille ou de voisins. Celle d’Anthony était plus authentique. Quand je leur ai montré l’enveloppe, ils m’ont félicité comme si c’était mon anniversaire à moi. Le dimanche à quinze heures, nous nous sommes donc rendus au point de rendez-vous.
C’était un parking au centre duquel trônait un grand bâtiment jaune et rectangulaire qui ressemblait à un container. Les invités étaient rassemblés devant.
L’oncle d’Anthony nous a accueillis. Il s’appelait Guy. Blond, musclé, bronzé, il avait l’air d’un maître-nageur ou d’un animateur de camping. Il nous a expliqué fièrement que le bâtiment s’appelait La Plage et qu’il en était le propriétaire. Il s’agissait d’une « boîte de nuit ». Je ne savais pas ce que c’était.
Mes parents en revanche ont paru troublés. Ils m’ont demandé si j’étais d’accord pour y aller, j’ai dit oui pour ne rien compliquer et ils m’ont laissé avec Guy, qui m’a fait rejoindre les autres. J’en connaissais la plupart, ils étaient dans ma classe. J’ai voulu leur dire bonjour mais Guy a tapé dans ses mains :
— Alors les terreurs, vous voulez voir comment c’est à l’intérieur ?
Tout le monde a crié « Oui ! ». Je l’ai dit aussi, à voix plus basse, et nous sommes entrés.
Nous avons cheminé en file dans un couloir sombre. Il y avait une odeur de peinture et de poussière, de travaux pas finis. Guy a ouvert une deuxième porte et nous avons débouché dans une grande pièce vide, une sorte de salle polyvalente éclairée par des néons. Des tables et des chaises étaient disposées le long des murs. L’espace semblait avoir été dégagé pour que quelque chose s’y passe.
— Vous voulez danser ?!
Tout le monde a encore crié « Oui ! ». J’ai voulu le faire aussi mais cette fois rien n’est sorti. À partir de là, les événements m’ont dépassé. Guy s’est installé à une table sur laquelle était posée une machine reliée à des fils électriques. Il a appuyé sur un bouton et les lumières se sont éteintes, remplacées par une boule à facettes multicolore suspendue au plafond.
L’ambiance s’est tendue d’un coup. Nous sommes tous devenus plus beaux.
— Les garçons d’un côté, les filles de l’autre.
Quand je mets la musique, les garçons, vous invitez une fille à danser !
Les deux groupes se sont alignés. Pris de court, j’ai suivi. En quelques secondes je me suis retrouvé face aux filles, séparé d’elles et du même coup sommé de les rejoindre.
Madonna – Like a Prayer
Personne n’a bougé.
— Allez, les garçons, un peu de courage !
Anthony a fini par se décider. Il a traversé la piste vers une fille. Les autres ont suivi, les duos se sont formés. La musique est montée d’un cran, et alors d’un même élan, comme si tous avaient répété, ils ont commencé à danser. Leurs bras et leurs jambes se sont mis à enchaîner des mouvements, débordant d’idées, tournoyant par paires sur le sol soudain mouvant lui aussi, parcouru de ronds de lumière. Je me suis
retrouvé seul, à ce détail près qu’en face de moi se tenait une fille plus seule encore, la restante, Aurélie.
Elle avait gardé son pull par-dessus sa robe. Dépassant à partir des genoux, ses jambes subitement fines la faisaient ressembler à un flamant rose. Elle me regardait d’un air apeuré ; craignait-elle que je l’invite, ou que je ne l’invite pas ?
— Manque plus que toi ! m’a crié Guy.
J’ai voulu me lancer mais je suis resté bloqué. L’espace était devenu vaseux. J’étais englué. J’ai réessayé à plusieurs reprises, de toutes mes forces, de toute ma bonne volonté, mais à chaque fois quelque chose en moi se ravisait, comme si j’hésitais au bord d’un plongeoir.
Guy a quitté sa table pour venir me voir. La musique a continué sans lui, les autres aussi. Tout avait l’air automatique.
— Alors, Arthur, tu ne veux pas danser ?
— C’est pas ça…
— Tu n’as pas envie de danser avec elle ?
— C’est pas ça…
— Tu as peur du regard des autres ?
— C’est pas ça…
— C’est quoi, alors ?
J’ai cherché les mots pour expliquer.
— Je suis bloqué.
— Mais non, tu n’es pas bloqué.
— Je vous jure que si.
— Donne-moi ta main.
Il a pris ma main et m’a emmené vers Aurélie. Je sentais mes pieds râper le sol comme une armoire tirée sur le parquet, et pourtant je marchais, un pas après l’autre.
— Tu vois, tu n’étais pas bloqué.
Il m’a lâché devant Aurélie.
— Maintenant, invite-la.
Elle regardait ses chaussures et je regardais les miennes.
— Invite-la, tu vois bien qu’elle est gênée.
Je le voyais et j’en étais désolé. Je n’avais rien contre elle. J’aurais fait sa connaissance avec plaisir dans d’autres circonstances. Simplement, je n’arrivais pas à danser. Mais il le fallait. Les autres me regardaient. La honte montait en moi. J’étais malpoli, je gâchais la fête. On ne me réinviterait pas.
Je suis parvenu à lever une main et à la maintenir quelques secondes à mi-hauteur, entre Aurélie et moi. Elle l’a saisie d’un coup. Je l’ai serrée. Nous étions accrochés.
— Et maintenant, fais-la danser.
Je ne savais pas comment faire. On ne m’avait jamais montré. Il me manquait une impulsion pour démarrer. Chaque idée de mouvement portait en elle toutes celles auxquelles il fallait renoncer. J’ai essayé plusieurs fois, comme une voiture qui cale. Mes efforts étaient invisibles. On pouvait croire que je faisais un caprice.
— Mais enfin, c’est pas si compliqué ! Il suffit de se lâcher ! Regarde !
Et Guy a commencé à danser, levant ses cuisses l’une après l’autre, claquant des doigts avec un grand sourire. Je l’ai trouvé moche. Il voulait que je danse, ça l’obsédait. Que se passerait-il si je continuais à désobéir ? Se mettrait-il à crier ? Moi, je pouvais pleurer. Je n’avais plus que ça pour me faire entendre, on me laisserait tranquille à cette seule condition. Mais ça ne venait pas. Ma colère prenait toute la place.
J’ai lâché la main d’Aurélie.
— Bon, a soupiré Guy, ça suffit. Ici c’est une boîte de nuit, c’est fait pour danser. Tu imagines si tout le monde faisait comme toi ? Danse avec moi, je vais te montrer.
Il m’a attrapé la main, sèchement. Soudain j’ai crié «Non!», et avec mon autre main j’ai tapé sur la sienne. Le bruit a résonné. Je l’ai regardé en serrant les dents et vraiment cru qu’il allait hurler. Au lieu de ça, il m’a donné une claque, une grande claque qui a résonné en retour et mis ma joue en feu. Mes larmes sont sorties. Guy s’est pris la tête dans les mains en gémissant. Les autres se sont figés. Seules la musique et la lumière ont continué, comme pour insister encore : allez, Arthur, rien qu’un petit pas, le reste suivra…

VINCENT
1998
Ça a recommencé huit ans plus tard.
— Les mecs, on va en boîte ?
Je fumais sur le canapé chez Vincent, avec deux autres garçons dont je ne me souviens pas, des figurants. Je me souviens de Vincent. Il était imposant, vêtu toujours de T-shirts blancs et de jeans sales, parfois sentant fort, mais son odeur même jouait pour lui, façonnait comme tous ses gestes une virilité mûre avant la nôtre, un corps d’homme. Il était droitier mais fumait de la main gauche. J’aimais cette manière qu’il avait de chercher son briquet dans sa poche, une cigarette à la bouche, de l’allumer tête inclinée, de ponctuer ses phrases par une longue latte qui nous laissait suspendus à ses lèvres, de jeter enfin son mégot pour signaler la fin de la conversation.
Assis à côté de lui, une fesse dans le vide, je me concentrais pour ne pas crapoter, bien inhaler comme aux répétitions dans ma chambre. J’en espérais un peu de plaisir, rien qu’un peu … »

Extrait
«– Je finis mon verre et je vous rejoins! ai-je crié. La banquette sans accoudoirs m’a paru d’un coup trop grande. J’ai aspiré le fond de mon verre et la paille a fait des bulles dégoûtantes. Je me suis allumé une cigarette. Encore quelques minutes et je me lance, ai-je décidé. La piste s’étalait comme une mer à mes pieds. Là se trouvaient donc les filles à aborder. C’était un bal. Ça ne valsait pas mais en fait c’était tout comme un bal, archaïque et cruel. Chacun se cherchait un partenaire. Si jamais cette foule formait un nombre impair, l’un de nous se retrouverait seul au bout du compte, et cela risquait bien d’être moi, comme aux chaises musicales de mon enfance. Les gens se pressaient. Ils se ressemblaient. Tous se confondaient dans cette lumière, jetée sur eux pour lisser leurs visages, gommer leurs boutons, effacer leurs formes et leur en inventer d’autres. C’était une ambiance excitante, dangereuse aussi, car tous ici, devenus plus beaux, devaient redoubler d’attentes, saturer la boîte de désir, plus qu’elle n’en pouvait contenir. Il existait certainement quelque part un interrupteur pour rallumer les néons du plafond, faire que tout le monde sursaute, se réveille soudain dans les bras d’inconnus rouges et suants.»

À propos de l’auteur
JESTIN_Victor_©Joel_SagetVictor Jestin © Photo Joël Saget – AFP

Victor Jestin a passé son enfance à Nantes et a aujourd’hui 27 ans. Son premier roman, La Chaleur (2019), a obtenu le prix de la Vocation et le prix Femina des lycéens, a été traduit dans plusieurs pays et est en cours d’adaptation cinématographique.

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Le Maître du Mont Xîn

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En deux mots
Soyindâ et Yarmâ sont deux amies qui rêvent d’évasion. Intrépides, elles partent pour Melgôr où elles espèrent que leur talent de danseuses séduiront le Prince. Elles ne sont qu’au début d’un périple qui va les séparer et conduire Soyindâ autour du monde en quête de liberté et du secret du Maître du Mont Xîn.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La quête d’une vie

Il aura fallu près de dix ans à Gérard Adam pour mettre un point final à ce roman de plus de 600 pages, sans doute l’œuvre de sa vie pour cet écrivain-éditeur qui nous entraîne dans n pays imaginaire sur les pas d’une jeune fille en quête d’émancipation. Un parcours initiatique qui est aussi un cheminement spirituel.

«Moins austère que ses deux vis-à-vis qui masquent au loin le Tara-Mayâm, point culminant et mont sacré de Melgôr, le Mont Xîn héberge le Maître qui, de son ermitage, veille sur l’harmonie de l’univers.» C’est là que vit Soyindâ, petite fille solitaire qui préfère courir la montagne avec ses chèvres que se mêler aux villageois. Curieuse et intrépide, elle va s’amuser à imiter un insecte et se découvrir un don pour la danse qu’elle va partager avec Yarmâ, sa grande amie qui lui fait découvrir tout ce qu’on lui enseigne. Bien vite, les deux inséparables jeunes filles ont envie d’évasion et se mettent en route vers Melgôr où elles espèrent danser pour le Prince, mais sans savoir comment attirer son attention. Leur périple va d’abord les conduire chez l’oncle Badjô qui voit dans leur passion le moyen de faire fructifier son commerce très lucratif. Il les exhibe devant des débauchés dans son soi-disant temple jusqu’au jour où elles sont arrêtées puis emprisonnées.
Mais le Prince a été informé de leurs talents et les réclame à la cour. «Par des voies tortueuses, le rêve qui les a aspirées à Melgôr devient réalité, alors qu’il n’a plus de sens».
Elles ne vont cependant pas seulement divertir la cour mais aussi suivre ses déplacements. C’est ainsi que Soyindâ et Yarmâ vont se retrouver dans leur village natal. Loin d’un retour triomphal, ce sera d’abord l’occasion pour Soyindâ d’accompagner les dernières heures de sa mère et de faire la connaissance de Maud de Bareuil, une ethnologue venue «recueillir le récit fondateur transmis de génération en génération». Elle en fera ensuite un best-seller traduit dans de nombreuses langues et révélant «au monde l’existence d’un culte sur le Mont Xîn, qui faisait de l’érotisme une voie spirituelle».
Maud va proposer à l’orpheline de la suivre dans sa tournée de présentation dans les universités. Elle va accepter et découvrir l’avion, le passeport et l’autre côté du monde, très à l’ouest.
C’est durant ce périple dans un pays ressemblant fort aux États-Unis – le parti-pris de l’auteur étant de recréer un monde sans mention de ville sou pays existants – qu’elle va aller de découverte en découverte avant de se joindre à un groupe de jeunes très flower power, avec lequel elle va pouvoir mettre son talent au service d’une nouvelle musique. Leur groupe «ColomboPhil» va assez vite connaître la notoriété, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour Soyindâ dont le passeport est échu. Elle finira par être arrêtée, incarcérée, jugée et expulsée.
Mais un nouvel ange protecteur viendra à son secours. Un producteur qui croit en elle et la conduira via son yacht dans son hacienda. C’est là que Soyindâ va comprendre «que sa route, dès le départ, s’est écartée de celle que foulent la plupart des femmes de tous les continents. Elle dispose d’une absolue maîtrise de son corps, elle peut exprimer, par le geste et le mouvement, le plus infime frémissement de son être au sein de l’univers, mais des émotions les plus simples elle a tout à apprendre».
Le parcours initiatique se poursuit pour la danseuse qui va apprendre à intégrer un ballet, tourner dans un film, entamer une longue tournée. «La danseuse cosmique s’est haussée au rang d’un art sacré universel, a célébré la critique. (…) Les plus grands noms de la danse ont exprimé leur admiration».
On pourrait penser désormais Soyindâ au faîte de sa gloire, heureuse et épanouie, mais ce serait oublier le moteur de toute son existence, la quête spirituelle qui va la ramener sur les flancs du Mont Xîn.
Gérard Adam, qui a mis presque une décennie pour écrire ce pavé de plus de 600 pages, donne ici la pleine mesure de son talent. À son goût de l’aventure, sans doute acquis au fil de ses nombreux voyages et affectations en tant que médecin militaire, vient ici s’ajouter la quête de spiritualité. Sans doute un besoin, au soir de sa vie, de donner au lecteur un viatique sur le chemin escarpé de l’existence. Que l’on se rassure toutefois, il n’est pas ici question de morale – ce serait même plutôt l’inverse – mais bien davantage de perspectives qui donnent envie de partir à son tour en exploration, de se nourrir du savoir des autres, de chercher sa propre voie. Une belle philosophie, une leçon de vie.

Le Maître du Mont Xîn
Gérard Adam
Éditions M.E.O.
Roman
624 p., 29 €
EAN 9782807003507
Paru le 6/10/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux femmes gravissent les pentes du Mont Xîn, où, au XIIe siècle, un couple d’amants philosophes a institué un rite faisant de l’érotisme une voie spirituelle. L’une est novice dans un monastère qui le perpétue sous la houlette d’un Maître vivant en solitaire dans son ermitage. L’autre, Soyindâ, est à chaque étape assaillie par les souvenirs. Enfant «ânaturelleâ», pauvre, solitaire, ostracisée, elle a découvert la danse interdite aux femmes en imitant des animaux, le vent dans les branches, les remous du lac…
Elle a fugué, est devenue danseuse dans un faux temple voué aux ébats de riches débauchés, s’est faite moniale pour suivre son amie d’enfance, puis, défroquée, s’est lancée dans une brillante carrière de danseuse. Avant de se retirer dans l’anonymat, elle vient saluer une dernière fois le vieux Maître dont les jours sont comptés. Roman d’aventure, de quête intérieure et de réflexion. Sur l’art, l’authenticité et ses dévoiements, la sexualité humaine, la spiritualité, l’emprise délétère des religions et des systèmes de pensée, l’inévitable sclérose de toute institution, la relativité de toute morale…
Adam est un auteur qui ne se place ni au centre ni devant le monde, il se poste en bordure de celui-ci, comme on s’aventure au bord d’un gouffre, au risque d’y choir […] [Il] fait à tout moment ressortir cette violence latente qui sous-tend la vie quotidienne […] [une] attention sans complaisance, [une] objectivité sans froideur… (Jacques De Decker, Le Soir.)

Les critiques
Babelio
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Willy Lefèvre s’entretient avec Gérard Adam à propos de son roman Le Maître du Mont Xîn © Production Willy Lefèvre

Les premières pages du livre
« Des ronces écartées révèlent une sente naturelle. Comme pour lui barrer le passage, une épine s’accroche à la robe de Soyindâ. Vingt pas encore jusqu’à la roche plate où le vieux cèdre se penche sur le lac. Elle se dégage et encourage Singhâ. La novice marque une hésitation, d’évidence elle ignore ce lieu, puis se faufile à sa suite. Sur une branche ployée en dais, une alouette les accueille, gorge rousse et plumage d’argent.
Tant d’arbres ont jalonné sa voie. Le grand pîpàllâ de Melgôr, l’arbre-à-savoir de Tawana et Flor, la glycine de l’Hacienda Ramos, les avocatiers du Convento. Et tant d’oiseaux, les passereaux de la vallée supérieure, le souimanga de Tyran, le colibri de sa terrasse, dont la disparition a préfiguré la débâcle… Émanations de ce vieux cèdre et de son alouette, dont la descendante, éperdument, la salue de son trille.

Comme à cet appel, une flèche de nacre fend la masse opaque des monts Karâm et Fu-tôg. Un trait fuse dans la pointe du V qui les sépare, semblable à ces cavaliers dont la fougueuse avant-garde annonçait jadis au peuple de Bâ-tan que lui venait le Prince d’Airain.

Les monts peu à peu se découpent. Entre eux paraît l’éblouissante voussure que les deux femmes, leur fardeau posé, accueillent paupières closes, bras ouverts, paumes tournées vers l’astre. En contrebas sonnent les cloches. Les tuiles chatoient, une poudre d’argent essaime à la surface du lac.

Dans une fine brise aux senteurs balsamiques, la vallée sort de l’ombre.

Soyindâ peine à reconnaître. La Demeure converse a disparu, de même que la maison de Sathô et la masure qu’il leur concédait, accrochée à son flanc comme une verrue. À leur place, des cubes de béton. D’autres écrasent les habitations polychromes et leur foison de paraboles, envahissent les rives, grignotent les cultures potagères et les orges dorées. Seuls leur résistent au pied des monts la forêt de bambous et le vert luxuriant des plantations de thé.

Les plus grands, aux lisières du bourg, cachent des manufactures où les enfants de Bâ-tan s’usent les yeux et voûtent le dos à fignoler de leurs doigts lestes ces futilités dont « là-bas » est avide, grommelait hier dans l’autocar sa voisine de banquette.

Depuis la nuit des temps, sitôt qu’ils tiennent debout, les rejetons pauvres de Bâ-tan participent au labeur, y acquérant force, habileté, courage. Mais plus rien n’est pareil, se lamentait la femme, ils minent aujourd’hui leur vie à gagner le riz qu’apportent les camions et qui a supplanté notre fungwa d’orge…

Pauvre parmi les pauvres, Soyindâ n’y a pas échappé. Dès qu’elle l’a vue ferme sur ses petites jambes, sa mère ne l’a plus prise aux plantations de thé où les bébés restaient emmaillotés à même le sol. Elle a mené paître leurs deux chèvres, Sauvageonne et la Douce, inestimables présents de Sathô, seul homme de sa maisonnée, entouré de cinq sœurs et nièces. Elle les attelait à une charrette abandonnée que le presque vieillard avait rafistolée pour elle. Au-delà des potagers, elle attachait ses bêtes à un arbre et coupait des joncs dans les criques du lac. Sa besogne achevée, elle dansait, dansait, à voler par-dessus les cimes, à se dissoudre dans la lumière. Quand elle revenait de ce côté du monde, elle reprenait souffle en serrant les chèvres dans ses bras, puis les réattelait et ramenait à la nuit tombante le produit de son labeur, emplie d’une sensation exquise dont elle ne savait pas qu’elle s’appelait solitude.

La danse – un mot qu’elle ignorait – l’a saisie un matin d’été, pour autant qu’il y ait des saisons à Bâ-tan, vallée des Cinq Printemps. Le nez dans l’herbe de la rive, elle débusque un grillon qui, percevant l’intruse, réintègre son trou. Elle reste sans bouger, souffle en suspens. Deux antennes pointent. La tête émerge, puis le corps. La petite bête fait volte-face, présente un croupion qu’elle se met à tortiller. La fillette retient son fou rire. Deux élytres alors se déploient, le cri-cri emplit l’air chargé de senteurs âcres. Traversée d’une joie fulgurante, l’enfant se redresse pour, frénétique, piétiner l’herbe, dandinant son popotin, faisant voleter sa jupette, mimant des lèvres et de la langue. Tellement à son jeu qu’elle ne voit pas s’approcher Korâkh, le petit-neveu de Sathô. Elle revient à elle en entendant ses quolibets, Hou l’ardiyâ, hou la gourgandine ! Il la singe à dix pas, les yeux dardés. Puis il fait mine de baisser sa culotte. Elle se met à hurler. On accourt. Le garnement s’enfuit.

Elle en retient que reproduire l’activité d’un insecte est source d’un bonheur répréhensible. Elle ignore avoir dansé, la langue de Bâ-tan ne connaît pas ce terme et l’unique spectacle qui en tient lieu, le nan-gô, est réservé aux mâles.

Dès lors, bravant les récits qui les peuplent d’êtres maléfiques, la fillette s’imposera de longues marches vers les criques envasées en amont des orges, là où les joncs croissent dru. Et Sauvageonne comme la Douce traîneront leur fardeau sans jamais rechigner. Loin de tout regard, elle se coulera dans chaque bête aperçue, filant dans le ciel, fondue aux vents, bras déployés, poitrine gonflée, chevelure affolée, se glissera dans les craquelures de la terre, la dureté de la roche, le friselis des vagues, le bruissement des feuilles, les festons de lumière qui nimbent les nues.

Au printemps suivant, par une aube où le soleil filtre à travers une mousseline de brume, un spectacle étonnant l’accueille. De partout, pris de folie, surgissent des crapauds qui s’agglutinent, se grimpent sur le râble, tentent de s’en faire choir et repartent à l’assaut. La masse grouille en direction du lac où elle s’immerge.

Elle n’aime pas ces animaux gluants et balourds, au contraire des grenouilles dont les bonds déliés l’inspirent. Allongée sur la rive, elle observe avec fascination autant que répugnance le monstrueux accouplement, grappes de mâles sur une seule femelle, âpres batailles pour déloger celui qui parvient à la chevaucher. Celle-ci s’abandonne, cuisses ouvertes, pattes avant battant l’eau avec mollesse.

Un déclic propulse la fillette. Elle se courbe et se met, avec un frisson inconnu, à les imiter, interminablement, jusqu’à ce qu’épuisée elle s’abatte sur la berge et sombre dans un sommeil peuplé d’étranges sensations. À son réveil, les crapauds ont disparu. Subsistent de troubles réminiscences.

Elle a six ans quand sa mère la surprend dans ses jeux au retour de la plantation où elle cueille le thé blanc pour un riche propriétaire de Melgôr. Elle la morigène, ce sont là tentations de puissances malveillantes qui possèdent l’esprit des filles afin de les emporter dans leurs grottes et les transformer en ardiyâ, qui envoûtent les hommes, les arrachent à leur foyer. Si la petite n’a pas de père, c’est que l’une de ces démones l’a entraîné avant qu’il ait pu épouser la femme qu’il avait séduite.

Ardiyâ ! Le terme employé par Korâkh, avec celui de gourgandine, quand il l’avait surprise à imiter le grillon !

Soyindâ se mure en elle-même. Et sa mère, désespérée, comprend que menaces et supplications seront vaines, que sa fille porte dans son sang la tare paternelle. Qu’y faire ? La cueillette du thé rapporte à peine de quoi se cuire une crêpe d’orge ou de la fungwa, jeter un piment dans une poêlée de fèves. Sans mari, si l’on veut boire un bol de lait ou compléter le repas d’une cuiller de caillé, il faut bien couper des joncs et mener paître les chèvres.

Le chant sacré s’élève tandis que sonnent les cloches. Conduite par Mâa Yarmâ, la file des moniales franchit le portail du temple et ondule à flanc de mont vers le monastère des hommes, sur l’autre face de la saillie rocheuse. On est veille de pleine lune. Tout le jour, ils et elles vont chanter, puis méditer la nuit entière. Et à la prochaine aube, par la Sublime Communion, pour que l’univers soit en ordre, fusionneront les essences mâle et femelle.

Il en va de même à chaque lunaison, de l’équinoxe au solstice. Et du solstice à l’équinoxe, les moines feront la route inverse.

Au moins, cela n’a pas changé. Sinon que la file est moins longue.

Beaucoup moins longue…

Soyindâ, ces jours-là, quittait la masure aux dernières étoiles. Chaque bras au cou d’une chèvre, elle suivait la pérégrination des moines en toge grenat ou des moniales en robe safran, une fleur d’hibiscus piquée dans leurs cheveux. Elle tremblait d’exaltation devant les mystères interdits. Et quand se refermait le portail, la danse la saisissait.

Ainsi, par un de ces matins, le plus limpide que Bâ-tan ait vécu, elle s’harmonise au chant et au tintement des cloches. Les oiseaux pétrifiés d’harmonie retiennent leur gazouillis.

Quand elle reprend haleine, une fillette inconnue la contemple.

Entre Yarmâ et Soyindâ, l’amitié jaillit comme source du roc.

Les néons cessent de clignoter aux abords de l’ex-caravansérail mué en gare routière. Une moto fracasse le charme, un camion klaxonne, l’autocar pour Melgôr s’ébranle en pétaradant. Les enfants, jupe ou short marine, chemise blanche et cartable au dos, convergent vers le cube qui a remplacé la Demeure converse où vivaient moines et moniales qui avaient failli à la maîtrise du corps ou au détachement du cœur. Leur communauté cultivait des champs qui approvisionnaient les deux monastères, s’adonnait à l’artisanat et veillait sur la progéniture dont la survenue les avait menés là. Elle y tenait aussi un lazaret, enseignait lecture, écriture et calcul aux rejetons des familles aisées, garçons un jour et rares filles le lendemain. Yarmâ en faisait partie, Soyindâ n’avait pas cette chance. Mais lorsqu’elles se retrouvaient, son amie lui transmettait ce qu’elle savait et apprenait d’elle à danser.

La Demeure menaçait ruine, expliquait hier Mâa Yarmâ, devenue supérieure, Tara-Mâa, du monastère des femmes, quand Soyindâ lui a exposé son vœu de monter saluer le Maître avant de disparaître à jamais sur sa route. De toute façon, converses et convers la désertaient, lassés de vivre dans un confort spartiate et les contraintes de la vie collective, et profitant de la levée, par le nouveau régime, de l’interdiction de quitter la vallée. Dans l’enfance des deux amies, quelques rares déjà parvenaient à s’enfuir, affrontant seuls pour gagner Melgôr la traversée périlleuse des montagnes. À présent, lettrés et habiles de leurs mains, ceux qui restent à Bâ-tan s’installent en couples ou petites communautés. Certains se font guides pour les touristes qu’allèche une foison de livres, des plus érudits aux plus farfelus, sur le culte du Mont Xîn. Les veilles de pleine lune, ils embarquent à Melgôr dans des pullmans climatisés pour découvrir la procession à l’aube, visitent le musée où l’on a transféré la frise de la façade et les sculptures de la Chambre secrète, déjeunent au bord du lac et s’en retournent, moisson faite de films et de photos. Des routards empruntent la ligne régulière, passent quelques nuits dans un des motels qui se sont multipliés, mais ne s’attardent guère après avoir constaté que rien dans le bourg n’évoque la tradition qu’ils sont venus chercher, hormis le Sanctuaire de la Sublime Communion, devant la gare routière, qui a remplacé la Maison de la Joie et où des gourgandines – ce vocable désuet qu’a choisi l’ethnologue Maud de Bareuil pour traduire le terme local désignant les prostituées – prétendent initier au rite.

On a installé les derniers convers dans un home de retraite et le nouveau régime leur a concédé une pension chiche en échange de l’antique édifice qu’il a fait abattre après en avoir sauvé les statues, pour ériger une école à sa place. Mâa Yarmâ ne contestait pas cette décision, encore moins qu’on ait rendu l’enseignement obligatoire, même si cette obligation reste lettre morte pour les familles pauvres dont le travail des enfants assure la survie. Elle déplorait par contre cette verrue au cœur de Bâ-tan. Il en allait de même pour toutes les constructions neuves, hôtel de ville, poste, gare routière, hôpital, musée, manufactures. Seules s’en distinguaient par leur kitsch les villas des hauts fonctionnaires et les résidences d’été que se faisaient bâtir sur les rives du lac les dirigeants de Melgôr enrichis par le commerce du thé.

Notre pauvreté n’était pas misère, a soupiré la Tara-Mâa. Ta mère n’avait pas le sou et la mienne jouissait d’une pension décente, mais nos vies ne différaient guère. Avant notre fugue à Melgôr, nous n’avions aucune idée de ce que signifiait l’opulence. Quand le Prince venait au printemps, son équipage et sa Cour appartenaient au domaine des légendes. Nous dansions, jouions de la flûte et nous sentions libres. Il aura fallu pour que je le comprenne que ce mot n’ait plus d’importance à mes yeux : nous étions heureuses.

Jadis, dans la vallée, on eût lapidé une femme séduite et abandonnée. Les mœurs s’étaient adoucies, mais on n’adressait pas la parole à la mère de Soyindâ. On la craignait, elle avait troublé l’ordre et tout chaos attire le malheur. Les commères boursouflées par les grossesses redoutaient que l’esseulée en mal d’amour tourne la tête à leur mari. D’autant que, dans son infortune, elle restait la plus belle femme du bourg. Les voisines interdisaient à Korâkh et aux autres de la maisonnée de jouer avec « la fille de l’ardiyâ ». Solitaire et heureuse de l’être jusqu’à la venue de Yarmâ, Soyindâ était à Bâ-tan l’unique enfant sans géniteur. Sitôt qu’elles surprenaient la présence de la fillette, les mégères d’à côté se taisaient avec des indignations de vieilles chattes délogées. Mais, par-dessus la palissade, la gamine grappillait des bribes de récit, perles qu’enfilait son imagination en une parure de reine.

Grâce à sa nouvelle amie, dont la maman raffolait des ragots, elle a su que Sathô était l’oncle de son père putatif. Les hautaines voisines se révélaient dès lors grand-mère, grand-tantes et tantes, le vaurien de Korâkh petit-cousin. Sathô avait longtemps été le maître du nan-gô, fonction honorée, bien rémunérée. Voué à sa passion, il ne s’était pas marié, mais il avait pris sous son aile son neveu, fils de son frère tôt disparu, qui avait hérité de ses dons. Il en avait fait l’étoile de la troupe et le préparait à lui succéder. Bien des femmes espéraient pour gendre cet homme de belle prestance, au visage avenant. La fille d’un modeste bourrelier, dont la mère était morte en couches, aussi jolie fût-elle, n’avait pu le séduire qu’à l’aide de sortilèges. Qui se sont retournés contre elle quand, épouvantable scandale, elle s’est retrouvée enceinte. Pressé par Sathô, le suborneur a promis de l’épouser.

À chaque équinoxe de printemps, le Prince rendait visite aux monastères du Mont Xîn, s’enquérant des besoins, ordonnant réparations et travaux d’entretien, agréant comme novices les postulantes et postulants admis durant l’année. Ses gens dressaient aux marges du bourg un camp de tentes à ses couleurs. Les autochtones l’y honoraient par un festin et un spectacle nan-gô. Cette année-là, après la prestation collective, le futur père avait exécuté seul une chorégraphie de son cru.

Le lendemain, quand la suite était repartie, on n’avait plus trouvé le jeune homme. Un cavalier de l’arrière-garde avait laissé entendre que le Prince l’avait prié de le suivre, lui promettant honneur et fortune à sa Cour. Un autre, qu’une suivante s’était éprise de lui et que le Prince avait agréé leur union.

Voilà pourquoi Sathô, honteux de la désertion de son neveu, avait cédé à la jeune fille cette ancienne remise où une converse l’avait accouchée. Pourquoi il avait offert les deux chèvres et parfois, en cachette, glissait à Soyindâ les seules friandises qu’ait connues son enfance. Nul n’avait revu le suborneur. Des caravaniers avaient colporté que le monarque d’Oulôr-Kasâa, en visite à Melgôr, l’avait tellement admiré qu’il avait prié son hôte de le laisser venir à sa propre Cour. Il y aurait trouvé la mort. On évoquait succès féminins, jalousie, poison.

Quant au bourrelier, il avait répudié sa fille scandaleuse et n’a jamais voulu voir sa petite-fille. Sans Yarmâ, Soyindâ n’aurait pas su que cet homme, qu’elle apercevait au marché de loin en loin, était son grand-père.

Près d’un an avant Soyindâ, Yarmâ était née à Melgôr. Un flûtiste de l’orchestre princier s’était épris d’une jeune fille de Bâ-tan pendant la visite annuelle, et le Prince avait accepté qu’elle le suive à la capitale. Yarmâ était le fruit de cette union. Elle avait huit ans lorsqu’une fièvre avait emporté son père. Sa mère était revenue dans sa vallée natale, vivre d’une pension trop maigre pour Melgôr, mais confortable ici. Yarmâ se sentait étrangère. Les dialectes différaient, ses compagnes à l’école de la Demeure converse riaient de son accent. Il lui eût fallu, pour être admise, faire bloc avec elles dans leurs engouements et leurs exclusions. Mais, d’avoir grandi au milieu d’artistes, elle exécrait la vulgarité. Le rejet de Soyindâ l’avait heurtée.

Elle venait de naître lorsqu’au printemps suivant la Cour était revenue à Bâ-tan. Longtemps après, son père exaltait encore la prestation merveilleuse d’un jeune homme. On n’avait jamais rien admiré de semblable, il ne s’agissait plus de nan-gô, on eût dit que le ciel, les monts, le lac se transfiguraient en lui. Après l’avoir gratifié, le Prince l’avait prié d’intégrer sa troupe et il avait fait route avec eux. Il n’était pas question de suivante. Yarmâ se souvenait confusément qu’un soir cet homme, devenu fameux, leur avait rendu visite. Elle conservait des réminiscences de son père jouant de la flûte et de l’invité dansant. Mais sa mère avait maintes fois évoqué cette visite et Yarmâ avait pu se construire ces images à partir des récits maternels. Ou ceux-ci les avaient-ils maintenues à fleur de mémoire ? L’hôte, en tout cas, n’était pas revenu.

Mais quand, dissimulée dans l’ombre d’un bosquet, elle avait admiré Soyindâ, les ravissements de ce lointain soir étaient remontés, de même que la mouvance d’un banc de poissons soulève la vase entre deux eaux.

Ainsi Soyindâ a-t-elle découvert que son jeu, dans la langue de Melgôr, s’appelait danse. »

Extraits
« Moins austère que ses deux vis-à-vis qui masquent au loin le Tara-Mayâm, point culminant et mont sacré de Melgôr, le Mont Xîn héberge le Maître qui, de son ermitage, veille sur l’harmonie de l’univers. Ses monastères, accrochés aux flancs d’un éperon et cachés l’un à l’autre, sont visibles de toute la cité dont leurs cloches rythment la vie. Ainsi, de sorte que moines et moniales s’ignorent, mais en permanence rayonnent sur le peuple, en décida jadis le Fondateur. Ainsi le confirma le Prince d’Airain qui vivait en ces temps de légende.
Le lac de Bâ-tan, étiré entre le Mont Xîn au couchant, les monts Karim et Fu-tôg au levant, a donc une berge profane et une sacrée. À hauteur de l’éperon les relie une passerelle qu’empruntent moines et moniales pour procéder aux rites.
Nul autre ne la franchit sans autorisation.
L’ethnologue Maud de Bareuil, lors de son premier séjour à Bâ-tan, a recueilli le récit fondateur transmis de génération en génération. Dans un ouvrage traduit en de multiples langues, elle a révélé au monde l’existence d’un culte sur le Mont Xîn, qui faisait de l’érotisme une voie spirituelle. » p. 18

« Soyindâ comprend que sa route, dès le départ, s’est écartée de celle que foulent la plupart des femmes de tous les continents. Elle dispose d’une absolue maîtrise de son corps, elle peut exprimer, par le geste et le mouvement, le plus infime frémissement de son être au sein de l’univers, mais des émotions les plus simples elle a tout à apprendre. » p. 264-265

« La danseuse cosmique s’est haussée au rang d’un art sacré universel», a célébré la critique. D’immenses foules, «sentant qu’une fêlure s’entrouvrait vers elles ne savaient quoi », l’ont plébiscitée au point qu’elle a prolongé de deux ans l’habituelle tournée. Les plus grands noms de la danse ont exprimé leur admiration. Au journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de son ex-partenaire, Gil a déclaré que Madame Soyindâ était au-delà du stade où comprendre a un sens. Quelques sectes obnubilées par sa nudité ont vainement vitupéré. Vitupérations d’autant plus stupides que le corps féminin s’exhibait partout pour vendre n’importe quoi. » p. 505-506

À propos de l’auteur
ADAM_Gerard_©DRGérard Adam © Photo DR

Gérard Adam est né à Onhaye, petit village près de Dinant, le 1er janvier 1946 à 21 heures. Ce qui fait de lui «un capricorne ascendant lion».
Hanté par le monde dès ses premiers jeux d’enfant et la lecture de Tintin, il a l’opportunité de concrétiser ses rêves lorsque, avec sa mère et ses deux frères (un quatrième viendra compléter la famille par la suite), il rejoint au Congo son père qui bétonne le barrage de Zongo. Interne à Léopoldville, Gérard Adam est fasciné par un instituteur qui lit à ses élèves Romain Rolland. C’est à ce moment qu’il décide de sa vocation d’écrivain.
Malheureusement, une tuberculose de son père met fin à l’épisode colonial. Ses parents sont rapatriés pour trois ans de sanatorium. La famille dispersée, Gérard Adam vit à Beauraing, chez son grand-père qui a épousé en secondes noces une femme énergique et maternelle, qui comptera beaucoup pour lui. La famille se retrouve ensuite à Wandre, corons miniers, et des copains sont issus d’une immigration bigarrée.
Latin-mathématiques à l’Athénée d’Herstal où il est bon élève, ballotté entre les hypothénuses et les déclinaisons. Après les grèves de 60 (où il assiste en spectateur bouleversé à l’attaque de la grand-poste), son père perd son emploi de clicheur à La Wallonie et se recase comme ouvrier dans une petite entreprise métallurgique. Suite aux difficultés matérielles, Gérard Adam entre alors à l’École des Cadets, où, pour supporter la réclusion, (il) se plonge dans l’étude et lit dans le désordre tout ce qui lui passe sous les yeux. Premiers poèmes, enrobés d’un fatras d’adolescence. Pour une revue qu’il a lui-même fondée, La Pince à Linge, il écrit à une jeune fille dont il a lu un poème dans Le Soir; il rencontre ainsi sa future femme, la peintre et poétesse Monique Thomassettie. Candidatures en médecine accomplies à Liège pour le compte de l’armée. Mariage en 1967 puis doctorat à l’U.L.B.
En mai 1968, flirte avec la contestation. Vélléités d’écriture de plus en plus éphémères. Médecin militaire, il découvre que le mélange d’action et d’humanisme impliqué par cette profession ne lui convient pas trop mal: deux années en Allemagne, puis le Zaïre, Kitona, Kinshasa. Voyage en Amérique latine, Opération Kolwezi en 1978. Expériences intenses qui lui fourniront la matière de L’arbre blanc dans la forêt noire dont la rédaction s’étalera de 1978 à 1984. Une somme manuscrite de 850 pages élaguée et réduite finalement à 450 pages.
En 1979, il est muté à l’École Royale Militaire dont il deviendra le médecin-chef. Naissance d’une fille, Véronique, en 1980.
Parution à l’automne 1988 du premier roman, dans l’indifférence quasi générale, avant que l’ouvrage n’obtienne le prix NCR 1989. Après Le mess des officiers, recueil de nouvelles, les éditions de la Longue Vue abandonnent la fiction. Les livres suivants paraîtront chez Luce Wilquin éditrice : La lumière de l’archange est finaliste du prix Rossel 1993. Oostbrœk et Prométhée, une nouvelle du recueil Le chemin de Sainte-Eulaire est finaliste du Prix «Radio-France Internationale 1993» … la semaine de la publication du livre, et doit donc être mise hors concours pour le tour final.
En 1994, Gérard Adam séjourne quatre mois et demi en Bosnie avec les Casques bleus. À la demande de Pierre Mertens, il publie son carnet de bord La chronique de Santici, puis des nouvelles inspirées par cette expérience La route est claire sur la Bosnie. Son roman Marco et Ngalula (1996) sera le premier d’une série d’une vingtaine de romans et recueils de nouvelles. Également traducteur du bosno-croate, Gérard Adam est titulaire de plusieurs prix littéraires et a obtenu le prix international Naji Naaman pour l’ensemble de son œuvre. Il préside aujourd’hui les éditions M.E.O.

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Nous irons mieux demain

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En deux mots
Candice va faire la connaissance de Dominique en lui portant secours après un accident de la route. À partir de ce moment les deux femmes vont se voir régulièrement. Dominique raconte sa passion pour Zola, Candice lui présente son fils, mais leurs secrets de famille respectifs restent encore bien enfouis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au bonheur des deux dames

Tatiana de Rosnay nous revient avec un roman bien plus intime qu’il n’y paraît. Sous couvert d’un hommage à Émile Zola, elle raconte la rencontre de deux femmes qui cachent de lourds secrets.

Candice Louradour a 28 ans, ingénieure du son, travaille dans un studio d’enregistrement de podcasts et livres audio. Après sa séparation avec Julien, elle a trouvé un nouvel équilibre avec Arthur. C’est sur le chemin de l’école où elle se rend pour récupérer son fils Timothée que survient l’accident. À un feu rouge une femme est violemment heurtée par une voiture. En attendant les secours, Candice la réconforte un peu. Et quand elle prend la direction de l’hôpital Cochin, Candice la suit. Si elle ne connaît pas Dominique Marquisan, elle ressent le besoin de l’aider, d’autant qu’elle a dû être amputée et n’a plus de famille.
La quinquagénaire va lui confier les clés de son appartement et le secret qu’elle a découvert en emménageant: un petit mot coincé derrière le marbre de la cheminée: «Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. »
Cette déclaration signée Émile Zola était adressée à la locataire de cet appartement, sa maîtresse Jeanne Rozerot. Dominique va alors avouer à Candice combien l’auteur des Rougon Macquart faisait désormais partie de sa vie et combien son appartement lui manquait.
Fascinée par ce récit, Candice viendra dès lors régulièrement revoir la convalescente et livrer à son tour quelques confidences, mais n’ira toutefois pas jusqu’à avouer le mal qui la ronge, la boulimie. Elle se jette sur tous les aliments qu’elle peut trouver. Puis «chaque nuit, en silence, elle se plie à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumet à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidange son estomac d’un jet acide. Elle se couche avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semble encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspire que répugnance.»
Un secret très bien gardé mais qui, au fur et à mesure de l’intensification de leur relation, va être plus difficile à cacher. Car Dominique a été licenciée et littéralement jetée à la rue et viendra habiter chez Candice le temps de se retourner. Une présence qui, au fil du temps, va toutefois devenir par trop envahissante. Car, comme le souligne Gaëlle Nohant, qui a pu lire le roman au fur et à mesure de son écriture, «Tatiana de Rosnay sait comme personne cultiver l’ambiguïté, l’ambivalence, explorer les secrets et les non-dits d’une relation troublante, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Candice.»
Sous l’égide de Zola, à qui la romancière rend un hommage appuyé, l’histoire du grand écrivain vient entrer en résonnance avec celui de Candice. C’est l’image de la maîtresse de Zola qui va surgir quand la sœur de Candice découvre que leur père disparu ne menait pas une vie aussi rangée que ce qu’il laissait paraître. Et la faire douter de la justesse de ses sentiments.
Il est alors temps de regarder lucidement sa vie et ses relations. Une remise en cause aussi violente que salutaire. Un roman-vérité aussi, car la romancière mêle fort habilement son expérience personnelle à la fiction. Elle a par exemple elle-même prêté sa voix pour dire son amour pour Daphné du Maurier, Virginia Woolf et Émile Zola le temps de trois podcasts enregistrés dans les maisons des auteurs et a ainsi pu à la fois découvrir l’univers des enregistrements et les lieux où vivaient et travaillaient les auteurs. Autre souvenir, plus douloureux, qu’elle a confié à Amélie Cordonnier pour le passionnant podcast de Femme Actuelle intitulé Secrets d’écriture : «J’ai souffert de boulimie de mes quinze à quarante ans. Elle a dévasté 25 ans de ma vie. Trouver les mots pour décrire ces scènes de crise n’a pas été facile même si cela fait deux décennies que je suis guérie. J’ai dû retrouver la noirceur d’une époque pour ensuite aller vers la lumière.»

Nous irons mieux demain
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782221264225
Paru le 15/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’amitié devient emprise.
Mère célibataire de vingt-huit ans, ébranlée par le décès récent de son père, Candice Louradour mène une vie sans saveur. Un soir d’hiver pluvieux, à Paris, elle est témoin d’un accident de la circulation. Une femme est renversée et grièvement blessée.
Bouleversée, Candice lui porte assistance, puis se rend à son chevet à l’hôpital. Petit à petit, la jeune ingénieure du son et la convalescente se lient d’amitié.
Jusqu’au jour où Dominique demande à Candice de pénétrer dans son appartement pour y récupérer quelques affaires.
Dès lors, tout va basculer…
Pourquoi Candice a-t-elle envie de fouiller l’intimité d’une existence dont elle ne sait finalement rien? Et qui est cette Dominique Marquisan, la cinquantaine élégante, si solitaire et énigmatique?
Nous irons mieux demain retrace le chemin d’une femme fragile vers l’acceptation de soi, vers sa liberté. Il fait aussi écho aux derniers mots d’Émile Zola, le passager clandestin de cette histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Femme actuelle (entretien avec Amélie Cordonnier)
Les Échos (Judith Housez)
Le blog de Gilles Pudlowski


Interview décalée avec Tatiana de Rosnay à Rennes le mardi 13 septembre 2022 © Production Ouest-France

Les premières pages du livre
« Candice était en retard pour aller chercher son fils à l’école maternelle, rue de l’Espérance. La grève battait son plein depuis plusieurs semaines et l’exaspération régnait, toute-puissante. Sur les trottoirs, rendus glissants par la bruine, les piétons évitaient au mieux vélos et trottinettes ; il fallait jouer des coudes pour passer d’un bord à l’autre. Embouteillages et klaxons, aucun transport en commun : à bout de nerfs, les gens s’invectivaient, les insultes fusaient, tout le monde s’exaspérait ; Candice aussi. Cela faisait plus d’une heure qu’elle marchait depuis République. Heureusement, le chemin du retour avec Timothée serait court ; elle n’habitait qu’à quelques minutes de l’école, rue des Cinq-Diamants.
Depuis la Seine, elle cheminait le long du boulevard de l’Hôpital qui débouchait sur la place d’Italie. Encore une dizaine de minutes et elle serait arrivée. Devant le feu du carrefour, une foule compacte s’était formée, en attendant qu’il passe au rouge. Soudain une voiture fit une embardée, et heurta la personne qui se trouvait juste devant Candice. Elle entendit un hurlement ; une voix de femme, puis une frêle silhouette s’envola comme un vêtement emporté par le vent. Le crissement des freins, le fracas de la chute, les cris d’horreur. Il faisait sombre, on voyait mal, mais des badauds s’étaient aussitôt mis à filmer avec leurs portables, plantés là, au lieu de venir en aide.
Candice s’approcha du corps à terre, distingua des cheveux blonds épars, du sang, un visage pointu et blanc. Quelqu’un cria : « Elle est morte ! » Le conducteur de la voiture sanglotait en marmonnant qu’il n’avait rien vu ; la foule se pressait autour de cette inconnue étendue de tout son long, mais personne ne la réconfortait. Candice s’agenouilla sur la chaussée mouillée.
— Vous m’entendez, madame ?
La victime devait avoir la cinquantaine ou plus, des yeux immenses et noirs.
— Oui, lui dit-elle, d’une voix claire. Je vous entends.
Elle portait un manteau noir à la coupe élégante, un foulard en soie de couleur jaune.
— Il faut appeler le SAMU ! lança une femme au-dessus d’elles. Regardez l’état de sa jambe.
— Alors, appelez, bordel ! s’époumona un homme.
La foule autour s’était remise à bouger en un étrange ballet désordonné, et toujours ces gens qui filmaient. Candice les suppliait d’arrêter ; et s’il s’agissait de leur mère, de leur sœur ?
— Les secours vont arriver, ne vous inquiétez pas. Ça va aller.
Elle essayait de l’apaiser avec des mots qu’elle aurait aimé entendre si elle avait été à sa place.
— Merci… Merci beaucoup.
La victime s’exprimait lentement, comme si chaque parole était douloureuse ; sa peau semblait transparente, ses yeux ne quittaient pas ceux de Candice. Elle tentait de bouger ses mains, mais n’y parvenait pas.
— S’il vous plaît… Pouvez-vous vérifier…
Candice se pencha.
— Je vous écoute.
— Mes boucles d’oreilles… C’est mon père qui me les a offertes. J’y tiens beaucoup. J’ai l’impression que…
Candice discernait un clip à son oreille droite, une perle. Rien à l’autre. Le bijou avait dû se détacher.
— S’il vous plaît… Cherchez… Cherchez…
D’une main hésitante, Candice déplaça les cheveux blonds ; aucune boucle dessous, ni à côté.
— Faut pas toucher ! brailla une femme.
— Attention ! s’agaça un individu à sa droite. Faut attendre l’arrivée du SAMU !
Candice fit un effort pour rester calme.
— Je cherche sa boucle d’oreille ! Une perle. Regardez donc sous vos pieds.
Les curieux s’y mettaient, utilisaient les torches de leurs mobiles pour scruter le macadam. Quelqu’un cria : « Je l’ai ! » Révérencieusement, on lui tendit le minuscule bijou ; Candice le déposa dans la paume glacée.
— Pouvez-vous…, chuchota la dame, en esquissant un geste.
Candice fixa la perle à son lobe gauche. La victime ajouta, quelques instants plus tard, avec un filet de voix :
— Mon père n’est plus là. Il me les a offertes pour le dernier Noël passé avec lui.
Candice posa une main sur sa manche.
— Gardez vos forces, madame.
— Oui… Mais ça me fait du bien de vous parler.
La jeune femme ressentit de la pitié, un éclair vif qui la transperça. Elle lui sourit. Il lui semblait que les secours mettaient des siècles à venir. Le froid mordait de plus belle, la pluie ne cessait de tomber ; l’air paraissait lourd, humide, chargé de pollution. Quel endroit laid pour mourir, pensa- t-elle, crever là, sur ce carré de bitume suintant, face aux néons criards des immeubles modernes avec, dans les narines, cette odeur pestilentielle de métropole saturée par les bouchons. Mais ses pensées pourraient porter malheur à cette pauvre femme ; alors, Candice se concentra sur Timothée à la garderie, aux courses pour le dîner, à Arthur qui lui rendrait visite ce soir, aux prises de son éreintantes de la journée, rendues plus compliquées encore par les grèves et l’absence de certains de ses collaborateurs.
Candice jeta un coup d’œil vers les jambes de la victime, devina une blessure qui lui sembla si effroyable qu’elle détourna le regard.
— Ne vous inquiétez pas, ils seront là bientôt. Ils vont vous emmener à l’hôpital. On va s’occuper de vous, vous verrez. On va vous soigner.
La jeune femme lui parlait avec sa voix de maman, celle dont elle se servait pour rassurer Timothée, trois ans. Cette inconnue devait avoir l’âge de sa propre mère, ou être plus âgée encore. Elle ne savait pas si elle l’entendait, si ses paroles lui faisaient du bien ; elle n’osait plus la toucher.
— Vous êtes si gentille… Merci…
Ses mots n’étaient plus que chuchotis à présent.
Autour d’elles montait le vacarme des voix, de la circulation ; au loin, une sirène.
— Vous entendez ? Ils arrivent !
Toujours ce visage blafard, immobile, humide sous l’averse. Il était peut-être trop tard. Candice avait envie de pleurer ; elle tenta de reprendre le dessus. Une étrangère ! Une femme dont elle ne connaissait même pas le nom ; et dont elle n’arrêtait pas de revoir le corps qui valdinguait, le bruit de la chute, les traits de morte, les fines mains recroquevillées.
La victime murmura :
— S’il vous plaît, votre nom ?
Un pompier pria Candice de se lever, de s’écarter ; tout le monde devait reculer.
La main de la femme attrapa sa manche avec une force étonnante ; ses yeux noirs, comme deux puits sans fond.
Candice répondit :
— Candice Louradour.
— C’est joli. Je vous remercie. Pour tout.
Ses lèvres étaient blanches. On poussa Candice, tandis que les médecins formaient une haie autour de la blessée ; brancard, soins, oxygène. Candice vit l’un d’eux froncer les sourcils en découvrant la blessure à la jambe. Une jeune urgentiste lâcha : « Ah putain, quand même ! »
Ils travaillaient en silence, méthodiquement ; leurs visages étaient graves, leurs gestes, précis. Des tubes, un masque, une couverture de survie ; on ne voyait plus rien d’elle. La police arriva, ils embarquèrent le conducteur en larmes. Un des pompiers réclama le sac à main de l’accidentée ; Candice inspecta la chaussée, en vain. Les badauds haussaient les épaules, personne ne savait où était son sac.
— Quelqu’un a dû le piquer, marmonna un jeune homme.
— Quelle honte ! s’exclama la femme à sa gauche.
Candice demanda à un des médecins où on l’emmenait. Cochin. Puis elle posa la question qui la tourmentait : allait-elle s’en sortir ? Pas de réponse. Cette femme sans nom partait aux urgences sans ses proches, sans quelqu’un pour veiller sur elle. Peut-être qu’elle ne s’en sortirait pas, justement.
Le crachin tombait toujours ; la foule s’était dispersée. Candice était seule sur le trottoir, avec le bruit strident des klaxons autour d’elle. Tout le monde avait repris sa course. On l’avait déjà oubliée, la dame, l’inconnue renversée ; elle deviendrait un sujet de conversation au dîner, un fait divers. Timothée attendait sa mère, Candice allait être très en retard. Pourtant, elle n’hésita pas : elle se mit en route, mais pas vers l’école ; elle saisit son mobile, appela Arthur et lui annonça qu’elle se rendait à l’hôpital Cochin. Il semblait interloqué.
— Une femme a été renversée, devant moi. Elle est blessée. Il faut que tu ailles chercher Timothée, s’il te plaît !
— Tu la connais, cette femme ?
— Non ! Elle est toute seule. Sa jambe… C’était horrible… Je vais y aller, être là pour elle, pour…
Arthur était agacé, elle le devinait. Mais Candice savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il avait les clefs de l’appartement, même s’ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Il dormait chez elle trois ou quatre nuits par semaine. Arthur travaillait dans une startup tout près de l’école de Timothée. Il acquiesça : ils se verraient plus tard, il ferait les courses aussi. Candice le remercia, puis se pressa.
L’hôpital était à vingt minutes à pied par l’avenue des Gobelins et le boulevard Arago. Elle marchait vite, capuche sur la tête. Le froid piquait ses joues ; ses pieds étaient humides. Elle aurait aimé se trouver dans son salon, au chaud, avec les garçons, mais elle se sentait comme chargée d’une mission. Elle ne resterait pas longtemps auprès de cette dame, juste pour prendre des nouvelles.
Aux urgences, l’ambiance était calme. Candice expliqua sa venue : non, elle ne connaissait pas le nom de la victime, une femme blonde, la cinquantaine, fauchée par une voiture, place d’Italie. On lui demanda de s’asseoir. Une femme somnolait dans un coin, une autre en face d’elle se tenait la tête entre les mains. L’heure tournait.
Attendre à l’hôpital ravivait le souvenir de la mort de son père. Cette odeur… Comme elle lui paraissait familière et insupportable ! Elle ranimait les derniers instants de son père ; il avait cinquante-sept ans, emporté par la Covid-19 en quelques semaines lors de la deuxième vague en octobre, l’année dernière. Elle n’avait pas remis les pieds dans un hôpital depuis son décès, et elle sentait tristesse et angoisse monter en elle.
Mais que fichait-elle là, au fond ? Pourquoi s’en faire pour une étrangère dont elle ne savait rien ? N’aurait-elle pas dû rentrer dès le départ de l’ambulance ?
Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation ; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes ; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. Un homme au visage cireux s’installa sur une chaise. Toujours pas de nouvelles. Candice écouta en entier un album d’Angèle, une de ses chanteuses préférées. Au moment où elle hésitait à partir, un médecin en blouse verte apparut. Elle ôta prestement ses écouteurs. Était-elle là pour la personne renversée place d’Italie ? Elle opina.
— La patiente est dans un état stable, dit-il.
— Et sa jambe ?
Il grimaça.
— C’est compliqué.
Silence.
Candice lui demanda si la blessée allait rester longtemps à l’hôpital.
— Pour l’instant, on la garde. Vous êtes sa fille ?
— Du tout. J’ai été témoin de l’accident. J’étais à côté d’elle quand…
— Je vois.
— On a retrouvé son sac ? Ses papiers ?
— Non, rien. On ne connaît pas son nom.
— Elle ne se souvient pas ?
— Elle est sous sédatifs. On va la laisser comme ça pour la nuit.
Candice pensa à ses boucles d’oreilles, cadeaux de son père, à son foulard, à son manteau à la coupe seyante. Ce matin, quand cette femme avait choisi ses vêtements, elle ne s’était pas doutée de ce qui adviendrait le soir même ; il y avait des gens, quelque part, qui ignoraient qu’elle avait eu un accident, qu’elle ne rentrerait pas ce soir, ni celui d’après. Ils ne savaient rien, encore. Il y avait peut-être un mari, qui l’attendait pour le dîner, qui regardait sa montre, des enfants qui s’interrogeaient. Son portable qui sonnait dans le vide ; l’inquiétude des proches. Pourquoi cela la touchait-il autant ?
— Comment faire pour avoir de ses nouvelles ?
L’interne lui tendit une feuille de papier. Elle pouvait appeler à ce numéro, demain en fin de matinée, et demander l’état de la patiente de la chambre 309.
Candice rentra sous la pluie. Les rues s’étaient vidées ; il était tard. Lorsqu’elle arriva devant chez elle, elle se sentait épuisée. Les deux fenêtres du dernier étage étaient allumées, des phares apaisants qui la guidaient. Arthur l’attendait dans le salon ; le petit dormait depuis longtemps, il avait bien dîné. Le jeune homme l’enlaça, la réconforta, baisa ses cheveux humides. Elle tenta de lui décrire l’horreur de l’accident, mais ne trouvait pas les mots ; elle avait les larmes aux yeux.
— Tu es tellement sensible, Candice. Tu t’en fais trop pour les autres.
Il lui avait déjà fait ces remarques. Elle restait muette, blottie contre lui. Ses lèvres contre sa tempe, Arthur murmura que sa mère avait cherché à la joindre, sur la ligne fixe.
Candice n’avait même pas regardé son portable sur le chemin du retour. Elle n’avait pensé qu’à elle, cette inconnue. Seule, sans les siens.

Le lendemain matin, tôt, en allant à pied au studio Violette, faute de transports en commun, et sous la même pluie tenace, Candice téléphona à sa mère. Elle obtint son répondeur, laissa un message. Depuis la mort de leur père, sa sœur aînée, Clémence, s’occupait beaucoup d’elle. Elle vivait dans un appartement voisin, à Alésia, et lui rendait régulièrement visite, avec ses jeunes enfants. Leur mère, Faustine, ne faisait pas ses cinquante-cinq ans ; on la prenait souvent pour leur grande sœur.
En fin de matinée, Candice s’isola dans le coin cuisine, et appela l’hôpital Cochin. Une femme à la voix lasse répondit. La 309 ? Elle la pria d’attendre quelques instants. Puis elle dit :
— La patiente se repose. Tout va bien.
— Et sa jambe ?
— Ils vont opérer.
— Mais encore ?
— Je n’en sais pas plus. Vous pouvez parler au professeur Sindon si vous le souhaitez. Vous êtes la fille de la patiente ?
— Non. J’étais là, c’est tout. Lors de l’accident.
— Rappelez demain. On en saura davantage.
— Oui, merci. Je peux aussi laisser mon numéro ? Si jamais… Si jamais personne n’appelle pour elle.
Sa voix s’étranglait sur ses propres mots. L’infirmière nota son portable, sans faire de commentaire.
Toute la journée, elle effectua chaque tâche comme un automate. Pourtant, elle aimait son métier ; elle était ingénieure du son au studio Violette, une petite entreprise spécialisée dans l’enregistrement de podcasts et de livres audio. Candice effectuait les prises de son, puis veillait sur le montage et le mixage. Pour l’essentiel, des comédiens se rendaient en studio lire les textes des autres, mais de temps en temps, les auteurs prêtaient leur propre voix : les moments préférés de Candice. Certains écrivains semblaient plus doués que d’autres ; elle savait combien lire à voix haute était un exercice périlleux. Parfois, elle ne rentrait pas dans l’histoire, elle écoutait une voix, corrigeait un mot mal prononcé, avalé ou inaudible, mais, à d’autres moments, elle était emportée, voire bouleversée par un texte ; elle terminait ses séances en larmes. Ses collègues, Luc et Agathe, se moquaient d’elle, gentiment.
Le soir venu, Candice était en train de travailler avec une comédienne lorsque son portable, toujours sur silencieux au studio, afficha un SMS.
Bonjour, merci de rappeler l’hôpital Cochin à ce numéro.
Dr Roche
Service du prof. Sindon
Elle dut attendre la fin de la session pour pouvoir passer l’appel ; elle rongeait son frein. L’artiste avait dû la trouver particulièrement expéditive, elle qui d’habitude aimait discuter en fin d’enregistrement.
Une voix d’homme, cette fois. Elle lui dit :
— Bonsoir, Candice Louradour. J’ai reçu un SMS.
— Merci d’avoir rappelé. Aucun proche ne s’est encore manifesté pour la patiente.
— Elle a repris connaissance ?
— Oui, mais si je vous appelle, c’est que cela vous concerne.
— Ah bon ?
Candice s’était reculée pour échapper aux oreilles indiscrètes d’Agathe.
— La seule phrase qu’elle a prononcée, c’est celle-ci : « Je voudrais voir Candice Louradour. » C’est bien vous ?
Elle répondit oui, à voix basse.
— Vous êtes d’accord pour passer ce soir à Cochin ?
— Pour la voir ?
— Oui. Vous pouvez lui faire du bien. C’est important, car il n’y a personne pour la soutenir.
— Et sa jambe ?
— Justement, sa jambe…
— Quoi ?
Un effroi, tout à coup.
— Le professeur a dû amputer. Sous le genou. Elle portera une prothèse. On en fabrique de très perfectionnées.
Candice était horrifiée, incapable de parler.
— La blessure était grave. Mais elle remarchera. Elle remarchera avec sa prothèse.
Candice raccrocha, sans pouvoir prononcer un mot ; Agathe lui demanda si tout allait bien, remarqua qu’elle était blême. Candice bredouilla qu’elle avait reçu une mauvaise nouvelle. Et, sans savoir pourquoi, elle lâcha qu’une amie avait eu un accident.
Une amie.
Ce mot trottait dans sa tête alors qu’elle se rendait à Cochin à pied, le soir même. Une amie… Une étrangère, plutôt ! Pourquoi partait-elle au chevet d’une inconnue ? Cette éternelle envie d’aider. Toujours prête à rendre service, toujours prête à tendre la main. C’était plus fort qu’elle.
La capitale était à nouveau congestionnée, bloquée de partout par la grève. Pas de pluie ce soir, mais un énervement palpable, des injures, des cris ; un volume sonore poussé au maximum. Elle, dont le métier consistait à maîtriser le bruit, ne supportait plus ce qu’elle entendait. Arthur avait été maussade au téléphone lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il devait encore aller chercher Timothée. Puis, elle avait mentionné la jambe amputée, et il s’était tu, ému.
Candice appela sa mère en chemin, écouta son bavardage, évoqua Timothée, que Faustine adorait et réclamait. Elle ne lui révéla pas ce qu’elle était en train de faire : se rendre au chevet d’une inconnue. En raccrochant, un SMS de sa sœur s’afficha.
Candi, il faut que je te parle. Important. Clem
Intriguée, elle tenta de la joindre ; elle ne laissa pas de message sur son répondeur, mais envoya un SMS, elle rappellerait plus tard.
Le service du professeur Sindon se trouvait au dernier étage du bâtiment D. Toujours ces couloirs lugubres, ces éclairages trop forts, ces relents de désinfectant qui faisaient ressurgir le décès de son père. Le docteur Roche l’attendait ; un homme d’une quarantaine d’années, au regard clair. Il lui indiqua qu’elle devait revêtir une blouse. La patiente était consciente, mais encore faible ; l’opération s’était bien passée.
Candice avoua qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’elle faisait là, au fond.
— Cette dame est toute seule, répondit-il. Et elle vous a réclamée.
Elle n’arrivait pas à croire que sa famille ne s’était pas manifestée. Le docteur précisa qu’il s’agissait sans doute d’une personne qui vivait seule. Elle lui demanda si elle savait qu’elle avait été amputée.
— Oui. Et elle s’est souvenue de son identité. Son sac a été rapporté par la police.
Candice le suivit dans un vestiaire où elle put enfiler la blouse et enfermer ses affaires dans un casier. Les réminiscences de la mort de son père la poursuivaient tandis que le docteur ouvrait la porte d’une chambre silencieuse, bardée de matériel médical. Elle vit une silhouette sur le lit, encore plus mince, encore plus fragile que dans son souvenir. Candice redoutait d’entrevoir la blessure, la jambe manquante, mais rien n’était visible. La patiente était recouverte de draps stériles. Seul son visage émergeait, toujours aussi pâle ; l’immensité des yeux noirs.
Elle s’approcha. Le regard de la blessée s’aimanta au sien, elle sourit, péniblement ; ses lèvres étaient craquelées, sa peau déshydratée, couverte de ridules. Ses cheveux étaient tirés en arrière, cendrés, moins blonds. Elle faisait plus âgée, soixante ans, voire plus ; tout en elle était d’une grande finesse, ses traits, son cou, ses mains. Elle avait dû être jolie.
— Candice Louradour.
Cette voix étonnamment grave pour une femme à l’ossature si frêle.
— Vous êtes venue. Merci.
Candice ne savait pas quoi répondre. Elle restait là, le docteur Roche à ses côtés. Il prenait des nouvelles de la patiente, qui assurait qu’elle se sentait mieux, sauf sa tête qui tournait et sa bouche asséchée. Le docteur sonna ; une infirmière entra dans la chambre et lui donna de l’eau.
Après avoir bu quelques gorgées, la dame se remit à parler.
— Je voulais vous remercier, mademoiselle. C’est si rare, l’entraide.
— Je vous en prie, madame.
— Je m’appelle Dominique. Dominique Marquisan.
Candice était gênée ; elle ignorait si elle devait lui dire « bonjour » ou « enchantée ».
Le docteur Roche les laissa seules. Dominique Marquisan ne parla pas ; pourtant, le silence n’était pas inconfortable. Candice osa, enfin :
— Comment vous sentez-vous ?
— Je suis fatiguée. Et puis, j’ai peur.
La jeune femme lui répondit qu’elle comprenait, qu’elle aussi, à sa place, elle aurait peur. Elle lui proposa de prévenir un membre de sa famille.
La dame baissa les yeux.
— Non, pas la peine.
Le docteur avait raison. Elle vivait seule.
— Des amis alors, peut-être ?
— Non. Merci.
Face à une telle solitude, Candice se trouvait impuissante ; la patiente ne s’en cachait pas, elle l’assumait.
— Mes parents ne sont plus de ce monde.
Candice faillit ajouter : un ex-mari ? Des enfants ? Mais elle se retint, puis enchaîna sur le type qui conduisait, celui qui l’avait renversée. La dame répondit qu’elle n’en savait pas grand-chose, on ne lui avait rien précisé ; il y aurait certainement un procès, des indemnités. Elle se doutait qu’elle allait devoir rester longtemps ici ; se remettre, et après, la rééducation. Candice eut peur qu’elle n’évoque sa jambe amputée, devoir en parler la paniquait ; elle craignait de s’exprimer avec maladresse, et luttait contre l’envie de lancer son regard vers le renflement du drap.
— Vous avez quel âge, mademoiselle ?
— Vingt-huit ans.
— Vous semblez encore plus jeune. Je vous aurais donné vingt-deux, vingt-trois.
— On me le dit souvent. Parfois, c’est énervant, quand on doit avoir un peu d’autorité.
— Je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
— Pouvez-vous me donner mon sac, s’il vous plaît ?
Il était posé sur la table près du lit médicalisé. Candice le lui tendit.
— Excusez-moi, je n’ai plus de forces. Merci de l’ouvrir.
C’était un sac de marque de taille moyenne, en cuir bleu marine. Candice l’ouvrit ; l’exhalaison d’une odeur poudrée, féminine. À l’intérieur, tout était bien rangé ; le contraire de son sac à elle. Elle aperçut des clefs, une brosse à cheveux, un portefeuille ; un poudrier, un rouge à lèvres, un petit carnet, un portable. Ce sac avait voltigé pendant l’accident ; il avait atterri ailleurs, il avait été égaré, puis retrouvé, et il n’avait pas une égratignure, alors que sa propriétaire avait perdu une jambe.
— Une personne parfaitement honnête l’a rapporté à la police. Comme quoi, il y a des gens bien. Comme vous.
Un sourire.
— Et on ne vous a rien volé ?
— Non. J’ai peu d’argent sur moi, mais rien n’a été pris. Cherchez bien, mes boucles d’oreilles sont là, tout au fond, dans une enveloppe.
— Oui, je les vois. Vous les voulez ?
— Pouvez-vous les emporter avec vous ?
— Comment ça ?
Candice l’observa, dépassée.
— J’ai peur qu’on ne me les vole.
— Si vous voulez, je peux demander au docteur Roche qu’il les mette au coffre.
— Gardez-les pour moi, s’il vous plaît. Vous me les rendrez quand… Quand vous le pourrez.
Comment cette femme pouvait-elle faire autant confiance ? Elle ne la connaissait pas ; elle ne savait rien de Candice.
La petite enveloppe tenait dans sa main.
— Chez moi, je n’ai pas de coffre, vous savez.
— Elles n’ont qu’une valeur sentimentale. Je ne supporterais pas de les perdre. L’ultime cadeau de mon père.
— Oui, je me souviens. Votre dernier Noël avec lui.
— Ouvrez l’enveloppe, Candice.
Elle avait une jolie façon de prononcer son prénom ; avec le sourire.
Deux perles grises, montées sur des brides dorées. Elle lui expliqua qu’elles venaient de Tahiti. Son père s’était occupé de tout ; il s’était donné du mal, il voulait faire un beau cadeau à sa fille.
Candice pensa à son propre père, parti si vite. Il n’avait pas eu le temps d’offrir de derniers cadeaux, ni à sa sœur ni à elle ; il avait été aussi pressé dans la mort qu’il le fut dans la vie. Si son père lui avait fait un si joli présent, elle l’aurait conservé précieusement.
— Je les garderai pour vous avec plaisir. Je ferai attention que Timothée ne joue pas avec.
La patiente eut l’air surpris. Candice précisa qu’il s’agissait de son fils.
— Il a quel âge ?
Elle répondit que Timothée avait trois ans.
— Vous êtes mariée, alors ?
Candice ne parvenait pas à décrypter son expression. Envie ? Jalousie ? Curiosité ?
— Séparée.
— Si jeune, déjà maman et divorcée.
— Non, pas divorcée. Je n’ai jamais été mariée.
Candice risqua un « Et vous ? », car elle en avait légèrement assez d’être le centre de la conversation.
La patiente se tut pendant quelques instants, puis avec un sourire amer, presque une grimace, elle soupira :
— Moi ? Rien.
Candice ignorait ce qu’il y avait dans ce « rien ». Cela signifiait-il qu’elle n’avait jamais été ni épouse, ni mère ? Elle n’osa pas poursuivre avec ses interrogations, importuner cette femme amputée, visiblement si seule.
— Timothée a bien de la chance d’avoir une maman comme vous. Que faites-vous dans la vie ?
La patiente avait des tournures de phrases un peu désuètes, comme dans ces films des années soixante-dix que la mère de Candice appréciait, ceux avec Romy Schneider et Michel Piccoli.
— Je suis ingénieure du son.
— Pour le cinéma ?
Candice expliqua la nature de son travail au studio Violette. La blessée écoutait avec attention, comme si ce que Candice racontait était captivant ; elle posait des questions, Candice répondait : l’échange était agréable. La jeune femme ne vit pas le temps passer. Le docteur Roche vint la chercher ; l’heure de s’en aller avait sonné.
— Vous reviendrez me voir ?
Tant d’espoir vibrait dans ses yeux. Candice ne trouva pas le courage de dire non ; elle promit de revenir bientôt.
Candice quittait l’hôpital lorsque son portable sonna. Sa sœur, Clémence. Elle avait sa voix impérieuse qui l’agaçait. Il fallait qu’elles se voient ce soir ; c’était important. Candice s’imagina qu’elle avait dû se disputer avec son mari, ce qui arrivait parfois, et qu’elle avait besoin qu’on lui remonte le moral. Ou alors, peut-être qu’elle voulait lui déposer sa fille cadette, Nina, qui avait l’âge de Timothée ; Candice la dépannait de temps en temps.
Candice pensa à Timothée et à Arthur qui l’attendaient, il était déjà tard. Arthur qui avait encore une fois fait les courses, préparé le dîner. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, tous les deux. Elle essaya d’expliquer la situation à sa sœur, l’accident, l’hôpital, l’amputation. Cette pauvre femme seule. Et puis les garçons qui patientaient.
Clémence l’interrompit :
— Écoute-moi. Ça concerne papa.
— Quoi, papa ?
— Si tu ne peux pas venir chez moi, alors c’est moi qui viens.
— Attends ! Je sors de Cochin, je ne serai pas rue des Cinq-Diamants avant vingt-cinq minutes.
— Alors je poireauterai en bas. À tout de suite.

Sa sœur savait tout d’elle. Ou presque. Clémence ne connaissait pas l’horrible secret de Candice qui se révélait dans l’intimité de sa salle de bains, de sa cuisine. Clémence n’en savait rien, leurs parents non plus : ce mal était passé sous leurs radars. Quatorze ans que cela durait. La moitié de sa vie. Et la mort de leur père avait tout aggravé. Un mal insidieux, lent, qui la rongeait jour après jour tel un poison. Julien, son ex, n’avait rien repéré. Pourtant, leur histoire avait tenu quatre ans. Arthur, lui, ignorait tout. Candice faisait très attention, à la manière d’une criminelle qui efface chaque trace ; elle portait ce secret comme un lourd vêtement qui la dégoûtait, qui lui collait à la peau, qui l’étouffait. En parler ? À qui ? Trop tard. Elle aurait dû s’en occuper plus tôt, au sortir de l’adolescence ; mais elle avait rencontré Julien, qu’elle avait cru aimer, puis Timothée était né. Elle avait pensé que la grossesse la sauverait un temps de cette saloperie, que l’obsession la quitterait enfin. Peine perdue. Le poison était revenu insidieusement, petit à petit. Elle savait que tant de filles, de femmes souffraient comme elle ; elle savait qu’il existait des endroits dédiés pour se faire soigner. Mais elle ne faisait rien, empêchée par la peur, par la honte. Elle se disait toujours qu’elle finirait par s’en sortir, qu’elle reprendrait le dessus. Parfois, oui, elle y parvenait ; c’était un miracle, une sensation merveilleuse, une trêve, puis la saloperie la dominait à nouveau, et Candice était alors réduite à la soumission, telle une esclave. Elle se haïssait, elle méprisait son corps dans le miroir ; le dégoût l’envahissait.
Sa sœur l’attendait devant son immeuble, une cigarette aux doigts. Candice savait qu’elle ne fumait pas dans son appartement, devant ses filles, mais dès qu’elle sortait de chez elle, elle en allumait une. Sa sœur était aussi brune que Candice était blonde, un mystère de la génétique ; elle avait les prunelles sombres de leur père, et Candice avait hérité des yeux clairs de leur mère. Elles partageaient un anniversaire, nées le même jour avec deux ans d’écart.
— Tu ne veux pas monter ? On gèle !
— Non. On reste là, répondit Clémence.
Elles se firent la bise, visages rougis par le froid. Même avec son ridicule bonnet à pompon, sans maquillage, le nez écarlate, Clémence était belle. Candice proposa le hall de l’immeuble ; elles pourraient se réchauffer près du gros radiateur dans l’entrée. Clémence éteignit sa cigarette, la suivit à l’intérieur.
L’aînée prenait son temps pour parler, et au début, rien n’était clair ; une histoire de portable. Elle le posa dans les mains de Candice, un modèle Samsung assez ancien. Celle-ci le regarda sans comprendre.
— Le second téléphone de papa, dit Clémence.
— Il en avait deux ?
— Oui.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Clémence poursuivit à voix basse. Deux semaines auparavant, leur mère avait décidé de ranger la penderie de leur père ; elle n’avait pas eu jusqu’alors le courage de s’y atteler. Clémence était venue prêter main-forte. Cela avait été une épreuve ; le parfum de leur père flottait encore sur ses pulls, ses foulards. Elle avait dû lutter contre les larmes, tandis que leur mère parvenait à rester stoïque. Ensemble, elles triaient les vêtements, les affaires, que personne n’avait touchés depuis la mort de Daniel, survenue l’année dernière. Clémence était tombée sur ce téléphone portable dans la poche d’une veste, au fond d’un placard. Elle l’avait observé quelques instants ; elle n’avait jamais vu ce mobile, leur père possédait un iPhone récent, offert par Faustine et ses filles pour son dernier anniversaire. Instinctivement, elle choisit de ne pas en parler à leur mère, et glissa l’appareil dans son sac ; elle n’avait pas su comment se l’expliquer, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas que Faustine le voie, une sorte de prémonition.
Clémence était revenue chez elle avec le Samsung. Il ne s’allumait plus, mais elle avait trouvé un chargeur en ligne. Une fois que l’appareil avait été en état de marche, il lui manquait le code secret et le code PIN pour le déverrouiller. Elle avait hésité avant de faire les démarches. Était-ce une bonne idée, d’en savoir plus sur ce téléphone ? Il semblait si bien dissimulé, dans une veste oubliée. Leur père avait été un homme exubérant, jovial, avec son embonpoint, sa barbe foisonnante, son rire communicatif. A priori, pas le genre à avoir des secrets. Le doute s’était emparé d’elle. Peut-être qu’il ne s’agissait même pas de son mobile ?
À la boutique où elle s’était rendue avec son livret de famille, ses papiers et le certificat de décès de son père, cela n’avait pas été compliqué. Le portable était bien au nom de Daniel Louradour ; on lui fournit le code PIN et l’appareil fut déverrouillé. La vendeuse derrière le comptoir l’avait observée avec un sourire ironique : selon elle, il ne fallait pas fouiller dans la mémoire des vieux portables ; personne n’était à l’abri d’une mauvaise surprise. En rentrant, Clémence n’avait pas osé l’examiner ; elle l’avait enfoui dans un tiroir et tentait de ne pas y penser. Jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle ait enfin décidé d’en parler à Candice.
Les deux sœurs s’étaient blotties près du radiateur en fonte à la peinture écaillée. À cette heure tardive, le petit immeuble était silencieux, on n’entendait plus les enfants du premier chahuter le long du couloir, ni la télévision de Mlle Lafeuille, la vieille dame du second ; le trafic qui provenait de la rue semblait lui aussi atténué. Le silence s’éternisa. Le regard de Candice se posa sur les boîtes aux lettres métalliques, le carrelage usé sous leurs pieds, les murs défraîchis du hall, avant de se fixer sur le visage tendu de sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda-t-elle.
— C’est toi qui vas regarder dans ce portable. Moi, je n’en ai pas la force.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es plus courageuse.
— C’est faux !
Clémence lui caressa la joue ; mais elle n’avait pas besoin d’expliquer : Candice était celle qui les avait portées, elle et leur mère, à la mort de Daniel, celle qui les avait soutenues lors de l’épreuve de la levée du corps, de la mise en bière, celle qui avait fait toutes les démarches ; celle qui encaissait, celle qui serrait les dents, qui ne se laissait pas faire, qui avait l’air de n’avoir peur de rien. Il n’y avait qu’à les regarder physiquement : Clémence, longue et fragile liane, Candice, robuste et ronde.
— On peut le faire ensemble, si tu veux.
Clémence secoua la tête.
— Prends-le. Je t’enverrai le code par SMS. Il n’y a peut-être rien. Je me fais un film, comme d’habitude…
Candice avait l’impression que le mobile pesait lourd dans sa main, qu’il lui brûlait la peau. Elle monta l’escalier après avoir embrassé sa sœur. Lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement, tout était sombre, seule une lampe brillait dans l’entrée ; elle se déchaussa, posa son sac et le portable. Arthur dormait certainement, Timothée aussi. Elle prit garde à marcher doucement ; elle aurait aimé préparer une tisane, mais la bouilloire était trop bruyante : les cloisons étaient fines.
Devait-elle fouiller dans ce vieux portable cette nuit, ou attendre demain ? Son anxiété s’intensifiait. Elle avait faim, n’avait pas dîné. À un autre moment, elle se serait réjouie de l’opportunité de sauter un repas, mais cette nuit, l’angoisse forait un trou en elle, toujours au même endroit, son ventre. Elle redoutait ce qu’elle pourrait découvrir dans ce mobile, comme elle ne parvenait pas à oublier cette jambe amputée qu’elle n’avait pas vue, mais qui la hantait. Le trou l’aspirait et son corps entier allait se vider avec l’horrible gargouillis d’une baignoire qui se vidange. Elle essaya de lutter, elle essayait toujours, au début ; elle ferma les yeux, tenta de respirer calmement, mais elle savait déjà que c’était peine perdue. Elle n’avait pas succombé à une crise depuis un certain temps.
Dans le réfrigérateur, elle trouva les restes du dîner des garçons. Elle était consciente qu’elle ferait mieux de s’asseoir, de mettre le couvert, rien que pour elle, de prendre son temps, mais elle en était incapable : il lui fallait la bouffe, là, tout de suite, pas réchauffée, à même les doigts, debout, la porte du frigo entrouverte ; il lui fallait les gnocchis froids enveloppés de sauce gluante, saupoudrés de parmesan, engouffrés frénétiquement, à peine mâchés, à peine savourés ; ils l’emplissaient, la gavaient, et seule cette sensation de satiété pourrait lui apporter un court répit, afin de colmater le vide qui la transperçait jusqu’à la moelle. L’oreille aux aguets, surveillant le moindre bruit, dos tourné à la porte si jamais on la surprenait, elle raclait le fond du bol avec ses ongles, suçait les bouts de son pouce, index et majeur. Ce n’était pas encore assez : tout allait y passer ; tout ce qu’elle pouvait engloutir : la croûte du fromage, le reliquat du gruyère râpé, la pâte à tarte crue, puis, dans le placard, le pain rassis, le reste de la chapelure, les gâteaux de Timothée, les flocons de purée. En silence. En quelques minutes enfiévrées.
Elle se sentait enfin remplie, et l’écœurement vibrait au bout de ses lèvres. Elle se dirigea vers les toilettes sur la pointe des pieds, s’attacha les cheveux avec l’élastique qu’elle portait toujours au poignet. Elle n’avait plus besoin de glisser ses doigts jusqu’à sa glotte, le mouvement venait de lui-même ; il lui suffisait de se pencher au-dessus de la cuvette, et ce qu’elle avait ingurgité remontait d’un bloc, en un léger hoquet, tout glissait hors d’elle, souplement, accompagné d’un jet acide qui brûlait sa trachée, refluait jusqu’à ses narines, déclenchait des larmes instantanées. Elle ne s’acharna pas, ce serait trop risqué, trop sonore ; elle savait qu’elle avait éliminé la plus grosse partie de la nourriture. Une vaporisation de parfum d’intérieur pour évacuer toute odeur suspecte, puis elle tira la chasse d’eau et brossa la cuvette pour ôter les dernières traces. L’ultime étape l’attendait : la salle de bains et le brossage des dents. Elle tendit l’oreille ; les garçons dormaient. Elle avait réussi, une fois de plus. Demain, elle ferait les courses pour remplacer ce qu’elle avait mangé, mais elle savait déjà qu’Arthur ne discernerait rien. Elle était bien trop maligne. Personne n’avait remarqué, ni ses parents, lorsqu’elle vivait chez eux, ni le père de son fils. Elle changeait les aliments de place, rusait, faisait mine de constater avec surprise qu’il n’y avait plus de gâteaux ou de pâtes.
Elle se démaquilla, enleva ses vêtements, s’apprêta à enfiler sa chemise de nuit. La balance mécanique glissée sous la commode la narguait. Elle monta dessus ; le chiffre affiché la révulsa. Candice avait beau changer l’appareil de place, caler sa main sur le lavabo en remontant sur l’appareil, tourner le disque pour que l’aiguille recule un peu plus vers la gauche, rien n’y faisait. Le chiffre ignoble allait déteindre sur sa nuit entière et même sur le lendemain ; il allait asseoir son emprise sur chaque événement, chaque conversation, chaque action qu’elle entreprendrait. Despotique, il déciderait de la couleur de son humeur. En grimaçant, elle regarda son corps bien en face et elle l’exécra encore plus que d’habitude ; tout en lui pesait sur elle, ses seins volumineux qu’elle aurait voulu tronçonner, ses flancs pleins, ses cuisses qui se touchaient, le bombement de son ventre, ses genoux potelés ; mais ce qu’elle détestait par-dessus tout, c’étaient ses épaules arrondies, pas assez larges à son goût, qui ne lui donnaient pas le port de tête de Faustine et de Clémence, ni leur ligne, cette silhouette à l’égyptienne, larges épaules, hanches fines, abdomen plat. Elle se voyait comme un disgracieux têtard, une boule, un paquet.
Son sac se trouvait dans l’entrée ; elle l’attrapa, ainsi que le mobile de son père, et s’installa à nouveau dans la cuisine. Clémence lui avait envoyé le code, mais elle hésitait encore. Tandis qu’elle réfléchissait, elle ouvrit la petite enveloppe qui contenait les perles de Dominique Marquisan et les cala dans le creux de sa paume. Les billes nacrées luisaient dans l’obscurité et elle perçut un trouble soudain ; elle avait l’impression qu’elle avait rapporté des objets malfaisants – les perles, le portable – dans l’intimité de son refuge et que ce geste imprudent contaminait jusqu’à l’air qu’elle respirait.
Elle rangea les perles dans un tiroir en hauteur, loin des mains curieuses de Timothée. En se munissant du code fourni par sa sœur, elle déverrouilla le vieux Samsung. Pas d’image particulière en fond d’écran ; dans le répertoire, des noms qu’elle ne connaissait pas et qui ne lui disaient rien. Elle vérifia les derniers SMS : des publicités pour de nouveaux forfaits. Ces messages remontaient au mois précédant le décès de son père. Il avait été hospitalisé, et vers la fin, il n’avait plus été capable de se servir d’un mobile, de lire, ni même de parler. Daniel travaillait dans une agence immobilière depuis une quinzaine d’années. Candice avait rencontré la plupart de ses collaborateurs au fil du temps. Certains étaient venus à son enterrement.
Candice finissait par se dire que ce portable avait été utilisé uniquement pour des raisons professionnelles, et se voyait déjà en train de rassurer sa sœur, lorsqu’une petite main posée sur son genou la fit sursauter. Son fils, Timothée.
— Oh, tu m’as fait peur !
— Pourquoi tu dors pas, maman ? C’est pas ton portable, ça.
Rien n’échappait aux yeux observateurs du garçon.
Elle le câlina, respira l’odeur tiède de sommeil qui rôdait sur son cou, sous ses boucles blondes.
— Tu as raison ! C’est un vieux téléphone que m’a donné tante Clem. Allez, on retourne au dodo, il est tard ! Et on ne fait pas de bruit pour Arthur !
Il avait fallu chanter une comptine, redresser la couette, trouver le doudou qui avait roulé sous le lit ; lorsque Candice se glissa enfin aux côtés d’Arthur, il était déjà deux heures du matin.

Candice se réveilla avec un goût métallique désagréable sur la langue, ce qui arrivait souvent après une crise ; lorsque Arthur tenta de l’embrasser, elle le repoussa doucement. Il fallait qu’elle se lave les dents, tout de suite. Pendant que l’eau du robinet coulait, elle se pesa rapidement tout en prenant appui d’une main sur le lavabo, puis en relâchant doucement la pression, ce qui évitait de faire claquer la balance mécanique. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse l’entendre se peser ; toujours ce chiffre odieux qui l’enfermait dans sa haine d’elle-même, lourde comme la porte d’une prison.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas, en accord avec Luc et Agathe, car en raison de la grève, l’école de Timothée resterait fermée, et elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de lui, ce dont elle se réjouissait ; son fils était un enfant espiègle et attachant. Elle prépara le petit déjeuner, mit le couvert pour les garçons ; Arthur allait rejoindre sa startup, à deux pas, et il était déjà en retard. Il avala un café et un toast en vitesse.
— Tu vas rendre visite à ton éclopée ?
— Non, j’ai Timothée avec moi. Peut-être un autre jour.
— La pauvre…
— Oui, la pauvre.
Il lui sourit, passa une main dans ses cheveux.
— N’en fais pas trop, Candi. N’oublie pas, c’est quelqu’un que tu ne connais pas.
Candice se contenta de sourire. Depuis hier soir, l’histoire du téléphone secret de son père avait occulté le drame vécu par Dominique Marquisan. Arthur avait raison : cette personne était une étrangère dont elle ne savait rien, elle avait assisté à l’accident dans toute son horreur, elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire, se rendre à son chevet. Elle n’aurait sans doute pas dû accepter de garder les perles ; cet acte la liait à cette femme, malgré tout. Ce n’était pas bien grave, se dit-elle, elle les lui rapporterait.
Après le départ d’Arthur, le portable de Candice sonna : Clémence. Elle lui apprit qu’elle n’avait rien trouvé pour le moment, qu’elle allait poursuivre son exploration du mobile, mais elle pensait en toute honnêteté qu’elles avaient affaire à un appareil professionnel, peu utilisé par leur père. La journée s’écoula doucement, rythmée par l’attention qu’elle portait à son enfant : les jeux, la promenade dans le quartier, les repas, la sieste, les chansons, les câlins. Elle s’était habituée à l’élever seule. Son ex, Julien, avait eu un bébé avec une autre femme et Timothée ne souffrait nullement de la naissance de son petit frère ; au contraire, il paraissait curieux et enthousiaste.
En fin de journée, pendant que son fils regardait un dessin animé, Candice reprit l’examen du Samsung de son père ; elle faisait défiler les courriels qui avaient tous un rapport avec l’agence immobilière pour laquelle son père travaillait. Il classait méthodiquement ses dossiers, remarqua-t-elle, par nom de clients et par date ; visites, estimations, loyers, charges, loi Carrez, chauffage, travaux à prévoir. Tout cela semblait très professionnel ; Clémence s’était inquiétée pour rien. Candice esquissa un petit sourire, comme pour se moquer gentiment de sa sœur qui se faisait souvent une montagne de tout.
Elle souriait encore lorsqu’elle s’aperçut que tous les courriels ne provenaient pas de la même adresse électronique : il y avait deux boîtes mails sur ce portable, l’une au nom de louradour.daniel@vintimmobilier.fr et une autre intitulée gabriellelettre28@mymail.com. Ce nom ne lui évoquait rien. Une collaboratrice de son père ? Elle cliqua dessus par simple curiosité, histoire de faire un tour complet avant de refermer le mobile pour de bon. Un seul dossier avait été créé, nommé d’une lettre : « O ». Elle ouvrit le premier mail, envoyé une dizaine d’années auparavant par valentinpaprika333@jet.fr.
La maison plairait à Gabrielle. Elle est grande, avec un étage, des mansardes, et le jardin a été livré à lui-même, mais il est charmant. Il y a un chêne et un figuier. Oui, il y a des travaux à prévoir, mais c’est tout ce que nous aimons. À une heure de Paris, vers le sud. Sortie Courtenay, puis un joli hameau à quelques kilomètres de là, perdu dans les champs. Que dirait Gabrielle de passer la voir ? Valentin pourrait l’emmener. Ce vendredi, par exemple.
Candice cliqua sur le courriel suivant envoyé par le même Valentin, toujours avec cette désagréable sensation d’indiscrétion. Elle découvrit la photographie d’une maison de campagne, accompagnée d’un plan cadastral ; on y voyait la façade en pierre blanche, couverte de vigne vierge, et des volets à la peinture bleue écaillée.
Villa O semble avoir été construite pour Gabrielle et Valentin. Il paraît qu’elle n’a pas été habitée depuis des lustres, et que des chauves-souris sont venues vivre là, mais quelle importance ? Valentin se demande s’il ne serait pas judicieux de faire une offre. Il ne faudrait pas que cette maison leur passe sous le nez, tout de même ! Ce serait fou de ne pas essayer. Qu’en pense Gabrielle ? Valentin attend son appel.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette correspondance se trouvait-elle dans le téléphone de son père ? Quel rapport avec lui ? Elle fit défiler d’autres courriels qui détaillaient l’avancée de travaux.
Le dernier, le plus récent, datait d’un an.
Valentin a attendu l’appel de Gabrielle longtemps, puis il a fini par comprendre qu’elle n’allait pas pouvoir le rejoindre à la Villa O. Il ne lui en veut pas. Mais elle lui manque. Terriblement. Il ne peut pas faire un pas sans penser à elle. Il s’inquiète pour elle. Souvent, comme hier, il passe sous ses fenêtres. Il sait qu’elle n’est pas là, et de toute façon jamais il n’oserait sonner. La villa est si belle en cet automne douloureux. Elle irradie de leur amour. V.
Le souffle de Timothée sur son cou la fit tressaillir.
— Maman, pourquoi tu regardes encore ce portable ?
À trois ans, Timothée s’exprimait déjà très bien, d’une voix affirmée et claire. »

Extraits
« Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. p. 17

«Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. » p. 74-75

Il y a tout dans ce roman, murmura Dominique en savourant son champagne. Absolument tout. Le désir, la lâcheté, le crime, le mensonge, la culpabilité, la folie. Mais ma scène préférée, c’est celle de la morgue.
Elle prononça ce dernier mot avec une sorte de sensualité frissonnante. p. 157

Ce vide en appelait un autre, plus sournois, plus néfaste, celui qu’elle connaissait si bien, celui du corps et du poids, de l’obsession de la balance et de la calorie. Elle remarqua qu’elle recommençait à se nourrir vite et mal, qu’elle terminait l’assiette de son fils, qu’elle léchait les couverts, qu’elle raclait les fonds de plats avec ses doigts. Et chaque nuit, en silence, elle se pliait à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumettait à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidangeait son estomac d’un jet acide. Elle se couchait avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semblait encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspirant que répugnance. p. 163

À propos de l’auteur

Tatiana de Rosnay au restaurant La Fontaine de Mars , Paris VII

Tatiana de Rosnay © Photo Bruno Levy

Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de treize romans traduits dans une quarantaine de pays. Plusieurs ont été adaptés au cinéma. (Source: Éditions Robert Laffont)

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GPS

RICO_GPS

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En deux mots
Pour qu’elle puisse trouver le lieu de sa fête de fiançailles Sandrine donne sa position GPS à son amie. Alors quand celle-ci disparaît, elle peut continuer à la localiser. Mais ce point rouge marque-t-il vraiment la position de son amie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Faites demi-tour avec prudence»

En voulant suivre à la trace son amie disparue, une jeune femme va finir par se perdre. Elle disposait pourtant d’un outil de localisation. Avec GPS Lucie Rico nous propose de réfléchir au poids de la technologie dans nos vies.

Que ceux à qui cette mésaventure n’est jamais arrivée lui jettent la première pierre: on note notre destination dans l’application GPS et on se retrouve dans un endroit tout différent. Dans le meilleur des cas, on se rend compte à temps de son erreur et on corrige cette erreur. Quelquefois, on jure aussi qu’on ne nous y reprendra plus, avant de recommencer. Pour Ariane – un prénom bien choisi – c’est le fil qui lui permettra de surmonter sa déprime et sortir de chez elle pour se rendre aux fiançailles de son amie Sandrine. Elle lui offre de la géolocaliser, devenant le point rouge à suivre sur la carte. Au chômage, elle se cloîtrait jusque-là chez elle, anxieuse à l’idée de sortir, d’affronter ce monde qui lui voulait tant de mal.
Mais cette fois, pas de problème, elle arrive à destination et peut faire la fête. Mais c’est au petit matin que les choses vont prendre une tournure dramatique: Sandrine a disparu.
Face aux craintes qui s’expriment, à commencer par celles du fiancé, Ariane choisit de ne rien dire de sa carte maîtresse, la géolocalisation, et entend mener sa propre enquête. Après tout, avant de perdre son emploi, elle était journaliste spécialisée dans les faits divers. Elle va donc suivre le point rouge qui va la mener au Lac du Der, un endroit qu’elle connaît bien et où elle s’était déjà rendue avec Sandrine. Mais au lieu de retrouver son amie, elle apprend que la police a retrouvé un cadavre calciné et méconnaissable tout à proximité.
En attendant le résultat des analyses, elle se persuade que son amie est encore en vie, même si elle ne répond plus, car le point rouge continue à se signaler sur son écran. Alors, il ne faut surtout pas perdre ce point rouge qui est une trace de vie. Alors, il ne faut plus lâcher ce téléphone, car même si la police finit par confirmer le décès, Ariane sait bien qu’il n’en rien puisque ce point rouge continue à se déplacer.
Avec ce conte qui passe d’une joyeuse comédie à une sombre tragédie, Lucie Rico nous offre une intéressante réflexion sur nos addictions aux outils numériques, mais sans manichéisme. Après tout, c’est bien grâce à son smartphone qu’elle peut partager des souvenirs d’enfance avec son amie, entretenir l’illusion qu’elle se promène encore dans les endroits où elle a partagé de bons moments.
Comme dans son premier roman, Le chant du poulet sous vide, on est ici aux marges du fantastique, pour ne pas dire de la folie. Une odyssée glaçante.

GPS
Lucie Rico
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782818055960
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement autour du Lac du Der.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ariane est une jeune femme en difficulté sociale et personnelle. Elle préfère rester cloîtrée chez elle, jusqu’au jour où Sandrine, sa meilleure amie, l’invite à ses fiançailles. Pour l’aider à se repérer et lui permettre d’arriver à bon port, Sandrine partage sa localisation avec elle sur son téléphone. Guidée par le point rouge qui représente Sandrine dans l’espace du GPS, Ariane se rend donc aux fiançailles. Mais le lendemain, Sandrine a disparu. Elle ne répond plus au téléphone. Aucune trace d’elle. Sauf ce point GPS, qui continue d’avancer. Et qu’Ariane ne va plus quitter des yeux. Le GPS lui procure un sentiment de proximité avec Sandrine. Comme si elles partageaient un secret. Jusqu’à la découverte d’un cadavre calciné au bord d’un lac où le point GPS de Sandrine s’est rendu. S’agit-il de son cadavre ? Mais le point bouge encore. Qui est derrière le point alors ? Ariane enquête mais toutes les pistes sont des impasses. Plus troublant encore : le point sur le GPS persiste à conduire Ariane sur les lieux de leur amitié. Pour en avoir le cœur net, elle laisse un message vocal à Sandrine pour lui donner rendez-vous dans un lieu qu’elle seule peut connaître. Lorsque le GPS indique que Sandrine se rend dans ce lieu, Ariane est persuadée de s’être jusque-là trompée. Sandrine n’est pas morte ! Le point est bien son amie. Mais elle commence à confondre le monde réel et le support numérique. La police révèle alors que Sandrine est bien morte, Ariane désactive la localisation partagée. Elle tente de reprendre le cours de sa vie et d’oublier le GPS. Mais une nouvelle notification l’interrompt : Sandrine souhaite à nouveau partager sa localisation avec elle. Pour un ultime rendez-vous.
Écrit comme un thriller, ce roman, sur l’amitié et la mort, sur les fragilités sociales et psychiques, traverse les illusions du deuil à l’aune de nos addictions numériques.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« C’est comme si Sandrine t’avait tendu un piège. Un piège malsain : Tu es attendue à 19 h pour mes fiançailles, Zone Belle-Fenestre. Arrive bien à l’heure.
Tu as tapé sur ton GPS : « Zone Belle-Fenestre », puis « Lieu pour se fiancer Zone Belle-Fenestre ». Il a répondu deux fois : adresse inconnue.

Il suffit qu’un numéro manque, et l’adresse devient incompétente. Une mauvaise adresse peut mener quelqu’un comme toi à sa perte. Les exemples sont légion. Une erreur dans le nom du destinataire fait qu’une amende ne parvient pas à bon port et devient une dette à vie. Une étourderie, et les urgences arrivent trop tard pour réanimer un père, laissant deux enfants orphelins avec ce regret éternel : si seulement le digicode n’avait pas changé.
Ou encore : un tueur à gages mal informé se trompe d’étage, entre chez toi et non chez ton voisin pour t’abattre d’une balle en pleine tête.

Bien sûr, rien de tout cela ne t’est arrivé. Mais parfois, tu imagines tellement fort que tu ne sais plus différencier la réalité de tes fictions. Tu te laisses envoûter. Tu divagues dans ta tête. Tu divagues dans l’espace. T’orienter est un vrai casse-tête. Depuis ton chômage, cette tendance s’est accentuée, mais elle n’est pas nouvelle. Tu es née à l’envers, dévoilant d’abord tes fesses au monde, en dépit de l’ordre établi et de la bienséance. La plupart des enfants se retournent dans le ventre de leur mère pour arriver dans le bon sens. Pas toi ; ta tête n’a pas trouvé l’issue.
Les trois dernières fois que tu es sortie de chez toi, tu t’es effondrée sur le trottoir. Tu n’arrivais pas à respirer dehors. Tu avais demandé à Antoine si les incendies de la région avaient pu abîmer l’air à ce point. Il avait paru sceptique. Ça pouvait jouer, la pollution aussi, mais ça n’expliquait pas tout. Il avait à nouveau parlé de la nécessité d’aller voir un psychologue, ou, au moins, un allergologue.

Tu as beau chercher, le nom de Zone Belle-Fenestre ne t’évoque rien. La Zone Belle-Fenestre est pourtant proche de chez toi, et tu es une enfant du pays. Tu n’as jamais quitté la région, si ce n’est pour de courtes vacances, ce qui en trente-trois ans t’aurait laissé le temps d’en arpenter chaque paysage. Mais les paysages ne t’intéressent pas. La ville non plus. Toutes les villes se ressemblent, affirmes-tu. Deux personnes équipées de la fibre et abonnées à Netflix ont plus en commun que deux personnes habitant Clermont-Ferrand. Tu aimes parfois te dire : j’appartiens à la ville où vit Sandrine, et j’aime Sandrine comme ma ville, sans la comprendre ni la penser.
Internet t’informe que la Zone Belle-Fenestre est un parc paysagé arboré, de 17 hectares, un écrin parfait pour composer votre événement. Parmi les huit demeures de caractère reconstruites sur les ruines d’anciens châteaux, quatre sont privatisables et idéales pour organiser mariages, anniversaires, cocktails, garden parties…

Tu n’as aucune idée de la taille d’un hectare. Le mot t’inquiète, comme tous les mots commençant par un h muet. Un hectare doit être immense pour ne pas pouvoir se compter en mètres ou en kilomètres.
Un hectare, un hectolitre. Dix-sept hectares, dix-sept hectolitres. Le corps d’un adulte contient zéro virgule zéro cinq hectolitres de sang, ce qui paraît ridicule. Tu ne sais pas pourquoi tu as retenu ça.
Te vient pourtant cette inquiétude, l’image du sang, alors que le GPS cherche encore. Tu imagines tout de suite le pire, en détail :
Tu te vois arriver à l’hectare 1, la nuit est épaisse, le parc sombre, les lampadaires cassés et les huit demeures de caractère se ressemblent comme des cailloux.
Ton téléphone n’a plus de batterie.
À un embranchement tu dois choisir une direction : droite, gauche, milieu ?
Tu prends le chemin du centre. Il te mène à une impasse lugubre. Tu erres.
À l’hectare 2, un homme surgi de nulle part empoigne tes cheveux.
Tu rampes, blessée, jusqu’à l’hectare 3, ne te relèves pas. Tu rends ton dernier souffle dans un endroit stupide, près d’une mare aux nénuphars décorative, tandis que pas loin, dans un endroit que tu n’auras jamais trouvé, Sandrine embrasse son futur époux au milieu d’invités dotés d’un meilleur sens de l’orientation que toi.

Si Antoine avait accepté de t’accompagner, il aurait pu te guider. Tu aurais marché dans la Zone Belle-Fenestre les yeux fermés, ta main dans la sienne. Il n’aurait pas laissé l’extérieur t’étouffer. Il t’avait juste dit : « Je te rejoindrai plus tard ». À sa manière de baisser le regard et de tourner étrangement les yeux dans leur orbite, tu avais compris que ce n’était pas sûr. Il te rejoindrait si sa fête à lui ne lui plaisait pas, s’il lui restait encore de l’énergie, ou si tu le suppliais de t’escorter.

Tu appelles Sandrine, et lui dis que tu ne viendras pas. Que tu avais oublié qu’on était vendredi. Que pour toi, depuis le chômage, la semaine et le week-end ne sont qu’un flux, que tu as un ganglion et puis que ta robe est tachée.
Elle te laisse parler.
La dernière fois que Sandrine est venue chez toi, elle a ouvert la fenêtre et a dit : « Ça sent le renfermé ici. » Elle avait raison. Cette odeur est la tienne ; tu n’es pas vraiment différente de ton odeur.
Au téléphone, Sandrine te répond simplement : « Tu viendras. » Un témoin a obligation de présence, c’est dans la définition du mot. Tu as cherché cette définition le jour où elle t’a fait sa demande. Ce jour où Sandrine est passée chez toi. Elle sortait du travail, elle avait enlevé ses talons bien qu’elle déteste ses pieds. Elle disait souvent : « Mais ce n’est pas grave, la plupart des jolies filles ont des pieds très laids, je l’ai lu quelque part. » Enlever ses chaussures chez toi était une preuve d’amitié. C’est là qu’elle t’avait dit : « Ça sent le renfermé ici. » Elle avait ouvert une fenêtre, celle du salon. Les voisins d’en face s’engueulaient, Sandrine était restée longtemps à les observer sans parler. Tu n’avais rien dit pour ne pas paraître trop chômeuse, mais ça te démangeait de rapporter les épisodes précédents de leur vie à Sandrine. Les voisins semblaient avoir agencé leur appartement entier pour que leur intérieur soit orienté vers ta fenêtre – une vraie salle de spectacle, mais une salle municipale, avec des meubles bas de gamme, détonants et mal montés.
Tu étais assise sur le canapé, l’œil rivé à celui de Sandrine qui épiait avec une attention infinie la dispute conjugale qui s’envenimait. Alors que la voisine éclatait en longs sanglots au milieu de sa cuisine en kit, Sandrine avait été saisie d’un violent soubresaut. Elle s’était penchée à la fenêtre, son corps courbé à la perpendiculaire. La position était anormale, un prélude annonçant un hurlement, ou un saut dans le vide. Ses poings s’étaient serrés, serrés autour du garde-fou, puis elle avait relâché la pression. Elle s’était retournée vers toi comme si de rien n’était, pour te demander : « Tu ne voudras pas être mon témoin ? Je vais me marier. »
La forme négative de la question n’était pas très appropriée. Cette annonce non plus. Tu avais rentré le ventre, Sandrine avait haussé les épaules : « C’est toi qui es dans ma vie depuis le plus longtemps. Et tu es journaliste. Tu assureras. » Elle n’avait pas parlé de ton chômage. Ni de votre lien d’amitié. Tu n’avais pas dit que tu n’écrivais que des faits divers ni que tu détestais John. Vous aviez eu un fou rire complice. Tu avais accepté.

Au téléphone Sandrine a dit : « Ne t’inquiète pas, je vais t’accompagner. »
Elle a raccroché.
Tu étais rassurée sur ton importance : Sandrine allait sécher les préparatifs de ses propres fiançailles pour venir te chercher. Tu as sorti une bouteille de muscat puis t’es assise sur ton canapé, les bras croisés en attendant son arrivée. C’est dans cette posture que tu passes le plus clair de ton temps. Si tu tapais dans Google Images « Attente et désœuvrement », tu retrouverais ta position fétiche représentée dans toutes sortes de situations.

Le téléphone a vibré. Un lien Google Maps – que tu appelles toujours GPS par abus de langage, comme si toutes les cartes, toutes les représentations du monde et les technologies étaient les mêmes, de simples outils pour te conduire à bon port – s’est affiché: Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. »

À propos de l’auteur
RICO_Lucie_©Helene_BambergerLucie Rico © Photo Hélène Bamberger

Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan. Elle vit entre Aubervilliers (où elle écrit des films), Perpignan (où elle écrit des livres) et Clermont-Ferrand (où elle enseigne la création littéraire). Le chant du poulet sous vide, son premier roman, a reçu le Prix du roman d’écologie et le Prix du Cheval Blanc 2021. GPS est son deuxième roman.

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Le cœur arrière

DUDEK_le_coeur_arriere RL_ete_2022

En deux mots
Quand Victor s’inscrit au club d’athlétisme, il est loin de se douter combien cette décision va marquer sa vie. Repéré pour ses qualités de triple-sauteur, il va rapidement progresser et intégrer une «usine à talents». Mais la graine de champion parviendra-t-elle à éclore ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un saut, deux sauts, trois sauts

Dans son nouveau roman Arnaud Dudek explore le monde du sport de haut-niveau en suivant Victor, jeune espoir du triple saut. L’occasion de rappeler que dans ce milieu aussi, s’il y a beaucoup d’appelés, il y a peu d’élus.

Il s’appelle Victor et vit avec son père ouvrier dans un pavillon triste d’un petit village. Sa mère n’est plus là, alors ils ont le temps d’installer leur petite routine, comme cette promenade jusqu’à la boulangerie. C’est en revenant par le parc qu’ils croisent un sportif d’une souplesse incroyable. L’image va marquer le garçon, de même qu’une retransmission télévisée.
Il décide son père à l’inscrire au club d’athlétisme du chef-lieu de département, à 15 kilomètres de chez eux. «Pour lancer, pour courir, mais aussi, mais surtout, pour sauter, c’est hyper méga bien, le saut en longueur.» Très vite, son entraîneur va se rendre compte des qualités exceptionnelles du nouveau venu, mais surtout qu’il n’a pas les moyens de polir ce diamant brut. Alors, il va demander à son ami Cousu de le prendre sous son aile. Avec ses bons résultats scolaires, Victor va pouvoir prendre la direction du lycée et de son internat, même si cela va provoquer une rupture avec son père. Cette fois les choses sérieuses commencent.
Car son entraîneur est un meneur d’hommes: «Médiocre coureur de fond, il a compris très tôt qu’il serait meilleur de l’autre côté: coach, détecteur de talents. 1,65 m, épaules étroites, regard bleu, il apparaît aussi effrayant qu’un écureuil. Mais il a une autorité naturelle. Un charisme exceptionnel. Il pose deux doigts sur son menton, prononce une phrase, un conseil, un avertissement, un ordre: on baisse les yeux, on rentre le ventre, on obéit sans poser de questions. Un type capable de mener un troupeau d’éléphants à travers la forêt vierge sans jamais élever la voix.» Cousu va faire du bon travail et faire progresser Victor dans l’une des plus exigeantes discipline de l’athlétisme, le triple saut. Ses triples bonds vont alors aller jusqu’à éveiller l’intérêt de la Team eleven, une structure privée qui se veut usine à champions et entend rentabiliser ses investissements, même si l’athlétisme reste un parent pauvre du sport, à l’exception des vedettes du 100m.
«Les concours se suivent et ne se ressemblent jamais. Les résultats de Victor sont en dents de scie, tout comme son moral.»
La troisième partie du roman, le troisième saut, est à coup sûr la plus réussie. Parce que c’est celle des choix essentiels, de l’amour qui s’oppose à la performance, de la pression du retour sur investissement, de la peur qui empêche de rester lucide. Après les trois sauts, il y a un moment de suspension qui précède la réception. La suspension durant laquelle tout est encore possible et qui peut transformer une vie. En racontant l’histoire de Victor, Arnaud Dudek montre non seulement qu’il a parfaitement compris l’intransigeance du sport de haut-niveau, que dans ce monde les élus émergent au cœur d’un troupeau de rêves brisés, d’espoirs déçus, de drames intimes qui, pour certains, seront impossibles à surmonter. Comme Icare qui se rapproche trop près du soleil et finit par chuter.

Le cœur arrière
Arnaud Dudek
Éditions Les Avrils
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782383110088
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Nord.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ça l’a surpris tout gosse, ce virage du hasard ; rien ne le prédestinait à devenir champion. Repéré à douze ans pour son talent au triple saut, Victor quitte sa petite ville, son père ouvrier, leur duo-bulle. L’aventure commence: entraînements extrêmes, premières médailles, demain devenir pro, pourquoi pas les JO ? Victor court, saute, vole. Une année après l’autre, un sacrifice après l’autre. Car dans cette arène, s’élever vers l’idéal peut aussi prendre au piège.

L’intention de l’auteur
«J’aime les sports de l’ombre. Mon idole absolue est Jonathan Edwards, recordman du monde du triple saut depuis vingt-six ans. Il a révolutionné cette discipline très technique et très exigeante. Je n’ai pas écrit ma biographie rêvée d’Edwards, un peu comme Echenoz avec Emil Zatopek, mais ce roman. Je voulais radiographier cette passion du triple à travers le parcours d’un jeune garçon touché par la foudre (ou la grâce, comme on veut) et qui va s’entraîner comme un acharné – la façon dont cette passion peut tout à la fois équilibrer et mettre plus bas que terre. Ce que Victor vit dans les centres de formation – l’émerveillement, la vie qui s’ouvre, mais aussi les désillusions, les pas de côté –, est d’autant plus compliqué qu’il est encore malléable. À son âge, on n’a pas de carapace, tout est violent.»

Les critiques
Babelio
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Blog Lily lit
Blog Joëlle Books
Blog La page qui marque

Les premières pages du livre
« Un père et son fils paraissent rue des Tourterelles, en provenance de la rue de la Cendrée. C’est un joli dimanche matin avec soleil brillant et vent frais, qui mériterait un vin blanc gras en bouche, un plaid en tartan et une chaise en résine tressée – mais un dimanche matin creux comme un bambou au bout du compte, parce qu’il n’y a ni plaid, ni vin, ni chaise à l’horizon. Le père et le fils viennent d’acheter, à la boulangerie située en face de la mercerie qui a fait faillite deux ans plus tôt et arbore un panneau À louer rouge, deux baguettes pâles et un chausson aux pommes. Même allure, même silhouette, même douceur dans le regard, même paire d’yeux verts aux longs cils. Regardez-les reboutonner leur manteau. Regardez-les ajuster écharpe et tour de cou. Regardez-les reprendre leur marche rapide. C’est le père qui porte les baguettes ; cheveux grisonnants aux tempes, visage émacié, une bonne vingtaine d’années d’excès en tous genres – vitesse, alcool et tristesse principalement. Le fils s’appelle Victor ; c’est lui qui s’occupe du chausson aux pommes. S’il ressemble beaucoup à son père, il a tout de même pris la fossette au menton d’une mère qui n’est plus dans les parages depuis un moment.

D’ordinaire, ils rentrent chez eux par le quartier des Cimes, la rue des Perdrix, la rue Anatole-France et l’allée des Mûriers, hop, numéro 15, clé, serrure. Aujourd’hui, le père choisit d’innover :

– Viens, dit-il au fils, on prend à droite.

La droite, c’est le parc de l’Arbre-Sec ; cela allonge un peu, cinq bonnes minutes, mais le chemin est nettement plus agréable. L’annonce de l’entorse à leurs habitudes laisse Victor indifférent. Même pas un mouvement d’épaules. Cette décision, anodine de prime abord, se révélera pourtant décisive avec le temps.

À côté du saule pleureur centenaire que l’on croit surgi d’un conte de fées et que, chaque année, la mairie menace d’abattre avant de faire machine arrière parce que la population s’émeut, s’offusque ou pétitionne, il y a un sac. De sport. Orange. Orné d’une virgule noire. Bandoulière réglable, anse rembourrée, contenance 50 litres. Son propriétaire trottine quelques pas derrière, dans le carré de sable fin réservé aux sportifs, longs cheveux blonds, bandana, lunettes noires, combinaison rouge, jaune et bleu à larges emmanchures. D’un mouvement fluide, le jeune athlète s’étire, s’approche du sac, prend une serviette, s’éponge le visage, sort une gourde, boit une longue gorgée de ce qui pourrait être une boisson énergétique qui améliore la capacité musculaire et l’endurance pendant l’effort. Il replie sa serviette avec soin, la range dans le sac, y glisse avec le même soin sa gourde et ses lunettes noires.

Puis il se plie en deux.

Littéralement.

Cette souplesse, cette facilité, ce regard : il ne s’agit pas d’un sportif du dimanche, se dit Victor. Cet homme égaré près du saule pleureur, c’est autre chose. Père et fils s’arrêtent pour le regarder courir, talons-fesses, talons-fesses, talons, faire dix fois le tour du grand carré de sable qui abrite habituellement des parties de football de septième division ou des concours de pétanque plus propices aux palabres qu’aux records, fesses-talons, fesses.

La durée d’entraînement joue-t-elle sur la performance ? se demande Victor en le suivant du regard. Dans seulement 1 % des cas, a conclu une étude que Victor n’a jamais lue, évidemment, puisque c’est encore un enfant, les chercheurs ont souligné qu’au plus haut niveau, outre les différences physiologiques influencées par les gènes, la personnalité, la confiance et l’expérience font la différence. Expérience, confiance, personnalité : l’athlète blond n’en manque pas, aucun doute là-dessus. Il doit multiplier les meetings, les exhibitions, les compétitions, il doit gagner sa vie en courant, en sautant, en lançant. Un champion. Un vrai.

Mon salaire ne suffit sûrement pas à payer ses chaussures fluorescentes, songe le père. Il doit avoir pas mal de médailles dans ses tiroirs, suppose le fils. Oublié le pain mou et le chausson aux pommes ; une lumière s’est glissée dans leur ombre, et tous deux s’en nourrissent.

Tiens, le jeune homme accélère, des foulées souples, élastiques. Son buste se bombe, sa course prend encore plus d’amplitude, ses genoux montent. Son pied droit griffe soudain le sol, et voici qu’il rejoint l’air, oui, voilà qu’il vole durant quelques fractions de seconde – avant de redresser son train d’atterrissage, puis de se réceptionner dans le bac à sable presque trop petit pour lui.

– Étrange, murmure le père en haussant les épaules.

Les sourcils de Victor, douze ans, 1,60 m et 43 kilos, se transforment quant à eux en accents circonflexes.

Plus tard, le père fait griller des steaks hachés dans une vieille poêle, met la table pour deux en veillant à aligner parfaitement couteaux et fourchettes, hop, une feuille de Sopalin en guise de serviette, c’est parfait, on se croirait dans un restaurant bistronomique. Victor, lui, se dit que cela doit être extraordinaire de courir, puis de s’élever ainsi. On doit se prendre pour le fils du vent.

2
Une lumière dorée tombe sur le plan d’eau de Tartagine, un bassin artificiel situé à l’extrême sud de la commune, en lisière de départementale. Sur un coin d’herbe grillée, trois gamins poussent des billes avec le pouce et l’index. Deux enfants dodus à la peau mate, bruyants et agités. Et puis un garçon longiligne, concentré, qui retient l’attention par son regard fiévreux de compétiteur. Victor ne cherche pas à gagner, ce n’est pas ce qui importe, il veut tout simplement faire mieux que la fois précédente, dans un défi continu avec lui-même.

Les billes les lassent ; ils décident de partir à l’aventure. Au milieu des arbres, entre un sac poubelle éventré – os de poulets, pots de yaourt, couches – et un pneu de mobylette, les garçons découvrent un vieux fauteuil rouge carmin : l’écrin parfait d’une partie d’Action ou Vérité, allez. Tour à tour, ils prennent place sur le trône. Tour à tour, ils choisissent : vérité ou action ?

Les frères Rojas préfèrent parler. L’aîné confesse ainsi son béguin pour la belle Allysson, et jure sur la tête de sa grand-mère tétraplégique qu’il l’a déjà embrassée – mais sans la langue, hein, avec c’est dégueulasse, et puis elle a des bagues, ce serait trop dangereux.

– Un bout de langue coincé là-dedans, beurk…

Le plus jeune avoue qu’il a déjà lu une revue porno chez son copain Lazare, cité des Nénuphars, une revue du père de Lazare, le vigile du Super U, ce pervers dont l’œil frise dès qu’une jolie femme pousse son Caddie devant lui, bref, dans la revue il y avait des choses vraiment bizarres, comme une bande de sauvages enragés autour d’une fille, qui se tenaient l’engin en souriant.

– C’était un truc de malade, les gars.

Victor, lui, enchaîne les actions, top dix tractions, top le poirier contre le chêne.

– Tu sais faire des pompes sur un bras ?

Oui, il sait faire. Il ne transpire même pas, s’émerveille l’aîné des Rojas.
– Tu pourrais pas choisir vérité de temps en temps ? ajoute-t-il aussitôt pour faire rougir Victor. On voudrait savoir si t’as déjà roulé des pelles.

Victor rougit.

– Vous êtes vraiment cons, souffle-t-il.

Il y a de nombreux moments de cette couleur dans l’enfance de Victor, des instants bleu pâle, vert pâle, des scènes tout à la fois vides et pleines, avec ses deux copains, des moments qui finissent par devenir transparents vers 19 heures, quand tout est dit, tout est fait ; Victor a tout gagné, tout est plié, les billes, le foot et le reste, alors c’est l’heure de prendre la douche, l’heure de mettre la table en soupirant, on se sépare d’une poignée de main molle, salut les gars, puis Victor retrouve le silence de la maison et de son père. C’est l’été malgré tout, la lumière dorée souhaite une bonne nuit aux moustiques et aux troènes, le sommeil chasse l’ennui, on rêve des montagnes que l’on veut gravir, des chemins qui feront quitter une commune de cinq mille huit cent cinquante-six habitants qui se compose de trois hameaux distincts, a été pillée par l’armée française de Louis XIV, s’est développée grâce à l’activité de l’industrie charbonnière, compte deux lignes de bus, et affiche un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne du pays. Qu’ils rêvent, Victor, les Rojas et les autres, parce qu’il n’y a rien de mieux à faire par ici. Rêver, ce n’est déjà pas si mal. »

À propos de l’auteur
DUDEK_Arnaud_© Chloé_Vollmer-Lo

Arnaud Dudek © Photo Chloé Vollmer-Lo

Arnaud Dudek, né en 1979 à Nancy, vit et travaille à Paris. Il a participé à plusieurs revues, dont Les Refusés et Décapage. Son premier roman Rester sage (2012) a fait partie de la sélection finale du Goncourt du premier roman. Puis ont paru Une plage au pôle Nord (2015), Les Vérités provisoires (2017) et Tant bien que mal (2018), publiés par Alma Éditeur. Chez Anne Carrière, il est l’auteur de Laisser des traces (2019) et On fait parfois des vagues (2020) dans lesquels il explore avec un tact rare les thèmes de la filiation, de la résilience. Chez Actes Sud Junior, il a publié Gustave en avril (2022). À son meilleur avec Le Cœur arrière, il livre un roman de formation poignant en même temps qu’une réflexion fine sur la pression subie par les sportifs de haut niveau.

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Les enfants endormis

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En lice pour le Prix du roman Fnac 2022
En lice pour le Prix Première Plume 2022
En lice pour le Prix «Envoyé par La Poste» 2022

En deux mots
Bien longtemps après la mort de son oncle Désiré, son neveu veut comprendre ce qui s’est joué dans les années 80. La chronique familiale dans l’arrière-pays niçois se double alors de l’histoire du sida, cette maladie «honteuse» que l’on avait alors décidé de cacher.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique intime des années sida

En explorant la passé familial, Anthony Passeron raconte l’histoire que ses proches voulaient occulter. Mais l’intérêt de ce premier roman tient aussi à l’évocation en parallèle d’une maladie qui s’attaque au système immunitaire et de la lutte menée pour éradiquer ce que l’on va bientôt nommer le sida.

Nous sommes au début des années 1980 dans un village au-dessus de Nice. À ce moment, le narrateur – qui n’est alors qu’un enfant – ne comprend pas l’ostracisme dont est victime son oncle Désiré. Il sait ce que lui a confié son père, c’est-à-dire qu’il a dû aller jusqu’à Amsterdam pour le «récupérer». Cette expédition marque en quelque sorte le début du mystère, car l’histoire familiale s’était jusque-là cantonnée au bout de la vallée de la Roya où l’arrière-grand-père avait créé et développé une boucherie avant de la transmettre à son fils Émile, qui l’avait à son tour l’avait confiée à son père.
Pour lui qui passait désormais la majeure partie de son temps derrière la vitrine, on imagine ce qu’a pu représenter cette expédition de plus de mille kilomètres en compagnie de son cousin. Il a toutefois fini par retrouver son frère et à le ramener avec Maya, une Hollandaise mineure et sans passeport, avec qui il partageait le salon chez ses amis hollandais. «Les deux amoureux avaient du haschich plein les poches, mais tout s’est déroulé sans encombre. Ils sont arrivés au village tard dans la nuit.»
Ce n’est que quelques mois plus tard, quand un autre fléau aura essaimé dans la région, l’héroïne, que la famille commencera à s’inquiéter. D’autant que Désiré pioche dans la caisse pour payer sa drogue et que plusieurs faits divers alertent sur ses ravages. Mais lui et sa compagne sont déjà accro. Ils vont régulièrement chercher leur dose à Nice et ne se préoccupent pas des mises en garde des équipes de recherche médicale qui alertent sur la transmission du sida par le sang. Le verdict va alors tomber: le couple est séropositif.
Vient alors l’heure du déni. «Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d’une maladie d’homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu’il ne se drogue plus. À chacun son domaine: aux médecins la science, à ma famille le mensonge.»
La réalité de l’épidémie va s’imposer. Aux décès de l’oncle, de la tante et de la nièce s’ajoutent ceux de personnalités telles que Michel Foucault ou Rock Hudson. Sur fond de rivalité et de tâtonnements entre les travaux des équipes américaines et françaises, les millions de victimes s’additionnent.
Aussi pudique que documentée, l’écriture d’Anthony Passeron retrace ce drame intime et ce combat universel. Du coup, la détresse de cette famille, c’est aussi la nôtre face à un fléau qui fait peur parce que les informations sont trop parcellaires, parce que les quelques cas déclarés ici et là vont sont transformer en une gigantesque vague qu’il n’est désormais plus question de maîtriser. Tout au plus, on va tenter de l’endiguer, notamment en misant sur la prévention. Bouleversant!

Les enfants endormis
Anthony Passeron
Éditions Globe
Premier roman
288 p., 20 €
EAN: 9782383611202
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le haut-pays niçois. On y évoque aussi un voyage à Amsterdam.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle
d’un paria.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com

France Inter (Ilana Moryoussef)

Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)

Les premières pages du livre
« Prologue
Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage.
Quand j’ai voulu connaître la raison de ce voyage, j’ai cru voir sa mâchoire se crisper. Était-ce l’articulation d’une pièce de veau qui refusait de céder ou ma question qui l’agaçait ? Je ne comprenais pas. Après un craquement sec et un soupir, il a enfin répondu : « Pour aller chercher ce gros con de Désiré. »
J’étais tombé sur un os. C’était la première fois, de toute mon enfance, que j’entendais dans sa bouche le nom de son frère aîné. Mon oncle était mort quelques années après ma naissance. J’avais découvert des images de lui dans une boîte à chaussures où mes parents gardaient des photos et des bobines de films en super-8. On y voyait des morts encore vivants, des chiens, des vieux encore jeunes, des vacances à la mer ou à la montagne, encore des chiens, toujours des chiens, et des réunions de famille. Des gens en tenue du dimanche qui se réunissaient pour des mariages qui ne tiendraient pas leurs promesses. Mon frère et moi, nous pouvions regarder ces images pendant des heures. On se moquait de certains accoutrements et on essayait de reconnaître les membres de la famille. Notre mère finissait par nous dire de tout ranger, comme si ces souvenirs la mettaient mal à l’aise.
J’avais des milliers d’autres questions à poser à mon père. De très simples, comme : « Pour aller à Amsterdam, il faut tourner à gauche ou à droite après la place de l’église ? » D’autres, plus difficiles. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi, lui qui n’avait jamais quitté le village, il avait traversé toute l’Europe à la recherche de son frère ? Mais à peine avait-il ouvert une brèche dans son réservoir de chagrin et de colère qu’il s’est empressé de la refermer, pour ne pas en mettre partout.
Dans la famille, tous ont fait pareil à propos de Désiré. Mon père et mon grand-père n’en parlaient pas. Ma mère interrompait toujours ses explications trop tôt, avec la même formule : « C’est quand même bien malheureux tout ça. » Ma grand-mère, enfin, éludait tout avec des euphémismes à la con, des histoires de cadavres montés au ciel pour observer les vivants depuis là-haut. Chacun à sa manière a confisqué la vérité. Il ne reste aujourd’hui presque plus rien de cette histoire. Mon père a quitté le village, mes grands-parents sont morts. Même le décor s’effondre.
Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comment poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux. Et les aider à se défaire de la peine, à sortir de la solitude dans laquelle le chagrin et la honte les avaient plongés.
Pour une fois, ils seront au centre de la carte, et tout ce qui attire habituellement l’attention se trouvera à la périphérie, relégué. Loin de la ville, de la médecine de pointe et de la science, loin de l’engagement des artistes et des actions militantes, ils existeront, enfin, quelque part.

Première partie
Désiré

MMWR
Le MMWR (1), le bulletin épidémiologique hebdomadaire publié aux États-Unis par les centres de prévention et de contrôle des maladies CDC (2), compte peu d’abonnés en France. Parmi eux, Willy Rozenbaum, qui dirige le service des maladies infectieuses de l’hôpital Claude-Bernard à Paris. À trente-cinq ans, avec sa moto, ses cheveux longs et son passé de militant au Salvador et au Nicaragua, l’infectiologue détonne dans le milieu médical parisien.
Le matin du vendredi 5 juin 1981, il feuillette le MMWR de la semaine qu’il vient de recevoir à son bureau. On y décrit la réapparition récente d’une pneumopathie extrêmement rare, la pneumocystose. On la croyait presque disparue, mais, selon le service qui comptabilise les prescriptions médicamenteuses aux États-Unis, elle réapparaît de manière surprenante, presque incompréhensible. Alors que d’ordinaire, cette maladie ne touche que les patients dont le système immunitaire est affaibli, les cinq cas recensés en Californie concernent des hommes jeunes et jusqu’alors en pleine santé. Parmi les rares informations dont dispose l’agence de santé publique américaine à ce stade, l’article relève que, curieusement, tous les patients concernés sont homosexuels.
L’infectiologue referme le rapport et reprend ses travaux de recherche avant d’assurer ses consultations de l’après-midi.
Deux hommes se présentent ce jour-là. Ils se tiennent par la main. L’un d’eux, un jeune steward amaigri, se plaint d’une fièvre et d’une toux qui durent depuis plusieurs semaines. Comme aucun des médecins de ville qu’il a consultés n’a réussi à le soigner, il est venu au service des maladies infectieuses et tropicales de Claude-Bernard. Willy Rozenbaum, perplexe, consulte le dossier que le steward lui tend. Il examine le jeune homme, lui prescrit une radiographie et d’autres examens pulmonaires.
Lorsque celui-ci revient quelques jours plus tard, les résultats de ses examens finissent de convaincre l’infec¬tiologue. Comme il le suspectait, son patient souffre d’une pneumocystose.
La coïncidence est extraordinaire. L’état de ce patient correspond trait pour trait à ce que le médecin avait lu dans le MMWR : une maladie très rare du système pulmonaire survenue chez un sujet jeune, homosexuel, qui n’a aucune raison d’être immunodéprimé. Tout est là, devant ses yeux. C’est la même affection, une maladie quasi éradiquée, qui vient d’être observée chez six patients, cinq Américains et, désormais, un Français.

Le décor
Des mouches. Des mouches de partout. Des mouches sur les morceaux de viande, sur les vitres. Des mouches noires qui jurent sur le carrelage blanc. Des mouches qui copulent sur les côtes de porc et les cuisses de poulet. Des mouches qui naissent dans les plis d’un rosbif et qui meurent, noyées dans le sang. Des mouches qui jubilent dans le bourdonnement du compresseur de la vitrine réfrigérée et qui se rient de la lumière bleue installée pour les électrocuter. Des mouches qui ont définitivement gagné.
C’est à peu près tout ce dont je me souviens du magasin de mes grands-parents. Une boucherie vide et silencieuse, désertée par la plupart des clients d’antan. Ceux qui y viennent encore le font en soutien à la famille, dans un dernier geste de solidarité. Ils discutent un moment, prennent des nouvelles davantage que de la marchandise.
Aujourd’hui, il n’en reste rien. Un panneau « À vendre ou à louer », assorti d’un numéro de téléphone, est affiché sur la vitrine. Toute la rue a subi le même sort. Le primeur, le salon de coiffure, le libraire, le réparateur de télévisions, la mercerie. Tous les commerces ont été progressivement abandonnés, comme les appartements au-dessus. Faute de candidats à la location, ils ont baissé le rideau. De l’époque faste, il ne demeure qu’un survivant en sursis : un petit institut de beauté au style désuet. La rue est désespérément vide. On n’y croise plus que des chats errants qui ont pris possession des caves des magasins. Ils vont et viennent à travers les grilles déchirées des trappes d’aération qui affleurent au ras des trottoirs. Quelques adolescents zonent parfois dans le coin. Perchés sur des scooters bricolés, assis sur les marches des anciennes boutiques, ils se disputent des paquets de cigarettes, s’insultent à longueur de journée. En l’espace de quelques décennies, l’ancienne sous-préfecture, autrefois prospère, s’est inexorablement endormie. Le centre est devenu périphérie. Les cris des enfants se sont tus. Mon décor a disparu.
Ça pourrait avoir son charme, pourtant. Avec les platanes le long de la rivière, le marché paysan et les ruelles, on pourrait se croire dans une Provence fantasmée. Mais autour du vieux village, les HLM décrépits, les épaves de voitures et les usines fermées racontent une tout autre histoire. Pour la comprendre, il faut d’abord en situer le territoire : une bourgade oubliée, perdue à la lisière de deux mondes, quelque part entre la mer et la montagne, la France et l’Italie. Puis, présenter la topographie : un village installé au fond d’une vallée, à la confluence d’une rivière et d’un fleuve dans ses dernières résistances alpines, juste avant qu’il ne s’abandonne à la plaine et vienne mourir dans la Méditerranée. Dire ensuite la rudesse du climat, les hivers qui s’éternisent au fond des replis encaissés, et les étés qui accablent, comme si, des climats alpin et méditerranéen, on n’avait gardé que le pire. Entre les forêts de pins sombres perdues dans la brume et les chênaies des adrets les plus favorables, le village s’était toutefois imposé comme une place commerciale où les paysans des hameaux voisins venaient vendre leurs maigres productions. Enfin, il faut intégrer à cette description des éléments historiques, rappeler que jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette bourgade délaissée aux marges du comté de Nice, c’était encore l’Italie. Quand était venu le temps de l’annexion, la France en avait fait une sous-préfecture. Elle tentait de susciter ici un sentiment d’attachement à la patrie nouvelle. La construction de la route nationale et du chemin de fer reliant Nice à Digne avait permis au territoire de sortir peu à peu de l’enclavement. Des chantiers titanesques, du percement des tunnels à l’édification de viaducs monumentaux, menés à grand renfort d’ouvriers italiens, avaient ouvert la voie vers le littoral.
Malgré une économie plutôt fragile, une fraction de la population était parvenue à s’enrichir, à accumuler des biens : des entreprises, des commerces, des terrains et des appartements. Face à la vie austère des ouvriers des champs et des fabriques, une petite bourgeoisie locale se distinguait, accédait à une vie plus confortable. Sur les cartes postales en noir et blanc du début du XXe siècle, on voit ces familles qui flânent fièrement sur la promenade longeant la rivière, s’installent à la terrasse du café sur la place. L’une de ces photographies d’époque montre la devanture impeccable du magasin de ma famille. Un homme en costume se tient à l’entrée, droit et fier. Son nœud papillon et son chapeau sont impeccables. Il s’appelle Désiré. Mon arrière-grand-père fixe l’objectif d’un air sévère. Le contraste avec les autres habitants qui remontent la rue dans leurs salopettes de travail sales et rapiécées est saisissant. Cette image jaunie raconte à elle seule tout ce que signifiait notre nom. »

1. Morbidity and Mortality Weekly Report : bulletin hebdomadaire de morbidité et mortalité.
2. Centers for Disease Control and Prevention : le siège des CDC est situé à Atlanta, en Géorgie.

À propos de l’auteur
PASSERON_Anthony_Jessica_JagerAnthony Passeron © Photo Jessica Jager

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis est son premier roman.

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Marche en plein ciel

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En deux mots
Un besoin d’air, de nature, de voyage et voici la narratrice en route pour Clermont-Ferrand d’où elle marchera jusqu’en Provence. Sur les pas de Stevenson, elle va cheminer avec Marvejols et son ânesse, rencontrés en chemin.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sur les pas de Stevenson dans les Cévennes

Gwenaëlle Abolivier a choisi le voyage à pied, de Clermont en Provence, pour se ressourcer et (re)découvrir l’œuvre de Stevenson qui l’a précédé sur ces chemins. Un cheminement érudit et revigorant!

Qui n’a pas ressenti ce besoin, après le confinement, de prendre l’air, de sortir de son quotidien, de s’ouvrir au monde. La narratrice de ce court mais savoureux roman ne tergiverse pas. Nourrie des écrits de bon nombre de glorieux prédécesseurs, de Stevenson à Bouvier, elle prend le train pour Clermont-Ferrand. Depuis le cœur de l’Auvergne, elle entend marcher jusqu’en Provence en essayant d’éviter les routes asphaltées et les grands centres urbains.
À peine les premiers kilomètres parcourus, elle trouve la confirmation de son intuition: «La marche nous augmente intérieurement d’un espace qui fait que nous devenons plus grands que nous-mêmes. Quelque chose en nous s’ouvre et s’étire, en même temps que notre conscience se déploie. On s’enrichit d’une présence au monde, d’un regard plus large et plus précis, d’une empathie envers les autres. Tout autour de nous se met à exister.»
Au détour du chemin, elle va faire la connaissance d’un voyageur qui partage son état d’esprit. Marvejols a choisi de faire la route avec Luce, une ânesse. Comme le faisait Robert Louis Stevenson. L’occasion de lui raconter les circonstances qui ont mené le futur auteur de L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde et de L’île au trésor à parcourir les Cévennes. Ce qui va s’avérer un voyage initiatique a commencé par un besoin de fuir le carcan familial et de tenter d’oublier un chagrin d’amour. Avec son âne, qu’il maltraite tout au long de la route, il va cheminer dans une contrée inconnue pour lui et apprendre à observer et à noter, qualités qui lui seront très utiles quand il explorera la Californie et parcourra les mers du sud. Et si les voyageurs d’aujourd’hui se rendent très vite compte que la route prise par l’auteur écossais n’existe plus ou très partiellement et que RLS est d’abord un outil de marketing, ils ne peuvent s’empêcher de faire le parallèle avec leur voyage. À chaque fois qu’ils se retrouvent au détour du chemin Marvejols en redemande, avide de connaître toute l’histoire. Alors l’érudition de notre narratrice fait merveille, ajoutant bientôt un autre voyageur à son récit, John Muir. Car «tous deux furent contemporains et originaires de la côte est de l’Écosse. Ils ont reçu la même éducation presbytérienne: rigide, brutale, où l’instruction et la religion étaient centrales. (…) Ils auront, tous deux, la chance de découvrir des forêts et des grands espaces naturels non encore défoliés.»
Tout à la fois ode au voyage à pied et bréviaire de la lenteur, ce roman est aussi un guide pour observer la nature et la respecter. Au-delà de la performance, ces pas sur les chemins d’une autre France sont aussi un appel à s’émerveiller, à échanger Un rendez-vous avec le meilleur de ce sentiment à redécouvrir sans cesse, l’humanité.

Marche en plein ciel
Gwenaelle Abolivier
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
122 p., 13 €
EAN 9782361399023
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, de Clermont-Ferrand jusqu’à la Provence, en passant par Neussargues, Issoire, Aumont-Aubrac, Chassaradès, Sainte-Énimie, Meyrueis, Avèze, Montdardier, Navacelles. Des souvenirs de Rennes, du Vercors, des Pyrénées, de Corse ou encore du Portugal sont également évoqués.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Partie dans les Cévennes, sur les traces de Stevenson, Gwenaëlle Abolivier orchestre une ode à la liberté.
En arpentant le chemin emprunté par Robert L. Stevenson il y a plus d’un siècle, Gwenaëlle Abolivier harmonise deux passions : l’écriture et la marche. Chaque pas qui l’éloigne de l’immobilité du quotidien, l’ouvre davantage à la littérature ; elle fait corps avec le paysage cévenol qui accueille son évasion. Sous le ballet aérien des milans royaux, elle partage l’errance du voyageur Marvejols et de Luce, son ânesse, – rencontrés au détour des sentiers – le temps d’une parenthèse consacrée à l’écoute du vivant. Au fil de ce voyage où elle tutoie le ciel, la solitude lui ouvre l’espace nécessaire pour réfléchir à la course du monde à travers le pays découvert. Bien plus qu’un journal de marche, Gwenaëlle Abolivier nous offre une méditation en mouvement où le rythme et l’effort de ses pas impulsent une écriture poétique qui délivre le récit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Le Télégramme
Journal Ventilo (Simone d’Abreuvoir)
Blog Les passions de Chinouk
Bog Les petites lectures de Maud
Blog La constellation livresque de Cassiopée


Gladys Marivat vous invite cette semaine à découvrir Marche en plein ciel de Gwenaëlle Abolivier © Production Le jour du Seigneur

Les premières pages du livre
« En ce début de printemps, la France est un pays aux regards vides et aux volets clos. Dans cette perte des repères, plus personne ne sait quelle heure et quel jour sont accrochés aux horloges de l’existence. Seuls les bébés aux yeux ronds apportent la preuve que je suis bien vivante. Je suis montée dans le dernier train avant que la ville ne se renferme totalement sur elle-même. Direction Clermont-Ferrand. « Finis les temps modernes », crie un homme qui se trouve dans le même compartiment. « Miser le tout pour le tout ! » lance-t-il à nouveau. Il porte des chaussures aux reflets de nuage et ne cesse de dire que « le temps n’a plus la même valeur. Le monde s’est figé. L’heure est à la fugue. »
Mon idée a germé en l’espace d’une nuit : partir marcher, traverser les grands pâturages du centre de la France, retrouver une liberté de mouvement sur les anciens chemins de transhumance qui relient l’Auvergne à la Provence. Ces fameuses drailles ont vu passer tant de chemineaux accoutumés et de pèlerins assoiffés.
Je viens d’arriver dans un paysage de volcans endormis qui rappelle en miroir inversé une étrange vision des antipodes : Auckland, la capitale du long nuage blanc, où s’étendent entre ses mamelons océaniens des habitations légères. C’est le souvenir du bout du monde qui surgit peu après la démesure des parkings déserts et des grandes surfaces. À la sortie de la ville, l’eau des rivières dévale, épaissie de limon rouge. Les derniers orages ont ébranlé la région et la terre continue de vomir des cataractes impressionnantes. Les rares passagers sont apparemment habitués à ces épisodes de crues effrayantes qui ont éventré les routes et emporté les ponts. Perdus dans leurs pensées, ils regardent, résignés, ce spectacle de désolation. À Neussargues, j’ai attrapé de justesse un autre train, plus petit, plus lent. Je m’enfonce toujours plus loin dans la fourrure du paysage en me disant qu’il me faudrait plusieurs vies pour goûter à tous ces villages perchés.
C’est à Issoire, dans un clin d’œil de lumière, que j’ai vu les premiers signes : un couple d’oiseaux, ailes digitées en lente descente hélicoïdale, dessine des cerceaux dans un dégradé de cyanotype. Quels sont ces rapaces qui planent en rêve d’Arizona ? Aussitôt mon esprit s’envole. Je me détache de la réalité à mesure que le convoi épouse le chaos des gorges. Malgré les soubresauts du monde, quelle aventure reste encore possible ? Aussitôt, je dégaine mon petit carnet que je porte à la ceinture. En catapultes de phrases, j’écris partout et dès que je le peux. Les oiseaux réapparaissent dans un vol hésitant et finissent par se poser sur le toit d’un entrepôt. Je ne suis plus qu’un point immobile dans ce train qui roule comme un navire et qui à présent vogue dans le cœur rouge du monde. Dans un demi-sommeil les mots montent en panache de méditation : des paroles clairement articulées ricochent sur les rideaux de plantes, canevas tissés de lianes et de hautes fougères. Tout ce vert phosphorescent pour renaître. La pluie continue de s’abattre en baleines de survie. Le ciel en est labouré et se teinte à présent d’un bleu horizon.
*
Après une première nuit dans le village d’Aumont-Aubrac, je me suis engagée sur le chemin, un ancien camino qui emprunte sur plusieurs kilomètres celui de Compostelle. Face à la violence de la dernière catastrophe, je ressens une tristesse insondable. Les ravages sur l’environnement, la destruction programmée de la planète, et plus fondamentalement la perte de la beauté provoque chez moi une inquiétude. À la sortie de la ville, un graffiti tagué sur le mur d’un tunnel m’interpelle et ne me quittera plus : « Quelle est la profondeur de ton abysse ? » Ce vide, tout ce grand vide comme ce ciel sans avion, je cherche à le combler. Dans cette quête d’une nouvelle voie, je plonge mon regard dans le bitume. Le temps aussi est devenu insondable. La marche sera mon antidote : partir pour arpenter les chemins de mes pas cadencés. Les miens comme ceux qui m’ont précédée. Ils tapent, remontent du sol et sonnent comme la cloche des âmes perdues. Sur ce trajet solitaire, les grands espaces se métamorphosent en pensées sauvages. Certaines se balancent en pétales de violettes, d’autres crépitent en éclats de quartz. Toutes ces coquilles telluriques me tombent au fond de l’estomac et créent le précipité de ma démarche. Je veux me nourrir des vallées glaciaires parsemées de bombes volcaniques et de cailloux de granite. Je marche pour me laver, je marche contre le vide, je marche et en appelle au jour d’après.
*
Hier soir, il y a eu un énorme fracas qui venait de derrière les montagnes et les voiles du jour. C’était le tonnerre comme rarement je l’ai entendu. Un ébranlement du monde en son entier : la forêt de tous ses troncs et de toutes ses feuilles a vacillé ainsi que tous les animaux qui la peuplent. L’énorme secousse s’est prolongée dans mon corps et s’en est suivie une pluie torrentielle. Enroulée dans ma cape de feutre, je suis restée des heures lovées sous un gros talus. Je vibre de me sentir en vie au cœur des éléments tout en sentant monter en moi l’intuition du désastre qui se prépare à la surface du monde. Plus rien ne peut désormais m’arrêter et c’est heureux que le pays que je parcours soit vaste. Depuis, plusieurs jours, je progresse sur le dos de volcans endormis. La vallée de terre ocre est un jardin de noisetiers sauvages et de noyers.
*
J’ai toujours aimé marcher. Cela remonte à l’enfance et à l’été de mes onze ans. Mes parents m’avaient inscrite en colonie de vacances. Pour la première fois, j’allais découvrir les contreforts des Alpes. Je me revois au pied d’un car scolaire garé sur un parking chauffé à blanc. Mes cheveux sont coupés au bol, j’ai un sac à dos rouge et mon petit air d’enfant sage comme une image. Une photo en témoigne ! Depuis Rennes, le temps d’une nuit et d’un voyage par la route, j’étais de ce groupe de gamins propulsés dans le massif du Vercors. Là, en l’espace de trois semaines, je suis devenue en partie la voyageuse que je suis restée. Ce fut une expérience fondatrice où j’ai découvert le bivouac et la marche dans les montagnes à vaches. La fatigue, l’endurance aussi, la lenteur : poser un pied après l’autre. Avant je ne savais pas me déplacer autrement qu’en courant et, là, j’ai appris à ralentir et à respirer en silence, à mesurer mon effort. Apprendre à boire lentement quand on a très soif est une chose étonnante. Je ne l’ai jamais oublié. Tout s’est joué, cet été-là, sur les chemins d’altitude, dans l’itinérance et le passage des vallées, à travers les pâturages fleuris, les chemins creux tapissés de fraises sauvages et de prêles : ces petits bambous verts des temps préhistoriques. Le bonheur, c’était l’aventure à hauteur d’enfant, l’eau fraîche des fontaines qui dévalait et tintait comme les cloches des troupeaux, le grand air et la liberté des bivouacs loin du cadre familial, les soirées allongées près du feu à guetter les étoiles filantes ou encore à l’abri des tentes à écouter la pluie et le grondement des orages. Le lendemain, on repartait vers l’inconnu. Depuis, je ne cesse de vouloir revivre ces premières émotions, comme un éternel recommencement, …

Extraits
« La marche nous augmente intérieurement d’un espace qui fait que nous devenons plus grands que nous-mêmes. Quelque chose en nous s’ouvre et s’étire, en même temps que notre conscience se déploie. On s’enrichit d’une présence au monde, d’un regard plus large et plus précis, d’une empathie envers les autres. Tout autour de nous se met à exister. C’est cette même émotion que j’ai recherchée et prolongée en traversant les Pyrénées, de l’Atlantique à la Méditerranée, dans la solitude des sommets et la joie d’un amour naissant, ou encore en faisant le tour du massif du Queyras dans les Alpes. » p. 13

« Je pense à Stevenson et à l’appel du sauvage qu’il ressentira lui aussi en parcourant les Cévennes puis l’Amérique du Nord. À y regarder de près, il y a plusieurs points de convergence entre John Muir et Robert Louis Stevenson. Tous deux furent contemporains et originaires de la côte est de l’Écosse. Ils ont reçu la même éducation presbytérienne: rigide, brutale, où l’instruction et la religion étaient centrales. L’apprentissage de John Muir fut encore plus strict. Il a grandi dans une famille nombreuse avec un père vraiment dur qui menait son petit monde d’une main de fer. John raconte comment enfant son père lui faisait apprendre un si grand nombre de versets de la Bible qu’à l’âge de onze ans il connaissait par cœur quasiment l’Ancien Testament et la totalité du Nouveau. Au moindre faux pas, il recevait de sévères raclées. Robert Louis, quant à lui, était un enfant unique, à la santé très fragile, élevé dans une famille aisée d’Édimbourg. Il fut choyé entre autres par Cummy, sa nurse qu’il adorait et qu’il considérait comme sa deuxième mère. C’est elle qui lui apprit des cantiques et certains versets de la bible. John Muir et Robert Louis Stevenson auront, tous deux, la chance de découvrir des forêts et des grands espaces naturels non encore défoliés. » p. 70-71

À propos de l’auteur
ABOLIVIER_Gwenaelle_©Dany_GuebleGwenaëlle Abolivier © Photo Ouest-France – Dany Guèble

Journaliste et auteure, Gwenaëlle Abolivier est une voix de France Inter. Elle a présenté pendant plus de vingt ans des émissions de grands reportages. Aujourd’hui, elle se tourne vers l’écriture tout en continuant d’intervenir sur les ondes et dans des revues. Elle a notamment écrit Vertige du Transsibérien publié chez Naïve. Depuis février 2022, elle assure la direction artistique de la Maison Julien-Gracq à Saint-Florent-le-Vieil (Mauges-sur-Loire). (Source: Éditions Le Mot et le Reste / Ouest-France)

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