Les accords silencieux

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  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

En deux mots
À New York en 1937 Tillie Schultz accède à son rêve, elle est engagée chez Steinway où travaillent déjà beaucoup de membres de sa famille venue d’Allemagne. À la même période, à Shanghai, Shēn fait montre de réelles qualités de pianiste. Mais la guerre va bousculer leurs plans. En 2014, à Hong Kong, ces deux morceaux d’histoire vont se retrouver et faire gagner la musique.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tout pour la musique

Le nouveau roman de Marie-Diane Meissirel est une ode à la musique, langage universel. De Shanghai à New York, en passant par Hong Kong, il raconte le destin de deux familles et celui de la manufacture de pianos Steinway. Éblouissant !

À travers le temps et à travers l’espace, la musique transmet un message universel, vertu que ce roman fort bien documenté déploie de la fin des années 1930 à aujourd’hui.
Il commence à New York en 1937, au moment où Tillie Schultz est engagée au Steinway Hall, suivant ainsi plusieurs générations de sa famille venue d’Allemagne. Aux côtés du grand-père et du père, accordeur, notamment pour Rachmaninov, elle baigne littéralement dans la musique. Aux côtés de son frère jumeau Joseph, elle rêve d’un avenir de création et de concerts virtuoses.
Durant ce même été 1937 Shanghai est la proie de violents combats. Après l’assaut des troupes japonaises, la riposte chinoise et les manœuvres américaines et britanniques pour protéger les concessions internationales, la ville est une poudrière. Qiáng organise alors le départ de son épouse sur l’un des derniers paquebots, mais Mēi refusera de partir sans Ān et Shēn qui partagent leur vie. D’autorité Qiáng en décide autrement et part vers le port. Leur Buick est alors prise pour cible et, après leur chauffeur, le couple meurt après l’explosion d’une bombe. Shēn devra dès lors se débrouiller tout seul s’il veut poursuivre sa formation de pianiste.
On bascule alors en septembre 2014, au moment où Xià a rendez-vous avec son destin. Arrivée à Hong Kong pour y étudier, elle découvre cette annonce dans son foyer universitaire: Personne privée recherche jeune pianiste pour jouer au piano à son domicile à Happy Valley. Le piano est un Steinway à queue de 1914. Musiciens confirmés et de confiance, adressez votre lettre de motivation et CV à contact@FuMusicFoundation.com.
Même si elle a déjà renoncé à une carrière de concertiste après un examen manqué, elle tente sa chance. Convoquée par Tillie Fù pour une audition, elle est choisie par la vieille dame pour jouer sur son Steinway. Les manifestations étudiantes pour davantage de démocratie l’empêchent toutefois d’honorer ses rendez-vous. À moins que ce ne soit le poids du passé.
Marie-Diane Meissirel a fort habilement construit son roman. D’abord autour de la musique et des pianos Steinway, mais aussi autour de pages d’histoire qui vont bouleverser le destin de deux familles que le destin finira par réunir. De la seconde Guerre mondiale jusqu’à la révolution culturelle et ses aberrations comme l’interdiction de la «musique bourgeoise», en passant par les jugements hâtifs et sans appel de la police politique soviétique, de sombres pages viendront contrarier carrière et amour.
Le journal de Tillie va s’insérer au fil des chapitres et dévoiler comment elle a fini à Hong Kong et devenir Madame Fù. Mais laissons à Shēn le soin de conclure la chronique de ce roman lumineux que l’on pourra lire tout en écoutant la playlist concoctée par la romancière: «Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur.»

Playlist du roman

Les accords silencieux
Marie-Diane Meissirel
Éditions Les Escales
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782365696937
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement aux Etats-Unis, à New York, en Chine, à Shanghai, et à Hong Kong.

Quand?
L’action se déroule de 1937 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Autour d’un Steinway qui a traversé le XXe siècle, les destins de deux femmes que tout sépare se rencontrent, liés par un ancien secret et l’amour de la musique.
New York, juin 1937. Tillie Schultz perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels », ces pianistes de légende comme Rachmaninov et Horowitz. Grande mélomane, son talent n’égale pas celui des maîtres qu’elle côtoie. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre au service de ceux qui possèdent le génie qu’elle n’a pas.
Hong Kong, septembre 2014. Xià, une étudiante chinoise, retrouve le plaisir de jouer grâce à Tillie Fù et à son Steinway. Elle s’autorise, pour la première fois depuis un examen raté, à poser ses doigts sur un clavier et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour pour la musique qui projette sur leurs vies une lumineuse beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Revue ESPRIT (Samuel Bidaud)
France Bleu (Le coup de cœur des libraires – Marie-Ange Pinelli)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Mémo Émoi
Blog Joellebooks
Blog Christlbouquine
Blog Des livres des livres

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Hong Kong, 25 septembre 2014
Seule dans le noir, Tillie guette les derniers rayons du soleil. Ils sont les rares visiteurs de sa maison de Happy Valley, les compagnons de ses interminables journées. Elle aimerait aussi accueillir le vent, sa caresse, ses murmures mais ici, il est sauvage et ne vient qu’en rafales, alors les fenêtres restent closes pour éviter que les portes ne claquent et se referment sur sa solitude. Chaque faisceau lumineux soulève une poussière d’étoiles et pave une voie vers cet autre monde où l’attendent ceux qu’elle porte dans son cœur. Pourquoi ne pas partir maintenant ? Fermer les yeux et se laisser glisser vers cet au-delà peuplé de visages familiers… Mais la vie s’accroche et la retient malgré elle. Ce mystère la dépasse : que lui reste-t-il à faire sinon s’y abandonner, elle qui n’a plus personne à qui donner ?
Tillie rêve, des après-midi entiers, allongée sur la méridienne du salon. Elle quitte son corps, usé par les années. Un rire d’enfant dans la rue : elle s’évade vers les ateliers de Steinway dans le Queens, y joue à cache-cache avec son jumeau, parmi les ceintures de bois, jusqu’à ce que leur grand-père les gronde et les oblige à attendre sous les pianos qu’il règle avant leur sortie de l’usine. Elle respire alors, à pleins poumons, le parfum du bonheur : celui qui mêle l’aigreur de la colle et du vernis à la douceur de la sciure et du feutre. Une bouchée de strudel : elle retrouve la cuisine de sa grand-mère, au cœur des maisons ouvrières de Steinway Village, et lèche le fond de la casserole où les pommes, le beurre et le sucre se sont imprégnés du goût de la cannelle. La sirène d’une ambulance : elle court hors d’haleine dans les rues de Manhattan pour rattraper son retard ; le concert va commencer, toute sa famille a déjà pris place à Carnegie Hall, les applaudissements retentissent pour accueillir Sergueï Rachmaninov ; derrière le rideau de velours rouge, elle aperçoit le sourire de son père, l’oreille tournée vers le piano qu’il a accordé dans l’ombre. Le sifflement discordant d’un coucou koël : elle marche sur un sentier qui s’enfonce dans la jungle pour ressurgir sur un col perdu dans les nuages, avant de replonger à pic vers la mer. Elle admire les coulées de lave végétale qui déferlent vers des eaux de jade ainsi que la découpe ciselée de la côte hongkongaise où se nichent des croissants de sable ocre. Sous le dais fleuri d’une allée de flamboyants, elle court vers la plage et plonge dans les reflets du soleil couchant. Le ciel s’embrase, enveloppe d’un halo orangé les îlots rocheux et transforme les jonques, aux voiles déployées, en ombres flottantes. Là-bas, au loin, son mari lui fait signe : la nuit tombe, Tillie tente de le rejoindre mais le vent s’est levé, elle peine à avancer, des vagues furieuses s’enflent à la surface de l’eau, à bout de forces, elle se laisse emporter par le courant qui l’attire vers les abysses. Elle ne respire presque plus, son corps inanimé gît au fond de la mer de Chine. Tout est silencieux. Six notes timides, un accord qui enfle, une mélodie, celle de l’Adagio de Pa, on la joue sur son piano. Son cœur se remet à battre, une main la tire vers la surface. Une quinte de toux lui déchire la poitrine et la réveille en sursaut. Le piano se tait.
Le couvercle de l’instrument est refermé avec précipitation. Dans le silence s’élèvent, de part et d’autre du grand paravent, deux respirations rapides. L’instant se prolonge dans l’écho des souffles. Tillie trouve la force de se lever. Avec l’aide de sa canne, elle vient poser son œil contre la séparation. Derrière les interstices du feuillage de bois, elle aperçoit une jeune femme assise devant son Steinway. Un rayon de soleil se pose sur ce visage de lune et révèle un ovale parfait, un teint de porcelaine, des cheveux noirs et soyeux, des sourcils à peine tracés, de grands yeux en amande, un nez plat, relevé par des lèvres charnues et un grain de beauté, unique, posé comme une larme sous l’œil gauche. Cette jeunesse l’éblouit et l’attire.
De l’autre côté de la pièce, le miroir lui renvoie l’image de son visage oblong, encadré par ses cheveux de neige ; sous ses yeux d’opale, le temps a creusé de profonds sillons tandis que le soleil a moucheté sa peau laiteuse dont la finesse laisse apparaître des veines bleutées. Elle sort de sa cachette et se dirige d’un pas hésitant vers l’instrument. Son piano, Tillie l’évite depuis des mois : le tremblement incessant de ses mains l’a séparée de son dernier confident. Observer son silence est devenu trop douloureux. Elle pensait l’avoir, lui aussi, perdu pour toujours.
Aujourd’hui, elle le retrouve avec l’émerveillement de leur première rencontre, enrichi de ce qui les lie depuis. Elle se souvient de la joie teintée de tristesse qui lui avait alors serré le cœur et c’est avec ce même pincement qu’elle avance vers lui, que son regard l’embrasse dans toute sa longueur, que son nez hume son parfum de bois, de vernis et de feutre, que ses doigts frôlent ses cordes nues, glissent sur son manteau fauve et satiné et s’arrêtent sur les deux papillons. Au contact des ailes délicates, gravées dans la ceinture de bois, son corps tout entier se met à trembler. Elle perd l’équilibre et s’accroche au Steinway pour ne pas basculer en arrière. La jeune femme, jusque-là restée immobile, se précipite derrière elle et la maintient, son corps pressé contre le sien. Le long de son cou, Tillie reçoit le souffle de l’inconnue ; au creux de son dos, elle accueille les battements de son cœur. Ce rapprochement soudain l’apaise. Elle ne tremble plus. Avec confiance, elle se retourne. Gênée, l’autre fait un pas de côté et baisse le regard. Tillie s’étonne de se trouver face à un être si frêle : elle a ressenti une telle force derrière elle, un soutien venant de bien plus loin. Elle s’adresse à la visiteuse :
— Avez-vous joué l’Adagio de Pa ou était-ce encore l’un de mes rêves ?
Dans un anglais timide, au fort accent, la Chinoise répond à la vieille dame :
— C’était l’Adagio du Concerto italien en ré mineur de Bach, BWV 974. Je suis désolée de vous avoir réveillée. C’est votre aide qui m’a autorisée à me mettre au piano. Je suis…
— C’est troublant, l’interrompt Tillie, vous l’avez interprété exactement comme mon père : ce tempo plus lent, ces ornements si mélancoliques… Ce morceau, c’est le seul qu’il jouait ; chaque jour passé à ses côtés, je l’ai entendu. Pouvez-vous le rejouer pour moi ?
— Bien sûr, bredouille l’inconnue, encore gênée.
Tillie lui fait signe d’avancer un grand fauteuil en orme près du tabouret. Elle veut voir les mains sur les touches, capter les vibrations du corps, sentir la chaleur du souffle, s’approcher au plus près de la source intime qui jaillira et fera vivre ce chant aimé. Posées sur ses genoux, ses mains presque centenaires ne cessent de trembler. La jeune femme ajuste son assise, baisse la tête, ferme les yeux, inspire profondément, retient sa respiration avant d’expirer en trois temps, déjà son souffle épouse le rythme de l’Adagio. Alors, son majeur gauche vient à la rencontre du clavier et égrène six notes timides, son index le retrouve pour lui donner la force d’un accord, puis son petit doigt vient en renfort et offre à sa main droite l’élan nécessaire pour porter la mélodie. Le corps de Tillie s’est enfin immobilisé, son âme vibre à nouveau. Le morceau fini, les deux femmes écoutent les résonances du silence. Lorsque enfin elles se regardent, elles se rencontrent dans la sérénité d’un même sourire.
— Vous reviendrez, j’espère, dit Tillie. Xià, n’est-ce pas ? Je me souviens maintenant : Xià comme l’été, 夏. De toutes les réponses à l’annonce que nous avons passée, je n’ai retenu que la vôtre. C’est votre parcours qui m’a intriguée, il y avait une brisure… si rare…
La vieille dame marque une longue pause avant de reprendre sur un ton moins évasif :
— Je suis désolée, je ne me suis même pas présentée, je suis Mathilda mais tout le monde m’appelle Tillie. C’est moi qui ai fait mettre l’annonce pour trouver un pianiste pour mon Steinway. Je ne peux plus jouer, vous comprenez…
Elle montre ses mains tremblantes, soupire longuement avant d’ajouter :
— Venez quand vous voulez, ma porte vous sera toujours ouverte.
— Madame, vous êtes sûre ? répond Xià, incrédule. Vous ne voulez pas m’entendre jouer un autre morceau ? Vous savez, cela fait longtemps que j’ai arrêté, peut-être que je n’ai plus le niveau…
— Peu importe le niveau, vous avez l’envie ! C’est de cela dont j’ai besoin. Excusez-moi, je suis très fatiguée, je dois m’allonger. Revenez vite, c’est tout ce que je vous demande.

Chapitre 2
Extraits du journal de Tillie
New York, juin 1937
La nuit dernière, j’ai été réveillée par les cris de Joseph. Je me suis précipitée dans sa chambre ; il se battait contre les rideaux comme s’il voulait en extraire un fantôme. Je me suis approchée de lui le plus lentement possible pour ne pas le réveiller, ne surtout pas l’effrayer… Délicatement, j’ai posé mes mains sur ses épaules puis lui ai murmuré que c’était moi, qu’il fallait se recoucher, que le matin était encore loin.
Sous mes mains, à travers son pyjama imbibé de sueur, je sentais son corps trembler. Je l’ai guidé jusqu’à son lit, me suis assise par terre et, mon visage à la hauteur du sien, lui ai fredonné l’air de la Wiegenlied de Brahms en caressant ses boucles humides. J’ai vu la terreur nocturne battre en retraite et le calme poser son baiser sur ses traits apaisés. J’ai gagné : une fois encore, j’ai été la gardienne victorieuse des nuits de mon jumeau.
J’allais quitter sa chambre quand je l’ai entendu chuchoter. Il s’inquiétait que je lui en veuille encore. Encore de quoi ? lui ai-je répondu, de m’avoir réveillée en pleine nuit ? Tout en sachant pertinemment qu’il pensait à mes déboires avec nos parents et qu’il se reprochait son silence, là où j’avais espéré son soutien. Il a tenu à s’expliquer : c’était un crève-cœur pour lui de me voir renoncer à mes études musicales pour aller travailler chez Steinway, il avait tant espéré poursuivre sur cette voie avec moi. Je me suis fâchée : il savait très bien que nous n’allions pas continuer ensemble, que depuis longtemps il était engagé sur la voie de l’excellence alors que je peinais à convaincre notre mère de mes talents, que ses études à la Juilliard n’étaient en rien comparables avec les cours dispensés à l’école de musique de Mme Steiner. J’ai ajouté que tout cela avait peu d’importance, que ma décision de devenir vendeuse au Steinway Hall, je l’avais prise il y a bien longtemps. Ce à quoi il s’est empressé de me répondre qu’il savait exactement de quand datait ma décision, qu’il se souvenait de la nuit où notre père était rentré à la maison après avoir assisté à la rencontre de Rachmaninov et Horowitz dans le Basement de Steinway Hall, subjugué par l’interprétation fulgurante du Concerto no 3 que le jeune pianiste avait offerte au compositeur. Il en tremblait encore, ses yeux brillaient d’émotion. Je l’avais serré dans mes bras et m’étais exclamée : « Pa, il y a donc un nouvel immortel ? » Il avait souri, passé sa main dans mes longs cheveux et répondu : « Cela ne fait aucun doute. » Joseph n’avait pas oublié mes mots d’alors : « Il faudra faire en sorte que ce monsieur Horowitz ait toujours un Steinway, je t’aiderai, Pa, moi aussi je travaillerai au service des immortels. » Dix ans après, tu tiens ta promesse ! a conclu Joseph avec admiration.
À l’évocation de ce souvenir, j’ai senti ma gorge se serrer et les larmes prêtes à couler. Qui d’autre que mon jumeau pouvait se souvenir d’un tel instant et en comprendre la portée ? Oh ! mon frère adoré, tu me connais si bien ! Moi aussi, je sais exactement de quand date ta vocation de violoncelliste. Ce jour-là, je ne l’oublierai jamais…
Pour la énième fois, Frieda nous avait chassés de son studio car nous faisions trop de bruit pour ses élèves qui ne s’entendaient plus chanter. Trop heureuse d’échapper à la supervision de notre grand-mère pour enfin jouer librement les Walkyries, je t’avais embarqué sous mon aile tel un héros déchu dans une course effrénée jusqu’à ce que je te perde dans les couloirs de Carnegie Hall. Je t’ai cherché partout et j’ai fini par te retrouver, l’oreille collée contre une porte, dans un état proche de l’extase. Furieuse, je me suis emportée contre toi. La porte s’est ouverte : un petit homme chauve, violoncelle au bras et pipe en bouche, nous a regardés sévèrement. Tu n’as pas laissé au musicien le temps de parler, toi en temps normal si timide, tu lui as d’emblée demandé quel morceau il était en train de jouer. J’avais rarement senti autant d’émotion dans ta voix. L’homme a répondu que c’était la Suite no 1 de Bach et nous a invités à entrer pour l’écouter. La musique m’a touchée mais j’étais encore plus surprise par ton attitude, tu semblais hypnotisé par les vibrations du violoncelle. Au moment de nous donner congé, le violoncelliste a posé sa main sur ton épaule et t’a dit avec insistance : « Hijo, j’espère qu’on se reverra. » Tu t’es ensuite précipité au foyer pour attraper le programme du soir, on y a appris que Pablo Casals interpréterait, sous la direction de Wilhelm Furtwängler, le Concerto pour violoncelle et orchestre de Schumann. Je sais que, ce jour-là, ton destin a épousé sa trajectoire. Tout comme toi, je suis la détentrice de tes souvenirs les plus précieux.
De retour dans le couloir, j’ai sursauté. Ma était là, dans le noir, son visage aussi pâle que sa longue chemise de nuit. Depuis combien de temps nous espionnait-elle ? Elle était une fois de plus arrivée trop tard et c’est moi qui avais sauvé Joseph de sa terreur nocturne, ça a toujours été moi ! Notre mère ne connaît pas nos secrets. Elle reste au seuil de notre intimité, trop attachée à l’idée qu’elle s’est faite de qui nous devrions être pour comprendre qui nous sommes vraiment. Je lui en veux pour cela et tant d’autres choses. Je me suis fait la promesse qu’elle ne se mettrait jamais entre Joseph et moi, nous sommes unis pour toujours, rien ne pourra jamais séparer nos âmes sœurs.
*
New York, septembre 1937
Aujourd’hui, c’était mon premier jour en tant que vendeuse chez Steinway & Sons. J’étais émue en arrivant devant la grande porte du 109 et pourtant, combien de fois en ai-je franchi le seuil depuis mon enfance ? Mais cette fois-ci, c’était différent, je n’étais pas là pour rendre visite à un membre de ma famille, j’y étais pour démarrer ma vie professionnelle, pour faire mon premier pas vers l’indépendance. J’en suis convaincue : ce n’est pas seulement mon rêve d’enfant qui me guide, ma plus grande motivation, c’est ma volonté de m’éloigner de la carrière de professeur de piano que Ma aimerait m’imposer. Je ne veux plus vivre en fonction de ses désirs, elle ne choisira plus ce que je dois faire, ce que je dois écouter, ce que je dois jouer, etc. Je ne renoncerai pas au piano, je suis bien trop attachée à la musique mais je veux jouer comme je l’entends, explorer tous les horizons musicaux. J’ai envie de chanter, de danser, de voyager, de vivre autrement, je ne sais pas encore comment mais je trouverai…
J’ai attendu Grandpa comme il me l’avait demandé. J’aurais préféré faire une entrée discrète mais il tenait absolument à me présenter lui-même aux autres vendeurs. Je crois qu’il était très ému lui aussi, il a insisté pour me décrire tous les éléments de la façade du Hall comme si je la découvrais, je n’ai pas échappé à l’énumération des compositeurs dont les profils sculptés ornent la façade. J’ai aussi eu droit à un rappel de ses débuts chez Steinway & Sons comme simple vendeur à son arrivée d’Allemagne et de son ascension à sa position actuelle de directeur des ventes. Je l’ai écouté patiemment. Je sais tout ce que je lui dois. S’il n’était pas intervenu auprès de Ma, je serais certainement en train de me morfondre dans une école de musique pour jeunes filles.
Je ne vais pas mentir ici. La journée a été assommante. On m’a installé un bureau au premier étage, dans la mezzanine du dôme, loin de l’entrée, loin de l’activité. De mon perchoir, je peux observer les vendeurs qui m’évitent poliment. J’ai eu tout le loisir de détailler les fresques de la voûte et de compter les cristaux du lustre central. Quel ennui ! Je serais volontiers allée rendre visite à Pa au Basement mais je craignais que cela ne soit mal vu de mes collègues. Je n’ai poussé mes explorations qu’aux salons d’exposition pour me familiariser avec les modèles en vente. J’ai même eu le temps d’apprendre par cœur la brochure de présentation du Pianino. À l’heure exacte de la fermeture, tous les vendeurs sont partis. J’en ai profité pour m’installer à l’un des bureaux du rez-de-chaussée pour attendre Grandpa et Pa avec qui nous avions convenu de dîner. Je commençais presque à regretter mon choix de travailler ici…
Je ne l’ai pas entendue entrer, la première chose que j’ai vue ce sont ses chaussures vernies noires qui dépassaient à peine sous sa robe en soie bleu nuit, j’ai ensuite découvert le reste de sa silhouette, enroulée dans un manteau sombre au col fourré. Et seulement après, son visage ; je ne l’oublierai jamais. J’ai à peine relevé la tête que son regard aimantait déjà le mien : si franc, si pétillant, je ne voyais rien d’autre. Et puis elle m’a souri et d’une voix chaude s’est excusée de sa visite tardive tout en me demandant si elle pouvait essayer un piano, elle y tenait absolument.
J’ai bredouillé qu’il était malheureusement trop tard et lui ai suggéré de revenir un autre jour mais elle a insisté, c’était très important pour elle. Je ne pouvais pas le lui refuser, il y avait un tel aplomb dans sa requête et je peux l’écrire, j’étais subjuguée par sa beauté. Je l’ai conduite au premier étage dans le salon Directoire, où j’avais repéré un magnifique modèle L en bois de cerisier, et l’ai invitée à y prendre place. Elle n’a pas pris la peine d’enlever son manteau mais a retiré ses gants, a caressé religieusement le bois lisse du couvercle puis l’a soulevé et aussitôt ses mains ont commencé à danser sur des rythmes de jazz. Mon cœur s’est mis à battre si rapidement à l’écoute de cette musique que je guette à tout moment à la radio mais que je n’avais jusque-là jamais entendue en vrai. Alors qu’elle jouait, je pouvais l’entendre murmurer des paroles. Entre deux morceaux, je lui ai demandé si en plus d’être une pianiste remarquable, elle était aussi chanteuse. Elle a eu un rire nerveux puis sur le ton de la confidence m’a soufflé qu’elle avait reçu une formation d’art lyrique, qu’elle était soprano mais que les gens de sa couleur ne faisaient pas carrière à l’opéra. Puis elle m’a demandé si j’aimais Wagner.
Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, déjà elle jouait les premières notes du Liebestod d’Isolde et quand sa voix s’est élevée au-dessus de celle du piano, j’ai senti mon cœur se gonfler d’émotion. Ce chant d’amour, combien de fois ai-je entendu ma grand-mère Frieda le porter dans tout ce qu’il a de plus douloureux ? J’ai fermé les yeux et la voix de cette femme est venue se confondre avec celle de ma grand-mère, avec celle d’Isolde, passionnée, entière, prête à aimer Tristan pour l’éternité.
Mais une voix sévère l’a interrompue avant la fin de l’aria, c’était Grandpa. Depuis combien de temps était-il là ? J’ai pu voir à ses yeux rouges que le chant d’Isolde ne l’avait pas laissé indifférent, peut-être que chez lui aussi le souvenir de Frieda avait été réveillé. Il ne l’a pas avoué. Je me suis mise à bafouiller sans pouvoir donner d’explications à notre présence dans ce salon à cette heure avancée.
L’inconnue s’est levée, a expliqué à Grandpa qu’elle avait demandé à essayer un instrument, qu’elle s’excusait si cela avait pu poser un problème et qu’elle reviendrait une autre fois pour acheter un piano car elle n’en connaissait pas de plus merveilleux. Je pouvais deviner toute la désapprobation de Grandpa à la manière dont il se lissait la moustache avec nervosité. Je n’aimais pas le ton froid et condescendant sur lequel il s’adressait à cette femme, ne pouvait-il pas la remercier pour les émotions qu’elle avait éveillées en lui ?
J’ai raccompagné cette mystérieuse visiteuse au rez-de-chaussée. En partant, elle m’a remerciée pour mon accueil et m’a invitée à venir l’écouter au Cotton Club, je n’avais qu’à guetter son nom, Mary-Jane Jones.
Après cela, Pa nous a rejoints. Grandpa n’a pas dit un mot de cette visite, c’était comme si elle n’avait jamais eu lieu. Nous sommes allés dîner chez Frau Schwartz, la cantine munichoise de mon grand-père. Impossible pour moi de prendre part à leur conversation. J’étais ailleurs, avec Mary-Jane Jones ; un feu brûlait en moi, j’éprouvais une envie furieuse de quitter cette table et de danser. Ce fut un tel choc de voir Joseph entrer, le visage tuméfié, les vêtements déchirés, j’ai tout de suite su qu’il avait été attaqué, il n’est pas de ceux qui aiment se battre. Il avait mal mais surtout était en colère, il a jeté sur la table une brochure, une invitation pour un week-end dans un camp d’entraînement du German American Bund. Il avait refusé de la prendre, c’est pour cela qu’on l’avait passé à tabac. Pa était furibond, il ne supporte pas que notre quartier de Yorkville soit devenu le centre névralgique de l’organisation pro-nazie. J’étais aussi hors de moi : comment ces types avaient-ils pu s’attaquer à Joseph, l’être le plus innocent qui soit ? Si seulement j’avais été là pour le protéger, ils n’auraient pas osé me frapper. Grandpa nous a demandé de parler moins fort, soucieux des regards des tables voisines, il connaissait trop bien les sympathies du restaurateur pour le régime hitlérien. C’est là qu’il a créé une diversion en insistant pour que Joseph et moi venions nous installer chez lui, dans l’Upper West Side, un bon moyen de nous éloigner de cette violence, de rapprocher Joseph de la Juilliard et de m’avoir sous la main pour mieux me former à mon nouveau métier. J’exultai !
Cette idée de Grandpa est la meilleure qui soit, il faut qu’il parvienne à convaincre Ma… et là, je serai vraiment libre !
*
New York, janvier 1938
Joseph m’a fait un cadeau fabuleux pour nos dix-huit ans : il m’a invitée au concert de Benny Goodman et son orchestre à Carnegie Hall. Nous ne pouvions pas manquer cette entrée officielle du jazz dans notre temple de la musique classique, nous n’avons pas été déçus, quelle soirée mémorable !
On ne se doutait pas qu’il y aurait autant de monde, pas un siège de libre dans le Main Hall. Le public était un peu guindé au début, mais très vite il s’est laissé aller au rythme du swing. C’était difficile pour moi de rester assise, de ne pas me mettre à danser, mes pieds battaient la mesure avec frénésie, mon buste se déhanchait et Joseph était dans le même état. Il faut dire que depuis que nous avons emménagé chez Grandpa et que nous avons pris possession de son tourne-disque, les grands hits du jazz n’ont plus de secrets pour nous, toutes mes économies y passent. Nous tentons même des adaptations au piano et au violoncelle, notre duo excelle dans l’improvisation, cela nous change de nos traditionnelles sonates ! Quel luxe de pouvoir explorer ensemble de nouvelles voies d’expression, on s’amuse tant. Enfin, le temps que Grandpa nous rappelle à l’ordre et que Joseph se replonge dans ses études. Il n’arrête jamais, travaille si dur et ne cesse de m’impressionner. Bientôt, c’est lui qui fera ses débuts sur cette scène, son professeur affirme qu’il est le meilleur élève qu’il ait eu ces dix dernières années. Je n’ai pas de mal à le croire, sa sensibilité transparaît dans tout ce qu’il joue, il fusionne avec son instrument et parvient à toucher chacun au plus profond de son âme. Sa plus grande force, j’en suis certaine, c’est sa curiosité, son ouverture à toutes les musiques, son désir de s’initier à d’autres rythmes et pour cela, je serai toujours à ses côtés, je m’assurerai qu’on ne l’enferme pas dans une bulle musicale rigide. Un grand musicien doit vivre dans le monde, j’en suis convaincue !
Nous avons tellement ri et applaudi pendant ce concert, j’en ai eu mal aux mains pendant plusieurs jours. Je n’oublierai jamais l’interprétation de Sing Sing Sing : nos battements de cœur se sont accélérés sur le tempo de la batterie de Gene Krupa, puis nos respirations se sont coupées le temps du solo de Benny Goodman et nos souffles ont accompagné sa clarinette en apnée jusqu’au do aigu final, qui a introduit une improvisation du pianiste Jess Stacy, d’une douceur enchanteresse.
Toutes ces voix, toutes ces variations, nous les avons emportées avec nous et les avons chantées sur notre trajet du retour pour ne pas les oublier ! Qu’il est bon d’avoir dix-huit ans et la vie devant nous…
*
New York, 7 décembre 1941
Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit ici. Je préférerais ne pas avoir à le faire mais il sera difficile de passer sous silence les événements de cette journée historique… et tragique.
Je travaille beaucoup plus depuis que j’ai rejoint le Département des concerts et des artistes, je m’y plais aussi davantage et m’approche enfin de ma mission au service des pianistes immortels. Je sors aussi beaucoup plus, j’ai découvert parmi mes collègues d’autres amoureux de jazz et, ensemble, nous explorons les cabarets new-yorkais. Je sors en cachette, ce n’est pas difficile, Grandpa est si fatigué qu’une fois couché rien ne saurait perturber son sommeil. Parfois, j’ai la joie d’applaudir Mary-Jane Jones, elle ne me reconnaît sans doute pas mais j’aime quand par hasard son regard se pose sur moi, me rappelant ma première journée chez Steinway et tout l’espoir que sa visite a éveillé chez moi. J’aimerais que Joseph nous accompagne plus souvent mais il travaille trop et quand il s’accorde une pause, c’est pour aller à des réunions antifascistes organisées par ses amis musiciens ; ils multiplient les manifestations et pétitions en faveur des réfugiés juifs. Son militantisme déclenche beaucoup de heurts avec Grandpa, dont les propos frôlent l’antisémitisme, nos parents s’en inquiètent aussi, ils craignent surtout l’impact que cet engagement pourrait avoir sur sa carrière musicale.
Aujourd’hui, nous avions promis à Grandpa de passer la journée avec lui. Depuis qu’une pneumonie l’a forcé à prendre sa retraite, il tourne en rond dans l’appartement. Il est si faible qu’il lui est désormais difficile de se rendre au concert et c’est avec impatience qu’il attend les retransmissions en direct de l’orchestre symphonique, à la radio, le dimanche. Nous devions nous retrouver à quinze heures pour écouter le Concerto pour piano no 2 de Brahms, interprété par Arthur Rubinstein. Absorbé par son travail, Joseph a manqué le début de la retransmission, moi aussi mais c’est mon retard de sommeil qui m’absorbait. À la fin de la première de Chostakovitch, Grandpa a profité de la pause du programme pour venir nous chercher. Quand nous sommes arrivés dans le salon, le cor introduisait déjà le thème du premier mouvement. Nous nous sommes assis, Grandpa et Joseph ont fermé les yeux et j’ai observé toutes les émotions qui défilaient sur leur visage, j’ai été frappée par leur ressemblance, ils paraissaient soudainement si proches, et cette proximité de cœur m’a touchée d’autant plus qu’entre eux le fossé des idées ne cesse de s’élargir. Le deuxième mouvement allait s’achever dans toute sa fougue quand le téléphone a sonné. J’ai voulu me lever pour répondre mais Grandpa m’a demandé d’ignorer l’appel, il ne voulait surtout pas manquer le début du troisième mouvement, le solo du violoncelle, ces instants de paix et de grâce, ce temps suspendu a-t-il dit. J’ai fermé les yeux à mon tour, la sonnerie du téléphone semblait de plus en plus lointaine, il n’y avait plus que le murmure de l’orchestre qui pénétrait jusqu’au plus profond de mon être, un lieu de solitude et de vérité, quel instant de paix en effet !
Une puissante quinte de toux de Grandpa nous a tirés hors de notre état méditatif. Ces aboiements rauques qui semblent lui déchirer la poitrine sont une source d’angoisse pour nous, nous craignons à tout instant de rencontrer la mort dont Joseph ne cesse de dire qu’il sent l’ombre approcher. Le téléphone sonnait toujours : Grandpa, dont l’attention avait été détournée du concert, m’a demandé avec agacement de répondre. C’était Pa : avions-nous entendu l’annonce à la radio ? Les Japonais. Pearl Harbor. Une attaque surprise. La flotte américaine bombardée. Ses mots étaient saccadés, confus, anxieux.
J’ai senti ma gorge se serrer : nous étions donc en guerre.
Ce soir, alors que je rédige ces lignes, je tremble à la seule idée que Joseph puisse à tout moment être appelé au front.

Chapitre 3
Shanghai, juillet 1936
Měi, assise à l’arrière de la Buick, cachait son visage entre ses mains. Elle entendait, comme un écho lointain, le claquement du coffre duquel Piotr avait sorti les bagages, la voix de son mari hélant un coolie et celle de son fils prenant congé du chauffeur. Elle avait si souvent imaginé cette scène de séparation, redoutée depuis des années. Quand Měi leva les yeux, elle aperçut Vince dans le rétroviseur : il avançait d’un pas assuré vers le SS President Coolidge, prêt à embarquer pour les États-Unis. Arrivé à la passerelle, il se tourna vers la voiture et la chercha du regard, il souriait de cette joie confiante dont il ne se départait jamais. Elle ne voulait pas qu’il vît son visage rougi par les larmes, alors elle sortit sa main par la fenêtre et agita son mouchoir en signe d’au revoir. Le déchirement était plus douloureux encore que ce qu’elle avait anticipé. Měi se demanda si elle n’aurait pas dû l’accompagner, si elle n’avait pas eu tort de laisser son mari avoir le dernier mot. Quand elle en avait émis le projet, Qiáng s’y était formellement opposé, arguant qu’elle serait un poids et une source de raillerie pour leur fils qui aurait déjà bien assez de mal à s’intégrer à Harvard en étant chinois pour ne pas s’ajouter la honte d’avoir une mère handicapée. Qiáng avait touché juste, la dernière chose que Měi souhaitait était de porter préjudice à son fils. Une fois de plus, son handicap l’empêchait de traverser le Pacifique pour découvrir ce pays qui avait été porteur de tous ses rêves.
Piotr reprit sa place au volant et demanda à Měi si elle souhaitait attendre le départ du bateau. Il ajouta que M. Qiáng était monté à bord pour accompagner leur fils à sa cabine et qu’il se rendrait ensuite à son bureau. Měi fut soulagée de ne pas avoir à subir un tête-à-tête avec son mari, elle pourrait ainsi rester seule avec sa peine. Elle n’avait pas le courage d’attendre le sifflement des sirènes, ni de regarder le paquebot quitter le quai et disparaître à la pointe de Pudong. Elle demanda à Piotr de la raccompagner à la villa. Il se fraya un chemin sur le Bund, manœuvrant habilement entre les tramways, les pousse-pousse, les voitures et les piétons, puis tourna dans la rue de Nankin. Měi sentit son cœur se serrer : elle laissait, derrière elle, son fils voguer vers son avenir et remontait, seule, le fil de leurs souvenirs. Vince était présent à chaque coin de l’artère commerciale : aux grands magasins Lane Crawford où, à tout âge et à chaque saison, on lui faisait tailler ses vêtements sur mesure ; à la confiserie où, enfant, il se remplissait les poches de bonbons ; à la librairie américaine où, adolescent, il voulait acheter tous les livres ; et au Grand Théâtre où, jeune homme, il se précipitait pour voir les derniers films hollywoodiens.
Ils étaient déjà sur Bubbling Well Road, bientôt ils passeraient devant la maison de ses parents. Elle en guettait la grille en fer forgé et, au bout de l’allée de gravier, la façade blanche à colombages rouges, dissimulée par une vigne vierge généreuse. Ses parents étaient à Hong Kong où son père venait de faire construire une maison. Měi aurait aimé qu’ils soient là pour la consoler comme lorsqu’elle était enfant. Pour ses parents, elle l’était toujours restée, c’était la conséquence de son handicap : ils devaient la protéger. Sa mère lui aurait interdit de s’apitoyer sur son sort et lui aurait sommé de ne pas perdre confiance en Dieu. Elle aurait demandé à un domestique de leur servir le thé au salon et lui aurait lu un passage de la Bible. Měi aurait écouté d’une oreille distraite, bercée par sa voix grave et son parfum ambré. Sa mère l’aurait crue endormie, l’aurait alors allongée sur la banquette, puis aurait fait un signe de croix avant de s’éclipser sur la pointe des pieds, tout en faisant cliqueter ses bracelets de jade. Son père serait rentré après un déjeuner d’affaires et aurait demandé qu’on installât Měi sur la terrasse, côté jardin. Il lui aurait fait part de ses dernières acquisitions, lui aurait posé des questions sur Vince sans jamais lui laisser le temps d’y répondre et se serait lancé dans un monologue nostalgique sur ses propres années estudiantines aux États-Unis. Sans doute aurait-il fini par s’assoupir.
Měi aurait alors fait un tour d’horizon du jardin depuis son fauteuil pour y retrouver les confidents de son enfance : le magnolia, les rosiers d’été et, surtout, le saule pleureur. C’était sous cet arbre qu’avec sa sœur elles se cachaient au retour de l’école et rêvaient à cette Amérique où leur père leur avait promis qu’elles iraient étudier ensemble. Tout cela, c’était avant que la maladie ne privât Měi de l’usage de ses jambes, … »

Extrait
« Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur. » p. 166

À propos de l’auteur
MEISSIREL_marie-diane_DRMarie-Diane Meissirel © Photo DR

Marie-Diane Meissirel est née le 28 Décembre 1978. Son père est français, sa mère, américaine. Elle est la quatrième d’une famille de sept filles. Au cours de ses études à Paris (Hypokhâgne, Sciences Po, HEC), elle saisit toutes les opportunités pour voyager et explorer l’Asie. Depuis, elle a toujours vécu à l’étranger: en Croatie (2004-2009), en Grèce (2009-2014), à Hong Kong (2014-2020) et maintenant à Singapour.
Toutes ces expériences nourrissent son imaginaire romanesque. Son premier roman, Un été à Patmos (Éditions Fereniki) a été publié à Athènes en 2012. Le deuxième, Un héritage grec (2014, Éditions Daphnis & Chloé) a pour toile de fond la crise économique qui a touché la Grèce à partir de 2009. Le troisième, Huit mois pour te perdre (2016, Éditions Daphnis & Chloé), se déroule quant à lui en Croatie. Son quatrième roman, Les Accords Silencieux, est paru en Janvier 2022 aux éditions Les Escales (Source: http://www.marie-dianemeissirel.com)

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Saint Jacques

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En deux mots
Au décès de sa mère, Paloma hérite d’une maison dans les Cévennes et d’un cahier qui va faire le lumière sur un secret de famille. Arrivée sur place, elle revoit ses plans et décide de ne pas vendre, mais de rénover la bâtisse. Les rencontres qu’elle va alors faire vont bousculer sa vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Paloma dans les Cévennes

Avec Saint Jacques on retrouve l’ouverture aux autres et l’humanité dont Bénédicte Belpois avait fait montre avec Suiza. Ce portrait de femme, qui part s’installer dans les Cévennes après un héritage, est bouleversant.

Ce n’est pas de gaîté de cœur que Paloma prend la direction de Sète. Elle se rend aux obsèques de sa mère et va retrouver sa sœur avec laquelle est n’entretient plus guère de relations, sinon conflictuelles. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et n’a qu’une hâte, retourner à Paris où l’attend sa fille Pimpon et son travail. Elle est donc très surprise lorsque le notaire lui annonce qu’elle hérite d’une maison dans les Cévennes, sa sœur conservant pour sa part l’appartement de Sète.
Mais Paloma n’est pas au bout de ses surprises. Un cahier – à n’ouvrir qu’une fois sur place – accompagne cette première annonce. Ce qu’elle y découvre va la laisser pantoise: cette maison appartenait à son père biologique. Michel, le père qui l’a élevée, ayant juré de garder le secret sur ses origines.
Dans cette montagne délaissée où ne vivent plus qu’une poignée d’habitants, elle s’imagine vendre au plus vite son bien, avant de revenir sur son choix initial et la garder. «J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle.» Elle se met alors en disponibilité de l’hôpital où elle travaille et décide de s’installer en tant qu’infirmière libérale, achète une voiture et vend son appartement. «Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances.»
La seconde partie du roman nous raconte la nouvelle vie de Paloma dans un environnement peu accueillant. Pourtant, à l’image de Rose sa voisine, la distance et la méfiance vont faire place à l’entraide et à la solidarité. Même Jacques, l’entrepreneur appelé sur place pour établir un devis de réfection de la toiture, va finir par trouver du charme à cette femme aussi courageuse qu’inconsciente. Car jamais, avec ses maigres revenus, elle ne pourra payer les travaux. Car il faut tout refaire, déposer les lauzes, une partie de la charpente, et refaire toute la toiture. Après un repas arrosé, il accepte toutefois de sa lancer dans cette réfection avec Jo, le jeune employé qui va ainsi pouvoir montrer son savoir-faire.
Comme dans Suiza, Bénédicte Belpois raconte avec talent cette histoire simple mais touchante, faisant de ce microcosme un concentré d’humanité. Les liens se créent et se renforcent au fil des pages. Et même si le drame n’est jamais loin, ces moments de bonheurs simples, cette envie de partage fait un bien fou.

(Signalons que ce beau roman paraît en mai dans sa version poche chez Folio)

Saint Jacques
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 14 €
EAN 9782072932304
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, puis à Sète, Alès et dans les Cévennes.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Bénédicte Belpois)
Maze (Emma Poesy)
L’Est Républicain (Catherine Chaillet)
Blog Les lectures de Cannetille
Blog Loupbouquin
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Françoise m’a appelée, je ne me souvenais plus qu’elle avait mon numéro. Elle a dit simplement: «Maman est morte.» Elle voulait que je vienne, au moins ça. Elle s’occupait de tout, mais il y avait le notaire, je ne pouvais pas y échapper. J’ai raccroché. Je me suis répété : « Camille est morte » plusieurs fois. Cela ne changeait rien, ça ne me faisait pas mal comme cela aurait dû. Elle était morte depuis longtemps pour moi.
J’ai réveillé Pimpon, je me suis assise sur le bord de son lit et j’ai annoncé abruptement comme Françoise : « Camille est morte », sans même lui dire bonjour. Elle m’a pris la main, encore à moitié endormie et m’a juste demandé : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Je ne savais pas vraiment. Il fallait que j’y aille, bien sûr, pas moyen de déroger. Je devais prendre quelques jours de congé et descendre m’occuper de tout ça, nous le savions toutes les deux.
«Je ne peux pas venir, maman, mes partiels commencent demain.
— Ça ira, ne t’inquiète pas, chérie.»
J’ai appelé ma surveillante. Pour une fois, elle a été compréhensive, le décès d’une mère tout de même, c’était un motif sérieux d’absence, pas une gastro-entérite. En reposant le combiné je me suis demandé qui allait s’y coller à ma place : le service était plein et nous étions en sous-effectif chronique.

J’ai choisi un train pour le lendemain. Celui qui arrivait juste avant la cérémonie, pour ne pas perdre trop de temps. Le voyage a été rapide, mon voisin monté à Valence étant plutôt bavard, à la manière des gens du Sud avec cette façon enfantine de réfléchir tout haut et d’en faire profiter l’entourage. Au début, on s’agace, puis on écoute malgré soi. Impossible de ne pas prendre part, un tant soit peu, au monologue théâtral. J’ai donc ri comme mes voisins, de son accent et de ses reparties, j’ai remis à plus tard l’introspection.
Françoise m’attendait à la gare. L’enterrement était pour l’après-midi, elle m’a proposé d’aller manger vite fait quelque part, « entre sœurs ». Elle n’avait pas changé, elle affichait toujours ce regard supérieur et cet air méprisant quand elle posait les yeux sur moi. Je me sentais sa cadette, alors que j’étais son aînée de dix ans. J’ai décliné l’invitation, je ne voulais pas me retrouver en face d’elle, je n’avais rien à lui dire. Je préférais aller à mon hôtel, me reposer un peu. J’avais négocié de tout faire dans le même après-midi, pour pouvoir remonter dès le lendemain à Paris, je ne voulais pas moisir ici. Françoise a eu une moue agacée. « Tu pourrais faire un effort, maman n’est plus là maintenant. »
Juste un sandwich alors, et un verre de vin rouge pour m’anesthésier. Il m’aurait fallu un whisky, ou plutôt deux, pour que Françoise m’apparaisse inoffensive.
Il y avait un bar pas loin du funérarium, le patron faisait des croque-monsieur, j’en ai commandé un, puis un autre. Ce n’est pas que j’avais tellement faim, c’était pour avoir un alibi : mâcher m’empêchait de parler. J’ai lu dans les yeux de Françoise : tu ne vas pas en bouffer deux, tout de même ? Ça ne te coupe pas un peu l’appétit, la mort de maman ? Mais je savais aussi que je n’étais pas tout à fait objective, que je réglais des comptes dont elle n’était pas ma débitrice. J’ai eu, une fraction de seconde, une culpabilité immense de ne pas pouvoir poser ma main sur la sienne, de ne pas lui sourire. Elle a tenté de remuer l’enfance, quand nous jouions ensemble, je l’ai arrêtée net. Nous étions là pour enterrer notre mère, pas pour exhumer le passé. Elle a baissé la tête dans sa salade light et ne l’a plus relevée.
Au café, j’ai quand même eu droit au « Tu es dure, Palo ». Elle avait raison, j’étais dure avant de te connaître, Jacques, je n’avais de douceur que pour ma fille. Mon cœur était aride comme le désert de Gobi.

Au funérarium, je n’ai pas voulu voir ma mère. Je gardais d’elle un souvenir précis, une photo où elle posait avec mon père, dans sa jeunesse. Elle y était magnifique, blonde, mince, des yeux clairs, la coiffure un peu gaufrée de l’époque, une robe simple, blanche, très classe, une broche en or qui ressemblait à un scorpion. Elle avait ce sourire énigmatique, un peu triste, à la Mona Lisa. Je ne voulais pas sortir de cette image immobile où le temps s’était arrêté sur sa beauté, je ne voulais pas la voir vieille et morte.
Pour la cérémonie, il y avait quelques amis à elle, que je ne connaissais pas, j’ai été soulagée. Une femme est venue lire un petit texte sur « sa vie, son œuvre », et je me suis étonnée d’apprendre des choses. Elle avait eu une existence, bien sûr, en dehors de moi, et c’était comme si, naïvement, je le découvrais. Françoise a lu, elle aussi, son éloge funéraire. J’ai été surprise. C’était un beau texte, loin d’être cucul la praline. Elle décrivait toute la tendresse qu’elle avait eue pour Camille malgré sa dureté et la constance de son amour filial au-delà des difficultés. Elle avait résisté, alors que j’avais déserté. Quand elle est revenue s’asseoir, je me suis fendue d’un « tu as été parfaite ». J’ai même réussi à éviter le « comme toujours ». Moi aussi, j’ai dû la surprendre. Ses joues se sont teintées de rose.
À peine le temps de serrer quelques mains racornies, de boire le verre de l’amitié, et Françoise m’a embarquée dans sa belle Volvo pour aller chez le notaire.
Je m’attendais à voir un vieux croûton, avec des lunettes demi-lune. Mais c’était un homme plutôt jeune, dynamique, sérieux. On avait envie de lui faire confiance et il n’avait pas de problèmes de vue.
Camille m’avait laissé une lettre. Mes orteils se sont recroquevillés dans mes sandales, j’avais supposé qu’elle écrirait quelque chose, un truc terrible comme à son habitude où j’en prendrais plein la figure. Elle savait écrire, surtout pour me démonter : un mélange raffiné de douceur et de méchanceté. De quoi rendre schizophrène n’importe qui. À la fin, ses lettres, je ne les lisais plus, je mettais trop de temps pour m’en remettre. Je les rangeais dans une boîte en haut de mon armoire.
Pendant que le notaire parlait, je me demandais ce que j’allais en faire, maintenant, si j’allais avoir le courage de les lire un jour.

« Pour être tout à fait exact, plutôt qu’une lettre, votre mère vous a laissé un cahier. Elle a souhaité que vous l’ayez. Mais elle a demandé une faveur, une sorte de condition si vous voulez : que vous lisiez ce cahier dans les Cévennes, quand vous irez voir la maison qu’elle vous lègue.
— Une maison ? Dans les Cévennes ?… »
J’ai éclaté de rire.
« C’est une blague ? » J’ai tourné la tête vers Françoise : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?! »
Françoise était aussi incrédule que moi, et plutôt vexée : depuis le temps qu’elle vivait avec Camille, celle-ci ne lui avait jamais parlé de cette maison. Le notaire m’a tendu une enveloppe, un gros trousseau de clefs, et une photo, celle d’une maison noire, avec des fenêtres fermées de lourds volets de bois.
« Votre mère avait prévu votre surprise, mais elle m’a dit que vous trouveriez les réponses à vos questions dans ce cahier.
— Et pour moi ? a demandé Françoise, a-t-elle laissé quelque chose ?
— Elle vous a laissé l’appartement dans lequel vous viviez avec elle, c’est un bel héritage. »
Françoise a baissé la tête. Elle était jalouse. Elle aurait voulu son cahier, elle imaginait qu’elle y aurait trouvé notre mère, tendre et gorgée de cette reconnaissance après laquelle elle courait en vain depuis tant d’années.
« Pourquoi veux-tu qu’elle t’en laisse un ? C’est à moi qu’elle doit expliquer les choses. C’est devant moi qu’elle doit se justifier de te léguer son immense appartement de Sète, alors que je n’ai que cette baraque au milieu de nulle part. »
Le notaire a continué pour apaiser la tension qui devenait palpable : la maison cévenole n’avait que très peu de valeur en l’état, certes, mais avec un peu de travaux de rénovation, je pouvais espérer la vendre un bon prix : la région avait un fort pouvoir touristique, les Anglais et les Néerlandais raffolaient de ce genre de bien, authentique, au sein d’un des rares parcs naturels habités. Je pouvais en tirer trois cent mille euros facilement, grâce aux nombreuses pièces, à la multitude de dépendances, aux trois hectares de châtaigniers en terrasse, adossés à la grosse bâtisse.
Il y avait aussi de l’argent sur des assurances-vie à mon nom, elle me laissait un certain pécule, consciente de la différence entre la valeur mobilière de ses biens.
« Et pour les meubles, la vaisselle ? a demandé Françoise.
— Tu prends tout. Je ne veux rien. Que des photos, et encore, seulement celles où je suis dessus. Tu peux les scanner ? Je te laisse les originaux.
— Tu ne veux pas un petit quelque chose d’elle ? Je ne sais pas, un meuble, un tableau…
— Je ne veux rien. Tu t’es occupée d’elle, c’est normal que cela te revienne. »
J’ai signé les papiers, je me moquais de tout, je voulais juste en finir. Je voulais partir, rentrer chez moi, aller me rouler en boule dans mon lit.
Françoise a proposé d’aller boire un café. Elle faisait durer, elle savait bien que c’était sûrement la dernière fois que je lui parlais. Camille morte, je ne voyais pas vraiment ce qui allait nous obliger à nous revoir, à l’avenir.
J’ai dit oui pour le café. J’aurais dû décliner.
« Tu ne veux pas essayer de l’appeler maman à présent ? Chaque fois que tu l’appelles Camille, j’ai l’impression que tu parles d’une étrangère. C’est ta mère, tout de même.
— C’est elle qui a toujours voulu que je l’appelle Camille et pas Maman, tu le sais bien. Elle trouvait que c’était plus flatteur, qu’elle avait un joli prénom qui valait la peine qu’on le prononce. Elle disait aussi que vu notre peu de différence d’âge nous pouvions passer pour deux sœurs. »
Françoise a tenté à nouveau de convoquer le passé et de me faire la morale, je lui ai demandé de se taire. Elle a explosé d’une fureur contenue depuis mon arrivée : Camille avait raison, j’étais mauvaise, je ne me préoccupais que de ma petite personne, j’étais insensible, perverse. Elle pleurait des larmes de crocodile, et reniflait après chaque phrase.
« Françoise, c’est exactement ce que je voulais éviter. Les reproches et les pleurs. Je paye les cafés et je m’en vais. Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour Camille. »
Je l’ai laissée là, j’ai jeté un billet sur le comptoir et je suis sortie sans me retourner. J’ai marché vite, couru presque, de peur qu’elle ne me poursuive, en m’agonissant d’injures. J’ai marché sans voir la ville, jusqu’à la mer. Une femme se promenait sur la plage avec une petite fille, toutes deux habillées d’une robe légère qui frissonnait au vent. Un jeune chien jappait devant elles. À distance respectueuse se promenaient des goélands au cou immaculé, aux pattes palmées jaune d’or. Je me suis surprise à rester rêveuse et émerveillée, à songer à Sorolla au lieu de penser à ma mère. Le ressac avait chassé en partie mes sombres pensées, alors je me suis rassurée avec des phrases convenues du genre : la vie continue, c’est normal de perdre ses parents, etc. J’avais peur d’être réellement méchante, au fond. Aussi méchante que ma mère.
Sur le chemin de l’hôtel je me suis acheté à manger, des gâteaux, du saucisson, du pâté, du pain et deux bouteilles de vin rouge, du Languedoc premier prix. Des courses pour trois personnes, de gras et de sucre pour apaiser mon âme malmenée et résister à une soirée en solitaire dans une chambre minable, à converser avec les morts et les souvenirs.
J’ai appelé Pimpon, pour savoir comment s’étaient passés ses examens.
«Formidablement bien. J’ai cartonné, je crois.
— Je n’étais pas inquiète, ma chérie, tu réussis toujours tout.
— Et toi, m’man?»
J’ai expliqué mon soulagement, proportionnel à mon incrédulité devant le don de cette maison que je ne connaissais pas, dans cet endroit perdu qui ne me rappelait aucun souvenir.
«Camille m’a laissé un cahier, que je dois lire là-bas.
— Vas-y, mais tu vas résister? Tu ne vas pas l’ouvrir avant? Heureusement que c’est pas moi, j’aurais commencé à le lire dans les escaliers du notaire.
— Je crois que j’ai peur de ce que je vais y trouver.
— Tu es sûre que tu veux la vendre cette maison? Elle est peut-être bien.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une maison dans les Cévennes, Pimpon? Je n’ai même pas fini de payer l’appartement, tu me vois entretenir une maison de campagne? Il y a trois hectares autour, tu m’imagines en paysanne à sarcler mes tomates?
— Cool, m’man. Tu dis toujours que tu n’as pas le temps de prendre des vacances. Je suis en plein partiels, j’en ai encore pour toute la semaine, je n’ai pas besoin de toi. Prends un bus, va voir cette baraque, passe deux jours là-bas et après tu décides. Là-bas, ce n’est pas Sète et ce n’est pas vraiment ta mère.»

Si j’avais su à ce moment-là, Jacques, que c’était toi, au fond, qui m’attendait là-haut, j’y serais montée le soir même dans cette montagne lointaine, pour gagner un peu de temps, puisque chaque minute nous était comptée. Je t’en prie, mon amour, ouvre les yeux, parle-moi, ne me laisse pas avec la pendule d’argent, celle de l’autre Jacques, qui ronronne au salon et qui nous attend.

J’ai bu mon languedoc devant les informations régionales, en noir et blanc : la télé datait du Neandertal. J’avais fait des économies drastiques sur le prix de la chambre, et je crois que j’avais choisi sans le savoir un hôtel de passe. J’entendais des allées et venues régulières, des râles suggestifs, dignes de films pornos, mais exclusivement masculins, me semblait-il. Les prostituées ne faisaient plus semblant.
Moi, si j’avais été à leur place, j’aurais poussé des cris de plaisir magnifiques pour que le client soit content. Sans rire, j’aurais dû faire prostituée, je suis sûre que j’aurais été à la hauteur. Je savais aussi que c’était l’effet du vin cette idée saugrenue : les clients en question, je les fantasmais toujours beaux, pleins de charme. Je leur aurais arraché du plaisir. Il aurait suffi de les caresser un peu, à travers leur pantalon, de les rassurer, de leur sourire. Leur laver le sexe, doucement, dans le petit lavabo minable de la chambre.
Puis je réalisais que les vrais clients, ils devaient être bedonnants, avec des poils sur les épaules, des ongles de pied mycosiques et des petites jambes d’alcooliques. Je pensais à mes patients de chirurgie digestive et vasculaire et tout à coup j’avais nettement moins envie de leur caresser le sexe. Je m’en suis voulu de penser à des idioties pareilles, alors que j’aurais dû penser à ma mère. Elle est apparue enfin, lorsque le soir est tombé, à cause des martinets qui trissaient dans la rue, du calme relatif de la ville, de la solitude et de la première bouteille de vin. Son poème préféré, le songe d’Athalie, me revenait en mémoire, chaque fois que je pensais à elle : Tremble, fille digne de moi, le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi.
J’ai été infiniment triste, d’un seul coup. Elle n’était plus là, nous ne pourrions plus jamais nous haïr, ni nous aimer. Mais ma tristesse n’avait d’égal que mon soulagement. Je ne me sentais pas coupable. Simplement délivrée d’une part d’angoisse, comme si, enfin, l’œil de Sauron avait détourné son regard destructeur de moi. Je pleurais gentiment le nez dans mon languedoc, dans une chambre au papier peint jauni, je me sentais seule au monde. Je croyais l’être.
Et puis j’ai pensé à ma fille. La météo régionale annonçait pour le lendemain un soleil radieux sur toute la côte. Pimpon avait raison, il fallait quand même que j’aille la voir avant de la vendre, cette maison que me laissait Camille comme une punition.
Je me demandais pourquoi les Cévennes. J’aurais été moins étonnée si elle m’avait laissé un bien en Espagne : j’avais quelque chose à voir avec ce pays. Je me souvenais de la volonté de Camille que j’apprenne l’espagnol. Elle avait remué ciel et terre pour que je puisse prendre cette langue en sixième, en lieu et place du traditionnel anglais. Elle s’était enfermée avec le proviseur plus d’une demi-heure dans son bureau, j’attendais dehors assise sur une chaise, les jambes battant dans le vide. Elle était ressortie victorieuse, fière et droite.
« Tu feras espagnol première langue. Ne me déçois pas, sois bonne, que je ne me sois pas donné tout ce mal pour rien. »
Il y avait aussi mon prénom. Paloma. J’avais demandé plusieurs fois à Camille pourquoi ce prénom original, elle m’avait dit que c’était en référence à une chanson de Mireille Mathieu, un truc sirupeux qu’elle avait beaucoup aimé. Je savais que ce n’était pas la vérité : Camille détestait la musique quand elle n’était pas classique, et je ne l’avais jamais entendue ne serait-ce que siffloter un air à la mode.
On m’a toujours appelée Palo. Sauf toi, Jacques. Tu as dit que tu voulais prendre le temps de m’appeler en entier, parce que Paloma c’était un nom de vierge, de colombe, alors que Palo ça faisait tenancière de bar crasseux. Grâce à toi, j’ai retrouvé une certaine virginité.

Mais j’avais beau fouiller le passé, les Cévennes, de près ou de loin, cela ne me disait absolument rien.
J’ai tâté le cahier à travers la grosse enveloppe de papier kraft. Je voulais savoir, mais j’avais peur. Alors que sa dépouille reposait sagement au fond de son caveau, cette crainte sournoise et insidieuse que j’avais toujours ressentie aux côtés de Camille m’empêchait d’ouvrir l’enveloppe. Je supposais que cette lecture interdite me porterait malheur.
J’ai eu l’envie subite d’aller voir cette maison, pour en finir une bonne fois pour toutes, lire ce que me réservait de cruauté ce cahier. J’ai regardé le trajet sur Internet. Il y avait bien un bus pour Alès, mais ensuite je ne trouvais rien pour monter au village. Bien sûr, j’aurais pu faire du stop, mais je n’avais pas envie de poireauter sur le bord d’une départementale déserte avec ma pauvre valise. Bagdad Café n’était qu’un film, ces choses-là n’arrivent pas dans la vraie vie.
Sur un coup de tête, j’ai enfilé mon jean, et je suis allée à la gare pour louer une voiture et annuler mes billets de retour.

La soirée loin de ma fille a été longue, j’ai continué de pleurer sur mon malheur comme une pauvre petite Cosette alcoolique. Le sommeil ne m’a surprise que tard dans la nuit.
Je me suis réveillée à cinq heures, comme d’habitude. Mon corps ne savait pas que je ne travaillais pas. J’ai bu un café à la machine de l’accueil, atrocement mauvais, trop noir, trop fort, trop court. J’ai fumé une cigarette sur le devant de la porte, dans le petit matin. L’aube venait doucement, j’entendais les cris des goélands, et vu le raffut qu’ils faisaient, il devait y avoir un retour de pêche sur le port. Les éboueurs entrechoquaient les conteneurs en un vacarme du diable, j’ai eu droit à un bref signe de main sympathique au passage du camion. Ils avaient dû me prendre pour la femme de ménage et c’était sûrement une marque de fraternité, entre gens qui travaillent quand les autres dorment encore, et qui sont payés une misère. La solidarité de l’infortune.
J’ai pris une douche qui m’a rendue à la vie, j’ai jeté mes affaires dans mon sac et j’ai fui Sète, cette ville félonne qui n’avait même pas été capable d’enterrer son Brassens sur la plage, alors qu’il l’en avait si bien suppliée.

Je n’avais pas à réfléchir, la voix synthétique du GPS me disait où aller. L’A9, la sortie de Lunel, puis des départementales désertes. Sommières qui sommeillait. J’aurais aimé que la voix désincarnée, de temps à autre, me dise : tu roules bien, ou bravo, ou quelque chose dans le genre, pour m’encourager.
Tout à coup, le soleil s’est levé. J’ai ouvert la fenêtre, et une bouffée d’odeurs méditerranéennes est entrée dans l’habitacle : toutes les herbes de Provence sont venues parfumer ma voiture. Tu vois, Jacques, à force de les acheter en pot, sèches et broyées, on finit par oublier que ce sont de vraies plantes qui doivent bien pousser quelque part. C’était une bonne odeur de vacances, qui m’a mise en joie, tout à coup. Je me suis souvenue de papa qui conduisait en bras de chemise, le coude à la portière. De l’arrêt dans cette bourgade au bord du Rhône, où nous avions pu prendre le petit déjeuner après avoir roulé toute la nuit. Quand j’avais ouvert les yeux, nous étions sur un parking, papa m’avait caressé l’épaule et il m’avait dit : « Viens, ma chérie, on va se payer un vrai petit déjeuner. » Il y avait les coteaux couverts de vignes, roses dans l’aube naissante et un immense panneau Chapoutier. Le Rhône était grand comme la mer, presque à hauteur de la route, un long fleuve étale, d’un beau bleu pâle. Nous nous étions assis en terrasse, comme des habitués, et le serveur avait demandé ce que voulait la petite famille. Les parents avaient commandé des cafés noirs et Françoise et moi des chocolats onctueux, dans lesquels nous avions trempé des croissants, croustillants et brillants de beurre. Les meilleurs de ma vie et un des rares souvenirs heureux de mon enfance.
Là, c’était la même joie. L’air s’engouffrait dans la voiture, c’était à nouveau les vacances, je me moquais de Paris, du boulot, du testament, soudain je me sentais libre. Camille aurait été surprise de me voir si heureuse, j’étais sûre qu’elle avait pensé me punir avec cet héritage. J’ai hurlé : « Merci, Maman » par la fenêtre. Maman.
J’ai roulé doucement, traversé Anduze endormie, Saint-Jean qui s’éveillait, et je suis entrée dans la Vallée-Française. Le Gardon coulait limpide au fond de sa gorge, je l’apercevais par endroits. Au bord de la rivière, j’ai appelé Pimpon pour lui expliquer ma folie. Elle m’a comprise. »

Extrait
« J’avais pris mes décisions dans l’urgence, je me doutais que si je gardais un peu de raison, j’aurais fait marche arrière. Je m’étais jetée dans un tourbillon de démarches administratives pour pouvoir oublier la petite voix en moi qui me susurrait que j’étais folle. Disponibilité de l’hôpital, installation en tant qu’infirmière libérale, achat d’une voiture, vente de l’appartement. Pimpon avait été d’accord sur tout. Elle resterait à Paris pour ses études, je ne pouvais pas l’embarquer totalement dans ma folie, elle viendrait seulement aux vacances. Sans le savoir, elle était le cœur de la plus forte de mes angoisses: comment allais-je vivre sans elle? Mon Olympe, que je continuais à appeler du Pimpon de l’enfance, alors qu’elle était déjà une jeune femme. Bien sûr, je savais qu’un jour elle partirait, qu’il me faudrait trouver une solution pour combler le vide affectif qu’elle laisserait, mais je repoussais toujours cette éventualité. » p. 42-43

À propos de l’auteur
BELPOIS_Benedicte_©DR_RTSBénédicte Belpois © Photo DR – RTS

Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire Suiza, son premier roman paru en 2019. En 2021, elle récidive avec Saint Jacques. (Source: Babelio)

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Monument national

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Sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire 2022

En deux mots
Serge Langlois, un acteur qui a connu son heure de gloire et fait figure de monument national, vit dans un château à la lisière de la forêt de Rambouillet avec toute sa tribu. Pour remplacer une nurse congédiée, il va faire appel à une mère célibataire accompagnée de son fils. Les problèmes vont alors s’accumuler.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Machinations à Rambouillet

Julia Deck nous régale avec une tragi-comédie qui réunit sous un même toit, un château à Rambouillet, la famille recomposée d’une vedette de cinéma et le personnel de maison, pas toujours recommandables. Cohabitation et confinement vont provoquer des étincelles.

Ce pourrait être l’histoire d’un domaine avec château et piscine situé en lisière de la forêt de Rambouillet. Ce pourrait encore être l’histoire de la tribu qui y vit, malgré l’état de délabrement assez avancé du lieu. Le maître des lieux s’appelle Serge Langlois, ancienne gloire du cinéma français, peu avare d’anecdotes. Sa troisième épouse Ambre, qui a trente ans de moins que lui et s’occupe d’entretenir la légende en postant régulièrement des photos sur son compte instagram suivi par un demi-million d’abonnés. Leurs trois enfants, des jumeaux adoptifs, Joséphine la narratrice et son frère Orlando, rebaptisé Ory et Virginia, la demi-sœur qui a à peu près l’âge d’Ambre. Fille de Carole, la première épouse de Serge, elle va prendre la direction de Los Angeles où elle rêve de devenir chanteuse. Avec eux vit un personnel encore assez fourni composé de Ralph, le chauffeur, Anna la nurse, Madame Éva l’intendante, Hélène la cuisinière et Julien le jardinier.
Ce pourrait enfin être l’histoire de ceux qui vivent à quelques dizaines de kilomètres de là, dans le 93, à commencer par Cendrine Barou, caissière au Super U. Elle vit là sous un nom d’emprunt avec son fils, après avoir fui le domicile conjugal. Elle partage ses journées avec Aminata, splendide femme qui officie à l’autre caisse. Les deux femmes vont être invitées par le bel Abdul, danseur athlétique dont l’heure de gloire aura été d’apparaître dans un clip de MC Solaar. Mais la liaison qu’il aura avec Aminata sera aussi courte que sa carrière artistique. Tandis qu’Aminata trouve en Mathias, son patron qui a pris fait et cause pour les gilets jaunes, un nouvel horizon, Abdul se convertit en coach sportif.
Mais, vous l’avez compris, ce sont toutes ces histoires qui vont converger pour donner l’un des romans les plus truculents de cette rentrée.
C’est en lisant un entrefilet dans Madame Figaro que Sophie de Mézieux a l’idée de recourir aux services d’Abdul, bientôt suivie par sa voisine Ambre. Le coach sportif ne va tarder à gagner sa confiance et, assez vite, va s’installer au château. Après quelques semaines, on décide d’organiser une fête et d’inviter les amis d’Abdul. C’est ainsi que la petite troupe du 93 arriva au château. Un événement loin d’être anodin puisque lorsque Anna sera congédiée, Ambre va proposer à Cendrine de prendre sa place. Le loup était dans la bergerie.
Du coup cette pièce de boulevard va virer au polar. Les événements s’emballent et personne n’en sortira indemne. La joyeuse comédie basée sur la rencontre de classes sociales différentes laisse place à une guerre sans merci. D’autant qu’un vieux fait divers refait surface, que convoitise et cupidité s’en mêlent et que, pour avoir sa part de gâteau chacun, ou presque, est prêt à remiser sa morale au placard.
Julia Deck s’amuse et nous amuse. On se régale de sa machiavélique construction où se croisent Brigitte et Emmanuel Macron, les émissions de Christophe Hondelatte et certains éléments biographiques de Johnny Halliday. Jusqu’à un épilogue à la Agatha Christie. Après Le triangle d’hiver et Sigma et Propriété privée, la romancière poursuit dans la satire sociale avec le même mordant, ajoutant cette fois au pathétique une note tragique. Pour notre plus grand plaisir!

Signalons que l’on peut suivre les travaux de Julia Deck durant sa résidence d’artiste à l’Université de Tours

Monument national
Julia Deck
Éditions de Minuit
Roman
205 p., 17 €
EAN 9782707347626
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un domaine avec château situé en lisière de forêt de Rambouillet ainsi qu’au Blanc-Mesnil. On y évoque aussi des vacances à Saint-Tropez, en Martinique où sur un yacht dans les Caraïbes et un séjour à Los Angeles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au château, il y a le père, vieux lion du cinéma français et gloire nationale. Il y a la jeune épouse, ex-Miss Provence-Alpes-Côte d’Azur, entièrement dévouée à sa famille et à la paix dans le monde. Il y a les jumeaux, la demi-sœur. Quant à l’argent, il a été prudemment mis à l’abri sur des comptes offshore.
Au château, il y a aussi l’intendante, la nurse, le coach, la cuisinière, le jardinier, le chauffeur. Méfions-nous d’eux. Surtout si l’arrêt mondial du trafic aérien nous tient dangereusement éloignés de nos comptes offshore.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Diacritik (Johan Faerber – entretien avec Julia Deck)
Diacritik (Christine Marcandier & Dominique Bry)
France TV Culture (Laurence Houot)
La Croix (Renaud Pasquier)
Médiapart (L’esprit critique – podcast)
RFI (De vive(s) voix – Pascal Paradou – Podcast)
Magcentre (Elodie Cerqueira – entretien avec Julia Deck)
Blog Culture Tout Azimut

Les premières pages du livre
1
Les curieux nous visitent encore de loin en loin. À travers les grilles hérissées de flèches à pointes d’or, ils glissent leurs appareils pour immortaliser la façade jaune et lisse. Du petit salon, nous les observons se recueillir, échanger sourires et larmes devant la dernière demeure d’une gloire nationale, figure du patrimoine français.
Leurs commentaires nous parviennent par le micro de la caméra de surveillance. Tous s’étonnent que notre château soit si mal entretenu. Ils savent pourtant que nous n’avons pas les moyens de tronçonner les ronces, de rafistoler les murs. Les curieux disent encore que nous étions bien chanceux, nous qui avons été élevés ici, c’est un grand malheur de voir ce que nous sommes devenus. Et les écoutant, nous nous cachons un peu plus derrière les rideaux, terrés dans la forteresse de notre enfance qui demeure, au fond du passé, le socle de nos vies.
Situé en lisière de la forêt de Rambouillet, notre château est bâti sur le modèle du Petit Trianon – quatre façades carrées affichant avec morgue une feinte simplicité. Notre mère adorait Marie-Antoinette. Elle adorait Sofia Coppola, elle adorait Marc Jacobs, qui avait donné une seconde jeunesse à la marque Louis Vuitton. Au temps de notre splendeur ronronnaient dans la cour les automobiles. Notre père aimait les moteurs. Il jouissait des vibrations mécaniques, des fumées qui s’élevaient en panaches bleus sur le sable de l’allée. La façade ouest ouvrait sur une terrasse en granit, à l’est s’ébouriffait le jardin anglo-chinois. Des saules s’inclinaient autour du lac tandis que, sur une petite île, un temple de Diane abritait une cascade si claire qu’on aurait dit du diamant liquide. Mais c’est à l’arrière du château que se dissimulait notre plus haute fantaisie. Dans la pelouse si longue qu’elle finissait avec la ligne d’horizon, notre mère avait fait creuser une gigantesque piscine, et dans ses eaux vertes flottaient les ombres de quatre immenses topiaires – as de carreau, cœur, pique et trèfle, plantés à chaque angle du bassin.
Serge avait longtemps été joueur. Mais notre mère l’avait repris en main. Elle se flattait souvent d’avoir su convertir cette passion vorace en végétaux inoffensifs. Plus tard, je me suis demandé s’il n’était pas cruel de lui mettre sans cesse sous les yeux le plaisir qu’elle lui avait interdit. Notre père s’aventurait rarement près de la piscine. Sans l’avouer, il trouvait un peu vulgaire ce suprême ornement de notre château. Il aurait préféré une extension contemporaine en matériaux glacés – vitres aux angles aigus, béton brut. Il goûtait cette suprême perversité de l’opulence qui se pare d’attributs industriels quand l’industrie a de longtemps été éradiquée. Notre mère, cependant, affichait ingénument sa prédilection pour l’Ancien Régime. Ambre voulait des lustres et des chandeliers, l’argenterie et le cristal qui reflètent à l’infini leurs flammes blanches sur des surfaces immaculées. Elle cultivait les choses brillantes avec une énergie mêlée d’angoisse, comme si elle craignait de s’éteindre à la tombée du soir.
On entrait au château par un vestibule de larges proportions. Fiché à mi-hauteur de l’escalier tournant, un buste de notre père accueillait le visiteur, trois mètres au-dessus du dallage de pierre crème. L’artiste avait travaillé le bronze à la manière d’un tableau cubiste. Ainsi, les yeux de Serge Langlois s’étaient démultipliés, affranchis de l’axe horizontal pour surplomber, tel un trophée de chasse, quiconque franchissait la porte de notre château.
Au grand salon, c’était une forêt de pieds cannelés, fauteuils cabriolets, poufs, sofa, méridienne, sur lesquels veillaient des pendules et des miroirs rehaussés d’or. Les sièges étaient tapissés de velours turquoise. Taillés dans la même étoffe, les rideaux étaient retenus par des passementeries jaunes et brillantes comme la monnaie.
Petits, nous croyions que, par une structure extraordinaire de notre parentèle, il existait entre les membres de notre famille une invisible hiérarchie. Celle-ci commandait que, si nous prenions l’apéritif tous ensemble au grand salon – nos parents, mon frère et moi, Anna, Ralph, Madame Éva, Hélène et Julien –, certains avaient le pouvoir de commander qu’on allume le feu et d’autres d’annoncer qu’Ambre était servie. L’inverse ne se concevait pas. Il n’était pas pensable que notre mère jette des bûches dans la cheminée ou qu’Hélène et Julien s’asseyent à table avec nous. Mais à l’heure de l’apéritif, le grand salon nous accueillait tous démocratiquement dans ses amples bras Louis XVI.
C’était le moment préféré de Serge. Il disait qu’alors nous formions la plus belle des tribus, celle de la fraternité. Notre père faisait lui-même le service. Bourbon pour Ralph, notre chauffeur, et pour Madame Éva, l’intendante du domaine. Notre nurse Anna prenait du jus de pomme, Hélène et Julien du pastis. Le couple était au service de nos parents depuis des années. Hélène veillait aux fourneaux tandis que Julien entretenait le parc. Nos splendeurs immatérielles et mobilières ne cessaient pourtant de les éblouir. C’est à peine s’ils osaient s’asseoir sur nos augustes fauteuils et, pour payer l’honneur qu’on leur faisait, ils riaient à gorge déployée aux premiers bons mots, versaient une larme aux histoires tendres.
Mon frère et moi jouions sur le tapis, tour à tour timides et exubérants. Ambre prenait des photos pour Instagram, puis elle faisait monter son bichon sur ses genoux. Caressant les poils toilettés de la bête, elle réclamait à Serge une anecdote. Il revivait alors pour nous ses plus grands succès, ses rôles qui avaient marqué l’histoire du cinéma, les hommages rendus par tous les puissants du septième art. Après quoi notre mère nous racontait des histoires de sa jeunesse – les chevauchées sur la plage en hiver, qu’elle passait à Saint-Tropez, les baignades l’été à la Martinique, où son père tenait un hôtel de luxe. Sa famille avait connu des difficultés, mais elle s’en était toujours relevée grâce à l’amour qui est plus fort que tout le reste. Et Ambre faisait une autre photo pour Instagram. Cinq cent mille abonnés en moyenne avaient du bonheur à partager nos moments d’intimité. Enfoncés dans le Louis XVI, nos parents reprenaient du champagne. Ils savouraient la bienheureuse ignorance des dernières secondes avant le couperet.

2
Cendrine Barou vivait avec son fils Marvin dans un pavillon au Blanc-Mesnil, au cœur du département numéroté 93. Une baraque semi-récente jamais crépie, où les semelles faisaient couic couic sur le carrelage marron. Les fenêtres fermaient mal, du plafond pendaient des fils, au sol prospéraient la poussière et les insectes morts.
La jeune femme avait choisi cette maison car la courette était ceinte d’un mur en parpaings. Cendrine prisait son intimité. Elle ne se souciait pas que la France entière soit à sa recherche. Elle ne pensait pas à sa mère, qui se rongeait les sangs, ni à son mari, qui se remettait plutôt bien. Elle travaillait au U. Le gérant disait « Super U », mais elle ne voyait vraiment pas ce que le magasin avait de super.
Pendant des semaines, la photo de Cendrine et de son fils était apparue sur les chaînes d’information en continu, incrustée derrière des présentateurs chevrotant d’angoisse. Ces derniers avaient relaté de long en large comment la police, ayant creusé maintes pistes prometteuses suite à leur disparition, avait fait chou blanc. Les clients du U regardaient ces programmes. Mais aucun d’entre eux n’avait fait le rapprochement entre la pâle caissière – le gérant disait « hôtesse de caisse » – et la jeune femme sexy qui s’était volatilisée quelques mois plus tôt avec son petit garçon sur l’autoroute qui les ramenait de vacances.
Cendrine avait pris ses précautions. Elle ne s’était pas toujours prénommée Cendrine, non plus que son fils n’avait été baptisé Marvin ou que leur patronyme n’était Barou. Elle autrefois si svelte s’était bourrée de Tuc et d’Oreo dès qu’elle avait fui le domicile conjugal. Son mari lui disait qu’elle était grosse quand elle pesait quarante-huit kilos, qu’est-ce qu’il dirait maintenant – une montgolfière, un dirigeable. Elle avait aussi repensé sa coiffure. En trois quarts d’heure, elle était devenue platine. Puis elle avait négligé d’entretenir sa coupe et n’avait plus jamais utilisé de séchoir. Son carré plongeant s’était écroulé en mèches filasses. Ça fourchait comme une diablesse, lui répétait sa collègue Aminata, qui faisait semblant de vouloir la reprendre en main alors qu’elle était ravie d’avoir une moche à son côté pour briller seule dans le soleil du U.
Quand le gérant lui avait réclamé des papiers d’identité, Cendrine avait trafiqué les siens sur Photoshop. Elle avait l’habitude. À l’agence immobilière où elle travaillait avec son mari, elle falsifiait souvent les bulletins de salaire. Cette opération permettait de favoriser les aspirants locataires qui, en plus du montant affiché sur l’annonce, avaient la délicatesse d’allonger un petit complément liquide. La principale difficulté avait résidé dans l’obtention d’un numéro de sécurité sociale. Or il existait sur internet un marché dédié à ce problème. Des personnes sans intention de travailler y louaient leur numéro d’affiliation à des personnes très désireuses de le faire mais dépourvues, quant à elles, des prérequis administratifs. Cendrine ne débarquait pas d’un navire échoué en Méditerranée, elle avait négocié ferme. C’étaient néanmoins vingt pour cent de son salaire qu’elle rétrocédait chaque mois à la véritable Cendrine Barou afin que celle-ci l’autorise, elle aussi, à s’appeler Cendrine Barou.
Sept heures par jour, Cendrine regardait défiler les articles sur son tapis roulant. Ils passaient sous ses yeux comme des poissons multicolores, bondissant du flot au moment de scanner le code-barres – Fanta orange, bip, pizza regina, bip, nuggets de poulet, bip, crêpes fourrées au chocolat, bip. Les clients du U plébiscitaient les produits affichant la pire note au Nutri-Score, songeait Cendrine pendant que le tapis charriait, avec les emballages, des images de sa vie d’avant. En ce temps, elle privilégiait les épiceries fines, les producteurs locaux, les légumes biologiques. Aujourd’hui, elle éprouvait une joie sauvage à se gaver d’aliments jadis honnis.
– Alors la belle, on est trop timide pour montrer ses beaux yeux ? la plaisantaient des clients masculins sur son regard toujours baissé.
Mais Cendrine avait parfait son costume d’invisibilité. Un sourire ingrat suffisait à éloigner l’importun pendant qu’à la caisse mitoyenne, la superbe Aminata enfonçait le clou en faisant mine de voler à son secours. »

À propos de l’auteur
DECK_Julia_©Helene_BambergerJulia Deck © Photo Hélène Bamberger

Julia Deck est née à Paris en 1974. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle est secrétaire de rédaction pour de nombreux journaux et magazines, avant d’enseigner les techniques rédactionnelles en école de journalisme. Elle a publié Viviane Élisabeth Fauville (2012), Le Triangle d’hiver (2014), Sigma (2017), Propriété privée (2019 et Monument national (2022). (Source: Éditions de Minuit)

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Les Déshérités

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  RL-automne-2021

En deux mots
Les deux cadavres que retrouve l’inspecteur Gross dans une ferme sur le haut du canton de Vaud sont criblés de balles tirées par un fusil d’assaut. Si très vite l’enquête se tourne vers un membre de la famille, ce « coupable idéal » ne convainc pas le policier qui poursuit son enquête.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Double meurtre dans les Alpes vaudoises

En retraçant l’enquête menée par un inspecteur après la découverte de deux cadavres dans une ferme, Valentin Decoppet met les ingrédients du polar au service d’une réflexion sur les secrets de famille, la corruption et la cupidité.

C’est dans un décor que l’on qualifierait volontiers d’idyllique, dans les Alpes vaudoises, au-dessus du Rhône, que l’inspecteur Gross est appelé. Dans une ferme où une vingtaine de bêtes attendent de pouvoir sortir de leur étable après la traite, il découvre deux cadavres tués par balle. Son chef expliquera aux médias lors d’une conférence de presse de cinq minutes les résultats des premières investigations. «Les victimes sont Alexandre et Marie Rochat, respectivement âgés de trente-sept et quarante ans. Mariés, sans enfants, ils ont été retrouvés sans vie avant-hier. Les blessures par balle correspondent à une arme de type fusil d’assaut. Le suspect est en fuite, nous vous tiendrons au courant de l’avancée de l’enquête.»
L’enquête qui justement n’avance plus. Les interrogatoires des membres des familles des deux victimes qui ont pu être jointes ne donnent rien. On ne sait rien, on n’a rien vu, on n’avait plus guère de relations avec le couple. Reste Jean Rochat qui a disparu depuis le jour du drame. L’homme avait déjà eu affaire à la justice lorsque la municipalité lui avait proposé de lui racheter un bout de ses terres pour y faire passer un chemin de randonnée. Au tribunal, il avait fini par gagner avec le soutien d’une association écologique qui avait démontré la présence d’une espèce protégée de papillons. Mais ce combat l’avait perturbé à tel point qu’il avait passé plus d’un an en hôpital psychiatrique.
Après quinze jours d’errance, il est arrêté à Zweisimmen et avoue les crimes aux policiers bernois. À Gross, il avouera avoir jeté l’arme dans la fosse à purin où elle sera effectivement retrouvée.
Mais cette affaire est trop rondement menée pour l’inspecteur. Il veut en avoir le cœur net et poursuit son travail et se rend compte qu’il « a mis les pieds dans une affaire qui s’empire à mesure qu’il en découvre les dessous. Ces querelles de village le dépriment, des personnes sont mortes, et c’est à lui de mettre cette histoire au clair. » C’est en recherchant une montre Omega qu’il va comprendre que les relations de Jean sont beaucoup plus complexes qu’elles ne le semblaient à priori.
Mais comme dans sa vie privée, Gross ne sait plus vraiment comment mener sa barque à bon port.
Valentin Decoppet réussit, sous couvert de polar, à nous offrir une plongée dans les liens familiaux souvent distendus à l’heure des héritages. Alors la cupidité et la jalousie, le sentiment d’injustice et l’envie de vengeance prennent le pas sur les liens du sang. Ajoutez-y la soif du pouvoir, un soupçon de corruption et quelques remords et vous obtiendrez une subtile analyse des mœurs peu ragoutants d’une époque où le moindre bout de terre, surtout en Suisse, fait beaucoup d’envieux. Une belle réussite servie par un style limpide, mêlé d’helvétismes de bon aloi.

Les déshérités
Valentin Decoppet
Bernard Campiche Éditeur
Roman
172 p., 00,00 €
EAN 9782882414687
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans les Alpes vaudoises, mais aussi à Aigle et Lausanne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la poursuite de l’auteur d’un meurtre sordide, l’inspecteur Gross découvre peu à peu les histoires d’un village montagnard. Jalousies familiales, internement forcé et corruption s’entremêlent et forcent le policier à s’immiscer toujours plus profondément dans la vie des habitants.

Les critiques
Babelio

À propos de l’auteur
DECOPPET_Valentin_©Philippe_PacheValentin Decoppet © Photo Philippe Pache

Valentin Decoppet est né en 1992 à Lausanne. Après des études de français, d’allemand et de traductologie, il obtient un Master en écriture créative à la Haute école des arts de Berne. Il traduit de l’allemand et du suisse allemand et vit à Berne. (Source: Bernard Campiche Éditeur)


Focus Littérature

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Ultramarins

NAVARRO_ultramarins  RL-automne-2021

Prix littéraire de L’Association des officiers de réserve de la Marine nationale (ACORAM)

En deux mots
Partie de Saint-Nazaire à destination des Antilles, un cargo va soudain disparaître des écrans. La commandante a autorisé un arrêt pour permettre à l’équipage de prendre un bain. Une récréation qui sera suivie de quelques étranges phénomènes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le cargo qui s’émancipe

Mariette Navarro a profité d’une résidence d’écriture à bord d’un cargo pour se mettre dans la peau d’une commandante de navire et s’autoriser quelques libertés avec le code maritime. Entre fantasmes et légendes.

Quand la commandante a appareillé de Saint-Nazaire avec ses vingt membres d’équipage, elle était loin d’imaginer ce qui allait arriver. Digne héritière d’un père capitaine de première classe, elle se fait un point d’honneur à suivre ses pas, à «avancer dans l’eau sans se poser de questions» en direction des Antilles. Son navire, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, est en bon état. «Les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer».
C’est après quelques jours de mer et une navigation qui se déroule sans problèmes particuliers qu’elle va prendre une décision qui va totalement changer la vie à bord. Elle accorde à l’équipage, «pris d’une envie d’air pur et de vacances» le droit de se baigner. Le navire est arrêté et les hommes s’ébrouent joyeusement dans un océan qui leur semble entièrement réservé. Une récréation suivie d’un étrange phénomène libellé ainsi sur le journal de bord: «constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document.»
À force d’entendre les légendes qui circulent entre les hommes de la mer, d’avoir souligné que la disparition de son père n’avait jamais vraiment été élucidée, que les machines du cargo le secouaient au rythme d’un cœur qui bat, la commandante a décidé de ne plus tenir le journal, de ne pas faire de rapport au port de destination, de s’octroyer elle aussi un moment de liberté. La mise en veille de toute conscience professionnelle lui permet de s’intéresser de plus près à l’équipage, de constater par exemple – et sans explications – qu’il se compose désormais de vingt-et-uns hommes. Un mystère de plus dans une traversée désormais fantastique: «Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre.»
C’est en 2012, à l’occasion d’une invitation à participer à une résidence d’écriture organisée par Centre national du théâtre que Mariette Navarro a posé les jalons de ce roman qui dépeint avec beaucoup de justesse cette sensation de perte de repères, d’un temps suspendu que l’on ressent lorsqu’on est en haute mer. Il suffit alors d’un banc de brouillard pour que l’étrange, le fantastique vienne se mêler à cette sensation qui nourrit l’imagination des marins, au moins depuis l’épisode de la Mary Celeste, ce bateau retrouvé en 1872 en état de marche avec toute sa cargaison, mais sans personne à bord. Est-ce pour exorciser leurs angoisses ou à l’inverse pour l’alimenter que les marins partagent ces légendes? Ce qui est sûr en fin de compte, c’est que ces Ultramarins viennent enrichir ce patrimoine avec poésie et émotion.

Ultramarins
Mariette Navarro
Éditions Quidam
Premier Roman
156 p., 15 €
EAN 9782374912158
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en Haute mer, quelque part entre Saint-Nazaire et les Antilles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A bord d’un cargo qui traverse l’Atlantique, l’équipage décide un jour, après l’accord inattendu de la Commandante de bord, de s’offrir une baignade en pleine mer, totalement gratuite et clandestine. De cette baignade, à laquelle seule la Commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine toute la suite du voyage.
D’un côté, il y a le groupe des marins – personnage pluriel aux visages et aux voix multiples – et de l’autre la Commandante, peu sujette aux écarts de parcours. Tous partagent soudain leur difficulté à retrouver leurs repères et à reprendre le voyage tel qu’il était prévu.
Du simple voyage commercial on glisse dans l’aventure. N’y a-t-il pas un marin de plus lorsque tous remontent à bord ? Le bateau n’est-il pas en train de prendre son indépendance?
Mariette Navarro : «L’écriture de ce texte est née d’une résidence en cargo à l’été 2012, mais il ne s’agit pas ici de faire le récit de ce voyage ni de tenir un journal de bord. J’ai plutôt essayé, dans les années qui ont suivi, de refaire ce voyage de façon littéraire et subjective, en cherchant la forme d’écriture propre à cette expérience, au trouble physique qu’on peut ressentir sur la mer. Le roman m’a permis d’aller explorer les profondeurs de cette « désorientation » physique et intime. La Commandante ne plonge pas avec ses marins, pourtant, elle perd pied tout autant qu’eux au cours de la journée qui suit, et découvre des dimensions insoupçonnées au bateau qu’elle croyait commander.»

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Dans le geste connu, le geste de travail, dans le geste refait chaque jour, un espace s’est glissé. Un tout petit espace blanc inexistant jusqu’alors, une seconde suspendue. Et dans la seconde suspendue, la seconde imprécise, toute la suite de la vie s’est engouffrée, a pris ses aises, a déroulé ses conséquences.
Elle en a la conscience nette, parce que c’est dans son corps que le petit écart s’est frayé un chemin, elle n’a pas d’argument médical à avancer, elle ne pourrait même pas dire que c’est grave, regrettable, ennemi, une traversée de soi par un lent courant d’air. Un souffle contre lequel il faut bander les muscles un peu plus fermement.
Elle ne sait pas si la faiblesse a précédé la décision, ou si tout est arrivé d’un coup quand à la fin d’un repas elle a dit: « D’accord. » Elle ne sait pas si c’est à l’intérieur d’elle que se logeait le désir de céder ou si quelqu’un dans l’équipage, d’un mot ou d’un regard, a pénétré sa froideur nécessaire. Elle croit que maintenant l’intérieur de son ventre est plus poreux aux vents marins.
Elle s’entend dire « D’accord » avec une voix qui n’est pas tout à fait la sienne, pas sa voix de travail, sa voix de commandante. C’est un son plus aigu, mal placé, elle qui est très attentive à ça, elle s’aperçoit en les disant que ces deux mots n’ont pas eu le temps de venir du ventre. Ils sont nés directement dans sa gorge et ont éclos publiquement : « D’accord ». Alors, si sa voix a dit, elle n’a plus qu’à suivre, elle n’a pas l’habitude d’être en désaccord avec elle-même. Entre ses pensées et ses paroles jusqu’ici il n’y avait jamais eu de décalage.
Comme elle est calme et sûre d’elle, elle se laisse faire par cette voix de gamine qui déboule au milieu d’un repas, elle se racle la gorge et répète de sa voix de dirigeante, avec son poids d’autorité : « D’accord ».
Il n’y a pas qu’en elle que se promène le souffle. Depuis plusieurs jours elle entend la rumeur, les rires étouffés. Elle s’est laissée surprendre par la bonne humeur expansive d’un équipage qu’elle croyait bien connaître, qu’elle avait recruté pour sa stabilité et le sérieux dont elle a besoin.
Comme à chaque fois, avant l’embarquement, elle a tout fait pour équilibrer les tempéraments des marins qui l’accompagnent. Un dosage d’une rigueur chimique alors que, sa prédisposition, c’est plutôt la mécanique.
À chaque départ, elle sait qu’elle prend le risque du précipité, des sangs qui s’échauffent après plusieurs semaines de cohabitation, des rancœurs ignorées, des alcools tristes, des envies d’en finir, des nuits trop longues, des corps qui s’effondrent sous le poids des solitudes. Mais l’amitié soudaine, la joie d’être complices, elle ne les a pas anticipées. Elle est assez désorientée pour ne pas savoir si elle doit y prendre part. C’est ça, son sourire bizarre, et sa voix augmentée d’une octave.
Elle a fini par accepter qu’on parle plus fort, qu’on rie plus, que les regards se cherchent et que chaque mot de l’un soit approuvé par un autre. Elle s’est assurée, comme elle le fait toujours, que les éclats de rire se partagent de manière équivalente, que personne ne soit oublié dans la distribution de la légèreté, qu’aucun membre de l’équipage ne fasse l’objet involontaire de la jovialité des autres. Elle s’est même laissée aller à frôler une épaule. Pour un peu, au bout de quelques jours, elle aurait serré l’un ou l’autre dans ses bras, sous la lune.
Elle commande depuis plusieurs années, trois ans sur ce navire, avec de nouvelles équipes régulièrement et plusieurs mois à terre entre deux convoyages, cette autre vie qu’elle oublie, à peine montée sur le bateau, à peine son sac posé dans sa cabine. Sur ce trajet la route est facile, surtout en cette saison. L’aventure, c’était pour ses lectures d’étudiante, pour les récits qu’elle invente dans les soirées à terre, quand on réussit à la faire parler d’elle. La plupart des officiers, elle les connaît depuis l’école, ils fonctionnent ensemble sans trop avoir à dire.
Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix de la navigation, ce savoir d’êtres humains, le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité.
Elle a observé le travail des autres, des hommes, avant elle, elle a appris tout ce qu’il faut apprendre et fait ses preuves sous les regards exigeants, parfois condescendants, méfiants. Elle n’a brûlé aucune étape, elle est étrangère à l’idée de privilège, à autre chose qu’au lent respect des procédures. Elle a découvert que le travail l’apaise, le temps rassurant du labeur. Avec sérieux, de haute lutte, elle a conquis son autorité.
Pendant sa première traversée, elle n’a presque pas dormi, elle était partout à la fois, voulait tout savoir, pour un peu elle aurait fait à la place de chacun. On souriait quand elle tournait le dos, on ne donnait pas long de sa carrière, de sa santé. On disait que le goût du métier d’homme finirait par lui passer, que quelqu’un saurait la retenir à terre, dans une maison, à commander ce que les femmes commandent, on disait que pour le long cours elle n’avait pas les bras costauds, ni les bonnes hormones. Une seule fois, elle a serré le poing pour se battre. Elle aurait eu le dessus, si la tension n’avait pas été désamorcée tout de suite, si une main ne s’était pas posée sur son épaule. Depuis qu’elle est celle qui donne les ordres et décide de la carrière des autres, on ne dit plus rien, le féminin a fait son chemin dans les esprits, est entré dans les histoires comme le surnom d’autres marins célèbres.
Petit à petit, la météo est devenue pour elle un sens plus aigu que les autres, et la cartographie précise aussi, avec ses petites croix tracées toutes les vingt minutes sur la grande carte du bureau pour marquer la position. À chaque nouvelle traversée, elle se voit sans surprise avancer vers le sud, avancer vers le beau, passer au large des dépressions en les évitant au mieux. Elle a appris le cours des étendues huileuses, le doux enveloppement des écumes vertes.
Elle aime regarder les cartes, les connaît par cœur, les annote, les range. Elle les connaissait toutes avant de voyager. »

Extraits
« Un cargo qui était lancé sur le chemin des Açores a brusquement piqué vers le nord, direction Terre-Neuve. Impossible d’établir le contact avec ceux qui étaient à bord pendant une semaine, on ne savait plus s’ils étaient morts ou vivants, s’ils allaient s’arrêter un jour ou s’abimer sur les récifs. On a pensé à un détournement une prise d’otages, mais les jours passaient sans aucune revendication, sans écho d’aucune violence. Je ne sais pas si on a essayé d’envoyer d’autres bateaux à leur rencontre, les polices et les douanes ont bien dû s’activer. Bref, un jour, le bateau s’arrête et l’équipage est retrouvé, et pas un n’est capable d’expliquer comment il a aussi brutalement changé de cap. Quelque chose a dû se passer, qui devait rester secret, qu’il valait mieux ne pas savoir.
— Qu’est-ce que vous dites ici ?
— Rien, c’est encore notre spécialiste des histoires de fantômes.
— Riez, riez, en attendant, est-ce que l’un d’entre vous a trouvé d’où venait la panne?
— Il y avait aussi cette histoire, poursuit un autre plus timide, maintenant qu’est ouverte la porte des grands récits, juste assez embellis pour se créer un lien, le temps d’une énième vérification technique. Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison.
— Ne comptez pas sur moi pour ce genre d’aventures. Vu ce qu’on transporte.
– Qu’est-ce qu’on transporte, tu le sais, toi? – Ce n’est pas très compliqué à imaginer. Des T-shirt made in China, des meubles en kit et des litres de coca.
– Du blé. Des fruits dans des frigos. Des matières dangereuses, peut-être, de grosses piles radioactives.
– Et personne ne connaît l’histoire du papa de notre commandante? Il était lui aussi dans la compagnie, dans les années quatre-vingt.
Arrête, c’est une rumeur, rien n’a jamais été prouvé.
– C’est une légende, mon cher, et depuis quand, sur les bateaux, on ne pourrait plus se raconter de légendes ?
– Raconte, vas-y, moi je ne la connais pas.
– C’est l’histoire d’un grand commandant qui en avait vu d’autres, qui avait fait le tour du monde et qu’on citait en exemple pour quelques belles façons de traverser les tempêtes. Un jour de temps très calme, il fit route vers l’Amérique du Sud.
– Tu brodes complètement là, mais vas-y, on t’écoute.
Non non je t’assure, c’était l’Argentine. Bon, toujours est-il que le voyage se déroule normalement, l’arrivée du cargo est signalée à La Plata, le pilote est prêt à venir à sa rencontre. Et puis plus rien. Un jour, deux jours, trois jours, plus de nouvelles, plus de contact, et surtout, aucun autre bateau ne le repère dans la zone où il était pourtant arrivé. On commence à être sur le qui-vive, à préparer les plongeurs et Les secours. Et puis, au bout d’une petite semaine, retour du signal, le bateau est bien là où on l’avait laissé, il fait son entrée comme prévu. Avec juste un très léger décalage. Une semaine perdue dans les méandres de l’espace-temps.
— Et les marins, qu’est-ce qu’ils ont dit?
— On raconte qu’ils ne se sont rendu compte de rien d’anormal, et qu’ils ont été très surpris de l’accueil qui leur a été fait. On raconte surtout que le commandant n’a plus ouvert la bouche pendant plusieurs années. On ne sait pas ce qu’il a vu, mais quelque chose en lui avait changé, assez profondément.
— Eh bien ça ne me paraît pas très difficile à vérifier. Il y a quelqu’un à bord qui doit savoir tout ça bien mieux que nous.
— Alors vas-y, demande-lui, toi.
— Laissez-la tranquille.
Nourris d’histoires et de questions, ils sourient et se remettent au travail. Ils sont de ces insectes qui font fonctionner leur monde avec une rigueur imperméable à tout mystère. Ils traquent le boulon manquant, la petite fissure dans une de leurs cuves, ils testent, basculent du mode électronique au mode manuel, ne se fient plus qu’à leurs bras activant les leviers, mettent en marche les pistons dans la chaleur pourtant toujours intense des machines. Ils consultent des modes d’emploi, partent loin dans leur mémoire à la recherche des cas particuliers, des petites failles du système dont on a bien dû un jour leur dire de se méfier. » p. 90-91-92

« Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre. » p. 93

« Je soussignée par mon nom propre, commandante de mer, et de père en fille, capitaine de première classe de la navigation maritime, capitaine du navire au cœur qui bat tout seul, ayant pour port d’attache une ville pénible, et appartenant à la compagnie de navigation de ceux qui avancent dans l’eau sans se poser de questions, dont le siège social est situé dans une ville plus grande encore, et qui me fait sentir encore plus indésirable, déclare avoir appareillé de Saint-Nazaire un jour pair du siècle XXI, à destination des Antilles sans savoir quelles étaient mouvantes, munie de mes expéditions, le navire étant en bon état de navigabilité, les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer, équipage au complet composé de 20 hommes et une femme, puis 21 hommes et une femme sans que soit résolue la nature de cette augmentation, la femme en question n’ayant pas enfanté et ne désirant en aucun cas enfanter, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, mes préférés étant les bleus, je les trouve visuellement plus intéressants au crépuscule en pleine mer, les tirants d’eau étant, au départ, de 18,30 m à l’arrière et de 15,60 m à l’avant.
Quitté le quai à 22h 40 heure locale, aidée d’un pilote et assistée de 4 remorqueurs. La navigation assistée du radar n’a révélé aucun dysfonctionnement de celui-ci. La navigation se déroule sans difficulté par un temps clair et une visibilité de 10 milles, à La vitesse de 12,5 nœuds, jusqu’à ce qu’une idée lumineuse traverse l’équipage, pris d’une envie d’air pur et de vacances. Toutes les dispositions requises pour cette nouvelle situation sont prises à 9h 45 Le lendemain matin: mise en veille de toute conscience professionnelle, vitesse réduite jusqu’à l’arrêt, machines parées pour manœuvrer, mais main d’œuvre humaine absente car tout occupée à la baignade, feux et signaux sonores réglementaires en route, désactivation des radars anticollision.
Depuis cette heure, constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document. Nous réfléchissons aux suites à donner à cette affaire, bien que cette insoumission nous amuse au plus haut point.
À partir de maintenant, décision est prise par moi-même de ne plus tenir ce journal, ayant conscience tout de même des sanctions encourues. De ne pas faire de rapport au port de destination. De ne pas raconter l’envie que j’ai de plonger à mon tour dans le banc de brume qui se profile à et de dormir cent ans. » p. 106-107

À propos de l’auteur

Mariette Navarro (c)Philippe Malone

(sdp)
Mariette Navarro (c)Philippe Malone (sdp)

Mariette Navarro © Photo DR

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique, Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012) et Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces de théâtre, Nous les vagues suivi de Les Célébrations, Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à étendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. (Source: Quidam Éditeur)

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La toute petite reine

LEDIG_la_toute_petite-reine  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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On ne parle plus d’amour

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Sélectionné pour le Prix Cabourg du roman 2021

En deux mots
Louise s’apprête à convoler en justes noces avec Armand-Pierre, à la satisfaction de son père qui voit dans cette union l’occasion de conforter son entreprise et son pouvoir dans son petit coin de Bretagne. Mais l’arrivée de Guillaume, qui se chauffe d’un tout autre bois, va bouleverser tous les plans.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
«Le mariage vient de l’amour comme le vinaigre du vin»

Lord Byron

L’ironie mordante de Stéphane Hoffmann fait merveille dans ce roman où, du côté de la Bretagne, les représentants de la «bonne société» vont se heurter à une jeune fille rebelle. Quel régal!

«Chef d’œuvre de finesse, d’effronterie, de classe et d’insolence, que je vous conseille». Si Stéphane Hoffmann parle ici d’un discours de réception à l’Académie française, cette phrase résume comme un gant son nouveau roman, grand bonheur de lecture. S’il reste fidèle à la haute-bourgeoisie, il choisit cette fois les hobereaux de province et les paysages déchirés de la Bretagne pour planter son décor.
En arrivant au port de Le Guénic-sur-Vilaine, Louise Lemarié (un patronyme qui ne lui va pas forcément comme un gant) est un peu contrariée. Elle n’aime pas trop les mondanités et doit faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car elle vient assister à la remise de l’Ordre national du mérite, décerné à son père Olivier, Président du Yacht-club. Le ministre chargé de lui remettre sa breloque est suivi comme son ombre par Armand-Pierre Foucher. Le jeune homme n’est autre que le futur mari de Louise, même s’il ne fait pas précisément bondir le cœur de sa promise, mais comme l’union semble réjouir les deux familles…
En attendant de passer la bague au doigt, elle se divertit. Par exemple en prenant la défense d’un jeune homme qui entend se mêler aux invités et dont le visage ne lui semble pas inconnu. Car quelques mois plus tôt, Guillaume du Guénic a aidé Louise qui tentait de sauver un oiseau blessé, en lui prêtant son écharpe. Lorsqu’elle était venue lui rendre son bien, il sortait de son bain et l’avait accueillie dans le plus simple appareil. Une aisance et une spontanéité qui l’avaient bien davantage séduites que les ronds-de-jambe d’Armand-Pierre. Comme dans sa famille, le respect des conventions semble devoir être placé au-dessus de tout, elle s’amuse en peu. «Le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.»
Un principe que Guillaume et Louise, à force de se jauger, de se rapprocher et se frotter, vont mettre en pratique avec un plaisir renouvelé, passant d’un lit à l’autre dans la belle demeure familiale. Une récréation qui, contrairement à ce qu’ils croient, va finir par bouleverser l’ordre établi. Les yeux de Louise se dessillent, tout comme ceux de Guillaume, désormais rival d’Armand-Pierre.
Comme dans ses précédents romans, Un enfant plein d’angoisse et très sage et surtout Les belles ambitieuses, Stéphane Hoffmann laisse aux hommes le soin de s’étriper, d’étaler leur ambitions, leur couardise et leur immaturité et donne la part belle aux femmes. Qui réussissent parce qu’elles changent. Si on ne parle plus d’amour quand on parle de mariage, on en parle beaucoup dans ce roman. Pour le rapprocher des mots liberté et bonheur. Avouez qu’il serait bien dommage de le laisser filer…

On ne parle plus d’amour
Stéphane Hoffmann
Éditions Albin Michel
Roman
250 p., 18,90 €
EAN 9782226460981
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne dans la cité imaginaire de Le Guénic-sur-Vilaine, du côté de Vannes et La Roche-Bernard.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« L’amour est une emprise réciproque qui fait s’envoler la liberté. Donc, n’en parlons plus. »
Louise et Guillaume ne parlent plus d’amour, ils le font.
Pourtant, Louise doit épouser dans quelques mois un homme riche qu’elle méprise, quand Guillaume tente de se relever d’un chagrin où il a cru mourir.
Leur passion bouleverse tout dans cette petite villégiature de Bretagne où s’agite une société qui ne croit qu’au champagne, aux régates, aux jardins, aux bains de mer et autres plaisirs de l’été.
On l’aura compris, dans On ne parle plus d’amour, il n’est question que d’amour.
Il blesse, distrait, porte, détruit, réconforte et s’impose à la dizaine de personnages qu’il mène dans ce roman vibrant et léger comme une flèche, et qui frappe en plein cœur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr


Stéphane Hoffmann présente On ne parle plus d’amour © Production Éditions Albin Michel

Les premières pages du livre
« On manquerait de champagne pour la réception de vendredi. Louise Lemarié est chargée par son père de passer chez le caviste en prendre trois ou quatre cartons.
– Trois ou quatre ? lui demande-t-elle.
– Quatre. Ça fera de la réserve. Tu diras que je passerai payer.
Ce qui fait tiquer le gars :
– Demandez à votre patron…
Louise a un petit rire :
– C’est mon père.
L’air navré du caviste. Il hausse les épaules et poursuit :
– Eh bien, demandez à votre père de passer me voir assez vite. La note s’allonge. Ça fait un bout de temps. Mon comptable râle. Je vous donne deux cartons. Plus, je ne peux pas. Il n’a qu’à venir chercher les deux autres. Avec son carnet de chèques. Non, plutôt sa carte bleue. Vous le lui direz ?
– Je le lui dirai.
– Promis ?
Le sourire de Louise.
– Promis !
Les deux cartons sont dans sa voiture. Louise a souri, promis, oublié. Avant La Roche-Bernard, elle a quitté la route de Nantes pour descendre vers Le Guénic-sur-Vilaine et se rappelle soudain son engagement envers le caviste.
Elle éteint la radio. Elle aimait pourtant cette chanson. Il faudra qu’elle y pense pour la playlist de son mariage, début septembre, dans un peu plus de quatre mois.
Ne devrait-elle pas, à cette idée, tressaillir de joie ? Or, Louise s’en fiche un peu. Son mariage l’ennuie. Personne autour d’elle ne semble d’ailleurs vraiment s’en soucier. Là encore, une ombre passe : celle, pesante, de son père.
C’est lui qui a tout manigancé.
D’habitude, la route qui descend vers Le Guénic met Louise de bonne humeur, sans qu’elle comprenne pourquoi.
C’est un chemin en lacets, à peine carrossable, goudronné depuis peu, et qui serpente depuis le plateau jusqu’au fleuve parmi ajoncs, genêts, bruyère, chênes verts et fougères, le tout surplombé de pins maritimes.
Mais aujourd’hui, l’humeur de Louise est affectée par cette histoire de champagne. Ce que lui a dit le caviste. Les ardoises que son père semble laisser un peu partout. Grand train de vie, factures impayées et, de temps en temps, des coups de fil, messages, huissiers qui passent : « Vous remettrez ceci à votre père, on ne le fait pas pour le plaisir, vous savez, ça devient urgent. »
Au début, ces visites angoissent Louise. Elle en parle à sa mère, qui hausse les épaules :
– Il a toujours été comme ça, que veux-tu ? La folie des grandeurs. C’est de famille, son père était pareil. Il ne changera plus, maintenant. Ou alors, en pire. Et puis, ajoute-t-elle, je suis là. Il me reste encore un peu d’argent. En vingt-cinq ans de mariage, ton père m’a coûté cher, tu sais. Il m’a déjà fait les poches. J’ai dû apprendre à me défendre. J’ai appris. Ne t’inquiète pas.
Petit sourire de Louise.
– Je ne m’inquiète pas, murmure-t-elle.
Mais elle esquive la caresse de sa mère. Ces confidences la gênent et, comme les catastrophes annoncées n’arrivent pas, Louise finit par se dire que les affaires de son père ne sont pas les siennes. Sa mère n’est pas sans fortune. Son sang-froid achève de la tranquilliser et de lui rappeler la bonne vieille règle : parler d’argent, c’est plouc.
Plus Louise descend, plus la Vilaine semble lui souffler au visage une haleine fade de vase tiède et de sel. Le barrage d’Arzal n’y peut rien : quand la force des marées se ligue à une sécheresse qui fait baisser le niveau du fleuve, l’eau salée remonte jusqu’à La Roche-Bernard et arrose, rive droite, le petit port du Guénic dont les installations apparaissent, de virage en virage, dans un désordre devenu insupportable au père de Louise depuis qu’il a pris la présidence du yacht-club : stères de bois mal alignés, coques de voiliers retournées en attendant d’être réparées, tas de sable et de gravier, rouleaux de câbles et monceaux d’une ferraille mal identifiée mais dont on se dit que, peut-être, ça pourra servir. Moyennant quoi, l’herbe pousse, que les aiguilles de pin recouvrent peu à peu.
Plus elle approche du fleuve, plus l’humeur de Louise, malgré tout, se fait légère, et c’est presque en chantonnant qu’elle se gare près d’un hangar où s’activent quelques jeunes gars qu’elle connaît.
Pourtant, en descendant de voiture, Louise a comme un coup. « La barbe ! » Et de se demander ce qu’elle fiche là, devant l’enfilade des installations du club, le long du fleuve. Elle a rangé sa voiture près du garage à bateaux que prolongent, le long d’un quai de granit, un hangar de tôle, un atelier, une petite pelouse plantée de pommiers où l’on met à sécher les voiles qu’on vient de rincer et, au bout, à une bonne centaine de mètres, la villa où est installé le club-house.
Louise est en train de réaliser qu’elle devra porter jusque là-bas les deux cartons de champagne. Elle en a la force, ce n’est pas la question, mais elle n’en a pas l’envie.

2
Quelques minutes plus tard, Olivier Lemarié gare en klaxonnant, près de la voiture de sa fille, sa nouvelle Range Rover dont les deux derniers loyers ont été rejetés par la banque. Dans le coffre ouvert de Louise, il remarque deux cartons de champagne.
– Hé, toi !
– Monsieur ?
Olivier Lemarié tique. Il préfère qu’on l’appelle « Président », surtout aujourd’hui, mais il trouve élégant de se montrer accessible. La tête du jeune homme lui dit bien quelque chose : un de ces crève-la-faim traînant toujours au club, rêvant d’être en mer sans se donner les moyens d’un bateau – il les méprise un peu pour cela –, mais il est incapable de se rappeler son prénom.
– Prends ces bouteilles et porte-les avec les autres !
– Les autres ? Où ça ?
Le président Lemarié ne répond pas. « Quel con ! » se dit-il, et il se dirige vers le club-house. Il aurait pu prendre un carton, mais est-ce son travail ? Est-ce de son âge ? Peut-il prendre le risque de se salir, un jour comme aujourd’hui ?
Sur les cent mètres qui le conduisent au club-house, Olivier Lemarié croise quelques-uns des bénévoles du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine, marins sans bateaux qui s’attardent sur les pontons devant les bateaux sans marins. Confondant les prénoms, il la joue à la camarade et se glorifie de se montrer si simple, si aimable et si drôle.
– Alors, les gars, dit-il au hasard, on embarque pour le Rhum, cette année ?
– Ah ça, Président, on aimerait bien. On a tout ce qu’il faut, dit l’un d’eux en montrant ses mains. Oui, on a tout ce qu’il faut. Il nous manque juste l’argent et le bateau.
– Bah ! ça se trouve, tout ça, ça se trouve. Faites comme moi, ha ! ha ! ha ! Épousez une femme riche !
Les gars prolongeraient bien la discussion, mais le Président a déjà filé, content de s’être montré si abordable, pense-t-il, « ils sont comme mes ouvriers, je les impressionne, sans doute, mais c’est la noble solitude de ma fonction. Il faudra que j’y pense pour mon livre ».
En fait, Olivier Lemarié est mal à son aise avec ces jeunes passionnés loqueteux, trop exaltés pour avoir déjà l’élégance qu’il veut donner à son club. Ainsi avait-il dû un jour remettre à sa place un matelot traînant en survêtement sur les pontons :
– Hé ! tu te crois où, toi ? Dans un gymnase ? Au bataillon de Joinville ? On ne fait pas son service militaire, ici. Va t’habiller correctement.
S’habiller correctement, au yacht-club du Guénic-sur-Vilaine c’est connaître, sans les avoir appris, les codes pour les dépasser, être usé mais pas trop, se sentir à l’aise avec des fautes de goût qu’on fait exprès, un négligé chic, bref : bien élevé depuis plusieurs générations.
Aussi le président Lemarié a-t-il pris l’habitude, lorsqu’il croise quelqu’un, de le toiser de haut en bas, puis de bas en haut, pour voir si sa dégaine le rend digne ou non de son club.
En attendant son mari, Suzanne Lemarié virevolte dans le club-house, mot bien pompeux pour cette vieille, petite, triste et solide bicoque de granit aux murs épais, aux ouvertures minuscules, que le président Lemarié a fait acheter par un consortium d’entreprises morbihannaises pour y installer ses assises.
Malgré l’importance de la cérémonie d’aujourd’hui, dont son mari parle depuis des semaines, Suzanne n’est pas allée chez le coiffeur, mais elle porte une robe neuve, assez évasée, resserrée à la taille et dans laquelle elle peut tournoyer plus encore. Jouant des hanches, elle ne s’en prive pas. Elle sent sur ses cuisses l’air frais et déjà léger de cette mi-avril, rit toute seule, ça la rend heureuse.
– Nous n’aurons jamais assez de champagne ! dit-elle soudain à Louise, qui hausse les épaules.
Elle a raconté à sa mère son entrevue avec le caviste.
Un instant, Suzanne se dit que, voici quelques années encore, elle aurait elle-même réglé l’ardoise (« Mon mari est tellement tête en l’air ! » aurait-elle gloussé) et pris autant de cartons que nécessaire, sinon qu’auraient dit les gens ?
Mais aujourd’hui, comme sa fille, elle aussi hausse les épaules :
– Qu’il assume ! murmure-t-elle en passant dans le bureau du Président, que ce dernier a fait aménager dans un style qu’il imagine être celui de la Nouvelle-Angleterre, tout laqué blanc, avec de profonds fauteuils de cuir vert et un bureau en acajou derrière lequel il a pris l’habitude de fumer en feuilletant des revues nautiques, seule activité marine qu’on lui connaisse, car le président du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine ne met jamais les pieds sur un bateau.
Suzanne Lemarié ouvre le coffret à cigares, y prend la clé du cagibi où, pense-t-elle, se trouvent d’autres bouteilles. Elle en ressort bredouille et se cogne à son mari, qu’elle n’a pas le réflexe de complimenter – il en est un peu piqué – pour sa cravate :
– Nous n’aurons pas assez de champagne, Olivier.
– Louise est partie en chercher. Il arrive. Tout est prêt ? Eh bien, Louise, tu n’es pas encore habillée ? poursuit-il en se tournant vers sa fille. Est-ce une tenue pour recevoir un ministre ? Où est ton petit fiancé Armand-Pierre ? « Petit », façon de parler, hein ! Allons, dépêchez-vous. Dis-moi, Suzanne, a-t-on renouvelé les cigares ? Il en restait peu, la dernière fois, je me demande s’il n’y a pas du coulage. Coulage, fuyons ! ha ! ha ! ha !
Et, sans attendre de réponse de personne, il sort réviser son remerciement, qu’il veut avoir l’air d’improviser : « Un peu à la Jean d’Ormesson, tu vois ? L’esprit français ! »
Louise interroge sa mère du regard.
– Mais non, ma chérie, tu es très bien, très jolie, comme toujours.
– De toute façon, je n’ai rien à me mettre.
Devant la stupeur de Suzanne, la jeune fille pense ajouter : « Et puis, personne ne me regarde », mais elle se tait à temps. Comme pour demander sa protection, elle se jette dans les bras de sa mère, qui a un petit rire et lui caresse lentement les cheveux.
– On ira chez Tweenie, si tu veux. Toutes les deux, entre filles.
– À Nantes ?
Hoquet de Louise, comme s’il était question de Byzance, Capoue, Carthage ou autre ville de jouissance et perdition.
– Oui, à Nantes. Nous déjeunerons à La Cigale. Ça fait longtemps que nous ne sommes pas sorties toutes les deux. Ça me ferait plaisir, tu sais, Louise. Nous crébillonnerons !
– Oui, je ne sais pas, pourquoi pas ? murmure Louise avec une petite moue. Il faut peut-être que j’en parle à Armand-Pierre.
Sursaut de Suzanne Lemarié, qui réprime un mouvement de colère et parvient à répondre doucement à sa fille :
– Voyons, Loulou, je suis ta mère et vous n’êtes pas encore mariés, n’est-ce pas ? Tu n’as pas de permission à lui demander.
Petit sourire de Louise :
– Non, bien sûr, mais…
Sans s’expliquer sa tristesse, elle embrasse sa mère et se dirige vers la porte.
– Hé dis donc, Louise !
– Oui ?
Suzanne a senti le cafard de sa fille. Elle aimerait lui parler, mais elle s’arrête : ça n’est vraiment pas le moment. Elle s’approche d’elle, lui caresse encore les cheveux :
– Si tu cherches Armand-Pierre…
Louise baisse les yeux, puis regardant sa mère bien en face :
– Il est avec le ministre, oui, je suis au courant. Il y a des semaines que je n’entends parler que de ça !
Elle fait une petite moue qui pourrait signifier que, vraiment, les hommes s’excitent pour très peu de chose, puis elle sort sur le quai. Elle y voit son père tourner en rond, tête baissée, parlant et riant tout seul. « Un fou, se dit-elle. Pire : un enfant ! » Elle se regarde avec son jean, son tee-shirt, ses ballerines. Sa tenue habituelle. Aurait-elle dû s’endimancher ? Ses années de rallye auraient dû l’y inviter. Louise y avait appris l’entrée dans un salon, les diverses révérences et manières de se distinguer sans se faire remarquer. Parfaitement préparée à la vie provinciale qui l’attend, elle est pourtant aussi restée ce qu’elle est : sauvageonne et novice.
C’est donc peu dire que cette cérémonie de remise de l’insigne de l’Ordre national du mérite, qui fait se cabrer d’excitation les mâles de son entourage, a laissé Louise froide. Elle a à peine retenu de quoi il s’agissait, oubliant les explications, pourtant répétées, d’Armand-Pierre Foucher, son fiancé et futur associé de son père.
Son père, qui parle depuis des mois de cette décoration, n’en dort plus. Qu’on la lui remette est un grand moment pour lui. Une sorte de couronnement. Ça le place, pense-t-il, au-dessus des autres. On a reconnu son importance. Depuis le temps. Il entend donc que sa femme et sa fille, au moins – il est brouillé avec son fils –, l’aident à tenir son rang dans une société qui le fête enfin.

3
En douce, Louise se glisse dans le hangar où s’agglutinent avec gravité des bonshommes un peu rougeauds, en pantalons blancs, blazer à boutons dorés, cravate aux rayures lichen et rose Mountbatten. Ce sont les dignitaires du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine. On dirait une chorale de pépères. Flanqués de leurs dames en robe à fleurs et de leurs enfants que Louise côtoie sans les aimer à la faculté de droit de Vannes, ils semblent intimidés, presque apeurés.
Un peu à l’écart, les jeunes loqueteux endimanchés, un peu voûtés, à la fois fiers et embarrassés.
Et, à mi-chemin entre son père et le ministre, un grand gars cravaté à qui Louise fait un petit signe et un large sourire auxquels il répond par un froncement de sourcils horrifié. C’est Armand-Pierre Foucher, qu’elle doit épouser à la fin de l’été.
Violent, ce froncement de sourcils. Un coup de poing dans le ventre. Il signifie à Louise qu’elle se conduit mal, une fois de plus. Ce petit signe, ce grand sourire : déplacés dans des circonstances aussi solennelles ; et puis, qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
Instantanément, Louise se sent en faute. Elle aurait dû mettre sa robe Laura Ashley, celle avec des volants et des manches ballon. Et son serre-tête de velours bleu. Elle veut aller vers lui, mais c’est inutile, elle le sait. Et d’ailleurs, la cérémonie commence.
Un homme s’avance, salue au centre, à droite, à gauche. C’est le ministre des Comptes publics et de la Simplification de l’État. La chorale des pépères se rengorge, leurs dames frémissent, Olivier Lemarié se redresse, Louise baisse les yeux.
S’étant emparé du micro, le ministre lit mécaniquement un compliment qu’on dirait rédigé par quelque stagiaire. Un texte lyophilisé. En fait, c’est Armand-Pierre Foucher qui s’y est collé.
Bien vite, plus personne n’écoute. On parle à voix basse à ses voisins. Plus le ministre tonne, plus monte le son des conversations, plus il murmure, plus doux se fait le babil, mais sans cesser.
Presque au garde-à-vous, seul Olivier Lemarié est tout à l’orateur. À l’entendre parler de lui de manière aussi mélodieuse, il biche, hoche doucement la tête, sa vie lui semble cohérente, en tout point réussie, un exemple pour les générations nouvelles, gloria in excelsis Deo, gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Les yeux mi-clos, il jette des regards tour à tour sur le correspondant de Ouest-France, les dignitaires du club, sur les loqueteux et les deux banquiers qui, venant d’arriver, ont joué des coudes pour se placer au premier rang, dans l’angle de vue du ministre qui, tout à son texte, s’égosille sans regarder personne.
Lui répondant, le président-chevalier Lemarié tremblote et transpire. Il parle de Chateaubriand, « autre chevalier breton », et de ses « orages désirés, mais pas en mer, ha ! ha ! ha ! », bafouille et, après les applaudissements, tout le monde se rue vers la buvette, pensant avoir du champagne, ne trouvant que du cidre.
Mais du Ker Guénic.
S’éloignant du buffet où bourdonnent les cravates, gobelet de Ker Guénic dans une main, tartine de rillettes dans l’autre, Louise marche doucement au hasard. Sur le quai, Armand-Pierre s’éloigne avec son père et le ministre. Le champagne les attend au club-house. Elle s’ennuie. Armand-Pierre lui reprochera sa tenue, ce qui rend Louise plus triste encore. Elle se dit qu’elle n’est pas à la hauteur du mariage merveilleux – « inespéré », lui répète son père – qu’elle va faire. Elle devrait être heureuse, elle ne l’est pas, « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » se demande-t-elle.
Sortant du hangar, elle voit de loin Vincent de Pen-Hoël lui faire un petit signe. Elle hésite. Elle connaît Vincent depuis l’enfance, c’est un bon copain. Pourtant, devenu aigre et ricaneur, il n’est plus aussi drôle qu’avant.
Mais avant quoi ?
Personne ne plaît plus trop à Louise de ses anciens amis.
D’ailleurs, Armand-Pierre n’aime pas qu’elle revoie « les gens d’avant ». Les garçons, bien sûr, mais aussi les filles, ses amies d’enfance et de lycée. « L’enfance doit rester en enfance, Louise, lui dit-il, et le lycée au lycée. Tout ça te tire en arrière, il faut aller de l’avant, rencontrer des gens utiles », en oubliant que lui-même a gardé ses copains de classe et de scoutisme mais, précise-t-il, « un homme, c’est pas pareil, ça vit en bande. La bande d’une femme, c’est sa famille, voilà tout. Il faut mûrir, jeune fille. Tu comprends ça, Louise ? ».
Mais voici qu’arrive un type qu’elle n’a encore jamais vu ici. Un jeune homme qui détonne par son allure et sa gaieté.
– Épatante, cette remise de décoration, s’exclame-t-il. Dépaysant. En un seul mot. Quoique… En tout cas, je suis heureux d’avoir vu ça gratuitement ! poursuit-il un peu fort, sans s’adresser à personne, mais en souriant.
– Rien n’est jamais gratuit ici, lui dit Armand-Pierre Foucher, revenu en courant chercher Louise pour la présenter au ministre, malgré son jean et son tee-shirt. (La voir s’amuser aux propos du jeune gars l’irrite.) Tout se paie, poursuit-il. Tout. Et cher. Et longtemps. Laissez-moi vous dire ça avant que vous ne l’appreniez à vos dépens.
L’ayant mieux regardé, il ajoute un ton plus haut, et vraiment scandalisé :
– Mais vous n’avez pas mis la cravate. Ni le blazer du club !
Ni aucun autre blazer. La jeune hôtesse tenant le registre des invités avait même pensé qu’il était un ouvrier du chantier. Elle avait hésité. Mais il avait les mains si fines qu’elle l’avait laissé entrer.
– Oh ! mais je ne suis pas membre du club ! dit le jeune homme en riant.
– Alors, que faites-vous ici ? Vous vous êtes trompé de porte, sans doute, répond sèchement Armand-Pierre Foucher. L’entrée de service, c’est par là. Venez, je vais vous y conduire.
Le jeune homme éclate encore de rire. Décidément, ces gens l’enchantent.
– Vraiment, c’est trop d’honneur, je vous remercie. En fait, dit-il en présentant un carton plié sorti d’une poche, je représente mon père qui, lui, fait partie du club. Je pense même qu’il est à jour dans ses cotisations. C’est tout à fait son genre d’être à jour dans tout.
Foucher jette à peine un coup d’œil au carton :
– Je suis désolé, monsieur, mais les invitations sont nominatives. Si votre présence n’a pas été annoncée par votre père…
Cependant, avec un temps de retard, le nom de l’importun a frappé Armand-Pierre Foucher. Sentant qu’il ne serait pas à la hauteur, il prend le large pour chercher du renfort, au grand soulagement de Louise, qui lui dit simplement :
– J’arrive dans deux minutes !
Sans cesser de la regarder, l’inconnu s’incline. S’il avait eu un chapeau à plumes, il en aurait caressé le sol. On voit le genre : un mondain démodé, tout ce que Louise déteste.
Toutefois, il y a dans son sourire une assurance, une élégance et un charme qui intimident la jeune fille. Elle n’a pas l’habitude. Ses relations ordinaires donnent plus volontiers dans le bourru. Qu’on ait réprimandé ce jeune homme sur sa tenue lui donne, avec elle, un point commun qui la touche.
Elle frissonne.
Voici donc, dans la foule mouvante, deux êtres soudain frappés d’immobilité : d’abord, venu d’on ne sait où, un jeune homme qui fixe Louise de ses yeux brillants, et Louise, un peu gourde, incapable de bouger, de voir ou d’entendre le léger mouvement des invités qui vont et viennent autour d’elle et dont certains la saluent sans qu’elle songe même à leur répondre.
Enfin, le jeune homme s’avance à vive allure sans cesser de regarder Louise, de sourire et de s’incliner encore :
– Pardonnez-moi, lui dit-il enfin, vous êtes la seule personne que je connaisse ici, le seul visage familier, et je suis incapable de dire votre nom.
Ce que Louise trouve très lourd :
– Vous pourriez peut-être commencer par me dire le vôtre, répond-elle un peu précipitamment.
Il hausse les épaules et, d’un air amusé, lui tend le carton d’invitation de son père. À voir le nom calligraphié, elle se sent rougir.
Elle répond :
– Et alors ? Vous vous croyez donc tout permis. Si je vous connaissais, je le saurais, non ? Je connais votre nom, bien sûr. Mais c’est tout. Vous, je ne vous connais pas.
Parce qu’elle est troublée, Louise a parlé d’une manière brutale. Elle s’apprête à lui tourner le dos. Il la retient par le bras :
– La jeune fille à l’oiseau, murmure-t-il. Ça y est, j’ai trouvé. Vous êtes la jeune fille à l’oiseau.
Elle le regarde comme s’il était dingue. Il se rapproche, souriant toujours, puis devient grave et, lui prenant la main :
– Mais oui, souvenez-vous l’autre matin. Oh ! il y a des semaines de cela, c’était au début du printemps. Avec mon chien Ursule. Il a grandi, vous savez ! Heureusement, d’ailleurs.

Extrait
« Louise est née d’une de ces familles où, depuis des générations, cette façon de voir est un credo. Qu’elle n’y soit pas heureuse est sans importance: le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.
Voilà pourquoi Louise ne peut nommer ce qui lui fait, en cachette de tout le monde, rechercher la compagnie de Guillaume du Guénic.
Et pourquoi devrait-elle mettre des mots sur les sentiments légers, instables et puissants que provoque en elle la seule évocation de Guillaume? Elle soupçonne que, né de la présence du jeune homme, cet élan survivrait à un départ qu’elle s’est mise à redouter. » p. 66-67

À propos de l’auteur
HOFFMANN_Stephane_©PhotoDR_Albin_MichelStéphane Hoffmann © Photo DR – Albin Michel

Prix Roger Nimier pour Château Bougon en 1991, Stéphane Hoffmann est notamment l’auteur des Filles qui dansent (prix Bretagne 2008). En 2016, il obtient le prix Jean Freustié pour Un enfant plein d’angoisse et très sage. Avec Les Belles ambitieuses, il remporte le prix des Hussards 2019. La même année, il est le premier lauréat français du Grand Prix Michel Déon, saluant «style et liberté d’esprit», et remis tous les deux ans par l’Académie française en alternance avec l’Académie royale d’Irlande, qui couronne un écrivain irlandais. (Source: Éditions Albin Michel)

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La dame d’argile

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En deux mots
Sabrina hérite d’un magnifique buste de femme resté dans la famille depuis des siècles. Pour cette restauratrice d’art, c’est l’occasion d’enquêter sur l’origine de cette statue, sur la sans-pareille qui a servi de modèle à l’artiste et de retourner en Toscane sur la terre de ses ancêtres.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quatre femmes puissantes

Dans son troisième roman, Christiana Moreau retrace le destin de quatre femmes au caractère bien trempé. Sabrina, Angela, Costanza et Simonetta vont nous faire voyager de Belgique en Toscane et du Quattrocento à nos jours.

Restauratrice au musée des beaux-arts de Bruxelles, Sabrina n’a pas à chercher bien loin pour trouver d’où lui vient sa vocation. Si elle est installée en Belgique, sa famille est originaire de Toscane. Avant de quitter l’Italie, ses ancêtres étaient artisans et travaillaient dans des poteries où de grands artistes venaient passer commande après avoir imaginé leurs œuvres. Sa grand-mère Angela, en partant rejoindre son mari qui avait trouvé du travail dans les mines du bassin houiller de Liège, s’était vue confier par sa mère un buste de femme, propriété de la famille depuis des siècles. C’est désormais dans son appartement que trône cette statue, héritée après le décès de la nonna.
Aussi c’est avec excitation qu’elle attend la visite de Pierre, son professeur d’histoire de l’art à l’université – qui avait aussi été son amant – pour lui présenter cette dame en terre cuite.
Ébahi, le spécialiste reconnaît immédiatement cette pièce extraordinaire.
«Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle.»
Des révélations qui confortent Sabrina dans sa volonté d’enquêter et de partir en Toscane sur les traces de la sans-pareille.
Jouant sur les temporalités, la romancière raconte au lecteur l’histoire d’Angela, de son voyage vers la Belgique avec sa précieuse statue, mais aussi celle de Simonetta dans la Toscane du quattrocento au milieu des intrigues et des alliances et cette effervescence artistique autour des Medici. La force du roman, c’est de nous permettre de vivre chacune de ses époques au présent. Une construction qui donne également au lecteur un coup d’avance sur Sabrina. Quand elle arrive à Impruneta, accompagnée d’un spécialiste de l’histoire de l’art, il sait déjà que Costanza a arpenté les rues du village toscan bien des siècles auparavant avant de partir, déguisée en garçon, pour se mettre au service d’Antonio Pollaiolo. Ou que Angela n’a pas osé dévoiler l’œuvre d’art soigneusement emballée quand elle a découvert le baraquement dans lequel vivait son mari, au milieu des terrils. Sans oublier l’arrivée de Simonetta venue de sa Ligurie natale pour épouser un Medici et nous faire partager l’effervescence de toute la cour, fascinée par sa beauté, mais surtout des artistes qui vont en faire leur modèle et dont on retrouvera les traits dans de nombreuses peintures et sculptures (lire à ce propos cet article de Connaissance des arts).
Ses allers-retours de la fin du XVe siècle à nos jours permettent de mieux comprendre l’incroyable audace de la jeune artiste qui a bravé bien des interdits pour pouvoir exprimer son art. Les femmes qui entendaient ne pas se contenter de faire de la figuration sont alors victimes d’hommes qui n’entendaient pas céder une once de pouvoir. Elles devront se battre tout autant que ces migrants arrivant en Belgique quelques siècles plus tard, leur force de travail ayant été échangée pour une tonne de charbon. Surveillés par des fonctionnaires zélés pour que le vent de la révolte ne se lève pas dans leur esprit voulu docile, ils leur faudra beaucoup de force de caractère et de solidarité pour sortir de leur misère.
Christiana Moreau réussit une fois de plus, en conjuguant sa plume alerte à une solide documentation, à nous faire découvrir un pan extraordinaire de l’histoire de l’art, à nous faire montrer Florence bien mieux que dans des guides touristiques, mais aussi à défendre la cause des femmes à travers ces quatre destins si attachants. Comme dans La sonate oubliée, elle sait habilement se servir de son histoire personnelle et de sa passion pour l’art pour nous offrir un somptueux roman.

Galerie d’art
BOTTICELLI_simonetta_vespucci

Simonetta Vespucci vue par Botticelli…

DI_COSIMO_Piero_Portrait_Simonetta_Vespucci…et par Piero di Cosimo

La dame d’argile
Christiana Moreau
Éditions Préludes
Roman
320 p., 18,90 €
EAN 9782253040507
Paru le 9/06/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, notamment à Bruxelles et dans le bassin houiller de Liège, du côté de Seraing. Mais la plus grande partie du livre se déroule en Italie, en Toscane, de Florence à Impruneta. On y passe aussi de la Ligurie à Milan.

Quand?
L’action se déroule parallèlement su trois périodes, de nos jours, dans les années cinquante et à la fin du XVe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.
Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…
Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Cité Radio (Guillaume Colombat – entretien avec Christiana Moreau)
Le Mag du ciné (Jonathan Fanara)

Les premières pages du livre
« Sabrina
Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier.
C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : « La Sans Pareille ».
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface. Pas de peinture ni d’émaillage superflus, juste la patine des siècles lui procurant cette incomparable harmonie. Hormis le lobe d’une oreille ébréché ainsi qu’une mèche de cheveux brisée à l’arrière de la tête, sans doute à cause de la position couchée dans laquelle la sculpture a voyagé, son état de conservation semble miraculeux. Évidée, elle est épaisse de plus ou moins un centimètre. Sur la paroi interne, près de sa base, est gravé dans l’argile :
« Costanza Marsiato MCDXCIV anno fiorentino ».
Soudain, le son strident de la sonnerie qui retentit dans l’appartement tire Sabrina de sa réflexion. Elle sursaute, ce qui trahit son désordre intérieur.
Bien qu’elle attende depuis une bonne heure ce signal avec une impatience mal contenue, elle ressent pourtant dans son cœur une pointe de douleur, aussitôt tempérée par la perspective des exaltantes informations qu’elle va recevoir. Fébrile, elle traverse l’atelier vers le hall d’entrée et jette en passant un regard au miroir.
Elle n’aurait pas dû ! Il lui renvoie l’image d’une jeune femme agitée dans son chemisier rose fuchsia choisi pour ce rendez-vous, trop criard au goût de celui qui s’énerve à présent sur la sonnette. « Par provocation peut-être ? » lui suggère le reflet de son visage pâle, aux cernes bleutés.
Après avoir répondu à l’appel de l’interphone, elle attrape son sac abandonné sur la console à la recherche de maquillage. Elle remet du fard sur ses paupières rougies et de la poudre rose sur ses joues blêmes. Elle entend le visiteur sortir de l’ascenseur, se redresse et ouvre la porte blindée sur un homme en costume gris et pull assorti, la cinquantaine élégante. La moue qu’il esquisse du coin des lèvres laisse penser à Sabrina qu’il est inquiet. Elle connaît bien ce tic qui trahit son appréhension.
La jeune femme a les jambes flageolantes et la bouche entrouverte comme pour le mordre, ou l’embrasser.
— Enfin ! Pierre… parvient-elle à bredouiller, tu en as mis du temps…
Il se penche vers elle pour déposer un baiser sonore sur sa joue avec une expression d’ironie dans les yeux.
— Je ne te savais pas aussi pressée… dit-il avant d’ajouter, plus grave : Je pensais que nous deux, c’était terminé… tu m’avais dit…
Le retrouver là, devant elle, tout raide et sur ses gardes ! Elle ferme les yeux un instant. Elle a mal, mais ce n’est pas le moment de flancher, pense- t-elle. Elle dévisage Pierre et rétorque d’une voix peu maîtrisée :
— Il ne s’agit pas de cela !
Sabrina perçoit à travers le brouillard cotonneux de son émotion à quel point Pierre réactive la nostalgie de ces deux dernières années, l’ardeur prodigieuse qui l’avait portée dans les premiers mois de leur histoire avant que s’installent la culpabilité, le malaise, la rancœur et le désarroi.
Sans réfléchir davantage, elle lui prend la main et l’entraîne vers la pièce éclairée. Il y a des automatismes que nulle querelle ne peut effacer. Surpris, Pierre se laisse emmener sans broncher devant la table sur laquelle trône la statue.
Sabrina esquisse un geste comme pour faire les présentations, mais aucune parole ne franchit sa mâchoire crispée.
Il s’approche de l’œuvre et l’observe longtemps en silence.
Sabrina scrute le visage de Pierre pour y déceler la moindre réaction. Il fait le tour de la table, revient sur ses pas, prend la statue entre ses mains, la soupèse, la retourne, l’examine sous tous ses angles, caresse la surface satinée. Enfin, après un moment qui paraît interminable à Sabrina, il la repose.
N’y tenant plus, elle laisse échapper un « Alors ? ».
— D’où cela vient-il ?
— C’est à moi !
— À toi ? dit-il en souriant à ce qu’il pense être une plaisanterie.
— Oui… à moi ! répète-t-elle, soulagée d’en venir au fait, de pouvoir enfin confier son incroyable récit à une oreille compétente ; celle de son professeur d’histoire de l’art à l’université, expert en art ancien et accessoirement son ex-amant. Ma grand-mère est morte la semaine dernière, annonce-t-elle.
— Oh, je suis sincèrement désolé, dit Pierre sur un ton de circonstance.
Sabrina se réfugie derrière les larmes qui affluent, légitimant sa nervosité.
— Ma grand-mère italienne, ma nonna Angela…
— Je ne savais pas…
— Évidemment !
Sabrina hausse les épaules avec fatalité. Deux mois déjà qu’elle a poussé Pierre hors de chez elle, lui claquant la porte au nez par un matin chagrin. Elle avait voulu le mettre au pied du mur, car elle n’en pouvait plus d’être en marge, de scruter sans arrêt l’horloge, de se morfondre, de se résigner à beaucoup d’absence pour très peu de présence, d’espérer cet amant qui, par crainte de se faire piéger pour adultère, usait de mille et une ruses pour pouvoir passer une nuit chez elle. Elle en avait eu assez de se cacher comme une voleuse d’homme. Ce jour-là, de guerre lasse, elle lui avait enjoint de choisir. Sur-le-champ !
Elle avait perdu la partie.
Pierre n’avait pas eu le courage ou l’envie de se dégager d’un mariage qui le rassurait. Il s’était drapé dans ses scrupules et son devoir. Comment avait-elle ensuite trouvé la ressource de vivre encore après son éloignement ? L’amour-propre peut-être… L’obligation de sauver la face en lui prouvant qu’elle n’avait besoin de personne ? Qu’elle avait pris la bonne décision et n’avait pas de regrets ? Qu’elle était une femme libre et que son avenir était entre ses mains ? Pathétique ! S’il l’avait vue pleurer, attendre quelque chose, un signe, n’importe quoi qui puisse la guérir de ce naufrage.
Elle refoule cette houle d’amertume et se force à revenir au fait, en racontant très vite, par touches saccadées et en bousculant les mots.
— Laisse-moi t’expliquer. Angela était venue en Belgique après la guerre, à l’âge de vingt ans, pour y rejoindre mon grand-père, qu’elle connaissait à peine. Ils étaient jeunes et s’aimaient. Ils voulaient se construire une vie décente. Ils étaient pleins d’espoir.
Sabrina s’attendrit quelques instants sur le souvenir de ses aïeuls.
— Tu sais, poursuit-elle, après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie carbonifère belge en Wallonie agonisait. Dans le sud du pays, les structures étaient usées, la production annuelle de charbon stagnait et la main-d’œuvre manquait à cause des conditions de travail très dures. Les Belges l’ont oublié… certains n’ont jamais voulu le savoir, ça n’était pas glorieux !
— Moi, je le sais… plaide Pierre. Mes parents ont connu cette époque, ajoute-t-il, conscient que cette affirmation souligne leur différence d’âge. Pour augmenter le rendement des mines, le gouvernement avait opté pour le recours à la main-d’œuvre étrangère à bas coût.
— C’est pour cette raison que la Belgique s’est tournée vers l’Italie. Après la guerre, le chômage y avait atteint un niveau inquiétant. L’émigration vers la Belgique s’est présentée comme une solution inespérée pour se débarrasser de l’excédent d’inactifs et éviter ainsi les désordres sociaux dans le pays.
Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon !
— À l’époque, on n’en parlait guère, confirme Pierre, on le cachait comme une chose honteuse, et c’est vrai qu’elle l’était ! C’est bien plus tard que l’information s’est répandue.
Pierre se risque à regarder Sabrina, ses yeux mouillés, qu’il retrouve… presque comme avant. Elle paraît plus mûre que l’étudiante gauche et réservée pour laquelle il avait succombé à la tentation quelques années plus tôt. Concentrée, elle poursuit son récit sans prêter attention à son attendrissement.
— C’est ainsi que mes grands-parents, jeunes mariés, sans travail, réduits à la misère dans leur Toscane natale, ont décidé que mon grand-père partirait pour la Belgique.
Tandis qu’il l’écoute, Pierre ne peut s’empêcher de considérer l’attrayante assurance avec laquelle elle s’exprime, réveillant son désir. Il fait mine de tendre la main vers elle puis se ravise. Trop risqué. En aucun cas il ne veut faillir et revivre la cruelle aversion qui s’emparait de lui, chaque soir un peu plus forte lors du retour au foyer conjugal. Ce tiraillement inextricable entre les deux rivales malgré elles. Sabrina ne paraît pas s’être aperçue de son geste refréné.
— Chaque semaine, les trains emmenaient neuf cent cinquante hommes que se répartissaient les différentes mines de Wallonie. Mon grand-père travaillait dans des conditions déplorables dans le bassin industriel liégeois, mais il réussissait pourtant à envoyer un peu d’argent à Angela, qui survivait tant bien que mal si loin de lui. Plus tard, pour garantir une stabilité de la main-d’œuvre italienne, les mines belges ont encouragé les regroupements des familles. C’est dans cette nouvelle vague d’émigration que ma nonna Angela a rejoint son mari pour s’installer à Liège. Ils ont fait leur vie en Belgique, y ont acheté une maison, ont eu leur fille Francesca, ma mère, et ne sont jamais retournés dans leur chère Toscane, qui restait pour eux le paradis perdu, une cicatrice dans le cœur.
Elle secoue d’un air navré ses cheveux ondulés coupés au carré et, derrière ses allures de garçonne, Pierre la trouve si féminine. Il faut qu’il dise quelque chose d’intelligent, sinon elle va se douter qu’il ne l’écoute que d’une oreille distraite par l’attirance.
— Beaucoup d’Italiens que j’ai connus avaient la nostalgie de leur pays, pourtant ils ne pouvaient plus y retourner. À cause des enfants, nés ici, de leur vie reconstruite tant bien que mal.
— Il y a dix ans, mon grand-père est mort de silicose. La mine a fini par avoir sa peau… Ma grand-mère Angela est restée seule dans sa petite maison ouvrière avec une modeste pension de veuve. Et à présent, elle a rejoint son homme.
Sabrina se tait, luttant contre les larmes. Pierre, embarrassé, respecte son silence, la regarde serrer les dents, refouler les sanglots qui l’étouffent. Elle en a mal à la mâchoire. N’y tenant plus, ému, il prend sa main qu’elle lui abandonne.
— Après l’enterrement, murmure-t-elle, j’ai aidé ma mère à vider l’habitation. Cette maison, elle l’a en horreur. Elle représente toutes les privations de son enfance, les difficultés à s’intégrer parmi les écoliers belges. Elle n’invitait jamais de copains à jouer, car elle avait honte de la pauvreté et, d’ailleurs, aucun d’eux n’aurait voulu aller chez la « macaroni ». Elle souhaite la vendre au plus vite. Il y a entre ces murs trop de mauvais souvenirs pour elle, la misère puis la maladie de mon grand-père… Pendant qu’elle s’occupait du rez-de-chaussée, je m’affairais au grenier. Et c’est là…
Sabrina respire un grand coup.
— … c’est là que je l’ai trouvée ! dit-elle en faisant un geste théâtral vers la statue. Elle dormait dans une valise protégée par plusieurs épaisseurs d’étoffes. Dès le premier regard, j’ai bien vu que ce n’était pas un bibelot anodin. D’après ma mère, cette sculpture était dans la famille depuis de nombreuses générations. Elle-même n’en a qu’un vague souvenir de petite fille : l’interdiction formelle d’y toucher. Elle se rappelle qu’Angela l’avait rangée au grenier de peur qu’elle ne se brise. Elle lui disait qu’elle était précieuse parce qu’elle venait de Toscane et qu’il ne fallait jamais s’en séparer, quoi qu’il arrive.
— Et à présent elle est à toi ?
— Oui, ma mère me l’a donnée…
— Pourquoi ?
Sabrina a un petit rictus indulgent pour cet élégant bourgeois en costume gris, né avec une cuillère d’argent dans la bouche, qui n’a jamais eu à lutter pour sa survie et pour qui tout est facile.
— Tu ne peux pas comprendre combien elle est fière de ce que je suis devenue… Tu n’imagines pas ce que ça représente. Ils étaient de modeste condition et les enfants d’ouvriers faisaient rarement des études supérieures, surtout les filles italiennes. C’était dur pour eux. Cela coûtait cher et ils ont dû faire beaucoup de sacrifices…
— Je ne savais pas… balbutie Pierre pour la seconde fois.
— Bien sûr que tu ne savais pas, le coupe-t-elle, sarcastique. Et que penses-tu de la statue ? demande-t-elle à brûle-pourpoint pour changer de sujet avant de lui lâcher des mots qu’elle risquerait de regretter.
— Beaucoup de choses.
— Mais encore ?
— Elle est superbe ! Renaissance italienne.
— Quattrocento?
— Exact !
— Comment une histoire pareille est-elle possible ? C’est tout à fait invraisemblable! Angela n’avait aucune notion d’art, pas de culture, pas d’argent, pas même d’intérêt pour la Renaissance, pourquoi était-elle en possession de cette merveille? Ce n’est pourtant pas un objet volé? Du recel… J’espère que je ne vais pas avoir d’ennuis avec la police ou avec des mafieux! Comment prouver qu’elle m’appartient?
— C’est étrange, elle m’évoque un modèle de Botticelli, la coiffure, le front bombé, très dégagé… À cette époque, les femmes s’épilaient le front… Le nez à la française, signe de beauté à la Renaissance…
— C’est quoi, un nez à la française?
— Légèrement retroussé, à la différence des Italiennes qui l’ont plutôt droit avec la pointe inclinée vers le bas, comme toi, dit-il en souriant à cette jolie jeune femme qu’il a aimée et qu’il aime encore malgré tout ce qui a pu les séparer.
Sabrina, troublée, rencontre son regard bleu acier. Elle sent la confusion l’envahir et tente de se reconcentrer sur la sculpture.
— Puisque tu es le meilleur historien de l’art du pays, que peux-tu encore m’apprendre?
Pierre marque une pause en s’amusant de l’effet qu’il va produire.
— Je connais son identité…
— Costanza Marsiato ?
— Non, ça… il doit plutôt s’agir de la signature de la personne qui l’a réalisée.
— Mais c’est un nom de femme ! s’étonne-t-elle.
— C’est très bizarre, c’est vrai… C’est peut-être un « o » mal calligraphié… Costanzo ?
Sabrina examine l’inscription, réfléchit un instant et sent monter en elle une pointe de féminisme.
— Non, c’est bien un « a ». Et pourquoi pas une femme parmi tous ces sculpteurs prestigieux du quattrocento ? Costanza.
— Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, « La Sans Pareille », est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle ?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin ?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine ?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de chose d’elle. Elle serait morte de tuberculose à l’âge de vingt-trois ans et Botticelli ne cessera jamais de la peindre sa vie durant. Il l’avait souvent prise pour modèle et ne put jamais représenter la beauté qu’en l’évoquant. Il a même voulu être enterré dans l’église Ognissanti, auprès de sa tombe.
— Fidèle jusqu’au bout, murmure-t-elle, ne pouvant s’empêcher de comparer ce sentiment idéal avec sa lamentable histoire personnelle.
— À sa façon, car il préférait les garçons.
Sabrina est troublée par cet amour platonique. Elle se demande si des sentiments aussi forts qui durent jusqu’à la mort et même au-delà ne peuvent l’être que parce qu’ils sont chastes, inassouvis. L’amour idéal ne peut-il exister que dans la vertu désintéressée ? Dans l’impossibilité de vivre une attirance charnelle ? Est-ce que le sexe ramène la relation à un niveau de pulsion animale vite étiolée ? La passion est-elle vouée à l’échec lorsqu’elle est ancrée dans la médiocrité du quotidien ?
Sabrina avait tant espéré de sa liaison avec Pierre et attendait bien plus qu’il ne pouvait lui donner. Elle ne peut s’empêcher d’être remplie de regrets et sent revenir la vague bouleversante qu’elle a de plus en plus de mal à contenir. Durant ces derniers jours, avec le décès d’Angela, son émotivité a été mise à rude épreuve et la carapace qu’elle a tenté de construire jour après jour, cette coquille dans laquelle elle croyait s’être réfugiée, se fissure de toutes parts. Elle a beau essayer de garder le cap en se montrant brave, le bateau prend l’eau.
Avec une subite déraison, elle éprouve une envie incontrôlable de céder à l’appel du cœur. Elle s’effondre en larmes contre l’épaule accueillante de Pierre et aussitôt un étrange mélange de sentiments ambigus et délicieux l’enveloppe de réconfort.
Pierre, son amour, son absence, sa déchirure.
— Ne pleure pas, je t’en prie… je ne te savais pas aussi sensible.
Attendri, il profite de cet instant d’égarement pour l’entourer de ses bras consolateurs, lui caresser la nuque. Une étreinte chaude et silencieuse. Tempe contre tempe, ils restent figés face à la sculpture indifférente qui sourit dans le vague. Il n’a jamais voulu cette rupture et il la regrette plus que tout. Hélas, il n’a pas pu se conformer aux attentes de Sabrina et abandonner son épouse, sa compagne des bons et des mauvais jours depuis plus de vingt ans, une complicité, une douce habitude rassurante. Il n’a pas pu remettre sa vie en question. Lors de cette odieuse scène, elle avait sans doute raison quand elle lui a hurlé qu’il était lâche.
Les jambes de Sabrina flageolent si fort qu’elle a peur de tomber. Elle est secouée par une houle de larmes et noie l’épaule de Pierre en bredouillant entre deux sanglots :
— Trop d’événements autour de moi ces derniers jours… je n’en peux plus… et puis… nonna Angela… ma pauvre grand-mère qui aimait tant les histoires sentimentales… elle n’imaginait pas… elle n’a jamais su…
— Elle devait quand même s’en douter un peu puisqu’elle a si bien préservé ce chef-d’œuvre.
Pierre embrasse sa joue mouillée. Du bout des doigts, il caresse son épaule et glisse sur la douceur de sa peau au-dessus de l’échancrure du chemisier. Elle se sent mollir contre lui avec l’envie de s’abandonner.
— Quelle injustice, quelle tristesse… continue-t-elle à marmonner, Angela a vécu toute son existence si pauvrement alors que peut-être, qui sait, grâce à la statue, elle aurait pu être très riche…
Pierre cherche sa bouche, muselle ses paroles d’un baiser, aspirant son chagrin. Les yeux embués, elle secoue la tête, tente bien de lui échapper. Rien qu’un instant, sans conviction. L’esprit vidé, elle cède aux lèvres tendres. Il embrasse son visage salé, ses paupières gonflées. La douleur de leur séparation a été si brutale. Bien sûr, elle l’a voulue. Pourtant, en ce moment précis, ne compte plus que le besoin irrésistible et pernicieux de mettre toute cette souffrance entre parenthèses. Le désir annihile les bonnes résolutions.
*
Pierre s’est glissé hors des draps et est passé sans bruit dans la salle de bains. Il est là maintenant debout à côté du lit, enfilant son pull avec d’infinies précautions. Elle le regarde faire sans bouger. Elle sait déjà qu’il va filer rejoindre son épouse, pressé de se justifier en invoquant un prétexte quelconque qu’elle fera semblant de croire.
— Je t’ai réveillée, ma chérie ? Je ne le voulais pas… tu dormais si bien, j’en suis désolé.
Sabrina se demande ce qu’elle va faire de cet épisode d’abandon clandestin. Elle aurait préféré que tout soit limpide, normal. Que l’impulsion irrésistible qui les avait propulsés l’un vers l’autre ne s’arrête pas au seuil de sa porte, mais elle est aussi coupable que lui. Ils n’ont pas pensé aux conséquences. Puisque rien ne changera, elle fait un effort pour chasser les remords et les regrets qui commencent à l’assaillir. Tout le travail de lutte fourni pour essayer d’oublier vient d’être anéanti en une seule soirée par son inconscience.
Ce n’est pas ainsi qu’elle concevait l’amour lorsqu’elle était plus jeune. Elle croyait qu’on tombait amoureux et que tout était idéal et merveilleux. Nul ne lui avait enseigné combien ce sentiment est égocentrique, narcissique, intéressé. Comme ça vous dévaste, et tous les coups foireux auxquels il faut se hasarder pour gagner ce qu’on veut. Comment ses parents avaient-ils pu rester soudés, se soutenir dans les épreuves et traverser toutes ces années sans se séparer ? Comment pourrait-elle en vouloir à Pierre de ne pas remettre en question son mariage ?
Résignée, elle se force à lui dire d’une voix neutre et détachée :
— Ne t’en fais pas pour moi. Va vite retrouver ta femme… Il est tard, elle va s’inquiéter.
Pierre blêmit.
— Assurément, il serait mieux pour nous deux qu’elle n’apprenne pas ce que nous avons fait…
Sabrina semble si affligée qu’il détourne les yeux. Il culpabilise, n’est pas fier de lui. Elle ajoute :
— Tu crains qu’elle le sache ! Sûr qu’elle ne serait pas aux anges. Tu risquerais de morfler, pas vrai ?
Sabrina est bien consciente que lui renvoyer la responsabilité de leur faiblesse ne sert à rien, mais c’est plus fort qu’elle, elle ne veut pas être seule à souffrir. Elle a envie de lui faire peur, de lui faire mal. Trop tard pour regretter ! Cette scène lui donne un goût de déjà-vu et elle se sent trop lasse pour la rejouer.
— Tout cela n’a aucun sens. Nous devons oublier ce qui vient de se passer, murmure-t-elle, fataliste.
— Et toi, que vas-tu faire ? s’inquiète Pierre, mi-soulagé, mi-perplexe.
Sans hésitation, elle le regarde droit dans les yeux d’un air de défi :
— Partir pour Florence !
— Pour Florence ? Seule ?
— Oui. Pour deux raisons. M’éloigner de toi…
Il pâlit, accusant le coup.
— Et puis, je veux mener l’enquête. Savoir qui était cette mystérieuse Costanza. Pourquoi cette sculpture est restée inconnue jusqu’à nos jours. Comment elle était en la possession de ma nonna Angela. Découvrir son pays. M’imprégner de son atmosphère. Et encore bien d’autres choses que tu ne peux pas comprendre.
Elle soupire, soulagée d’avoir repris le contrôle de ses émotions, et pose la main sur le bras de Pierre en signe d’apaisement.
— S’il te plaît, fais-moi une promesse…
Pierre hésite, il est sur ses gardes, ne voulant pas revivre une nouvelle crise. Mais, sans attendre sa réponse, elle poursuit :
— Je dois reconnaître que tu as toujours été honnête envers moi. Tu ne m’as pas menti, tu ne m’as pas trahie. Ce n’était pas le bon moment pour nous deux, trop tard ou trop tôt… qui sait ? Le grand horloger a dû se tromper dans les heures… J’ai confiance en toi. Promets-moi de ne parler de la sculpture à personne. Pas avant mon retour, et pas avant que je puisse recueillir les informations nécessaires. Après tout, ce buste est peut-être une copie, ou plutôt une statue « à la manière de ».
— Ne t’en fais pas. Je te donne ma parole d’honneur de ne rien dire jusqu’à ton retour. Elle est restée plus de cinq cents ans dans l’anonymat, elle peut bien attendre encore un peu…
Il se dirige vers la table où il griffonne quelques lignes sur une feuille de papier.
Stefano Benedetti
Dottore in storia dell’arte
Esperto in Rinascimento
Via degli Strozzi, 5
Firenze
Sabrina se lève, enfile un peignoir et prend la feuille qu’il lui tend. Il explique :
— J’ai eu l’occasion de rencontrer Stefano Benedetti plusieurs fois lors de congrès. C’est le meilleur spécialiste de la sculpture Renaissance florentine. Tu peux aller le voir de ma part. Il est conservateur au musée du Bargello. Tu apprendras beaucoup de lui.
Il hésite puis ajoute avec un sourire penaud :
— Mais fais bien attention, c’est un charmeur italien. Un vrai latin lover !
— Merci bien ! Je suis vaccinée ! rétorque-t-elle en le poussant vers la sortie.
Il lui pose un dernier baiser sur le front en murmurant « Pardon » et elle referme sur lui la lourde porte blindée qu’elle a fait installer, ainsi qu’un coffre-fort caché dans un mur du salon, lorsqu’elle a commencé à avoir chez elle de plus en plus de travaux de restauration, des œuvres chères et précieuses. Elle paniquait à l’idée d’être cambriolée et avait fait transformer son appartement en bunker.
Elle retourne à l’atelier où trône sa mystérieuse nouvelle compagne et après l’avoir couvée d’un ultime regard amoureux, elle l’enferme dans le coffre-fort qu’elle dissimule derrière un tableau sans valeur.
— Bonne nuit, Simonetta Vespucci, murmure-t-elle.
Elle ouvre le tiroir du placard pour y trouver parmi quelques médicaments jetés en désordre celui qui vide la tête de la tristesse, de la solitude et de l’angoisse… Un demi-comprimé… non, tant pis, ce soir, un entier… Une gorgée d’eau pour faire passer avant de se recoucher dans son lit déserté. Elle se remémore sa grand-mère. Les jeux dans la petite maison quand ses parents travaillaient et n’avaient personne pour la garder pendant les vacances scolaires. Angela lui parlait dans un langage qui n’appartenait qu’à elle, mélangeant des mots français dans l’italien, un baragouin que la petite Sabrina comprenait parfaitement. Pour la première fois de sa vie, elle sent vibrer ses racines. Jamais auparavant elle ne s’est posé la question de ses origines ; elle était belge parmi les Belges. Mais aujourd’hui, elle entend l’appel de l’Italie. Le remue-ménage des derniers jours lui crie qu’elle doit partir. Faire ce voyage serait remonter dans le temps, dans les souvenirs perdus, et tisser le fil de sa propre histoire familiale, mieux comprendre d’où elle vient.
Ici, elle se sent seule… si seule. Elle en veut à Pierre et à elle-même. Elle a un besoin irrésistible de fuir très loin de tout ce qui la blesse. »

Extraits
« Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle. » p. 22-23

« La Sans Pareille Terre cuite naturelle lisse, sans chamotte.
École Renaissance toscane.
Année florentine MCDXCIV — 1494 (l’année florentine commençait le 25 mars, jour de l’Annonciation)
Auteur : Costanza Marsiato (?)
Dimensions : 30 X 20 x 20 cm
État de conservation : lobe de l’oreille gauche ébréché. Mèche de cheveux arrière droite cassée.
Caractéristiques: argile sédimentaire d’origine marine, marquée par sa composition minéralogique riche en carbone qui, travaillée, offre des particularités structurelles et esthétiques très spécifiques telles que: basse absorption, résistance mécanique, résistance aux agents atmosphériques, physiques et chimiques, inaltérabilité dans le temps.
L’argile (grise d’origine) contient un pourcentage important d’oxyde de fer (environ 5%), qui détermine à la cuisson une couleur rouge rosé nuancé de blanc. » 72-73

À propos de l’auteur
MOREAU_Christiana_©DRChristiana Moreau © Photo DR

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique. Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, La Dame d’argile est son troisième roman. (Source: Éditions Préludes)

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La vie extraordinaire de mon auto

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En deux mots
Après avoir acheté un modèle rare de voiture, un étudiant va vivre avec son nouveau véhicule quelques expériences bizarres et faire la rencontre de personnages tout aussi déjantés. Ou comment au volant d’une Viktorie Type A de 1939, on voit la vie d’un autre œil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment sa voiture a changé sa vie

Alain Fleischer nous propose un conte pétaradant. Au volant d’un modèle rare de voiture, une Viktorie Type A de 1939, un étudiant va voir sa vie bouleversée et rencontrer quelques personnages hauts en couleur.

« VIKTORIE Type A, 1939. Modèle rare. Mécanique parfaite. Peinture et intérieur d’origine. Première main. Historique connu. État concours. Contrôle technique OK. Aucun frais à prévoir. Part toutes distances. Prix à débattre…» Comme souvent en matière de voiture, tout commence par une petite annonce. Dans ce roman, c’est un étudiant qui la découvre dans la revue automobile qu’il consulte assidument, et décide de l’acheter. Car il imagine que ce modèle produit à quelques centaines d’exemplaires seulement en Moravie à l’orée de la Seconde guerre mondiale est un bon placement, surtout au prix proposé.
En fait, il vient d’acquérir bien plus qu’une voiture de collection. Comme le lui explique son ex-propriétaire, son auto a déjà connu une histoire peu ordinaire et il ne doute pas que l’aventure se poursuive. Il ne va pas tarder à voir sa prédiction se confirmer.
Après avoir remarqué une rayure sur le flanc de la voiture garée en bas de chez lui, il va devoir constater qu’apparemment cette dernière a disparu mystérieusement. Puis il va trouver un PV pour stationnement illicite sur son pare-brise, et se rendre compte que le véhicule avait bougé d’un bon mètre, bien qu’il ne s’en soit pas servi. Mais c’est quelques semaines plus tard, à la faveur d’une première sortie sur les bords de Marne, que le mystère va s’épaissir. Justine, au volant de sa fiat 500, va emboutir la Viktorie avant de finir dans le lit de notre narrateur, pour un pont du premier mai torride. Là encore, il ne faut voir qu’une coïncidence que l’accrochage se déroule à quelques mètres de Charenton où le Marquis de Sade fut emprisonné après avoir publié Justine ou les Malheurs de la vertu. En reprenant le volant, il doit admettre qu’une nouvelle autoréparation a eu lieu. Il recontacte alors Samuel Stubbs, le premier propriétaire du véhicule, pour tenter de comprendre. Le nonagénaire, horloger et vendeur de sex-toys à Montmartre va alors lui raconter ses trois vies et celles de sa voiture, affectueusement baptisée Vikie. Son premier fait de gloire est d’avoir servi à la libération de Paris par les FFI, sans une égratignure.
Son nouveau propriétaire est-il particulièrement maladroit ou bien joue-t-il de malchance? Toujours est-il qu’en quelques jours déjà trois accidents se produisent. Dans la pente montmartroise où il s’était garé, une nouvelle voiture l’accroche. Cette fois ce sont quatre sœurs noires, aussi belles que joyeuses, qui sortent constater les dégâts et proposent de confier Vikie à leur oncle, «sorcier de la mécanique», tout en proposant de l’emmener faire la fête avec elles. Au réveil, dans son lit, il lui semble «que les lois de la réalité avaient changé, comme faussées par une sorte de magnétisme inconnu qu’aurait dégagé ma Viktorie Type A de 1939, depuis qu’elle était entrée dans ma vie, ou que j’étais entré dans la sienne.»
Et effectivement, la multiplication des coïncidences aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Comme sa boulangère-pâtissière, chargée de surveiller la voiture, il va croiser de fort nombreuses personnes s’appelant Pessoa, y compris le détective qu’il engage pour tenter d’éclaircir les mystères autour de son auto. Mais ce dernier tient davantage du psy que du fin limier. Alors notre étudiant décide de partir pour Bratislava où fut construite son auto.
Si vous aimez les histoires qui mêlent le fantastique à un brin d’érotisme, avec un solide fond historique et un style joyeux, alors n’hésitez pas à suivre Alain Fleischer. Car l’épilogue vous réservera encore de belles surprises, du cité du transhumanisme et du Corps augmenté!

La vie extraordinaire de mon auto
Alain Fleischer
Éditions Verdier
Roman
256 p., 16,50 €
EAN 9782378560904256
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, notamment à Saint-Maur, Nogent, Charenton, Joinville-le-Pont, Gennevilliers. On y évoque aussi la Moravie et Bratislava.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme certains romans d’humeur libertine, ne s’interdisant ni l’érotisme, ni les fantaisies de l’imagination, ni l’humour, celui-ci prend parfois des allures spéculatives. Dans cette vie extraordinaire d’une auto, conte philosophique et de science-fiction, c’est surtout de l’humain qu’il s’agit, face à certaines interrogations de notre époque.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
L’Humanité Dimanche (Vincent Roy) 
L’Opinion (Bernard Quiriny) 
Le Matricule des Anges (Jérôme Delclos) 

Alain Fleischer est l’invité de «Au pied de la lettre», l’émission littéraire de L’Humanité © Production Journal l’Humanité

Les premières pages du livre
« « VIKTORIE Type A, 1939. Modèle rare. Mécanique parfaite. Peinture et intérieur d’origine. Première main. Historique connu. État concours. Contrôle technique OK. Aucun frais à prévoir. Part toutes distances. Prix à débattre… », tels avaient été les termes – à peu près, si je me souviens bien, car c’était il y a quelque temps – de la petite annonce parue dans les pages de vente de voitures d’occasion de l’hebdomadaire La Vie de l’auto que j’allais chercher chaque jeudi au kiosque à journaux. Je ne me doutais pas alors que, par la suite, et continuant d’aller chercher chaque jeudi l’hebdomadaire La Vie de l’auto au kiosque à journaux, par habitude comme on achète chaque jour le journal pour y lire les dernières nouvelles du monde, je penserais si souvent au titre à première vue anodin de ce canard pour passionnés d’automobiles, qui rêvent à l’acquisition d’une de ces voitures anciennes dont on peut dire en effet qu’elles ont eu une vie. C’était quelque vingt ans après la voiture à pédales en tôle rouge, le bolide de marque Euréka Super Junior, avec lequel, dans mon enfance, j’avais fait Paris-Nice (bien avant que soit complétée l’autoroute A7), à fond la caisse en simples allers-retours dans le couloir de l’appartement familial, long d’une trentaine de mètres avec, pour les demi-tours, la salle de bains à un bout, la cuisine à l’autre. À l’époque, je savais conduire avant de savoir lire, et je ne pouvais connaître le beau texte de Paul Morand Route de Paris à la Méditerranée, de 1931. Une vingtaine d’années plus tard, j’étais à la recherche de ma première automobile pour grandes personnes, sans être devenu pour autant un adulte raisonnable. À vingt-quatre ans, je terminais mes études en architecture à l’École des beaux-arts, je venais de gagner mon premier salaire en faisant des traductions techniques – aéronautique : conception d’un hydravion quadriréacteur ; travaux publics : chantier de construction d’un barrage hydroélectrique dans la vallée du Nil en Égypte ; brevets d’invention : fourchette tournante pour spaghettis, détecteur d’escargots pour cueillette après la pluie d’automne… – mieux rémunérées que les travaux sur les textes administratifs, politiques ou littéraires. Je m’étais jeté sur les annonces de voitures d’occasion, à la rubrique « petits prix » : modèles communs, déjà anciens et démodés, avec un gros kilométrage au compteur, et des pneus usés à soixante-dix pour cent. La voiture que j’avais repérée, proposée dans les termes que j’ai dits, avait été fabriquée quarante ans avant ma naissance par un petit constructeur d’Europe centrale, réquisitionné par l’occupant nazi pendant les années quarante pour produire des véhicules militaires, et qui n’avait pas survécu à la guerre. Si le modèle était qualifié de « rare », ce n’était pas du fait de son caractère exceptionnel ni de son histoire : il ne s’agissait pas d’une de ces automobiles prestigieuses, berlines fabriquées à la main pour mariages de princesses britanniques, ou décapotables de sport pour une fin tragique au cinéma, recherchées par les amateurs, et dont la cote ne cesse de grimper jusqu’à concurrencer celle d’œuvres d’art célèbres. La rareté venait du fait que la marque Viktorie n’avait pas existé longtemps, et que le modèle Type A n’ayant eu aucun succès, sa production avait été abandonnée après que seulement quelques centaines d’exemplaires furent sortis de l’usine, quelque part dans la banlieue d’Ostrava, en Bohême. L’histoire éphémère de cette marque oubliée était plutôt dissuasive pour tout acheteur sensé, mais elle n’avait pas dissuadé un être aussi peu sensé que moi dans ses passions d’enfance. C’était donc un modèle ordinaire, une « entrée de gamme », comme disent les vendeurs d’aujourd’hui, avec leur diplomatie à gros sabots, pour éviter le « bas de gamme » désobligeant à l’égard d’un client potentiel, le type de véhicules qui ne prend jamais de valeur et qui, le plus souvent, finit à la casse, y rejoignant la multitude rouillée et cabossée de ses semblables, sans que nul verse une larme. Dans un autre domaine, je suis aussi du genre à préférer un bâtard sans collier, qui ne ressemble à rien – œil au beurre noir et pelage aux couleurs de camouflage –, offert sans garantie par la SPA, à un chien de race sorti tout toiletté d’un élégant chenil, avec son pedigree aristocratique et ses certificats de vaccination.
L’annonce avait été passée par un garage de la grande banlieue parisienne – départements malfamés : 93 ou 94 ? –, pour le compte de celui qui avait mis la voiture en dépôt, le premier propriétaire et le seul, désormais trop âgé pour conduire, à qui le permis avait été retiré après qu’il eut pris cinq jours de suite le même sens interdit dont il refusait l’établissement dans sa rue à Montmartre, et qui avait dû faire emporter le véhicule par une dépanneuse, comme j’allais l’apprendre par la suite. Malgré son âge, cette Viktorie était donc une « première main », comme on dit, ce que les acquéreurs de voitures d’occasion apprécient avec la petite satisfaction de devenir le premier après celui de la première fois, une sorte de numéro 1 bis. Certains hommes, avec une vulgarité propre à notre époque et à notre société, éprouvent ce même sentiment dans le domaine des relations amoureuses – faute d’avoir été le premier, être le premier après celui de la première fois –, mais je récuse avec dégoût tout rapprochement entre le rapport d’un homme à une femme et son rapport à une automobile. L’amour des femmes ne se compare à aucun autre sentiment pour tout homme qui ne peut concevoir la vie sans elles, telle est mon intime conviction. Dans la rédaction de l’annonce, l’indication « Historique connu », qui faisait suite à « Première main », était d’ailleurs incongrue car, en général, ce qu’on entend par l’historique d’une voiture est la suite de ses propriétaires successifs, les mains entre lesquelles elle est passée, avec leurs identités anonymes ou parfois célèbres – la vulgarité masculine, propre à notre époque et à notre société, atteint son comble avec le genre de rouleur de mécaniques qui se complaît à évoquer l’historique de sa nouvelle conquête –, ainsi que le compte rendu des éventuels accidents, réparations, restaurations ou transformations qu’elle a pu subir (la voiture). Fallait-il comprendre qu’en ayant appartenu à un seul propriétaire, l’auto avait eu un destin limpide et sage ou, au contraire, une vie agitée, pleine de péripéties, mais tout cela ayant été fidèlement consigné dans un journal de bord, sorte de certificat de bonne conduite ? La mention « État concours » semblait indiquer que la voiture était susceptible de concourir. Mais à quoi ? Les concours d’élégance automobile, sortes de défilés de mode, exposent surtout l’élégance du conducteur, de sa passagère et du chien, avec une robe assortie à celle de madame, ou l’élégance de la conductrice, de son passager et du chien, avec un collier assorti aux chaussures de monsieur, tout un mode de vie dont certains font parade : très peu pour moi. Il n’y avait dans ma vie ni élégance, ni « madame », ni chien. « Contrôle technique OK » : je n’ai entendu cette expression que dans la bouche de mes camarades d’école, avec une connotation nettement grivoise, généralement associée à une allusion aux heures de vol : la vulgarité de certains hommes propre à notre époque et à notre société est déjà présente chez des jeunes gens dignes de leurs papas… « Part toutes distances » : cette indication semblait un encouragement à changer de crémerie, comme on dit, à s’élancer dans un road-movie pour aller chercher une nouvelle vie à l’autre bout du monde. Pourquoi pas, avais-je dû me dire, mais alors j’aurais plutôt pensé au fin fond de l’Amazonie et un aller simple sur une compagnie aérienne low cost eût été plus efficace. « Prix à débattre » : sur ce point, le débat serait bref et c’était simple, il fallait que le vendeur acceptât la somme dont je disposais, sans un centime de plus. Dans les termes de l’annonce, rien ne correspondait en fait à mes besoins réels, mais tout réveillait en moi un obscur désir. Mieux encore : maintenant, c’était cette auto que je voulais, celle-là et nulle autre, avec toutes les promesses de la petite annonce dont je ne savais que faire. Tels sont le mystère et la fantaisie déraisonnable d’une passion que l’on se découvre.
La voiture avait été reléguée par le garagiste au fond d’un terrain vague, livrée aux intempéries, là où elle servait de planque à des dealers du coin, à l’arrière du hall d’exposition et du hangar couvert où étaient présentés dans des conditions plus flatteuses, des véhicules plus récents, d’un meilleur rapport à la vente. D’ailleurs, alors que nous nous faufilions parmi les modèles rutilants, en évitant ne serait-ce que de les effleurer, le garagiste, récalcitrant à s’occuper de cette affaire, avait tenté de m’intéresser à une voiture « plus sérieuse », disait-il avec son accent portugais, dont le prix forcément plus élevé deviendrait abordable par obtention d’un crédit, sans compter, ajoutait-il avec son accent portugais, qu’une automobile bon marché à l’achat peut s’avérer coûteuse à l’usage.

Je ne voulais rien entendre à tous ces beaux arguments, même si l’accent portugais les rendait sympathiques. Mon idée était faite, mon désir s’était fixé. J’étais comme un gamin qui a repéré un jouet accessible avec l’argent de sa tirelire, qui ne veut que celui-là, et sur-le-champ. Quand nous sommes arrivés devant la voiture annoncée, je l’ai reconnue aussitôt, elle était déjà mienne en quelque sorte. Sa peinture bleu pâle – ce bleu layette qu’on attribue aux bambins de sexe mâle, pour les préparer au bleu marine, tandis que le rose est donné aux fillettes pour les préparer à rougir, et alors qu’il reste une couleur à trouver pour les autres : bouton d’or ? lilas ? –, l’absence de toute égratignure et du moindre point de rouille m’ont comblé au premier coup d’œil. La voiture ressemblait vaguement à une Ford Tudor Sedan des années quarante ou à une Peugeot 203 de l’immédiat après-guerre. À chaque époque correspond une esthétique automobile, qui illustre une idée de la beauté, une conception de l’aérodynamisme et des performances, comme je le savais pour avoir collectionné les Dinky Toys. La Viktorie paraissait aussi neuve que toutes les occasions datant à peine de quelques mois, parmi lesquelles nous étions passés. Seul le style désuet de sa carrosserie pouvait indiquer son âge. Le garagiste grincheux, avec son accent portugais jusque dans son ronchonnement, agacé que le seul client du jour se soit présenté pour cette voiture-là, était visiblement pressé de se débarrasser d’une affaire aussi peu juteuse. Il observait mes réactions à la dérobée, n’osant croire qu’il tenait le pigeon à qui refiler la vieille guimbarde dont il regrettait sans doute d’avoir accepté le dépôt. Elle semblait même un sujet de gêne et de honte à ses yeux, parmi le parc de voitures encore sous garantie qui faisait sa fierté d’honorable négociant portugais, avec pignon sur route départementale. Alors que je n’ai ni le goût ni le moindre talent pour le marchandage, il ne me fut pas difficile de négocier un prix coïncidant au centime près à la somme dont je disposais. Ce fut là le signe décisif que cette auto m’était prédestinée, que j’en étais l’acquéreur « sur mesure », la « seconde main » qu’elle attendait depuis toujours. Ou du moins depuis que, restée jeune, elle avait été abandonnée par un vieillard. Je n’ai même pas demandé à faire un essai, impatient que la voiture fût dégagée de l’endroit ingrat où elle croupissait, à l’écart des autres et comme en quarantaine, ce qui réveillait mon affection spontanée pour les mal-aimés de toute espèce. Sans chercher à vérifier que l’indication « Part toutes distances » de l’annonce était honnête, et sans projet immédiat de me lancer sur les traces de la Croisière jaune, je me considérerai déjà heureux, me disais-je, si la voiture me ramène chez moi, depuis cette banlieue située au diable, et sans que j’aie à prendre en sens inverse le RER puis l’autobus de mon trajet pour venir la trouver. Le garagiste, déçu que j’aie dédaigné ses propositions avec son accent portugais, m’a lancé avec sa gentille ironie portugaise : « En tout cas, cher monsieur, je peux vous garantir qu’elle ira au moins jusque chez vous ! », et ces mots suivis par un ricanement dissuasif pour tout acheteur lucide, me transportèrent même jusque sur les rives du rio Douro : cet homme s’appelait Fernando Pessoa, et j’imaginais qu’il avait eu d’autres vies avant d’être vendeur de voitures d’occasion en banlieue parisienne. Simple coïncidence, me suis-je dit. En tout cas, il semblait avoir lu dans mes pensées, et j’avais été assez confiant sur son honnêteté pour m’amuser de cette garantie dérisoire dont l’humour eût alerté un autre que moi. Si, des années après, j’en suis à raconter l’histoire de cette automobile, c’est qu’en effet le jour de l’achat elle me ramena à bon port et que j’avais eu raison de faire confiance à Pessoa. Dans le cas contraire, l’histoire se serait arrêtée là, sur une cuisante déconvenue. Cela m’aurait servi de leçon et je n’en aurais pas fait de littérature. Mais il a fallu bien d’autres événements après ce premier exploit qui était la moindre des choses, comme on dit, pour que la suite de l’histoire méritât d’être racontée. Quoi qu’il en soit, depuis cette première fois, je n’ai cessé d’éprouver une sensation voluptueuse en prenant place sur la banquette au tissu immaculé, introduisant en douceur la clé de contact dans le tableau de bord, sollicitant le démarreur pour entendre aussitôt, dès la pression du doigt, le ronronnement feutré et câlin du moteur, puis en posant les mains sur le volant avec la douceur d’une caresse, avant de relâcher le frein et d’aller en tâtonnant chercher le levier de vitesses de cette demoiselle d’un autre temps, là où je savais le trouver, comme parfois on tâtonne sur un corps inconnu, sous les vêtements ou dans le noir, connaissant par intuition ou par expérience la place de ce que l’on veut atteindre. Une sorte d’intimité et de connivence naturelles s’étaient installées entre elle et moi dès la première fois.
L’apparition de cette automobile dans ma vie suscita l’étonnement de mon entourage, parfois la désapprobation et l’inquiétude des proches qui, trop souvent, se mêlent de ce qui ne les regarde pas, surtout lorsqu’ils font de la morale. De l’avis général, plutôt que de dépenser mon premier salaire pour satisfaire un caprice d’enfant, il eût été plus sage d’attendre d’avoir mis de côté un peu plus d’argent afin d’acheter un véhicule plus récent, moins excentrique, mieux assorti au jeune homme moderne qu’on voyait en moi, évitant en outre le risque des mauvaises surprises, des ennuis mécaniques et du coût prohibitif des réparations, sans compter la désespérante recherche de pièces de rechange désormais introuvables. « On ne fait pas ses premiers tours de roue de conducteur avec un tacot de dessin animé digne de Donald », me disaient certaines bonnes âmes qui critiquaient mon affection pour les personnages de Walt Disney (not politically correct, reprochaient-ils avec leur bien-pensance made in USA). D’autres considéraient au contraire qu’une vieille voiture sans valeur était un bon choix, car elle n’aurait rien à craindre des bobos provoqués par la maladresse d’un pilote débutant. Les plus distinguées de mes connaissances qui, par esprit conservateur, avaient automatiquement applaudi à mon choix d’une voiture d’époque, comme on dit – l’époque important peu, pourvu qu’elle ne fût pas la nôtre –, affirmaient qu’un vieux cheval est la monture qui convient à un apprenti cavalier, en me rappelant le vieil adage : « À jeune cheval, vieux cavalier. À jeune cavalier, vieux cheval. » J’entendais ces diverses opinions sans leur accorder trop d’importance – à vrai dire aucune –, n’ayant obéi qu’à mon impatience de réaliser le rêve de posséder une automobile au plus vite, et sans désir qu’elle fût le dernier modèle à la mode, de la couleur choisie par tous, dans un conformisme moutonnier unanimement plébiscité comme le vrai chic.
Dès que la voiture avait été sortie de la boue du terrain vague pour rejoindre une chaussée carrossable, le garagiste, trop content de s’en débarrasser, et ne prenant pas le risque que je change d’avis, n’avait même pas voulu revenir à son bureau pour remplir les papiers de la transaction. Nous avions accompli ces formalités à la hâte, au comptoir du bistrot devant lequel l’auto avait été garée. Le patron était lui aussi un Portugais, et il s’appelait lui aussi Pessoa. « Abelardo Pessoa ! » s’était-il présenté en me tendant la main avant de nous servir deux verres de porto. Simple coïncidence, m’étais-je dit. Sur le trottoir, Pessoa Fernando m’avait poussé à prendre le volant et à m’éloigner au plus vite en m’encourageant par ces mots, prononcés avec son charmant accent portugais : « L’ancien propriétaire est un maniaque… il était allé la chercher à l’usine, Dieu sait où… Pendant quarante ans, il n’a rien fait d’autre que la bichonner… On peut dire qu’elle est neuve comme une jeune vierge… » Et le propos avait été ponctué par un bel éclat de rire portugais. Une telle attitude et de telles paroles auraient semblé suspectes à un autre que moi, car n’y a-t-il pas tant de vendeurs d’objets d’occasion qui prétendent (même avec un accent autre que portugais : tunisien, italien ou belge par exemple): « C’est comme neuf : ça n’a jamais servi », avant qu’apparaisse sous un maquillage sommaire l’évidence d’un usage prolongé et de l’usure consécutive. J’étais bien trop aveuglé par mon plaisir, pour me sentir coupable de naïveté ou de légèreté. Et mon contentement s’était encore accru quand j’avais rejoint l’autoroute pour regagner Paris : parmi le flot des voitures appartenant à des gens sérieux, dont la personnalité se révèle et s’exprime par leur comportement au volant, j’ai eu réellement l’impression que l’auto était neuve, et qu’avec moi elle roulait à nouveau pour la première fois. Mon trajet jusqu’au stationnement près de l’immeuble où je logeais s’est passé comme dans un rêve. »

Extrait
« Il me semblait soudain que les lois de la réalité avaient changé, comme faussées par une sorte de magnétisme inconnu qu’aurait dégagé ma Viktorie Type A de 1939, depuis qu’elle était entrée dans ma vie, ou que j’étais entré dans la sienne. J’ai aussitôt appelé le sorcier de la mécanique qui m’a confirmé qu’en tant qu’assureur de ses quatre nièces, il assumait la responsabilité des dommages dont elles étaient coupables, et que ma voiture serait réparée le lendemain. » p. 72

À propos de l’auteur
FLEISCHER_alain_©jean-luc_BertiniAlain Fleischer © Photo Jean-Luc Bertini

Alain Fleischer est né en 1944 à Paris, il est cinéaste, écrivain, plasticien et photographe. Il dirige actuellement le Studio national des arts contemporains du Fresnoy. (Source: Éditions Verdier)

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Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Lecteurs.com
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Têtu
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Blog Les livres de K 79
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Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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