Ultramarins

NAVARRO_ultramarins  RL-automne-2021

Prix littéraire de L’Association des officiers de réserve de la Marine nationale (ACORAM)

En deux mots
Partie de Saint-Nazaire à destination des Antilles, un cargo va soudain disparaître des écrans. La commandante a autorisé un arrêt pour permettre à l’équipage de prendre un bain. Une récréation qui sera suivie de quelques étranges phénomènes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le cargo qui s’émancipe

Mariette Navarro a profité d’une résidence d’écriture à bord d’un cargo pour se mettre dans la peau d’une commandante de navire et s’autoriser quelques libertés avec le code maritime. Entre fantasmes et légendes.

Quand la commandante a appareillé de Saint-Nazaire avec ses vingt membres d’équipage, elle était loin d’imaginer ce qui allait arriver. Digne héritière d’un père capitaine de première classe, elle se fait un point d’honneur à suivre ses pas, à «avancer dans l’eau sans se poser de questions» en direction des Antilles. Son navire, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, est en bon état. «Les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer».
C’est après quelques jours de mer et une navigation qui se déroule sans problèmes particuliers qu’elle va prendre une décision qui va totalement changer la vie à bord. Elle accorde à l’équipage, «pris d’une envie d’air pur et de vacances» le droit de se baigner. Le navire est arrêté et les hommes s’ébrouent joyeusement dans un océan qui leur semble entièrement réservé. Une récréation suivie d’un étrange phénomène libellé ainsi sur le journal de bord: «constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document.»
À force d’entendre les légendes qui circulent entre les hommes de la mer, d’avoir souligné que la disparition de son père n’avait jamais vraiment été élucidée, que les machines du cargo le secouaient au rythme d’un cœur qui bat, la commandante a décidé de ne plus tenir le journal, de ne pas faire de rapport au port de destination, de s’octroyer elle aussi un moment de liberté. La mise en veille de toute conscience professionnelle lui permet de s’intéresser de plus près à l’équipage, de constater par exemple – et sans explications – qu’il se compose désormais de vingt-et-uns hommes. Un mystère de plus dans une traversée désormais fantastique: «Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre.»
C’est en 2012, à l’occasion d’une invitation à participer à une résidence d’écriture organisée par Centre national du théâtre que Mariette Navarro a posé les jalons de ce roman qui dépeint avec beaucoup de justesse cette sensation de perte de repères, d’un temps suspendu que l’on ressent lorsqu’on est en haute mer. Il suffit alors d’un banc de brouillard pour que l’étrange, le fantastique vienne se mêler à cette sensation qui nourrit l’imagination des marins, au moins depuis l’épisode de la Mary Celeste, ce bateau retrouvé en 1872 en état de marche avec toute sa cargaison, mais sans personne à bord. Est-ce pour exorciser leurs angoisses ou à l’inverse pour l’alimenter que les marins partagent ces légendes? Ce qui est sûr en fin de compte, c’est que ces Ultramarins viennent enrichir ce patrimoine avec poésie et émotion.

Ultramarins
Mariette Navarro
Éditions Quidam
Premier Roman
156 p., 15 €
EAN 9782374912158
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en Haute mer, quelque part entre Saint-Nazaire et les Antilles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A bord d’un cargo qui traverse l’Atlantique, l’équipage décide un jour, après l’accord inattendu de la Commandante de bord, de s’offrir une baignade en pleine mer, totalement gratuite et clandestine. De cette baignade, à laquelle seule la Commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine toute la suite du voyage.
D’un côté, il y a le groupe des marins – personnage pluriel aux visages et aux voix multiples – et de l’autre la Commandante, peu sujette aux écarts de parcours. Tous partagent soudain leur difficulté à retrouver leurs repères et à reprendre le voyage tel qu’il était prévu.
Du simple voyage commercial on glisse dans l’aventure. N’y a-t-il pas un marin de plus lorsque tous remontent à bord ? Le bateau n’est-il pas en train de prendre son indépendance?
Mariette Navarro : «L’écriture de ce texte est née d’une résidence en cargo à l’été 2012, mais il ne s’agit pas ici de faire le récit de ce voyage ni de tenir un journal de bord. J’ai plutôt essayé, dans les années qui ont suivi, de refaire ce voyage de façon littéraire et subjective, en cherchant la forme d’écriture propre à cette expérience, au trouble physique qu’on peut ressentir sur la mer. Le roman m’a permis d’aller explorer les profondeurs de cette « désorientation » physique et intime. La Commandante ne plonge pas avec ses marins, pourtant, elle perd pied tout autant qu’eux au cours de la journée qui suit, et découvre des dimensions insoupçonnées au bateau qu’elle croyait commander.»

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Dans le geste connu, le geste de travail, dans le geste refait chaque jour, un espace s’est glissé. Un tout petit espace blanc inexistant jusqu’alors, une seconde suspendue. Et dans la seconde suspendue, la seconde imprécise, toute la suite de la vie s’est engouffrée, a pris ses aises, a déroulé ses conséquences.
Elle en a la conscience nette, parce que c’est dans son corps que le petit écart s’est frayé un chemin, elle n’a pas d’argument médical à avancer, elle ne pourrait même pas dire que c’est grave, regrettable, ennemi, une traversée de soi par un lent courant d’air. Un souffle contre lequel il faut bander les muscles un peu plus fermement.
Elle ne sait pas si la faiblesse a précédé la décision, ou si tout est arrivé d’un coup quand à la fin d’un repas elle a dit: « D’accord. » Elle ne sait pas si c’est à l’intérieur d’elle que se logeait le désir de céder ou si quelqu’un dans l’équipage, d’un mot ou d’un regard, a pénétré sa froideur nécessaire. Elle croit que maintenant l’intérieur de son ventre est plus poreux aux vents marins.
Elle s’entend dire « D’accord » avec une voix qui n’est pas tout à fait la sienne, pas sa voix de travail, sa voix de commandante. C’est un son plus aigu, mal placé, elle qui est très attentive à ça, elle s’aperçoit en les disant que ces deux mots n’ont pas eu le temps de venir du ventre. Ils sont nés directement dans sa gorge et ont éclos publiquement : « D’accord ». Alors, si sa voix a dit, elle n’a plus qu’à suivre, elle n’a pas l’habitude d’être en désaccord avec elle-même. Entre ses pensées et ses paroles jusqu’ici il n’y avait jamais eu de décalage.
Comme elle est calme et sûre d’elle, elle se laisse faire par cette voix de gamine qui déboule au milieu d’un repas, elle se racle la gorge et répète de sa voix de dirigeante, avec son poids d’autorité : « D’accord ».
Il n’y a pas qu’en elle que se promène le souffle. Depuis plusieurs jours elle entend la rumeur, les rires étouffés. Elle s’est laissée surprendre par la bonne humeur expansive d’un équipage qu’elle croyait bien connaître, qu’elle avait recruté pour sa stabilité et le sérieux dont elle a besoin.
Comme à chaque fois, avant l’embarquement, elle a tout fait pour équilibrer les tempéraments des marins qui l’accompagnent. Un dosage d’une rigueur chimique alors que, sa prédisposition, c’est plutôt la mécanique.
À chaque départ, elle sait qu’elle prend le risque du précipité, des sangs qui s’échauffent après plusieurs semaines de cohabitation, des rancœurs ignorées, des alcools tristes, des envies d’en finir, des nuits trop longues, des corps qui s’effondrent sous le poids des solitudes. Mais l’amitié soudaine, la joie d’être complices, elle ne les a pas anticipées. Elle est assez désorientée pour ne pas savoir si elle doit y prendre part. C’est ça, son sourire bizarre, et sa voix augmentée d’une octave.
Elle a fini par accepter qu’on parle plus fort, qu’on rie plus, que les regards se cherchent et que chaque mot de l’un soit approuvé par un autre. Elle s’est assurée, comme elle le fait toujours, que les éclats de rire se partagent de manière équivalente, que personne ne soit oublié dans la distribution de la légèreté, qu’aucun membre de l’équipage ne fasse l’objet involontaire de la jovialité des autres. Elle s’est même laissée aller à frôler une épaule. Pour un peu, au bout de quelques jours, elle aurait serré l’un ou l’autre dans ses bras, sous la lune.
Elle commande depuis plusieurs années, trois ans sur ce navire, avec de nouvelles équipes régulièrement et plusieurs mois à terre entre deux convoyages, cette autre vie qu’elle oublie, à peine montée sur le bateau, à peine son sac posé dans sa cabine. Sur ce trajet la route est facile, surtout en cette saison. L’aventure, c’était pour ses lectures d’étudiante, pour les récits qu’elle invente dans les soirées à terre, quand on réussit à la faire parler d’elle. La plupart des officiers, elle les connaît depuis l’école, ils fonctionnent ensemble sans trop avoir à dire.
Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix de la navigation, ce savoir d’êtres humains, le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité.
Elle a observé le travail des autres, des hommes, avant elle, elle a appris tout ce qu’il faut apprendre et fait ses preuves sous les regards exigeants, parfois condescendants, méfiants. Elle n’a brûlé aucune étape, elle est étrangère à l’idée de privilège, à autre chose qu’au lent respect des procédures. Elle a découvert que le travail l’apaise, le temps rassurant du labeur. Avec sérieux, de haute lutte, elle a conquis son autorité.
Pendant sa première traversée, elle n’a presque pas dormi, elle était partout à la fois, voulait tout savoir, pour un peu elle aurait fait à la place de chacun. On souriait quand elle tournait le dos, on ne donnait pas long de sa carrière, de sa santé. On disait que le goût du métier d’homme finirait par lui passer, que quelqu’un saurait la retenir à terre, dans une maison, à commander ce que les femmes commandent, on disait que pour le long cours elle n’avait pas les bras costauds, ni les bonnes hormones. Une seule fois, elle a serré le poing pour se battre. Elle aurait eu le dessus, si la tension n’avait pas été désamorcée tout de suite, si une main ne s’était pas posée sur son épaule. Depuis qu’elle est celle qui donne les ordres et décide de la carrière des autres, on ne dit plus rien, le féminin a fait son chemin dans les esprits, est entré dans les histoires comme le surnom d’autres marins célèbres.
Petit à petit, la météo est devenue pour elle un sens plus aigu que les autres, et la cartographie précise aussi, avec ses petites croix tracées toutes les vingt minutes sur la grande carte du bureau pour marquer la position. À chaque nouvelle traversée, elle se voit sans surprise avancer vers le sud, avancer vers le beau, passer au large des dépressions en les évitant au mieux. Elle a appris le cours des étendues huileuses, le doux enveloppement des écumes vertes.
Elle aime regarder les cartes, les connaît par cœur, les annote, les range. Elle les connaissait toutes avant de voyager. »

Extraits
« Un cargo qui était lancé sur le chemin des Açores a brusquement piqué vers le nord, direction Terre-Neuve. Impossible d’établir le contact avec ceux qui étaient à bord pendant une semaine, on ne savait plus s’ils étaient morts ou vivants, s’ils allaient s’arrêter un jour ou s’abimer sur les récifs. On a pensé à un détournement une prise d’otages, mais les jours passaient sans aucune revendication, sans écho d’aucune violence. Je ne sais pas si on a essayé d’envoyer d’autres bateaux à leur rencontre, les polices et les douanes ont bien dû s’activer. Bref, un jour, le bateau s’arrête et l’équipage est retrouvé, et pas un n’est capable d’expliquer comment il a aussi brutalement changé de cap. Quelque chose a dû se passer, qui devait rester secret, qu’il valait mieux ne pas savoir.
— Qu’est-ce que vous dites ici ?
— Rien, c’est encore notre spécialiste des histoires de fantômes.
— Riez, riez, en attendant, est-ce que l’un d’entre vous a trouvé d’où venait la panne?
— Il y avait aussi cette histoire, poursuit un autre plus timide, maintenant qu’est ouverte la porte des grands récits, juste assez embellis pour se créer un lien, le temps d’une énième vérification technique. Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison.
— Ne comptez pas sur moi pour ce genre d’aventures. Vu ce qu’on transporte.
– Qu’est-ce qu’on transporte, tu le sais, toi? – Ce n’est pas très compliqué à imaginer. Des T-shirt made in China, des meubles en kit et des litres de coca.
– Du blé. Des fruits dans des frigos. Des matières dangereuses, peut-être, de grosses piles radioactives.
– Et personne ne connaît l’histoire du papa de notre commandante? Il était lui aussi dans la compagnie, dans les années quatre-vingt.
Arrête, c’est une rumeur, rien n’a jamais été prouvé.
– C’est une légende, mon cher, et depuis quand, sur les bateaux, on ne pourrait plus se raconter de légendes ?
– Raconte, vas-y, moi je ne la connais pas.
– C’est l’histoire d’un grand commandant qui en avait vu d’autres, qui avait fait le tour du monde et qu’on citait en exemple pour quelques belles façons de traverser les tempêtes. Un jour de temps très calme, il fit route vers l’Amérique du Sud.
– Tu brodes complètement là, mais vas-y, on t’écoute.
Non non je t’assure, c’était l’Argentine. Bon, toujours est-il que le voyage se déroule normalement, l’arrivée du cargo est signalée à La Plata, le pilote est prêt à venir à sa rencontre. Et puis plus rien. Un jour, deux jours, trois jours, plus de nouvelles, plus de contact, et surtout, aucun autre bateau ne le repère dans la zone où il était pourtant arrivé. On commence à être sur le qui-vive, à préparer les plongeurs et Les secours. Et puis, au bout d’une petite semaine, retour du signal, le bateau est bien là où on l’avait laissé, il fait son entrée comme prévu. Avec juste un très léger décalage. Une semaine perdue dans les méandres de l’espace-temps.
— Et les marins, qu’est-ce qu’ils ont dit?
— On raconte qu’ils ne se sont rendu compte de rien d’anormal, et qu’ils ont été très surpris de l’accueil qui leur a été fait. On raconte surtout que le commandant n’a plus ouvert la bouche pendant plusieurs années. On ne sait pas ce qu’il a vu, mais quelque chose en lui avait changé, assez profondément.
— Eh bien ça ne me paraît pas très difficile à vérifier. Il y a quelqu’un à bord qui doit savoir tout ça bien mieux que nous.
— Alors vas-y, demande-lui, toi.
— Laissez-la tranquille.
Nourris d’histoires et de questions, ils sourient et se remettent au travail. Ils sont de ces insectes qui font fonctionner leur monde avec une rigueur imperméable à tout mystère. Ils traquent le boulon manquant, la petite fissure dans une de leurs cuves, ils testent, basculent du mode électronique au mode manuel, ne se fient plus qu’à leurs bras activant les leviers, mettent en marche les pistons dans la chaleur pourtant toujours intense des machines. Ils consultent des modes d’emploi, partent loin dans leur mémoire à la recherche des cas particuliers, des petites failles du système dont on a bien dû un jour leur dire de se méfier. » p. 90-91-92

« Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre. » p. 93

« Je soussignée par mon nom propre, commandante de mer, et de père en fille, capitaine de première classe de la navigation maritime, capitaine du navire au cœur qui bat tout seul, ayant pour port d’attache une ville pénible, et appartenant à la compagnie de navigation de ceux qui avancent dans l’eau sans se poser de questions, dont le siège social est situé dans une ville plus grande encore, et qui me fait sentir encore plus indésirable, déclare avoir appareillé de Saint-Nazaire un jour pair du siècle XXI, à destination des Antilles sans savoir quelles étaient mouvantes, munie de mes expéditions, le navire étant en bon état de navigabilité, les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer, équipage au complet composé de 20 hommes et une femme, puis 21 hommes et une femme sans que soit résolue la nature de cette augmentation, la femme en question n’ayant pas enfanté et ne désirant en aucun cas enfanter, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, mes préférés étant les bleus, je les trouve visuellement plus intéressants au crépuscule en pleine mer, les tirants d’eau étant, au départ, de 18,30 m à l’arrière et de 15,60 m à l’avant.
Quitté le quai à 22h 40 heure locale, aidée d’un pilote et assistée de 4 remorqueurs. La navigation assistée du radar n’a révélé aucun dysfonctionnement de celui-ci. La navigation se déroule sans difficulté par un temps clair et une visibilité de 10 milles, à La vitesse de 12,5 nœuds, jusqu’à ce qu’une idée lumineuse traverse l’équipage, pris d’une envie d’air pur et de vacances. Toutes les dispositions requises pour cette nouvelle situation sont prises à 9h 45 Le lendemain matin: mise en veille de toute conscience professionnelle, vitesse réduite jusqu’à l’arrêt, machines parées pour manœuvrer, mais main d’œuvre humaine absente car tout occupée à la baignade, feux et signaux sonores réglementaires en route, désactivation des radars anticollision.
Depuis cette heure, constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document. Nous réfléchissons aux suites à donner à cette affaire, bien que cette insoumission nous amuse au plus haut point.
À partir de maintenant, décision est prise par moi-même de ne plus tenir ce journal, ayant conscience tout de même des sanctions encourues. De ne pas faire de rapport au port de destination. De ne pas raconter l’envie que j’ai de plonger à mon tour dans le banc de brume qui se profile à et de dormir cent ans. » p. 106-107

À propos de l’auteur

Mariette Navarro (c)Philippe Malone

(sdp)
Mariette Navarro (c)Philippe Malone (sdp)

Mariette Navarro © Photo DR

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique, Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012) et Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces de théâtre, Nous les vagues suivi de Les Célébrations, Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à étendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. (Source: Quidam Éditeur)

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La toute petite reine

LEDIG_la_toute_petite-reine  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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On ne parle plus d’amour

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Sélectionné pour le Prix Cabourg du roman 2021

En deux mots
Louise s’apprête à convoler en justes noces avec Armand-Pierre, à la satisfaction de son père qui voit dans cette union l’occasion de conforter son entreprise et son pouvoir dans son petit coin de Bretagne. Mais l’arrivée de Guillaume, qui se chauffe d’un tout autre bois, va bouleverser tous les plans.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
«Le mariage vient de l’amour comme le vinaigre du vin»

Lord Byron

L’ironie mordante de Stéphane Hoffmann fait merveille dans ce roman où, du côté de la Bretagne, les représentants de la «bonne société» vont se heurter à une jeune fille rebelle. Quel régal!

«Chef d’œuvre de finesse, d’effronterie, de classe et d’insolence, que je vous conseille». Si Stéphane Hoffmann parle ici d’un discours de réception à l’Académie française, cette phrase résume comme un gant son nouveau roman, grand bonheur de lecture. S’il reste fidèle à la haute-bourgeoisie, il choisit cette fois les hobereaux de province et les paysages déchirés de la Bretagne pour planter son décor.
En arrivant au port de Le Guénic-sur-Vilaine, Louise Lemarié (un patronyme qui ne lui va pas forcément comme un gant) est un peu contrariée. Elle n’aime pas trop les mondanités et doit faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car elle vient assister à la remise de l’Ordre national du mérite, décerné à son père Olivier, Président du Yacht-club. Le ministre chargé de lui remettre sa breloque est suivi comme son ombre par Armand-Pierre Foucher. Le jeune homme n’est autre que le futur mari de Louise, même s’il ne fait pas précisément bondir le cœur de sa promise, mais comme l’union semble réjouir les deux familles…
En attendant de passer la bague au doigt, elle se divertit. Par exemple en prenant la défense d’un jeune homme qui entend se mêler aux invités et dont le visage ne lui semble pas inconnu. Car quelques mois plus tôt, Guillaume du Guénic a aidé Louise qui tentait de sauver un oiseau blessé, en lui prêtant son écharpe. Lorsqu’elle était venue lui rendre son bien, il sortait de son bain et l’avait accueillie dans le plus simple appareil. Une aisance et une spontanéité qui l’avaient bien davantage séduites que les ronds-de-jambe d’Armand-Pierre. Comme dans sa famille, le respect des conventions semble devoir être placé au-dessus de tout, elle s’amuse en peu. «Le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.»
Un principe que Guillaume et Louise, à force de se jauger, de se rapprocher et se frotter, vont mettre en pratique avec un plaisir renouvelé, passant d’un lit à l’autre dans la belle demeure familiale. Une récréation qui, contrairement à ce qu’ils croient, va finir par bouleverser l’ordre établi. Les yeux de Louise se dessillent, tout comme ceux de Guillaume, désormais rival d’Armand-Pierre.
Comme dans ses précédents romans, Un enfant plein d’angoisse et très sage et surtout Les belles ambitieuses, Stéphane Hoffmann laisse aux hommes le soin de s’étriper, d’étaler leur ambitions, leur couardise et leur immaturité et donne la part belle aux femmes. Qui réussissent parce qu’elles changent. Si on ne parle plus d’amour quand on parle de mariage, on en parle beaucoup dans ce roman. Pour le rapprocher des mots liberté et bonheur. Avouez qu’il serait bien dommage de le laisser filer…

On ne parle plus d’amour
Stéphane Hoffmann
Éditions Albin Michel
Roman
250 p., 18,90 €
EAN 9782226460981
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne dans la cité imaginaire de Le Guénic-sur-Vilaine, du côté de Vannes et La Roche-Bernard.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« L’amour est une emprise réciproque qui fait s’envoler la liberté. Donc, n’en parlons plus. »
Louise et Guillaume ne parlent plus d’amour, ils le font.
Pourtant, Louise doit épouser dans quelques mois un homme riche qu’elle méprise, quand Guillaume tente de se relever d’un chagrin où il a cru mourir.
Leur passion bouleverse tout dans cette petite villégiature de Bretagne où s’agite une société qui ne croit qu’au champagne, aux régates, aux jardins, aux bains de mer et autres plaisirs de l’été.
On l’aura compris, dans On ne parle plus d’amour, il n’est question que d’amour.
Il blesse, distrait, porte, détruit, réconforte et s’impose à la dizaine de personnages qu’il mène dans ce roman vibrant et léger comme une flèche, et qui frappe en plein cœur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr


Stéphane Hoffmann présente On ne parle plus d’amour © Production Éditions Albin Michel

Les premières pages du livre
« On manquerait de champagne pour la réception de vendredi. Louise Lemarié est chargée par son père de passer chez le caviste en prendre trois ou quatre cartons.
– Trois ou quatre ? lui demande-t-elle.
– Quatre. Ça fera de la réserve. Tu diras que je passerai payer.
Ce qui fait tiquer le gars :
– Demandez à votre patron…
Louise a un petit rire :
– C’est mon père.
L’air navré du caviste. Il hausse les épaules et poursuit :
– Eh bien, demandez à votre père de passer me voir assez vite. La note s’allonge. Ça fait un bout de temps. Mon comptable râle. Je vous donne deux cartons. Plus, je ne peux pas. Il n’a qu’à venir chercher les deux autres. Avec son carnet de chèques. Non, plutôt sa carte bleue. Vous le lui direz ?
– Je le lui dirai.
– Promis ?
Le sourire de Louise.
– Promis !
Les deux cartons sont dans sa voiture. Louise a souri, promis, oublié. Avant La Roche-Bernard, elle a quitté la route de Nantes pour descendre vers Le Guénic-sur-Vilaine et se rappelle soudain son engagement envers le caviste.
Elle éteint la radio. Elle aimait pourtant cette chanson. Il faudra qu’elle y pense pour la playlist de son mariage, début septembre, dans un peu plus de quatre mois.
Ne devrait-elle pas, à cette idée, tressaillir de joie ? Or, Louise s’en fiche un peu. Son mariage l’ennuie. Personne autour d’elle ne semble d’ailleurs vraiment s’en soucier. Là encore, une ombre passe : celle, pesante, de son père.
C’est lui qui a tout manigancé.
D’habitude, la route qui descend vers Le Guénic met Louise de bonne humeur, sans qu’elle comprenne pourquoi.
C’est un chemin en lacets, à peine carrossable, goudronné depuis peu, et qui serpente depuis le plateau jusqu’au fleuve parmi ajoncs, genêts, bruyère, chênes verts et fougères, le tout surplombé de pins maritimes.
Mais aujourd’hui, l’humeur de Louise est affectée par cette histoire de champagne. Ce que lui a dit le caviste. Les ardoises que son père semble laisser un peu partout. Grand train de vie, factures impayées et, de temps en temps, des coups de fil, messages, huissiers qui passent : « Vous remettrez ceci à votre père, on ne le fait pas pour le plaisir, vous savez, ça devient urgent. »
Au début, ces visites angoissent Louise. Elle en parle à sa mère, qui hausse les épaules :
– Il a toujours été comme ça, que veux-tu ? La folie des grandeurs. C’est de famille, son père était pareil. Il ne changera plus, maintenant. Ou alors, en pire. Et puis, ajoute-t-elle, je suis là. Il me reste encore un peu d’argent. En vingt-cinq ans de mariage, ton père m’a coûté cher, tu sais. Il m’a déjà fait les poches. J’ai dû apprendre à me défendre. J’ai appris. Ne t’inquiète pas.
Petit sourire de Louise.
– Je ne m’inquiète pas, murmure-t-elle.
Mais elle esquive la caresse de sa mère. Ces confidences la gênent et, comme les catastrophes annoncées n’arrivent pas, Louise finit par se dire que les affaires de son père ne sont pas les siennes. Sa mère n’est pas sans fortune. Son sang-froid achève de la tranquilliser et de lui rappeler la bonne vieille règle : parler d’argent, c’est plouc.
Plus Louise descend, plus la Vilaine semble lui souffler au visage une haleine fade de vase tiède et de sel. Le barrage d’Arzal n’y peut rien : quand la force des marées se ligue à une sécheresse qui fait baisser le niveau du fleuve, l’eau salée remonte jusqu’à La Roche-Bernard et arrose, rive droite, le petit port du Guénic dont les installations apparaissent, de virage en virage, dans un désordre devenu insupportable au père de Louise depuis qu’il a pris la présidence du yacht-club : stères de bois mal alignés, coques de voiliers retournées en attendant d’être réparées, tas de sable et de gravier, rouleaux de câbles et monceaux d’une ferraille mal identifiée mais dont on se dit que, peut-être, ça pourra servir. Moyennant quoi, l’herbe pousse, que les aiguilles de pin recouvrent peu à peu.
Plus elle approche du fleuve, plus l’humeur de Louise, malgré tout, se fait légère, et c’est presque en chantonnant qu’elle se gare près d’un hangar où s’activent quelques jeunes gars qu’elle connaît.
Pourtant, en descendant de voiture, Louise a comme un coup. « La barbe ! » Et de se demander ce qu’elle fiche là, devant l’enfilade des installations du club, le long du fleuve. Elle a rangé sa voiture près du garage à bateaux que prolongent, le long d’un quai de granit, un hangar de tôle, un atelier, une petite pelouse plantée de pommiers où l’on met à sécher les voiles qu’on vient de rincer et, au bout, à une bonne centaine de mètres, la villa où est installé le club-house.
Louise est en train de réaliser qu’elle devra porter jusque là-bas les deux cartons de champagne. Elle en a la force, ce n’est pas la question, mais elle n’en a pas l’envie.

2
Quelques minutes plus tard, Olivier Lemarié gare en klaxonnant, près de la voiture de sa fille, sa nouvelle Range Rover dont les deux derniers loyers ont été rejetés par la banque. Dans le coffre ouvert de Louise, il remarque deux cartons de champagne.
– Hé, toi !
– Monsieur ?
Olivier Lemarié tique. Il préfère qu’on l’appelle « Président », surtout aujourd’hui, mais il trouve élégant de se montrer accessible. La tête du jeune homme lui dit bien quelque chose : un de ces crève-la-faim traînant toujours au club, rêvant d’être en mer sans se donner les moyens d’un bateau – il les méprise un peu pour cela –, mais il est incapable de se rappeler son prénom.
– Prends ces bouteilles et porte-les avec les autres !
– Les autres ? Où ça ?
Le président Lemarié ne répond pas. « Quel con ! » se dit-il, et il se dirige vers le club-house. Il aurait pu prendre un carton, mais est-ce son travail ? Est-ce de son âge ? Peut-il prendre le risque de se salir, un jour comme aujourd’hui ?
Sur les cent mètres qui le conduisent au club-house, Olivier Lemarié croise quelques-uns des bénévoles du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine, marins sans bateaux qui s’attardent sur les pontons devant les bateaux sans marins. Confondant les prénoms, il la joue à la camarade et se glorifie de se montrer si simple, si aimable et si drôle.
– Alors, les gars, dit-il au hasard, on embarque pour le Rhum, cette année ?
– Ah ça, Président, on aimerait bien. On a tout ce qu’il faut, dit l’un d’eux en montrant ses mains. Oui, on a tout ce qu’il faut. Il nous manque juste l’argent et le bateau.
– Bah ! ça se trouve, tout ça, ça se trouve. Faites comme moi, ha ! ha ! ha ! Épousez une femme riche !
Les gars prolongeraient bien la discussion, mais le Président a déjà filé, content de s’être montré si abordable, pense-t-il, « ils sont comme mes ouvriers, je les impressionne, sans doute, mais c’est la noble solitude de ma fonction. Il faudra que j’y pense pour mon livre ».
En fait, Olivier Lemarié est mal à son aise avec ces jeunes passionnés loqueteux, trop exaltés pour avoir déjà l’élégance qu’il veut donner à son club. Ainsi avait-il dû un jour remettre à sa place un matelot traînant en survêtement sur les pontons :
– Hé ! tu te crois où, toi ? Dans un gymnase ? Au bataillon de Joinville ? On ne fait pas son service militaire, ici. Va t’habiller correctement.
S’habiller correctement, au yacht-club du Guénic-sur-Vilaine c’est connaître, sans les avoir appris, les codes pour les dépasser, être usé mais pas trop, se sentir à l’aise avec des fautes de goût qu’on fait exprès, un négligé chic, bref : bien élevé depuis plusieurs générations.
Aussi le président Lemarié a-t-il pris l’habitude, lorsqu’il croise quelqu’un, de le toiser de haut en bas, puis de bas en haut, pour voir si sa dégaine le rend digne ou non de son club.
En attendant son mari, Suzanne Lemarié virevolte dans le club-house, mot bien pompeux pour cette vieille, petite, triste et solide bicoque de granit aux murs épais, aux ouvertures minuscules, que le président Lemarié a fait acheter par un consortium d’entreprises morbihannaises pour y installer ses assises.
Malgré l’importance de la cérémonie d’aujourd’hui, dont son mari parle depuis des semaines, Suzanne n’est pas allée chez le coiffeur, mais elle porte une robe neuve, assez évasée, resserrée à la taille et dans laquelle elle peut tournoyer plus encore. Jouant des hanches, elle ne s’en prive pas. Elle sent sur ses cuisses l’air frais et déjà léger de cette mi-avril, rit toute seule, ça la rend heureuse.
– Nous n’aurons jamais assez de champagne ! dit-elle soudain à Louise, qui hausse les épaules.
Elle a raconté à sa mère son entrevue avec le caviste.
Un instant, Suzanne se dit que, voici quelques années encore, elle aurait elle-même réglé l’ardoise (« Mon mari est tellement tête en l’air ! » aurait-elle gloussé) et pris autant de cartons que nécessaire, sinon qu’auraient dit les gens ?
Mais aujourd’hui, comme sa fille, elle aussi hausse les épaules :
– Qu’il assume ! murmure-t-elle en passant dans le bureau du Président, que ce dernier a fait aménager dans un style qu’il imagine être celui de la Nouvelle-Angleterre, tout laqué blanc, avec de profonds fauteuils de cuir vert et un bureau en acajou derrière lequel il a pris l’habitude de fumer en feuilletant des revues nautiques, seule activité marine qu’on lui connaisse, car le président du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine ne met jamais les pieds sur un bateau.
Suzanne Lemarié ouvre le coffret à cigares, y prend la clé du cagibi où, pense-t-elle, se trouvent d’autres bouteilles. Elle en ressort bredouille et se cogne à son mari, qu’elle n’a pas le réflexe de complimenter – il en est un peu piqué – pour sa cravate :
– Nous n’aurons pas assez de champagne, Olivier.
– Louise est partie en chercher. Il arrive. Tout est prêt ? Eh bien, Louise, tu n’es pas encore habillée ? poursuit-il en se tournant vers sa fille. Est-ce une tenue pour recevoir un ministre ? Où est ton petit fiancé Armand-Pierre ? « Petit », façon de parler, hein ! Allons, dépêchez-vous. Dis-moi, Suzanne, a-t-on renouvelé les cigares ? Il en restait peu, la dernière fois, je me demande s’il n’y a pas du coulage. Coulage, fuyons ! ha ! ha ! ha !
Et, sans attendre de réponse de personne, il sort réviser son remerciement, qu’il veut avoir l’air d’improviser : « Un peu à la Jean d’Ormesson, tu vois ? L’esprit français ! »
Louise interroge sa mère du regard.
– Mais non, ma chérie, tu es très bien, très jolie, comme toujours.
– De toute façon, je n’ai rien à me mettre.
Devant la stupeur de Suzanne, la jeune fille pense ajouter : « Et puis, personne ne me regarde », mais elle se tait à temps. Comme pour demander sa protection, elle se jette dans les bras de sa mère, qui a un petit rire et lui caresse lentement les cheveux.
– On ira chez Tweenie, si tu veux. Toutes les deux, entre filles.
– À Nantes ?
Hoquet de Louise, comme s’il était question de Byzance, Capoue, Carthage ou autre ville de jouissance et perdition.
– Oui, à Nantes. Nous déjeunerons à La Cigale. Ça fait longtemps que nous ne sommes pas sorties toutes les deux. Ça me ferait plaisir, tu sais, Louise. Nous crébillonnerons !
– Oui, je ne sais pas, pourquoi pas ? murmure Louise avec une petite moue. Il faut peut-être que j’en parle à Armand-Pierre.
Sursaut de Suzanne Lemarié, qui réprime un mouvement de colère et parvient à répondre doucement à sa fille :
– Voyons, Loulou, je suis ta mère et vous n’êtes pas encore mariés, n’est-ce pas ? Tu n’as pas de permission à lui demander.
Petit sourire de Louise :
– Non, bien sûr, mais…
Sans s’expliquer sa tristesse, elle embrasse sa mère et se dirige vers la porte.
– Hé dis donc, Louise !
– Oui ?
Suzanne a senti le cafard de sa fille. Elle aimerait lui parler, mais elle s’arrête : ça n’est vraiment pas le moment. Elle s’approche d’elle, lui caresse encore les cheveux :
– Si tu cherches Armand-Pierre…
Louise baisse les yeux, puis regardant sa mère bien en face :
– Il est avec le ministre, oui, je suis au courant. Il y a des semaines que je n’entends parler que de ça !
Elle fait une petite moue qui pourrait signifier que, vraiment, les hommes s’excitent pour très peu de chose, puis elle sort sur le quai. Elle y voit son père tourner en rond, tête baissée, parlant et riant tout seul. « Un fou, se dit-elle. Pire : un enfant ! » Elle se regarde avec son jean, son tee-shirt, ses ballerines. Sa tenue habituelle. Aurait-elle dû s’endimancher ? Ses années de rallye auraient dû l’y inviter. Louise y avait appris l’entrée dans un salon, les diverses révérences et manières de se distinguer sans se faire remarquer. Parfaitement préparée à la vie provinciale qui l’attend, elle est pourtant aussi restée ce qu’elle est : sauvageonne et novice.
C’est donc peu dire que cette cérémonie de remise de l’insigne de l’Ordre national du mérite, qui fait se cabrer d’excitation les mâles de son entourage, a laissé Louise froide. Elle a à peine retenu de quoi il s’agissait, oubliant les explications, pourtant répétées, d’Armand-Pierre Foucher, son fiancé et futur associé de son père.
Son père, qui parle depuis des mois de cette décoration, n’en dort plus. Qu’on la lui remette est un grand moment pour lui. Une sorte de couronnement. Ça le place, pense-t-il, au-dessus des autres. On a reconnu son importance. Depuis le temps. Il entend donc que sa femme et sa fille, au moins – il est brouillé avec son fils –, l’aident à tenir son rang dans une société qui le fête enfin.

3
En douce, Louise se glisse dans le hangar où s’agglutinent avec gravité des bonshommes un peu rougeauds, en pantalons blancs, blazer à boutons dorés, cravate aux rayures lichen et rose Mountbatten. Ce sont les dignitaires du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine. On dirait une chorale de pépères. Flanqués de leurs dames en robe à fleurs et de leurs enfants que Louise côtoie sans les aimer à la faculté de droit de Vannes, ils semblent intimidés, presque apeurés.
Un peu à l’écart, les jeunes loqueteux endimanchés, un peu voûtés, à la fois fiers et embarrassés.
Et, à mi-chemin entre son père et le ministre, un grand gars cravaté à qui Louise fait un petit signe et un large sourire auxquels il répond par un froncement de sourcils horrifié. C’est Armand-Pierre Foucher, qu’elle doit épouser à la fin de l’été.
Violent, ce froncement de sourcils. Un coup de poing dans le ventre. Il signifie à Louise qu’elle se conduit mal, une fois de plus. Ce petit signe, ce grand sourire : déplacés dans des circonstances aussi solennelles ; et puis, qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
Instantanément, Louise se sent en faute. Elle aurait dû mettre sa robe Laura Ashley, celle avec des volants et des manches ballon. Et son serre-tête de velours bleu. Elle veut aller vers lui, mais c’est inutile, elle le sait. Et d’ailleurs, la cérémonie commence.
Un homme s’avance, salue au centre, à droite, à gauche. C’est le ministre des Comptes publics et de la Simplification de l’État. La chorale des pépères se rengorge, leurs dames frémissent, Olivier Lemarié se redresse, Louise baisse les yeux.
S’étant emparé du micro, le ministre lit mécaniquement un compliment qu’on dirait rédigé par quelque stagiaire. Un texte lyophilisé. En fait, c’est Armand-Pierre Foucher qui s’y est collé.
Bien vite, plus personne n’écoute. On parle à voix basse à ses voisins. Plus le ministre tonne, plus monte le son des conversations, plus il murmure, plus doux se fait le babil, mais sans cesser.
Presque au garde-à-vous, seul Olivier Lemarié est tout à l’orateur. À l’entendre parler de lui de manière aussi mélodieuse, il biche, hoche doucement la tête, sa vie lui semble cohérente, en tout point réussie, un exemple pour les générations nouvelles, gloria in excelsis Deo, gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Les yeux mi-clos, il jette des regards tour à tour sur le correspondant de Ouest-France, les dignitaires du club, sur les loqueteux et les deux banquiers qui, venant d’arriver, ont joué des coudes pour se placer au premier rang, dans l’angle de vue du ministre qui, tout à son texte, s’égosille sans regarder personne.
Lui répondant, le président-chevalier Lemarié tremblote et transpire. Il parle de Chateaubriand, « autre chevalier breton », et de ses « orages désirés, mais pas en mer, ha ! ha ! ha ! », bafouille et, après les applaudissements, tout le monde se rue vers la buvette, pensant avoir du champagne, ne trouvant que du cidre.
Mais du Ker Guénic.
S’éloignant du buffet où bourdonnent les cravates, gobelet de Ker Guénic dans une main, tartine de rillettes dans l’autre, Louise marche doucement au hasard. Sur le quai, Armand-Pierre s’éloigne avec son père et le ministre. Le champagne les attend au club-house. Elle s’ennuie. Armand-Pierre lui reprochera sa tenue, ce qui rend Louise plus triste encore. Elle se dit qu’elle n’est pas à la hauteur du mariage merveilleux – « inespéré », lui répète son père – qu’elle va faire. Elle devrait être heureuse, elle ne l’est pas, « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » se demande-t-elle.
Sortant du hangar, elle voit de loin Vincent de Pen-Hoël lui faire un petit signe. Elle hésite. Elle connaît Vincent depuis l’enfance, c’est un bon copain. Pourtant, devenu aigre et ricaneur, il n’est plus aussi drôle qu’avant.
Mais avant quoi ?
Personne ne plaît plus trop à Louise de ses anciens amis.
D’ailleurs, Armand-Pierre n’aime pas qu’elle revoie « les gens d’avant ». Les garçons, bien sûr, mais aussi les filles, ses amies d’enfance et de lycée. « L’enfance doit rester en enfance, Louise, lui dit-il, et le lycée au lycée. Tout ça te tire en arrière, il faut aller de l’avant, rencontrer des gens utiles », en oubliant que lui-même a gardé ses copains de classe et de scoutisme mais, précise-t-il, « un homme, c’est pas pareil, ça vit en bande. La bande d’une femme, c’est sa famille, voilà tout. Il faut mûrir, jeune fille. Tu comprends ça, Louise ? ».
Mais voici qu’arrive un type qu’elle n’a encore jamais vu ici. Un jeune homme qui détonne par son allure et sa gaieté.
– Épatante, cette remise de décoration, s’exclame-t-il. Dépaysant. En un seul mot. Quoique… En tout cas, je suis heureux d’avoir vu ça gratuitement ! poursuit-il un peu fort, sans s’adresser à personne, mais en souriant.
– Rien n’est jamais gratuit ici, lui dit Armand-Pierre Foucher, revenu en courant chercher Louise pour la présenter au ministre, malgré son jean et son tee-shirt. (La voir s’amuser aux propos du jeune gars l’irrite.) Tout se paie, poursuit-il. Tout. Et cher. Et longtemps. Laissez-moi vous dire ça avant que vous ne l’appreniez à vos dépens.
L’ayant mieux regardé, il ajoute un ton plus haut, et vraiment scandalisé :
– Mais vous n’avez pas mis la cravate. Ni le blazer du club !
Ni aucun autre blazer. La jeune hôtesse tenant le registre des invités avait même pensé qu’il était un ouvrier du chantier. Elle avait hésité. Mais il avait les mains si fines qu’elle l’avait laissé entrer.
– Oh ! mais je ne suis pas membre du club ! dit le jeune homme en riant.
– Alors, que faites-vous ici ? Vous vous êtes trompé de porte, sans doute, répond sèchement Armand-Pierre Foucher. L’entrée de service, c’est par là. Venez, je vais vous y conduire.
Le jeune homme éclate encore de rire. Décidément, ces gens l’enchantent.
– Vraiment, c’est trop d’honneur, je vous remercie. En fait, dit-il en présentant un carton plié sorti d’une poche, je représente mon père qui, lui, fait partie du club. Je pense même qu’il est à jour dans ses cotisations. C’est tout à fait son genre d’être à jour dans tout.
Foucher jette à peine un coup d’œil au carton :
– Je suis désolé, monsieur, mais les invitations sont nominatives. Si votre présence n’a pas été annoncée par votre père…
Cependant, avec un temps de retard, le nom de l’importun a frappé Armand-Pierre Foucher. Sentant qu’il ne serait pas à la hauteur, il prend le large pour chercher du renfort, au grand soulagement de Louise, qui lui dit simplement :
– J’arrive dans deux minutes !
Sans cesser de la regarder, l’inconnu s’incline. S’il avait eu un chapeau à plumes, il en aurait caressé le sol. On voit le genre : un mondain démodé, tout ce que Louise déteste.
Toutefois, il y a dans son sourire une assurance, une élégance et un charme qui intimident la jeune fille. Elle n’a pas l’habitude. Ses relations ordinaires donnent plus volontiers dans le bourru. Qu’on ait réprimandé ce jeune homme sur sa tenue lui donne, avec elle, un point commun qui la touche.
Elle frissonne.
Voici donc, dans la foule mouvante, deux êtres soudain frappés d’immobilité : d’abord, venu d’on ne sait où, un jeune homme qui fixe Louise de ses yeux brillants, et Louise, un peu gourde, incapable de bouger, de voir ou d’entendre le léger mouvement des invités qui vont et viennent autour d’elle et dont certains la saluent sans qu’elle songe même à leur répondre.
Enfin, le jeune homme s’avance à vive allure sans cesser de regarder Louise, de sourire et de s’incliner encore :
– Pardonnez-moi, lui dit-il enfin, vous êtes la seule personne que je connaisse ici, le seul visage familier, et je suis incapable de dire votre nom.
Ce que Louise trouve très lourd :
– Vous pourriez peut-être commencer par me dire le vôtre, répond-elle un peu précipitamment.
Il hausse les épaules et, d’un air amusé, lui tend le carton d’invitation de son père. À voir le nom calligraphié, elle se sent rougir.
Elle répond :
– Et alors ? Vous vous croyez donc tout permis. Si je vous connaissais, je le saurais, non ? Je connais votre nom, bien sûr. Mais c’est tout. Vous, je ne vous connais pas.
Parce qu’elle est troublée, Louise a parlé d’une manière brutale. Elle s’apprête à lui tourner le dos. Il la retient par le bras :
– La jeune fille à l’oiseau, murmure-t-il. Ça y est, j’ai trouvé. Vous êtes la jeune fille à l’oiseau.
Elle le regarde comme s’il était dingue. Il se rapproche, souriant toujours, puis devient grave et, lui prenant la main :
– Mais oui, souvenez-vous l’autre matin. Oh ! il y a des semaines de cela, c’était au début du printemps. Avec mon chien Ursule. Il a grandi, vous savez ! Heureusement, d’ailleurs.

Extrait
« Louise est née d’une de ces familles où, depuis des générations, cette façon de voir est un credo. Qu’elle n’y soit pas heureuse est sans importance: le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.
Voilà pourquoi Louise ne peut nommer ce qui lui fait, en cachette de tout le monde, rechercher la compagnie de Guillaume du Guénic.
Et pourquoi devrait-elle mettre des mots sur les sentiments légers, instables et puissants que provoque en elle la seule évocation de Guillaume? Elle soupçonne que, né de la présence du jeune homme, cet élan survivrait à un départ qu’elle s’est mise à redouter. » p. 66-67

À propos de l’auteur
HOFFMANN_Stephane_©PhotoDR_Albin_MichelStéphane Hoffmann © Photo DR – Albin Michel

Prix Roger Nimier pour Château Bougon en 1991, Stéphane Hoffmann est notamment l’auteur des Filles qui dansent (prix Bretagne 2008). En 2016, il obtient le prix Jean Freustié pour Un enfant plein d’angoisse et très sage. Avec Les Belles ambitieuses, il remporte le prix des Hussards 2019. La même année, il est le premier lauréat français du Grand Prix Michel Déon, saluant «style et liberté d’esprit», et remis tous les deux ans par l’Académie française en alternance avec l’Académie royale d’Irlande, qui couronne un écrivain irlandais. (Source: Éditions Albin Michel)

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La dame d’argile

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En deux mots
Sabrina hérite d’un magnifique buste de femme resté dans la famille depuis des siècles. Pour cette restauratrice d’art, c’est l’occasion d’enquêter sur l’origine de cette statue, sur la sans-pareille qui a servi de modèle à l’artiste et de retourner en Toscane sur la terre de ses ancêtres.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quatre femmes puissantes

Dans son troisième roman, Christiana Moreau retrace le destin de quatre femmes au caractère bien trempé. Sabrina, Angela, Costanza et Simonetta vont nous faire voyager de Belgique en Toscane et du Quattrocento à nos jours.

Restauratrice au musée des beaux-arts de Bruxelles, Sabrina n’a pas à chercher bien loin pour trouver d’où lui vient sa vocation. Si elle est installée en Belgique, sa famille est originaire de Toscane. Avant de quitter l’Italie, ses ancêtres étaient artisans et travaillaient dans des poteries où de grands artistes venaient passer commande après avoir imaginé leurs œuvres. Sa grand-mère Angela, en partant rejoindre son mari qui avait trouvé du travail dans les mines du bassin houiller de Liège, s’était vue confier par sa mère un buste de femme, propriété de la famille depuis des siècles. C’est désormais dans son appartement que trône cette statue, héritée après le décès de la nonna.
Aussi c’est avec excitation qu’elle attend la visite de Pierre, son professeur d’histoire de l’art à l’université – qui avait aussi été son amant – pour lui présenter cette dame en terre cuite.
Ébahi, le spécialiste reconnaît immédiatement cette pièce extraordinaire.
«Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle.»
Des révélations qui confortent Sabrina dans sa volonté d’enquêter et de partir en Toscane sur les traces de la sans-pareille.
Jouant sur les temporalités, la romancière raconte au lecteur l’histoire d’Angela, de son voyage vers la Belgique avec sa précieuse statue, mais aussi celle de Simonetta dans la Toscane du quattrocento au milieu des intrigues et des alliances et cette effervescence artistique autour des Medici. La force du roman, c’est de nous permettre de vivre chacune de ses époques au présent. Une construction qui donne également au lecteur un coup d’avance sur Sabrina. Quand elle arrive à Impruneta, accompagnée d’un spécialiste de l’histoire de l’art, il sait déjà que Costanza a arpenté les rues du village toscan bien des siècles auparavant avant de partir, déguisée en garçon, pour se mettre au service d’Antonio Pollaiolo. Ou que Angela n’a pas osé dévoiler l’œuvre d’art soigneusement emballée quand elle a découvert le baraquement dans lequel vivait son mari, au milieu des terrils. Sans oublier l’arrivée de Simonetta venue de sa Ligurie natale pour épouser un Medici et nous faire partager l’effervescence de toute la cour, fascinée par sa beauté, mais surtout des artistes qui vont en faire leur modèle et dont on retrouvera les traits dans de nombreuses peintures et sculptures (lire à ce propos cet article de Connaissance des arts).
Ses allers-retours de la fin du XVe siècle à nos jours permettent de mieux comprendre l’incroyable audace de la jeune artiste qui a bravé bien des interdits pour pouvoir exprimer son art. Les femmes qui entendaient ne pas se contenter de faire de la figuration sont alors victimes d’hommes qui n’entendaient pas céder une once de pouvoir. Elles devront se battre tout autant que ces migrants arrivant en Belgique quelques siècles plus tard, leur force de travail ayant été échangée pour une tonne de charbon. Surveillés par des fonctionnaires zélés pour que le vent de la révolte ne se lève pas dans leur esprit voulu docile, ils leur faudra beaucoup de force de caractère et de solidarité pour sortir de leur misère.
Christiana Moreau réussit une fois de plus, en conjuguant sa plume alerte à une solide documentation, à nous faire découvrir un pan extraordinaire de l’histoire de l’art, à nous faire montrer Florence bien mieux que dans des guides touristiques, mais aussi à défendre la cause des femmes à travers ces quatre destins si attachants. Comme dans La sonate oubliée, elle sait habilement se servir de son histoire personnelle et de sa passion pour l’art pour nous offrir un somptueux roman.

Galerie d’art
BOTTICELLI_simonetta_vespucci

Simonetta Vespucci vue par Botticelli…

DI_COSIMO_Piero_Portrait_Simonetta_Vespucci…et par Piero di Cosimo

La dame d’argile
Christiana Moreau
Éditions Préludes
Roman
320 p., 18,90 €
EAN 9782253040507
Paru le 9/06/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, notamment à Bruxelles et dans le bassin houiller de Liège, du côté de Seraing. Mais la plus grande partie du livre se déroule en Italie, en Toscane, de Florence à Impruneta. On y passe aussi de la Ligurie à Milan.

Quand?
L’action se déroule parallèlement su trois périodes, de nos jours, dans les années cinquante et à la fin du XVe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.
Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…
Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Cité Radio (Guillaume Colombat – entretien avec Christiana Moreau)
Le Mag du ciné (Jonathan Fanara)

Les premières pages du livre
« Sabrina
Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier.
C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : « La Sans Pareille ».
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface. Pas de peinture ni d’émaillage superflus, juste la patine des siècles lui procurant cette incomparable harmonie. Hormis le lobe d’une oreille ébréché ainsi qu’une mèche de cheveux brisée à l’arrière de la tête, sans doute à cause de la position couchée dans laquelle la sculpture a voyagé, son état de conservation semble miraculeux. Évidée, elle est épaisse de plus ou moins un centimètre. Sur la paroi interne, près de sa base, est gravé dans l’argile :
« Costanza Marsiato MCDXCIV anno fiorentino ».
Soudain, le son strident de la sonnerie qui retentit dans l’appartement tire Sabrina de sa réflexion. Elle sursaute, ce qui trahit son désordre intérieur.
Bien qu’elle attende depuis une bonne heure ce signal avec une impatience mal contenue, elle ressent pourtant dans son cœur une pointe de douleur, aussitôt tempérée par la perspective des exaltantes informations qu’elle va recevoir. Fébrile, elle traverse l’atelier vers le hall d’entrée et jette en passant un regard au miroir.
Elle n’aurait pas dû ! Il lui renvoie l’image d’une jeune femme agitée dans son chemisier rose fuchsia choisi pour ce rendez-vous, trop criard au goût de celui qui s’énerve à présent sur la sonnette. « Par provocation peut-être ? » lui suggère le reflet de son visage pâle, aux cernes bleutés.
Après avoir répondu à l’appel de l’interphone, elle attrape son sac abandonné sur la console à la recherche de maquillage. Elle remet du fard sur ses paupières rougies et de la poudre rose sur ses joues blêmes. Elle entend le visiteur sortir de l’ascenseur, se redresse et ouvre la porte blindée sur un homme en costume gris et pull assorti, la cinquantaine élégante. La moue qu’il esquisse du coin des lèvres laisse penser à Sabrina qu’il est inquiet. Elle connaît bien ce tic qui trahit son appréhension.
La jeune femme a les jambes flageolantes et la bouche entrouverte comme pour le mordre, ou l’embrasser.
— Enfin ! Pierre… parvient-elle à bredouiller, tu en as mis du temps…
Il se penche vers elle pour déposer un baiser sonore sur sa joue avec une expression d’ironie dans les yeux.
— Je ne te savais pas aussi pressée… dit-il avant d’ajouter, plus grave : Je pensais que nous deux, c’était terminé… tu m’avais dit…
Le retrouver là, devant elle, tout raide et sur ses gardes ! Elle ferme les yeux un instant. Elle a mal, mais ce n’est pas le moment de flancher, pense- t-elle. Elle dévisage Pierre et rétorque d’une voix peu maîtrisée :
— Il ne s’agit pas de cela !
Sabrina perçoit à travers le brouillard cotonneux de son émotion à quel point Pierre réactive la nostalgie de ces deux dernières années, l’ardeur prodigieuse qui l’avait portée dans les premiers mois de leur histoire avant que s’installent la culpabilité, le malaise, la rancœur et le désarroi.
Sans réfléchir davantage, elle lui prend la main et l’entraîne vers la pièce éclairée. Il y a des automatismes que nulle querelle ne peut effacer. Surpris, Pierre se laisse emmener sans broncher devant la table sur laquelle trône la statue.
Sabrina esquisse un geste comme pour faire les présentations, mais aucune parole ne franchit sa mâchoire crispée.
Il s’approche de l’œuvre et l’observe longtemps en silence.
Sabrina scrute le visage de Pierre pour y déceler la moindre réaction. Il fait le tour de la table, revient sur ses pas, prend la statue entre ses mains, la soupèse, la retourne, l’examine sous tous ses angles, caresse la surface satinée. Enfin, après un moment qui paraît interminable à Sabrina, il la repose.
N’y tenant plus, elle laisse échapper un « Alors ? ».
— D’où cela vient-il ?
— C’est à moi !
— À toi ? dit-il en souriant à ce qu’il pense être une plaisanterie.
— Oui… à moi ! répète-t-elle, soulagée d’en venir au fait, de pouvoir enfin confier son incroyable récit à une oreille compétente ; celle de son professeur d’histoire de l’art à l’université, expert en art ancien et accessoirement son ex-amant. Ma grand-mère est morte la semaine dernière, annonce-t-elle.
— Oh, je suis sincèrement désolé, dit Pierre sur un ton de circonstance.
Sabrina se réfugie derrière les larmes qui affluent, légitimant sa nervosité.
— Ma grand-mère italienne, ma nonna Angela…
— Je ne savais pas…
— Évidemment !
Sabrina hausse les épaules avec fatalité. Deux mois déjà qu’elle a poussé Pierre hors de chez elle, lui claquant la porte au nez par un matin chagrin. Elle avait voulu le mettre au pied du mur, car elle n’en pouvait plus d’être en marge, de scruter sans arrêt l’horloge, de se morfondre, de se résigner à beaucoup d’absence pour très peu de présence, d’espérer cet amant qui, par crainte de se faire piéger pour adultère, usait de mille et une ruses pour pouvoir passer une nuit chez elle. Elle en avait eu assez de se cacher comme une voleuse d’homme. Ce jour-là, de guerre lasse, elle lui avait enjoint de choisir. Sur-le-champ !
Elle avait perdu la partie.
Pierre n’avait pas eu le courage ou l’envie de se dégager d’un mariage qui le rassurait. Il s’était drapé dans ses scrupules et son devoir. Comment avait-elle ensuite trouvé la ressource de vivre encore après son éloignement ? L’amour-propre peut-être… L’obligation de sauver la face en lui prouvant qu’elle n’avait besoin de personne ? Qu’elle avait pris la bonne décision et n’avait pas de regrets ? Qu’elle était une femme libre et que son avenir était entre ses mains ? Pathétique ! S’il l’avait vue pleurer, attendre quelque chose, un signe, n’importe quoi qui puisse la guérir de ce naufrage.
Elle refoule cette houle d’amertume et se force à revenir au fait, en racontant très vite, par touches saccadées et en bousculant les mots.
— Laisse-moi t’expliquer. Angela était venue en Belgique après la guerre, à l’âge de vingt ans, pour y rejoindre mon grand-père, qu’elle connaissait à peine. Ils étaient jeunes et s’aimaient. Ils voulaient se construire une vie décente. Ils étaient pleins d’espoir.
Sabrina s’attendrit quelques instants sur le souvenir de ses aïeuls.
— Tu sais, poursuit-elle, après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie carbonifère belge en Wallonie agonisait. Dans le sud du pays, les structures étaient usées, la production annuelle de charbon stagnait et la main-d’œuvre manquait à cause des conditions de travail très dures. Les Belges l’ont oublié… certains n’ont jamais voulu le savoir, ça n’était pas glorieux !
— Moi, je le sais… plaide Pierre. Mes parents ont connu cette époque, ajoute-t-il, conscient que cette affirmation souligne leur différence d’âge. Pour augmenter le rendement des mines, le gouvernement avait opté pour le recours à la main-d’œuvre étrangère à bas coût.
— C’est pour cette raison que la Belgique s’est tournée vers l’Italie. Après la guerre, le chômage y avait atteint un niveau inquiétant. L’émigration vers la Belgique s’est présentée comme une solution inespérée pour se débarrasser de l’excédent d’inactifs et éviter ainsi les désordres sociaux dans le pays.
Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon !
— À l’époque, on n’en parlait guère, confirme Pierre, on le cachait comme une chose honteuse, et c’est vrai qu’elle l’était ! C’est bien plus tard que l’information s’est répandue.
Pierre se risque à regarder Sabrina, ses yeux mouillés, qu’il retrouve… presque comme avant. Elle paraît plus mûre que l’étudiante gauche et réservée pour laquelle il avait succombé à la tentation quelques années plus tôt. Concentrée, elle poursuit son récit sans prêter attention à son attendrissement.
— C’est ainsi que mes grands-parents, jeunes mariés, sans travail, réduits à la misère dans leur Toscane natale, ont décidé que mon grand-père partirait pour la Belgique.
Tandis qu’il l’écoute, Pierre ne peut s’empêcher de considérer l’attrayante assurance avec laquelle elle s’exprime, réveillant son désir. Il fait mine de tendre la main vers elle puis se ravise. Trop risqué. En aucun cas il ne veut faillir et revivre la cruelle aversion qui s’emparait de lui, chaque soir un peu plus forte lors du retour au foyer conjugal. Ce tiraillement inextricable entre les deux rivales malgré elles. Sabrina ne paraît pas s’être aperçue de son geste refréné.
— Chaque semaine, les trains emmenaient neuf cent cinquante hommes que se répartissaient les différentes mines de Wallonie. Mon grand-père travaillait dans des conditions déplorables dans le bassin industriel liégeois, mais il réussissait pourtant à envoyer un peu d’argent à Angela, qui survivait tant bien que mal si loin de lui. Plus tard, pour garantir une stabilité de la main-d’œuvre italienne, les mines belges ont encouragé les regroupements des familles. C’est dans cette nouvelle vague d’émigration que ma nonna Angela a rejoint son mari pour s’installer à Liège. Ils ont fait leur vie en Belgique, y ont acheté une maison, ont eu leur fille Francesca, ma mère, et ne sont jamais retournés dans leur chère Toscane, qui restait pour eux le paradis perdu, une cicatrice dans le cœur.
Elle secoue d’un air navré ses cheveux ondulés coupés au carré et, derrière ses allures de garçonne, Pierre la trouve si féminine. Il faut qu’il dise quelque chose d’intelligent, sinon elle va se douter qu’il ne l’écoute que d’une oreille distraite par l’attirance.
— Beaucoup d’Italiens que j’ai connus avaient la nostalgie de leur pays, pourtant ils ne pouvaient plus y retourner. À cause des enfants, nés ici, de leur vie reconstruite tant bien que mal.
— Il y a dix ans, mon grand-père est mort de silicose. La mine a fini par avoir sa peau… Ma grand-mère Angela est restée seule dans sa petite maison ouvrière avec une modeste pension de veuve. Et à présent, elle a rejoint son homme.
Sabrina se tait, luttant contre les larmes. Pierre, embarrassé, respecte son silence, la regarde serrer les dents, refouler les sanglots qui l’étouffent. Elle en a mal à la mâchoire. N’y tenant plus, ému, il prend sa main qu’elle lui abandonne.
— Après l’enterrement, murmure-t-elle, j’ai aidé ma mère à vider l’habitation. Cette maison, elle l’a en horreur. Elle représente toutes les privations de son enfance, les difficultés à s’intégrer parmi les écoliers belges. Elle n’invitait jamais de copains à jouer, car elle avait honte de la pauvreté et, d’ailleurs, aucun d’eux n’aurait voulu aller chez la « macaroni ». Elle souhaite la vendre au plus vite. Il y a entre ces murs trop de mauvais souvenirs pour elle, la misère puis la maladie de mon grand-père… Pendant qu’elle s’occupait du rez-de-chaussée, je m’affairais au grenier. Et c’est là…
Sabrina respire un grand coup.
— … c’est là que je l’ai trouvée ! dit-elle en faisant un geste théâtral vers la statue. Elle dormait dans une valise protégée par plusieurs épaisseurs d’étoffes. Dès le premier regard, j’ai bien vu que ce n’était pas un bibelot anodin. D’après ma mère, cette sculpture était dans la famille depuis de nombreuses générations. Elle-même n’en a qu’un vague souvenir de petite fille : l’interdiction formelle d’y toucher. Elle se rappelle qu’Angela l’avait rangée au grenier de peur qu’elle ne se brise. Elle lui disait qu’elle était précieuse parce qu’elle venait de Toscane et qu’il ne fallait jamais s’en séparer, quoi qu’il arrive.
— Et à présent elle est à toi ?
— Oui, ma mère me l’a donnée…
— Pourquoi ?
Sabrina a un petit rictus indulgent pour cet élégant bourgeois en costume gris, né avec une cuillère d’argent dans la bouche, qui n’a jamais eu à lutter pour sa survie et pour qui tout est facile.
— Tu ne peux pas comprendre combien elle est fière de ce que je suis devenue… Tu n’imagines pas ce que ça représente. Ils étaient de modeste condition et les enfants d’ouvriers faisaient rarement des études supérieures, surtout les filles italiennes. C’était dur pour eux. Cela coûtait cher et ils ont dû faire beaucoup de sacrifices…
— Je ne savais pas… balbutie Pierre pour la seconde fois.
— Bien sûr que tu ne savais pas, le coupe-t-elle, sarcastique. Et que penses-tu de la statue ? demande-t-elle à brûle-pourpoint pour changer de sujet avant de lui lâcher des mots qu’elle risquerait de regretter.
— Beaucoup de choses.
— Mais encore ?
— Elle est superbe ! Renaissance italienne.
— Quattrocento?
— Exact !
— Comment une histoire pareille est-elle possible ? C’est tout à fait invraisemblable! Angela n’avait aucune notion d’art, pas de culture, pas d’argent, pas même d’intérêt pour la Renaissance, pourquoi était-elle en possession de cette merveille? Ce n’est pourtant pas un objet volé? Du recel… J’espère que je ne vais pas avoir d’ennuis avec la police ou avec des mafieux! Comment prouver qu’elle m’appartient?
— C’est étrange, elle m’évoque un modèle de Botticelli, la coiffure, le front bombé, très dégagé… À cette époque, les femmes s’épilaient le front… Le nez à la française, signe de beauté à la Renaissance…
— C’est quoi, un nez à la française?
— Légèrement retroussé, à la différence des Italiennes qui l’ont plutôt droit avec la pointe inclinée vers le bas, comme toi, dit-il en souriant à cette jolie jeune femme qu’il a aimée et qu’il aime encore malgré tout ce qui a pu les séparer.
Sabrina, troublée, rencontre son regard bleu acier. Elle sent la confusion l’envahir et tente de se reconcentrer sur la sculpture.
— Puisque tu es le meilleur historien de l’art du pays, que peux-tu encore m’apprendre?
Pierre marque une pause en s’amusant de l’effet qu’il va produire.
— Je connais son identité…
— Costanza Marsiato ?
— Non, ça… il doit plutôt s’agir de la signature de la personne qui l’a réalisée.
— Mais c’est un nom de femme ! s’étonne-t-elle.
— C’est très bizarre, c’est vrai… C’est peut-être un « o » mal calligraphié… Costanzo ?
Sabrina examine l’inscription, réfléchit un instant et sent monter en elle une pointe de féminisme.
— Non, c’est bien un « a ». Et pourquoi pas une femme parmi tous ces sculpteurs prestigieux du quattrocento ? Costanza.
— Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, « La Sans Pareille », est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle ?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin ?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine ?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de chose d’elle. Elle serait morte de tuberculose à l’âge de vingt-trois ans et Botticelli ne cessera jamais de la peindre sa vie durant. Il l’avait souvent prise pour modèle et ne put jamais représenter la beauté qu’en l’évoquant. Il a même voulu être enterré dans l’église Ognissanti, auprès de sa tombe.
— Fidèle jusqu’au bout, murmure-t-elle, ne pouvant s’empêcher de comparer ce sentiment idéal avec sa lamentable histoire personnelle.
— À sa façon, car il préférait les garçons.
Sabrina est troublée par cet amour platonique. Elle se demande si des sentiments aussi forts qui durent jusqu’à la mort et même au-delà ne peuvent l’être que parce qu’ils sont chastes, inassouvis. L’amour idéal ne peut-il exister que dans la vertu désintéressée ? Dans l’impossibilité de vivre une attirance charnelle ? Est-ce que le sexe ramène la relation à un niveau de pulsion animale vite étiolée ? La passion est-elle vouée à l’échec lorsqu’elle est ancrée dans la médiocrité du quotidien ?
Sabrina avait tant espéré de sa liaison avec Pierre et attendait bien plus qu’il ne pouvait lui donner. Elle ne peut s’empêcher d’être remplie de regrets et sent revenir la vague bouleversante qu’elle a de plus en plus de mal à contenir. Durant ces derniers jours, avec le décès d’Angela, son émotivité a été mise à rude épreuve et la carapace qu’elle a tenté de construire jour après jour, cette coquille dans laquelle elle croyait s’être réfugiée, se fissure de toutes parts. Elle a beau essayer de garder le cap en se montrant brave, le bateau prend l’eau.
Avec une subite déraison, elle éprouve une envie incontrôlable de céder à l’appel du cœur. Elle s’effondre en larmes contre l’épaule accueillante de Pierre et aussitôt un étrange mélange de sentiments ambigus et délicieux l’enveloppe de réconfort.
Pierre, son amour, son absence, sa déchirure.
— Ne pleure pas, je t’en prie… je ne te savais pas aussi sensible.
Attendri, il profite de cet instant d’égarement pour l’entourer de ses bras consolateurs, lui caresser la nuque. Une étreinte chaude et silencieuse. Tempe contre tempe, ils restent figés face à la sculpture indifférente qui sourit dans le vague. Il n’a jamais voulu cette rupture et il la regrette plus que tout. Hélas, il n’a pas pu se conformer aux attentes de Sabrina et abandonner son épouse, sa compagne des bons et des mauvais jours depuis plus de vingt ans, une complicité, une douce habitude rassurante. Il n’a pas pu remettre sa vie en question. Lors de cette odieuse scène, elle avait sans doute raison quand elle lui a hurlé qu’il était lâche.
Les jambes de Sabrina flageolent si fort qu’elle a peur de tomber. Elle est secouée par une houle de larmes et noie l’épaule de Pierre en bredouillant entre deux sanglots :
— Trop d’événements autour de moi ces derniers jours… je n’en peux plus… et puis… nonna Angela… ma pauvre grand-mère qui aimait tant les histoires sentimentales… elle n’imaginait pas… elle n’a jamais su…
— Elle devait quand même s’en douter un peu puisqu’elle a si bien préservé ce chef-d’œuvre.
Pierre embrasse sa joue mouillée. Du bout des doigts, il caresse son épaule et glisse sur la douceur de sa peau au-dessus de l’échancrure du chemisier. Elle se sent mollir contre lui avec l’envie de s’abandonner.
— Quelle injustice, quelle tristesse… continue-t-elle à marmonner, Angela a vécu toute son existence si pauvrement alors que peut-être, qui sait, grâce à la statue, elle aurait pu être très riche…
Pierre cherche sa bouche, muselle ses paroles d’un baiser, aspirant son chagrin. Les yeux embués, elle secoue la tête, tente bien de lui échapper. Rien qu’un instant, sans conviction. L’esprit vidé, elle cède aux lèvres tendres. Il embrasse son visage salé, ses paupières gonflées. La douleur de leur séparation a été si brutale. Bien sûr, elle l’a voulue. Pourtant, en ce moment précis, ne compte plus que le besoin irrésistible et pernicieux de mettre toute cette souffrance entre parenthèses. Le désir annihile les bonnes résolutions.
*
Pierre s’est glissé hors des draps et est passé sans bruit dans la salle de bains. Il est là maintenant debout à côté du lit, enfilant son pull avec d’infinies précautions. Elle le regarde faire sans bouger. Elle sait déjà qu’il va filer rejoindre son épouse, pressé de se justifier en invoquant un prétexte quelconque qu’elle fera semblant de croire.
— Je t’ai réveillée, ma chérie ? Je ne le voulais pas… tu dormais si bien, j’en suis désolé.
Sabrina se demande ce qu’elle va faire de cet épisode d’abandon clandestin. Elle aurait préféré que tout soit limpide, normal. Que l’impulsion irrésistible qui les avait propulsés l’un vers l’autre ne s’arrête pas au seuil de sa porte, mais elle est aussi coupable que lui. Ils n’ont pas pensé aux conséquences. Puisque rien ne changera, elle fait un effort pour chasser les remords et les regrets qui commencent à l’assaillir. Tout le travail de lutte fourni pour essayer d’oublier vient d’être anéanti en une seule soirée par son inconscience.
Ce n’est pas ainsi qu’elle concevait l’amour lorsqu’elle était plus jeune. Elle croyait qu’on tombait amoureux et que tout était idéal et merveilleux. Nul ne lui avait enseigné combien ce sentiment est égocentrique, narcissique, intéressé. Comme ça vous dévaste, et tous les coups foireux auxquels il faut se hasarder pour gagner ce qu’on veut. Comment ses parents avaient-ils pu rester soudés, se soutenir dans les épreuves et traverser toutes ces années sans se séparer ? Comment pourrait-elle en vouloir à Pierre de ne pas remettre en question son mariage ?
Résignée, elle se force à lui dire d’une voix neutre et détachée :
— Ne t’en fais pas pour moi. Va vite retrouver ta femme… Il est tard, elle va s’inquiéter.
Pierre blêmit.
— Assurément, il serait mieux pour nous deux qu’elle n’apprenne pas ce que nous avons fait…
Sabrina semble si affligée qu’il détourne les yeux. Il culpabilise, n’est pas fier de lui. Elle ajoute :
— Tu crains qu’elle le sache ! Sûr qu’elle ne serait pas aux anges. Tu risquerais de morfler, pas vrai ?
Sabrina est bien consciente que lui renvoyer la responsabilité de leur faiblesse ne sert à rien, mais c’est plus fort qu’elle, elle ne veut pas être seule à souffrir. Elle a envie de lui faire peur, de lui faire mal. Trop tard pour regretter ! Cette scène lui donne un goût de déjà-vu et elle se sent trop lasse pour la rejouer.
— Tout cela n’a aucun sens. Nous devons oublier ce qui vient de se passer, murmure-t-elle, fataliste.
— Et toi, que vas-tu faire ? s’inquiète Pierre, mi-soulagé, mi-perplexe.
Sans hésitation, elle le regarde droit dans les yeux d’un air de défi :
— Partir pour Florence !
— Pour Florence ? Seule ?
— Oui. Pour deux raisons. M’éloigner de toi…
Il pâlit, accusant le coup.
— Et puis, je veux mener l’enquête. Savoir qui était cette mystérieuse Costanza. Pourquoi cette sculpture est restée inconnue jusqu’à nos jours. Comment elle était en la possession de ma nonna Angela. Découvrir son pays. M’imprégner de son atmosphère. Et encore bien d’autres choses que tu ne peux pas comprendre.
Elle soupire, soulagée d’avoir repris le contrôle de ses émotions, et pose la main sur le bras de Pierre en signe d’apaisement.
— S’il te plaît, fais-moi une promesse…
Pierre hésite, il est sur ses gardes, ne voulant pas revivre une nouvelle crise. Mais, sans attendre sa réponse, elle poursuit :
— Je dois reconnaître que tu as toujours été honnête envers moi. Tu ne m’as pas menti, tu ne m’as pas trahie. Ce n’était pas le bon moment pour nous deux, trop tard ou trop tôt… qui sait ? Le grand horloger a dû se tromper dans les heures… J’ai confiance en toi. Promets-moi de ne parler de la sculpture à personne. Pas avant mon retour, et pas avant que je puisse recueillir les informations nécessaires. Après tout, ce buste est peut-être une copie, ou plutôt une statue « à la manière de ».
— Ne t’en fais pas. Je te donne ma parole d’honneur de ne rien dire jusqu’à ton retour. Elle est restée plus de cinq cents ans dans l’anonymat, elle peut bien attendre encore un peu…
Il se dirige vers la table où il griffonne quelques lignes sur une feuille de papier.
Stefano Benedetti
Dottore in storia dell’arte
Esperto in Rinascimento
Via degli Strozzi, 5
Firenze
Sabrina se lève, enfile un peignoir et prend la feuille qu’il lui tend. Il explique :
— J’ai eu l’occasion de rencontrer Stefano Benedetti plusieurs fois lors de congrès. C’est le meilleur spécialiste de la sculpture Renaissance florentine. Tu peux aller le voir de ma part. Il est conservateur au musée du Bargello. Tu apprendras beaucoup de lui.
Il hésite puis ajoute avec un sourire penaud :
— Mais fais bien attention, c’est un charmeur italien. Un vrai latin lover !
— Merci bien ! Je suis vaccinée ! rétorque-t-elle en le poussant vers la sortie.
Il lui pose un dernier baiser sur le front en murmurant « Pardon » et elle referme sur lui la lourde porte blindée qu’elle a fait installer, ainsi qu’un coffre-fort caché dans un mur du salon, lorsqu’elle a commencé à avoir chez elle de plus en plus de travaux de restauration, des œuvres chères et précieuses. Elle paniquait à l’idée d’être cambriolée et avait fait transformer son appartement en bunker.
Elle retourne à l’atelier où trône sa mystérieuse nouvelle compagne et après l’avoir couvée d’un ultime regard amoureux, elle l’enferme dans le coffre-fort qu’elle dissimule derrière un tableau sans valeur.
— Bonne nuit, Simonetta Vespucci, murmure-t-elle.
Elle ouvre le tiroir du placard pour y trouver parmi quelques médicaments jetés en désordre celui qui vide la tête de la tristesse, de la solitude et de l’angoisse… Un demi-comprimé… non, tant pis, ce soir, un entier… Une gorgée d’eau pour faire passer avant de se recoucher dans son lit déserté. Elle se remémore sa grand-mère. Les jeux dans la petite maison quand ses parents travaillaient et n’avaient personne pour la garder pendant les vacances scolaires. Angela lui parlait dans un langage qui n’appartenait qu’à elle, mélangeant des mots français dans l’italien, un baragouin que la petite Sabrina comprenait parfaitement. Pour la première fois de sa vie, elle sent vibrer ses racines. Jamais auparavant elle ne s’est posé la question de ses origines ; elle était belge parmi les Belges. Mais aujourd’hui, elle entend l’appel de l’Italie. Le remue-ménage des derniers jours lui crie qu’elle doit partir. Faire ce voyage serait remonter dans le temps, dans les souvenirs perdus, et tisser le fil de sa propre histoire familiale, mieux comprendre d’où elle vient.
Ici, elle se sent seule… si seule. Elle en veut à Pierre et à elle-même. Elle a un besoin irrésistible de fuir très loin de tout ce qui la blesse. »

Extraits
« Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle. » p. 22-23

« La Sans Pareille Terre cuite naturelle lisse, sans chamotte.
École Renaissance toscane.
Année florentine MCDXCIV — 1494 (l’année florentine commençait le 25 mars, jour de l’Annonciation)
Auteur : Costanza Marsiato (?)
Dimensions : 30 X 20 x 20 cm
État de conservation : lobe de l’oreille gauche ébréché. Mèche de cheveux arrière droite cassée.
Caractéristiques: argile sédimentaire d’origine marine, marquée par sa composition minéralogique riche en carbone qui, travaillée, offre des particularités structurelles et esthétiques très spécifiques telles que: basse absorption, résistance mécanique, résistance aux agents atmosphériques, physiques et chimiques, inaltérabilité dans le temps.
L’argile (grise d’origine) contient un pourcentage important d’oxyde de fer (environ 5%), qui détermine à la cuisson une couleur rouge rosé nuancé de blanc. » 72-73

À propos de l’auteur
MOREAU_Christiana_©DRChristiana Moreau © Photo DR

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique. Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, La Dame d’argile est son troisième roman. (Source: Éditions Préludes)

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La vie extraordinaire de mon auto

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En deux mots
Après avoir acheté un modèle rare de voiture, un étudiant va vivre avec son nouveau véhicule quelques expériences bizarres et faire la rencontre de personnages tout aussi déjantés. Ou comment au volant d’une Viktorie Type A de 1939, on voit la vie d’un autre œil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment sa voiture a changé sa vie

Alain Fleischer nous propose un conte pétaradant. Au volant d’un modèle rare de voiture, une Viktorie Type A de 1939, un étudiant va voir sa vie bouleversée et rencontrer quelques personnages hauts en couleur.

« VIKTORIE Type A, 1939. Modèle rare. Mécanique parfaite. Peinture et intérieur d’origine. Première main. Historique connu. État concours. Contrôle technique OK. Aucun frais à prévoir. Part toutes distances. Prix à débattre…» Comme souvent en matière de voiture, tout commence par une petite annonce. Dans ce roman, c’est un étudiant qui la découvre dans la revue automobile qu’il consulte assidument, et décide de l’acheter. Car il imagine que ce modèle produit à quelques centaines d’exemplaires seulement en Moravie à l’orée de la Seconde guerre mondiale est un bon placement, surtout au prix proposé.
En fait, il vient d’acquérir bien plus qu’une voiture de collection. Comme le lui explique son ex-propriétaire, son auto a déjà connu une histoire peu ordinaire et il ne doute pas que l’aventure se poursuive. Il ne va pas tarder à voir sa prédiction se confirmer.
Après avoir remarqué une rayure sur le flanc de la voiture garée en bas de chez lui, il va devoir constater qu’apparemment cette dernière a disparu mystérieusement. Puis il va trouver un PV pour stationnement illicite sur son pare-brise, et se rendre compte que le véhicule avait bougé d’un bon mètre, bien qu’il ne s’en soit pas servi. Mais c’est quelques semaines plus tard, à la faveur d’une première sortie sur les bords de Marne, que le mystère va s’épaissir. Justine, au volant de sa fiat 500, va emboutir la Viktorie avant de finir dans le lit de notre narrateur, pour un pont du premier mai torride. Là encore, il ne faut voir qu’une coïncidence que l’accrochage se déroule à quelques mètres de Charenton où le Marquis de Sade fut emprisonné après avoir publié Justine ou les Malheurs de la vertu. En reprenant le volant, il doit admettre qu’une nouvelle autoréparation a eu lieu. Il recontacte alors Samuel Stubbs, le premier propriétaire du véhicule, pour tenter de comprendre. Le nonagénaire, horloger et vendeur de sex-toys à Montmartre va alors lui raconter ses trois vies et celles de sa voiture, affectueusement baptisée Vikie. Son premier fait de gloire est d’avoir servi à la libération de Paris par les FFI, sans une égratignure.
Son nouveau propriétaire est-il particulièrement maladroit ou bien joue-t-il de malchance? Toujours est-il qu’en quelques jours déjà trois accidents se produisent. Dans la pente montmartroise où il s’était garé, une nouvelle voiture l’accroche. Cette fois ce sont quatre sœurs noires, aussi belles que joyeuses, qui sortent constater les dégâts et proposent de confier Vikie à leur oncle, «sorcier de la mécanique», tout en proposant de l’emmener faire la fête avec elles. Au réveil, dans son lit, il lui semble «que les lois de la réalité avaient changé, comme faussées par une sorte de magnétisme inconnu qu’aurait dégagé ma Viktorie Type A de 1939, depuis qu’elle était entrée dans ma vie, ou que j’étais entré dans la sienne.»
Et effectivement, la multiplication des coïncidences aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Comme sa boulangère-pâtissière, chargée de surveiller la voiture, il va croiser de fort nombreuses personnes s’appelant Pessoa, y compris le détective qu’il engage pour tenter d’éclaircir les mystères autour de son auto. Mais ce dernier tient davantage du psy que du fin limier. Alors notre étudiant décide de partir pour Bratislava où fut construite son auto.
Si vous aimez les histoires qui mêlent le fantastique à un brin d’érotisme, avec un solide fond historique et un style joyeux, alors n’hésitez pas à suivre Alain Fleischer. Car l’épilogue vous réservera encore de belles surprises, du cité du transhumanisme et du Corps augmenté!

La vie extraordinaire de mon auto
Alain Fleischer
Éditions Verdier
Roman
256 p., 16,50 €
EAN 9782378560904256
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, notamment à Saint-Maur, Nogent, Charenton, Joinville-le-Pont, Gennevilliers. On y évoque aussi la Moravie et Bratislava.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme certains romans d’humeur libertine, ne s’interdisant ni l’érotisme, ni les fantaisies de l’imagination, ni l’humour, celui-ci prend parfois des allures spéculatives. Dans cette vie extraordinaire d’une auto, conte philosophique et de science-fiction, c’est surtout de l’humain qu’il s’agit, face à certaines interrogations de notre époque.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
L’Humanité Dimanche (Vincent Roy) 
L’Opinion (Bernard Quiriny) 
Le Matricule des Anges (Jérôme Delclos) 

Alain Fleischer est l’invité de «Au pied de la lettre», l’émission littéraire de L’Humanité © Production Journal l’Humanité

Les premières pages du livre
« « VIKTORIE Type A, 1939. Modèle rare. Mécanique parfaite. Peinture et intérieur d’origine. Première main. Historique connu. État concours. Contrôle technique OK. Aucun frais à prévoir. Part toutes distances. Prix à débattre… », tels avaient été les termes – à peu près, si je me souviens bien, car c’était il y a quelque temps – de la petite annonce parue dans les pages de vente de voitures d’occasion de l’hebdomadaire La Vie de l’auto que j’allais chercher chaque jeudi au kiosque à journaux. Je ne me doutais pas alors que, par la suite, et continuant d’aller chercher chaque jeudi l’hebdomadaire La Vie de l’auto au kiosque à journaux, par habitude comme on achète chaque jour le journal pour y lire les dernières nouvelles du monde, je penserais si souvent au titre à première vue anodin de ce canard pour passionnés d’automobiles, qui rêvent à l’acquisition d’une de ces voitures anciennes dont on peut dire en effet qu’elles ont eu une vie. C’était quelque vingt ans après la voiture à pédales en tôle rouge, le bolide de marque Euréka Super Junior, avec lequel, dans mon enfance, j’avais fait Paris-Nice (bien avant que soit complétée l’autoroute A7), à fond la caisse en simples allers-retours dans le couloir de l’appartement familial, long d’une trentaine de mètres avec, pour les demi-tours, la salle de bains à un bout, la cuisine à l’autre. À l’époque, je savais conduire avant de savoir lire, et je ne pouvais connaître le beau texte de Paul Morand Route de Paris à la Méditerranée, de 1931. Une vingtaine d’années plus tard, j’étais à la recherche de ma première automobile pour grandes personnes, sans être devenu pour autant un adulte raisonnable. À vingt-quatre ans, je terminais mes études en architecture à l’École des beaux-arts, je venais de gagner mon premier salaire en faisant des traductions techniques – aéronautique : conception d’un hydravion quadriréacteur ; travaux publics : chantier de construction d’un barrage hydroélectrique dans la vallée du Nil en Égypte ; brevets d’invention : fourchette tournante pour spaghettis, détecteur d’escargots pour cueillette après la pluie d’automne… – mieux rémunérées que les travaux sur les textes administratifs, politiques ou littéraires. Je m’étais jeté sur les annonces de voitures d’occasion, à la rubrique « petits prix » : modèles communs, déjà anciens et démodés, avec un gros kilométrage au compteur, et des pneus usés à soixante-dix pour cent. La voiture que j’avais repérée, proposée dans les termes que j’ai dits, avait été fabriquée quarante ans avant ma naissance par un petit constructeur d’Europe centrale, réquisitionné par l’occupant nazi pendant les années quarante pour produire des véhicules militaires, et qui n’avait pas survécu à la guerre. Si le modèle était qualifié de « rare », ce n’était pas du fait de son caractère exceptionnel ni de son histoire : il ne s’agissait pas d’une de ces automobiles prestigieuses, berlines fabriquées à la main pour mariages de princesses britanniques, ou décapotables de sport pour une fin tragique au cinéma, recherchées par les amateurs, et dont la cote ne cesse de grimper jusqu’à concurrencer celle d’œuvres d’art célèbres. La rareté venait du fait que la marque Viktorie n’avait pas existé longtemps, et que le modèle Type A n’ayant eu aucun succès, sa production avait été abandonnée après que seulement quelques centaines d’exemplaires furent sortis de l’usine, quelque part dans la banlieue d’Ostrava, en Bohême. L’histoire éphémère de cette marque oubliée était plutôt dissuasive pour tout acheteur sensé, mais elle n’avait pas dissuadé un être aussi peu sensé que moi dans ses passions d’enfance. C’était donc un modèle ordinaire, une « entrée de gamme », comme disent les vendeurs d’aujourd’hui, avec leur diplomatie à gros sabots, pour éviter le « bas de gamme » désobligeant à l’égard d’un client potentiel, le type de véhicules qui ne prend jamais de valeur et qui, le plus souvent, finit à la casse, y rejoignant la multitude rouillée et cabossée de ses semblables, sans que nul verse une larme. Dans un autre domaine, je suis aussi du genre à préférer un bâtard sans collier, qui ne ressemble à rien – œil au beurre noir et pelage aux couleurs de camouflage –, offert sans garantie par la SPA, à un chien de race sorti tout toiletté d’un élégant chenil, avec son pedigree aristocratique et ses certificats de vaccination.
L’annonce avait été passée par un garage de la grande banlieue parisienne – départements malfamés : 93 ou 94 ? –, pour le compte de celui qui avait mis la voiture en dépôt, le premier propriétaire et le seul, désormais trop âgé pour conduire, à qui le permis avait été retiré après qu’il eut pris cinq jours de suite le même sens interdit dont il refusait l’établissement dans sa rue à Montmartre, et qui avait dû faire emporter le véhicule par une dépanneuse, comme j’allais l’apprendre par la suite. Malgré son âge, cette Viktorie était donc une « première main », comme on dit, ce que les acquéreurs de voitures d’occasion apprécient avec la petite satisfaction de devenir le premier après celui de la première fois, une sorte de numéro 1 bis. Certains hommes, avec une vulgarité propre à notre époque et à notre société, éprouvent ce même sentiment dans le domaine des relations amoureuses – faute d’avoir été le premier, être le premier après celui de la première fois –, mais je récuse avec dégoût tout rapprochement entre le rapport d’un homme à une femme et son rapport à une automobile. L’amour des femmes ne se compare à aucun autre sentiment pour tout homme qui ne peut concevoir la vie sans elles, telle est mon intime conviction. Dans la rédaction de l’annonce, l’indication « Historique connu », qui faisait suite à « Première main », était d’ailleurs incongrue car, en général, ce qu’on entend par l’historique d’une voiture est la suite de ses propriétaires successifs, les mains entre lesquelles elle est passée, avec leurs identités anonymes ou parfois célèbres – la vulgarité masculine, propre à notre époque et à notre société, atteint son comble avec le genre de rouleur de mécaniques qui se complaît à évoquer l’historique de sa nouvelle conquête –, ainsi que le compte rendu des éventuels accidents, réparations, restaurations ou transformations qu’elle a pu subir (la voiture). Fallait-il comprendre qu’en ayant appartenu à un seul propriétaire, l’auto avait eu un destin limpide et sage ou, au contraire, une vie agitée, pleine de péripéties, mais tout cela ayant été fidèlement consigné dans un journal de bord, sorte de certificat de bonne conduite ? La mention « État concours » semblait indiquer que la voiture était susceptible de concourir. Mais à quoi ? Les concours d’élégance automobile, sortes de défilés de mode, exposent surtout l’élégance du conducteur, de sa passagère et du chien, avec une robe assortie à celle de madame, ou l’élégance de la conductrice, de son passager et du chien, avec un collier assorti aux chaussures de monsieur, tout un mode de vie dont certains font parade : très peu pour moi. Il n’y avait dans ma vie ni élégance, ni « madame », ni chien. « Contrôle technique OK » : je n’ai entendu cette expression que dans la bouche de mes camarades d’école, avec une connotation nettement grivoise, généralement associée à une allusion aux heures de vol : la vulgarité de certains hommes propre à notre époque et à notre société est déjà présente chez des jeunes gens dignes de leurs papas… « Part toutes distances » : cette indication semblait un encouragement à changer de crémerie, comme on dit, à s’élancer dans un road-movie pour aller chercher une nouvelle vie à l’autre bout du monde. Pourquoi pas, avais-je dû me dire, mais alors j’aurais plutôt pensé au fin fond de l’Amazonie et un aller simple sur une compagnie aérienne low cost eût été plus efficace. « Prix à débattre » : sur ce point, le débat serait bref et c’était simple, il fallait que le vendeur acceptât la somme dont je disposais, sans un centime de plus. Dans les termes de l’annonce, rien ne correspondait en fait à mes besoins réels, mais tout réveillait en moi un obscur désir. Mieux encore : maintenant, c’était cette auto que je voulais, celle-là et nulle autre, avec toutes les promesses de la petite annonce dont je ne savais que faire. Tels sont le mystère et la fantaisie déraisonnable d’une passion que l’on se découvre.
La voiture avait été reléguée par le garagiste au fond d’un terrain vague, livrée aux intempéries, là où elle servait de planque à des dealers du coin, à l’arrière du hall d’exposition et du hangar couvert où étaient présentés dans des conditions plus flatteuses, des véhicules plus récents, d’un meilleur rapport à la vente. D’ailleurs, alors que nous nous faufilions parmi les modèles rutilants, en évitant ne serait-ce que de les effleurer, le garagiste, récalcitrant à s’occuper de cette affaire, avait tenté de m’intéresser à une voiture « plus sérieuse », disait-il avec son accent portugais, dont le prix forcément plus élevé deviendrait abordable par obtention d’un crédit, sans compter, ajoutait-il avec son accent portugais, qu’une automobile bon marché à l’achat peut s’avérer coûteuse à l’usage.

Je ne voulais rien entendre à tous ces beaux arguments, même si l’accent portugais les rendait sympathiques. Mon idée était faite, mon désir s’était fixé. J’étais comme un gamin qui a repéré un jouet accessible avec l’argent de sa tirelire, qui ne veut que celui-là, et sur-le-champ. Quand nous sommes arrivés devant la voiture annoncée, je l’ai reconnue aussitôt, elle était déjà mienne en quelque sorte. Sa peinture bleu pâle – ce bleu layette qu’on attribue aux bambins de sexe mâle, pour les préparer au bleu marine, tandis que le rose est donné aux fillettes pour les préparer à rougir, et alors qu’il reste une couleur à trouver pour les autres : bouton d’or ? lilas ? –, l’absence de toute égratignure et du moindre point de rouille m’ont comblé au premier coup d’œil. La voiture ressemblait vaguement à une Ford Tudor Sedan des années quarante ou à une Peugeot 203 de l’immédiat après-guerre. À chaque époque correspond une esthétique automobile, qui illustre une idée de la beauté, une conception de l’aérodynamisme et des performances, comme je le savais pour avoir collectionné les Dinky Toys. La Viktorie paraissait aussi neuve que toutes les occasions datant à peine de quelques mois, parmi lesquelles nous étions passés. Seul le style désuet de sa carrosserie pouvait indiquer son âge. Le garagiste grincheux, avec son accent portugais jusque dans son ronchonnement, agacé que le seul client du jour se soit présenté pour cette voiture-là, était visiblement pressé de se débarrasser d’une affaire aussi peu juteuse. Il observait mes réactions à la dérobée, n’osant croire qu’il tenait le pigeon à qui refiler la vieille guimbarde dont il regrettait sans doute d’avoir accepté le dépôt. Elle semblait même un sujet de gêne et de honte à ses yeux, parmi le parc de voitures encore sous garantie qui faisait sa fierté d’honorable négociant portugais, avec pignon sur route départementale. Alors que je n’ai ni le goût ni le moindre talent pour le marchandage, il ne me fut pas difficile de négocier un prix coïncidant au centime près à la somme dont je disposais. Ce fut là le signe décisif que cette auto m’était prédestinée, que j’en étais l’acquéreur « sur mesure », la « seconde main » qu’elle attendait depuis toujours. Ou du moins depuis que, restée jeune, elle avait été abandonnée par un vieillard. Je n’ai même pas demandé à faire un essai, impatient que la voiture fût dégagée de l’endroit ingrat où elle croupissait, à l’écart des autres et comme en quarantaine, ce qui réveillait mon affection spontanée pour les mal-aimés de toute espèce. Sans chercher à vérifier que l’indication « Part toutes distances » de l’annonce était honnête, et sans projet immédiat de me lancer sur les traces de la Croisière jaune, je me considérerai déjà heureux, me disais-je, si la voiture me ramène chez moi, depuis cette banlieue située au diable, et sans que j’aie à prendre en sens inverse le RER puis l’autobus de mon trajet pour venir la trouver. Le garagiste, déçu que j’aie dédaigné ses propositions avec son accent portugais, m’a lancé avec sa gentille ironie portugaise : « En tout cas, cher monsieur, je peux vous garantir qu’elle ira au moins jusque chez vous ! », et ces mots suivis par un ricanement dissuasif pour tout acheteur lucide, me transportèrent même jusque sur les rives du rio Douro : cet homme s’appelait Fernando Pessoa, et j’imaginais qu’il avait eu d’autres vies avant d’être vendeur de voitures d’occasion en banlieue parisienne. Simple coïncidence, me suis-je dit. En tout cas, il semblait avoir lu dans mes pensées, et j’avais été assez confiant sur son honnêteté pour m’amuser de cette garantie dérisoire dont l’humour eût alerté un autre que moi. Si, des années après, j’en suis à raconter l’histoire de cette automobile, c’est qu’en effet le jour de l’achat elle me ramena à bon port et que j’avais eu raison de faire confiance à Pessoa. Dans le cas contraire, l’histoire se serait arrêtée là, sur une cuisante déconvenue. Cela m’aurait servi de leçon et je n’en aurais pas fait de littérature. Mais il a fallu bien d’autres événements après ce premier exploit qui était la moindre des choses, comme on dit, pour que la suite de l’histoire méritât d’être racontée. Quoi qu’il en soit, depuis cette première fois, je n’ai cessé d’éprouver une sensation voluptueuse en prenant place sur la banquette au tissu immaculé, introduisant en douceur la clé de contact dans le tableau de bord, sollicitant le démarreur pour entendre aussitôt, dès la pression du doigt, le ronronnement feutré et câlin du moteur, puis en posant les mains sur le volant avec la douceur d’une caresse, avant de relâcher le frein et d’aller en tâtonnant chercher le levier de vitesses de cette demoiselle d’un autre temps, là où je savais le trouver, comme parfois on tâtonne sur un corps inconnu, sous les vêtements ou dans le noir, connaissant par intuition ou par expérience la place de ce que l’on veut atteindre. Une sorte d’intimité et de connivence naturelles s’étaient installées entre elle et moi dès la première fois.
L’apparition de cette automobile dans ma vie suscita l’étonnement de mon entourage, parfois la désapprobation et l’inquiétude des proches qui, trop souvent, se mêlent de ce qui ne les regarde pas, surtout lorsqu’ils font de la morale. De l’avis général, plutôt que de dépenser mon premier salaire pour satisfaire un caprice d’enfant, il eût été plus sage d’attendre d’avoir mis de côté un peu plus d’argent afin d’acheter un véhicule plus récent, moins excentrique, mieux assorti au jeune homme moderne qu’on voyait en moi, évitant en outre le risque des mauvaises surprises, des ennuis mécaniques et du coût prohibitif des réparations, sans compter la désespérante recherche de pièces de rechange désormais introuvables. « On ne fait pas ses premiers tours de roue de conducteur avec un tacot de dessin animé digne de Donald », me disaient certaines bonnes âmes qui critiquaient mon affection pour les personnages de Walt Disney (not politically correct, reprochaient-ils avec leur bien-pensance made in USA). D’autres considéraient au contraire qu’une vieille voiture sans valeur était un bon choix, car elle n’aurait rien à craindre des bobos provoqués par la maladresse d’un pilote débutant. Les plus distinguées de mes connaissances qui, par esprit conservateur, avaient automatiquement applaudi à mon choix d’une voiture d’époque, comme on dit – l’époque important peu, pourvu qu’elle ne fût pas la nôtre –, affirmaient qu’un vieux cheval est la monture qui convient à un apprenti cavalier, en me rappelant le vieil adage : « À jeune cheval, vieux cavalier. À jeune cavalier, vieux cheval. » J’entendais ces diverses opinions sans leur accorder trop d’importance – à vrai dire aucune –, n’ayant obéi qu’à mon impatience de réaliser le rêve de posséder une automobile au plus vite, et sans désir qu’elle fût le dernier modèle à la mode, de la couleur choisie par tous, dans un conformisme moutonnier unanimement plébiscité comme le vrai chic.
Dès que la voiture avait été sortie de la boue du terrain vague pour rejoindre une chaussée carrossable, le garagiste, trop content de s’en débarrasser, et ne prenant pas le risque que je change d’avis, n’avait même pas voulu revenir à son bureau pour remplir les papiers de la transaction. Nous avions accompli ces formalités à la hâte, au comptoir du bistrot devant lequel l’auto avait été garée. Le patron était lui aussi un Portugais, et il s’appelait lui aussi Pessoa. « Abelardo Pessoa ! » s’était-il présenté en me tendant la main avant de nous servir deux verres de porto. Simple coïncidence, m’étais-je dit. Sur le trottoir, Pessoa Fernando m’avait poussé à prendre le volant et à m’éloigner au plus vite en m’encourageant par ces mots, prononcés avec son charmant accent portugais : « L’ancien propriétaire est un maniaque… il était allé la chercher à l’usine, Dieu sait où… Pendant quarante ans, il n’a rien fait d’autre que la bichonner… On peut dire qu’elle est neuve comme une jeune vierge… » Et le propos avait été ponctué par un bel éclat de rire portugais. Une telle attitude et de telles paroles auraient semblé suspectes à un autre que moi, car n’y a-t-il pas tant de vendeurs d’objets d’occasion qui prétendent (même avec un accent autre que portugais : tunisien, italien ou belge par exemple): « C’est comme neuf : ça n’a jamais servi », avant qu’apparaisse sous un maquillage sommaire l’évidence d’un usage prolongé et de l’usure consécutive. J’étais bien trop aveuglé par mon plaisir, pour me sentir coupable de naïveté ou de légèreté. Et mon contentement s’était encore accru quand j’avais rejoint l’autoroute pour regagner Paris : parmi le flot des voitures appartenant à des gens sérieux, dont la personnalité se révèle et s’exprime par leur comportement au volant, j’ai eu réellement l’impression que l’auto était neuve, et qu’avec moi elle roulait à nouveau pour la première fois. Mon trajet jusqu’au stationnement près de l’immeuble où je logeais s’est passé comme dans un rêve. »

Extrait
« Il me semblait soudain que les lois de la réalité avaient changé, comme faussées par une sorte de magnétisme inconnu qu’aurait dégagé ma Viktorie Type A de 1939, depuis qu’elle était entrée dans ma vie, ou que j’étais entré dans la sienne. J’ai aussitôt appelé le sorcier de la mécanique qui m’a confirmé qu’en tant qu’assureur de ses quatre nièces, il assumait la responsabilité des dommages dont elles étaient coupables, et que ma voiture serait réparée le lendemain. » p. 72

À propos de l’auteur
FLEISCHER_alain_©jean-luc_BertiniAlain Fleischer © Photo Jean-Luc Bertini

Alain Fleischer est né en 1944 à Paris, il est cinéaste, écrivain, plasticien et photographe. Il dirige actuellement le Studio national des arts contemporains du Fresnoy. (Source: Éditions Verdier)

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Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
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Blog Calliope Pétrichor
Blog Mes écrits d’un jour

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
France TV info (Anne-Marie Revol)
Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
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Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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Longues nuits et petits jours

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En deux mots
Edwige vient passer quelques jours d’été dans un chalet de montagne. Une parenthèse que doit lui permettre de surmonter une difficile rupture. Mais au lendemain de son arrivée débarque Célien, mystérieux visiteur qui ressent la présence des êtres disparus… et va pousser Edwige à les accepter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tous ces êtres qui gravitent autour d’Edwige

Pour son huitième roman, Anne-Frédérique Rochat s’est décidée à partir dans la montagne, sur les pas d’Edwige, à qui son amie a confié les clés d’un chalet. Un endroit isolé, mais qui ne va pas tarder à grouiller de monde, réel ou imaginaire.

Après une difficile rupture amoureuse, Anne propose à son amie Edwige de venir se ressourcer dans son chalet de montagne. Mais à peine arrivée, elle est prise d’une terrible angoisse. Ce ne sont pas les bruits de la nature alentour qui l’effraient, mais l’apparition d’un étranger. Ce dernier n’arrive pas pour la voler, comme elle le craignait, mais s’installe dans le chalet. Il lui faut alors sortir de sous le lit où elle s’était cachée et affronter cet homme qui affirme s’appeler Célien et bien connaître Anne. Le dernier car postal étant passé, elle va être contraindre de passer la nuit avec cet étranger et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, partage avec lui la vin qu’elle venait d’acheter au village.
«Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.»
Au lieu de regagner son appartement, comme elle l’envisageait la veille, elle décide de rester et de profiter de la présence somme toute apaisante de cet homme, même s’il est très mystérieux, lui expliquant par exemple à Edwige qu’il sent la présence de sa mère dans le chalet. Après avoir partagé leurs repas, Célien propose à Edwige de l’emmener danser à la fête du village et l’invite quelques jours après à une balade en forêt. Les liens entre eux se tissent, même s’il n’est nullement question d’amour et encore moins de sexe. Grâce à son hôte qui l’invite à lâcher prise, à accepter de dialoguer avec les personnes qui la hantent, elle va retrouver père et mère, mais aussi des proches. La tension dramatique devient alors de plus en plus forte…
Anne-Frédérique Rochat explore depuis maintenant de longues années ces moments de fragilité, ces instants qui font que dans une vie tout peut soudain basculer. Dans Le chant du canari c’était ce petit grain de sable qui vient gripper l’harmonie du couple formé par Violaine et Anatole, dans L’autre Edgar c’était la découverte d’un frère disparu, dans La ferme (vue de nuit), c’étaient les retrouvailles, quinze années après leur séparation, d’Annie et Étienne. Cette fois, la faille est plus profonde, creusée de la douleur de l’abandon. Cette fois le travail de reconstruction est plus difficile, entre croyances et incrédulité, entre rêves et cauchemars, le tout baigné d’une atmosphère animale et minérale. Et si vous croisez un lapin blanc, méfiez-vous!

Longues nuits et petits jours
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
190 p., 21,90 €
EAN 9782832110386
Paru le 8/03/2021

Où?
Le roman est situé dans la montagne suisse, vraisemblablement en Valais.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la suite d’une rupture amoureuse, Edwige passe l’été dans le chalet de montagne de son amie Anne, décidée à savourer la solitude du lieu. Mais un homme, qui se présente sous le nom de Célien, y fait son apparition. Que lui veut-il? A-t-il été envoyé par Anne?
Deux êtres contraints de s’apprivoiser, alors que la frontière entre réalité et fantasme se brouille peu à peu. Récit d’une disparition, ce roman questionne les différents liens qui jalonnent une existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTS Anne-Frédérique Rochat s’entretient avec Julie Évard 
Blog Cathjack
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Attention aux glissements de terrain. Elle ouvrit les yeux dans un frémissement, son cœur cognait dans sa poitrine de façon chaotique, de la sueur dégoulinait le long du petit sillon que formait — lorsqu’elle était couchée sur le côté — l’écart entre ses seins. Et contre les parois de cette chambre dans laquelle elle dormait pour la première fois résonnait cette phrase, sortie tout droit du rêve, ou du cauchemar, qu’elle venait de faire et dont les images s’évaporaient dans la lumière crue du matin: attention aux glissements de terrain.
Encore ensommeillée, elle se leva: paupières mi-closes et jambes en coton. Chancelante, elle descendit l’escalier, se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard, saisit un verre qu’elle remplit d’eau du robinet, jusqu’à ras bord, et but d’une traite. Existait-il un étanchement plus satisfaisant que celui de la soif? La soif, Bouche sèche et sensation de sable dans le corps. Où donc était passé le sang? Le sang. Le voilà qui coulait de nouveau sous la peau, dans le bleuté un peu inquiétant des veines, après qu’elle eut bu son grand verre d’eau.
Edwige était en vacances. Elle était à la montagne, une montagne accueillante et aride à la fois qu’elle connaissait mal, lui ayant toujours préféré le bord de mer. Pourtant, lorsque son amie et collègue lui avait proposé de lui prêter son adorable chalet pendant l’été – elle-même partant six semaines aux États-Unis -, elle avait dit oui. Anne avait fourni à Edwige par e-mail toute une série d’explications qui lui avaient permis d’arriver sans encombre à destination, d’abord dans le minuscule village, terminus du car postal, puis, après avoir marché une bonne vingtaine de minutes sur un chemin pentu, au chalet. Après un virage, elle l’avait entraperçu, entouré d’arbres, caché, masqué à la vue, ce qui lui plut, bien qu’une légère angoisse l’étreignît: l’endroit respirait la solitude, la grande; serait-elle capable d’y faire face? La clé se trouve dans la lanterne noire accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Elle avait dû se mettre sur la pointe des pieds pour l’attraper.
— Après les épreuves que tu as traversées, ça te fera le plus grand bien de te ressourcer.
— Oui, tu as peut-être raison.
— Bien sûr, et c’est l’endroit idéal, tu verras, un véritable paradis!
— Merci, avait-elle dit.
Anne lui avait pris la main et souri.
L’intérieur était simple: une cuisine ouverte sur l’entrée, un salon, des toilettes au rez-de-chaussée; une salle de bains et une chambre à l’étage, qu’on rejoignait grâce à un escalier en bois qui craquait sous vos pas.
Oui, le paradis pouvait ressembler à ce qu’elle voyait depuis la fenêtre de la cuisine ou celle de la chambre, ou par n’importe quelle ouverture. Montagnes, ciel rose et sapins somnolant dans le vent. Le paradis oppressait-il les poumons, lui aussi, si on le regardait trop longtemps?
La journée venait à peine de commencer et Edwige se demandait déjà ce qu’elle allait bien pouvoir en faire. Repose-toi. Il n’y a rien à prévoir, à organiser, repose-toi, c’est tout ce qu’il t’est demandé. Elle déplaça une des chaises de jardin pour attraper les premiers rayons du soleil et s’assit face au vide, face à l’immensité.
À midi, elle se prépara à manger: soupe aux pois, pain et fromage. Elle avait emporté avec elle, dans son sac à dos, de quoi se nourrir pendant un ou deux jours, après elle irait au village, dans la supérette qu’elle avait vue depuis le car, pour garnir les placards.
Son déjeuner terminé, elle fit la vaisselle, puis monta à l’étage s’étendre un moment, tenta de faire une sieste, mais n’y parvint pas. Je peux toujours redescendre, songea-t-elle en voyant les ombres bouger sur le lambris de la chambre, rien ne m’oblige à rester, rien ne me retient, ce doit être un plaisir, sinon à quoi bon. Était-ce un plaisir? Serait-ce un plaisir de rentrer chez elle et de retrouver la blancheur de son appartement? Que valait-il mieux? Le silence de la montagne ou le jacassement de la ville? De quel silence parles-tu? Il n’y a pas de silence, sauf peut-être dedans, tu parles de ton silence, c’est ça? Parce que la montagne, elle, parle, souffle, chuchote, stridule, piaille. Où que tu ailles, ton silence à toi te suivra.
Lorsque la nuit tomba sur la maisonnette en bois, les craquements se multiplièrent. Edwige prit une couverture dans l’armoire murale du salon, s’en enveloppa — par besoin de protection plus que par crainte du froid — et s’installa dans le canapé. Quelque chose courut sur le toit, elle savait que cela pouvait arriver, bien sûr, des bestioles se baladaient sur les ardoises, cela n’avait rien d’inquiétant. Un cri transperça l’obscurité, elle frissonna. Quelle drôle d’idée de venir s’enfermer dans un chalet en plein été! Elle avait toujours préféré la mer pour le bruit des vagues. Une présence renouvelée à chaque instant, flux et reflux permanents. Pas de cris, uniquement celui des mouettes, libre et joli comme un rire. Ce rire, elle aurait aimé l’entendre ici, à la montagne, afin qu’il allège l’atmosphère. Pourquoi n’y avait-il pas de mouettes autour du chalet? Pourquoi chaque chose restait-elle à sa place? Elle rêvait de renversements et de surprises, d’inattendu et d’incohérences. Tout était toujours si prévisible. Elle-même était dramatiquement prévisible. Depuis sa naissance. À la date prévue par le gynécologue, exactement, pas un jour après, pas un jour avant. Que n’avait-elle attendu un peu avant de débarquer! Que n’avait-elle profité du ventre tendre et chaud de sa mère! Si elle avait su. La froideur, et tous ces heurts, que même le rire enjôleur des mouettes ne parvenait pas toujours à effacer. Elle aurait patienté.
Elle se rendit à la cuisine pour se faire une infusion (c’était son rituel du soir, une tisane avant d’aller au lit, histoire de se détendre et de réchauffer son estomac), il y avait de la camomille dans le placard, elle plaça le sachet blanc dans une tasse après l’avoir humé (cela faisait partie du rituel, sentir la bonne odeur de fleur, yeux fermés), attendit à côté de la cuisinière que l’eau bouillit. Cela prit plus de temps que d’habitude, à cause de l’altitude. Lorsque enfin les bulles vinrent agiter la surface, elle versa le contenu de la casserole dans la tasse. Tout irait bien, il était normal qu’elle ressente de l’appréhension, ce n’était pas évident d’être isolée en pleine nature, mais elle était courageuse et méritait de profiter du calme et de la tranquillité du chalet d’Anne.
En remontant le drap jusqu’à son cou, dans la pénombre de la chambre éclairée par une lune presque pleine, elle pensa à toutes les nuits où elle n’avait pas été seule, toutes les nuits d’amour qui l’avaient consolée, soulagée, portée, soulevée, pour un temps – qu’elle avait toujours jugé trop court, car dans sa vie elle avait été quittée plus souvent qu’elle n’avait quitté. Mais ces nuits, toutes ces nuits d’amour, personne ne pouvait les lui retirer, comme les morts, elles rôdaient, l’entouraient, la berçaient. »

Extrait
« Ils firent tinter leurs verres. Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.
– Je prends les choses trop à cœur, c’est ça mon problème. Tout me heurte, tout, je n’arrive pas à mettre le monde à distance. Ou alors il faut que ce soit géographiquement. » p. 33

À propos de l’auteur

ROCHAT_anne_frederique_©Dominique_DerisbourgAnne-Frédérique Rochat © Photo Dominique Derisbourg

Née à Vevey, Anne-Frédérique Rochat est comédienne et auteure de pièces de théâtre. Son premier roman, Accident de personne, est paru en 2012 aux Éditions Luce Wilquin. Suivent six autres romans, chez la même éditrice. Lauréate de plusieurs prix et bourses, Anne-Frédérique Rochat alterne désormais écriture narrative et dramatique. (Source: Éditions Slatkine)

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Ici-bas

GUERCI_ici_bas  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman

En deux mots:
Venu de Paris, le fils d’un ancien médecin vient accompagner son père durant ses derniers jours. L’occasion pour lui de retracer la vie de cet homme partagé entre deux familles, l’«officielle» avec sa femme qui lui donnera deux filles et l’«officieuse», avec sa maîtresse qui lui donnera deux fils. Une situation qu’il lui faudra gérer jusqu’à la tombe.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La double-vie de mon père

Pour son premier roman, Pierre Guerci a choisi de relater les derniers jours d’un père. Par la voix de son fils cadet, il raconte sa vie entre deux familles et deux descendances, l’officielle et l’officieuse. Fort et émouvant.

Au crépuscule de sa vie, un ancien médecin octogénaire quitte le service de gériatrie pour retrouver sa maison du côté de Villerupt, en Lorraine. Son fils cadet l’accompagne. Il a quitté Paris où, après avoir fait Polytechnique, s’est remis à des recherches en physique quantique. Au sein de la famille recomposée du vieil homme, c’est lui qui a choisi de l’accompagner, d’autant que Saouda, son aide-soignante a dû partir aux Comores enterrer son père. La maison aux papiers peints défraîchis ressemble aujourd’hui davantage à un EHPAD, entre le lit médicalisé, la chaise percée et le déambulateur. Sans compter le rituel des soins et le défilé des infirmière, kinésithérapeute, ergothérapeute et médecin.
Entre deux soins qui n’empêchent pas l’inexorable avancée de sa décrépitude, le vieil homme voit aussi défiler sa famille. Stéphane, le frère aîné du narrateur, ne s’attarde pas. Il est pris par d’autres obligations. Quant à Sylvie et Anne-Marie, ses demi-sœurs, elles ne comprennent pas le choix de son fils de s’installer aux côtés de leur père. Il faut dire que le fossé entre les deux familles est resté profond. Il y a d’un côté celle de l’amour qui a donné les deux garçons. Stéphane est né dans la clandestinité et le narrateur avant l’arrivée du narrateur, de cinq ans son cadet. La seconde famille, officielle, est celle des filles, Sylvie, Anne-Marie. On apprendra plus tard qu’une troisième fille est morte après sa naissance sans que leur père n’en touche un mot aux garçons.
«Je m’étonnai qu’une si chétive créature ait pu engendrer des êtres si divers, si peu unis, et qui avaient déjà tant vécu. Le passé stagnait comme une poix noire sur les branches écartelées de cette famille qui n’existait comme telle que parce qu’il y avait tenu sa place; et le moins que l’on puisse dire, c’est que la chose n’avait pas dû être de tout repos: je comprenais qu’il fût si fatigué maintenant.»
Ses derniers jours sont d’ailleurs aussi l’occasion de revisiter cette histoire familiale compliquée. La belle carrière de ce «fils de macaroni» installé en Lorraine et ses réussites dans une spécialité, l’oncologie, qui laissait davantage de drames que de rémissions.
Avec le retour de Saouda, son fils regagne Paris, mais s’installe dans un nouveau rituel. Il vient désormais toutes les fins de semaine. «Entre les promenades, les livres audio, les films, le tennis et le football, j’avais l’impression de permettre à mon père de faire un peu plus que survivre».
Une philosophie de l’existence sent alors poindre en ce siècle où la performance et la vitesse prennent le pas sur la réflexion et le sens. C’est dans ces minutes que la vie se pare des ors de l’essentiel, car la fin se rapproche. Et finira par arriver. Dans ces derniers chapitres Pierre Guerci se rapproche de Catherine Weinzaepflen qui vient de publier L’odeur d’un père (Chronique à suivre) et d’Anne Pauly qui nous avait donné l’an passé avec Avant que j’oublie un autre témoignage sur la mort du père, mais avec le même regard à la fois lucide et distancié sur les absurdités qui peuvent accompagner le dernier voyage. Comme ce constat: «Il était enfin redevenu mon père, après avoir été quelque temps mon enfant.»

Playlist du roman


Rossini Cujus Animam Luciano Pavarotti


Niagara Quand la ville dort

Ici-bas
Pierre Guerci
Éditions Gallimard
Roman
200 p., 18 €
EAN 9782072887000
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, à Villerupt et Varangéville, mais aussi à Paris et Fréjus.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux fratries issues d’un même père l’accompagnent dans ses derniers instants. À travers les yeux du fils cadet, trentenaire dont la quête de reconnaissance ne rencontre que les silences du vieillard, les rivalités familiales resurgissent. Sur le fil d’un présent hanté par les souvenirs de jours meilleurs, les regards sur le vieil homme malade et sur la mort elle-même s’entrecroisent dans un espace où le temps, bien que ralenti à l’extrême, s’écoule inexorablement. Mais comment éprouver cet écoulement? Et que faire de la vieillesse, quand règne partout l’urgence de vivre?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Fréquence Protestante
Page des libraires (Sarah Gastel Librairie Terre des livres à Lyon)
Blog Lili au fil des pages 
Salon Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)


Bande-annonce du roman © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« Souvent sur le perron d’un hôpital ou dans le hall, au bout des couloirs mal éclairés, on pense à la vie. Ceux qui y travaillent pensent plus probablement à leur tâche, à ce qu’ils vont manger à midi ; peut-être pensent-ils aussi à leur vocation et à leurs enfants. Mais nous autres, nous pensons à la vie. Nous n’entrons dans cet espace où le temps est suspendu qu’avec appréhension, et si d’aventure nous en sortons soulagés et bien portants, ce peut être aussi tout bêtement dans un grand sac mortuaire, les pieds devant.
Ce matin-là que nous en sortions mon père et moi, ce n’était ni soulagés, ni tout à fait morts. Sortis sans être sortis à vrai dire, puisque l’hôpital, m’avait-on assuré, nous accompagnerait à la maison. Il s’invitait, on restait dans son orbite, on ne lui échapperait plus ; j’aurais aussi bien pu pousser dans l’autre sens le fauteuil roulant que je retenais sur le petit plan incliné, après les doubles portes. De toute façon, dans quelque sens qu’on le prenne, ce plan incliné ne pouvait ni aggraver ni inverser la grande pente qui s’était amorcée un mois plus tôt, quand nous étions arrivés ici, et même deux ans plus tôt, quand ses premiers troubles de l’équilibre s’étaient manifestés. Au fond, la pente est toujours déjà amorcée, elle est simplement plus ou moins pentue, se fait plus ou moins sentir. Une seule chose est certaine : quand la fin approche, elle devient fortement concave.
Je rajustai sur mon épaule la bretelle du sac de tennis sentant un peu l’urine de ses pantalons à laver, et nous franchîmes l’opiniâtre nuage des fumeurs qui, accrochés à leur potence, leurs bras nus embrochés de sondes, avaient tombé les peignoirs pour la première fois de l’année. La matinée, en effet, était splendide. C’était, à la mi-avril, le premier jour de grand beau temps, le plus douloureux de tous, celui où la belle saison prend définitivement ses quartiers dans les esprits et où les femmes, que l’on a vues décemment vêtues pendant les rigueurs de l’hiver et dont on a oublié les charmes outranciers, sont tout à coup presque nues sous nos yeux. Ce raz-de-marée n’épargne rien ni personne, pas même ces mornes dispensaires où il y a pourtant tellement de messieurs fragiles.
Distrait un instant par ce spectacle, j’avais dévié dangereusement vers les escaliers et, sans lever la tête, mon père me rappela à l’ordre d’un faible grognement, qui pouvait tout aussi bien être un encouragement. Cet homme qui avait eu encore tant d’allure à quatre-vingt-cinq ans passés, dont les internes – à l’époque plus reculée où, lui-même professeur de médecine, il dirigeait un service dans cet hôpital – caricaturaient dans leur revue le sourire charmeur et le borsalino ; cet homme-là, plus séduisant et séducteur que Mastroianni, n’avait même pas remarqué que venait de se produire l’éclosion annuelle du féminin, toujours si soudaine, coordonnée et pourtant sauvage, fleurant si bon l’instinct, et qui rythme sans faille les existences viriles comme un battement de tambour remonté du fond des âges. Cette renaissance ne le concernait tout bonnement plus : son dernier printemps serait le premier qui ne le troublerait pas.
Malgré la raideur de sa colonne, sa tête penchée vers la gauche entraînait avec elle le reste de son corps, et tandis que nous nous dirigions vers le parking, son bras glissa du mauvais côté de l’accoudoir. Je nous arrêtai et le tirai doucement par les épaules pour le redresser. La brise légère, tiède et douce, glissait sur son visage éteint et dans ses cheveux encore fournis, dont la blancheur de cygne me renvoyait l’éclat du soleil avec l’intensité d’un miroir. J’essayai comme je pus de rabattre sur son crâne les épis qu’on n’avait pas pris la peine de coiffer à son réveil et je l’aidai à ôter de ses genoux la méchante couverture dont on couvre toujours les vieillards impotents. Pendant un instant, je vis dans la lumière, à la place des charentaises pelucheuses où étaient enfilés ses pieds nus, les mocassins d’été que seuls les Italiens d’une certaine époque ont su porter avec un goût sûr. Et m’étant attardé à gratter, sans espoir, une des taches de bouillie qui maculaient son polo, je lui souris en essayant de deviner son menu de la veille. Alors son visage s’anima quelque peu. Il sourit à son tour de cet étrange sourire déformé par sa paralysie de la face, et il articula lentement, aussi distinctement que le lui permettaient son élocution entravée et sa respiration affaiblie : « J’ai… J’ai mangé… comme un… comme un co-chon ! »
Devant la voiture, je l’aidai à se mettre debout et le soutins à la taille. Cramponné à la portière, pivotant à tout petits pas sur ses jambes flageolantes, il se trouva d’un coup en face du grand parallélépipède de béton décrépi, ce CHU qu’il avait connu flambant neuf quarante-cinq ans auparavant, quand il en avait inauguré le département de cancérologie, où tant de gens étaient morts au milieu de quelques miraculés, où il avait rencontré et aimé ma mère, son étudiante alors, de vingt ans sa cadette. Malgré l’extrême concentration que requérait la manœuvre pour s’asseoir sur le siège passager, il s’arrêta et fit effort pour se redresser complètement, de sorte à embrasser du regard le bâtiment en entier, se demandant peut-être si c’était la dernière fois qu’il le voyait. Un moment, il sembla vouloir dire quelque chose. Les mots cependant, il le sentait, étaient à la fois insuffisants et superflus ; et moins empêché par ses difficultés pour parler que par la vanité de formuler ce qui ne pouvait l’être, il secoua très lentement la tête et souffla, en saccades désespérées plus lentes encore, les seules paroles qui eussent du sens en pareille occasion : « Ah… là… là !… Ah… là… là ! » Et tandis que je rangeais le chariot dans le coffre, l’écho de ces quelques syllabes me donna une certitude : ce médecin-là pensait à la vie.
*
L’hospitalisation à domicile est une structure mobile qui, comme son nom l’indique, vient suspendre le temps directement chez vous. En une demi-journée furent livrés le lit médicalisé, le « fauteuil de repos », la table à roulettes et la chaise percée, tous équipements indispensables au nouvel état de mon père et qui transformèrent aussitôt la grande pièce à vivre de sa maison en chambre d’hôpital. Chambre d’hôpital véritablement agréable néanmoins, de standing et personnalisée, haute de plafond et lumineuse ; tout cela constituait une amélioration si évidente de son environnement que j’aurais eu bien mauvaise grâce à me plaindre de la dénaturation conséquente de ce foyer, qui d’ailleurs n’était pas le mien.

J’y avais mis les pieds pour la première fois cinq ans auparavant, quand j’en avais vingt-cinq, quelques mois après que la maîtresse de maison, l’épouse légitime de mon père, eut fait un AVC dont elle ne se remit ni ne mourut – aux dernières nouvelles, elle gît encore quelque part, aphasique et nourrie par sonde, rarement visitée depuis qu’il n’est plus en capacité de s’y rendre. Tant qu’elle résidait là, l’entrée m’en était barrée ; mais depuis son attaque et la dégradation de mon père, les clefs sont dans une boîte à code tout à côté de la porte et mes visites sont un fait accepté de nécessité par mes demi-sœurs Sylvie et Anne-Marie, malgré l’amertume que cela leur cause.
En vingt-cinq ans, on a le temps de fantasmer sur l’intérieur d’une maison impénétrable. Pour autant, je ne m’étais jamais rien figuré de précis, rien de plus que du papier peint passé et du mobilier décati, mal vieilli, vieillot, vieux comme ce père que j’avais toujours vu chenu. De ce point de vue, je ne fus pas déçu : avec sa moquette brunâtre et ses portes de salon façon vitrail, cette construction du milieu des années 50 était aujourd’hui une indubitable maison de vieillard. Mais quelque chose ne cadrait pas. Ayant entendu, tous les soirs de mon enfance, mon père soupirer tristement en enfilant son pardessus avant de rentrer « chez bobonne » (ainsi que disait ma mère, moitié par plaisanterie, moitié par jalousie), je me figurais ce « chez bobonne », auquel il pointait à vingt et une heures tapantes, comme un cachot dépouillé de meubles, humide et insalubre ; et de le savoir retournant à cette geôle de son plein gré me semblait une incompréhensible mortification qu’il s’infligeait, à lui-même d’abord et à nous par ricochet, en vertu d’un scrupule fantastique qui suscitait en moi autant d’admiration que de chagrin. L’explication de ce phénomène, si l’on peut tenir pour explicative la consolidation par l’habitude d’un compromis branlant, en était que la ménagère avait maintenu de force l’unité du mariage par un refus obstiné de divorcer, ainsi que des menaces de suicide et des scandales sans nom les rares fois où il découcha tout à fait. Le temps avait ensuite coulé un socle de béton sur cette assignation à résidence, qui eût été seulement ennuyeuse sans l’agrément d’éruptifs rappels journaliers à sa culpabilité adultérine : ceux-là, des siècles de stabilité pacifiée ne les eussent pas adoucis.
Et pourtant l’atmosphère de ce salon fleurait moins la désolation renfermée que ce à quoi je m’étais attendu. Pour pénible que dût être leur cohabitation, pour trois fois mort que semblât ce mariage, je sentis néanmoins, la première fois que j’y pénétrai, que la scintillante poussière de la vie, du mouvement, de la joie et même de l’affection, n’y était pas tout à fait retombée dans l’immobilité ; et je vis reluire tant de souvenirs appartenant à mon père et pourtant si totalement étrangers à mon existence, que je fus saisi de vertige et dus m’asseoir. Je n’eus toutefois pas le temps d’éprouver ma dépossession, mon attention ayant été attirée par le visage vaguement familier d’une femme inconnue, dont le portrait jauni trônait sur un petit piano droit. Quand j’interrogeai le vieil homme à ce sujet, son front se creusa de rides que je ne lui avais jamais vues, et il m’apprit qu’il n’avait pas eu deux mais bien trois filles, et que celle dont je venais de découvrir le visage, l’aînée, était morte en couches dix ans avant ma naissance. Cette révélation aussi bouleversante qu’insoupçonnée, qu’il n’avait jamais jugé utile de me faire et que faute d’intérêt je n’avais jamais cherché à susciter, tombant de ses lèvres sèches et s’affichant si douloureusement sur son front sinueux, avait aussitôt conféré à toute sa personne un surcroît d’épaisseur humaine qui me tordit le cœur ; j’imaginai sa peine et je vis enfin, derrière la gentille figure quasi grand-paternelle, l’homme – le plus proche d’entre eux peut-être. Dès lors, trop heureux de déjeuner à sa table et de pouvoir lever quelque peu le voile sur cette autre vie qui était, au fond, sa vraie vie, je passais toujours plus de temps en sa compagnie, dans l’espoir de rattraper un peu du temps perdu. De son côté, il ne fut pas avare de sa parole : je pris petit à petit la mesure de ce qui avait précédé ma venue au monde et compris notamment pourquoi Sylvie et Anne-Marie, femmes déjà mères et sœurs déjà endeuillées quand je vis le jour, me dévisageaient encore aujourd’hui avec cet air de défiance à peine bon pour un vagabond immiscé dans la famille en qualité de garde-malade, dont on craindrait qu’il n’abuse de la faiblesse de son patient pour s’arroger une part indue de son héritage, si l’on n’avait pas d’abord peur qu’il nous vole son affection.
*
L’hospitalisation à domicile eût volontiers dépêché son propre personnel pour réaliser les soins quotidiens, mais comme mon père faisait déjà appel depuis plusieurs mois à des infirmières libérales et à Saouda, l’« aide de vie » pour qui il s’était pris d’affection, il suffisait, ainsi que me le fit remarquer la coordinatrice, d’« incorporer les différents intervenants au dispositif et d’intensifier leur présence. L’HAD, poursuivit-elle d’une voix si douce qu’elle excusait la grossièreté de son langage, est un organisme-pilote qui fournit le matériel et coordonne l’action. C’est un cadre logistique ajustable sur mesure, entièrement adapté aux besoins spécifiques de la personne. Nous nous chargeons de toutes les formalités ». À l’entendre, on n’en pouvait douter ; et moi qui avais craint des montagnes de paperasse, je souris d’aise et de soulagement.
Il n’empêchait que, pour l’heure, l’« intensification de la présence » reposait largement sur mes épaules, puisque la pauvre Saouda, lueur dans la terrible nuit civilisationnelle de la délégation des soins dus aux anciens, auxiliaire dévouée et mère solitaire, avait dû confier ses quatre enfants à sa belle-sœur et rentrer précipitamment dans son pays, les Comores, pour enterrer son propre père. Quand je serrai dans mes mains les mains tremblantes de cette force de la nature, et dans mes bras les épaules affaissées de ce roc inébranlable, le limon des larmes séchées sur son masque fruste et maternel, antique au-delà de toute antiquité, me saisit d’autant d’effroi que de pitié. À l’amitié que j’avais pour elle s’ajoutait sans doute que son chagrin préfigurait celui que j’aurais un jour ; mais par-delà mon égoïsme, c’était pour le genre humain dans son entier que je tremblais en voyant défaillir cette femme aux mille bras infatigables, robuste comme les mères primitives qui s’étaient penchées sur le berceau de l’espèce et y avaient donné le sein. Elle réprima un sanglot, se moucha bruyamment et, dans sa langue, maudit le destin de l’avoir éloignée des siens – et de l’imaginer face aux absurdes dispositifs de la sécurité aéroportuaire, avançant de son pas lourd sous le portique à métaux comme en d’autres occasions, avec cette même simplicité pachydermique, elle s’était risquée dans les tortuosités de la bureaucratie française pour s’y faire « régulariser », je pris la pleine mesure de son déracinement. Elle se moucha encore, eut l’absurde délicatesse de s’excuser de nous laisser nous débrouiller sans elle pendant une petite semaine, et partit à son deuil écrasant.

Comme mon père allait avoir besoin de quelqu’un aussi bien au réveil qu’au coucher, et que par ailleurs il ne craignait rien autant que de s’étouffer avec ses glaires dans son sommeil, je décidai de passer quelques nuits sur place, le temps qu’il se réhabitue à dormir seul. Quand j’en informai Sylvie, passée « en vitesse » pour mettre les plats cuisinés du boucher et la soupe qu’elle avait préparée au congélateur, elle s’arrêta net et parcourut d’un regard pensif cette maison devenue étrangère à elle-même. « Oui, de toute façon, vu les circonstances, tu peux bien dormir ici. » Et disant cela, elle haussa les sourcils, comme surprise de sa propre largesse de cœur.
Pendant une petite heure, elle s’affaira en tous sens, répéta à plusieurs reprises qu’elle avait été obligée de « rouspéter pour que l’HAD s’active », monta à l’étage et descendit à la cave, repassa des taies d’oreiller. Je n’avais jusqu’alors eu que très peu de contacts directs avec cette femme qui était mon aînée de trente ans, et j’en profitai pour en étudier un peu plus en détail le curieux visage surmonté de cheveux courts et piquants, long comme une ogive gothique retournée, aux joues à la fois sèches et caronculeuses, dont l’excès de peau s’accumulait sous le menton en un barbillon de coq domestique. C’est avec étonnement que je songeai que le même sang coulait dans nos veines, car je ne me voyais rien de commun avec ce phasme couenneux, aux bras interminables et rachitiques comme les antennes des grands crustacés, dont les moulinets explicatifs me donnaient des frissons ; et je crus deviner en elle sa mère que je n’ai jamais vraiment vue, n’ayant rien rencontré dans son apparence qui eût quelque rapport que ce fût avec l’élégance naturelle de notre géniteur.
Faute d’avoir hérité de son physique, elle avait cherché à lui ressembler par d’autres moyens. Professionnels d’abord : non seulement elle avait embrassé la carrière médicale, mais elle avait aussi opté pour la même spécialité. J’appris ainsi qu’elle avait travaillé dans le même service et en « symbiose parfaite avec papa », comme elle le dit avec un sourire rêveur, la poitrine emplie d’un air plus pur, les mains jointes au plexus et les yeux levés au plafond – puis aussitôt replantés dans les miens pour y voir l’effet de cette affirmation de leur complicité. Sans transition et tout en terminant sa cosmétique besogne de repassage, elle m’entretint ensuite à jet continu de ses propres mérites, les innombrables vies arrachées aux plus atroces cancers, les familles réunies, la reconnaissance éternelle des patients qui, encore vingt ans après leur guérison, lui envoyaient annuellement des fleurs – alors que, elle insista bien sur ce point, ce n’était pas uniquement grâce à elle tout de même, c’est d’abord eux qui avaient affronté la maladie et l’avaient vaincue. Je fus ravi d’apprendre que nous venions de « faire plus ample connaissance ».

Ayant trottiné au salon transformé en chambre pour récupérer sa gabardine de printemps et son sac à main, elle s’arrêta un instant et feuilleta le dossier médical qui traînait sur le petit chevet à côté du fauteuil où notre père somnolait tranquillement. Son visage n’était décidément pas de même facture, mais quand elle lisait, et probablement plus encore quand elle lisait un dossier médical, elle commençait à lui ressembler par sa pose, par ses gestes, et jusqu’aux petits plis de concentration qui se formaient sur son front. À n’en pas douter, il avait été son héros, sa première inspiration. « C’est bien ce qu’on pensait, dit-elle sentencieusement, atrophie multisystématisée avec prédominance d’un syndrome pyramidal. Pas de parkinson, d’où l’inefficacité du Modopar. Sans doute une dégénérescence striatonigrique, à confirmer… Tiens, à ce propos, tu as rendez-vous mardi prochain chez le neurologue, je te mets la convocation sur la cheminée. Les infirmiers viendront te chercher à neuf heures. Tu m’entends, dis, papa ? » À ces mots, le vénérable vieillard décolla une paupière, puis l’autre, et ses yeux semblèrent voir aussi bien pour la première que pour la dernière fois. « De toute façon, il n’y a pas de traitement », articula-t-il, d’une traite cette fois et du ton le plus factuel, les paupières clignant un peu avant de se refermer tout à fait, les doigts paisiblement croisés sur les cuisses.
Sylvie scotcha la convocation bien en évidence sur la hotte, émit un petit soupir du travail bien fait, puis posa ses lèvres sur le front de son père : « Il faut que je m’éclipse, papa, tu sais que je n’ai pas que toi à charge, j’ai des tas d’autres patients qui m’attendent… Mais ne t’inquiète pas, je me suis occupée de tout, la bouffe, le linge, etc., tu as tout ce qu’il faut. » Et s’étant occupée de tout, elle me laissa le soin de lui donner à dîner, de lui laver les dents, le changer et le coucher – et en effet, pour quoi comptait cette basse besogne aux yeux d’un bonze de la médecine ? Je m’apprêtai donc à refermer la porte derrière elle quand, saisie d’une incompréhensible hésitation, elle se figea sur le seuil. Elle me fit d’abord mille et une recommandations logistiques accompagnées de son plus affable sourire de tarentule régente, mais je sentais qu’elle avait autre chose sur le cœur. « Tu sais, commença-t-elle sur le ton de la badinerie, quand tu as passé ton bac, papa nous en a tellement rebattu les oreilles… Il disait : “Enfin un de mes enfants qui décroche une mention très bien !” Tout ému par les prouesses de son petit dernier, il avait oublié que je l’avais eue moi aussi, cette fichue mention ! Et je ne te raconte pas ce que ça a été quand tu es entré à Polytechnique… » Je vis que, malgré ses efforts pour contenir son aigreur, son sourire avait fortement jauni ; j’en conçus tout à la fois de la gêne et de la pitié pour son orgueil meurtri, de l’humeur contre le portrait ingrat qu’elle faisait de mon père, et une humiliante incertitude sur le genre d’homme qu’il était véritablement. Mais je n’eus pas le temps de démêler ces sentiments, car elle ajouta aussitôt, moins fière que fielleuse : « N’importe : être le préféré, ce n’est pas un destin. Encore faut-il que les bonnes notes mènent à quelque chose d’utile. » Il ne faisait aucun doute que mon état actuel de thésard embourbé dans les sables de la physique quantique, ne pouvant donc exciper d’aucune vie héroïquement arrachée à la mort, faisait de moi un oisif absolu. Elle venait d’avoir soixante ans, et en la regardant filer je me demandai si cette chipie grandirait un jour.
*
Resté seul avec mon père, je l’interrogeai sur cet abominable barbarisme : « atrophie multisystématisée ». Il se mit à réciter : « C’est une atteinte neu… neuro-dégé… neu-ro-dé-gé-né-ra-tive, qui affecte plusieurs fonctions cérébrales en même temps. Associé à un syndrome pyramidal, cela se traduit par une forte hypotension ortho… ortho… or-tho-sta-tique, une diminution de l’équilibre, des troubles urinaires, une ataxie, une dysphagie et des difficultés d’élo… d’élocu… d’é-lo-cu-tion. C’est une maladie qui évolue de façon ga… de façon ga… de façon ga-lo-pante. » J’admirai la tranquille précision avec laquelle il énumérait les symptômes qui le minaient, et je l’écoutai avec moins d’angoisse que d’apaisement, car dans sa bouche ces horreurs terminales prenaient un sens. Peut-être était-ce la chaleur de son timbre de baryton qui perçait encore sous son chevrotement pâteux, ou la rectitude de son regard malgré l’étrange exorbitation de ses globes oculaires ; en tout cas, quelque chose dans sa voix et dans ses yeux accomplissait encore cette très rare alchimie par laquelle le plus hermétique jargon médical peut devenir humain. Son ton ne visait certes pas à atténuer la réalité que recouvraient les mots de la médecine ; bien au contraire, on n’en sentait jamais autant la gravité que quand il les prononçait. Mais la mort qu’ils vous mettaient dans l’imagination était moins froide, moins solitaire, parce que le langage technique n’était pas à mon père cette cuirasse contre la souffrance dont se protègent tant de robots-savants. S’y mêlaient toujours chez lui les accents d’une compassion qui portait avec elle toute sa foi, en Dieu comme en la science, et tous ses doutes : parlé par lui, l’imbuvable sabir vous faisait lever le menton et regarder en face le destin de l’Homme.
Je me souviens notamment de l’un de ses patients, un Marocain avec qui il s’était lié d’amitié et qui l’avait emmené faire un périple dans son pays pour le remercier de ses soins. Ce monsieur m’avait gentiment offert, à moi alors enfant, une boîte en verre contenant des minéraux de l’Atlas, des malachites, des quartz, des améthystes ; et tout en faisant miroiter les cristaux devant la cheminée du petit restaurant familial où nous déjeunions, je m’étais laissé bercer par la voix de mon père qui lui parlait de l’avancement de son cancer du pancréas. J’étais trop jeune pour comprendre un traître mot de ce qu’il disait, mais je vis que leurs yeux à tous deux brillaient plus encore que mes pierres précieuses ; et tandis que mon père parlait, qu’ils se souriaient et s’étreignaient fraternellement, je sus d’instinct qu’il venait de lui annoncer la mort qui devait l’emporter quelques semaines plus tard, et laisser sur le front de mon père l’empreinte d’un nouveau sillon. Et pourtant, et toujours, même maintenant qu’il s’annonçait la sienne sans détour, détaillant par le menu son atrophie multisystématisée galopante, je retrouvai intacte cette douce neutralité, à la fois humble et rigoureuse, qui cachait un baume et une exhortation, ainsi que des yeux humains pour voir la fatalité. Aucune peur, aucune désinvolture affectée n’était venue changer sa voix ; il s’adressait à lui-même comme aux autres, et j’étais impressionné de cette exemplaire continuité d’attitude entre le médecin d’antan et le malade qu’il était devenu. »

Extraits
« aussi de ses mérites de ce point de vue-là, nous étions traités à égalité. Je le vis filer par le portail, et Sylvie descendre à la cave à petits pas rapides ; du couloir, je voyais aussi mon père renversé dans son fauteuil du salon-chambre, les jambes relevées et les yeux fermés, et je m’étonnai qu’une si chétive créature ait pu engendrer des êtres si divers, si peu unis, et qui avaient déjà tant vécu. Le passé stagnait comme une poix noire sur les branches écartelées de cette famille qui n’existait comme telle que parce qu’il y avait tenu sa place; et le moins que l’on puisse dire, c’est que la chose n’avait pas dû être de tout repos: je comprenais qu’il fût si fatigué maintenant. » p. 36

« Ainsi, faute de me sentir encore nécessaire, je m’étais rendu au démon de l’agréable, si vorace en énergie, si dispendieux en jetons de vanité et si doué pour nous tromper sur l’essentiel. Entre les promenades, les livres audio, les films, le tennis et le football, j’avais l’impression de permettre à mon père de faire «un peu plus que survivre. » p. 70-71

À propos de l’auteur
GUERCI_pierre_©Francesca_MantovaniPierre Guerci © Photo Francesca Mantovani

Pierre Guerci est né en 1987. Il réside à Paris. (Source: Éditions Gallimard)

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La maison de Bretagne

SIZUN_la_maison_de_bretagne  RL_2021

En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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La robe: une odyssée

   

En deux mots:
Une fille de ferme va, après avoir été engagée par un couple de bourgeois, se retrouver à Paris. Elle ignore alors que quelques années plus tard, elle ouvrira sa boutique de mode et réalisera une robe qui va voyager durant tout un siècle et faire basculer, dans son sillage, le destin de nombreuses femmes

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma Chronique

La robe qui a traversé le siècle

Catherine le Goff a construit son roman sur une idée originale, suivre une robe durant un siècle et nous raconter la vie de toutes celles qui l’ont portée. De Paris à New York, en passant par l’Allemagne nazie, laissez-vous entrainer par son frou-frou.

Jeanne vit à la ferme et s’occupe de ses chèvres. En 1900 – elle a alors quatorze ans – sa vie va basculer une première fois. Son père décide de la confier à un couple de bourgeois en villégiature qui recherche une cuisinière et dont les papilles vont se régaler des plats de la jeune fermière. De retour à Paris, il ne faudra pas longtemps aux Darmentière pour réclamer la bougnate. Si le maître de maison est ravi de son choix, son épouse y voit une rivale et décide de s’en débarrasser. Elle met le feu à ses livres de cuisine et finira par avoir gain de cause. Mais à la veille de son départ, Jeanne s’introduit dans la chambre de sa patronne et lui vole une robe. Un butin qui la fascine et qui va la pousser, deux ans plus tard, à suivre des cours de couture. Aidée par son ancien patron qui ne l’a pas oubliée et qui est conscient de son talent, elle va ouvrir sa propre boutique. Mais l’euphorie sera de courte durée. Elle se marie avec un homme qui va s’avérer violent et alcoolique, lui fera un fils avant de partir pour le front. Il mourra à Verdun en 1916. Dès lors, Jeanne va s’investir totalement dans son travail, secondée par un fils qui ne va pas tarder à connaître tous les secrets du métier.
Catherine Le Goff va alors nous proposer une sorte de panorama du XXe siècle en suivant LA robe, personnage à part entière du roman. Elle aidera Paul, le fils de Jeanne, à se faire connaître dans le milieu de la mode. Quand il ne décide de s’en séparer, il choisit parmi ses clientes une chanteuse d’opéra, Ruth Bestein.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la cantatrice juive va disparaître, laissant sa robe sur les épaules de sa fille Sarah, raflée elle aussi. Ce qui va lui permettre d’avoir la vie sauve, car au camp de concentration, on la charge de travaux de couture pour un haut dignitaire nazi. Son épouse finira par récupérer la robe.
Quelques années plus tard, alors que Berlin se déchire en deux, Gerta confiera la robe à sa nièce Jana, une actrice. Sans le savoir, cette dernière transporte dans la ceinture confectionnée pour l’occasion, les secrets que son mari, espion pour le compte des Américains, fait passer d’Est en Ouest. Lorsque l’on vient lui annoncer la disparition de son mari – et ses véritables activités – Jana parviendra à fuir et trouver refuge aux États-Unis avec sa fille, sous une fausse identité.
Commence alors la carrière américaine de la robe, qui va à nouveau changer plusieurs fois de propriétaire, recroiser la route de Paul et Sarah, et subir quelques outrages. Mais durant près d’un siècle son odyssée sera fascinante.
Entre roman historique et roman d’espionnage, entre roman de mœurs et thriller, cette histoire qui dévoile le destin de quelques femmes exceptionnelles, se lit comme une valse à mille temps, de celle qui met en valeur les robes et nous font lever les yeux sur celles qui les portent. On se laisse volontiers entrainer et griser par la plume allègre de Catherine Le Goff.

La robe : Une odyssée
Catherine Le Goff
Éditions Favre
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782828918989
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est d’abord situé au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard, puis à Volvic. Par la suite, on ira à Paris, Verdun, Saint-Maur-des-Fossés, Alfortville, Toulouse, la Varenne-Sainte-Hilaire, après être passé par un camp de concentration, Berlin, New York et les environs ou encore Tokyo.

Quand?
Le roman se déroule de 1900 à 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle avança timidement face au miroir en pied. Ce qu’elle vit la bouleversa. Cette frontière entre la fermière et la bourgeoise qui lui paraissait jusqu’ici infranchissable venait de disparaître grâce à un morceau de tissu. Dans le reflet de la glace, la petite domestique auvergnate avait fait place à une femme du monde. »
De fil en aiguille, une robe de soirée de grande qualité traverse les époques et devient le témoin d’événements qui ont marqué l’Histoire. Offert, volé, perdu, acheté, retrouvé, ce vêtement de haute couture passe de main en main au rythme des aventures de femmes et d’hommes sur lesquels il exerce une étonnante fascination, changeant parfois le cours de leur vie. Jeanne, la petite chevrière aux talents insoupçonnés, Paul le couturier parisien accompli, Sarah l’intellectuelle juive, Jana et Dienster, le couple de Berlinois aux prises avec les réseaux d’espionnage, Oprah, la chanteuse de jazz dans le New York contemporain… Autant de personnages hauts en couleurs dont les destins s’entrelacent et distillent mystère et émotions.
Jalousie, ambition, vengeance, espoir et passion, les sentiments inspirés par cet habit extraordinaire sont contrastés et nombreux. La robe revêt une dimension différente selon qui la porte ou la regarde.
Elle peut piéger ou libérer, dissimuler ou révéler.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Tribune de Genève (Pascale Zimmermann Corpataux)
Le livre du jour (Podcast de Frédéric Koster)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog à la page
Blog Lili au fil des pages


Bande-annonce du roman © Production éditions Favre

Les premières pages du livre
« L’univers de Jeanne était une ferme au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard. Sa vie allait lentement, la journée au milieu du troupeau de chèvres, la nuit endormie dans la paille des vaches. On était en 1900, elle avait quatorze ans quand son destin prit un nouveau tournant. Le père, comme tous les mardis, descendait sa cargaison de fromages au marché; ce jour-là, il se retourna et lui fît signe de monter. «Et mes chèvres?» Jeanne s’était hasardée à cette question, sachant qu’il ne répondrait pas. Les voilà partis à Volvic, le père bourru, pipe collée à la bouche et elle, partagée entre la peine de laisser son troupeau et l’excitation de la nouveauté. Elle aida le vieux à dresser les étals, observant çà et là les clientes qui venaient. De temps à autre, son regard filait en hauteur, sous les bras dressés de Notre-Dame de la Garde. Elle se demandait: Connaît-elle aussi bien que moi la montagne? Peut-elle, d’un coup de bâton, effrayer la vipère? Devine-t-elle l’orage avant qu’il gronde? Prise dans ses interrogations, elle ne vit pas s’approcher une fille coiffée d’une cotonnade blanche, les joues saisies par le froid. «Alors, la Rose, combien d’œufs?» fit le père. La fille tendit son panier, faisant signe avec les mains d’en mettre dix. Le père lui demanda si elle travaillait toujours chez le bourgeois. Celle-ci confirma et lui relata que sa patronne venait de renvoyer la Maxende, cuisinière à leur service depuis des années. Le Fernand flaira l’occasion de proposer les services de Jeanne qui savait cuisiner; il demanda à la Rose d’en parler dès son retour au bourgeois. Les deux se regardèrent comme si le marché était déjà conclu. «Et mes chèvres? Ma montagne?» Les cris sortirent de la gorge de Jeanne sans qu’elle pût les étouffer. Une volée fondit sur elle, faisant valdinguer au passage une dizaine de fromages. Le retour vers Viallard se passa comme à l’aller, en silence. Mais ce n’était plus un silence vide. Celui de Jeanne était le même que celui du chien Toby quand il avait mal fait son travail de chien et omis de prévenir de la perte d’un chevreau. Un silence fait de résignation. Jeanne avait vu son père et la Rose s’entendre. En quelques secondes, son horizon s’était vidé. Finis les montagnes dans ses quatre habits de saisons, le doux papillon qui se pose sur sa main, finis les siestes près du chien quand les bêtes sont au calme, le doux chant du rouge-gorge, et au loin, des clarines. Par la suite, il faudrait s’habituer à ne voir que des murs et son propre reflet dans les miroirs; c’est ce que sa sœur qui sert chez des notables de Riom lui avait raconté: «Ma petiote, ils voient que des murs toute la journée.» Jeanne avait alors demandé: «Mais quand ils ouvrent la fenêtre, ils la voient bien, la montagne?», ce à quoi sa sœur lui avait répondu: «Leur montagne, c’est pas la même montagne que la nôtre, c’est une qui est loin, une qui est si loin qu’elle ne sent plus rien, elle ne respire pas, on dirait qu’elle n’existe pas.» En se souvenant des mots de sa sœur, Jeanne sentit son cœur se déchirer. Elle scruta avec dégoût le dos voûté du père qui fredonnait en songeant à ce que la solde de sa fille allait lui rapporter. Quand il se tourna, elle lui vit les yeux luisants comme deux lampions; elle crut entendre sortir de sa cervelle embrumée de vin un tintement de pièces. Les conditions de vie à la ferme étaient difficiles et les revenus variaient fortement d’une année à l’autre. Le Fernand, comme les autres petits exploitants, peinait à survivre. L’arrivée d’un apport financier comme le salaire d’un enfant était bienvenue. Si l’école était devenue obligatoire, le père en avait retiré ses enfants dès douze ans pour tous les mettre au travail, une de ses filles était déjà domestique, deux fils secondaient un exploitant, quant à l’aîné, il avait été embauché à l’usine Michelin de Clermont-Ferrand.
Dès le lendemain, la Rose attendait devant la ferme aux aurores. Le père intima à Jeanne de faire son baluchon et la carriole prit le chemin du village. À l’arrière, Jeanne ne pouvait retenir ses larmes. Elle n’avait pu dire au revoir à son jeune frère Janot qu’elle aimait tant, caresser ses chèvres affublées de noms de fleurs, enfouir sa tête dans le cou du fidèle Toby. Elle n’avait pu faire un dernier tour dans les champs, histoire de sentir sur ses chevilles la rosée du matin et voir de ses yeux la couleur du jour qui se lève. Elle maudit la raison pour laquelle elle se tenait sur cette carriole à bestiaux qui l’arrachait à sa vie, un savoir-faire culinaire développé depuis ses cinq ans quand elle avait été mise à contribution pour préparer les repas familiaux.
Toute l’année, c’était soupes, pain, potées de pommes de terre, avec, lors des fêtes les tourtes, les civets; la liste de ses réussites était longue. Elle imagina tout oublier pendant les kilomètres qui la séparaient des Darmentière, si elle ne convenait pas, elle serait renvoyée; dans son esprit, s’érigea un plan de bataille, pour le premier repas, elle allait volontairement mal doser les ingrédients, proposant, ainsi, un plat indigeste. Le bourgeois filerait comme une flèche vers les commodités et renverrait l’auteure de ce dérangement. Une voix intérieure lui chuchotait qu’elle courrait à la catastrophe, le Fernand avait déjà fait ses comptes; peut-être même avait-il prévu, après l’avoir déposée, de pousser jusqu’à Riom pour acheter sa nouvelle carriole. Si elle était «remerciée», il lui tomberait dessus, peut-être même la tuerait-il? Ça s’était déjà vu dans la région, un père qui rossait tellement qu’il ne savait plus ce qu’il faisait.
Faisant vite taire ces supputations, Jeanne entra chez les Darmentière, sûre d’en sortir le lendemain. L’espace la frappa. Vaste, vide. La seule salle de réception devait faire la taille de la pièce unique de vie pour la famille à Viallard. Son nez aiguisé ayant appris dès le sein de la mère à emmagasiner des milliers d’odeurs chercha en vain un arôme familier. Il n’y avait aucun bruit non plus si ce n’était à l’étage des chuchotements, et le pas feutré d’une très jeune fille, un plateau à la main. Rose l’amena aux cuisines, où s’affairait une servante. Ça sentait le caramel, le lait chaud. Le cœur de Jeanne se réchauffa, il y avait des odeurs familières qui la replongeaient dans les petits déjeuners du matin lors de grandes tablées à la ferme, elle repensait aux bols de lait au miel. Rose lui prit des mains le baluchon et lui indiqua qu’elle dormirait en haut, sous les combles, elle retrouverait le soir ses affaires sur son lit. Dans l’immédiat, elle devait enfiler robe noire et tablier pour préparer le déjeuner. Jeanne montra de la tête la jeune fille. «Ah, c’est Gastienne, la fille du garde-chasse», fit Rose. La gamine observait la scène sans rien dire en touillant une espèce de mélasse; Jeanne alla se passer les mains sous le jet d’eau froide puis s’approcha d’elle, lui prit doucement la spatule des mains, la posa, et revint triturer à pleines mains le mélange pour évaluer le désastre. «On va mettre plus de farine, passes-y, petiote.» L’autre s’exécuta. Jeanne plongea sa main dans la farine, évalua intuitivement la quantité et la saupoudra sur le mélange. Elle pressa le tout avec ses doigts, étirant la pâte qui s’était épaissie. «Les pommes!» Gastienne avança le panier, prit un fruit et le pela, Jeanne l’imita; en quelques minutes, la pâte recouverte fut mise au four et dora. C’est lorsque Jeanne lui demanda comment elle avait atterri ici qu’elle comprit à son silence que Gastienne était muette. Elle songea, au vu du peu de débrouillardise de sa voisine, à la médiocre pitance que les bourgeois avaient dû engloutir avant son arrivée. Pendant que Gastienne nettoyait les ustensiles, Jeanne fit le tour des buffets. Elle ouvrit les placards, allant de surprise en surprise. C’était un royaume pour une cuisinière qui avait là un attirail complet n’ayant pratiquement pas servi. Elle en déduisit que Maxende avait dû se cantonner à quelques plats réclamant peu d’efforts culinaires; les palais des Darmentière avaient dû beaucoup s’ennuyer. Jeanne se sentit un élan, elle se mit en tête de mettre sur la table de ses maîtres un repas qui les épaterait. Envolé, le plan imaginé pour saper sa cuisine! Galvanisée, elle sortit ingrédients, plats, torchons, et disposa le tout sur la table. Au bout de deux heures, la cuisine sentait le civet de lapin, les patates bouillaient dans la marmite, et du four émanait un léger grésillement, la tourte aux pommes y frémissait. Le moment de faire monter les plats arriva. Marcelle, la domestique aperçue à son arrivée, chargea les plateaux et les monta un à un. Jeanne s’assit sur la chaise, et piqua sa fourchette dans un morceau de Saint-Nectaire. Son ventre se noua. Elle se prit à désirer très fort que les assiettes revinssent vides. Marcelle redescendit en toute hâte: «Monsieur en redemande.» Jeanne tendit le reste de civet qui fut transvasé dans une assiette, elle y ajouta deux pommes de terre. La Marcelle repartit aussitôt. L’appétit de Jeanne revint, elle remplit une assiette de saucisson, pain, fromage, et mangea goulûment. Marcelle passait de temps à autre pour remonter des fruits, de la tourte aux pommes. Jeanne ne craignait plus le fiasco, elle avait la preuve que son déjeuner plaisait. La tête de Marcelle passa dans l’embrasure: «Ils veulent te voir maintenant.» Jeanne se lava les mains, défit son tablier, vérifia la mise de sa coiffure et monta. De loin, elle les vit, si différents l’un de l’autre. Monsieur était gros, la chaise le contenait à peine, il parlait avec enthousiasme d’une affaire d’argent. Au bout de la table, Madame tenait sur une moitié de chaise, elle était grande et ne mangeait pas, son assiette contenait un petit bout de viande à peine attaqué.
«Quel âge avez-vous, Mademoiselle?
– Quatorze ans, Monsieur.
– Et comment savez-vous faire d’aussi bonnes choses?
– Je sais, c’est tout, Monsieur.»
Le visage de Jeanne avait viré au rouge. Personne ne lui avait fait de compliments avant. Quand elle servait la tablée de huit à la ferme, les écuelles se vidaient dans un silence souillé de lapements gutturaux. Mais rien de ce compliment qu’elle venait d’entendre. Elle savait qu’elle avait du talent, toutes les assiettes étaient vides quand elle les reprenait. Mais le Darmentière avait sur elle des yeux bons, justes. Elle ne savait pourquoi elle eut d’un coup envie de se surpasser, de continuer à avoir sur elle ce regard. Face à lui, la dame était restée sèche, bouche pincée. Jeanne vit de plus près qu’elle n’avait pas touché à la cuisse de lapin. Elle ne dit mot mais ne quittait pas Jeanne des yeux. Qu’est-ce qui la dérangeait le plus, le fait que son mari ose s’adresser à une petite domestique ou qu’il lui fasse un compliment? Jeanne sentit tout de suite que cette femme ne lui apporterait rien de bon, qu’il allait falloir s’en méfier. Allait-elle la tester pour tenter de lui faire prendre le chemin de la Maxende?
Quand les Darmentière rentrèrent à la Varenne, leur résidence principale, Jeanne rejoignit la ferme et ses chèvres. Le père lui faisait des yeux de miel, sa cuisine avait plu et il fut convenu qu’à chaque venue des bourgeois dans la région, Jeanne serait leur cuisinière. Pendant quatre ans, il en fut ainsi. Il arrivait désormais qu’en montagne, au milieu de ses chèvres, Jeanne rêvât à la cuisine des Darmentière, qu’elle imaginât tester des recettes, cueillant à cette fin herbes et plantes qu’elle faisait sécher pour de nouvelles sauces. Un soir, au repas, le père lâcha: «Une place comme ça, on n’dit pas non.» Le vieux était dressé au bout de la tablée, son visage doublé de volume, ses pognes serrées autour de l’assiette. Jeanne se hasarda à lui répondre: «Si je pars, c’en sera fini pour moi de l’Auvergne, je verrai plus ma montagne.» Frères et sœurs ne mouftaient pas, ils gardaient leurs nez collés à leurs potées. Elle sentit dans sa main glisser la menotte de Janot. En se penchant vers lui, elle lui vit les yeux rougis. «Pauvre dinde, crois-ti qu’j’ peux m’passer d’ces sous? la toiture est à refaire pour c’t’hiver. C’est au trot qu’tu vas y aller à Paris.» Le père ne se calmait plus, il beuglait, postillonnant à tout-va. Darmentière lui avait dit que leur cuisinière attitrée les avait quittés, Jeanne apprendrait plus tard que cette dernière avait, comme Maxende, fait les frais de la jalousie de la bourgeoise. Les Darmentière cherchaient quelqu’un pour la Varenne de toute urgence et avaient adressé la veille au Fernand un pli avec l’argent pour un aller en train Clermont-Paris. La valise de Jeanne fut vite faite, elle avait peu d’affaires et ne pouvait emporter ce qui devrait servir aux sœurs. Elle alla sur la tombe de la mère faire une prière, lui dit qu’elle lui manquait tant mais qu’elle comptait lui faire honneur chaque jour que l’Éternel offrirait en mettant dans l’assiette du Darmentière de quoi étonner son palais. Elle serra fort contre elle son Janot, songeant que lorsqu’elle le reverrait, il la dépasserait en taille probablement. Elle sécha leurs larmes respectives en lui promettant qu’elle ne l’oublierait pas. Pour le faire rêver, elle lui promit de lui envoyer rapidement une carte postale avec, dessus, la photo de la tour Eiffel. Enfin, elle fit le tour de ses chèvres, mémorisant les caractéristiques de chacune. Elle posa sa main sur la tête de Toby: «Je ne peux pas t’emmener, mon bon chien; à la ville, tu deviendrais fou.» Elle ne savait plus de quelle nature était sa tristesse: quitter sa terre pour plusieurs années ou perdre le fil de tous ces liens. Cela faisait longtemps depuis la mort de la mère qu’elle avait compris qu’il n’y avait pas d’amour à espérer du vieux. Elle était, pour lui, une garantie financière, rien de plus. Mais il y avait le rythme de la vie à la ferme auquel elle était accoutumée, après les rudes besognes de la terre, les veillées d’hiver les soirs étaient un moment de partage avec les autres, elle aimait aussi les fêtes au village, l’ambiance des foires.
Deux jours plus tard, elle se tenait dans sa robe noire et son tablier blanc, dans la cuisine des Darmentière à la Varenne-Saint-Hilaire. Ses tâches n’étaient pas différentes de celles effectuées en Auvergne, à ceci près que lorsqu’elle faisait le marché, les produits ne lui semblaient pas d’aussi bonne qualité. Elle s’adapta, cherchant de nouvelles recettes, les poulets aux petits pois prirent la place des potées de chou et des tourtes. Jeanne découvrit chez les Darmentière un autre monde. Même l’égrainement des heures y était différent.
Ses patrons faisaient partie de la «bonne bourgeoisie», une catégorie de bourgeois aisés avec un revenu annuel moyen de cinquante mille francs, propriétaires d’une demeure spacieuse et d’une résidence d’été en Auvergne, chacune avec trois à quatre domestiques. Madame était de la haute bourgeoisie, condition supérieure à celle de son époux qu’elle ne manquait pas de laisser transparaître à certaines occasions. Son père, industriel puissant de la sidérurgie, avait garni sa dot de quelques avantages conséquents dont l’accès à un château sur la Loire entouré de nombreux hectares. De nature rêveuse, Madame faisait peu dans ses journées, elle passait la plupart de son temps à lire dans son fauteuil. Parfois, elle tenait salon, ces dames jouaient au bridge, brodaient ou causaient de ce qu’elles avaient lu dans des revues pour dames autour d’un thé. Les discussions étaient ponctuées de ricanements discrets; Jeanne comprit qu’elles n’hésitaient pas à critiquer l’une des leurs qui n’avait pu se joindre à elles. La mesquinerie des femmes était pour Jeanne un terrain inconnu, elle n’avait côtoyé que le fonctionnement basique des chèvres. Perdant sa mère à cinq ans, elle n’avait eu de contact féminin que celui de ses deux sœurs aînées, l’une réservée et l’autre, handicapée. Elle découvrait, en épiant les conversations de Madame et ses congénères, un monde d’hypocrisie. Il était fréquent que sitôt le troupeau de robes et chapeaux plumés parti, Madame téléphonât à une autre amie pour relater déformés les propos entendus, rire d’une tenue outrancière, voire salir un mari innocent. Jeanne comprit que Madame avait deux visages, celui terne des repas avec Monsieur, elle n’y mangeait rien, ouvrait à peine la bouche pour acquiescer et celui des réceptions, elle y était une femme animée prenant un rire de gamine, les paupières battant sur ses yeux comme deux papillons excités. Son appétit décuplait, elle se goinfrait de biscuits et de crème jusqu’à se faire vomir après le départ des invités. Darmentière était un homme occupé entre son étude notariale et ses repas d’affaires. Il rentrait d’humeur toujours égale, se vautrant dans son crapaud et attrapant son journal et entre deux bouffées de cigare, émaillait sa lecture d’onomatopées. Ses pieds dans les chaussons de laine opéraient un va-et-vient frénétique quand il découvrait une nouvelle affriolante. Une affaire lui était passée sous le nez, le journal était plié en deux secondes pour atterrir sur la pile des rebuts. Madame ne saluait pas son époux à son retour; les retrouvailles avaient lieu au dîner. Jeanne supposait que ces deux-là n’étaient pas liés d’amour, car si c’en était, ils cachaient leur jeu. Les cloisons transpiraient, leurs voix s’entremêlaient parfois de cris faits de reproches et d’acidité. Il était question d’un enfant qui n’était jamais venu, d’une fortune dilapidée, et d’une certaine Ophélia, que Monsieur avait connue lors d’une cure. Jeanne entendait la voix de Madame devenir plus aiguë, elle traitait le notaire de menteur, menaçant de plier bagage, la porte claquait et le silence revenait quelques minutes plus tard, comme si de rien n’était. L’atmosphère de la vie des Darmentière s’infiltrait peu à peu dans les veines de Jeanne, conditionnant les choix des repas qu’elle préparait. Si c’était tendu, elle choisissait des mets plus sucrés pour adoucir leur palais. Quand l’ambiance était terne, elle pimentait, osait des chemins exotiques, le sucre avoisinait le sel. Quand les deux époux étaient rabibochés, le chocolat amer avait bonne place auprès de la tasse de café, et le rhum imbibait généreusement les biscuits.
Lorsque Monsieur, le matin, avait pris sa valise, indiquant par là un déplacement en province pour ses affaires, sonnait à la porte quelques minutes plus tard un dandin que Madame se pressait d’accueillir elle-même. Les deux disparaissaient dans le petit salon. Jeanne percevait murmures, gloussements et soupirs. Les domestiques comprenaient aussitôt qu’ils devaient se faire plus discrets que d’habitude, ils servaient le regard fuyant ou sortaient faire une course. Rien vu, rien entendu. Le contraire eût été un renvoi sur-le-champ. La Marcelle était dévolue à l’effacement de tout ce qui eût pu trahir le secret, elle changeait les draps, jetait les cigares, nettoyait des odeurs de parfums poivrés dont le jeune amant s’aspergeait. Jeanne détestait intérieurement le jeu de Madame, d’autant que celle-ci y associait son personnel, menant les honnêtes vers la duperie. Ne connaissant rien aux choses de l’amour, Jeanne plongée dès ses quinze ans dans ce vaudeville, songea que le couple serait peut-être aussi pour elle un chemin bordé d’épines. Elle se disait que quand Monsieur rentrait de son étude, même s’il était harassé, il ne pouvait ignorer les joues rosées de plaisir de Madame ni sa robe très colorée. Se pouvait-il qu’il imaginât qu’un autre était passé par là? Ou bien, le tolérait-il, faisait-il de même de son côté lorsqu’il était absent? Un soir, Jeanne eut la réponse à toutes ces questions. En montant vers sa soupente, elle passa devant le bureau ouvert de Monsieur. Elle, qui n’avait de curiosité que pour la nature et sa cuisine, se posta un peu plus loin dans le couloir pour épier. Cet homme dont la carrure l’impressionnait pleurait. Jeanne crut distinguer entre deux sanglots «Elle ne m’a jamais aimé.» Le lendemain, Jeanne redoubla d’effort pour varier le menu afin de surprendre le notaire et sa gourmandise insatiable. Les repas furent des moments de plus en plus attendus. Monsieur était comme un enfant, il nouait sa serviette derrière son cou, prunelles brillantes de curiosité. C’est à ce moment où le bonheur revenait dans l’existence du bourgeois que le sort de Jeanne se joua dans cette maison. «Jeanne, vous êtes une reine de cuisinière, vous avez des doigts de fée.» Les compliments sortaient de la bouche de Darmentière généralement après le dessert, quand Jeanne apportait la liqueur. Elle baissait la tête, rougissante: «Monsieur exagère, ce n’est rien qu’un petit sou’é». Au lieu de se calmer, l’autre renchérissait à coups de mots sucrés, visiblement les seuls de l’heure de repas. Le reste des agapes s’était en effet déroulé dans un silence émaillé de brefs dialogues insipides. Le visage de l’épouse commença à se crisper dès qu’un compliment sortait. Elle remarquait que cette «rien du tout» sortie de sa ferme prenait de plus en plus d’importance dans le quotidien de son mari. Elle assistait à la métamorphose du notaire passant du sérieux habituel à la gourmandise. Devant la table qui se dressait, il se mettait à chantonner, bâclant la lecture de son journal, pour arriver plus vite aux agapes, il allait même jusqu’à délaisser le cigare pour éviter de se gâcher le palais avant les délices.
Au fil des mois écoulés, les capacités de Jeanne s’étaient confirmées, le notaire ne manquait plus un seul repas. Il installa un rituel deux fois par semaine, rentrant le midi afin de profiter davantage de ce qu’il appelait «sa dégustation». Le fossé entre les deux époux s’était creusé. À mesure que la bouche joviale du notaire se remplissait, la mine de la Darmentière se crispait de dégoût. Elle accueillait les compliments pour Jeanne comme autant de sources de jalousie, car si elle n’aimait pas son mari, elle ne tolérait que ce dernier puisse s’intéresser à une autre. C’est ce que s’imagina cette grande bécasse, être victime d’une machination, son notaire derrière les louanges à propos des tartes envoyait une invite à la jeune Auvergnate. Il n’en était évidemment rien. Le notaire n’avait pour Jeanne qu’une affection, de celle qu’un père aurait eue pour la fille d’un second lit, guère plus, il vouait en revanche une dévotion à ses doigts de magicienne. Son nez réclamait maintenant chaque jour sa dose de fumet de ragoût, de madeleine et d’épices. Intelligent, le notaire avait compris que la tête de Jeanne avait un horizon bien plus vaste que celui de la chaîne des volcans, il en fallait des neurones pour mélanger savamment les arômes, mesurer au centigramme près les ingrédients pour obtenir des génoises légères comme des plumes d’oiseau. Plus le temps passait, plus la montagnarde maigrichonne s’entourait de mystère. Avait-elle eu dix vies pour aller puiser des idées en Inde ou au Maghreb pour telle ou telle recette? Le talent de Jeanne reposait sur sa grande imagination, mais aussi sur le fait que là-haut, par le passé, sous le cagnard de l’été, lorsque les chèvres alanguies dressaient autour d’elle leur tapis de laine, elle apprenait à lire sur des livres de recettes. À Volvic, une institutrice avait ramené de Paris des valises de bouquins de son cuisinier de père disparu. Elle venait chercher au marché des fromages et du beurre et avait repéré chez Jeanne des signes d’intelligence que seul un instituteur pouvait déceler. Elle parla au vieux du fait que sa fille trouverait beaucoup de joie à étudier en plus de la classe, qu’elle tenait à sa disposition des livres. Mais c’était sans compter la tête butée du père qui se voyait menacé de perdre une cuisinière doublée de deux mains utiles pour le troupeau et la traite. Il n’était pas encore question à l’époque de faire travailler Jeanne pour lui soutirer la moitié de sa paye, elle avait sept ans et quand elle n’était pas à l’école, elle travaillait à la ferme comme une adulte. Ce ne fut pas faute d’insister; chaque venue pour ses courses était l’occasion pour l’institutrice de remettre ça, ne se laissant pas démonter par ses refus de plus en plus brutaux. Jusqu’au jour où, las de voir la Parisienne le tanner, le père menaça Jeanne: «Si tu écoutes les dingueries de cette tourbe, c’est la volée.»
Une relation de complicité, si tant est qu’on puisse parler de «complicité» entre une adulte et une enfant, se noua entre la fillette et l’enseignante. Cette dernière avait vu juste, le cerveau de Jeanne ne demandait qu’à se remplir. Dès que le vieux avait les yeux tournés, l’institutrice glissait un livre sous une cagette de saucissons, que Jeanne cachait ensuite sous son tablier. Le mode de transmission s’ajusta au fil des mois, Jeanne avait demandé pour ses huit ans une besace de toile de lin «pour y glisser un paletot pour les marchés». Les gros ouvrages étaient indécelables dans la besace, le tour était joué. »

Extraits
« En quelques secondes, son esprit éclipsa le motif de sa présence dans cette pièce, se venger de la Darmentière, de ses brimades et du fait que le lendemain à la même heure, une autre serait dans sa cuisine sans aucune raison, si ce n’est qu’elle avait trop bien fait son travail. Elle déplia le papier. Bruit magique d’un froissement d’ailes qui lui procura un léger frissonnement de tout son épiderme. Un carton blanc tomba sur lequel était écrit «Bonheur du Soir». Son cœur s’accéléra. Elle ne savait toujours pas ce qu’il y avait dans la boîte mais ce sentiment nouveau de recevoir un magnifique cadeau la galvanisait. Ces quelques secondes de plaisir assorti à l’interdit se gravèrent dans sa mémoire. Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme. Elle percevait l’étoffe sous les nervures de ses doigts avec la conviction intime qu’elle ne s’en passerait plus. Le noir de l’habit entra dans ses prunelles, effaçant tout sur son passage, noir engouffrant tous les noirs de son monde, celui des corneilles sur la neige de l’Auvergne, les noirs grisés de la pierre des volcans, le noir de la nuit dans le lac Chambon, des yeux du père en colère. Elle déposa la robe sur le lit et fit un pas en arrière, ignorant si elle était en train de rêver ou vivait réellement l’instant. Hallucination. La robe se levait, se mettait à danser. En vérité, elle n’avait jamais vu pareil raffinement, c’était un vêtement à la fois simple et précieux. son plastron était ouvragé mais pas trop, juste pour qu’on remarquât qu’il s’agissait de l’œuvre d’un artiste. » p. 27-28

«Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme.»

« Paul redescendit et travailla seul à la boutique jusqu’au soir. Il ignorait que depuis le matin, tout l’esprit de sa mère s’était fixé sur la robe de la Darmentière. Elle l’avait décrochée, l’avait cent fois tournée, retournée, obsédée par une idée devenue évidente, la robe de la vitrine de sa boutique était encore à mille lieues de la perfection de son larcin. Elle s’était menti toutes ces années, approchant de ce qu’elle avait sous les yeux sans jamais égaler celui qui l’avait créée, un maître. »

« Si elle avait pu parler, la robe lui aurait dit qu’elle en avait connu des séparations au cours de son odyssée depuis 1900. «Monsieur», son créateur, Madame Darmentière, Jeanne, Paul puis Ruth et Sarah Bestein, enfin Gerta…Mais le vêtement muet pendait dans le meuble, spectateur des larmes de sa propriétaire qui enfin se mettaient à couler à flots. »

« Un vêtement a joué un rôle très important à deux moments de ma vie, ça m’a amenée à me poser des questions sur le sens de l’objet. Parfois, nous traversons notre existence et un objet nous accompagne avec sa propre histoire, il entre, il repart…Quand il revient vers nous, il est chargé d’un passé avec sa part de mystère. Pour un vêtement, c’est encore plus étrange, je trouve, il touche le corps. »

À propos de l’auteur

Catherine Le Goff © Photo Carlotta Forsberg

Catherine Le Goff est psychologue. Elle a travaillé vingt ans en entreprise avant d’ouvrir son cabinet. Elle est l’auteure de deux romans, La fille à ma place (2020) et La robe : une odyssée (2021). (Source: Éditions Favre)

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