Dix âmes, pas plus

JONASSON_dix_ames_pas_plus  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
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Blog Lettres exprès

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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Le parfum des fleurs la nuit

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En deux mots
Leïla Slimani, en panne d’inspiration, accepte de passer une nuit au Palazzo Grassi à Venise, le musée qui accueille la collection d’art contemporain de François Pinault. Recluse dans l’ancienne douane, elle se raconte, revient sur son enfance, son père et sur l’exil.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La nuit au musée de Leïla Slimani

Acceptant à son tour de passer une nuit au musée, Leïla Slimani est revenue de Venise avec un récit très personnel. Au-delà de ses réflexions sur l’art, elle nous livre des souvenirs d’enfance, parle de son père, de l’exil et de l’écriture.

Le principe de la belle collection imaginée par Alina Gurdiel est désormais bien connu, passer une nuit entière dans un musée et relater son expérience. Ce carrefour entre l’art et la littérature nous a déjà permis de lire quelques merveilles, comme La Leçon de ténèbres de Léonor de Recondo.
Leïla Slimani s‘est à son tour prêtée au jeu en partant pour Venise au Palazzo Grassi – Punta della Dogana qui abrite la collection François Pinault.
À cette occasion, la lauréate du Prix Goncourt pour Chanson douce nous offre bien davantage que la relation de cette expérience particulière. Elle explore sa vie et son art, elle se livre.
Pour Leïla tout commence en 2013, au moment où elle rédigeait son premier roman, Dans le jardin de l’ogre. «J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit.» Un précepte qu’elle va mettre alors en pratique et qu’elle va développer au fil de ses livres, comprenant combien «écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde».
Un monde qui ce soir lui échappe, un monde qui semble la fuir. Est-ce cette panne d’inspiration qui lui a fait accepter le rendez-vous avec Alina Gurdiel? Peut-être. Mais c’est avant tout l’idée de se retrouver seule, cloîtrée à la pointe de la Douane, plutôt que la beauté du lieu et encore moins les œuvres présentées.
Car si elle connaissait Picasso, Van Gogh ou Botticelli, elle n’avait durant ses années marocaines «aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. (…) L’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens.» C’est donc en se sentant illégitime et même un peu coupable qu’elle entre dans ce musée, après avoir eu tout juste le temps de jeter un œil à la ville et aux hordes de touristes, mais en ayant pris soin de prendre un bon repas. Sauf que l’escalope milanaise lui reste sur l’estomac et l’invite davantage à la somnolence qu’à l’exploration.
Mais finalement Leïla, fidèle à ce prénom qui signifie la nuit en arabe, va commencer sa déambulation au milieu d’œuvres qu’elle a de la peine à déchiffrer, dont la finalité lui est souvent étrangère. En revanche, cette ancienne douane lui parle. Cet endroit où débarquent les marchandises venues d’autres rives est propice à raviver les souvenirs du Maroc, de cette autre culture qui l’a accompagnée. A commencer par cette odeur forte, celle du galant de nuit planté près de sa maison à Rabat. «C’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté.»
S’enfonçant plus avant dans la nuit, la romancière va se confronter à des souvenirs plus douloureux. Son enfermement volontaire lui rappelle celui subi par son père: « Bien sûr, je pense à lui. Tout me ramène à lui. Ce lieu clos où je suis enfermée. Ma solitude. Les fantômes du passé.» Des fantômes qui ont construit une vocation, en lui faisant découvrir cet espace de liberté qu’est l’écriture. Une confession touchante, mais aussi un brillant plaidoyer!

Le parfum des fleurs la nuit
Leïla Slimani
Éditions Stock
Coll. Ma nuit au musée
Récit
128 p., 18 €
EAN 9782234088306
Paru le 20/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère?
Autour de cette «impossibilité» d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.
C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place: «Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle».
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras: «Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer.» Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Culture (L’invitée des matins – Guillaume Erner)
France Inter (Le masque et la plume)
La Libre Belgique (Marie-Anne Georges)
Toute la culture (Jean-Marie Chamouard)
We Culte (Serge Bressan)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Madame Figaro
CNEWS 
L’initiative.ca (Lamia Bereksi Meddahi)
Livrarium
RCF (Christophe Henning)
Blog Mediapart (Daniel Rome)
Blog Big Mammy 


Leïla Slimani présente Le parfum des fleurs la nuit © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Paris. Décembre 2018
La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. Il faut dire non si souvent que les propositions finissent par se raréfier, que le téléphone ne sonne plus et qu’on en vient à regretter de ne recevoir par mail que des publicités. Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solitaire. Ériger autour de soi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations viendront se fracasser. C’est ce que m’avait dit mon éditeur quand j’ai commencé à écrire des romans. C’est ce que je lisais dans tous les essais sur la littérature, de Roth à Stevenson, en passant par Hemingway qui le résumait d’une manière simple et triviale : « Les plus grands ennemis d’un écrivain sont le téléphone et les visiteurs. » Il ajoutait que de toute façon, une fois la discipline acquise, une fois la littérature devenue le centre, le cœur, l’unique horizon d’une vie, la solitude s’imposait. « Les amis meurent ou ils disparaissent, lassés peut-être par nos refus. »
Depuis quelques mois, je me suis astreinte à cela. À mettre en place les conditions de mon isolement. Le matin, une fois mes enfants à l’école, je monte dans mon bureau et je n’en sors pas avant le soir. Je coupe mon téléphone, je m’assois à ma table ou je m’allonge sur le canapé. Je finis toujours par avoir froid et à mesure que les heures passent, j’enfile un pull, puis un deuxième, pour finalement m’enrouler dans une couverture.
Mon bureau fait trois mètres sur quatre. Sur le mur de droite, une fenêtre donne sur une cour d’où montent les odeurs d’un restaurant. Odeur de lessive et de lentilles aux lardons. En face, une longue planche en bois me sert de table de travail. Les étagères sont encombrées de livres d’histoire et de coupures de journaux. Sur le mur de gauche, j’ai collé des post-it de différentes couleurs. Chaque couleur correspond à une année. Le rose pour 1953, le jaune pour 1954, le vert pour 1955. Sur ces bouts de papier j’ai noté le nom d’un personnage, une idée de scène. Mathilde au cinéma. Aïcha dans le champ de cognassiers. Un jour où j’étais inspirée, j’ai établi la chronologie de ce roman sur lequel je travaille et qui n’a pas encore de titre. Il raconte l’histoire d’une famille, dans la petite ville de Meknès, entre 1945 et l’indépendance du royaume. Une carte de la ville, datant de 1952, est étalée sur le sol. On y voit, de façon très nette, les frontières entre la ville arabe, le mellah juif et la cité européenne.

Aujourd’hui n’est pas un bon jour. Je suis assise depuis des heures sur cette chaise et mes personnages ne me parlent pas. Rien ne vient. Ni un mot, ni une image, ni le début d’une musique qui m’entraînerait à poser des phrases sur ma page. Depuis ce matin, j’ai trop fumé, j’ai perdu mon temps sur des sites Internet, j’ai fait une sieste mais rien n’est venu. J’ai écrit un chapitre que j’ai ensuite effacé. Je repense à cette histoire que m’a racontée un ami. Je ne sais pas si elle est vraie mais elle m’a beaucoup plu. Pendant qu’il rédigeait Anna Karénine, Léon Tolstoï aurait connu une profonde crise d’inspiration. Pendant des semaines, il n’a pas écrit une ligne. Son éditeur, qui lui avait avancé une somme considérable pour l’époque, s’inquiétait du retard du manuscrit et devant le silence du maître, qui ne répondait pas à ses lettres, décida de prendre le train pour l’interroger. À son arrivée à Iasnaïa Poliana, le romancier le reçut et quand l’éditeur lui demanda où en était son travail, Tolstoï répondit : « Anna Karénine est partie. J’attends qu’elle revienne. »
Loin de moi l’idée de me comparer au génie russe ou le moindre de mes romans à ses chefs-d’œuvre. Mais c’est cette phrase qui m’obsède : « Anna Karénine est partie. » Moi aussi, il me semble parfois que mes personnages me fuient, qu’ils sont allés vivre une autre vie et qu’ils ne reviendront que quand ils l’auront décidé. Ils sont tout à fait indifférents à ma détresse, à mes prières, indifférents même à l’amour que je leur porte. Ils sont partis et je dois attendre qu’ils reviennent. Quand ils sont là, les journées passent sans que je m’en rende compte. Je marmonne, j’écris aussi vite que je peux car j’ai toujours peur que mes mains soient moins rapides que le fil de mes pensées. Je suis alors terrifiée à l’idée que quelque chose vienne briser ma concentration comme un funambule qui ferait l’erreur de regarder en bas. Quand ils sont là, ma vie tout entière tourne autour de cette obsession, le monde extérieur n’existe pas. Il n’est plus qu’un décor dans lequel je marche, comme illuminée, à la fin d’une longue et douce journée de travail. Je vis en aparté. La réclusion m’apparaît comme la condition nécessaire pour que la Vie advienne. Comme si, en m’écartant des bruits du monde, en m’en protégeant, pouvait enfin émerger un autre possible. Un « il était une fois ». Dans cet espace clos, je m’évade, je fuis la comédie humaine, je plonge sous l’écume épaisse des choses. Je ne me ferme pas au monde, au contraire, je l’éprouve avec plus de force que jamais.

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie tout entière est dictée par des « je dois ». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, face à mon ordinateur, et j’ai pensé : « À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.
Bien sûr, les journées déplaisantes comme celle d’aujourd’hui sont nombreuses et parfois elles se suivent, donnant lieu à un profond découragement. Mais l’écrivain est un peu comme l’opiomane et comme toute victime de l’addiction, il oublie les effets secondaires, les nausées, les crises de manque, la solitude et il ne se souvient que de l’extase. Il est prêt à tout pour revivre cette acmé, ce moment sublime où des personnages se sont mis à parler à travers lui, où la vie a palpité.

Il est 17 heures et la nuit est tombée. Je n’ai pas allumé la petite lampe et mon bureau est plongé dans le noir. Je me mets à croire que dans ces ténèbres quelque chose pourrait advenir, un enthousiasme de dernière minute, une inspiration fulgurante. Il arrive que l’obscurité permette aux hallucinations et aux rêves de se déployer comme des lianes. J’ouvre mon ordinateur, je relis une scène écrite hier. Il est question d’une après-midi que mon personnage passe au cinéma. Que projetait-on au cinéma Empire de Meknès en 1953 ? Je me lance dans des recherches. Je trouve sur Internet des photographies d’archives très émouvantes et je m’empresse de les envoyer à ma mère. Je commence à écrire. Je me souviens de ce que me racontait ma grand-mère sur l’ouvreuse marocaine, grande et brutale, qui arrachait les cigarettes de la bouche des spectateurs. Je m’apprête à commencer un nouveau chapitre quand l’alarme de mon téléphone se déclenche. J’ai un rendez-vous dans une demi-heure. Un rendez-vous auquel je n’ai pas su dire non. Alina, l’éditrice qui m’attend, est une femme persuasive. Une femme passionnée qui a une proposition à me faire. Je songe à envoyer un message lâche et mensonger. Je pourrais prendre mes enfants comme excuse, dire que je suis malade, que j’ai raté un train, que ma mère a besoin de moi. Mais j’enfile mon manteau, je glisse l’ordinateur dans mon sac et je quitte mon antre. »

Extraits
« Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, toute tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie toute entière est dictée par des «je dois». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: «À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Roi l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. » p. 16

« Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. » p. 54

« Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti.
Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. Mais je doute que cela suffise à expliquer l’attirance que j’ai eue, très tôt, pour la vie nocturne. Le jour, chacun se comportait selon ce qu’on attendait de lui. On voulait sauver les apparences, se présenter sous les traits de a vertu, du conformisme, de la bienséance. À mes yeux d’enfant, les heures du jour étaient consacrées aux activités triviales et répétitives. C’était le territoire de l’ennui et des obligations. Puis La nuit arrivait. On nous envoyait nous coucher et je soupçonnais que, pendant notre sommeil, d’autres acteurs montaient sur scène. Les gens s’exprimaient d’une autre façon, les femmes étaient belles, elles avaient relevé leurs cheveux, elles montraient leur peau brillante et parfumée. » p. 71

« Le galant de nuit c’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté. » p. 72

« Virginia Woolf est sans doute celle qui a le mieux compris à quel point la condition des femmes les contraignait à vivre dans une tension constante entre le dedans et le dehors. Il leur est à la fois refusé le confort et l’intimité d’une chambre à elles ainsi que l’ampleur du monde du dehors où se frotter aux autres et vivre des aventures. La question féminine est une question spatiale. On ne peut comprendre la domination dont les femmes sont l’objet sans en étudier la géographie, sans prendre la mesure de la contrainte qui est imposée à leur corps par le vêtement, par les lieux, par le regard des autres. En relisant son Journal, j’ai découvert que Virginia Woolf avait imaginé une suite à Une chambre à soi. Le titre provisoire en était : The Open Door, la porte ouverte. » p. 81

« Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi Je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions. » p. 117

« Entre 9 heures du soir et 6 heures du matin, on rêve de se réinventer, on n’a plus peur de trahir ou de dire la vérité, on croit que nos actes seront sans conséquences. On s’imagine que tout est permis, que les erreurs seront oubliées, les fautes pardonnées. La nuit, territoire de la réinvention, des prières murmurées, des passions érotiques. La nuit, lieu où les utopies prennent un parfum de possible, où le réel et le trivial semblent ne plus pouvoir nous contraindre. La nuit, contrée des songes où l’on découvre que l’on abrite, dans le secret de son cœur, une multitude de voix et une infinité de mondes. «Je proclame la Nuit plus véridique que le jour », écrit Senghor dans Éthiopiques. » p. 138

« C’est ainsi que j’ai moi aussi toujours vécu. Dans ce balancement entre l’attrait du dehors et la sécurité du dedans, entre le désir de connaître, de me faire connaître et la tentation de me replier sur ma vie intérieure.
Mon existence est tout entière travaillée par ce tiraillement entre le souhait de rester en repos dans ma chambre et l’envie, toujours, de me divertir, de me frotter aux autres, de m’oublier. »

« Mon père était un homme mystérieux. Il parlait peu de lui et je ne cherche pas à élucider ses mystères. (…) Mais si la prison a été fondatrice dans mon écriture c’est aussi parce que mon père et nous, à travers lui, avons été victimes d’une injustice. Et seule la littérature me semblait capable d’embrasser cela, cette expérience si violente, si destructrice. Je me suis souvent vue comme l’avocat de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée même que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. »

« Entre trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année; les Vénitiens, eux, sont comme des indiens dans une réserve, deniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux. »

À propos de l’auteur
SLIMANI_leila_©Francesca-MantovaniLeïla Slimani © Photo Francesca Mantovani

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres. (Source: Éditions Stock)

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