Nous irons mieux demain

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En deux mots
Candice va faire la connaissance de Dominique en lui portant secours après un accident de la route. À partir de ce moment les deux femmes vont se voir régulièrement. Dominique raconte sa passion pour Zola, Candice lui présente son fils, mais leurs secrets de famille respectifs restent encore bien enfouis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au bonheur des deux dames

Tatiana de Rosnay nous revient avec un roman bien plus intime qu’il n’y paraît. Sous couvert d’un hommage à Émile Zola, elle raconte la rencontre de deux femmes qui cachent de lourds secrets.

Candice Louradour a 28 ans, ingénieure du son, travaille dans un studio d’enregistrement de podcasts et livres audio. Après sa séparation avec Julien, elle a trouvé un nouvel équilibre avec Arthur. C’est sur le chemin de l’école où elle se rend pour récupérer son fils Timothée que survient l’accident. À un feu rouge une femme est violemment heurtée par une voiture. En attendant les secours, Candice la réconforte un peu. Et quand elle prend la direction de l’hôpital Cochin, Candice la suit. Si elle ne connaît pas Dominique Marquisan, elle ressent le besoin de l’aider, d’autant qu’elle a dû être amputée et n’a plus de famille.
La quinquagénaire va lui confier les clés de son appartement et le secret qu’elle a découvert en emménageant: un petit mot coincé derrière le marbre de la cheminée: «Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. »
Cette déclaration signée Émile Zola était adressée à la locataire de cet appartement, sa maîtresse Jeanne Rozerot. Dominique va alors avouer à Candice combien l’auteur des Rougon Macquart faisait désormais partie de sa vie et combien son appartement lui manquait.
Fascinée par ce récit, Candice viendra dès lors régulièrement revoir la convalescente et livrer à son tour quelques confidences, mais n’ira toutefois pas jusqu’à avouer le mal qui la ronge, la boulimie. Elle se jette sur tous les aliments qu’elle peut trouver. Puis «chaque nuit, en silence, elle se plie à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumet à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidange son estomac d’un jet acide. Elle se couche avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semble encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspire que répugnance.»
Un secret très bien gardé mais qui, au fur et à mesure de l’intensification de leur relation, va être plus difficile à cacher. Car Dominique a été licenciée et littéralement jetée à la rue et viendra habiter chez Candice le temps de se retourner. Une présence qui, au fil du temps, va toutefois devenir par trop envahissante. Car, comme le souligne Gaëlle Nohant, qui a pu lire le roman au fur et à mesure de son écriture, «Tatiana de Rosnay sait comme personne cultiver l’ambiguïté, l’ambivalence, explorer les secrets et les non-dits d’une relation troublante, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Candice.»
Sous l’égide de Zola, à qui la romancière rend un hommage appuyé, l’histoire du grand écrivain vient entrer en résonnance avec celui de Candice. C’est l’image de la maîtresse de Zola qui va surgir quand la sœur de Candice découvre que leur père disparu ne menait pas une vie aussi rangée que ce qu’il laissait paraître. Et la faire douter de la justesse de ses sentiments.
Il est alors temps de regarder lucidement sa vie et ses relations. Une remise en cause aussi violente que salutaire. Un roman-vérité aussi, car la romancière mêle fort habilement son expérience personnelle à la fiction. Elle a par exemple elle-même prêté sa voix pour dire son amour pour Daphné du Maurier, Virginia Woolf et Émile Zola le temps de trois podcasts enregistrés dans les maisons des auteurs et a ainsi pu à la fois découvrir l’univers des enregistrements et les lieux où vivaient et travaillaient les auteurs. Autre souvenir, plus douloureux, qu’elle a confié à Amélie Cordonnier pour le passionnant podcast de Femme Actuelle intitulé Secrets d’écriture : «J’ai souffert de boulimie de mes quinze à quarante ans. Elle a dévasté 25 ans de ma vie. Trouver les mots pour décrire ces scènes de crise n’a pas été facile même si cela fait deux décennies que je suis guérie. J’ai dû retrouver la noirceur d’une époque pour ensuite aller vers la lumière.»

Nous irons mieux demain
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782221264225
Paru le 15/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’amitié devient emprise.
Mère célibataire de vingt-huit ans, ébranlée par le décès récent de son père, Candice Louradour mène une vie sans saveur. Un soir d’hiver pluvieux, à Paris, elle est témoin d’un accident de la circulation. Une femme est renversée et grièvement blessée.
Bouleversée, Candice lui porte assistance, puis se rend à son chevet à l’hôpital. Petit à petit, la jeune ingénieure du son et la convalescente se lient d’amitié.
Jusqu’au jour où Dominique demande à Candice de pénétrer dans son appartement pour y récupérer quelques affaires.
Dès lors, tout va basculer…
Pourquoi Candice a-t-elle envie de fouiller l’intimité d’une existence dont elle ne sait finalement rien? Et qui est cette Dominique Marquisan, la cinquantaine élégante, si solitaire et énigmatique?
Nous irons mieux demain retrace le chemin d’une femme fragile vers l’acceptation de soi, vers sa liberté. Il fait aussi écho aux derniers mots d’Émile Zola, le passager clandestin de cette histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Femme actuelle (entretien avec Amélie Cordonnier)
Les Échos (Judith Housez)
Le blog de Gilles Pudlowski


Interview décalée avec Tatiana de Rosnay à Rennes le mardi 13 septembre 2022 © Production Ouest-France

Les premières pages du livre
« Candice était en retard pour aller chercher son fils à l’école maternelle, rue de l’Espérance. La grève battait son plein depuis plusieurs semaines et l’exaspération régnait, toute-puissante. Sur les trottoirs, rendus glissants par la bruine, les piétons évitaient au mieux vélos et trottinettes ; il fallait jouer des coudes pour passer d’un bord à l’autre. Embouteillages et klaxons, aucun transport en commun : à bout de nerfs, les gens s’invectivaient, les insultes fusaient, tout le monde s’exaspérait ; Candice aussi. Cela faisait plus d’une heure qu’elle marchait depuis République. Heureusement, le chemin du retour avec Timothée serait court ; elle n’habitait qu’à quelques minutes de l’école, rue des Cinq-Diamants.
Depuis la Seine, elle cheminait le long du boulevard de l’Hôpital qui débouchait sur la place d’Italie. Encore une dizaine de minutes et elle serait arrivée. Devant le feu du carrefour, une foule compacte s’était formée, en attendant qu’il passe au rouge. Soudain une voiture fit une embardée, et heurta la personne qui se trouvait juste devant Candice. Elle entendit un hurlement ; une voix de femme, puis une frêle silhouette s’envola comme un vêtement emporté par le vent. Le crissement des freins, le fracas de la chute, les cris d’horreur. Il faisait sombre, on voyait mal, mais des badauds s’étaient aussitôt mis à filmer avec leurs portables, plantés là, au lieu de venir en aide.
Candice s’approcha du corps à terre, distingua des cheveux blonds épars, du sang, un visage pointu et blanc. Quelqu’un cria : « Elle est morte ! » Le conducteur de la voiture sanglotait en marmonnant qu’il n’avait rien vu ; la foule se pressait autour de cette inconnue étendue de tout son long, mais personne ne la réconfortait. Candice s’agenouilla sur la chaussée mouillée.
— Vous m’entendez, madame ?
La victime devait avoir la cinquantaine ou plus, des yeux immenses et noirs.
— Oui, lui dit-elle, d’une voix claire. Je vous entends.
Elle portait un manteau noir à la coupe élégante, un foulard en soie de couleur jaune.
— Il faut appeler le SAMU ! lança une femme au-dessus d’elles. Regardez l’état de sa jambe.
— Alors, appelez, bordel ! s’époumona un homme.
La foule autour s’était remise à bouger en un étrange ballet désordonné, et toujours ces gens qui filmaient. Candice les suppliait d’arrêter ; et s’il s’agissait de leur mère, de leur sœur ?
— Les secours vont arriver, ne vous inquiétez pas. Ça va aller.
Elle essayait de l’apaiser avec des mots qu’elle aurait aimé entendre si elle avait été à sa place.
— Merci… Merci beaucoup.
La victime s’exprimait lentement, comme si chaque parole était douloureuse ; sa peau semblait transparente, ses yeux ne quittaient pas ceux de Candice. Elle tentait de bouger ses mains, mais n’y parvenait pas.
— S’il vous plaît… Pouvez-vous vérifier…
Candice se pencha.
— Je vous écoute.
— Mes boucles d’oreilles… C’est mon père qui me les a offertes. J’y tiens beaucoup. J’ai l’impression que…
Candice discernait un clip à son oreille droite, une perle. Rien à l’autre. Le bijou avait dû se détacher.
— S’il vous plaît… Cherchez… Cherchez…
D’une main hésitante, Candice déplaça les cheveux blonds ; aucune boucle dessous, ni à côté.
— Faut pas toucher ! brailla une femme.
— Attention ! s’agaça un individu à sa droite. Faut attendre l’arrivée du SAMU !
Candice fit un effort pour rester calme.
— Je cherche sa boucle d’oreille ! Une perle. Regardez donc sous vos pieds.
Les curieux s’y mettaient, utilisaient les torches de leurs mobiles pour scruter le macadam. Quelqu’un cria : « Je l’ai ! » Révérencieusement, on lui tendit le minuscule bijou ; Candice le déposa dans la paume glacée.
— Pouvez-vous…, chuchota la dame, en esquissant un geste.
Candice fixa la perle à son lobe gauche. La victime ajouta, quelques instants plus tard, avec un filet de voix :
— Mon père n’est plus là. Il me les a offertes pour le dernier Noël passé avec lui.
Candice posa une main sur sa manche.
— Gardez vos forces, madame.
— Oui… Mais ça me fait du bien de vous parler.
La jeune femme ressentit de la pitié, un éclair vif qui la transperça. Elle lui sourit. Il lui semblait que les secours mettaient des siècles à venir. Le froid mordait de plus belle, la pluie ne cessait de tomber ; l’air paraissait lourd, humide, chargé de pollution. Quel endroit laid pour mourir, pensa- t-elle, crever là, sur ce carré de bitume suintant, face aux néons criards des immeubles modernes avec, dans les narines, cette odeur pestilentielle de métropole saturée par les bouchons. Mais ses pensées pourraient porter malheur à cette pauvre femme ; alors, Candice se concentra sur Timothée à la garderie, aux courses pour le dîner, à Arthur qui lui rendrait visite ce soir, aux prises de son éreintantes de la journée, rendues plus compliquées encore par les grèves et l’absence de certains de ses collaborateurs.
Candice jeta un coup d’œil vers les jambes de la victime, devina une blessure qui lui sembla si effroyable qu’elle détourna le regard.
— Ne vous inquiétez pas, ils seront là bientôt. Ils vont vous emmener à l’hôpital. On va s’occuper de vous, vous verrez. On va vous soigner.
La jeune femme lui parlait avec sa voix de maman, celle dont elle se servait pour rassurer Timothée, trois ans. Cette inconnue devait avoir l’âge de sa propre mère, ou être plus âgée encore. Elle ne savait pas si elle l’entendait, si ses paroles lui faisaient du bien ; elle n’osait plus la toucher.
— Vous êtes si gentille… Merci…
Ses mots n’étaient plus que chuchotis à présent.
Autour d’elles montait le vacarme des voix, de la circulation ; au loin, une sirène.
— Vous entendez ? Ils arrivent !
Toujours ce visage blafard, immobile, humide sous l’averse. Il était peut-être trop tard. Candice avait envie de pleurer ; elle tenta de reprendre le dessus. Une étrangère ! Une femme dont elle ne connaissait même pas le nom ; et dont elle n’arrêtait pas de revoir le corps qui valdinguait, le bruit de la chute, les traits de morte, les fines mains recroquevillées.
La victime murmura :
— S’il vous plaît, votre nom ?
Un pompier pria Candice de se lever, de s’écarter ; tout le monde devait reculer.
La main de la femme attrapa sa manche avec une force étonnante ; ses yeux noirs, comme deux puits sans fond.
Candice répondit :
— Candice Louradour.
— C’est joli. Je vous remercie. Pour tout.
Ses lèvres étaient blanches. On poussa Candice, tandis que les médecins formaient une haie autour de la blessée ; brancard, soins, oxygène. Candice vit l’un d’eux froncer les sourcils en découvrant la blessure à la jambe. Une jeune urgentiste lâcha : « Ah putain, quand même ! »
Ils travaillaient en silence, méthodiquement ; leurs visages étaient graves, leurs gestes, précis. Des tubes, un masque, une couverture de survie ; on ne voyait plus rien d’elle. La police arriva, ils embarquèrent le conducteur en larmes. Un des pompiers réclama le sac à main de l’accidentée ; Candice inspecta la chaussée, en vain. Les badauds haussaient les épaules, personne ne savait où était son sac.
— Quelqu’un a dû le piquer, marmonna un jeune homme.
— Quelle honte ! s’exclama la femme à sa gauche.
Candice demanda à un des médecins où on l’emmenait. Cochin. Puis elle posa la question qui la tourmentait : allait-elle s’en sortir ? Pas de réponse. Cette femme sans nom partait aux urgences sans ses proches, sans quelqu’un pour veiller sur elle. Peut-être qu’elle ne s’en sortirait pas, justement.
Le crachin tombait toujours ; la foule s’était dispersée. Candice était seule sur le trottoir, avec le bruit strident des klaxons autour d’elle. Tout le monde avait repris sa course. On l’avait déjà oubliée, la dame, l’inconnue renversée ; elle deviendrait un sujet de conversation au dîner, un fait divers. Timothée attendait sa mère, Candice allait être très en retard. Pourtant, elle n’hésita pas : elle se mit en route, mais pas vers l’école ; elle saisit son mobile, appela Arthur et lui annonça qu’elle se rendait à l’hôpital Cochin. Il semblait interloqué.
— Une femme a été renversée, devant moi. Elle est blessée. Il faut que tu ailles chercher Timothée, s’il te plaît !
— Tu la connais, cette femme ?
— Non ! Elle est toute seule. Sa jambe… C’était horrible… Je vais y aller, être là pour elle, pour…
Arthur était agacé, elle le devinait. Mais Candice savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il avait les clefs de l’appartement, même s’ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Il dormait chez elle trois ou quatre nuits par semaine. Arthur travaillait dans une startup tout près de l’école de Timothée. Il acquiesça : ils se verraient plus tard, il ferait les courses aussi. Candice le remercia, puis se pressa.
L’hôpital était à vingt minutes à pied par l’avenue des Gobelins et le boulevard Arago. Elle marchait vite, capuche sur la tête. Le froid piquait ses joues ; ses pieds étaient humides. Elle aurait aimé se trouver dans son salon, au chaud, avec les garçons, mais elle se sentait comme chargée d’une mission. Elle ne resterait pas longtemps auprès de cette dame, juste pour prendre des nouvelles.
Aux urgences, l’ambiance était calme. Candice expliqua sa venue : non, elle ne connaissait pas le nom de la victime, une femme blonde, la cinquantaine, fauchée par une voiture, place d’Italie. On lui demanda de s’asseoir. Une femme somnolait dans un coin, une autre en face d’elle se tenait la tête entre les mains. L’heure tournait.
Attendre à l’hôpital ravivait le souvenir de la mort de son père. Cette odeur… Comme elle lui paraissait familière et insupportable ! Elle ranimait les derniers instants de son père ; il avait cinquante-sept ans, emporté par la Covid-19 en quelques semaines lors de la deuxième vague en octobre, l’année dernière. Elle n’avait pas remis les pieds dans un hôpital depuis son décès, et elle sentait tristesse et angoisse monter en elle.
Mais que fichait-elle là, au fond ? Pourquoi s’en faire pour une étrangère dont elle ne savait rien ? N’aurait-elle pas dû rentrer dès le départ de l’ambulance ?
Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation ; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes ; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. Un homme au visage cireux s’installa sur une chaise. Toujours pas de nouvelles. Candice écouta en entier un album d’Angèle, une de ses chanteuses préférées. Au moment où elle hésitait à partir, un médecin en blouse verte apparut. Elle ôta prestement ses écouteurs. Était-elle là pour la personne renversée place d’Italie ? Elle opina.
— La patiente est dans un état stable, dit-il.
— Et sa jambe ?
Il grimaça.
— C’est compliqué.
Silence.
Candice lui demanda si la blessée allait rester longtemps à l’hôpital.
— Pour l’instant, on la garde. Vous êtes sa fille ?
— Du tout. J’ai été témoin de l’accident. J’étais à côté d’elle quand…
— Je vois.
— On a retrouvé son sac ? Ses papiers ?
— Non, rien. On ne connaît pas son nom.
— Elle ne se souvient pas ?
— Elle est sous sédatifs. On va la laisser comme ça pour la nuit.
Candice pensa à ses boucles d’oreilles, cadeaux de son père, à son foulard, à son manteau à la coupe seyante. Ce matin, quand cette femme avait choisi ses vêtements, elle ne s’était pas doutée de ce qui adviendrait le soir même ; il y avait des gens, quelque part, qui ignoraient qu’elle avait eu un accident, qu’elle ne rentrerait pas ce soir, ni celui d’après. Ils ne savaient rien, encore. Il y avait peut-être un mari, qui l’attendait pour le dîner, qui regardait sa montre, des enfants qui s’interrogeaient. Son portable qui sonnait dans le vide ; l’inquiétude des proches. Pourquoi cela la touchait-il autant ?
— Comment faire pour avoir de ses nouvelles ?
L’interne lui tendit une feuille de papier. Elle pouvait appeler à ce numéro, demain en fin de matinée, et demander l’état de la patiente de la chambre 309.
Candice rentra sous la pluie. Les rues s’étaient vidées ; il était tard. Lorsqu’elle arriva devant chez elle, elle se sentait épuisée. Les deux fenêtres du dernier étage étaient allumées, des phares apaisants qui la guidaient. Arthur l’attendait dans le salon ; le petit dormait depuis longtemps, il avait bien dîné. Le jeune homme l’enlaça, la réconforta, baisa ses cheveux humides. Elle tenta de lui décrire l’horreur de l’accident, mais ne trouvait pas les mots ; elle avait les larmes aux yeux.
— Tu es tellement sensible, Candice. Tu t’en fais trop pour les autres.
Il lui avait déjà fait ces remarques. Elle restait muette, blottie contre lui. Ses lèvres contre sa tempe, Arthur murmura que sa mère avait cherché à la joindre, sur la ligne fixe.
Candice n’avait même pas regardé son portable sur le chemin du retour. Elle n’avait pensé qu’à elle, cette inconnue. Seule, sans les siens.

Le lendemain matin, tôt, en allant à pied au studio Violette, faute de transports en commun, et sous la même pluie tenace, Candice téléphona à sa mère. Elle obtint son répondeur, laissa un message. Depuis la mort de leur père, sa sœur aînée, Clémence, s’occupait beaucoup d’elle. Elle vivait dans un appartement voisin, à Alésia, et lui rendait régulièrement visite, avec ses jeunes enfants. Leur mère, Faustine, ne faisait pas ses cinquante-cinq ans ; on la prenait souvent pour leur grande sœur.
En fin de matinée, Candice s’isola dans le coin cuisine, et appela l’hôpital Cochin. Une femme à la voix lasse répondit. La 309 ? Elle la pria d’attendre quelques instants. Puis elle dit :
— La patiente se repose. Tout va bien.
— Et sa jambe ?
— Ils vont opérer.
— Mais encore ?
— Je n’en sais pas plus. Vous pouvez parler au professeur Sindon si vous le souhaitez. Vous êtes la fille de la patiente ?
— Non. J’étais là, c’est tout. Lors de l’accident.
— Rappelez demain. On en saura davantage.
— Oui, merci. Je peux aussi laisser mon numéro ? Si jamais… Si jamais personne n’appelle pour elle.
Sa voix s’étranglait sur ses propres mots. L’infirmière nota son portable, sans faire de commentaire.
Toute la journée, elle effectua chaque tâche comme un automate. Pourtant, elle aimait son métier ; elle était ingénieure du son au studio Violette, une petite entreprise spécialisée dans l’enregistrement de podcasts et de livres audio. Candice effectuait les prises de son, puis veillait sur le montage et le mixage. Pour l’essentiel, des comédiens se rendaient en studio lire les textes des autres, mais de temps en temps, les auteurs prêtaient leur propre voix : les moments préférés de Candice. Certains écrivains semblaient plus doués que d’autres ; elle savait combien lire à voix haute était un exercice périlleux. Parfois, elle ne rentrait pas dans l’histoire, elle écoutait une voix, corrigeait un mot mal prononcé, avalé ou inaudible, mais, à d’autres moments, elle était emportée, voire bouleversée par un texte ; elle terminait ses séances en larmes. Ses collègues, Luc et Agathe, se moquaient d’elle, gentiment.
Le soir venu, Candice était en train de travailler avec une comédienne lorsque son portable, toujours sur silencieux au studio, afficha un SMS.
Bonjour, merci de rappeler l’hôpital Cochin à ce numéro.
Dr Roche
Service du prof. Sindon
Elle dut attendre la fin de la session pour pouvoir passer l’appel ; elle rongeait son frein. L’artiste avait dû la trouver particulièrement expéditive, elle qui d’habitude aimait discuter en fin d’enregistrement.
Une voix d’homme, cette fois. Elle lui dit :
— Bonsoir, Candice Louradour. J’ai reçu un SMS.
— Merci d’avoir rappelé. Aucun proche ne s’est encore manifesté pour la patiente.
— Elle a repris connaissance ?
— Oui, mais si je vous appelle, c’est que cela vous concerne.
— Ah bon ?
Candice s’était reculée pour échapper aux oreilles indiscrètes d’Agathe.
— La seule phrase qu’elle a prononcée, c’est celle-ci : « Je voudrais voir Candice Louradour. » C’est bien vous ?
Elle répondit oui, à voix basse.
— Vous êtes d’accord pour passer ce soir à Cochin ?
— Pour la voir ?
— Oui. Vous pouvez lui faire du bien. C’est important, car il n’y a personne pour la soutenir.
— Et sa jambe ?
— Justement, sa jambe…
— Quoi ?
Un effroi, tout à coup.
— Le professeur a dû amputer. Sous le genou. Elle portera une prothèse. On en fabrique de très perfectionnées.
Candice était horrifiée, incapable de parler.
— La blessure était grave. Mais elle remarchera. Elle remarchera avec sa prothèse.
Candice raccrocha, sans pouvoir prononcer un mot ; Agathe lui demanda si tout allait bien, remarqua qu’elle était blême. Candice bredouilla qu’elle avait reçu une mauvaise nouvelle. Et, sans savoir pourquoi, elle lâcha qu’une amie avait eu un accident.
Une amie.
Ce mot trottait dans sa tête alors qu’elle se rendait à Cochin à pied, le soir même. Une amie… Une étrangère, plutôt ! Pourquoi partait-elle au chevet d’une inconnue ? Cette éternelle envie d’aider. Toujours prête à rendre service, toujours prête à tendre la main. C’était plus fort qu’elle.
La capitale était à nouveau congestionnée, bloquée de partout par la grève. Pas de pluie ce soir, mais un énervement palpable, des injures, des cris ; un volume sonore poussé au maximum. Elle, dont le métier consistait à maîtriser le bruit, ne supportait plus ce qu’elle entendait. Arthur avait été maussade au téléphone lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il devait encore aller chercher Timothée. Puis, elle avait mentionné la jambe amputée, et il s’était tu, ému.
Candice appela sa mère en chemin, écouta son bavardage, évoqua Timothée, que Faustine adorait et réclamait. Elle ne lui révéla pas ce qu’elle était en train de faire : se rendre au chevet d’une inconnue. En raccrochant, un SMS de sa sœur s’afficha.
Candi, il faut que je te parle. Important. Clem
Intriguée, elle tenta de la joindre ; elle ne laissa pas de message sur son répondeur, mais envoya un SMS, elle rappellerait plus tard.
Le service du professeur Sindon se trouvait au dernier étage du bâtiment D. Toujours ces couloirs lugubres, ces éclairages trop forts, ces relents de désinfectant qui faisaient ressurgir le décès de son père. Le docteur Roche l’attendait ; un homme d’une quarantaine d’années, au regard clair. Il lui indiqua qu’elle devait revêtir une blouse. La patiente était consciente, mais encore faible ; l’opération s’était bien passée.
Candice avoua qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’elle faisait là, au fond.
— Cette dame est toute seule, répondit-il. Et elle vous a réclamée.
Elle n’arrivait pas à croire que sa famille ne s’était pas manifestée. Le docteur précisa qu’il s’agissait sans doute d’une personne qui vivait seule. Elle lui demanda si elle savait qu’elle avait été amputée.
— Oui. Et elle s’est souvenue de son identité. Son sac a été rapporté par la police.
Candice le suivit dans un vestiaire où elle put enfiler la blouse et enfermer ses affaires dans un casier. Les réminiscences de la mort de son père la poursuivaient tandis que le docteur ouvrait la porte d’une chambre silencieuse, bardée de matériel médical. Elle vit une silhouette sur le lit, encore plus mince, encore plus fragile que dans son souvenir. Candice redoutait d’entrevoir la blessure, la jambe manquante, mais rien n’était visible. La patiente était recouverte de draps stériles. Seul son visage émergeait, toujours aussi pâle ; l’immensité des yeux noirs.
Elle s’approcha. Le regard de la blessée s’aimanta au sien, elle sourit, péniblement ; ses lèvres étaient craquelées, sa peau déshydratée, couverte de ridules. Ses cheveux étaient tirés en arrière, cendrés, moins blonds. Elle faisait plus âgée, soixante ans, voire plus ; tout en elle était d’une grande finesse, ses traits, son cou, ses mains. Elle avait dû être jolie.
— Candice Louradour.
Cette voix étonnamment grave pour une femme à l’ossature si frêle.
— Vous êtes venue. Merci.
Candice ne savait pas quoi répondre. Elle restait là, le docteur Roche à ses côtés. Il prenait des nouvelles de la patiente, qui assurait qu’elle se sentait mieux, sauf sa tête qui tournait et sa bouche asséchée. Le docteur sonna ; une infirmière entra dans la chambre et lui donna de l’eau.
Après avoir bu quelques gorgées, la dame se remit à parler.
— Je voulais vous remercier, mademoiselle. C’est si rare, l’entraide.
— Je vous en prie, madame.
— Je m’appelle Dominique. Dominique Marquisan.
Candice était gênée ; elle ignorait si elle devait lui dire « bonjour » ou « enchantée ».
Le docteur Roche les laissa seules. Dominique Marquisan ne parla pas ; pourtant, le silence n’était pas inconfortable. Candice osa, enfin :
— Comment vous sentez-vous ?
— Je suis fatiguée. Et puis, j’ai peur.
La jeune femme lui répondit qu’elle comprenait, qu’elle aussi, à sa place, elle aurait peur. Elle lui proposa de prévenir un membre de sa famille.
La dame baissa les yeux.
— Non, pas la peine.
Le docteur avait raison. Elle vivait seule.
— Des amis alors, peut-être ?
— Non. Merci.
Face à une telle solitude, Candice se trouvait impuissante ; la patiente ne s’en cachait pas, elle l’assumait.
— Mes parents ne sont plus de ce monde.
Candice faillit ajouter : un ex-mari ? Des enfants ? Mais elle se retint, puis enchaîna sur le type qui conduisait, celui qui l’avait renversée. La dame répondit qu’elle n’en savait pas grand-chose, on ne lui avait rien précisé ; il y aurait certainement un procès, des indemnités. Elle se doutait qu’elle allait devoir rester longtemps ici ; se remettre, et après, la rééducation. Candice eut peur qu’elle n’évoque sa jambe amputée, devoir en parler la paniquait ; elle craignait de s’exprimer avec maladresse, et luttait contre l’envie de lancer son regard vers le renflement du drap.
— Vous avez quel âge, mademoiselle ?
— Vingt-huit ans.
— Vous semblez encore plus jeune. Je vous aurais donné vingt-deux, vingt-trois.
— On me le dit souvent. Parfois, c’est énervant, quand on doit avoir un peu d’autorité.
— Je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
— Pouvez-vous me donner mon sac, s’il vous plaît ?
Il était posé sur la table près du lit médicalisé. Candice le lui tendit.
— Excusez-moi, je n’ai plus de forces. Merci de l’ouvrir.
C’était un sac de marque de taille moyenne, en cuir bleu marine. Candice l’ouvrit ; l’exhalaison d’une odeur poudrée, féminine. À l’intérieur, tout était bien rangé ; le contraire de son sac à elle. Elle aperçut des clefs, une brosse à cheveux, un portefeuille ; un poudrier, un rouge à lèvres, un petit carnet, un portable. Ce sac avait voltigé pendant l’accident ; il avait atterri ailleurs, il avait été égaré, puis retrouvé, et il n’avait pas une égratignure, alors que sa propriétaire avait perdu une jambe.
— Une personne parfaitement honnête l’a rapporté à la police. Comme quoi, il y a des gens bien. Comme vous.
Un sourire.
— Et on ne vous a rien volé ?
— Non. J’ai peu d’argent sur moi, mais rien n’a été pris. Cherchez bien, mes boucles d’oreilles sont là, tout au fond, dans une enveloppe.
— Oui, je les vois. Vous les voulez ?
— Pouvez-vous les emporter avec vous ?
— Comment ça ?
Candice l’observa, dépassée.
— J’ai peur qu’on ne me les vole.
— Si vous voulez, je peux demander au docteur Roche qu’il les mette au coffre.
— Gardez-les pour moi, s’il vous plaît. Vous me les rendrez quand… Quand vous le pourrez.
Comment cette femme pouvait-elle faire autant confiance ? Elle ne la connaissait pas ; elle ne savait rien de Candice.
La petite enveloppe tenait dans sa main.
— Chez moi, je n’ai pas de coffre, vous savez.
— Elles n’ont qu’une valeur sentimentale. Je ne supporterais pas de les perdre. L’ultime cadeau de mon père.
— Oui, je me souviens. Votre dernier Noël avec lui.
— Ouvrez l’enveloppe, Candice.
Elle avait une jolie façon de prononcer son prénom ; avec le sourire.
Deux perles grises, montées sur des brides dorées. Elle lui expliqua qu’elles venaient de Tahiti. Son père s’était occupé de tout ; il s’était donné du mal, il voulait faire un beau cadeau à sa fille.
Candice pensa à son propre père, parti si vite. Il n’avait pas eu le temps d’offrir de derniers cadeaux, ni à sa sœur ni à elle ; il avait été aussi pressé dans la mort qu’il le fut dans la vie. Si son père lui avait fait un si joli présent, elle l’aurait conservé précieusement.
— Je les garderai pour vous avec plaisir. Je ferai attention que Timothée ne joue pas avec.
La patiente eut l’air surpris. Candice précisa qu’il s’agissait de son fils.
— Il a quel âge ?
Elle répondit que Timothée avait trois ans.
— Vous êtes mariée, alors ?
Candice ne parvenait pas à décrypter son expression. Envie ? Jalousie ? Curiosité ?
— Séparée.
— Si jeune, déjà maman et divorcée.
— Non, pas divorcée. Je n’ai jamais été mariée.
Candice risqua un « Et vous ? », car elle en avait légèrement assez d’être le centre de la conversation.
La patiente se tut pendant quelques instants, puis avec un sourire amer, presque une grimace, elle soupira :
— Moi ? Rien.
Candice ignorait ce qu’il y avait dans ce « rien ». Cela signifiait-il qu’elle n’avait jamais été ni épouse, ni mère ? Elle n’osa pas poursuivre avec ses interrogations, importuner cette femme amputée, visiblement si seule.
— Timothée a bien de la chance d’avoir une maman comme vous. Que faites-vous dans la vie ?
La patiente avait des tournures de phrases un peu désuètes, comme dans ces films des années soixante-dix que la mère de Candice appréciait, ceux avec Romy Schneider et Michel Piccoli.
— Je suis ingénieure du son.
— Pour le cinéma ?
Candice expliqua la nature de son travail au studio Violette. La blessée écoutait avec attention, comme si ce que Candice racontait était captivant ; elle posait des questions, Candice répondait : l’échange était agréable. La jeune femme ne vit pas le temps passer. Le docteur Roche vint la chercher ; l’heure de s’en aller avait sonné.
— Vous reviendrez me voir ?
Tant d’espoir vibrait dans ses yeux. Candice ne trouva pas le courage de dire non ; elle promit de revenir bientôt.
Candice quittait l’hôpital lorsque son portable sonna. Sa sœur, Clémence. Elle avait sa voix impérieuse qui l’agaçait. Il fallait qu’elles se voient ce soir ; c’était important. Candice s’imagina qu’elle avait dû se disputer avec son mari, ce qui arrivait parfois, et qu’elle avait besoin qu’on lui remonte le moral. Ou alors, peut-être qu’elle voulait lui déposer sa fille cadette, Nina, qui avait l’âge de Timothée ; Candice la dépannait de temps en temps.
Candice pensa à Timothée et à Arthur qui l’attendaient, il était déjà tard. Arthur qui avait encore une fois fait les courses, préparé le dîner. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, tous les deux. Elle essaya d’expliquer la situation à sa sœur, l’accident, l’hôpital, l’amputation. Cette pauvre femme seule. Et puis les garçons qui patientaient.
Clémence l’interrompit :
— Écoute-moi. Ça concerne papa.
— Quoi, papa ?
— Si tu ne peux pas venir chez moi, alors c’est moi qui viens.
— Attends ! Je sors de Cochin, je ne serai pas rue des Cinq-Diamants avant vingt-cinq minutes.
— Alors je poireauterai en bas. À tout de suite.

Sa sœur savait tout d’elle. Ou presque. Clémence ne connaissait pas l’horrible secret de Candice qui se révélait dans l’intimité de sa salle de bains, de sa cuisine. Clémence n’en savait rien, leurs parents non plus : ce mal était passé sous leurs radars. Quatorze ans que cela durait. La moitié de sa vie. Et la mort de leur père avait tout aggravé. Un mal insidieux, lent, qui la rongeait jour après jour tel un poison. Julien, son ex, n’avait rien repéré. Pourtant, leur histoire avait tenu quatre ans. Arthur, lui, ignorait tout. Candice faisait très attention, à la manière d’une criminelle qui efface chaque trace ; elle portait ce secret comme un lourd vêtement qui la dégoûtait, qui lui collait à la peau, qui l’étouffait. En parler ? À qui ? Trop tard. Elle aurait dû s’en occuper plus tôt, au sortir de l’adolescence ; mais elle avait rencontré Julien, qu’elle avait cru aimer, puis Timothée était né. Elle avait pensé que la grossesse la sauverait un temps de cette saloperie, que l’obsession la quitterait enfin. Peine perdue. Le poison était revenu insidieusement, petit à petit. Elle savait que tant de filles, de femmes souffraient comme elle ; elle savait qu’il existait des endroits dédiés pour se faire soigner. Mais elle ne faisait rien, empêchée par la peur, par la honte. Elle se disait toujours qu’elle finirait par s’en sortir, qu’elle reprendrait le dessus. Parfois, oui, elle y parvenait ; c’était un miracle, une sensation merveilleuse, une trêve, puis la saloperie la dominait à nouveau, et Candice était alors réduite à la soumission, telle une esclave. Elle se haïssait, elle méprisait son corps dans le miroir ; le dégoût l’envahissait.
Sa sœur l’attendait devant son immeuble, une cigarette aux doigts. Candice savait qu’elle ne fumait pas dans son appartement, devant ses filles, mais dès qu’elle sortait de chez elle, elle en allumait une. Sa sœur était aussi brune que Candice était blonde, un mystère de la génétique ; elle avait les prunelles sombres de leur père, et Candice avait hérité des yeux clairs de leur mère. Elles partageaient un anniversaire, nées le même jour avec deux ans d’écart.
— Tu ne veux pas monter ? On gèle !
— Non. On reste là, répondit Clémence.
Elles se firent la bise, visages rougis par le froid. Même avec son ridicule bonnet à pompon, sans maquillage, le nez écarlate, Clémence était belle. Candice proposa le hall de l’immeuble ; elles pourraient se réchauffer près du gros radiateur dans l’entrée. Clémence éteignit sa cigarette, la suivit à l’intérieur.
L’aînée prenait son temps pour parler, et au début, rien n’était clair ; une histoire de portable. Elle le posa dans les mains de Candice, un modèle Samsung assez ancien. Celle-ci le regarda sans comprendre.
— Le second téléphone de papa, dit Clémence.
— Il en avait deux ?
— Oui.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Clémence poursuivit à voix basse. Deux semaines auparavant, leur mère avait décidé de ranger la penderie de leur père ; elle n’avait pas eu jusqu’alors le courage de s’y atteler. Clémence était venue prêter main-forte. Cela avait été une épreuve ; le parfum de leur père flottait encore sur ses pulls, ses foulards. Elle avait dû lutter contre les larmes, tandis que leur mère parvenait à rester stoïque. Ensemble, elles triaient les vêtements, les affaires, que personne n’avait touchés depuis la mort de Daniel, survenue l’année dernière. Clémence était tombée sur ce téléphone portable dans la poche d’une veste, au fond d’un placard. Elle l’avait observé quelques instants ; elle n’avait jamais vu ce mobile, leur père possédait un iPhone récent, offert par Faustine et ses filles pour son dernier anniversaire. Instinctivement, elle choisit de ne pas en parler à leur mère, et glissa l’appareil dans son sac ; elle n’avait pas su comment se l’expliquer, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas que Faustine le voie, une sorte de prémonition.
Clémence était revenue chez elle avec le Samsung. Il ne s’allumait plus, mais elle avait trouvé un chargeur en ligne. Une fois que l’appareil avait été en état de marche, il lui manquait le code secret et le code PIN pour le déverrouiller. Elle avait hésité avant de faire les démarches. Était-ce une bonne idée, d’en savoir plus sur ce téléphone ? Il semblait si bien dissimulé, dans une veste oubliée. Leur père avait été un homme exubérant, jovial, avec son embonpoint, sa barbe foisonnante, son rire communicatif. A priori, pas le genre à avoir des secrets. Le doute s’était emparé d’elle. Peut-être qu’il ne s’agissait même pas de son mobile ?
À la boutique où elle s’était rendue avec son livret de famille, ses papiers et le certificat de décès de son père, cela n’avait pas été compliqué. Le portable était bien au nom de Daniel Louradour ; on lui fournit le code PIN et l’appareil fut déverrouillé. La vendeuse derrière le comptoir l’avait observée avec un sourire ironique : selon elle, il ne fallait pas fouiller dans la mémoire des vieux portables ; personne n’était à l’abri d’une mauvaise surprise. En rentrant, Clémence n’avait pas osé l’examiner ; elle l’avait enfoui dans un tiroir et tentait de ne pas y penser. Jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle ait enfin décidé d’en parler à Candice.
Les deux sœurs s’étaient blotties près du radiateur en fonte à la peinture écaillée. À cette heure tardive, le petit immeuble était silencieux, on n’entendait plus les enfants du premier chahuter le long du couloir, ni la télévision de Mlle Lafeuille, la vieille dame du second ; le trafic qui provenait de la rue semblait lui aussi atténué. Le silence s’éternisa. Le regard de Candice se posa sur les boîtes aux lettres métalliques, le carrelage usé sous leurs pieds, les murs défraîchis du hall, avant de se fixer sur le visage tendu de sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda-t-elle.
— C’est toi qui vas regarder dans ce portable. Moi, je n’en ai pas la force.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es plus courageuse.
— C’est faux !
Clémence lui caressa la joue ; mais elle n’avait pas besoin d’expliquer : Candice était celle qui les avait portées, elle et leur mère, à la mort de Daniel, celle qui les avait soutenues lors de l’épreuve de la levée du corps, de la mise en bière, celle qui avait fait toutes les démarches ; celle qui encaissait, celle qui serrait les dents, qui ne se laissait pas faire, qui avait l’air de n’avoir peur de rien. Il n’y avait qu’à les regarder physiquement : Clémence, longue et fragile liane, Candice, robuste et ronde.
— On peut le faire ensemble, si tu veux.
Clémence secoua la tête.
— Prends-le. Je t’enverrai le code par SMS. Il n’y a peut-être rien. Je me fais un film, comme d’habitude…
Candice avait l’impression que le mobile pesait lourd dans sa main, qu’il lui brûlait la peau. Elle monta l’escalier après avoir embrassé sa sœur. Lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement, tout était sombre, seule une lampe brillait dans l’entrée ; elle se déchaussa, posa son sac et le portable. Arthur dormait certainement, Timothée aussi. Elle prit garde à marcher doucement ; elle aurait aimé préparer une tisane, mais la bouilloire était trop bruyante : les cloisons étaient fines.
Devait-elle fouiller dans ce vieux portable cette nuit, ou attendre demain ? Son anxiété s’intensifiait. Elle avait faim, n’avait pas dîné. À un autre moment, elle se serait réjouie de l’opportunité de sauter un repas, mais cette nuit, l’angoisse forait un trou en elle, toujours au même endroit, son ventre. Elle redoutait ce qu’elle pourrait découvrir dans ce mobile, comme elle ne parvenait pas à oublier cette jambe amputée qu’elle n’avait pas vue, mais qui la hantait. Le trou l’aspirait et son corps entier allait se vider avec l’horrible gargouillis d’une baignoire qui se vidange. Elle essaya de lutter, elle essayait toujours, au début ; elle ferma les yeux, tenta de respirer calmement, mais elle savait déjà que c’était peine perdue. Elle n’avait pas succombé à une crise depuis un certain temps.
Dans le réfrigérateur, elle trouva les restes du dîner des garçons. Elle était consciente qu’elle ferait mieux de s’asseoir, de mettre le couvert, rien que pour elle, de prendre son temps, mais elle en était incapable : il lui fallait la bouffe, là, tout de suite, pas réchauffée, à même les doigts, debout, la porte du frigo entrouverte ; il lui fallait les gnocchis froids enveloppés de sauce gluante, saupoudrés de parmesan, engouffrés frénétiquement, à peine mâchés, à peine savourés ; ils l’emplissaient, la gavaient, et seule cette sensation de satiété pourrait lui apporter un court répit, afin de colmater le vide qui la transperçait jusqu’à la moelle. L’oreille aux aguets, surveillant le moindre bruit, dos tourné à la porte si jamais on la surprenait, elle raclait le fond du bol avec ses ongles, suçait les bouts de son pouce, index et majeur. Ce n’était pas encore assez : tout allait y passer ; tout ce qu’elle pouvait engloutir : la croûte du fromage, le reliquat du gruyère râpé, la pâte à tarte crue, puis, dans le placard, le pain rassis, le reste de la chapelure, les gâteaux de Timothée, les flocons de purée. En silence. En quelques minutes enfiévrées.
Elle se sentait enfin remplie, et l’écœurement vibrait au bout de ses lèvres. Elle se dirigea vers les toilettes sur la pointe des pieds, s’attacha les cheveux avec l’élastique qu’elle portait toujours au poignet. Elle n’avait plus besoin de glisser ses doigts jusqu’à sa glotte, le mouvement venait de lui-même ; il lui suffisait de se pencher au-dessus de la cuvette, et ce qu’elle avait ingurgité remontait d’un bloc, en un léger hoquet, tout glissait hors d’elle, souplement, accompagné d’un jet acide qui brûlait sa trachée, refluait jusqu’à ses narines, déclenchait des larmes instantanées. Elle ne s’acharna pas, ce serait trop risqué, trop sonore ; elle savait qu’elle avait éliminé la plus grosse partie de la nourriture. Une vaporisation de parfum d’intérieur pour évacuer toute odeur suspecte, puis elle tira la chasse d’eau et brossa la cuvette pour ôter les dernières traces. L’ultime étape l’attendait : la salle de bains et le brossage des dents. Elle tendit l’oreille ; les garçons dormaient. Elle avait réussi, une fois de plus. Demain, elle ferait les courses pour remplacer ce qu’elle avait mangé, mais elle savait déjà qu’Arthur ne discernerait rien. Elle était bien trop maligne. Personne n’avait remarqué, ni ses parents, lorsqu’elle vivait chez eux, ni le père de son fils. Elle changeait les aliments de place, rusait, faisait mine de constater avec surprise qu’il n’y avait plus de gâteaux ou de pâtes.
Elle se démaquilla, enleva ses vêtements, s’apprêta à enfiler sa chemise de nuit. La balance mécanique glissée sous la commode la narguait. Elle monta dessus ; le chiffre affiché la révulsa. Candice avait beau changer l’appareil de place, caler sa main sur le lavabo en remontant sur l’appareil, tourner le disque pour que l’aiguille recule un peu plus vers la gauche, rien n’y faisait. Le chiffre ignoble allait déteindre sur sa nuit entière et même sur le lendemain ; il allait asseoir son emprise sur chaque événement, chaque conversation, chaque action qu’elle entreprendrait. Despotique, il déciderait de la couleur de son humeur. En grimaçant, elle regarda son corps bien en face et elle l’exécra encore plus que d’habitude ; tout en lui pesait sur elle, ses seins volumineux qu’elle aurait voulu tronçonner, ses flancs pleins, ses cuisses qui se touchaient, le bombement de son ventre, ses genoux potelés ; mais ce qu’elle détestait par-dessus tout, c’étaient ses épaules arrondies, pas assez larges à son goût, qui ne lui donnaient pas le port de tête de Faustine et de Clémence, ni leur ligne, cette silhouette à l’égyptienne, larges épaules, hanches fines, abdomen plat. Elle se voyait comme un disgracieux têtard, une boule, un paquet.
Son sac se trouvait dans l’entrée ; elle l’attrapa, ainsi que le mobile de son père, et s’installa à nouveau dans la cuisine. Clémence lui avait envoyé le code, mais elle hésitait encore. Tandis qu’elle réfléchissait, elle ouvrit la petite enveloppe qui contenait les perles de Dominique Marquisan et les cala dans le creux de sa paume. Les billes nacrées luisaient dans l’obscurité et elle perçut un trouble soudain ; elle avait l’impression qu’elle avait rapporté des objets malfaisants – les perles, le portable – dans l’intimité de son refuge et que ce geste imprudent contaminait jusqu’à l’air qu’elle respirait.
Elle rangea les perles dans un tiroir en hauteur, loin des mains curieuses de Timothée. En se munissant du code fourni par sa sœur, elle déverrouilla le vieux Samsung. Pas d’image particulière en fond d’écran ; dans le répertoire, des noms qu’elle ne connaissait pas et qui ne lui disaient rien. Elle vérifia les derniers SMS : des publicités pour de nouveaux forfaits. Ces messages remontaient au mois précédant le décès de son père. Il avait été hospitalisé, et vers la fin, il n’avait plus été capable de se servir d’un mobile, de lire, ni même de parler. Daniel travaillait dans une agence immobilière depuis une quinzaine d’années. Candice avait rencontré la plupart de ses collaborateurs au fil du temps. Certains étaient venus à son enterrement.
Candice finissait par se dire que ce portable avait été utilisé uniquement pour des raisons professionnelles, et se voyait déjà en train de rassurer sa sœur, lorsqu’une petite main posée sur son genou la fit sursauter. Son fils, Timothée.
— Oh, tu m’as fait peur !
— Pourquoi tu dors pas, maman ? C’est pas ton portable, ça.
Rien n’échappait aux yeux observateurs du garçon.
Elle le câlina, respira l’odeur tiède de sommeil qui rôdait sur son cou, sous ses boucles blondes.
— Tu as raison ! C’est un vieux téléphone que m’a donné tante Clem. Allez, on retourne au dodo, il est tard ! Et on ne fait pas de bruit pour Arthur !
Il avait fallu chanter une comptine, redresser la couette, trouver le doudou qui avait roulé sous le lit ; lorsque Candice se glissa enfin aux côtés d’Arthur, il était déjà deux heures du matin.

Candice se réveilla avec un goût métallique désagréable sur la langue, ce qui arrivait souvent après une crise ; lorsque Arthur tenta de l’embrasser, elle le repoussa doucement. Il fallait qu’elle se lave les dents, tout de suite. Pendant que l’eau du robinet coulait, elle se pesa rapidement tout en prenant appui d’une main sur le lavabo, puis en relâchant doucement la pression, ce qui évitait de faire claquer la balance mécanique. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse l’entendre se peser ; toujours ce chiffre odieux qui l’enfermait dans sa haine d’elle-même, lourde comme la porte d’une prison.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas, en accord avec Luc et Agathe, car en raison de la grève, l’école de Timothée resterait fermée, et elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de lui, ce dont elle se réjouissait ; son fils était un enfant espiègle et attachant. Elle prépara le petit déjeuner, mit le couvert pour les garçons ; Arthur allait rejoindre sa startup, à deux pas, et il était déjà en retard. Il avala un café et un toast en vitesse.
— Tu vas rendre visite à ton éclopée ?
— Non, j’ai Timothée avec moi. Peut-être un autre jour.
— La pauvre…
— Oui, la pauvre.
Il lui sourit, passa une main dans ses cheveux.
— N’en fais pas trop, Candi. N’oublie pas, c’est quelqu’un que tu ne connais pas.
Candice se contenta de sourire. Depuis hier soir, l’histoire du téléphone secret de son père avait occulté le drame vécu par Dominique Marquisan. Arthur avait raison : cette personne était une étrangère dont elle ne savait rien, elle avait assisté à l’accident dans toute son horreur, elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire, se rendre à son chevet. Elle n’aurait sans doute pas dû accepter de garder les perles ; cet acte la liait à cette femme, malgré tout. Ce n’était pas bien grave, se dit-elle, elle les lui rapporterait.
Après le départ d’Arthur, le portable de Candice sonna : Clémence. Elle lui apprit qu’elle n’avait rien trouvé pour le moment, qu’elle allait poursuivre son exploration du mobile, mais elle pensait en toute honnêteté qu’elles avaient affaire à un appareil professionnel, peu utilisé par leur père. La journée s’écoula doucement, rythmée par l’attention qu’elle portait à son enfant : les jeux, la promenade dans le quartier, les repas, la sieste, les chansons, les câlins. Elle s’était habituée à l’élever seule. Son ex, Julien, avait eu un bébé avec une autre femme et Timothée ne souffrait nullement de la naissance de son petit frère ; au contraire, il paraissait curieux et enthousiaste.
En fin de journée, pendant que son fils regardait un dessin animé, Candice reprit l’examen du Samsung de son père ; elle faisait défiler les courriels qui avaient tous un rapport avec l’agence immobilière pour laquelle son père travaillait. Il classait méthodiquement ses dossiers, remarqua-t-elle, par nom de clients et par date ; visites, estimations, loyers, charges, loi Carrez, chauffage, travaux à prévoir. Tout cela semblait très professionnel ; Clémence s’était inquiétée pour rien. Candice esquissa un petit sourire, comme pour se moquer gentiment de sa sœur qui se faisait souvent une montagne de tout.
Elle souriait encore lorsqu’elle s’aperçut que tous les courriels ne provenaient pas de la même adresse électronique : il y avait deux boîtes mails sur ce portable, l’une au nom de louradour.daniel@vintimmobilier.fr et une autre intitulée gabriellelettre28@mymail.com. Ce nom ne lui évoquait rien. Une collaboratrice de son père ? Elle cliqua dessus par simple curiosité, histoire de faire un tour complet avant de refermer le mobile pour de bon. Un seul dossier avait été créé, nommé d’une lettre : « O ». Elle ouvrit le premier mail, envoyé une dizaine d’années auparavant par valentinpaprika333@jet.fr.
La maison plairait à Gabrielle. Elle est grande, avec un étage, des mansardes, et le jardin a été livré à lui-même, mais il est charmant. Il y a un chêne et un figuier. Oui, il y a des travaux à prévoir, mais c’est tout ce que nous aimons. À une heure de Paris, vers le sud. Sortie Courtenay, puis un joli hameau à quelques kilomètres de là, perdu dans les champs. Que dirait Gabrielle de passer la voir ? Valentin pourrait l’emmener. Ce vendredi, par exemple.
Candice cliqua sur le courriel suivant envoyé par le même Valentin, toujours avec cette désagréable sensation d’indiscrétion. Elle découvrit la photographie d’une maison de campagne, accompagnée d’un plan cadastral ; on y voyait la façade en pierre blanche, couverte de vigne vierge, et des volets à la peinture bleue écaillée.
Villa O semble avoir été construite pour Gabrielle et Valentin. Il paraît qu’elle n’a pas été habitée depuis des lustres, et que des chauves-souris sont venues vivre là, mais quelle importance ? Valentin se demande s’il ne serait pas judicieux de faire une offre. Il ne faudrait pas que cette maison leur passe sous le nez, tout de même ! Ce serait fou de ne pas essayer. Qu’en pense Gabrielle ? Valentin attend son appel.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette correspondance se trouvait-elle dans le téléphone de son père ? Quel rapport avec lui ? Elle fit défiler d’autres courriels qui détaillaient l’avancée de travaux.
Le dernier, le plus récent, datait d’un an.
Valentin a attendu l’appel de Gabrielle longtemps, puis il a fini par comprendre qu’elle n’allait pas pouvoir le rejoindre à la Villa O. Il ne lui en veut pas. Mais elle lui manque. Terriblement. Il ne peut pas faire un pas sans penser à elle. Il s’inquiète pour elle. Souvent, comme hier, il passe sous ses fenêtres. Il sait qu’elle n’est pas là, et de toute façon jamais il n’oserait sonner. La villa est si belle en cet automne douloureux. Elle irradie de leur amour. V.
Le souffle de Timothée sur son cou la fit tressaillir.
— Maman, pourquoi tu regardes encore ce portable ?
À trois ans, Timothée s’exprimait déjà très bien, d’une voix affirmée et claire. »

Extraits
« Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. p. 17

«Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. » p. 74-75

Il y a tout dans ce roman, murmura Dominique en savourant son champagne. Absolument tout. Le désir, la lâcheté, le crime, le mensonge, la culpabilité, la folie. Mais ma scène préférée, c’est celle de la morgue.
Elle prononça ce dernier mot avec une sorte de sensualité frissonnante. p. 157

Ce vide en appelait un autre, plus sournois, plus néfaste, celui qu’elle connaissait si bien, celui du corps et du poids, de l’obsession de la balance et de la calorie. Elle remarqua qu’elle recommençait à se nourrir vite et mal, qu’elle terminait l’assiette de son fils, qu’elle léchait les couverts, qu’elle raclait les fonds de plats avec ses doigts. Et chaque nuit, en silence, elle se pliait à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumettait à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidangeait son estomac d’un jet acide. Elle se couchait avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semblait encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspirant que répugnance. p. 163

À propos de l’auteur

Tatiana de Rosnay au restaurant La Fontaine de Mars , Paris VII

Tatiana de Rosnay © Photo Bruno Levy

Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de treize romans traduits dans une quarantaine de pays. Plusieurs ont été adaptés au cinéma. (Source: Éditions Robert Laffont)

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La Petite

PERRET_la_petite

  RL_ete_2022 Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Lauréate du Prix Jean Anglade 2022

En deux mots
Jean et Ophélie sont orphelins. Élevés par les grands-parents dans le massif de la chartreuse, ils vont tenter de se réapproprier leur histoire dans une famille de taiseux qui cultive le goût du travail et du silence. Quelques lettres trouvées dans un coffret vont leur fournir une première piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un secret croît avec la rage de dire»

Sarah Perret est la quatrième lauréate du Prix Jean Anglade. Ayant eu l’honneur de défendre ce premier roman en tant que membre du jury, c’est avec un plaisir redoublé que je vous invite à la découvrir à votre tour !

C’est une histoire de famille. De ces tribus comme il n’en existe plus beaucoup et qui rassemblent sous un même toit plusieurs générations. Nous sommes dans le massif de la Chartreuse au milieu de l’été, quand chacun apporte son concours aux travaux de la ferme. Autour de la table, présidée par le grand-père, on trouve ses fils Charles et Fernand et son gendre Albert. Les tantes, quant à elles, encadrent la grand-mère Euphroisine et sa sœur Séraphie, ainsi que l’arrière-grand-mère Adèle. Jean, l’aîné et sa sœur Ophélie, la petite qui donne son titre au roman, complètent la tablée avec leurs cinq cousins. Dans la suite du récit, on va apprendre que les deux enfants sont orphelins après le décès de leurs parents dans un accident et qu’ils sont élevés par leurs grands-parents.
Dans la famille, les valeurs de travail et de droiture sont sacro-saintes, et nul ne saurait y déroger. Et dans cet environnement hostile, on a appris à souffrir en silence et à ne pas poser trop de questions. «Il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre.»
Alors Jean et Ophélie vont chercher par tous les moyens à se réapproprier cette histoire qui est aussi la leur. D’abord en s’accrochant aux histoires contées à la veillée. Livrées avec parcimonie et souvent entourées d’un halo de mystère, elles sont aussi révélatrices. Puis en explorant la maison familiale, qui date de 1835. Un jour, Jean découvre dans un petit coffre une correspondance signée par une religieuse qui a visiblement quitté la famille pour choisir les ordres et dont il n’avait jusque-là jamais entendu parler. Un choc qui va le pousser à poursuivre son exploration de ces histoires qu’il fallait mettre sous le boisseau. «Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.»
Sarah Perret nous livre un fort émouvant premier roman autour des secrets de famille, d’une enfant qui cherche à comprendre qui elle est et d’où elle vient, qui veut trouver sa place dans un monde duquel elle se sent bannie. Avec émotion et autour d’un microcosme fort bien rendu, elle s’inscrit dans la lignée de ces forts romans qui ont exploré la France rurale, sur les pas de Jean Anglade.
L’Auvergnat aurait sans doute été sensible à ce chemin au bout de l’enfance, derrière les secrets de famille, à cet itinéraire qui construit une vie. Comme le souligne fort pertinemment Jean Vavasseur, le président du jury de ce Prix dont j’ai l’honneur de faire partie, sous la plume de Sarah Perret «la gamine se répare, se recoud, se défend, patiente, encaisse, résiste, s’accorde goulûment aux paysages et aux personnages, et se mélange aux histoires des autres pour n’en faire qu’une.»
J’ajouterai que la primo-romancière, prof de lettres à Pézenas, a écrit une première version de ce roman à seize ans. Avec le temps, et en s’éloignant de la terre de ses ancêtres, elle aura trouvé la juste focale pour faire de ce roman un écrin de sensibilité aux émotions qui sonnent aussi fortes que justes.

PERRET_la_petite_prix_jean_anglade_2022Le jury du Prix Jean Anglade 2022, sous la présidence de Pierre Vavasseur à Clermont-Ferrand © DR

La Petite
Sarah Perret
Presses de la Cité
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782258202504
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes et plus précisément dans le massif de la Chartreuse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Petite, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui des paysans de Chartreuse dans le courant du vingtième siècle — des vies modestes, pétries d’humanité.
Au cœur de la Savoie, deux orphelins recueillis par leurs grands-parents paysans dans la maison de famille séculaire se battent contre des puissances obscures, remontées du passé. Autour d’Ophélie, le loup rôde ; quant à Jean, il emploie ses forces à haïr.
Le silence s’amoncelle comme le travail à abattre, dans ce village au pied des montagnes de Chartreuse. En cette fin de XXe siècle, la modernité n’est pas encore arrivée et le temps est toujours rythmé par les saisons et les labeurs, les fêtes religieuses, les visites. Mais, intimement, les enfants pressentent les drames et souffrent. Les secrets eux-mêmes aspirent à se dire…
La Petite, entre délicatesse et passion, fragilité et violence, brode et tricote d’une main sûre son ouvrage et conduit le lecteur dans les tours et détours de l’âme enfantine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
« Un, deux, trois, quatre… »
Louis, une main sur les yeux, s’était mis à compter, et tous les cousins avaient quitté la pièce comme une volée de fauvettes, en direction de leur « planque ».
La petite resta un instant paralysée. Où irait-elle se musser ?
« Cinq, six, sept, huit… »
Les battements de son cœur s’accéléraient. Elle voyait Louis de dos, en bermuda beige et chemise à carreaux, qui scandait les secondes sur le frigo, de sa main libre. Le four électrique, au-dessus du réfrigérateur, vibrait sous les pulsations. Vite, il fallait se sauver. La crainte d’être découverte se mêlait à une trouble jubilation en son cœur.
« Neuf, dix, onze, douze… »
Elle fit du regard le tour de la pièce. Sous la table ? Il la trouverait aussitôt. Dans le bas du placard, à côté des pantoufles du grand-père ? Les battants grinceraient, en s’ouvrant.
« Treize, quatorze, quinze… »
Elle avait enfin trouvé. Elle avança sans bruit pour se dissimuler sous les patères, dans l’angle formé par le mur et la porte ouverte aux trois quarts. Elle s’apprêtait à se glisser derrière la veste bleue du pépé, qui sentait fort la sueur et la vache, quand elle sursauta. Raphaël y était déjà et lui faisait signe de se taire, en roulant ses gros yeux bleus. Un fichu de la grand-mère, qu’il avait fait choir en se dissimulant, jonchait le parquet.
« Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… »
L’estomac contracté et l’esprit en ébullition, elle se détermina pour l’unique cachette possible : entre le fourneau et le placard de l’évier, dans la petite remise où la grand-mère rangeait sa batterie de cuisine.
« Vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »
Louis ralentissait le comptage avec un plaisir sadique. Elle manœuvra délicatement la porte pour qu’il ne l’entendît pas, se coula à pas de chat, se tint accroupie, entre les poêles et les casseroles, et referma soigneusement le loquet.
« Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente ! J’arrive ! »
Son cœur battait encore la chamade ; elle le sentait cogner contre ses tempes. Essoufflée comme après une course, elle tentait de maîtriser sa respiration pour ne pas se trahir. Tout son sang avait afflué à son visage, et ses joues étaient brûlantes. Elle se tenait en boule, bras autour des genoux et genoux au menton. Elle devinait dans son dos la tige de l’écumoire et, contre son mollet, le contact glacé de la cocotte en fonte.
Elle tendit l’oreille, comme un animal traqué. Les pas de Louis étaient inaudibles. C’est à peine si elle l’entendait s’exclamer : « Trouvé ! » Tous les bruits lui parvenaient assourdis, comme si, à la distance, la ténèbre de la remise ajoutait l’enveloppe d’une épaisseur ouatée. Elle percevait le lointain brouhaha des adultes qui prenaient l’apéritif. Parfois, elle reconnaissait le rire de gorge, proche du roucoulement, de l’oncle Albert, qui fumait sans doute, près de la fenêtre, avec l’oncle Fernand. La petite s’y projetait en imagination. Les femmes s’affairaient. Tante Claudie sermonnait sa mère, toujours prête à se lever pour servir, jusqu’à s’épuiser à la tâche ; ses belles-sœurs ouvraient le placard pour sortir la cruche et les assiettes et dresser le couvert. La petite les voyait comme si elle s’y trouvait. Et le soleil miellé de ce jour d’août finissant coulait à flots entre les vitres ouvertes, ambrait le vaisselier où l’on rangeait les verres et les mazagrans, mollissait le vernis du bois qu’elle aimait gratter d’un ongle, rendait le papier peint plus orangé. Les faisceaux lumineux, où dansait la poussière, floutaient les coins, si puissants était leur éclat, en sorte que l’aïeule, dans cette pulvérulence dorée, semblait une apparition, les pieds campés dans ses chancelières, son corps lourd arrimé au fauteuil, un demi-sourire flottant sur son visage où les lunettes fumées dessinaient deux trous aveugles.
Soudain, la vitre en verre dépoli vibra. Louis avait dû ouvrir la porte qui donnait « d’en bas », comme disait le grand-père.
« Y f’rait beau voir qu’y m’cherche noise, et j’l’attraperais ! Y vaut pas mieux qu’son père, çui-là ! »
La voix du grand-père tranchait sur la rumeur familiale.
« Papa, ne remue pas le passé, je te prie », suppliait Claudie.
La porte avait claqué dans son chambranle. À nouveau les voix des adultes n’étaient plus qu’un lointain murmure. Mais les paroles du grand-père s’étaient insinuées dans le cou de la petite, comme un vilain courant d’air.
Elle revint mentalement dans le jeu. Elle recensa toutes les cachettes dans son esprit, en les comptant sur ses doigts. Il y avait, en face de la salle à manger d’en haut, au-delà du petit couloir d’entrée, qui servait aussi d’accès à l’étage, interdit aux enfants en pleine journée, une pièce servant de resserre et de buanderie, qu’on appelait « l’autre côté » et qui donnait accès aux toilettes et à la salle d’eau, étonnamment fraîches. Cela faisait trois cachettes au moins. Autour de la maison, on pouvait aussi se plaquer derrière le mur, de part et d’autre de la façade, ou s’enfermer dans le hangar, l’ancien four à pain, avec les outils du grand-père, ou encore derrière le muret du jardin, sans piétiner les salades.
Enfin, restait la cave.
À moitié troglodyte, creusée dans la côte, en face de la maison, close par une lourde porte de bois. La petite n’aimait pas cet endroit, à l’obscurité plus épaisse que la remise où, à travers le cadre de la porte, se faufilait un jour mince. Quand on passait l’entrée de la cave, en plus de l’odeur âcre d’humus, de vin vieux et de pomme, c’est ce trou noir, où l’on ne discernait rien et dont on ne mesurait pas la profondeur, qui sautait au visage. De quelles créatures était-il peuplé ? Une souris, parfois, passait entre les jambes du grand-père lorsqu’il allait y chercher du vin. Qui sait si ces ténèbres sans fond ne recelaient pas des monstres ?
Une nuit, la petite avait fait un odieux cauchemar : le grand-père la traînait par le bras en la menaçant de l’enfermer à la cave pour la punir de quelque faute. Elle suppliait, pleurait, hoquetait, criait, en proie à une angoisse terrible. Mais le grand-père demeurait ferme et la livrait aux mille dangers de l’ombre. La panique était telle que la petite s’était réveillée en sursaut, dégoulinante de sueur, haletante. Plusieurs minutes avaient été nécessaires pour qu’elle s’apaisât enfin.
Ce souvenir la fit frémir. Elle observa la pénombre où elle se trouvait à présent avec une crainte nouvelle. La remise n’était guère plus rassurante que la cave. C’était l’espace compris sous l’escalier menant à l’étage. Étaient-ce bien des poêles, des marmites et des casseroles qui étaient rangées ici ? L’ombre se jouait des objets d’usage courant, qu’elle remodelait en de sinistres anamorphoses. La petite, posant une main au sol, crut sentir sous ses doigts de la toile d’araignée. Elle frissonna et enfouit son visage entre ses genoux.
Ce fut soudain comme si le fil qui la retenait au monde se rompait, comme si elle chutait dans le vide. Happée par les ténèbres de la soupente, elle oublia le jeu.
Elle se sentit seule, abandonnée de tous, son cœur devint froid et minéral comme une planète inhospitalière. Les garçons l’avaient oubliée. Comme toujours. Elle croyait les entendre rire. Ils se moquaient d’elle, ou, pire, son existence leur était indifférente. Personne ne viendrait la chercher ici. Elle mourrait de faim et de chagrin. Aspirée dans le couloir de la peur, elle sentit bourdonner ses oreilles et vit éclore dans son imagination des fantasmagories semblables aux œufs monstrueux du crétacé. Des êtres informes, bouillie d’humanité, visqueux fantômes aspirant à se détacher de l’obscurité qui leur faisait une matrice commune, hurlaient dans le silence. La petite n’éprouvait pas seulement de l’épouvante à leur contact mais aussi, de manière inexplicable, de la honte. Comme si la seule vue de ces créatures pouvait la souiller. Et tout à coup le loup apparut. Tel un chien galeux, l’œil jaune et les dents suintant de bave, tous ses muscles bandés, il s’approchait de la petite. Il était là, dans la soupente. Il allait la déchiqueter et la dévorer.
« Eh ben, qu’est-ce qu’elle fait là, la p’tiote ! C’est-y pour cligne-musette ? » s’écria Séraphie en la tirant vigoureusement par le bras. La grand-tante avait la poigne solide et bienveillante, et la chair moelleuse. Dans ses yeux gris-bleu se lisait la bonté des vieilles femmes qui ont su traverser les tempêtes, en puisant du réconfort dans les bienfaits de la terre, les travaux et les jours, les floraisons, la douceur des bêtes et des couvertures de laine.
« C’est pas plus lourd qu’une poupée de son ! » ajouta-t-elle en lui pinçotant la joue, sans se douter qu’elle arrachait l’enfant aux griffes de la nuit. Elle attrapa ensuite le coquemar pour mettre à chauffer de l’eau sur le fourneau.
La petite Ophélie restait silencieuse à côté de Séraphie, presque surprise d’être à nouveau dans le monde des vivants. Dans sa petite robe amande à fleurettes, elle avait l’air en effet d’une poupée auprès de la grand-tante Séraphie, charpentée comme un homme, « une grande bringue », disait le pépé. Cette dernière saisit le crochet pour déplacer le cercle de fonte, dans un bruit de raclement. La petite contempla les étincelles, autour des bûches qui achevaient de se consumer.
Les garçons rentrèrent à cet instant, en groupe braillard et pressé.
« Ben, t’étais où ? » fit Raphaël, tandis que Jean feignait de ne pas la voir, cette petite sœur qui semblait l’importuner. Boris, Pierre et Côme, qu’on appelait Coco, jouaient des coudes pour arriver les premiers. Louis et Christophe devisaient sagement.
« À table ! » cria la tante Claudie, et les enfants s’engouffrèrent d’en bas, dans le brouhaha des adultes.

2
On avait placé les enfants en bout de table, vers le chiffonnier. Le grand-père présidait comme à l’ordinaire, du côté du vaisselier, entouré de ses fils Charles et Fernand, et de son gendre Albert. Il avait ôté sa casquette, et Ophélie s’étonnait une nouvelle fois des drôles de couleurs du pépé. Son crâne, dissimulé en temps normal par son couvre-chef, était tout blanc, ou plutôt d’un jaune pâle, alors que la peau de son visage et de son cou était rouge, tannée par le soleil et les intempéries. Comme sa chemise à carreaux gris et bleus n’était pas boutonnée jusqu’au col, on voyait que son thorax était de même teinte que le haut de sa tête. Et, pour l’avoir vu, quelquefois, torse nu, assis à la cavalière sur une chaise en paille, les coudes posés sur le dossier, tandis que la mémé lui rasait les rares cheveux du cou, Ophélie savait que ses avant-bras, jusqu’à la manche de sa chemisette, étaient aussi cramoisis que son visage. Dans ces moments furtifs, le pépé et la mémé avaient presque l’air timides et amoureux. Ils ne disaient rien, pourtant.
À côté des hommes, autour de la table, se tenaient les tantes, souvent levées pour le service. Elles encadraient la grand-mère, sa sœur Séraphie et leur mère à toutes deux, l’arrière-grand-mère Adèle. La table avait été dressée selon l’usage : assiettes et serviettes à fleurettes, couteaux à droite, fourchettes à gauche, et le broc d’eau ainsi que le pain au milieu, sur lequel le grand-père allait tracer la croix, de son opinel, avant de le rompre.
Comme toujours, quand on se trouvait réunis, les conversations fusaient en tous sens, dans un bourdonnement de ruche. Avec la porte vitrée fermée, on se sentait, tous ensemble, comme dans une cocotte. Très vite, la chaleur et le bruit augmentaient. Rouge et étourdie par l’ambiance, Ophélie essayait d’attraper, à droite ou à gauche, des bribes de conversations.
« T’étais caché où ? lança Raphaël à Coco, qui affectait un air de mystère, en lissant ses boucles.
— Une super planque, mon gars. J’me la garde. »
Les yeux de Raphaël brillaient de convoitise. Il fallait trouver le moyen d’arracher à Côme son secret.
« Et si on fondait une société secrète, toi et moi ? lui proposa Raphaël.
— Qu’est-ce que vous dites, les gars ? »
Louis et Jean, qui tendaient leur cou vers les comploteurs, paraissaient vivement interpellés.
« Poussez donc vos coudes, les enfants, qu’on puisse vous servir, réclamait tante Claudie.
— Oh non, encore de la soupe », soupira Boris.
Le potage fumait dans la soupière blanche où tante Claudie tournait lentement la louche, qu’on appelait la pauche.
« Ne cause pas et tends donc ton assiette, rouspéta le grand-père qui coupait le saucisson sur la planche de bois. Si t’avais connu la guerre, mon grand, disait-il en roulant les r, tu f’rais pas la fine bouche, va. »
« Quand les corbeaux sont trop saouls, ils trouvent les cerises amères », commentait naguère l’Adèle en patois. Cette formule était l’un de ses dictons les plus fameux. Désormais trop âgée pour participer aux discussions, elle demeurait silencieuse à table, concentrée sur ses cuillerées, présente à ses mondes intérieurs. Mais naguère, en femme autoritaire et maîtresse des lieux, elle ponctuait souvent les propos d’une sentence, maxime de prudence ou constat désabusé d’un comportement humain. Elle en avait toute une escarcelle.
Ophélie aimait les repas en famille. Mais, à chaque fois, elle avait l’impression que sa tête gonflait, sous la pression de la chaleur et du bruit, de l’humeur ambiante, vive, joyeuse et cependant tendue. Il lui semblait que son crâne aurait pu éclater. Dans ces moments, les adultes comme les enfants avaient besoin de s’agiter et de parler haut, de sauter du coq à l’âne, masquant les silences où peut-être quelque ange messager eût pu passer. Alors Ophélie ouvrait grand les yeux pour intensifier son attention. Parce que des choses advenaient, dans la maison. Des choses dont personne ne parlait jamais, sinon dans de rares phrases échappées d’une tante ou du pépé, dans un accès d’émotion vite ravalé, suivi d’une banalité, pour éviter d’attirer la curiosité des enfants. Il y avait des secrets. Elle les lisait dans les regards, dans la suspension d’une phrase, dans la vibration d’une voix. Même la maison livrait des messages à sa manière. Des objets étaient déplacés, que l’on cherchait longtemps. Les meubles craquaient.
Le brouhaha était tel, parvenu au degré le plus haut, qu’on entendait des bouts de phrases sans savoir qui les avait prononcés.
« Faudrait créer un nom de code…
— Fernand, veux-tu qu’je t’serve ?
— … prêter serment… et même avec du sang…
— Très bonne, ta soupe, Séraphie !
— Pour quoi faire ?
— Trouver un trésor, pardi…
— Qui veut de l’eau ? »
Les enfants tendirent leur verre tour à tour, après avoir constaté leur « âge », au chiffre inscrit sur le fond du récipient.
« Allez, les gars, un pour tous, sept pour un », dit Coco, l’aîné des cousins, en présentant le sien pour trinquer. Et les garçons firent tinter les verres, non sans gloussements et éclaboussures.
« C’est bien, les sept, dit Jean, mais les sept quoi ? Les sept mercenaires ?
— Faites moins de bruit, les enfants, réclamait Suzie. Belle-maman, je vous en prie, restez assise ! »
Contrariée dans son dévouement, la mémé Euphroisine avait été prise d’une quinte de toux interminable. Séraphie lui tendit un verre. Le grand-père roulait des yeux furibards. Quand il ne les raillait pas, il paraissait continuellement en colère contre les femmes de la maison, à commencer par la sienne, surtout quand elle avalait un aliment de travers et s’étouffait. Elle avait beau sortir alors son mouchoir de son tablier, pour atténuer la crise, elle toussait pendant de longues minutes, rouge et les yeux brillants, et l’on craignait qu’elle n’en perdît la respiration.
Après cet incident, n’ayant pas sa place, parmi les feux croisés des conversations, la petite ne tarda pas à s’abstraire dans ses rêveries, tandis que la rumeur des voix se faisait plus indistincte. Dans une sorte de nébuleuse, elle percevait désormais les voix sans saisir les propos.
C’était drôle… Le visage des grands-parents était tracé net, mais les tantes, à ses yeux, n’en avaient pas, ou seulement un visage collectif. Ou plutôt des bras, des mains qui coupaient du pain d’épices et des tartines, que l’on beurrait et parsemait de sucre, des voix qui distribuaient les goûters et de tendres attentions. C’étaient tatan Claudie, tatan Suzie et tatan Marie-Hélène. N’avaient-elles pas la même intonation, d’ailleurs, ou la même manière de s’exclamer, au milieu de la conversation, déclenchant les réactions des deux autres ?
Le repas touchait à sa fin. Le brouhaha saturait l’espace ; l’atmosphère était dense, surchauffée comme une étable. Les couleurs du papier peint, le vaisselier, les couverts, tout devenait indécis avec l’arrivée du soir.
*
Avant la tombée de la nuit, les garçons étaient descendus jusqu’au bassin du village. Quinze mètres de pente gravillonneuse, qui passait devant la maison Perrier, et on y était. Le bassin était au bord de la route. C’était leur quartier général. Ils l’investissaient en conquérants, à cheval sur la margelle, les pieds sur le plan incliné où les femmes, d’antan, étalaient les bleus des hommes pour les frotter à la brosse.
Le ronronnement du tank à lait des Perrier, dont la grange jouxtait la demeure, couvrait tout autre bruit. Perrier s’y cachait, comme d’habitude. Entendre le tank, le piétinement et le souffle des bêtes, parfois un meuglement, à travers les petites ouvertures, et ne voir personne, à part les chats qui rôdaient et grattaient le jardin de la Julienne, avait on ne sait quoi d’inquiétant. Même la Julienne avait un comportement bizarre. Quand les garçons étaient au bassin, elle les épiait, derrière ses rideaux, et disparaissait aussitôt, dès qu’ils l’avaient aperçue. Son regard était toujours fuyant et elle se signait régulièrement, comme si elle avait vu le diable. Et quand on lui adressait la parole, elle levait les bras par réflexe, comme si on allait la frapper.
« Une vraie sauvage, la Julienne », disait la mémé Euphroisine. D’ailleurs personne n’allait chez elle. À la Noël, il pouvait arriver qu’on entrât chez les voisins, les Marolliat ou les Francillon pour y chercher les étrennes : un sachet brun avec des clémentines et des papillotes, mais chez les Perrier, jamais. On aurait eu trop peur. Et de toute manière, on n’y était pas convié.
Grand-mère invitait les enfants à la clémence. Sans elle, ils auraient considéré la Julienne comme une sorcière. Voûtée, ridée, drôlement nippée, avec ses fichus, ses châles, ses jupes superposées, ses jambes sèches tout écaillées, marbrées de veines mauves et bleues, ses gros brodequins, elle parlait de plus en patois, de sorte que la jeune génération ne la comprenait pas… Elle avait tout l’air d’une vieille d’un autre temps, comme une émanation de la terre, de la terre rude et brune de Chartreuse, semée de rocs calcaires. Quand le bassin se trouvait de nouveau libre, elle s’en approchait, et faisait sa prière sous la croix, juste à côté. Elle y laissait régulièrement un bouquet. Mais, au moindre bruit de graviers, elle rentrait se terrer chez elle.

La petite, comme toujours, avait suivi de loin les garçons. Elle était restée un instant derrière la maison, les doigts serrés sur le grillage du jardin, qui s’effritait sur sa peau humide en grains rouillés, laissant comme une odeur de sang. Les garçons l’oubliaient souvent, unis comme un seul homme, dans leurs folles équipées. Elle savait bien ce qu’ils pensaient. L’attitude de Jean le lui signifiait souvent… Ils n’avaient pas besoin d’une pisseuse dans leurs pattes. Une fille… « à ne toucher qu’avec une fleur », disait grand-mère… un cœur trop tendre, une gamine toujours prête à chialer… Eux étaient déjà de petits hommes, nés pour le risque et l’aventure.
Au milieu des sept garçons, elle était la seule fille. Les garçons étaient forts et beaux. Ils la fascinaient, par leurs idées, leur morgue, leur goût de la transgression. Ils étaient bêtes, aussi. Ils ne remarquaient rien. Pourtant une simple attention de leur part colorait ses joues de rose. Car elle avait l’âme amoureuse. Elle rêvait d’eux sur son nuage.
Elle attendait un peu pour les pister, afin qu’ils ne la vissent pas. Du reste, dans l’enthousiasme qui les prenait de se retrouver tous ensemble, bien souvent, elle l’avait remarqué, sa présence demeurait invisible à leurs yeux. C’est ainsi qu’une fois ils l’avaient perdue, la pauvrette, un après-midi, aux Échelles, chez la tante Suzie qui préparait des crêpes. Elle baguenaudait, à quelques pas derrière eux, chantonnant et cueillant des fleurettes… Ils avaient gravi un escalier, parlant et riant fort… « Je les retrouverai en haut », s’était dit la petite… Mais en haut, les garçons avaient disparu. La petite était perdue…
Elle longea la grille du jardin jusqu’au bord de la route. Un poteau la dissimulait aux garçons.

Louis, avant de descendre au bassin, avait attrapé une feuille dans le placard d’en bas, et un stylographe dans le chiffonnier.
« Les gars, il faut qu’on prête serment. »
D’une écriture tremblée qui épousait les aspérités du bassin sur lequel il avait posé la feuille en guise de sous-main, il traça des signes que la petite, ne sachant pas lire, observait avec fascination.
« Allez, les gars », fit-il solennellement, en leur montrant une aiguille, qu’il avait dû chiper dans le panier à ouvrage de l’Adèle.
Fronts rapprochés, avec gravité, dans un silence initiatique, chacun à son tour pratiqua le rituel de l’aiguille et apposa son doigt, coloré de sang, sur la feuille gondolée. La petite, bouche bée, regardait s’accomplir le Mystère…
« Maintenant, dit Louis, jurez que vous n’en parlerez à personne.
— Je le jure », certifièrent-ils, tous ensemble, en levant la main.
Alors Louis roula le papier en tube, le glissa dans sa poche, et les Sept, unis désormais par un serment signé de leur sang, conspirèrent en chuchotant…
Le tank à lait avait cessé de bourdonner. On n’entendait plus que les grillons, qui crissaient dans le jardin potager, en contrebas de la maison. La lumière qui fusait d’en bas permettait de distinguer les tuteurs des haricots grimpants. L’air avait fraîchi. Au bord du bassin, les Sept paraissaient, Louis à la proue, Jean à la poupe et les autres vautrés sur le pont, les naufragés d’un vaisseau fantôme, dans le soir bleu d’été, à la clarté de la lune.

3
« On fait quoi, aujourd’hui ? » avait articulé Jean d’une voix enrouée, rompant le silence comme on lance un galet sur la surface lisse de la rivière pour en perturber un instant le calme étal. Sa sœur et son cousin Christophe, engourdis par la touffeur de l’été, ne répondaient point. Ses mots avaient vibré en un léger écho dans leurs esprits assoupis, puis la surface du silence s’était refermée sur ses paroles comme une eau profonde.
Ils étaient tous les trois assis sur le trottoir depuis un bon moment, devant la vieille maison, les mollets et les genoux tout blancs à force de traîner dans les graviers, en face du mur couvert de corbeilles d’argent.
Le rideau à mouches, à l’entrée, frémissait encore : le grand-père venait de partir. Il s’était épongé un instant le front avec un grand mouchoir froissé avant d’enfoncer sa casquette sur son crâne. Boule, l’énorme patou, qu’on appelait aussi Boulon ou le chien, s’était redressée avec peine sur ses longues pattes, prête à suivre son maître. La langue pendante et baveuse, elle haletait bruyamment, et ses grands yeux, au regard bon et un peu bête, étaient rouges de fatigue.
« Allez, p’tits, à ce soir ! » s’était exclamé le grand-père avec son accent savoyard. Puis de sa démarche lourde et sûre, il s’en était allé en direction du bois, une faucille à la ceinture, la Boule à ses côtés, qui dandinait des hanches. Les enfants l’avaient vu tourner derrière la maison des Perrier, ses godillots ripant sur les gravillons.
C’était l’heure de la sieste pour l’arrière-grand-mère Adèle. La grand-tante Séraphie l’avait aidée à gravir l’escalier menant aux chambres. Les enfants avaient suivi d’une oreille leurs pas pesants sur les marches grinçantes. À présent, les deux femmes, Séraphie et la grand-mère Euphroisine occupées au ménage, échangeaient de brèves paroles qui ricochaient par les fenêtres ouvertes, avec le bruit de la serpillière dégouttant dans le seau. La petite aimait bien voir le bois non verni du parquet, noirci par le temps, absorber l’eau, puis s’éclaircir en séchant. Mais grand-mère Euphroisine l’avait chassée avec une rudesse bienveillante.
« Ne reste pas dans mes pattes, mon petit. » « Mon petit » ou « petite Ophélie », disait-elle affectueusement.
Peut-être, en fin d’après-midi, devant la maison, sous le fil où pingolait du linge, traînerait-on une chaise de paille sur le trottoir afin que l’Adèle fît ses pelotons de laine, et, à la brune, les chats, qui connaissaient les bons coins, viendraient s’y étirer, la queue follette et les oreilles en arrière, pour jouir du petit air coulant de la venelle et de la fraîcheur des corbeilles d’argent.
Les enfants, désœuvrés, se sentaient englués par la chaleur écrasante à la manière de mouches figées dans le miel. Même le temps semblait empêché d’avancer. On entendait par moments Kapi, le chien bâtard des Perrier, tirer sur sa chaîne dans la grange attenante, et d’autres bruits plus confus. Le voisin, peut-être, qui espionnait les enfants dans l’ombre, l’œil luisant.

Ils vivaient tous ensemble dans la vieille maison : l’Adèle avec ses deux filles, Euphroisine et Séraphie, le grand-père Jules et les deux enfants, Jean et Ophélie. On avait convié Christophe, l’un des cousins des Échelles, à rester quelques jours.
La veille, le 2 août, on avait fêté la fin des foins avec toute la famille, comme chaque année. À la tombée de la nuit, les oncles et tantes étaient partis : Claudie, la fille de la famille et son mari Albert, avec leur fils Côme, le plus âgé des cousins, Fernand, le frère de Claudie et sa femme Suzie, avec Boris et Pierre, qui prétendaient couler des jours tranquilles sans leur aîné Christophe, invité pour une quinzaine dans la vieille maison, puis Charles, le « petit dernier » des grands-parents, avec son épouse Marie-Hélène et leurs enfants, Louis et Raphaël.
Le mois de juillet avait été si beau qu’on avait fané sans discontinuer. Le grand-père avait terminé avant les Marolliat et les Francillon, et de mémoire ce n’était jamais arrivé qu’il achevât les fenaisons à la fin du mois.
Les enfants avaient aidé un peu aux champs, à leur mesure. Ils avaient ratissé, en plein soleil, quelques après-midi, l’herbe sèche demeurée sur le pré après qu’on avait calé les bottes sur le transporteur. La petite aimait, en fin de journée, accrochée aux ridelles de l’engin, assise sur les quelques bottes restantes qui piquetaient ses cuisses, cahotée sur le chemin des Monts, rentrer avec le grand-père. Le transporteur faisait un vacarme tel qu’on pouvait hurler sans que personne n’entendît, et on était secoué si fort qu’on se sentait vibrer des pieds à la tête. Dans les faisceaux de lumière qui traversaient les ridelles dansait la poussière de foin, qu’on respirait âcrement. Fauchés ras, les champs, asséchés par un ardent mois de juillet, paraissaient jaunes au soleil de la fin d’après-midi. Les arbres y projetaient leurs ombres. Seules désormais les corneilles y becquetaient quelques graines, arpentant les sillons dessinés par les roues du transporteur, comme des pèlerins devisant, avant de reformer leurs escadres.
Christophe soupira.
Il avait oublié qu’on s’ennuyait à la montagne, qu’il ne s’y passait rien.
« Et si on allait au ruisseau ? » Le sourire des deux autres valait acquiescement.
Les enfants partirent en direction des Monts. On longea la ruelle semée de paille, entre la maison des Perrier et le mur soutenant les hauts du village : on y passait toujours très vite, et avec crainte. Kapi, sorti brusquement de la grange où il se terrait, aboyait et menaçait de mordre, au bout de sa chaîne, ou Perrier regardait les enfants d’un air torve, sans les saluer. Il fallait se méfier de lui disait le grand-père ; il buvait. Il n’était que de voir les litrons de rouge vides renversés, devant la porte de la grange.
On longea le bûcher du grand-père, vis-à-vis de l’escalier où parfois, l’été, on s’asseyait pour discuter au frais, entre deux petites mottes de mousse. On y entendait par moments la voix aigrelette de la mère Francillon, qui trouvait toujours à râler. Au-dessus de l’escalier était scellé un drôle de crochet dont on ignorait l’usage.
La proposition de Christophe leur avait donné de l’allant, et les langues se déliaient à présent.
« Y a de vieilles roues de poussettes, dans le hangar. On pourrait fabriquer des karts. Faudrait demander au pépé, avait lancé Jean, tandis qu’ils passaient en vue de l’escalier du village, en roulant des graviers sous leurs souliers.
— Ah oui, avec les planches qu’il remise à la grange ! »
La petite trottait derrière les garçons, sans perdre une miette de la conversation.
« Mon rêve, disait Jean, ce serait même de fabriquer une cabane roulante, tu vois. Y aurait tout, à l’intérieur : cuisine, bureau, lit… Je pourrais y vivre, y dormir. Et avec ça j’irais jusqu’au château de la Roche-Fendue. »
Il imaginait les planches de contreplaqué, le volant, la banquette, la table, et même les rideaux, à carreaux blancs et rouges, de l’unique fenêtre, et son départ sur l’asphalte… Alors, le souvenir furtif d’un autre véhicule se juxtaposa au rêve de la cabane. Une route verglacée, un paysage de neige, une matinée lourde d’anxiété suspendue, une voiture, qui avait peiné à démarrer, glissant lentement en suivant les lignes courbes des virages du Frou… mais Jean chassa ces images de toutes ses forces, pour esquiver le chaos dont elles étaient porteuses et oublier ce boulet qui venait de se loger dans son ventre. Il bouscula sa sœur. Son petit visage sembla se chiffonner et il en éprouva un plaisir fugace et sournois.
Les enfants avaient dépassé la maison des Francillon et cheminaient en direction de la grange du pré qui appartenait au pépé, sur la colline semée de pommiers tordus. Quelques veaux y ruminaient à l’ombre des arbres. »

Extraits
« Mais il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre. Alors, dans la pénombre grandissante, où des ombres indécises pouvaient surgir, on pressa le pas. De retour à la maison, on monta sans bruit dans les chambres: le pépé s’était assoupi sur son poing, d’en haut, à côté de son bol de soupe. L’Adèle dormait peut-être déjà, à l’étage. » p. 98

« Mais la vieille maison résistait aux assauts. Elle gardait les secrets de la famille, telle une malle bien close, un cercueil, à la manière de chacun de ses hôtes, savoyards taiseux, portant le poids de la honte. On ne disait jamais un mot de trop. Chaque parole était patiemment pesée. L’Adèle avait toujours prôné le silence et la discrétion: « Derrière cises et buissons, faut pas dire sa raison», déclarait-elle. Il fallait mettre sous le boisseau tout ce qui était bizarre, tout ce qui sortait des sentiers battus. Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.» p . 169

Sarah Perret se présente:
« Je suis née le 1er octobre 1976 à Chambéry. Le premier livre que j’ai lu à 6 ans, offert par ma grand-mère, Les Malheurs de Sophie, m’a révélé la passion de ma vie : la littérature. À 11 ans, je savais qui je voulais devenir: un écrivain. Je lisais sans mesure : un livre par jour ; j’allumais ma veilleuse pour ne pas alerter mes parents. Le Grand Meaulnes, Pêcheur d’Islande et L’Âne Culotte ont été des éblouissements. J’ai passé mes étés d’adolescente à lire, avec pour discipline 100 pages par jour. En première, j’ai lu, parmi d’autres lectures, l’intégralité d’À la recherche du temps perdu. Je me suis d’ailleurs enfermée, pendant des années, au milieu de ces murailles de livres, devenues ma citadelle, ma tour d’ivoire. Parallèlement, j’écrivais (activité longtemps restée secrète) : mon journal, des pastiches, des idées sur des bouts de papier, des débuts de roman, des lettres d’amour… Mes tiroirs en sont remplis.
Aujourd’hui encore, il ne m’est pas possible de vivre ma vie sans l’écrire. J’ai choisi des études de lettres modernes, qui m’ont conduite en hypokhâgne et khâgne au lycée Berthollet à Annecy et au lycée Lakanal, à Sceaux, pour une seconde khâgne, sur les traces d’Alain-Fournier. Depuis 1999, j’essaie de transmettre ma passion à mes élèves de lycée, et à mes étudiants.
Parmi mes réussites littéraires : j’ai été finaliste du prix de la nouvelle érotique 2017 et ma nouvelle Sparagmos a été publiée dans le recueil Ta maîtresse, humblement (Au Diable Vauvert). Et j’ai soutenu une thèse en décembre 2020 à l’université Paul Valéry-Montpellier III: Édition critique des œuvres de Sarasin. »
Quand on interroge Sarah Perret sur son roman, elle explique que cette histoire la hante depuis une trentaine d’années: «La première version, écrite l’été de mes 16 ans, s’appelle Mon grand frère. En 2017, alors que ma mère exprimait son regret d’avoir perdu la demeure familiale, vendue lors du départ de mon grand-père en maison de retraite, j’ai eu de nouveau l’envie de réécrire cette histoire, en décrivant la vieille maison telle que mon souvenir la restituait, avec ses recoins, ses odeurs, et toutes les images des étés passés avec mes frères et mes cousins.
Je me suis imprégnée aussi de tous les récits de mes grands-parents, de mes parents. J’ai mêlé à mes propres rêveries des anecdotes familiales et locales, que j’ai transposées, romancées, découvrant parfois d’étranges coïncidences entre mes personnages « inventés » et des membres de l’arbre généalogique.
Ce roman, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui de mes ancêtres, paysans de Chartreuse – des vies modestes, pétries d’humanité.»

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Ma théorie sur les pères et les cosmonautes

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En deux mots
Noé a du chagrin. Il vient de perdre Beatriz, sa mère de substitution, emportée par un cancer. Le garçon va alors se replier sur lui-même avant de participer à un atelier cinéma. Il se lance alors dans la réalisation d’un film-hommage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le film de sa vie

Ce premier roman de Pauline Desmurs raconte la difficulté à vivre d’un garçon sans père, vivant avec une mère trop absente et dont la mère de substitution est emportée par un cancer. C’est dans son imagination, et avec une petite caméra, qu’il va faire son deuil.

Noé est un solitaire. Un peu par la force des choses, parce que son père n’a jamais quitté sa femme, comme il l’avait promis, pour fonder une nouvelle famille. Il a préféré abandonner sa maîtresse avec son enfant, après lui avoir choisi son prénom. Sa mère, qui doit subvenir à leurs besoins, n’est guère présente. Et Beatriz, qui veillait sur lui et qui était quasiment sa mère de substitution, meurt d’un cancer foudroyant. Alors Noé trouve refuge dans son monde. Il préfère parler aux arbres qu’avec ses copains de classe et cherche à comprendre ce monde étrange, si difficile à appréhender. Un monde à hauteur d’enfant, où la naïveté le dispute à la poésie. Un monde que sa grand-mère, venue suppléer à l’absence de Beatriz, ne respecte pas – elle jette à la poubelle le petit mot écrit par Beatriz – et lui vaut l’inimitié de son petit-fils. Heureusement, trois personnes vont l’aider à relever la tête. Charlotte, la fille de la voisine, avec laquelle il peut partager sa peine. Alexandre, qui hante aussi les cimetières, et qui partage avec lui une quête d’un monde apaisé et Patrice, l’animateur de l’atelier de films, qui lui apprend à manier la caméra et voit en Noé un garçon plein d’idées. Il décide de lui confier une petite caméra. Dès lors, il va totalement s’investir dans son projet de film-hommage à Beatriz. Il oublie sa grand-mère, son père, même si ce dernier essaie de «rattraper l’irrattrapable» et madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance pour construire son scénario.
À 21 ans, Pauline Desmurs a su construire, en se mettant dans la tête d’un garçon d’une dizaine d’années, un univers protéiforme qui lui permet d’aborder différentes thématiques sur un ton allègre, avec beaucoup d’humour et ce, malgré le drame vécu. Il y a d’abord ce deuil, omniprésent, est qu’il est si difficile d’accepter. Il y a ensuite l’absence du père, un thème abordé par l’incompréhension, mais aussi la colère. Plus étonnant, la poésie et la littérature, à travers la figure tutélaire de Marina Tsvetaïeva dont les mots sont un baume pour tous ceux qui souffrent.
La langue poétique, c’est l’autre tour de force de ce roman. Pauline Desmurs a su trouver, entre les trouvailles de l’enfant et ce qui serait une écriture d’adulte, un style allègre, souvent drôle, qui emporte très vite le lecteur dans cet univers qui donne des couleurs au noir.

Ma théorie sur les pères et les cosmonautes
Pauline Desmurs
Éditions Denoël
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782207165300
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je crois que je n’aurais pas aimé être beau, c’est trop fragile, trop figé, en quelque sorte. On craint que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon. »
Noé vient de perdre Beatriz, qu’il adorait. La disparition soudaine de celle qui vivait avec sa mère bouleverse son monde. Il rejette les adultes qui l’entourent et pense à son père, dont il vit l’abandon comme le voyage sans retour des cosmonautes. Les théories qu’il échafaude pour endiguer la violence qui le traverse ne suffisent pas, jusqu’à ce qu’il trouve enfin le moyen de dompter sa douleur.
Porté par une écriture singulière, ce roman capture le mélange de tristesse et de lumière d’un gamin confronté aux fêlures du monde. Une exploration irrésistible de l’enfance dans ce qu’elle a de plus fragile, mais aussi de plus inventif et endurant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Maze (Théophile Laverny)
Chronique suivie d’un entretien
Blog Squirelito
Blog Domi C Lire


Pauline Desmurs présente son premier roman © Production éditions Denoël

Les premières pages du livre
« 1
Je ne me rappelle plus exactement ce qui s’est passé quand j’ai appris pour Beatriz. Je crois qu’au début j’ai chuchoté : non. Et puis d’un coup j’ai hurlé : non, non, non, non ! J’ai pensé qu’ils s’étaient trompés, que c’était faux. Autour de moi, ils disaient qu’ils comprenaient mais que je ne devais pas crier parce qu’on était dans un endroit avec plein d’autres gens et personne n’avait envie de m’entendre. Ensuite, j’ai eu envie de crier à tout jamais. Jusqu’à ne plus avoir de voix, plus d’air même. Jusqu’à ce que mes poumons se déchirent comme ses poumons à elle. J’aurais gardé juste le droit, et à nous deux on aurait eu une paire de poumons valable, pile ce qu’il faut, un ticket pour continuer la vie. Mais j’ai toujours mes deux poumons intacts.
Il faut dire que je faisais partie des enfants bêtes quand j’étais petit. Je pensais que les pompes funèbres étaient des magasins de chaussures pour les morts. C’est con les enfants quand ils ne savent pas encore. Selon ma théorie, c’était assez sportif, la mort, et ça demandait un matériel adapté. Quand on me disait que les morts allaient au ciel, je les imaginais grimpant sur une échelle. Je m’en foutais des morts des autres puisque je l’avais elle, avec ses poumons, alors je n’envisageais que le côté pratique. En y repensant, c’est vrai que les nuages ne me paraissaient pas assez solides pour y appuyer une échelle. Et puis je connaissais plein de gens qui avaient eu des morts, mais si je fouillais dans ma mémoire, je n’avais pas vu tant d’échelles. Pourtant je me disais que, peut-être, la nuit, les échafaudages se transformaient en échelles pour les morts, qui eux-mêmes ensuite se transformaient en étoiles. Comme celles qu’il y avait sur les manches de mon pyjama, aujourd’hui trop petit. Maintenant je sais. Et je préférais quand j’étais con. C’était quand même plus facile.

2
Cette nuit, j’étais terrifié. Je me suis figé dans mon lit. C’était à cause du froid de l’absence, dont je venais de me rendre compte. Comme si j’avais été transpercé par un grand couteau glacial qui d’un coup m’avait tranché les dernières pensées d’espoir. Quand j’ai saigné des lèvres, j’ai compris que je me mordais trop fort. Comme si je me punissais pour ces couteaux froids venus annoncer que l’absence durerait toujours. Il n’y a sûrement pas tant d’autres enfants qui dorment avec des couteaux froids dans le corps et la tête. C’est le moins qu’on puisse dire pas de chance. J’aurais préféré une peluche à serrer contre moi pour penser à Beatriz. Mais je n’avais que des couteaux froids. J’ai eu envie d’en choper un au vol (aucune main ne tient les couteaux dont je parle, ils sont comme suspendus) et de me trancher le cou avec. C’est vrai, j’ai voulu mourir d’un coup d’un seul. Simplement disparaître : n’être qu’un corps lourd de mort. Finalement, je me suis endormi.

3
On m’a dit : ça va pas bien, Noé, tu es fou là-dedans. Ça va pas de crier comme ça en public, au beau milieu du monde, sans raison ? J’ai pensé très fort : on ne crie pas. Beatriz, reviens, reviens vite ! Je t’expliquerai en route. Tant pis, on va te chercher une tombe ailleurs. Autour de la fontaine les gens ne veulent pas que tu nages ici pour toujours. C’est peut-être des questions de propriété. Les propriétaires n’aiment pas voir des enfants au pantalon tout retroussé marcher au milieu des fontaines des tas de feuilles mortes dans les mains.
Puisque la fontaine c’était pas possible, je me suis dirigé vers le cimetière. J’ai déambulé dans les allées en shootant dans un caillou. Je m’étais dit : je shoote, et quand j’aurai shooté cinquante-six fois ce sera là, la tombe de Beatriz. C’était pas de chance qu’il y ait déjà ce vieux monsieur juste devant, mais je me suis pas démonté. Il y a plein de place sous la terre ; il paraît que la mort ça fait fondre les gens. Alors, au bout de cinquante-six fois, j’ai dit : bonjour là-dedans. Ça signifiait : c’est bon, Beatriz, tu peux venir ici, ce sera celle-là ta tombe, à côté de Claude Helias, comme il y avait écrit sur la stèle. Le vieux monsieur n’a pas compris et m’a dit bonjour. À moins que lui aussi ait eu l’intention d’inviter ses morts. Mais je ne crois pas ; il semblait être là depuis un petit bout de temps déjà et connaître plutôt bien la dame sur la photo. Je l’ai su à la façon dont il la regardait, avec des yeux pas si mouillés mais qui faisaient comme fouiller l’image. À côté de cette photo, j’ai posé les feuilles que j’avais ramassées. Moi non plus mes yeux ne sont plus si mouillés. Au début, je me retenais de pleurer, mais après je craignais de finir bossu à cause des larmes qui chatouillent dans les vaisseaux et qui se nichent là où elles peuvent. Alors, comme j’ai des ambitions à la grandeur moi, j’ai carrément refait une opération de l’écluse. Oui, quand Beatriz est morte, j’ai replongé dans cette fameuse ère des écluses qui était apparue au temps jadis. Le temps jadis, c’était sept ans plus tôt. Quand j’avais fini par comprendre que le père ne reviendrait pas.
Si la vie m’a appris une chose, c’est qu’on ne peut compter que sur soi. Je m’étais alors nommé commandant général des armées. Mon armée était constituée de mouches, qui pullulaient cet été-là. J’étais aussi assisté d’une Barbie que j’affectionnais alors beaucoup, même s’il lui manquait une jambe. Quand je parlais, les mouches se frottaient les mains, prêtes à se plier à la moindre de mes volontés. Elles me semblaient être les meilleures alliées ; une certitude acquise après une observation minutieuse de plusieurs heures. Je m’étais étonné que de si petites bêtes puissent voler aussi vite. Je me disais : si seulement les humains pouvaient aller à une vitesse pareille, en proportion ! Je les imaginais se rentrant dedans, tout déboussolés d’être si rapides. Et je rigolais, heureux d’avoir découvert la supériorité des mouches, qui restaient pourtant modestes avec leurs yeux rouges comme des alarmes prêtes à hurler au premier de mes ordres. Je méprisais mamie qui, après m’avoir surpris une fois vautré sur le parquet à regarder mes mouches manger, m’avait dit qu’il s’agissait sans aucun doute de la plus répugnante espèce de tout le règne animal. Mais moi, je les gouvernais silencieusement, et j’étais inatteignable. C’était ça, la puissance. Je menais des opérations militaires partout où je le pouvais. Pour vérifier l’état de mes armées, dès que je voyais une mouche, je déposais des morceaux de pêche à côté et ça ne manquait pas : le reste de la troupe rappliquait à chaque fois.
Je devais me montrer exemplaire devant mes soldats toute la journée. Mais la nuit, quand personne ne me voyait et que les mouches étaient au repos, je menais donc des opérations de l’écluse, comme je les avais baptisées. Quand j’enlevais mon uniforme de commandant général des armées pour enfiler mon pyjama, je me laissais aller en secret aux contre-offensives. La nuit, je chialais toute mon âme. Les larmes me roulaient dessus comme des boulets de canon. C’était ça, la guerre.
Cette nuit-là, celle de la mort de Beatriz, je suis en quelque sorte revenu à cette époque d’intensité militaire. Oui, je me suis éclusé corps et âme. Un petit enfant qui se prend pour Dieu auprès de ses mouches. Je n’étais plus si petit et je n’avais plus de soldats mais je me suis éclusé pendant de longues heures. Puis, à un moment, j’ai senti que j’étais tout sec.

4
Le vieux monsieur du cimetière s’appelait Alexandre. Quand il m’a interrogé sur mes feuilles, je lui ai raconté à grands traits l’histoire de Beatriz. Que c’était l’amie de maman, sa meilleure amie, qui était devenue comme une mère pour moi vu que la mienne travaillait. Je lui ai aussi raconté le mois de mars, quand on avait su pour la tache sur la photo, et le mois de mai, quand la tache s’était répandue tout autour, comme me l’avait expliqué maman. C’était un rendez-vous important parce que maman n’était pas allée travailler ce jour-là. Les médecins leur avaient appris à toutes les deux que la tache ne pouvait plus être réduite et que la couleur allait se propager dans les semaines qui suivraient, ou dans les mois si par chance l’encre ne coulait pas trop vite. Beatriz a été très forte mais la tache était bien plus vicieuse.
On aurait dit qu’elles s’étaient mis du coton dans la bouche pour amortir le coup, parce que Beatriz et maman n’ont jamais prononcé le mot « cancer ». Le mot « tache » c’était une sorte de pare-chocs pour raplatir les nodules, qui n’arrêtaient pourtant pas de grossir. Comme je ne voulais pas divulguer mes secret-défense (rapport à la sécurité des troupes), maman et Beatriz n’ont jamais su qu’elles s’adressaient à un garçon qui dans son enfance avait été militaire et avait vécu suffisamment de batailles pour prononcer le mot « cancer ». Mais elles, elles n’avaient jamais été soldates et ça leur faisait trop mal. Alors on taisait le mot qui nous fauchait le moral rien que d’y penser.
La veille du rendez-vous aux taches indélébiles, je m’étais promis de faire la révolution. Un bout de plâtre était tombé du plafond pendant que maman prenait sa douche. Je l’avais entendue s’exclamer de sa voix rauque : « Oh merde, c’est quoi encore ce bourbier ? » Puis elle était sortie de la salle de bains enroulée dans sa serviette, le bout de plâtre orphelin sous le bras, exaspérée : elle allait devoir parler à ce propriétaire qui rechignait toujours à respecter la loi et la méprisait depuis qu’elle avait payé le loyer avec une semaine de retard. Elle s’était fait virer de son boulot aux musées de Paris et avait dû en trouver un nouveau.
C’est une personne exécrable, le propriétaire. Une fois, il est passé avec un réparateur pour faire un devis, les plaques de cuisson n’étant plus aux normes. Comme maman travaillait, c’est Beatriz et moi qui lui avons ouvert. Il ne nous a pas adressé la parole et, quand il a eu maman au téléphone la semaine suivante, il lui a fait comprendre que ça ne lui plaisait pas qu’il y ait deux femmes et un enfant qui vivent ensemble dans son appartement. Comme s’il avait son mot à dire, celui-là.
Alors, quand le plâtre de la salle de bains s’est décroché, j’ai demandé à maman si elle voulait que je le fasse, que j’appelle monsieur Sourat pour lui apprendre pour la douche. Elle m’a remercié et s’en est occupée sur-le-champ.
Après quelques appels en absence, monsieur Sourat a fini par décrocher.
« Olivier Sourat, je vous écoute, il a dit de sa voix de daim.
— Madame Kerbaux, je vous appelle au sujet de l’appartement. »
Maman lui a expliqué pour le plafond qui venait de lui tomber dessus alors que tout était normal aux alentours, pas de tremblement de terre à signaler. Il recevrait dans la matinée une photo dans sa boîte mail. Monsieur Sourat a demandé en retour si on n’était pas un peu trop à prendre des douches dans cet appartement. Maman a exigé qu’il appelle quelqu’un pour réparer le plafond, qui n’était quand même pas beau à voir. Monsieur Sourat a voulu savoir combien de douches l’amie de maman qui n’était pas signalée sur le bail prenait chaque jour. Maman a déclaré qu’elle lui laissait jusqu’à la fin de la journée pour lui annoncer quand viendrait le réparateur.
« Vous êtes têtue, ma petite, il lui a répondu.
— J’espère que ce n’est pas à moi que vous vous adressez de la sorte, a rétorqué maman.
— Elle détruit mon appartement et elle ose s’énerver. »
Maman est restée courtoise.
« J’attends des nouvelles du réparateur. Bonne journée.
— C’est ça, ma petite. »
Et maman a raccroché, noté l’heure de l’appel et pris en photo le plafond et le bout de plâtre qui trônait désormais dans le salon, pour avoir des preuves au cas où.
Après cet échange révoltant, je m’étais dit : aujourd’hui on va renverser ce qui est injuste, tout d’un coup faire la révolution. Pour ça, j’avais préparé une bouteille avec de la pisse à l’intérieur. Je savais que monsieur Sourat n’habitait pas très loin du travail de maman et je comptais aller chez lui pour déverser le contenu de la bouteille dans sa boîte aux lettres. Pour qu’en l’ouvrant il en ait sur ses chaussures – en daim comme sa voix –, et pour que ses lettres avec plein de chiffres pas possibles soient toutes gondolées. Une petite vengeance personnelle, quoi.
Mais, ce jour-là, celui du rendez-vous aux taches indélébiles, je n’ai pas eu le temps de faire la révolution. J’ai senti dès qu’elles sont rentrées, Beatriz et ma mère, qu’il se passait quelque chose de grave. Quand j’ai vu leur mine défaite, j’ai d’abord pensé qu’elles avaient trouvé la bouteille et allaient me demander des explications. Elles avaient l’air triste et en colère et j’ai cru qu’elles étaient déçues. Qu’elles n’avaient pas compris le sens du projet alors que moi je voulais simplement faire savoir à Sourat que, parfois, quand on ne s’y attend pas, le destin nous pisse dessus. Et que ça peut arriver à tout le monde, même à lui avec ses chaussures en daim. Mais ce n’était pas ça. Elles n’en avaient rien à faire de mes bouteilles de pisse et du daim de Sourat maintenant que Beatriz était toute tachée. Quand elles m’ont expliqué la situation, je leur ai dit : « Beatriz, ta tache, c’est pas possible. J’ai vu qu’on avait envoyé une fusée sur Mars pour y chercher des traces de vie. Peut-être qu’on pourrait faire pareil pour ta tache ? Forcément, il y a de la vie dedans, ce n’est pas possible sinon. » Ça m’a tracassé cette histoire.
Le soir de cette journée où la révolution avait avorté, je ne me souviens plus trop de ce qu’il s’est passé dans mon petit cerveau. Je me promenais dans mes rêves, naviguant ainsi à moitié réveillé. Coincé dans ma tête, j’imaginais des cosmonautes qui auraient atterri dans les poumons de Beatriz et planté un drapeau pour dire : c’est bon, on est là, on a ramené la vie. Mais, si vous voulez mon avis, les cosmonautes, ils n’en ont rien à foutre, ces espèces d’égoïstes.
Les soirs suivants, maman et Beatriz ne parlaient pas trop. De mon côté, j’ai essayé de détendre l’atmosphère. Ce n’était pas facile mais j’ai chanté deux ou trois chansons que m’avait apprises Beatriz un bon bout de temps avant. En faisant le clown et des grimaces avec ma tête. Parfois, je me vois dans le miroir et je me dis : c’est fou ce qu’on peut faire avec ses traits. Des têtes fofolles, des têtes nunuches, des têtes qui ne comprennent pas. On se métamorphose en un claquement de gueule. Je crois que je n’aurais pas aimé être beau. C’est trop fragile, trop figé en quelque sorte. On passe son temps à craindre que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon.

5
Il paraît que je ressemble un peu à mon père. Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai vu sur les photos que maman m’a montrées un jour. Il avait les yeux marron ; les miens sont verts. Je tiens de maman mes taches de rousseur éparpillées en poussières sur ma figure, douces comme le lait. Lui avait la peau épaisse : sa moustache lui tirait les traits vers le bas. Maman, qui pensait me faire plaisir en me donnant des racines paternelles, a maintenu que nous avions, lui et moi, une expression commune, une façon de lever les yeux avec un air espiègle. Ça ne m’a pas trop plu d’être une branche de cette racine moche et moustachue. C’est à ce moment-là que je me suis entraîné à me défigurer jusqu’au méconnaissable. À froncer les sourcils et à planter mon regard dans celui des autres pour leur faire baisser les yeux. Il était hors de question d’être espiègle comme lui. Moi, j’étais plein de gravité.

6
Quand je suis arrivé au cimetière, la semaine suivante, Alexandre était déjà là. Il vient tous les jeudis, pour observer sa mère. On ne s’est pas dérangés, silencieux qu’on était l’un à côté de l’autre. Moi, de toute mon énergie j’essayais de dire des choses à Beatriz. Qu’elle me manquait mais que je tenais le bon bout parce que je n’ai pas le choix. Je lui demandais si son corps était à présent entièrement taché et si la tache avait enrobé les autres corps près du sien dans sa tombe. Je lui ai dit aussi que maintenant qu’elle n’était plus là c’était bien malin : j’avais beaucoup trop de temps pour penser au vide qui me triturait les tripes.
Alexandre m’a demandé si j’avais un téléphone. À quoi ça aurait servi ? Il n’y a pas de réseau où je veux appeler. Et puis ma mère répète toujours qu’à cause de ces cochonneries un matin dans cinquante ans on se réveillera tous aveugles. Je la crois quand même un peu. C’est pour ça qu’en prévision je scrute tout, pour me rappeler, au cas où. On ne sait jamais. Comme ça, j’espère être plus malin que tout le monde. J’ai l’impression d’avoir une longueur d’avance vu que je sais déjà qu’il faut s’en foutre de pas mal de choses.
À vrai dire, depuis sa mort, j’avais déjà composé quelques fois le numéro de Beatriz. Je savais qu’elle ne répondrait pas mais je voulais entendre sa voix dire après deux secondes de silence : « Bonjour, c’est Beatriz, apparemment je ne suis pas libre dans l’immédiat, mais vous pouvez réessayer plus tard ou m’envoyer un message, et je vous répondrai. Passez une bonne journée. » Je la connaissais par cœur, sa messagerie, et ça m’avait fait triste de me dire que jamais plus elle ne me rappellerait. Pourtant, dans la vie il faut croire. Alors j’avais choisi de lui laisser un message vocal et de lui envoyer un texto. Je lui avais dit : « Beatriz, tu me manques quand même et tu manques à maman. J’aimerais bien que tu me dises si c’est vrai que les morts se transforment en oiseaux. Figure-toi que maman a toujours ton bracelet autour du poignet. Quand elle mourra elle aussi, je me dis que ces bracelets ce sera un peu comme un GPS : vous n’aurez pas trop de mal à vous retrouver dans la grande conscience du ciel. C’est pratique les GPS. Et puis après vous aurez quatre yeux ronds d’oiseau pour me repérer quand ce sera mon tour d’en être un. Je sais que tu vas pas me rappeler mais je ne t’en veux pas. Je te dis à bientôt dans le ciel. » Puis j’avais raccroché, et ça avait été là, la nuit des écluses.
Maman et Beatriz avaient le même bracelet : violet pour maman, comme la couleur du papier peint mais en plus beau, et jaune pissenlit pour Beatriz. Elles les avaient achetés en se regardant très fort. J’en ai même eu des frissons tellement c’était puissant, cette tendresse qui sortait d’elles. C’était un jour où on s’était dit qu’on voulait partir un peu de Paris et de la région. Et puis ça ne m’a pas échappé que quand Beatriz est partie maman a récupéré son bracelet puis lui a passé le sien en échange. Ça lui va bien aussi, le jaune au poignet. Souvent, le matin, quand elle boit son grand bol de café, je la vois triturer son bracelet jaune. Moi aussi, ce jour-là, j’aurais voulu avoir un bracelet pour faire partie de leur jeu. Mais j’avais bien senti à leurs regards que ça aurait abîmé le moment si j’avais réclamé quoi que ce soit.
Le week-end où maman et Beatriz s’étaient acheté les bracelets, nous avions loué un gîte juste une nuit. C’était une toute petite maison avec un vieux banc en pierre à côté de la porte d’entrée. Lors de notre balade, on avait ramassé des fleurs sauvages dont on avait fait une tisane. Comme des sorcières. Je n’arrivais pas à dormir, et quand j’étais descendu me chercher un verre d’eau j’avais vu maman et Beatriz tirer les cartes. Elles avaient trouvé un tarot sur une étagère. Les cartes étaient belles, colorées. Elles avaient été peintes à la main. Ça m’avait perturbé de voir des adultes y accorder du crédit. Je leur avais demandé si elles croyaient vraiment qu’un jeu pouvait prédire le destin. Maman était restée silencieuse et Beatriz m’avait répondu qu’on pouvait écouter ce que nous disaient les cartes sans pour autant s’y fier absolument. Mais que parfois ça pouvait aider à s’orienter. Elle m’avait soudain parlé de quand elle avait été malade, pas des nodules qu’on n’avait pas encore trouvés, mais de l’alcool. Ça m’avait fait bizarre, elle ne parlait jamais de cette période-là. Maman avait continué de se taire. Beatriz m’avait alors raconté qu’à un moment elle avait bu de façon continue, du mauvais vin, n’importe quoi du moment que c’était de l’alcool. Qu’elle ne sentait même plus le goût, qu’elle n’appréciait pas, qu’elle se dégoûtait, mais qu’elle buvait simplement parce que l’absence de sa mère était devenue impossible pour elle.
À cette période, elle ne répondait plus au téléphone, pas même aux appels de maman. Et puis un jour maman était venue lui rendre visite. Ne sachant pas comment l’aider, elle avait essayé de restreindre son accès à l’alcool. Beatriz était d’abord devenue un peu agressive, puis très calme, puis avait déliré. Elle s’était mise à tirer les cartes d’un tarot imaginaire. C’était un jeu ordinaire. Pourtant, elle, elle voyait des personnages s’animer sur les cartes. Une étrange chorégraphie. Maman l’avait regardée et lui avait dit : « Qu’est-ce qu’elles te disent les cartes, ma Bea ? Tu veux que je reste avec toi ? » Beatriz lui avait demandé d’en piocher une. Maman était tombée sur le huit de cœur. Beatriz avait observé la carte silencieusement, l’avait tournée et retournée, puis avait déclaré : « Il est écrit que j’ai besoin d’aide, je suis d’accord pour les soins. » Alors elle s’était servi un dernier verre de vin puis elles étaient allées se coucher toutes les deux. Le lendemain, maman l’avait emmenée aux urgences et quelques jours après Beatriz avait été transférée dans un hôpital adapté.
Cette soirée qu’on avait passée tous les trois au gîte, c’est maman qui s’était occupée de tirer et de lire les cartes de ce véritable jeu de tarot. Elles étaient formelles : nos planètes étaient alignées, le meilleur était à venir. Ce soir-là, on s’était sentis invincibles. Les cartes n’avaient vu ni les taches, ni les métastases, ni les nodules. Ni les cartes ni les astres n’avaient vu pointer le cancer. Et nous, insouciants, entre deux gorgées de tisane froide à l’ortie, on les avait crues. »

Extrait
« Lors de ma deuxième séance avec madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance, nous avons discuté calmement, sans rien écluser. J’ai observé les murs de son bureau, il y avait des posters de vieux films et des taches noires dans des cadres. Encadrer des taches, on n’a pas idée! Je m’attendais à qu’elle me demande ce que représentent ces taches mais elle ne l’a pas fait. C’était peut-être écrit sur mes rétines que partout autour de moi je voyais des métastases. À la place, la psychologue m’a demandé ce que je dirais à mon père s’il se trouvait dans ce bureau avec nous. Je lui dirais: bonjour monsieur, je ne vous connais pas et je ne m’adresse pas aux inconnus. Ma mère m’a toujours conseillé de ne pas parler aux inconnus, surtout aux hommes vieux. Ensuite, je garderais mon silence et ma tête bien haute et j’attendrais qu’il galère à côté de moi à essayer de rattraper l’irrattrapable. Peut-être qu’il s’en foutrait d’avoir loupé tout ça, d’avoir loupé tout moi, d’avoir choisi sa vraie famille, ses vrais enfants, ceux pour qui il avait signé le papier confirmant: je reconnais, je suis leur père. C’est n’importe quoi cette histoire. » p. 91

À propos de l’auteur
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Pauline Desmurs © Photo DR

Pauline Desmurs a vingt et un ans. Après des études d’histoire et de langues, elle s’oriente vers le journalisme. Ma théorie sur les pères et les cosmonautes (Denoël, 2022) est son premier roman. Un texte lumineux sur une enfance marquée par le deuil et sauvée par l’art, porté par une écriture aussi poignante que facétieuse.

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Le rocher blanc

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En lice pour le Prix Médicis étranger 2022

En deux mots
2020, 1969, 1907, 1775: quatre époques et quatre voyages jusqu’au rocher blanc. Dans ce roman choral on suit une écrivaine, un chanteur qui ressemble furieusement à Jim Morrison, deux sœurs qui essaient d’échapper à un destin funeste et une poignée d’Espagnols débarquant dans ce Nouveau Monde.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’écrivaine, le chanteur, l’esclave et le conquistador

Au large de San Blas, sur la côte pacifique du Mexique, un rocher blanc fascine les voyageurs depuis des siècles. Dans ce roman choral Anna Hope convoque quatre voyageurs à quatre époques différentes pour décrypter la magie du lieu.

Il y a plusieurs façons de résumer ce roman. On peut ainsi commencer de façon chronologique, comme un générique. Par ordre d’apparition, on va ainsi croiser une romancière qui, après la naissance d’un enfant qu’elle a mis plusieurs années à attendre, se rend avec son mari et sa fille au Mexique jusqu’au Rocher blanc. Ils s’agit pour le couple d’honorer la promesse faite au chaman qui leur a permis d’enfanter. Nous sommes en 2020, et alors qu’une pandémie s’abat sur le monde, ils vont essayer de se retrouver entre autochtones et groupes New Age.
Puis on remonte dans le temps jusqu’en 1969. C’est à ce moment que l’on va croiser un chanteur qui lui aussi traverse une crise existentielle. Il pense trouver une réponse à ses questions dans un hôtel proche de la mer et du rocher blanc.
En poursuivant ce voyage dans le temps, on remonte en 1907, alors que le trafic d’êtres humains était florissant. Les Yoeme, un peuple amérindien, est alors quasiment décimé par les esclavagistes qui n’hésitent pas à séparer les familles et à épuiser les plus résistants. Avec sa sœur blessée, notre troisième protagoniste va tenter de survivre à quelques encablures du rocher blanc.
Nous arrivons enfin en 1775, lorsqu’un navire arrive d’Espagne. En face du rocher blanc, un lieutenant va sombrer dans la folie et déstabiliser toute l’expédition.
Mais on peut aussi choisir le résumé géographique et parler de ce lieu inspiré. Car le rocher blanc existe bel et bien. On le trouve à la pointe sud du golfe du Mexique, du côté de San Blas. S’il fascine tant depuis des siècles, c’est parce que le «Tatéi Haramara» est un lieu sacré. Selon la tribu Wixárika, le rocher a été le premier objet solide à émerger de l’eau. Il serait donc à l’origine de toute vie et est devenu pour les descendants de cette tribu, mais aussi pour de nombreux autres adeptes, un lieu de pèlerinage pour offrir des sacrifices et rendre grâce.
Anne Hope a toujours la même dextérité lorsqu’il s’agit de construire ses histoires. C’est ainsi qu’elle joue ici de la temporalité et des quatre récits en effectuant des allers-retours jusqu’à boucler le livre comme elle l’avait commencé, avec l’écrivaine qu’il n’est pas usurpé de confondre avec la romancière puisqu’elle a avoué avoir effectué ce même parcours. C’est alors qu’elle se documentait sur le rocher blanc qu’elle avait promis d’aller voir avec son mari et sa fille qu’elle a découvert la magie du lieu et ces histoires, toutes basées sur des faits réels.
On pourra par conséquent faire une troisième lecture de ce très riche livre, celle qui explore le sacré. À travers l’épopée des différents personnages, on retrouve en effet les thèmes de la quête spirituelle et de la recherche de sens. Après l’appropriation, le pillage de la nature pillée, voire sa destruction, le besoin de rédemption et l’envie de croire à une possible guérison émergent. L’espoir d’une nature qui retrouverait sa puissance originelle, servie par des humains reconnaissants.

Le Rocher blanc
Anna Hope
Éditions le bruit du monde
Roman
Traduit de l’anglais par Élodie Leplat
328 p., 23 €
EAN 9782493206053
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Mexique, du côté de San Blas

Quand?
L’action se déroule à quatre époques différentes, en 1775, 1907, 1969 et 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment une petite dizaine d’individus originaires des quatre coins du monde se sont-ils retrouvés dans un minibus aux confins du Mexique, en compagnie d’un chaman?
S’ils semblent tous captivés par ce rocher blanc auquel la tribu des Wixárikas attribue des pouvoirs extraordinaires, l’une d’entre eux, écrivaine, tente de prendre soin de sa fille, tout autant qu’elle réfléchit à la course du monde, et à l’écriture de son prochain roman. Autour de ce rocher se sont déroulées d’autres histoires qui pourraient bien l’inspirer.
En remontant le fil du temps, Anna Hope décrit les rêves et la folie qui ont animé les hommes dans leur entreprise de conquête. Elle s’attache pour cela à quelques personnages, et en s’appuyant sur l’intensité dramatique et les élans contradictoires de chaque existence, compose un roman d’une puissance irrésistible.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Laurence Houot)
La Vie
ELLE (Flavie Philipon)
Untitled magazine
Ernest mag (Philippe Lemaire)
Kimamori (Yassi Nasseri)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Look Travels


Anna Hope présente son livre Le Rocher blanc © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« L’Écrivaine – 2020
Maman ?
Oui, ma chérie ?
Tu sais quoi ?
Quoi ?
Un milliard c’est beaucoup plus que des tonnes.
C’est vrai. Tu as raison.
Maman ?
Oui, ma chérie ?
Je peux regarder un autre dessin animé ?
*
Il fait très chaud à l’arrière du minibus.
La fillette de l’écrivaine, avachie à côté d’elle, casque sur les oreilles, les yeux rivés sur l’écran crasseux de l’ordinateur portable, regarde un dessin animé avec trois enfants en tenues de super-héros. Ils ont un totem ailé et un engin volant. Un garçon coiffé d’une mèche grise et une fille sur un hoverboard sont leurs ennemis. Ils sont respectivement habillés en lézard, en chouette et en chat. Dans cet épisode le garçon habillé en lézard perd sa voix, ou la retrouve, l’écrivaine ne sait plus, même si elle l’a regardé d’un œil plus d’une fois. Cinq épisodes téléchargés à la hâte dix jours plus tôt dans une chambre d’hôtel étouffante de Mexico, c’est tout ce qu’elle a eu, tout ce que sa fille a eu, une fois que les cahiers de coloriage, les encas et le jus de fruits ont perdu leur attrait, pour se distraire du trajet interminable.
La femme remue sur son siège, les miettes de biscuits salés sur ses genoux tombent par terre. Elle a le dos raide. Tout est raide. La peau tannée par le désert, les lèvres gercées. Elle a veillé toute la nuit dernière autour d’un feu, avec les onze autres passagers de ce minibus, à plus de mille mètres d’altitude dans les montagnes de la Sierra Madre occidentale. Avant l’aube, ils ont jeté de la terre sur les cendres à coups de pieds, rassemblé leurs affaires, leurs duvets, leurs couvertures poussiéreuses, leurs chapeaux et leurs sacs, qu’ils ont ensuite descendus, avec les enfants, à flanc de montagne. Désormais, après presque sept heures de trajet, après les pins, après les montagnes, la végétation change, il y a des palmiers, des bougainvilliers, et, peintes sur la façade de petites tiendas en bord de route, des publicités gaies, maritimes, pour Pacífico, la bière de la côte : une ancre et la mer encadrées par une bouée de sauvetage.
Elle devrait vraiment essayer de dormir, mais comme les épisodes du dessin animé doivent être changés manuellement, si elle s’assoupissait, il lui faudrait se réveiller après onze minutes. Ce qui serait à coup sûr pire que de ne pas dormir du tout. Sans compter que, bientôt, d’ici deux ou trois heures, peut-être moins, ils ne seront plus dans ce minibus, mais dans la ville de leur destination, un vestige colonial ensommeillé, et lorsqu’ils auront achevé la dernière étape de ce voyage, il y aura une chambre d’hôtel, un lit, la climatisation, une Pacífico bien fraîche, de quoi manger. Et ensuite, peut-être, dormir.
Sur l’écran de l’ordinateur portable, le générique défile. La femme appuie sur pause et tire sa fille vers elle. La fillette se tortille. Elle est chaude. Elle a les joues rouges. Son haleine tiède, semblable à la levure, sent l’absence de dentifrice et le trop-plein de sucre.
Tu veux manger quelque chose ?
Elle se penche en avant, farfouille dans la poche du siège. Maigre récolte : des crackers de la veille. Une pomme. Des chips épicées.
Sa fille secoue la tête. Ses yeux vitreux retournent à l’écran. Lait, dit la fillette. Du. Lait.
Du lait, elle ne veut boire que du lait. Pas d’eau. Du lait d’avoine si possible, sinon d’amande. Trois, quatre, cinq fois par jour, à même la bouteille. Ce qui a nécessité des arrêts fréquents dans les épiceries de bord de route.
On n’a pas de lait, ma puce. On va bientôt s’arrêter et j’irai en acheter. Promis.
Sa fille fait la grimace. On dirait qu’elle est sur le point de pleurer. Ou de taper quelque chose. Je-Veux-Du-Lait.
La plupart du temps, durant ce voyage, là sur cette banquette double qu’elles ont partagée pendant des kilomètres et des heures d’autoroute mexicaine, c’est cette moue qu’a faite sa petite fille. L’écrivaine ne lui en veut pas. La plupart du temps, durant ce voyage, c’est aussi l’humeur qu’elle a eue.
Je. Veux. Du. Lait. JE-VEUX-MON-LAIT !
Mon cœur. On n’a pas de lait. Je viens de te le dire. Une histoire ? tente-t-elle en tendant la main vers son Kindle.
Une fois, quand sa fille était toute petite, elle s’était rendue à un groupe de parentalité, où on avait bien fait comprendre aux mères présentes l’importance des affirmations.
On présente trop de choix aux enfants, avait expliqué la femme qui dirigeait l’atelier. Ils sont complètement déboussolés. Comment sont-ils censés savoir ce qu’ils veulent pour dîner ? On pense être de bons parents en leur donnant des alternatives, en formulant les choses sous forme de questions, mais en réalité c’est tout l’inverse.
Des affirmations. Pas de questions. Tout le monde s’en portera bien mieux.
L’écrivaine n’a jamais vraiment réussi à choper le truc.
Non ! s’écrie à présent sa fille en secouant la tête. Pas une histoire. Un autre des-sin a-ni-mé.
Sa fille, en revanche, à trois ans, maîtrise parfaitement la phrase affirmative. La femme hausse les épaules. À ce stade du jeu, elle a renoncé à toute autorité et sa fille le sait.
D’accord, dit-elle en pianotant sur le clavier. D’accord.
Elle trouve l’épisode suivant et voilà les mini super-¬héros repartis, libérés de leur léthargie digitale, fusant à travers l’écran en laissant des traînées de vapeur dans leur sillage. On dirait qu’ils vivent dans une ville française, ces super-¬héros de gamins, qui bondissent par-¬dessus des maisons grises anarchiques aux toits mansardés éclairés par une froide lune septentrionale. Sa fille fredonne la chanson du générique en martelant le rebord du siège avec ses mollets.
Au cœur… de la nuit… vous aider… quiii… héros… an justiciers… Pyjamasques lala Pyjamasques…
Sur le siège de devant, la Sénégalaise se tourne à moitié et sourit en entendant le refrain. Dans l’interstice entre les sièges, l’écrivaine voit la fille de la Sénégalaise profondément endormie, pelotonnée contre sa mère, le visage lisse et détendu. Les lèvres entrouvertes.
Il y a beaucoup de choses qu’elle aimerait apprendre sur le rôle de mère : elle aimerait apprendre, par exemple, comment cette élégante Sénégalaise parvient à garder sa fille calme et sereine pendant toute la durée de ce trajet éreintant sans l’aide d’un écran. Comment elle parvient à être stricte sans être méchante. Comment elle semble ne jamais être à deux doigts de disjoncter. L’écrivaine aimerait aussi apprendre comment, chaque fois qu’ils sont arrivés dans un nouveau lieu, même les endroits les plus improbables, la Sénégalaise a aussitôt réussi à se mettre en quête d’une casserole, à faire bouillir de l’eau, à la verser dans une bassine, puis à déshabiller sa fille pour la laver.
La première fois qu’elle a assisté à cette scène, elle est restée abasourdie en voyant la fillette immergée à hauteur de genoux dans la bassine en plastique rouge au beau milieu du désert. Elle avait une ceinture en cuir attachée autour de la taille.
C’est pour la protéger ? demanda-t-elle.
Oui, répondit la Sénégalaise tout en lavant sa fille de ses mains fermes et assurées, sans en dire plus.
De quoi ? aurait-¬elle voulu savoir.
Ce qu’elle aurait aussi voulu demander, c’était : Où ¬pourrais-¬je en trouver ? Pour ma fille, pour moi ?
À la place, elle demanda à emprunter la bassine une fois qu’elles eurent terminé.
Après ces ablutions, la fille de la Sénégalaise était habillée de vêtements propres, sa peau massée avec une huile au parfum sucré, tandis que la fille de l’écrivaine retournait directement jouer dans la poussière – l’épaisse poussière du désert qui n’en était pas vraiment, plutôt du sable et de la terre, qui recouvraient tout : les cheveux, les habits, les poumons. Sa fille adore cette poussière : au moment d’allumer le feu le soir, elle insistait pour dormir par terre plutôt que bien emmitouflée dans les couvertures et les duvets de ses parents. Si on ne cédait pas à sa volonté, elle protestait, hurlait, pleurait, se lamentait. S’ensuivait alors, devant tout le monde, une étrange saynète, où l’écrivaine et son mari tentaient de ramener la fillette, à force de cajoleries, à la sécurité des duvets, loin des flammes.
Invariablement, pendant chacune de ces scènes, la Sénégalaise et sa fille dormaient à poings fermés, pelotonnées ensemble sur une couverture à même le sol, où elles restaient, sans bouger, toute la nuit.
À l’extérieur du minibus, le soleil frappe. Les pieds de maïs projettent leur ombre sur les champs écrasés de chaleur. La route est désormais droite – ce matin, ils ont longuement suivi les méandres du Río Grande de Santiago, mais à la dernière ville ils ont traversé le fleuve, et l’ont laissé suivre son cours plus au nord.
Ils auraient dû, peut-être, s’arrêter pour essayer d’acheter du lait dans cette dernière bourgade, mais sa fille dormait alors ; tout le monde dormait alors, sauf l’écrivaine à l’arrière et son mari et les deux hommes, un Mexicain et un Colombien, près de lui à l’avant. Ils bavardaient, ces trois-là, et comme il n’y avait pas de musique, elle réussissait à les entendre : ils parlaient d’un événement qui s’était produit récemment tout près de cette petite ville paisible, quand les membres du cartel Jalisco Nuevo avaient, apparemment, descendu au lance-¬roquettes un hélicoptère de la police. Les hommes évoquaient cela d’une voix sobre et étouffée tandis que le minibus traversait lentement la place, passait devant l’église, devant des petits enfants en uniforme qui rentraient de l’école main dans la main, leur cartable tressautant sur le dos.
La violencia, disait le Mexicain en secouant la tête, alors qu’ils reprenaient la route principale. C’était trop, trop dans les écoles, trop dans les rues. Il envisageait de quitter Guadalajara, sa ville natale, avec sa femme sénégalaise et son enfant, pour aller en Espagne.
Mais c’était il y a une heure environ. À présent ils passent de la musique à l’avant et l’ambiance est différente, festive. Son mari parle, raconte une histoire, gesticule au volant.
L’écrivaine se penche, l’appelle. Si tu vois un OXXO, tu pourras t’arrêter ? Il nous faut du lait.
Son mari n’entend pas : tout le monde rigole à son histoire. Le Mexicain rit. Elle rit aussi, la jeune Française assise sur le siège derrière son mari. Elle les a rejoints récemment, n’a sa place dans le minibus que depuis environ vingt-¬quatre heures. Elle les a rencontrés dans les montagnes, où elle voyageait seule, dans le cadre de ses recherches sur la médecine traditionnelle pour un livre qu’elle doit publier en France. Ils l’ont invitée à faire le trajet avec eux. D’ailleurs c’est peut-être bien elle, l’écrivaine, qui a lancé cette invitation, elle ne se rappelle plus trop comment ça s’est passé, mais la jeune femme a accepté facilement, jetant son sac à dos d’une légèreté enviable à l’arrière du minibus, prenant place à l’avant, où les brises sont fraîches.
L’écrivaine observe le dos de son mari : l’alignement de ses épaules, le crochet de son bras sur le rebord de la vitre ouverte. Il a recommencé à fumer pendant ce voyage, une cigarette pendouille en permanence entre ses doigts. Elle connaît bien cette version de lui. C’est celle qu’elle a connue en premier, vingt ans auparavant, à moitié fou, en manque de sommeil, toujours sur le fil du rasoir, fumant comme si sa vie en dépendait.
Ils se séparent, son mari et elle, après vingt ans de vie commune.
C’est un fait nouveau.
Ce n’est d’ailleurs un fait que depuis quelques semaines. Avant, c’était une possibilité : une issue potentielle parmi tant d’autres. Mais à présent il semblerait que ce soit le cas, sans équivoque.
Il y a bien des façons de raconter cette histoire.
L’une d’elles pourrait être qu’ils se séparent parce qu’un jour à l’automne dernier, en Angleterre, il lui avait envoyé un texto : Il faut qu’on parle. Quand elle l’avait reçu, la femme avait immédiatement compris deux choses : qu’il allait lui annoncer une nouvelle qu’elle n’avait pas envie d’entendre et qu’elle savait déjà ce que c’était.
Et elle avait vu juste.
Elle se rappelle la réaction de son corps, le galop de son souffle court, presque un halètement. D’accord, avait-¬elle dit. Qui ?
Quand il avait terminé son inventaire, elle se rappelle être restée assise le plus immobile possible, pour faire le point. Sa première pensée avait été : Ce pourrait être pire. Il n’y en avait pas tant que ça en réalité. Il n’était amoureux d’aucune. Aucune ne faisait partie de ses amies proches à elle. Aucune n’était enceinte. Elle s’était abstenue, contrairement à ce qu’elle aurait pensé faire un jour, de lui demander des détails. Ça pourrait venir plus tard. Elle croyait, même alors, que la situation pouvait encore être sauvée.
Mais, bien sûr, ce n’est là qu’une façon de raconter l’histoire. Il y en a beaucoup d’autres. On pourrait la raconter du point de vue de la jeune femme qui a baisé son mari dans une petite ville universitaire d’Angleterre : ses propres amours, ses désirs, ses envies, ses besoins. Avec un peu d’audace, on pourrait essayer de la raconter du point de vue du lit conjugal : un lit fabriqué pour eux par un ami ébéniste quand il avait appris qu’ils essayaient de concevoir un enfant. On pourrait faire parler le lit – lui faire raconter toutes les nuits différentes, toutes les différentes formes d’amour et de tristesse ou de colère ou de chagrin et d’absence dont il avait été témoin.
Ou bien on pourrait tout simplement admettre que c’est compliqué. Que toutes les histoires ont de multiples facettes, et en rester là.
L’écrivaine se penche pour tapoter la Sénégalaise sur l’épaule. Vous pourriez passer le message à mon mari, s’il vous plaît ? Il nous faut du lait.
La femme hoche la tête, tape sur l’épaule de la Française devant elle en désignant d’un geste le mari, et la Française se penche à son tour pour toucher le dos du mari. Il se retourne avec un grand sourire, heureux de ce contact physique. La Française désigne l’arrière du minibus et le visage du mari change, revêt le masque sombre de la responsabilité parentale.
Ça va dans le fond ?
Du lait, lance l’écrivaine. Si tu vois une épicerie OXXO, tu pourrais t’arrêter s’il te plaît ? Il nous faut du lait.
Pas de problème.
Et on pourrait essayer de mettre la clim ? On étouffe à l’arrière.
Son mari tripatouille la climatisation. Un filet d’air frais parvient péniblement jusqu’au fond.
Merci.
Son mari se remet à parler, reprend là où il s’était arrêté, rassemblant les fils de l’histoire qu’il racontait, jactant à l’envi dans sa plus belle imitation de Neal Cassady, tenant salon au volant.
Lors de leur première rencontre, vingt ans plus tôt, dans une jungle du Mexique mitraillée de lumière, ils en étaient venus à parler littérature. Il lui avait dit qu’il adorait Kerouac – Ce passage dans Sur la route où ils entrent dans Mexico et là, bam ! tout s’ouvre.
Il était alors au Mexique depuis trois mois, jeune maître de conférences en psychologie étudiant le chamanisme, recherche qui prenait la forme d’une exploration systématique de la moindre plante psychédélique qui lui tombait sous la main. De manière assez improbable, peut-être, cette marotte de jeunesse s’était transformée en carrière durant leurs années de vie commune. Tous les deux ans, dans son université, il donne une conférence où des groupes exaltés de scientifiques et d’universitaires glosent du potentiel des plantes psychédéliques pour la science et la médecine occidentales.
Ce sont des gens sérieux, ces scientifiques et ces universitaires, des gens brillants qui possèdent des chaires de recherche dans des universités de renommée internationale. Tout en arpentant les cours carrées, ils parlent de leurs études sur les effets de la psilocybine sur la dépression. Ceux de l’ayahuasca sur les traumatismes intergénérationnels. De la MDMA sur les Israéliens et les vétérans américains traumatisés. Ces scientifiques possèdent des milliers de données, des laboratoires de recherche, des IRM et des acronymes à la pelle. Et ils sont soutenus par de gros fonds financiers : des start¬upeurs testostéronnés de la Silicone Valley et d’anciens banquiers de chez Goldman.
Une nouvelle renaissance, disent-¬ils, après les expériences ratées des années 1960. Une ruée vers l’or. Une nouvelle frontière.
Deux ans plus tôt, son mari avait fait partie d’une équipe qui avait donné du LSD à des scientifiques dans un hôpital universitaire du nord de Londres ; leurs cobayes étaient des doctorants d’Oxford, d’éminents mycologues et de jeunes chercheurs qui travaillaient pour l’accélérateur de particules du CERN. Il s’agissait de la réplique partielle d’une étude menée à l’origine dans les années 1960 : on avait donné aux participants une faible dose de LSD, des masques pour les yeux et des casques audio, puis on les avait encouragés à se concentrer sur les problèmes théoriques les plus profonds de leur recherche. Ils en étaient sortis, pour la plupart, avec des choses très intéressantes à dire.
Mais l’écrivaine trouve cela dérangeant, cette arrivée en masse des privilégiés, cette évocation des frontières qui n’est manifestement pas interrogée. Ils aiment invoquer les Grecs, aussi, ces hommes : ils baptisent leurs entreprises d’après d’anciens cultes du mystère, d’anciens rites d’initiation.
Aujourd’hui son mari profite d’un congé sabbatique en partie financé par un milliardaire anglais porté sur le sacré. L’écrivaine s’est rendue chez lui une fois : un manoir de cinquante chambres avec son parc à cerfs privé et un temple dessiné par Lutyens dans le jardin. Le milliardaire avait invité à un colloque certains des meilleurs anthropologues, historiens de la culture, neuropsychopharmacologues, ethnobotanistes et psychiatres du monde, afin de discuter du statut ontologique des rencontres de substances enthéogènes.
Enceinte de seize semaines à l’époque, et vite fatiguée des présentations, elle se cachait dans sa chambre le soir, lisant Jane Austen pendant que ces éminents scientifiques buvaient du vin et du whisky et se promenaient dans le domaine.
Mais elle avait oublié cette conversation au sujet de Kerouac jusqu’à récemment, alors qu’elle écoutait une émission en podcast où, dans un studio de l’Est londonien, deux jeunes femmes intelligentes à la voix sensuelle débattaient des mérites littéraires respectifs de certains livres. Dans cette émission-¬là, les deux journalistes se demandaient si on pouvait faire confiance à un homme qui appréciait Kerouac.
Non, décrétaient-¬elles. Absolument pas. Puis elles s’esclaffaient de concert comme pour dire : Voilà au moins une évidence, non ?
Curieusement, l’écrivaine s’était trouvée vulnérable, devant ces propos, comme si tout ce qu’elle ressentait, tout l’épouvantable chagrin qu’elle essayait de contenir, aurait pu somme toute être évité si elle avait eu de meilleurs goûts en matière d’hommes littéraires.
Mais la vérité c’est qu’elle ne déteste pas Kerouac. Du moins elle ne le détestait pas avant. Adolescente, elle avait même une carte postale avec une citation de Sur la route accrochée au mur :

Les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, […] qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église.

Sur l’écran, les vaillants justiciers sont retournés au lit. Après avoir sauvé la journée, ou la nuit, ou les deux, les voilà bien au chaud dans leur pyjama.
Maman ?
Oui ?
Je peux regarder un autre dessin animé ?
Oui.
L’écrivaine met en route l’épisode suivant : « Yoyo et l’épée de maître Fang ».
Pas celui-là. Je l’ai déjà vu celui-là, maman.
C’est tout ce qu’on a, mon cœur.
DU LAIT ! hurle sa fille. JE VEUX DU LAIT !
De l’autre côté de l’allée, l’homme endormi s’agite, ouvre un œil.
Lo siento, s’excuse la femme. Je suis désolée.
L’homme ne dit rien, il se contente de regarder par la vitre, jaugeant la route – une autoroute où les pylônes défilent dans le paysage.
Cerca, dit-il. Una hora. Más o menos.
Sí, cerca, confirme-t-elle.
L’homme referme l’œil et semble se rendormir.
Il a plus de soixante-¬dix ans, bien qu’on lui en donne vingt de moins. Sa grande bouche aux lèvres charnues dont les commissures pointent légèrement vers le bas lui confère une expression ironique permanente. Il n’a pas de rides. Il porte une doudoune noire par-¬dessus une chemise et un pantalon de coton blanc. Sur les ourlets du pantalon bondissent des cerfs brodés dans de vibrantes nuances de rose et de violet. Aux pieds, il porte des huaraches : des sandales de cuir avec des semelles en pneu. Il est, dans la langue de son peuple, les Wixárikas, un mara’akame. Un chaman. Il n’est pas ce à quoi on pourrait s’attendre, cependant, cet homme. Il n’est pas de ceux qui cherchent à mettre à l’aise. Il adore les blagues – plus elles sont crues, mieux c’est. Le jour, sa langue n’est jamais dans sa poche. On ne le trouve sur aucun site Internet. Il ne court pas après les avis cinq étoiles.
Cet homme aussi a veillé autour du feu. Plusieurs générations de sa famille étaient à ses côtés : son fils, la femme de son fils, quatre de leurs sept enfants. Il a chanté cinq chansons pour scander le passage de la nuit, la voix brisée exactement aux bons endroits – grave puis aiguë, grave puis de nouveau aiguë –, et entre deux mélopées, les Mexicains, la Française, l’Allemande, la Sénégalaise, les Anglais et le Colombien, installés près du feu, se rapprochaient des flammes, récitaient des prières à voix haute ou en silence, chantaient leurs propres chansons, faisaient des offrandes de chocolat ou de tabac, demandaient une guérison, adressaient des remerciements. Se comportaient, de façon générale, comme si, là-haut, cinq cents ans de modernité, de méthode scientifique, d’iPhone et d’avions n’avaient pas existé ou avaient été bannis, à la lumière du feu et des étoiles, de l’enceinte des montagnes de la Sierra Madre occidentale.
Cet homme chanta son dernier chant juste avant l’aube, et à la fin, il fit lentement le tour du cercle pour leur caresser les joues et celles de leurs enfants avec des plumes qu’il faisait délicatement glisser sur leur peau : des plumes qui sentaient l’animal, la sueur et la graisse. Il en suçait la tige, dont il extrayait de petits cristaux, qui étaient offerts au feu. Puis, malgré l’obscurité, il rassembla ses maigres affaires et conduisit sa famille en bas de la montagne, prêt pour le trajet jusqu’à la côte. Son fils, la femme de son fils et leurs enfants sont quelque part loin devant à présent, dans un pickup où les gamins sont entassés à l’arrière.
Si on en croit la datation au carbone 14 de la cendre dans leurs foyers cérémoniaux, ils accomplissent le même rituel, cet homme et ses ancêtres, ces mêmes chants et offrandes au feu, depuis plusieurs milliers d’années. Le groupe indigène auquel ils appartiennent est l’un des rares à ne pas avoir été conquis par les Espagnols, des nomades du désert qui s’étaient réfugiés dans la haute Sierra pour échapper à la poudre, à la torture et à l’oppression des colonisateurs. Ces dix derniers jours, le trajet qu’ils ont emprunté dans ce minibus blanc, à travers le centre, le nord et l’ouest du Mexique, depuis Zacatecas jusqu’au désert de San Luis Potosí, puis jusqu’à la haute Sierra Madre occidentale avant de redescendre jusqu’à la mer, est une ancienne route de pèlerinage. Seulement, avant, ce pèlerinage n’avait jamais été effectué par une bande hétéroclite venue de trois continents, au volant d’un minibus blanc loué à Guadalajara ; avant, on marchait.
L’écrivaine a conscience du caractère improbable de toute cette situation. Ce voyage. Ce pèlerinage. La tentation de tout mettre entre guillemets. Conscience du risque de ridicule, une devinette postmoderne, le début d’une blague :
Qu’est-ce qui rassemble un Mexicain, un Colombien, une Sénégalaise, une Française, une Allemande, une Anglaise et deux Anglais, un Suédois, deux enfants et un chaman de soixante-¬dix ans sur une autoroute de l’État de Nayarit au Mexique en tout début d’après-¬midi à l’orée du printemps, au début de la troisième décennie du xxie siècle ?
Elle a glané des bribes d’histoires, des fragments, des hypothèses quant aux raisons de la présence ici de chacun des autres voyageurs. Le Suédois qui travaille dans un bureau à Stockholm et a évoqué une dépression si profonde qu’il voulait se suicider. L’Allemande, la quarantaine bien sonnée, qui fait bien plus âgée, le visage ravagé par d’innombrables souffrances. La Sénégalaise qui ne parle presque pas en présence des hommes, mais qui s’est animée en faisant la cuisine l’autre soir, lui racontant comment elle est venue ici, comment elle a rencontré son mari mexicain au bord de la route au Sénégal, comment elle en est tombée amoureuse et a quitté tout ce qu’elle connaissait, les terres de sa famille, sa mère, ses cousines et ses tantes, pour une vie en périphérie d’une ville mexicaine. Comment, malgré les longs jours de voyage, le manque de confort, le manque de sommeil, elle se retrouve à effectuer ce trajet pour sa fille. Pour donner les offrandes. Demander protection.
Oui, acquiesça l’écrivaine. C’était aussi la raison de sa venue ici. Pour donner les offrandes. Demander protection. Oui. Oui.
Il existe de nombreuses façons d’expliquer sa propre présence à l’arrière de ce minibus, de nombreux points de départ à cette histoire.
On pourrait dire la vérité, main sur le cœur, expliquer que la femme est écrivaine. Qu’elle est ici au Mexique afin ¬d’effectuer des recherches pour l’écriture d’un roman, un roman qu’elle ne sait comment entamer.
Mais même ça ne serait pas toute la vérité : la véritable histoire commence bien des années plus tôt.
Pour faire simple, on pourrait dire qu’elle et son mari ont tenté pendant sept ans d’avoir un enfant. Durant ces sept années, ils ont tout essayé, graphiques, régimes, médicaments, applications, aiguilles, mais rien n’a fonctionné. Et puis, un jour, le mari a été contacté par le jeune Mexicain à l’avant du minibus. Il travaillait avec un groupe indigène du nord du Mexique. Ils voulaient venir au Royaume-¬Uni. On lui avait dit que son mari était le genre de personne susceptible de pouvoir écrire une lettre de recommandation sur un papier à en-tête universitaire, le genre de papier qui pourrait aider un chaman Wixárika à franchir les barrières de l’immigration. Son mari pourrait-¬il l’aider ?
Et voilà comment l’écrivaine s’était retrouvée, plusieurs années en arrière, assise autour d’un feu, à prier pour un enfant.
Cet acte, cette prière, ne lui étaient pas venus facilement, pas du tout. Comment donc était-¬on censé prier ? À qui donc, après deux mille ans de chrétienté et de patriarcat, était-¬on censé adresser cette prière ? Qui était censé écouter ? Dieu ? Le feu ? Le cerf bleu sacré pour les Wixárikas mais qui n’avait absolument rien à voir avec son héritage culturel ? Et puis quel droit avait-¬elle en cette phase avancée du jeu du colonialisme, de la violence et de la dépossession, d’être tranquillement assise là près d’un feu avec un chaman indigène pour réclamer ce qu’elle désirait ?
Néanmoins, tout le reste ayant échoué, elle avait suivi les instructions. Essayé de prier. Plus tard, une fois la cérémonie terminée, l’homme l’avait allongée dans une petite pièce, avait fait brûler du charbon, puis s’était penché sur elle avec une plume, dont il avait sucé la tige pour extraire de son utérus ce qui ressemblait à de petits cristaux. Cristaux qu’il avait examinés en marmonnant dans sa barbe.
Il y a un an, l’écrivaine s’était rendue pour la première fois dans la haute Sierra. Cette visite était non négociable. Après avoir prié pour un enfant, l’enfant était arrivé, il fallait s’acquitter du marché. Cela n’impliquait pas d’argent, du moins pas directement. Cela impliquait un sacrifice. Cela impliquait d’emmener leur fille au Mexique pour remercier.

Peu après leur arrivée au village, on leur avait demandé, à son mari et à elle, d’acheter un mouton. À ces mots, elle avait éclaté de rire : Vous plaisantez, non ? Mais le chaman et sa famille étaient loin de plaisanter. Ils étaient on ne peut plus sérieux.
L’animal avait été tué lors d’une petite cérémonie au pied de la croix en bois de la place du village. Sa fille, naturellement curieuse, juchée sur les épaules de son père, avec son chapeau de pompier rose pour la protéger du soleil, avait regardé les derniers soubresauts de vie du mouton. Le sang de l’animal avait été recueilli dans un petit saladier en calebasse, et les hommes avaient plongé leurs plumes dans l’épais liquide rouge avant de les tamponner sur des pièces, sur leur peau, et tout ce qu’ils voulaient bénir. En regardant agoniser le mouton, son gros œil noir révulsé vers le ciel, la femme avait été surprise. Elle s’était toujours imaginé le sacrifice comme une abstraction, quelque chose d’immatériel, or il n’y avait guère plus matériel que de regarder un animal mourir.
Le mouton avait ensuite été rapporté au domaine familial, où les femmes l’avaient découpé en silence, efficaces, afin de le plonger avec des légumes et de l’eau dans une grande marmite qu’elles avaient scellée avec de la pâte et mise à cuire sur le feu pendant des heures. Plus tard ce soir-là, bien d’autres personnes étaient arrivées, chargées d’assiettes en plastique, elles s’étaient assises sans bruit avec de gigantesques bouteilles de Coca, de Fanta et de Sprite et des piles de tortillas, attendant qu’on leur serve un peu de ragoût de mouton, attendant de manger la chair de l’animal qui avait été tué en remerciement de la vie de leur fille.
Malgré leurs doudounes, leurs pickups et leurs téléphones portables, les Wixárikas obéissent à des logiques plus anciennes et plus vastes : la réciprocité, le sacrifice. Un soleil qui ne se lève pas de plein droit. Un soleil qu’il faut célébrer. Un soleil qu’il faut remercier.
Dans la poche latérale du sac de la femme se trouvent plusieurs petits bols en calebasse : des xukuri, chacun de la taille d’une main d’adulte. Des figurines en cire d’abeilles sont collées à l’intérieur : on leur a demandé de les confectionner, hier après-¬midi, à l’ombre d’une chaumière. Demandé de façonner la cire en cerf, en gerbe de maïs, en figurines censées représenter leur famille. L’écrivaine se rongeait les sangs : ses figurines n’étaient pas assez nettes, pas assez claires, son cerf avait l’air boiteux. Elle n’était même pas complètement sûre de ce à quoi ressemblait une gerbe de maïs. Mais elle faisait de son mieux pour former les images, qu’elle plaquait sur la peau grattée de la calebasse.
Ces offrandes votives, ils doivent les relâcher sur l’eau, elle le sait : quand ils atteindront le rocher blanc, d’ici quelques heures.
Dans son sac à lui, son mari transporte une bougie, sur laquelle est soigneusement cousu un ruban bleu : la troisième de trois. La première a été déposée dans le désert, une semaine auparavant ; la deuxième au sommet d’une montagne sacrée, El Quemado ; la troisième, la seule qui reste à présent, sera offerte à la mer.
Le minibus ralentit, quitte l’autoroute pour rejoindre une station-¬service. De l’autre côté d’une aire se trouve une boutique. Pas un OXXO, mais ça pourrait convenir.
Son mari se gare devant une pompe et se penche par la vitre pour demander à l’employé de faire le plein.
Le mara’akame ouvre un œil et contemple l’aire en béton nue. Muy bonito, dit-il sèchement, avant de refermer l’œil.
Le mari de la femme apparaît devant leur vitre ouverte. Il se penche, fait une grimace à leur fille, qui lève les yeux, aux anges, en tendant ses petites mains pour appuyer sur les joues de son père.
Papa !
À voir le plaisir vertigineux et électrique qu’ils éprouvent au contact l’un de l’autre, on dirait qu’ils ne se sont pas vus depuis des mois, des années.
Ça va, vous deux, à l’arrière ? demande-t-il.
Étouffant.
Ouais. C’est mieux avec la clim ?
Un peu. Tu peux rester avec elle pendant que je vais chercher du lait ?
Bien sûr.
L’écrivaine cherche à tâtons son porte-¬monnaie dans la poche du siège, puis franchit cahin-¬caha des pieds, des sacs et des couvertures poussiéreuses pour atteindre le bitume, dehors. Le soleil brûle, réverbéré par les pompes à essence et les flaques de gazole. La chaleur est intense. Son mari est allé se mettre côté passager. Il s’étire, elle voit le bas de son torse. La peau pâle à l’endroit où elle disparaît dans le pantalon. Il porte un jean, des bottes, un bandana noué autour du cou – une chemise noire brodée, comme celle d’un cow-boy. Une casquette de base-ball. Des lunettes de soleil burlesques achetées à un étal en bord de route quelque part sur le trajet : ridicules, improbables, le genre de lunettes à effet miroir qu’une femme aurait pu porter dans les années 1980. Bizarrement, ça lui va bien, tout juste, mais ça lui va.
On n’est plus très loin maintenant, dit-il sur la fin de son bâillement.
Ouais. Tu veux que je t’achète quelque chose ?
Il hausse les épaules. De l’eau ?
Pas de problème.
Ils se sont mis à se parler comme ça. Comme les personnages d’une pièce. Minimalistes. Gênés. En un sens, précis.
Elle hésite ; avant elle lui mettait les mains sur les joues. Avant, elle lui mettait les mains sur le cou. Avant, elle mettait ses mains à l’endroit où son torse plonge dans son jean. Parfois ils s’embrassaient, pendant des heures et des heures. Le contact de sa peau lui retournait les sangs. Désormais ils se contentent d’un hochement de tête, comme de vagues connaissances.
Elle traverse l’aire pour se rendre aux toilettes. Elle porte encore ses vêtements d’hier soir : des leggings pour avoir chaud, une jupe longue, un maillot de corps Thermolactyl à manches longues. Dans la cabine elle retire les leggings épais, puis le maillot de corps qui crépite d’électricité statique et de sueur. Elle passe aux toilettes puis va se laver les mains au lavabo. Dans le petit miroir, son visage semble étonné : les yeux méfiants, les cheveux couverts de poussière, les lèvres gercées et fendillées presque jusqu’au sang.
Le distributeur libère une gouttelette de savon vert pomme. Dans sa tête, tandis qu’elle se lave les mains, le visage du Premier ministre britannique apparaît – son visage clownesque – et lui intime de chanter Joyeux anniversaire deux fois. Obéissante, elle s’exécute.
La dernière fois qu’elle s’est retrouvée à proximité du Wi-Fi, il y a trois jours, elle a réussi à regarder les informations. Il était clair que ce qui avait semblé, avant qu’ils quittent Mexico une semaine plus tôt, une menace susceptible d’être facilement contenue, se muait vite en autre chose : des rayons de supermarchés vides dans toute l’Angleterre, des unités de soins intensifs débordées en Italie. Plus de papier toilette ni de gel hydroalcoolique dans les magasins. Un Premier ministre britannique s’adressant à la nation pour expliquer qu’il faut se laver les mains pendant vingt secondes – le temps qu’il faut pour chanter Joyeux anniversaire deux fois.
Joyeux anniversaire.
Joyeux anniversaire.
Joyeux a-ni-ver-sai-re. Joyeux anniversaire.
Elle a eu quarante-¬cinq ans quelques mois auparavant. Plus de la moitié de sa vie.
Avec de la chance.
Et pourtant ce fléau, ce nouveau coranavirus, n’est pas le cheval sur lequel l’écrivaine avait misé.
Pas depuis l’avant-¬dernier été, quand, en pleine canicule, elle avait lu l’article d’un universitaire anglais qui prédisait des étés arctiques sans glace au cours de la prochaine décennie, la faillite de nombreuses régions à céréales, la probabilité d’un effondrement sociétal à court terme.
Pas depuis que, peu après cette lecture, elle avait regardé la vidéo YouTube d’une quinquagénaire qui, dans son salon, prononçait un discours intitulé « En route vers l’extinction, comment y remédier ». Cette femme avait un doctorat en biophysique moléculaire. Elle parlait calmement des données récentes, du fait qu’il y avait plus de dioxyde de carbone dans l’air qu’à n’importe quel moment depuis la période du permien, où 97 % de la vie sur Terre s’était éteinte, gazée par du sulfure d’hydrogène. Du fait que la Terre était déjà bien avancée dans la sixième extinction de masse, et que cette annihilation biologique s’accélérait. Que le principe de précaution avait été abandonné par ceux qui nous gouvernaient et qu’ils avaient capitulé devant les lobbies de combustible fossile et du gain à court terme. Cette femme parlait de gestionnaires de fonds spéculatifs, de PDG de sociétés de courtage qui mettaient la dernière main à leurs bunkers souterrains en se demandant comment ils parviendraient à maintenir leur autorité sur leurs agents de sécurité quand la société se serait effondrée, et que l’argent aurait perdu toute valeur.
Cette femme parlait ensuite tout aussi calmement du fait que la seule réponse logique à l’inaction criminelle des gouvernements face à ces menaces était de s’engager dans la désobéissance civile non violente. Elle parlait d’action sacrificielle. De la nécessité d’être un bon ancêtre. Du besoin de courage, pas d’espoir. Elle expliquait que le courage est la détermination à bien faire, sans l’assurance d’une fin heureuse.
Elle parlait des suffragettes, de Gandhi, de Martin Luther King, de la nécessité d’avoir des gens prêts à se faire arrêter lors d’actions perturbatrices de masse. Prêts à aller en prison.
L’écrivaine avait eu la même réaction, en lisant cet article et en regardant cette vidéo, que lorsque son mari lui avait avoué ses multiples infidélités : un souffle court qui confinait au halètement, presque risible. De la sueur qui perlait sur ses paumes. L’impression de se regarder d’un point de vue extérieur, de remarquer sa respiration, ses mains, son corps, de percevoir nettement cette sensation qui, dans les deux cas, ressemblait à un choc et à la confirmation d’une chose qu’elle savait depuis très longtemps.
Elle restait éveillée dans son lit, nuit après nuit, à vérifier son fil Twitter, à lire article sur article ; les différentes conséquences causées par deux degrés de réchauffement, trois, quatre.
C’était le non linéaire qui la terrifiait : l’idée qu’une fois les seuils critiques franchis, le monde risquait de se réchauffer à une vitesse dévastatrice, l’Amazone se transformant en savane. L’eau sombre ne faisant qu’absorber toujours plus de carbone à cause de la disparition de la glace polaire qui, par sa blancheur, réfléchissait les rayons du soleil – l’effet albédo. Tout serait déformé, retourné, les puits de carbone changés en déversoirs.
Elle parcourait les chemins poussiéreux autour de son ¬village avec sa fille, cueillait des mûres, lui apprenait à nommer ce qu’elle voyait : aubépine, noisetier, gland, rouge-gorge, chêne.
Elle emmenait sa fille à ce groupe parents-¬enfants, la regardait célébrer le cycle des saisons au rythme des travaux manuels avec les autres mais, au fond d’elle, elle cherchait désespérément une prise : bientôt il n’y aurait plus de saisons, plus de plantations, de bourgeonnements, de fruits ni de récoltes, plus aucun des rythmes qui avaient alimenté l’humanité pendant plus de onze mille ans, depuis que la glace avait fondu au début de l’holocène.
Il nous faut de nouvelles histoires, disaient les gens, il nous faut de nouvelles histoires pour nous sortir de ce pétrin.
Mais alors que l’été devenait de plus en plus chaud puis que l’automne cédait place à l’hiver, avec son lot de nouvelles toujours plus terrifiantes (apparemment les insectes avaient déserté les pare-brise des voitures et les jungles : 75 % d’entre eux, disparus, nul ne savait où), les seules histoires qui lui venaient à l’esprit en plein cœur de la nuit, c’étaient des cauchemars. Elle ne cessait de penser à La Route, le moment où la mère, comprenant qu’elle n’a pas la force de continuer, s’ouvre les veines avec un éclat d’obsidienne.
Elle se dirige vers le distributeur de papier, il est vide, alors elle se sèche les mains sur sa jupe et sort en se protégeant les yeux du soleil tandis qu’elle retraverse l’aire pour aller à la boutique.
L’écrivaine a conscience que plus tard dans la journée, ou demain, quand ils auront achevé ce périple, quand ils auront mangé et dormi, elle et son mari devront se reconnecter avec leur ordinateur pour évaluer la situation. Prendre des décisions. Essayer de contacter des compagnies aériennes susceptibles ou non de les prendre en charge. S’ils parviennent à réserver des vols, ils quitteront le Mexique pour l’Angleterre, retourneront à un printemps gris, à des rayonnages vides, à la séparation, au divorce et – qui sait ? – à un potentiel effondrement de la société.
Il n’y a pas de lait dans les réfrigérateurs, pas de lait d’avoine, d’amande ni de vache, juste de l’eau et de la bière. Elle choisit la plus grande bouteille d’eau puis se dirige vers le comptoir pour payer.
En avril dernier, par une journée où il faisait 25 degrés à l’ombre, l’écrivaine s’était jointe à plusieurs milliers de personnes pour bloquer Oxford Circus dans le centre de Londres. Elle était assise au tout premier rang de la foule, à côté d’un bateau rose baptisé du nom d’un activiste du Honduras assassiné, quand quatre agents de la police métropolitaine étaient venus l’informer qu’elle contrevenait à l’article 14 de la Loi sur l’Ordre public, et l’avaient invitée à se déplacer. Comme elle refusait de bouger, ils avaient tendu les bras vers elle, un officier pour chacun de ses membres, et l’avaient emportée.
Elle avait été emmenée à un commissariat non loin de Victoria Station, où elle avait passé la nuit dans une cellule, les yeux rivés sur le numéro d’un centre de désintoxication peint à la bombe au plafond. Toutes les demi-¬heures, quelqu’un venait voir si elle allait bien. On lui avait donné une couverture et des pommes de terre et des flageolets réchauffés au micro-¬ondes.
Il y avait eu plus d’un millier de personnes arrêtées durant ces quelques jours d’avril. Elle avait été jugée à l’automne avec deux autres femmes : une grand-mère de Swansea, et une jardinière d’Oswestry. La grand-mère avait pleuré à la barre. Et la jardinière expliqué qu’elle constatait chaque jour les impacts du changement climatique dans son travail, que ses filles refusaient d’avoir à leur tour des enfants. Que cette évolution, au sein même de sa relativement courte vie, lui brisait le cœur.
Quant à l’écrivaine, elle avait revêtu sa plus belle robe et plaidé non coupable. Elle avait affirmé que ses actions étaient proportionnelles à la menace. Elle avait dit au juge qu’elle avait agi pour sa fille. Afin qu’elle puisse avoir un monde où habiter.
Elle avait conscience, debout à la barre, de quelque chose de performatif, de théâtral, dans cette procédure judiciaire. La greffière, une quinquagénaire, avait pleuré. Le juge avait écouté, hoché la tête, et lui avait donné une amende. En quittant la salle d’audience, elle avait eu le sentiment intense et étourdissant d’être du bon côté de l’histoire.
Mais parfois l’écrivaine imagine une autre sorte de tribunal, un tribunal du futur, un Nuremberg intergénérationnel, où l’on demanderait à sa génération de répondre des crimes contre l’avenir. Elle s’imagine prendre place à la barre.
Qu’avez-vous fait quand vous avez compris que le monde brûlait ?
J’ai manifesté. J’ai été arrêtée, j’ai passé la nuit en cellule.
Et pourquoi avez-vous fait ça ?
Je l’ai fait pour ma fille. Je voulais lui donner un avenir. Cela me semblait être le seul moyen.
Le seul moyen pour faire quoi ?
Pour attirer l’attention sur l’échelle et l’urgence de la menace.
Et ensuite ?
J’ai pris un long-¬courrier pour aller au Mexique.
Je vois. Pouvez-¬vous expliquer pourquoi ?
Il fallait que j’adresse des remerciements. Des offrandes. Que je demande protection. Pour ma fille. Que je fasse des recherches pour mon livre.
En traversant la planète en avion ? En carbonisant les os des ancêtres animaux de votre fille à dix mille mètres d’altitude ?
Elle paie l’eau, puis retourne là où attend le minibus. Le réservoir rempli des os de dinosaures prélevés sous les déserts de Syrie ou du Koweït, ou dans les gisements de pétrole du Venezuela.
À peu près à l’époque où elle avait été arrêtée, un écrivain noir de renom avait posté un Tweet dans lequel il se demandait si ces activistes qui se retrouvaient dans des cellules auraient été si prompts à se livrer corps et biens si des gens comme eux avaient connu dans leur histoire des morts en garde à vue.
À l’époque, quand elle avait lu ce commentaire, l’écrivaine s’était sentie sur la défensive : c’était tout l’intérêt, justement, non ? Ces gens issus en majorité de la classe moyenne blanche, ces grands-mères, ces pasteurs, ces médecins et ces rabbins utilisaient ce privilège en se laissant arrêter.
Mais entre-temps, elle était devenue moins sûre ou, du moins, plus consciente de son propre désir de se trouver au centre de l’histoire. D’être celle qui sauve, finalement, la planète.
Elle sait parfaitement qu’elle était une touriste dans cette cellule.
Ces derniers temps, elle a eu l’impression d’être piégée dans un paysage à la Escher – chaque entreprise condamnée à une complication, à l’hypocrisie, aux conséquences. »

Extraits
« C’est l’Ouest. Longtemps il n’y a eu ici que de l’eau, de l’eau qui bouillonnait, claquait et ne parlait qu’à elle-même : parfois l’eau était un aigle, avec les cornes d’un cerf.
Parfois un gigantesque serpent à deux têtes.
Parfois une grande oreille, écoutant l’ancestrale obscurité saumâtre.
Et puis un jour, un rocher est apparu, cime blanche au-dessus des vagues : le premier objet solide du monde.
L’eau se mouvait contre lui : gifler, piquer, sucer, tirer.
En ce mouvement, cette friction, faisait de la vapeur, devenait nuage, tombait en pluie, donnait la vie.
C’est le lieu où pour la première fois, l’informe s’est épris de la forme.
Et donc, et donc, et ainsi alors, voilà comment le monde est né. » p. 195

« Son cœur bondit devant la scène qui s’offre à lui : le Rocher blanc, éclipsé par la magnificence de ces navires et tout leur chargement, ces navires qui sont prêts, les voiles déployées, et il ressent cet élan – oui, ils hisseront les voiles ce soir, cap à l’ouest dans la nuit. » p. 222

À propos de l’auteur
HOPE_Anna_©Laura Hynd_RandomHouseAnna Hope © Photo Laura Hynd – Random House

Anna Hope est née en 1974 à Manchester. Après avoir accompli des études d’Art dramatique entre Londres et Oxford, elle vit aujourd’hui dans le Sussex. Ses trois premiers romans, Le chagrin des vivants, La salle de bal (Grand Prix des lectrices de ELLE 2018) et Nos espérances ont été publiés aux éditions Gallimard. Le Rocher blanc est paru simultanément en France et en Grande Bretagne (The White Rock) chez Penguin Books.

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Le colonel ne dort pas

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En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts

En deux mots
Le colonel ne dort pas. Il est mort. Ou presque. Dans la guerre de reconquête, il est chargé de faire parler les prisonniers, de faire des choses de ces hommes. Sous le regard de son ordonnance et en respectant les ordres du général.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le tortionnaire torturé

Dans ce court roman Émilienne Malfatto dit toute l’absurdité de la guerre. Derrière la confession d’un tortionnaire, elle montre comment on peut basculer dans la violence et la folie. Un texte qui résonne fort, surtout au regard de l’actuel conflit ukrainien et des horreurs qui l’accompagnent.

« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs de mes nuits
puisque vos ombres et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Hommes-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou
dix jours
ou ce matin »
Quand le colonel arrive, il est précédé de cet aveu. S’il ne trouve plus le sommeil, c’est qu’il occupe l’un des postes les plus difficiles dans le conflit en cours, il est chargé de faire parler les prisonniers. Une tâche qu’il effectue dans le sous-sol du quartier des tanneurs avec toute la cruauté qui sied à ce genre d’activité. Tortionnaire en chef, il reçoit des hommes «avec des sentiments, des rêves, des drames» et les transforme en choses lors de séances durant lesquelles il doit faire bien attention de ne pas faire mourir ses victimes, de peur que leurs aveux ne partent avec leur dernier souffle. Dans son sillage, un respect mélangé de crainte pour lui qui a survécu aux précédents conflits et aux changements de régime.
Dans l’ombre, son ordonnance est le témoin direct de ses exactions. Un témoin très mal à l’aise, torturé lui aussi, entre sa désapprobation devant tant de souffrance et d’inhumanité et la mission qui lui a été confiée, le respect des autorités.
Une autorité qui part aussi à vau-l’eau, car le général perd la raison. Cloîtré dans son bureau, il voit la pluie qui ne cesse de tomber venir le submerger.
Construit autour de ces trois hommes, ce court roman à la puissance du Richard III de Shakespeare, une référence que l’on ajoutera à celle proposée par l’éditeur, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati et Quatre soldats de Hubert Mingarelli. Mais ces confessions et ces âmes meurtries, servies par une écriture blanche, qui se complète admirablement à la poésie.
Après Que sur toi se lamente le tigre (Prix Goncourt du premier roman) et Les serpents viendront pour toi, Émilienne Malfatto met à nouveau son expérience de reporter de guerre, de journaliste et photographe qui a notamment travaillé pour le Washington Post et le New York Times, au service de ce texte très fort, déjà en cours de traduction dans de nombreux pays et qui restera à n’en pas douter l’une des très belles surprises de cette rentrée 2022.

Le colonel ne dort pas
Émilienne Malfatto
Éditions du sous-sol
Roman
112 pages 16,00 €
EAN 978000000
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays pluvieux qui n’est pas situé précisément.

Quand?
La période n’est pas définie.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une grande ville d’un pays en guerre, un spécialiste de l’interrogatoire accomplit chaque jour son implacable office.
La nuit, le colonel ne dort pas. Une armée de fantômes, ses victimes, a pris possession de ses songes.
Dehors, il pleut sans cesse. La Ville et les hommes se confondent dans un paysage brouillé, un peu comme un rêve – ou un cauchemar. Des ombres se tutoient, trois hommes en perdition se répondent. Le colonel, tortionnaire torturé. L’ordonnance, en silence et en retrait. Et, dans un grand palais vide, un général qui devient fou.
Le colonel ne dort pas est un livre d’une grande force. Un roman étrange et beau sur la guerre et ce qu’elle fait aux hommes.
On pense au Désert des Tartares de Dino Buzzati dans cette guerre qui est là mais ne vient pas, ou ne vient plus – à l’ennemi invisible et la vacuité des ordres. Mais aussi aux Quatre soldats de Hubert Mingarelli.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Laurence Houot)
Le JDD (Laurent Lemire)
Juste un mot (Nicolas Winter)
Page des libraires (Jean-Baptiste Hamelin, libraire au Carnet à spirales à Charlieu)
France Bleu (Des livres et délire)
Le blog de Squirelito
Blog Joëlle Books
Blog Baz’Art
Blog main tenant


Emilienne Malfatto présente son livre Le colonel ne dort pas © Production Éditions du sous-sol

Les premières pages du livre
« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs
de mes nuits
puisque vos ombres et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Hommes-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou

dix jours

ou ce matin

et depuis je suis condamné à continuer
de vous tuer
chaque fois à chaque nouveau mort
j’augmente ma peine ma

condamnation sans appel

perpétuité
perpétuité
comme vous les Hommes-poissons
je vous revois flotter
dans l’eau grisâtre
flotter
vous revenez depuis peupler mes cauchemars
vous avancez en écartant les roseaux
vous tendez vers moi vos membres décharnés
gonflés par les eaux
vous tendez vos mains et c’est toujours alors
toujours que
je vous tue

à nouveau

tuer les morts vous tuer encore vous mes victimes
puisque c’est la seule voie puisque je vous ai déjà
tués
puisque bientôt vous me tuerez

Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. C’est cette époque de l’année où l’univers se fond en monochrome. Gris le ciel bas, gris les hommes, grises la Ville et les ruines, gris le grand fleuve à la course lente. Le colonel arrive un matin et semble émerger de la brume, il est lui-même si gris qu’on croirait un amas de particules décolorées, de cendres, comme s’il avait été enfanté par ce monde privé de soleil. On dirait un fantôme, pense le planton de garde en le voyant descendre de la jeep. Et l’ordonnance se met au garde-à-vous et se dit que le colonel ressemble à ces hommes qui n’ont plus de lumière au fond des yeux et qu’il croise parfois depuis qu’il est à la guerre. Seul son béret rouge rappelle que les couleurs n’ont pas disparu.

La grande maison réquisitionnée qui sert désormais de centre de commandement et d’habitation pour les gradés se dresse en haut de la colline. C’est un ancien palais, du temps de l’ancien dictateur, sous l’ancien régime. On y reconnaît le goût pour ce qui brille du plafond au sol, le marbre les dorures les colonnes qui se voudraient ioniques des sièges immenses au capitonnage dur comme du béton utilisés pour des réceptions où ils assurent un inconfort durable aux invités qui, selon l’étiquette, ne doivent rien en laisser paraître. Et dans une niche du hall d’entrée, le buste décapité – puisqu’on ne pouvait pas le déplacer et qu’il était à l’effigie de l’ancien dictateur, celui-là même qu’à l’époque du buste personne n’appelait dictateur.

Le colonel hésite sur le seuil du Palais. Est-il déjà venu ici? Il a servi loyalement l’ancien régime, il a connu d’éphémères honneurs dans des lieux semblables, à l’époque où les bustes étaient intacts dans toutes les niches de tous les palais du pays. Il hésite, comme s’il répugnait à souiller le marbre de ses chaussures gorgées de boue liquide, presque crémeuse, cette boue glissante et claire dans laquelle patauge le monde, dehors. Peut-être un reste de timidité (de déférence?) à l’égard de l’ancien dictateur auquel il fut loyal en son temps, comme beaucoup ici, même si tous font mine de l’ignorer et s’emploient à ne jamais parler de cette époque. Puis il carre les épaules, reprends-toi!, et suit l’ordonnance jusque dans le grand bureau où siège le général en charge des troupes du nord et de la Reconquête.

Trônant derrière sa large table d’acajou, le général est occupé à se couper les poils du nez à l’aide de petits ciseaux argentés et d’un miroir à main, et le colonel pense furtivement que ce miroir de dame provient peut-être d’une chambre à coucher de ce même Palais, une relique des puissants de l’ancien régime. »

Extraits
« Le colonel n’a pas toujours été un spécialiste, comme on le désigne maintenant dans certains milieux autorisés avec un mélange de respect, d’effroi, et aussi un peu de répugnance. Longtemps il fut un militaire comme les autres, peut-être seulement plus efficace, plus rapide à la réaction, plus malin. Pendant la Longue Guerre, ses chefs l’appréciaient pour ces qualités-là. Lui ne savait pas encore qu’il était pris dans un engrenage qui ne le lâcherait pas, qui le broierait à mesure que lui-même broierait les autres, tous les autres, tous ceux qu’on lui ordonnerait de broyer. C’est cela, peut-être, qui fit vraiment la différence. Demandez à un militaire de tirer sur une cible, il le fait, c’est le métier. Mais certains ont une limite. Pour beaucoup, pendant Longue Guerre, ce furent les Hommes-poissons. Les soldats reculaient devant cette tâche-là avec de grands yeux effarés. Le colonel a lui aussi eu les yeux effarés. Mais il n’a jamais reculé. » p. 38

« En cette période de reconquête, rares sont ceux qui osent réclamer un changement, protester. Les fous qui s’y risquent ne durent pas longtemps et l’ordonnance est, au fond, un lâche qui tient à la vie. Même si de plus en plus, il a l’impression d’avoir déjà trop vécu. » p. 55

« Quelque part après le quarantième jour de pluie, c’était inévitable, un envoyé arrive de La Capitale. Il faut croire que le subalterne zélé n’a pas su être aussi convaincant, aussi confiant, aussi exalté que l’était à l’époque le général, car la Capitale demande des comptes, des rapports, des progrès à matérialiser sur une carte, qu’on voie un peu qu’on puisse se faire une idée, quelque chose à se mettre sous la dent, comme dans toute opération de Reconquête, c’est bien normal, ceux qui gouvernent veulent pouvoir déplacer des pions noirs et rouges sur un plan de ville — ou un planisphère, tout dépend de l’échelle de l’opération. C’est bien normal et ça leur donne la sécurisante sensation de maîtriser la situation. » p. 92

À propos de l’auteur
MALFATTO_Emilienne_©Axelle-de-RusseÉmilienne Malfatto © Photo Axelle de Russe

Émilienne Malfatto est photographe, romancière et journaliste – un temps reporter de guerre. Son travail photographique a été notamment publié dans le Washington Post et le New York Times, et exposé en France et à l’étranger.
En 2021, elle a reçu le prix Goncourt du premier roman pour Que sur toi se lamente le Tigre (Elyzad), et le prix Albert-Londres pour Les serpents viendront pour toi: une histoire colombienne (les Arènes).

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En salle

BAGLIN_en_salle  RL_ete_2022 Logo_premier_roman

En lice pour le Prix Médicis
En lice pour le Prix littéraire les Inrocks
En lice pour le prix du Premier Roman 2022
En lice pour le prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama

En deux mots
Sur la route des vacances, l’arrêt au fast-food est une fête pour la narratrice et son frère. Ce qu’elle n’imagine pas, c’est qu’une dizaine d’années plus tard, elle sera employée dans cette même chaîne. Alors, elle connaîtra l’envers (l’enfer) du décor.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le roman du fastfood

La narratrice de ce premier roman original raconte son enfance marquée par les arrêts au fast-food sur la route des vacances et son travail dans cette même chaîne une dizaine d’années plus tard. Deux récits en parallèle et un contraste saisissant.

Toute la famille monte dans la Berlingo. C’est l’heure des vacances! Après une année à trimer à l’usine, elles sont bien méritées pour Jérôme, fier de pouvoir emmener Sylvie, son épouse et ses deux enfants, la narratrice et son frère Nico en Bretagne. Un voyage qui est aussi synonyme de sortie au restaurant. Et comme les moyens sont limités on choisira le moins cher, le fast-food. Mais pour les enfants, c’est un peu le paradis. Il y a même des jouets en prime!
Ce souvenir vient contraster avec une autre histoire de fast-food, une dizaine d’années plus tard. On y retrouve la narratrice, mais employée cette fois dans cette même chaîne. Sa formatrice a beau s’appeler Chouchou, il n’y a désormais plus rien de tendre dans cet endroit aux règles strictes, à la discipline de fer.
«Après trois semaines au drive, je suis désormais en salle, le royaume dont personne ne veut, constitué du lobby intérieur où mangent les clients, de la terrasse, des toilettes et du local poubelle. Je suis en salle parce que je viens d’arriver et que les nouveaux servent à être là où personne ne veut travailler. Je comprends que je vais rester à ce poste. Lorsque je sers un des plateaux posés sur le comptoir, je sais que les équipières de l’autre côté se sont battues pour être derrière le rectangle en béton du comptoir, planquées.»
L’envers du décor, c’est l’enfer. Avec sa hiérarchie du côté des exploités. Claire Baglin a eu la bonne idée de raconter cet esclavage moderne en le mêlant à la chronique familiale. Dans une ville de deux mille habitants le long d’un axe routier, «nous vivons au deuxième étage et, chaque soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, ce roulement continu de camions me rappelle que je suis dans une ville de passage et que, dans la logique de ce mouvement, je partirai moi aussi.»
Aux cadences de l’usine et aux négligences concernant la sécurité viennent répondre les directives des manas (les managers) et leur surveillance constante, la pression du coup de feu ou encore les exigences de clients peu respectueux. Avec des deux côtés cette envie de bien faire qui peut ressembler à une soumission. Mais il faut bien faire bouillir la marmite.
C’est non sans une dose d’humour – celui du désespoir – que la primo-romancière dépeint l’aliénation par le travail. En détaillant les situations, en racontant les épisodes marquants au sein de son établissement, Claire Baglin n’a guère besoin de forcer le trait pour toucher juste. On ressent sa colère sans qu’elle ait besoin de l’exprimer. Depuis L’établi de Robert Linhart et À la ligne, les feuillets d’usine du regretté Joseph Ponthus, je n’avais pas lu un tel réquisitoire contre l’exploitation de l’homme par l’homme.

En salle
Claire Baglin
Éditions de Minuit
Premier roman
160 p., 16 €
EAN
Paru le 1/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville de 2000 habitants qui n’est pas précisément située. On y évoque aussi des vacances en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood. En deux récits alternés, la narratrice d’En salle raconte cet écart. D’un côté, une enfance marquée par la figure d’un père ouvrier. De l’autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l’épreuve, le vide, l’aliénation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Ulysse Baratin)
Diacritik (Johan Faerber)
Diacritik (Christine Marcandier)
France Culture (Affaire critique)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)

Les premières pages du livre
« – Et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Je suppose que vous avez postulé partout, même chez nos concurrents.
La voiture ralentit et mon père met le clignotant à gauche.
Après une négociation d’une heure, la Berlingo passe enfin le portique et fait plusieurs tours avant de se stabiliser sur le parking. Mon père n’a pas retiré les clés que maman se retourne vers nous. Elle va prévenir, on y va mais c’est exceptionnel et surtout vous ne courez pas, vous ne criez pas. La portière arrière a déjà coulissé, nous sommes dehors. Nico court et passe une manche de manteau après l’autre. Ses lacets sont défaits, il les a dénoués quelques heures plus tôt, après la troisième halte autoroutière. Il faut se dépêcher avant que les parents ne changent d’avis, regrettent et nous rattrapent. Les lampadaires semblent s’allumer à mesure que nous nous approchons.
Très vite, je me fais distancer par Nico, soutiens la porte du regard. Mon nez coule sur ma bouche, de grosses larmes viennent remplir mes oreilles. Le logo lumineux jure que c’est ouvert et me rassure. Il dit on ne vous décevra jamais, on sera toujours là pour vous, partout. Je ne crois qu’en cette lumière qui vacille par intermittence.
Nico gravit les marches, son pied droit bute sur la dernière et son visage s’écrase contre la porte vitrée. Le nez dilaté il rit, je le rejoins. Les parents sont encore loin. Maman défait les manches du gilet autour de sa taille pour l’enfiler. Mon père déclenche la fermeture automatique de la voiture à distance, il appuie une fois, deux fois.
Nico les appelle, allez allez, et l’odeur de friture nous parvient à travers la porte, l’odeur de la fête, de la capitulation parentale.
– Non, non, je connais surtout votre chaîne. Les autres, je n’ai jamais essayé.
Nous entrons et à l’intérieur tout se complique. Le monde, la vache. Le hall est encombré et on ne sait pas où commander. C’est un dimanche soir, retour de vacances. Maman dit attendez mais c’est trop tard, Nico est déjà parti. Il se fraie un passage entre les gens, les écarte avec ses petites mains, pousse les rangées de jambes et les sacs tenus à bout de bras. Nico profite des brèches et je file derrière lui, me réduis à ses dimensions pour passer sans encombre, genoux fléchis, bras repliés le long du corps. J’avance mais contrairement à lui je m’excuse parce qu’on a trois ans d’écart. Nico trouve un espace vide et s’y jette, il sort de l’attroupement. Les néons l’éclairent et il finit par arriver aux caisses. On le renvoie faire la queue avec les parents.
Réfléchissez à ce que vous voulez manger pendant ce temps-là. Nico donne des coups de pied dans les serviettes roulées en boule. Quand il s’éloigne de nous et se rapproche du couple devant, comme s’il souhaitait changer de famille, les ongles de maman le ramènent. Je fixe gravement le porte-clés d’un sac à dos. Mon père a ouvert sa veste, il tripote sa sacoche et s’agace, je vois rien, c’est où les frites ? le prix c’est celui de droite ou de gauche ? Maman regarde autour d’elle comme si elle avait perdu quelqu’un. Les commissures de ses lèvres sont écarlates à cause du sel des chips. Lorsque le porte-clés avance et que je n’avance pas, elle me pousse de la main droite. Je regarde la nouvelle plaque au mur qui interdit de fumer, lis les petites lignes.
A la caisse, une dame à casquette noire pose quatre questions auxquelles mon père répond mais vous avez quoi ? Il se tourne vers maman qui hausse les épaules. Nico ne fait que sourire. Alors mon père me presse du regard, je dois décider. Sur les panneaux, les burgers, les menus, je ne les connais pas, les boissons brillent. A chaque question de la caissière, mon père répète, et en boisson ? et en dessert ? quel accompagnement ? Je m’en sors avec un menu enfant et un extraterrestre qui brille dans le noir.
Passé l’angoisse de la commande, Nico et moi guettons sa préparation derrière le comptoir. Nous crions par moments c’est celle-là, c’est celle-là, et enfin arrive le tour de mon père. Il répète alors, alors alors, et finit par demander des frites. La caissière se jette sur lui pour le manger tout cru. Elle lui propose le grand coca, le burger parfait pour les grosses faims et mon père répond c’est grand comment ? Il lutte à coups de portefeuille, mais ça coûte combien ? ah ouais peut-être pas ça alors. La dame s’accroche, si vous le prenez en menu vous l’aurez pour moins de dix euros. Mon père écarquille les yeux, les burgers ont trop de couleurs, il est sur le point de capituler mais résiste une dernière fois, je peux le prendre en normal ? Maman bâille et regarde sa montre qui retarde.
– Vous êtes sûre que vous allez vous réveiller ? Vous n’allez pas avoir de panne de réveil ?
Le directeur demande trois fois, peut-être quatre, et j’en viens à me poser la question sincèrement. Est-ce que je vais bien me réveiller et est-ce que je peux le promettre ? Le directeur est en face de moi, avec sa tête de trentenaire et sa légère moustache, celle qu’on peut se permettre de porter dans la restauration. Il a le regard narquois et attend que je réponde sans réfléchir. Il veut savoir qui je suis et à quoi je suis prête pour être à l’heure. Il attend que je parle d’honneur d’intégrer une équipe, d’intérêt pour, d’aptitude à. Sur sa feuille, il a commencé une liste à quatre items, c’est moi. Il a tracé un nouveau tiret, je dois lui donner quelque chose, et alors que je prononce une plaidoirie contre le sommeil, il me prend de court.
– D’accord, vous n’aimez pas les grasses matinées mais vous n’avez pas envie d’aller à la mer cet été ? De profiter de vos vacances ?
– Oui on prend les chèques-vacances monsieur.
Jérôme esquisse un sourire soulagé et ouvre la fermeture éclair de son sac. Un instant, il a vu les enfants en pleurs, sa femme qui lui dit t’es con Jérôme, t’aurais pu demander plus tôt franchement. Il a craint le retour jusqu’à la voiture, Nico qui menace de ne plus jamais manger de sa vie, et ce sera de votre faute, avant de pigner tout son saoul à la simple pensée d’une heure de plus sans repas. Il s’est imaginé conduire dans un silence complet, sans allumer la radio qui serait perçue comme une véritable provocation. Le silence se serait poursuivi jusque dans la cuisine, les enfants auraient avalé de grands verres d’eau pour faire passer les brocolis et leur déception aurait définitivement eu ce goût.
Puis Sylvie serait partie se coucher dans le canapé après avoir achevé la soirée comme on achève un animal en fin de vie, allez au dodo maintenant demain il y a école.
– Vous faites quoi comme études ? D’accord donc vous allez partir comme tous les autres pour la rentrée c’est ça ?
Le directeur prend un air mécontent. A ma réponse son sourire revient. En haut de sa fiche, il écrit mi-septembre et l’entoure deux fois. Je ne suis pas seulement dynamique, motivée et polyvalente comme les autres. Mi-septembre devient ma principale qualité. Mon dossier viendra se placer bien au-dessus des indécis, ceux qui ont vaguement évoqué qu’ils partiraient à la fin des vacances. J’ai l’impression que l’entretien va s’arrêter, qu’il va me mettre une casquette sur la tête et me présenter à mes nouveaux collègues mais je sens qu’il lui manque un élément pour être convaincu. Le stylo qu’il tient entre les doigts fait des moulinets, marque le décompte, et une famille passe à côté de notre table, les bras chargés de plateaux. Les enfants crèvent des ballons et veulent faire du toboggan. Je dois poser ma dernière carte.
– J’ai le permis B.
Là ! On s’installe là ! Les parents nous suivent jusqu’à une table de bar au milieu du restaurant. On jette nos manteaux sur les tabourets et ils retombent, on ouvre les emballages mais maman nous arrête, on va aux toilettes d’abord. Alors qu’on court vers la dernière étape qui nous sépare de la béatitude, maman parvient à retenir Nico par la manche. Il n’a plus rien d’humain. Ses cheveux sont ébouriffés par l’électricité statique du manteau retiré, ses joues sont rouges, ses lacets traînent encore au sol et son pull est à l’envers, l’étiquette luisante de salive. Son visage est une énorme contrariété, il est fou, il veut en finir. Dans ses yeux brillent encore les nuggets qu’il a entrevus. Je pousse la porte des toilettes et Nico la retient de toutes ses forces, nous crions parce que nos voix résonnent. Maman tient la porte derrière nous et se retourne, voit mon père attaquer ses frites, la lanière de sa sacoche enroulée deux fois autour de son poignet.

Nico est déjà loin, je rince mes mains et, en sortant, le battant que je pousse vient buter contre une plante verte, elle se renverse à demi. Derrière moi maman se fâche comme elle sait le faire dans les lieux publics, non mais c’est pas possible, fais attention un peu, un éléphant dans un magasin de porcelaine.
– Je dirai que mon principal défaut, c’est que je n’ai pas assez d’expérience.
– Arrêtez, arrêtez. Ce n’est pas un défaut, il faut bien commencer quelque part et ici vous êtes formés. Un défaut, donnez-moi un défaut, n’importe lequel, choisissez. Vous êtes impulsive ? Vous avez du mal à garder votre calme parfois ?
– Non, non.
– Vous n’avez pas peur du Covid, des maladies ?
– C’est pas ici que je l’attraperai plus qu’ailleurs.
– Bonne réponse. Vous êtes tête en l’air ? Vous avez tendance à oublier ?
– Non, enfin pas vraiment.
– Vous n’êtes pas dégoûtée par certaines tâches ? Ça ne vous dérange pas de sortir les poubelles ?
– Je le fais toutes les semaines chez moi.
– Il y a des gens que ça dégoûte.
– Non, pas moi.
– Je comprendrais si c’était le cas.
– Si j’y réfléchis bien… Non, ça ne me pose pas de problème.
– Donc vous n’avez pas de défaut, c’est ça que vous me dites ? Vous êtes parfaite comme moi alors ?
Lorsqu’on le rejoint, mon père a déjà fini toutes ses frites et maman le remarque, t’es pas chié, attention tes manches dans la sauce Nico. Les pailles sont plantées au centre des couvercles transparents, le coca vient nous piquer la gorge. Mon père commence son burger, buvez pas tout le coca les titis vous aurez plus faim après. Maman répartit les sauces dans les boîtes, se met du ketchup sur les doigts. Nico commence à construire le jouet, elle l’arrête, tu joueras à la fin du repas. Je suis silencieuse. Un nugget sur la langue, je sens la panure se décomposer, la sauce glisser et fondre. Les lampes suspendues font briller nos cheveux, nous créent des auréoles.
– Bon je vous cache pas que j’ai une centaine de candidatures sur mon bureau, sans parler de celles en ligne qui attendent et là je vois encore cinq candidates après vous.
Le directeur s’apprête à me demander ce qui me différencie, pourquoi on vous prendrait vous plutôt qu’une autre. Il ne suffit pas d’être véhiculée, d’habiter à cinq minutes et de quitter le poste plus tard que les autres candidats. Il faut aussi avoir envie qu’ils ratent leur entretien, souhaiter prendre leur place. Je cherche un synonyme de polyvalente et je ne trouve pas. Je ne peux quand même pas dire multifonction.
Alors vous êtes contents ? Nous sommes tous les quatre serrés autour de la table et toutes les cinq minutes mon père répète, alors vous êtes contents ? Nous sommes concentrés, personne ne doit nous déranger. La table glisse, traces de doigts, mayonnaise sur le bord du plateau. Maman rassemble les déchets à mesure que nous écartons les cadavres. Mon père raconte, la première fois que je suis entré dans un fastfood, j’étais encore en BTS, on aspirait les glaçons au bout de nos pailles et on soufflait pour qu’ils glissent dans les allées centrales, qu’est-ce qu’on se marrait. Il refait l’historique, les murs orange de la maternelle, les colles du petit séminaire, le bac pro élec’, les escaliers de la cité U d’Hérouville dévalés pour appeler ses parents d’une cabine téléphonique, il crie dans le combiné je veux rentrer à la maison, je vais péter les plombs. Sa mère est à une heure de là, essaie de le rassurer. Calme-toi un peu Jérôme, qu’est-ce que tu racontes, non tu vas pas mourir, tu vas passer ton BTS et trouver un petit boulot pas trop loin de la maison, c’est tout.
Lorsque tout est avalé, Nico et moi avons un hoquet de stupeur. On cherche dans le sachet la frite qui reste, la friture de nugget qu’on essaie de récupérer avec le bout du doigt humide. Alors vous êtes contents ?
– Bon j’ai écrit mi-septembre mais je peux écrire fin ? Ce serait bon pour vous de travailler jusqu’à cette période ?
– Oui, oui pourquoi pas.
– Parfait. Après vous pouvez me dire ça et démissionner quand vous voulez hein. »

Extrait
« Nous avons emménagé dans cette ville de deux mille habitants le jour où mon père y a trouvé un meilleur travail. L’appartement est aussi proche d’une campagne infinie que d’un axe routier fréquenté. Quand mon père parle du travail précédent, il dit Besnier ou Charchigné sans détailler davantage. Ça suffit pour expliquer ce qu’il faut fuir. Nous vivons au deuxième étage et, chaque soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, ce roulement continu de camions me rappelle que je suis dans une ville de passage et que, dans la logique de ce mouvement, je partirai moi aussi. »

« Après trois semaines au drive, je suis désormais en salle, le royaume dont personne ne veut, constitué du lobby intérieur où mangent les clients, de la terrasse, des toilettes et du local poubelle. Je suis en salle parce que je viens d’arriver et que les nouveaux servent à être là où personne ne veut travailler. Je comprends que je vais rester à ce poste. Lorsque je sers un des plateaux posés sur le comptoir, je sais que les équipières de l’autre côté se sont battues pour être derrière le rectangle en béton du comptoir, planquées. »

À propos de l’auteur
BAGLIN_Claire_Mathieu_ZazzoClaire Baglin © Photo Mathieu Zasso

Claire Baglin est née en 1998. En salle est son premier roman. (Source: Éditions de Minuit)

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Sous les feux d’artifice

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En deux mots
En juin 1864 une bataille navale un peu particulière a eu lieu en rade de Cherbourg puisqu’elle opposait un navire confédéré et un navire yankee. Ce combat, à l’époque où se développe le tourisme et où on inaugure le casino, attire les foules. Et incite un journaliste parisien à lancer un pari sur l’issue de l’affrontement.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ah Dieu! que la guerre est jolie

Un combat naval entre Confédérés et Yankees a eu lieu au large de Cherbourg. C’est cet épisode aussi improbable que saisissant que Gwenaële Robert retrace dans ce roman plein de bruit et de fureur qui a attiré les foules sur la côte normande.

Charlotte a épousé Maximilien. Elle est désormais impératrice du Mexique et débarque pleine d’espoir en Amérique centrale, ne sachant pas que Napoléon III lui a offert une illusion, sans compter le dédain affiché par son mari à son encontre. Car l’armée française s’enlise dans une guérilla incompréhensible, notamment à cause d’une totale méconnaissance du terrain. «Finalement, ces Mexicains mal armés, indisciplinés, montraient une forme d’acharnement qui ressemblait au courage et mettaient en déroute les meilleurs soldats du monde». Autrement dit, son voyage de Veracruz à Mexico sera tout sauf une sinécure.
Pendant ce temps, Théodore Coupet, journaliste à La Vie française est envoyé en reportage à Cherbourg. Le spécialiste des potins mondains va couvrir l’inauguration du casino, mais rêve d’un scoop qui lui permettrait de gagner du galon. Peut-être que l’arrivée conjointe dans la rade de l’Alabama, navire sudiste, et du Kearsarge le Confédéré, lui offrira cette opportunité. Car on murmure que le capitaine sudiste, «cette tête brûlée de Semmes», entend engager la bataille contre son ennemi du nord. Assistant aux préparatifs, le reporter qui rêvait d’aller couvrir la guerre de Sécession, constate avec plaisir qu’elle «vient à lui pour l’arracher à la médiocrité de sa vie.»
L’idée qui germe alors dans sa tête pourrait même lui permettre de faire d’une pierre deux coups. Il suggère à Mathilde des Ramures, qui a trouvé refuge à Cherbourg, de parier sur la victoire du Nord, qu’il croit inéluctable, et refaire ainsi une partie de sa fortune. Car son mari flambeur les a entraînés vers la ruine et a été contraint de suivre le corps expéditionnaire au Mexique. Une belle occasion de se rapprocher de cette femme troublante. Mais pour ne pas éveiller les soupçons, il va charger Zélie Tissot, la jeune fille croisée dans le train, d’effectuer les transactions. Car la foule se presse sur la Côte. Ce combat est pour tous les curieux un formidable spectacle et un jeu qui peut même leur rapporter gros. La poudre va parler…
Tout comme c’est le cas de l’autre côté de l’Atlantique où le plan conçu par Napoléon III pour mettre fin au blocus en établissant un couloir de contournement par le Mexique piétine depuis deux ans déjà. Il y a pourtant urgence, car le blocus qui empêche les livraisons de coton asphyxie la soierie lyonnaise, la rubanerie stéphanoise, la broderie lorraine et de manière générale toute l’industrie textile. Sous les feux d’artifice, c’est bien l’inquiétude qui domine car l’issue des combats reste bien incertaine.
C’est à ce moment-charnière de l’Histoire, au moment où le commerce se mondialise, que Gwenaële Robert a consacré le temps du confinement. Une période qui lui a permis de se plonger dans son abondante documentation et concrétiser son projet de roman, né après une visite à Cherbourg et plus particulièrement au cimetière. C’est là qu’elle a découvert les tombes de George Appleby et James King du CSS Alabama et, à leurs côtés, de William Gowin de l’USS Kearsarge. Nourrie des chroniques de l’époque, elle a parfaitement su retranscrire l’ambiance et l’atmosphère du XIXe siècle, ajoutant à son scénario les intrigues qui rendent la lecture si plaisante. On ne s’ennuie pas une seconde et on en apprend beaucoup. Bref, c’est une belle réussite.

Sous les feux d’artifice
Gwenaële Robert
Le Cherche-Midi éditeur
Collection : Les Passe-murailles
Roman
000 p., 20,90 €
EAN 9782749173108
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Cherbourg et sur la côte normande. Il se déroule également au Mexique, de Veracruz à Mexico, sans oublier Paris, également évoqué.

Quand?
L’action se déroule du 10 au 17 juin 1864.

Ce qu’en dit l’éditeur
Seul le bruit de la fête peut couvrir celui de la guerre.
Lorsqu’un navire yankee entre en rade de Cherbourg un matin de juin 1864 pour provoquer l’Alabama, corvette confédérée que la guerre de Sécession condamne à errer loin des côtes américaines, les Français n’en croient pas leurs yeux.
Au même moment, Charlotte de Habsbourg, fraîchement couronnée impératrice du Mexique, découvre éberluée un pays à feu et à sang.
Le monde tremble. Mais le bruit des guerres du Nouveau Continent ne doit pas empêcher la France de s’amuser. Encore moins de s’enrichir. Théodore Coupet, journaliste parisien, l’a bien compris. Envoyé à Cherbourg pour couvrir l’inauguration du casino, il rencontre Mathilde des Ramures, dont le mari s’est ruiné au jeu avant de partir combattre au Mexique. Ensemble, ils décident de transformer la bataille navale en un gigantesque pari dont ils seront les bénéficiaires. À condition d’être les seuls à en connaître le vainqueur…
Pendant cette semaine brûlante, des feux d’artifice éclatent de chaque côté de l’Atlantique. Dans le ciel de Mexico comme dans celui de Cherbourg, ils couvrent les craquements d’un vieux monde qui se fissure et menace d’engloutir dans sa chute ceux qui l’ont cru éternel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Télégramme (Jean Bothorel)
Lisez.com (entretien avec Gwenaëlle Robert)
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Les premières pages du livre
« 11 mai 1864
Océan Atlantique
Il ne l’a jamais touchée. Ni au soir de leurs noces, ni après. Pourtant cette nuit-là, ils ont dormi dans le même lit. Elle ne connaît rien aux choses du sexe, mais elle sait que c’est là que ça aurait dû se produire, le rapprochement de leurs deux corps vierges que séparait le voile d’une chemise de coton. Il ne s’est rien passé. Ils sont demeurés à distance l’un de l’autre, sous les draps empesés où leurs chiffres étaient partout brodés en rouge, son C enlacé à son M, comme une incitation à se mêler l’un à l’autre, en relief. Elle est restée longtemps immobile, les yeux fixés sur les lettres rouges qui se détachaient sur les draps, à la lueur du rayon de lune. Elle attendait de rencontrer sa peau, de sentir sa main sur son ventre, de deviner sa jambe contre la sienne, elle retenait son souffle, contractait ses muscles. Rien ne venait. Elle ne percevait même pas, sous les draps, la chaleur de son corps à lui, une sorte de rayonnement, l’électricité de sa chair. Il faisait froid comme la veille, dans le lit à une place où elle avait dormi seule. On eût dit qu’il était absent ou rejeté si loin qu’elle ne pouvait l’atteindre. C’était comme si un fleuve invisible traversait le lit, les condamnant à demeurer sur deux rives séparées. Lentement, elle a passé son doigt sur les boursouflures de coton des lettres brodées. Elle a senti sous la pulpe de son index l’injonction à s’unir, insistante, indiscrète, les courbes des majuscules enchâssées, C et M, Charlotte et Maximilien, et plus loin les initiales de leurs familles respectives, S-C et H, Saxe-Cobourg, Habsbourg, également enlacées. Soudain les initiales lui ont semblé obscènes, elle a repoussé le drap dans l’obscurité, elle s’est tournée vers lui, les yeux grands ouverts, effrayée de ce qui devait advenir, épouvantée qu’il n’advienne rien.

Il dormait. Elle l’a deviné à sa respiration régulière, au grognement plein de sommeil qu’il a émis en se retournant, soulevant le drap amidonné où s’est engouffré un air froid. Elle aurait dû être soulagée. La crainte de cet acte dont on n’avait rien pu lui dire – sauf qu’il était naturel et impérieux – s’éloignait. Elle bénéficiait d’un sursis. Mais celui-ci n’était pas moins inquiétant : et s’il durait toujours ? Est-ce qu’elle resterait vierge ? Est-ce qu’il ne l’aimait pas ? Était-ce sa faute ? Avant le mariage, on lui avait parlé de ses devoirs. « Tout dépend de l’épouse, de sa docilité et de sa capacité à se faire aimer. » Qui lui avait dit ça ? Sa femme de chambre ? Sa grand-mère ? Son confesseur ? L’avait-elle lu quelque part ? Elle était responsable de la bonne marche des choses. Responsable, c’est-à-dire coupable, si l’opération prenait un tour inattendu.

Dans l’obscurité de la chambre conjugale, Charlotte devinait confusément les conséquences dramatiques de cette nuit manquée. Elle voulait se rassurer. Ils n’étaient certainement pas les seuls, d’autres couples devaient vivre ainsi. Mais qui ? Elle a cherché dans son entourage, dans les ramifications de la famille royale de Belgique. Partout autour d’elle, des bourgeons surgissaient, des nourrissons braillards attestaient des mariages dûment consommés, les ventres belges, les ventres français, tous fécondés par des princes. Un frisson l’a parcourue, elle avait froid, elle était seule. Sa main a cherché à tâtons le drap. Elle l’a remonté sous son menton. Elle a fermé les yeux, est descendue au fond d’elle-même, là où tout s’éclaircissait, là où sa volonté ne rencontrait aucun obstacle.
Elle s’est promis que personne ne saurait rien de cet échec. Ni son père, ni ses frères, ni aucun des membres de sa belle-famille, ces Habsbourg empesés, obsédés par leur lignage. Elle a consacré le reste de la nuit à triturer l’abcès de cette blessure d’orgueil – après, elle n’y penserait plus. Elle se l’interdirait.

Lorsque l’aube s’est levée, elle n’avait pas dormi. C’est bien : il fallait afficher une petite mine. Au déjeuner, on lui a trouvé un air fatigué, mais résigné. Elle n’a pas démenti. Charlotte fait toujours ce qu’on attend d’elle.

Maintenant, sur le pont du bateau, elle y pense sans douleur. Son mari est accoudé au bastingage de la frégate, il regarde au loin, il aime la mer passionnément. Elle est le décor idéal pour ses épanchements mélancoliques, les rêveries de son esprit malade, gavé des poèmes romantiques mal digérés – Goethe, Hölderlin, Byron. Charlotte a craint jusqu’au moment du départ qu’il ne vienne pas. Maximilien a montré ces derniers temps des accès de mélancolie intense, des heures entières à rester prostré, muet, immobile tandis qu’elle se démenait pour remplir les malles, donner des ordres, boucler les préparatifs. Le dîner de gala organisé en l’honneur de leur départ a failli tourner au fiasco lorsqu’il s’est retiré brusquement, les épaules secouées par des spasmes nerveux. Son médecin a eu beau affirmer aux convives que ce n’était rien, la fatigue, le temps orageux, personne n’a été dupe. Le cadet des Habsbourg a passé la soirée enfermé dans le pavillon du parc, abattu, criant à travers la porte au valet envoyé par sa femme : « Je ne veux plus entendre parler du Mexique ! »

Charlotte s’est appliquée à faire oublier l’incident. Elle a présidé le souper avec beaucoup de naturel et de grâce, assuré une conversation brillante avec ses voisins, en italien, en espagnol, en français – toutes les langues sont faciles pour elle. Elle a fait les honneurs du château de Miramare, a guidé les invités dans le parc tandis qu’un orchestre invisible jouait des valses viennoises. On l’a trouvée rayonnante, son nouveau titre d’impératrice lui allait à merveille, c’est ce qu’ils disaient tous. Elle acquiesçait : c’est vrai qu’elle est faite pour régner, elle le sait depuis toujours – ces choses-là se devinent très tôt affirmait son père, le roi de Belgique. Mais toute princesse qu’elle était, elle n’était qu’une fille qui, pour son malheur, avait épousé le frère cadet d’un empereur : la mauvaise équation qui vous condamne à rester dans l’ombre, à regarder les souverains régnants avec envie et tristesse, à attendre un tour qui ne viendra peut-être jamais. On ne parle pas du malheur de n’être pas dynaste, on l’éprouve en secret, comme une maladie honteuse. Il faut pour vous en délivrer un événement tragique, ou une nouvelle inattendue, une couronne qui vous tombe du ciel : pour elle, ça a été celle du Mexique, et même si son mari montrait des réticences à la coiffer, elle savait que c’était leur seule chance de régner, de guérir de l’obsession de l’ordre de succession.

Quand les derniers convives sont partis, elle s’est laissée tomber sur son lit, épuisée, satisfaite d’avoir sauvé la face. Elle fait cela mieux que personne, depuis toujours. La vie est un devoir qu’il faut accomplir, on le lui répète depuis vingt-quatre ans. Quand bien même on aurait droit à une part de faiblesse, son mari a tout pris, il n’y a plus rien pour elle.

Depuis qu’on est en mer, Maximilien va mieux. Il parle avec les marins, il s’intéresse aux machines, aux cartes. Chaque matin, dans le silence de sa cabine, il se consacre à la rédaction d’instructions destinées à la future chancellerie. Il dessine des uniformes. Ensuite, il déjeune avec elle. À ceux qui les côtoient sur le Novara, ils offrent le spectacle d’un couple pudique mais harmonieux. Heureux même, si tant est que l’équipage d’un bateau soit à même de juger des états d’âme de Leurs Majestés. Pour elle, ça ne fait pas de doute, ça se voit. Elle n’a jamais été aussi belle, un peu exaltée quand même avec ses yeux brillants et ses joues qui rosissent si facilement. Elle a le sentiment enivrant d’accomplir son destin, enfin. Elle a grandi avec l’idée de régner. On l’a élevée pour ça, on l’a mariée pour ça. Pourtant, tout a mal commencé. Elle n’a connu d’abord que l’échec –son mariage, le royaume de Lombardie-Vénétie perdu après deux ans de règne, à peine. Ensuite, la solitude, l’ennui entre les murs de Miramare.

À vingt-quatre ans, Charlotte prend sa revanche. En devenant impératrice du Mexique, elle répond à toutes les espérances, les siennes d’abord. Reste à découvrir le peuple qu’elle a promis de servir, le pays sur lequel elle règne déjà, qui est loin et un peu inquiétant à cause de la guérilla et des régimes qui se sont succédé sans jamais réussir à y garantir la paix. Elle sait que l’armée française y piétine depuis deux ans, ce qui est mauvais signe attendu que c’est la plus puissante du monde. Mais elle a vu des photos, des peintures superbes rapportées à Miramare par la délégation d’Estrada. La végétation est splendide. On lui a montré d’extraordinaires collections de papillons, des colibris. Des cactus par milliers. Des temples éboulés entre des palmiers, les Maranta, les Gloxinia, ces noms mystérieux tracés au crayon sur des planches par des herboristes voyageurs. Et d’autres images de jungle, où des rideaux de lianes pendent langoureusement dans une débauche de tiges et de feuilles, où l’on devine une chaleur moite, rampante, dont elle sent confusément la sensualité. Dans son esprit la jonction se fait entre son désert conjugal et la verdeur luxuriante de son empire. Elle devine un décor où renaître, l’humidité chaude qui remonterait par capillarité et viendrait inspirer son époux, peut-être. Elle goûte par anticipation ses noces enfin vengées dans la moiteur de la jungle mexicaine.

Elle sourit, tout ira mieux là-bas, tout s’arrangera. D’ailleurs, ce n’est plus si loin. On approche de la Jamaïque. L’océan lui a semblé petit, très facile à traverser, plein d’animation. Le Novara a croisé des navires américains, des corvettes sudistes surtout, condamnées à errer sur le globe tant que durera la guerre de Sécession. On s’est salué de loin, avec respect et courtoisie – révérence discrète, gestes de déférence, sourires. Charlotte a reconnu dans ces forceurs de blocus des gentlemen, des nostalgiques de l’ordre ancien qui regardent dans la même direction, c’est-à-dire par-dessus leur épaule, laudator temporis acti. Pour elle, c’est le contraire. Que regretterait-elle du monde ancien dont l’ordre immuable la condamnait à jouer les seconds rôles, fille écartée du trône par la loi salique, épouse d’un cadet interdit de couronne ? Charlotte est tout entière tournée vers l’avenir, et l’avenir c’est cet empire que le Vieux Monde impose au Nouveau, preuve qu’il fait encore la loi sur le globe. À la messe quotidienne célébrée sur le pont, elle a prié pour la victoire des gentlemen sudistes. Par pur idéal ? Pas seulement. Elle sait que le nouvel empire du Mexique est destiné à mettre un frein à l’expansion yankee qui inquiète la France. Texas, Arizona, Californie, Nouveau-Mexique: ces États récemment tombés dans l’escarcelle américaine seront leurs nouveaux voisins. Elle devine que les relations diplomatiques seraient plus fluides si la Confédération gagnait la guerre. Il est toujours plus facile de s’entendre avec des gentlemen : on parle la même langue.

Le reste de la traversée, Charlotte l’a mis à profit pour organiser sa cour, rédiger une sorte d’étiquette inspirée de celle qu’elle a connue en Belgique. Ce sera raffiné et grandiose, un genre de Laeken tropical. Oui, tout s’arrangera. Napoléon III leur a promis une armée de vingt-cinq mille hommes et deux cent soixante-dix millions de francs, de quoi mettre un peu d’ordre en somme. Elle sort de son corsage le billet qu’elle garde toujours sur elle, comme un talisman: « Vous pouvez être sûre que mon appui ne vous manquera pas pour l’accomplissement de la tâche que vous entreprenez avec tant de courage. » Elle n’a rien à craindre. C’est l’empereur des Français qui l’a écrit. Un homme de parole et d’honneur, au sens où on l’entend dans notre immortelle Europe. »

À propos de l’auteur
ROBERT_gwenaele_©Le_Pays_MalouinGwenaële Robert © Photo Le Pays Malouin

Gwenaële Robert est professeur de lettres et écrivain. Elle a publié trois romans chez Robert Laffont dont Le Dernier Bain, prix Bretagne 2019. Elle vit à Saint-Malo.

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La fugue thérémine

VILLIN_la_fugue_theremine  RL_ete_2022

En deux mots
Durant les années folles un ingénieur russe développe un instrument révolutionnaire qui permet de créer des sons à l’aide de ses bras. Les soviétiques décident de l’envoyer en Europe et aux États-Unis pour une tournée de concerts. Le triomphe de ces représentations va le pousser à prolonger son séjour. Il reste toutefois surveillé.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’ingénieur visionnaire et le système soviétique

Dans cette étonnante biographie romancée, Emmanuel Villin retrace la vie de Lev Sergueïevitch Termen. Cet ingénieur russe a révolutionné le monde musical, goûté au goulag et succombé dans l’indifférence. Le voici réhabilité.

En refermant ce roman, il faut quasiment se pincer pour être sûr qu’on n’a pas rêvé. La folle histoire de Lev Sergueïevitch Termen n’est en effet pas née de l’imagination d’Emmanuel Villin. Comme nous l’apprend sa fiche sur Wikipédia, cet ingénieur russe a bel et bien existé, son nom ayant été francisé en Léon Thérémine. Thérémine comme le nom de l’instrument qu’il a inventé et qui a subjugué les foules dans les années 1920.
Mais avant la grandeur, l’auteur préfère commencer par la décadence avec un chapitre initial qui se déroule en 1938 et raconte l’exfiltration de l’ingénieur à New York pour le ramener à Moscou à bord d’un cargo. Sans doute parce que le Kremlin considérait qu’il avait perdu le contrôle sur son agent.
Tout avait pourtant si bien commencé! Son instrument de musique est si révolutionnaire que les soviétiques décident d’organiser une tournée européenne pour démontrer le génie de ses savants. De Berlin à Paris puis à Londres, il crée «la sensation devant un public stupéfait par ce prodige qui, debout derrière une sorte de pupitre d’écolier surmonté d’une antenne, parvient à extirper des sons à partir du vide, se contentant de déplacer ses mains dans l’air tel un chef d’orchestre conduisant un ensemble invisible. Les spectateurs venus en foule sont restés sans voix devant ce jeune homme aux yeux bleu-gris, les cheveux frisés, le visage barré d’une fine moustache blonde, un peu perdu dans son habit noir, qui pétrit l’air, le caresse, effilant de ses doigts fins cette musique mystérieuse, née hors de tout instrument. Frappés d’admiration, des milliers de curieux ont acclamé le jeune thaumaturge qui affichait sur scène un visage extasié. Lev a intégré à ses performances un système de jeu de lumière — l’illumovox — directement connecté à son instrument et qui répond aux variations de tonalités.»
Le succès est tel que l’Amérique le réclame. Une nouvelle tournée de trois semaines est programmée, avec un égal triomphe.
Lev se sent alors pousser des ailes et transforme la suite de son hôtel en laboratoire pour y poursuivre ses recherches. Il cherche aussi des interprètes capables de le suppléer sur scène. Parmi eux, Clara est la plus douée. Il va très vite tomber amoureux d’elle. Sauf qu’il est déjà marié et que Katia se languit de son mari. Après avoir rongé son frein, elle se décide à rejoindre Lev à New York.
Les retrouvailles sont plutôt glaciales. Lev parvient à éloigner Katia en lui trouvant un appartement dans le New Jersey, où vivent de nombreux immigrés russes, et mène alors la belle vie aux côtés de Clara, écumant les cabarets. «Les années folles foncent à toute allure» et donnent même à l’inventeur l’idée d’un appareil qui fonctionnerait sur les mouvements des danseurs plutôt que des bras.
«Lev est en Amérique depuis un peu plus d’un an et possède déjà quatre smokings, autant de cannes et le double de paires de boutons de manchettes. Le bolchévique a désormais des allures de dandy. Bientôt, il achètera une Cadillac, un petit V8 coupé qu’il choisira noir par souci de discrétion. En haut lieu, on surveille la transformation avec circonspection, mais pour l’instant on laisse aller, la mayonnaise semble prendre, veillons à ne pas la faire tourner en intervenant trop vite, et puis cet embourgeoisement n’est-il pas la couverture parfaite?»
Avec deux associés, il crée une société dont l’ambition est de produire puis vendre un appareil par foyer américain. Pour cent soixante-quinze dollars il propose son premier modèle, le RCA Theremin et voit les clients se presser pour tester «cette machine étrange et magique». Parallèlement, il multiplie les inventions. Il travaille d’arrache-pied sur un signal pour batterie de voiture; un signal pour la jauge d’huile d’une voiture; un émetteur radio pour la police; une machine à écrire sans fil capable d’envoyer directement des articles à une rédaction ou encore un véhicule porté par un champ magnétique pouvant ainsi traverser un pont invisible. Mais nous sommes en 1929 et la crise économique va briser son entreprise en quelques semaines, marquant ainsi la fin de son état de grâce.
Dans la seconde partie du roman, Emmanuel Villin va nous raconter les années noires qui ont suivi et l’énorme gâchis qui en est résulté. L’épopée scientifique vire alors au drame politique. On passe des scènes newyorkaises aux camps du goulag.
Avec Miguel Bonnefoy et son roman L’inventeur, voici un second roman qui nous permet de découvrir un scientifique oublié du siècle passé. Une sorte d’inventaire des occasions manquées.

La fugue thérémine
Emmanuel Villin
Asphalte éditions
Roman
168 p., 18 €
EAN 9782365331159
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement aux Etats-Unis, notamment à New York. On y évoque une tournée européenne passant par Londres, Berlin et Paris et l’Union soviétique, de Moscou aux camps du goulag en Sibérie.

Quand?
L’action se déroule durant quasiment tout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Né sous le tsar, mort en 1993, Lev Thérémine a été soldat de l’Armée rouge, a rencontré Lénine, est parti à la conquête des États-Unis, a connu la fortune… et le goulag. En 1920, cet ingénieur russe de génie a conçu un instrument de musique avant-gardiste, le seul dont on joue sans le toucher : le thérémine. Au seul mouvement des mains, l’électricité se met à chanter, produisant un son étrange, comme venu d’ailleurs. De Hitchcock aux Beach Boys, de la musique électronique à Neil Armstrong, c’est tout un pan de la culture populaire du XXe siècle qui va succomber au charme envoûtant du thérémine.
Dans La Fugue Thérémine, Lev est le héros du roman de sa vie, entre ses glorieuses tournées européennes et américaines à la fin des années 1920, le faste de sa vie new-yorkaise et ses amours déçues à l’ombre de la Grande Dépression. Mais malgré le succès de son invention, personne dans les hautes sphères soviétiques n’oubliera de le rappeler à l’ordre concernant sa mission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le 1 Hebdo
Cultures sauvages


Emmanuel Villin présente La fugue Thérémine © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ouverture
Le ronronnement de la tuyauterie a étouffé le premier coup de sonnette. Matinal, Lev procède à sa toilette quotidienne dans la salle de bain de l’étage. Alors qu’il a fermé le robinet d’eau chaude et appuie la lame affûtée de son rasoir à la base de son cou, un deuxième coup de sonnette retentit. Les joues couvertes de savon à barbe bientôt rosi d’un filet de sang, il contemple un instant sa figure pâle traversée par une ombre d’effroi. Il reste ainsi de longues secondes, les bras ballants, face au miroir qui lui renvoie l’image de l’homme qu’il est devenu et que, tôt ou tard, on cherchera à effacer, avant qu’une troisième sonnerie, plus appuyée cette fois, le sorte de sa torpeur.
Se ressaisissant, il s’empare d’une serviette éponge pour retirer la mousse de son visage et, sans vraiment y croire, en dissiper le trouble. Une volée de marches le conduit au rez-de-chaussée. De son pied, il pousse sur le paillasson le journal du matin, s’attarde quelques secondes sur la manchette puis se résout à ouvrir la porte d’entrée. Deux hommes vêtus du même pardessus gris lui font face. L’un d’eux, le plus massif, se saisit fermement de la poignée extérieure, interdisant à Lev le moindre mouvement de recul. Il ne les connaît pas, mais inutile d’échanger un mot, il sait pourquoi ces deux-là sont venus. Et inutile de les laisser retourner l’appartement, Lev leur facilitera la tâche. Aussi leur demande-t-il de patienter dans le vestibule le temps de finir de se préparer.
De retour à l’étage pour passer un complet et nouer une cravate, il entreprend de réunir quelques effets personnels, mais dans la précipitation ne trouve pas ce qu’il cherche, fait tomber un verre en cristal qui se brise en mille éclats qu’il piétine sans même s’en rendre compte. Alors il jette dans le sac en cuir brun que vient de lui offrir son épouse pour son anniversaire des objets inutiles, tout ce qui veut bien passer sous sa main à cet instant, divers papiers à en-tête de sa société, une minuscule poupée russe ainsi que son fer à souder au gaz.
Lavinia, que l’agitation de son mari a fini par tirer du sommeil, passe la tête par la porte de la chambre entrouverte et l’interroge. Lev l’informe qu’il doit partir en voyage d’affaires, un contrat à conclure de toute urgence, aucune raison de s’inquiéter, il sera de retour dans deux ou trois jours. La jeune femme affiche un air d’abord circonspect qui vire brusquement à la frayeur. C’est qu’elle vient de repérer les deux hommes en imperméable en bas de l’escalier. L’un d’eux consulte sa montre-bracelet en métal gris tandis que le second appuie son dos de lutteur contre la porte d’entrée, sans un regard ni un mot pour elle. Lev rassure à nouveau sa femme, lui promet que tout va bien et qu’il la retrouvera très prochainement.
Comme il s’engage dans l’escalier, Lavinia, vêtue d’une simple chemise de nuit en soie carmin, attrape son mari par le bras, le somme de la mettre au courant de ses véritables intentions, mais celui-ci se dégage et se dirige vers la sortie. Elle le suit sans prendre la peine de revêtir un peignoir, hausse la voix, imaginant qu’une scène devant des inconnus pourrait embarrasser son mari, lequel se trouverait alors contraint de lui fournir quelque explication. Mais elle est stoppée net par les deux types qui lui font barrage, le poing serré sur ce que Lavinia jurerait être un revolver. Ils lui signifient d’un coup d’œil sans équivoque qu’il serait vain d’aller plus loin, avant de pousser Lev sur le trottoir et de claquer la porte au nez d’une Lavinia sidérée.
La suite se déroule tout aussi vite. Une Chevrolet Master Deluxe noire est garée au pied de l’immeuble, moteur allumé. Un troisième acolyte, qui se tient au volant, ouvre la portière arrière, dite « porte suicide », commode pour précipiter à pleine vitesse un homme sur le pavé, et par laquelle Lev est poussé sans ménagement à l’intérieur. Aussitôt, la voiture aux allures de corbillard, dont la lunette arrière est obstruée par un rideau à fronces, dévale l’avenue en trombe.
Assis entre ses deux ravisseurs, Lev garde la tête baissée sans même un regard pour cette ville où il a vécu dix ans et, compte tenu des circonstances, qu’il sait n’avoir aucune chance de revoir un jour. Tout juste jette-t-il un coup d’œil circulaire à l’intérieur de l’habitacle tapissé de velours mastic qui lui évoque les murs d’une cellule capitonnée. Pas plus que chez lui une demi-heure plus tôt il n’oppose de résistance, conscient de ne disposer d’aucune échappatoire. Serrant sur ses genoux son sac en cuir, il demande quand sa femme pourra le rejoindre, mais n’obtient en guise de réponse que trois visages impassibles.
La Chevrolet continue sa descente vers la façade fluviale enserrant l’île comme les mâchoires d’un Léviathan. Arrivé à hauteur de Soho, le véhicule oblique vers l’est, traverse le Holland Tunnel, longe Liberty State Park pour arriver à proximité de Claremont Terminal. Une fois garés derrière un entrepôt à l’abri des curieux, les deux hommes poussent Lev à l’extérieur et lui donnent l’ordre de se déshabiller avant de lui fournir un pantalon de pont et un caban crasseux. Cela fait, ils se débarrassent de ses vêtements civils dans une benne à ordures, provoquant la débandade d’une horde de rats répugnants.
Arrive, comme sorti de nulle part, un homme en tenue de marin. Sans échanger le moindre mot avec ce dernier, le duo de la Chevrolet lui confie Lev avant de remonter à bord de leur véhicule, d’où ils observent les deux s’éloigner vers le quai où est amarré un cargo vraquier prêt à prendre le large. L’opération n’a pas pris plus d’une heure.

Tandis que son mari s’apprête à quitter secrètement le pays, Lavinia se trouve toujours dans l’entrée. Elle s’est assise à même le sol et ramasse maintenant le New York Times du 15 septembre 1938 piétiné par les deux inconnus. Les yeux brouillés de larmes, elle survole les gros titres, comme si elle pouvait y trouver une réponse au cauchemar qu’elle est en train de vivre. Le quotidien affiche en une des événements de la plus haute importance. Son regard s’arrête sur les titres en caractères gras qui évoquent notamment le retour en urgence du président Roosevelt à Washington à la suite des tensions extrêmes en Europe, le voyage du Premier ministre Chamberlain à Berlin où il doit rencontrer Hitler, l’affaire du sandjak d’Alexandrette.
Elle tourne machinalement les pages à la recherche d’une explication qu’elle sait pourtant ne pas pouvoir trouver dans le journal. Aussi se contente-t-elle de fixer du regard la photographie de Marilyn Meseke, qui vient d’être élue Miss America, douzième du nom. La jeune femme de vingt et un ans originaire de l’Ohio pose dans la grande salle du Steel Pier, un parc d’attractions d’Atlantic City, affublée d’une couronne, un sceptre dans une main et un immense trophée dans l’autre, les épaules couvertes d’une longue cape ourlée qui lui donne cet air maladroit de petite fille jouant à la princesse dans un royaume de carton-pâte. Lavinia, elle, pressent que la fin du conte de fées vient de sonner.
Alors, dans la solitude de son appartement froid et désert, toujours vêtue de sa chemise de nuit sur laquelle perlent des larmes, elle se relève pour esquisser quelques pas de danse, les paupières closes, cherchant à lier son âme à celle de son mari qui vient de disparaître sous ses yeux et dont elle s’aperçoit qu’elle ignore presque tout. Elle n’a maintenant d’autre secours que ces rituels ancestraux pour convoquer une puissance invisible, une danse qui est autant un moyen de résistance qu’une façon de partager sa douleur. Ses pieds se mettent à bouger, puis ses bras, sa tête, et bientôt tout son être entre en mouvement, se renverse, se penche. Lavinia garde les yeux fermés, cependant que son corps agité et tremblant se cambre, se courbe, se brise de mille manières ; les mouvements infinis de ses membres se croisent et se confondent dans un tourbillon, jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, glissant sur le sol, auréolée de la longue chemise de nuit en soie qui forme autour d’elle comme une nappe de sang.

Première partie
LA masse puissante du Majestic s’apprête à quitter le port de Southampton, encore enveloppé dans une épaisse brume. Le paquebot a pour destination New York, où il arrivera six jours plus tard. Parmi le millier de membres d’équipage et les deux mille passagers, dont environ neuf cents émigrants, se trouve celui qu’on appelle désormais Léon Thérémine. Sur la fiche que les autorités américaines lui demanderont de remplir à son arrivée à Ellis Island, il inscrira cependant :

Nom : Lev Sergueïevitch Termen
Né le : 27 août 1896 à Saint-Pétersbourg
Profession : ingénieur
Situation : célibataire

Ce qui n’est que partiellement exact.
Lev n’appartient ni à la classe des émigrants ni à celle des touristes : il est une sorte d’envoyé spécial, digne représentant de la classe ouvrière russe, chargé de conquérir les États-Unis d’Amérique après avoir enchanté l’Europe. Il voyage en première classe. Il est en mission. Celle-ci, d’une durée initiale de six semaines, durera dix ans.
Dehors, l’air est glacial. Un vent arctique violent souffle sur le sud de l’Angleterre, plongé dans ce que les annales météorologiques retiendront comme le Great Christmas Blizzard. Le Russe en a vu d’autres et ce qui le préoccupe, en ce matin du 14 décembre 1927, ce n’est pas l’épaisse couche de neige qui recouvre les environs. »

Extraits
« Lev a le triomphe modeste. De Berlin à Paris puis à Londres, il vient en effet de boucler une tournée au cours de laquelle il a créé la sensation devant un public stupéfait par ce prodige qui, debout derrière une sorte de pupitre d’écolier surmonté d’une antenne, parvient à extirper des sons à partir du vide, se contentant de déplacer ses mains dans l’air tel un chef d’orchestre conduisant un ensemble invisible. Les spectateurs venus en foule sont restés sans voix devant ce jeune homme aux yeux bleu-gris, les cheveux frisés, le visage barré d’une fine moustache blonde, un peu perdu dans son habit noir, qui pétrit l’air, le caresse, effilant de ses doigts fins cette musique mystérieuse, née hors de tout instrument. Frappés d’admiration, des milliers de curieux ont acclamé le jeune thaumaturge qui affichait sur scène un visage extasié. Lev a intégré à ses performances un système de jeu de lumière — l’illumovox — directement connecté à son instrument et qui répond aux variations de tonalités. Tandis qu’il frôle une touche invisible dans l’espace, une lumière projetée sur un écran passe par toutes les nuances spectrales, du vert sombre au rouge éclatant, sans autre limite que la perception visuelle. Lev ne se contente pas de jouer de la musique, il la colore et la rend visible, inventant ni plus ni moins le principe du spectacle son et lumière. La presse compare les spectateurs sortant des représentations aux premiers fidèles après la révélation des miracles. On prédit même la disparition des musiciens, anéantis par l’électricité, remplacés par le seul chef d’orchestre qui, face au public et non plus de dos, conduirait les ondes de ses propres mains. » p. 27

« On comprendra aisément que Lev, s’il a eu chaud, souhaite garantir ses arrières et, conseillé par le cabinet de droit de la propriété intellectuelle Dowell & Dowell, s’empresse de déposer à son tour un brevet détaillant les caractéristiques de son instrument. Sous le n° 1661058, celui-ci précise ainsi qu’il s’agit d’un « système de génération de sons commandé par la main et comprenant un circuit électrique incorporant un générateur d’oscillations, ledit circuit comprenant un conducteur ayant un champ qui, lorsqu’il est influencé par une main se déplaçant à l’intérieur, fera varier la fréquence de résonance dudit circuit en fonction du mouvement de ladite main uniquement, et un circuit d’émission de tonalités connecté audit circuit d’émission de tonalités en fonction des variations électriques se produisant dans le circuit. » La rédaction est certes absconse, mais on n’est jamais trop prudent. » p. 48-49

« Lev est en Amérique depuis un peu plus d’un an et possède déjà quatre smokings, autant de cannes et le double de paires de boutons de manchettes. Le bolchévique a désormais des allures de dandy. Bientôt, il achètera une Cadillac, un petit V8 coupé qu’il choisira noir par souci de discrétion. En haut lieu, on surveille la transformation avec circonspection, mais pour l’instant on laisse aller, la mayonnaise semble prendre, veillons à ne pas la faire tourner en intervenant trop vite, et puis cet embourgeoisement n’est-il pas la couverture parfaite? Lev passe néanmoins le plus clair de son temps habillé d’une blouse blanche pour mettre au point de nouveaux appareils électroniques et des instruments de musique, dont la première boîte à rythme, le thérémine à clavier ou le violoncelle thérémine, qui se joue, comme il se doit, sans frotter la moindre corde. Entre deux coups de fer à souder, Lev reçoit les personnalités les plus en vue de l’époque, parmi lesquelles un trio de violonistes prometteur composé du jeune Yehudi Menuhin, de Charlie Chaplin et d’Albert Einstein. Le premier se fait discret, le deuxième s’empresse d’acquérir un exemplaire du modèle RCA. Quant au troisième, qui a assisté à la première démonstration du thérémine à Berlin, il aime à converser longuement avec Lev. L’auteur de la théorie de la relativité générale lui fait part de son intérêt pour l’interaction entre musique et figures géométriques – deux ans plus tard, Lev mettra au point le rythmicon, un instrument capable de reproduire des dessins sur un projecteur.
Un après-midi qu’il se trouvait dans l’atelier de Lev, l’Allemand aux cheveux hispides expose à son hôte sa conception de la musique et de la composition.
Voyez-vous, Beethoven crée de la musique, alors que celle de Mozart est si pure quelle semble avoir toujours existé dans l’univers, comme si elle attendait d’être découverte par lui. En ce qui me concerne, j’applique ni plus ni moins la même démarche: comme lui, je cherche à découvrir la musique des sphères, explique-t-il, affichant son éternel visage bienveillant. » p. 60-61

« Cependant, en septembre, un statisticien estime que les cours de la bourse ont atteint ce qu’il considère être un plateau perpétuel et juge qu’un krach est inévitable. Peu nombreux sont ceux qui prêtent l’oreille à ce trouble-fête; tout le monde plane, ivre de progrès et d’une prospérité que rien ne semble pouvoir entraver. Le même mois, le New York Times annonce la mise sur le marché pour cent soixante-quinze dollars du RCA Theremin, premier modèle de l’instrument de Lev à être commercialisé. La publicité qui accompagne cette sortie souligne que l’appareil n’exige aucune formation et que tout le monde peut en jouer simplement en bougeant les mains. «Même Aladin devait frotter sa lampe, laquelle ne jouait même pas de musique!» ironise la réclame, et Lev d’être présenté comme supérieur à un génie. On peut essayer l’instrument au showroom Wurlitzer sur la 42° rue. Un manuel d’utilisation est édité, illustré de photographies d’une élève de Lev, Zenaide Hanenfledt, fille d’un général du tsar naturalisée américaine. Les clients se pressent pour tester cette machine étrange et magique. » p. 78

« – un signal pour batterie de voiture;
– un signal pour la jauge d’huile d’une voiture;
– un émetteur radio pour la police;
– une machine à écrire sans fil capable d’envoyer directement des articles à une rédaction;
– un véhicule porté par un champ magnétique pouvant ainsi traverser un pont invisible.
Si en ce début de XXI° siècle on attend toujours la dernière, force est de reconnaître que Lev a, avec quelques longueurs d’avance, anticipé Internet et le courrier électronique. Les trois associés sont sur la bonne voie. » p. 99

À propos de l’auteur
VILLIN_emmanuel_©DR_librairie_mollatEmmanuel Villin © Photo DR – Librairie Mollat

Emmanuel Villin est né en 1976. Sporting Club, son premier roman (sélection Prix Stanislas du Premier Roman, Lauréat Prix Écrire la ville 2019) est sorti chez Asphalte en 2016 (Folio, 2018). A suivi Microfilm en 2018. La Fugue Thérémine est paru en 2022.

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L’inventeur

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En lice pour le Prix Femina 2022
Finaliste du Prix Patrimoine 2022

En deux mots
Né en 1825, Augustin Mouchot a connu cette malchance d’arriver au mauvais moment avec son capteur d’énergie solaire, une invention qu’il a développé avec obstination. À l’âge du charbon-roi, lui et sa machine solaire vont intéresser scientifiques, militaires, l’Empereur Napoléon III et le grand public avant de tomber dans l’oubli.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’homme, la machine et l’oubli

Miguel Bonnefoy a reconstitué l’histoire d’Augustin Mouchot, ingénieur ayant mis au point une machine solaire durant le Second Empire. Un destin oublié qui est aussi l’occasion de restituer une époque, servie par un style toujours aussi flamboyant.

L’histoire d’Augustin Mouchot pourrait se résumer à une succession de miracles, à commencer par celui de sa longévité. Né en 1825 à Semur-en-Auxois, il aura vécu jusqu’en 1912 alors que dès sa première année et à la suite d’un accident, «il attira vers lui toutes les maladies que la Bourgogne avait accumulées au fil des siècles, si bien qu’il n’existât pas une bactérie, pas un virus, pas un germe qui ne se soit logé en 1826 dans le corps de l’enfant Mouchot. Il attrapa la variole, la scarlatine, la diphtérie, la fièvre, une diarrhée qui dura quatorze jours, une forme rare de chlorose…» Cette liste, loin d’être exhaustive, ne cessera de s’allonger au fil des ans, mais pendant très longtemps elle ne pourra avoir raison de sa belle résistance.
Malingre et peu adroit, il trouvera une issue dans les livres et le savoir, s’intéressant aux mathématiques et à la science. Ce qui lui permettra de trouver un poste d’enseignant et le conduira jusqu’à Alençon. C’est en Normandie, au hasard de ses lectures, qu’en 1860 il découvre les principes de l’énergie solaire et se lance dans la construction d’une machine capable de l’exploiter. Après plusieurs échecs et alors qu’il est prêt à renoncer, il entend «le couvercle de son récipient émettre un bruit impatient. Des bulles tapotaient les parois, montaient fiévreusement et crevaient la surface. Il souleva la cloche de verre. Un énorme nuage de vapeur lui couvrit le visage. En quelques minutes la chaudière était parvenue à ébullition. (…) La concentration pratique de l’énergie solaire venait d’être découverte.» Après avoir déposé un premier brevet, notre homme ne doute pas de la richesse de son invention et entrevoit déjà de multiples applications. Las, après avoir convaincu scientifiques et militaires sa démonstration devant un parterre de sommités accompagnant l’empereur lui-même va virer au fiasco.
Mais Augustin n’est pas homme à renoncer. Et sa seconde tentative sera la bonne. À Biarritz, sous un soleil radieux, il a droit à des exclamations enflammées. «Il se tourna vers l’empereur, comme emporté par la fièvre collective et, au bruit des ovations, les membres de l’Académie et les industriels se levèrent. Au bout de dix minutes, toute la côte était debout, applaudissant, en regardant Mouchot, et l’empereur tendit sa canne vers le ciel: « Vive le soleil, vive Mouchot ». Mouchot vécut là son jour de triomphe. Il descendit de l’estrade comme s’il quittait le monde d’hier pour entrer dans celui de demain.»
Pour l’exposition universelle, on lui commande un prototype qu’il baptisera Octave et qui, il en est persuadé, lui apportera gloire et fortune. Mais une fois encore, le sort s’acharnera sur lui. Grandeur et décadence!
De sa plume alerte et après une recherche documentaire fructueuse, Miguel Bonnefoy transforme en épopée cette biographie romancée. Il accompagne les rêves de l’inventeur d’une galerie de personnages hauts-en-couleur, tantôt admirateurs et tantôt profiteurs, tantôt complices et tantôt détracteurs, le tout prenant presque une dimension mythique après une expédition en Algérie et le projet de faire «fleurir le désert».
Après nous avoir régalé avec la saga des Lonsonnier dans Héritage, le romancier franco-vénézuelien nous offre cette fois l’occasion de réfléchir aux chemins tortueux qu’empruntent les progrès scientifiques. Mouchot était-il un pionnier victime de l’aveuglement de ses pairs qui ne juraient que par le charbon? A-t-il été aveuglé par son ambition comme le suggère l’auteur en proposant un épisode proche de la légende d’Icare? Toujours est-il qu’il faudra attendre plus d’un siècle pour que les énergies renouvelables, dont le solaire, ne soient considérées comme la solution à notre approvisionnement énergique. Un conte cruel, une belle leçon!

L’inventeur
Miguel Bonnefoy
Éditions Rivages
Roman
200 p., 19,50 €
EAN 9782743657031
Paru le 17/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, en Bourgogne, à Semur-en-Auxois, Arnay-le-Duc, Autun, Dijon et dans le Morvan puis en Normandie, à Alençon, à Paris et en région parisienne, ainsi qu’à Biarritz et en Algérie.

Quand?
L’action se déroule des années 1860 à 1912.

Ce qu’en dit l’éditeur
Voici l’extraordinaire destin d’Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIXe siècle, découvre l’énergie solaire.
La machine qu’il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l’Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil.
Mais l’avènement de l’ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l’on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant « fleurir le désert » sous le soleil d’Algérie.
Avec la verve savoureuse qu’on lui connaît, Miguel Bonnefoy livre dans ce roman l’éblouissant portrait d’un génie oublié.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
Ouest-France (Frédérique Bréhaut)
France TV info (Laurence Houot)
RTS (entretien avec Nicolas Julliard)
Le Soleil (Léa Harvey)

Le Devoir (Christian Desmeules)
RTBF (Déclic – La Première)
RFI (Catherine Fruchon-Toussaint)
Le pavillon de la littérature (Apolline Elter)
Le Blog de Caroline Doudet
L’Or des livres, le blog d’Emmanuelle Caminade
Blog Wodka
Blog T Livres T Arts


Miguel Bonnefoy durant la présentation de la rentrée littéraire  © Production Éditions Rivages

Les premières pages du livre
« Son visage n’est sur aucun tableau, sur aucune gravure, dans aucun livre d’histoire. Personne n’est présent dans ses défaites, rares sont ceux qui assistent à ses victoires. De toutes les archives de son siècle, la France ne conserve de lui qu’une seule photographie. Son existence n’intéresse ni le poète, ni le biographe, ni l’académicien. Personne n’entoure de légende sa discrétion ni de grandeur sa maladie. Sa maison n’est pas un musée, ses machines sont à peine exposées, le lycée où il fit ses premières démonstrations ne porte pas son nom. Toute sa vie, ce guerrier triste se dresse seul face à lui-même et, malgré cette solitude qui pourrait avoir la trempe et l’acier des génies de l’ombre, son destin n’est même pas celui d’un héros déchu. À le voir, il n’appartient pas à cette race d’immortels sans mémoire, aux noms interdits. Si Augustin Mouchot est un des grands oubliés de la science, ce n’est pas qu’il ait été moins persévérant dans ses explorations, moins brillant dans ses découvertes, c’est que la folie créatrice de ce savant têtu, froid et sévère, s’est acharnée à conquérir le seul royaume qu’aucun homme n’a jamais pu occuper : le soleil.
Or, à cette époque, au début du XIXe siècle, personne ne s’intéressait au soleil. La France, tournant le dos au ciel, s’affairait à fouiller les entrailles de la terre pour y extraire, tous les jours, des milliers de tonnes de charbon. Les villes étaient éclairées au charbon, les lits étaient chauffés au charbon, l’encre était fabriquée avec du charbon, la poudre à fusil était à base de charbon, les pieds de cochon étaient cuits au charbon, les cordonniers faisaient leurs semelles avec du charbon, les lazarets étaient nettoyés au charbon, les romanciers écrivaient sur le charbon, et, tous les soirs, dans sa chambre du palais, vêtu d’une chemise de nuit boutonnée de fleurs de lys, le roi s’endormait en pensant à un énorme bloc de charbon. Ainsi, au début du siècle, bien qu’il ait été cher, épuisable et salissant, il n’existait pas une entreprise, pas une profession, pas un art, pas un domaine qui n’ait eu recours, d’une manière ou d’une autre, au charbon.
Et parmi toutes ces activités, il y en avait une qui en consommait en grande quantité, car elle consistait à produire une chaleur suffisante pour tordre le fer : la serrurerie. En ces temps, les serrureries conservaient encore la rusticité médiévale des vieilles forges où l’on battait le bronze pour faire des rampes d’escalier et où l’on bâtissait des grilles en métal pour les jardins des villages, mais elles s’étaient développées avec plus de finesse le jour où Louis XVI, avant d’être guillotiné sur la place de la Révolution, avait ouvert un atelier aux étages supérieurs de Versailles. Pendant trente ans, dans la plus grande clandestinité, le dernier roi de France s’était amusé à reproduire à l’identique les fermetures des portes de son château, les loquets et les systèmes de sûreté, et on disait qu’il avait lui-même conçu la serrure de l’Armoire de fer qui cachait les lettres volées des monarques, dont il gardait la clé attachée à un collier autour de son cou. Ce n’est que bien des années plus tard, devant une foule en délire, lorsque sa tête roula sur l’échafaud, qu’un jeune Bourguignon nommé Jean Roussin, assistant au spectacle, trouva une clé en argent dans la boue, cachée dans une touffe de cheveux, et la vendit rue Saint-Denis pour quelques sous, sans imaginer qu’il tenait entre ses mains le secret le mieux gardé du royaume.
Avec cet argent, il ouvrit une serrurerie en Côte-d’Or, à Semur-en-Auxois, dans un village de trois mille âmes et de deux clochers. Il s’installa dans une maison sur les berges de la rivière Amance, où il se maria et eut cinq filles. Quinze ans plus tard, la dernière, Marie Roussin, une jeune fille silencieuse et mélancolique, tomba amoureuse d’un des apprentis de son père, un certain Saturnin Mouchot, et passa le reste de sa vie à accoucher de six enfants dans une ruelle voisine.
Ainsi naquit, le 7 avril 1825, à l’ombre des rues du Pont-Joly et de Varenne, à l’endroit le plus éloigné de la lumière, dans l’arrière-salle d’un atelier de serrurerie, l’homme qui devait inventer l’application industrielle de la chaleur solaire. Ce jour-là, bien qu’on fût au printemps, il faisait encore froid. Des brises glacées tapaient sur les carreaux des fenêtres quand Marie Mouchot, réfugiée près de la chaudière où l’on avait entassé de vieilles clés étiquetées, sentit brusquement une douleur intense au bas du ventre. Dans la solitude de l’atelier, elle s’accroupit en levant les pans de sa robe et accoucha derrière l’établi sans un cri, avec un discret bruit d’os, au centre d’un anonymat si complet, d’un silence si austère, qu’elle eut l’impression qu’on ouvrait entre ses jambes un palastre de serrure. L’enfant atterrit au fond d’un sac de burins et de verrous, plein de sang et de graisse, et lorsque Saturnin Mouchot, alerté par les pleurs du nouveau-né, fit irruption dans l’atelier, il attrapa une pince arrache-clou et coupa le cordon comme il l’aurait fait d’un câble de fer.
Le lendemain, on nomma l’enfant Augustin Mouchot. On ajouta Bernard en deuxième prénom, en hommage à un vieil ancêtre ferronnier. Mais comme, à cette époque, il était courant qu’un nourrisson meure avant sa première année, comme l’école n’était pas obligatoire et qu’on faisait travailler les enfants dès qu’ils pouvaient marcher, personne ne remarqua véritablement sa naissance et, dès ses premières heures, on le soupçonna d’avoir toujours été là.

À six mois, Mouchot était déjà épuisé de vivre. Il n’avait pas la rondeur bouffie des nourrissons en bonne santé ni l’éclat inattendu des prédestinés, mais semblait toujours à quelques minutes d’une apoplexie, tout fripé et décharné, comme un crapaud malade dont la couleur de la peau, même nourrie au lait épais des vaches de Montbard, gardait encore l’aspect d’une auge de pierre. Il mangeait mal, dormait mal, voyait mal. Il n’ouvrit les yeux qu’au bout du cinquième mois et sa mère, avec une muette inquiétude, s’aperçut qu’il ne distinguait rien à plus de dix centimètres. Un après-midi, alors qu’il n’avait qu’un an, il ne put éviter un pied de table et fit tomber sur lui, juste au-dessus de sa tête, une boîte à outils si lourde qu’on dut lui recoudre le front avec une aiguille de tanneur. On crut que le coup l’avait rendu idiot. S’il ne l’abrutit pas tout à fait, cet accident provoqua dans son corps une anémie précoce. Il attira vers lui toutes les maladies que la Bourgogne avait accumulées au fil des siècles, si bien qu’il n’existât pas une bactérie, pas un virus, pas un germe qui ne se soit logé en 1826 dans le corps de l’enfant Mouchot. Il attrapa la variole, la scarlatine, la diphtérie, la fièvre, une diarrhée qui dura quatorze jours, une forme rare de chlorose qu’on disait réservée aux jeunes filles de la haute société et, longtemps, le voisinage se demanda comment cet être sans force ni résistance avait pu survivre à une telle tempête d’infections.
Il resta ses trois premières années au lit. Jamais il ne vit la lumière du jour, muré dans l’ombre de sa chambre, veillé par sa mère à la torche. Cette carence de vitamines s’accentua par la venue de l’été et couvrit sa peau d’une constellation de boutons rouges, de squames sèches, de fétides inflammations en plaques arrondies. On appela des guérisseurs et des rebouteux qui lui appliquèrent de l’huile de chaulmoogra et lui attachèrent une cloche autour du cou, persuadés qu’il était atteint de lèpre. Ce fut un médecin de Dijon qui, entrant par hasard dans la serrurerie, l’examina avec plus d’attention et déclara qu’il ne s’agissait pas de lèpre, mais d’un trouble épidermique dû au manque de soleil. Selon ses conseils, on assit le petit Augustin au milieu de la place, à trois heures de l’après-midi, en pleine canicule, pour faire sécher ses plaques, mais l’excès soudain de chaleur lui provoqua une insolation brutale, ses boutons grossirent, et il dut passer sa quatrième année le corps badigeonné de miel et de potions de serpolet. À cinq ans, il ressemblait à une momie lugubre, immobile et livide, ravagée par les remèdes. Lorsqu’il faisait une sieste trop longue, il craignait qu’on ne l’enterre vivant. C’est pourquoi, dès qu’il sut écrire, il prit une habitude qu’il ne quitta jamais et laissa toujours, avant de s’endormir, une note prudente sur sa table de chevet :

Bien que j’en aie l’air, je ne suis pas mort.

Saturnin Mouchot, en revanche, aperçut dans cette fragilité une force à exploiter. Il voyait bien que son fils était trop fluet, trop menu, pour exercer un métier aussi dur que celui de serrurier, mais il avait cependant noté chez lui des petites mains agiles et des doigts fins, … »

Extraits
« Un après-midi, alors qu’il n’avait qu’un an, il ne put éviter un pied de table et fit tomber sur lui, juste au-dessus de sa tête, une boîte à outils si lourde qu’on dut lui recoudre le front avec une aiguille de tanneur. On crut que le coup l’avait rendu idiot. S’il ne l’abrutit pas tout à fait, cet accident provoqua dans son corps une anémie précoce. Il attira vers lui toutes les maladies que la Bourgogne avait accumulées au fil des siècles, si bien qu’il n’existât pas une bactérie, pas un virus, pas un germe qui ne se soit logé en 1826 dans le corps de l’enfant Mouchot. Il attrapa la variole, la scarlatine, la diphtérie, la fièvre, une diarrhée qui dura quatorze jours, une forme rare de chlorose qu’on disait réservée aux jeunes filles de la haute société et, longtemps, le voisinage se demanda comment cet être sans force ni résistance avait pu survivre à une telle tempête d’infections.
Il resta ses trois premières années au lit. Jamais il ne vit la lumière du jour, muré dans l’ombre de sa chambre, veillé par sa mère à la torche. Cette carence de vitamines s’accentua par la venue de l’été et couvrit sa peau d’une constellation de boutons rouges, de squames sèches, de fétides inflammations en plaques arrondies. » p. 16

« Voilà l’avenir que Mouchot s’était tracé quand au milieu de ses pensées, il entendit derrière lui le couvercle de son récipient émettre un bruit impatient. Des bulles tapotaient les parois, montaient fiévreusement et crevaient la surface. Il souleva la cloche de verre. Un énorme nuage de vapeur lui couvrit le visage. En quelques minutes la chaudière était parvenue à ébullition. Le soleil avait traversé la surface de verre de la ventouse, mais la vapeur était restée bloquée à l’intérieur. Il avait accumulé de la chaleur dans un point, grâce à un instrument de médecine, et l’avait empêchée de se perdre au-dehors. La concentration pratique de l’énergie solaire venait d’être découverte.
Mouchot bondit de sa chaise. Il avait sorti du néant un appareil pouvant chauffer sans bois ni charbon, sans huile ni gaz, uniquement mû par la lumière d’une étoile. En le déclinant, en superposant les cloches de verre, il pourrait peut-être y faire bouillir une marmite, y distiller une liqueur, ou y faire rôtir une volaille. Mieux encore, s’il pouvait faire de la vapeur sans feu, il pouvait actionner une machine à vapeur: tout le marché de la révolution industrielle s’ouvrait à lui.
Une excitation, mêlée de crainte, gonfla son cœur. Il ouvrit les fenêtres et les volets, leva le poing et le tendit vers le ciel, comme s’il voulait provoquer le soleil en duel. Il prit sa veste et son chapeau et se rendit d’un pas triomphant au registre des brevets, à la Chambre de commerce, avec une naïve insolence, pour informer l’Académie qu’un nouveau savant venait de faire irruption dans la science. » p. 34-35

« Il n’y avait plus de doute sur l’utilité de cet étrange abat-jour, fait de bouts de verre et de métal. Mouchot entendit un éclat de célébration, des exclamations enflammées. Il se tourna vers l’empereur, comme emporté par la fièvre collective et, au bruit des ovations, les membres de l’Académie et les industriels se levèrent. Au bout de dix minutes, toute la côte était debout, applaudissant, en regardant Mouchot, et l’empereur tendit sa canne vers le ciel: «Vive le soleil, vive Mouchot.»
Mouchot vécut là son jour de triomphe. Il descendit de l’estrade comme s’il quittait le monde d’hier pour entrer dans celui de demain. L’empereur lui posa la main sur l’épaule, les enfants voulurent le toucher, l’impératrice lui donna son bras, Verchère de Reffye ne le lâcha pas une seconde et le présenta à tout le monde.
Un groupe de savants, réunis dans le cercle privé de Napoléon III, l’invita à monter au salon de réception où les attendait un accueil mondain, et ils laissèrent derrière eux sa machine sous le soleil, souveraine et victorieuse, avec sa chaudière crachant de la vapeur, dans la journée flamboyante de Biarritz. » p. 81

À propos de l’auteur

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Miguel Bonnefoy © Photo Joël Saget – AFP

Miguel Bonnefoy est l’auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le Voyage d’Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

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Tropicale tristesse

MAUDET_tropicale_tristesse  RL_ete_2022  

En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
Après avoir vu un documentaire sur l’Amazonie, Jeanne décide partir pour le Brésil. À São Paulo, elle trouve un exemplaire de Tristes tropiques chez un bouquiniste, un livre qui va l’accompagner pendant son voyage en bus et bateau pour Manaus. En route, elle va faire la connaissance d’un ancien soldat américain unijambiste qui va l’aider dans sa quête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jeanne, Claudia, Paul et les autres

Avec ce roman, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, car il mêle aussi souvenirs de voyage et pensées philosophiques, Jean-Baptiste Maudet confirme son talent à nous faire voyager avec des histoires épatantes. N’hésitez pas à la suivre au Brésil !

Nous faisons d’abord la connaissance de Jeanne Baulieu au moment où elle s’apprête à atterrir à Sao Paulo. C’est après avoir suivi un documentaire sur la forêt amazonienne que la quadragénaire a décidé de partir pour le Brésil, faisant fi de sa peur de l’avion. Avec de maigres indices, elle s’est mise sur la piste d’un homme, un Indien qui l’a fascinée.
Puis nous découvrons Paul, errant dans les rues de Séville. Il cherche l’université où il est censé suivre des cours, même s’il préfère l’ambiance des cafés. Inscrit en anthropologie, il ne semble guère motivé.
Jeanne de son côté continue sur la voie qu’elle s’est tracée. Après un rendez-vous chez le producteur du documentaire, qui ne lui a cependant laissé que peu d’espoir sur ses chances de retrouver son homme, elle choisit de rejoindre les berges de l’Amazone en bus.
Entretemps nous aurons fait la connaissance de Claudia, belle jeune femme qui se prélasse au bord de la piscine d’une luxueuse villa dans la banlieue sévillane.
Jeanne est maintenant prête à tuer les heures de bus pour rejoindre Santarem. Chez un bouquiniste, elle a trouvé une vieille édition de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et se réjouit de relire ce classique, même si les nombreuses annotations qui figurent dans son exemplaire d’occasion la rebutent un peu.
En Andalousie, Paul a trouvé une colocation et prend un verre sur le toit-terrasse de son nouveau domicile lorsqu’il est attiré par la beauté d’une nouvelle venue. Mais Claudia n’est pas seule et l’homme qui l’accompagne la serre d’un peu trop près pour une tentative d’approche. Mais comme les dieux de l’anthropologie sont avec lui, il la retrouvera un peu plus tard sur les bancs de l’université où elle suit un cursus identique au sien. Leur histoire d’amour peut commencer.
Une histoire d’amour que Jeanne suit à distance, aidée en cela par son livre d’occasion annoté par les deux étudiants. L’occasion pour elle de se poser quelques questions et d’égrener quelques souvenirs: «Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise.» Du coup, le livre a désormais un double intérêt. Il n’est sans doute pas étranger non plus à son attitude plus ouverte durant le voyage, au plaisir qu’elle prend à échanger avec Big James l’homme qui a pris place à ses côtés sur le bateau qui les mène à Manaus.
«L’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion.»
En même temps qu’il rend hommage à Lévi-Strauss, Jean-Baptiste Maudet construit un roman savoureux autour de ce double scénario. Il relit et commente les travaux de l’anthropologue, les confronte aux réalités d’aujourd’hui. Et alors qu’il se laisse aller à la nostalgie, pimente le tout de quêtes improbables. Sauf que le romancier a plus d’un tour dans son sac. En cherchant son «indien» Jeanne va découvrir la famille d’Ambrosio et remonter jusqu’aux origines de la vie de la belle Claudia.
Sa rencontre avec Big James lui permettra aussi, en s’enfonçant dans la jungle amazonienne, de constater l’évolution du poumon vert de la planète depuis la visite de Lévi-Strauss, les dégâts de la corruption et de l’exploitation irraisonnée des ressources.
Le tout servi avec cette pointe d’humour qui avait séduit le jury du Prix Orange du livre en 2018 qui avait couronné son premier roman, Matador Yankee. C’est ce même style qui lui avait permis de brillamment confirmer son talent avec Des humains sur fond blanc dans ans plus tard qui nous entraînait cette fois en Sibérie. Avec ce troisième opus, il s’inscrit durablement dans la veine de ces écrivains qui nous font voyager, réfléchir, rêver sans se prendre tout à fait au sérieux. On en redemande!

Tropicale tristesse
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
320 p., 19 €
EAN 9782847424867
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Brésil, d’abord à Sao Paulo, puis à Manaus après un voyage en bus et en bateau à travers le pays. On y évoque aussi l’Espagne et notamment Séville.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2009, avec des retoues en arrière jusqu’en 1992.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce bien raisonnable, tout ça? Boire un jus de tomate à bord d’un avion après le crash du vol Rio-Paris, passe encore. Partir en Amazonie à la recherche d’un Indien que l’on a vu un soir à la télévision, sûrement pas. Mais Jeanne Beaulieu voyagera d’une drôle de manière, Tristes tropiques de Claude Lévi- Strauss dans une main, des histoires d’amour inachevées dans l’autre. Prendre la route, traverser les forêts, écouter des mélodies d’oiseaux, remonter l’Amazone ou le Guadalquivir, croiser Frida Kahlo et Don Quichotte. Où sommes-nous quand nous sommes quelque part ? Elle n’y peut rien, Jeanne Beaulieu se raconte des histoires qui la conduisent vers ses envies et ses fantômes, vers cet Indien qui lui échappe, vers le regard et les mains bien réelles d’un homme qu’elle n’oubliera jamais.
Jeanne n’est pas dupe. Les voyages exotiques n’existent pas. Au Brésil ou partout ailleurs, s’aventurer à la recherche de soi ranime les douleurs de l’enfance, fait naître des désirs inouïs et dresse devant soi des miroirs. Jeanne est une héroïne paradoxale de roman d’aventures qui aimerait voir se refléter sur l’eau tranquille le visage d’une femme libre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Prologue (ALCA – Nathalie André)
Diversions magazine (Dominique Demangeot)
Blog des livres aux lèvres
Blog Squirelito


Jean-Baptiste Maudet présente Tropicale tristesse © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
1 – Jus de tomate, 2009
La vérification de la porte opposée est une formulation qui me laisse perplexe quant à l’éventualité d’un courant d’air. À quoi la porte est-elle opposée pour qu’il soit tant besoin de vérifier ? Au reste des gens qui demeurent sur terre ? À l’éternel ennui qui menace de nous aspirer ? Survoler l’Océan, enfin survoler quoi que ce soit, me terrifie. L’idée de me retrouver à la fois au-dessus de la mer et en haute altitude fait peser sur moi l’effroyable perspective d’une double peine où je mourrais sans jamais que l’on identifie mon corps afin de déterminer avec exactitude les causes du décès, la noyade dans les abysses ou la désintégration. Et bien sûr, je ne pourrai pas fumer pendant toute la durée du vol. J’ai pensé prendre un bateau, c’est romantique, mais beaucoup plus long et beaucoup trop cher, ce qui m’aurait condamnée à finir mon voyage en me prostituant – si quelqu’un veut encore d’une femme comme moi – ou pire sans doute, à faire du stop avec des inconnus. J’ai la tête ailleurs pendant les démonstrations relatives au gilet de sauvetage qu’il faudra gonfler soi-même et au masque à oxygène qui s’apprête¬ à surgir du plafond. À ce stade, de toute façon, j’aurai déjà perdu connaissance. Après le décollage, une hôtesse de l’air vient me rassurer.
– Madame, vous prendrez un rafraîchissement ?
– De l’eau, merci… Euh… non, moi aussi je vais prendre un jus de tomate.
– Sel de céleri ? Glaçons ?
– Sans rien, s’il vous plaît.
Je ne bois jamais de jus de tomate dans la vie, sauf dans le Bloody Mary. En avion, j’ai tendance à imiter mes voisins. Je ne sais pas qui a eu cette idée en premier, mais il est certain que les litres de jus de tomate consommés chaque année en altitude dépassent de loin la moyenne au sol.
Avant mon départ, j’ai eu le temps de m’intéresser au Brésil. Pour autant, j’ai vite senti que tout ce que je pourrais apprendre serait accessoire. Je verrai bien sur place. Je n’aime pas les voyages ficelés à l’avance qu’il ne reste qu’à exécuter triomphalement : cette année, moi, Jeanne Beaulieu, j’ai fait le Brésil ! Je n’y vais pas vraiment pour voyager. Je ne suis d’ailleurs pas sûre de croire au voyage, pas certaine non plus que cette phrase ait un sens. De là-haut, tout paraît toujours si simple, le soleil, le bleu du ciel et la terre, immuable, bien enveloppée dans son atmosphère.
Je pars avec presque rien. Les images que j’ai vues à la télévision ont été filmées en Amazonie, quelque part au nord du Rio Negro. Dans cette région commence le territoire des Indiens Yanomami. On y trouve également d’autres groupes ethniques et des postes militaires depuis que l’État a décidé de mieux surveiller les frontières. L’Indien que je cherche pourrait appartenir à n’importe quelle tribu. Peut-être s’était-il égaré avant de se retrouver face à la caméra ? Peut-être n’était-il qu’un plan de coupe rajouté au montage, un cousin du réalisateur déguisé en sauvage pour faire couleur locale ? J’ignore tout des immensités où ils vivent. Je ne connais guère que la forêt des Landes qui déjà me semble dangereuse lorsqu’il s’agit de la traverser en voiture par les petites routes. J’ai en mémoire ce soleil épileptique qui le soir, au retour de la plage, passe à travers les pins gorgés de sang avant de mourir de l’autre côté du monde.
Dans l’avion, mon voisin qui a pourtant l’air inoffensif a la bonne idée d’avaler de travers son jus de tomate et de le recracher par le nez. Une véritable hémorragie. Mon cœur se met à battre fort. Comment rester insensible au fait de voler à bord de ces gros engins, d’être à la fois lancée à pleine vitesse dans les airs et parfaitement immobile. Quelle est la cinétique d’un cœur dans les nuages, d’un avion autour de la terre, de la terre autour du soleil, du soleil dans la galaxie, quoi d’autre après ? Comment envisager qu’un jour ces trajectoires continueront sans moi ? J’essaie de ne pas penser à l’accident du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer il y a quelques semaines. Le mot crash, plus sonore et plus compact, me paraît mieux choisi. Cette catastrophe aérienne est l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio, une raison discutable mais je crains la répétition d’un phénomène inexpliqué du type triangle des Bermudes qui fascinerait les médias. Ma tête et celles de tous les passagers défileraient en petites vignettes à l’ouverture des journaux télévisés comme celles des otages dont on attend le retour. Enfin, moi je ne la verrais pas, ma tête, ce sont les autres qui la verraient comme décapitée sur un fond lumineux jusqu’au jour où on aurait repéré au large des côtes un confetti de fuselage. On pourrait alors considérer les passagers comme morts ou capables de retenir leur respiration sous l’eau pendant des semaines. L’enquête le dirait.
Ne plus penser à rien. Cet ordre clignote dans mon cerveau. Il faut que je reprenne le contrôle de mon esprit, le contrôle de mon « moi toxique » dirait ma belle-sœur toujours prodigue de sages formules, tibétaines ou chinoises, c’est selon. Ne pas penser à Lao Tseu revient-il à penser à Lao Tseu ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le vol menace d’être long. Je me décide à prendre un anxiolytique que je serre fort dans ma main depuis l’embarquement. Je marque dans mon carnet :
Quel est le comble du comprimé ?
Face à l’urgence, je soulage la pression exercée par mes doigts et j’avale le cachet sans eau. D’habitude, je n’en prends qu’une moitié non sans hésiter sur la posologie la plus adaptée à ma situation. Je crois qu’il s’est coincé dans ma gorge. Il va me falloir produire une quantité invraisemblable de salive si je veux qu’il franchisse ce premier goulot étriqué par la peur et je doute qu’il parvienne ensuite à s’enfoncer dans l’épais jus de tomate qui me reste sur l’estomac. Je devrais peut-être demander conseil. Le corps est une tuyauterie complexe. Faut-il doubler la dose ? Dans ces moments-là, j’aimerais être à côté de mon frère qui a réponse à tout et voir le sourire de statistique réconfortante qu’il affiche les jours où le hasard n’existe pas. C’est peut-être Lao Tseu, après tout, qui me donne mal au cœur avec ses formules alambiquées. Il ne manquerait plus que j’aille vomir et que je ne sache plus où j’en suis dans mes calculs. La tête calée contre le hublot, momifiée par la fine couverture qui me recouvre le visage, je respire lentement. Je finis par fermer les yeux.
J’ai dû perdre un peu la notion du temps. Au réveil, je suis calme. La liste des films que je peux regarder au mépris des turbulences est interminable. Comédies romantiques, drames, blockbusters, thrillers, péplums. On devrait conseiller à tous les angoissés de traverser une fois par an les orages de la zone de convergence intertropicale. Voilà une expérience géographique des plus salutaires. En bas, l’incer¬titude du pot-au-noir, en haut, la furieuse rencontre des alizés. Vous êtes au milieu de rien, votre ceinture bien attachée, un peu défoncée par les médicaments, de soudains trous d’air vous forcent à boucher d’une main un verre en plastique pour ne pas renverser votre misérable whisky pendant que vous cachez de l’autre votre poitrine désobéissante qui attire l’œil du voisin, et voilà que vous valsez dans les bras de Burt Lancaster sur le marbre d’un palais sicilien avec votre longue robe blanche qui tourne et passe l’équateur. Le prince Don Fabrizio Salina vous murmure des mots que vous seule entendez. Vous pouvez tout révéler maintenant, plus rien n’a d’importance, ni les guépards, ni les chacals, ni les moutons. Vous dansez au-dessus des parallèles et des méridiens du carrelage et vous acceptez que les paillettes d’or des moments joyeux n’existeront plus. Ce film n’en finit pas.
Désarmement des toboggans. L’appareil ne bouge plus d’un pouce. Là où il n’y avait encore que le vide quelques instants auparavant, des marches soutiennent mes pas maladroits. Je suis si heureuse d’être en vie. Depuis combien de temps n’ai-je pas exprimé les choses ainsi ? En attendant le taxi, j’allume une cigarette et j’envoie dans les airs une bouffée américaine. Le caractère imprévisible, harmonieux et parfaitement logique de la fumée m’a toujours fascinée.
« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. » Ces mots de Baudelaire m’ont hantée des semaines entières avant que je ne me décide à prendre l’avion. Je les ai massacrés, hachés menu, retournés sens dessus dessous. « Faut-il partir ? Reste, voyons, reste ! » Maintenant, c’est trop tard. Tout a commencé à cause d’une pizza grand format, anchois, câpres, olives noires. Beaucoup trop salée ! Était-ce bien raisonnable d’en venir à bout ? J’étais descendue à la cuisine, dans la nuit, pour boire un verre d’eau. Ces derniers temps, mon réfrigérateur ne me servait plus qu’à stocker des boissons fraîches et du beurre que je regardais jaunir. Ça n’est pas bon signe. Un seul verre n’avait pas suffi à étancher ma soif. J’en avais pris un second, en boule sur le canapé, les genoux passés sous ma chemise de nuit. J’avais allumé la télévision et coupé le son pour ne pas déranger les voisins. L’écran projetait des lueurs du sol au plafond. J’étais comme à l’intérieur d’une lanterne. Toutes les chaînes d’infor¬mation répétaient les mêmes images d’une fusillade aux États-Unis où l’on voyait des adolescents se précipiter en dehors de leur collège en poussant des cris. Était-ce une heure pour s’émouvoir des malheurs du monde ? Les chaînes météo ? Un temps stable et anticyclonique sur toute la France. Rien à signaler. Puis j’avais cherché en vain la mire de la télévision. J’avais longtemps cru que cette étrange boule quadrillée était la planète d’un robot qui me surveillait une fois les programmes terminés afin d’être sûr que j’aille me coucher. Et c’est peut-être ce que j’aurais dû faire avant que l’écran ne se fige. La pièce a soudain été plongée dans la pénombre. Une jungle épaisse tapissait les murs et un Indien me regardait. Il me regardait droit dans les yeux et je suis restée suspendue un long moment à le regarder à mon tour, plus immobile encore que lui. Nous étions tous les deux dans un espace-temps qui ne laisserait aucune trace, un arrêt sur image, une dimension que je n’ai pas été capable de laisser se refermer. Quand l’image s’est remise en mouvement, l’Indien s’est dérobé dans le vert du feuillage. Sa lance menaçante ou protectrice est apparue encore quelques instants à l’écran, puis plus rien.
Le reportage reprenait sur une pelleteuse déblayant dans la fumée un amas de broussailles. Les ouvriers s’affairaient. Le long d’une piste, des camions patientaient les uns derrière les autres. J’ai monté le son pour comprendre qu’il était question d’incendie et de déforestation aux confins de l’Amazonie. On installait des familles de paysans sans terre au bord d’un layon qui les sortirait de la pauvreté. Ils finiraient probablement par revendre leur terre, une fois défrichée, pour s’en aller un peu plus loin. Les experts évaluaient à des milliers de kilomètres carrés les surfaces boisées qui disparaissaient chaque année. Les pertes étaient converties en terrains de foot, des centaines de milliers de terrains de foot parce que d’imaginer les stades du monde entier prendre feu devait avoir quelque chose de plus dramatique que de contempler des terres calcinées. Le sort de cet Indien, décrit comme solitaire et inconnu, était réglé en une phrase. Personne ne le connaissait. Pas plus la ¬déforestation que le foot ne m’intéressaient vraiment, mais sa lance m’avait transpercée et mon cœur s’était rempli de gigantesques forêts.
Était-ce une raison pour partir ? Non. Mais quelles raisons avais-je de rester ? Partir pose toujours une autre question que celle à laquelle on croit répondre, mais ça, au départ, on ne le sait pas. Lorsque j’en ai parlé à mon frère, il a levé les yeux au ciel. Pour Charles Beaulieu, toute explication se doit d’être rationnelle et il n’y a pas de causalité qui puisse échapper à l’esprit humain. Autant dire qu’il est un peu rasoir. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de savoir ce que cet Indien était sur le point de me dire s’il n’y avait pas eu les pelleteuses, s’il n’y avait pas eu cet écran entre lui et moi. Plutôt que de me rendre à sa logique, je lui ai montré ce que j’avais commencé à écrire dans mon carnet :
Un long serpent terrorisait les êtres humains. Il s’alimentait de leur chair et de leurs os. Les oiseaux aux teintes alors indifférenciées se liguèrent contre lui. Pour l’affronter, ils formèrent une créature géante et le tuèrent à coups de bec. Du sang multi¬colore forma de grandes flaques où chaque oiseau vainqueur viendrait tremper ses plumes.
Demain, il n’y aura plus de forêt. Cet arbre sera abattu. Le nom de cet arbre sera oublié. Les oiseaux qui venaient s’y percher seront tombés à terre comme des fruits pourris, les yeux brûlés par les flammes. Le tangara, l’ara hyacinthe, le colibri topaze, l’émeraude d’Olivares, l’araponga, le hoazin, l’arapaçu-¬de-bico-torto seront dévorés par des insectes qui à leur tour se dévoreront. Les singes hurleurs, les singes capucins, les singes araignées hurleront de douleur. Les lianes s’accrocheront aux lianes. Les orchidées auront des ecchymoses. Les ailes des papillons seront poudrées de cendre. Le ficus étrangleur, de n’étrangler personne, mourra de solitude. Les rivières qui naissaient d’autres rivières charrieront les poissons prisonniers du cloaque, leurs arêtes, leurs écailles, leurs dents, leurs ouïes fondues dans la boue noire. Sur la berge alluviale, les tortues seront ensevelies, leurs œufs dissous. Le tissage des pagnes, l’empennage des flèches, l’emplacement des nasses, les plantes qui soignent, l’ordre des coquillages, les rêves des chiens et des jaguars, ces façons d’habiter la terre seront oubliées. Personne ne dira plus l’origine de la couleur des plumes.
Vu sa tête, je lui ai épargné la lecture des belles citations que j’avais compilées pour m’accompagner durant mon voyage. Il s’est agacé du peu de soin que je prenais à me justifier. Il connaissait mes errances et les vertiges de mon imagination, mais il savait que je n’étais fascinée – contraire¬ment à sa femme – ni par les mystères inexpliqués, ni par les forces invisibles que nous serions incapables de ressentir, nous, pauvres Occidentaux anesthésiés par la modernité. Je lui ai alors proposé qu’on regarde ensemble le reportage, un soir où il aurait échappé à ses obligations familiales. Il n’était plus programmé. Nous aurions fini par le voir, mais mon frère avait senti que ça ne m’aurait pas retenue. Il avait préféré ne pas se retrouver dans la situation où cet Indien passant par hasard devant la caméra n’aurait pas existé pour lui comme il existait pour moi. Pire, je m’étais peut-être assoupie devant la télévision et cet Indien n’était qu’un fantasme, une élucubration de plus parmi d’autres. Mon frère en a supporté quelques-unes. Notre petite explication sur les inconséquences de mes actes n’avait pas fait avancer le débat :
– Jeanne, qu’est-ce que tu vas dire à ton patron ?
– Je lui ai dit qu’il sentait l’insecticide. Ce type me dégoûte. J’ai démissionné.
– Pourquoi tu ne prends pas simplement des vacances ?
– Je ne sais pas. Je m’ennuie en vacances.
– Ça n’a aucun sens ce que tu fais. Vraiment, ça n’a aucun sens. C’est complètement irresponsable.
– Je ne suis responsable de personne, Charles.
Je ne lui en veux pas. Je sais qu’il n’a pas tort. Sa femme ne dit pas « irresponsable », elle préfère généralement le mot « puéril » et ça paraît encore plus grave. Charles avait néanmoins accepté de me conduire à l’aéroport.
– Je ne comprends pas pourquoi tu pars. Tu reviens quand ?
– Je ne sais pas, le temps d’aller voir.
– Tu donneras des nouvelles ?
– Oui, si je peux. Ce n’est pas la peine de prévenir maman.
J’ai serré fort mon frère dans mes bras, un geste que je n’avais pas eu pour lui depuis longtemps, depuis son mariage. Je partais, voilà tout, obéissant à la vague impression que j’étais en train de faire n’importe quoi. Moi aussi, j’ai envie de comprendre.

2 – Séville, Expo 92
La semaine de son arrivée, Paul ignore encore que l’ancienne Manufacture royale des tabacs, un grand bâtiment en pierre aux façades ouvragées, n’est autre que l’université où il est inscrit. Elle est pourtant difficile à rater, mais Paul n’a pas osé demander au chauffeur de bus. Il sait que sa timidité et son manque d’audace sont un handicap. Il descend au terminus de la ligne dans une banlieue populaire de Séville. Pour ne pas perdre la face, il traverse la rue d’un pas assuré jusqu’au bar-restaurant où il demande un verre de vin et attrape le journal plié sur le comptoir. L’université pourra l’attendre un jour de plus. Voilà un bon début. Son niveau d’espagnol ne lui permet pas encore de commander ce qu’il aurait vraiment voulu boire, mais se tenir debout à feuilleter la presse locale est selon Paul une façon de passer inaperçu. Le vin est violet, parfaitement opaque, assez proche du vinaigre s’il fallait trouver une ressemblance. Tout le monde autour de lui boit de la bière, des Cruzcampo. Il ne fait aucun doute que ses voisins s’amusent de la situation et laissent Paul croire au parfait camouflage. Telle pourrait être la personnalité mollement marginale et quelque peu naïve de Paul Martin.
Il avale une première gorgée de vin sans broncher malgré le feu qui court dans sa gorge et s’arrête à la page des sports. Le patron frappe deux fois le comptoir pour le rappeler à l’ordre et lui faire signe de plutôt regarder la télévision. Le Betis Séville vient de perdre à domicile contre Majorque et les présentateurs de Canal Andalucía, la mine grave, cherchent à incriminer les latéraux en analysant les buts encaissés. Le premier à la rigueur, mais le deuxième… Le patron souffre. Il a besoin du soutien de ses clients. À chaque fois que l’action repasse à l’écran et que le ballon file au fond des filets, on entend un murmure provoqué par un sentiment différent, l’injustice, le désarroi, la lassitude. À sa façon, Paul se plie à l’exercice en balançant la tête de droite à gauche comme si le monde était perdu pour toujours – disons jusqu’au prochain match. Paul compatissant boit une nouvelle gorgée de vin. Chacun pensant consoler l’autre, le patron juge nécessaire de remettre son verre à niveau. Paul n’a pas l’habitude de consommer de l’alcool si tôt dans la journée et ne sait pas pourquoi l’idée de boire du vin lui est venue en premier. Un simple café n’aurait pas fait de lui une mauviette.
Une odeur d’oignons chauds envahit la pièce. La femme du patron vient de sortir deux belles tortillas des fourneaux. Paul trouve judicieux d’en goûter une pour assumer a posteriori le choix d’avoir pris du vin autant que pour neutraliser sa terrible acidité. Aussi renouvelle-t-il par un biais détourné sa solidarité envers le triste sort du Betis. En suivant les conversations des clients, Paul comprend qu’il ne s’agissait que de la troisième journée du championnat et que le Betis ne joue qu’en deuxième division. Pendant qu’il éponge avec du pain l’œuf baveux de la délicieuse tortilla, il peut donc relativiser ou au contraire s’inquiéter davantage de la détresse du patron et de son épouse qu’il voit déjà comme de possibles amis. Paul reprend un verre de vin, le même. Il a la sensation que le plus dur est fait. Le patron commence d’ailleurs à regarder le niveau de la bouteille avec une lueur d’espoir. Il ne restera qu’un fond pour le vinaigrier. La femme du patron éteint la télévision, une manière de dire à Paul et aux autres que la douleur n’a qu’un temps.
Paul quitte les lieux tard dans l’après-midi, assez content de lui. Dans cet endroit, il n’y a que des habitués, principalement des hommes, des ouvriers du bâtiment qui ne font que passer, de vieux messieurs en bras de chemise qui vivent loin d’un centre-ville que Paul trouve tout à coup horriblement touristique. La fin de l’Exposition universelle promet de créer un grand vide et un retour au calme salutaire pour tous les Sévillans. Paul reprend le bus en sens inverse et se promet de revenir ici pour voir le Betis gagner. Il s’assoupit contre la vitre et se réveille lorsque le bus atteint l’université qu’il confond avec un gigantesque couvent de bonnes sœurs. Il en voit partout dans la ville. Loin de mes bases, je suis comme Paul, je mets du temps à déchiffrer le monde qui m’entoure. Paul finit par descendre du bus, encore ivre, heureux sous le soleil, et longe la cathédrale que même un âne reconnaîtrait. Depuis la Giralda, il sait comment rejoindre la pension qu’il occupera le temps de trouver mieux. Il est loin d’imaginer ce qui l’attend.

3 – São Paulo, solitaire planète
Dans le taxi, lorsqu’un chauffeur vous fait la conversation avec un accent chantant, tout est merveilleux et São Paulo vous tend les bras. Cela se complique si la gentillesse latino-américaine du petit monsieur habilité à vous conduire vous paraît louche au point de vous persuader que vous êtes victime d’un enlèvement. Dans quelques jours, votre ravisseur appellera un membre de votre famille : « Monsieur Charles Beaulieu, je vous prie de verser la rançon comme convenu et je vous déconseille de prévenir la police si vous tenez à retrouver votre sœur en un seul morceau, entendu ? » Mon frère saisirait cette occasion pour tenter un magistral coup de bluff : « Mais gardez-la, monsieur, découpez-la en autant de morceaux que vous voulez et croyez-moi, le plus tôt sera le mieux, vous ne tiendrez pas une heure à écouter ses salades. » Finalement, le chauffeur de taxi s’est révélé être d’une grande honnêteté et a même insisté pour me rendre la monnaie alors que je m’étais mis en tête de le dédommager généreusement pour avoir résisté à ses penchants criminels.
Le quartier de São Paulo que j’ai choisi n’a rien de menaçant. L’hôtel est sans charme, mais propre. Dans la chambre, les murs tiennent bon malgré l’importance du trafic qui fait vibrer les carreaux des fenêtres. Bien sûr, je compte sortir et visiter la ville, mais je n’ai jamais débordé d’enthousiasme à l’idée d’arpenter les rues. Ma préférence va aux cafés où je laisse les lieux venir à moi par le petit bout de la lorgnette, sans trop savoir où je suis. Après tout, je ne suis pas pressée.
Retourner tous les jours au même endroit est encore plus agréable puisque cela me donne rapidement l’illusion d’être une habituée indifférente à mon environnement. En outre, mon Indien perdu très loin dans la forêt m’autorise à ne pas partir comme une dératée à l’assaut de São Paulo. Connaître une monstruosité de la taille de cette ville est une gageure, sauf quand la moindre partie du monstre est le monstre lui-même ! Je devrais écrire ça à ma belle-sœur. C’est le genre de phrase qui peut la faire réfléchir des heures jusqu’à ce qu’elle vérifie qu’il n’existe aucun équivalent chinois. Tout a déjà été dit par d’autres.
Le matin, je descends au coin de la rue pour prendre un café et j’écris des niaiseries dans mon carnet de voyage où je n’ai donc à peu près rien à raconter. Tout se passerait pour le mieux si le cafetier n’était pas lui-même natif de Rio et n’avait affiché sur son mur une impressionnante collection de cartes postales du Pain de Sucre et du Christ du Corcovado. Je regrette déjà de ne pas voir de mes yeux les plages de la baie de Rio où j’imagine Bob Saint-Clar parader tout en décontraction pour séduire la belle Tatiana. Dans Le Magnifique, ils sont à Acapulco, au Mexique – j’ai vérifié depuis –, mais ça n’a pas d’importance : une plage, des palmiers, et nous y sommes.
Bob Saint-Clar sur le sable attend Tatiana,
Lui, une médaille illuminant ses pectoraux,
Elle, une robe légère fendue jusqu’en haut
qui vole au vent et danse entre ses doigts.
Bob Saint-Clar est bronzé comme un cascadeur,
Tatiana, blanche et fragile comme une fleur.

– Vous êtes Tatiana ?
– Oui. Êtes-vous l’agent Saint-Clar ?
– Appelez-moi Bob, prenez mon bras,
nous sommes suivis mon… canard…
Je me promets de brûler ce carnet à mon retour pour ne pas mourir de honte si quelqu’un le trouve. Quand j’étais petite, ma mère avait découvert l’endroit où je cachais mon cahier secret dans lequel j’écrivais des poèmes et des réflexions personnelles. Elle m’avait demandé des explications comme si je dissimulais des informations de la plus haute importance. Je devais être en cm2 ou en 6e. Qu’elle se moque ouvertement du classement de mes amoureux et des catégories que j’avais retenues pour les départager ne m’avait pas traumatisée (beauté, gentillesse, humour, fort en sport, noté de 1 à 10) mais j’en avais tiré des leçons. Ne jamais rien raconter de ma vie privée à ma mère. Dans le fond, je pense qu’elle souhaitait qu’il en soit ainsi. Je ne sais pas s’il y a jamais eu de place dans sa vie pour une autre femme qu’elle, encore moins pour une préadolescente avec qui elle devait partager les miasmes de l’intimité.
Le cafetier ignore tout de mon enfance et ça me plaît. Il me prend pour une pigiste influente du Lonely Planet, assise seule à sa table, qui va s’empresser de recommander cet établissement à tous les étrangers. Les grands voyageurs cherchent toujours à découvrir des lieux insolites dont ils pourront raconter qu’ils sont les plus authentiquement brésiliens qu’ils connaissent. L’expérience est aussi vaine que schizophrénique. Tous les touristes épluchent les mêmes guides qui leur disent d’éviter les mêmes endroits bourrés de touristes. Ils finissent donc, en dépit de ces bons conseils, par se retrouver côte à côte au restaurant. On range alors son guide dans son sac pour ne pas se faire repérer et on parle à voix basse au serveur qui vous fait répéter à cause de votre accent. Trop tard, votre collègue vous aura reconnue. Il n’est pas aussi discret que vous. « Salut Jeanne, mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est incroyable. Quelle coïncidence ! C’est vraiment incroyable ! » D’habitude, vous ne lui dites jamais bonjour dans le couloir, mais là vous ne pouvez quand même pas l’ignorer. Je crois que j’en serais capable.
Je ne sais pas encore si j’ai fait le bon choix, d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio. Au lieu de noyer le poisson en écrivant des bêtises, je ferais mieux de m’en tenir à mon plan : rencontrer les producteurs du documentaire. J’ai envoyé des messages quelques jours avant de partir. Ils sont restés sans réponse. Mais j’ai aussi noté d’authentiques adresses postales, l’une à Rio, l’autre à São Paulo, entre lesquelles il était difficile de trancher, sauf à n’écouter que mon courage… Puisque mon corps n’est pas en train de sombrer dans une fosse océanique privée de lumière après un terrible crash – au bout de plusieurs jours, je m’en serais aperçue –, et ne faisant pas l’objet d’un enlèvement imminent que Bob Saint-Clar serait chargé de déjouer, je peux raisonnablement me risquer hors de mon nouveau quartier. Mais je pourrais aussi bien regarder les vols retour. Ça aussi, j’en suis capable. La personne qui dirige la maison de production à São Paulo s’appelle Felipe João Alberto, un équivalent local, donc, de Philippe Jean Albert.
Je suis la seule personne à marcher le long de cette quatre voies, avec la satisfaction de constater que les voitures n’avancent pas aussi vite que moi. Le ciel n’est pas plus joyeux que les jours précédents, à moins qu’il ne soit plombé par une pollution éternelle. Sur le trottoir, des arbres dont les racines éventrent le béton vivent en symbiose avec lui au prix d’effrayantes déformations. La surface éclate sous la pression des profondeurs. Ça me rappelle un dessin animé que je regardais quand j’étais petite et dans lequel des Monstroplantes aux allures de machines infernales, mi-végétales, mi-mécaniques, voulaient engloutir notre civilisation. À la fin, les monstres étaient vaincus alors que triomphaient les « conquérants de la lumière ».
À l’adresse indiquée, le hall d’entrée est immense. Mes talons hésitants résonnent sur le marbre. Ce n’est sûrement pas du vrai marbre, mais c’est bien imité. Le réceptionniste s’approche de moi.
– Madame, je peux vous aider ?
– Je cherche le bureau de monsieur…
Je préfère montrer mon carnet où j’ai noté son nom. L’homme prend le temps de chausser ses lunettes pour ne pas faire d’erreur et me convaincre qu’il fait du bon travail.
– C’est au 12e étage, les ascenseurs sont sur la droite.
Je suis nerveuse à l’idée que tout s’enchaîne comme s’il était naturel que je me regarde dans le miroir de cet ascenseur, comme si je vivais à deux rues d’ici depuis des années et que ce rendez-vous n’était que le premier d’une longue journée de travail. Je me recoiffe. Je cherche le bon angle pour voir se profiler les pommettes hautes de la tranquille beauté de Jeanne Beaulieu, les jours où tout lui réussit. Cette garce m’a faussé compagnie. Elle me fausse toujours compagnie au pire moment.
Il y a sur la porte un post-it : « Absent jusqu’à preuve du contraire. » J’en aurais bien fait ma devise. Loin de ma routine, les preuves tangibles de mon existence commencent déjà à se raréfier. Au bout du couloir, la baie vitrée offre une vue plongeante sur la ville et ses tours d’immeubles des années 1960 plutôt défraîchies. Le bruit sourd du trafic monte vers le ciel. Mon père qui était architecte aurait noté les perspectives tranchantes ouvertes par les avenues et trouvé les mots pour magnifier cette lumière blafarde. Il serait resté longtemps, le nez collé contre la vitre, à chercher ce que São Paulo pouvait avoir de différent des autres métropoles qu’il connaissait. Il commençait toujours par les couleurs. Il en voyait davantage que le commun des mortels. Avec sa pointe d’accent anglais dont il n’a jamais pu se séparer, il aurait essayé de convaincre ses enfants qu’il y avait du bleu, du vert, du jaune, là où les murs et le ciel étaient tristes à crever. Avec lui, rien n’était jamais simplement gris. Je pense que c’était sa façon de ne pas se plaindre et de chercher des joies que la vie ne lui offrait pas. Mon père se plaignait rarement, mais un jour de septembre, il s’est défenestré, un jour de grisaille sans nuances.
Ma mère avait parlé d’un accident plutôt que d’un suicide, peut-être pour alléger sa culpabilité ou parce qu’elle n’était pas de taille à faire face aux questions. Pour ma part, j’estime que mon père était malheureux et que cela pouvait se manifester sans prévenir, de façon violente, en dépit des apparences que l’on essaie de sauver devant les autres ou devant ses propres enfants. Depuis, je me sens comme une écume inutile barattée par le vent. J’ai lu récemment, dans mon bain moussant, quelque chose de Peter Sloterdijk sur ce presque rien qui se transforme… en presque rien et disparaît, ce vide fait d’air et d’un liquide quelconque, cette architecture éphémère et vaniteuse qui s’accumule sur elle-même avant de s’évanouir dans la nature. Tout ça me laisse penser que l’on s’agite en vain, dans l’eau, dans l’air, sur terre. J’ai plongé les mains dans la tristesse et dans l’espoir. J’ai soufflé, tout s’est envolé. Charles, mon frère aîné, qui à la mort de mon père avait 15 ans, a sans doute mieux traversé que moi cette épreuve. Marié, trois filles, il a une famille normale, si tant est que sa femme exceptionnelle accepte ce genre de qualificatif. De mon côté, les choses sont plus incertaines. Mes nièces m’appellent « tatie Jeanne » et je me précipite vers mes 40 ans.
Là-haut, dans cet immeuble identique à tous ceux qui m’entourent, je me sens fatiguée, tout à coup très fatiguée. Je repasserai plus tard.
Je suis déjà rassurée d’avoir trouvé le bon endroit. J’ai d’habitude peine à croire qu’une adresse située aussi loin de chez moi puisse exister toute l’année en parallèle de ma vie. Souvent, j’ai l’impression que la densité des choses autour de ma petite personne se dilue avec l’éloignement. Il m’importerait peu qu’à l’autre bout du monde quelques planches en trompe-l’œil et quelques figurants suffisent à créer ¬l’illusion du réel. Pourtant, je suis bel et bien dans les rues de São Paulo, de vraies rues, avec de vrais immeubles, un vrai ciel gris.
Parce qu’il se trouve sur mon chemin, je m’arrête chez un bouquiniste. Une cloche à la porte signale mon entrée dans la boutique. À son bureau, un homme se cache derrière une pile de feuilles qu’il agrafe avec application. Avec son gilet, il a l’air d’un vieux garçon tricoté à la main qui n’a pas envie qu’on le dérange. Il classe. Il archive. Il fait comme si je n’étais pas là. Je lui saute dessus. J’ai besoin de dire à haute voix que j’aurais la force de partir, là-bas, dans les profondeurs de la forêt.
– Excusez-moi, monsieur, je compte aller en Amazonie dans quelques jours. Je cherche des livres qui pourraient m’aider.
– Les voyages, c’est là, me dit-il, sans me regarder, en indiquant un rayonnage de guides touristiques et de livres de photos.
Il y a un guide pas si récent que ça sur le Vietnam et un très bel ouvrage sur les éléphants en Tanzanie. Après avoir contemplé un moment les pachydermes dans un marigot du Serengeti, je sens dans mon dos que le bouquiniste s’est rapproché de moi.
– Madame, vous devriez regarder ça, dit-il.
Il me tend un livre comme si je n’avais pas osé le demander avant, un ouvrage en français sur le général de Gaulle.
– Ah oui, de Gaulle. Je suis française, c’est exact. Mais je cherche un livre sur l’Amazonie.
– Ah, la France, la Frrrrrrance !
– Oui, c’est un beau pays.
J’essaie de me faire comprendre mais le bouquiniste insiste en me soupçonnant de ne pas connaître ce grand homme auquel il adjoint avec emphase quelques noms de présidents, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ce dernier affreusement prononcé, ainsi que d’autres célébrités nationales que son accent m’empêche d’identifier, Depardon ou Depardieu. Je connais le général de Gaulle – pas plus que ça d’ailleurs –, là n’est pas la question. Sans doute parce que je perds mes moyens quand on me postillonne dessus, je me mets à mon tour à parler avec un drôle d’accent, entre celui d’un chanteur de bossa-nova et une mauvaise imitation de l’appel du 18 juin.
– Oui la France, mais non, moi Jeanne Beaulieu, je vais en Amazonie.
L’homme pousse un grognement. Il paraît fâché pour une raison patriotique insondable ou pensant peut-être que je dénigre plus largement l’œuvre du général. Je sens que je ne pourrai jamais ressortir de cet endroit sans acheter un livre. Pourquoi pas celui sur les éléphants ? Mais je crains d’être maladroite en passant de l’un à l’autre, à cause des oreilles. Tout ça va trop loin, je commence à suffoquer. On ne se comprend pas. J’ai la tête qui tourne, les éléphants, le général, le Vietnam, ce bouquiniste qui me fixe avec ses yeux ronds. Et je m’évanouis.
Pas longtemps, je pense. Je me suis réveillée les pieds en l’air sur une pile d’encyclopédies. On m’a retiré mes chaussures. La contre-plongée est fatale au brave homme qui me tapote les joues. Il s’agit peut-être du père ou bien du frère du bouquiniste. Disons le frère. Il ne ressemble ni à Jean-Paul Belmondo ni à Alain Delon dans leurs meilleures années, ni à une fusion des deux qui aurait souhaité garder l’anonymat. C’est l’une des grandes angoisses de l’intré¬pide Jeanne Beaulieu que de s’évanouir en public, même un petit public. Je ne sais pas si ce qui me panique le plus est de me retrouver sur le flanc en perdant toute dignité ou de m’imaginer dans une position lascive à la merci de n’importe quelle intention. Mes cheveux sont détachés et la baguette en bois laqué qui les tenait ne s’y trouve plus. L’homme l’a déposée sur mon chemisier comme pour en barrer l’entrée. Je me relève mal fagotée en tirant sur ma jupe et j’essaie tant bien que mal de me recoiffer. Plutôt mal. Les deux hommes me regardent en souriant. Ils sont frères assurément et portent le même gilet, enfin chacun le sien.
– Le plus important, c’est la santé, me lance l’un d’eux.
Je suis décontenancée par leur stratégie.
– Bon, je vais vous prendre la biographie du général de Gaulle.
J’attrape le livre remisé sur l’étagère ainsi que Tristes tropiques que j’aperçois sur une pile voisine afin d’avoir l’air de rester sur ma première idée et de retrouver un peu de crédit. Ce dernier est en bon état, couverture rigide, jaquette à peine déchirée, collection Terre Humaine. Je conserve un souvenir plutôt positif des lectures que j’ai pu faire de Claude Lévi-Strauss. Tant pis pour les éléphants ! Je feuillette. À l’intérieur, de nombreuses phrases sont soulignées et accompagnées d’une quantité incroyable d’annotations. Je déteste les gribouillis des autres dans les livres d’occasion, ça me donne l’impression de me glisser dans des draps sales. Mais je n’ose pas le reposer et me résous à l’acheter.
Pour me faire oublier cette fâcheuse arnaque, l’un des « frères Tricot » me tient la porte, pendant que l’autre me raccompagne jusque dans la rue et me dit :
– Prenez soin de vous, prenez bien soin de vous, madame.
Cela ne fait aucun doute. Le ton qu’il a employé fait de moi une femme sujette aux vapeurs. C’est à ce genre d’aventures, ces derniers temps, auxquelles j’ai l’impression que la vie me condamne.
De retour à l’hôtel, je me sens humiliée. J’aligne mes paires de chaussures. Il faut que j’en abandonne en cours de route. Je ferais mieux de voyager léger, être à cheval avec un simple chapeau et une carabine, être Calamity Jane, qu’on me respecte et qu’on me craigne ! Personne ne me reprochera de ne pas trouver cet Indien – tout le monde s’en fiche – mais je ne veux pas revenir en France et subir les regards des gens qui me prennent pour une femme à la dérive. Bon, peut-être qu’on se désintéresse tout autant des femmes intrépides.
Une douche me fera du bien. On m’a gratifiée d’une colonne d’eau à double pommeau avec diverses fonctionnalités relaxantes sauf celle de rendre évident le réglage de la température. Depuis combien de temps je vis dans cette situation où je n’ai personne pour m’aider ? J’ai l’impression que tout m’accable. Je n’ai pas beaucoup d’amis à un âge où je me demande s’il est encore possible de s’en faire sans devoir miauler et j’ai rendu triste la plupart des hommes de bonne volonté ayant essayé de me rendre heureuse. J’ai souvent ce genre d’idées sous la douche. L’eau ruisselle sur mon visage avec des millions de possibilités et je fais le décompte de ce que j’ai raté dans ma vie personnelle et dans ma vie professionnelle, si tant est qu’il existe des cases différentes à cocher. Faut-il tout remballer et tout jeter à la poubelle ?
Je travaille dans l’immobilier depuis plus de quinze ans, sans grand talent. Je n’ai jamais vraiment réussi à me plier à la rhétorique de la force de vente. « Là, on est sur un appartement de charme, il suffit d’abattre cette cloison et vous aurez une vue imprenable sur la voie ferrée. » « Ici, on est sur du haut de gamme, belle prestation, pierre apparente, rénové dans un style cosy chic. » J’aurais tendance à dire vulgaire, dans un style vulgaire. Cela ne me dérange pas de respecter cet esprit imagé, mais je vois dans les yeux des clients qu’ils y croient de moins en moins quand ces mots sortent de ma bouche. « Et dans ce métier, c’est fatal ! » me répète mon patron qui me parle trop près du visage avec sa mauvaise haleine qui se mélange à son mauvais parfum. Ah oui, j’oubliais les toilettes et ce moment gênant où l’on s’extasie de concert sur la vmc double flux. Pourtant, « venti¬lation mécanique contrôlée », le langage technique n’est pas sans poésie.
Avant cela, j’avais commencé des études de lettres avec quantité d’options originales qui m’enthousiasmaient : romantisme allemand, philosophie présocratique, linguistique structurale. À l’époque, je cultivais un dégoût de l’utilitarisme à quoi je ramenais volontiers tout ce que je ne comprenais pas. J’enchaînais des petits boulots dans la restauration pour me payer mes études et j’essayais de rester concentrée pendant les cours, malgré l’impression d’affronter une tâche infinie. Lorsque j’ai compris que je passerais des années à suivre un cursus passionnant dans un monde qui me mépriserait, j’ai viré ma cuti pour embrasser une profession plus lucrative. « Dans la vie, faut pas se prendre la tête », avait ajouté ma mère qui à l’occasion, depuis sa piscine de Port Leucate, me donnait des conseils avisés. Cette décision venait après un chagrin d’amour qui aurait pu s’avérer parfaitement banal, mais qui avait creusé en moi des galeries qui menaçaient d’effondrer mon corps et mon esprit. Je ne connaissais alors presque personne à Paris et voir un moineau rater sa miette, bousculé par un pigeon boiteux, suffisait à me plonger dans la détresse. Dès ma première fiche de paye en qualité d’agent immobilier et malgré mes performances médiocres par rapport à mes collègues, j’avais cependant pu constater les avantages d’un tel renoncement. Je gagnais en liberté ce que je perdais en illusions. Cela m’a longtemps suffi. Mais la liberté elle-même, celle que procurent l’argent et un confort enviable, n’a pas tenu toutes ses promesses. Je crois bien que l’immobilier n’y est pour rien.
Comme chaque année à l’approche de mon anniversaire, je me demande ce que je serais devenue si je n’avais pas abandonné mes études ou si j’avais continué à faire du théâtre. Jouer Roméo et Juliette au « centre aéré » devant un parterre de chaises vides avait été pour moi l’une des expériences de mon adolescence les plus excitantes et cruelles. Lors des dernières représentations, je m’étais permis de changer la fin de la pièce parce que Roméo en avait gros sur le cœur de porter jour après jour la responsabilité de ma mort. C’était peut-être à cause de cela que le public ne venait plus. Sans véritable consensus autour de mon talent, j’avais fini par arrêter de jouer la comédie. J’aurais peut-être dû croire ce metteur en scène italien qui me promettait de bâtir un palais en marbre aux formes de mon corps allongé sur le sable. Fallait-il être con pour avoir une idée pareille ! Il voyait les choses en grand, quelque part près de Capri. C’était les grandes vacances. Il n’arrêtait pas de me photographier ou de me reluquer sur la plage en formant avec ses mains le cadre d’un plan cinématographique. Me reluquer artistiquement. Il m’avait également demandé s’il n’était pas plus raisonnable de m’orienter, en complément de l’imprévisible carrière d’actrice, vers le mannequinat. Il avait prononcé cette phrase d’un ton laissant planer un doute sur le degré d’ironie de son propos. Il devait faire le coup à toutes les jeunes filles qui lui plaisaient en espérant qu’elles rougiraient, ou bien pensait-il sincèrement les convaincre de leur irrésistible beauté que son œil d’expert savait apprécier. Fallait-il être conne et insouciante pour se laisser faire. Qu’est-il devenu ? Tout ça paraît si loin. Quelqu’un lui a sans doute crevé les yeux.
La douche trop chaude m’étourdit. Elle me perd dans son brouillard. La buée cache mon reflet. Et si je devais retrouver mes 20 ans en essuyant le miroir, j’en ferais quoi ? Ferais-je les mêmes erreurs ? Partirais-je, vingt ans plus tard, à la recherche d’un Indien ? Quelle drôle d’idée. Il semble évident que je suis la seule responsable de ce fiasco annoncé et que ce pauvre homme dans sa forêt, que je n’ai sans doute aucune chance de rencontrer, n’y est pour rien. Ma chambre d’hôtel pourrait se trouver n’importe où, à n’importe quel étage, dans n’importe quelle ville. Je ferme les rideaux, je m’allonge sur le lit et je me touche pour savoir si je suis encore capable de jouir.
Après quoi, j’ouvre Tristes tropiques à la première page : « Je hais les voyages et les explorateurs. » Cette provocation contient toute l’ambition du livre et ses paradoxes, je me souviens de cette idée. À l’université, il était conseillé de le lire, parmi d’autres références vénérables. À cause du décalage horaire auquel je ne m’habitue pas, je passe une partie de la nuit à éteindre et à rallumer la lumière tout en le feuilletant au hasard. J’ai l’impression que les gens empruntent souvent à cet ouvrage des citations pessimistes, mais que personne ne l’a vraiment lu, du début à la fin, comme d’autres livres y ont droit. Je dois faire partie de ces lecteurs et je ne reconnais presque rien.
En tournant les pages, j’ai l’impression d’entrer dans un dédale bâti sur des sables mouvants, le long d’affluents encombrés de poésie et d’étrangeté. Je m’étonne de voir ici, sous la plume de Lévi-Strauss, des maisons bourgeoises de la secrète Dacca au Bangladesh ressembler aux luxueuses boutiques d’antiquaires new-yorkais de la Troisième Avenue. D’autres bâtiments évoquent pour l’auteur des immeubles construits à Châtillon-sur-Seine ou à Givors, chaque voyage faisant revivre tous les autres.»

Extraits
« Je n’ai Jamais osé écrire à quelqu’un «je t’aime pour toujours, mon amour». Pourquoi me suis-je retenue de le faire? Parce que c’est illusoire, parce que je ne sucre pas le café, parce que je n’ai aucun courage? Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise. C’était son idée. Il voulait voir à tout prix le pavillon de la France avant que l’Expo ne ferme ses portes. Une si longue route pour ça. Quelle drôle d’idée. Ou bien souhaitait-il m’impressionner en me faisant croire que je n’étais pas la seule attraction du voyage et qu’il s’intéressait à plein d’autres choses intelligentes. Moi, j’avais simplement envie de faire l’amour, loin de chez moi si possible. Peut-être qu’à Séville nous nous sommes croisés sans le savoir, Paul et Claudia inséparables sous l’ombre d’un figuier, Jeanne Beaulieu déjà triste avec l’homme si gentil qui lui tenait la main. » p. 79-80

« Le 12 octobre 1992, un lundi, Paul offre Tristes tropiques à Claudia, la date anniversaire des cinq cents ans de la découverte de l’Amérique et celle de la fermeture de l’Exposition universelle de Séville. Des larmes lui montent aux yeux de recevoir de Paul un livre en cadeau. Elle le serre fort contre sa poitrine.
Paul Martin et Claudia Ambrosio ont laissé dans cet exemplaire le témoignage de leur histoire. Ils m’offrent ce qui chez moi s’est évanoui trop vite ou n’a jamais existé, un amour évident, ridicule, éblouissant. Après m’être longtemps interrogée sur ma capacité à m’émouvoir lorsqu’on me parle de sentiments dans la vraie vie, l’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion. » p. 123-124

À propos de l’auteur
MAUDET_jean-Baptiste_©Quitterie-de-FommervaultJean-Baptiste Maudet © Photo Quitterie de Fommervault

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2018, son premier roman Matador Yankee est récompensé par le prix Orange du Livre. Son deuxième livre Des humains sur fond blanc décroche le prix Brise-Lame 2021. Ses livres explorent l’imaginaire géographique, en écho à ses travaux de géographe.

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