Le complexe de la sorcière

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  RL2020

En deux mots:
Quand une simple curiosité vire à la question existentielle. La narratrice s’intéresse aux sorcières et à l’heure histoire, mais plus elle avance dans ses recherches et plus elle se rend compte que le sujet la touche au plus profond d’elle-même. Ne serait-elle pas aussi une sorcière?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une sorcière en analyse

Dans ce roman, Isabelle Sorente raconte comment elle s’est passionnée pour les sorcières, leur histoire et leur statut. Des recherches qui vont heurter sa propre histoire et la pousser vers les secrets de famille.

Il n’est pas rare, en parlant avec les écrivains, de voir combien ils restent habités de leur histoire, combien ils continuent à cheminer avec leurs personnages, même bien après la parution de leur roman. C’est un semblable cheminement que raconte Isabelle Sorente, qui va littéralement être happée par son sujet au point de n’en plus dormir la nuit, au point qu’il va occuper toutes ses journées jusqu’à tourner à l’obsession. Tout commence par la vision d’une femme qui subit un interrogatoire et qu’elle a envie d’écrire. Une vision qui va réapparaître après une conversation avec son amie Sarah. Dès lors, le sujet ne va plus la lâcher, même s’il semble aussi la fuir: «J’ai commencé à me documenter, commandé des livres d’histoire. Pourtant rien ne se passe comme pour la construction d’un personnage. Je n’imagine rien d’elle, rien d’autre que ses yeux ouverts dans l’ombre, je n’ai toujours aucun nom ni aucun lieu, même si l’époque se précise un peu. Les seules scènes qui m’apparaissent sont des souvenirs. Souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, souvenirs que la sorcière semble évoquer, les rappelant à ma mémoire bien qu’ils n’aient rien à voir avec le destin de ces femmes accusées par leurs voisins, ces femmes questionnées avant d’être bannies, noyées ou brûlées vives».
Le roman qui se construit sous nos yeux va dès lors prendre trois directions, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Il y a d’abord le sujet en lui-même, qui intrigue autant qu’il fascine et dont on va découvrir, au fil des lectures d’Isabelle Sorente, toutes les facettes, à commencer par son aspect presque exclusivement féminin, même si des hommes furent aussi brûlés comme sorciers. «C’est cette réalité que traduit l’expression chasse aux sorcières. On ne dit pas chasse aux sorciers. Il existe une expression dans la langue française où le masculin ne l’emporte pas, c’est la chasse aux sorcières. C’est étrange, quand on y pense.» Une chasse qui va s’industrialiser avec le développement de l’imprimerie. En 1487 paraît le Malleus Maleficarum de Heinrich Krämer et Jakob Sprenger «premier best-seller de l’époque moderne» et véritable appel au crime largement diffusé. Durant les siècles qui suivent des dizaines de milliers de femmes vont été arrêtées, accusées, torturées et exécutées. Le panorama proposé et les affaires retracées en montrent le côté systématique ainsi que le cruauté.
Il n’est dès lors pas étonnant que ces recherches finissent par la hanter. Et c’est là le second aspect du roman, l’implication personnelle de la romancière qui veut comprendre pourquoi elle est si sensible à cette question, pourquoi elle sent dans son propre corps les souffrances et la douleur de ces femmes. Elle va alors se confier à ses amies proches Sarah et Claire, avec lesquelles elle partage ce sentiment que ce qu’elle vit fait partie intégrante de son travail: «L’intégrité, l’éveil, l’amour, les mots peuvent varier mais ce qui ne varie pas, c’est l’importance centrale de cette recherche dans nos vies». Les séances d’analyse avec le Docteur Georges constituent le second volet de cette introspection qui nourrit le roman. Les souvenirs d’enfance, l’histoire familiale, les relations avec ses père et mère s’éclairent au moment où elle croise le chemin des sorcières, «Toutes celles qui cherchaient la vérité. Et même les femmes ordinaires qui voulaient juste la dire».
Autrement dit, Isabelle Sorente prend conscience qu’elle est une sorcière d’aujourd’hui. Et c’est peut-être cette troisième direction prise par ce roman très riche qui est la plus fascinante. Car elle permet de comprendre combien ces femmes restent dangereuses parce que différentes, combien leur combat reste actuel face aux mâles dominants et pourquoi elles restent victimes d’un ostracisme violent. Et à l’inverse d’intégrer une communauté, d’agréger toutes celles qui entendent s’émanciper des règles officielles. Doris Lessing, Christa Wolf, Ingeborg Bachmann vont ainsi cheminer avec Isabelle Sorente. Avec elles, la peur va peut-être pouvoir changer de camp et ouvrir le champ des possibles…

Le complexe de la sorcière
Isabelle Sorente
Éditions JC Lattès
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782709666268
Paru le 8/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
« Les histoires que je lis sont celles de femmes accusées d’avoir passé un pacte avec le diable parce qu’un veau est tombé malade. Les histoires que je lis sont celles de femmes qui soignent alors qu’elles n’ont pas le droit d’exercer la médecine, celles de femmes soupçonnées de faire tomber la grêle ou de recracher une hostie à la sortie de la messe. Et moi, je revois le cartable que m’a acheté ma mère pour la rentrée de sixième, un beau cartable en cuir, alors que j’aurais voulu l’un de ces sacs en toile que les autres gosses portent sur une seule épaule, avec une désinvolture dont il me semble déjà que je ne serai jamais capable. Je revois mon père tenant ma mère par la taille un soir d’été, je le revois nous dire, à mon frère et à moi, ce soir, c’est le quatorze juillet, ça vous dirait d’aller voir le feu d’artifice? Cette contraction du temps qui se met à résonner, cet afflux de souvenirs que j’avais d’abord pris pour un phénomène passager, non seulement ne s’arrête pas, mais est en train de s’amplifier. »
En trois siècles, en Europe, plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été accusées, emprisonnées ou exécutées. C’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières, et avec elle, celle des secrets de famille, que l’auteure explore dans ce roman envoûtant sur la transmission et nos souvenirs impensables, magiques, enfouis.

«Roman-enquête dans l’histoire et l’imagerie de la sorcellerie, récit intime d’une adolescence douloureuse. Le complexe de la sorcière se révèle d’une grande finesse.» Transfuge

«Ce livre est foisonnant et passionnant. Je mets au défi chaque lectrice et lecteur de ne pas être profondément bouleversé par ce texte.» Psychologies Magazine

«Un livre remarquable d’authenticité et ensorcelant de vérité dévoilée.» La règle du jeu

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La règle du jeu (Christine Bini)
Les chroniques culturelles
Blog Vagabondage autour de soi
Blog Lune et plume
Blog Loupbouquin
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Blog Culture tout azimut


Isabelle Sorente présente Le complexe de la sorcière © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PREMIÈRE VISION
C’est une scène terrible, une scène d’interrogatoire. Je ne vois pas la couleur de ses cheveux, juste ses yeux liquides, transparents, immenses. Un homme se tient devant elle. La question qu’il lui pose est toujours la même, et ce n’est pas une question. C’est un ordre. «Dis-le. Dis que tu es une sorcière.» Comme dans un cauchemar, je devine, à l’arrière-plan, l’éclat du métal, les formes inquiétantes d’instruments chauffés à blanc. Pourquoi se trouve-t-elle ici? Qui l’a accusée? Est-ce qu’elle prie? Est-ce qu’elle espère encore, évalue ses chances, se prépare à nier? Ou bien est-il trop tard? Que va-t-elle lui dire? Et quel est son nom? Qui est-elle?
La première apparition de la sorcière date du mois de juin deux-mille-dix-sept. Pourquoi à ce moment-là, je n’en ai aucune idée. Je sais juste que la scène m’apparaît et qu’il faut l’écrire. Elle ne fait que quelques lignes et je n’ai pas la moindre idée d’un début d’histoire. Je ne me vois pas écrire un roman historique, je n’ai que cette scène d’interrogatoire. Je ne sais pas où elle se passe, ni quand, je ne sais pas qui est cette femme, ni pourquoi on lui pose ces questions. Je sais qu’une chose impensable est sur le point d’arriver dans l’angle d’une cellule, une chose qui a une importance indescriptible. Mon imagination ne va pas plus loin. À part la scène elle-même, je ne vois rien. Sauf des murs sombres, des reflets de métal, le décor n’apparaît pas. L’histoire non plus. Au bout d’un mois, je décide d’oublier cette image et de passer à autre chose. Un peu comme on décide d’oublier une rencontre troublante parce qu’on n’a reçu ni coup de fil, ni proposition de rendez-vous, ni rien. Alors on se dit qu’on s’est fait des idées. Que la fascination n’était pas réciproque.
Deux semaines plus tard, je dîne avec Sarah qui a une bonne nouvelle à m’annoncer. Elle vient d’avoir les résultats du concours de l’enseignement, elle est admise, son rêve de devenir professeure va se réaliser. Je suis presque aussi émue qu’elle, Sarah rêve d’enseigner depuis que je la connais. Je me souviens même d’une fois, c’était il y a vingt ans, nous commencions à travailler, où elle m’avait dit les larmes aux yeux que cette vie que nous nous apprêtions à mener, ces responsabilités qu’elle s’apprêtait à prendre, tout cela était bien loin de la vie simple dont elle rêvait. Sarah et moi sommes devenues amies alors que nous terminions nos études. En apparence, on ne se ressemblait pas. Sarah faisait partie de ces filles populaires que les autres élisent comme déléguée ou trésorière, j’étais plutôt timide et je restais à l’écart des groupes. Sans doute avons-nous reconnu en l’autre un sentiment de décalage que nous nous efforcions, chacune à notre façon, de dissimuler. Sarah et moi avions partagé l’espoir naïf que nos études, ou peut-être le simple fait de devenir adultes, résoudraient les nombreuses questions que nous nous posions sur le sens de la vie. Nous commencions à comprendre, avec une certaine angoisse, que ce ne serait pas le cas. L’autre chose que nous avions en commun, c’étaient nos origines métissées. Le père de Sarah était ivoirien, ma mère sicilienne avait grandi à Tunis. Nos parents s’étaient séparés quand nous avions à peu près le même âge, ni sa mère ni la mienne ne s’étaient remariées. Tout cela nous rapprochait.
Aujourd’hui que sa fille, dont je suis la marraine, a presque l’âge que nous avions lorsque nous nous sommes rencontrées, je sais que c’est autre chose que nous avons en commun : Sarah et moi, nous cherchons. Nous cherchons, mettons, une forme de vérité. C’est de cela dont nous parlons chaque fois que nous sommes ensemble, de cet enjeu, de ce désir, même si le mot spirituel nous fait l’effet d’un vêtement trop grand pour nous et que nous l’employons peu, nous parlons de cette recherche chaque fois que nous nous retrouvons. Sarah fait partie d’une sangha bouddhiste sans être bouddhiste, même si elle a pris l’habitude de partir en retraite chaque année. J’ai longtemps pratiqué le zen. Mais ce qui nous rapproche le plus, elle et moi, c’est le sentiment que tout ce que nous vivons fait partie de notre recherche.
À partir de la rentrée, le salaire de Sarah va diminuer. Elle m’explique qu’elle a mis de l’argent de côté, la veille, elle a rassuré sa fille qui s’inquiétait. Elle lui a promis que ça ne changerait rien pour elle, qu’elle partirait comme prévu étudier un an à l’étranger. Et ce matin, elle a franchi pour la première fois la porte du collège où elle enseignera le français à la rentrée. Je sais reconnaître un rêve qui s’accomplit. Sarah rayonne, ses yeux brillent, elle a l’air d’une jeune fille, je suis admirative, peut-être un peu jalouse. J’aimerais avoir quelque chose d’équivalent à raconter, quelque chose qui représente le même saut d’intégrité. Et la première chose qui me vient à l’esprit, c’est la vision de la sorcière. Je la lui raconte, ce soir-là, un peu comme on raconte un rêve significatif qu’on n’a pas encore réussi à interpréter.
L’image me revient à l’esprit dans les jours qui suivent. Les hommes à l’arrière-plan, ceux que j’imaginais comme d’inquiétantes présences près d’instruments chauffés à blanc, les hommes à l’arrière-plan ont disparu, comme celui qui la questionnait. La femme est seule, silhouette réfugiée dans un angle obscur, jusqu’au prochain interrogatoire. Mais chaque fois que je tente d’aller au-delà de cette solitude, de me représenter ce qui se passe dehors, l’histoire de cette femme ou des détails aussi simples que le pays où elle habite, l’époque où elle vit, mon imagination s’arrête net comme si elle refusait d’inventer quoi que ce soit. La seule chose que je vois avec clarté, sans avoir le sentiment de trahir la vérité que déjà cette image représente pour moi, la seule chose que je vois avec clarté, ce sont ses yeux. Des yeux ouverts dans l’ombre, des yeux presque transparents, soit parce qu’ils sont bleus, soit parce que justement j’ignore tout de leur couleur. C’est tout. Pour un début d’histoire, ce n’est pas grand-chose.
Pour finir de camper le décor auquel se superpose une image venue d’ailleurs, c’est un appartement au deuxième étage, un couloir encombré de cartons. Au début de l’été, Frédéric et moi venons d’emménager ensemble. C’est à la fois une vieille et une nouvelle histoire, puisque nous avons vécu quinze ans dans des appartements séparés, avant de nous séparer pour de bon. Nous nous sommes retrouvés deux ans plus tard, et avons décidé d’emménager dans un lieu que nous choisirions ensemble pour commencer une vie nouvelle. J’avoue que j’appréhendais un peu cette cohabitation. Mais je dois bien constater au bout de trois mois que nous sommes heureux, apaisés comme on peut l’être lorsqu’on connaît quelqu’un depuis longtemps, et qu’il se produit ce petit miracle de le découvrir de nouveau. Quant à la solitude, je n’y ai pas renoncé. La pièce où je travaille est au fond de l’appartement, il me suffit de fermer la porte, et si cela ne suffisait pas, je sais que je trouverai le moyen de m’isoler lorsque le besoin s’en fera sentir. J’ai quand même eu un petit pincement au cœur le jour où j’ai annulé le contrat d’électricité de mon ancien appartement. Mais enfin, pour l’instant, je dois dire que tout se passe bien. Frédéric me dit souvent qu’il apprécie de vivre avec moi, moi aussi je le lui dis. C’est l’avantage de vieillir. On n’hésite plus à dire ce qui va mal, mais on apprend aussi à dire ce qui va bien.
Elle a le crâne rasé. La longueur de ses cheveux, leur couleur, la façon dont ils sont relevés ou emmêlés, tout cela ne fait pas partie de l’image. On leur rasait le crâne avant de procéder à l’interrogatoire. On leur rasait aussi toutes les parties du corps, pour que les juges soient sûrs qu’elles ne puissent pas cacher, dans un recoin intime de leur anatomie, un nom inscrit sur un papier plié, une poche cousue contenant une formule, un pauvre maléfice qui les protégerait de la douleur au moment de la question. Je dis elles, alors que je devrais dire ils. Des hommes aussi furent brûlés comme sorciers. Mais la grande majorité d’entre «elles» furent des femmes. C’est cette réalité que traduit l’expression chasse aux sorcières. On ne dit pas chasse aux sorciers. Il existe une expression dans la langue française où le masculin ne l’emporte pas, c’est la chasse aux sorcières. C’est étrange, quand on y pense.
Avant le début de l’été, il devient évident que la sorcière me hante. J’ai commencé à me documenter, commandé des livres d’histoire. Pourtant rien ne se passe comme pour la construction d’un personnage. Je n’imagine rien d’elle, rien d’autre que ses yeux ouverts dans l’ombre, je n’ai toujours aucun nom ni aucun lieu, même si l’époque se précise un peu. Les seules scènes qui m’apparaissent sont des souvenirs. Souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, souvenirs que la sorcière semble évoquer, les rappelant à ma mémoire bien qu’ils n’aient rien à voir avec le destin de ces femmes accusées par leurs voisins, ces femmes questionnées avant d’être bannies, noyées ou brûlées vives.
PREMIERS VOYAGES DANS LE TEMPS
Les livres d’histoire sont apparus sur mon bureau, presque aussi vite que la sorcière dans mon esprit. Dès le début de l’été, j’accumule plus d’une quinzaine d’ouvrages. Certains sont des classiques comme La Sorcière de Michelet ou une Histoire de l’Inquisition au Moyen Âge de Henry Charles Lea. D’autres ont été plus difficiles à trouver soit qu’ils n’aient pas été réédités, soit qu’ils n’intéressent que les spécialistes. Au début, je leur trouve à chacun une place sur ma table de travail. Un autre mois passe et je dois acheter une étagère rien que pour eux. Je m’assois désormais à mon bureau entourée de titres comme Sorcières !, Le Sabbat des sorcières, La sorcière et l’Occident, Caliban et la sorcière, Sorcières, sages-femmes et infirmières, Les derniers bûchers, un village de Flandre et ses sorcières sous Louis XIV, Inquisition et sorcellerie en Suisse romande, le registre Ac 29 des archives cantonales vaudoises, De la chrétienté romaine à la réforme en Dauphiné, sans oublier le fameux Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières, ce traité de démonologie aussi volumineux qu’un dictionnaire où les inquisiteurs Heinrich Krämer et Jakob Sprenger énumèrent les crimes commis par les sorcières, et les façons les plus efficaces de les questionner. Le fait que la plupart de ces livres soient difficiles à obtenir, que certains m’aient été prêtés ou soient devenus quasiment introuvables, me donne envie d’en prendre soin. Alors à la fin de l’été, j’achète encore de nouvelles étagères pour ranger les ouvrages qui continuent à s’accumuler sur ma table. Ce sont des étagères en bois blanc que j’ai trouvées dans une boutique juste à côté de chez moi. Le gars était d’accord pour venir les monter, trois coups de perceuse et c’était réglé. La sorcière a maintenant sa place. Je n’ose pas dire son autel, mais une trentaine de livres de toutes tailles, dont certains très volumineux, une trentaine de livres dont les titres contiennent presque tous le mot « sorcière », c’est quand même l’effet que ça fait.
Celui d’une présence.
Voilà comment je commence à passer mes soirées auprès d’elle, et bientôt une partie de mes nuits, plongée dans les livres d’histoire. Au début, ça ressemble à un travail d’enquête classique. Je me lève après le dîner et je vais lire l’un des livres posés sur l’étagère. Une ou deux heures plus tard, je rejoins Frédéric dans la chambre. Et puis très vite, quelque chose change. Il y a la femme au crâne rasé, il y a ses yeux limpides, démesurés. Mais chaque fois que je me plonge dans un livre d’histoire pour en savoir un peu plus sur elle – imaginer l’endroit où elle aurait pu vivre, le crime qu’elle aurait pu commettre – chaque fois que je tourne les pages, en même temps que la scène que je m’efforce de faire apparaître, en même temps que le décor des chasses, ce sont des images du passé, mon passé, qui me reviennent à l’esprit. Comme si la lecture attentive d’ouvrages historiques, dont je dois avouer que certains sont assez trapus pour une non spécialiste, produisait une sorte de télescopage du temps. »
J’imagine, par exemple, un hiver glacial où le gel brûle les récoltes et le blé devient noir, j’imagine les regards jetés à une femme qui vit à l’écart des autres (Bamberg, 1627).
Ou bien j’imagine une fille prostrée, après avoir été promenée nue sous les huées (Brescia, 1486).
Mais à ces scènes que les livres d’histoire évoquent en termes détachés et prudents, comme « les grandes chasses aux sorcières de Westphalie survinrent après des hivers particulièrement rudes » ou « l’Italie fut le pays le plus tolérant d’Europe à l’égard des magiciennes, le bannissement et les châtiments corporels y étaient en général préférés à la peine capitale », à ces scènes s’en superposent d’autres, qui n’ont rien à voir avec les phrases que je lis.

Extraits
« Résultat de mes premières investigations : le froid, le gel qui détruit les récoltes, la rudesse du climat ajoutée aux guerres et aux épidémies, tout cela fait partie du contexte de persécution des sorcières. Au nord de l’Europe, les grandes chasses se déclenchèrent souvent après des vagues de froid. Alors plus il faisait froid, plus on brûlait de femmes ? Pas tout à fait. Mais plus les conditions extérieures apparaissaient défavorables, incompréhensibles ou terrifiantes, plus il y avait de chances pour qu’on accuse une femme de les avoir provoquées, attirées, souhaitées, en jetant un sort à la communauté. Et qu’on brûle la bonne femme, et quelques autres dans la foulée. Au Sud, il semblerait que les condamnations aient été moins rudes. Mais je suis partagée entre l’agacement et l’effroi quand je lis que ces punitions se « limitaient » à des châtiments corporels ou à des peines de bannissement. Bien sûr que si on remet les choses dans leur contexte, la fille qui se faisait fouetter et cracher dessus avait plus de chance que celle à qui on broyait les genoux avant de l’asseoir sur une chaise de fer chauffée à blanc. Il n’en reste pas moins que les femmes qui survivaient à une humiliation de ce genre, comme celles qui en étaient les témoins, ne devaient jamais guérir d’un sentiment de terreur. »

« Le Malleus Maleficarum de Heinrich Krämer et Jakob Sprenger est le premier best-seller de l’époque moderne, le livre qui va transformer la vision des décideurs laïques et religieux en matière de sorcellerie. Rédigé d’une façon méthodique, il voit le jour en même temps que l’imprimerie. Un propos efficace, une diffusion sans précédent, ainsi les historiens expliquent son succès. À ces causes rationnelles, j’ai toutefois envie d’ajouter un ingrédient plus sombre : c’est l’humiliation. Le Malleus Maleficarum a été inspiré par un ressentiment mortel. Krämer et Sprenger, ses auteurs, ne sont pas des inquisiteurs ordinaires, ils ne se contentent pas de traquer les hérétiques. Ce sont d’infatigables tueurs de femmes. Deux ans avant la rédaction de leur grand-œuvre, en 1484, ils ont chassé les sorcières de la ville de Ravensburg, arrêtant, condamnant et brûlant une cinquantaine de ses habitantes. L’année suivante, Krämer décide de s’attaquer aux sorcières d’Innsbruck. Mais il rencontre la résistance inattendue de l’évêque qui, non content de faire libérer toutes les prisonnières de la ville, en chasse l’inquisiteur après l’avoir traité de gâteux. C’est à la suite de cet affront que Heinrich Krämer s’attaque à la rédaction du Malleus Maleficarum avec l’appui de Sprenger. L’appel au crime d’un ego mortifié s’apprête à être amplifié sur plusieurs centaines de pages, en plusieurs milliers d’exemplaires, pour la première fois de l’histoire. Ce ne sera pas la dernière. »

À propos de l’auteur
Isabelle Sorente est notamment l’auteure de La Faille et du magnifique 180 jours, basé sur une enquête de plusieurs mois dans les élevages industriels, qui ont tous deux reçu un très bel accueil du public. Avec Le complexe de la sorcière, paru en janvier 2020, c’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières qu’elle reconstitue dans un récit envoûtant. Isabelle Sorente tient aussi une chronique sur France Inter et collabore avec Philosophie Magazine. (Source: Éditions JC Lattès)

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Les fleurs de l’ombre

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  RL2020

En deux mots:
Clarisse a Découvert que son mari la trompait et décide de le quitter, mais la recherche d’un nouvel appartement n’est pas aisée. Elle va toutefois finir par trouver une résidence d’artistes ultramoderne à un prix convenable. Mais assez vite, elle soupçonne que cette technologie intrusive n’est pas seulement faite pour son bien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«La ferme, Mrs Dalloway!»

Situé dans quelques années dans un Paris traumatisé par de nouveaux attentats, le nouveau roman de Tatiana de Rosnay explore de nouvelles applications domotiques et met en garde contre les dérives qu’elles peuvent engendrer.

Clarisse Karsef vient de se séparer de son mari et cherche un appartement où elle pourra poursuivre dans la quiétude son travail de romancière. Lors d’une rencontre en librairie un architecte lui propose de s’inscrire pour obtenir une place dans une nouvelle résidence destinée aux artistes. Baptisée CASA (Centre adaptatif de synergie artistique) ce programme immobilier a la particularité de disposer de toutes les avancées en matière de domotique. Le dossier de Clarissa est finalement acceptée après un entretien d’évaluation suivi d’une batterie de questions destinées à paramétrer au mieux les capteurs et autres outils mis à sa disposition.
Lors de son emménagement, on lui propose de choisir le nom et la voix de son assistant personnel. En hommage à Virginia Woolf, dont elle admire l’œuvre, elle opte pour Mrs Dalloway. Dorénavant, elle conversera avec cette voix qui lui lira ses courriels, règlera la température, s’assurera de son confort, vérifiera qu’elle a bien transmis ses paramètres de santé grâce aux appareils installés dans sa salle de bain.
Si elle vit d’abord cette «présence» comme un jeu, elle ne va pas tarder à s’en inquiéter. Car justement, elle sent cette présence, comme du reste son chat dont le comportement se fait de plus en plus méfiant. Sans compter que de la tour d’en face, il lui semble bien qu’on l’observe (un petit jeu auquel elle se livre aussi d’ailleurs, découvrant ainsi des scènes à la Edward Hopper à travers les fenêtres des immeubles opposés. Elle qui pensait avoir trouvé là un havre de paix pour y poursuivre son travail de romancière se retrouve en panne sèche, incapable de se concentrer et insomniaque.
Son père, quasi centenaire, essaie bien de lui remonter le moral depuis Londres où il est installé, alors que Jordan, sa fille la prend plutôt pour une affabulatrice. Heureusement, elle va pouvoir compter sur sa petite fille Andy qui, en rendant visite à sa grand-mère, se rend elle aussi compte de quelques bizarreries et décide d’en avoir le cœur net.
Tatiana de Rosnay parvient parfaitement à rendre compte de l’évolution psychologique de son personnage. Quand le verre à moitié plein devient le verre à moitié vide, quand chaque petit détail devient un indice à charge. Pourquoi tous les artistes sont-ils, comme elle, parfaitement bilingues? Pourquoi son voisin, qui a émis lui aussi des critiques, a-t-il disparu d’un jour à l’autre? Et la charmante Mia White, l’admiratrice qu’elle a accepté de rencontrer, ne serait-elle pas chargée de l’espionner? Dans un Paris encore traumatisé par les attentats – notamment celui qui a fait exploser la tour Eiffel – et qui souffre régulièrement de canicules étouffantes, l’angoisse grimpe comme la température…
Mise en garde contre les dérives de l’intelligence artificielle, ce roman qui dépeint une période anxiogène durant laquelle l’Europe se disloque, les abeilles disparaissent, la France est dirigée par une femme populiste, un Brexit dur accroit le fossé de part et d’autre de la Manche, les libraires sont une sorte de secte qui défendent un objet désuet, le livre est aussi un appel à réagir. Sans en dévoiler l’épilogue, on se concentrera sur l’aspiration à la liberté qui reste une arme redoutable, y compris contre les intelligences artificielles.

Les fleurs de l’ombre
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont / Héloïse d’Ormesson
Roman
336 p., 21,50 €
EAN 9782221240779
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais on y voyage aussi, à Londres et au Pays Basque, du côté de Guéthary.

Quand?
L’action se situe dans une dizaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une résidence pour artistes flambant neuve. Un appartement ultramoderne, au 8e étage, avec vue sur tout Paris. Un rêve pour une romancière en quête de tranquillité. Rêve, ou cauchemar? Depuis qu’elle a emménagé, Clarissa Katsef éprouve un malaise diffus, le sentiment d’être observée. Et le doute s’immisce. Qui se cache derrière CASA? Clarissa a-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d’une imagination trop fertile?
Fidèle à ses thèmes de prédilection – l’empreinte des lieux, le poids des secrets –, Tatiana de Rosnay tisse une intrigue au suspense diabolique pour explorer les menaces qui pèsent sur ce bien si précieux, notre intimité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Camille Cado – avant-parution)
20 minutes (Marceline Bodier)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les livres d’Eve


Tatiana de Rosnay présente Les Fleurs de l’ombre © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Le premier chapitre du livre)
« Elle avait visité vingt appartements avant de trouver. Personne ne pouvait imaginer l’épreuve que cela représentait, surtout pour une romancière obsédée par les maisons, par la mémoire des murs. Ce qui était rassurant avec la résidence qu’elle habitait à présent, c’était le neuf. Tout était neuf. L’immeuble avait été achevé l’année précédente. Il se situait non loin de la Tour, de ce qui en restait. Après l’attentat, le quartier avait souffert. Pendant des années, cela avait été un no man’s land dévasté et poussiéreux, ignoré de tous. Petit à petit, il était parvenu à renaître de ses cendres. Des architectes avaient échafaudé des édifices néoclassiques harmonieux, ainsi qu’un vaste jardin enfermant le mémorial et l’espace réservé à la Tour, qui devait être reconstruite à l’identique. Avec le temps, cette partie de la ville avait retrouvé une certaine sérénité. Les touristes étaient revenus, en masse.
La voix douce de Mrs Dalloway se fit entendre :
— Clarissa, vous avez reçu de nouveaux courriels. L’un provient de Mia White, qui ne figure pas dans vos contacts, et l’autre, de votre père. Souhaitez-vous les lire ?
Son père ! Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Il était une heure du matin à Paris, minuit à Londres, et le vieux bougre ne dormait pas. Il allait sur ses quatre-vingt-dix-huit ans et pétait le feu.
— Je les lirai plus tard, Mrs Dalloway. Merci d’éteindre l’ordinateur et les lumières du salon.
Au début, elle s’était sentie coupable de mener ainsi Mrs Dalloway à la baguette. Puis elle s’y était faite. En vérité, ce n’était pas désagréable. Mrs Dalloway n’apparaissait jamais. Elle n’était qu’une voix. Mais Clarissa savait qu’elle avait des yeux et des oreilles dans chaque pièce. Elle se demandait souvent à quoi Mrs Dalloway aurait ressemblé si elle avait réellement existé. Elle avait lu que Virginia Woolf avait pris une amie proche comme modèle pour ce personnage, une dénommée Kitty Maxse, ravissante mondaine qui avait connu une mort tragique en chutant dans son escalier. Elle avait entrepris une recherche pour découvrir les photographies sépia d’une élégante lady posant avec une ombrelle.
Clarissa se posta devant la fenêtre du salon, le chat blotti entre ses bras. L’ordinateur projetait son éclat dans l’obscurité grandissante. Se ferait-elle un jour à cet appartement ? Ce n’était pas tant l’odeur de la peinture neuve. Il y avait autre chose. Elle n’arrivait pas à savoir quoi. Elle aimait la vue. Tout en hauteur, loin de l’animation de la rue, elle se sentait en sécurité, bordée dans son refuge. Mais était-elle réellement en sécurité ? se demanda-t-elle, alors que le chat ronronnait et que la nuit noire semblait l’envelopper. En sécurité contre qui, contre quoi ? Vivre seule était plus dur que prévu. Que faisait François à cet instant ? Il était resté là-bas. Elle l’imagina en train de regarder une série en visionnage compulsif, les pieds sur la table basse. Quel intérêt de penser à François ? Aucun.
Les yeux myopes de Clarissa glissèrent vers la rue, où des vacanciers éméchés titubaient, l’éclat de leurs rires s’élevant jusqu’à elle. Ce nouveau quartier n’était jamais calme. Des hordes de touristes se succédaient sur les trottoirs dans une chorégraphie poussiéreuse qui l’éberluait. Elle avait appris à éviter certaines avenues, où des grappes d’estivants se percutaient, téléphones portables braqués vers les vestiges de la Tour et le chantier de la nouvelle construction. Il fallait sinon se frayer un passage à travers cette masse compacte, parfois jouer des coudes.
Depuis qu’elle vivait ici, elle ne se lassait pas d’observer l’immeuble d’en face, et toutes les vies derrière ses fenêtres. En quelques semaines à peine, elle avait déjà repéré les habitudes des différents locataires. Elle savait qui était insomniaque, comme elle, qui travaillait tard devant un écran d’ordinateur, qui se préparait un en-cas au milieu de la nuit. Parfois, elle utilisait même ses jumelles. Elle n’en éprouvait pas la moindre culpabilité, bien qu’elle eût détesté qu’on agisse de la sorte envers elle. Elle vérifiait toujours que personne ne la surveillait en retour. Mais on ne pouvait pas la voir ; elle était trop haut perchée, protégée derrière les corniches de pierre. Pourquoi sentait-elle malgré tout un œil peser sur elle ?
La vie des autres s’étalait sous ses yeux comme les alvéoles d’une ruche dans lesquelles elle pouvait butiner à sa guise, en alimentant son imaginaire à l’infini. Chaque ouverture offrait la richesse d’un tableau de Hopper. La femme du deuxième pratiquait son yoga tous les matins sur un tapis qu’elle déroulait avec précaution. La famille du troisième se disputait en permanence. Que de portes claquées ! L’homme du sixième passait beaucoup de temps dans sa salle de bains (oui, elle le distinguait à travers les carreaux pas assez opaques). La dame de son âge, au cinquième, rêvassait, allongée sur un canapé. Clarissa ne connaissait pas leurs noms, mais elle était la spectatrice privilégiée de leur vie quotidienne. Et cela la fascinait.

Quand elle s’était lancée dans la recherche d’un nouvel appartement, elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle allait s’introduire dans l’intimité d’inconnus. Par la disposition des meubles, des objets, par les odeurs, les parfums, les couleurs, chaque pièce visitée racontait une histoire. Il lui suffisait de pénétrer dans un salon pour se représenter la vie de la personne qui vivait là. En un flash affolant et addictif, elle voyait tout, comme si elle était munie de capteurs internes spéciaux.
Elle n’était pas près d’oublier le duplex situé boulevard Saint-Germain, après Odéon. L’annonce correspondait exactement à ce qu’elle cherchait. Elle aimait bien le quartier, se voyait déjà en train de monter l’escalier aux marches lustrées. Mais le plafond était si bas qu’elle avait dû presque se tenir courbée pour entrer dans les lieux. L’agent immobilier, qui lui arrivait à l’épaule, lui avait demandé, hilare, combien elle mesurait. Quel crétin ! Elle avait tout de suite compris que la propriétaire travaillait dans l’édition, au vu des nombreux manuscrits empilés sur le bureau noir laqué. Certains éditeurs annotaient encore des textes sur papier, mais ils étaient de plus en plus rares. La bibliothèque débordait de livres, un bonheur pour un écrivain. Elle avait penché la tête pour déchiffrer le dos des ouvrages. Oui, il y avait deux des siens. Géomètre de l’intime et Le Voleur de sommeil. Ce n’était pas la première fois qu’elle découvrait ses livres au cours d’une visite, pourtant cela lui faisait toujours plaisir.
Le duplex était ravissant, mais miniature ; son corps mangeait tout l’espace, comme celui d’Alice au pays des merveilles devenant plus large que la maison. Dommage, car l’endroit était calme, ensoleillé, donnant sur une jolie cour intérieure. Elle n’avait pas pu s’empêcher de remarquer les produits de beauté dans la salle de bains, le parfum, le maquillage, et lorsque l’agent immobilier avait ouvert la penderie, elle avait détaillé les vêtements, les escarpins. Et très vite, l’image d’une femme s’était imposée, petite, gracile et soignée, jeune encore, mais seule. Sans amour dans sa vie. Sans sexe. Quelque chose de sec et d’aride s’insinuait ici. Dans la chambre à coucher marron glacé, le lit apparaissait telle une couche mortuaire, où elle ne voyait qu’un gisant fossilisé par un sommeil de cent ans. Personne ne jouissait entre ces murs. Ni seul ni accompagné. Jamais. Une profonde mélancolie exsudait de ce domicile. Elle avait fui.
Elle s’était mise à visiter un appartement par jour. Une fois, elle avait cru trouver. Un deux-pièces au cinquième étage, avec un balcon, près de la Madeleine. Très ensoleillé, une de ses priorités. Il avait été récemment refait et la décoration lui plaisait. Le propriétaire repartait en Suisse. Sa femme ne souhaitait plus vivre à Paris depuis les attentats. Clarissa s’apprêtait à signer le bail lorsqu’elle avait repéré, consternée, un pub de rugby au rez-de-chaussée. Elle était toujours venue dans la matinée, et n’avait pas remarqué le bar, fermé à ce moment-là. C’était en passant tard pour se faire une idée du quartier le soir qu’elle était tombée dessus. Le pub ouvrait jusqu’à deux heures du matin, tous les jours. Jordan, sa fille, s’était gentiment moquée d’elle. Et alors ? Elle n’avait qu’à mettre des bouchons anti-bruit, non ? Mais Clarissa détestait ça. Elle avait décidé de tester le niveau sonore en passant la nuit dans le petit hôtel situé face au bar.
— Nous avons des chambres agréables et calmes dans le fond, lui avait suggéré le réceptionniste lorsqu’elle s’était présentée.
— Non, non, avait-elle dit, je souhaite être face au pub.
Il l’avait dévisagée.
— Vous ne fermerez pas l’œil. Même sans match, il y a beaucoup de bruit. Et l’été, je ne peux même pas vous dire ce que c’est. Tous les voisins se plaignent.
Elle le remercia et tendit la main pour saisir la carte magnétique. Il avait eu raison. Elle fut réveillée régulièrement jusqu’à deux heures par des clients qui bavardaient sur le trottoir, leur pinte à la main. En dépit du double vitrage, une musique assourdissante se faisait entendre dès que les portes du pub s’ouvraient. Le lendemain, elle appela l’agence pour dire qu’elle ne prenait pas l’appartement.
Ce qu’elle voyait ne lui convenait jamais. Elle perdait espoir. François, de son côté, essayait de la retenir. Ne voulait-elle pas rester ? Elle n’avait rien voulu savoir. Pensait-il vraiment qu’elle allait fermer sa gueule et rester après ce qu’il avait fait ? Faire comme si de rien n’était ? Alors qu’elle n’y croyait plus, qu’elle s’était persuadée que la seule solution était de partir vivre à Londres dans le lugubre sous-sol de la maison de son père à Hackney, un deux-pièces loué à des étudiants, elle avait rencontré Guillaume. C’était à un cocktail pour l’ouverture d’une librairie-café à Montparnasse. Elle avait hésité à y aller, mais Nathalie, la charmante libraire, était une fervente supportrice de son travail. C’était si rare, l’ouverture d’une librairie, qu’elle avait accepté de passer, par amitié.
On lui avait présenté un jeune type propre sur lui, Guillaume, ami de Nathalie, qui s’était empressé de lui dire qu’il n’était pas du tout dans l’édition, ce secteur sinistré. Lui, c’était l’immobilier. Il lui avait tendu une coupe de champagne, qu’elle avait acceptée. Après l’attentat, une grande partie du septième arrondissement avait dû être repensée, reconstruite : tout ce qui se trouvait entre la Tour et l’École militaire, et entre les avenues de La Bourdonnais et le boulevard de Grenelle. Il travaillait pour le cabinet d’architectes choisi pour la réhabilitation le long de l’ancien tracé de l’avenue Charles-Floquet. Clarissa savait, comme la plupart des Parisiens, que les rues et les avenues détruites avaient été retracées et rebaptisées. On avait privilégié la végétation. Tout le monde avait eu besoin de cet apaisement, avait expliqué Guillaume.
Clarissa n’avait jamais songé à ce quartier récent. Elle se disait que c’était certainement inabordable pour elle. Guillaume lui décrivait fièrement les habitations qu’il avait conçues avec son équipe, tout en faisant défiler des images sur son mobile. Elle avait dû avouer que c’était magnifique. Verdoyant, contemporain, surprenant. Il lui avait transmis ses coordonnées. Si jamais elle voulait plus d’informations, il lui suffisait de lui envoyer un SMS.
— Il reste des logements ? s’était-elle hasardée.
— C’est compliqué. Il y en a, oui, mais réservés à des artistes. Il y a un quota à respecter.
Elle lui avait demandé ce qu’il entendait par « artistes ». Il avait haussé les épaules, s’était gratté le haut du crâne. Il voulait dire des peintres, des musiciens, des poètes, des chanteurs, des sculpteurs, des plasticiens. Une résidence avait été spécialement conçue pour eux. On n’en parlait pas et on ne faisait pas de publicité, car sinon ce serait l’émeute. Il fallait déposer un dossier, passer un entretien devant un comité, discuter de son travail. Toute une affaire. Du sérieux ! On n’acceptait pas n’importe qui.
— Et les écrivains ? Vous les avez oubliés, il me semble !
C’est vrai, il les avait oubliés, les écrivains. C’étaient bien sûr des artistes au même titre que les autres.
— Vous pouvez me dire comment postuler ?
Guillaume n’avait aucune idée de qui elle était, ni de ce qu’elle faisait. Elle ne s’en était pas offusquée. Après tout, son dernier livre à succès était sorti des années auparavant. Elle l’avait tiré par la manche vers les rayonnages et, repérant la lettre K, lui avait tendu Géomètre de l’intime sous l’œil curieux de Nathalie en train de discuter un peu plus loin. Il avait feuilleté l’ouvrage, s’était excusé de ne pas en savoir plus sur son œuvre. Il ne lisait jamais. Il n’avait pas le temps. Il lui avait demandé poliment de quoi il s’agissait.
— Du lien entre les écrivains, leur travail, leurs maisons, leur intimité, et leurs suicides, en particulier Virginia Woolf et Romain Gary. C’est un roman, pas un essai.
Il avait paru décontenancé, s’était plongé dans la contemplation de la couverture, où le regard bleu de Gary contrastait avec celui, plus sombre, de Woolf. Il était parvenu à murmurer :
— Ah, oui.
Il l’avait regardée attentivement, comme pour la première fois, et Clarissa savait ce qu’il pensait : qu’elle avait dû être belle, autrefois, et qu’elle l’était encore, curieusement.
Il lui avait conseillé de contacter par mail une certaine Clémence Dutilleul, via un site dont il lui avait donné le nom. C’était elle qui s’occupait des dossiers pour la résidence des artistes. Mais il fallait faire vite. Il restait peu de logements disponibles. En rentrant dans le petit studio qu’elle louait à la semaine, pour ne plus avoir à cohabiter avec son mari, elle s’était rendue sur le site. De toute façon, elle n’y croyait pas. Mais il fallait bien tenter sa chance. La nuit même, elle avait rempli un questionnaire en ligne détaillé, et l’avait envoyé à l’attention de Clémence Dutilleul. Elle avait été étonnée de recevoir une réponse dès le lendemain, qui lui proposait un rendez-vous deux jours plus tard.
— Tu as envie d’habiter là où il y a eu tous ces morts ? (La voix de Jordan était ironique.) Surtout toi, une obsédée des lieux, des murs ! Tu as tant écrit sur ça. Tu te jettes dans la gueule du loup, non ?
Clarissa avait tenté de se défendre en lui disant que vivre à Paris, c’était fouler chaque jour un sol qui avait connu un épisode sanglant. Ce qui l’attirait ici, c’était que les immeubles n’avaient pas d’histoire, car ils venaient d’être construits.
Clarissa se rendit dans la cuisine, les plafonniers s’allumèrent à son passage. Les interrupteurs n’existaient plus depuis belle lurette, et elle ne s’en plaignait pas. On lui avait dit, lors de son emménagement le mois précédent, qu’elle pouvait désigner l’assistant virtuel de l’appartement par l’appellation de son choix.
— Mrs Dalloway, allumez la bouilloire.
Mrs Dalloway s’exécuta. Clarissa lui avait confié la plupart des tâches ménagères. C’était Mrs Dalloway qui gérait avec minutie le chauffage, la climatisation, l’alarme, la fermeture des volets, le système d’éclairage, le nettoyage automatique, et une infinité d’autres fonctions domestiques. Clarissa avait fini par s’y faire. Elle avait hésité au début entre Mrs Danvers et Mrs Dalloway, avant que sa vénération sans réserve pour Virginia Woolf prenne le dessus. Et puis la maigre silhouette noire de Mrs Danvers, la gouvernante dévouée, l’inquiétante sentinelle de Manderley, dans le roman Rebecca de Daphne du Maurier, n’avait rien de rassurant. Clarissa n’avait plus son mari à ses côtés, ici elle vivait seule pour la première fois depuis de longues années. Elle cherchait toujours ses marques. Et elle avait préféré se réconforter avec Clarissa Dalloway, celle qui lui avait inspiré la moitié de son pseudonyme.
Elle prépara sa tisane, ajouta une cuillerée de miel. Du miel artificiel, évidemment, au goût sucré et crémeux. Le vrai était désormais introuvable. L’année précédente, elle était parvenue à en dénicher une infime quantité, à travers un réseau clandestin, mais à quel prix ! Le miel coûtait désormais plus cher que le caviar. Les fleurs aussi. Elle se languissait des vraies roses, celles qui poussaient autrefois dans le jardin de sa mère. Les roses artificielles étaient habilement exécutées, dotées de gouttelettes diamantées qui formaient dans leur cœur écarlate une fausse rosée scintillante. De prime abord, les pétales semblaient soyeux, mais une consistance caoutchouteuse finissait par s’imposer. À la longue, leur parfum entêtant dévoilait un déplaisant relent chimique qu’elle ne supportait plus.
Tandis qu’elle savourait sa tisane en observant les toitures d’en face, elle se demanda une fois encore si, dans la foulée de sa décision de quitter son mari, elle n’avait pas choisi cet appartement de manière trop hâtive. N’aurait-elle pas dû y réfléchir davantage ? Cet endroit lui convenait-il vraiment ? Sa fille avait eu l’idée du chat. Jordan lui avait dit que les chats étaient les animaux domestiques préférés des écrivains. Les écrivains solitaires ? avait demandé Clarissa. À quel point d’ailleurs avait-elle souhaité cette solitude ? Le salon s’étalait devant elle, son élégante sobriété
qui paraissant toujours aussi étrange et inhabituelle, presque une énigme. C’était beau. Mais vide.
Une fois qu’elle avait décidé de rompre, cela avait été une folle précipitation. Elle avait cru – à tort – qu’un nouveau foyer serait facile à trouver. Elle n’avait nullement besoin d’un appartement spacieux ou extravagant, il lui fallait simplement un endroit pour travailler, une « chambre à soi », comme disait sa chère Virginia Woolf. Un salon et une pièce pour que sa petite-fille Adriana, dite Andy, puisse venir de temps en temps passer la nuit. Elle n’était pas non plus exigeante quant au quartier, du moment qu’elle puisse y faire ses courses aisément et qu’il soit bien desservi par les transports publics. Plus personne ne conduisait en ville. Elle avait même oublié comment tenir un volant. François et Jordan s’en chargeaient pour elle en vacances. À présent, Jordan devrait s’y coller.
Le chat se frotta contre ses mollets. Elle se baissa, l’attrapa avec maladresse, car elle n’avait pas encore les bons gestes. Sa fille lui avait montré comment faire, mais ce n’était pas évident. Le chat s’appelait Chablis. C’était un chartreux au tempérament doux, âgé de trois ans. Il appartenait à une amie de Jordan qui était partie vivre aux États-Unis. Clarissa avait eu du mal au début. Chablis restait dans son coin, ne réagissait jamais à ses appels, et ne daignait picorer ses croquettes que lorsqu’elle n’était pas là. Elle se disait que sa maîtresse lui manquait et qu’il devait être triste. Puis un jour il était venu s’asseoir sur ses genoux très dignement, figé comme un sphinx gris. Elle avait à peine osé le caresser.
Chablis, comme elle, se faisait difficilement à cet espace moderne et lumineux, tout en verre, pierre et bois blond. Pourtant, au fond, elle appréciait l’aspect dépouillé, les surfaces lisses, la lumière. Ils devaient apprivoiser leur territoire, le chat et elle. Il fallait être patient. Elle avait laissé derrière elle tant de choses en arrivant ici. Tout ce qui était estampillé François, elle n’en voulait plus. Comme s’il était mort. À ceci près qu’il ne l’était pas. Il allait même très bien. Insolemment bien, pour son âge. C’était leur mariage qui était mort. C’était leur mariage qu’elle avait enterré.
Clarissa déposa Chablis dans le panier situé dans un coin de sa chambre. Cela ne servait pas à grand-chose puisque, au milieu de la nuit, le chat bondissait délicatement sur son lit et se blottissait contre son dos. Elle avait été surprise lorsque, pour la première fois, il avait pétri son épaule de ses pattes avant, comme si c’était de la pâte à pain. Jordan lui avait expliqué que tous les chats faisaient cela. C’était instinctif. Elle avait fini par s’y habituer. En fait, c’était rassurant.
Après une douche rapide, Clarissa s’allongea sur son lit dans la pénombre. Un nouveau lit. Un lit où François n’avait pas dormi. François qui n’était même pas venu ici. Elle ne l’avait pas convié. Le ferait-elle ? C’était encore trop tôt. Elle n’avait pas digéré. Jordan voulait savoir ce qu’avait bien pu faire son beau-père, pour qu’elle décide ainsi de le quitter sur-le-champ. Elle aurait pu le lui dire. Jordan avait quarante-quatre ans, ce n’était plus une gamine. Elle avait elle-même une fille de bientôt quinze ans. Mais Clarissa n’avait pas eu le courage. Jordan avait insisté. Il avait fait quoi, François ? Une histoire de cul ? Une bonne femme dont il était amoureux ? Clarissa repensa à la chambre mauve, aux boucles blondes. Elle aurait pu tout révéler à sa fille. Elle savait exactement quels mots utiliser. Elle imaginait déjà l’expression de Jordan. Elle avait laissé les paroles monter jusqu’à ses lèvres, comme une bile saumâtre, puis elle les avait refoulées.
Oublier François. Mais ce n’était pas facile de tirer un trait sur l’homme avec qui elle avait passé tant d’années. La nuit venue, elle demandait à Mrs Dalloway de projeter des vidéos sur le plafond de sa chambre ; des concerts qu’elle aimait, des films, des documentaires, des créations artistiques. Elle se laissait porter par les formes, les sons, les lumières, et souvent elle s’endormait. Elle ne parvenait plus à faire la différence entre ses rêves bizarres et ce que diffusait Mrs Dalloway. Parfois, elle laissait Mrs Dalloway lui proposer des images en fonction de ce qu’elle avait déjà visionné. Elle ne voyait pas la nuit s’écouler. Tout se mélangeait en un défilé bariolé, comme si elle avait été droguée. Quand elle se réveillait, la bouche sèche, le chat roulé en boule contre elle, elle avait du mal à se lever. Depuis qu’elle vivait ici, les petits matins étaient rudes. Son corps lui paraissait endolori. Elle se disait que c’était le contrecoup de la désintégration de son mariage, du déménagement. Allait-elle s’y faire ?
— Mrs Dalloway, montrez-moi mes e-mails.
Les messages apparurent sur le plafond.

Chère Clarissa Katsef,
J’imagine que vous devez recevoir des dizaines de courriels de ce genre, mais je tente ma chance. Je m’appelle Mia White. J’ai dix-neuf ans. Je suis étudiante en deuxième année à l’université d’East Anglia, à Norwich. J’étudie la littérature française et anglaise. Je suis également inscrite à un atelier d’écriture.
(Si vous êtes arrivée jusqu’ici, je prie pour que vous ayez envie de poursuivre votre lecture !)
Je m’intéresse à la manière dont les lieux influencent les romanciers. La manière dont leur travail est façonné par l’endroit où ils vivent, où ils écrivent. Évidemment, ce thème est au cœur de votre propre œuvre, et en particulier de Géomètre de l’intime, que j’ai lu avec grand plaisir.
(Ne vous inquiétez pas, cette lettre n’est pas celle d’une fan collante. Je ne suis pas ce type de lectrice.)
Je serai à Paris pendant les six prochains mois, pour ma thèse. Je suis certaine que vous êtes très occupée, que vous n’avez pas le temps, mais j’aimerais tant faire votre connaissance. Je suis bilingue, comme vous, et j’ai grandi en apprenant deux langues, comme vous. Mon père est anglais et ma mère française. Comme vous.
J’ignore si vous disposez d’un moment pour rencontrer vos lecteurs. Peut-être que non.
Merci d’avoir lu ma lettre.
Sincèrement,
Mia White

Clarissa ôta ses lunettes, se frotta les paupières. Non, elle n’avait pas coutume de rencontrer ses lecteurs, sauf lors de dédicaces et de salons du livre. Elle l’avait fait, il y a dix ou quinze ans. Plus maintenant. Mia White. C’était intéressant, revigorant de recevoir un courriel de la part d’une jeune fille de dix-neuf ans. Cela signifiait-il qu’une petite minorité lisait encore des livres ? Et ses livres, de surcroît ? N’était-ce pas tout simplement miraculeux ?
La plupart des gens ne lisaient plus. Elle l’avait remarqué depuis un moment déjà. Ils étaient rivés à leur téléphone, à leur tablette. Les librairies fermaient les unes après les autres. Géomètre de l’intime, son plus grand succès, avait été tellement piraté depuis sa publication qu’il ne lui rapportait presque plus de droits d’auteur. D’un clic, on pouvait le télécharger, dans n’importe quelle langue. Au début, Clarissa avait tenté d’alerter son éditeur, mais elle s’était rendu compte que les éditeurs étaient démunis contre le piratage. Ils avaient d’autres angoisses. Ils faisaient face à ce problème encore plus inquiétant qu’elle voyait se propager comme une tumeur sournoise : la désaffection à l’égard de la lecture. Non, les livres ne faisaient plus rêver. On les achetait de moins en moins. La place phénoménale qu’avaient grignotée les réseaux sociaux dans la vie quotidienne de tout un chacun était certainement une des causes de cet abandon. L’enchaînement effréné d’attentats, telles des perles sanglantes enfilées sur un immuable collier de violence, en était une autre. Elle aussi s’était retrouvée hypnotisée par les images atroces affichées sur le portable, brûlantes par leur immédiateté, abominables par l’étalage cru de chaque détail. Un roman paraissait fade à ceux qui étaient biberonnés à une telle débauche de barbarie et qui en voulaient toujours plus, comme des drogués en manque de leur dose. Il fallait du temps pour lire des livres. Pour en écrire aussi. Et personne désormais ne semblait prendre le temps ni de lire ni d’écrire.
— Souhaitez-vous répondre à Mia White ? demanda Mrs Dalloway.
— Non. Plus tard. Montrez-moi les autres mails.
Elle remit ses lunettes. Le message de son père apparut. Comme toujours il s’adressait à elle en utilisant son véritable prénom, qu’elle détestait. Il dictait à son smartphone, bien sûr. Il était incapable de taper sur un clavier à cause de son arthrose. Il ne se débrouillait pas trop mal. La ponctuation laissait à désirer, mais il se faisait bien comprendre. Elle correspondait avec lui ainsi. Quand on l’appelait, il entendait mal. Était-ce la faute de sa puce auditive ? Elle ne lui avait encore rien dit pour François. Elle attendait.
Ma chérie C…,
Je vais bien et toi. Ton frère s’occupe un peu de moi mais il a autre chose à foutre. Je m’ennuie tu sais. La plupart de mes amis sont morts et ceux qui sont encore là à presque cent ans sont si chiants tu n’as pas idée. Je sais que tu ne parles plus à ton frère depuis cette connerie d’héritage. Ma sœur était une vieille fille égoïste et une emmerdeuse. Non mais quelle idée de tout laisser aux filles d’Arthur et rien à Jordan. Je m’en remets toujours pas tu sais. Je sais que tu n’as pas envie de revenir sur tout ça et que ça te fait de la peine mais ça m’en fait à moi aussi. Arthur a été décevant avec toi son unique sœur mais aussi avec moi son père. Il aurait pu faire un geste. Donner quelque chose à Jordan. Merde. Il n’a rien fait. Je sais que Jordan ne parle pas à ses cousines non plus. Des pouffiasses. Elles n’ont rien de la classe et l’intelligence de ta fille. L’héritage de Serena a vraiment foutu en l’air cette fichue famille. Heureusement que ta mère n’est plus là pour voir ce bordel. Je voudrais que tu me donnes des nouvelles ma chérie. Je suis ton vieux père et même si je ne comprends rien à tes livres intellos je suis si fier de toi. Tu sais tu ne m’as pas écrit depuis deux semaines. Pourquoi et qu’est-ce que tu fous. J’ai demandé à Andy des nouvelles de toi. Elle me répond toujours. Pas comme sa grand-mère. Elle m’a dit que tu avais déménagé. Non mais c’est quoi cette histoire ma chérie. Vous êtes dans quel quartier. J’aime tellement votre appartement près du Luxembourg pourquoi vous êtes partis. C’est François qui voulait. Ou toi. Je suis triste je ne comprends plus rien. Bon explique-moi. Raconte-moi tout. Chaque mail de toi c’est comme une petite récompense qui illumine ma journée. Tu me manques ma chérie. Viens voir ton vieux père un de ces jours. Je suis trop âgé pour me rendre à Paris. Je compte sur toi.
Ton vieux Dad qui t’aime.

Elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Son père écrivait comme il parlait. Elle l’imaginait, dans sa tanière au rez-de-chaussée, entouré de ses trophées de chasse, ses clubs de golf et sa collection. Il collectionnait des représentations de mains anciennes, en terre, porcelaine, marbre, plâtre, bois ou cire. Elle lui en avait rapporté plusieurs, glanées lors de ses tournées. Ainsi, Adriana avait cafté. Ce n’était pas si mal que sa petite-fille ait lâché le morceau. Elle allait devoir réfléchir sérieusement à ce qu’elle dirait à son père. Il ne débordait pas d’affection envers François, ce qui n’avait pas été le cas avec son premier mari, Toby, le père de Jordan.
— Souhaitez-vous répondre au courriel de votre père ? demanda Mrs Dalloway.
— Pas maintenant, répondit-elle.
Puis elle rajouta :
— Merci.
— De rien, Clarissa.
Il y avait même le soupçon d’un sourire dans la voix de Mrs Dalloway. Comme tous les assistants virtuels, elle avait réponse à tout. Mais Clarissa n’ignorait pas que Mrs Dalloway avait été programmée avec des données spécifiques la concernant, elle. Quoi, précisément ? Elle n’avait pas pu en savoir plus.

Lorsqu’elle avait rencontré Clémence Dutilleul, l’entretien avait été surprenant. Le siège social de CASA était situé dans les quartiers qui avaient émergé des cendres de l’attentat : un grand immeuble en verre et acier surplombé d’un jardin. Le bureau de Clémence donnait sur ce dernier étage. C’était une pièce spacieuse et claire avec une belle vue. De là-haut, Clarissa remarqua combien la blancheur des immeubles du nouveau secteur tranchait avec les anciennes artères haussmanniennes grises et ardoisées. Une vision positive et pleine d’espoir, trouva-t-elle.
Clémence était une petite femme sèche dans la quarantaine. Clarissa apprécia son tailleur noir style années 40, qui lui donnait une élégance austère. Mais elle ignorait à quoi elle devait s’attendre. Sur le site, il n’y avait aucune information sur les entrevues, et elle n’en avait pas trouvé davantage sur la Toile. La résidence d’artistes CASA restait nimbée dans son mystère. Un petit homme d’une cinquantaine d’années s’était joint à elles. Elle n’avait pas saisi son nom. Ils prirent place autour d’une table blanche ovale. Un jeune assistant leur proposa du café, du thé. Clarissa avait décidé de ne pas se mettre sur son trente-et-un. La plupart de ses vêtements se trouvaient encore dans l’appartement qu’elle partageait avec François. Elle voulait qu’on la voie exactement telle qu’elle était. Pourquoi se faire passer pour une autre ? Elle portait une chemise verte, un jean blanc, des baskets. Ses cheveux roux étaient nattés. Elle était convaincue que de toute façon elle ne serait jamais admise ici. Elle ne vendait pas assez de livres, était trop âgée, pas assez célèbre, pas à la mode. Il y avait certainement des centaines de candidats plus jeunes et plus brillants. Elle espérait que ce qui allait suivre n’allait pas être trop humiliant.
Il n’y avait aucun document devant eux. Pas même un stylo, une tablette, une feuille de papier. Acceptait-elle d’être filmée ? Elle ne repérait aucune caméra. Elle se demandait où elle était dissimulée. Aucun problème, répondit-elle. Le quinquagénaire avait un visage avenant. C’était son regard qui dérangeait Clarissa, sa façon de la dévisager. Deux billes noires qui ne la lâchaient pas.
Clémence prit une gorgée de café et sourit. Le silence s’étira, cela ne dérangeait nullement Clarissa. Elle n’avait pas peur du silence. Ils se trompaient s’ils pensaient qu’elle allait bavarder, combler les blancs. Elle ne souhaitait pas qu’on la juge fébrile, aux abois. Elle se contenta de sourire. Il y avait certainement une équipe, planquée quelque part, peut-être derrière les miroirs, en train d’épier chacun de ses gestes pour mieux les disséquer.
— Nous vous remercions infiniment d’être venue ce matin, dit enfin Clémence Dutilleul.
L’homme aux yeux noirs étincelants prit la parole :
— Ceci n’est pas un examen. Nous allons plutôt avoir une conversation détendue. Nous souhaitons vous entendre parler de vous, de votre travail. Notre résidence d’artistes s’inscrit dans un programme immobilier auquel nous croyons beaucoup. Nous l’avons imaginé pour que des gens comme vous, des créateurs, puissent s’exprimer en toute sérénité. Nous avons besoin de vous connaître un peu mieux. Nous ne sommes pas intéressés par tout ce qui a déjà été dit ou écrit sur vous. Ce qui nous intéresse en revanche, c’est votre rapport à la création artistique, et la construction de votre œuvre. Nous voulons apprécier votre parcours et vos ambitions littéraires, la qualité de votre projet. Vous pouvez prendre tout votre temps, ou répondre rapidement. Cela n’a pas d’importance. Voilà, j’espère que c’est clair. À vous, madame.
Deux sourires figés, deux paires d’yeux inquisiteurs. Une envie de fou rire la parcourut un court instant. Par quoi commencer ? Elle avait toujours détesté parler d’elle. Elle n’avait rien préparé, ni discours ni présentation. Elle ne supportait pas les auteurs qui se prenaient au sérieux, qui se gargarisaient d’eux-mêmes. Elle ne comprenait pas sur quels critères reposait leur sélection. « Ce qui nous intéresse en revanche, c’est votre rapport à la création artistique, et la construction de votre œuvre. » Putain de n’importe quoi, aurait braillé son père. Elle se décida vite. Elle ferait court. De toute manière, sa candidature ne serait jamais retenue. Dans dix minutes, elle serait sortie d’ici.
— Je viens de quitter mon mari.
C’était sorti spontanément. Elle n’avait pas envisagé de parler de sa situation personnelle. Tant pis. Ils la regardaient toujours attentivement, en hochant la tête.
Elle embraya en expliquant qu’elle n’avait jamais habité seule. Il fallait qu’elle se sente bien dans un endroit. Non seulement pour y vivre, mais pour y écrire. Elle cherchait un appartement qui pourrait être une sorte de refuge. Qui l’abrite. Qui la protège. Elle écrivait sur les lieux, justement, sur ce qu’ils transmettaient. Elle était venue tard à l’écriture. Lorsque son premier roman avait été publié, elle avait déjà la cinquantaine. Le chemin de l’écriture s’était ouvert pour elle lorsqu’elle avait étudié le rapport intime que l’écrivain entretenait avec les maisons. Elle n’avait pas prévu d’en faire un roman. Le livre s’était imposé, après un drame personnel et la découverte de l’hypnose. Il avait été publié, un peu par hasard, suite à une série de rencontres, et il avait connu un certain succès. Elle tenait à leur dire une chose : pour elle, un artiste n’avait pas besoin d’expliquer son œuvre ; si le public ne comprenait pas ou passait à côté, c’était son problème. Pourquoi un artiste devrait-il se justifier ? Sa création parlait d’elle-même. Des lecteurs lui demandaient de temps en temps d’expliquer la fin de ses livres. Cela la faisait rire, pleurer parfois, ou la mettait dans une rage folle. Elle écrivait pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses.
Elle se rendit compte qu’elle parlait fort, que sa voix résonnait, qu’elle faisait de grands gestes. Ceux qui la filmaient devaient ricaner. Ils avaient déjà probablement rayé son nom de la liste.
— Continuez, je vous prie, dit l’homme à lunettes.
Elle n’avait pas grand-chose à ajouter, répondit-elle. Ah, si, un dernier point. Élevée par un père britannique et une mère française, elle était parfaitement bilingue. Elle avait deux langues d’écriture, et n’avait jamais pu choisir l’une au dépend de l’autre. Alors elle se servait des deux. Tout cela se savait. Ce qui était différent, c’était qu’aujourd’hui elle avait commencé à écrire en anglais et en français en même temps. Oui, ils avaient bien entendu. En même temps. C’était la première fois de sa vie qu’elle se lançait dans une telle entreprise.
— C’est extrêmement intéressant, fit Clémence lentement. Pouvez-vous nous en dire plus?
Pouvait-elle leur faire confiance ? Ils la dévisageaient tous les deux avec la même attention, les yeux brillants, voraces.
Non, elle ne pouvait pas leur en dire plus. Justement, elle prévoyait de travailler cette question : ce que cela signifiait d’avoir un cerveau hybride capable d’écrire simultanément en deux langues. C’était son projet, et c’était trop tôt pour en parler. Même son éditrice n’était pas au courant. Il était difficile d’exposer une idée encore en gestation. Mais elle savait que cette démarche personnelle l’habitait profondément, et qu’elle irait au fond des choses. Depuis longtemps, le bilinguisme et son mécanisme la passionnaient. Elle allait prendre le temps d’explorer ce thème et de se l’approprier.
— C’est en effet un sujet très intéressant, déclara l’homme.
Clarissa s’apprêta à prendre congé. Elle devait visiter un deux-pièces dans l’après-midi, près du métro La Fourche. Un quartier qu’elle connaissait mal.
— Nous revenons dans un court instant, annonça Clémence avec un large sourire. Merci de nous attendre ici.
Ils la laissèrent seule dans la vaste pièce aux murs recouverts de miroirs. Qu’étaient-ils partis faire ? Discuter de sa candidature avec leur équipe ? Avait-elle une chance ? Cette histoire d’écriture bilingue semblait avoir attiré leur attention. Était-elle encore filmée ? Pendant quelques instants, elle resta assise, sans bouger. Puis elle se leva et se rendit sur la terrasse. Elle se fichait d’être observée. Le jardin était magnifique, mais artificiel, avec des parfums de synthèse qui flottaient au-dessus des fausses haies. Les buis ne s’étaient jamais remis des attaques dévastatrices des pyrales, papillons de nuit venus d’Asie, il y avait longtemps déjà. Entièrement défoliés, ils n’avaient pas retrouvé leur splendeur d’antan. Elle caressa des tiges de lavande, d’avoine de mer, des feuilles de bonsaï, des pétales de lys. Elle dut admettre que tout semblait vrai. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas vu un jardin réel. Celui-ci s’en approchait. Presque. Il était trop parfait. La nature, elle s’en souvenait, était plus désordonnée. Ici, le silence était angoissant. Plus d’insectes. Pas le moindre bourdonnement. Plus d’oiseaux. Pas le moindre gazouillis. Et, venant d’en bas, peu de bruit. Cette partie du nouveau quartier était entièrement piétonne, desservie par des véhicules électriques autonomes. De temps en temps, elle percevait le son désuet d’un claquement de sabots. Depuis les attentats, la police patrouillait souvent à cheval, et elle aimait les entendre. Cela conférait à la ville une atmosphère surannée qu’elle affectionnait.
Elle regarda vers le nord, vers Montmartre. Le studio secret de François était dans cette direction. Allait-il le conserver ? Il devait continuer à s’y rendre. Elle se força à ne pas y penser. Le traumatisme qu’elle avait subi dans cet endroit la ravageait encore. Finalement, si elle n’obtenait pas cette place dans la résidence d’artistes CASA, elle sentait qu’elle n’allait pas y arriver. Elle ne pourrait plus faire face. Toutes ses fragilités remontaient, menaçant de faire céder les digues qu’elle avait patiemment érigées, année après année, depuis si longtemps, depuis la mort du petit. Elle se sentait faible, désespérée. Jamais elle n’avait connu une solitude aussi violente. Se confier, mais à qui ? Ce qu’elle avait à dire était indicible. Elle avait honte, aussi, et elle en voulait à son mari pour cette honte-là. Elle le détestait. Elle le méprisait. Sa déception était immense. Elle n’avait même pas pu le lui dire. Elle avait failli lui cracher à la gueule. Boucler ses valises en silence, les mains tremblantes, tandis qu’il sanglotait, c’était tout ce dont elle avait été capable. Ne pas trouver d’appartement la décourageait. Elle était hantée par l’idée de créer un nouveau foyer rien que pour elle. Un lieu vierge, sans passé, sans traces. Une protection. Un endroit intime. Sa forteresse. Elle pensa à tous ces logements qu’elle avait visités. L’idée de continuer à chercher la démoralisait d’avance.
— Nous voici !
La voix de Clémence la fit sursauter. Ils se tenaient debout devant elle. À la lumière du jour, elle remarqua les plis de leurs vêtements, les fines pellicules sur les épaules du costume de l’homme. Elle était priée de revenir s’asseoir à l’intérieur. On lui proposa une autre tasse de thé. Elle accepta, intriguée par leur lenteur. Ils n’avaient pas l’air pressés. Que voulaient-ils ? Qu’attendaient-ils d’elle ?
— Nous allons vous montrer quelque chose, annonça Clémence.
Sur un des miroirs, un écran émergea. Des photographies d’un appartement lumineux avec une verrière apparurent. Le logo « CASA » bien visible en bas à gauche.
— Voici notre atelier d’artiste, dit l’homme. Il fait quatre-vingts mètres carrés.
— Exposition nord-ouest et sud. Très clair, ajouta Clémence. Au huitième et dernier étage.
Pourquoi lui montraient-ils ces photographies ? Un plan s’afficha : une grande pièce centrale, une cuisine ouverte, un petit bureau, une chambre, une salle de bains. Tout semblait sobre, beau, élégant.
— Il y aura une demi-journée de préparation, dit l’homme. Vous allez devoir revenir. Ce n’est pas bien compliqué, rassurez-vous. Il vous suffira de répondre à une série de questions. C’est pour configurer la sécurité, l’entretien, et l’assistant personnel de l’atelier. Vous aurez également rendez-vous avec le docteur Dewinter, qui s’occupe des artistes de la résidence. Elle est en charge du programme CASA.
Un espoir fou la traversa. L’avaient-ils choisie ? Était-elle retenue ? Allait-elle pouvoir reprendre le cours de sa vie, loin de François ? Ils étaient bizarres, tout de même, ces gens. À quoi jouaient-ils ?
— Je n’ai pas bien compris pourquoi vous me présentez cet atelier.
— Madame Katsef, votre candidature a été retenue. Nous sommes très heureux pour vous.
Elle avait envie de danser autour de la table. Mais elle se retint. L’âge, l’expérience. Elle leur offrit un beau sourire. Elle leur dit qu’elle était ravie. Pouvait-elle le visiter ? Oui, elle le pouvait, pas plus tard que ce soir. Quand pourrait-elle avoir les clefs ? Y emménager ?
Clémence Dutilleul se permit un léger rire.
— Vous allez pouvoir emménager dans quelques jours. Mais vous n’aurez pas besoin de clefs ni de badge.
Clarissa la regarda, déroutée.
— Votre clef, ce sera votre rétine pour le portique du rez-de-chaussée, puis votre index droit pour la porte de votre atelier. Les clefs, les badges, c’est fini. C’est du passé. Bienvenue chez CASA, madame Katsef. »

Extrait
« Plusieurs années après les attentats, se souvint Clarissa, durant une période d’accalmie à la fois inespérée et inquiétante, qui avait coïncidé avec la dislocation de l’Europe et la lente agonie des abeilles, de terribles images s’étaient propagées avec la force d’une épidémie: des citoyens ordinaires incapables de supporter la cruauté du monde mettaient fin à leurs jours en direct sur les réseaux sociaux. Des individus de tous âges, de tous milieux, de toutes nationalités postaient la vidéo de leur suicide. C’était un défilé frénétique, une téléréalité atroce, qui dépassait l’entendement. La littérature n’avait plus sa place dans ce déferlement du direct, l’image régnait toute-puissante et obscène, sans jamais rassasier. Lorsque les écrivains avaient voulu se pencher sur les attentats, leurs livres n’avaient pas été lus, ou si peu. On se déplaçait éventuellement pour les écouter, lorsqu’ils présentaient leur texte, mais de là à l’acheter… Lire ne réconfortait plus. Lire ne guérissait plus. »

À propos de l’auteur
Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de 12 romans, dont Elle s’appelait Sarah (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007), vendu à 11 millions d’exemplaires à travers le monde. Ses livres sont traduits dans une quarantaine de pays et plusieurs ont été adaptés au cinéma. Bilingue, elle a écrit Les Fleurs de l’ombre simultanément en français et en anglais. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Quadrille

BENAROYA_quadrille
  RL2020

 

En deux mots:
Avec Thibaut, Ariane revient sur cette île grecque où son couple a explosé. Cheminant vers la «villa du photographe», elle se remémore les vacances en famille, leur rencontre avec Viola, Salva et leurs enfants et le drame qui s’est joué là. Une plaie qui ne s’est pas cicatrisée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Plein soleil

Sur cette île grecque, Ariane, son mari et ses deux enfants passent des vacances de rêve jusqu’au jour où ils font la connaissance d’une autre famille. Le quatrième roman d’Inès Benaroya est un drame sous haute température.

«Comment s’est achevé l’été des Sainte-Rose? Je ne vais pas me dérober. Je vais tout raconter. Lorsque j’aurai mené le récit à son terme, je rouvrirai les yeux et mes souvenirs sombreront enfin dans l’océan de l’oubli. Mais ne soyez pas dupes. Sur le passé, on ne peut que se pencher, en ramasser les morceaux et tenter de les recoller. Questionneriez-vous Pierre, Viola, Salva ou les enfants, ils vous livreraient une autre histoire.» Ariane, la narratrice de ce roman incandescent, va nous donner sa version des faits qui ont fait basculer son couple, revenir sur ce séjour sur «la plus belle île grecque» qu’elle retrouve avec Thibaut, son nouveau compagnon.
En parcourant le chemin de terre qui serpente à flanc de colline, il est bien loin de se douter de ce qui s’est joué là, car Ariane n’a rien dit de cette histoire. Il faut dire que d’un commun accord, ils ont choisi de ne pas ressasser leurs rancœurs pour rester comme neufs. Mais revoir les lieux où s’est joué le drame, revoir la «maison du photographe», c’est forcément retrouver des sensations, des images, des émotions. Impossible alors de se soustraire au passé, même si elle a imaginé pouvoir tirer un trait sur ce «bel été».
Car avec Pierre, Jeanne et Guillaume les jours heureux s’écoulaient paisiblement dans ce paradis sur terre. Quand ils ont croisé le chemin des Sainte-Rose, ils ont été ravis de nouer des liens avec ce couple charmant, d’être invités dans leur superbe propriété, de partager leur intimité.
Inès Benaroya qui dans Bon genre, son précédent roman, explorait déjà les limites qu’un couple pouvait s’autoriser (ou pas), va ici jouer des codes de la séduction, de ces frontières que les circonstances rendent plus poreuses. Quand, à l’occasion d’un dîner un peu arrosé, on se laisse aller à quelques confidences, quand on s’autorise quelques gestes, quand on laisse le désir prendre le pas sur la bienséance: «Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi. Le désir est un fruit qui ne se partage pas.»
Inès Benaroya, d’une écriture toute en subtilité, suggère bien davantage qu’elle ne dit les choses, s’intéresse davantage aux troubles, à la psychologie de ses personnages qu’elle ne décrit les faits. À tel point qu’il devient bien difficile de préciser quand et comment les choses ont dérapé. Et encore plus difficile de dire à qui il faut attribuer la faute. Toujours est-il que les frontières ont été franchies et que plus rien ne sera comme avant. On retrouve dans ce livre la même insouciance méridionale, la même caresse du soleil sur les peaux cuivrées et la même fièvre que dans Plein Soleil de René Clément. Pour un peu, on entendrait la musique de Nino Rota. Cette beauté qui rend la souffrance encore plus insupportable.

Quadrille
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782213716855
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule principalement sur l’une des 6000 îles que compte la Grèce, mais on y évoque aussi la France, Paris, Compiègne et des séjours en Bretagne, du côté d’Auray.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je nous revois et une fois de plus, j’enrage de ne pouvoir me mettre au travers de notre route. Faire un arrêt sur image. Rentrez chez vous! Fuyez tant qu’il est encore temps! Mes cris se perdent dans les méandres du temps, impuissante à atteindre ce qui fut. De loin, très loin, j’assiste aux prémices du drame.»
Le tableau saisissant entre ombre et lumière d’une famille comme une autre en proie avec les démons du passé et du présent.
«Pierre cherche la sonnette autour de la grille bleue. Il n’y en a pas. C’est un signe, Pierre. Pas de sonnette, pas de visiteurs. Prends ta famille sous le bras et rebrousse chemin. Il bougonne et continue de chercher. Les enfants sont silencieux, un peu intimidés. Je pourrais dire quelque chose, c’est le moment, proposer une alternative, sentir le vent tourner, renoncer. Je me tais. Pierre se décide à frapper contre la plaque métallique. Je ne retiens pas sa main.»
Ariane passe des vacances de rêve sur une île en Grèce avec son mari et leurs deux enfants, quand elle rencontre Viola et les siens. Les deux familles se lient d’amitié, mais bientôt l’été révèle ses démons, faiblesse des uns et fourberie des autres – à moins que ce soit l’inverse.
Pour son quatrième roman, Inès Benaroya nous livre un Quadrille incandescent et nous invite à une danse où se confondent fascination et effroi, le temps d’un été, ou d’une vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En fin d’après-midi, nous sommes passés devant la maison du photographe. J’ai jeté un œil distrait par-dessus le muret, comme si c’était une maison comme les autres. La broussaille avait grimpé à hauteur d’homme, dévorant les terrasses, les escaliers et les jolies platebandes. Les sentiers qui autrefois descendaient vers la mer avaient disparu. À peine distinguait-on encore les restanques qui s’éboulaient sous les herbes folles. Échouée dans le chaos végétal, la maison semblait une épave, propulsée des ténèbres par une force qui aurait fendu la terre et déchiré le maquis. Les volets et la façade avaient pris une teinte grise brouillée par les années de corrosion saline et d’exposition au soleil. Rien ne rappelait la splendeur d’antan. Le temps avait réduit la beauté à néant.
Thibaut continuait à bavarder. Je n’avais presque pas ralenti le pas, à la façon d’un promeneur, en parfaite maîtrise de mon bouleversement intérieur. Sans doute se réjouissait-il de la randonnée, sans s’inquiéter de la légère moiteur qui se dégageait de ma main serrée dans la sienne. Pour qui découvre l’île pour la première fois, la perspective est spectaculaire. Le chemin de terre serpente à flanc de colline le long de la mer. Çà et là, des îlots pierreux émergent et, au large, vallonne le Péloponnèse. Les eucalyptus, les pins et les figuiers sauvages ponctuent la côte. Au printemps, la garrigue est en fleurs et se couvre de hauts herbages aux éclats vifs, rouge, jaune, parme. Je n’avais connu l’île qu’en été, quand affleure la terre aride et poussiéreuse. Le changement de saison rendait le paysage méconnaissable.
De quoi étions-nous en train de discuter ? Je me rappelle m’être tue en passant devant la maison du photographe, quelques secondes d’un silence que je n’aurais pu expliquer si Thibaut s’en était alarmé. J’ai ressenti une joie brève. Les habitants avaient disparu, laissant leur paradis aller à sa perte, tandis que j’avais toujours un rôle à jouer, celui d’une femme insouciante, flânant sur un chemin enchanteur avec son compagnon. La tristesse m’a vite rattrapée. Les apparences sont trompeuses et je n’avais au fond aucune raison de me réjouir.
Thibaut n’a pas prêté attention à la maison. À moins d’une attirance pour les ronces et les gravats, il n’avait aucune raison de s’attarder. Les rares demeures qui, par ici, surplombent la baie sont plutôt modestes. Il y a d’autres propriétés bien plus remarquables sur l’île, de l’autre côté du port. Et moi, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas évoqué les murs à la chaux, autrefois si blancs, en courbes et en renfoncements, comme organiques. Je n’ai pas raconté les enfants en contrebas, lorsqu’ils nageaient dans la crique, oublieux de tout. Ni la chaleur quand le soleil venait finir sa course face à la maison, rien n’y faisait, tonnelles, persiennes, treillages, un feu si ardent qu’on avait presque hâte qu’il disparaisse enfin derrière les renflements du Péloponnèse.
J’ai fait comme Thibaut. Ma main dans la sienne, je suis passée devant la maison du photographe comme pour la première fois.
Dans la nuit et alors que Thibaut dormait, j’ai cherché sur mon téléphone le nombre d’îles que compte la Méditerranée. J’ai été surprise par l’approximation. Impossible de trouver un chiffre précis, à croire que j’étais la première à me poser la question. Un article faisait cas d’environ six mille îles en Grèce – cela donnait tout de même un ordre d’idée. Les chiffres sont irréfutables. Ils ne laissent pas de place à la spéculation. La probabilité pour que Thibaut choisisse cette île était infime. Si j’avais été superstitieuse, j’y aurais vu un signe, mais j’avais cessé de prêter aux événements ou aux objets la moindre signification au-delà de leur nécessité. Le hasard régissait les faits, du moins c’est ce que je voulais croire, et le hasard n’a pas de mémoire. Nous étions sur l’île, coïncidence malheureuse, mais purement fortuite, à la façon des mises en garde dans les fictions. Thibaut ne pouvait pas deviner. Je n’avais rien laissé paraître à l’aéroport lorsqu’il m’avait révélé, cartes d’embarquement à la main et non sans fierté, qu’il m’emmenait sur la plus belle île grecque.
Sans le savoir, il avait lui-même contribué à l’omerta lorsqu’il avait suggéré, peu après notre rencontre et dès qu’il avait senti que notre histoire prenait un tour sérieux, que nous ne partagions que l’essentiel. On essaie de s’en dire le moins possible, avait-il proposé, rien que ce qui compte vraiment. À nos âges, on se trimballe forcément des casseroles, je n’ai pas envie de ressasser mes rancœurs, avait-il ajouté, être avec toi comme neuf, qu’en penses-tu ?
Je ne pouvais en penser que du bien. Le hasard et le silence constituaient à cette époque les deux dimensions de ma réalité. Même si je n’étais pas certaine de maîtriser la notion, j’ai accepté la proposition. Nous ne partagerions que l’essentiel.
Thibaut a proposé qu’on s’arrête boire un café sur le port. Je me suis souvenue qu’on servait le meilleur chez Takis, mais les propriétaires avaient peut-être changé, depuis le temps. Combien de temps ? J’ai toujours été mauvaise avec les dates – à moins que ce soit l’inverse. Les dates me jouent des tours, elles s’entremêlent dans les fils relâchés de mes souvenirs, elles permutent ou se chevauchent, et finissent par glisser dans l’oubli. J’ai vaguement essayé de calculer, puis j’ai abandonné. J’ai laissé Thibaut faire, qui s’est installé ailleurs. Pendant que nous buvions notre café trop sucré, j’ai vu passer le long du port la femme qui tenait la pension de famille où nous étions descendus, avec Pierre et les enfants. Elle avait pris un coup de vieux, mais je l’ai reconnue à son chignon, à peine plus rabougri. Elle n’a pas regardé dans notre direction. M’aurait-elle reconnue ? J’avais moi aussi pris un coup de vieux. Un sacré coup de temps.
Jeanne a téléphoné. Elle était impatiente de savoir où nous étions. Thibaut avait organisé le voyage dans le plus grand secret, même mes enfants ne connaissaient pas la destination, l’effet de surprise contribuant à l’esprit festif voulu pour l’occasion – mon anniversaire. Thibaut avait insisté pour que les choses se déroulent ainsi. Le sens de la célébration, qu’il avait chevillé au corps, lui venait sans doute des longues années passées loin de tout. L’éloignement lui avait donné le goût des fêtes et des retrouvailles – à l’inverse de moi.
Je me suis levée pour parler à ma fille un peu à l’écart. Je ne voulais pas que Thibaut m’entende mentir. J’ai fait quelques pas le long du quai et j’ai pris une voix enjouée pour citer un nom au hasard, une autre île grecque, la première qui s’est présentée à mon esprit. De toutes les possibilités, c’était la plus catastrophique et je ne voulais pas gâcher la joie de mes enfants. Ils étaient attachés à Thibaut, qu’ils avaient accueilli dans notre existence avec chaleur. Alors j’ai menti, comme je mens maintenant pour protéger ceux que j’aime et dont les fragilités m’apparaissent avec une acuité démesurée. J’ai voulu protéger Thibaut, Jeanne et son frère Guillaume qu’elle aurait probablement alerté dès que nous aurions raccroché. Ils se seraient alarmés, maman est sur l’île, ils auraient repensé à tout ça – mais peut-être me trompais-je, peut-être se serait-elle consumée d’angoisse sans rien dire, protégeant en aînée dévouée son frère. Au fond, je ne savais rien de ce que partageaient Jeanne et Guillaume. Qu’importe. J’ai pensé qu’il serait plus facile d’en parler plus tard, face-à-face et sa main dans la mienne comme j’avais l’habitude de le faire depuis que je connaissais Thibaut. Avouer presque honteusement à mes enfants que par un aléa d’environ un sur six mille, j’étais revenue sur l’île.
Sur l’île, tout le monde connaît la maison du photographe. Elle fut la propriété d’une sommité locale, un Grec fantasque mi-jet-set mi-hippie, dont le travail photographique n’a laissé aucune trace au contraire de ses amitiés légendaires avec les Onassis, Mick Jagger et Leonard Cohen. Viola et Salva avaient acheté la maison à sa mort dans les années deux mille et on avait continué à l’appeler la maison du photographe. Salva avait des origines grecques par sa mère ; enfant, il venait en vacances sur l’île. Du peu que je sais d’eux, il y a cette information, glanée par miracle et précieusement conservée – un détail insignifiant arraché au flou qui recouvre leur souvenir. On lui avait proposé l’affaire en direct, c’est ainsi que les transactions se font ici, par réseau. La maison est accrochée à une petite falaise au-dessus de la mer, sur l’un des emplacements les plus escarpés de l’île. Où que vous soyez, le bleu vous saute au visage, à travers chaque fenêtre ou sur chacune des nombreuses terrasses. Je me souviens d’avoir dit à Pierre que c’était presque trop, cette mer partout, comme si la maison était à la fois un bateau et un astronef, comme s’il n’y avait plus de frontière. Tu plaisantes, m’avait-il répondu, cet emplacement est inestimable. Il y a des gens qui paieraient des fortunes pour une vue pareille. Pierre était un pragmatique. Il savait la valeur des choses. Ça ne l’a pas empêché de sombrer, lui aussi.
Thibaut a voulu se baigner. J’ai pris prétexte de la température pour y échapper, en avril l’eau est encore fraîche, mais Thibaut a le cuir épais, comme il dit. Je l’ai regardé s’ébrouer comme un chien, d’une nage nerveuse il s’est éloigné du ponton où je m’étais assise. La vie tient à peu de choses, ai-je pensé. Ce jour-là, elle tenait à cette petite masse écumante, une tête d’allumette qui émergeait de l’eau. Je me suis efforcée de ne pas quitter Thibaut des yeux, effarée par la solitude sur le ponton au-dessus de la mer. J’ai voulu lui crier de revenir, mais les collines autour de la baie formaient un vaste cirque où mes appels auraient ricoché. Ils me seraient revenus dans un écho froid, un désert de pierres et de lande, presque mort. »

Extraits
« Je peux décrire avec précision la première fois que j’ai vu Viola. Je me souviens de la foule qui se pressait sur le port, écrasée par la lumière du midi. Je me souviens des odeurs de mer et de gasoil, j’entends le brouhaha des langues étrangères et des cris d’enfants – je sens même la légère gêne que me faisaient mes sandales alors que je rentrais après avoir fait quelques courses. La scène est gravée dans ma chair et lorsque je la convoque, entre douleur et réconfort elle se présente à ma conscience, le film se lance et je revois Viola émerger du flot de touristes. Elle porte une longue tunique blanche qui vole entre ses jambes. Son immense chapeau de paille dessine des ombres sur sa peau claire. Elle n’est encore qu’une silhouette sans anima, une femme croisée sur un port de Grèce, rien de plus qu’une de ces personnes qui par milliers mettent un pied dans votre existence et disparaissent avant d’y avoir engagé le second, laissant derrière elles une onde impalpable, une sensation de vide, ou de regret. Je la vois pour la première fois et pourtant, à la grâce que je devine sous le clair-obscur de la capeline, il me semble la reconnaître, comme la résurgence d’une image familière et insaisissable, la cristallisation d’un souvenir tombé dans le puits de l’enfance, sans que cela ne soit triste.
Je dois faire vite, m’imprégner de la vision, bientôt elle ne sera plus là. Dissimulée par le flot des touristes, je m’arrête, et quand le chapeau de paille se tourne vers moi, mon souffle se fait court, et quand le voile blanc se rapproche, je vacille. Puis Viola se tient devant moi et il est question d’une plage où nous nous sommes croisés hier, nos enfants semblent avoir le même âge, il faut qu’ils se rencontrent. Viola vocalise plus qu’elle ne parle, j’écoute la mélodie avant les paroles, et je souris, envahie déjà par la sensation d’insignifiance qui toujours brûlera lorsque je serai auprès d’elle. Nous habitons la maison du photographe, ajoute-t-elle, venez donc prendre un verre en fin de journée, et elle disparaît dans les vapeurs de coton et de paille molle.»

« Thibaut habitait non loin de chez nous, dans le XIVe arrondissement. Il était médecin et cela avait son importance. Je suis moi-même fille de médecin et jusqu’à mes dix ans, j’ai vu mon père quitter à l’aube le domicile pour faire ses visites et revenir vers midi, affamé, empli d’anecdotes que ma mère et moi écoutions doctement pendant le repas. À peine mon père avait-il avalé son déjeuner qu’il enfilait sa blouse blanche et rejoignait son cabinet situé au rez-de-chaussée de la petite maison de banlieue où nous vivions tous les trois. La longue revue des patients durait jusque tard dans la soirée. À la façon des couples de commerçants, ma mère orchestrait l’intendance – accueil, rendez-vous, courrier administratif. J’avais six, huit ans, et comme la plupart des enfants, le monde m’apparaissait au travers du regard de ma mère pour qui mon père, un simple médecin de quartier, était un héros. Elle détestait les imprévus et les à-peu-près, et bataillait pour que nos existences ne s’aventurent jamais au-delà des limites d’un parcours cadré, parfaitement exécuté. C’est au prix de cette exigence qu’elle pouvait aspirer au bonheur et je savais qu’elle comptait sur moi pour l’aider à atteindre cette harmonie. Parfait, bien sûr, rien ne l’était, à commencer par moi, mais il fallait jouer à faire semblant et c’est ainsi que j’ai appris. Mets cette robe, ton père l’aime beaucoup, ordonnait-elle. Tiens-toi tranquille, ton père est fatigué. Applique-toi et récite ta poésie. Souris. Va te coucher.
J’ai conservé de mes dix premières années le souvenir heureux et triste d’un Eldorado. Plus tard, j’ai compris que cette comédie avait une fonction unique et névrotique, celle d’offrir à mon père la représentation idéale de sa propre famille, l’arme ultime de ma mère pour le garder auprès d’elle. Elle a cru bien s’y prendre, et quand son entreprise a échoué, je me suis mise à détester mon enfance. »
Thibaut pratiquait une autre médecine. Il travaillait pour le compte d’une ONG qui l’envoyait sur le terrain, des lieux sensibles, souvent dangereux, où il sauvait des vies au quotidien. Entre deux missions à l’étranger, il travaillait dans le dispensaire parisien d’un quartier modeste au service des plus démunis. Comme mon père, il menait une guerre héroïque, mais à sa différence, sa vie décousue et frugale, faite de départs et d’absences, lui avait rendu impossible la construction d’une famille. Il ne s’en plaignait pas. Il se disait sans désir de domicile fixe, peu habitué aux larges tribus, et je l’ai cru sur parole, imaginant qu’il pourrait se satisfaire de mes sourires flous et de ma présence sans consistance. »

« Salva est là. On ne l’a pas entendu venir. Il a jailli de nulle part comme il sait le faire, jamais comme on l’attend, tel un diable de sa boîte. Les cris de joie de Viola et des enfants nous alertent. Salva est là !
Il se tient campé sur la terrasse, ses jambes écartées à la façon d’un ouvrier, ou d’un démon. Des jambes très bronzées, noueuses comme si elles comptaient plus de muscles que la normale. Il porte un short, rien d’autre. Il nous dévisage d’un air sombre. Son regard nous glace. N’est-il pas prévenu de l’invitation de Viola ? Dérangeons-nous ? Sommes-nous des intrus ? Des fauteurs de troubles ? Des moins-que-rien ?
Puis il éclate de rire, aussi soudainement qu’il est apparu, il pose un genou à terre et tend les bras vers nous, les mains en offrande, et dans un rire tonitruant, il s’écrie, bienvenue!
Salva est ainsi. De la première seconde au dernier souffle. Tonitruant. Époustouflant. Salva est comme le vent. Assez puissant pour nous arracher du sol, mais insaisissable. À peine s’approche-t-on de lui que déjà il file entre les doigts. A-t-on le dos tourné qu’il se reconstitue, plus vigoureux que jamais, comme s’il s’était nourri de notre découragement, ou de notre effroi.
Salva est entré dans ma vie comme un comédien entre en scène. Sous les projecteurs. Dans une large révérence. Fracassant. Salvador Sainte-Rose, pour vous servir. Applaudissements. Faisons simple, appelez-moi Salva. Je ferai de mon mieux pour vous distraire, vous bouleverser, vous dévorer. Applaudissements. Mon patronyme, mon charisme me prédestinaient à la gloire. Je suis né sur les planches, j’y mourrai. Enfin, façon de parler. Dès l’instant où je serai lassé de votre auditoire, je cesserai de jouer. Applaudissements. Et vous pourrez crever. »

« Tant que Jeanne et Guillaume n’avaient pas su marcher autrement qu’en courant dans nos jambes, Pierre et moi étions restés indestructibles, tenus par les rênes de la parenté comme le plus puissant des mors. Les petits enfants avaient besoin de nous et leur dépendance comblait la nôtre. Nous avions formé une chimère à quatre têtes dont aucune n’aurait pu subsister sans la présence des trois autres. Un organisme fermé, autoalimenté, à la fois éthéré et charnel, à la sensualité douce irradiée par la chaleur de leurs corps douillets, tout à l’éblouissement des premières fois, des veillées complices, des cavalcades endiablées et des embrassades chahutées. Qu’il pleuve ou qu’il vente, notre homéostasie était restée au beau fixe. Nous étions invincibles. »

« Je découvre que le désir n’est pas qu’affaire de sexe. Le désir est un courant qui électrise ceux qui s’en approchent, une bouche dévorante qui fait feu de tout bois, voilages blancs soulevés par les vents chauds, ombres incertaines dans le jardin, chuchotantes mélodies au loin happées par les profondeurs de la mer. Le désir est une force expansive qu’une fois déclenchée, rien n’arrête. Il ravit tout sur son passage et prospère au moindre frôlement, un éclat furtif dans un œil, un grain de sable sur la peau – tout devient signe, symptôme, facteur aggravant. Soumis à sa puissance, les contours du monde se dilatent, se tordent et dévoilent des visages inexplorés, voluptueux comme la nuit. Le désir vit sa propre vie. Cet été-là, il me choisit. C’est mon heure de gloire. Pour que cela ne cesse jamais, je fais tout ce qui est possible. Je fais n’importe quoi.
Le désir est un fruit qui ne se partage pas. »

« Les Sainte-Rose, l’île, l’explosion de notre famille, les blessures – tout ça avait été aspiré par un trou noir. Ils n’avaient jamais exprimé la moindre rancœur, que ce soit à mon égard ou à l’encontre de leur père. Quand ils avaient commencé à aller en Bretagne, rien n’avait été commenté. Il y aurait eu matière à nuancer, pourtant. J’aurais pu avouer ma part de responsabilité, admettre que malgré mon dévouement à leurs côtés tandis que leur père se terrait au fond de la Bretagne, j’étais tout autant coupable. Je n’aurais pas dû laisser s’installer le silence. Mieux aurait valu donner des clés de compréhension, encourager les questions. Je ne l’ai pas fait. J’ai opté pour une autre approche, la seule valide à mes yeux d’alors, vite effacer l’ardoise, aussitôt des œillères, un brusque accès de cécité pour rendre la vie vivable, et tant pis si les enfants ne parvenaient pas à éclairer les zones d’ombre ou à combler les lacunes narratives. »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses romans Dans la remise, Quelqu’un en vue et Bon genre ont été reconnus et loués par la presse et les libraires. (Source: Éditions Fayard)

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Lettre d’amour sans le dire

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  RL2020

En deux mots:
Alice pousse un jour la porte d’un salon de thé et fait la rencontre d’un masseur japonais qui la révèle à elle-même. Éprise de cet homme, elle veut lui déclarer son amour, mais il a déjà regagné le Japon. Alors elle prend la plume et s’offre à lui par correspondance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mes leçons de japonais

Ce court et précieux roman d’Amanda Sthers raconte la confession épistolaire d’Alice à son masseur japonais, reparti au pays du soleil levant. L’occasion d’évoquer sa vie et de se plonger dans une nouvelle culture.

On pourrait raconter ce roman à la manière d’un inventaire à la Prévert. On peut même s’imaginer que cette liste figure dans l’almanach d’Alice, qui «dessine un rythme à sa vie et au peu d’événements qui la ponctuent». On y trouverait d’abord une théière noire et une tasse bleu ciel, un pyjama bleu marine, quelques classiques de la littérature française comme Cyrano de Bergerac ou à La Princesse de Clèves ainsi qu’une pile de livres japonais, Le Dit du Genji, ce chef-d’œuvre de Murasaki Shikibu, Les Belles Endormies de Kawabata, l’œuvre de Mishima et l’Éloge de l’ombre de Tanizaki sans oublier Natsume Sôseki ou encore Notes de chevet de Sei Shônagon, dans lequel on peut se perdre, un disque de Claude François, de préférence Magnolias for ever, un dorayaki et des bêtises de Cambrai.

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En essayant d’ordonner tout cela, on fait la connaissance d’Alice, femme née dans le nord mais qui a suivi sa fille à Paris, une ville qu’elle n’a vraiment apprivoisée. Cherchant à vaincre sa solitude, elle entre dans un salon de thé. Après avoir dégusté un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense, on lui propose un massage. Une expérience qui va la transformer: « Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. »
Dès lors, Alice retrouve vitalité et envie. Ce miracle la pousse à découvrir la littérature japonaise et même à vouloir en connaître la langue. Roger Tanaka, son prof de japonais, va l’initier aux subtilités d’un idiome et d’une calligraphie qui pourront lui servir à séduire ce masseur dont elle n’a désormais plus envie de se passer. «J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous.»
Amanda Sthers joue à merveille cette partition de mystère et de sensualité, ce désir renaissant, cet amour ardent qui est aussi une quête mystique. Aussi quand elle découvre que son masseur est reparti au Japon, elle lui écrit cette Lettre d’amour sans le dire, veut tout lui expliquer: « Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres.»
On retourne à Cambrai, on comprend que l’enfance d’Alice n’a pas été heureuse, qu’après avoir cherché à fuir sa famille en se mariant rapidement, elle a vécu une nouvelle déconvenue que la naissance de sa fille a encore accentuée. La douceur d’Antonin aurait pu panser ses plaies, mais cet homme «s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge». Alors suivre sa fille était une option comme une autre. Jusqu’à la rencontre avec ce masseur japonais.
Le style limpide d’Amanda Sthers fait ici merveille et souligne avec délicatesse le parfum des amours mortes. Car au-delà des souvenirs, c’est une infinie tristesse qui nous étreint au moment de refermer ce livre. Décidément, la vie ne fait pas de cadeau.

Playlist
Voici les chansons qui sont évoquées au fil des pages du roman:


Claude François, Magnolias for ever

INXS, Need You Tonight.

Michael Jackson, Bad

Madonna, Papa Don’t Preach

Jean-Jacques Goldman, Elle a fait un bébé toute seule

George Michael, I Want Your Sex

Lettre d’amour sans le dire
Amanda Sthers
Éditions Grasset
Roman
140 p., 00,00 €
EAN 9782246824954
Paru le 3/06/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi le Nord d’où est originaire Alice, notamment Cambrai, Roubaix et Lille, ainsi que le Japon à Miyazaki

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenir douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur.
Cet homme devient le centre de son existence: elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques.
Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu…
D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Amanda Sthers)
Le Blog de Gilles Pudlowski 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Cher monsieur,
Je vous écris cette lettre car nous n’avons jamais pu nous dire les choses avec des mots. Je ne parlais pas votre langue et maintenant que j’en ai appris les rudiments, vous avez quitté la ville. J’ai commencé les leçons de japonais après notre septième rencontre. C’était en hiver, les feuilles prenaient la couleur que je prêtais à votre pays. Je voulais vous demander de le décrire afin de vous comprendre avec lui.
Lors de mon premier cours, mon professeur m’a fait la courtoisie de ne pas me questionner sur la raison qui me poussait à apprendre le japonais à mon âge. Il m’a simplement demandé s’il y avait une échéance, je lui ai répondu qu’elle était celle du destin.
«Unmei», a-t-il dit, et ce fut le premier mot que m’offrait votre culture.
C’est aussi le destin qui m’a mise sur votre route, pourtant je le croyais étranger à ma vie. Mon nom est Alice Cendres mais vous me connaissez sous le nom d’Alice Renoir. Je ne vous ai jamais expliqué cette confusion car cela ne me semblait pas nécessaire au début et le temps passant il eût été étrange de me débaptiser. Plus tard, j’ai pensé que j’avais été stupide, qu’il vous était impossible de me retrouver si jamais vous aussi vous aviez voulu apprendre mes mots comme je me saisis des vôtres et venir me dire ce que je m’apprête à essayer de vous écrire. Je vous supplie d’accorder de l’attention à ces quelques pages. Elles peuvent vous sembler légères par endroits, graves ou impudiques à d’autres, mais vous comprendrez peu à peu que ma vie en dépend.
Je suis entrée dans le salon de thé le 16 octobre de l’an dernier. Je consigne tout dans un carnet, comme une sorte d’almanach qui tient dans ma poche et dessine un rythme à ma vie et au peu d’événements qui la ponctuent. Je me serais souvenue de ce jour sans en avoir rien écrit. Mais je l’ai fait. Sous cette date, il est indiqué le nom du lieu : « Ukiyo » et j’ai glissé la carte de visite du salon de thé pour être certaine de le retrouver. Je sais maintenant que le mot Ukiyo n’existe pas dans mon langage, qu’il veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations à venir et du poids de notre passé. Il était seize heures quand j’ai poussé la porte. Les enfants de l’école voisine jouaient sous la pluie et sautaient dans les flaques tandis que d’autres couraient avec leurs cartables sur le dos. Sur le mien je portais une vie qui endolorissait tout mon être mais je ne le savais pas. J’ai souri, une jeune femme que je sais maintenant se prénommer Kyoko m’a fait m’asseoir juste d’un mouvement des lèvres.
J’ai retiré mon manteau et mon bonnet mouillés. Sans que je ne le demande, elle a posé devant moi un petit plateau sur lequel étaient disposées une théière noire et une tasse bleu ciel fragile qu’elle a remplie à moitié. Elle a précisé que ce thé provenait de Miyazaki, la ville où je vous adresserai ce courrier au matin. Je ne l’ai pas bu tout de suite, je me suis contentée d’observer le liquide qui m’a réchauffée ; un futsumushi sencha aux feuilles d’un vert intense qui donne un breuvage aux couleurs du soleil qu’on regarde à travers les herbes hautes quand on est adolescent et qu’on se couche dans les prés. J’ai pensé « il faudrait un nom à cette couleur », sans savoir qu’il existait dans votre pays un mot pour qualifier les rayons qui se dispersent dans les feuilles des arbres : komorebi. Cette teinte qui se diffuse dans le vent et à travers laquelle on voit les choses plus belles. Pourtant le goût n’est pas aussi limpide et transparent que la robe de ce thé, il a une densité qui ressemble à de la liqueur. Sa saveur ressemble à du miel adouci par un cacao amer. Pardonnez mon extase et mon souci du détail mais il est important que vous compreniez que ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.
Je viens d’un monde où nous ne goûtions pas aux choses exotiques, je n’ai jamais voyagé que dans des livres et c’est ainsi que je suis devenue professeur de français. Sans doute aurais-je mieux fait de choisir le métier d’hôtesse de l’air, de sentir de vrais bras autour de ma taille, d’embrasser des visages d’autres couleurs. Au lieu de ça, je n’ai pas quitté le Nord pendant mes quarante-huit premières années, j’ai imaginé l’amour, les gens et les odeurs. J’ai trouvé l’aventure dans le confort de mon salon, sous une couverture, accrochée aux pages que je ne cessais de tourner. Je vis à Paris depuis trois ans et je suis toujours effrayée de ne pas y être à ma place. J’ai emménagé ici à la demande de ma fille qui a épousé un homme riche et m’a « installée » dans un appartement confortable ; sans doute afin ne pas avoir à prendre le train pour me rendre visite et ne pas s’embarrasser d’une mère qui ne répond pas aux exigences de sa nouvelle position sociale. Elle a pensé que je déménageais avec plaisir tandis que je tentais de satisfaire le sien. J’ai pris une retraite très anticipée et elle m’a convaincue que j’allais enfin « pouvoir écrire mon roman » mais aucune d’entre nous n’y a cru. Cela a toujours été un fantasme. Elle pensait que sa démarche me consolait de son arrivée prématurée dans ma vie, des sacrifices qu’elle avait impliqués, qu’elle me rendait une part de la jeunesse qu’elle s’imagine m’avoir volée. Mais elle est ce que j’ai fait de mieux et de plus beau. Je suis triste qu’elle ne soit pas plus en feu, qu’elle ne soit pas de ces filles qui courent sous la pluie, qui rient, qui pleurent et qui brisent des cœurs. De ces filles qui dansent pieds nus. Je n’ai jamais souhaité qu’elle me rende mon insouciance mais qu’elle profite de la sienne.
Quand j’ai eu fini mon thé, Kyoko m’a fait monter quelques marches et amenée jusqu’à une pièce attenante en disant « Renoir », qu’elle prononçait avec un accent qui m’a d’abord rendu la chose impossible à comprendre, je pensais qu’elle me demandait de la suivre en japonais, je n’ai pas osé refuser. Elle insistait. Elle m’a menée dans une pièce plus sombre et nue, seules deux branches de cerisier fleuries tenaient dans un vase rectangulaire, un plancher de bois et au milieu un grand sol mou, comme ceux des salles d’arts martiaux. Sur le côté un petit banc laqué permettait de poser ses affaires. À son geste, j’ai compris qu’il fallait enlever mes chaussures et j’ai saisi le pyjama bleu marine qu’elle me tendait. J’allais protester mais elle a refermé la porte avec un sourire. Je me suis dit qu’elle allait me faire un massage et que c’était compris dans la formule avec le thé. Je n’ai pas osé refuser.
Je ne me rappelle plus ce que je portais. Sans doute mon pantalon noir un peu trop court et un col roulé gris. Rien qui vaille la peine de s’en souvenir. »

Extraits
« J’avais mis un mois à admettre que je voulais vous revoir, qu’il ne s’agissait pas simplement d’un massage. On peut sentir qui sont les gens qui nous touchent physiquement, leurs émotions. Il y a dans la peau les traces de ce qu’on est, il se dégage de notre chair comme un effluve de notre cruauté ou au contraire comme chez vous, de bonté. À la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre: nous. »

« Pour que vous me compreniez, il faut que vous me connaissiez mieux. Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonge ou que vous fermiez la porte à jamais. Je ne vais rien vous épargner de la vérité ni de mes parts d’étrangeté, ainsi nous saurons si nous pouvons espérer les faire cohabiter avec les vôtres. »

« Antonin m’a ouvert ses bras mais il ne m’a jamais fait l’amour. Il s’est occupé de moi et de ma fille comme s’il avait adopté des chats dans un refuge. Peu à peu, le désir est monté mais Antonin repoussait mes quelques assauts maladroits. Le soir, il m’embrassait sur le front. Mes larmes coulaient en silence. Deux ans après, mon père est mort et j’ai pu rentrer à la maison. Je n’ai jamais revu le soldat mais je tremblais à chaque pas. Avant d’avoir l’âge d’être une femme j’avais été souillée ou ignorée et déformée par une grossesse. Je me sentais sale et moche et j’ai nié mon corps. Antonin a tenté de me rattraper mais sa tendresse ressemblait à une prison, je pleurais l’idée de ce que nous aurions pu être. » p. 75

« J’aimerais vous parler des souvenirs que je ne connais pas encore. J’ai cette impression singulière qu’on ne vit pas par ordre chronologique ; que le temps fait des boucles. On se remémore soudain certaines choses qui nous paraissaient oubliées alors qu’on vient seulement de les vivre. Et ces souvenirs influent directement sur notre présent. » P. 108

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. La sensualité qui émanait de moi jadis se délie, se délivre sous vos doigts. Certaines choses se passent de mots. Ce que je ressens c’est une langue qui flotte, que nous pouvons comprendre sans même nous regarder, car il y a dans la salle une atmosphère qui naît de nous et nous dépasse tout à la fois. » p. 112-113

À propos de l’auteur
Amanda Sthers, scénariste et auteur, a connu le succès tant dans l’univers de la littérature adulte (Chicken Street) que dans celui du théâtre (Le vieux juif blonde) et dans la littérature jeunesse. (Source : Éditions Grasset)

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La belle Hélène

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 RL2020

Roman en lice pour le Premier Prix littéraire Europe1 – GMF

En deux mots:
Hélène anime un atelier de lecture à Sciences-Po. Son but est certes d’intéresser les étudiants à la littérature, mais surtout de leur montrer combien les textes peuvent les enrichir, surtout lorsqu’elle peut les faire résonner avec leurs interrogations, leur vie. Une mission quelquefois couronnée de succès, la découverte de quatre nouvelles et d’un nouvel amour…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Hélène, un portrait en quatre nouvelles

Dans La belle Hélène Pascale Roze raconte un atelier d’écriture à Sciences-Po. L’occasion de nous présenter quatre merveilleuses nouvelles, mais aussi de nous démontrer le pouvoir de la littérature. Mission accomplie!

Hélène Bourguignon a un peu plus de soixante ans, mais n’a rien perdu de son enthousiasme et de son envie de faire partager ses bonheurs de lecture. Toutefois, l’atelier de lecture qu’elle anime au sein de la prestigieuse école parisienne de Sciences Politiques n’a rien d’académique. Foin des cours magistraux et du bourrage de crâne. Elle s’est donnée pour mission de faire aimer les textes, de faire découvrir aux élèves combien ils peuvent accompagner leur vie et même – bonheur suprême – les aider à avancer dans la vie. Il faut dire que sa propre biographie lui donne des armes de persuasion massive: si elle vit désormais seule, elle a été mariée deux fois et est deux fois veuve, mère de Lou et grand-mère de Juliette, sœur de Stéphane qui a lui choisi l’agriculture.
Avec Xavier, un soixante-huitard, elle aura brûlé sa jeunesse avant de le quitter pour un écrivain. Laurent aura été son grand amour, parti trop tôt. À ses côtés, elle aura aussi fait ses premiers pas en littérature, comme nègre puis en publiant un premier roman. Outre son atelier de lecture, elle lit encore des manuscrits pour une maison d’édition. Une passion pour les mots qui l’accompagne désormais au quotidien, nourrie de la philosophie de Sénèque et d’Épictète, de Marc-Aurèle et de Simone Weil.
Pascale Roze a choisi de construire son roman autour de quatre leçons données durant le mois de mai 2018 avec de somptueuses nouvelles – qu’elle nous donne envie de (re)découvrir – signées Robert Musil, Anton Tchékhov, Dino Buzzati, Yasmina Reza et Richard Brautigan. Pour s’approprier ces textes, ses étudiants doivent non seulement les lire, mais les résumer et les commenter. Une façon fort agréable pour le lecteur de se plonger dans ces œuvres, y compris dans le ressenti quelquefois très différent de ces textes. De mieux comprendre et surtout de découvrir de superbes écritures: «Ma vie est tout à fait à plaindre, pire que celle du chien le plus malheureux» (Vanka, Anton Tchékhov ; «Le vent soufflait sur les éteules aussi doucement que s’il avait eu une soupe d’enfant à refroidir» (Trois femmes, Robert Musil) ; les gens ont besoin d’un peu d’amour, et bon dieu que c’est triste, parfois, de voir toute la merde qu’il leur faut traverser pour en trouver. (La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan)
Avouons-le, la plupart de ses étudiants appelés à avoir de hautes fonctions administratives et politiques passent à côté de ces trésors. Mais Hélène se satisfait lorsqu’une seule élève démontre une sensibilité toute particulière. Elle la soutient et l’accompagne alors avec un œil pétillant vers une vocation théâtrale.
On imagine du reste que c’est ce même œil qui aura séduit ce juge avec lequel elle fera peut-être un petit bout de route, acceptera une invitation à dîner et découvrira plus tard l’île de beauté.
Hommage à la littérature et plus encore à la lecture et à la relecture, ce roman est aussi une exploration de l’intime, de ces «marqueurs» qui fixent à jamais une émotion, une boîte aux trésors bien précieuse. Cette petite musique qui – petit clin d’œil à La Belle Hélène d’Offenbach –fleure bon la nostalgie joyeuse.

La Belle Hélène
Pascale Roze
Éditions Stock
Roman
160 p., 18 €
EAN 9782234086289
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un séjour en Corse.

Quand?
L’action se situe de nos jours, notamment en mai 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
La lecture enrichit la vie comme la vie enrichit la lecture, c’est à cet art de lire qu’Hélène Bourguignon exerce ses étudiants de Sciences-po. Lire pour découvrir les expériences fondamentales à travers Buzzati, Tchékhov, Reza.
Chaque cours est un défi recommencé, d’une semaine à l’autre il se passe toujours quelque chose. Un souvenir, une émotion, une réaction et tout déraille dans la vie si organisée d’Hélène Bourguignon. Elle a perdu son mari, mais elle n’a perdu ni sa sensibilité ni sa fantaisie. Lorsqu’elle répond aux questions de ses étudiants, lorsqu’elle accepte une invitation à dîner, le présent est là, dans son intensité.
Et cette joie de vivre chaque instant pleinement devient communicative. Bientôt le lecteur aimerait croiser cette femme, marchant boulevard Pereire, ou bouquinant dans le transat du jardin de son immeuble, car elle est libre. Elle est libre d’entendre ce qu’un personnage de Tchékhov éprouve, comme elle est libre d’écouter les propositions d’un homme. Et de croire à un nouveau départ.
Un roman tour à tour émouvant, cocasse, et intime. Pascale Roze suit le regard de cette femme solitaire et lumineuse pour évoquer des lieux, Paris, la Bourgogne, la Corse ; jusqu’au finale, qui esquisse la possibilité d’une seconde jeunesse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Inter (La chronique de Clara Dupont-Monod)
Europe 1 (Nicolas Carreau)
Blog Baz-Art
Blog Christlbouquine 


Pascale Roze présente La Belle Hélène. © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Richard Brautigan
Elle n’a jamais su être à l’heure. Toujours en avance. Quand, exceptionnellement, elle est en retard, elle a pu vérifier qu’une sorte d’instinct avait essayé de la prévenir qu’elle aurait mieux fait de rester chez elle. Donc, comme tous les jeudis, elle est en avance. Il fait bon, son cartable se balance au bout de son bras et elle descend la rue en inspectant les devantures des boutiques de chaussures très chères dont les talons avoisinent les dix centimètres (elle qui a un petit cartable en vieux cuir culotté, pense-t-elle chaque fois avec satisfaction). Elle se contrefiche des chaussures mais elle a besoin d’une contenance pour tenir les dix, mettons huit, minutes qui lui restent avant d’entrer. Elle pourrait se passer de ce faux but de marche, simplement aller jusqu’au boulevard Raspail puis revenir. À Paris, qui se préoccupe de savoir pourquoi vous marchez ? À Paris, on est invisible. Mais elle n’a pas grandi à Paris et elle a beau y vivre depuis qu’elle est adulte, son corps se souvient qu’à la campagne quelqu’un qui marche crève le paysage. À la campagne, vous êtes un gibier. Le boulevard s’annonce par une grande flaque de soleil que les platanes absorbent en brillant de toutes leurs feuilles. Elle vérifie l’heure, le timing est bon, demi-tour. Sourcils légèrement froncés, regard fixé sur un horizon intérieur, elle avance maintenant droit sur le trottoir. Le cartable que sa main tenait avec légèreté ne se balance plus. Le pas est lent. Elle tourne à droite, s’arrête un instant pour sortir la carte qu’elle va montrer aux vigiles, se faufile dans l’attroupement, tend la carte, ouvre son cartable (dont elle oublie en le faisant combien il est intime et chéri). Allez-y, madame. Elle remercie d’un sourire, peine à remettre sa carte dans son porte-carte, bloquant le flux, la doublure de nylon coince. Quelque chose dans son maintien se défait. Allez-y, madame, répète le vigile. Elle insiste, s’agace, renonce, jette carte et porte-carte dans le cartable. Le hall résonne comme une volière et lui donne un léger vertige. On ne rentre et ne sort que par ce hall, Vigipirate oblige. Une bombe ferait un carnage, elle y pense chaque fois. Du haut du plafond l’énorme pendule domine la foule. Le cours commence dans dix minutes. On la bouscule. Chaque fois qu’elle pénètre dans le hall, un pincement cardiaque lui rappelle qu’elle a le trac. Rien à voir avec celui épouvantable qu’elle éprouva la première fois qu’elle se rendit en prison, une prison de province avec une petite grille dans la muraille derrière laquelle quelqu’un était venu la regarder, enfermée ensuite dans une pièce dont la porte n’avait pas de poignée, non, pas de poignée, avec quatorze détenues pendant deux heures. Soyez sans crainte, avait dit le directeur, il y a un micro relié à mon bureau. Trac plus supportable toutefois que celui qui la paralysa le jour où elle dut affronter une émission télévisée, en proie à la sensation d’un évanouissement imminent. Tu étais très bien, avait dit Laurent, quand elle était rentrée à la maison. Brouhaha d’anglais et de français. Elle se fraie un chemin vers un mur. Une grande table derrière laquelle sont assis des étudiants appelant à une cause quelconque encombre l’espace. Elle atteint le mur, pose son cartable pour avoir les deux mains libres, sort carte et porte-carte et, pliée en deux vers le sol, s’applique à faire pénétrer l’un dans l’autre, se redresse. Elle n’aurait pas dû rester pliée, elle a la tête qui tourne. Cent personnes s’occuperaient d’elle si elle avait un malaise. C’est Jérôme, là-bas. Elle l’avait l’année dernière. Il ressemble à deux cent pour cent à ses amis d’enfance. Rien ne change, quoi qu’on en dise. Faux. Regarde ces visages exotiques, écoute ce brouhaha fait d’anglais autant que de français. Bientôt les cours seront tous en anglais, tu le sais. Était-ce ainsi quand tu avais leur âge ? Elle tire la colonne vertébrale vers le chignon, lâche le mur. Tu es dans un lieu formidablement ouvert, moderne, innovant, comme l’avait affirmé Macron pas encore président dans son laïus de remise des diplômes. Pourquoi dire rien ne change alors que les choses changent inexorablement ? Tu es dans un lieu formidablement ouvert, moderne, innovant. Allez, en route.
La première fois, avant de venir, elle avait choisi une tenue appropriée à la situation. La jupe, le chignon. Elle croyait s’être amusée à se déguiser. Une jouissance inconnue l’avait guidée. Elle y a depuis apporté des raffinements, un bijou dans les cheveux, des jupes étroites, parfois une ceinture. Elle aurait pu faire un autre choix. Elle aurait pu, organisant son budget, s’acheter une de ces paires de chaussures vernies et hautes qui lui auraient donner l’air d’un héron. Elle aurait pu. Elle a de grandes jambes. Elle aurait pu choisir l’allure jeune. Oui. Mais le plaisir qu’elle a éprouvé a été tel que le lendemain, bien qu’elle n’ait pas cours, elle a remis la jupe. En une année, elle a intégralement changé sa garde-robe, sa coiffure, son allure. Des amies le lui ont dit avec un soupçon de reproche dans la voix : tu te fais des chignons ? Et même une dame âgée, avec un air carrément ulcéré : tu ne devrais pas attacher tes cheveux. Ça fait vieux. C’est comme madame. Pourquoi tu dis toujours bonjour madame, merci madame, au revoir madame, c’est ostentatoire. Quoi, ostentatoire ? Qu’est-ce que j’ai d’ostentatoire ? Les vigiles disent bien merci madame. Ce n’est tout de même pas un mot réservé au prolétariat ? Ça l’agace que tous les étudiants ne lui disent pas madame. Elle ne trouve pas le culot de leur dire : vous devez me dire bonjour madame, vous devez écrire bonjour madame dans vos mails, plutôt que d’utiliser ce bonjour flottant et indéfini. Ce n’est pas parce que les journalistes à la télévision disent Pascal Perrineau bonjour, que vous ne devez pas lui dire bonjour monsieur, et me dire bonjour madame. La nuit, quand elle n’arrive pas à dormir, elle leur parle pendant des heures, elle fait cours dans son lit. Dans l’ascenseur, elle tient son petit cartable à deux mains devant elle et elle sourit à tous, solide. Elle sent son sourire sur son visage. Hier soir, elle a vu Voyage à Tokyo d’Ozu. Le père et la mère sourient tout le temps. Les enfants jamais. Ils sont dans un temps hargneux où il y a toujours quelque chose à faire, les clients, les patients, le ménage. Forcément, les parents encombrent. « Ne pas souvent et sans nécessité dire à quelqu’un ou lui écrire : je n’ai pas le temps. Et par ce moyen constamment ajourner les obligations que commandent les relations sociales, en prétextant l’urgence des affaires », Marc-Aurèle. Deuxième siècle après J.-C. En plein dans le mille ! Voilà qui serait important à aborder avec les étudiants. Elle aimerait avoir la liberté de choisir ce sur quoi travailler à chaque séance, en fonction de ce qu’elle aura glané dans la semaine. On pourrait réfléchir à Ozu et Marc-Aurèle. Elle voit déjà un cours. Mais il lui faut s’en tenir à l’étude de la nouvelle, au carcan du programme qu’elle s’est imposé à elle-même et qui a eu l’heur de convenir à la directrice de la scolarité. Elle trouvera bien le moyen de les glisser quelque part, elle ne pourra pas s’en empêcher. Quatrième étage. Passage aux toilettes pour vérifier que nul petit cheveu ne s’échappe des barrettes et resserrer son manteau. Traits tirés, elle dort mal. As-tu revêtu ta lumière ? dit-elle à son reflet, un truc que lui avait donné l’aumônier de Nanterre : se rappeler chaque matin en s’habillant cette phrase des Écritures : « Vous avez revêtu la lumière. » En même temps que la jupe (à l’époque elle portait des pantalons, par conformisme, ça ne lui allait pas), la lumière. Incroyable ce que ce conseil lui a servi. Ce prêtre était doué pour la littérature. Il savait qu’elle n’est que concrète. Elle entre dans la classe. Elle fait son entrée. »

À propos de l’auteur
Pascale Roze est romancière et dramaturge, auteur d’une douzaine de romans dont Chasseur zéro, qui reçut le prix Goncourt en 1996. Elle est membre du prix Médicis. (Source: Éditions Stock)

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L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth prend la route

Après Les Déracinés, Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec «La bicyclette bleue».
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales pour la version originale
Éditions Pocket pour la version poche
Roman
Version originale
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019
Version poche
EAN 9782266300452
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux États-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com  Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de L’Américaine de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Déjeuner en paix

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
S’installant à la terrasse d’un restaurant parisien pour déjeuner en paix, une jeune femme va tenter de découvrir tous les secrets que cache sa voisine. Ce faisant, elle va nous livrer aussi tous les siens. Une double introspection drôle et féroce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Elle est sûrement comme ça…»

Avec Déjeuner en paix la comédienne et dramaturge Charlotte Gabris imagine les réflexions de deux femmes qui se trouvent par hasard à la terrasse d’un restaurant parisien. On a trouvé la Claire Bretécher du XXIe siècle!

Commençons par avouer la chose, le petit jeu imaginé par Charlotte Gabris dans ce délicieux premier roman est l’une de mes occupations favorites. Je ne peux pas m’empêcher lorsque je suis au restaurant où au café de regarder les gens assis aux autres tables et d’essayer d’imaginer un bout de leur vie. Que celui qui ne l’a jamais fait me lance la première pierre…
Bien entendu, il m’arrive rarement de pouvoir vérifier le bien-fondé de mes réflexions. Alors j’imagine que, comme les deux femmes assises à la terrasse de ce restaurant parisien – et dont nous allons faire la connaissance à travers leurs réflexions et jugements sur leur voisine – je dois me tromper souvent. Mais l’exercice n’en reste pas moins plaisant.
Cela commence comme dans un sketch de Jean-Marie Bigard, avec ce dialogue aussi absurde que convenu avec le serveur: «C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
Et voici la provinciale débarquant à Paris pour la durée d’un stage installée à la petite table en terrasse et pour laquelle elle a dû se battre, manquant de cette assurance dont elle affuble sa voisine qui elle dispose des codes. Aucun doute, c’est une Parisienne. Dans sa façon de s’habiller, de bouger, de parler au serveur. Et voilà le duel à distance lancé, avec cette pointe de jalousie qui fait vite monter la température. Mesdames qui me lisez, avouez que vous êtes beaucoup plus cruelles envers vos consœurs que nous ne le sommes entre hommes. Ce récit jouissif en apporte une nouvelle preuve et un début d’explication. Ce besoin d’entrer dans le moule, cette pression sociale qui voudrait qu’à tout moment les femmes soient belles et professionnelles, élégantes et distinguées, spirituelles et enjouées. Alors forcément, il manque toujours quelque chose à la panoplie. Et le risque est grand que soudain, d’un battement d’aile de papillon, tout s’effondre. Peut-on commander des escargots et un verre de beaujolais si on en a envie? Voilà un exemple, parmi des dizaines d’autres, des questions qui se posent durant cette pause-déjeuner et avec lesquelles nous lecteurs allons nous régaler. Autour de ce plat va d’abord se nouer la culpabilité, l’impression d’avoir franchi une limite. Impression confirmée par les réflexions de sa voisine se disant qu’avec ces escargots, elle «coche vraiment toutes les cases». Le ridicule accompli. Sauf que… Quelques minutes plus tard, le jugement a changé. La fille aux escargots, que notre Parisienne a décidé de prénommer Solenne, commence sérieusement à l’agacer. «Elle dégage une force tranquille. Solenne est une vraie beauté, elle a un profil parfait, elle ne sait pas s’habiller, mais elle n’a pas besoin de ça pour être belle. Moi, je suis déguisée, je triche sans cesse. Solenne n’a pas les codes pour mentir, les bases pour tricher, les trucs pour feinter, je crois que ça s’appelle la pureté.» Une pureté perdue pour elle qui, on le découvrira quelques lignes plus loin, n’attend pas avec un enthousiasme débordant Étienne, «son» homme qui n’arrive pas. Quand l’une se plaint de sa solitude, l’autre se dit qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée…
À l’heure du dessert, attendez-vous à une belle surprise. Mais je n’en dis pas davantage.
Derrière le ton caustique et les piques, c’est à un vrai travail de sociologie que se livre Charlotte Gabris, dressant un catalogue raisonné des codes de la vie en société, des préjugés qui nous étouffent, mais aussi cette aspiration à l’authenticité. Il y a le même sens de l’observation de nos tics et manies que l’on peut trouver dans «Les frustrés» de Claire Bretécher, férocité et joyeusetés comprises.
Si ce roman empêchera l’une et l’autre de déjeuner en paix, il vous fera en revanche passer un excellent moment. Pétillant et cruel, enlevé et culotté. Et si, après tout, derrière la légèreté du propos, on découvrait ce beau message subliminal: allez-y, acceptez-vous dans votre originalité et votre authenticité, vivez avec vos contradictions et votre fragilité!

Déjeuner en paix
Charlotte Gabris
Éditions du Cherche-Midi
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782749164144
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, une terrasse de café ensoleillée. C’est l’heure du déjeuner, les gens font la queue. Les salades sont immangeables, une tasse de thé coûte huit euros, le personnel est abject. Mais les gens font la queue.
Une jeune provinciale est attablée, seule. À ses côtés, une Parisienne attend son amoureux qui tarde à la rejoindre.
Deux femmes qui n’ont a priori rien en commun. Si ce n’est que l’une et l’autre se regardent, se jaugent, se moquent.
Peut-on parler fort, ne jamais sourire, et porter un panier en osier avec autant d’assurance et d’aplomb? se demande la première.
Peut-on boire un verre de vin en trinquant… avec soi-même, et sembler heureuse malgré tout? se demande la seconde.
Mais sont-elles si différentes? Et qui sont-elles pour se juger si durement?
Charlotte Gabris s’amuse ici de la rivalité féminine avec malice.
Et si nous essayions, nous aussi, de déjeuner en paix?

Les critiques
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Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Radio Télévision Suisse (Vertigo – L’invitée)
La Nouvelle République (Charlotte Irjud)
Blog Prestaplume (Nathalie Gendreau)
Blog Mes p’tits lus 
Blog de Sophie Songe 
Blog By Kimy Smile 


Sur le plateau de Je t’aime etc, Charlotte Gabris raconte comment lui est venue l’idée d’écrire Déjeuner en paix © Production Je t’aime etc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’ai rien dit aujourd’hui. Il est midi passé, et je n’ai pas encore prononcé un seul mot. Pas un seul son. Hier non plus, d’ailleurs. Je ne sais pas à qui je vais parler en premier au cours de cette journée, ou si je vais parler tout court.
J’ai peur que ma voix soit bizarre, endormie, enrouée. Et si, à force de ne pas m’en servir, je la perdais comme la Petite Sirène? Mais, contrairement à Ariel, moi, j’aurais toujours mes deux jambes, pas une queue de poisson. D’ailleurs, ça ne l’a pas empêchée de trouver un homme. Je pense même que celui-ci est tombé amoureux de la Petite Sirène parce qu’elle ne parlait pas, justement. Il s’est dit: «OK, ma fiancée est moitié femme, moitié poisson, mais, au moins, elle ferme sa gueule.»
D’habitude, je suis plutôt bavarde, mais pour être bavarde, il faut avoir une personne à qui parler, et pour ça, il faut connaître quelqu’un. Et pour connaître quelqu’un, il faut faire des rencontres, et pour ça, il faut sortir, donc je sors.
J’ai faim. Pour une fois, je ne vais pas manger chez moi, non, je vais me faire plaisir, je vais déjeuner au soleil. La solitude commence à me peser, la preuve, je parle toute seule, et j’ai des expressions de solitaire: «JE vais ME faire plaisir.» Comme si «je» et «moi» étaient deux personnes différentes. C’est peut-être ça, le début de la schizophrénie. Je ne sais pas si je souffre de troubles de la personnalité, je sais juste que je suis affamée.
Les gens font déjà la queue devant la terrasse. Le serveur prend d’ailleurs un malin plaisir à ne pas les placer tout de suite. Il les regarde patienter d’un air satisfait. Comme si tout ce beau monde était là pour lui, comme s’il avait une sorte de pouvoir sur sa clientèle. Ça doit lui plaire de prendre son temps, d’avoir l’impression de maîtriser quelque chose, pour une fois, dans sa vie.
Je me suis toujours demandé: les gens font-ils la queue parce que le restaurant est extraordinaire, ou parce qu’ils voient d’autres énergumènes faire la queue?… C’est quand même étrange d’attendre si longtemps simplement pour déjeuner en terrasse. C’est même à la limite du ridicule. Voilà ce que je me dis… tout en faisant la queue.
En tout cas, moi, je ne sais pas si le restaurant est bon, je suis juste les autres. J’aurais fait de même si j’avais vu un attroupement devant un poteau. Je n’ai vraiment aucune personnalité.
C’est long, j’ai chaud, j’ai faim, j’ai soif, j’ai…
«C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
J’ai l’impression que ce dialogue dure une éternité. Je suis seule, certes, mais avant sa petite pique, je ne m’étais pas rendu compte à quel point je l’étais. Pour lui, je suis donc une personne qui n’attend personne… Il aurait pu dire : « Vous êtes paumée ? Vous n’avez pas d’amis ? », ça aurait sonné pareil.
Je tente de le suivre. Il marche très vite, comme s’il cherchait à m’impressionner, à me montrer qu’il connaît mieux les lieux que moi. Je ne vois pas trop l’intérêt, ni la raison de cette précipitation – si ce n’est la queue, mais les autres peuvent bien attendre encore un peu –, quoi qu’il en soit je le suis bêtement, tout en me cognant maladroitement aux chaises de quelques clients mal placés. Le serveur se dirige maintenant à l’intérieur, puis s’arrête devant une petite table à côté des toilettes.
En fait, je t’explique, connard : ce n’est pas parce que je déjeune seule que j’ai des goûts de merde.
Évidemment, je ne dis rien de tout cela. Une toute petite voix sort de ma bouche :
« J’aurais voulu être en terrasse, si possible… »
Le serveur lève les yeux au ciel.
Non seulement elle est seule, mais en plus elle est exigeante. Les gens seuls ne devraient pas être autorisés à manger en terrasse. Les gens seuls devraient rester chez eux, ou alors ils devraient la fermer et s’estimer déjà heureux d’avoir la chance de manger près des toilettes. Les gens seuls sont seuls pour une raison, mais cette raison, ils ne la comprennent pas. C’est pour ça qu’ils sont seuls, c’est pour ça qu’ils font chier.
C’est ce qu’il doit se dire derrière son sourire hypocrite, derrière son «Y a pas de souci!» Ça sonne faux.
D’ailleurs, c’est quoi cette expression, «Y a pas de souci»? Bah non, il n’y en a pas! C’est quoi cette façon de montrer à l’autre qu’il pourrait y en avoir ? On marche sur les pieds de quelqu’un, on s’excuse, et l’autre répond: «Y a pas de souci!» Mais j’espère bien qu’il n’y en a pas. C’est fou, quand même ! Enfin si, il y a un souci : c’est le fait que tu me dises qu’il n’y en a pas, justement. C’est ça, mon souci.
Bref, le serveur m’installe. Je dis « m’installe » parce que c’est comme ça qu’ils parlent, les serveurs : «Je vais vous installer en terrasse.»
Tu vas surtout redescendre un peu.
« Installer »… C’est un grand mot, quand même. «Installer», c’est beau, c’est généreux, c’est asseoir quelqu’un, c’est prendre soin de bien faire les choses, c’est peut-être même dresser une belle nappe en ajoutant une corbeille de fruits… C’est ça, « installer ». Ce n’est pas montrer vulgairement une table du doigt, au loin.
Je suis en première rangée, presque sur le trottoir. « Comme ça, vous verrez passer les gens ! » me dit-il avant de me jeter le menu sur la table. Je m’en fous de voir passer les gens, moi. Je veux juste déjeuner au soleil. Je ne suis pas parisienne, je ne pratique pas le matage, sport favori de la capitale, qui consiste à juger les passants et à leur inventer une vie.
« Pardon, pardon ! Oh là là… Faites un peu attention, merci ! »
Quelle voix horrible, mais qui parle si fort ? Évidemment, une jeune femme à vélo… Elle active sa sonnette pour circuler sur le trottoir et pour que tout le monde lui fasse de la place. Les gens à vélo adorent faire ça, on dirait qu’ils se lancent le défi de ne jamais poser le pied par terre, et préfèrent donc agresser les passants, plutôt que de descendre deux secondes de leur engin.
La fille à vélo a l’air insupportable, mais je dois avouer qu’elle est très belle. Enfin, on dirait qu’elle l’est. On ne le sait pas vraiment, parce qu’elle a une frange. C’est toujours traître, une frange.
Elle est habillée comme moi, mais en mieux. Nous avons presque la même robe, longue, fluide, fleurie. Mais sur elle, ça ne rend pas pareil. Parce qu’elle, elle accessoirise sa tenue. Moi, je mets une robe, et c’est ma tenue. Elle, la robe, c’est sa base. Et autour, elle crée. En même temps, elle ne doit avoir que ça à foutre… Moi, ma robe à fleurs, je la porte sans rien. Juste des sandales plates, une veste en jean au cas où il ferait un peu frais. Elle, elle resserre la robe avec une ceinture large qui marque sa taille, elle a sur les épaules un perfecto en cuir, je dis bien sur les épaules, c’est-à-dire que ses bras ne sont pas dans les manches ; bah non, elle est au-dessus de ça. La veste ne bouge pas, elle tient parfaitement. Bien sûr, elle a des baskets aux pieds. Des Stan Smith un peu usées, pour faire croire aux gens qu’elle s’en fout. D’ailleurs, elle a dû passer des heures à s’habiller ce matin, à se préparer pour donner l’image d’une fille qui s’en fout. Un teint parfait, une bouche mordue, des cheveux décoiffés… Elle fait chier ! Vraiment, elle fait chier.
Et bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, elle rend le basique original. Elle ne fait rien comme tout le monde : les lacets de ses chaussures sont argentés, son perfecto porte ses initiales gravées, son jean 501 a été ajusté et les boutons ont été changés, bref, tout ça pour que personne ne soit jamais habillé comme elle. C’est comme si tous ces petits détails signifiaient à celles qui l’observent : « Eh oui, le banal n’existe pas sur moi, tu auras beau acheter les mêmes baskets, ou le même pantalon, tu ne seras jamais aussi branchée que moi, tout simplement parce que j’ai la mode dans le sang, je fais vivre le vêtement, je vis pour le vêtement, et toi, tu vis en regardant vivre des gens comme moi. »
Elle doit faire partie de ces filles qui donnent la marque de leur tenue à chaque compliment :
« Oh, elle est belle ta robe !
— Zara… »
Et tout ça sur un ton désinvolte, l’air de dire : « Eh oui, c’est tout simple, mais sur moi, c’est extraordinaire ! » Pourquoi ? On n’a pas demandé la marque, on a juste dit que c’était beau ! En général, ce genre de personnes fait ça uniquement lorsqu’il s’agit d’une marque abordable, on entend rarement quelqu’un répondre « Chanel » après un compliment. Je ne comprends pas l’intérêt, est-ce pour se mettre encore plus en valeur ? Du genre « Eh oui, je suis habillée en Zara, et je suis sublime » ? Ou est-ce pour signifier à l’autre « Toi aussi, tu peux le faire » ?
Ça y est, elle a garé son vélo. Elle se dirige maintenant vers la terrasse, avec en guise de sac à main un panier en osier. En même temps, il n’y a qu’elle qui puisse porter un panier en osier ; il n’y a que sur des filles comme elle que ça marche. Sur moi, c’est impossible. Avec ma robe à fleurs et un panier, je ressemblerais à Caroline Ingalls qui revient de chez Mme Oleson bredouille. (Oui, Caroline Ingalls rentrait souvent bredouille de chez Mme Oleson ! Parce que les œufs étaient trop chers. Mais elle gardait le sourire. Charles partait couper du bois, Laura allait trébucher dans la prairie pour la centième fois, et tout suivait son cours. Jamais on ne l’a vue se plaindre, Caroline, avec sa capeline et son petit panier.) Mais sur la fille à vélo, un panier en osier, ça fait Brigitte Bardot. Finalement, le look belle des champs ne va qu’aux filles des villes.
Elle cherche une table en terrasse, mais, bien sûr, elle n’attend pas ; elle s’assied directement, parce que, finalement, ici, c’est un peu sa cantine. Elle doit le répéter constamment d’ailleurs: «Je connais la carte par cœur, non mais c’est ma cantine quoi, c’est ma deuxième maison quoi ; le chef, c’est comme mon frère quoi, je suis tellement chez moi que souvent je mange même dans la cuisine quoi, non mais carrément quoiiiiii!»
«C’est moi, je suis en terrasse, comme d’hab. C’est ridicule tout ça, je t’attends et on en parle après? Bisous!»

Extraits
« Non mais… Des escargots, quoi !… Elle mange des escargots, elle est magique : lunettes sur la tête, parapluie, plat de touriste japonais, sourire débile ; elle coche vraiment toutes les cases. Elle ne prend même pas son assiette en photo. C’est quand même le seul intérêt quand on commande ces trucs ! Manger des escargots, c’est soit un défi, soit un délire, mais ce n’est pas une vraie activité en soi… Personne n’aime les escargots, les gens aiment surtout la sauce qui va avec : beurre-persil-ail. Ce n’est pas pour rien qu’ils ne sont jamais servis nature, c’est parce que c’est ignoble. Elle pense avoir l’air parisienne en mangeant : est-ce qu’elle sait qu’ils sont congelés et qu’ils viennent d’Ukraine ? Est-ce qu’elle sait qu’aucun Parisien ne prend des escargots à l’heure du déjeuner ? Est-ce qu’elle sait à quel point elle est ridicule? »

« Elle doit avoir un prénom chiant! Sylvie peut-être, ou alors un prénom plus classique, sans risque, comme Marie ou Anne. Non, elle doit avoir un prénom spécial mais que personne ne veut, je crois qu’elle a une tête de Solène, mais Solenne, avec deux « n ». D’ailleurs, elle le précise aux gens de sa petite voix. «Hello! Moi, c’est Solenne. Avec deux “n”.» Et quand elle est pompette (c’est son expression), elle se lâche. «Appelle-moi Soso!»
Tout est ringard, sur elle. Elle ne le voit même pas. Elle doit venir de Melun. Ou pire : de Strasbourg ! Elle doit dire des phrases du genre : « Moi, je suis une bonne vivante ! » Je ne sais pas pourquoi, ce sont toujours les gens les plus ennuyeux qui disent ça. C’est comme ceux qui affirment: «J’adore l’humour!» Bizarrement, ils ne sont jamais drôles. Elle est très attachée à ses racines. Peut-être qu’elle attend quelqu’un ? Je l’espère pour elle, en tout cas. »

« Je crois que je ne supporte plus ce qu’il dit, ni ce qu’il pense. Je ne sais plus qui est Étienne, et je ne sais plus qui je suis. Chaque soir, j’ai l’impression de m’endormir à côté d’un étranger. En ce moment, ma vie de couple, c’est un voyage en terre inconnue. Je me couche dans le doute, je me lève dans le doute, sans comprendre ce que je fous encore ici. Je ne parle plus la même langue que lui. Comme si j’étais touriste dans ma propre vie. Je veux rentrer chez moi, mais je ne sais plus où c’est, chez moi. Je n’ai pas de carte, ni de boussole, alors je marche au hasard, je suis le vent en attendant de trouver le bon endroit, le bon pays, la bonne maison pour mon âme. »

À propos de l’auteur
Charlotte Gabris est comédienne et dramaturge. Elle a notamment écrit, en 2017, la pièce de théâtre Merci pour le bruit. Déjeuner en paix est son premier roman. (Source : Éditions du Cherche-Midi)

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Le chemin des amoureux

LOUISON_le_chemin_des_amoureux
  RL2020

En deux mots:
Deux dates synonymes de bonheur, puis de malheur pour Juliette. Le 13 novembre 2015 naît Joseph, le fruit de l’amour au moment où les attentats endeuillent Paris et le dimanche 15 juillet 2018 où meurt Jérôme, son mari, alors que la France célèbre ses champions du monde de football.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le bonheur un jour de deuil et réciproquement

Pour son premier roman, la dessinatrice Louison a choisi de nous faire prendre les montagnes russes de l’émotion, imaginant une naissance au moment des attentats et un décès le jour où l’équipe de France est championne du monde de football.

L’humour pour refouler la souffrance, l’autodérision pour éloigner les peurs. Les mots qui sauvent. Voilà comment Juliette peut encore croire à la vie après l’épreuve qu’elle vient de subir et voilà comment Louison embarque ses lecteurs sur son manège avec sa cargaison de rires et de larmes, avec un énorme bagage d’émotions.
Après la visite chez l’obstétricienne – qui rappellera des souvenirs à de nombreux parents – Juliette a la confirmation qu’elle est bien enceinte et que le bébé se porte bien. Maintenant, il faut annoncer la nouvelle à Jérôme, son mari. Pour cela, elle imagine tout un scénario qui, au moment fatidique finit par s’écrouler. Pourtant la chose n’avait pas l’air si compliquée: «Il aurait suffi que je me lève avec un grand sourire et dise en soulevant mon pull: «Tu vas être papa», et j’aurais à peine eu le temps de compter jusqu’à trois avant qu’il ne m’embrasse.» Mais Juliette et tétanisée, incapable de répondre à la question de Julien qui vient de trouver une facture qui traînait: «peux-tu m’expliquer pourquoi tu as acheté un test de grossesse hier à 13h 07 et pourquoi il y a une bouteille de champagne à côté de toi sur le canapé?» Ou plutôt si, elle parvient à lâcher une réponse: «Tu t’es lavé les mains en sortant des toilettes?»
Mais rassurez-vous, ce malentendu passé, ce sont des semaines de félicité qui attendent le couple jusqu’au 13 novembre 2015 et la naissance du petit Joseph. Et si Jérôme est tout blême en découvrant son fils, c’est parce qu’il vient d’apprendre ce qui vient de se passer dans Paris et plus particulièrement à la terrasse de «leur» restaurant- L’horreur au Stade de France, la prise d’otages au Bataclan, la carnage aux terrasses des restaurants. «Ensuite, il attrapa le téléphone dans sa poche pour me montrer des informations qui très vite ont saturé mon esprit. Cette horreur ne pouvait pas se mélanger avec la joie d’avoir rencontré mon fils pour la première fois».
À la sortie de la maternité, il faut faire contre fortune bon cœur et entourer Joseph d’encore plus d’amour. C’est le quotidien des néo-parents post-attentats que Julien Blanc-Gras a raconté l’an passé dans Comme à la guerre. Malgré la fatigue et malgré les difficultés d’un emploi du temps qui n’est malheureusement pas extensible, Juliette et Jérôme s’accrochent jusqu’à un… accrochage provoqué par une tâche laissée par une tasse de café sur la table de la cuisine. Une vétille, mais qui peut conduire à la rupture, mais aussi – dans le meilleur des cas – à une franche explication. Juliette se confie, raconte qu’elle aimerait un deuxième enfant, se marier, déménager, et qu’au fond elle n’en avait «rien à foutre de ces traces de café sur la table dans la cuisine». Jérôme acquiesce et le bonheur s’installe à nouveau…
Seulement voilà, le jeu des montagnes russes n’est pas fini. Après avoir grimpé jusqu’en haut, la descente est vertigineuse, mortelle. Je vous laisse la découvrir…
Si on se laisse prendre à cette histoire, qui est pour partie autobiographique, c’est d’abord par le style cocasse et l’humour de la primo-romancière, c’est ensuite par l’effet-miroir qu’elle nous offre en nous proposant de nous rappeler comment se déroulaient nos propres vies durant ces deux moments-clé des dernières années et enfin parce que la manière dont Juliette affronte sa douleur nous met du baume au cœur. Bravo et merci!

Le chemin des amoureux
Louison
Éditions Robert Laffont
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782221242216
Paru le 9/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages à Copenhague, en Bretagne, à Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment vivre sa plus grande joie quand, dehors, tout est glacé d’effroi, et sa plus violente peine quand, autour de vous, un pays entier est en liesse ?
De la soirée du vendredi 13 novembre 2015, où Joseph, leur fils, vient au monde à la maternité de la Pitié-Salpêtrière, à la journée du dimanche 15 juillet 2018, où elle perd brutalement Jérôme, l’homme de sa vie, Juliette se souvient. De tout. Des minuscules comme des énormes choses.
Et comme rien, dans sa nature, ne la prédispose à la tragédie, elle nous entraîne par la grâce de son regard tendre, cocasse et décalé dans l’histoire d’un amour plus fort que la mort où éclate à chaque page un formidable goût de vivre.
La dessinatrice Louison signe ici un premier roman à la générosité contagieuse, à l’image de ses BD.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Tribune de Genève (Thérèse Courvoisier)
Blog Les lectures d’Amandine 

Podcast de l’émission «entre nous soit dit», Radio Télévision Suisse


Louison au micro de Marika Mathieu sur RCJ © Production Radio RCJ

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affiche fait une cinquantaine de centimètres de largeur sur soixante-dix de hauteur. Personne n’a pris la peine ou n’a eu l’envie de l’encadrer, ne serait-ce que pour la mettre à l’abri de la poussière. En l’observant depuis près d’un gros quart d’heure, je ne peux pas dire que cela me choque. Je crois même que plus on regarde cette affiche, plus on se demande s’il ne serait pas plus judicieux de s’en servir au prochain été pour démarrer un barbecue. Le fond est d’un jaune sans doute autrefois vaguement poussin et qu’on peut désormais ranger dans la catégorie chromatique des prélèvements urinaires de personnes en fin de vie. Le papier glacé s’est terni et les innombrables traces de doigts qui le maculent forment une constellation à laquelle aucun scientifique n’aurait envie de donner un nom, encore moins le sien. Les quatre morceaux de ruban adhésif qui la maintiennent au mur semblent affligés d’avoir fini ici. Aucun n’est de la même longueur, comme si leur présence aux quatre extrémités du poster les punissait d’une mauvaise partie de courte paille où tout le monde aurait perdu. Au centre de l’image, trois pots de fleurs en terre cuite parfaitement alignés dans lesquels ont été posés de minuscules bébés endormis. La photographe a profité de cet état de sommeil aux faux airs de coma et de leur méconnaissance des subtilités du droit à l’image pour les affubler de chapeaux ridicules supposés être des tournesols. Et ces trois enfants me font face, catapultés du monde animal vers celui du végétal, dans le seul but de décorer à moindre coût le mur défraîchi de la salle d’attente d’un service d’obstétrique.
En regardant attentivement ces petits paquets de chair endormis dans leur terre cuite, je me dis que ces enfants ont probablement été inconsciemment marqués à vie par cette séance photo. Désormais jeunes adolescents ils doivent passer leur temps libre à voler ou vandaliser des magasins de jardinage, mus par un sentiment de vengeance dont ils ne peuvent identifier l’origine. L’un d’entre eux souffre peut-être d’un trouble obsessionnel compulsif l’obligeant à piétiner tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ficus. Tous les trois sont certainement victimes d’une rare intolérance psychosomatique à l’huile de tournesol dans un monde où l’allergie à la mode, c’est le gluten ou l’arachide. Le lactose à la rigueur, mais l’huile de tournesol, pff, la honte.
Je suis sur le point de prendre mon téléphone et de lancer une pétition sur Change.org pour interdire les photos de nourrissons dans les articles de jardinage lorsqu’on appelle mon nom.
*
À peine entrée dans la salle d’examen, une question fuse: «Alors, Juliette, toujours rien?» Je regarde Monique d’un œil perplexe. J’ai envie de lui rétorquer: «Si, si, j’ai accouché ce matin pendant que le café coulait, tout s’est bien passé, j’ai même eu le temps de faire griller un peu de pain, en revanche, la tuile, il ne restait que du beurre doux, mais que voulez-vous, Monique, y a des matins comme ça…»
Monique est sage-femme. Monique est ma sage-femme. Monique est compétente, charmante, entre deux âges, et Monique pose parfois de drôles de questions depuis les presque neuf mois que nous nous fréquentons. La première, c’était à l’échographie de contrôle à cinq semaines. Avant de lancer les recherches, elle m’a regardée d’un air sévère et a dit: «À votre avis, il y en a combien?» J’avais l’impression d’avoir Jean-Pierre Foucault devant moi, mais sans le pognon à gagner ni l’avis du public. «Bah on va dire un? Un c’est bien, non? Pourquoi, vous aviez quoi en tête de votre côté?» Sans répondre, Monique avait commencé l’examen. Je sentais mon pouls au bout de chacun de mes doigts, de chacune de mes oreilles même s’il y en avait moins, et finalement jusqu’au bout de chacun de mes cheveux. Là, d’un coup, ça faisait beaucoup.
«Roulements de tambourrrrrr», avait ajouté Monique histoire de m’achever, avant d’appuyer sur un bouton qui monta le volume de l’appareil d’examen. Un fond sonore de battements cardiaques envahit la pièce. «Vous entendez?» À cet instant précis, j’avais eu envie de crier à Monique que je prenais le 50/50, la réponse D, que j’étais même prête à appeler ma mère mais que je n’avais aucune idée du résultat, et qu’avec son jeu à la con elle me fichait en l’air ce moment pourtant précieux. Sans doute sensible au fait que la peau de mon visage prenait de plus en plus la couleur du mur derrière moi, Monique lâcha dans un sourire : «Y en a qu’un, mais il a de l’énergie comme douze!» Je l’ai regardée et j’ai bredouillé: «J’imagine que c’est mieux que l’inverse.»
*
Même salle d’examen, trente-quatre semaines et des poussières plus tard, et cette nouvelle question absurde: «Toujours rien?» Je suis assise devant Monique sur la petite banquette en Skaï recouverte d’une protection en papier essuie-mains, le ventre tellement énorme que je me demande si finalement ils ne sont pas vraiment douze là-dedans. Je suis habillée comme une personne dont la maison aurait été en train de brûler au moment où elle prenait sa douche et qui aurait enfilé n’importe quoi pour ne pas sortir nue. Mes chaussures ne sont pas lacées, mes chaussettes probablement dépareillées, et ce que je porte en guise d’écharpe ressemble clairement à une couverture.
«Non, Monique, toujours rien, que voulez-vous, cet enfant est probablement un réfugié politique par anticipation. Il a compris que l’extérieur est un piège dans lequel il ne faut pas se jeter. Ou alors il a un Alzheimer extrêmement précoce et il oublie chaque matin que c’est le jour de naître. Allez savoir.»
Mais nos dialogues restaient souvent coincés dans ma tête, histoire de ne pas compliquer le lien avec quelqu’un qui passait beaucoup de temps à mettre des choses ou des doigts dans mon corps. Une fois de plus, la phrase ne franchirait pas ma bouche ; je me contentai de lui sourire avec un soupçon de désespoir légèrement surjoué et finis par soupirer un très dispensable : « Non, toujours rien. »
Après un court examen, sorte de contrôle technique de tout ce qui se situait entre mon nombril et mes genoux, et qui ressemblait en tout point à celui que j’avais subi la veille et le jour d’avant, Monique me livra une nouvelle fois son implacable verdict : « Rien en effet. Sauf si coup de théâtre, on vous déclenche dimanche matin. On ne va pas passer le réveillon là-dessus, hein ? »
En évoquant le réveillon, Monique alimentait à son insu une plaisanterie qui courait depuis quelques jours au sein de mon entourage, au fur et à mesure que la date du terme approchait, puis qui s’était intensifiée maintenant que le jour J s’éloignait dans le rétroviseur. À force d’entendre mes parents et mes amies Suzanne et Colette me dire que ce bébé n’arriverait pas avant Noël, j’avais presque fini par le croire. Le dialogue imaginaire avec ma sage-femme reprenait : « Oui, Monique, je sais bien que c’est impossible, c’est à plus de six semaines après mon terme, oui, je sais que je ne fais pas partie de ces mammifères ayant une gestation d’un an, oui, Monique la plaisanterie consiste à sous-entendre que mon bébé sera comme moi, sa mère, toujours un peu à la bourre.»
Je souris de nouveau à ma sage-femme, nos regards se croisèrent comme tant de fois lors de ces trente et quelques dernières semaines, et soudain une impulsion parcourut mon corps. Pas une contraction, ç’aurait été trop beau, trop cinématographique, trop parfait et donc pas du tout mon genre. Non, simplement, d’un coup, j’ai eu envie de lui parler. Et pas pour de faux.
Était-ce cette fin de grossesse qui me donnait l’élan pour m’affranchir, était-ce le léger trop-plein d’hormones et l’impatience qui faisaient de moi leur marionnette ? Toujours est-il que dans l’instant qui suivit, je décidai d’ouvrir la bouche et de m’adresser à elle, pour de vrai. Après tout, notre relation arrivait elle aussi à son terme, autant la pimenter un peu, comme ces couples qui tentent le tout pour le tout avant de se résoudre à la séparation. J’aurais pu débarquer avec des bas noirs et une bombe de chantilly, j’ai préféré lui parler de pachydermes. Parfois, la vie est faite de choix plus ou moins heureux. »

Extraits
« En reprenant le bus qui me ramenait chez moi, j’ai pu constater mon degré de détresse apparent quand l’ensemble des passagers présents à bord me proposèrent leur place. Je semblais être arrivée à un point où même le chauffeur aurait pu me laisser la sienne sans que cela étonne personne. Une seule a toutefois suffi, malgré la taille de mon postérieur, et j’ai choisi la plus proche de l’entrée, histoire d’économiser chacun de mes gestes. Le siège était cependant un peu surélevé et il fallait m’y hisser. Les passagers ont pudiquement regardé ailleurs le temps que je fasse levier de mon propre corps pour réussir la manœuvre. Ça y est, j’étais enfin assise avec mon préadolescent dans le ventre, et profitai de ce moment de calme pour donner des nouvelles à son futur père. Récupérer mon téléphone dans la poche arrière de mon jean fut là aussi un défi. Je sentis une goutte de sueur me glisser le long de la colonne vertébrale. Quand on a dépassé son terme de plus de trois jours, et plus globalement vécu les quarante semaines d’une grossesse, on se défait, en plus de la politesse d’usage, d’un certain nombre d’autres choses, dont la honte ou l’embarras. On devient une sorte de créature pragmatique, concentrant son énergie à aller d’un objectif A à un objectif B, lequel peut s’avérer aussi proche que la poche arrière d’un jean menaçant à tout moment de se déchirer sous la pression d’un cul qui n’en finit pas de grossir. Mon iPhone en main, je tapai: « Sors du RDV avec Monique. Ton fils a commencé à meubler à son goût l’intérieur de mon utérus. Faudra peut-être envisager de l’enfumer pour qu’il sorte. Sinon RAS. Et toi, tout va bien ? On s’appelle tout à l’heure ? Bisous. » »

« Jérôme m’expliquerait plus tard dans la nuit qu’elles attendaient derrière la porte que je sois prévenue. En croisant le regard rougi de l’infirmière passée plus tôt dans la soirée, je compris les efforts qui avaient été les siens pour m’épargner, pour m’offrir encore quelques minutes au calme et me laisser profiter de la naissance de mon enfant. Elle a pris ma main et m’a dit dans un sanglot: « Il est si beau, votre petit garçon, c’est pas juste qu’il arrive maintenant. »
À tour de rôle, les sages-femmes sont venues nous serrer, Jérôme et moi, dans leurs bras. Chacune a également caressé doucement le front chevelu de Joseph, comme pour reprendre une petite dose de vie avant d’affronter le reste de la nuit, puis elles sont reparties dans le même calme avec lequel elles étaient arrivées, laissant encore plus forte la sensation de mirage de ce début de nuit, de ce Joseph + 5 heures. »

« Nous n’étions plus le jeune couple qui passe son temps à poil, à boire du vin, fumer des cigarettes et discuter des heures, la tête posée sur les fesses de l’autre. Nous avions connu des années douces puis d’un coup une saison en grand huit, où des attentats effroyables avaient, malgré nous, accompagné l’arrivée de notre enfant. Dans cette insupportable coïncidence, nous avions dû l’accueillir, l’aimer, ne pas en faire une éponge à nos angoisses. Même devant un monde qui nous échappait, même devant un camion qui écrase tout le monde à Nice, même devant un président orange élu à la tête des États-Unis, même et surtout devant une planète qui se réchauffe dans l’indifférence générale ou presque. Nous avons usé de toutes les souplesses pour que notre enfant ne ressente pas dès son plus jeune âge les violences du monde dans lequel nous avions décidé de le précipiter. Et comme il fallait bien que nos angoisses et nos colères s’expriment quelque part, elles se sont muées peu à peu en petites guerres du quotidien. À tour de rôle et plusieurs fois par jour. Une petite phrase par ci, une remarque par-là. Des micro-conflits, pour ne pas avoir à tout faire exploser. »

« pardon d’avoir autre chose à foutre de mes journées que de t’envoyer des photos salaces pour te chauffer et me faire sauter le soir dans les onze minutes que j’ai au calme avant de m’écrouler de fatigue. Pardon d’avoir à gérer les cauchemars de Joseph, les changements de draps pleins de pisse à 2 heures du mat’ parce que ta conne de mère l’a traumatisé avec son putain de Roi Lion, pardon d’avoir parfois trop de boulot et d’aimer passer mes week-ends à préparer des powerpoints pour être un peu bien dans mes pompes le lundi matin quand j’arrive au taf, pardon d’avoir l’impression que mes seins ressemblent à des rollmops et d’avoir plus envie de te les montrer trop souvent pour que tu ne puisses pas mentalement les comparer à ce qu’ils étaient quand tu m’as connue, pardon d’avoir pris du cul quasiment autant que j’ai perdu de l’enthousiasme pour aller baiser sous la douche, et pardon de ne pas avoir vraiment l’énergie de me transformer en femme fatale qui te bande les yeux quand tu arrives à la maison alors qu’en général la première chose que tu demandes quand tu passes la porte, c’est si j’ai pris le PQ que tu préfères chez Franprix. »
Sans lui laisser le temps d’intégrer et encore moins de digérer ce que je venais d’énoncer, je continuai, en apnée ou presque: Oh, et pardon de ne pas t’envoyer des petits messages pleins de cœurs et de sous-entendus lourdingues comme ta connasse de collègue qui fait vibrer ton téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et pardon d’avoir foutu mes strings à la poubelle pour ne garder que des sous-vêtements qui n’ont pas l’ambition de devenir un de mes organes internes, pardon aussi de considérer que notre avenir se situe un peu plus loin que la prochaine pipe que je vais te tailler parce que j’aurais eu la flemme de faire plus. Pardon de ne plus vouloir vivre dans un quartier qui pue la mort, Jérôme, tu m’entends, ça schlingue la mort partout. Pardon, hein, pardon d’avoir l’impression d’enjamber des cadavres chaque fois que je vais acheter des chouquettes et pardon de trouver ça insupportable, et pardon, oh mon Dieu, un grand pardon Jérôme, de vouloir continuer à construire des choses avec toi, au bout de six ans, alors que bon, on est bien comme ça hein, mais oui, ON EST BIEN COMME ÇA. »

« En regardant les premières gouttes passer une à une par le filtre en papier pour atterrir dans le réceptacle en Pyrex de la cafetière, j’ai pensé que c’était un peu fou la vie parfois. En l’espace de vingt-quatre heures, les choses s’étaient totalement transformées. Les traces de tasse de café qui, la veille, me faisaient monter la tension à 18, étaient ce matin les complices d’un bonheur retrouvé. Elles étaient là, définitivement tatouées sur la table en Formica, et pourtant je leur souriais. Sans ces marques, sans la dispute qui avait suivi, sans le pouvoir tachant du café, la journée n’aurait pas été si orageuse et la nuit si belle. Et si j’étais tombée enceinte cette nuit? La main sur le ventre, je regardais tranquillement ce nouveau café du jour franchir peu à peu les graduations de la carafe en verre. Amusée, je me demandais ce que cet arabica-ci nous apporterait.

« Le chef des pompiers commença, la voix posée, presque trop, comme si elle avait été préenregistrée sur un disque: « Vous nous avez donc appelés suite au malaise de votre mari…  »
Je l’interrompis avec l’information la plus inutile à énoncer à cet instant-là.
« On est pacsés, pas mariés. »
Le chef des pompiers acquiesça de la tête pour accuser réception de cette information tout en poursuivant.
« Quand nous sommes arrivés sur les lieux, nous avons constaté que la victime était inconsciente et après examen rapide nous n’avons pas réussi à trouver un pouls. »
Voilà qu’il recommençait à parler de cette victime dont je ne savais rien.
« Après avoir tenté un massage cardiaque ainsi que la pause d’un défibrillateur, nous n’avons malheureusement pas réussi à trouver de trace d’activité sur l’électrocardiogramme ni sur l’encéphalo-cardiogramme. Après quarante-deux minutes de soins, un médecin du Samu a malheureusement dû constater le décès de votre compagnon. Nous vous prions d’accepter nos plus sincères condoléances. Un officier de police va arriver d’ici quelques minutes pour vous expliquer la suite de la procédure. » J’ai regardé le pompier en chef, le médecin du Samu qui venait d’entrer dans le salon avec une expression sincèrement désolée, et le pompier du verre d’eau qui désormais n’osait plus regarder que ses pieds. D’autres visages apparaissaient tout autour sans vraiment s’imprimer à la surface de mes rétines. Au moment où l’officier de police sonnait à la porte, j’ai prononcé cette phrase, si absurde que quelques semaines plus tard elle me plongerait dans des fous rires incontrôlables: « Je crois qu’il reste du café si quelqu’un en veut. » »

À propos de l’auteur
Louison est née en 1985 à Paris. Après une formation artistique à l’atelier de Sèvres à Paris, elle entre au magazine Marianne en 2009 en tant que dessinatrice sur le site internet. Depuis 2016, elle collabore avec le magazine Grazia, où elle a raconté chaque semaine la dernière année du président Hollande à l’Élysée. De cette expérience sortira sa première bande dessinée, Cher François (Marabulles / Marabout). Deux titres (Les 12 râteaux d’Hercule et La guerre du gras n’aura pas lieu) ont suivi depuis en octobre 2018 et juin 2019. Elle a également travaillé pour Greenpeace, France Culture, et Le Parisien Magazine. (Source: LivresHebdo et Éditions Robert Laffont)

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Et la vie reprit son cours

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  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Avec son ami Arturo venu lui rendre visite à Sosúa, Ruth s’offre une récréation au carnaval et tombe amoureuse de son frère Domingo. Une passion brûlante qui s’achève avec un mariage rassemblant toute la famille et les connaissances. Une occasion rêvée pour faire le point sur leurs parcours respectifs.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth fonde une famille

Le troisième volet de la saga dominicaine de Catherine Bardon couvre les années 1967-1979. L’occasion pour Ruth, la narratrice, de trouver l’amour et d’affronter de nouveaux défis. On la suit avec toujours autant de plaisir.

«Il y avait là deux continents, quatre pays, cinq langues, trois générations. Comme Wilhelm Rosenheck aurait été fier de cette belle et grande famille née de son exil et du sacrifice de sa terre natale.» À l’image de l’émotion qui étreint Ruth qui retrouve tous les membres de sa tribu à Sosúa à l’occasion de son mariage, le lecteur qui l’a suivie depuis Les déracinés à l’impression de faire partie de la noce. Pour un peu, il lèverait son verre avec eux, heureux de partager ce moment de bonheur. Car il sait ce qu’ils ont enduré depuis cet exil en République dominicaine dans les sombres années de l’Anschluss.
La belle histoire de ce troisième tome commence avec l’arrivée sur l’île d’Arturo, son ami pianiste installé à New York. Le jeune homme est venu passer quelques jours auprès de sa famille – de riches industriels du tabac – et retrouver Ruth. Il était pourtant loin d’imaginer que son escapade au carnaval avec son frère Domingo aboutirait à un mariage. Faisant fi des conventions – inutile d’ajouter qu’elle nous avait habitué à ça – Ruth se laisse aller dans les bras de cet homme marié et plonge à corps perdu dans une «passion folle, impétueuse, exaltée, excessive même.»
Un tourbillon qui va tout balayer en quelques mois et trouver son apothéose dans ce mariage célébré en novembre 1967, quelques mois après la fin de la Guerre des six jours que la branche des émigrés installés en Israël a vécu au plus près.
Car Catherine Bardon – comme dans les précédents épisodes – profite de cette chronique qui embrasse la période de 1967 à 1979, pour revenir sur les faits historiques marquants qui vont toucher de près la diaspora. On se souvient qu’après avoir joué L’Américaine (qui vient de paraître en poche chez Pocket), Ruth avait choisi de revenir en République dominicaine pour poursuivre l’œuvre de son père et diriger le journal de Sosúa. Elle est donc aux premières loges pour commenter les soubresauts du monde, notamment quand ceux-ci touchent directement la communauté. Au choc de l’assassinat de Martin Luther King succéderont les images du premier homme sur la lune, puis celles terribles de cette guerre au Vietnam qui n’en finit pas.
Bien entendu, elle ne pourra laisser sous silence les accords de Camp David et cette photo chargée de tant d’espoirs rassemblant Jimmy Carter, Anouar El Sadate et Menahem Begin, espoir douché à peine une année plus tard par la sanglante prise d’otages aux J.O. de Munich.
Aux bras de son mari, Ruth nous fait aussi partager son quotidien et nous raconte la vie sur ce bout de terre des Caraïbes et la chape de plomb imposée par le dictateur Balaguer. Je vous laisse notamment vous régaler des péripéties engendrées par la visite de Jacques Chirac en 1971 et la course à un objet de l’ethnie tainos à offrir à ce grand amateur d’arts premiers.
Et le roman dans tout ça? J’y viens, d’autant plus qu’il occupe la part prépondérante du livre, comme le titre le laisse du reste suggérer. Lizzie, l’amie d’enfance de Ruth, qui avait émigré aux États-Unis et avait rejoint le flower power en Californie, lui a fait la surprise d’être présente à son mariage. Mais derrière l’excentricité se cachait la gravité. C’est une personne malade qu’elle accueille chez elle et qu’elle entend aider. Et pour que la vie reprenne son cours paisible, il faut aussi que Gaya, la fille de Christopher, accepte son beau-père. Disons simplement qu’un voyage aux États-Unis servira à dénouer ce problème, avec une belle surprise à la clé.
Catherine Bardon se régale et nous régale. Elle est passée maître dans l’art de faire rebondir son récit, de mettre tour à tour les différents protagonistes au premier plan, de faire brusquement rejaillir le passé, comme par exemple quand un tableau de Max Kurzweil se retrouve dans une galerie de Tel-Aviv…
Et si un quatrième tome est déjà programmé, la romancière aimerait bien s’affranchir de sa famille dominicaine pour se lancer dans une autre histoire, totalement différente. En attendant, ne boudons pas notre plaisir !

Voici, avec l’aimable complicité de Catherine Bardon, quelques bonus…

plage de Sosua«Notre plage faisait toujours le même effet à ceux qui la découvraient. C’était magique. Les yeux s’arrondissaient, les lèvres dessinaient un oh ou un ah d’admiration. Puis venait l’envie irrépressible de courir vers la mer, d’enfouir ses pieds dans le sable tendre et de laisser l’eau lécher les orteils.» (extrait de Et la vie reprit son cours) © Catherine Bardon

Liste des personnages
Les Rosenheck: Wilhelm est né à Vienne en 1906. Ses parents, Jacob et Esther, sont décédés pendant la Shoah. En 1935 il a épousé Almah Kahn (née en 1911). Almah et Wilhelm ont eu un fils, Frederick, en octobre 1936. Ils ont quitté l’Autriche en décembre 1938 et sont arrivés à Sosúa, en République dominicaine, en mars 1940. Leur fille Ruth est née le 8 octobre 1940. Leur fille Sofie, née en décembre 1945, n’a vécu que cinq jours. Wilhelm est mort des suites d’un accident de voiture en juin 1961.

Myriam: sœur de Wilhelm. Née en 1913, elle a épousé Aaron Ginsberg, architecte, en mai 1937. Juste après son mariage, le couple a quitté l’Autriche pour émigrer aux États-Unis. Ils vivent à Brooklyn et ont un fils, Nathan, né en septembre 1955.

Svenja Reisman: Autrichienne d’origine polonaise, psychologue, elle est arrivée à Sosúa en mai 1940 avec son frère Mirawek, juriste. Ils ont quitté Sosúa en juillet 1949 pour s’établir en Israël. Svenja a épousé Eival Reisman, médecin, rencontré dans un kibboutz. Ils vivent à Jérusalem. Mirawek occupe de hautes fonctions dans le gouvernement israélien.

Markus Ulman: né en 1909, il est autrichien. Juriste et comptable, il est arrivé à Sosúa en mars 1941. Il est devenu l’ami de Wilhelm. Il a épousé Marisol, une Dominicaine originaire de Puerto Plata, en mars 1943.

Liselotte Kestenbaum: née en 1939, arrivée à Sosúa en décembre 1944 avec ses parents, Lizzie est l’amie d’enfance de Ruth. Ses parents se sont séparés et elle a émigré aux États-Unis avec sa mère Anneliese en 1959.

Jacobo: c’est le régisseur de la finca des Rosenheck. Sa femme Rosita s’occupe de la maison. Il est le fils de Carmela, une vieille Dominicaine dont Almah a fait la connaissance en mai 1940.

Arturo Soteras: benjamin d’une riche famille dominicaine d’industriels du tabac de Santiago, il est devenu l’ami de Ruth lors de leurs études à New York où il vit désormais. Il est pianiste et professeur de musique à la Julliard School.
Deborah: fille d’une famille de cultivateurs aisés du Midwest, c’est une amie d’université de Ruth.

Et la vie reprit son cours
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
352 p., 19,90 €
EAN 9782365695176
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine. Mais on y voyage aussi principalement de et vers Israël et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe de 1967 à 1979.

Ce qu’en dit l’éditeur
LA SAGA LES DERACINES
Après Les Déracinés et L’Américaine, découvrez le troisième tome de la superbe fresque historique imaginée par Catherine Bardon. Au cœur des Caraïbes, en République dominicaine, la famille Rosenheck ouvre un nouveau chapitre de son histoire.
Jour après jour, Ruth se félicite d’avoir écouté sa petite voix intérieure : c’est en effet en République dominicaine, chez elle, qu’il lui fallait poser ses valises. Il lui suffit de regarder Gaya, sa fille. À la voir faire ses premiers pas et grandir aux côtés de ses cousines, elle se sent sereine, apaisée. En retrouvant la terre de son enfance, elle retrouve aussi Almah, sa mère, l’héroïne des Déracinés. Petit à petit, la vie reprend son cours et Ruth – tout comme Arturo et Nathan – sème les graines de sa nouvelle vie. Jusqu’au jour où Lizzie, son amie d’enfance, retrouve le chemin de Sosúa dans des conditions douloureuses.
Roman des amours et de l’amitié, Et la vie reprit son cours raconte les chemins de traverse qu’emprunte la vie, de défaites en victoires, de retrouvailles en abandons.
Guerre des Six-Jours, assassinat de Martin Luther King, chute de Salvador Allende… Catherine Bardon entrelace petite et grande histoire et nous fait traverser les années 1960 et 1970. Après Les Déracinés, salué par de nombreux prix, et le succès de L’Américaine, elle poursuit sa formidable fresque romanesque.
«La saga qui nous transporte.» Olivia de Lamberterie, ELLE

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Bande-annonce de Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Je tirai sur les rênes, un coup sec, et j’arrêtai mon cheval. Je pris une profonde inspiration, relâchai tous les muscles de mon corps. La vue, les parfums, les sons, c’était une symphonie pour les sens. Un instant parfait dans les couleurs pâles du petit matin de l’hiver caraïbe.
À l’aube de ce premier jour, je m’étais réveillée avec les lueurs du jour naissant. Dressée sur ses jambes potelées, agrippée aux barreaux de son petit lit de bois, Gaya jouait à l’ascenseur, enchaînant les flexions, une deux, une deux, en gazouillant. Je l’avais changée en vitesse, j’avais passé un pantalon, une chemise, enfilé une paire de bottes, serré ma fille contre moi dans son écharpe de portage, puis j’avais sellé un cheval.
Je m’étais arrêtée un instant avant de talonner ma monture. De notre ferme perchée au sommet de sa colline, on voyait les propriétés alentour et tout le village en contrebas, puis le regard filait vers la mer dont le turquoise encore incertain virait au bleu profond et se perdait au loin, butant contre l’azur du ciel.
C’était notre terrain de jeu, les champs, les pâturages, le village, la plage… C’est là où j’étais née, c’est là où j’avais grandi, c’est là où j’avais choisi de vivre. Chaque parcelle de mon âme appartenait à cette île. Je n’avais plus d’états d’âme, j’étais Ruth Rosenheck, j’étais née à Sosúa, j’étais dominicaine, je parlais l’espagnol, l’anglais et l’allemand et même quelques bribes d’hébreu, j’aimais les quatuors à cordes de Schubert et les merengues de Julio Alberto Hernández, je dansais la valse et la bachata, j’étais blanche, blonde et juive dans un pays de métis catholiques, j’avais des amis, éparpillés aux quatre coins du monde.
À regarder le paysage paisible du haut de la colline, le ciel bosselé de nuages douillets, le bétail essaimé dans les lomas ondulantes piquetées de cocotiers, la mer étale, déjà scintillante dans son écrin de sable blanc, le village endormi sous le soleil levant, on aurait pu croire que rien n’avait changé. J’aurais pu avoir l’illusion que je reprenais ma vie là où je l’avais laissée six ans auparavant. « Tu as ta propre vie à construire, loin des scories des nôtres », m’avait dit ma mère quand j’étais partie. Et voilà, j’étais de retour.

Un cri suraigu, comme seuls en émettent les tout petits enfants, accompagné d’une gesticulation désordonnée de petites jambes et de petits bras me vrilla les tympans et me ramena à la réalité. Gaya se manifestait.
L’illusion vola en éclats. Tout avait changé. Rien n’était plus comme avant. Mon frère s’était marié, la famille s’était agrandie, il avait deux enfants, j’en avais un.
Je posai un baiser sur le sommet du crâne finement duveté de noir, sur cet espace si fragile où une dépression à peine perceptible disait que Gaya n’était encore qu’un bébé. Je resserrai l’étreinte de mes jambes autour du ventre du cheval et enfonçai fermement mes talons dans ses flancs. Après quelques pas, ma monture prit le trot sur la piste poussiéreuse. Gaya laissa échapper de légers hoquets de pur ravissement. Ses petites mains battaient l’air, elle gloussait de plaisir à chaque soubresaut.
*
Je guidai le cheval dans l’étroite sente creusée dans la pierre corallienne qui descendait à la plage et l’arrêtai face à la mer. Elle était toujours là, la plage de mon enfance. Telle qu’en mon souvenir, immense bande de sable blanc en croissant, ombragée de raisiniers et d’amandiers, ourlée d’une eau transparente qu’un soleil triomphant ferait bientôt miroiter implacablement.
Sur ma droite, se dressaient les pilotillos, tout ce qui restait d’une ancienne jetée où s’amarraient autrefois les navires de la United Fruit Company pour charger leur cargaison de fruits tropicaux. La mer ne les avait pas épargnés. Rongés par l’érosion, ils me parurent désespérément petits. Les fières et hautes colonnes de mon enfance n’étaient plus que des piles incertaines, aux contours irréguliers, sapées par l’assaut permanent de la mer. Je reconnus les vieux bancs de béton du bañadero, haut lieu de la vie sociale, usés par des générations de fessiers, le grand álamo vigoureux dont les feuilles en décoction soulageaient de bien des maux, les massifs de coraux de la islita grouillant de vie sous-marine qui affleuraient au loin…
Sans que j’y prenne garde, les souvenirs commencèrent à déferler. Des émotions mêlées m’envahirent. Je sentis mon cœur se gonfler.
Je me souvenais.
Je chassai les images et je mis pied à terre, conduisant le cheval jusqu’à un amandier où j’attachai les rênes à une branche basse. Je me déchaussai et j’avançai jusqu’à l’eau. Le sable était encore frais de la nuit, une caresse. Gaya s’agitait, roucoulant de petits mots dans son sabir incompréhensible. Je dénouai l’écharpe qui la retenait prisonnière et la déposai sur le sable.
Sans réfléchir, je la déshabillai, et moi ensuite. Je n’avais pas prévu de maillots de bain, nous étions nues sur la plage. Je rattrapai Gaya, déjà dans l’eau jusqu’au cou, et entamai une danse tribale à grands coups de sauts et d’éclaboussures. C’était le bain le plus délicieux que j’avais pris depuis une éternité. Gaya riait, renversait sa tête en arrière et battait l’eau de ses menottes. Et m’échappa. Je la vis se débattre sous l’eau puis se calmer. Elle flottait juste sous la surface et… nageait, agitant lentement bras et jambes. Ma fille de deux ans nageait aussi naturellement qu’un de ces minuscules poissons colorés qui s’ébattaient autour de son corps aux contours rendus flous par ses mouvements. Elle s’ébroua pour reprendre sa respiration, je la rattrapai. Ma fille nageait, et j’y vis un signe, un bon signe.

Bien des années plus tard, quand Gaya me demanderait de lui raconter cette première chevauchée, je n’omettrais aucun détail, ses cheveux fins comme du duvet, le parfum de vanille de son cou, la chaleur de son petit corps contre mon ventre, ses minuscules menottes qui battaient l’air, son instinctive nage sous l’eau. Nous tomberions d’accord : cette première chevauchée, ce premier bain avaient décidé de sa destinée.
*
Nous reprîmes le chemin de la ferme. Mes cheveux dégoulinaient dans mon cou. Sur mes lèvres, un goût de sel. Je remontai par cette piste de terre qui avait eu raison de mon père quelques années plus tôt. Les clôtures des pâturages avaient été renforcées, c’étaient maintenant de hautes et solides palissades de bois sombre. Infranchissables par le bétail. Blottie au sommet de sa colline, la ferme semblait encore endormie.

J’aimais la beauté pure de la terre resplendissante, j’aimais cette lumière d’une limpidité sans pareille, j’aimais la puissance des couleurs crues, le jeu des formes aussi abondantes que tumultueuses, j’aimais l’air embaumant les multiples fragrances des tropiques, j’aimais ces paysages pleins de poésie enfantine…
En observant le spectacle de ce matin-là, je commençai à guérir d’un mal dont je ne savais même pas que j’avais souffert, le manque de mon île.

Je sentis une énergie incroyable m’animer. Je débordais d’un enthousiasme neuf que rien ne pourrait battre en brèche. J’avais des projets plein la tête, des projets qui s’étaient forgés au fil de ces six années passées entre les États-Unis et Israël, sans que j’en eusse véritablement conscience.
Remettre à flot le journal de mon père. En faire un quotidien digne de ce nom, qui compterait dans le panorama médiatique du pays.
Me faire un nom dans le journalisme.
Aider ma mère à développer sa fondation humanitaire.
Soutenir son projet fantaisiste avec Markus, cet atelier de menuiserie qui produisait des fauteuils Adirondack qui n’intéressaient personne.
Et surtout, je voulais offrir à ma fille une enfance de radeaux, de plongeons, d’explorations sous-marines, d’élevages de têtards, de chevauchées fantastiques, de cabanes dans les arbres… Oui, Je voulais que ma fille grandisse ici, dans cet endroit si paisible et si beau.
J’avais enfin reconnu notre place, c’étaient la terre, le ciel et la mer qui me le disaient.
Quand je franchis le portique de la finca Polka, je croisai Jacobo. Dans son fourreau de cuir, sa machette battait sa cuisse au rythme des pas de son mulet. Il leva la main et me décocha un grand sourire: «Hola amores, qué tal las princesas?»
Oui, nous étions les princesses de Sosúa.
Finalement rien n’avait changé. »

Extrait
« Jérusalem, juillet 1967
Chère Almah,
Cette courte lettre pour te rassurer.
Une guerre de plus.
Il est donc écrit que nous ne vivrons jamais en paix. Nous aurions pu croire, après ce que nous avons traversé, particulièrement notre peuple, que le monde serait plus sage. Nous aurions tant aimé qu’il soit plus sage, comme nous aspirions si fort à la paix. Et nous allons de déception en déception. Plus que jamais je pense que la guerre est une fatalité et la paix une utopie.
Le pire c’est qu’ici les Israéliens sont euphoriques, malgré les horreurs commises dans les deux camps. Il y a eu un terrible pogrom à Tripoli et certains des 4 000 Juifs libyens sauvés par le Joint sont arrivés ici après avoir transité par l’Italie. Notre victoire est totale, notre supériorité avérée, le pays s’est agrandi de façon spectaculaire. Les images des soldats au Mur des lamentations tournent en boucle. Aux dires des politiques, Jérusalem est enfin libérée. Moi, je préfère dire réunifiée.
Mais à quel prix ? Plus de 20 000 vies, sans compter les dizaines de milliers de blessés, avons-nous le droit de nous en réjouir ? Je suis infiniment triste et j’ai honte. Entre libération et conquête, où est la vérité ?
Entre votre guerre et les nôtres, l’horreur n’en finit jamais. Parfois j’ai envie de me retirer dans un ashram et de vivre ce qui me reste de temps loin du tumulte des hommes. M’accompagnerais-tu ? Ce serait enfin notre repos des guerrières !
Je t’embrasse très fort, Almah,
en souhaitant nous voir bientôt réunies,
Svenja

P.-S. : Tu ne trouves pas que notre Moshe Dayan a l’air d’un pirate ?
Cette lettre qui suintait le découragement ne ressemblait pas à Svenja. L’écriture était hachée, les lignes se tordaient comme sous l’effet de la colère ou du chagrin. Seul le post-scriptum ressuscitait un peu son ancienne verve.
Almah était peinée pour son amie. Elle non plus n’approuvait pas la politique conquérante d’Israël, même si, par loyauté, elle la soutenait. Il y avait des combats justes, mais la politique était une affaire complexe dont les enjeux les dépassaient, et celle d’Israël plus encore. Une ride se creusa au milieu de son front qu’elle effaça en décidant de se concentrer sur les préparatifs de la fête à venir. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine où elle a vécu de nombreuses années. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays. Son premier roman, Les Déracinés (Les Escales, 2018 ; Pocket, 2019), a rencontré un vif succès ainsi que sa suite L’Américaine. (Source: Éditions Les Escales)

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Nuits d’été à Brooklyn

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  RL2020

En deux mots:
En 1991 à New York, après un accident de la circulation qui cause la mort d’un enfant noir, une poignée d’excités décide de se venger et tuent Yankel Rosenbaum, un étudiant qui passait par là et qui avait la malchance d’être juif. C’est ce fait divers, mais aussi sa liaison avec Frederick dont se souvient Esther, alors étudiante en journalisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Un été à New York

En 1991, une jeune journaliste est envoyée à New York au moment où un acte antisémite enflamme Brooklyn. Vingt-cinq ans plus tard, Colombe Schneck s’en souvient. Mais ces Nuits d’été à Brooklyn sont aussi celles passées dans les bras de Frederick.

Après s’être intéressée à sa famille, notamment avec l’émouvant Les guerres de mon père, Colombe Schneck s’est plongée dans sa propre biographie. Après La tendresse du crawl et l’histoire d’amour avec Gabriel, elle se remémore l’année 1991 et ses débuts dans le journalisme. La romancière se cache en effet à peine derrière le personnage d’Esther Rosen, envoyée à New York pour y faire ses armes. La jeune fille qui découvre la grosse pomme ne va pas tarder à pouvoir montrer ses qualités de reporter puisque le 19 août, un fait divers dramatique se produit à Crown ¬Heights, un quartier de Brooklyn. C’est la description des faits, avec toutes les précautions d’usage – comme le ferait le représentant d’une agence de presse – qui ouvre le roman. ¬Pour ne pas perdre de vue la voiture du rabbin, Yosef ¬Lifsh qui le suit, accélère au feu orange. La collision qui suit fait déraper sa voiture, provoquant la mort de ¬Gavin, 7 ans, malgré les secours arrivés très vite sur place. Très vite, les rumeurs gagnent le quartier, suivis par des cris de vengeance: «On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.» Dans ce quartier où domine une communauté noire, en majorité afro-antillaise, vivent également quelques 20000 juifs. L’un d’entre eux, Yankel Rosenbaum, étudiant en histoire à l’université de Melbourne, a la mauvaise idée de se promener sur Brooklyn Avenue. Il est À 23 h 20 lorsqu’un petit groupe l’attrape, le bat et le poignarde à mort. Son assassin présumé est arrêté quinze minutes après par la police. «Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights Juifs! Juifs! Juifs!»
Au-delà du drame, c’est bien entendu l’occasion pour la jeune journaliste d’essayer de mieux connaître cette histoire, de tenter de la comprendre, de rendre compte de cet antisémitisme. Si elle est partie en Amérique pour essayer d’oublier sa famille, dont une partie est morte à Auschwitz, c’est raté. On imagine le choc, d’autant que les jours qui suivent sont loin d’apaiser la situation. Les révélations sur le rôle de la police, sur les règles en vigueur au sein des communautés et les suites juridiques vont tout au contraire attiser la colère.
Le réconfort, Esther va le chercher dans les bras de Frederick Armitage, issu lui de la bourgeoisie afro-américaine de Chicago. Elle a rencontré ce spécialiste de Flaubert à l’université et, malgré les vingt ans qui les séparent, veut croire à une belle histoire d’amour. D’ailleurs, en parlant de Flaubert, leur éducation sentimentale pourrait ressembler à l’inverse de Madame Bovary. Frederick s’ennuie dans son couple et va chercher dans ses amours clandestines une fraîcheur oubliée.
En attendant que tombent les masques et que les illusions s’envolent, chacun peut «profiter» de l’autre, partager ses fantasmes et ses réflexions. Sur la communauté juive, sur la communauté noire.
C’est avec vingt-cinq ans de recul qu’Esther tente de comprendre pourquoi la belle histoire s’est arrêtée, pourquoi leur rêve d’émancipation n’est resté qu’un rêve.
Réussissant une fois encore à mêler l’intime à l’analyse de la société, Colombe Schneck démonte avec brio les rouages d’un système au sein duquel racisme et antisémitisme s’inscrivent comme des «invariants» auprès de communautés fragiles. Ce faisant, elle rejoint Cloé Korman dans la réflexion proposée avec Tu ressembles à une juive: «il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles». En mettant en miroir les émeutes de 1991 et l’actualité récente, ce roman prouve que le combat est loin d’être gagné.

Nuits d’été à Brooklyn
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782234086357
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à New York et aux environs. On y évoque aussi Chicago et Paris.

Quand?
L’action se situe en 1991 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un évènement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »
Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.
L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant: Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?
Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Josyane Savigneau)
Le Midi Libre (Laure Joanin entretien avec l’auteur)
Le Maine libre (Frédérique Bréhaut)
La Nouvelle République (Delphine Noyon – entretien avec l’auteur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo) sx
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les livres d’Ève 


Colombe Schneck présente Nuits d’été à Brooklyn © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 19 août 1991, jour de l’accident
C’est un soir d’été où les enfants jouent dehors après avoir dîné.
La queue de l’ouragan Bob est passée le matin. Des rayons clairs traversent les nuages.
Sur le trottoir encore mouillé, devant le 1677 President Street, Gavin Cato, 7 ans, et sa cousine Angela Cato réparent la chaîne de la bicyclette rouge du petit garçon.
Carmel, le père de Gavin, est à la porte, il les observe.
Le 1677 President Street est un bâtiment de brique de quatre étages, dans un ensemble qui en compte trois.
Pour rejoindre le 1677 President Street, en sortant du métro, vous tombez d’abord sur le 770 Eastern Parkway, une grande maison de brique rouge à l’allure néogothique, construite dans les années 1920, avec des petits toits pointus, d’étroites et hautes fenêtres. Elle abrite depuis 1940 la synagogue et la yeshiva des Loubavitch qui ont fui la Pologne et se sont installés dans ce quartier alors peuplé d’immigrés italiens, irlandais et de Noirs américains. Depuis le 770 Eastern Parkway, vous tournez à droite sur Kingston Avenue, vous arrivez dans President Street. La rue est bordée de pavillons, maisonnettes, protégées de jardinets où vivent des familles juives, les courtils restent fleuris d’iris mauves et de clématites aux petits pétales blancs, les balançoires émettent les mêmes grincements, vous pouvez apercevoir les couleurs des rideaux à travers les fenêtres. Encore cinq minutes de marche et vous êtes au 1677, où se situe l’immeuble et où vit la famille Cato. Le 1677 President Street est à quinze minutes à pied de la synagogue loubavitch, la première construction avant d’arriver au croisement avec Uttica, une rue commerçante, coiffeur afro, poulet jerky, fruits et légumes, supérettes, restaurant chinois casher, sneakers, bijouterie étincelante.
Le père de Gavin travaille comme maître d’œuvre dans le bâtiment, Sherman, le père d’Angela, est garde du corps à l’ONU. Ils ont immigré un an auparavant de Guyane et ont rejoint de nombreuses familles de classe moyenne ou plus modeste, originaires des Caraïbes, qui se sont installées ici à la fin des années 1960. Les Blancs sont alors partis, et seuls vingt mille Loubavitch sont restés vivre parmi les cent quatre-vingt mille habitants antillais et afro-américains de Crown Heights, ce quartier de Brooklyn à vingt minutes en métro de Manhattan.
Il est 20 h 20. Alors que les enfants s’amusent avec le vélo rouge de Gavin, trois voitures reviennent du cimetière Old Montefiore dans le Queens. Elles accompagnent le rabbin Menahem Mendel Schneerson.
À l’avant du cortège, une voiture de police banalisée avec à son bord deux policiers et un gyrophare allumé, au milieu, la voiture du rabbin, et derrière, un break Mercury Grand Marquis de couleur bleue conduit par un homme de 22 ans nommé Yosef Lifsh.
Le feu à l’intersection de President Street et d’Utica Avenue est vert, les deux premières voitures passent devant les enfants. Le conducteur de la troisième voiture, Yosef Lifsh, pour ne pas perdre la voiture du rabbin, accélère, passe à l’orange et accroche l’arrière d’une Chevrolet Malibu de 1981, conduite par un homme nommé Peter Petrosino, la voiture dérive vers la droite, Yosef Lifsh reprend le contrôle, veut éviter deux personnes qui traversent la rue et heurte volontairement un muret de béton qui se trouve sur le trottoir, il aperçoit trop tard les deux enfants jouant juste derrière, espère qu’il est suffisamment solide pour les protéger. Ce n’est pas le cas. Le muret en béton explose, la voiture s’arrête complètement au niveau des fenêtres du rez-de-chaussée de l’immeuble, de l’autre côté du trottoir, là où les enfants s’amusaient, quelques secondes avant, sur la roue du vélo rouge.
Le père de Gavin, Carmel Cato, surveille les enfants depuis la fenêtre de son appartement.
– Je me dis, il va y avoir un accident, je me demande jusqu’où la voiture va aller, j’entends qu’elle heurte d’abord le muret, sans voir ce qu’il se passe exactement. J’entends une explosion. Je vois mon fils allongé sur le trottoir.
(Silence.)
– Tout cela va très vite. Mon fils ne bouge plus. (Silence.) Je veux aller le voir.
(Silence.)
– Les policiers m’ont jeté, poussé, moqué, insulté. J’essayais d’expliquer, c’est mon fils, mes enfants. On est à l’hôpital. Je ne comprends pas. Cela dure longtemps. Un médecin arrive et me demande de le suivre.
(Silence.)
– Il m’annonce que Gavin est mort.
(Vingt-cinq ans après, dans une vidéo trouvée sur Internet, j’ai vu Carmel Cato poser sa main sur ses yeux pour cacher ses larmes.)
Gavin est tué. Sa cousine Angela est gravement blessée aux jambes.
Yosef Lifsh, le conducteur, et ses passagers sont blessés.
L’escorte du rabbin ne s’est pas arrêtée. Son chauffeur et les policiers n’ont pas conscience qu’un accident a eu lieu.
Un attroupement se forme sur le lieu de la catastrophe.
Yosef Lifsh sort de la voiture, il essaie de la soulever, afin de dégager le petit garçon coincé en dessous.
Quatre jeunes hommes l’en empêchent, s’emparent de lui et le tabassent.
Un passager de la voiture, Levi Spielman, tente de trouver une cabine téléphonique pour joindre le service d’urgence, il est attaqué avant de pouvoir le faire.
Un homme l’extrait de la voiture et dit aux autres :
– Il est à moi, je vais le faire arrêter.
Il le met en sécurité.
Deux minutes après l’accident, sont sur place la police et l’ambulance privée Hatzolah, association de volontaires juifs créée à la fin des années 60 pour offrir un service médical d’urgence aux membres de la communauté juive ne parlant que le yiddish.
Les ambulanciers de Hatzolah commencent par s’occuper des enfants, mais une ambulance mieux équipée de l’hôpital public de Kings County arrive, entre une et deux minutes après eux, selon le rapport de police, et prend en charge Gavin.
Les policiers demandent aux ambulanciers de Hatzolah d’emmener Yosef Lifsh et ses passagers, car la foule montre son hostilité aux responsables de l’accident aux cris de « Juifs, juifs, juifs ! ».
Une troisième ambulance privée Hatzolah s’occupe d’Angela qui souffre de plusieurs fractures aux jambes.
À l’Hôpital méthodiste dans le quartier de Park Slope à Brooklyn, Yosef Lifsh fait un test d’alcoolémie, il est négatif, on lui pose seize points de suture sur le visage et le crâne.
Les ambulanciers qui ont pris en charge Gavin arrivent à l’hôpital de Kings County.
À 20 h 32, la mort de Gavin est constatée.
À l’annonce de la mort de l’enfant, se propage dans la rue une série de rumeurs.
– Yosef Lifsh était ivre.
– Yosef Lifsh a voulu tuer l’enfant.
– Yosef Lifsh n’avait pas de permis de conduire.
– Yosef Lifsh a brûlé un feu rouge.
– L’ambulance Hatzolah a refusé de soigner Gavin, il en est mort.
À un concert de B.B. King qui a lieu à Wingate High School, un lycée situé à moins de 2 kilomètres de l’accident, un homme prend la parole pour annoncer :
– Les Juifs ont tué un gosse.
Une centaine de personnes se rassemblent devant le 1677 President Street, parmi eux Charles Price, 37 ans, chauve, petit délinquant, héroïnomane. Il est le plus âgé du groupe. Il avouera : « J’ai vu le mélange de sang et d’huile sur le corps de l’enfant, cela a été comme un détonateur, une explosion à l’intérieur de moi. »
Il se place au centre du lieu de l’accident et apostrophe la foule :
– On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.
Un autre ajoute :
– Allons vers Kingston Avenue et attrapons les Juifs !
Charles Price reprend :
– Vous ressentez ce que je ressens ? Vous ressentez cette douleur ? Je vais dans le quartier juif, qui vient avec moi ?
Des jeunes jettent des bouteilles sur les policiers présents, une voiture aux couleurs d’une école juive est incendiée. Devant le 770 Eastern Parkway, des Loubavitch lancent des pierres à leur tour.
À 23 h 20, un Australien de 29 ans nommé Yankel Rosenbaum, étudiant en doctorat d’histoire à l’université de Melbourne, venu à New York afin d’effectuer des recherches au YIVO, centre d’études juives, marche sur Brooklyn Avenue. Il n’a pas été prévenu de l’accident, de la mort de Gavin, ni des violences qui ont suivi.
Il est orthodoxe, mais pas loubavitch. Il est roux, barbu, porte une kippa sur la tête, un costume noir, un châle à franges blanches dépasse de sa veste « il a l’air juif » et quand il croise un groupe de jeunes gens devant une école, au coin de Brooklyn Avenue et President Street, Charles Price le signale :
– En voilà un. Attrapez-le. Il y a un Juif. Attrapez le Juif.
Yankel Rosenbaum est battu, puis poignardé par un petit groupe indistinct.
Quinze minutes plus tard, Lemrick Nelson, 16 ans, qui porte un tee-shirt rouge et une casquette de base-ball, est retrouvé par des policiers, caché derrière un buisson. Dans la poche arrière de son jean, un couteau sur lequel est gravé KilleR et trois billets de un dollar, tous tachés de sang.
Les policiers présentent Lemrick Nelson à Yankel Rosenbaum, encore conscient malgré sa blessure. Il le reconnaît et l’apostrophe :
– Pourquoi m’as-tu fait cela ? Je ne t’avais rien fait.

Yankel Rosenbaum est transporté à l’hôpital où il meurt quatre heures plus tard en raison d’une erreur de diagnostic, une importante blessure n’a pas été détectée par les médecins.
Lemrick Nelson, pris en charge pour « difficultés scolaires et de comportement » à la Paul Robertson High School, dont le niveau en lecture est celui d’un enfant de 8 ans, en calcul d’un enfant de 10 ans, sera poursuivi comme un adulte pour le « meurtre sans préméditation » de Yankel Rosenbaum.
Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights :
– Juifs ! Juifs ! Juifs !
(Cet accident, je tente de le reconstituer vingt-cinq ans après, les témoins s’opposant sur la couleur du feu, la vitesse de la voiture, l’ordre d’arrivée des ambulances, imaginant et ajoutant des « si » inutiles.
Si l’escorte du rabbin avait ralenti l’allure, si la Chevrolet Malibu de Peter Petrosino avait été plus rapide, si Yosef Lifsh avait accepté de perdre de vue la voiture du rabbin, si l’inquiétude n’avait pas pris toute la place, il aurait freiné, il se serait arrêté au feu à l’angle d’Utica et President, Gavin et Angela auraient continué leur jeu, le vélo rouge aurait été réparé, le père aurait sifflé l’heure d’aller se coucher, mais ce n’est pas ce qui s’est passé.)

À propos de l’auteur
Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les guerres de mon père (2018), et aux éditions Grasset, La Réparation et La tendresse du crawl, traduits dans plusieurs pays. (Source: Éditions Stock)

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