Après la fête

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sur les bancs de l’Université, Raphaëlle rencontre Antoine. C’est le début d’une histoire d’amour, d’une vie de couple. Mais entre les rêves et les espoirs et la réalité d’une vie qui se construit, leur relation va souffrir, jusqu’à la rupture…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Raphaëlle et Antoine, génération Y

Pour ses débuts en littérature, Lola Nicolle nous propose un portrait sensible et fouillé de la génération Y. En imaginant la relation entre Raphaëlle et Antoine, elle fait le constat de la difficulté à s’inventer un avenir au XXIe siècle.

Après deux recueils de poésie, Nous oiseaux de passage (Blancs Volants éditions, 2017) et Les Passagers du RER, (Les Arènes, 2019) ainsi qu’un album de lectures musicales, Les Liseuses (Sony Music), la boulimique Lola Nicolle – qui est en charge de la littérature française aux Éditions Delcourt – nous offre à 27 ans son premier roman dans lequel on sent le vécu.
C’est d’abord l’histoire d’une rencontre sur les bancs de la fac. Non, c’est d’abord la fin d’une histoire d’amour, comme le titre le suggère: «Pour toujours je te quittai. Tu as refermé la porte de l’appartement le 14 novembre très tôt dans la nuit. Et longtemps, j’ai entendu tes pas résonner dans les escaliers.»
En courts chapitres, la narratrice revient après cet épisode de rupture sur leur rencontre, sur la construction de leur belle histoire qui, on l’aura compris, finira mal, comme c’est le cas en général.
Ce qui rend le livre intéressant, ce sont les différentes strates qui le constituent et qui se complètent harmonieusement pour nous donner une image de cette génération Y si difficile à appréhender. La première strate est géographique, nous donnant à voir les lieux dans lesquels se meuvent Raphaëlle et Antoine. Le quartier de Château-Rouge dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où vivent les amoureux, devient par exemple un élément essentiel de leur histoire et dont il deviendra très difficile de s’émanciper une fois la rupture consommée: «Si je ne jurais que par lui, alors peut-être que t’y installer te rapprocherait de moi. Ou plus encore, que le quartier me remplacerait. À moins que, craignant l’inconnu, tu choisisses de rester dans cet univers confortable que nous avions dompté, te le réapproprier. Mais plus vraisemblablement, tu aimais simplement y habiter. Tu cherchas longtemps un lieu idéal, préférant le canapé d’un ami à un endroit que tu n’aimerais pas, qui ne serait pas ici. Et tu finis par trouver.» Mais la géographie est aussi celle des escapades qui marquent leurs attaches familiales et leurs rêves, de Marseille à Enghien-les-Bains, et de la maison de campagne en Touraine à la ferme du Lubéron.
La seconde strate est celle de l’orientation, des aspirations professionnelles qui vont très vite se heurter à une dure réalité, à la précarité. «Nous étions en quête d’un absolu. Dans la recherche d’un sens que l’entreprise ne semblait guère pouvoir nous offrir. Nous l’avions remarqué: cette poursuite s’annonçait tout à fait illusoire. Alors, nous avions commencé à nous faire une raison. Et se faisant, on s’était demandé qui avait bien pu nous mettre cette idée en tête – que le travail avait un lien quelconque avec le bonheur. Qu’il s’obtiendrait contre une rémunération?»
Dans ce roman de formation, sur le passage dans l’âge adulte, la troisième strate, celle de la psychologie, de l’intime, est sans doute la plus passionnante. Ce qu’Annie Ernaux appelle joliment la «sociologie poétique» nous offre quelques surprises. On y découvre notamment que la lutte des classes ou, pour le moins, la comparaison entre les classes et leur héritage reste un marqueur puissant, tout comme la recherche de valeurs, de rites de passage forts. Le mariage pouvant être ce «quelque chose qui serait assez solide pour nous définir». Aspiration vaine, là aussi, entre désillusion et espoir: «Et moi, je t’avais possédé jusqu’à t’acheter. Et toi, piégé, tu n’avais souhaité alors qu’une Chose, m’acheter en retour. Et alors que j’étais là, sur les épaules du dragon endormi de la ville, il m’apparut que la solution était là, juste sous nos yeux.
Il nous fallait réinventer la fête.»

Après la fête
Lola Nicolle
Éditions Les Escales
Premier roman
160 p., 17,90 €
EAN 9782365694452
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement dans le quartier de la Goutte d’Or. On y évoque aussi la banlieue et notamment Bondy et des escapades à Enghien-les-Bains et Artannes, près de Tours, sans oublier des vacances au bord de la Méditerranée, notamment à Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le Paris d’aujourd’hui, Raphaëlle et Antoine s’aiment, se séparent, se retrouvent… pour mieux se séparer et s’engouffrer dans l’âge adulte. En quête de sens, ils ont du mal à trouver leurs repères.
Un premier roman d’une grâce absolue. Une écriture éblouissante et sensorielle. La force d’un roman générationnel.
Arpentant les rues du quartier de Château-Rouge, Lola Nicolle nous plonge dans le Paris d’aujourd’hui.
Après la fête raconte les ruptures qui font basculer dans l’âge adulte. Il y a d’abord celle – universelle – entre deux êtres, quand Raphaëlle et Antoine se séparent. Puis celle qui survient avec l’entrée dans le monde du travail, lorsque la réalité vient peu à peu éteindre les illusions et les aspirations de la jeunesse. Comment l’écart peut-il être aussi grand entre le métier que Raphaëlle a rêvé et le quotidien qu’on lui propose ? Comment se fait-il que l’origine sociale vienne alors se faire entendre avec force et puissance ? Comment faire pour que la vie, toujours, reste une fête ?
Lola Nicolle cartographie la ville, prend le pouls d’une époque, d’un âge aussi et livre un texte fort, générationnel, aux accents parfois féministes. La force de l’amitié n’est jamais loin, celle des livres non plus.

68 premières fois
Blog Domi C Lire 
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Les livres de Joëlle

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
La République du Centre (Blandine Hutin-Mercier)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Les mots des autres 
Blog Baz’Art 
Blog de Kitty la mouette 
Blog Lettres it be 
Blog La Rousse bouquine 
Blog The Unamed Bookshelf 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Et il y a la fin de cette phrase. Ce complément manquant. Surplombée par ton corps-montagne, je te parlais. Que pouvais-je bien dire ? Quelque chose que je voulais compliqué. J’essayais de t’impressionner mais tu ne m’écoutais pas, je le voyais bien. J’ai parlé vite pour combler ma gêne, et de ta bouche, tu as mordu ma parole, coupé les mots en deux. Tu m’as embrassée.
L’histoire débute sur une phrase jamais terminée.

13 novembre. Balafre dans le calendrier.
C’est un anniversaire. Nous sommes dans un bar du dix-huitième arrondissement. Quelque chose se passe. Dans la nuit, une onde traverse Paris. Ni toi ni moi n’avons de batterie. Les autres doivent être inquiets. On hésite entre rentrer, rester là ; on ne comprend pas grand-chose. Et puis, on se décide. L’appartement n’est qu’à vingt minutes à pied. Il ne peut vraisemblablement rien nous arriver. Dans la rue, tu commences à pleurer. On marche vite. On grimpe au cinquième étage en courant, on met la clef dans la serrure, on se précipite à l’intérieur, on trouve nos chargeurs, nos téléphones, des prises, on allume l’ordinateur, on allume la radio, on allume toutes les lampes. Des dizaines de messages nous parviennent enfin. Cela fait quelques heures que nous sommes potentiellement portés disparus. Pour la première fois en France depuis longtemps, sans nouvelles d’un proche, on peut supposer sa mort. Et on attend. Dans la nuit hachée de sirènes, on attend avec cette sensation étrange de voir l’histoire devant nous se faire. De l’observer se déplier, dansante et vénéneuse. De vivre un événement qui fera date. Les balles traverseraient les décennies, nous constituant en « génération ». Et pour longtemps alors, l’anniversaire d’Axelle prendrait des allures de commémoration.
Bien vite, la douleur nationale s’était diluée dans une forme d’habitude.
Les premiers mois, les rues bruissaient de virtuels dangers, de craintes absurdes. Certains éléments de décor nous semblaient tout à coup douteux alors qu’ils avaient toujours été là. L’événement rampait dans les rues. Puis, très lentement, sans même que nous nous en rendions compte, tout était rentré dans l’ordre. Les militaires qui surveillaient l’entrée des centres commerciaux, des écoles, des églises, avaient trouvé parmi nous une place naturelle ; leur présence transformant discrètement le visage de la ville ; elle abandonna un peu de son innocence pour plus d’assurance, de confort – prit le masque d’une vieille dame et de son inquiétude. Et si chaque génération conserve un goût étrange dans la bouche – celui d’avoir, un jour, manqué quelque chose – il nous semblait, pour notre part, que notre singularité reposerait entière entre ces quelques dates sanglantes, comme des bras flous qui, désormais, nous maintiendraient debout.
Ainsi, le quotidien avait repris et nous avions continué à cultiver nos toutes petites jeunesses, foulant de long en large Paris – décor que nous avions choisi.
Mais deux ans jour pour jour après le désastre des attentats, une autre bombe explosa, sans cri ni fumée, sans que tu puisses la déjouer.
Je t’avais attendu longtemps, et comme deux ans plus tôt, ton téléphone n’avait plus de batterie. Nous devions nous retrouver mais je n’avais pas de nouvelles. Je tentais de m’occuper, de me distraire, d’oublier ce que, quelques minutes plus tard, j’allais commettre de façon irrémédiable. Comme un mafieux, je préparais mon exécution, essayant de réfléchir de façon ferme et rationnelle.
Une fois jetée, la bombe nous projeta à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Des blocs de sel jonchèrent le parquet. Le lit, transformé en barque. Et nous, dérivant sur l’injustice. Sur la rage de voir un point final se poser au bout de notre phrase. Sur l’avenir, gouffre sombre, dans lequel il fallait manœuvrer seuls à présent.
Pour toujours, je te quittai.
Tu as refermé la porte de l’appartement le 14 novembre très tôt dans la nuit.
Et longtemps, j’ai entendu tes pas résonner dans les escaliers. »

Extraits
« De nos corps, nous avions établi une cartographie. Après l’aventure, tu construisais distraitement des constellations en reliant mes grains de beauté. Alors, on s’allongeait sous le ciel. On contemplait notre bonne étoile. Elle veillait et ainsi protégé tu murmurais: Tu me fais penser à un peu de chance. »

« Tout était devenu lumineux, fluide. Les nuits semblaient claires et débordaient de sons merveilleusement électroniques. Nous allions au club. Nous écoutions de vieilles chansons, celles de Niagara, celles de Rita Mitsouko lorsque tu entendais Marcia Baila tu te précipitais vers moi: C’est une chanson tellement triste, personne n’écoute jamais les paroles, mais ça parle d’une fille qui a un cancer. Tu le savais?
Et tu me prenais la main pour que nous dansions ensemble, comme pour conjurer le sort et éloigner le malheur de la maladie qui rôdait trop souvent autour de ta maison. La scène se répétait à chaque soirée. À mesure que le taux d’alcoolémie augmentait, la playlist se révélait de plus en plus nostalgique. Marcia Baila arrivait toujours au moment de la rupture, où, titubant, tu pouvais abandonner ces minuscules émotions dans le puit d’une nuit qui paraissait ne pas trouver sa fin. »

« Lorsque tu quittas la rue de C., lorsque nous nous séparâmes une première fois comme pour célébrer bien sombrement cette première année ensemble, lorsque l’air m’avait manqué, que les murs avaient semblé se rapprocher chaque jour davantage, ne laissant plus de place à notre bien jeune amour, tu n’eus plus qu’une obsession: retrouver un appartement dans le quartier.
Si je ne jurais que par lui, alors peut-être que t’y installer te rapprocherait de moi. Ou plus encore, que le quartier me remplacerait. À moins que, craignant l’inconnu, tu choisisses de rester dans cet univers confortable que nous avions dompté, te le réapproprier. Mais plus vraisemblablement, tu aimais simplement y habiter. Tu cherchas longtemps un lieu idéal, préférant le canapé d’un ami à un endroit que tu n’aimerais pas, qui ne serait pas ici. Et tu finis par trouver. » p. 35

« J’ai pensé à Jeanne, Benjamin, Axelle. Pour ceux de notre génération (et de celles qui nous avaient précédés), le couple était devenu une église, un serment, une religion. Nous ne croyions plus au lien sacré du mariage mais nous cherchions l’amour comme une marchandise par laquelle nous réaliser, plus que tout posséder. Quelque chose dont nous pouvions à loisir disposer, quelque chose qui serait assez solide pour nous définir. Que la personne avec qui nous partagions notre vie soit à nous, et plus encore qu’elle parle à notre place. Et moi, je t’avais possédé jusqu’à t’acheter. Et toi, piégé, tu n’avais souhaité alors qu’une Chose, m’acheter en retour. Et alors que j0étais là, sur les épaules du dragon endormi de la ville, il m’apparut que la solution était là, juste sous nos yeux.
Il nous fallait réinventer la fête. » p. 139

«Nous avions la chance – le privilège – inouïe de la liberté. Mais, comme pour l’amour, nous avions rêvé d’un travail qui nous définirait, nous rendrait heureux. Profondément heureux. Dans lequel nous aurions pu pleinement nous réaliser. Mais cela, évidemment, n’était pas advenu. Nous étions en quête d’un absolu. Dans la recherche d’un sens que l’entreprise ne semblait guère pouvoir nous offrir. Nous l’avions remarqué: cette poursuite s’annonçait tout à fait illusoire. Alors, nous avions commencé à nous faire une raison. Et se faisant, on s’était demandé qui avait bien pu nous mettre cette idée en tête – que le travail avait un lien quelconque avec le bonheur. Qu’il s’obtiendrait contre une rémunération?» p. 143

À propos de l’auteur
Née en 1992, Lola Nicolle est éditrice. Elle est l’auteure d’un recueil de poésie Nous oiseaux de passage (Blancs Volants, 2017) et a participé à l’ouvrage collectif Les Passagers du RER (Les Arènes, 2019). Elle vit à Paris et signe avec Après la fête son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Belle infidèle

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En deux mots:
Julien Sauvage, qui se rêve romancier, se voit proposer la traduction d’un best-seller italien et découvre, au fil de sa lecture, de troublantes similitudes entre ce roman et sa propre histoire. Mais n’est-il pas, comme tout lecteur, en train de s’approprier un récit qui le touche?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le traducteur, la belle italienne et la fiction

En se glissant dans la peau d’un traducteur qui croit reconnaître sa propre histoire dans le roman qu’on lui a confié, Romane Lafore signe un premier roman qui explore tous les arcanes de la création littéraire.

Julien Sauvage vit de traductions de livres de cuisine et de guides de voyage, mais il rêve d’écrire un roman, de raconter sa belle histoire d’amour avec Laura. Une fois de plus, il va devoir reporter son projet car Françoise Rahmy-Cohen le convoque pour lui proposer une offre qui ne se refuse pas: traduire Rebus, le roman d’Agostino Leonelli, l’étoile montante des lettres italiennes. L’éditrice, qui s’appuie sur les dires de Rodolphe Dupire, son conseiller, voit en lui celui qui sera capable de sublimer ce texte que s’arrachent les maisons d’éditions, maintenant qu’il figure sur les listes de nombreux prix et notamment le Stresa, c’est-à-dire le «Goncourt italien».
Julien, qui a lu le livre avant de donner son accord, a été touché par cette histoire d’amour qui ressemble à la sienne. Commence alors une sorte de double traduction, celle du texte italien avec ses pièges et celle de son propre vécu par rapport à la version d’Agostino.
Romane Lafore, qui s’est mis dans la peau de Julien, nous offre une belle réflexion sur l’exercice de la traduction et sur les libertés que peut s’octroyer un traducteur. Si au XVIIe siècle on parlait de «belle infidèle» pour souligner la liberté prise avec le texte original des auteurs de l’antiquité, les traducteurs emploient aujourd’hui plus prosaïquement l’expression «traduction-trahison» dans leur exercice. On comprend ainsi que le texte est autant le reflet d’une époque – on ne traduit plus certains mots de la même manière – qu’une interprétation, une réappropriation du traducteur. Surtout quand ce dernier découvre au fur et à mesure combien sa propre histoire entre en résonnance avec celle qu’il est chargé de traduire. Un trouble qui ne va cesser de croître, d’autant qu’il est conforté dans son idée par des proches et par son ami libraire, venu lui aussi d’Italie. C’est bien lui l’amant délaissé!
Entre paranoïa et recherche de tous ces petits détails qui pourraient le conforter dans sa conviction, le lecteur va pouvoir se délecter du roman en train de s’écrire et du roman dans le roman – celui qu’il traduit – qui raconte aussi une histoire familiale, un parcours qui passe par les années de plomb. Quant à ceux qui auront envie de se régaler des mœurs du petit monde de l’édition germanopratin, ils seront également servis. Romane Lafore, qui est éditrice et traductrice de l’italien, a ainsi mis toute son expérience personnelle dans ce premier roman. Pour notre plus grand plaisir.

Belle infidèle
Romane Lafore
Éditions Stock / coll. Arpège
Premier Roman
256 p., 19,50 €
EAN 9782234087477
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Italie, dans les Pouilles et à Rome. On y évoque aussi Bourg-la-Reine.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belles infidèles: traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman: le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie: Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne: l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?
En se glissant parfaitement dans la peau d’un homme, Romane Lafore signe un premier roman aussi virtuose que jubilatoire, véritable hommage à la fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Passé une certaine heure, je la voyais partout. Trois ans s’étaient écoulés et le rythme d’une démarche dans une rue déserte suffisait encore à me faire tourner la tête ; une mèche échappée d’une capuche, à ce que je l’augmente de toute sa chevelure. Il y avait tant de silhouettes à la nuque souple. Mais c’étaient les foules, les bars bruyants, les masses des terrasses amputant les trottoirs qui m’occasionnaient les plus violents coups au cœur. J’entendais toujours s’élever son timbre parmi les éclats de voix. La nuit flattait mes penchants : à chaque fois que je sortais quelque part, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec elle. Pour ne rien arranger, je sortais beaucoup. Laura était partout, mais elle n’était jamais là.

Il était 4 heures du matin et ce soir-là encore, je rentrais chez moi ivre. Depuis sept mois, j’étais riche. J’avais acheté un vidéoprojecteur, un service de verres à vin, un MacBook, une grande quantité d’herbe, des enceintes Bluetooth, un aller-retour pour Venise, des plantes vertes, une paire de Church’s, une veste en cuir que j’avais déjà éraflée au coude, un abonnement digital à La Repubblica, une gamme de soins contre la chute de cheveux, au moins quinze kilos de mozzarella de bufflonne, des bouteilles de bon vin, des livres, un Moleskine grand format qui n’entrait dans aucune poche, des tournées, des dîners, même, pour des amis à qui je reprochais instantanément leur manque de gratitude, un canapé enfin digne de ce nom. Un matin d’avril, dans un cabinet de notaire, j’avais hérité du fruit des sacrifices de ma mère — sa manie de conserver les sachets plastique de nos céréales du petit déjeuner, le Nestlé dessert qu’elle grignotait les soirs d’hiver, sur la nappe cirée de notre pavillon de banlieue, sa buanderie entièrement dédiée au rapiéçage, au bricolage, à l’empilage méthodique de boîtes à chaussures Bata. Toute sa vie, ma mère avait travaillé. Elle aurait pu s’en passer : les revenus de mon père médecin satisfaisaient aux besoins de la famille. Mais ma mère voulait ne dépendre de personne. Et l’impuissance de son mari à l’arracher aux griffes du cancer qui s’était planté au cœur de son intimité — une tumeur à l’utérus aussi grosse qu’une pêche au vin, une masse sombre et dense qui pulsait dans son bas-ventre comme un deuxième cœur — avait sournoisement fini par lui donner raison : on ne pouvait jamais compter sur personne. Pendant vingt-neuf ans, j’avais vu sa prévoyance fournir à mon père, mon frère et moi le plus fédérateur des sujets de plaisanterie. Maintenant qu’elle était morte, nous étions trois hommes incapables de rire ensemble.
Pour autant, nous ne pleurions pas. La mort de ma mère avait été engloutie par le silence qui avait toujours accompagné, chez nous, les sensations fortes. Silence lorsque la scène explicite d’un film visionné sur notre canapé familial venait titiller nos chairs vierges de garçonnets, silence devant les feux d’artifice du 14 Juillet, silence face à l’arme brandie par un nationaliste corse qui avait menacé mon père à la suite d’un litige de parking, silence devant les copains, les petites copines, les sachets de préservatifs vides et les cendriers pleins, silence autour du suicide d’un cousin dépressif, silence à l’admission de mon frère aîné à Polytechnique, silence quand j’abandonnai ma thèse en littérature comparée pour me mettre à traduire des guides de voyage et des livres de recettes.
J’avais l’habitude de dire que ma famille n’avait de Sauvage que son nom. D’ailleurs, j’ai lu que Sauvage vient de sylvia, la forêt. Quand une substance, ou l’une de ces bouffées de lyrisme que me procure l’écoute à grand volume d’un morceau traitant d’amours non partagées, m’entraîne dans une épopée au cœur de moi-même, j’aime me voir comme l’arbrisseau planté à l’orée d’un bois sombre. La forêt se tient derrière moi, tandis que les minces branches qui surmontent mon tronc frêle tentent d’attraper les rayons du soleil. Je n’ai pas peur du vent, de l’automne ni du gel, mais dans mon dos cette armée silencieuse me terrorise. La survenue de l’héritage — j’en parlais comme d’un accident, l’ultime symptôme du cancer de ma mère : elle avait commencé par perdre ses cheveux, puis son utérus et ses ovaires, son estomac n’avait plus été capable d’assimiler les aliments solides, son foie avait cessé de fonctionner, ses entrailles avaient été supplantées par une sonde gastrique, sa voix s’était tue, son pouls s’était arrêté, puis son assurance-vie s’était rompue et la membrane qui la retenait dans la catégorie des propriétaires bailleurs avait cédé —, l’irruption dans ma vie de ces 160 000 euros de patrimoine n’avait nullement endurci mon écorce. J’étais plus démuni que jamais. Julien Sauvage, frissonnant, guettant le soleil. Et le soleil se cachait.
L’odeur de tabac froid me prit aux narines quand je poussai la porte de mon appartement. Sur la table du salon, trônaient une casserole de pâtes durcies et un cendrier plein. J’avais invité Hervé à dîner chez moi puis nous avions poursuivi la nuit ailleurs. Hervé était mon meilleur ami. Il revenait d’un séjour de trois mois à Harvard, où il avait initié aux mystères de la phénoménologie d’attirantes étudiantes à qui son accent français, disait-il, avait le pouvoir d’alourdir les regards et d’empourprer les joues. Hervé avait beaucoup de choses à me raconter. Il était le spécialiste des récits, j’étais celui qui écoutait. Pourtant, il s’intéressait à moi. Rien de ce qui avait compté dans mon existence ne lui était étranger. Il connaissait l’ordre de naissance de mes oncles et tantes, il tenait le journal de mes désillusions sentimentales, depuis trois ans repérait avant moi les filles qui se borneraient à me faire croire qu’elles pourraient remplacer Laura. Combien de fois l’avais-je entendu déclarer : « Laisse tomber, c’est une Pauline, tu vas être amoureux trois soirs et elle va se rendre compte avant toi que c’est un malentendu » ?
Après dîner, nous étions passés dans le Marais prendre un verre chez Salvatore, le propriétaire historique de la librairie italienne de Paris. Ce soir-là, Salvatore était mal luné, et Hervé avait saisi l’occasion pour fortifier son entreprise de sape. Pour lui, Salvatore n’était qu’un velléitaire des années de plomb qui avait profité de l’hospitalité de la France pour asseoir son petit empire de mégalomane alcoolique. Mais là où Hervé voyait de l’esbroufe, je savais que se nichait une sincérité qui faisait de Salvatore l’une des rares personnes dont la fréquentation m’apportait un bien-être dénué d’arrière-pensées. Nous avions enfilé quelques digestifs puis nous avions rejoint les amis intelligents d’Hervé dans un bar de République. Assis face à une bière éventée, j’avais écouté Pablo commenter l’hybris des jeunes djihadistes européens et une thésarde rousse affirmer dans un français bourré d’anglicismes que seule Judith Butler avait écrit des pages épistémologiquement valables sur la jouissance féminine. Quand la bande d’agrégés s’était levée pour remuer sur des tubes de R’n’b, le moment était venu de rentrer. Depuis quelques heures déjà, j’avais recommencé à guetter les femmes qui croisaient ma route. Le souvenir de Laura ne mûrissait plus en moi. Il pourrissait.
J’avais oublié mon portable à la maison, aussi la première chose que je fis en franchissant le seuil fut de me ruer dessus. Aucun texto, nulle notification Facebook, pas le moindre crush sur Tinder. Mais alors que je balayais l’habituelle moisson de spams, un mail non lu attira mon attention.
Cher Julien Sauvage,
J’ai eu votre contact par une personne qui m’a dit de vous le plus grand bien. J’aimerais que nous nous rencontrions afin que je vous entretienne d’une affaire assez urgente. Pouvez-vous m’appeler demain matin ?
Bien cordialement,
Françoise Rahmy-Cohen
Directrice générale
Éditions Franc-Barbet
15 rue Jacob
75006 Paris
01 76 98 76 25 »

Extrait
« Il se trouve que ce roman est un chef-d’œuvre. Mon grand ami le critique Fiffo m’en a parlé avant même sa sortie. À vrai dire, je l’aurais acheté sans l’avoir lu, mais j’y ai tout de même jeté un coup d’œil, un soir, et Agostino m’a tenue en éveil une grande partie de la nuit, alors que je baragouine l’italien, tout juste. Mais je ne souhaite pas vous en dire plus. Rebus (elle prononça le titre à la française, « Rébus ») appartient à ces romans aquatiques, il coule en vous comme une eau de source. »

À propos de l’auteur
Née en banlieue parisienne en 1988, Romane Lafore est éditrice et traductrice de l’italien. Belle infidèle est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Rose et Sacha, deux femmes à Kigali

Yoan Smadja nous livre avec son premier roman un témoignage très émouvant sur le génocide rwandais de 1994, tout en nous livrant les clés de cet épisode sanglant. Fort et prenant.

«C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer». Le titre de l’article de Sacha, envoyée spéciale au Rwanda, donne le ton de ce beau roman. Sa carrière de reporter de guerre, parcourant les points chauds de la planète s’arrête à Kigali. À son rédacteur en chef, elle indique que son choix est irrévocable, mais qu’elle prendrait volontiers en charge la rubrique gastronomique.
De gastronomie, il va aussi en être question dans le carnet qui va parvenir à Sacha quelque vingt ans plus tard. Accompagné d’un courrier adressé à Daniel par une certaine Rose, le texte retrace la vie et la carrière de son père, plongeur puis commis de cuisine à l’Ambassade. Pris sous son aile par le grand chef qui était alors aux fourneaux, il voit en lui son successeur. Mais la mort l’attend au coin de la rue.
Yoan Smadja a construit très habilement ce roman qui va mêler l’histoire de Rose et celle de Sacha. Deux parcours que le lecteur va découvrir en parallèle et qui vont finir par se croiser, provoquant le retour de Sacha au Rwanda. Deux destins façonnés par la folie des hommes.
La journaliste est envoyée en Afrique du Sud pour y couvrir les premières élections non raciales au suffrage universel de l’histoire du pays qui vont asseoir le pouvoir de Nelson Mandela. Peu après son arrivée, elle est victime d’un accident de voiture et va constater que les tensions restent fortes dans le pays. Après une altercation avec le chauffeur de camion, elle décide d’en savoir plus sur la société qui l’emploie et découvre que des machettes partent à destination du Rwanda. Elle va suivre cette piste et se retrouver dans un pays qui, depuis des mois on attise la haine entre Hutus et Tutsis, malgré les accords d’Arusha censés apaiser la situation. En fait, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Avec l’assassinat du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, le prétexte est tout trouvé. Les massacres et les scènes insoutenables vont secouer tout le pays devant l’indifférence de l’opinion internationale, devant la lâcheté du contingent français qui ne s’occupe que de rapatrier ses ressortissants et laissant son personnel autochtone à la merci des Hutus surexcités par leur nouveau pouvoir. C’est dans ce climat que Sacha va accepter de convoyer Daniel, qui n’a plus de nouvelles de Rose et de leur fils.
Un voyage à hauts risques, à l’issue très incertaine commence…
Yoan Smadja, qui s’appuie sur une solide documentation, retrace quelques épisodes à la limite du soutenable. Toutefois, le choix de «revivre» cette situation vingt ans après permet de mettre un peu de baume au cœur des acteurs et des lecteurs. Aussi violente, aussi dramatique, aussi inhumaine que soit cette guerre, elle doit désormais laisser la place à la vie et à une forme de résilience. Ainsi qu’à une vigilance de tous les instants.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Belfond
Roman
288 p., 17 €
EAN 9782714481009
Paru le 11/04/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda. On y évoque aussi Paris, l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe en 1994 et vingt ans plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Printemps 1994. Le pays des mille collines s’embrase. Il faut s’occuper des Tutsis avant qu’ils ne s’occupent de nous.
Rose, jeune Tutsi muette, écrit tous les jours à Daniel, son mari médecin, souvent absent. Elle lui raconte ses journées avec leur fils Joseph, lui adresse des lettres d’amour… Jusqu’au jour où écrire devient une nécessité pour se retrouver. Obligée de fuir leur maison, Rose continue de noircir les pages de son cahier dans l’espoir que Daniel puisse suivre sa trace.
Sacha est une journaliste française envoyée en Afrique du Sud pour couvrir les premières élections démocratiques post-apartheid. Par instinct, elle suit les nombreux convois de machettes qui se rendent au Rwanda. Plongée dans l’horreur et l’indicible, pour la première fois de sa vie de reporter de guerre, Sacha va poser son carnet et cesser d’écrire…
Dans ce premier roman bouleversant d’humanité, Yoan Smadja raconte le génocide des Tutsis du Rwanda à travers le regard de deux femmes éblouissantes, Rose et Sacha qui, sans le savoir, et par la seule force de leur plume, vont tisser le plus beau des liens, pour survivre à l’inhumain.

68 premières fois
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Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

Extraits
« Plus de vingt années s’étaient écoulées. Rien ne pouvait être effacé. Surtout depuis ce lundi d’avril 2017 où elle avait découvert dans sa boîte aux lettres un léger colis passé par différentes adresses avant de lui parvenir. Le nom de l’expéditeur n’était pas mentionné. Installée comme chaque matin à la terrasse du café Charlot, elle en défit l’emballage. Il contenait une enveloppe et un carnet à rabats de taille moyenne. Son cuir, noir, était de bonne facture mais sale, élimé. Par endroits, il était comme enfoncé. Sacha passa la main sur le dessus, puis sur la tranche. Compte tenu de l’usure, le carnet avait dû être manipulé des centaines, peut-être des milliers de fois. Les pages étaient d’un blanc passé, certaines étaient tachées. L’écriture était douce, aérée ; les mots avaient été tracés de manière méticuleuse, presque scolaire. C’était une succession de lettres. Elle ne comprit pas, au début.
Puis elle ouvrit à nouveau le carnet, fit défiler les feuillets. Elle sentit sa gorge se nouer, les battements de son cœur accélérer. Tourna les pages. Emplit ses narines du parfum qu’il renvoyait. Elle y distingua un léger arôme de vanille. Ou peut-être n’était-ce que son imagination ? La dernière lettre datait du printemps 1994. Du côté droit, une fleur avait été tracée dans le cuir.
Cette fleur.
Il n’y avait plus de doute. Elle avait entendu parler de ce carnet vingt ans plus tôt. Sacha saisit l’enveloppe qui l’accompagnait. Un courrier dont l’écriture était la même que celle du carnet et portant l’en-tête de l’université du Rwanda lui était adressé. Une photo en noir et blanc y était jointe.
Sacha lut le texte. Elle déposa quelques pièces sur la table pour régler son café puis remonta vers son appartement.
Elle passa un coup de fil à New York. »

« — Je sais que tu ne peux pas parler, mais pourquoi ne souris-tu pas?
J’ai esquissé quelques signes en agitant les bras: « J’aurais voulu être comme vous. » Ou du moins, c’est ce que signifiait le va-et-vient rapide de ma main entre lui et moi. Le jeune garçon a souri.
Mes poumons se sont emplis d’un air parfumé et heureux. Depuis, chaque matin et chaque soir, mes narines recherchent ce parfum précieux. Aucun son n’est sorti, mais, finalement, j’ai souri.
— Je vais te dire un secret: tes yeux parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies.
Le jeune garçon a sorti un couteau de sa poche et, en s’approchant du mur d’enceinte de la résidence, y a déposé le dessin d’une fleur.
Si même j’avais pu parler, Daniel, je ne sais ce que je t’aurais répondu ce jour-là. Aujourd’hui, alors que je me remémorais notre rencontre, j’ai regretté que mes yeux ne parviennent pas à te trouver. J’aimerais, sous le saule pleureur, qu’ils rient près de toi.
Tu me manques.
Rose »

À propos de l’auteur
Yoan Smadja a travaillé dans la collecte de fonds en faveur d’ONG. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

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Le plus fou des deux

BASSIGNAC_le-plus-fou-des-deux

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Un candidat au suicide est sauvé, puis engagé par une marionnettiste. Fascinée par sa voix, elle le fait travailler et l’intègre à son nouveau spectacle, mais au dernier moment, il s’éclipse. Elle part alors à sa recherche pour se venger de cette trahison.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Qui tire les ficelles de la marionnette?

Le nouveau roman de Sophie Bassignac tourne autour d’un couple improbable, une marionnettiste célèbre et un candidat au suicide. Avec eux, elle nous entraîne dans un roman où trahison et attachement, vengeance et amour jouent les premiers rôles.

«Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!» L’homme qui lance cette phrase à Lucie Paugham le soir du 31 décembre 2017 la laisse sidérée. Si elle décide de répondre par la fuite, c’est aussi parce qu’elle a déjà entendu cette phrase, trente ans plus tôt, prononcée par son père avant qu’il ne se pende dans son garage. Une fuite qui est une fausse sortie, car elle n’entend pas commettre deux fois la même erreur et, même si elle ne sait rien de cet inconnu, le fait entrer dans sa vie.
Marionnettiste célèbre, elle prépare un nouveau spectacle et a besoin d’un récitant et imagine déjà la voix vibrante d’Alexandre se marier à Théodora, le personnage qu’elle manipule à la perfection. Avec Clara et Paul ses habituels acolytes, un peu réticents à sa proposition, les répétitions commencent. «Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi.» Viennent alors se superposer des images de ce père qui reste un sujet tabou dans la famille. Viennent aussi des images qui disent l’usure du couple. «Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères.»
C’est dans cette ambiance que le travail se poursuit et que la tension monte au fur et à mesure que la première approche. Le drame se produit sur scène, lors du Festival international de la marionnette de Lisbonne. Alexandre lui fait faux bond au dernier moment: «Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète.»
Sophie Bassignac entraîne le lecteur derrière une Lucie assoiffée de vengeance, mais parviendra-t-elle à retrouver Alexandre? Disons simplement que l’épilogue vous réservera quelques surprises. Reste au final une réflexion sur l’art et sur la passion, sur ce que la création peut avoir d’obsessionnel et de transcendental, vous poussant quelquefois au-delà de vous-mêmes.

Le plus fou des deux
Sophie Bassignac
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709665230
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Lisbonne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusque dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que répondre à un inconnu qui vous met au défi de l’empêcher de se suicider le soir du réveillon? Qu’on va l’aider, bien sûr, à changer d’avis. Surtout si, hasard ou prédestination, vous avez déjà été confronté à la même sommation trente ans plus tôt par votre propre père…
Marionnettiste célèbre, Lucie Paugham va ainsi commettre l’imprudence de faire entrer un inconnu dans sa vie. Au risque de faire voler en éclats tout ce qu’elle a construit.
Illusion, trahison, humiliation et désir de vengeance sont au cœur de ce roman d’une noirceur jubilatoire, dressant l’autoportrait sans concession d’une artiste totale livrée à des passions qui la dépassent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Baz’Art 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog Kitty la mouette 
Blog Psych3 des livres 


Sophie Bassignac présente Le plus fou des deux © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jamais je ne serais allée voir ce blockbuster américain autrement que contrainte et forcée. Et forcée, je l’étais. Il y avait même urgence. Mon ami Dominique André avait travaillé sur les effets spéciaux de ce gadget hollywoodien et nous devions nous retrouver quelques jours plus tard à l’occasion d’un colloque. Je ne pouvais décemment pas me rendre à notre rendez-vous et lui dire que je n’avais pas encore vu Venus backwards, le film de sa vie qui, depuis deux mois, enfiévrait la capitale à la manière d’une maladie contagieuse. Par ailleurs, je me voyais mal lui servir en guise d’excuse que je ne supporte plus les foules agglutinées dans les musées, les théâtres et les cinémas. L’excuse toutefois n’aurait pas été bidon. J’ai un vrai problème avec les rendez-vous obligatoires. Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn. Ceux que mon refus de participer agace ne manquent pas de me rappeler que cette ferveur généralisée devrait me réjouir car je suis la première à en profiter. C’est vrai que je suis une artiste qui depuis des années remplit les salles de spectacles de ce public, qu’en d’autres circonstances j’évite avec soin. Pourtant, s’ils savaient combien je regrette le hasard, qui autrefois faisait s’échouer des paumés par petits groupes dans les bouis-bouis mal éclairés et mal chauffés où je me produisais avec mes marionnettes. Tout le monde pense que le succès est une valeur refuge qui, une fois obtenue, devient ce gros lot qu’on a le devoir de faire fructifier, sans se poser de question. Désormais, je laisse dire et face aux critiques, j’ai pris le parti de garder pour moi ce genre de considérations. Je n’essaie plus de faire comprendre aux gens que les sentiments ambivalents, jamais réglés, jamais apaisés, mi-passionnés, mi-haineux que l’artiste entretient avec la foule ne sont pas des états d’âme de riches.
Alors, bêtement peut-être, je ne vais plus au théâtre ni au concert, j’achète les catalogues des expositions à défaut d’y aller, et j’ai pris l’habitude de regarder les films chez moi lorsque la télévision les diffuse enfin. Je me fiche de les voir en temps réel. Au contraire. Le recul les allège des qualificatifs ronflants qui les entourent à leur sortie. Il les prive de leurs superpouvoirs et je les vois pour ce qu’ils sont, débarrassés de leur vocation à changer ma vie.
Quoi qu’il en soit, me coltiner Venus backwards était une corvée que je m’imposais par amitié pour mon vieil ami. J’avais repoussé l’épreuve pendant deux mois pour finalement décider que la séance de 18 heures, le 31 décembre, serait un pis-aller tolérable. À quelques heures du réveillon, j’avais au moins l’assurance de voir mon film dans un cinéma désert. Comme je l’avais prévu, j’étais seule dans la salle. Le chaos publicitaire interminable n’en était que plus absurde, flèches tirées dans le vide, en l’absence de cible. C’est entre deux spots hurlés pour personne, qu’une silhouette en manteau sombre a longé l’allée et s’est assise à côté de moi. D’un coup, j’ai senti mon deuxième cœur enfler et durcir. Chez moi, il se situe dans l’estomac et se réveille quand je panique. Dans la semi-obscurité et coupée du monde, j’étais de toute évidence livrée à un pervers, un avatar de ces fantasmes modernes qui pullulent dans les séries et dont habituellement je ricane.
Je ne sais toujours pas ce qui, à cet instant, m’a retenue scellée à mon siège, aux côtés de cette inquiétante présence. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec la peur m’empêchait de prendre mon manteau, mon sac et de changer de place. Un reste de bonnes manières apprises dans l’enfance, peut-être, cette politesse incorrigible qui nous oblige à donner le change, en toutes circonstances, pour éviter de blesser ceux qui nous entourent. Et puis, c’est idiot, oui c’est idiot vraiment, il portait un parfum familier qui a fonctionné comme un leurre. En ondes concentriques, ses vapeurs citronnées ont peu à peu créé une familiarité de circonstance, une bulle presque luxueuse. Le type croisait et décroisait les jambes avec lenteur. Sa respiration était légèrement sifflante. Dans mon champ de vision droit, je distinguais un profil rond, de grands yeux sombres, un front brillant et dégagé, un âge indéfinissable. De sa personne émanait une curieuse légitimité. Comme si j’étais, moi, venue me coller à lui et non l’inverse. Tout en me maintenant dans une irrésistible dépendance, ce vieux jeune homme m’ignorait royalement. Plus détendue, je me suis dit que notre duo était au fond moins absurde que deux solitudes assises à distance respectable dans une salle vide. Le film a commencé par la déflagration éblouissante d’une navette en perdition dans l’espace, emportant dans un même mouvement mon inquiétude, mes interrogations et mon voisin.
Après trente minutes d’éprouvants grands huit dans des trous noirs abyssaux, le constat était sans appel. Venus backwards était un film pour enfants, un jeu vidéo où l’histoire et les personnages tenaient lieu de faire-valoir à des effets spéciaux ahurissants. J’avais mon compte de commentaires élogieux à resservir à Dominique André. J’ai attrapé mon sac, enfilé mon manteau et, alors que je me levais pour partir, une main ferme a enserré mon avant-bras, diffusant de mon crâne à mes orteils une violente décharge d’adrénaline.
— On était bien, non? Pourquoi partez-vous?
Mon voisin me fixait en souriant.
D’un coup de coude, je me suis libérée de son étreinte. Puis d’une voix extraordinaire, profonde et théâtrale, il a crié:
— Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!
Sans blague, ce genre de choses arrive dans la vraie vie. Et dans la vraie vie, aucun écrivain, aucun cinéaste n’est là pour vous donner la marche à suivre ou vous dire s’il s’agit d’un film gore ou d’une comédie, d’un roman d’aventures ou d’une histoire sentimentale. La réalité nous les mettant rarement sous le nez quand nous en avons besoin, je manquais d’indices et donc d’à-propos. Sidérée, je suis partie en courant.
Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider cette nuit? À la manière d’un odieux attentat à l’explosif dans un magasin de jouets, la phrase de l’inconnu avait réveillé une vieille douleur et son cortège d’élancements. Sortie du cinéma, en nage et bouleversée, j’ai piétiné un moment sur le boulevard. Je n’étais plus là. Je n’étais plus à Paris le soir du réveillon, mais projetée trente ans plus tôt dans le salon familial, le 29 juin 1987.
Je me souviens de la chaleur de ce début d’été. Toutes fenêtres ouvertes pour faire des courants d’air, ma sœur et moi regardions Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Philippe de Broca, pour la dixième fois peut-être. Ce bijou oublié avait, entre autres qualités, le remarquable pouvoir de faire tenir plus d’une heure, ensemble et sans bouger, deux gamines hyperactives dans la même pièce. Prête à dégainer mon fou rire, j’attendais ma réplique préférée, celle du vieux sage chinois qui empêchait presque quotidiennement Jean-Paul Belmondo de se suicider.
Face à un panorama brumeux, et alors qu’il venait encore de lui sauver la vie, le bouddha en costume croisé lui rappelait les beautés de l’existence. « C’est inestimable la vie. Les femmes, les oiseaux, les poètes, les fruits confits », chantonnait l’Asiatique avec un accent chinois très exagéré. J’adorais cette énumération drolatique et magistrale qui cadrait à la perfection avec mes ambitieux questionnements d’adolescente. Ce soir de juin, mon père a fait irruption dans le salon un peu avant ma scène culte. Sa blouse blanche de laborantin fermée jusqu’au col, il s’est planté à côté de la télé et nous a dit en souriant :
— Qu’est-ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ?
Il a ri de cette bonne blague dont il était le seul à connaître la chute. Puis, il est resté là une minute, dansant d’un pied sur l’autre, avant de retourner s’enfermer dans son labo. Shootées par les images, nous avons pris la phrase de mon père pour une réplique du film. Mais celle-ci était bien de lui. Et c’est en sortant sa mobylette pour rejoindre sa bande sur la place que ma sœur Agnès l’a trouvé une heure plus tard, pendu dans le garage.
Je pense que j’ai supporté l’épouvantable morbidité de cette question entendue deux fois à trente ans d’intervalle, parce que je crois fermement aux coïncidences et parce qu’il n’est écrit nulle part que je ne l’entendrai pas une troisième fois, demain ou dans vingt ans. Pourtant, je dois avouer que sur le moment, les pieds serrés dans la neige fondue, j’ai ressenti un éboulement intérieur, sourd et radical. Incapable de bouger, je suis restée assise sur un banc à proximité du cinéma. Les souvenirs pleuvaient sur le boulevard, comme des feuilles mortes.
Mon père était un petit homme très brun, volubile et affairé. C’était une figure locale qui, hormis le maire, était le seul à pouvoir se vanter d’avoir marié tous les jeunes du bourg. Il avait un magasin de photo où il vendait des appareils et développait les pellicules. Il faisait également les albums de mariages dont il exposait les meilleurs clichés dans sa vitrine. Je le revois virevolter à la manière d’un photographe mondain autour de ses royautés d’un jour. Il donnait aux gens une importance qu’ils ne connaîtraient plus et rentrait de ses mariages aussi vidé qu’un comédien après les rappels. Je me demande parfois si assister chaque samedi au plus beau jour de la vie des autres ne l’avait pas à la longue bousillé.
Ma sœur et moi tergiversons depuis trente ans sur la mort de mon père. Pourtant, nous le faisons sans jamais évoquer les possibles raisons de son suicide. Je tiens à dire que je n’y suis pour rien. Ce sont Agnès et ma mère qui en ont fait un tabou, un tour de passe-passe, prodige d’illusion qui prive mon père de la responsabilité de sa disparition, exactement comme s’il était mort d’une attaque foudroyante. Pas d’autopsie, donc, et pas de douloureux arrêts sur image, de remords, de regrets, de fâcheuse culpabilité. Les circonstances, rien que les circonstances. Les détails, les horaires, la météo, le décor et rien d’autre. L’existence d’un homme s’est trouvée réduite, entre le salon et le garage, à une pièce de théâtre d’une trentaine de minutes, et cela pour toujours. J’ai accepté le deal parce qu’il en allait de la survie de ma sœur. Même si ce crapuleux vol de mémoire, ce passé escamoté par deux cinglées me révoltait. »

Extraits
« Clara, Paul et moi sommes habitués à travailler dans une atmosphère studieuse. Nous parlons peu et l’atelier est en général très silencieux. La voix vibrante d’Alexandre Lanier a tout changé. Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi. Sa respiration sifflante était entrecoupée de longs soupirs bruyants. Incapable de se faire oublier, il marchait pour réfléchir et parlait dès qu’il avait quelque chose à dire. Ça ne pouvait pas attendre. Il se libérait d’une nervosité qui le ravageait en accomplissant une multitude de gestes inutiles. »

« Tout est rentré dans l’ordre. Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères. »

« Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète. Clara et Annetta à mes trousses, je me suis mise à courir dans la petite rue qui jouxtait le théâtre. Plus en forme que moi, elles n’ont eu aucun mal à me rattraper et à m’immobiliser. »

« Sans Théodora, je n’étais plus marionnettiste, sans mon mari, je n’étais plus une femme, sans mes enfants je n’étais plus une mère. J’ai éteint mon portable. Sans téléphone, je n’étais plus personne. Je n’avais rien vu de Lisbonne mais j’étais en quelques heures devenue une machine de guerre lancée sur sa cible, Alexandre Lanier. »

« Certains êtres, une fois apparus dans notre vie, nous condamnent au manque. Même délivrée du sentiment de haine qui m’avait attachée à lui, savoir Alexandre quelque part où je n’étais pas m’était presque intolérable. Cet homme faisait désormais partie de mon existence. Je ne voulais plus le figer dans l’ambre comme l’araignée de mon cauchemar, je voulais le voir vivre, l’écouter parler, le voir marcher sur la scène, géant vacillant et vrai tragique réduit à une triste condition de perdant dans un monde qui ne prenait pas le temps de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Sophie Bassignac est l’auteur de plusieurs romans remarqués parus chez JC Lattès, dont Mer agitée à très agitée (2014), Séduire Isabelle A. (2016) et La Distance de courtoisie (2018). Le plus fou des deux est son neuvième roman. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur 

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À la demande d’un tiers

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  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
La narratrice et Suzanne, sa sœur aînée, sont orphelines. Leur mère s’est jetée d’une tour. Malgré ce drame, elles vont essayer de se construire une vie, même si ce traumatisme reste profondément ancré. Pour dénouer le vrai du faux, une longue quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma mère, ma sœur, Bambi et moi

Une mère qui se jette dans le vide et un vide qui se creuse autour de ses deux filles. Mathilde Forget nous offre un premier roman où le cocasse le dispute au tragique, où Bambi pleure et où Glenn Gould travaille sans jouer.

Mathilde Forget était jusque-là plus connue comme auteure, compositrice et interprète de chansons douces-amères (retrouvez quelques-uns de ses titres en suivant ce lien). Toutefois, après avoir suivi un master de création littéraire – comme quelques autres primo-romanciers de cette rentrée – elle a choisi de faire un détour vers le roman. Et le coup d’essai est plutôt réussi.
Dès l’exergue, la description de la scène durant laquelle Bambi apprend la mort de sa mère, le lecteur comprend que la mort et l’absence vont rôder dans ces pages où, en bonne logique les fêlures de l’enfance vont donner des adultes fêlés. D’autant plus fêlés que leur éducation protestante leur a appris qu’il n’était pas de bon ton d’exposer ses sentiments, de se plaindre.
N’ayant plus sa mère qui s’est suicidée en se jetant d’une tour, la narratrice va se tourner vers Suzanne, sa sœur aînée, persuadée que ces trois années de plus étaient garantes de décisions plus judicieuses : «Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires […] elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.»
Bien vite cependant, elle va se rendre compte que derrière les principes éducatifs et derrière les vérités «qui arrangent tout le monde», il existe une version différente qui éclaire différemment la perception que l’on peut avoir des gens ou des événements. Et si Suzanne peut se tromper, alors elle aussi peut se tromper et être trompée.
Le temps des explications est venu. Commençons par celle de Walt Disney sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés: «elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps.» Poursuivons par celle sur les causes de la mort de sa mère qu’elle trouve, après avoir entendu plusieurs diagnostics de ses médecins, en volant son dossier médical. Terminons par Suzanne qui, après des crises successives, va finir à l’asile psychiatrique.
D’un drame Mathilde Forget fait une tragi-comédie en n’hésitant pas à ajouter ici un détail incongru et là une comparaison inattendue, à jouer de références cinématographiques et de parfums d’enfance. C’est dur et doux à la fois, c’est émouvant et cocasse, c’est maîtrisé et joyeusement foutraque. C’est réussi!

À la demande d’un tiers
Mathilde Forget
Éditions Grasset
Roman
162 pages, 16 €
EAN: 9782246820475
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment du côté de la Savoie, sur la route de Genève, à Chamrousse et Contis-les-Bains et Grenoble. On y évoque aussi Lyon et Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.»
C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.
Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes: «Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas?» Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.
La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
France TV info (Laurence Houot)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Page des libraires (Delphine Olivier-Auzie, Librairie Le Pain de 4 livres, Yerres)
Blog Les livres d’Eve 
Blog Vagabondageautourdesoi 


Mathilde Forget présente À la demande d’un tiers © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Bambi ne pose pas de questions. Lorsque son père lui apprend la nouvelle, il ne pose aucune question. Pas une seule. Il ne dit rien. Bambi a cinq ans et en un petit mouvement de tête il semble avoir déjà tout compris. À l’écran, la scène dure environ sept secondes qui ont demandé une demi-journée de travail au dessinateur du film, Tyrus Wong. Bambi reste figé un instant, les yeux grands ouverts. Puis sans colère il baisse la tête, laissant ses paupières se refermer. Enfin, comme pour conclure, Bambi nous donne à voir une larme, une grosse larme recouvrant au moins le tiers de sa face. Le blanc de son œil déborde, forme une goutte qui coule le long de sa joue, s’attarde à l’angle de sa mâchoire et finit par tomber pour rejoindre les flocons de neige qui balayent l’écran. Bambi a compris.
Et ça ne lui a demandé qu’une demi-journée.

Suzanne pose ses mains sur mes bras. Autour de mes biceps, elles forment deux brassards moites. La chaleur de sa peau saisit la mienne et pour garder l’équilibre, je m’agrippe à ses coudes. Nos quatre bras forment deux chaînes solides, une chorégraphie contemporaine. Suzanne me surprend par sa force. Enfants, nos combats ne duraient jamais très longtemps car le moindre assaut de ma part se révélait toujours trop brutal pour elle. Suzanne n’aimait pas la bagarre. J’étais ennuyée par sa douceur. Maintenant que nous sommes grandes, bien plus grandes, elle semble enfin une adversaire à ma taille.
Je me demande si les voisins d’en face nous observent en cachette. Ils pourraient facilement profiter du spectacle car nous sommes placées juste devant la fenêtre, restée ouverte toute la nuit. L’été a commencé. J’habite un studio au quatrième étage, ma rue est une impasse de pavés, de plantes approximatives et de morceaux de vélos. Je suppose que mes voisins dorment encore car le jour se lève à peine.
Suzanne est maintenant assise sur le lit, je suis debout face à elle. Je pousse sur ses bras pour la faire basculer en arrière. J’improvise. Elle se redresse et m’oblige à reculer. Sa force continue de me surprendre. Un pas à droite vers la fenêtre, un pas à gauche vers les couteaux de cuisine. Le seul qui coupe vraiment est bleu avec une lame blanche. Nos pieds entrent en scène, nos bustes s’alignent. On tourne sur nous-mêmes. Je repense à La Dame aux camélias que j’ai vu à l’Opéra de Paris. Au début du dernier acte, l’articulation d’un des danseurs avait craqué. Dans le public, quelques personnes s’étaient regardées, embarrassées par ce qu’elles venaient d’entendre. En une fraction de seconde, ce minuscule bruit remettait en cause à lui seul la réussite de tout le ballet. Genou cruel. Je me souviens aussi des cuisses musclées, arrondies comme des collines. Je sens les miennes se tendre sous la pression des déplacements de Suzanne. Mais malgré mes efforts je doute qu’elles ressemblent à celles des danseurs de l’Opéra de Paris.
Je perds du terrain. On se rapproche de la fenêtre et je sens que ce n’est pas dans mon intérêt. C’est le final souhaité par Suzanne. Je me place derrière elle et, avec mon bras gauche, j’encercle son buste pour attraper son poignet droit. En la maintenant contre moi, je me rapproche de la porte d’entrée derrière laquelle j’entends frapper: «Madame? Madame vous êtes là? Ouvrez la porte Madame.» Suzanne m’empêche d’ouvrir. Il fallait donc que j’arrive à la neutraliser d’une seule main pour pouvoir ouvrir la porte, à garder un œil sur le couteau bleu en restant loin de la fenêtre ouverte, tout en ayant l’air la plus saine d’esprit possible pour ne pas risquer de me faire embarquer à sa place. Le jeu était complexe et l’enjeu de taille. Je serre davantage mon bras autour de sa taille. Je constate, à la fois flattée et déçue, que je reste la plus forte. Je parviens à tirer la porte. Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser. Avant de leur ouvrir, j’étais effrayée à l’idée que Suzanne ne profite de la situation confuse pour m’accuser de l’avoir attaquée. Et plus je me serais défendue, plus j’aurais été suspecte et suspectée – Suzanne a toujours été meilleure comédienne que moi.
– C’est vous qui avez appelé? Vous êtes la sœur?
Entre le buste d’un pompier et l’épaule d’un autre, le regard de ma sœur. Rempli d’une force qui, malgré les apparences, lui donne plus de puissance que les trois uniformes penchés au-dessus d’elle pour la maintenir sur mon lit.
– Vous êtes la sœur?
– Oui, la petite.
Avant de rejoindre Suzanne aux urgences, j’ai pris le temps de faire mon lit et de passer le balai sur mon lino. Je m’inquiète quant à la gestion de mes priorités. Les voisins d’en face ont enfin ouvert leurs rideaux. Sur le chemin qui mène à l’hôpital, je m’attarde devant une caserne, espérant qu’un pompier me donne des nouvelles de ma sœur. En relevant la tête, j’aperçois une bannière en toile blanche qui flotte au-dessus de l’entrée: BAL DES POMPIERS 20 H.

Extraits
« Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.
Pour certaines choses, partager nous arrangeait bien. Comme les tâches ménagères, parce qu’à deux ça va plus vite.
Mais lorsqu’il y avait un choix à faire, j’étais toujours persuadée qu’il y en avait un bon et un mauvais. Une meilleure place, une meilleure serviette de bain, et même une meilleure gomme dans un lot de gommes identiques. Quand on est enfant, les mauvais choix ressemblent à un chocolat avec de l’alcool à l’intérieur. Rapidement j’ai décidé que le meilleur choix à faire était celui de Suzanne. Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires, elle avait trois ans de plus que moi, elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.
Quand on me demande ce que je veux, je réponds souvent: « Et toi? » »

« L’explication donnée par Walt Disney lui-même sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés est qu’elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps. »

À propos de l’auteur
Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson Le sentiment et les forêts. Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. (Source : Livres Hebdo)

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Se taire

PINGEOT_se_taire
  RL_automne-2019

En deux mots:
Mathilde Léger, fille de bonne famille, est violée par un Prix Nobel de la paix. La jeune photographe ne veut toutefois pas faire de vagues et décide de se taire. Soutenue par sa sœur Clémentine, elle va essayer de se reconstruire et, lorsqu’elle rencontre Fouad, envisage de tirer un trait sur cette douloureuse épreuve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

#Metoo, mission ou démission?

En imaginant une fille de bonne famille se faire violer par un Prix Nobel de la paix, Mazarine Pingeot entend montre dans un roman éclairant qu’il est difficile de lutter contre «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»

Commençons par évacuer cette polémique que la presse people s’est empressée de relayer. Il faudrait voir dans ce roman l’histoire de Pascale Mitterrand, la petite fille de l’ancien président. Elle serait l’auteur de la plainte à l’encontre de Nicolas Hulot et les faits relatés par Mazarine Pingeot seraient inspirés par ce qu’elle a vécu. Outre le fait que la romancière et son éditrice rejettent ces allégations, il faut une fois encore dénoncer un faux procès et laisser aux romanciers leur liberté, le droit de s’inspirer de témoignages et de faits divers pour construire une œuvre de fiction plausible, réaliste.
Le personnage de Mathilde Léger, jeune fille de vingt ans, est au cœur du roman. Fille «du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France» et d’une intellectuelle féministe, petite-fille d’un écrivain membre de l’Académie française et également conscience morale du pays, elle a choisi d’être photographe. Parmi ses premiers mandats, elle se voit confier la réalisation d’une série de portraits du Prince de T., Prix Nobel de la paix qui vient de perdre sa fille. Dès les premières minutes du rendez-vous, elle sent que le regard du «grand homme» est bizarre, mais reste fixée sur le travail qu’elle a à faire. C’est alors que les choses dérapent : «Il prend mon visage dans sa main, le serre, […] il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement […] il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. […] il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »
Malgré le choc et la sidération, Mathilde fait les photos qu’elle était venue réaliser et qui bientôt paraîtront en une du magazine qui l’a engagée et qui lui vaudront de vivres félicitations. Mais pour la jeune fille, ces clichés seront d’abord une marque d’infamie et le douloureux rappel d’une scène qu’elle veut oublier. Parce qu’elle a «été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris.»
Car ici, contrairement au roman de Karine Tuil qui aborde aussi la question du viol et de ses conséquences, il n’est pas question de porter plainte. Le premier réflexe de la jeune fille, c’est de nier la chose, de laisser le silence recouvrir la chose: «Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.»
Mazarine Pingeot montre fort bien combien il est difficile de vivre avec une telle épreuve. Car on ne se sent pas seulement souillée, on se sent aussi responsable…
«Depuis le Nobel, tout chez moi est coupable, le corps, le manque d’appétit, la fatigue, encore elle, demeurer auprès des miens, les quitter, l’approche de la nuit, le réveil. Les mots comme le silence. Tout s’équivaut, la valeur a failli. Son idée même. C’est dire. Et moi qui préférais l’image, ça me semblait plus vrai, plus fort. Je me raccroche aux mots que je ne dis pas. Je n’ai plus aucune confiance ni dans les formes ni dans les couleurs. Je n’ai plus confiance en ce que je vois.»
Au poids pesant d’une famille qui refuse le scandale vient s’ajouter «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»
Seule Clémentine, la sœur de Mathilde, lui prête une oreille attentive, compréhensive, essayant de la soutenir, de lui changer les idées, de faire que le mal passe.
Sa rencontre avec Fouad marquera-t-elle la fin du traumatisme? Maintenant qu’elle a trouvé un homme avec lequel elle n’éprouve pas de crainte, avec lequel elle a envie de se construire un avenir, avec lequel elle se confie. Et qui l’encourage, bien des mois plus tard, à porter plainte.
Le fera-t-elle? Sera-t-elle prête à accepter le procès? À reprendre cette histoire douloureuse? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman, aussi surprenante que réussie.

Se taire
Mazarine Pingeot
Éditions Julliard
Roman
288 p., 19 €
EAN 97822600p53255
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et aux environs.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec pour seule expérience ses vingt ans et son talent de photographe, Mathilde est envoyée par un grand magazine chez une sommité du monde politique, récemment couronnée du prix Nobel de la paix. Quand l’homme, à la stature et à la personnalité imposantes, s’approche d’elle avec de tout autres intentions que celle de poser devant son appareil, Mathilde est tétanisée, incapable de réagir. Des années plus tard, une nouvelle épreuve la renvoie à cet épisode de son passé, exigeant d’elle qu’elle apprenne une fois pour toutes à dire non.
Dans ce roman sombre et puissant, tendu comme un thriller, Mazarine Pingeot continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : le poids du secret, le scandale, l’opposition entre les valeurs familiales et individuelles… En mettant en miroir deux instantanés de la vie d’une femme contrainte au silence par son éducation et son milieu, elle démonte les mécanismes psychologiques de répétition et de domination, en même temps qu’elle construit une intrigue passionnante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Paris Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Karine Tuil et Mazarine Pingeot)
Madame Figaro (Marie Huret)
La libre Belgique (Geneviève Simon)
Europe 1 (Nicolas Poincaré reçoit Mazarine Pingeot – podcast)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été les victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic, les temps s’affolaient et se court-circuitaient, on pouvait se poser des questions légitimes sur la notion de changement et sur la croyance collective qu’un cri de colère se transformerait en progrès social –, des hommes étaient accusés publiquement, on facilitait les dépôts de plainte, et même les délations. Les journalistes étaient à l’affût de scoops, de cette façon, deux d’entre eux allèrent fouiller dans les commissariats. Il ne leur fallut sans doute pas longtemps pour exhumer de vieilles mains courantes frappées par la prescription, mais qui contenaient des trésors…
Tout commença par un flash d’information: un personnage haut placé était accusé d’agression sexuelle. Il n’était ni le premier ni le dernier, ce type de nouvelle devenait monnaie courante. Il suffisait ensuite de jouer aux devinettes et d’accoler des noms. Ça allait du plus vraisemblable au plus farfelu, la vraisemblance tenant à la notoriété et à la respectabilité de l’homme en question. Les bons pères de famille pouvaient trembler, plus ils affichaient de vertu, plus dure serait la chute. On traquait indifféremment les cavaleurs et les curés défroqués, nul n’échapperait à la chasse à l’homme, puisque l’homme, potentiellement, était une bête de proie. Des affiches dans le métro montraient des femmes apeurées, s’accrochant à la barre métallique de la rame, tandis qu’un requin, un ours ou un loup rôdait, s’approchant dangereusement. Ces espèces en voie de disparition étaient censées représenter la plus mauvaise part de l’homme, voire son être profond. Au-delà de leur caractère illisible, ces affiches avaient suscité l’indignation des défenseurs des animaux. Comment pouvait-on comparer un être humain à un animal dont la nature était de chasser ? Certes l’homme s’était « humanisé » précisément en dépassant et en niant sa nature, mais ces pauvres bêtes, exterminées par la seule espèce qui conservait le monopole de la violence légitime, étaient innocentes. Les antispécistes furent à deux doigts de manifester, mêlant leurs voix à celles des féministes, plus promptes à s’insulter entre elles qu’à élaborer un plan de lutte commun. Les hommes se terraient, leur parole n’était plus audible, à moins qu’ils se fassent les porte-parole d’un féminisme militant, et se montrent prêts à offrir en expiation leurs testicules sur un plateau d’argent. La guerre des sexes battait son plein, dévoilant un marché au développement exponentiel, dont la presse écrite entendait bien profiter, elle qui vivait aussi ses derniers moments. Le journalisme avait abandonné sur le champ de bataille sa déontologie, l’heure était à l’hallali, on cherchait les coupables avec des piques, sur lesquelles, à l’instar des sans-culottes, on aurait volontiers planté des parties génitales sanguinolentes afin de les exposer à la vindicte populaire.
En réalité, le problème était d’ordre politique, il s’agissait ni plus ni moins d’une question de domination, mais le temps médiatique n’avait pas le loisir de creuser, il lui fallait des coupables et des victimes, ce qui signifiait alors : des noms. Non pas des catégories, des entités conceptuelles, des classes, des caractères, des appartenances, mais bien des noms : il fallait que la victime ait un visage et un corps, une histoire singulière, pour qu’on l’imagine au moment où sa vie avait basculé. On voulait des récits, on voulait des voix, on voulait des visages, de préférence attrayants. Raison pour laquelle les actrices firent sensation. Elles étaient belles, toujours parfaitement vêtues, elles avaient nécessairement souffert du regard des hommes puisque le système les contraignait à se faire objet du désir pour devenir sujet économique. Elles avaient dû plaire, et d’abord à leur producteur. Il avait l’argent, elles la chair. La transaction était facile à imaginer. Leur indignation et l’avalanche de dénonciations qui s’ensuivit permirent que s’ouvre le dossier du harcèlement sexuel. Ces femmes inventèrent de nouveaux modes de résistance : le choix de la couleur de leurs robes, le port de broches identiques. Elles parlèrent à des magazines, coiffées et maquillées par de grandes marques pour l’occasion. Puis, des victimes – on avait fait le tour des actrices, et les caissières intéressaient moins – on passa aux bourreaux: il fallait là encore des noms et des visages, non pas des types sociologiques, ni des représentants de la classe dominante, mais des gens qu’on connaissait. Si l’on pouvait éviter qu’ils soient par ailleurs stigmatisés par leur couleur de peau, histoire de conjurer tout amalgame raciste, c’était plus confortable : on choisissait l’option « Blanc à fort pouvoir d’achat », si possible en vue dans le milieu politique. Un sportif pouvait aussi faire l’affaire, mais ces pauvres gars qui n’avaient pas fait d’études et qui passaient du statut de prolétaire des cités à celui de milliardaire, avant d’avoir pu vivre une enfance, on le leur pardonnait. Ou on s’en fichait, ce n’étaient que des footballeurs, après tout, ils gagnaient trop d’argent, mais ils pensaient avec leurs pieds, pas étonnant qu’ils agressent des femmes tout en les payant. Si ces hommes étaient d’origine étrangère, les camps se divisaient : la droite soupirait, c’était dans l’ordre des choses, la violence était constitutive de l’éducation, le machisme inhérent à la culture, et la haine des femmes inscrite dans le code génétique ; pour la gauche, le bourreau pouvait éventuellement devenir victime, avoir subi la ségrégation donnant quelque raison de se venger, s’il ne gagnait pas sa vie, ce n’était pas un harceleur, mais un pauvre type auquel la chance n’avait pas souri, grandi dans un «quartier», maltraité par l’Éducation nationale, refoulé des entretiens d’embauche à cause de son patronyme… Celui-là ne faisait que suivre la pente du déterminisme social, le harcèlement devenait fait divers, soudain relégué à la rubrique « chiens écrasés », les pages « société » les acceptant de mauvaise grâce, ou à la condition qu’il s’agisse d’une tournante dont une victime plus à plaindre encore aurait fait les frais. Ces prises-là n’intéressaient pas.
On avait bien épinglé un célèbre prédicateur à tendance islamiste radicale qui avait « évangélisé » des âmes incertaines dans les caves des banlieues tout en tenant un discours policé sur les plateaux de télévision. Le cas était délicat, les journaux qui s’en emparèrent furent traités de «racistes», un comité de soutien de gens de gauche, mais pas antisémites précisèrent-ils aussitôt, se forma dans l’heure même, hurlant au complot. L’idéologue représentait la face lumineuse d’un islam qu’on se devait d’aimer, de chérir pour manifester l’ouverture des esprits à la différence, à toutes les différences, sachant mal évaluer les excès de différence quand celle-ci tuait, et si un excès participait de la différence, ou la discréditait. Les théories demeuraient floues sur la question, on tolérait le voile car rien n’était pire que la stigmatisation, quant aux femmes voilées elles-mêmes, cela ne relevait-il pas de leur choix, et du prérequis minimal de la démocratie que de les écouter? Si elles avaient envie de se couper les mains ou de s’auto-lapider, qui étions-nous pour le leur interdire? Le relativisme des valeurs, voilà les forces du progrès, qui pourtant heurtaient de plein fouet la revendication de ces autres femmes de ne plus être violées impunément. Au nom du relativisme, néanmoins, on pouvait accepter que le prédicateur, bel homme et beau parleur, en qui on avait mis toute sa confiance, eût quelque peu défloré des vierges mineures auxquelles on avait oublié de demander leur consentement. Consentir à porter le voile, oui, mais à se faire pénétrer par un ayatollah du puritanisme, cela n’était pas nécessaire. Au moins le relativisme était-il cohérent avec son principe même. »

Extraits
« Il prend mon visage dans sa main, le serre, je me dis que peut-être je ressemble à l’enfant pendue, avant la corde, peut-être est-il traversé par une douleur qui le laisse coi, et je pense à son pan de chemise, le pauvre, il ne sait pas, peut-être qu’il faudrait… Mais il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement, je ne vois plus la fleur, j’essaie bien d’accrocher mon regard, mais je ne vois plus la fleur, il est trop près, ça bloque la vision, mais ça n’empêche pas d’imaginer, je vois la chambre d’amis dans la maison de la Drôme, et la fois où grand-mère m’a autorisée à y dormir, seulement pour voir, seulement pour jouer à « l’ami », seulement pour sentir la maison en étranger et la rencontrer d’une certaine manière, la rencontrer, ma maison de famille, observer les murs, les tapis, les papiers peints, comme s’ils étaient nouveaux, attachés à aucun souvenir, à aucune personne, complètement débarrassés de moi. Il me susurre des mots qui sont comme des pulsions, des mots sales, il veut que je le suce, tout de suite, il est impérieux, mais je suis en train de découvrir ma maison, j’arpente les pièces, et je sens leur odeur, je voudrais aller me coucher maintenant, alors il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. Je n’en sais rien, à peine le temps d’ouvrir la porte du couloir et de la refermer, car de nouveau je suis dans la chambre d’amis, la mienne et pas la mienne, le papier peint aux rayures vertes, que j’observe puisque ma vue s’est dégagée. Il s’est agenouillé devant le lit, et baise mes pieds, mes jambes, je le sais au bruit, je ne sens rien, il pleure maintenant, il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »

« Le silence ne viendra pas après, le silence appartient au bureau, à la maison, comme ses fenêtres et sa porte. Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris. »

« Alors je balance tout, le Nobel, la voix gonflée de désir, et moi qui ne sais pas quoi faire, s’il faut obéir parce que c’est le Nobel, «un homme bien», le premier sujet qu’on me donne, il ne faut pas gâcher la fête, et si je me trompais, si c’était moi qui me faisais des idées, si ma peur prenait le dessus, parce que la peur habite les filles depuis la nuit des temps, parce que la peur est parfois la seule grille de lecture des filles qui passent à côté de sacrées expériences, parce que la peur dicte aux filles que tout est sexuel, alors qu’en réalité…, mais non, la peur disait vrai; tout est sexuel ET tout est politique, n’est-ce pas, bien sûr il voulait me sauter, il voulait sauter la fille et la petite-fille de. La fille de l’image. »

À propos de l’auteur
Romancière et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes et Magda. (Source : Éditions Julliard)

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Mangoustan

GIUDICE_mangoustan
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Mélania a quelques soucis avec Donald Trump, Irina avec Édouard et Laure avec Philippe. Des épouses considérées par leurs époux respectifs comme un bien chèrement acquis et qui n’entendent plus jouer les potiches. La tempête s’annonce forte!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mélania, Irina et Laure se rebiffent

Il fallait oser faire de Mélania Trump un personnage de roman. Pour son premier roman Rocco Giudice réussit ce pari et nous offre un brûlot féministe que les hommes seraient bien avisés de lire aussi!

Trois histoires, trois femmes, et des épisodes successifs les mettant en scène, l’une après l’autre. À l’image du cyclone tropical annoncé et joliment appelé «Mangoustan», Rocco Giudice va faire avancer son récit en cercle concentrique, comme des ondes qui se rapprochent au fur et à mesure de leur point d’impact, à Hong Kong, où les destins de Mélania, Irina et Laure vont finir par se croiser. Pourtant les chances étaient infimes pour que l’épouse du Président des États-Unis croise un ex-mannequin ukrainien et une suissesse en pleine crise conjugale. Mais n’anticipons pas et faisons plus ample connaissance avec les trois personnages au centre de ce roman.
Tout commence à Tel-Aviv, lorsque Mélania refuse ostensiblement la main de son Donald à la descente de Air Force One, provoquant un déferlement de commentaires sur les réseaux sociaux jusque-là plutôt prisés par le président. Est-il nécessaire d’ajouter que les épisodes mettant en scène la première dame sont authentiques et démontrent un vrai travail de documentation.
Après Israël, nous arrivons en Suisse où on sent aussi une tension entre Irina, agacée d’être appelée Irène par son époux Édouard. Une goutte d’eau qui fait déborder un vase que l’on imagine déjà bien chargé. C’est lors d’un voyage en Ukraine que le couple s’est formé. Irina, qui s’appelait en fait Natalia – Nacha pour ses intimes – a pris ce nom lorsqu’elle a commencé une carrière de mannequin.
C’est à Singapour que nous allons croiser un troisième couple, formé par Laure et Philippe. Là encore, l’usure de la vie commune – après 35 ans de mariage – va entraîner une douloureuse rupture. Ils vont toutefois céder à leurs enfants Armand et Sylvie, qui leur demandent de «faire semblant» pour la veillée de Noël qui rassemble la famille tous les ans en Suisse.
Melania n’est plus décidée à supporter toutes les incartades de Donald. L’affaire Stormy Bugsy la fait sortir de ses gonds et Stephanie, son attachée de presse est chargée de gérer sa communication via des tweets sibyllins, mais faciles à décoder. Pendant ce temps Laure déprime à Vésenaz et du côté de Megève Irina décide que son bout de chemin avec Christian doit s’arrêter.
Dans les chapitres suivants, on suivra Laure dans sa recherche d’emploi, Mélania lors d’une visite d’un centre d’accueil pour enfants de migrants au Texas et les préparatifs d’Irina pour son voyage à Hong Kong.
Laure, a accepté l’invitation de sa sœur Isabelle à l’accompagner là-bas pour un salon professionnel et Mélania prend aussi la direction de la Chine pour un congrès.
Elle va maintenir sa participation, même si on lui annonce durant le vol qu’un cyclone tropical devrait frapper Hong Kong.
Rocco Giudice va faire de Mangoustan, la reine des tempêtes, le symbole de ces crises conjugales. À la manière du typhon, elles vont balayer les mufles, écraser les paternalistes, annihiler les égoïstes, quitte à provoquer quelques dégâts.
On s’amuse beaucoup dans ce roman improbable où tout s’emboîte pourtant parfaitement et on est emporté par cette volonté farouche. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir !

Mangoustan
Rocco Giudice
Allary Éditions
Premier roman
190 p., 17,90 €
EAN 9782370732941
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur toute la planète, à Washington, New York et à Mar-a-Lago
Au Texas, à Novo Mesto Kiev et Yahotin, à Megève, Ibiza, Rome, Londres, à Bali, aux Philippines et à Hong Kong, à Genève, Saint-Prex et  Vésenaz.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Melania est mariée à un Priape raciste et misogyne devenu président des États-Unis, Irina à un publicitaire condescendant, Laure à un homme sans goût ni saveur qui la quitte pour la femme de ménage après trente ans de vie commune.
Elles ne se connaissent pas mais ont tant de choses en commun. Une volonté de fer pour s’émanciper de leur mari dominateur. Un sens de l’humour vif et piquant.
Mais ce qui les lie par-dessus tout, c’est un typhon qui répond au doux nom de Mangoustan. Et qui s’apprête à balayer Hong Kong le week-end où elles s’y trouvent toutes les trois.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Les lectures d’Antigone

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Super-typhon, subst. masc. : Cyclone tropical qui débute par le battement d’ailes d’un papillon et provoque, par effet boule de neige, de grands bouleversements. Syn. ouragan, tornade. Voyez ! Ça n’a l’air de rien, mais c’est un typhon qui se prépare!

Tel-Aviv
Il fait une chaleur de bœuf sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, ce jour de mai 2017. Au bout d’un tapis carmin interminable, l’avion présidentiel américain semble relié à un long cathéter. Au pied de l’escalier d’accès, des représentants de l’État israélien, pour qui le temps se fait long, patientent en piétinant. Les corps se balancent comme des roseaux au vent. Benyamin est prêt. Son regard va et vient entre le tarmac et la porte du Boeing 747. « Mais putain ! Qu’est-ce qu’il fout ? se demande-t-il. On a l’air de crétins ! » Le Premier ministre israélien porte à son nez un mouchoir et souffle dedans. Les cuivres d’une fanfare militaire lancent dans l’air chaud des accords de parade. « S’il ne sort pas bientôt, le sable du Néguev aura raison des flûtes et des tubas. » La fille du Président américain, accompagnée de son mari, débarque par l’arrière tandis qu’on s’agite à l’entrée du jumbo-jet. En haut de l’escalier, le père apparaît enfin, le veston déboutonné, une cravate bicolore raide comme un fil à plomb et les cheveux brillants comme la Toison d’or. Sa chevelure flamboie littéralement. Est-ce pour cela que Melania, sa femme, protège ses pupilles derrière des verres fumés ? Il agite un bras en guise de salut, descend les marches feutrées et s’adonne aux poignées de mains qui s’imposent mais qu’il abhorre : « Bordel, je déteste ça ! Toucher des peaux molles, embrasser des joues flasques, ça me dégoûte. Si seulement je pouvais porter des gants, ces gants jetables en latex. » Le premier sur son chemin est le chef du protocole, suivi du président de l’État d’Israël et de sa femme. Benyamin est en quatrième position. « C’est vrai ce qu’on dit, constate le Premier ministre, il scotche ses cravates à sa chemise. » Son regard amusé s’attarde sur le nombril de son hôte tandis que le Yankee serre quelques pognes et tapote une épaule. Puis vient son tour :
– Tu y es arrivé, vieux lascar ! Président des États-Unis d’Amérique. Tu l’as mis bien profond à ces Démocrates de mon cul, hein ?
– Et à une foutue bonne partie des Républicains aussi, Benji.
– Je te présente ma femme, Donald.
– Oh, comme moi ?
Personne ne sait s’il blague. On se claque une bise, on se tient par les coudes et on se réjouit comme des farfadets autour d’un feu. Melania, elle, se tient en retrait. Toute de blanc vêtue, droite comme un passe-lacet, elle poireaute à côté des trois larrons. Lorsqu’elle voudra embrasser la femme du ministre, elle devra d’abord libérer ses doigts de la paume insistante d’un Benji frétillant.
– Elle pourrait quand même retirer ses lunettes, glisse-t-il à son épouse en reniflant.
– Tu es vexé parce qu’elle ne t’a pas calculé, grince-t-elle en retour, les pouces en l’air vers la Première dame.
L’incident advient après les discours de bienvenue et les allocutions de remerciements. Au moment où le couple présidentiel quitte les abords de l’estrade montée sur la piste, l’improbable se produit. Un détail à l’encontre de tout protocole, une fraction de seconde, et l’annonce, déjà, d’un bouleversement à venir. L’effet papillon, qu’ils disent. Ce jour-là, des millions de téléspectateurs à travers le globe voient Melania rejeter d’un geste sec la main tendue par son mari de président. »

Extraits
« – Ce n’est pas Irène, s’agace-t-elle, c’est Irina.
– Mais enfin, c’est pareil !
– Non, ce n’est pas pareil. Cesse de franciser mon nom chaque fois que tu me présentes à quelqu’un.
La salle de bains est l’endroit idéal pour les mises au point du matin. Irina se lève toujours en premier. Elle prend sa douche debout dans la baignoire et laisse ensuite couler l’eau pour le bain d’Édouard. Celui-là, qu’aucune occupation ne pousse hors du lit avant huit heures, se glisse sous la mousse quinze minutes avant qu’Irina ne quitte la maison.
– Si ça te gêne que je sois ukrainienne, trouves-en une qui soit d’ici, dit-elle en posant une noisette de crème sur son visage. Tu n’as que l’embarras du choix ; Marie-Christine, Françoise, Isabelle, c’est nettement plus rive gauche qu’Irina.
– Passe-moi la mousse à raser, lapin.
– On croirait que tu cherches à dissimuler mes origines. C’est humiliant et inutile ! Tu imagines bien que je ne trompe personne ; j’ai, comme qui dirait, un léger accent !
– Tout à fait charmant, par ailleurs.
Édouard, élégance ou lâcheté, avait pour habitude de fuir les conflits et redoutait la gravité presque autant que les voyages en seconde classe.
– Il faut qu’on parle de l’extension de la boutique. On déjeune ensemble ? demande Irina.
– On peut tout à fait déjeuner ensemble. Je passerai te prendre vers treize heures.
– Pourra-t-on parler de ce projet ?
– Je croyais que ta question portait sur le déjeuner seulement.
– Tu m’agaces, Édouard ! Je ne comprends pas que tu ne me soutiennes pas davantage. On est ensemble pour quoi, sinon ?
– Tu te le demandes vraiment ?
– Dans un couple, chacun est en droit d’attendre que l’autre l’accompagne dans ses projets. Tu n’étais pas aussi égoïste avec ton ex-femme ! »

« On ne quitte pas une femme sans raison. Pourtant il avait balancé : « Je n’ai rien à te reprocher, Laure. » Puis il avait ajouté : « Essayons de faire cela dignement, tu veux bien ? » Où allait-elle en trouver de la dignité à cette heure pitoyable de son existence ? Sa joie s’était effondrée sur elle-même. Elle était mortifiée. À cinquante-cinq ans, voilà qu’elle pleurait à nouveau comme une gamine. Si les enfants voyaient cela, ils la trouveraient pathétique, c’est sûr ! « À ton âge, on n’a pas le droit de se laisser aller comme ça. » Elle reniflait. Ses pores exhalaient, pensait-elle, une odeur de pitié.
« Mettre autant de soin à se séparer qu’à se séduire, pérorait-il devant ses amis, un Churchill coincé entre ses dents, est une élégance élémentaire. »
Pour la larguer, il avait attendu que la cadette ait, comme son frère quelque temps avant elle, définitivement quitté le foyer. Tuer la mère, oui, mais pas devant les enfants ; question d’élégance.
Elle avait pris un sacré coup de massue sur le front ; trente-cinq ans de vie avec lui, dont dix à Singapour où elle l’avait suivi. « Je fais quoi maintenant ? Je suis devenue femme avec lui, mère avec lui, je ne connais que lui.  » »

« Face à ses écrans, Wei de l’observatoire météorologique de Hong Kong est formel : le cyclone tropical qui s’est formé au large des côtes philippines se dirige tout droit sur la ville. Dans quatre jours, s’il ne dévie pas de sa trajectoire, il balaiera l’île avec des vents de plus de 200 km/h. Ce n’est, ni plus ni moins, que le plus puissant typhon mesuré depuis 1946. Pendant plusieurs jours, des masses d’air chaud se sont élevées au-dessus de la mer, créant de profondes dépressions. À une quinzaine de kilomètres de hauteur, l’air refroidit, descend en s’enroulant autour de la colonne d’air chaud. Tous les éléments sont réunis pour la formation de ce cyclone titanesque : une fois le moteur lancé, la rotation de la Terre entraîne les vents dans une ronde pareille à ces toupies à tige pour enfants qu’un bras céleste actionnerait avec véhémence. Pendant sept jours, la toupie ne s’arrêtera plus. Quand les dieux ennuyés iront jouer ailleurs, l’œil du succube se sera fracassé sur la terre. D’ici là, la tôle sifflera, les bâches s’envoleront et la pluie contrariée filera à l’horizontale. Les grues tourneront comme des girouettes sur les toits de la ville, les arbres plieront et les rivières bondiront hors de leur lit. Les édifices tangueront, les portes danseront dans leurs gonds et les vitres éclateront. »

À propos de l’auteur
Né en 1982 d’un père italien et d’une mère espagnole, Rocco Giudice vit entre Hong Kong et Genève. Mangoustan est son premier roman. (Source : Allary Éditions)

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Une fille sans histoire

RIVIERE_une_fille_sans_histoire
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Adèle aime secrètement Matteo, le jeune homme qui fréquente le bar où elle travaillait. Quand elle découvre qu’il est l’une des victimes des attentats de Paris, elle se fait passer pour sa petite amie. Un rôle qu’elle ne va dès lors plus cesser d’enrichir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans le rôle de la victime collatérale

Pour son premier roman Constance Rivière s’est mis dans la peau d’une jeune fille qui endosse le rôle de la petite amie d’une victime des attentats de Paris. La mécanique infernale est lancée…

Nous sommes à Paris le 13 novembre 2015. C’est ce jour qu’un groupe de terroristes choisit pour frapper et laisser planer la peur sur la ville. D’abord incrédule, Adèle se terre chez elle en entendant les sirènes et les cris qui montent jusque chez elle. Comme beaucoup d’habitants de la capitale, elle reste sidérée devant sa télévision. «Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs.»
Quel instinct la pousse alors à se rendre à l’École militaire où sont accueillies les familles des victimes? Le besoin de monter sa compassion? Celui de secourir une mère en détresse? Difficile à dire. Toujours est-il qu’Adèle se présente comme la «petite amie» de Mattéo et qu’elle est prise en charge par la cellule d’aide psychologique. Que Saïd l’encourage à mettre des mots sur sa douleur, de raconter son histoire. Si elle ne se rend pas compte que son mensonge initial va l’entraîner dans une spirale infernale, elle se complaît dans ce rôle de victime. Tombe dans les bras des parents de Matteo et décide de les prendre sous son aile.
L’un des atouts de ce roman tient à sa construction polyphonique. Constance Rivière donne en effet tour à tour la parole aux différents protagonistes, ce qui permet au lecteur d’appréhender cette supercherie sous des aspects bien différents suivant qu’il s’agisse de la version d’Adèle, de Saïd, de la mère de Matteo ou encore de Thomas, le camarade de Matteo aux beaux-arts. Chacun portant à sa manière une pièce du puzzle, chacun vivant une réalité différente.
Les heures puis les jours passent, offrant à Adèle l’occasion d’enrichir son scénario pour le rendre plus crédible, de parler des victimes qu’elle a accueillies, de sa relation avec Matteo. Après avoir accueilli les parents de Matteo chez elle, avoir suivi sa dépouille jusqu’à Rome où ont lieu les funérailles, elle s’occupe des formalités administratives et de l’appartement qu’il occupait, raconte son histoire aux médias et devient l’une des porte-parole de l’association des victimes. En fait, « plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.»
À l’image de Blandine Rinkel avec Le nom secret des choses, les ressorts du mensonge et de la mystification sont ici presque aussi importants que l’histoire elle-même. La vie d’Adèle bascule au moment où elle n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. «Elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là…»
Mais plus cette histoire s’ancre dans l’esprit de la jeune fille et plus la suspicion vient habiter l’esprit de ses proches. Même Saïd en vient à douter de la version de cette victime qu’il aimerait tant aider. Le filet va petit à petit se resserrer.
Constance Rivière réussit là un premier roman tout en finesse, montrant comment un mensonge en entraîne un autre et comment le fameux «quart d’heure de célébrité» devient une sorte de besoin dans une société en soif de belles histoires et de nouveaux héros. Un danger d’autant plus insidieux que l’on préfère souvent le «beau mensonge» à la démonstration de la «fake news».

Une fille sans histoire
Constance Rivière
Éditions Stock
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782234088221
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Haïti.

Quand?
L’action se situe le 13 novembre 2015 et durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs.
Une histoire contemporaine où l’on est happés par l’émotion et le trouble. Un roman nécessaire.

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À l’occasion de la sortie de son premier roman, Une fille sans histoire, Constance Rivière parle de ses habitudes de lecture. © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle voudrait lever la tête mais elle n’y arrive pas. Sa tête toujours trop lourde quand il s’agit de regarder au-dehors et non en dedans. Elle entend derrière elle des bruissements de voix qu’elle distingue à peine, elle reconnaît quelques intonations, des tremblements qu’elle réussissait à apaiser il y a peu de temps et si longtemps déjà, des pas qu’elle devine, des regards qui lui font mal au dos, au cou, lourds de reproches, elle tente de se concentrer mais la voix forte et distincte du juge la dérange, il lui pose des questions qui contiennent les réponses, il emploie des mots qu’elle ne comprend pas, cupidité, perversité, duplicité, tétété, comme une machine à écrire mécanique, déréglée. Et au fond de son ventre il y a ce mot que tous attendent et qu’elle ne parvient pas à faire remonter, il est coincé entre l’estomac et le plexus, elle essaie d’inspirer profondément pour créer un courant vers le haut, la cage thoracique, la gorge, qu’il parvienne jusqu’à sa bouche, qu’il sorte enfin. On vient de lui poser une nouvelle question, la dernière. C’est le silence soudain, temps suspendu, tous les regards sont tournés vers elle, ils n’attendront pas longtemps, alors elle se concentre, elle s’y est préparée à ce moment mais elle ne savait pas que ce serait si difficile, elle fait un ultime effort et elle finit par le cracher ce mot, nécessaire mais qui la dégoûte, ce mot qui ne dit rien de ce qu’elle a vécu ces derniers mois, elle finit par le dire, dans un souffle qui lui semble un cri, «pardon», elle le répète plusieurs fois, pardon, pardon, pardon, maintenant qu’il est sorti il l’envahit tout entière, il ne cesse de se déverser, de plus en plus fort, les larmes viennent avec, elle pleure pour la première fois, elle pleure comme elle ne pensait jamais pleurer, son visage inondé, son corps qui se relâche, qui s’abandonne. Derrière elle, les respirations reprennent. La sentence peut tomber. Douze mois, dont six avec sursis.
Il ne faisait pas particulièrement froid pour une nuit de presque hiver, mais ça ne changeait pas grand-chose pour elle, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque soir, Adèle ouvrait grand sa fenêtre. Elle avait peur de l’air vicié qui s’installe si vite dans les petits espaces, de la poussière, des microbes, ennemis invisibles mais puissants, qui contaminent et détruisent l’organisme insidieusement. Enfant déjà, son père lui avait appris à laisser les fenêtres de sa chambre ouvertes toute la journée et, dès qu’il faisait un peu chaud et humide, à mettre ses peluches au frigo pour tuer les acariens. Elle s’était parfois dit que ça aurait pu lui faire des amis, ces animaux minuscules, mais elle obéissait toujours à son père. Puis c’était devenu une habitude.
Alors, en cet automne qui ne voulait pas finir, comme elle avait cessé de sortir de chez elle, recluse volontaire, dormant le jour, veillant la nuit, Adèle attendait avec une obsession maniaque l’heure où les automobilistes commencent à allumer les premiers phares pour faire rentrer dans son salon l’air frais et pur. Elle s’installait sur le rebord de sa fenêtre ouverte, toutes lumières éteintes pour mieux deviner la vie derrière les fenêtres fermées qui peu à peu s’allumaient de l’autre côté de la cour. Assez loin pour qu’elle ne se sente pas trop intrusive. Assez près pour qu’elle puisse deviner, juste deviner. Les formes qui passent et repassent. Ou qui restent plus longtemps, affairées. Qui à préparer un dîner tardif. Qui à se maquiller pour sortir dans ce quartier qu’elle avait aimé parce qu’il était si vivant. Qui, dodelinant de la tête avec une régularité de métronome, à lire une histoire à un enfant.
Elle n’aimait rien tant que sentir cette banalité de la vie quotidienne, faite de rites et de rythmes, une normalité dont elle avait tant rêvé et dont la possibilité même semblait lui avoir échappé depuis qu’elle avait perdu son dernier travail. Elle n’avait osé le dire à personne. Elle ne fréquentait pas grand monde de toute façon, elle était si seule, depuis si longtemps. Donc, à l’heure où, avant, elle embauchait, à 18 heures tous les jours sauf le dimanche et le lundi, elle restait chez elle à regarder des fenêtres fermées, s’allumant les unes après les autres, la sienne seule ouverte et sombre.
Ce soir-là, cela faisait au moins trois heures qu’Adèle était assise à sa fenêtre. Elle s’était presque assoupie, la tête heurtant régulièrement l’ouvrant, la réveillant aussitôt que les rêveries prenaient le pas sur ce qu’elle voyait de la vie des autres. C’est dans cet état de semi-conscience, son esprit perdu quelque part entre les songes qui l’habitaient et la réalité qui la nourrissait, que lui parvinrent les premiers bruits, des hurlements de sirènes qui portaient en elles l’urgence, le drame et l’effroi.
Adèle ne pouvait rien voir que les toits et les fenêtres de l’autre côté de sa cour, mais ces bruits avaient envahi son salon, ça lui faisait mal, elle sentait que quelque chose était en train de basculer, elle ne savait pas quoi, mais le basculement était bien là, de plus en plus fort, dissociant son corps et sa tête, affreuse douleur qui pulsait sous ses tempes, sensation de vertige qui l’attirait vers le vide, dehors, là où les cris l’appelaient. Il lui fallut un effort énorme pour repousser son corps à l’intérieur, poids lourd, passif, pas à sa place, écrasé maintenant sur le sol du salon, alors qu’elle se sentait ailleurs.
Cette lutte l’avait épuisée. Les sirènes redoublaient. Ça cognait dans sa tête et ça rebondissait sur ses murs. Trop de bruit pour un drame du quotidien. Elle l’avait senti tout de suite, elle n’était pas folle, quelque chose de terrible était arrivé, et ce n’était pas seulement en elle. Adèle finit par allumer la télévision. Ne plus deviner mais voir, ne plus inventer mais comprendre, tous ces bruits dehors, c’était trop violent, ça avait fait sauter les plombs de son imagination, trop lourd pour sa bande passante.
À l’écran, on mentionnait un attentat à Saint-Denis, à côté du Stade de France. Le président de la République y était, en partait, son ministre de l’Intérieur l’avait rejoint, mais ils étaient déjà en train de rentrer à Paris, repasser le périphérique, s’éloigner des premières explosions qui avaient à peine perturbé le match, tout juste un regard d’interrogation et le doigt levé vers le ciel d’un joueur au milieu du terrain, bruits de pétards lointains au milieu des cris et des sifflets, ces explosions dont il ne fallait surtout pas qu’elles perturbent le match, tout devait continuer comme avant, tout plutôt qu’un mouvement de panique, même pour ceux qui savaient, ne pas bouger, rester face caméra, concentrés sur le jeu, à la fin on dirait au public ce qui se passait, les pelouses pourraient être envahies de visages hébétés, on pourrait dire parce qu’on saurait qu’il n’y a plus de risques, les gens descendraient calmement, mais s’ils cherchaient à descendre tout de suite ce serait la crise, les bousculades, la menace de corps écrasés par la peur des autres, les stades ne sont pas faits pour les mouvements de foule, donc les autorités étaient parties discrètement, le moins nombreuses possible, pour rentrer dans le centre de Paris où d’autres coups de feu, d’autres cris, ailleurs mais pas sans lien, les journalistes parlaient d’un bar puis d’un autre, sans rien savoir vraiment, sauf que ça bougeait, ça se démultipliait, monstre à douze bras, et autant d’armes, qui tiraient sur la vie, pour l’anéantir où qu’elle rie, où qu’elle boive, où qu’elle chante. Ça bougeait, ça tuait, mais pas si près de chez elle. Elle ne discernait toujours pas pourquoi elle avait pu percevoir quelque chose, ni si ce qu’elle entendait par sa fenêtre avait un lien avec ce qu’elle voyait dans l’écran. À la télévision, on montrait surtout des voitures fonçant dans la nuit vers les ministères, l’Élysée, pour mettre en place des procédures, réunir des gens, et prendre des décisions sur des événements que personne ne comprenait.
De là où elle était, Adèle sentait que les rues soudain se vidaient, que l’air de dehors n’était plus pur mais chargé de peur, une peur qui la saisissait elle aussi, pourtant toujours assise sur le sol de son salon, enveloppée dans une couverture comme on n’en fait plus, en laine grise, rêche mais chaude, un œil sur les fenêtres en face qui restaient fermées, éteintes, sourdes à la rumeur de la ville, un œil sur l’écran de télévision qui amplifiait cette rumeur de terreur. La peur qui revenait, la peur qu’elle avait connue il n’y avait pas si longtemps, autres bruits de sirènes dans la nuit emportant son père inanimé, la peur qu’elle pensait avoir oubliée, la peur qui reprenait possession de tout son corps, mélangeant le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, la veille et le sommeil.
Vers 22 heures, apparut un bandeau mentionnant une attaque terroriste en cours dans la salle du Bataclan, si près de chez elle, où elle disait tout le temps qu’elle irait bientôt, c’était son Godot à elle, le Bataclan, sauf qu’elle ne l’attendait pas, c’était la salle qui l’attendait, elle en était certaine, elle y pensait presque chaque jour. Ce soir-là, elle avait vraiment failli y aller. Elle recommençait tout juste à avoir envie de sortir, c’était à côté, certes il y aurait du monde mais dans la pénombre d’une salle de concert, c’était moins inquiétant. Deux jours plus tôt elle avait regardé le programme. Le groupe ne lui disait rien. Elle préférait des choses plus classiques. C’est ce qui l’ennuyait avec cette salle si jolie, avec ses lettres de toutes les tailles et sa devanture de toutes les couleurs, joyeuse comme un cirque presque – comme les cirques de son enfance, parenthèses heureuses, c’est pour cela qu’elle avait choisi de s’installer là, dans ce quartier, mais jamais elle ne connaissait les groupes qui s’y produisaient. Malgré tout, ce soir-là, elle avait eu envie d’y aller, cette pensée lui donnait le vertige, elle aurait pu y être, elle aurait dû y être, avec tous ces otages dans cette salle, elle y était presque, puisque si proche, dans l’espace comme dans le possible.
Adèle fit alors la seule chose qui lui semblait raisonnable, elle ferma la fenêtre, elle s’isola dans le noir, bien protégée face à cette télévision où se racontait, minute par minute, ce que les journalistes ne savaient pas, ce qu’ils ne voyaient pas, qu’ils tentaient de comprendre ou de deviner, comme elle, chaque soir, devant ses fenêtres fermées. Elle était captivée par ce qu’elle voyait à l’écran, incapable de s’en détacher, fascination mortifère pour l’horreur, l’horreur réelle, celle des combats de gladiateurs, sans distance ni représentation, on n’allait plus au théâtre pour voir des tragédies, on allumait la télévision, et on regardait ces chaînes d’information en continu qui lui semblaient le plus souvent des chaînes de répétition en continu. »

Extraits
« Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs. »

« À leur regard de reconnaissance, elle s’est sentie soulagée, elle les comprenait, ils s’en remettraient à elle. Quand elle reviendrait, elle leur montrerait ce qui lui restait de sa relation avec Matteo, parce que plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.
Alors qu‘elle marchait dans les rues alentour, qui transpiraient l’horreur et la peine, Adèle passait sans cesse du clair au flou, il allait falloir que l’image se fixe, qu’elle trouve la bonne focale avant de rentrer chez elle, mais ça mettait du temps, elle n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux, elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là et ces dernières semaines ou ce qu’elle avait raconté, avec tant de détails, odeurs et couleurs comprises, elle devait choisir, en fait elle avait déjà choisi, les mots étaient sortis avant qu’elle ait eu le temps d’y réfléchir, mentir cela voudrait dire revenir sur son histoire… »

À propos de l’auteur
Ancienne élève de l’ENS et de l’ENA, Constance Rivière est maître des requêtes au Conseil d’État; elle fut conseillère à l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Une jeune fille sans histoire est son premier roman. (Source: Éditions Stock)

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La tentation

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  RL_automne-2019

En deux mots:
François chasse le cerf dans les Alpes, près de sa résidence secondaire. L’occasion d’une introspection, d’essayer de comprendre pourquoi son épouse multiplie les séjours dans un carmel, pourquoi son fils a abandonné ses études de médecine pour partir à New York où il a réussi dans la finance internationale et pourquoi sa fille a des fréquentations douteuses. Le drame couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Week-end de chasse en Vanoise

Le nouveau roman de Luc Lang met en scène un chirurgien confronté à épouse prise de crise mystique, un fils qui a refusé de suivre sa trace pour devenir financier et une fille qui s’est acoquiné avec un malfrat. Un drame d’une précision chirurgicale.

Un léger trouble au moment de tirer et François voit s’échapper le grand cerf qu’il avait en joue. Le chasseur aguerri s’est soudain rendu compte que le combat était inégal, que l’animal n’avait aucune chance. Les gouttes de sang à l’endroit où le cervidé a pris la fuite semblent le confirmer. Rattrapé et chargé dans son pick-up, il va démontrer qu’il n’a rien perdu de ses qualités de chirurgien en décidant d’opérer la cuisse du cerf et d’en extraire les éclats de la balle qui l’a atteinte.
Son fils Mathieu, qui l’a rejoint dans le relais de chasse familial, ne comprend pas cette décision bizarre.
La suite du nouveau roman de Luc Lang va se poursuivre sur ce même registre, l’incompréhension. François n’a pas compris que son fils interrompe ses études de médecine et un avenir tout tracé dans sa clinique pour se lancer dans la finance et devenir en quelques années un as de la finance à New York. C’est aussi outre-Atlantique qu’il a épousé le mannequin Jennifer Lilianson avec laquelle il est venu passer quelques jours de vacances.
François ne comprend pas non plus comment sa fille Mathilde, pourtant restée fidèle à la tradition en enchaînant les années de médecine, fréquente un homme aussi détestable qu’arrogant. Celui qui l’a «révélée à elle-même» nage dans des eaux troubles et fait de Mathilde la complice de ses trafics.
François enfin, ne comprend pas que son épouse soit prise d’une crise mystique et effectue des séjours de plus en plus prolongés au carmel. En allant la chercher pour la ramener dans leur appartement lyonnais, on lui annonce qu’elle a déjà quitté l’établissement.
Avec un sens aigu de la tension dramatique qui avait déjà fait merveille dans Au commencement du septième jour Luc Lang va nous conduire crescendo vers une scène de carnage autour de ce relais de chasse enneigé.
On y retrouve le grand cerf, le chirurgien qui va à nouveau devoir agir, les trahisons de ses enfants, une femme tout à la fois présente et absente, des gendarmes, un ami naturaliste et quelques cadavres…
N’est-ce pas quand on a tout, lorsqu’on a assuré son aisance financière et celle de ses enfants que tout se dérègle? Que l’envie de sortir du parcours tracé se fait de plus en plus pressante? Avec maestria, le romancier nous entraîne dans ces remises en cause parallèles qui vont virer au drame. Un livre à l’unisson de la météo ambiante du côté de la Vanoise: froid, âpre, traître.

La tentation
Luc Lang
Éditions Stock
Roman
360 p., 20 €
EAN 9782234087385
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Lyon, Annecy, du côté de Lanslebourg. On y évoque aussi Genève, Paris, Londres et New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement? Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
L’index sur la détente, la joue sur la crosse, l’œil dans la lunette, il scrute l’animal, un cerf à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre, qui se tient, puissant, campé dans une splendeur héraldique, les sabots enfouis dans une flaque de neige, la tête tournée de son côté avec une sorte d’affectation, comme s’il regardait la mort en face. L’homme aurait été sous le vent, la bête se serait déjà enfuie. C’est un cerf de sept ou huit ans qu’il a observé dans ses jumelles l’automne précédent, vigoureux mais trop jeune et dont les bois n’étaient pas encore dans leur plénitude. Cette année, la pousse est accomplie, les empaumures sont vastes et régulières, telles deux mains aux doigts écartés, les andouillers de massacre sont eux-mêmes d’une amplitude considérable.
Son chien est mort trois ans plus tôt, il se contente de chasser seul, il s’accommode, il sait observer, se placer dans le vent, effacer sa propre odeur, il pourrait marcher des heures sans faillir, deux jours d’approche cette fois le long des contreforts montagneux… Le travail de repérage lui semble toujours participer d’un désir charnel, celui d’une partie de cache-cache, presque d’un corps-à-corps. Mais à présent que l’encolure fauve et grise de l’animal se pose dans sa lunette Zeiss, le télémètre laser affichant une distance de 88 m il se trouble, s’embarrasse. Depuis quelque temps, il supporte difficilement ce déséquilibre des forces, sa puissance de feu qui interrompt brutalement la partie, en vole la fin, conférant à cette studieuse poursuite sur le massif une absurde vacuité. Ce serait quoi, finir la partie ? Il n’a pas de réponse, il éprouve simplement une amère déception dans les secondes qui suivent le tir après avoir pourtant signé, trente années durant, d’impressionnants tableaux de chasse. Dans un dixième de seconde, la balle entrera dans les chairs avec 450 kg d’énergie cinétique, l’animal sera fauché, l’altière silhouette disparaîtra dans l’horizon, une anomalie visuelle quasi hallucinatoire. C’est lui en somme qu’il va effacer en abrégeant la course du cerf, sa course vers le cerf. D’où cette hésitation qu’il a de l’index à l’instant où le dernier soleil rasant fait peut-être scintiller l’optique de sa lunette, que le cerf a bougé instinctivement, que la crispation du doigt sur la détente est devenue réflexe et tardive. La balle est partie, 860 m/s, éclair, soubresaut de l’épaule et du torse, secousse dans la nuque avec le recul de la carabine sans frein de bouche et qu’il maîtrise si bien. Mais cette hésitation d’une microseconde à une telle distance expliquerait que la balle ait manqué sa cible. L’animal a légèrement fléchi sur son côté droit, il a paru boiter un instant puis s’est enfui, faisant brusquement demi-tour pour s’évanouir sous le couvert des arbres. François jure entre ses dents, l’œil collé à sa lunette, la flaque de neige vide étincelant de reflets d’or, jusqu’à lui brouiller la vue. Il maugrée, marquant l’emplacement et la direction du tir avec un Chatterton orange fluo collé en croix sur le rocher, enfin s’avance jusqu’au névé où se tenait le cerf. Aucune trace de sang, il l’a… Mais il distingue sur la neige une touffe de poils fauves, courts, que la balle a vraisemblablement sectionnés à l’impact. Il sait qu’on ne se précipite pas sur les traces d’une bête blessée, au risque d’embrouiller soi-même les pistes, l’animal courant en tous sens pour semer son prédateur. Il y a donc ces poils mais pas d’esquille d’os ni de moelle, il se retourne, évalue l’emplacement du tir grâce au Chatterton fluo qui vibre sur la roche, il voit par où s’engouffrer sous le couvert des arbres… C’est à une cinquantaine de pas de l’anschluss qu’il découvre les premières traînées de sang sur les troncs de jeunes arbres à hauteur de ceinture. Il est à présent certain d’avoir touché le cerf au cuissot droit, la patte arrière gauche marquant fort sur le sol spongieux. C’est une balle haute de venaison, la blessure ne saigne pas nécessairement à l’impact ni durant les premières foulées. Il poursuit l’exploration du sous-bois, repère de larges gouttes maculant les feuilles d’automne dans l’empreinte même de la patte blessée, plus loin de fines gouttelettes qui indiquent la direction prise, avec le sang qui luit, vermillon sur le sol détrempé. L’animal a dévalé le contrefort à l’oblique, ses appuis sains sur l’aval pour ménager l’appui blessé, il zigzague peu, ne s’éprouve pas traqué. François se tient maintenant à presque 300 m de l’anschluss, une trop grande distance, il devrait appeler son ami Laurent, conducteur de chien de sang, afin de retrouver la bête blessée, le téléphone n’a aucune connexion, dans une heure il fera nuit, alors il continue, se fiant à son expérience. Un long brame déchire la pénombre bleutée, il n’est pas certain que ce soit son fugitif célébrant les biches alentour, le timbre paraît différent, quoique… Un bref silence, le brame de nouveau qui se prolonge en une plainte qui enfle, faisant tournoyer les points cardinaux. Il reprend sa progression, les arbres bientôt s’espacent, le versant vient buter contre la départementale, il épaule le fusil, pressentant que sa proie peut se tenir tapie plus loin dans le fossé. Il patiente de longues minutes, se redresse, s’approche de la route, relève une tache de sang frais qui lui colore la pulpe des doigts. Le bruit d’un moteur creuse le silence quand, à 50 m, surgissant de la matière même du rocher, l’animal bondit, traverse l’asphalte dans un claquement de sabots qui sonnent comme de la céramique, François n’a plus le temps d’épauler parce qu’il y a cette foutue BMW bleue débouchant du virage, qui roule si vite, moteur hurlant, le conducteur qui découvre la masse fauve et les bois immenses juste devant son capot, qui freine, donne un coup de volant, fait une embardée, le train arrière du grand coupé glissant vers le bas-côté, les roues mordant le gravier puis l’herbe et la terre, des flaques de boue qui giclent, des feuilles d’automne qui s’envolent en une nuée de papillons frémissants, le cerf est passé, il dégringole le fossé, disparaît sous la route… Il remarque deux personnes à l’avant de l’auto, un entrelacs de têtes et de bras que ballote la violente embardée, mais ce qui le bouleverse, c’est la chevelure et le profil trois quarts arrière de la passagère, une impression suffocante et confuse… Le conducteur, jeune, brun, des cheveux longs, une barbe de plusieurs jours, dont il n’a pu détailler les traits, a brutalement accéléré, parvenant à redresser le coupé qui s’est vite dissipé dans la courbe grise de la route… François s’avance avec l’hésitation d’un homme soudain vieilli, ses semelles comme engluées dans le goudron alors qu’il lui faudrait s’élancer à la suite de l’animal. Il reste figé au milieu de la route parce qu’il peut nommer l’image qui l’obsède et le pétrifie depuis une poignée de secondes, l’image d’un présent qui envelopperait toute son existence. Oui, ce mouvement du buste, de l’épaule, des cheveux, c’était Mathilde. Le soupçon dévorant que c’était elle la passagère à l’avant du coupé, avec une tension dans la nuque et le dos, une panique que le simple dérapage du véhicule ne peut seul expliquer. Il saisit son portable, sélectionne le prénom de sa fille, enclenche l’appel, mais ça ne capte toujours pas. Il fixe le bout de ses chaussures boueuses, rangeant machinalement le Samsung dans sa poche intérieure. Un bruit de moteur se rapproche dans son dos, il finit par traverser, se retourne vers… La silhouette équestre d’un gros scooter sort du virage, arrive à sa hauteur, le dépasse très vite, pilote et passager tout en noir, baskets, jean, parka, avec des casques à visière argentée, qui le fixent avec insistance. François recoiffe ses cheveux entre ses doigts, réajuste son bob toilé, revient à lui et descend le fossé à son tour, cherchant de nouveau l’empreinte des sabots. Il écoute la forêt, aucun craquement de bois brisé, aucun froissement de feuilles piétinées, c’est un silence d’avant les hommes, baigné d’une ombre laineuse qui tisse ensemble l’ossature des arbres et tend l’obscurité. Une encre épaisse suppure dans les replis du sol, effaçant les indices, mais on n’abandonne pas un animal blessé, un chasseur termine son travail, il doit conclure avant la nuit. Il dévale, vingt minutes encore, sans espoir, à la lueur de sa lampe torche, débouche aux abords d’un chemin qu’il reconnaît aussitôt, s’arrête, reprend son souffle, perçoit un léger bruissement de feuilles derrière un taillis. Il progresse courbé sur une trentaine de mètres, enjambe une souche d’arbre, évite un buisson de ronces et de noisetiers, deux chocards s’envolent dans un puissant brassage d’air, le cerf est là, allongé sur le flanc, pantelant, une écume blanche à la bouche. À l’approche de François, il se relève, vacille, parcourt quelques mètres puis s’abat de nouveau, la prunelle luisante, enfiévrée, un regard fixe de pure terreur. La bête sait de quelle imminence elle est l’objet, l’odeur de son bourreau emplit ses naseaux. La blessure au cuissot ne goutte plus, le pelage est simplement croûteux, noir de sang séché, mais la ramure est d’une dimension et d’un dessin si… il faudra préserver la tête s’il décide une naturalisation, il imagine la satisfaction d’Antoine, son ami taxidermiste, devant une telle perfection. François arme la carabine, glisse l’index dans le pontet, le replie sur la détente, il inspire, vise le poitrail à l’endroit du cœur, cherche un motif qui déclencherait son geste, entame un compte à rebours, s’attarde, pour finalement demeurer interdit. Ce n’est plus un trouble intérieur, c’est une… Il contourne prudemment l’animal, s’agenouille, pose sa main sur la tête en sueur, caresse le pelage gras et poisseux, saisit les bois, en palpe le grain, se relève, s’éloigne à reculons, rejoint le chemin, le barre en travers d’une lourde branche, puis remonte la pente à grandes enjambées. Il atteint la route, prend sur la gauche et marche un bon kilomètre dans une nappe de ténèbres, un froid humide qui sent l’humus et la terre, il songe à la silhouette de la jeune femme dans l’auto, il décompose sa vision, la déplie comme s’il allait contourner le profil pour distinguer le visage. Il aperçoit bientôt le pick-up, une tache claire à l’orée de la forêt et du départ de plusieurs GR. Il démarre le gros V6, empruntant la route qu’il vient de parcourir à pied, bifurque à l’embranchement du chemin forestier, il roule lentement, les pleins phares versant troncs, herbes, feuilles, rochers, flaques d’eau et de neige dans une incandescence blanche. Il poursuit trois minutes encore avant de stopper devant la branche placée en travers du chemin, descend, allume les phares sur le toit de la cabine, les braque sur le plateau, l’arrière du pick-up et le sous-bois, repère le buisson, s’approche, la bête a bougé d’une dizaine de mètres, elle frissonne, dans le même état de fièvre et d’épuisement. Il inspecte le relief du sol, puis manœuvre le Ford, les pneus s’enduisent d’une boue collante, il enclenche le crabot, met le 4×4 en travers et descend à reculons dans le bas-côté, s’enfonce au pas dans la végétation, s’immobilise non loin de l’animal noyé dans le pinceau des phares. Il coupe le moteur, sort, enfile des gants de chantier, tire avec force de sous le plateau la rampe d’accès en fonte d’alu, en pose l’extrémité au sol, déroule le câble du treuil à l’arrière de la cabine, y noue une corde nylon. La bête ainsi couchée est immense, elle rue, voudrait se redresser, lance ses bois dans le vide. Il tente de ligoter les antérieures et les postérieures à l’aide de nœuds coulants, il s’y prend mal, peste contre sa maladresse, se couche à moitié sur le flanc de l’animal, vaste, chaud, appréhendant un coup de sabot, une morsure. Il est en nage, s’essouffle, songe à ces fiers cow-boys qui neutralisent au lasso et ligotent en quelques secondes une vachette du même gabarit, de la même sauvagerie, il est loin du compte, il se bat contre une puissance musculaire insoupçonnée, une énergie élémentaire qu’il invective ou qu’il raisonne sans aucune espèce d’effet, autant injurier les arbres… Il patauge dans le feuillage pourrissant, la mousse, il rue lui-même dans la terre détrempée, le sang frais qui suinte à nouveau du cuissot troué, qui poisse, il suffoque dans l’odeur musquée du gibier aux abois, dans l’arôme du larmier, huileux et entêtant à l’époque des amours, un corps-à-corps absurde, un pugilat abruti dans l’éclat cru des phares, mêlant ses jurons et ses grognements aux cris d’effroi de la bête. Il parvient enfin à serrer les nœuds, les quatre pattes ficelées ensemble au plus près. Il est à genoux, tête basse, les mains sur les cuisses, il cherche l’air, ses veines saillent aux tempes, aux poignets, le cœur cogne dans les côtes. Il demeure prostré deux longues minutes, vide, sans force, se relève lentement, s’approche du plateau, ramasse le boîtier de télécommande, enclenche le treuil électrique, le câble se tend, puis la corde, l’animal vissé à la terre s’allonge, se distend, dépasse sa marge d’élasticité, les pattes puis le tronc s’engagent sur la rampe d’accès, le froissement râpeux du pelage sur l’alu rainuré a la sécheresse d’un Tergal, François maintient haut sur son bras libre la tête et la coiffe, accompagnant sur la rampe la montée du cerf à la vitesse de l’enroulement du câble. Aucun accrochage ne vient endommager les andouillers, le cervidé repose sur le plateau du pick-up qu’il encombre de sa masse, François range la passerelle, installe de vieux sacs de toile sous l’encolure et les bois, arrime mieux la bête, l’enveloppe de couvertures, verrouille l’abattant arrière, éteint les phares sur la cabine, redoutant que la peur n’achève l’animal. Il s’installe au volant, s’essuie le visage et les mains avec un chiffon sale, l’odeur du gibier imprègne ses vêtements, il baisse sa vitre, franchit les 30 m de sol forestier puis le bas-côté, profond en cet endroit, le nez du Ford se dresse, les roues avant s’engagent sur le chemin, il remonte prudemment vers la route. L’animal dans sa pleine maturité doit avoisiner les 250 kg, François ne comprend pas ce qu’il entreprend, il est fourbu.

Extrait
« Sur la vaste esplanade, il suspendit son pas, envahi d’une solitude vibrante. La voûte était d’une telle transparence qu’on la croyait poudrée d’or, c’était un ciel d’Adoration des mages, il songea aux cieux de Giotto dans ce parfait silence, tête renversée, parcourant les configurations stellaires. Son enfouissement dans la voie lactée le dilatait d’un sentiment de quiétude jusqu’à ce qu’il s’éprouve saisi d’un vertige, d’une sourde inquiétude à l’endroit de sa fille, et d’une douleur naissante dans la nuque. Il délaissa le ciel, acceptant le bruissement des graviers sous ses semelles. Des frissons de fatigue l’assaillirent lorsqu’il entra dans la maison. »

À propos de l’auteur
Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour. (Source: Éditions Stock)

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Civilizations

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  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Groenlandais finissent par poser pied en Amérique, suivis d’un certain Christophe Colomb. Mais son expédition va connaître une fin tragique. En revanche, les Amérindiens ont envie d’aller voir d’où venait ce «conquistador». Et voilà que l’Histoire s’écrit dans l’autre sens.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nos ancêtres les incas

Dans une ébouriffante uchronie, Laurent Binet imagine que les européens n’ont pas colonisé l’Amérique, mais que les Amérindiens se sont installés en Europe. L’occasion de réviser quelques jugements tout en s’amusant.

Après nous avoir régalé avec La septième fonction du langage, sorte de thriller autour de Roland Barthes, Laurent Binet remonte plus loin encore dans le temps et n’hésite pas à réécrire l’histoire dans une savoureuse uchronie. Je ne sais s’il faut d’abord applaudir la virtuosité d’un récit qui entraîne le lecteur dans une épopée formidablement romanesque, l’érudition de l’auteur qui s’appuie sur une solide documentation ou encore l’habileté de la construction qui nous pousse à remettre en cause certains jugements un peu trop hâtifs sur l’Histoire telle qu’elle nous a été enseignée. Toujours est-il qu’on se régale de cette version joyeusement apocryphe qui, pour faire plus vrai, mêle différentes techniques narratives en nous proposant le journal de bord de Christophe Colomb, les minutes d’un procès, une correspondance entre des incas parcourant l’Europe et ceux resté au pays, quelques témoignages et même les articles d’une nouvelle constitution.
Après avoir une bonne fois pour toutes confirmé que Christophe Colomb ne fut pas le premier à poser le pied en Amérique mais les vikings qui, après avoir trouvé le Groenland peu hospitalier ont repris la mer vers le «pays de l’Aurore», avant d’arriver à Cuba puis gagner le continent du côté de Chichen Itza et de pousser jusqu’à Panama. En se mêlant à la population, ils importent les maladies, mais finissent par développer des anticorps.
À la saga de Freydis Eriksdottir succède l’expédition de Colomb et son édifiant journal de bord. Le rêve de gloire va se transformer en déroute et les trois caravelles avec leur poignée d’hommes ne pourront rien contre des autochtones assez malins pour comprendre la menace qui pèse sur eux et s’emparer des navires. Les voilà équipés pour prendre à leur tour le large. En 1531, les Incas envahissent l’Europe et vont bénéficier, pour leur part, de circonstances favorables. Lorsqu’ils débarquent à Lisbonne, un tremblement de terre vient de secouer la ville, entraînant panique et désorganisation. Atahualpa, leur chef, va très vite réussir à s’intégrer parmi les sphères dirigeantes grâce à un sens inné de la ruse et une faculté à décoder la psychologie de ses interlocuteurs. La lecture du Prince de Machiavel achève d’en faire un fin stratège qui va profiter des antagonismes et des appétits des différents monarques pour s’imposer dans cette Europe où les catholiques affrontent les partisans de la réforme. On peut de reste s’interroger à juste titre sur l’humanité de l’inquisition face à ceux qui implorent le dieu soleil.
Laurent Binet s’amuse ainsi à truffer le roman de clins d’œil à l’Histoire officielle qui voudrait que la civilisation soit européenne et les sauvages américains. Ce n’est du reste pas la moindre des vertus du livre: nous offrir des lunettes qui nous permettent de regarder avec un œil neuf l’Europe de Charles Quint et cette politique d’alliances et de trahisons, y compris matrimoniales. Vous l’avez compris, on apprend beaucoup dans ce roman tout en s’y amusant. Mais n’est-ce pas là la marque de fabrique du plus facétieux de nos romanciers?

Civilizations
Laurent Binet
Éditions Grasset
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782246813095
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule du Groenland au «pays de l’Aurore», à Cuba, Chichen Itza, Panama, en Espagne, au Portugal, en France, en Allemagne, en Italie.

Quand?
L’action se situe principalement durant la première moitié du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vers l’an mille  : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492: Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531: les Incas envahissent l’Europe.
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être?
Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.
Civilizations est le roman de cette hypothèse : Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi?
L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.
Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands: des alliés.
De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

Les critiques
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Laurent Binet présente Civilizations © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PREMIÈRE PARTIE
La saga de Freydis Eriksdottir
1. Erik
Il y avait une femme qui s’appelait Aude la Très-Sage, fille de Ketill au nez plat, qui avait été reine. C’était la veuve d’Olaf le Blanc, roi-guerrier d’Irlande. À la mort de son époux, elle était venue dans les Hébrides et jusqu’en Écosse où son fils, Thorstein le Rouge, devint roi à son tour, puis les Scots le trahirent et il périt dans une bataille.
Quand elle connut la mort de son fils, Aude prit la mer avec vingt hommes libres et partit en Islande où elle colonisa les territoires situés entre la rivière du Déjeuner et celle du Saut de Skrauma.
Arrivèrent avec elle beaucoup de nobles hommes qui avaient été faits prisonniers lors d’expéditions vikings à l’ouest et que l’on disait esclaves.
Il y avait un homme nommé Thorvald qui avait quitté la Norvège pour cause de meurtre, avec son fils, Erik le Rouge. C’étaient des fermiers qui cultivaient la terre. Un jour, Eyjolf la Fiente, parent d’un voisin d’Erik, tua des esclaves de ce dernier parce qu’ils avaient provoqué un glissement de terrain. Erik tua Eyjolf la Fiente. Il tua aussi Harfn le Duelliste.
Alors il fut banni.
Il colonisa l’île aux Bœufs. Il prêta ses poutres à son voisin mais quand il vint les réclamer, celui-ci refusa de les rendre. Ils se battirent et d’autres hommes moururent. Il fut banni à nouveau par le thing de Thorsnes.
Il ne pouvait plus rester en Islande et ne pouvait pas rentrer en Norvège. C’est pourquoi il choisit de voguer vers le pays qu’avait aperçu le fils d’Ulf la Corneille, un jour que celui-ci avait été dérouté vers l’ouest. Il baptisa ce pays Groenland, car il dit que les gens auraient fort envie d’y aller si ce pays portait un beau nom.
Il épousa Thjodhild, petite-fille de Thörbjorg Poitrine de Knörr, avec qui il eut plusieurs fils. Mais il eut aussi une fille d’une autre femme. Elle s’appelait Freydis.
2. Freydis
Sur la mère de Freydis, nous ne savons rien. Mais Freydis, comme ses frères, avait hérité de son père Erik le goût des voyages. Aussi embarqua-t-elle sur le bateau que son demi-frère, Leif le Chanceux, avait prêté à Thorfinn Karlsefni pour que celui-ci retrouve le chemin du Vinland.
Ils voyagèrent vers l’ouest. Ils firent étape au Markland, puis ils atteignirent le Vinland, et retrouvèrent le campement que Leif Eriksson avait laissé derrière lui.
Le pays leur parut beau et boisé, les forêts étant à peu de distance de la mer, avec des sables blancs le long des côtes. Il y avait là beaucoup d’îles et de hauts-fonds. Le jour et la nuit étaient de longueur plus égale qu’au Groenland ou en Islande.
Mais il y avait aussi des Skraelings qui ressemblaient à des trolls de petite taille. Ce n’était pas des Unipèdes comme on le leur avait raconté mais ils avaient la peau foncée et aimaient les étoffes de couleur rouge. Les Groenlandais leur échangèrent celles qu’ils possédaient contre des peaux de bête. On commerça. Mais un jour, un taureau mugissant qui appartenait à Karlsefni s’échappa de son enclos et effraya les Skraelings. Alors ils attaquèrent le campement et les hommes de Karlsefni auraient été mis en déroute si Freydis, furieuse de les voir fuir, n’avait ramassé une épée pour se porter au-devant des assaillants. Elle déchira sa chemise et se frappa les seins du plat de l’épée en insultant les Skraelings. Elle était dans une fureur démente et elle maudissait ses compagnons pour leur lâcheté. Alors les Groenlandais eurent honte et firent demi-tour, et les Skraelings, effrayés par la vision de cette créature plantureuse, hors d’elle-même, se débandèrent.
Freydis était enceinte et avait mauvais caractère. Elle se brouilla avec deux frères qui étaient ses associés. Comme elle voulait s’approprier leur bateau qui était plus grand que le sien, elle ordonna à son mari Thorvard de les tuer, ainsi que leurs hommes, ce qui fut fait. Freydis tua leurs femmes avec une hache.
L’hiver avait passé et l’été approchait. Mais Freydis n’osa pas rentrer au Groenland car elle craignait la colère de son frère Leif, quand il saurait qu’elle s’était rendue coupable de meurtre. Cependant, elle sentait que désormais on se défiait d’elle et qu’elle n’était plus la bienvenue au campement. Elle équipa le bateau des deux frères, puis embarqua avec son mari, quelques hommes, du bétail et des chevaux. Ceux de la petite colonie qui restaient au Vinland furent soulagés de son départ. Mais avant de reprendre la mer, elle leur dit : « Moi, Freydis Eriksdottir, je jure que je reviendrai. »
Ils mirent cap au sud.
3. Le sud
Le knörr aux larges flancs cingla le long des côtes. Il y eut une tempête et Freydis pria Thor. Le navire manqua se briser sur les rochers des falaises. À bord, les bêtes prises de terreur ruaient si fort que les hommes étaient sur le point de s’en débarrasser parce qu’ils craignaient qu’elles les fassent chavirer. Mais à la fin, la colère du dieu s’apaisa.
Le voyage dura plus longtemps qu’ils se l’étaient figuré. L’équipage ne trouvait nulle part où aborder car les falaises étaient trop hautes et quand ils découvraient une plage, ils apercevaient des Skraelings menaçants qui brandissaient leurs arcs et leur lançaient des pierres. Il était trop tard pour mettre cap à l’est et Freydis ne voulait pas faire demi-tour. Les hommes pêchaient du poisson pour se nourrir et comme certains burent de l’eau de mer, ils tombèrent malades.
Au milieu des rameurs, entre deux bancs, un jour où nul vent du nord ne leur venait en aide pour gonfler les voiles, Freydis accoucha d’un enfant mort-né qu’elle voulut nommer Erik comme son grand-père, et qu’elle rendit à la mer.
Enfin, ils trouvèrent une crique où accoster.
4. Le Pays de l’Aurore
L’eau y était si peu profonde qu’ils purent rejoindre à pied la plage de sable. Ils avaient emporté toutes sortes de bestiaux. Le pays était beau. Ils n’eurent d’autres soucis que de l’explorer.
Il y avait des prairies et des forêts aux arbres bien espacés. Le gibier y était abondant. Les rivières regorgeaient de poissons. Freydis et ses compagnons décidèrent d’établir un campement près de la côte, à l’abri du vent. Ils ne manquèrent pas de provisions, aussi pensèrent-ils rester là pour y passer l’hiver, car ils devinaient que les hivers devaient être plus doux, ou du moins plus courts que dans leur pays natal. Les plus jeunes étaient nés au Groenland, les autres venaient d’Islande ou de Norvège, comme le père de Freydis.
Mais un jour qu’ils avaient pénétré plus avant à l’intérieur des terres, ils découvrirent un champ cultivé. Il y avait des rangées de plantations bien alignées, comme des épis d’orge jaune dont les grains étaient croquants et juteux. Ainsi surent-ils qu’ils n’étaient pas seuls.
Ils voulurent eux aussi cultiver l’orge croquante mais ils ne savaient pas comment s’y prendre.
Quelques semaines plus tard, des Skraelings surgirent du haut de la colline qui surplombait leur campement. Ils étaient grands et bien bâtis, la peau huileuse, la face peinte de longs traits noirs, ce qui effraya les Groenlandais mais cette fois-ci personne n’osa bouger en présence de Freydis, de peur de passer pour un lâche. Du reste, les Skraelings semblaient moins hostiles que mus par la curiosité. Un des Groenlandais voulut leur donner une petite hache pour les amadouer, mais Freydis le lui interdit, et elle leur offrit à la place un collier de perles et une broche en fer. Les Skraelings parurent grandement apprécier ce dernier cadeau, ils se passèrent l’objet de main en main et se le disputèrent, puis Freydis et ses compagnons comprirent qu’ils souhaitaient les inviter dans leur village. Seule Freydis accepta l’invitation. Son mari et les autres restèrent au campement, non parce qu’ils avaient peur de l’inconnu, mais au contraire parce qu’ils avaient failli mourir précédemment dans une situation semblable. Ils désignèrent Freydis comme leur émissaire et leur déléguée, ce qui la fit rire car elle avait bien compris qu’aucun d’eux n’aurait le courage de l’accompagner. De nouveau, elle les insulta, mais cette fois-ci la honte n’eut aucun effet. Alors elle suivit seule les Skraelings, qui enduisirent sa peau blanche et ses cheveux rouges avec de la graisse d’ours, puis ils s’enfoncèrent avec elle dans des marais, à bord d’une barque creusée dans un tronc. On pouvait facilement tenir à dix dans cette barque, tant les arbres étaient gros dans ce pays. La barque s’éloigna et Freydis disparut avec les Skraelings.
On attendit son retour pendant trois jours et trois nuits, mais personne ne partit à sa recherche. Même son mari Thorvard n’aurait pas osé s’aventurer dans ces marais.
Puis, au quatrième jour, elle revint avec un chef skraeling qui portait des bijoux de couleurs vives autour du cou et aux oreilles. Il avait les cheveux longs mais rasés d’un seul côté, et l’on pouvait difficilement imaginer stature plus remarquable.
Freydis dit à ses compagnons qu’ils étaient ici au Pays de l’Aurore et que ces Skraelings s’appelaient le Peuple de la Première Lumière. Ils livraient une guerre à un autre peuple qui vivait plus à l’ouest et Freydis était d’avis qu’il fallait les aider. Et quand ils lui demandèrent comment elle avait compris leur langage, elle répondit en riant : « Eh bien, peut-être que moi aussi, je suis une völva ? »
Elle appela l’homme qui avait voulu donner sa hache aux Skraelings et, cette fois-ci, la lui fit remettre au sachem qui l’accompagnait (car c’est ainsi qu’ils désignaient leurs chefs). Neuf mois plus tard, elle accoucherait d’une fille qu’elle nommerait Gudrid, comme son ex-belle-sœur, la femme de Karlsefni, veuve de Thorsteinn Eriksson, qu’elle avait toujours détestée (mais ce n’est pas la peine de parler des gens qui n’interviendront pas dans cette saga).
La petite colonie s’installa dans le voisinage du village skraeling et non contents de cohabiter sans incidents, les deux groupes s’entraidèrent. Les Groenlandais enseignèrent aux Skraelings à chercher du fer dans la tourbe et à le travailler pour en faire des haches, des lances ou des pointes de flèche. Ainsi, les Skraelings purent s’armer efficacement pour défaire leurs ennemis. En échange, ils apprirent aux Groenlandais à cultiver l’orge croquante, en enfonçant les graines dans de petits tas de terre, avec des haricots et des courges pour qu’ils s’enroulent autour des grandes tiges. Ainsi pourraient-ils faire des stocks pour l’hiver, quand le gibier viendrait à manquer. Les Groenlandais ne désiraient rien d’autre que de rester dans ce pays. En gage d’amitié, ils offrirent une vache aux Skraelings.
Or, il arriva que des Skraelings tombèrent malade. L’un d’eux fut pris de fièvre et mourut. Puis il n’y eut pas longtemps à attendre pour que les gens meurent les uns après les autres. Alors les Groenlandais prirent peur et voulurent partir mais Freydis s’y opposait. Ses compagnons avaient beau lui dire que tôt ou tard, l’épidémie viendrait jusqu’à eux, elle refusait d’abandonner le village qu’ils avaient construit, faisant valoir qu’ici ils avaient trouvé une terre fertile et que rien ne garantissait qu’ils croiseraient ailleurs des Skraelings amicaux avec qui ils pourraient commercer.
Mais le sachem à la forte carrure fut frappé à son tour par la maladie. En rentrant dans sa maison, qui était un dôme tenu par des poteaux arqués recouverts de bandes d’écorce, il vit des morts inconnus joncher le seuil et comme une gigantesque vague emporter son village et celui des Groenlandais. Et lorsque cette vision se fut dissipée, il se coucha, brûlant de fièvre, et demanda qu’on aille chercher Freydis. Quand celle-ci vint à son chevet, il lui dit à l’oreille quelques mots tout bas, en sorte qu’elle fut seule à les savoir, mais il déclara de manière que tout le monde entende qu’heureux étaient les gens qui étaient chez eux partout sur la terre, et que le don du fer que les voyageurs avaient fait à son peuple ne serait pas oublié. Il lui parla de sa situation à elle, et lui dit qu’elle aurait une très grande destinée, ainsi que son enfant. Puis il s’affaissa. Freydis le veilla toute la nuit mais au matin, il était froid. Alors elle retourna auprès de ses compagnons et dit : « Allons, maintenant, il faut charger le bétail sur le knörr. »

Extrait
« Aucun de nous ne retournera au Groenland. Mon père avait nommé ainsi ce pays qu’il avait découvert pour attirer des Islandais comme vous, afin de renforcer sa colonie. En vérité, la terre n’était pas verte mais blanche, la plus grande partie de l’année. Ce soi-disant pays vert n’était pas accueillant comme ici. Regardez ces oiseaux dans le ciel. Regardez ces fruits dans les arbres. Ici, nous n’avons pas besoin de nous couvrir de peaux de bête ni de faire du feu pour nous réchauffer ou de nous abriter du vent dans des maisons de glace. Nous allons explorer cette terre jusqu’à ce que nous trouvions le meilleur emplacement pour fonder notre propre colonie. Car c’est ici qu’est le véritable Groenland. Ici, nous achèverons l’œuvre d’Erik le Rouge. »

À propos de l’auteur
Laurent Binet est né à Paris le 19 juillet 1972. Il a écrit en 2000 un récit d’inspiration surréaliste, Forces et faiblesses de nos muqueuses (éd. Le Manuscrit). En 2004, il publie La Vie professionnelle de Laurent B. (éd. Little Big Man) qui témoigne de son expérience d’enseignant dans le secondaire à Paris et en région parisienne. En 2010, a paru aux éditions Grasset HHhH (acronyme pour Himmlers Hirn heisst Heydrich, signifiant le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), qui raconte la véritable histoire de «l’Opération Anthropoïde», au cours de laquelle deux résistants tchécoslovaques furent envoyés par Londres pour assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et des services secrets nazis. Réflexion sur la fiction romanesque et son articulation problématique à la vérité historique, le livre est remarqué par la presse dès sa sortie en janvier 2010. Il obtient le Prix Goncourt du Premier Roman. Suivront Rien ne se passe comme prévu (2012), La septième fonction du langage (2015) traduit dans une trentaine de langues et Civilizations (2019). Agrégé de Lettres Modernes, Laurent Binet enseigne dans la région parisienne et est chargé de cours à l’Université. Il a participé notamment à la mise en place de la convention ZEP-Sciences Po. Avant d’enseigner en France, il a dispensé des cours de français dans une académie militaire en Slovaquie. Musicien, il a été également chanteur-compositeur du groupe Stalingrad. (Source: Wikipedia)

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