La robe: une odyssée

   

En deux mots:
Une fille de ferme va, après avoir été engagée par un couple de bourgeois, se retrouver à Paris. Elle ignore alors que quelques années plus tard, elle ouvrira sa boutique de mode et réalisera une robe qui va voyager durant tout un siècle et faire basculer, dans son sillage, le destin de nombreuses femmes

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma Chronique

La robe qui a traversé le siècle

Catherine le Goff a construit son roman sur une idée originale, suivre une robe durant un siècle et nous raconter la vie de toutes celles qui l’ont portée. De Paris à New York, en passant par l’Allemagne nazie, laissez-vous entrainer par son frou-frou.

Jeanne vit à la ferme et s’occupe de ses chèvres. En 1900 – elle a alors quatorze ans – sa vie va basculer une première fois. Son père décide de la confier à un couple de bourgeois en villégiature qui recherche une cuisinière et dont les papilles vont se régaler des plats de la jeune fermière. De retour à Paris, il ne faudra pas longtemps aux Darmentière pour réclamer la bougnate. Si le maître de maison est ravi de son choix, son épouse y voit une rivale et décide de s’en débarrasser. Elle met le feu à ses livres de cuisine et finira par avoir gain de cause. Mais à la veille de son départ, Jeanne s’introduit dans la chambre de sa patronne et lui vole une robe. Un butin qui la fascine et qui va la pousser, deux ans plus tard, à suivre des cours de couture. Aidée par son ancien patron qui ne l’a pas oubliée et qui est conscient de son talent, elle va ouvrir sa propre boutique. Mais l’euphorie sera de courte durée. Elle se marie avec un homme qui va s’avérer violent et alcoolique, lui fera un fils avant de partir pour le front. Il mourra à Verdun en 1916. Dès lors, Jeanne va s’investir totalement dans son travail, secondée par un fils qui ne va pas tarder à connaître tous les secrets du métier.
Catherine Le Goff va alors nous proposer une sorte de panorama du XXe siècle en suivant LA robe, personnage à part entière du roman. Elle aidera Paul, le fils de Jeanne, à se faire connaître dans le milieu de la mode. Quand il ne décide de s’en séparer, il choisit parmi ses clientes une chanteuse d’opéra, Ruth Bestein.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la cantatrice juive va disparaître, laissant sa robe sur les épaules de sa fille Sarah, raflée elle aussi. Ce qui va lui permettre d’avoir la vie sauve, car au camp de concentration, on la charge de travaux de couture pour un haut dignitaire nazi. Son épouse finira par récupérer la robe.
Quelques années plus tard, alors que Berlin se déchire en deux, Gerta confiera la robe à sa nièce Jana, une actrice. Sans le savoir, cette dernière transporte dans la ceinture confectionnée pour l’occasion, les secrets que son mari, espion pour le compte des Américains, fait passer d’Est en Ouest. Lorsque l’on vient lui annoncer la disparition de son mari – et ses véritables activités – Jana parviendra à fuir et trouver refuge aux États-Unis avec sa fille, sous une fausse identité.
Commence alors la carrière américaine de la robe, qui va à nouveau changer plusieurs fois de propriétaire, recroiser la route de Paul et Sarah, et subir quelques outrages. Mais durant près d’un siècle son odyssée sera fascinante.
Entre roman historique et roman d’espionnage, entre roman de mœurs et thriller, cette histoire qui dévoile le destin de quelques femmes exceptionnelles, se lit comme une valse à mille temps, de celle qui met en valeur les robes et nous font lever les yeux sur celles qui les portent. On se laisse volontiers entrainer et griser par la plume allègre de Catherine Le Goff.

La robe : Une odyssée
Catherine Le Goff
Éditions Favre
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782828918989
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est d’abord situé au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard, puis à Volvic. Par la suite, on ira à Paris, Verdun, Saint-Maur-des-Fossés, Alfortville, Toulouse, la Varenne-Sainte-Hilaire, après être passé par un camp de concentration, Berlin, New York et les environs ou encore Tokyo.

Quand?
Le roman se déroule de 1900 à 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle avança timidement face au miroir en pied. Ce qu’elle vit la bouleversa. Cette frontière entre la fermière et la bourgeoise qui lui paraissait jusqu’ici infranchissable venait de disparaître grâce à un morceau de tissu. Dans le reflet de la glace, la petite domestique auvergnate avait fait place à une femme du monde. »
De fil en aiguille, une robe de soirée de grande qualité traverse les époques et devient le témoin d’événements qui ont marqué l’Histoire. Offert, volé, perdu, acheté, retrouvé, ce vêtement de haute couture passe de main en main au rythme des aventures de femmes et d’hommes sur lesquels il exerce une étonnante fascination, changeant parfois le cours de leur vie. Jeanne, la petite chevrière aux talents insoupçonnés, Paul le couturier parisien accompli, Sarah l’intellectuelle juive, Jana et Dienster, le couple de Berlinois aux prises avec les réseaux d’espionnage, Oprah, la chanteuse de jazz dans le New York contemporain… Autant de personnages hauts en couleurs dont les destins s’entrelacent et distillent mystère et émotions.
Jalousie, ambition, vengeance, espoir et passion, les sentiments inspirés par cet habit extraordinaire sont contrastés et nombreux. La robe revêt une dimension différente selon qui la porte ou la regarde.
Elle peut piéger ou libérer, dissimuler ou révéler.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Tribune de Genève (Pascale Zimmermann Corpataux)
Le livre du jour (Podcast de Frédéric Koster)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog à la page
Blog Lili au fil des pages


Bande-annonce du roman © Production éditions Favre

Les premières pages du livre
« L’univers de Jeanne était une ferme au cœur des volcans d’Auvergne, au lieu-dit Viallard. Sa vie allait lentement, la journée au milieu du troupeau de chèvres, la nuit endormie dans la paille des vaches. On était en 1900, elle avait quatorze ans quand son destin prit un nouveau tournant. Le père, comme tous les mardis, descendait sa cargaison de fromages au marché; ce jour-là, il se retourna et lui fît signe de monter. «Et mes chèvres?» Jeanne s’était hasardée à cette question, sachant qu’il ne répondrait pas. Les voilà partis à Volvic, le père bourru, pipe collée à la bouche et elle, partagée entre la peine de laisser son troupeau et l’excitation de la nouveauté. Elle aida le vieux à dresser les étals, observant çà et là les clientes qui venaient. De temps à autre, son regard filait en hauteur, sous les bras dressés de Notre-Dame de la Garde. Elle se demandait: Connaît-elle aussi bien que moi la montagne? Peut-elle, d’un coup de bâton, effrayer la vipère? Devine-t-elle l’orage avant qu’il gronde? Prise dans ses interrogations, elle ne vit pas s’approcher une fille coiffée d’une cotonnade blanche, les joues saisies par le froid. «Alors, la Rose, combien d’œufs?» fit le père. La fille tendit son panier, faisant signe avec les mains d’en mettre dix. Le père lui demanda si elle travaillait toujours chez le bourgeois. Celle-ci confirma et lui relata que sa patronne venait de renvoyer la Maxende, cuisinière à leur service depuis des années. Le Fernand flaira l’occasion de proposer les services de Jeanne qui savait cuisiner; il demanda à la Rose d’en parler dès son retour au bourgeois. Les deux se regardèrent comme si le marché était déjà conclu. «Et mes chèvres? Ma montagne?» Les cris sortirent de la gorge de Jeanne sans qu’elle pût les étouffer. Une volée fondit sur elle, faisant valdinguer au passage une dizaine de fromages. Le retour vers Viallard se passa comme à l’aller, en silence. Mais ce n’était plus un silence vide. Celui de Jeanne était le même que celui du chien Toby quand il avait mal fait son travail de chien et omis de prévenir de la perte d’un chevreau. Un silence fait de résignation. Jeanne avait vu son père et la Rose s’entendre. En quelques secondes, son horizon s’était vidé. Finis les montagnes dans ses quatre habits de saisons, le doux papillon qui se pose sur sa main, finis les siestes près du chien quand les bêtes sont au calme, le doux chant du rouge-gorge, et au loin, des clarines. Par la suite, il faudrait s’habituer à ne voir que des murs et son propre reflet dans les miroirs; c’est ce que sa sœur qui sert chez des notables de Riom lui avait raconté: «Ma petiote, ils voient que des murs toute la journée.» Jeanne avait alors demandé: «Mais quand ils ouvrent la fenêtre, ils la voient bien, la montagne?», ce à quoi sa sœur lui avait répondu: «Leur montagne, c’est pas la même montagne que la nôtre, c’est une qui est loin, une qui est si loin qu’elle ne sent plus rien, elle ne respire pas, on dirait qu’elle n’existe pas.» En se souvenant des mots de sa sœur, Jeanne sentit son cœur se déchirer. Elle scruta avec dégoût le dos voûté du père qui fredonnait en songeant à ce que la solde de sa fille allait lui rapporter. Quand il se tourna, elle lui vit les yeux luisants comme deux lampions; elle crut entendre sortir de sa cervelle embrumée de vin un tintement de pièces. Les conditions de vie à la ferme étaient difficiles et les revenus variaient fortement d’une année à l’autre. Le Fernand, comme les autres petits exploitants, peinait à survivre. L’arrivée d’un apport financier comme le salaire d’un enfant était bienvenue. Si l’école était devenue obligatoire, le père en avait retiré ses enfants dès douze ans pour tous les mettre au travail, une de ses filles était déjà domestique, deux fils secondaient un exploitant, quant à l’aîné, il avait été embauché à l’usine Michelin de Clermont-Ferrand.
Dès le lendemain, la Rose attendait devant la ferme aux aurores. Le père intima à Jeanne de faire son baluchon et la carriole prit le chemin du village. À l’arrière, Jeanne ne pouvait retenir ses larmes. Elle n’avait pu dire au revoir à son jeune frère Janot qu’elle aimait tant, caresser ses chèvres affublées de noms de fleurs, enfouir sa tête dans le cou du fidèle Toby. Elle n’avait pu faire un dernier tour dans les champs, histoire de sentir sur ses chevilles la rosée du matin et voir de ses yeux la couleur du jour qui se lève. Elle maudit la raison pour laquelle elle se tenait sur cette carriole à bestiaux qui l’arrachait à sa vie, un savoir-faire culinaire développé depuis ses cinq ans quand elle avait été mise à contribution pour préparer les repas familiaux.
Toute l’année, c’était soupes, pain, potées de pommes de terre, avec, lors des fêtes les tourtes, les civets; la liste de ses réussites était longue. Elle imagina tout oublier pendant les kilomètres qui la séparaient des Darmentière, si elle ne convenait pas, elle serait renvoyée; dans son esprit, s’érigea un plan de bataille, pour le premier repas, elle allait volontairement mal doser les ingrédients, proposant, ainsi, un plat indigeste. Le bourgeois filerait comme une flèche vers les commodités et renverrait l’auteure de ce dérangement. Une voix intérieure lui chuchotait qu’elle courrait à la catastrophe, le Fernand avait déjà fait ses comptes; peut-être même avait-il prévu, après l’avoir déposée, de pousser jusqu’à Riom pour acheter sa nouvelle carriole. Si elle était «remerciée», il lui tomberait dessus, peut-être même la tuerait-il? Ça s’était déjà vu dans la région, un père qui rossait tellement qu’il ne savait plus ce qu’il faisait.
Faisant vite taire ces supputations, Jeanne entra chez les Darmentière, sûre d’en sortir le lendemain. L’espace la frappa. Vaste, vide. La seule salle de réception devait faire la taille de la pièce unique de vie pour la famille à Viallard. Son nez aiguisé ayant appris dès le sein de la mère à emmagasiner des milliers d’odeurs chercha en vain un arôme familier. Il n’y avait aucun bruit non plus si ce n’était à l’étage des chuchotements, et le pas feutré d’une très jeune fille, un plateau à la main. Rose l’amena aux cuisines, où s’affairait une servante. Ça sentait le caramel, le lait chaud. Le cœur de Jeanne se réchauffa, il y avait des odeurs familières qui la replongeaient dans les petits déjeuners du matin lors de grandes tablées à la ferme, elle repensait aux bols de lait au miel. Rose lui prit des mains le baluchon et lui indiqua qu’elle dormirait en haut, sous les combles, elle retrouverait le soir ses affaires sur son lit. Dans l’immédiat, elle devait enfiler robe noire et tablier pour préparer le déjeuner. Jeanne montra de la tête la jeune fille. «Ah, c’est Gastienne, la fille du garde-chasse», fit Rose. La gamine observait la scène sans rien dire en touillant une espèce de mélasse; Jeanne alla se passer les mains sous le jet d’eau froide puis s’approcha d’elle, lui prit doucement la spatule des mains, la posa, et revint triturer à pleines mains le mélange pour évaluer le désastre. «On va mettre plus de farine, passes-y, petiote.» L’autre s’exécuta. Jeanne plongea sa main dans la farine, évalua intuitivement la quantité et la saupoudra sur le mélange. Elle pressa le tout avec ses doigts, étirant la pâte qui s’était épaissie. «Les pommes!» Gastienne avança le panier, prit un fruit et le pela, Jeanne l’imita; en quelques minutes, la pâte recouverte fut mise au four et dora. C’est lorsque Jeanne lui demanda comment elle avait atterri ici qu’elle comprit à son silence que Gastienne était muette. Elle songea, au vu du peu de débrouillardise de sa voisine, à la médiocre pitance que les bourgeois avaient dû engloutir avant son arrivée. Pendant que Gastienne nettoyait les ustensiles, Jeanne fit le tour des buffets. Elle ouvrit les placards, allant de surprise en surprise. C’était un royaume pour une cuisinière qui avait là un attirail complet n’ayant pratiquement pas servi. Elle en déduisit que Maxende avait dû se cantonner à quelques plats réclamant peu d’efforts culinaires; les palais des Darmentière avaient dû beaucoup s’ennuyer. Jeanne se sentit un élan, elle se mit en tête de mettre sur la table de ses maîtres un repas qui les épaterait. Envolé, le plan imaginé pour saper sa cuisine! Galvanisée, elle sortit ingrédients, plats, torchons, et disposa le tout sur la table. Au bout de deux heures, la cuisine sentait le civet de lapin, les patates bouillaient dans la marmite, et du four émanait un léger grésillement, la tourte aux pommes y frémissait. Le moment de faire monter les plats arriva. Marcelle, la domestique aperçue à son arrivée, chargea les plateaux et les monta un à un. Jeanne s’assit sur la chaise, et piqua sa fourchette dans un morceau de Saint-Nectaire. Son ventre se noua. Elle se prit à désirer très fort que les assiettes revinssent vides. Marcelle redescendit en toute hâte: «Monsieur en redemande.» Jeanne tendit le reste de civet qui fut transvasé dans une assiette, elle y ajouta deux pommes de terre. La Marcelle repartit aussitôt. L’appétit de Jeanne revint, elle remplit une assiette de saucisson, pain, fromage, et mangea goulûment. Marcelle passait de temps à autre pour remonter des fruits, de la tourte aux pommes. Jeanne ne craignait plus le fiasco, elle avait la preuve que son déjeuner plaisait. La tête de Marcelle passa dans l’embrasure: «Ils veulent te voir maintenant.» Jeanne se lava les mains, défit son tablier, vérifia la mise de sa coiffure et monta. De loin, elle les vit, si différents l’un de l’autre. Monsieur était gros, la chaise le contenait à peine, il parlait avec enthousiasme d’une affaire d’argent. Au bout de la table, Madame tenait sur une moitié de chaise, elle était grande et ne mangeait pas, son assiette contenait un petit bout de viande à peine attaqué.
«Quel âge avez-vous, Mademoiselle?
– Quatorze ans, Monsieur.
– Et comment savez-vous faire d’aussi bonnes choses?
– Je sais, c’est tout, Monsieur.»
Le visage de Jeanne avait viré au rouge. Personne ne lui avait fait de compliments avant. Quand elle servait la tablée de huit à la ferme, les écuelles se vidaient dans un silence souillé de lapements gutturaux. Mais rien de ce compliment qu’elle venait d’entendre. Elle savait qu’elle avait du talent, toutes les assiettes étaient vides quand elle les reprenait. Mais le Darmentière avait sur elle des yeux bons, justes. Elle ne savait pourquoi elle eut d’un coup envie de se surpasser, de continuer à avoir sur elle ce regard. Face à lui, la dame était restée sèche, bouche pincée. Jeanne vit de plus près qu’elle n’avait pas touché à la cuisse de lapin. Elle ne dit mot mais ne quittait pas Jeanne des yeux. Qu’est-ce qui la dérangeait le plus, le fait que son mari ose s’adresser à une petite domestique ou qu’il lui fasse un compliment? Jeanne sentit tout de suite que cette femme ne lui apporterait rien de bon, qu’il allait falloir s’en méfier. Allait-elle la tester pour tenter de lui faire prendre le chemin de la Maxende?
Quand les Darmentière rentrèrent à la Varenne, leur résidence principale, Jeanne rejoignit la ferme et ses chèvres. Le père lui faisait des yeux de miel, sa cuisine avait plu et il fut convenu qu’à chaque venue des bourgeois dans la région, Jeanne serait leur cuisinière. Pendant quatre ans, il en fut ainsi. Il arrivait désormais qu’en montagne, au milieu de ses chèvres, Jeanne rêvât à la cuisine des Darmentière, qu’elle imaginât tester des recettes, cueillant à cette fin herbes et plantes qu’elle faisait sécher pour de nouvelles sauces. Un soir, au repas, le père lâcha: «Une place comme ça, on n’dit pas non.» Le vieux était dressé au bout de la tablée, son visage doublé de volume, ses pognes serrées autour de l’assiette. Jeanne se hasarda à lui répondre: «Si je pars, c’en sera fini pour moi de l’Auvergne, je verrai plus ma montagne.» Frères et sœurs ne mouftaient pas, ils gardaient leurs nez collés à leurs potées. Elle sentit dans sa main glisser la menotte de Janot. En se penchant vers lui, elle lui vit les yeux rougis. «Pauvre dinde, crois-ti qu’j’ peux m’passer d’ces sous? la toiture est à refaire pour c’t’hiver. C’est au trot qu’tu vas y aller à Paris.» Le père ne se calmait plus, il beuglait, postillonnant à tout-va. Darmentière lui avait dit que leur cuisinière attitrée les avait quittés, Jeanne apprendrait plus tard que cette dernière avait, comme Maxende, fait les frais de la jalousie de la bourgeoise. Les Darmentière cherchaient quelqu’un pour la Varenne de toute urgence et avaient adressé la veille au Fernand un pli avec l’argent pour un aller en train Clermont-Paris. La valise de Jeanne fut vite faite, elle avait peu d’affaires et ne pouvait emporter ce qui devrait servir aux sœurs. Elle alla sur la tombe de la mère faire une prière, lui dit qu’elle lui manquait tant mais qu’elle comptait lui faire honneur chaque jour que l’Éternel offrirait en mettant dans l’assiette du Darmentière de quoi étonner son palais. Elle serra fort contre elle son Janot, songeant que lorsqu’elle le reverrait, il la dépasserait en taille probablement. Elle sécha leurs larmes respectives en lui promettant qu’elle ne l’oublierait pas. Pour le faire rêver, elle lui promit de lui envoyer rapidement une carte postale avec, dessus, la photo de la tour Eiffel. Enfin, elle fit le tour de ses chèvres, mémorisant les caractéristiques de chacune. Elle posa sa main sur la tête de Toby: «Je ne peux pas t’emmener, mon bon chien; à la ville, tu deviendrais fou.» Elle ne savait plus de quelle nature était sa tristesse: quitter sa terre pour plusieurs années ou perdre le fil de tous ces liens. Cela faisait longtemps depuis la mort de la mère qu’elle avait compris qu’il n’y avait pas d’amour à espérer du vieux. Elle était, pour lui, une garantie financière, rien de plus. Mais il y avait le rythme de la vie à la ferme auquel elle était accoutumée, après les rudes besognes de la terre, les veillées d’hiver les soirs étaient un moment de partage avec les autres, elle aimait aussi les fêtes au village, l’ambiance des foires.
Deux jours plus tard, elle se tenait dans sa robe noire et son tablier blanc, dans la cuisine des Darmentière à la Varenne-Saint-Hilaire. Ses tâches n’étaient pas différentes de celles effectuées en Auvergne, à ceci près que lorsqu’elle faisait le marché, les produits ne lui semblaient pas d’aussi bonne qualité. Elle s’adapta, cherchant de nouvelles recettes, les poulets aux petits pois prirent la place des potées de chou et des tourtes. Jeanne découvrit chez les Darmentière un autre monde. Même l’égrainement des heures y était différent.
Ses patrons faisaient partie de la «bonne bourgeoisie», une catégorie de bourgeois aisés avec un revenu annuel moyen de cinquante mille francs, propriétaires d’une demeure spacieuse et d’une résidence d’été en Auvergne, chacune avec trois à quatre domestiques. Madame était de la haute bourgeoisie, condition supérieure à celle de son époux qu’elle ne manquait pas de laisser transparaître à certaines occasions. Son père, industriel puissant de la sidérurgie, avait garni sa dot de quelques avantages conséquents dont l’accès à un château sur la Loire entouré de nombreux hectares. De nature rêveuse, Madame faisait peu dans ses journées, elle passait la plupart de son temps à lire dans son fauteuil. Parfois, elle tenait salon, ces dames jouaient au bridge, brodaient ou causaient de ce qu’elles avaient lu dans des revues pour dames autour d’un thé. Les discussions étaient ponctuées de ricanements discrets; Jeanne comprit qu’elles n’hésitaient pas à critiquer l’une des leurs qui n’avait pu se joindre à elles. La mesquinerie des femmes était pour Jeanne un terrain inconnu, elle n’avait côtoyé que le fonctionnement basique des chèvres. Perdant sa mère à cinq ans, elle n’avait eu de contact féminin que celui de ses deux sœurs aînées, l’une réservée et l’autre, handicapée. Elle découvrait, en épiant les conversations de Madame et ses congénères, un monde d’hypocrisie. Il était fréquent que sitôt le troupeau de robes et chapeaux plumés parti, Madame téléphonât à une autre amie pour relater déformés les propos entendus, rire d’une tenue outrancière, voire salir un mari innocent. Jeanne comprit que Madame avait deux visages, celui terne des repas avec Monsieur, elle n’y mangeait rien, ouvrait à peine la bouche pour acquiescer et celui des réceptions, elle y était une femme animée prenant un rire de gamine, les paupières battant sur ses yeux comme deux papillons excités. Son appétit décuplait, elle se goinfrait de biscuits et de crème jusqu’à se faire vomir après le départ des invités. Darmentière était un homme occupé entre son étude notariale et ses repas d’affaires. Il rentrait d’humeur toujours égale, se vautrant dans son crapaud et attrapant son journal et entre deux bouffées de cigare, émaillait sa lecture d’onomatopées. Ses pieds dans les chaussons de laine opéraient un va-et-vient frénétique quand il découvrait une nouvelle affriolante. Une affaire lui était passée sous le nez, le journal était plié en deux secondes pour atterrir sur la pile des rebuts. Madame ne saluait pas son époux à son retour; les retrouvailles avaient lieu au dîner. Jeanne supposait que ces deux-là n’étaient pas liés d’amour, car si c’en était, ils cachaient leur jeu. Les cloisons transpiraient, leurs voix s’entremêlaient parfois de cris faits de reproches et d’acidité. Il était question d’un enfant qui n’était jamais venu, d’une fortune dilapidée, et d’une certaine Ophélia, que Monsieur avait connue lors d’une cure. Jeanne entendait la voix de Madame devenir plus aiguë, elle traitait le notaire de menteur, menaçant de plier bagage, la porte claquait et le silence revenait quelques minutes plus tard, comme si de rien n’était. L’atmosphère de la vie des Darmentière s’infiltrait peu à peu dans les veines de Jeanne, conditionnant les choix des repas qu’elle préparait. Si c’était tendu, elle choisissait des mets plus sucrés pour adoucir leur palais. Quand l’ambiance était terne, elle pimentait, osait des chemins exotiques, le sucre avoisinait le sel. Quand les deux époux étaient rabibochés, le chocolat amer avait bonne place auprès de la tasse de café, et le rhum imbibait généreusement les biscuits.
Lorsque Monsieur, le matin, avait pris sa valise, indiquant par là un déplacement en province pour ses affaires, sonnait à la porte quelques minutes plus tard un dandin que Madame se pressait d’accueillir elle-même. Les deux disparaissaient dans le petit salon. Jeanne percevait murmures, gloussements et soupirs. Les domestiques comprenaient aussitôt qu’ils devaient se faire plus discrets que d’habitude, ils servaient le regard fuyant ou sortaient faire une course. Rien vu, rien entendu. Le contraire eût été un renvoi sur-le-champ. La Marcelle était dévolue à l’effacement de tout ce qui eût pu trahir le secret, elle changeait les draps, jetait les cigares, nettoyait des odeurs de parfums poivrés dont le jeune amant s’aspergeait. Jeanne détestait intérieurement le jeu de Madame, d’autant que celle-ci y associait son personnel, menant les honnêtes vers la duperie. Ne connaissant rien aux choses de l’amour, Jeanne plongée dès ses quinze ans dans ce vaudeville, songea que le couple serait peut-être aussi pour elle un chemin bordé d’épines. Elle se disait que quand Monsieur rentrait de son étude, même s’il était harassé, il ne pouvait ignorer les joues rosées de plaisir de Madame ni sa robe très colorée. Se pouvait-il qu’il imaginât qu’un autre était passé par là? Ou bien, le tolérait-il, faisait-il de même de son côté lorsqu’il était absent? Un soir, Jeanne eut la réponse à toutes ces questions. En montant vers sa soupente, elle passa devant le bureau ouvert de Monsieur. Elle, qui n’avait de curiosité que pour la nature et sa cuisine, se posta un peu plus loin dans le couloir pour épier. Cet homme dont la carrure l’impressionnait pleurait. Jeanne crut distinguer entre deux sanglots «Elle ne m’a jamais aimé.» Le lendemain, Jeanne redoubla d’effort pour varier le menu afin de surprendre le notaire et sa gourmandise insatiable. Les repas furent des moments de plus en plus attendus. Monsieur était comme un enfant, il nouait sa serviette derrière son cou, prunelles brillantes de curiosité. C’est à ce moment où le bonheur revenait dans l’existence du bourgeois que le sort de Jeanne se joua dans cette maison. «Jeanne, vous êtes une reine de cuisinière, vous avez des doigts de fée.» Les compliments sortaient de la bouche de Darmentière généralement après le dessert, quand Jeanne apportait la liqueur. Elle baissait la tête, rougissante: «Monsieur exagère, ce n’est rien qu’un petit sou’é». Au lieu de se calmer, l’autre renchérissait à coups de mots sucrés, visiblement les seuls de l’heure de repas. Le reste des agapes s’était en effet déroulé dans un silence émaillé de brefs dialogues insipides. Le visage de l’épouse commença à se crisper dès qu’un compliment sortait. Elle remarquait que cette «rien du tout» sortie de sa ferme prenait de plus en plus d’importance dans le quotidien de son mari. Elle assistait à la métamorphose du notaire passant du sérieux habituel à la gourmandise. Devant la table qui se dressait, il se mettait à chantonner, bâclant la lecture de son journal, pour arriver plus vite aux agapes, il allait même jusqu’à délaisser le cigare pour éviter de se gâcher le palais avant les délices.
Au fil des mois écoulés, les capacités de Jeanne s’étaient confirmées, le notaire ne manquait plus un seul repas. Il installa un rituel deux fois par semaine, rentrant le midi afin de profiter davantage de ce qu’il appelait «sa dégustation». Le fossé entre les deux époux s’était creusé. À mesure que la bouche joviale du notaire se remplissait, la mine de la Darmentière se crispait de dégoût. Elle accueillait les compliments pour Jeanne comme autant de sources de jalousie, car si elle n’aimait pas son mari, elle ne tolérait que ce dernier puisse s’intéresser à une autre. C’est ce que s’imagina cette grande bécasse, être victime d’une machination, son notaire derrière les louanges à propos des tartes envoyait une invite à la jeune Auvergnate. Il n’en était évidemment rien. Le notaire n’avait pour Jeanne qu’une affection, de celle qu’un père aurait eue pour la fille d’un second lit, guère plus, il vouait en revanche une dévotion à ses doigts de magicienne. Son nez réclamait maintenant chaque jour sa dose de fumet de ragoût, de madeleine et d’épices. Intelligent, le notaire avait compris que la tête de Jeanne avait un horizon bien plus vaste que celui de la chaîne des volcans, il en fallait des neurones pour mélanger savamment les arômes, mesurer au centigramme près les ingrédients pour obtenir des génoises légères comme des plumes d’oiseau. Plus le temps passait, plus la montagnarde maigrichonne s’entourait de mystère. Avait-elle eu dix vies pour aller puiser des idées en Inde ou au Maghreb pour telle ou telle recette? Le talent de Jeanne reposait sur sa grande imagination, mais aussi sur le fait que là-haut, par le passé, sous le cagnard de l’été, lorsque les chèvres alanguies dressaient autour d’elle leur tapis de laine, elle apprenait à lire sur des livres de recettes. À Volvic, une institutrice avait ramené de Paris des valises de bouquins de son cuisinier de père disparu. Elle venait chercher au marché des fromages et du beurre et avait repéré chez Jeanne des signes d’intelligence que seul un instituteur pouvait déceler. Elle parla au vieux du fait que sa fille trouverait beaucoup de joie à étudier en plus de la classe, qu’elle tenait à sa disposition des livres. Mais c’était sans compter la tête butée du père qui se voyait menacé de perdre une cuisinière doublée de deux mains utiles pour le troupeau et la traite. Il n’était pas encore question à l’époque de faire travailler Jeanne pour lui soutirer la moitié de sa paye, elle avait sept ans et quand elle n’était pas à l’école, elle travaillait à la ferme comme une adulte. Ce ne fut pas faute d’insister; chaque venue pour ses courses était l’occasion pour l’institutrice de remettre ça, ne se laissant pas démonter par ses refus de plus en plus brutaux. Jusqu’au jour où, las de voir la Parisienne le tanner, le père menaça Jeanne: «Si tu écoutes les dingueries de cette tourbe, c’est la volée.»
Une relation de complicité, si tant est qu’on puisse parler de «complicité» entre une adulte et une enfant, se noua entre la fillette et l’enseignante. Cette dernière avait vu juste, le cerveau de Jeanne ne demandait qu’à se remplir. Dès que le vieux avait les yeux tournés, l’institutrice glissait un livre sous une cagette de saucissons, que Jeanne cachait ensuite sous son tablier. Le mode de transmission s’ajusta au fil des mois, Jeanne avait demandé pour ses huit ans une besace de toile de lin «pour y glisser un paletot pour les marchés». Les gros ouvrages étaient indécelables dans la besace, le tour était joué. »

Extraits
« En quelques secondes, son esprit éclipsa le motif de sa présence dans cette pièce, se venger de la Darmentière, de ses brimades et du fait que le lendemain à la même heure, une autre serait dans sa cuisine sans aucune raison, si ce n’est qu’elle avait trop bien fait son travail. Elle déplia le papier. Bruit magique d’un froissement d’ailes qui lui procura un léger frissonnement de tout son épiderme. Un carton blanc tomba sur lequel était écrit «Bonheur du Soir». Son cœur s’accéléra. Elle ne savait toujours pas ce qu’il y avait dans la boîte mais ce sentiment nouveau de recevoir un magnifique cadeau la galvanisait. Ces quelques secondes de plaisir assorti à l’interdit se gravèrent dans sa mémoire. Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme. Elle percevait l’étoffe sous les nervures de ses doigts avec la conviction intime qu’elle ne s’en passerait plus. Le noir de l’habit entra dans ses prunelles, effaçant tout sur son passage, noir engouffrant tous les noirs de son monde, celui des corneilles sur la neige de l’Auvergne, les noirs grisés de la pierre des volcans, le noir de la nuit dans le lac Chambon, des yeux du père en colère. Elle déposa la robe sur le lit et fit un pas en arrière, ignorant si elle était en train de rêver ou vivait réellement l’instant. Hallucination. La robe se levait, se mettait à danser. En vérité, elle n’avait jamais vu pareil raffinement, c’était un vêtement à la fois simple et précieux. son plastron était ouvragé mais pas trop, juste pour qu’on remarquât qu’il s’agissait de l’œuvre d’un artiste. » p. 27-28

«Dès que le tissu d’une robe de couturier se détacha de la boîte, la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme.»

« Paul redescendit et travailla seul à la boutique jusqu’au soir. Il ignorait que depuis le matin, tout l’esprit de sa mère s’était fixé sur la robe de la Darmentière. Elle l’avait décrochée, l’avait cent fois tournée, retournée, obsédée par une idée devenue évidente, la robe de la vitrine de sa boutique était encore à mille lieues de la perfection de son larcin. Elle s’était menti toutes ces années, approchant de ce qu’elle avait sous les yeux sans jamais égaler celui qui l’avait créée, un maître. »

« Si elle avait pu parler, la robe lui aurait dit qu’elle en avait connu des séparations au cours de son odyssée depuis 1900. «Monsieur», son créateur, Madame Darmentière, Jeanne, Paul puis Ruth et Sarah Bestein, enfin Gerta…Mais le vêtement muet pendait dans le meuble, spectateur des larmes de sa propriétaire qui enfin se mettaient à couler à flots. »

« Un vêtement a joué un rôle très important à deux moments de ma vie, ça m’a amenée à me poser des questions sur le sens de l’objet. Parfois, nous traversons notre existence et un objet nous accompagne avec sa propre histoire, il entre, il repart…Quand il revient vers nous, il est chargé d’un passé avec sa part de mystère. Pour un vêtement, c’est encore plus étrange, je trouve, il touche le corps. »

À propos de l’auteur

Catherine Le Goff © Photo Carlotta Forsberg

Catherine Le Goff est psychologue. Elle a travaillé vingt ans en entreprise avant d’ouvrir son cabinet. Elle est l’auteure de deux romans, La fille à ma place (2020) et La robe : une odyssée (2021). (Source: Éditions Favre)

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La dixième muse

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En deux mots:
Après une visite au Père-Lachaise, Florent s’intéresse de plus près à Guillaume Apollinaire. Le poète va l’obséder au point de négliger ses études et sa compagne. Il veut tout savoir de la vie, des amours et des œuvres de cet homme aux neuf muses, plus une.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le frère que je n’ai jamais eu

Pour son second roman, Alexandra Koszelyk a imaginé un jeune homme qui se passionne pour Apollinaire et finit par retrouver dans les vers et la vie du poète toutes ses failles intimes. Une superbe confirmation de son talent!

Philippe, qui sait que Florent traverse une période un peu difficile, lui propose de venir avec lui au cimetière du Père-Lachaise où l’on requiert ses services. Florent accepte de l’accompagner dans ce poumon vert de Paris et, en déambulant entre les tombes, découvre celle de Guillaume Apollinaire. Un nom qui lui rappelle ses cours de français.
Rentré chez lui, il décline l’invitation de Louise, sa compagne, pour une soirée télé et cherche les recueils du poète qu’il n’avait plus ouvert depuis des années. En parcourant Alcools et Lettres à Lou, il est émerveillé. Tout comme l’était Picasso qui a lui aussi pris la direction du cimetière pour accompagner son ami qui, de son vrai nom s’appelait Kostrowitzky (avec des k y z comme Koszelyk), vers sa dernière demeure. Emporté par la grippe espagnole deux jours avant l’armistice, le 9 novembre 1918, le poète laisse le peintre démuni. Il ne refera plus le monde avec lui.
Au réveil, Florent n’a pas oublié ses lectures, même s’il se sent vaseux. Il se décide alors à prendre l’air et s’arrête dans une librairie pour y dénicher une biographie de l’auteur qui désormais l’obsède. Feuilletant Apollinaire et Paris, il va essayer de mettre ses pas dans ceux du poète, se rend au Café de Flore. Mais au moment de partir, il est heurté par une bicyclette et finit à l’hôpital. À son réveil Louise ne comprend pas ce qu’il lui raconte, quelle est cette Marie Laurencin? Quel atelier de peintre évoque-t-il? Tout s’embrouille…
Une vieille dame lui confie une enveloppe, souvenirs d’une «polack» qui a suivi Olga aux obsèques de son fils Guillaume. Puis il rêve de Madeleine Pagès, la maîtresse qu’Apollinaire a suivi à Oran avant de rompre. Florent est désormais habité par cet homme, le frère qu’il n’a jamais eu, et court à la bibliothèque de Beaubourg dès qu’il a une minute pour tout apprendre de lui, de ses amours, de ses œuvres, des lieux qu’il a fréquenté. De sa naissance à sa mort, plus rien de la vie du poète ne lui échappe. Il peut aisément dresser la liste des neuf muses qui l’ont entouré, se son premier amour à cette épouse qui le conduira à sa dernière demeure. Une liste à laquelle viendra s’ajouter Gaia.
Car Alexandra Koszelyk a trouvé La dixième muse, celle qui lie Gui à la nature, celle que nous avons oubliée dans notre folle course au progrès.
Quel plaisir de retrouver ici la plume inventive et les fulgurances de la romancière qui nous avait offert avec À crier dans les ruines, un superbe premier roman. Elle confirme ici tout son talent, jusque et y compris avec un épilogue aussi surprenant que poétique.


Présentation de La muse inspirant le poète, représentant Marie Laurencin aux côtés de Guillaume Apollinaire, par Claire Bernardi, co-commissaire de l’exposition Douanier Rousseau au musée d’Orsay en 2016.

La dixième muse
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
280 p., 20 €
EAN 9782373051001
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi du côté de Feyzin dans le couloir de la chimie, à Stavelot en Belgique, à Oran en Algérie ainsi qu’à Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec l’évocation de la vie d’Apollinaire au début du XXe siècle .

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cimetière du Père Lachaise, des racines ont engorgé les canalisations. Alors qu’il assiste aux travaux, Florent s’égare dans les allées silencieuses et découvre la tombe de Guillaume Apollinaire. En guise de souvenir, le jeune homme rapporte chez lui un mystérieux morceau de bois. Naît alors dans son cœur une passion dévorante pour le poète de la modernité.
Entre rêveries, égarements et hallucinations vont défiler les muses du poète et les souvenirs d’une divinité oubliée : Florent doit-il accepter sa folie, ou croire en l’inconcevable ?
Dans cet hommage à la poésie et à la nature, Alexandra Koszelyk nous entraîne dans une fable écologique, un conte gothique, une histoire d’amours. Et nous pose cette question : que reste-il de magique dans notre monde ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog passion de lecteur (Olivier Bihl)

Les premières pages du livre
« C’est là, ça serpente, caché de tous, sous nos pieds, à l’image de ces millions de fourmis qui peuplent les forêts, ça monte lentement, en silence, comme ces chants que personne n’entend, les feuilles se gorgent puis éclatent comme un feu d’artifice qui prendrait tout son temps. Fil ténu relié au reste du monde qui monte en cadence jusqu’à l’explosion finale. Bientôt, les feuilles bordent l’allée de leurs verts flamboyants et forment une arche protectrice.
Alors seulement on la voit, on prend conscience de son éclat. Elle, la taiseuse qu’on délaisse ou abandonne, crie ses invisibles appeaux. C’est l’heure de sa revanche, de sa révélation. Il est des naissances qui mettent une vie à se réaliser, il lui aura fallu quelques millénaires pour appréhender qui elle était. Mais elle est bien là. La Nature vibre et apporte aux hommes son abondance. Chaque arbre de chaque rue de chaque pays sur chaque continent porte ses fruits, fier et triomphant, comme ces mères qui offrent leur sein à leur enfant. Ils attendent qu’on cueille leurs fruits juteux, et leurs branches, alourdies de ces réussites, tombent et forment au sol un tapis nourricier. Les hommes se penchent, acclament cette terre, mais maintiennent dans leurs yeux la surprise de ce spectacle en plein hiver.
Moi, je connais la genèse de ce prodige, mais j’en garde jalousement le secret. Peut-être est-il temps maintenant de tout vous expliquer ?

Chapitre I
La main droite crispée, tenant fermement un corps inerte et sans vie, la paume gauche ouverte et tournée vers le ciel, la pietà m’offrait le visage de l’abandon. Abandon de soi, des autres, figure du pardon et de la force, elle portait le Christ avec la douceur d’une mère qui enveloppe de ses bras son enfant mort. Sur ses traits de bronze, son regard désormais sourd aux plaisirs terrestres semblait vivant. L’espace d’un instant, sa poitrine se souleva, je retins mon souffle le temps de comprendre ma méprise : ce n’était qu’une illusion, le prisme d’un rayon de soleil tombé à travers les vitraux de la chapelle.
Une odeur d’encens flottait encore, vestige d’une messe qui avait dû se dérouler quelques jours auparavant ; au sol, l’arc-en-ciel des vitraux formait une marelle imaginaire dont la dernière case s’évanouissait sur l’autel. Le lieu, désert, était propice à la rêverie ou à la prière. Je ne l’aurais jamais découvert si mon ami Philippe ne m’avait pas appelé :
« Tu peux passer me prendre en voiture, Florent ? On a besoin de moi au… Père-Lachaise. »
Au son de sa voix, je le sentis gêné. Des images de l’enterrement de mon père revinrent. Six mois étaient passés depuis sa mort, mais je tenais toujours ma peine dans le creux de mes souffles.
« Ça ne prendra que quelques heures au plus. Avec les fortes pluies de novembre, les racines des arbres ont engorgé les canalisations, les gars ont besoin de mes conseils pour éviter de trop gros dégâts, mais ma voiture refuse de démarrer ce matin. J’ai pensé à toi. Mais ce n’est peut-être pas une bonne idée. »
D’autres images remplacèrent celle du corps sans vie. Des racines souterraines, tout un réseau à museler.
« Ne t’inquiète pas, Phil, je passe dans vingt minutes, le temps de boire un café. »
Je raccrochai. Combien de fois ces derniers mois avais-je vécu cette scène ? Auparavant, jamais Philippe ne m’aurait demandé un service : ce n’était pas dans son caractère. Cependant, mon apathie actuelle le poussait à me materner, et la moindre occasion était un prétexte à me voir. Sa façon à lui de me dire qu’il était toujours présent pour moi.
Le cimetière n’avait rien à voir avec celui où mon père était enterré. Deux pylônes en pierre encadraient un portail démesuré, et, en m’approchant, je pus lire sur celui de droite:
QVI CREDIT IN ME ETIAM SI MORTVVS FVERIT VIVET.
Mes connaissances en latin s’arrêtaient aux deux premières déclinaisons ; je me tournai vers Philippe, qui traduisit, impassible :
« Celui qui croit en moi, même mort, continuera de vivre. »
Je m’arrêtai et relus la maxime pour m’en imprégner, pour que sa musicalité ruisselle en moi et que ses mots deviennent miens. Puis je rejoignis Philippe, qui venait de franchir les portes en fer. Au-delà s’ouvraient de grandes allées pavées bordées d’arbres au tronc large et solide ; je sentis le regard de mon ami posé sur moi, je le rassurai d’un fin sourire. Autour de nous s’étalait un silence d’hiver, et de nos bouches muettes s’évadaient de minuscules nuages sitôt évanouis dès les lèvres passées. Sorti de nulle part, un homme me fit sursauter. Trapu et court sur pattes, il faisait de grands moulinets avec ses bras :
« C’est par là, venez, venez ! »
À sa ceinture, un trousseau de clés : il devait être le gardien du cimetière. Philippe partit de son côté, moi du mien ; il n’avait plus besoin de moi. Mains dans les poches, regard levé vers les tombes, je découvris un dédale d’allées dans lequel j’eus envie de me perdre. À mes côtés flottait l’odeur des sous-bois et des champignons, compagnons d’une promenade durant quelques heures où bientôt le temps n’eut plus cours. Dans quelle allée étais-je ? Quand je tombai pour la troisième fois sur une imposante sépulture baroque dont le sarcophage orné de têtes de mort s’élevait avec démesure dans le ciel, je compris que je tournai en rond.
Comment me repérer ? Le nez pointé vers les nuages, j’aperçus la croix d’une chapelle et m’en approchai. Derrière les arbres émergea une bâtisse austère, dont la porte laissait entrevoir une pièce sombre. La curiosité m’emporta : je m’y engouffrai et arrivai devant la statue de la Vierge tenant le Christ dans ses bras.
Était-ce l’hiver qui s’abattait, le cimetière qui m’entourait de ses murailles, ou bien tout simplement le silence des lieux ? Fasciné, je m’assis quelques instants, face à ce bronze qui criait sa détresse. Frappé par la vie qui en émanait, je me perdis dans la contemplation de ce corps, quand je sentis un frôlement contre ma jambe : une première fois, puis une seconde. Le cœur battant, je me penchai et, avec surprise, découvris le museau d’un chat. Le jaune de ses pupilles se percevait à peine tant son iris était dilaté. Le félin m’interrogeait du regard et, dans le noir brillant de ses yeux, j’aperçus mon reflet, qui avait l’allure d’une ombre. Un rayon de soleil rétrécit sa prunelle, qui prit la forme d’une meurtrière. Je le repoussai d’un geste et sortis retrouver Philippe. Dehors, le froid régnait toujours ; des voix d’hommes remplissaient le vide du cimetière, je m’orientai vers elles.
Le visage penché sur un tronçon d’arbre qui venait d’être coupé, mon ami ne m’entendit pas arriver. Son front était barré par sa ride des mauvais jours. De son doigt, il parcourait le bout de bois et faisait le tour des cercles concentriques en ronchonnant des mots indistincts ; je posai ma main sur son épaule, il mit du temps à réagir : « Je n’ai jamais vu ça, Florent ! Regarde un peu la couleur des cernes sur cette coupe. Normalement, tu devrais avoir une alternance entre le foncé et le clair, car cela indique les saisons, mais regarde ici : il y a une grande trace plus marquée, comme si le cambium avait produit du jeune bois durant plus d’une année. »
Devant ma mine perplexe, il continua :
« En somme, c’est un peu comme si l’été s’était étendu plus d’un an, que l’arbre avait puisé de l’eau pendant plus de douze mois, ou qu’il avait grandi plus que de raison. Les traces claires sont des marques de croissance ; logiquement, elles ne devraient pas être aussi larges.
— Les êtres humains ont bien des poussées de croissance ! Je me souviens avoir grandi de quatorze centimètres en un an, à l’âge de treize ans ; pourquoi les arbres n’en auraient-ils pas ? »
Mon ami leva son sourcil droit, signe de son exaspération à venir :
« L’être humain ne subit pas les saisons comme les arbres, et là, je t’assure que ce que je vois est complètement incroyable, comme si la croissance du végétal s’était emballée sur une longue période, qu’il ne s’était pas mis en dormance. Normalement, cette différence entre le bois du printemps et celui d’été ne peut se voir qu’au microscope, mais là, c’est flagrant. »
Ces histoires de cercles m’ennuyaient, nous étions un matin de novembre dans un cimetière et il me parlait de cambium, un nom que je n’avais jamais croisé, même en cinq ans de latin. Philippe vit mon peu d’intérêt et changea de sujet.
« Ici, il y a environ quatre mille deux cents arbres, c’est le plus grand espace vert de la capitale. Marrant de penser que le poumon de Paris, sa vie, est un cimetière, non ? Quand j’étais étudiant, j’aimais me balader dans ces allées : une fois le portail passé, le bruit de la ville s’amenuisait, je m’évadais. »
Je découvrais un Philippe assez romantique, l’idée m’amusa.
« Tiens, tu vois cet arbre ? C’est un chêne vert, ou plutôt une yeuse. Ses ramures sont d’un vert profond, très sombre. Il a la particularité de garder ses feuilles en hiver. Je me souviens de celui du jardin de mes parents : à neuf ans, j’ai cloué quelques planches sur les branches les plus solides, et j’y ai passé des heures cet été-là. De là-haut, j’étais le roi, j’imaginais de nouveaux mondes, m’inventais une vie inédite. Depuis la plus élevée, je voyais même la mer. C’est à cette époque que j’ai voulu intégrer la marine, mais tu vois, finalement, on ne réalise jamais ses rêves. »
Philippe se tut, son regard tourné vers la cime. J’imaginais mon ami en salopette, à l’assaut du monde.
« Je donnerais cher pour retrouver ces moments de mon enfance. »
Sa nostalgie m’amusait, il parlait comme une personne âgée et emprisonnée dans un corps moins souple et lourd des fardeaux de la vie. J’aurais pu lui dire qu’il n’avait jamais quitté les rives de l’enfance, puisque à plus de trente ans il grimpait toujours aux arbres, mais je m’abstins et choisis plutôt de m’approcher du chêne.
Ai-je voulu prouver à mon ami que notre jeunesse nous ouvrait ses bras si on la titillait, qu’elle restait tapie dans notre ombre, prête à la moindre velléité, à bondir hors de sa cachette ? J’attrapai la première branche, testai sa solidité d’un rapide balancement, puis commençai mon ascension.
*
Derrière moi, le rire de Philippe m’encourageait. Plus je m’élevais, plus j’avais l’impression de rajeunir, de retrouver cet enthousiasme enfantin, je me surpris même à siffloter, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps. Les quelques éraflures que je sentis sur mes mains et la dureté de l’écorce ne ralentirent pas ma montée ; au contraire, je continuai, un peu ivre de cet air soudain plus frais qui piquait mon visage. Je m’arrêtai pour souffler sur mes paumes devenues rouges et découvris qu’une ampoule s’y formait déjà, nichée entre la ligne de vie et celle de cœur. Sous mes pieds, le sol avait disparu. Autour et sous moi, seulement des bras de verdure. Pris de vertige, je me raccrochai à une branche.
Depuis quand n’avais-je pas ressenti cette liberté ? Depuis combien de temps montais-je ? Les brindilles m’enveloppaient, formant un agréable carcan végétal. Je passais de l’une à l’autre et accélérais encore mes mouvements, quand, tout à coup, j’eus l’impression que les feuilles se faisaient plus denses, ralentissant ma montée. Phénomène étrange, elles bruissaient comme lors d’une tempête. Je m’arrêtai : j’étais dans un tunnel dont les parois s’animaient. Nulle trace de vent pourtant, le mois de novembre ne réservait aucune surprise, si ce n’était une pluie morne et un ciel gris. En posant ma main à plat sur le tronc, j’eus la curieuse sensation que l’arbre tremblait. Le feuillage frémissait toujours, il en montait une mélodie répétitive dont le sens m’échappait. Le mouvement des feuilles me berça et me donna envie de me reposer un peu. Sur la droite, une branche incurvée m’invita à m’asseoir.
Mon souffle ralentit et mes inspirations devinrent plus longues. Ici, l’air était frais, nimbé d’une brume cotonneuse, le temps n’avait plus la même emprise qu’au sol. Seuls quelques insectes accompagnaient ma retraite éphémère, et ils ne semblaient déroutés ni par le tremblement des feuilles ni par ma présence. Une fourmi aux pattes chatouilleuses grimpa sur ma main, s’arrêtant quelques instants avant de poursuivre sa route végétale. Insignifiants en bas, les insectes étaient les maîtres en haut, et moi, seulement un intrus.
Je restai encore à écouter ce chant d’un monde oublié, quand me parvint l’odeur enivrante des fleurs du frangipanier. Son odeur vanillée et capiteuse me surprit, c’était la première fois qu’un arbre exhalait un tel parfum. Son effluve m’apaisait, me rappelant les goûters de mon enfance, lorsque la voisine préparait ses galettes. Par réflexe, mes yeux se fermèrent et je la vis comme autrefois, penchée sur son four, à surveiller la cuisson, les joues écarlates. À cette pensée, mon ventre grogna.
Je m’adossai au tronc, l’odeur d’amande se fit encore plus forte et m’emporta plus loin dans mes souvenirs d’enfance, effaçant de ses effluves la lisière des jours. De nouveau, j’étais dans la cuisine, mais avec mon père. Le petit déjeuner n’était entrecoupé que par le bruit des couteaux qui glissaient sur les tranches de pain en suivant, sans que nous nous en rendions compte, le tic-tac de l’horloge.
À califourchon sur la branche, je balançais mes pieds dans le vide. J’aurais pu y rester des heures, mais une voix me parvint. D’abord indistincte, elle se fit plus forte : Philippe m’attendait en bas. La réalité et le froid de novembre s’invitèrent dans la ronde de mon enfance et éclatèrent sa bulle.
À regret, j’entamai ma descente. Dans ce sens-là, mes prises n’étaient plus naturelles : le calme de la cime disparut, mon cœur s’emballa, le vertige me saisit. Mes pieds glissèrent sur une branche couverte de mousse et mon visage reçut de plein fouet quelques brindilles. Je me rattrapai de justesse. Je pris le temps de m’arrêter ; en bas, la voix de Philippe était presque inquiète. Comment avais-je pu monter aussi facilement ? La densité de l’arbre m’empêchait de descendre.
« Quelque chose me retient ! » aurais-je eu envie de crier à Philippe, mais je préférai me concentrer sur mes prises. Quand enfin je sautai au sol et ouvris les bras en signe de victoire, Philippe m’accueillit par des bougonnements :
« Mais qu’est-ce que t’as fichu, là-haut ? Tu sais combien de temps tu es resté ? J’ai failli monter ! »
Je me contentai d’un haussement d’épaules et me grattai le menton. Sous mes doigts, je sentis quelque chose de poisseux. Machinalement, j’essuyai ma main contre mon pantalon, avant de m’apercevoir qu’il s’était teinté de rouge. Sang et sève se mélangeaient dans ma paume. Tout ceci ne semblait guère impressionner Philippe, qui continuait de me dévisager. Pour me donner une contenance, je regardai l’heure et émis un cri de surprise. Effectivement, qu’avais-je bien pu faire tout ce temps ?
L’après-midi touchait déjà à sa fin, la brume tout autour faisait ressortir le marbre des tombes. Mon pied heurta quelque chose au sol : un morceau de bois que Philippe venait de couper. Il avait une jolie forme, un cercle parfait au sein duquel y répondaient d’autres, plus petits, comme une mise en abyme. Tandis que je le ramassai, des images de mes vacances surgirent : des poches pleines de coquillages, le temps pluvieux des côtes normandes, la silhouette de mon père au loin sur la plage, les mains derrière le dos.
*
Un chat se faufila entre mes jambes, sa queue en point d’interrogation frôla mes doigts. L’animal ressemblait à celui de la chapelle et un frisson parcourut mon échine. Je le suivis des yeux, il se dirigeait vers la tombe la plus proche, avec l’allure princière que possèdent les félins. Il s’assit devant une sépulture surplombée d’une grande pierre qui, de loin, me sembla être du granit. Des lettres plus foncées indiquaient le nom du mort :
Guillaume Apollinaire de Kostrowitzky
Je m’en approchai. Au fur et à mesure remontèrent des souvenirs du lycée. Apollinaire et ses Poèmes à Lou, les commentaires composés et les explications parfois démentielles du professeur, nos regards en biais avec ma voisine, les petits mots échangés sous la table qui voulaient égaler la prose moderne d’Apollinaire et finissaient au mieux dans les trousses, au pire dans la poubelle. Jamais je ne m’étais demandé ce que devenaient les poètes une fois morts : ils faisaient partie de ces êtres un peu à part, hors du temps, touchant presque au sacré, et surtout immortels. Le chat se frotta contre mes jambes et miaula, sans doute satisfait de m’avoir attiré.
Des images d’une autre tombe se superposèrent. Je faisais face à un trou béant et au cercueil de mon père. Dans ma main, une poignée de terre prête à être jetée. De la poussière avait virevolté puis s’était posée sur mes chaussures. Dans ma bouche, mes dents crissaient, et mes yeux avaient cillé sous la lumière crue du ciel. Au loin, le bruit d’un moteur annonçait la venue d’un autre corbillard.
Dans ce lieu où les tombes ressemblaient à la cité-dortoir de mon enfance – pierres verticales dans lesquelles s’endorment les âmes – j’avais laissé mon père, couché pour l’éternité. Mon regard s’était promené sur quelques sépultures fleuries, le vent faisait danser les pétales et les tiges se pliaient imperceptiblement. La nature montrait ses courbes et arabesques, brisant la monotonie de cet endroit. Sous mes pieds, à l’horizontale, s’entrelaçait un réseau de racines inextricables qui était le reflet de mon esprit : devenir adulte ne m’avait apporté aucune réponse.
J’étais retourné sur la tombe de mon père quelques mois après, à la Toussaint. J’avais avalé les kilomètres, acheté une composition chez le fleuriste. Le pot en plastique se tordait sous la pression de mes doigts tandis qu’un vent marmoréen sifflait entre les tombes alignées.
Les souvenirs du dernier jour, dans la chambre d’hôpital, m’étaient revenus. Sous morphine et inconscient, mon père tordait sa bouche de douleur. Ses yeux s’entrouvraient de temps en temps, mais ne regardaient rien ; son corps aux muscles amoindris et à la peau diaphane laissait passer la lumière. J’avais signalé ma présence en posant gauchement ma main sur la sienne. L’instant avait duré le temps d’un souffle, puis, dans un ultime effort, mon père avait retiré sa main. Sa façon de ne pas me dire adieu.
La nuit, passée dans une chambre d’hôtel aux murs blancs impersonnels, avait été peuplée de mon enfance ; au matin, la sonnerie du téléphone m’avait rappelé à la réalité. Mon père était mort à l’aube. L’annonce avait ralenti les secondes, le temps était devenu lourd, palpable à chaque inspiration. Ma main, qui tenait l’appareil, tremblait de la douleur muette des orphelins.
Son enterrement avait été simple. Dans l’atmosphère écrasante de l’été, les pétales de roses tombaient sur le bois avec le même bruit que ces grosses gouttes d’orage en plein mois d’août. Au loin, j’avais entendu une voix, celle de l’employé du funérarium :
« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »
« La terre. »
Il avait passé sa vie à la fuir, préférant être logé dans un complexe en béton face auquel ne s’élevait aucune ligne à l’horizon, barré par un autre géant vertical. Nous habitions près de son travail, anciennement appelé le couloir de la chimie , puis baptisé plus poétiquement la vallée de la chimie. Cette zone était restée la même, tellement polluée que les industries agroalimentaires y étaient interdites. Mon père était à l’image de cet endroit : sec et infertile.
Ses joues, creusées par une acné juvénile mal soignée, me l’avaient toujours rendu vieux, un vieillard droit comme ces hautes cheminées que j’apercevais de la fenêtre de ma chambre. Lieu et homme se confondaient. Inéluctablement, il niait le risque d’habiter près des usines et cessait d’écouter dès qu’on évoquait la catastrophe à la raffinerie de Feyzin.
Comme il rentrait tard, je passais mes soirées avec une voisine qui me gardait pour arrondir ses fins de mois. Elle avait souvent autre chose à faire, comme rester dans le canapé, à regarder les couleurs de la télé, bien plus intéressantes qu’un garçon pâle et silencieux. J’avais très vite compris qu’il ne servait à rien de l’appeler : elle ne venait jamais. J’étais devenu un enfant débrouillard par la force des choses.
Un mercredi, alors qu’un générique criard emplissait le salon, j’avais voulu imiter mon père et avais entrepris de me raser. L’expérience s’était révélée un échec, puisque je m’étais entaillé la main et avais barbouillé l’évier de rouge écarlate. Habitué à ne pas appeler à l’aide, j’avais sorti du placard une boîte de pansements. Tandis que des gerbes d’eau faisaient disparaître le sang, j’avais avisé la meilleure des tailles, puis avais comprimé la plaie. Le coton s’était coloré à son tour.
Le matin même, j’avais lu un article dans le Journal de Mickey : les scientifiques avaient découvert une colle extraordinaire qui permettrait, dans un futur proche, de se passer de pansements. Dans mon esprit de petit garçon, une idée avait germé. J’avais arraché la feuille d’un cahier, et de mon écriture la plus soignée, j’avais écrit au courrier des lecteurs du magazine. En moi grondait l’envie de savoir si cette invention pourrait aussi servir à recoller les cœurs endommagés.
Mais je n’avais jamais reçu de réponse.
*
« Bon, on rentre, Flo ? »
La voix de Philippe devenait impatiente. Le temps de sortir de mes pensées et de regarder une dernière fois cette haute tombe en granit, je saluai le gardien d’un bref hochement de tête puis montai dans ma voiture. J’avais toujours le morceau de bois dans la main et, ne sachant pas trop quoi en faire, je le jetai sur la banquette arrière avant de prendre le volant. Mon ami s’en saisit et le tritura avec ce désir tacite de percer le mystère des cercles. Le moteur toussota un peu, les roues patinèrent sur le sol mouillé. Dans le rétroviseur, je vis un nuage sombre se dessiner autour du gardien qui restait impassible.
À côté de moi, Philippe nettoyait ses lunettes. Sans elles, son regard de myope ne distinguait même plus le tableau de bord et il devenait inaccessible. Le voyage se fit dans un silence monacal, rompu de façon intermittente par le grincement des essuie-glaces sur le pare-brise. Sur le périphérique, un chauffard pressé me fit des appels de phare. Dans le rétroviseur, je découvris des éraflures sur mes joues et mon nez ; ma compagne se moquerait encore de ma maladresse légendaire. J’eus à peine le temps d’y songer, nous étions arrivés devant l’immeuble de Philippe. Tandis qu’il se baissait pour ramasser son sac, sa main se referma sur une boîte de somnifères qui avait dû tomber de ma veste:
«Tu n’as toujours pas arrêté d’en prendre? Ça va faire six mois, maintenant, non?»
Comme un enfant pris en faute, je baissai la tête. J’entendis à peine ma voix:
«J’ai diminué la dose, je n’en prends qu’un demi avant de me coucher. Ça m’aide à dormir, à ne plus me réveiller en sueur, à ne plus faire des cauchemars sans queue ni tête.»
Il eut une moue désabusée puis claqua la porte avant de me faire un bref signe de la main. Je restai quelques minutes à le regarder rentrer, puis quelques autres encore à contempler la rue déserte.
Quand j’arrivai chez moi, des odeurs épicées m’accueillirent, Louise passa la tête dans l’entrebâillement de la cuisine et mima un baiser avant de disparaître. Tirésias, le siamois de ma compagne et vieux matou revêche, se frotta contre mes chaussures. Sans doute sentait-il le chat du cimetière ? Je le laissai m’inspecter et inclinai la tête vers les étagères de la bibliothèque, le manteau toujours fermé.
Les livres étaient classés par maison d’édition, couleur, genre et ordre alphabétique : une maniaquerie dont j’avais le secret et qui m’occupait de nombreuses heures en hiver quand je décidais de les ranger. Je n’étais pas un grand lecteur, ni un lecteur tout court. J’en lisais tout au plus deux durant l’année : un polar en été et, en février, lors des vacances au ski, avachi devant la cheminée en attendant la sacro-sainte raclette, le Goncourt.
C’était Louise l’ogresse : dans son sac, elle avait toujours un roman en cours et sur sa table de chevet trônaient fièrement cinq livres. Louise et sa boulimie d’apprendre. Rien ne lui résistait
Après un doctorat à Toulouse, elle avait intégré une équipe au CNES Paris-Daumesnil avant de la diriger. De la période entièrement dévouée aux études, elle avait conservé l’appétit vorace et continu des grands lecteurs. Elle empilait ses coups de cœur dans le bureau, les prêtait ou les donnait, ce qui faisait la joie de ses amis. De mon côté, je me chargeais de ranger les livres une fois par an : une répartition équilibrée des tâches.
J’attrapai un, puis deux exemplaires d’Apollinaire : Lettres à Lou et Alcools. Je posai un des livres et le morceau de bois rapporté du cimetière sur la petite table du salon, et ne gardai qu’un recueil en main. Sur la première page, je découvris un nom, un prénom et une classe écrits d’une graphie enfantine :
«Le livre est une carte postale temporelle, quand on l’ouvre jaillissent des images d’un temps perdu.»
Je sursautai et me penchai vers elle pour l’embrasser :
«D’où tiens-tu cette phrase? D’un livre de développement personnel?»
Louise se renfrogna un peu, mais je ne lui laissai pas le temps de contre-attaquer:
«Regarde mon visage, belle infirmière, veux-tu bien me soigner?»
Elle se recula un peu, plissa les yeux et partit d’un grand rire qui emplit le salon. Il y a quelques années, c’était ce même éclat joyeux qui m’avait fait tomber amoureux d’elle.
«Mais qu’est-ce que tu racontes? Tu n’as rien sur le visage. Vous, les hommes, vous êtes vraiment des chochottes.»
Je me levai et ne vis que mon air abasourdi dans le miroir.
«Pourtant, tout à l’heure, dans le rétroviseur…»
Elle était déjà repartie. Je tapotai des doigts la couverture de mon livre avant de me rasseoir. Les lettres envoyées à Lou défilèrent devant mes yeux. Chose inhabituelle, Tirésias sauta sur mes genoux et ronronna. Je continuai ma plongée dans ce nouvel univers, le rythme des vers et les frottements du chat contre mon menton me bercèrent. Un raclement de gorge me sortit de ma lecture, je levai la tête. Sur la porte du couloir, un rayon de soleil finissait de pâlir.
« Tu comptes enlever ton manteau et tes chaussures avant de dîner ? »
Quelle heure était-il ? À travers la fenêtre, j’entraperçus la lumière vacillante du réverbère. Sur les carreaux se dessinaient des nuages de vapeur. Je me levai, passai mon doigt sur cette buée et formai un « j’arrive » éphémère.
*
« C’était bien aujourd’hui avec Phil ?
— Comme d’habitude, oui. Mais, au cimetière, il était obnubilé par des cercles sur la coupe d’un arbre, je n’ai pas vraiment compris de quoi il parlait. J’en ai rapporté un morceau, tu peux regarder si ça t’amuse. »
Pour toute réponse, Louise reprit du gratin. De la fourchette, j’aplanis le monticule : avec ses petits morceaux, mon assiette ressemblait à des tranchées de la guerre de 1914-1918.
« Si tu veux, on peut regarder un film ensemble ce soir. Je n’ai pas à bosser sur mon projet.
— Je préfère lire, je crois. »
Je déposai un baiser sur la joue d’une Louise incrédule, débarrassai la table, puis m’enfermai dans le bureau.
*
J’ouvris le recueil Alcools avec la joie inexpliquée d’un enfant en train de faire une bêtise. Je tournais les pages comme on remonte le temps, j’y retrouvais des feuilles annotées, des points d’interrogation ; quelque chose entre ces lignes me fascinait. C’était la première fois que je relisais de la poésie depuis le lycée : les vers m’hypnotisèrent, leur liberté m’étourdit, une originalité incroyable s’étalait là et je n’arrivais pas à m’en détacher. Dehors, la lumière du réverbère accompagnait le rythme anarchique et syncopé des mots, d’où bruissait une nature légendaire :
C’est le tilleul lyrique, un arbre de légende,
D’où, chaque nuit, des lutins fous sortent en bande.
Un mouvement dans la rue attira mon regard. Le lampadaire agrandissait les ombres et rendait sa magie aux ténèbres. Au chaud, derrière ma fenêtre, je me plus à imaginer des lutins sortir de l’arbre avant de retourner à mon bureau, le sourire aux lèvres.
Bientôt l’obscurité me servit de guide, m’enveloppa de ses heures bleues :
Chaque rayon de lune est un rayon de miel
À la lecture de ce vers, une sensation naquit et je fus propulsé des décennies en arrière. Les week-ends s’égrenaient avec la lenteur d’un immense sablier, nous ne recevions jamais personne, aucun appel ne venait rompre le tic-tac de la pendule de la cuisine. Dès le repas terminé, je montais dans ma chambre et m’inventais des histoires. La solitude berçait mes souffles.
Je devais avoir à peine huit ans quand, un dimanche, à table, mon père avait rompu le silence de nos fourchettes :
« Mets tes bottes, je t’emmène découvrir un coin que tu ne connais pas encore. »
Mon père avait décidé qu’il était temps pour moi de grandir, de montrer que j’étais un homme. Cette promenade n’était qu’un prétexte ; j’aurais dû m’en douter, car il n’aimait pas la nature. Dans l’allée qui nous menait à la voiture, mes pieds glissaient dans mes chaussures trop grandes, et mon anorak, devenu trop petit, sentait le parapluie moisi. Mal à l’aise, je faisais tout de même bonne figure face à cette sortie impromptue : souvent, le soir, je m’endormais en souhaitant vivre une journée de complicité avec lui et, ce jour-là, mon vœu s’était réalisé. Certains souhaits peuvent se révéler redoutables quand ils s’accomplissent.
Nous avions garé la voiture à côté d’une barrière, puis nous nous étions engagés sur des sentiers peu balisés. Nous n’avions croisé personne, je ne savais plus trop où j’étais, mais je restais content de partager un moment avec lui. C’était si inhabituel. La lumière rasante donnait de nouveaux contours au chemin, les ombres des arbres s’agrandissaient jusqu’à devenir géantes. Mon père paraissait petit au milieu de la nature.
Soudain, sa voix s’était élevée ; au-dessus de nos têtes, une nuée d’oiseaux s’était envolée.
« Tu es grand, tu dois être capable de t’orienter tout seul et de retrouver ta route. Compte jusqu’à cent, avant de me rejoindre à la voiture », dit-il, en me tournant le dos.
Je fermai les yeux, et commençai à compter. Je l’entendis crier au loin :
« Ne me déçois pas ! »
De ces heures à errer dans la forêt, je gardai à l’âge adulte de vilaines cicatrices. Dans mes cauchemars, je repensais à ces branches qui craquaient sous mes pas, à mes hoquets d’effroi tandis que j’essayais de me repérer. Lorsque j’arrivai enfin à la voiture, sans trop savoir comment, je fis disparaître les traces de pleurs sur mon visage. J’avais peur que mon père entende les battements de mon cœur, mais il n’en fut rien. Il m’accueillit d’un rire franc, assénant que j’étais désormais un homme.
Dans la poche de mon manteau, mon poing ne se desserra pas. Je restai mutique tout le trajet du retour, les yeux levés vers les rayons blafards de la lune. Elle était pleine, d’une blancheur prête à éclater ; je l’aurais aimée dans son croissant pour qu’elle nous recueille, mes angoisses et moi, mais elle était ronde, comme ces futures mères qui se pavanent, le ventre en trésor. De la mienne, je ne connaissais ni les bras en forme de croissant ni la rotondité bienfaisante.
C’est à ce moment-là que je décidai que tout était de sa faute à elle, à cet astre. À huit ans, il était plus simple d’en vouloir à la Lune qu’à son père : elle ne m’avait été d’aucun secours durant cette course d’orientation, sa lumière avait décuplé ma terreur. Je lui tirai la langue et oubliai le véritable coupable de cette expédition. »

À propos de l’auteur
KOSZELYK_Alexandra_©DRAlexandra Koszelyk © Photo DR

Alexandra Koszelyk est née à Caen en 1976. Diplômée à l’Université de Caen Normandie, elle est professeure de Lettres Classiques à Saint-Germain-en-Laye depuis 2011. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Elle est aussi formatrice Erasmus en Patrimoine et Jardins. Son premier roman, À crier dans les ruines (2019), a été l’un des quatre lauréats des Talents Cultura 2019 et a remporté le Prix de la librairie Saint Pierre à Senlis, de la librairie Mérignac Mondésir, le Prix Infiniment Quiberon, et le Prix Totem des Lycéens. Également finaliste du Prix du jeune mousquetaire, de celui de Palissy, du prix Libraires en Seine et du prix des lycéens de la région Île de France 2020, le format poche a été sélectionné pour le prix du meilleur roman Points. La dixième muse (2021) est son second roman publié Aux Forges de Vulcain. (source: Babelio)

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Héritage

BONNEFOY_heritage  RL2020  coup_de_coeur 

En deux mots:
Le phylloxéra ayant ravagé sa vigne, un vigneron décide de chercher fortune en Californie. Il la trouvera au Chili. C’est le début d’une saga qui nous conduira sur près d’un siècle – avec des allers-retours en France – jusqu’à son arrière-petit-fils victime de Pinochet.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Des coteaux du Jura au Chili

Encore un superbe roman signé Miguel Bonnefoy. Héritage raconte sur plus d’un siècle la saga des Lonsonier, arrivés au Chili à la fin du XIXe siècle, et dont les différentes générations se heurteront à la fureur du monde.

C’est une histoire d’exil, comment en pourrait-il aller différemment avec Miguel Bonnefoy? Nous sommes cette fois à l’orée du XXe siècle, lorsque le phylloxéra ravage le vignoble français et jette dans la misère des milliers de familles. Sur les coteaux du Jura, le Patriarche de la famille a longtemps cru qu’il échapperait au fléau avant de devoir lui aussi capituler. Avec pour seul bagage, ou presque, un pied de vigne, il décide de partir pour la Californie où la Napa Valley fait figure d’Eldorado. Mais il n’arrivera jamais jusqu’à destination. Une escale à Valparaiso et les soins d’une «guérisseuse» vont le retenir au Chili. Sage décision au regard de la fortune qu’il ne tarde pas à amasser: «Lui qui avait pris la route vers l’inconnu, qui était un humble vigneron, un pauvre paysan, se trouva brusquement à la tête de plusieurs domaines et devint un ingénieux homme d’affaires. Rien, ni les guerres ni le phylloxéra, ni les soulèvements ni les dictatures, ne pouvait désormais troubler sa nouvelle prospérité, si bien que, lorsqu’il fêta sa première année à Santiago, Lonsonier bénit le jour où une gitane, à bord d’un navire en fer, avait brûlé une pierre verte sous son nez.
Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, aux cheveux raides, issue d’une ancienne famille bordelaise, marchande de parapluies.» Le couple aura trois fils, Charles, Robert et Lazare, éduqués à la française. Un pays qu’ils aiment sans le connaître et pour lequel il s’engagent quand vient l’annonce du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Et, comme beaucoup de leurs compagnons, laisseront la vie dans cet enfer. Seul Lazare parviendra à s’en sortir et à regagner le Chili où il pourra perpétuer la lignée familiale en épousant Thérèse qui se passionne pour les oiseaux, en commençant par les rapaces. Elle fera installer une immense volière dans leur propriété et y mettra au monde leur fille Margot. Sera-t-il dès lors très étonnant que cette dernière rêve de s’envoler? De prendre les commandes de l’un de ces avions de l’aéropostale qui relient le Chili et la France?
Miguel Bonnefoy fait merveille dans la narration de cette saga familiale, en y ajoutant à chaque fois la petite touche fantastique qui construit la légende. Car entre les histoires d’une France si lointaine, celles d’un pays sauvage qui se développe anarchiquement, il reste un espace pour faire vivre ses rêves, même si par essence ils demeurent fragiles. Après les deux Guerres mondiales, l’apaisement tant espéré sera balayé par la dictature d’Augusto Pinochet en 1973, dont sera victime Ilario, L’arrière-petit-fils du patriarche bouclant, près d’un siècle après l’installation de son ancêtre, ce roman plein de bruit et de fureur, d’espoirs et de rêves, de poésie et magie, de parfums et de couleurs. Avec ce même moteur qui avait déjà fait merveille dans Sucre noir, cette aspiration à la liberté qui donne la force et l’envie. Un Héritage qu’il serait bien dommage de refuser!

Héritage
Miguel Bonnefoy
Éditions Payot & Rivages
Roman
208 p., 19,50 €
EAN 9782743650940
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Lons-le-Saunier puis principalement au Chili, vers Valparaiso et la Terre de feu, en passant par Santiago. Les allers-retours entre les deux pays se poursuivront au fil des années.

Quand?
L’action se situe sur près d’un siècle, de 1873 à 1973.

Ce qu’en dit l’éditeur
La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’œil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.
Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Bulles de culture
Europe 1 (Nicolas Carreau)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lazare
Lazare Lonsonier lisait dans son bain quand la nouvelle de la Première Guerre mondiale arriva jusqu’au Chili. À cette époque, il avait pris l’habitude de feuilleter le journal français à douze mille kilomètres de distance, dans une eau parfumée d’écorces de citron, et plus tard, lorsqu’il revint du front avec une moitié de poumon, ayant perdu deux frères dans les tranchées de la Marne, il ne put jamais réellement séparer l’odeur des agrumes de celle des obus.
Selon le récit familial, son père avait autrefois fui la France avec trente francs dans une poche et un pied de vigne dans l’autre. Né à Lons-le-Saunier, sur les coteaux du Jura, il tenait un vignoble de six hectares quand la maladie du phylloxéra apparut, sécha ses ceps et le poussa à la faillite. Il ne lui resta en quelques mois, après quatre générations de vignerons, en contrebas des versants, que des racines mortes dans des vergers de pommiers et des plantes sauvages desquelles il tirait une absinthe triste. Il quitta ce pays de calcaire et de céréales, de morilles et de noix, pour s’embarquer sur un navire en fer qui partait du Havre en direction de la Californie. Le canal de Panama n’étant pas encore ouvert, il dut faire le tour par le sud de l’Amérique et voyagea pendant quarante jours, à bord d’un cap-hornier, où deux cents hommes, entassés dans des soutes remplies de cages à oiseaux, jouaient des fanfares si bruyantes qu’il fut incapable de fermer l’œil jusqu’aux côtes de la Patagonie.
Un soir qu’il errait comme un somnambule dans un couloir de couchettes, il vit dans l’ombre une vieille femme couverte de bracelets, aux lèvres jaunes, assise sur une chaise de rotin, au front tatoué d’étoiles, qui lui fit signe d’approcher.
– Tu n’arrives pas à dormir? demanda-t-elle.
Elle sortit de son corsage une petite pierre verte, creusée de cavernes minuscules et scintillantes, pas plus grosse qu’une perle d’agate.
– C’est trois francs, lui dit-elle.
Il paya, et la vieille femme brûla la pierre sur une écaille de tortue qu’elle agita sous son nez. La fumée lui monta si brusquement à la tête qu’il crut défaillir. Cette nuit-là, il dormit pendant quarante-sept heures d’un sommeil ferme et profond, en rêvant à des vignes d’or parsemées de créatures marines. À son réveil, il vomit tout ce qu’il avait dans le ventre et ne put se lever du lit tant son corps lui parut d’une lourdeur insoutenable. Il ne sut jamais si ce furent les fumées de la vieille gitane ou l’odeur fétide des cages à oiseaux, mais il sombra dans un état de fièvre délirante pendant la traversée du détroit de Magellan, hallucina parmi ces cathédrales de glace, voyant sa peau se couvrir de taches grises comme si elle s’effritait en cendres. Le capitaine, qui avait appris à reconnaître les premiers signes de la magie noire, n’eut besoin que d’un coup d’œil pour deviner les dangers d’une épidémie.
– La fièvre typhoïde, déclara-t-il. On le descendra à la prochaine escale.
C’est ainsi qu’il débarqua au Chili, à Valparaíso, en pleine guerre du Pacifique, dans un pays qu’il ne savait pas placer sur une carte et dont il ignorait tout à fait la langue. À son arrivée, il rejoignit la longue queue qui s’étirait devant un entrepôt de pêche avant d’atteindre le poste de douane. Il s’aperçut que l’agent du service d’immigration posait systématiquement deux questions à chaque passager avant de tamponner leur fiche. Il en conclut que la première devait concerner sa provenance, et la deuxième, logiquement, sa destination. Quand vint son tour, l’agent lui demanda, sans lever ses yeux sur lui: – Nombre?
Ne comprenant rien à l’espagnol, mais convaincu d’avoir deviné la question, il répondit sans hésiter:
– Lons-le-Saunier.
Le visage de l’agent n’exprima rien. Avec un geste fatigué de la main, il nota lentement: Lonsonier.
– Fecha de nacimiento ?
Il reprit:
– Californie.
L’agent haussa les épaules, écrivit une date et lui tendit sa fiche. À partir de cet instant, cet homme qui avait quitté les vignobles du Jura fut rebaptisé Lonsonier et naquit une seconde fois le 21 mai, jour de son arrivée au Chili. Au cours du siècle qui suivit, il ne reprit jamais la route vers le nord, découragé par le désert d’Atacama autant que par la sorcellerie des chamanes, ce qui lui faisait dire parfois en regardant les collines de la Cordillère:
– Le Chili m’a toujours fait penser à la Californie.
Bientôt, Lonsonier s’habitua aux saisons inversées, aux siestes en milieu de journée et à ce nouveau nom qui, malgré tout, avait conservé des sonorités françaises. Il sut annoncer les tremblements de terre et ne tarda pas à remercier Dieu pour tout, même pour le malheur. Au bout de quelques mois, il parlait comme s’il était né dans la région, roulant les «r» comme les pierres d’une rivière, trahi pourtant par un léger accent. Comme on lui avait appris à lire les constellations du zodiaque et à mesurer les distances astronomiques, il déchiffra la nouvelle écriture australe, où l’algèbre des étoiles était fugitive, et comprit qu’il s’était installé dans un autre monde, fait de pumas et d’araucarias, un premier monde peuplé de géants de pierre, de saules et de condors.
Il fut engagé comme chef de culture dans le domaine viticole de Concha y Toro et créa plusieurs chais, qu’on appelait bodegas, dans les fermes d’éleveurs de lamas et de dresseuses d’oies. La vieille vigne française, sur la robe de la Cordillère, réclamait une seconde jeunesse dans ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture, où le soleil était bleu. Rapidement, il intégra un cercle fait d’expatriés, de transplantés, de chilianisés, reliés par d’habiles alliances et enrichis par le commerce du vin étranger. Lui qui avait pris la route vers l’inconnu, qui était un humble vigneron, un pauvre paysan, se trouva brusquement à la tête de plusieurs domaines et devint un ingénieux homme d’affaires. Rien, ni les guerres ni le phylloxéra, ni les soulèvements ni les dictatures, ne pouvait désormais troubler sa nouvelle prospérité, si bien que, lorsqu’il fêta sa première année à Santiago, Lonsonier bénit le jour où une gitane, à bord d’un navire en fer, avait brûlé une pierre verte sous son nez.
Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, aux cheveux raides, issue d’une ancienne famille bordelaise, marchande de parapluies. Delphine racontait que sa famille avait décidé d’émigrer à San Francisco, à la suite d’une sécheresse en France, dans l’espoir d’ouvrir un magasin en Californie. Les Moriset avaient traversé l’Atlantique, longé le Brésil et l’Argentine, avant de passer par le détroit de Magellan où ils firent une escale dans le port de Valparaíso. Par une ironie de l’histoire, ce jour-là, il pleuvait. Son père, M. Moriset, en homme décidé, était descendu sur le quai et avait vendu en une heure tous les parapluies qu’il avait emportés dans de grandes malles scellées. Ils n’avaient jamais repris le bateau pour San Francisco et s’étaient établis définitivement dans ce pays bruineux, serré entre une montagne et un océan, où l’on disait que, dans certaines régions, la pluie pouvait tomber pendant un demi-siècle.
Le couple, uni par les accidents du destin, s’installa à Santiago dans une maison de style andalou, sur la rue Santo Domingo, près du fleuve Mapocho dont les crues suivaient la fonte des neiges. La façade était cachée par trois citronniers. Les pièces, toutes hautes de plafond, exhibaient un mobilier d’époque Empire composé de vanneries en osier de Punta Arenas. En décembre, on faisait venir des spécialités françaises et la maison se remplissait de cartons de citrouilles et de paupiettes de veau, de cages pleines de cailles vivantes et de faisans déplumés, déjà posés sur leur plateau d’argent, dont les chairs étaient si raffermies par le voyage qu’on ne pouvait les couper à l’arrivée. Les femmes se livraient alors à des expériences culinaires invraisemblables qui semblaient plus proches de la sorcellerie que de la gastronomie. Elles mêlaient aux vieilles traditions des tables françaises la végétation de la Cordillère, embaumant les couloirs d’odeurs mystérieuses et de fumées jaunes. On servait des empanadas farcies de boudin, du coq au malbec, des pasteles de jaiba avec du maroilles, et des reblochons si puants que les servantes chiliennes pensaient qu’ils provenaient sans doute de vaches malades.
Les enfants qu’ils eurent, dont les veines n’avaient pas une seule goutte de sang latino-américain, furent plus français que les Français. Lazare Lonsonier fut le premier d’une fratrie de trois garçons qui virent le jour dans des chambres aux draps rouges, sentant l’aguardiente et la potion de serpent. Bien qu’entourés de matrones qui parlaient le mapuche, leur première langue fut le français. Leurs parents n’avaient pas voulu leur refuser cet héritage qu’ils avaient arraché aux migrations, qu’ils avaient sauvé de l’exil. C’était entre eux comme un refuge secret, un code de classe, à la fois le vestige et le triomphe d’une vie précédente. L’après-midi de la naissance de Lazare, alors qu’on le baptisait sous les citronniers de l’entrée, on se rendit en procession dans le jardin et, vêtus de ponchos blancs, on célébra cet instant en repiquant le pied de vigne que le vieux Lonsonier avait conservé avec un peu de terre dans un chapeau.
– Maintenant, dit-il en tassant la terre autour du tronc, nous avons réellement planté nos racines.
Dès lors, sans jamais y avoir été, le jeune Lazare Lonsonier imagina la France avec la même fantaisie que les chroniqueurs des Indes avaient probablement imaginé le Nouveau Monde. Il passa sa jeunesse dans un univers d’histoires magiques et lointaines, protégé des guerres et des bouleversements politiques, rêvant d’une France qu’on avait dépeint comme une sirène. Il y voyait un empire qui avait poussé si loin l’art du raffinement que les récits des voyageurs ne parvenaient pas à dépasser l’empire lui-même. La distance, le déracinement, le temps, avaient embelli ces lieux que ses parents avaient quittés avec amertume, de sorte que, sans la connaître, la France lui manquait.
Un jour, un jeune voisin avec un accent germanique lui demanda de quelle région venait son nom. Ce garçon blond, au port élégant, était issu d’une immigration de colons allemands au Chili, vingt ans plus tôt, dont la famille s’était installée dans le Sud pour travailler les terres avares de l’Araucanie. Lazare rentra chez lui avec la question au bout des lèvres. Le soir même, son père, conscient que toute sa famille avait hérité son patronyme d’un malentendu à la douane, lui murmura à l’oreille:
– Quand tu iras en France, tu rencontreras ton oncle. Il te racontera tout.
– Il s’appelle comment ?
– Michel René.
– Il habite où ?
– Ici, dit-il en posant un doigt sur son cœur.
Les traditions du vieux continent étaient si bien enracinées dans la famille qu’au mois d’août, personne ne fut surpris de voir arriver la mode des « bains ». Le père Lonsonier revint un après-midi avec des opinions sur la propreté domestique et importa une baignoire sur pied, dernier modèle, en fonte émaillée, avec quatre pattes de lion en bronze, qui ne présentait ni robinet ni écoulement, mais seulement un large ventre de femme enceinte où deux personnes pouvaient tenir côte à côte en position fœtale. Madame fut impressionnée, les enfants s’amusèrent de ses proportions et le père expliqua qu’elle était faite en défenses d’éléphant, prouvant ainsi qu’ils tenaient devant eux sans doute la découverte la plus fascinante qui soit depuis la machine à vapeur ou l’appareil photographique.
Pour la remplir, il fit appel à Fernandito Bracamonte, el aguatero, le porteur d’eau du quartier, père d’Hector Bracamonte qui devait jouer, quelques années plus tard, un rôle capital dans la généalogie familiale. Déjà à cet âge, c’était un homme courbé comme une branche de bouleau, avec d’énormes mains d’égoutier, qui traversait la ville à dos de mule en transportant des barriques d’eau chaude sur une charrette, montait dans les étages et emplissait les bassines avec des gestes fatigués. Il disait être l’aîné d’une fratrie vivant de l’autre côté du continent, dans les Caraïbes, parmi lesquels Severo Bracamonte le chercheur d’or, un restaurateur d’église de Saint-Paul-du-Limon, une utopiste de Libertalia et un maracucho chroniqueur qui répondait au nom de Babel Bracamonte. Mais malgré cette fratrie nombreuse, personne ne sembla se préoccuper de lui le soir où des pompiers le trouvèrent noyé à l’arrière d’un camion-citerne.
On installa la baignoire au centre de la pièce et, comme tous les Lonsonier s’y baignaient à tour de rôle, les uns après les autres, on y fit tremper des citrons du porche pour purifier l’eau et on ajouta un pont en bois de bambou pour feuilleter le journal.
C’est pourquoi, en août 1914, lorsque la nouvelle de la Première Guerre mondiale arriva jusqu’au Chili, Lazare Lonsonier lisait dans son bain. Une pile de journaux était apparue le même jour avec deux mois de retard. L’Homme Enchaîné publiait les télégrammes de l’empereur Guillaume au tsar. L’Humanité annonçait le meurtre de Jaurès. Le Petit Parisien informait de l’état de siège général. Mais la dépêche la plus récente du Petit Journal affichait, en caractères menaçants sur une grande manchette, que l’Allemagne venait de déclarer la guerre à la France.
– Pucha, lâcha-t-il.
Cette nouvelle lui fit prendre conscience de la distance qui les séparait. Il se sentit brusquement envahi d’un sentiment d’appartenance à ce pays lointain, attaqué à ses frontières. Il bondit hors de sa baignoire et, bien qu’il ne vît dans le miroir qu’un corps efflanqué, rabougri et inoffensif, inapte au combat, il éprouva néanmoins un regain d’héroïsme. Il gonfla ses muscles et une sobre fierté chauffa son cœur. Il crut reconnaître le souffle de ses ancêtres et sut à cet instant, avec un soupçon craintif, qu’il devait obéir au destin qui, depuis une génération, jetait les siens vers l’océan.
Il noua une serviette autour de sa taille et descendit dans le salon, le journal à la main. Devant sa famille rassemblée, dans une épaisse odeur d’agrumes, il leva le poing et déclara:
– Je pars me battre pour la France.
En ce temps-là, le souvenir de la guerre du Pacifique était toujours vivant. L’affaire Tacna-Arica, provinces conquises par le Chili sur le Pérou, créait encore des conflits frontaliers. L’armée péruvienne étant instruite par la France, l’armée chilienne par l’Allemagne, il ne fut pas difficile pour les enfants d’immigrés européens, qui naquirent sur le flanc de la Cordillère, de voir dans la discorde de l’Alsace-Lorraine une coïncidence avec celle de Tacna-Arica. Les trois frères Lonsonier, Lazare, Robert et Charles, étalèrent une carte de France sur la table et se mirent à étudier méticuleusement le déplacement des troupes, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils voyaient, persuadés que leur oncle Michel René luttait déjà dans les prairies de l’Argonne. Ils interdirent de jouer Wagner dans leur salon et, un pisco à la main, sous la clarté d’une lampe, s’amusèrent à nommer les fleuves, les vallées, les villes et les hameaux. En quelques jours, ils recouvrirent le plan de punaises de couleur, d’épingles à tête, et de petits drapeaux en papier. Les servantes observaient cette pantomime avec consternation, en respectant l’ordre de ne pas mettre le couvert tant que la carte était sur la table, et personne dans la maison ne comprit comment on pouvait se battre pour une région où l’on n’habitait pas.
Pourtant, à Santiago, la guerre résonna comme un appel voisin, si puissant qu’il fut bientôt au centre de toutes les conversations. Brusquement, une autre liberté, celle du choix, celle de la patrie, était là, partout, affirmant sa présence et sa gloire. Sur les murs du consulat et de l’ambassade étaient collées des affiches qui avertissaient de la mobilisation générale et annonçaient des collectes de fonds. Des éditions spéciales étaient imprimées à la hâte et des demoiselles, qui ne parlaient que l’espagnol, fabriquaient des boîtes de chocolats en forme de képi. Un aristocrate Français, installé au Chili, déposa une légation de trois mille pesos pour récompenser le premier soldat franco-chilien qui serait décoré pour fait d’armes. Les cortèges se formèrent sur les boulevards principaux et les navires commencèrent à se remplir de recrues, fils ou petit-fils de colons, qui partaient garnir les rangs, les visages confiants, les sacs remplis de costumes pliés et d’amulettes en écailles de carpe.
Ce spectacle était si séduisant, si radieux, qu’il fut impossible pour les trois Lonsonier de résister au désir ardent de participer à cette levée en masse, entraînés par cette heure grandiose. En octobre, sur l’avenue Alameda de Santiago, devant quatre mille personnes, ils firent partie des huit cents francochiliens qui quittèrent la gare de Mapocho en direction de Valparaíso, où ils devaient embarquer sur un navire pour la France. Une messe fut célébrée dans l’église de San Vicente de Paul, entre la rue du 18-Septembre et San Ignacio, et une bande militaire interpréta La Marseillaise à haute volée devant un parterre tricolore. On raconta plus tard que les réservistes étaient si nombreux qu’il fallut ajouter des wagons spéciaux en queue de l’express del norte, et que certains jeunes volontaires, tardifs, mirent quatre jours à pied pour franchir la Cordillère des Andes, enneigée à cette saison de l’année, pour rejoindre le navire à Buenos Aires.
La traversée fut longue. La mer produisit sur Lazare une impression mêlée d’angoisse et d’émerveillement. Tandis que Robert lisait tout le jour dans sa cabine, tandis que Charles s’entraînait sur le pont, il fumait en écoutant les rumeurs qui circulaient parmi les autres recrues. Le matin, ils entonnaient des chants militaires et des marches héroïques, mais le soir, au crépuscule, assis en cercle, ils se racontaient des histoires épouvantables où l’on disait qu’au front il pleuvait des cadavres d’oiseaux, que la fièvre noire faisait germer des escargots dans le ventre, que les Allemands taillaient au couteau leurs initiales sur la peau de leurs prisonniers, qu’on signalait des maladies disparues depuis le Baron de Pointis. Encore une fois, Lazare évoquait la France comme une chimère, une architecture faite de récits, et au bout de quarante jours, quand il distingua ses côtes, il se rendit compte que la seule pensée qu’il n’avait pas envisagée fut qu’elle existât réellement.
Pour son débarquement, il s’était vêtu d’un pantalon de velours côtelé, de mocassins à semelle mince et d’une veste en maille torsadée qu’il avait héritée de son père. Habillé à la chilienne, il mettait pied à terre dans ce port avec l’ingénuité de l’adolescent qu’il avait été, et non avec la fierté du soldat qu’il allait devenir. Charles portait une tenue de marin, une chemise à rayures bleues et un bonnet de coton surmonté d’un pompon rouge. Il s’était taillé une moustache fine, parfaitement symétrique, ornant la lèvre comme ses glorieux ancêtres gaulois, dont il couchait l’épi avec une pointe de salive. Robert avait une chemise à plastron, un pantalon de satin, et laissait pendre au-dessus de sa taille une montre en argent, qu’il avait attachée à une chaînette, dont on découvrit, le jour de son décès, qu’elle avait toujours donné l’heure chilienne.
La première chose qu’ils remarquèrent en descendant sur le quai fut le parfum, presque identique à celui du port de Valparaíso. Ils n’eurent pas le temps de l’évoquer car aussitôt on les mit en file devant un commandement de la compagnie, et on leur distribua des uniformes, un pantalon rouge, une capote fermée par deux rangs de boutons, des guêtres et une paire de brodequins en cuir. Ils montèrent ensuite dans des camions militaires qui transportaient des milliers de jeunes immigrés sur les champs de bataille, venus se déchirer au sein même d’un continent que leurs pères avaient autrefois quitté sans retour. Assis sur des bancs face à face, nul ne parlait le français que Lazare avait lu dans les livres, avec des traits d’esprit et des mots choisis, mais on donnait des ordres sans poésie, on insultait un ennemi qu’on ne voyait jamais, et le soir, à l’arrivée, alors qu’il faisait une queue devant quatre larges casseroles en fonte, où deux cuisiniers réchauffaient du ragoût plein d’os, il n’entendit que des dialectes bretons et provençaux. L’espace d’un instant, il fut tenté de reprendre le bateau, de repartir chez lui, de retourner par où il était venu, mais il se souvint de sa promesse et décida que si un quelconque devoir patriotique existait au-delà des frontières, c’était bien celui de défendre le pays de ses ancêtres.
Les premiers jours, Lazare Lonsonier fut si occupé à consolider les tranchées, à installer des rondins et des claies, à aménager le sol en posant des panneaux quadrillés, qu’il n’eut pas le temps de ressentir la nostalgie du Chili. Avec ses frères, ils passèrent plus d’un an à installer des barbelés, à diviser des rations de nourriture et à transporter des malles d’explosifs, au milieu de longues allées bombardées, entre des batteries d’artillerie, d’une ligne à une autre. Au début, pour conserver une dignité de soldat, ils se lavaient à petite eau, quand ils trouvaient une source propre, avec un peu de savon qui couvrait leurs bras d’une mousse grise. Ils se laissèrent pousser la barbe, par mode plus que par négligence, afin d’avoir l’honneur d’être appelés eux aussi « poilus ». Mais les mois passant, le prix de la dignité devint humiliant. Par groupe de dix, ils se livraient à l’exercice dégradant de l’épouillage, nus dans un pré, leurs vêtements plongés dans de l’eau bouillante, frottant leur fusil avec un mélange de suie et de dégras, puis se rhabillaient avec des uniformes râpés, crottés, déchirés, dont l’odeur devait poursuivre Lazare jusqu’aux heures les plus sombres de la montée du nazisme.
La rumeur courut qu’on donnerait trente francs à celui qui ramènerait une information du front ennemi. Rapidement, dans les pires conditions, des fantassins affamés tentèrent leur chance en rampant au milieu des cadavres couverts de larves. Ils se traînaient dans la boue comme des bêtes, en veillant dans une crevasse pour tendre l’oreille, par-dessus les chevaux de frise, afin de saisir une date, une heure, un indice d’attaque. Loin de leur cantonnement, ils se faufilaient le long des lignes allemandes, tremblant de peur et de froid dans leur poste de guet clandestin, et passaient parfois des nuits entières recroquevillés dans un trou d’obus. Le seul à avoir touché les trente francs fut Augustin Latour, un cadet qui venait de Manosque. Il racontait avoir découvert une fois un Allemand au fond d’un ravin, le cou cassé par une chute, et il lui avait fouillé les poches. Il n’y avait rien trouvé d’autre que des lettres en allemand, des marks papier et de petites pièces en métal avec un trou carré au centre, mais dans un double fond en cuir, au niveau de la ceinture, il vit trente francs, soigneusement pliés en six, que l’Allemand avait sans doute volés à un cadavre français. Il les brandissait alors, fier de lui, en répétant :
– J’ai remboursé la France.
Ce fut plus ou moins à cette époque qu’on découvrit un puits à mi-chemin entre les deux tranchées. Jusqu’à la fin de sa vie, Lazare Lonsonier ne sut jamais comment les deux lignes ennemies s’étaient accordées sur un cessez-le-feu pour y accéder. Vers midi, on suspendait les tirs, et un soldat français disposait d’une demi-heure pour sortir de sa tranchée, s’approvisionner en eau avec de lourds seaux et faire marche arrière. La demi-heure passée, un soldat allemand se ravitaillait à son tour. Une fois les deux fronts fournis, on recommençait à tirer. On survivait ainsi pour continuer à se tuer. Cette danse noire se répétait tous les jours avec une exactitude militaire, sans aucun dépassement de part et d’autre, dans un strict respect des codes chevaleresques de la guerre, au point que ceux qui revenaient du puits disaient entendre pour la première fois, après deux ans de conflit, le chant lointain d’un oiseau ou la meule d’un moulin.
Lazare Lonsonier se porta volontaire. Chargé de quatre seaux pendus aux avant-bras, de vingt gourdes vides en bandoulière et d’une bassine à vaisselle entre les mains, il atteignit le puits après dix minutes de marche, en se demandant comment il rebrousserait chemin avec les mêmes récipients pleins. Le puits, entouré d’une vieille margelle et d’un muret décrépi, avait la tristesse d’une volière vide. Tout autour gisaient quelques bassines trouées de balles et une vareuse militaire que quelqu’un avait abandonnée sur le rebord.
Il attacha l’anse du seau au bout d’une corde et le fit descendre jusqu’à entendre un clapotement. Il tirait pour le remonter, lorsqu’une masse apparut subitement comme un rocher devant lui.
Lazare leva la tête. Debout, couvert de boue de camouflage, un soldat allemand pointait son arme sur lui. Terrifié, il lâcha la corde, laissant tomber le seau, se redressa d’un bond, voulut s’échapper, mais trébucha sur une pierre et cria: – Pucha!
Il attendit le tir, mais il ne vint pas. Lentement, il rouvrit les yeux et se tourna vers le soldat. Il fit un pas en avant, Lazare recula. Il avait sans doute le même âge que lui, mais l’uniforme, les bottes, le casque, tout lui en donnait davantage. Le soldat allemand baissa son pistolet et lui demanda : – Eres chileno ?
Cette phrase fut chuchotée dans un espagnol parfait, un espagnol où apparurent des condors furieux et des arrayanes, des cormorans et des rivières qui sentent l’eucalyptus.
– Si, répondit Lazare.
Le soldat eut une expression de soulagement.
– De donde eres ? demanda-t-il. – De Santiago.
L’Allemand eut un sourire.
– Yo también. Me llamo Helmut Drichmann.
Lazare reconnut le jeune voisin de la rue Santo Domingo qui lui avait demandé, dix ans auparavant, l’origine de son nom. La nouvelle de la guerre était tombée sur eux en même temps. Tous deux avaient cédé à la tentation de traverser un océan pour défendre un autre pays, un autre drapeau, mais à présent, devant ce puits, l’espace d’un instant, ils revenaient en silence pour s’abreuver à la source qui les avait vus naître.
– Escuchame, dit l’Allemand. On prépare une attaque surprise vendredi soir. Débrouille-toi pour être malade ce jour-là et passe la nuit à l’infirmerie. Ça pourrait te sauver la vie.
Helmut Drichmann prononça ces mots d’un seul souffle, sans calcul ni stratégie. Il le dit comme on donne de l’eau à un autre homme, non pas parce qu’on en a, mais parce qu’on connaît la soif. L’Allemand ôta son casque d’un geste lent, et seulement alors Lazare put le voir avec netteté. Son visage était d’une beauté marmoréenne, lourd et mat, d’une couleur sobre, dont la patine rappelait le charme discret des vieilles statues. Lazare se souvint de tous ces soldats qui dormaient dans des fosses dans l’espoir de surprendre une conversation, de révéler la cachette d’un peloton ou la position secrète d’une mitrailleuse, et il mesura le prix de cette confidence, qui lui apparut tout à coup évidente et absurde, jetée avec ses grandeurs et ses bassesses dans les véritables dimensions de l’histoire.
Il vécut ce jour-là le premier dilemme d’une longue chaîne que devaient poursuivre les générations après lui. Devait-il se sauver en se réfugiant à l’infirmerie, ou bien protéger les siens en faisant un rapport à son supérieur? Le refus de choisir montait en lui comme une clameur muette. Lorsqu’il regagna les lignes françaises, et qu’il croisa les yeux de ses compagnons, il craignit qu’on ne lise dans son regard sa double identité de menteur et

À propos de l’auteur
BONNEFOY_Miguel©RenaudMonfournyMiguel Bonnefoy © Photo Renaud Monfourny

En 2009, Miguel Bonnefoy remporte le Grand Prix de la Nouvelle de la Sorbonne avec La Maison et le Voleur. La même année, il publie Quand on enferma le labyrinthe dans le Minotaure (edizione del Giano, Rome). En 2011, Naufrages (éditions Quespire) est remarqué au Prix de l’Inaperçu 2012. En 2013, Prix du Jeune Écrivain avec Icare et autres nouvelles (Buchet-Chastel). En 2015, Le Voyage d’Octavio (Rivages) finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman, Prix de la Vocation, Prix des Cinq Continents – Mention Spéciale, Prix Fénéon, Prix Edmée de la Rochefoucauld et Prix L’Île aux Livres. En 2016, Jungle (éditions Paulsen) Prix des Lycéens et Apprentis d’Ile-de-France. En 2017, Sucre Noir (Rivages), finaliste du Prix Femina, Prix Mille Pages, Prix Renaissance et Prix des lycéens de l’Escale du Livre de Bordeaux. En 2018-2019, pensionnaire à la Villa Médicis. En 2020, il publie Héritage (Rivages). (Source: miguelbonnefoy.fr)

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Le soleil se lève aussi

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En deux mots:
À Paris dans les années 1920, le journaliste Jake Barnes, vit entouré d’une bande d’expatriés avec lesquels il fait la fête et rivalise pour les yeux d’une belle Anglaise. Si une blessure de guerre l’a rendu impuissant, il ne désespère pas de parvenir à ses fins, notamment lors d’un voyage au Pays basque et en Espagne.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tragédie sous un soleil brûlant

Les déboires du journaliste Jake Barnes dans le Paris des années 1920 permettent à Ernest Hemingway de raconter la «génération perdue» de l’après-guerre. Et de faire vaciller les certitudes des mâles virils.

Comme les romans d’Ernest Hemingway sont indissociables de sa vie, commençons par reprendre la partie de sa biographie qu’il raconte dans Le soleil se lève aussi. Après la Première guerre mondiale qu’il a effectuée comme ambulancier sur le front italien, Hemingway décide de reprendre son métier de journaliste et part pour Paris. Au début des années 1920, installé à Montparnasse, il côtoie toute une colonie d’expatriés, d’Ezra Pound à Gertrude Stein, de Sherwood Anderson à Sylvia Beach qui accueillait généreusement les Américains dans sa librairie Shakespeare and Co. Il y a sans doute croisé aussi Francis Scott Fitzgerald ou James Joyce. C’est dans ce Paris des «années folles» que s’ouvre ce roman qui va raconter le parcours de Jake Barnes, journaliste américain derrière lequel il n’est pas difficile de reconnaître le double de l’auteur. Une technique qu’il va également utiliser pour les autres personnages du livre, largement inspirés de ses amis et fréquentations, ce qui lui vaudra notamment l’inimitié de Harold Loeb qu’il a dépeint sous le nom de Robert Cohn. Mais si le jeu des masques a provoqué un scandale au moment de la parution du livre son intérêt aujourd’hui tient bien davantage dans la chronique et les idées développées.
Le désenchantement de cette «génération perdue» est personnifiée par Jake lui-même, devenu impuissant après une blessure infligée sur le front italien et qui se désespère de voir Brett Ashley, la belle anglaise dont il est amoureux passer d’un amant à l’autre. Une galerie composée d’un Ecossais qui attend son divorce pour l’épouser à son tour, un comte grec qui roule sur l’or et Robert Cohn, dont je viens de parler, juif américain complexé qui aimerait aussi obtenir les faveurs de Brett. C’est dans l’alcool, le jeu et les fêtes que l’on cache son mal-être.
Quand Bill Gorton débarque des États-Unis, son ami Jake décide de lui faire découvrir le Pays basque et l’Espagne et de l’emmener à Pampelune pour la San Fermin, notamment célèbre pour ses corridas. Avant cela, ils pêcheront la truite.
En passant du calme de la partie de pêche à la fièvre de la corrida, Hemingway donne une forte intensité à cette dernière partie où les inimitiés, les frustrations et la violence vont se déchaîner. Chacun se retrouvant alors à l’heure du choix, souvent douloureux, dans une atmosphère électrique. Tandis que le soleil continue à se lever, leurs rêves s’évanouissent.
Hemingway considérait son roman comme «une tragédie, avec, pour héros, la terre demeurant à jamais.» Je crois que le passage du temps lui a donné raison.

Le soleil se lève aussi
[The Sun Also Rises]
Ernest Hemingway
Folio Gallimard (n°221)
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar-Coindreau
288 p., 7,50 €
EAN 9782072729997
Paru le 11/05/2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis au Pays Basque et enfin en Espagne, notamment à Pampelune et Madrid.

Quand?
L’action se situe dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, années 1920. Jake Barnes, journaliste américain, retrouve la belle et frivole Lady Ashley, perdue dans une quête effrénée d’amants. Nous les suivons, s’abîmant dans l’alcool, des bars parisiens aux arènes espagnoles, en passant par les ruisseaux à truites des Pyrénées. Leurs compagnons, Robert Cohn, Michael Campbell, sont autant d’hommes à la dérive, marqués au fer rouge par la Première Guerre mondiale.
Dans un style limpide, d’une efficacité redoutable, Hemingway dépeint le Paris des écrivains de l’entre-deux-guerres et les fameuses fêtes de San Fermín. Ses héros, oscillant sans cesse entre mal de vivre et jouissance de l’instant présent, sont devenus les emblèmes de cette génération que Gertrude Stein qualifia de «perdue».

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Sébastien Spitzer

SPITZER_Sebastien©Astrid-di-CrollalanzaAprès avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, Sébastien Spitzer est devenu journaliste. Il a longtemps baroudé comme grand reporter, puis s’est mis au roman. Son premier, Ces rêves qu’on piétine, a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Après Le Cœur battant du monde, il publie le 20 août La Fièvre. (Photo Astrid di Crollalanza)

«J’avais l’âge des défis qu’on se lance entre amis pour se prouver des choses. Chiche ! Luc venait de dégotter un nouveau terrain de jeu. Une piste d’athlétisme, à Colombes. L’hiver amputait nos loisirs. À dix-huit heures, les spots électriques peinaient à nous offrir des minutes de sursis. La piste était mal éclairée. Il faisait froid. J’étrennais une paire flambant neuve de chaussures à pointe. À vos marques ! Prêts ! L’entraîneur donna le départ du 400 mètres. Nous étions six ou sept. Luc tenait la corde. J’étais dans sa foulée. Je faisais honneur à notre belle amitié. Et puis, je ne sais pas. Une ampoule ? La peur de perdre ? Le souvenir d’une fille qui me faisait le coup du mépris ? Je ne sais plus pourquoi, mais en sortie de virage j’ai ralenti puis cessé de courir. Luc a gagné la course. Bien sûr ! Haut la main ! En se retournant, il m’a vu franchir la ligne au pas. Et son regard dépité est resté dans ma tête, gravé, comme dans le marbre. Il était si déçu. Il n’a rien dit au retour. Il regardait devant lui, replié comme un vrai parapluie. Je fixais mes chaussures.
Les vacances qui suivirent, je les passais chez une tante, en Espagne. Sur la Costa Brava. Je partais quinze jours avec quinze livres. Henry Miller. Marcel Pagnol et… Hemingway. « Le Soleil se lève aussi ». J’ai découvert son univers. Ses valeurs. Ses héros. J’ai trouvé des modèles qui en avaient, eux ; qui ne se seraient pas arrêté, eux. Jamais. J’ai trouvé des silences qui me donnaient des réponses. Ses héros ne se plaignaient pas. Ils ne rechignaient pas. Ils faisaient, de leur mieux. J’ai presque tout lu dans la foulée de ce livre. J’ai presque tout aimé d’Hemingway. Son style, efficace et sensible. Ses scènes. Ses thèmes aux antipodes des écrits tristes et insipides de ces auteurs érudits qui composent des récits gavés des vues des autres. Lui, était humain. Infiniment humain. Il avait vu. Vécu. Senti.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Charlie Hebdo (Yann Diener)
France Culture (florilège des émissions sur Ernest Hemingway)
Blog Calliope Pétrichor
Blog Les Aglamiettes
Blog Marque-Pages

Documentaire d’Henry King sur Le soleil se lève aussi © Dailymotion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l’Université de Princeton. N’allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n’aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l’avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d’infériorité et de timidité qu’il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton. Il éprouvait une sorte d’intime réconfort à l’idée qu’il pourrait descendre tous ceux qui le traiteraient avec impertinence, bien que, étant très timide et foncièrement bon garçon, il n’eût jamais boxé qu’au gymnase. C’était l’élève le plus brillant de Spider Kelly. Spider Kelly enseignait à tous ses jeunes gentlemen, qu’ils pesassent cent cinq ou deux cent cinq livres, à boxer comme des poids plume. Cette méthode semblait convenir à Cohn. Il était vraiment très rapide. Il était si bon que Spider ne tarda pas à le faire se mesurer avec des gens trop forts pour lui. Son nez en fut aplati à jamais, et cela contribua à augmenter le dégoût de Cohn pour la boxe. Il n’en retira pas moins une espèce de satisfaction assez étrange et, à coup sûr, son nez s’en trouva embelli. Pendant sa dernière année à Princeton, il lut trop et se mit à porter des lunettes. Je n’ai jamais rencontré personne de sa promotion qui se souvînt de lui, on ne se rappelait même plus qu’il avait été champion de boxe, poids moyen.
Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j’ai toujours soupçonné que Robert Cohn n’avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, que c’était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure, ou que sa mère avait peut-être eu peur ou qu’elle avait vu quelque chose ou que peut-être, dans son enfance, il s’était heurté quelque part. Mais, finalement, quelqu’un vérifia l’histoire de Spider Kelly. Spider Kelly, non seulement se rappelait Cohn, mais il s’était souvent demandé ce qu’il était devenu.
Par son père, Robert Cohn appartenait à une des plus riches familles juives de New York et, par sa mère, à une des plus vieilles. A l’école militaire où il avait préparé ses examens d’entrée à Princeton, tout en s’acquittant fort bien de son rôle de trois-quarts aile dans l’équipe de football, personne ne lui avait rappelé la race dont il était issu. Personne ne lui avait jamais fait sentir qu’il était juif et, par suite, différent des autres, jusqu’au jour où il entra à Princeton. C’était un gentil garçon, cordial et très timide, et il en conçut de l’amertume. Il réagit en boxant, et il sortit de Princeton avec le sentiment pénible de ce qu’il était et un nez aplati. Et il se laissa épouser par la première jeune fille qui le traita gentiment. Il resta marié cinq ans, eut trois enfants, perdit la majeure partie des cinquante mille dollars que son père lui avait laissés (le reliquat des biens étant allé à sa mère), acquit une dureté assez déplaisante par suite des tristesses de sa vie conjugale avec une femme riche, et, juste au moment où il avait décidé de quitter cette femme, c’est elle qui s’était enfuie avec un miniaturiste. Comme il y avait déjà bien des mois qu’il songeait à abandonner sa femme, mais qu’il ne l’avait jamais fait, trouvant trop cruel de la priver de sa compagnie, son départ lui fut une surprise des plus salutaires.
Le divorce fut prononcé et Robert Cohn partit pour la Californie. Il y tomba au milieu d’un groupe de littérateurs et, comme il avait encore un peu des cinquante mille dollars, il ne tarda pas à subventionner une revue d’art. La revue commença à paraître à Carmel, en Californie, et finit à Provincetown, dans l’État de Massachusetts. A cette époque, Cohn, qui avait été considéré purement comme un ange et dont le nom figurait en première page simplement comme membre du comité consultatif, était devenu seul et unique rédacteur. L’argent était à lui et il découvrit qu’il aimait l’autorité que confère le titre de rédacteur. Il fut tout triste le jour où, le magazine étant devenu trop coûteux, il lui fallut y renoncer.
A ce moment-là, cependant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il s’était laissé accaparer par une dame qui, grâce au magazine, comptait bien arriver à la gloire. Elle était fort énergique et Cohn n’avait jamais manqué une occasion de se laisser accaparer. De plus, il était sûr qu’il en était amoureux. Quand la dame s’aperçut que le magazine n’irait pas bien loin, elle en voulut un peu à Cohn et elle pensa que mieux valait profiter de ce qui restait tant qu’il y avait quelque chose dont on pût profiter. Elle insista donc pour qu’ils allassent en Europe où Cohn pourrait écrire. Ils allèrent en Europe où la dame avait été élevée et ils y restèrent trois ans. Pendant ces trois années, la première passée en voyage, les deux autres à Paris, Robert Cohn eut des amis, Braddocks et moi. Braddocks était son ami littéraire. J’étais son ami de tennis.
La dame à laquelle il appartenait – elle s’appelait Frances – s’aperçut à la fin de la deuxième année que ses charmes diminuaient, et son attitude envers Robert passa d’une possession nonchalante mêlée d’exploitation à la ferme résolution de se faire épouser. Cependant, la mère de Robert faisait à son fils une pension de trois cents dollars par mois. Pendant deux ans et demi, je ne crois pas que Robert Cohn ait jamais levé les yeux sur une autre femme. Il était assez heureux sauf que, comme bien des gens qui vivent en Europe, il aurait préféré vivre en Amérique, et il avait découvert l’art d’écrire. Il écrivit un roman et, à vrai dire, ce roman n’était pas aussi mauvais que les critiques le prétendirent plus tard. Néanmoins, ce n’était pas un bon roman. Il lut beaucoup de livres, joua au bridge, joua au tennis et boxa dans un gymnase de quartier.
Je remarquai pour la première fois l’attitude de la dame à son égard, un soir où nous avions dîné tous les trois ensemble. Nous avions dîné au restaurant Lavenue et nous étions ensuite allés prendre le café au Café de Versailles. Nous avions pris plusieurs fines après le café, et j’annonçai mon intention de partir. Cohn avait parlé d’aller passer la fin de la semaine quelque part, tous les deux. Il voulait quitter la ville et faire une grande randonnée à pied. Je suggérai d’aller en avion jusqu’à Strasbourg et de monter ensuite à pied à Sainte-Odile, ou à quelque autre site d’Alsace. « Je connais une femme à Strasbourg qui pourra nous faire visiter la ville », dis-je.
Quelqu’un me décocha un coup de pied sous la table. Je crus que c’était par hasard et je continuai :
– Voilà deux ans qu’elle est là-bas, et elle connaît tout ce qu’il y a à voir dans la ville. C’est une femme épatante.
Je reçus un nouveau coup de pied sous la table et, levant les yeux, je vis Frances, la dame de Robert, le menton en l’air, le visage dur.
– Et puis, après tout, dis-je, pourquoi aller à Strasbourg ? Nous pourrions tout aussi bien aller à Bruges ou dans les Ardennes.
Cohn parut soulagé. Je ne reçus pas de coup de pied. Je souhaitai le bonsoir et partis. Cohn dit qu’il voulait acheter un journal et qu’il allait m’accompagner jusqu’au coin de la rue.
– Bon Dieu, dit-il, pourquoi as-tu été parler de cette femme de Strasbourg ? Tu ne voyais donc pas Frances ?
– Non, je n’avais pas idée. Qu’est-ce que ça peut bien foutre à Frances que je connaisse une Américaine à Strasbourg ?
– Oh, peu importe. N’importe quelle femme. Je ne pourrai pas y aller, voilà tout.
– Ne dis donc pas de bêtises.
– Tu ne connais pas Frances. Une femme, quelle qu’elle soit. Tu n’as pas vu la tête qu’elle faisait ?
– Eh bien, dis-je, on ira à Senlis.
– Ne te fâche pas.
– Je ne me fâche pas. Senlis est très bien. Nous pourrons descendre au Grand Cerf. Nous nous promènerons dans les bois et puis nous rentrerons tranquillement chez nous.
– Bon, ça me va.
– Alors, à demain, au tennis, dis-je.
– Bonne nuit, Jake, dit-il, et il se dirigea vers le café.
– Tu as oublié de prendre ton journal, dis-je.
– C’est vrai.
Il m’accompagna jusqu’au kiosque, au coin de la rue.
– Tu n’es pas fâché contre moi, Jake ?
Il se retourna, le journal à la main.
– Mais non, je n’ai aucune raison.
– A demain, au tennis, dit-il.
Je le regardai s’en retourner au café, le journal à la main. Il m’était plutôt sympathique et, évidemment, la vie avec elle n’était pas toujours rose. »

Extrait
« Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses! »

À propos de l’auteur
Ernest Hemingway est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Il passa tous les étés de sa jeunesse en plein bois, au bord du lac Michigan. En 1917, il entre au Kansas City Star comme reporter. Il s’engage en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien. Après la guerre, Hemingway reprend en Europe son métier de journaliste. En 1936, il devient correspondant auprès de l’armée républicaine en Espagne. Il fait la guerre de 1939 à 1945, participe à la Libération de Paris avec la division Leclerc, puis continue à voyager : Cuba, l’Italie, l’Espagne. En 1954, Hemingway reçoit le prix Nobel de littérature. En 1961, il met fin à ses jours. (Source: Éditions Gallimard)

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Femme qui court

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En deux mots:
Dans son pensionnat de jeunes filles, Violette Morris passe son temps à faire du sport. Au début du XXe siècle, sa passion suscite plus l’opprobre que l’approbation, mais elle va se battre dans de nombreuses disciplines pour gagner une reconnaissance qui va tarder. Championne et homosexuelle, elle va s’engager dans tous les combats.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Battling Violette

Gérard de Cortanze a choisi de nous faire découvrir une femme d’exception. Violette Morris va devenir au début du XXe siècle une grande championne, une artiste de music-hall, une homosexuelle engagée et une féministe qui ne s’en laissait pas conter.

Après Laisse tomber les filles qui explorait les années Yé-Yé, Gérard de Cortanze a choisi de remonter un peu plus le temps avec ce roman qui est une biographie romancée de Violette Morris, femme hors du commun.
On la découvre au début du XXe siècle, vers la fin de l’adolescence. Elle est alors pensionnaire dans un institut religieux en Belgique et va devoir subir les assauts d’Octave, l’un des seuls hommes de l’établissement. Pour tourner la page, elle va s’adonner à la pratique sportive et trouver dans ce loisir une raison de vivre. Très vite, elle devient championne et accumule les bons résultats. Son corps se transforme et dans les douches elle va pouvoir évaluer son physique à ceux de ses amies et trouver du charme à certaines, à commencer par son amie Claire, qui n’a pas froid aux yeux non plus. Leur relation va devenir de plus en plus torride jusqu’à les pousser à faire l’amour dans le bureau de Clotilde Honoré. La responsable du pensionnat va les surprendre et décider de chasser sa championne.
Si cet épisode traumatise la jeune fille, elle va aussi l’aguerrir.
Car il n’est pas question pour elle d’abandonner ses disciplines de prédilection, bien au contraire. À l’athlétisme (dans des disciplines aussi curieuses que le saut en hauteur sans élan, le 600 mètres par équipes de trois ou encore le lancer du poids bras droit et gauche), elle va ajouter la boxe, et à la boxe le football, sans oublier le cyclisme.
Gérard de Cortanze, en allant dénicher les archives de la presse, nous dépeint alors avec force détails ce que la France d’avant la Première Guerre mondiale pensait de ces femmes. Au fur et à mesure de ses exploits, Violette Morris dérange de plus en plus une société patriarcale et machiste.
Quand elle vient affronter les hommes sur leur terrain, les adeptes de la discrimination s’en donnent à cœur-joie sur le thème des femmes trop fragiles, sur leur corps qui n’est pas fait pour la pratique sportive, sur leur place à la maison plutôt que sur les terrains de sport. Des débats enflammés qui baisseront à peine d’intensité après la Guerre de 14-18 au cours de laquelle violette, ambulancière et motocycliste, démontrera tout son courage avant d’être démobilisée pour une pleurésie.
La paix revenue, elle caresse un nouveau rêve, les sports mécaniques. De la moto à l’auto, elle voudra mener de front cette nouvelle carrière, n’hésitant pas à chercher du soutien auprès d’un homme, alors qu’elle entend aussi se battre pour la reconnaissance de l’homosexualité. Un combat, ô combien difficile quand on sait les nuages qui commencent à s’accumuler, venus d’Allemagne.
C’est pourtant dans le pays qui va conduire les nazis au pouvoir et organiser les Jeux Olympiques de Berlin qu’elle va trouver une alliée, Greta Fassbinder.
Sa rivale lors d’une compétition épique à Magdebourg va devenir son amante. Mais le poids de l’Histoire aura raison de leur passion. À moins que Violette, par ses excès et ses provocations, ne soit elle-même responsable de son éviction des terrains de sport.
Mais déjà elle s’imagine rebondir sur une scène de music-hall. Et de fait, son tour de chant est un succès. Elle croise alors Cocteau, Jean Marais, Yvonne de Bray et s’éprend de Joséphine Baker et devient l’une des reines des nuits parisiennes. Mais déjà la Seconde Guerre mondiale s’annonce. Elle lui sera fatale…
S’il faut concéder quelques longueurs à ce roman, il n’en reste pas moins un témoignage puissant et un portrait étonnant d’une femme inclassable, dont les extravagances auront sans doute servi les causes qu’elle défendait, même si il lui aura fallu pour cela encaisser bien des coups. Sans doute parce que cette Femme qui court allait bien plus vite que son temps.

Femme qui court
Gérard de Cortanze
Éditions Albin Michel
Roman
416 p., 22,90 €
EAN : 9782226400215
Paru le 2 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Levallois-Perret, Montmorency, Montreuil, sur les champs de bataille de l’est de la France, puis à Châlons-sur-Marne et sur de nombreux stades et circuits automobiles. On y évoque aussi la Belgique, notamment Huy, Liège, Bruxelles, Uccle et l’Allemagne avec Magdebourg et Berlin.

Quand?
L’action se déroule du début du XXe siècle à 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1910, Violette, âgée de 17 ans, est élève au couvent de l’Assomption. Encadrées par des professeures d’éducation physique anglaises, les jeunes pensionnaires y découvrent le sport. Les années passant, devenue une sportive exceptionnelle, elle enchaîne les championnats d’athlétisme, se passionne pour le cyclisme, le football, le water-polo, la boxe, la compétition automobile… Quand la guerre de 1914 survient, elle est ambulancière puis motocycliste de liaison.
Violette, boulimique de vie, court derrière un bonheur qui lui semble inaccessible. Elle s’essaie au music-hall, au théâtre, devient l’amante de Joséphine Baker puis d’Yvonne de Bray, l’ami de Cocteau et de Marais. Mal aimée, rejetée, elle va là où on l’accepte. Quand la guerre éclate, elle prend la direction du garage Pershing réquisitionné par la Luftwaffe et pratique le marché noir. Violette est une combattante du féminisme qui épouse les revendications des femmes inexorablement retardées par la Grande Guerre puis, dans les années trente, par la crise économique et la montée des périls.
Garçonne aux cheveux courts, en monocle et pantalon, qui n’hésite pas par provocation à pratiquer une radicale mastectomie. Fascinante, scandaleuse, Violette Morris cristallise les fantasmes et les conflits culturels dans lesquels notre époque peut se reconnaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La chambre de Violette donnait sur un parc divisé en autant de terrains de jeu, clos par un haut portail qui ouvrait sur une rue pavée. Dans le ciel, des nuages d’un gris anthracite coulissaient les uns sur les autres, poussés par le vent. En contrebas, derrière une haie de cormiers, tachetés de baies brunes, une courbe de la Meuse paressait, couleur de carême. Si elle avait dû compter toutes les fois où, depuis son arrivée dans ce couvent de l’Assomption à Huy, Violette s’était postée derrière les vitres de cette fenêtre, sa mémoire aurait atteint un chiffre qu’elle n’aurait pu retenir.
Sa chambre révélait ses goûts. Des coupes, gagnées en Angleterre et en France, et plusieurs médailles qui tenaient lieu de garniture de cheminée. Aux murs s’étalaient des trophées glanés dans les championnats. Un ordre parfait régnait dans la pièce meublée avec une note de modernisme et une certaine austérité. Seule marque de désordre : le costume des Amazones, bleu ciel comme le manteau de la Vierge, qui traînait sur une chaise – uniforme revêtu par les pensionnaires du couvent lors de leurs compétitions sportives. Violette avait dix-sept ans.
Parmi les éclats de mémoire qui dérivaient comme des icebergs, depuis son installation dans ce pensionnat pour jeunes filles de la haute bourgeoisie européenne, il en était qui revenaient sans cesse, tel ce matin du 20 avril 1903, jour anniversaire de ses dix ans où son père, le baron Pierre Jacques Morris, capitaine de cavalerie en retraite et fils du fameux général Morris, acteur de la conquête de l’Algérie dans les années 1830, l’avait laissée derrière les murs du pensionnat. Si petite, si fragile, sa minuscule valise à la main, sous les hautes colonnes de la puissante façade palladienne de l’édifice. Elle avait alors longuement observé les élèves, ses futures congénères, se promenant en petits groupes, ou deux par deux, tête contre tête, en une procession sans fin, ou bien buvant leur lait avec une paille, adossées aux murs de la pension. Puis, lorsqu’elle était montée dans sa chambre, elle s’était précipitée à la fenêtre. Elle avait vu son père s’éloigner, raide, d’un pas décidé, dans son habit militaire. Elle aurait tant aimé qu’il se retournât : il ne l’avait pas fait, préférant remonter dans sa voiture, une Ader 8 CV jaune bouton d’or qu’il conduisait lui-même, rappelant à qui voulait l’entendre que son concepteur, prénommé Clément, avait construit des téléphones et fait voler un avion à vapeur avant de se lancer dans l’automobile ! Anecdotes inutiles dont il était friand et dont Violette se disait qu’elle eût préféré les lui voir abandonner au profit sinon d’un intérêt accru, du moins d’un semblant d’attention qu’il lui aurait parfois accordé. Mais elle savait que c’était peine perdue. Et cela d’autant plus qu’à l’indifférence polie de ce père venait s’ajouter la franche hostilité de sa mère. De vingt ans plus jeune que son mari, Élisabeth Sakakini, dite « Betsy », ne s’était jamais remise de la mort de son petit Paul, survenue deux ans avant la naissance de Violette, à l’âge de huit mois. Ce décès prématuré, elle le faisait payer chaque jour à sa fille.
Oui, c’est à cette même place que, vigie inquiète, Violette avait vu pour la première fois le parc, le mur, la rue pavée, les cormiers, la Meuse et, comme jaillissant de la brume, tel un dieu païen, un cerf si vieux que ses bois semblaient des candélabres. Et c’est cette même veduta, telle qu’auraient pu la peindre Vermeer ou Canaletto, changeante au fil des saisons et de ses états d’âme et pourtant identique, presque rassurante, seule pérennité à laquelle se raccrocher, qu’elle regardait pour la dernière fois aujourd’hui, postée à la fenêtre de sa chambre ; car, bien qu’il lui restât encore une journée à passer au couvent de l’Assomption, elle s’était promis que cette station devant la fenêtre serait sa dernière.
Comment avait-elle fait pour survivre toutes ces années ? Voilà une terrible question à laquelle, après avoir mûrement réfléchi, elle ne trouva que deux réponses – contradictoires et complémentaires.
La première touchait au sport, mot étrange aux senteurs de soufre qu’il ne faut utiliser qu’avec parcimonie lorsqu’il est appliqué à la femme. Mauvaise élève, excepté en allemand, langue rugueuse dont elle aimait traquer les douceurs, que de fois ses professeurs l’avaient raillée pour son incapacité à faire ses devoirs avec application, la contraignant, pour la punir, à réciter ses leçons debout sur une chaise, devant ses camarades. Quant aux surveillantes, toutes nonnes britanniques, n’intimant leurs ordres qu’en anglais, elles avaient fustigé son goût de l’indépendance et son refus obstiné de suivre des règles auxquelles ses coreligionnaires se soumettaient avec, il faut le reconnaître, plus ou moins d’entrain.
Ce qui aurait pu se transformer en catastrophe prit un tout autre chemin grâce à une certaine Miss Eliss, adepte de l’éducation physique féminine. La jeune professeur dont le livre de chevet aurait dû être la Sainte Bible lui préférait Muscle et beauté plastique féminine de Georges Hébert, officier de marine et éducateur. Alors que les patronages catholiques et l’école publique proposaient aux jeunes filles des activités physiques se résumant à la marche, à la danse ou à la callisthénie, Miss Eliss avait, avec l’aide de sa hiérarchie, doté le couvent de l’Assomption d’une salle de gymnastique, d’un court de tennis, d’un bassin nautique, de pistes où pratiquer footing et athlétisme, et même d’un terrain modulable pour le basket, le hockey, voire le football ! Se considérant comme une « pionnière doublée d’une conquérante », elle n’hésitait pas à gratifier les jeunes filles dont elle avait la charge de discours récurrents dans lesquels elle rappelait que les Égyptiennes avaient concouru entre elles dans des épreuves de lancers et d’haltères, que la Grèce antique avait très tôt cultivé le mythe de la femme athlète, et qu’Atalante, fille d’Iasos et de Clymène, abandonnée par son père et grandissant au milieu des bêtes sauvages, aimait à défier les hommes à la course. Pourvue d’une culture sportive inépuisable, elle avait même un jour rapporté que chaque année à Markt Groningen, localité du Wurtemberg, « et cela dès le XVIe siècle », des courses étaient ouvertes aux jeunes bergères, ajoutant, après un théâtral temps d’arrêt dans sa péroraison : « Certaines années, mesdemoiselles, la hargne des concurrentes était telle que le bourgmestre en personne, monté sur son cheval et armé d’un bâton, n’hésitait pas à s’en servir afin d’empêcher ces Perrettes en furie de se pousser, de se tirer les cheveux, de se donner des coups dans la poitrine pour couper la respiration de leurs rivales. Je ne vous en demande pas tant, mais soyez fermes dans vos convictions ! »
Rejetant avec vigueur les préceptes avancés par Mme Irène Popard laquelle, dans La Gymnastique harmonique, affirmait avoir mis au point une méthode de culture physique complète, « spécialement adaptée à la femme », mais qui en réalité n’était qu’une suite de mouvements improbables faits de lancers de jambes, de culbutes, d’équilibres sur les mains, de sautillements et de mouvements respiratoires, le tout au son de musiques folkloriques vives « genre farandole ou fandango », Miss Eliss pensait intimement que la gymnastique ne suffisait pas à l’épanouissement de la femme, qu’il fallait lui ajouter le goût de la compétition, de la victoire et que cette alliance révolutionnaire – « oui, vous m’avez bien entendue, mesdemoiselles, révolutionnaire » – ne rendrait la femme que plus belle.
Avec 1,66 mètre pour 66 kilos, son tour de cou de 40 centimètres, son tour d’épaules de 1,20 mètre, ses biceps de 29 centimètres et ses mollets de 40 ; avec sa capacité respiratoire de 4 litres, ses longs cheveux noirs que toutes ses amies lui enviaient mais qu’elle détestait car ils la gênaient pour courir, et sa luxuriante poitrine déjà fort développée pour son âge, Violette s’était très vite révélée être une championne accomplie.
Dès la première compétition elle avait fait des merveilles. Il s’agissait d’une épreuve de natation pratiquée dans une des rivières affluentes de la Meuse. Alors que certaines de ses camarades ne cherchaient qu’à s’amuser, Violette, après s’être débarrassée de son blazer, de ses sandales et s’être attaché son bonnet de bain en caoutchouc sous le menton, avait plongé dans l’eau avec la ferme attention d’arriver première sur l’autre rive. Métamorphosée par le froid vif de l’eau qui s’emparait de ses bras et de ses jambes, dépassant une à une ses concurrentes qui n’en étaient encore qu’au stade de la nage du chien, elle avait ondulé dans l’eau comme un saumon gracile et, nageant le crawl à six battements de pied, avait, avec une célérité incroyable, atteint l’autre bord de la rivière. Là, dans son maillot de bain rouge, baissé jusqu’à la taille, elle s’était essuyé les épaules, frictionnant le reste de son corps luisant avec une serviette et avait savouré sa première victoire.
Au fil des mois et des années, elle avait accumulé les premières places, remporté pour son école nombre de coupes et de trophées, en natation, en basket, en tennis, mais surtout en athlétisme où, dans les courses de demi-fond, elle aimait assurer un train excessif qui poussait ses adversaires à l’abandon et elle-même à se dépasser, arrivant exténuée, au bord du malaise mais victorieuse. Fêtée par certaines, jalousée par d’autres, elle était incontestablement devenue le porte-drapeau du couvent de l’Assomption, à tel point que les plus enthousiastes des élèves lui prédisaient un avenir sur les pistes poussiéreuses des stades et les plus rêveuses sur les écrans muets du cinématographe. »

Extrait
« Elle avait divisé, ou plutôt son imprésario, avait construit son récital en quatre parties. Dans un premier temps, elle proposa des tangos qu’elle enfila les uns après les autres comme jadis les mètres de ses courses de demi-fond: à grandes enjambées souples et efficaces. Dans un second, elle s’appliqua à des reprises de «Negra Noche», «Swing Troubadour» et «La Rumba triste », qui mirent la salle en joie, car elle en donnait une interprétation très personnelle pleine d’humour et d’assurance acquise au fil des minutes qui passaient et qui lui prouvaient qu’elle pouvait chanter sans se ridiculiser. Puis vint le tour de son hommage très personnel à Suzy Solidor, surnommée l’«Amiral», super-garçonne impressionnante surtout lorsqu’elle portait smoking, reine incontestée des cabarets-dancings féminins, comme La Coquito l’était du Danzòn cubain. À peine avait-elle entamé «Obsession» que la salle l’écouta religieusement. Plus aucun verre ne tintait, plus aucune discussion ne venait perturber l’écoute : «Chaque femme je la veux/ Des talons jusqu’aux cheveux/ J’emprisonne dans mes vœux les inconnues.» L’hommage était composé des deux chansons en passe de devenir les deux hymnes du monde lesbien. Dans la salle, des couples s’embrassaient, se tenaient les mains, une émotion réelle, un trouble circulaient de table en table…» p. 252-253

À propos de l’auteur
Ecrivain, éditeur aux éditions Albin Michel, membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Gérard de Cortanze a publié plus de 80 livres, traduits en vingt-cinq langues. Parmi eux, des romans (Les Vice-Rois, prix du roman historique; Cyclone, prix Baie des Anges Ville de Nice; Assam, Prix Renaudot; Banditi; Laura; Indigo, prix Paul Féval; L’An prochain à Grenade, prix Méditerranée; Les amants de Coyoacan…, Zazous, des essais (Jorge Semprun, l’écriture de la vie; Hemingway à Cuba; J.M.G. Le Clézio, le nomade immobile; Pierre Benoit, le romancier paradoxal, prix de l’Académie française), et des récits autobiographiques (Une chambre à Turin, prix Cazes-Lipp; Spaghetti!; Miss Monde; De Gaulle en maillot de bain; Gitane sans filtre…). On lui doit également des livres sur les peintres Zao Wou-ki, Antonio Saura, Richard Texier, et notamment Frida Kahlo, la beauté terrible.
Si l’ensemble de son œuvre, divisée en cycles, a pour thèmes de prédilection ses origines italiennes mêlées – vieille famille aristocratique piémontaise du côté du père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère, une descendante directe de Frère Diable, dit Fra Diavolo – on lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l’automobile. Né au sein d’une famille de pilotes de courses il a publié La Légende des 24 heures du Mans, livre pour lequel il a reçu le Prix des écrivains sportifs, ainsi que Les 24 Heures pour les nuls. Nombre de ses livres ont pour personnage principal une héroïne. Frida Kahlo, dans Les amants de Coyoacan; Gâlâh, dans L’an prochain à Grenade; Josette, dans Zazous; Michèle, dans Laisse tomber les filles et Violette Morris dans Femme qui court. Il est chroniqueur à Historia et président du Prix Jean Monnet de Littérature européenne. (Source: Éditions Albin Michel)

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Pays provisoire

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En deux mots:
Une modiste originaire de Savoie installe sa boutique à Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle. Mais en 1917, elle est contrainte de fuir et entreprend un périlleux voyage alors que la guerre fait rage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Le fabuleux destin d’Amélie Servoz

La Révolution russe et la Première Guerre mondiale vues par les yeux d’une jeune modiste installée à Saint-Pétersbourg. Un excellent premier roman.

Une page oubliée de notre histoire, la découverte de quelques archives et l’imagination de la romancière : il n’en fallait pas davantage pour réussir une belle entrée en littérature. Fanny Tonnelier s’est intéressée à la colonie française qui a émigré vers la Russie des tsars au tournant du XXe siècle. Appréciés d’une cour et d’une noblesse qui avait à cœur de s’exprimer dans la langue de Molière, ces francophones (des Suisses romands ont aussi fait le voyage, notamment comme précepteurs) ont fort souvent réussi, comme le rappelle notamment Paul Gerbod dans son Livre D’une révolution, l’autre: les Français en Russie de 1789 à 1917 : «nombreux sont les commerçants et artisans (modistes, pâtissiers, marchands de vins ou d’articles de Paris) ainsi que les industriels, les ingénieurs et les dirigeants d’entreprises ainsi que les hommes engagés dans le développement économique de la Russie et les agents bancaires à réussir leur intégration. Les professeurs de français, par exemple, ont des appointements de 1500 roubles par an (soit environ 4000 francs-or).
Pour Amélie Servoz aussi, les affaires sont florissantes. Originaire de Savoie, la modiste a pu faire ses preuves dans une boutique parisienne avant d’être repérée par la dame qui lui offrira de reprendre sa boutique de Saint-Pétersbourg. Depuis près de sept ans qu’elle es tinstalée en Russie, elle a su conquérir une clientèle aussi riche que fidèle et ses chapeaux font la mode sur les bords de la Néva.
Mais nous sommes en 1917 et la grande Histoire vient rattrapper la modeste modiste. La Révolution bolchévique s’étend et la ville est en proie à des troubles qui vont laisser des traces. Son magasin est saccagé et elle est sommé de prendre fait et cause pour ceux qui prônent l’union des prolétaires de tous les pays.
Elle va bien tenter de continuer son activité en transférant son atelier à son domicile, mais va devoir se rendre compte que c’est peine perdue et que sa vie est en danger.
Il faut fuir un pays en ébullition, mais aussi traverser une Europe en proie à la plus meurtrière des guerres.
Après des démarches administratives délicates, un peu de chance et d’entregent, elle fuit avec son amie Joséphine «un pays devenu inhospitalier, où régnaient la peur, l’angoisse, le stress et la faim.» Je vous laisse découvrir les péripéties d’un voyage mouvementé en y ajoutant simplement que le bien et le mal s’y côtoient, que quelques rencontres vont s’avérer riches d’enseignements et qu’il va dès lors devenir très difficile de ne pas être pris dans ce tourbillon d’émotions.
On sent que Fanny Tonnelier s’est solidement documentée pour nous raconter ce périple et qu’elle a pris du plaisir en écrivant la fabuleux destin d’Amélie. Un plaisir très contagieux tant les descriptions sont réussies, tant le rythme est enlevé. Voilà qui donnerait sans doute un grand film en costumes. Chapeau !

Pays provisoire
Fanny Tonnelier
Alma éditeur
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782362792458
Paru le 4 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Saint-Pétersbourg, puis à Paris et en Savoie ainsi qu’en Finlande, Suède, Irlande et Angleterre.

Quand?
L’action se situe en 1917, avec des retours en arrière au tournant du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Amélie Servoz, jeune modiste d’origine savoyarde, n’a pas froid aux yeux. En 1910, elle rallie Saint-Pétersbourg avec, pour seul viatique, un guide de la Russie chiné en librairie et l’invitation d’une compatriote à reprendre sa boutique de chapeaux. Sept ans plus tard, la déliquescence de l’Empire l’oblige à fuir. Son retour, imprévisible et périlleux, lui fera traverser quatre pays, découvrir les bas-côtés de la guerre et rencontrer Friedrich…
Fanny Tonnelier campe avec verve et finesse tout un monde de seconds rôles où les nationalités se mêlent; changeant à volonté et avec dextérité la focale, elle raconte aussi bien le détail des gestes et des métiers que l’ample vacarme d’une Révolution naissante. Elle s’est inspirée d’un pan d’histoire méconnu: au début du XXe siècle, de nombreuses Françaises partirent travailler en Russie.

Les critiques
Babelio 
Livreshebdo (Cécilia Lacour)
Blog T Livres T Arts 
Blog Bricabook 
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
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Les premières pages du livre
« Cette nuit-là, Amélie ne se coucha pas. Elle laissa les épais rideaux ouverts, enñla sa robe de chambre et s’installa dans son fauteuil face àla nuit claire de juillet. Elle était triste, cafardeuse, et n’arrivait pas à dormir.
Elle ne recevait plus de courriers de ses parents depuis six mois et s’inquiétait pour eux. Son père, malgré son âge, avait été rappelé sous les drapeaux pour être ambulancier. Était-il encore en vie? C’était la première fois qu’elle se posait aussi franchement la question. Et puis la ville qu’elle avait découverte sept ans plus tôt n’était plus la même. C’était encore la période des nuits blanches, d’habitude pleines de gaieté et de rires. Mais depuis quelques semaines, les rues étaient désertes, sans le bruit familier des tramways, et les activités s’arrêtaient les unes après les autres. Manifestations, meetings politiques, défilés étaient le lot quotidien des habitants qui se terraient chez eux. Les denrées de base manquaient cruellement et le peuple avait faim. Les journaux ne paraissaient plus et les rumeurs allaient bon train, ampliñant l’inquiétude et la peur. Les nouvelles du front étaient mauvaises, les armées disloquées. Le ressentiment était général pour tout ce qui représentait l’État et l’ordre. Les gens étaient à bout, souhaitant presque qu’il y ait un choc, d’où qu’il vienne. Révolte populaire? Coup d’État? Il y avait matière à devenir pessimiste et Amélie l’était.
Soudain, dans l’après-midi, elle entendit un grondement sourd, comme les prémices d’un orage, et vit au loin une marée d’hommes et de femmes hérissée de fusils, de gourdins, de drapeaux rouges s’approchant menaçante vers la Douma. Bouleversée, Amélie avait l’impression de revivre les journées de février qui lui avaient longtemps donné des cauchemars.
En se penchant par la fenêtre, elle découvrit une foule disparate : des ouvriers, des femmes laborieuses, des étudiants, des soldats : tous avançaient presque mécaniquement, martelant le sol de leurs pieds comme pour se donner le courage d’avancer ; ils avaient l’air épuisé, sûrement affamés, soutenus par la vodka et les slogans répétés des meneurs qui avançaient fièrement devant. Certains brandissaient des armes, d’autres les portaient contre la poitrine; des voitures volées avec des mitrailleuses fixées sur les capots les encadraient. Il y avait même des canons tirés par des volontaires; tout cet armement présageait mal de l’avenir : qu’allaient-ils en faire?
Affolée, Amélie referrna la fenêtre et sursauta quand un coup de feu éclata, suivi d’une fusillade désordonnée qui déclencha la panique. Elle vit alors que des petits groupes s’étaient postés à chaque coin de rue, voulant prendre le dessus sur la police. Les tirs s’arrêtèrent puis reprirent au milieu des gens terrorisés. Des cosaques attendaient les ordres pour intervenir, jaugeant la situation pour éventuellement faire volte-face plutôt que de se faire tuer. »

À propos de l’auteur
Fanny Tonnelier, née en 1948, vit à Cunault près d’Angers. Pays provisoire est son premier roman. (Source : Éditions Alma)

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Focus Littérature

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L’été en poche (49)

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Les vies multiples d’Amory Clay

En 2 mots
La biographie d’une femme photographe britannique qui va traverser le XXe siècle. Un parcours qui passe de l’Angleterre puritaine au Berlin des années folles, en passant par la France, l’Allemagne, le Vietnam et les Etats-Unis.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Emily Barnett (Les Inrockuptibles)
« Boyd réussit une fresque de facture conventionnelle mais fine et incarnée, grâce au caractère impétueux de son héroïne qui promène son objectif sur tous les hot spots du XXe siècle. »

Vidéo


William Boyd présente «Les vies multiples d’Amory Clay» © Production librairie Mollat

L’odeur de la forêt

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En deux mots
Une historienne découvre la correspondance et les photos d’un poilu. C’est le début d’une enquête où les morts vont déstabiliser les vivants. Roman multiple magnifique, plein de bruit et de fureur, qui traverse le temps et nous touche au cœur.

Ma note
etoileetoileetoileetoileetoile (coup de cœur, livre indispensable)

L’odeur de la forêt
Hélène Gestern
Éditions Arléa
Roman
700 p., 27 €
EAN : 9782363081179
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en France principalement en trois endroits, à Paris, à Jaligny dans l’Allier et à Lisbonne. La partie historique se déroule sur le front de Lorraine, notamment dans la Meuse.

Quand?
L’action se situe d’une part durant la première guerre mondiale et d’autre part de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un hasard professionnel met entre les mains d’Elisabeth Bathori, une historienne de la photographie, les lettres et l’album d’Alban de Willecot. Ce lieutenant, mort au front en 1917, a été l’ami d’un des plus grands poètes de son temps, Anatole Massis, et a entretenu avec lui une abondante correspondance. D’abord aiguillonnée par l’espoir de retrouver les réponses de Massis, Élisabeth, qui reprend le travail après de longs mois de deuil, se prend peu à peu d’affection pour Willecot, que la guerre a arraché à ses études d’astronomie et qui vit jour après jour la violence des combats. Elle se lance à la recherche de Diane, la jeune femme dont le lieutenant était éperdument amoureux, et scrute chacune des photographies qu’il a prises au front, devinant que derrière ces visages souriants et ces régiments bien alignés se cache une autre tragédie, dont les descendants croiseront à leur tour la grande Histoire durant la Seconde guerre mondiale.
L’Odeur de la forêt est une traversée de la perte, à la recherche des histoires de disparus, avalés par la guerre, le temps, le silence. Mais il célèbre aussi la force inattendue de l’amour et de la mémoire, lorsqu’il s’agit d’éclairer le devenir de leurs traces : celles qui éclairent, mais aussi dévorent les vivants.
L’Odeur de la forêt est le quatrième roman d’Hélène Gestern. Si l’on y retrouve ses thèmes de prédilection, la mémoire, l’énigme, le pouvoir de la photographie, c’est de loin le plus ample. C’est à un véritable voyage qu’elle nous convie et on embarque avec elle dans ce texte prolifique, multiple, surprenant dans ses rebondissements, avec toujours ce sentiment d’être au plus près de l’émotion. Texte multiple donc, d’abord par ce qu’il donne à voir : l’horreur physique et psychologique de la guerre des tranchées, la période trouble et héroïque de l’occupation, et le présent de la narratrice. Multiple aussi par les formes d’écriture choisies : journal, correspondance, narration directe.

Ce que j’en pense
Roman riche, dense, grave, multiple et étincelant. Roman-gigogne qui entremêle les histoires et nous offre un chassé-croisé à plus d’un siècle de distance entre ces hommes partis la fleur au fusil défendre leur patrie en 1914 et qui vont se retrouver confrontés à l’une des pires boucheries de l’Histoire et une historienne de la photographie, Elisabeth Bathori, qui en enquêtant sur cette période va découvrir des secrets de famille, mais aussi se découvrir elle-même. Quand les morts réparent les vivants.
Tout commence par la rencontre de l’historienne avec une vieille dame, Alix de Chalendar, qui confie lui confie « l’album d’un poilu, qui avait envoyé pendant deux ans et demi des cartes postales et des photographies qu’il avait lui-même prises de sa vie dans les tranchées. Il avait écrit, aussi, presque chaque semaine, à sa sœur et à celui qui semblait être son meilleur ami, Anatole Massis, un éminent poète post-symboliste. » Très vite, Elisabeth se rend compte de la valeur inestimable de ce fonds et commence un travail d’archivage, de déchiffrage et de documentation sur cette période et sur ces personnes qui vont finir par l’obséder.
Car au travail de l’historienne va bien vite s’ajouter la volonté de remercier la vieille dame qui, avant de mourir, lui a non seulement confié ses documents, mais aussi les clés de sa maison dans l’Allier. Un endroit qu’elle va tenter d’apprivoiser et où de nouvelles découvertes l’attendent.
Hélène Gestern, en choisissant de passer d’une époque à une autre, de raconter la vie de ces hommes dans les tranchées, celle de cette femme qui enquête sur eux, fait éclater son roman en quatre histoires, toutes aussi passionnantes les unes que les autres.
Il y d’abord cette plongée dans la réalité de la « Grande guerre » et sur la barbarie, les injustices et les souffrances que le récit national a tenté d’occulter. Au fur et à mesure, on va découvrir un drame humain, une machine à briser les hommes. « Les correspondances, les ouvrages d’historiens empruntés à la bibliothèque de l’Institut me dévoilent un autre visage de la Grande Guerre, dont je n’avais jamais pris la peine de questionner la réalité quotidienne, celle qui se cachait derrière les images stéréotypées de régiments et de tranchées. Et ce visage est barbare : non seulement parce qu’il est marqué du sceau de l’orgueil militaire, poussé à son paroxysme d’aveuglement, mais surtout parce qu’il signe de manière définitive l’entrée du siècle dans le marché industriel de la mort. »
Il y a ensuite le roman de l’historienne, fascinante plongée dans le travail d’enquêtrice. On y voit comment, pièce après pièce, en rassemblant les témoignages, en faisant des recoupements, en déchiffrant un journal intime, le travail de documentaliste vous happe littéralement au point de « vivre » aux côtés de ceux qui prennent chair au fur et à mesure de cette enquête.
Et nous voilà confrontés à une nouvelle réalité, celle de cette famille qui, par le travail de cette femme, se voit confrontée aux fantômes du passé. Qui soudain ne sait plus si elle veut vraiment savoir ce qui s’est passé, qui craint elle aussi de voir la légende familiale voler en éclats.
Enfin, il y a l’histoire personnelle d’Elisabeth, dont l’auteur nous livre là encore, petit à petit, la part d’ombre. Elle essaie de se remettre de la disparition de son mari en se plongeant dans le travail, n’hésitant pas à prendre l’avion pour Lisbonne où un nouveau témoin, Diane Ducreux, peut l’éclairer sur certains points encore obscurs. « J’aurais voulu pouvoir expliquer à mon hôtesse que cette quête à laquelle je me raccrochais était ma seule arme pour comprendre le sentiment d’être suspendue dans le vide. C’est lui que j’avais espéré fuir en quittant Paris, mais il était toujours là, inscrit en moi ; il devait suinter de partout, de mon corps, de mes gestes, de ma voix. C’était le prix de ce deuil sans deuil ». C’est sans doute aussi en raison de cet état d’esprit qu’elle rencontre une oreille attentive à ses requêtes, qu’on lui confie ce que l’on sait. Que quelquefois même, on va au-delà. Et voilà déjà que s’esquisse une nouvelle histoire, celle de Tamara Zilberg, la grand-mère de Diane que l’on n’a jamais retrouvée. Elisabeth ne pourra dès lors, la laisser sur le côté.
Pas plus d’ailleurs que Samuel, le frère de Diane, un autre cœur meurtri. De façon presque impromptue, dans la ville du Fado, elle va se retrouver cheminant dans le vieille ville à ses côtés puis finissant dans son lit. Mais l’addition de deux souffrances peut-il suffire à construire un nouveau couple, notamment quand la distance vient compliquer l’histoire d’amour naissante ? Durant des semaines, ils vont se chercher, s’écrire, se retrouver quelquefois. « Le revoir aurait dû être bouleversant, après une si longue absence, mais j’avais trouvé ces retrouvailles difficiles : un sentiment de flottement, l’impression dérangeante de ne pas le reconnaître tout à fait. Je n’ai rien ressenti au moment de le prendre dans mes bras et j’ai repensé à une phrase que j’avais lue un jour dans un récit, une phrase absurde et terrible : « Je vous ai tellement attendu que je vous attends encore. » Durant ces semaines où il s’est mis en retrait Samuel m’avait, d’une manière subtile, écartée de lui. »
Si ce roman est si passionnant, c’est que l’auteur travaille comme un maître du thriller, semant ça et là des indices, n’hésitant pas à nous offrir des rebondissements inattendus, émettant des hypothèses qui ne vont pas forcément s’avérer exactes, jouant avec le lecteur qui… en redemande ! C’est tout simplement l’un des plus beaux romans que j’ai lu depuis longtemps. Il serait dommage de passer à côté !

Autres critiques
Babelio
Le Monde (Eric Loret)
Revue Études (Nathalie Sarthou-Lajus)
Blog Echappées 
Blog Encres vagabondes
Blog Je me Livres 
Blog Ideozmag 

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RCF Radio (émission «Au bonheur de lire»)


Présentation du livre par l’auteur – Production Librairie Mollat

Extrait
« Je m’en veux de t’accabler de mes récits de guerre, mais tu es le seul à qui je puisse les confier. Hier, trois Boches assiégés sont sortis de leur tranchée, les mains levées, en criant « Kamerad ». Ça n’a pas empêché Picot, l’instituteur, de les fusiller sur le champ. Pourtant, qu’avaient-ils de si différent de nous, ces pauvres hères ? Nous avions moisi dans la même terre, été tourmentés par les mêmes poux, les mêmes cauchemars. Ils s’étaient battus aussi dur que nous avant de rendre les armes. Et, eux aussi, ils ont laissé au pays des femmes et des enfants qui demain les pleureront. Tout cela pour deux cents mètres de terre, qui changeront de main encore dix ou vingt fois avant la fin du carnage ? »

A propos de l’auteur
Hélène Gestern a quarante-cinq ans. Elle vit et travaille à Nancy. Elle est l’auteur de Eux sur la photo (2011), La Part du feu (2013) et Portrait d’après blessure (2014), tous publiés chez Arléa. Eux sur la photo, son premier roman, s’est vendu à plus de 50000 exemplaires. Le livre a été traduit dans plusieurs langues dont l’anglais et l’italien. (Source : Éditions Arléa)

Site Internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur 
Compte Facebook des éditions Arléa 

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Les vies multiples d’Amory Clay

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Les vies multiples d’Amory Clay
Willian Boyd
Editions du Seuil
Roman
Traduit de l’Anglais par Isabelle Perrin
528 p., 22,50 €
ISBN: 9782021244274
Paru en octobre 2015

Où?
Le roman se déroule principalement au Royaume-Uni, à Londres et dans les faubourgs, «non loin de Claverleigh, dans l’East Sussex, entre Herstmonceux et Battle», à Hastings, Amberfield, Brighton, Hove ainsi qu’en Ecosse, à Edimbourg et environs et sur les Hébrides pour finir sur l’île de Barrandale. Les épisodes suivants des vies multiples d’Amory vont la mener à Berlin, au Costa-Rica, en France à Paris, en Provence, à l’ouest de Strasbourg ainsi qu’à Bordeaux et Biarritz. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Amory retournera en Allemagne à Wesel, avant de passer par les Pays-Bas puis Bruxelles. Les Etats-Unis avec notamment New-York et la Californie, notamment au nord de Los Angeles, à Glenbrook, le Vietnam, sans oublier l’évocation de vacances à Rome.

Quand?
L’action se situe de 1908 à 1983, de la naissance à la mort d’Amory Clay.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la très jeune Amory Clay se voit offrir par son oncle Greville un appareil photo et quelques conseils rudimentaires pour s’en servir. Elle ignore alors que c’est le déclencheur d’une passion qui façonnera irrévocablement sa vie future.
Un bref apprentissage dans un studio et des portraits de la bonne société laissent Amory sur sa faim. Sa quête de vie, d’amour et d’expression artistique l’emporte bientôt dans un parcours audacieux et trépidant, du Berlin interlope des années vingt au New York des années trente, de Londres secoué par les émeutes des Chemises noires à la France occupée et au théâtre des opérations militaires, où elle devient l’une des premières femmes photoreporters de guerre.
Sa soif d’expériences entraîne Amory vers d’autres conflits, des amants, un mari, des enfants, tandis qu’elle continue à poursuivre ses rêves, à combattre ses démons.
À travers le destin singulier et l’objectif téméraire d’une femme indépendante et généreuse, William Boyd nous promène au gré des événements les plus marquants de l’histoire contemporaine.
Une ode magnifique à la liberté des femmes !

Ce que j’en pense
****
Après avoir endossé les habits de James Bond, voici William Boyd ceux d’une femme photographe, Amory Clay. Si ce nom ne vous dit rien, c’est que le personnage est né de l’imagination du romancier, sorte de concentré de toutes ces femmes qui ont sillonné la planète avec leurs appareils et que l’auteur remercie à la fin de son récit. Pourtant on y croit de bout en bout, notamment parce que de nombreuses photos d’Amory Clay viennent témoigner des différents épisodes de sa vie. Cette dernière débute le 7 mars 1908 avec la naissance d’un garçon, du moins si l’on en croit les colonnes du Times. L’acte manqué du père – qui voulait un garçon plutôt qu’une fille – ne sera sans doute pas étranger au caractère intrépide d’Amory. Elle aura du reste besoin de tout son courage pour échapper à la mort quand son père, revenu très perturbé de la Grande Guerre, décide de foncer dans un lac au volant de sa voiture pour en finir. Amory parviendra non seulement à s’en tirer, mais sauvera aussi son père qui sera interné en asile psychiatrique.
Au moment de choisir son destin, la rescapée cherche un moyen d’échapper au pensionnat de jeunes filles et voit dans le Kodak Brownie n°2 qu’on lui offre le moyen de s’émanciper : elle sera photographe.
Ses premières expériences en tant qu’assistante de son oncle Greville qui photographie les personnalités lors de bals et réceptions, ont quelque chose de fascinant : « Je crois que tout le processus photographique me paraissait encore magique, à cette époque de ma vie : capturer une image sur la pellicule grâce à une brève exposition à la lumière, puis, par le truchement scientifique des produits chimiques et du papier, révéler une représentation monochrome de cet instant participait encore d’une alchimie ensorcelante. »
C’est cependant dans le Berlin des Années folles qu’elle va pouvoir expérimenter le « vrai » reportage. A l’aide d’un appareil camouflé dans un sac, elle photographie les cabarets et maisons de passe. L’exposition qui doit la faire connaître provoque un scandale. Elle doit détruire les clichés et payer une amende pour obscénité. Mais comme souvent cette publicité va lui permettre de rencontrer un Américain qui l’engage pour des photos de mode.
Elle s’ennuie toutefois à New York, même si elle passe d’un amant à l’autre, de son patron à un diplomate Français et décide de rentrer en Grande-Bretagne… où elle se fera tabasser par un groupe de Chemises Noires.
Femme volontaire face à la montée des périls, elle va tenter d’oublier son long séjour à l’hôpital en regagnant d’abord les Etats-Unis puis en étant envoyée spéciale en France et en Allemagne pour suivre la progression des alliés. Elle se rendra alors compte que la libération n’est pas seulement une fête. Sholto Farr qu’elle rencontre à ce moment et qu’elle épouse quelques jours après pourrait en témoigner, s’il ne noyait sa douloureuse expérience dans l’alcool.
Amory, devenue une Lady, met au monde des jumelles et passe quelques temps à materner, sans se rendre vraiment compte des drames qui couvent : «En devenant épouse et mère, j’avais perdu une partie de mon être, avec une grande maison à gérer. Amory Clay avait disparu, elle s’était évaporée. »
L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec une nouvelle version de « grandeur et décadence». Ce serait faire peu de cas de la soif d’Amory qui décide de reprendre du service. En devenant une « vieille correspondante de guerre » au Vietnam, elle remplira à la fois une mission périlleuse, réalisera de superbes photos qui donneront un livre à succès et manquera d’y laisser la vie. Sans oublier les faux soldats australiens qu’elle n’aurait jamais dû voir et qui lui vaudront un retour précipité.
A Londres elle va constater que l’une de ses filles s’est envolée.
La voilà du coup repartie pour le désert californien. Elle y retrouvera son enfant au sein d’une communauté d’illuminés. Elle ne parviendra toutefois pas à la ramener avec elle.
Son journal de Barrandale, où elle a trouvé refuge, vient Donner tout au long du livre un éclairage plus vif sur certains épisodes, jusqu’aux ultimes moments dont on ne dira rien ici. Sauf que William Boyd démontre une fois de plus qu’il est un maître dans l’art de raconter les histoires et d’embobiner le lecteur. Qui en redemande !

Autres critiques
Babelio
Télérama
Libération
Les Echos
France Info  (Info culture – Thierry Fiorile)
Le Temps (Genève – André Clavel)
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Mots pour mots

Extrait
« Pendant la guerre, l’homme que nous avons vu le plus souvent et qui résidait parfois avec nous à Beckburrow était le frère cadet de ma mère, Greville, l’oncle Greville. Greville Reade- Hill, ancien opérateur de reconnaissance photographique dans le corps aérien de l’armée britannique, avait une aura de légende parce qu’il était sorti indemne de quatre accidents d’avion avant que le cinquième, finalement, lui casse la jambe droite en cinq endroits et qu’il soit démobilisé pour invalidité. Je le revois, en uniforme, arpenter Beckburrow en boitant. Puis il se métamorphosa en Greville Reade- Hill, photographe mondain. Il détestait cette étiquette, si appropriée fût- elle. « Je suis photographe- tout- court », protestait- il. Sans le savoir, Greville (je ne l’ai jamais appelé « mon oncle », il l’interdisait) décida du cours de ma vie quand il m’offrit un Kodak Brownie N° 2 pour mon septième anniversaire, en 1915. Voici ma
toute première photographie.
Greville Reade- Hill. Laissez- moi vous le camper, juste après la guerre, au moment où sa carrière commençait à décoller, de manière un peu poussive mais incontestable, comme un ballon à moitié rempli d’hydrogène. Un homme grand, aux épaules larges et au visage avenant, qui eût été vraiment beau n’était son nez un peu trop épais. Le nez Reade- Hill, pas le nez Clay (j’ai le nez Reade- Hill, moi aussi). Greville et moi avons toujours trouvé qu’un nez un peu trop proéminent peut vous donner un visage plus intéressant. Qui voudrait d’une beauté « conventionnelle » ? Pas moi, en tout cas, merci bien.
Je ne me rappelle pas grand- chose de cette première photographie, de ce premier clic mémorable de l’obturateur, le coup de pistolet qui donna le départ de la course du reste de ma vie. C’était à une fête d’anniversaire (celui de ma mère, je crois), à Beckburrow, au printemps 1915. » (p. 23-24)

A propos de l’auteur et de la traductrice
William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Auteur réputé de fiction, d’essais et de théâtre, il est également scénariste et réalisateur. Avec Susan, sa femme, il partage son temps entre Londres et la Dordogne.
Isabelle Perrin, que tout destinait à une sage carrière universitaire, contracte le virus de la traduction littéraire auprès de sa mère Mimi. Les incurables duettistes cosigneront plus de trente traductions, dont tous les romans de John le Carré depuis La Maison Russie. (Source : Editions du Seuil)

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