Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi

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En deux mots
À 10 ans Noah décide qu’il sera président des États-Unis et part recueillir des signatures. L’un des premiers signataires est un vieil homme, séduit par le culot du garçon. Deux vies qui réservent bien des surprises

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Noah et la shoah

Camille Andrea nous régale à nouveau avec ce roman qui met aux prises un garçon de dix ans qui se rêve président et un rescapé de la Seconde guerre mondiale. L’auteur du sourire contagieux des croissants au beurre signe un conte plein de vitalité.

Pour réussir sa vie, il faut faire preuve d’ambition et d’une volonté de fer. C’est ce que ce dit Noah, 10 ans. Le garçon de Nashville décide de faire du porte à porte pour rassembler un millier de signatures. Quand il sonne à la porte de Jacob Stern, le vieil homme est séduit par le culot du petit métisse qui a déjà rodé son discours, qui commence par dire merci. Une entame qui intrigue le septuagénaire qui décide pourtant de ne pas signer d’emblée de peur de ne pas revoir cet esprit vif qui vient meubler sa solitude.

Au fil de leurs échanges on va en apprendre un peu plus sur leurs vies respectives. Noah a perdu sa mère et doit aider son père qui tient une pizzeria. Le veuf est aigri, sévère et ne fait guère preuve d’affection envers son fils. Il entend être respecté et entend mettre fin aux rencontres avec ce vieux pervers. À tout prendre, il le préfère encore lorsqu’il se plonge dans ses volumes d’encyclopédie.
C’est d’ailleurs à l’aide de ses livres qu’il va en savoir davantage sur cette Shoah dont Jacob Stern a été l’une des victimes. Un passé que la maladie d’Alzheimer va peu à peu effacer et qui est consigné dans cinq cahiers «à brûler après ma mort sans les lire». Car au fil du récit, on va découvrir que le monde n’est pas manichéen, mais paré de nombreuses nuances, que derrière une vérité peuvent se terrer bien des mensonges. Alors, si Noah doit ne retenir qu’une chose de ses visites chez le vieil homme, c’est la complexité du monde, c’est la difficulté à décider en conscience.
Camille Andrea, dont on rappellera qu’il s’agit d’un auteur reconnu publiant sous pseudonyme, joue avec beaucoup d’à-propos ce jeu des masques dans ce conte qui mêle humour et gravité. D’une plume légère, il nous entraîne dans un monde du faux semblant et de la duplicité. Mais la vertu première de ce roman qui se lit avec gourmandise, c’est la belle démonstration qu’il nous propose: ne jugez pas avant d’avoir en main toutes les pièces du dossier.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi
Camille Andrea
Éditions Plon
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782259312011
Paru le 19/05/2022

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, principalement à Nashville. On y évoque aussi Washington et l’Allemagne, notamment Auschwitz.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Noah, 10 ans, entra dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête. Une rencontre qui changera tout et qui donnera la plus improbable des amitiés.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Quatre secondes et cinquante centièmes. C’est le temps que Noah, enfant métisse de 10 ans, a pour convaincre chaque personne du voisinage qu’il sera le prochain président des Etats-Unis. C’est peu, quatre secondes et cinquante centièmes, mais ce fut suffisant pour Jacob Stern, vieil homme de confession juive de soixante-quinze ans.
Noah venait d’entrer dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre entre deux générations, deux visions du monde et de l’avenir. Un vieil homme qui a perdu goût à la vie et en proie au vide destructeur, et un enfant ambitieux, lumineux, au discours d’un politicien de cinquante ans. Ils n’ont en commun que les souvenirs qu’ils ont créés ensemble autour de donuts au chocolat et de grands verres de lait. Souvenirs que Jacob oubliera un jour et que Noah ressassera toujours.
Une rencontre qui changera tout et rien. Elle ne ralentira pas la perte de mémoire de Jacob, elle ne rendra pas forcément Noah président. Mais elle leur fera réaliser que rien n’est écrit. Et qu’il suffit de le comprendre assez tôt pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire.
Un roman qui nous montre qu’on ne peut réellement connaître un homme sans avoir entendu chaque versant de son histoire. Les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est teinté de nuances et de choix difficiles. Jacob le sait que trop bien, Noah le saura bientôt.
Un livre d’une humanité bouleversante sur la fragilité de la mémoire et de l’âme humaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Valmyvoyou lit

Les premières pages du livre
« J’ai appris très tard que mon nom de famille était le nom d’un village du cœur de l’Italie dans lequel s’était réfugié un grand nombre de juifs. Persécutés, nombre d’entre eux durent se convertir au catholicisme pour ne pas être tués. On baptisa ces premiers avec le nom de l’endroit où ils habitaient. Voilà comment mes ancêtres s’appelèrent Andrea. Cette histoire familiale est, sans nul doute, à l’origine de ce roman.
Et bien que je ne me sente ni juif(ve) ni d’aucune autre religion, d’aucun peuple, bien que je ne me sente tout simplement qu’humain(e), d’une seule planète, la Terre, bien que ma culture soit multiple et s’inscrive dans tous ces mélanges qui m’ont engendré(e), je souhaitais dans le présent roman rendre un hommage à ce petit bout d’histoire qui est le mien, à cette petite goutte de sang qui court dans mes veines comme dans celles de millions de juifs dans le monde.
Je souhaitais également aborder des questions plus philosophiques. Peut-on changer ? Peut-on punir un vieil homme pour quelque chose qu’il a fait dans sa jeunesse ? Cela a-t-il une quelconque utilité ? Je ne juge pas, je m’interroge. Ce roman ne pourra y répondre, car je n’y ai moi-même pas trouvé de réponse. Peu importe, après tout. Le principal est de s’être posé la question, d’avoir vibré avec Noah, d’avoir tremblé en apprenant le terrible secret de Jacob.
Vous ne savez toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea, et vous continuez cependant à lire mes histoires. Ce sont elles qui, derrière le masque, importent vraiment et sont les plus sincères.
Un nom ne sert à rien pour écrire un livre.
Seule une bonne histoire compte.
Je vous aime tant. Vous êtes ma raison de continuer à me lever le matin pour lier les mots sur le clavier d’un ordinateur, ma raison de rêver, de créer.
Pour tout cela, merci. Camille Andrea

Lundi
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.
Quoi qu’il en soit. Les plus belles choses de ma vie se sont produites un lundi. Enfin, je crois, si la mémoire ne me fait pas défaut. Elle a tendance à s’effriter un peu dernièrement. Il serait peut-être temps que je vous raconte cette histoire, avant que je ne l’oublie.
L’histoire d’un lundi merveilleux. D’un lundi inoubliable.
L’histoire de ce plus beau lundi de ma vie qui, c’est un comble, tomba un mardi.

PREMIÈRE PARTIE
NOAH D’AMICO

Une porte
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

La même porte
Voilà comment, à la place de « bonjour », il en était arrivé à dire « merci ».
En prononçant ce mot, sans autre préambule, le petit garçon avait remarqué qu’il suscitait la curiosité immédiate des adultes. Intrigué, désarçonné, on lui demandait « Merci pour quoi ? ». Et il était déjà trop tard. Le poisson avait mordu à l’hameçon. « Alors voilà, je vous dis merci parce que… » La conversation était engagée et l’enfant, lançant discrètement son petit pied en avant pour bloquer la porte, déballait le discours qu’il avait appris par cœur et répété cent fois devant le miroir de sa penderie, avec un débit de trois mots à la seconde, à la manière d’un commerçant, d’un marchand de voitures d’occasion. Il fallait convaincre rapidement. En réalité, il ne demandait qu’une simple signature. Juste un nom suivi d’un petit gribouillis qui feraient de lui le prochain président des États-Unis. C’était tout ce qu’il demandait, devenir le prochain président des Américains pour pouvoir ramener la paix dans le monde. En somme, trois fois rien pour un gamin de dix ans.

Un vieux
— Mais tu n’es qu’un enfant !
Le vieux le regardait, immobile et gigantesque, dans le cadre en bois de sa porte. Tel un caméléon, sa peau, jaunie, en avait pris la couleur. Un vieillard en bois.
— J’ai dix ans ! se défendit l’enfant, comme il aurait répondu « j’en ai quarante ».
— Vois-tu mon garçon, je ne suis pas expert en la matière, et je ne voudrais pas te décourager, mais ne faut-il pas être majeur pour devenir président ?
— C’est ce que dit mon père.
— Eh bien, tu devrais l’écouter de temps en temps, répondit l’homme en grattant une croûte de son crâne chauve, ce qui fit perler une minuscule goutte de sang. Les adultes ont quelquefois raison, tu sais.
Il semblait ne pas encore avoir réalisé qu’il parlait politique avec un garçon de dix ans sur le perron de sa maison. Il l’observa un instant. Il n’y avait pas d’enfants noirs dans le quartier. Il n’y avait pas d’enfants, d’ailleurs. Ni noirs, ni blancs, ni verts, ni rouges. Et à moins qu’une nouvelle famille ne se soit installée pendant la nuit, cet enfant n’était pas d’ici, ce qui ne déclencha pourtant aucune once d’inquiétude chez le vieux. Cela se voyait, cet enfant, avec son costume et ses souliers vernis, ne représentait aucune menace pour un vieillard, aussi fébrile fût-il.
— Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté d’écouter les grandes personnes, reprit Noah. Et puis, pour ce qui est de mon père, nos opinions divergent sur bien des matières.
Pendant quelques secondes, le vieux se demanda pourquoi cet enfant n’avait tout simplement pas frappé à sa porte pour récupérer son ballon qui serait tombé par-dessus la clôture de son jardin. Comme le faisaient tous les enfants du monde. Il lui aurait dit qu’il n’avait vu tomber aucune balle de son côté de la palissade, le garçon serait reparti, et lui aurait pu retourner s’asseoir devant sa télé éteinte à compter les minutes qui passent. Mais l’enfant n’avait pas l’air de jouer à la balle, avec son costume gris et sa cravate rouge, avec ses cheveux peignés en boule et ses allures de premier de la classe. De plus, il y avait bien longtemps que les enfants ne jouaient plus à la balle dans cette rue. Que des vieux, donc. Des vieux qui consacraient le plus clair de leur temps à regarder la télé, assis dans leur fauteuil. Des vieux qui attendaient la mort. Un vrai mouroir, voilà ce qu’était devenue cette rue depuis que les enfants n’y jouaient plus à la balle ; voilà ce que devenaient toutes les rues lorsque les enfants n’y jouaient plus à la balle.
Et puis le vieux se demanda si c’était déjà Halloween, avant de se rappeler que la fête des Morts tombait vers la fin de l’année. Il ne savait plus la date exacte. Mais en jetant un coup d’œil par-dessus l’enfant, il reconnut la rue cramoisie et le goudron chaud caractéristiques de l’été. Halloween n’arriverait que dans quelques mois. Cela tombait bien, car depuis que les enfants ne jouaient plus à la balle dans la rue, il n’achetait plus de bonbons.
Il fallait se rendre à l’évidence. Ce garçon ne voulait pas récupérer sa balle. Ce garçon ne réclamait pas de bonbons. Ce garçon était bizarre.
Le vieux loucha sur le gros badge que l’enfant avait épinglé, comme les vendeurs de bibles, au col de sa veste. Au milieu : son visage noir sur fond blanc. Au-dessus : JE VOTE. Au-dessous : NOAH. JE VOTE NOAH D’AMICO, en majuscules et typographie Garamond, taille 16, de couleur magenta, rose pour le commun des mortels. Le vieux avait été imprimeur et il reconnaissait toutes les polices d’écriture d’un seul coup d’œil. JE VOTE NOAH D’AMICO. Quelle était donc cette fantaisie ? Le vieux fronça les sourcils, et son regard devint plus austère. Il n’avait jamais aimé la fantaisie. Il en avait toujours eu peur. On ne contrôlait pas la fantaisie. C’était une grosse bête qui débordait de toute part, qui s’échappait des conventions, comme un poulpe d’une bassine. C’était dangereux, la fantaisie. C’était en général le début des problèmes.
— Noah D’Amico, dit l’enfant en tendant sa main.
— Jacob Stern, répondit le vieux en la serrant vigoureusement.
— Il faut avoir plus de trente-cinq ans pour se présenter, reprit le garçon, étranger aux soupçons de son interlocuteur. Mais je ne compte pas gâcher les vingt-cinq prochaines années de ma vie à attendre d’avoir le bon âge. La maturité intellectuelle est un concept relatif. Cela a été prouvé par d’éminents scientifiques de notre pays. C’est maintenant que le peuple américain a besoin de moi.
— Et qu’est-ce qui te dit que le peuple américain a besoin de toi maintenant ?
— C’est bien simple. J’ai la solution miracle.
— La solution miracle ? Cela fait un peu réclame pour détergent, tu ne trouves pas ?
— Oui, la solution miracle. La solution finale, quoi.
— N’utilise pas ce terme, je suis juif. Enfin, je crois. Quelquefois, je ne me souviens plus très bien. Tu as donc une solution miracle pour quoi ?
— Pour tout. Pour la faim dans notre pays, la faim dans le monde, pour le chômage, la crise en Europe, l’immigration illégale, les armes à feu, la criminalité, la guerre au Proche-Orient, toutes les guerres, bref, une solution pour tous ces problèmes que les adultes ont créés et jusque-là échoué si lamentablement à résoudre.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’un enfant pourrait réussir là où un adulte, avec un bagage conséquent et une expérience déjà bien complète de la vie, a échoué ?
— Vous connaissez le dicton : la vérité sort de la bouche des enfants. On ne peut pas en dire autant des politiciens.
— Ah, ça, c’est sûr ! s’exclama le vieux avant d’éclater de rire.
— Et puis, vous parlez de bagage, d’expérience, c’est peut-être justement cela qui les voue à l’échec. Un regard neuf, créatif, innocent sur le monde, voilà la clef de la réussite. Les enfants ne sont pas représentés au gouvernement, or, nous sommes concernés par les décisions qui sont prises aujourd’hui, car elles auront des conséquences demain. On bâillonne les enfants, on prend en otage leur avenir parce que l’on se moque de tout, parce que l’on se moque d’eux, parce que l’on se moque du futur, parce qu’il n’y a que le présent qui compte et l’argent que l’on peut se faire maintenant, pendant qu’on est encore en vie, et au pouvoir. Parce que les politiciens dépensent l’argent qui n’est pas à eux, comme s’il n’était pas à eux, justement, comme s’ils ne l’avaient pas gagné à la sueur de leur front, pour la simple et bonne raison qu’ils ne l’ont pas gagné à la sueur de leur front. Et tout ce que l’on gagne de cette façon n’a pas de goût. Si ce n’est celui insipide du trop vite acquis. Mon père n’aimerait pas entendre cela, car il n’aimerait pas savoir que je prépare ses pizzas avec la sueur de mon front. Oui, mon père tient une pizzeria. Il dirait que c’est sale, que ce n’est pas hygiénique. Mais bon, là n’est pas la question. Il faudrait que les gens fassent confiance à d’autres sortes de personnes maintenant. Oui, je suis un enfant. Oui, je suis métis. Oui, je suis différent. Mais si je ne me dis pas que je deviendrai le premier président américain issu des minorités, alors je ne le deviendrai jamais, c’est sûr. Et cela serait bien dommage, car j’aimerais mettre un grand coup de pied dans les préjugés et les conventions, montrer que quelque chose de différent est possible.
— C’est pas faux, dit Jacob, commençant à comprendre la logique du garçon.
Il était tout de même très impressionné qu’un enfant puisse parler de la sorte, dans un anglais impeccable, et que son esprit fût si bien façonné. La télévision, lorsqu’il l’allumait, ce qui lui arrivait de temps en temps, était pleine de programmes où l’on voyait des adolescents débiles avoir des conversations débiles sur des sujets débiles. Ils vivaient dans un appartement à plusieurs, passaient leur temps à ne rien faire si ce n’était se disputer, étaient incapables de débarrasser la table ou laver les assiettes après chaque repas. On désespérait de l’avenir des États-Unis, du monde, même. Alors, cet enfant-là, avec ses jolies manières et ses belles paroles, était comme un sauveur dans un monde préapocalyptique inévitable, un remède aux zombies sans cervelle que la société préparait pour demain.
— Si je laissais les autres décider de ce que je peux faire ou ne pas faire pour une simple question d’âge, simplement parce que j’ai dix ans, alors, je ne deviendrais jamais demain celui qu’aujourd’hui je me suis proposé de devenir. Quand on a un rêve, il faut aller jusqu’au bout, monsieur Stern, indépendamment de ce que disent ou pensent les autres. Indépendamment des barrières et des limites que chacun se met. Au XVIIe siècle, les pays européens n’étaient-ils pas gouvernés par des enfants ? Louis XV avait cinq ans lorsqu’il a succédé à Louis XIV. Et même si le pouvoir a été délégué à son grand-oncle, le jeune souverain a tout de même régné à l’âge de treize ans ! Et le monde allait-il plus mal ? Je me propose donc d’être cet enfant qui, dans l’histoire de l’humanité, sera le premier président des États-Unis âgé de dix ans.
— Ainsi donc, tu veux être le prochain Louis XV…
— Pourquoi pas ? L’esclavage n’existerait-il pas toujours si les hommes ne s’étaient pas révoltés un jour ? Et les Français n’auraient-ils pas toujours un roi aujourd’hui s’ils ne leur avaient pas coupé la tête à l’époque ? Si une poignée de rêveurs ne s’étaient pas donné les moyens d’aller voir ce qu’il y a ailleurs qu’autour de leur petit nombril, aurions-nous découvert la Lune ? Je crois que si nous ne changeons pas les choses, eh bien, elles restent telles qu’elles sont. Et elles pourrissent.
Le vieux pensa à toutes ces choses qu’il n’avait pas changées dans sa vie depuis quinze ans. Qui étaient restées telles quelles. Qui avaient pourri. Sa vie, qui avait pourri. Ses rêves, son espoir, sa joie de vivre, qui avaient pourri. Sans aller chercher bien loin, ce robinet de la cuisine qui fuyait et qu’il n’avait jamais réparé, ce qui avait toujours rendu sa femme furieuse. Mais pouvait-on comparer la Révolution française ou la conquête de la Lune avec le robinet de sa cuisine ? Peut-être, après tout, car la conquête de la Lune ne changeait rien à sa vie quotidienne, alors que son robinet…
— Ma politique ne se base pas sur l’apologie de l’immobilité, reprit Noah.
— En tout cas, tu parles sacrément bien pour un garçon de ton âge, dit l’homme, aussi amusé qu’impressionné, en croquant dans un donut au chocolat qui avait fondu dans sa main et dont il semblait s’être souvenu tout à coup.
L’enfant posa son regard sur le beignet, puis sur la petite bouteille de plongée que l’homme tenait dans l’autre main et traînait comme un chariot de courses. Il fixa de nouveau le donut au chocolat et avala sa salive. Il se présentait peut-être aux élections présidentielles, il n’en demeurait pas moins un enfant.

Un donut au chocolat
Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.
— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Non.
— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.
— Je ne comprends pas.
— C’est un donut sain et pur.
Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.
— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?
L’enfant haussa les sourcils.
Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.
— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !
Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
— Tu es catholique, toi ?
— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.
— C’est vrai, il fait des pizzas.
— Et les meilleures du monde !
— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.
— Je m’informerai auprès de mon conseiller.
— Tu as un conseiller ?
— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.
Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. »

À propos de l’auteur
Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un écrivain français bien connu du grand public.

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Jour bleu

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En deux mots
Une jeune femme attend son amoureux à la Gare de Lyon. Elle l’attend depuis des mois, espère qu’il n’a pas oublié leur rendez-vous. Installée au Train bleu, elle regarde passer les gens, se plonge dans ses souvenirs d’enfance, s’imagine un avenir.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Je t’attendrai à la gare

Dans un premier roman qui fait la part belle à l’introspection, Aurélia Ringard imagine les heures qui séparent une jeune femme de l’arrivée de son amoureux à la Gare de Lyon. Une attente riche de souvenirs et d’espoirs.

«C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais.» Pour la narratrice, qui attend l’homme qu’elle aime à la Gare de Lyon, le temps a soudain pris une densité très particulière.
Elle a d’abord observé les voyageurs, essayé d’imaginer leur quotidien, un travail qui les stresse, l’impatience qui les gagne, un groupe d’étudiants partant en vacances. Face à cette ruche qui bourdonne, à ce concentré de vies qui ne font que passer, elle choisit de se poser, de prendre son temps. Elle commande un café au Train bleu et sort son carnet de notes, se remémore sa rencontre avec celui qu’elle attend, le photographe qui «traque les dernières terres vierges». Comme lui, elle aime la liberté absolue, celle qu’il parvient si bien à rendre dans ses clichés: «ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos.»
Les trains et les voyageurs lui rappellent son enfance, après le divorce de ses parents, quand il fallait se rendre à la gare pour rejoindre son père pour le week-end, quand les adieux étaient déchirants, quand le voyage était mêlé d’appréhension. Oui, il lui aura fallu du temps pour apprivoiser ses peurs, aidée en cela par une boulimie de lectures. Car comme le lui écrira quelques années plus tard Christian Bobin «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.»
Lire, mais aussi écrire, se rapprocher de sa vérité. «Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur.»
Une mission qu’Aurélia Ringard accomplit avec beaucoup de sensibilité pour nous offrir un premier roman où la quête existentielle se teinte de nostalgie, ou l’espoir fou se heurte à la peur d’un rendez-vous manqué. Et si la vie est un rêve, alors pourquoi s’empêcherait-on de rêver?

Jour bleu
Aurélia Ringard
Éditions Frison-Roche Belles-lettres
Premier roman
164 p., 17 €
EAN 9782492536106
Paru le 1/06/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Lyon, Lille, Lamballe, Rennes et la Bretagne, un reportage photo en Haute-Tarentaise, des vacances au Pays de Galles, en Sardaigne, à Tolède, en Guadeloupe, à Sallanches et à Saint-Pierre-Quiberon ainsi qu’à Irun et Hourtin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme a rendez-vous avec un homme en gare de Lyon. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Cela fait trois mois qu’ils se sont rencontrés. Trois mois au cours desquels ils ne se sont pas vus. Elle a décidé de venir très en avance, de prendre ce temps de l’attente, assise au café. Le hall de la gare revêt l’allure d’une salle de spectacle, d’une pièce de théâtre où chaque personnage qu’elle croise la renvoie à ses propres souvenirs, aux moments clefs de la trajectoire qui l’a menée jusqu’ici et qui a façonné le décor de sa vie. Dans ce premier roman, Aurélia Ringard décrit avec minutie une poignée d’heures de la vie d’une femme, dans un huis clos magistral, époustouflant de maîtrise et de mélancolie.

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Les premières pages du livre
« 1
Tu m’as donné rendez -vous dans une gare. Tu ne pouvais pas savoir. C’est pourtant simple, c’est toute ma vie. Dans ma vie, il y a des gares et des trains. Des trains tout le temps. Des trains à attraper, des trains à l’heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains bloqués, des trains en retard.. Depuis toujours, c’est comme ça, je cours sur les quais, le souffle coupé. Parfois on a le temps de s’embrasser avant la sonnerie, parfois pas. Les adieux s’étouffent dans les cols des manteaux. On rassemble les morceaux de nous-même que l’on voudrait laisser à quelqu’un d’autre que soi. C’est l’heure de partir. Derrière la vitre, on articule des mots que l’on dit surtout avec les yeux. On ne se lâche pas. On se retrouvera. On garde nos sourires, nos émotions, la politesse et nos souvenirs. Tout ce que l’on crève d’envie de se dire. La vie ne suffira pas, je crois.

2
Mois de septembre. Début du jour. Les allées et venues dans le hall de la gare de Lyon s’amplifient. Ce n’est pas qu’une impression : autour d’elle, du monde, de plus en plus, des valises, des mallettes, des manteaux à la main, le bruit saccadé des talons frappant les sol, des départs et des destinations. Sur la grande horloge, l’aiguille du temps brille et progresse, imperturbable. Les numéros des quais s’affichent, les sonneries retentissent et une foule matinale et compacte se met en branle. Le mouvement semble continu et prend de la vitesse. Les ombres se bousculent. Peu importe où ils vont, ces hommes et ses femmes sont déjà ailleurs.
Cette fois, elle est venue ici pour partir. La voilà qui piétine au milieu de cette agitation mystérieuse et sans limites. Ses pas sont rapides, en avant en arrière, comme les mouvements d’une danse, les yeux grand ouverts, mi-conquérante mi-fugitive. Les courants d’air fond voler ses cheveux blonds, et elle ne cherche pas à les remettre en ordre, elle les laisse se placer; à quoi bon faire semblant, maintenant? Elle ressemble à un animal docile dont la sauvagerie reste en sommeil. Son souffle, une respiration haletante. A l’intérieur, son cœur se serre. Ca bat. A croire que pour la première fois depuis longtemps, son sang circule de nouveau. Ca bat dans ses tempes, ses poignets, sa poitrine, dans le fond de sa gorge, elle n’est plus que cela, des pulsations. C’est cela. Une histoire d’attente et de pulsations. D’attente et de tâtonnements maladroits. Elle a l’allure de celles qui se mettent en chemin, qui arrivent au front. D’un coup d’œil, elle quadrille le lieu. Elle guette les horaires d’arrivée sur les écrans sans parvenir pour autant à contrer l’excitation qui monte ; elle ne peut encore ni le voir ni le toucher. Elle n’a pas réfléchi à ce qui se passerait au moment précis où il descendrait du train. Le premier regard, le premier pas, le premier mot. Ce mot magique entre elle et lui, elle ne le connaît pas. Elle doit aimer cela. Ne pas savoir.

Elle s’est contentée de courir jusqu’ici, d’arriver en avance, très en avance même, dans un mouvement superbe d’abandon et d’entêtement fertiles, bras ouverts à la récolte. Elle n’entend pas le vent souffler au-dehors, ni la pluie fine glisser sur le toit. Elle ne se souvient pas de l’orage de cette nuit. Elle ouvre les boutons de sa veste pour faire respirer sa peau, alléger la boule au fond de son ventre, cette petite douleur lancinante que l’on ressent devant le vide, ce vide qui ne lui évoque rien de rassurant. Il lui suffirait d’une seconde pour faire volte-face mais elle refuse d’être totalement effrayée par le risque qui se tient droit devant elle et la toise à quelques heures à peine de leur supposé rendez-vous. Elle préférerait que cette sensation glisse au travers des plis de sa jupe, s’égare dans le tourbillon incessant du lieu, que ses frissons et ses doutes deviennent invisibles. Bientôt, ils ne seront plus qu’une rumeur. Ce n’est pas rien de déposer les armes.
Une musique s’élève parmi les ombres. Entre les cris des mômes, les supplications des derniers mendiants et les coups de sifflet des agents de service, ces premières notes retiennent son attention. Elle tend l’oreille. Dans le hall, un voyageur s’est mis à jouer du piano d’une façon généreuse, une mélodie fragile, étrange et un peu dramatique qui ressemble aux derniers instants vierges avant que tout ne s’emballe et ne devienne inévitable.
Elle fait un pas en arrière. Un sentiment inconnu l’étreint. D’autres yeux se posent sur les siens. Elle n’est pas dupe. Elle essaie de maintenir ses idées claires. C’est un coup à se perdre, sinon. Elle n’a pas toujours brillé par sa cohérence mais, il y a trois mois, elle a passé un pacte avec elle-même, sans jamais dévoiler à personne ses intentions précises. Elle est parfaitement consciente de ce qu’elle s’inflige. Le toit en ferraille avec ses arcades métalliques semble lui hurler dessus. Ça grouille. Les traits des passants se métamorphosent. Ils ressemblent à une armée d’insectes vivant les uns sur les autres. Ils ont beau se laver le matin, se frotter partout, puis se
mettre tous les parfums du monde, ça sent la gare, faudra qu’elle s’y fasse, un mélange de Chanel et de crasse.

Brusquement ça tangue, comme si quelqu’un l’avait prise par les poignets pour la faire tourner. Voilà, ça commence, plus rien n’existe. Que l’impossible surgisse : elle s’y accordera. Elle n’est pas vraiment taillée pour la monotonie. »

Extraits
« Lui est photographe. Il traque les dernières terres vierges. Il aime le vide, l’authenticité et les hauteurs Les espaces de liberté absolue. Ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos. Elle avançait dans la galerie parmi d’autres curieux, composants du décor dont les voix se superposaient à une musique en sourdine. Elle tenait un verre de Nero d’Avola à la main. » p. 21

« Dehors, un ciel bleu et blanc s’installe entre deux averses et les bruits incessants de la ville se font entendre. Au moindre rayon de soleil, la lumière s’engouffre à travers les vitres et illumine l’espace. On ne mange pas si mal dans ce café, je mâche à pleines dents les dernières bouchées de mon dessert. J’ai un caractère obstiné quand il s’agit de vouloir comprendre le monde. Je n’ai pas tous les outils, mais je cherche. Je cherche les liens logiques. Je voudrais cerner d’un peu plus près la vérité qui se cache au fond des cœurs. Je prends des notes, je ne me demande plus d’où viennent ces lignes qui s’écrivent; on pourrait penser que j’entends des voix. Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde ? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur. » p. 104

« C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais. » p. 124

« Un jour, j’ai écrit à Christian Bobin et lui ai raconté cette anecdote. Il m’a répondu une longue lettre à l’encre noire sur papier blanc. À la fin de ce précieux courrier, cette phrase figurait: «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.» » p. 135

À propos de l’auteur
RINGARD_aurelia_DRAurélia Ringard © Photo DR – Ouest-France

Née en Bretagne, à Guingamp, Aurélia Ringard a d’abord vécu à Washington, aux États-Unis, et à Paris avant de s’installer à Nantes. Diplômée en pharmacie, elle se consacre aujourd’hui à sa passion pour les mots et la littérature. Elle anime des ateliers d’écriture et participe à l’organisation d’événements pour la promotion de la lecture. Suite à sa participation à un concours organisé par l’école d’écriture Les Mots, ce texte reçoit le coup de cœur du jury. Jour bleu est son premier roman. (Source: Éditions Frison-Roche Belles-lettres)

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Presque le silence

ESTEVE_presque_le_silence

  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du livre 2022

En deux mots
Après des vacances chez son grand-père, Cassandre retrouve l’enfer de son collège de banlieue où elle est harcelée et humiliée, y compris par celui qui deviendra son compagnon. Camille, comme le lui a dit le voyant qu’elle a consulté, tombera amoureuse d’elle. Ses cinq autres prophéties de malheur, s’avèreront-elles tout aussi vraies?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’amour et les cinq prophéties de malheur

Pour son troisième roman Julie Estève a choisi de raconter la vie d’une femme harcelée dans son enfance, entourée par la mort, mais qui va croire en des jours meilleurs, même si on lui a promis, outre l’amour, bien des malheurs. Un livre-choc.

Il y a d’abord, en guise de prologue, une angoissante invasion de chenilles, puis de papillons voraces qui causent d’immenses dégâts. Une sorte de clin d’œil à Moro-Sphinx, le premier roman de Julie Estève, une fable cruelle qui a d’emblée installé son style vif, tranchant.
Puis on entre dans le vif du sujet avec le récit de Cassandre, 13 ans, en vacances chez son grand-père à Saint-Étienne-d’Estréchoux. Là, la fillette peut se ressourcer, oublier les moqueries et le harcèlement dont elle est victime devant l’indifférence générale des enseignants et de ses parents. Sa mère semble absente, son père ne s’occupe plus que de son chat. «Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle.»
Le mal vivre de la gamine va atteindre son point culminant lorsqu’elle sera humiliée par ses camarades de classe, à commencer par Camille qu’elle aime en secret. Sa tête rousse plongée dans la cuvette des toilettes la mène au désespoir. Mais elle va serrer les dents et croiser la route de Jonas, un graffeur. Le temps et l’adolescence passent. La chenille va devenir papillon. «J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express.» Bac en poche, il lui faut du sexe, il lui faut un avenir. Comme Jacques Marrant – le bien-nommé — lui prédit que Camille va tomber amoureuse d’elle et qu’elle connaîtra bien des malheurs, elle va croire le voyant. D’ailleurs, quelques temps plus tard, il est dans son lit. Le couple fait des projets, part en voyage. Cassandre s’inscrit à l’école vétérinaire et pense au bonheur. Mais c’est alors que s’abattent les calamités. Son père perd son emploi, on diagnostique un cancer du sein à sa mère. Jonas se marie le jour où les tours jumelles s’effondrent. Puis ses parents se séparent.
«Mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
Vœu pieux. Les catastrophes vont s’enchaîner au long d’une vie que Julie Estève va retracer en épisodes forts, comme une chute inéluctable. Un virus qui fait des ravages, un accident après l’autre, des décès qui se succèdent et un esprit qui peu à peu s’enfonce dans la nuit. Cassandre est alors la proie d’un long cauchemar et la pythie d’un monde qui se meurt. Qui entendra ses cris, sa souffrance, ses appels à l’aide?

Presque le silence
Julie Estève
Éditions Stock
Roman
208 p., 19,90 €
EAN 9782234088863
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, d’abord à Saint-Étienne-d’Estréchoux, puis à Paris et en banlieue parisienne, à L’Hay-les-Roses, Villejuif, Étampes, Juvisy, Longjumeau, Antony, Saint-Denis, Pantin, Maisons-Alfort. On y voyage aussi à Cuba et dans les Caraïbes, à Cayo Largo ainsi qu’à Minorque. On y évoque aussi un séjour dans les Alpes, un terrain à La Roque-sur-Pernes, une étape à Mâcon.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours..

Ce qu’en dit l’éditeur
« Les mots m’étranglent. J’ai mal : tête, ventre, tout le temps. Je suis un calvaire de treize ans, un mètre cinquante, quarante kilos qui se brisent. Je ne ressemble à rien sinon à une laideur bizarre. Ce n’est pas avec cette gueule-là que je vais pécho Camille Leygues. Il est dans ma classe cette année et il me déteste, comme tout le monde. »
Cassandre est rousse, frisée et haïe des autres enfants. On l’appelle le Caniche. Elle aime Camille, un garçon très beau et fou de chevaux. Un jour, elle se rend chez un voyant pour connaître son avenir. Mais la séance tourne mal. Le cartomancien lui révèle cinq prophéties terrifiantes qui ne cesseront, au cours de sa vie, de la hanter.
Presque le silence raconte la vie d’une femme en dix chapitres, de son enfance à sa mort. Une vie qui traverse dix grandes pertes, l’amour fou et les deuils. Une vie mêlée au sort des hommes, des animaux et des arbres où les tourments de l’âme sont les miroirs de l’effondrement du monde.
Un roman d’apprentissage, écologique et tragique, où l’intime déchire l’universel.

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Les premières pages du livre
« 1
Les papillons
Ça a commencé dans les forêts tropicales et les mangroves en Guyane. Des œufs. Des tas d’œufs. Ils étaient des millions, des montagnes. Les œufs sont devenus des chenilles moches qui ont mangé les feuilles des arbres dont les palétuviers des marais. Leur abdomen était gonflé, leurs poils épais, elles avaient trois paires de pattes.

Pendant des kilomètres, la forêt fut recouverte de ces choses. Elle fut dévorée. La forêt : des troncs et des branches vides.

Un jour, les chenilles se sont changées en papillons de nuit, trapus, triangulaires. Ils étaient jaune et marron. Au crépuscule, ils ont volé vers les villes.

Ils cherchaient la lumière et la mort. Juste la lumière et s’éclater contre un soleil. Claquant leurs ailes, tarés, ils se jetaient sur les lampadaires, les télévisions, se fracassaient contre les phares des bagnoles, les enseignes, les lampes de chevet. Ils rampaient sous les portes, s’infiltraient comme des cafards dans les trous, tabassaient les vitres.

Les femelles, pour protéger leurs œufs, libérèrent des flèches de poison qui se plantèrent dans les chairs, laissant une plaie vive, puis purulente. Bébés, vieillards, tous y passèrent, sans distinction de sexe. Les hommes se barricadèrent. Ils vécurent dans le noir et la peur. Il y eut des cris, des larmes, des visages détruits.

Dans les villages, on trouva des peaux mortes et des gueules cassées, comme à la guerre, des traits pas droits, des moitiés de bouche, des regards blancs.

Les papillons ont migré au nord, au sud, dans les forêts canadiennes, russes, islandaises, au bois de Vincennes, en pleine brousse, dans la jungle thaïlandaise, partout où les arbres poussaient, ils se sont adaptés aux climats, aux espèces, ils se multiplieront jusqu’à ce que les hommes comprennent.

On les appelle les papillons cendres.
J’ai onze ans et je suis amoureuse de pépé Jean. C’est un type petit qui porte des shorts en lin. Il s’affaisse, l’âge. Il me regarde tout le temps. Quand il ne me regarde pas, il écrit des lettres et me dit le monde, les arbres, les hommes.

Je passe l’été plein sud, à Saint-Étienne-d’Estréchoux, un village de pierres et de vieilles personnes. Estréchoux, ce nom m’a toujours paru ridicule. Je disais Saint-Étienne sans la suite quand on me demandait où je partais en vacances. J’imaginais très bien Louis de Funès mâcher la formule entre ses dents et répéter dans un tas de grimaces : Saint-Étienne-d’Estréchoux !

On vit dans une maison pas pratique avec des meubles mités. Toilettes à l’ancienne – pot de chambre. Je construis sur la petite terrasse des structures métalliques avec le Meccano qui appartenait à ma mère. Je passe des heures à fabriquer mes installations, visser, intégrer les boulons, les roues et éventuellement un petit moteur. C’est souvent raté, au mieux bancal. Parfois je joue à la dînette. Mais tourner des épluchures dans une casserole minuscule sur un faux feu, y a pas plus chiant. Je préfère regarder valser le saule ou écouter gueuler les oiseaux. J’attends le moment de la pêche avec le sac en osier et les boîtes d’hameçons.

Il faut marcher quarante minutes pour arriver à la rivière, notre coin. Sur le chemin, on s’arrête dire bonjour à Madeleine qui est vieille, grosse, et seule. Elle me donne toujours un gâteau. Ils parlent avec pépé des autres qui ont mal au dos, aux jambes, qui vont se faire opérer la hanche, de ceux qui sont devenus fous. C’est un genre de péage. Madeleine sent l’eau de toilette. Elle a une barrette rose dans les cheveux et des tabliers à fleurs achetés au marché ; elle ressemble à quelqu’un qui n’a rien vécu. Elle est gentille mais je ne sais pas quoi lui raconter, et ses gâteaux sont secs. J’ai envie de crier fous-nous la paix avec tes histoires, laisse-moi avec lui, tu me voles du temps. Je souris muette et polie, et je chasse les lézards sur les murs, j’aime leur couper la queue. Un vent chaud console mon impatience.

Il y a partout des mûres sauvages au milieu des ronces. Elles sont gorgées de jus. Je les fourre dans ma bouche, elles noircissent mes dents et le contour de mes lèvres. Pépé apprécie ma gourmandise. Il dit : les gens qui aiment manger ne seront jamais tout à fait malheureux. Mon grand-père est veuf, sa femme est morte sur une plaque de verglas. Je ne crois pas que l’on puisse disparaître en glissant – à moins d’avoir un destin de rien. Pépé ment ! Je me souviens peu de Paulette, ma grand-mère. Sur les photographies dans les cadres, elle porte un chignon blanc. Il n’en parle jamais.

Quand les gens s’arrangent avec un mort et qu’ils improvisent une fin pourrie, c’est que le mort s’est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.

Le père de Camille Leygues par exemple : tombé d’une échelle un 14 juillet ! Camille a gobé le bobard ; les enfants n’ont aucun esprit critique. Je n’ai pas insisté auprès de lui parce que je voudrais qu’il m’embrasse avec la langue, et personne n’a envie de rouler une pelle à la vérité.

Pépé me prend souvent la main. Sentir sa main usée dans la mienne me donne l’impression d’écouter Queen à fond dans une voiture. On marche dans les herbes libres et les cailloux, il y a des serpents. Pépé m’apprend à reconnaître les vipères, tête triangle et pupille verticale. On écarte quelques branches et la rivière, froide et claire, est là. Je saute dedans avec mes bottes trouées. Je sens l’eau électriser mes jambes. Sous les pierres, je cueille des vers qui dansent. Je les broie entre mes doigts et j’accroche la purée d’appâts à l’hameçon de ma canne. Écraser les larves me procure une petite joie, un pouvoir sur quelque chose.

On reste côte à côte des heures à répéter les mêmes gestes dans la nature et le silence. Les mots sont sans importance. Lorsque l’un de nous attrape un goujon, on échange un sourire, c’est suffisant. À la rivière, j’oublie l’école. J’oublie que je n’ai pas d’amis, que je ne connais pas les rires ensemble, les soirées pyjamas, les secrets à l’oreille. Pépé ne sait pas que dans la cour de récréation on me crache dessus ; c’est un jeu qui les fait rire. Ils trouvent mes cheveux orange, laids, et le reste pas dans les clous.

La rivière, c’est mieux que la vie, et dans sa beauté je rêve de Camille Leygues. Je le vois dans trente-six jours au centre équestre de Châtenay-Malabry.

Mon grand-père a fait la guerre contre les nazis, il stocke des conserves périmées, des sacs plastique, des vieux journaux – y en a des piles. Il a une carte d’ancien combattant qui lui offre des avantages pas négligeables, bus gratis, retraite et rente. Tous les mois, il met de l’argent sur un compte pour mes études : je serai vétérinaire. Je fais souffrir les animaux, faut que j’arrête.

Pépé me regarde grandir. J’observe sa fatigue, ses yeux humides qui attendent un orage. Leur couleur n’est plus très franche, le bleu a passé, il tire vers l’aveugle. La peau de son cou est molle. Depuis une semaine, il lui arrive de crier sans préavis. Il a très mal à l’oreille, sa gueule tourne à la tragédie grecque.

Je suis caractérielle, il me dit gentiment. C’est vrai souvent ma voix se casse, la colère. Je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause du monde et des questions qui m’écrasent, j’arme ma bouche de phrases cruelles – tu comprends rien/fous-moi la paix/je t’aime plus : celle-là est un bazooka. Je ne l’ai utilisée qu’une fois car sur le visage de mon grand-père est apparu le vide, et j’ai eu envie de mourir. J’ai couru dans les rues pierreuses de Saint-Étienne-d’Estréchoux, mes pieds coincés dans des méduses transparentes, pour échapper à la honte et briser ces quatre mots ensemble : je t’aime plus. Je suis arrivée à la rivière, suante, il faisait lourd sous les nuages, il allait pleuvoir. Je me suis assise sur un rocher plat. Dans ma tête, des images ont pénétré de force, défonçant les murs au pilon et me condamnant à regarder un enfant noir squelettique, un homme qui gueule au volant d’un Land Rover, un cormoran englué de pétrole, un clochard à un feu rouge, un accident de la route, les pompiers, une mère frappant son fils, Tchernobyl. J’ai hurlé, les poings serrés, sur mon rocher plat.

Je voulais juste que pépé me donne son Opinel. Le côté cow-boy de la lame qui se range, je trouvais ça cool. Avec un Opinel, on peut tailler le bois, ouvrir le ventre d’un poiscaille, menacer les autres dans la cour de récréation avec une tronche de chien méchant. Ils auraient chié dans leur froc ! Mais pépé a dit non. J’ai insisté. Non. Allez ! Non. S’il te plaît ! Non. Tu me le prêtes alors ? Va dans ta chambre. Alors tu m’en achètes un. Je veux plus te voir, dégage-moi de là : j’ai sorti le bazooka.

Sur mon rocher plat, j’ai senti les premières gouttes sur mes cheveux, très vite la saucée. J’ai pensé à un caniche roux, c’est comme ça que les autres m’appellent, le Caniche. Bande de cons. Je suis rentrée trempée, bouche fermée tête en bas. Pépé a eu un rire sonore et j’ai couru dans ses bras. Il est allé chercher une serviette pour me sécher. Il m’a embrassée, l’eau de ses yeux à ras bord. La pluie a cessé et on est sortis chasser les escargots dans les talus, aux bords des chemins et dans le petit bois. On les a mis dans une cage à la cave pour les affamer et les faire baver tout ce qu’ils pouvaient.

Le panier en osier est rempli de poissons. Pépé les fait cuire à vif dans une poêle avec l’huile, le sel, le persil. Il fait sombre, et frais. J’allume un feu dans la cheminée. Saint-Étienne-d’Estréchoux, c’est pas la Côte d’Azur. On mange la friture, c’est dégueulasse mais on parle, les bouches luisantes, du cosmos.

Pépé dit que l’univers est un ballon de baudruche qui grandit, ne pète pas et avance grâce à l’énergie qui l’a fait naître, un peu pareil que nous les hommes – naissance, croissance, mais sans la mort au bout. Il existe donc quelque chose, une force increvable qui crée sans relâche et vieillit sans s’effondrer. J’imagine alors un colosse creuser le noir avec ses mains de géant, fouiller le néant, pénétrer l’horizon pour y foutre ses galaxies et ses soleils, gagner du terrain et croître, croître, insatiable, avec l’idée fixe et conne d’envahir le rien pour fabriquer du vide. Des années-lumière de vide. Si ce gros type s’appelle Dieu alors Dieu est un bulldozer, ou un Américain.

Dans mon lit, sous l’édredon qui pèse, je regarde le plafond peler. J’ai laissé la porte bâiller, le feu s’éteindre au fond de la cheminée. Mes yeux restent ouverts, j’ai peur de la nuit.

Je me réveille la gorge pleine de ciment. Dans mon rêve, des nuées de papillons volaient vers la maison de mon grand-père.

Je pisse dans le pot en céramique. L’urine ricoche contre la faïence quand je perçois, dans la brume de ma fatigue, une sorte de gémissement. On dirait un chien qui s’est pris un coup de pompe dans les côtes. Je n’arrive pas à définir de quel côté ça vient. Droite, gauche. Dehors, ici. Je marche les pieds nus sur le carrelage. Je passe devant la cheminée froide, l’angoisse figée dans le thorax. Le silence est si dense que le moindre craquement est une explosion. Je m’approche de la chambre de pépé et me plaque à la porte comme un gecko : il y a le prénom de ma grand-mère, Paulette, qui sort de là. Je distingue le mot oreille. Mon oreille, putain, mon oreille, il dit. Entendre l’amour de sa vie qui étouffe sa douleur dans un traversin, y a pas plus dégueulasse. Je ne bouge pas. Je ne frappe pas. Je retourne dans mon lit pour ne pas abîmer la dignité de mon grand-père ; je pleure sous l’édredon.

Je suis la première debout. La maison sent le bois d’hiver. Il n’y a rien sur la table. Ni lait ni confiture, pas de pain grillé. Pépé dort. Je prends dans la poche de sa veste deux francs cinquante et je cours dans la grande rue vers la petite place. La camionnette du boulanger est garée à côté de l’ancien four. Une queue de cheveux blancs et de cannes attend devant. Madeleine achète une baguette et un gros pain rond pour la semaine. Je regarde ces gens presque morts. Pépé est léger. Eux, lourds. Jambes lentes. Haleine sale. Conversation chiante. Ils sont des écorces de platane. Au milieu de ça, on me trouve jolie alors que je ressemble à un caniche. On touche mes joues lisses. On me laisse passer : je suis Lady Di !

J’achète deux croissants, le boulanger m’en offre un troisième. Je pense à pépé dans son lit qui s’étouffe, il sera heureux de manger du beurre.

Madeleine me tient la grappe. Elle veut absolument nous inviter à dîner. Tu diras à Jean, vendredi ou samedi prochain, comme si elle avait un gala les autres jours de la semaine. Madeleine fait partie de ces vieilles coquettes avec du fard sur les tempes. Pas question d’en parler, et pas possible de me retenir de mépriser Madeleine. Pourquoi ? C’est une dame sympathique. Peut-être qu’elle veut foutre pépé dans son lit. Et puis sa vie de jardin à planter des tomates et des herbes aromatiques ! Madeleine n’a rien donné au monde à part un tas de légumes. J’ai besoin de modèles. Madonna, Freddie Mercury ou Django Reinhardt. Madeleine, c’est personne.

Je ne vois pas pépé ranger les bûches sous l’abri, réparer le vieux réveil, écrire des choses. Je prends une allumette dans la cuisine minuscule et je mets le feu au gaz. Je fais chauffer le lait. J’essaie de ne pas faire de bruit, de ne pas déranger la tristesse de mon grand-père.

Je trempe mon croissant dans le lait. Des billes de gras flottent à la surface. Je n’y devine pas mon avenir comme la Cassandre des Grecs que personne n’a crue lorsqu’elle a prédit la perte et la mort, les massacres en série, son propre meurtre.

Je n’ai pas envie de rentrer chez mes parents. Mon père ne s’intéresse qu’à son chat, vieux et con. Ma mère me manque un peu quand elle plonge dans mes cheveux ses mains longues. Je les appelle une fois par semaine de la cabine téléphonique pour dire la météo, ce que je mange ; nous n’avons rien à partager que le soleil ou la pluie.

Sur la table en bois, je pose la tasse de mon grand-père et la viennoiserie cachée dans une serviette de papier.

Je sors et je marche sur le chemin des châtaigniers qui monte à pic vers un ciel vide, je transpire. Je pense à Camille qui a des manières de duc. Il est blond. Depuis que son père s’est suicidé, il passe son temps avec des poneys. Son préféré est un shetland blanc, il s’appelle Capitaine. Les canassons, moi, j’en ai rien à foutre. Mes parents m’ont inscrite dans un centre équestre pour avoir la paix le samedi et me sociabiliser. J’aime pas les poneys, ils schlinguent, chient partout, et faut les décrotter, mais grâce à eux je suis près de Camille. Mon but dans la vie, c’est l’embrasser. Je vais être la meilleure côté bourrins, sauter toutes sortes de haies, gagner des médailles, et Camille ne pourra résister à la cavalière rousse sous sa bombe.

Je ramasse les mûres sauvages dans les ronces qui me griffent, je les mets dans un sac plastique pour le dessert.

Il est treize heures, pépé dort encore. Il n’a pas touché la viennoiserie. J’engouffre le deuxième croissant offert par le boulanger. J’attends que la tristesse de mon grand-père parte avec la poussière. Je fabrique avec le Meccano une installation boiteuse qui ressemble à un squelette d’église. Je m’endors sur la pierre froide.

Il est dix-sept heures, pépé ne sort pas de sa piaule. Je comprends que certaines douleurs prennent du temps. Je ne sais où consigner mon corps. Si je vais à la rivière, alors quand je rentrerai pépé sera près du feu avec son sourire.

La rivière coule et c’est une marche forcée. Depuis combien de temps elle coule comme ça, charriant ses tas de fritures. J’ai un orage dans la gorge. Je me suis assise sur le rocher plat, un serpent d’eau passe à côté, je lui crache dessus. Je squatte au pied de la peur. Je laisse filer les minutes, et dans les minutes il y a mon grand-père debout comme un arbre et moi qui me jette dans ses bras. Je rentre avec un trac qui me lacère.

Il fait nuit. Pépé dort toujours. J’allume la cheminée. Je mange les mûres qui laissent autour de ma bouche des taches violettes.

Le bruit des bûches, mon ventre, le silence.

Je pense à demain quand pépé passera le seuil avec son short en lin et qu’on parlera. Je lui poserai les questions qui fâchent, Paulette ; j’ai tant de questions en moi. Je lui demanderai les détails de sa vie, sa définition de la beauté. Je lui raconterai comment je vais aimer Camille et quand je serai vétérinaire. Je veux grandir dans son regard bleu-blanc.

Un papillon de nuit noir se jette dans les flammes, vingt-trois heures et la vie ferme sa gueule. Je reste assise devant le feu qui disparaît. La chambre de mon grand-père est un pays inaccessible. Mes jambes, des troncs. Je n’arrive pas à faire un pas, j’attends, je me fracasse, dedans.

La nuit est blanche. Je guette les bruits, il n’y a rien.

Pépé est mort.

Je reste dans la baraque trois jours à manger les pots de confiture, droguée à l’espoir que mon grand-père sorte de son trou. Sur la table du salon, le croissant a pourri avec des taches bleues éparses.

C’est Madeleine qui me trouve devant la cheminée éteinte. Elle qui ouvre la porte et crie, secoue pépé, appelle ma mère, dit le décès en larmes et effrayée d’avoir vu sortir de l’oreille de Jean un papillon de nuit noir.

Je vis chez Madeleine jusqu’à ce que mes parents débarquent, pendue, animale, à ses gros bras. Elle est une ombre rassurante et son cou plein de Cologne une bouée au large d’une mer en vrac.

Des phrases braillent dans ma tête : Le papillon a dévoré le cerveau de pépé/Sans pépé je n’ai pas ma place au monde/Sans pépé je suis foutue/Je hais les papillons/Je hais les animaux.

L’enterrement est rapide dans les hauteurs de Saint-Étienne-d’Estréchoux. La terre, la fleur sont jetées sur le manque. Au-dessus du corps de mon grand-père, plus que la mort, c’est l’idée de la mort qui vient, gros sabots, me pénétrer. La vie se perd, sans bruit, n’importe comment, c’est compris.

La mort est un poulpe qui nage dans ma tête.

Je me souviens de Madeleine avec ses larmes obèses qui me berce comme une poupée des nuits entières. Madeleine qui chante des chansons oubliées, qui dégage les escargots de la cave et qui me tend le paquet qu’elle a trouvé dans la chambre de pépé : Madeleine me sauve.

Les mains en nage, je défais le scotch qui entoure le petit sac. À l’intérieur, il y a l’Opinel de mon grand-père et une feuille avec son écriture appliquée : Pour tailler le bois, ma chérie, ma Cassandre.

Je plie les mots, je serre le couteau contre mon ventre. Je crache sur l’été et je pense : couper les cons dans la cour de récréation. En attendant de grandir, je rêve de Camille. Y a plus que ça, le besoin d’aimer.

2
Les rats
Il est tard dans le monde et le soleil écrase les mers, la vie, les montagnes. Les forêts sont noires, rouges, mortes. Tout est fondu, désolé. Les paysages perdus. L’océan est un bain de plastique et de méduses. Température de l’eau, trente-huit degrés. Les hommes ont disparu, rayés.

Un peu partout, des rats mangent des rats.

Ils sont une quinzaine autour d’un des leurs, le plus faible, le moins utile. Ils ont rongé les pattes, la queue, la tête. Ils ont sucé les os. Ils ont laissé les yeux, abandonnés sur le béton craqué. Des yeux hallucinés, sur une route de silence.

Les rats ne ressemblent pas à des rats. Ils sont grands comme des moutons. Ils se déplacent vite, en groupe, se nourrissent de vieux déchets, creusent et fouillent le sol. Ils sont maigres et quand la faim les rend fous ils se mangent entre eux.

Ils sont les derniers de la Terre : des moutons barbares. »

Extraits
« Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle. » p. 35

« J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express. » p. 55

« Suite à la guérison de sa femme, mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » p. 125

À propos de l’auteur
ESTEVE_Julie_DRJulie Estève © Photo DR – Hachette

Presque le silence est le troisième roman de Julie Estève. Ses deux précédents livres, Moro-sphinx (Stock, 2016) et Simple (Stock, 2018), ont été très remarqués par la presse. (Source: Éditions Stock)

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Les maisons vides

THIZY_les_maisons-vides  RL_Hiver_2022 Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019  

Prix du Roman Marie Claire 2022
Prix Régine Deforges du premier roman 2022
Sélection 2022 des «68 premières fois»
En lice pour le Prix Orange du livre 2022

En deux mots
C’est aux obsèques de Marìa, son aïeule, que Gabrielle pressent que désormais elle n’aura plus de soutien. À treize ans, elle a pourtant déjà réussi à survivre et à se construire, notamment grâce à la gymnastique artistique et à une volonté farouche. Mais d’autres maux la rongent, d’autre défis l’attendent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Gabrielle, les araignées et les clowns

Tout juste auréolé des Prix Régine Deforges et Marie Claire 2022, Laurine Thizy est l’une des belle surprises de cette rentrée d’hiver. En retraçant le parcours d’une adolescente et des générations de femmes qui l’ont précédée, elle nous offre un beau roman initiatique.

Gabrielle a treize ans quand meurt la María. Un épisode qui va marquer l’adolescente, même si elle n’en laisse rien paraître. C’est lors des obsèques qu’elle décide que pour elle ce sera la dernière fois qu’elle ne se prêtera plus à ces bondieuseries. Qu’elle ne se laissera plus prendre par les discours lénifiants, les fausses vérités. Même si, comme si de rien n’était, elle poursuit ses entraînements de gymnaste.
Ce caractère volontaire, elle le doit peut-être aux circonstances de sa naissance. Née grande prématurée, elle aura en effet longtemps dû se battre pour trouver sa place. «Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante: un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.» Un combat qui va lui permettre de passer de faible et chétive à déterminée et obstinée, quitte à heurter. Cela lui vaudra par exemple d’être exclue de son club de sport alors que les championnats de France se profilent. Une injustice d’autant plus forte que les progrès de la jeune fille tiennent d’une volonté farouche de maîtriser un corps, de le renforcer et de tenter, à l’adolescence, d’en expulser toutes les araignées qui l’habitent, qui lui font si mal.
Dans ce Sud-ouest, pas loin de Toulouse, on ne s’intéresse pas vraiment à elle. Ici les hommes parlent fort et les femmes se taisent. De génération en génération, Suzanne, Joséphine et même María reproduisent ce même modèle, se murent dans le silence, gardent en elles leur révolte, leurs araignées qui tissent patiemment la toile de la résignation et de l’indifférence. Désormais privée de son aïeule, la seule qui l’aimait vraiment, Gabrielle doit apprendre à creuser son sillon à l’aune de ses souvenirs.
Laurine Thizy a eu la bonne idée d’opter pour une construction non-linéaire où les débuts et les fins de vie se rejoignent, ce permet au lecteur de remonter dans le temps puis de se heurter aux difficultés du présent, le tout entrecoupé de scènes d’hôpital, quand les clowns viennent rendre visite aux patients pour tenter d’apaiser leurs souffrances et leur peine. On verra avec l’épilogue, très bien amené, combien ces intermèdes sont loin d’être anodins et vont donner à cette histoire un nouveau virage. Avec beaucoup de délicatesse, la primo-romancière raconte cet apprentissage difficile. Le chemin vers l’émancipation est tortueux, semé de pièges. Mais, quand on a la foi, on dispose d’une belle arme, celle qui permet de remplir Les maisons vides.

Les maisons vides
Laurine Thizy
Éditions de L’Olivier
Premier roman
270 p., 18 €
EAN 9782823617368
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Sud-Ouest, du côté de Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière sur quatre générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d’être sûre. »
Des premiers pas à l’adolescence, dans cette campagne qui l’a vue naître, Gabrielle, avec une énergie prodigieuse, grandit, lutte, s’affranchit. Gymnaste précoce, puis soudain jeune femme, Gabrielle ignore les araignées dans son souffle comme les regards sur son corps. Elle avance chaque jour un peu plus vers la fin de l’enfance.
Porté par une écriture aussi puissante que sensible, Les Maisons vides laisse entendre le vibrant chœur de femmes autour de Gabrielle : Suzanne, Joséphine, María… Générations sacrifiées ou mal aimées, elles ont appris à se dévouer, à faire face et, souvent, à se taire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles – Jean-François Cadet)
Cultures sauvages
Nonfiction.fr (Anne Coudreuse)
France Bleu Besançon (Marie-Ange Pinelli)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Joelle Books
Le Blog de Pierre Ahnne
Blog Calliope Pétrichor

Les premières pages du livre
Prologue
Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par le besoin soudain de voir, d’être sûre. Gabrielle sait qu’il est trop tard – ses paumes meurtries le lui rappellent –, pourtant elle court, de toute la vigueur de ses treize ans.
Gabrielle entre par la grange, plus silencieuse qu’une souris fuyant derrière les plinthes. Elle a la grâce et la souplesse de sa jeunesse, elle connaît la maison par cœur et depuis toujours, pierres aux écailles rugueuses, tuiles en rangs sur le toit incliné, odeur indélébile de poussière et de pétrole. La lucarne filtre une lumière qui dessine le contour des choses, la tondeuse, le paillasson, le chausse-pied ; mais même dans l’obscurité Gabrielle pourrait escalader les trois marches qui mènent à la cuisine, traverser le couloir, se faufiler dans la chambre du fond. Elle n’a pas besoin de voir, ses mains brûlantes suivent la tapisserie, longent le chambranle de la porte, referment derrière elle sans un bruit.
La voici dans la chambre. Personne n’a pris la peine de fermer les volets. Sur l’étagère, la statue de la Vierge avec son chapelet au coude luit dans la pénombre, rendue à ses prières, muette désormais. Dans la lumière argentée, la Très-Sainte n’est plus qu’une statue de plâtre immobile.
Gabrielle s’approche du lit.
C’est un lit médicalisé pour les grands malades ou les très vieilles personnes, un lit qu’on a fait installer à la maison pour soigner la vieillesse dans les murs qui l’ont vue advenir. Mais la vieillesse ne se soigne pas ; Gabrielle, avec ses paumes cautérisées par les broderies d’un coussin, vient à peine de l’apprendre. La vieillesse ne se soigne pas.
Elle se tient maintenant au chevet qu’elle a veillé des mois durant. Tout à l’heure elle est partie trop vite, alors elle observe. Le corps gît sur le lit, les mains ridées posées sur le ventre, l’une sur l’autre, en une dernière protection. Le visage est lisse comme une poupée de cire. Les yeux sont restés ouverts, fixes, ces yeux d’un vert délavé que le temps et la cataracte ont depuis longtemps voilés d’une glaire opaque. Les rares cheveux sont comme l’infirmière les a noués au matin, chignon maigre, ramassé sur la nuque. Sous les fesses, les mollets, les omoplates, des escarres déjà s’épanouissent.
J’ignore combien de temps Gabrielle reste au bord du lit, j’ignore à quoi elle pense quand elle fixe les bas de contention dans les vieux mocassins, le gilet de laine à boutons dorés, le pin’s en forme de colombe. La maison est silencieuse. Dehors, la lune fait le tour de la nuit et les maïs bruissent au vent d’octobre. J’imagine qu’elle se penche, dépose un baiser sur le front ; découvre alors sous ses lèvres la peau froide, caoutchouc dur, peau terrible de l’après.
Gabrielle effleure les doigts osseux avec la pulpe de son index, arrange un cheveu blanc, hésite. Enfin elle s’allonge sur le matelas crénelé, glisse sa main sous le bras mort pour se faire une place au creux du lit. Jeune et vivante, sous le regard éteint de la Vierge, son poing brûlé enfoui dans une paume glaciale, Gabrielle finit par s’endormir, blottie contre un cadavre.
*
Un : le costume. La chemise trop grande à fleurs bariolées, le pantalon de velours orange, les bretelles à damier avec leur pince en tête de chat. Les chaussures de bowling, pointure 47, cuir rouge et bleu, lacets fluo. Laver l’ensemble à chaque fois.
Deux : les accessoires. Un cochon en plastique, une bille transparente, une banane épluchable à l’infini, un tube à bulles de savon, trois massues, un harmonica. À désinfecter, spray à disposition sur la table.
Trois : le maquillage. Base blanche, crémeuse. Appliquer à l’éponge. Au besoin, estomper du bout des doigts. À la craie grasse, tracer l’arc de cercle au-dessus des yeux. Ne pas effrayer les enfants.
Quatre : les gants. Lavage des mains obligatoire, doigts en ciseaux pour enfoncer les jointures. Jetables si possible. Sinon, ne rien toucher.
Cinq : le nez rouge.
On.
*

1
Gabrielle voit le jour un soir de mai, trois mois avant le terme. Elle devait naître en août, elle devait être lionne, et je crois qu’au fond elle l’a toujours été, orgueilleuse et pressée, entrée dans la vie avant l’heure, les poumons pas complètement finis, le cœur affolé et le souffle court. Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante : un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.
Suzanne découvre la grossesse à trois mois passés, en plein hiver, lors d’un rendez-vous de contrôle chez son médecin. Allongée sur la table de consultation, nue et disciplinée, elle place ses pieds dans les étriers froids. Le praticien, formé avant la légalisation de la contraception – une époque où, dit-il, les femmes savaient s’abstenir –, constate que son stérilet s’est déplacé. Il avait refusé de le lui poser, il a cédé. Maintenant il est en colère et il tient à le faire savoir. Il demande hargneusement :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Elle ne sait pas, Suzanne.
Elle n’a rien fait de mal, des choses du sexe elle ne sait pas grand-chose, si ce n’est l’impératif de prendre ses précautions.
Elle les a prises, depuis le début.
Elle a écouté les conseils de sa grand-mère espagnole, elle ne s’est pas donnée le premier soir, elle a compté ses jours. Après, elle s’est lavée soigneusement. Quand, avec Peyo, c’est devenu sérieux, elle a vu le médecin – Bénédicte, sa grande sœur docteure en pharmacie, a insisté. Suzanne, alors, a fait sa prise de sang, l’a elle-même analysée. C’est son travail, elle fait ça des dizaines de fois par jour, chercher dans le sang, les selles et les urines des indices de l’état de santé des gens. Un trouble de coagulation contre-indiquant la pilule, elle a choisi le stérilet, s’est évanouie à la pose. Avec Peyo, ensuite, elle a pu faire du sexe sans risque – mais du sexe tout de même – couchée sur le dos à intervalles réguliers. Une autre position lui déchirait le ventre.
Qu’importe : elle aime Peyo, et Peyo l’aime.
Ils se sont rencontrés à un bal du Village, un soir où l’équipe de la plaine jouait contre celle des montagnes. Il avait déjà terminé son service militaire, il ne repartirait plus, on pouvait donc rêver – et Suzanne rêve – elle rêve d’une grande maison, avec des jardinières et un potager.
Tous les deux, ils veulent se marier : un grand mariage à l’église, avec demoiselles d’honneur assorties, entrée solennelle sur de la variété française, plan de table optimisé pour les célibataires. La lune de miel sera dans les îles, s’ils le peuvent. La mort soudaine de la tante Louise leur offre l’opportunité de retaper la vieille grange familiale. Les copains du XV aident à raccorder l’eau courante et l’électricité, Peyo pose le parquet, Suzanne refait les enduits. Ils feront les choses dans l’ordre : la maison, les noces, le voyage, et ensuite le bébé – en attendant, un stérilet.
Mais voici que, lors de la visite de contrôle, six mois avant le mariage, le vieux grincheux en blouse se penche au-dessus de Suzanne :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Il ajoute, devant son silence coupable :
– Votre stérilet s’est déplacé.
Suzanne ne sait pas quoi répondre. La honte lui cuit les joues, alors elle pense à autre chose, ses rosiers fraîchement plantés, la deuxième couche de peinture, les œufs frais à récupérer chez ses parents, quoi que ce soit qui lui fasse oublier qu’elle a les cuisses ouvertes sur une table d’auscultation. Elle finit par demander :
– C’est grave ?
Le médecin hausse le sourcil, sourit méchamment. Sans douceur ni explication, il enfonce une sonde d’échographie, enfonce, tâtonne et maugrée. Suzanne ne bronche pas : elle vient d’un lieu où l’on croit fermement à l’autorité de la science, et endure en silence, dure au mal par défaut. Le vieil homme tourne l’écran vers elle. Une image y grésille, étrangement distincte.
– Voyez vous-même !
Suzanne voit : la tache ronde du crâne, la dépression creusée par le nez, l’arrondi de la colonne vertébrale, l’esquisse maigrelette des jambes. Quelque chose qui n’existe pas encore mais déjà prend forme humaine, Gabrielle avant Gabrielle, nageant dans les limbes, têtard remuant en passe de devenir une poupée minuscule. Le cœur lui manque.
Le médecin augmente le son du monitoring, et Suzanne entend, par-dessus le sien, battre un deuxième cœur.

Le mariage, prévu à l’été en grande pompe, est avancé en catastrophe. La famille de Suzanne, suffisamment moderne pour être peu regardante sur les nuits d’avant-noces, est encore suffisamment catholique pour ne pas laisser naître un enfant hors mariage. La mémé María raccommode à la hâte la robe blanche qu’avait portée Bénédicte quelques années plus tôt – Suzanne gardera toute sa vie l’amertume de s’être mariée dans les dentelles de sa sœur. Le deuxième dimanche de mars, après une préparation au mariage expéditive, le père Joseph proclame les jeunes fiancés mari et femme, sous l’œil attentif de la Sainte Vierge.

La poche des eaux rompt à la vingt-septième semaine. C’est un jour de printemps clair. Le cerisier est en fleur et, dans les jardinières, les premières roses dénouent leurs corolles. Au journal télévisé, on annonce qu’une femme, pour la première fois, vient d’être nommée à la tête du gouvernement. Suzanne s’en fiche. Elle s’en fiche parce que la politique ne l’intéresse pas, et parce que alors coule entre ses cuisses une chaleur humide, épaisse. Son ventre se contracte. Elle est debout dans sa cuisine et un liquide goutte jusqu’à ses chevilles qui n’est pas du sang. Un instant éternel, devant sa gazinière équipée, la mère – elle le devient – observe les moineaux du cerisier nourrir leurs petits tout juste éclos, les observe : bien droite, ruisselante, et frappée de stupéfaction. Elle n’a pas achevé son septième mois.
Mais son ventre béant.

Quand Bénédicte, appelée en urgence, rejoint Suzanne chez elle après avoir confié ses filles à leurs aïeules, elle trouve sa cadette immobile, les reins appuyés contre l’évier et les mains ouvertes comme l’otage d’un mauvais film, craignant d’elle à son ventre ou de son ventre à elle une contagion fulgurante. Bénédicte prend les choses en main :
– On file à l’hôpital.
Dans la voiture, Suzanne fixe un point au-delà des montagnes. Parfois, à un cahot infime de la route, elle gémit. À quelques kilomètres de là, dans la vieille ferme, la grand-mère Joséphine berce deux petites-filles en pleurs. La mémé María, en se balançant dans son fauteuil, répète en boucle son chapelet en bois de rose. Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes ; la Vierge en plâtre lui adresse un signe de tête.

À l’hôpital, Suzanne est prise en charge immédiatement. On lui donne un comprimé, on la fait allonger dans un lit blanc, on la drape d’une tunique de papier. Sur son ventre on installe des ventouses maintenues par un tissu. Dans sa chambre passe une foule d’inconnus en blouse qui ne se présentent pas, se penchent entre ses jambes ouvertes, lui tâtent le col de leurs doigts gauches, et repartent sans un mot, inquiets ou réjouis. Suzanne contemple les ombres du plafond, pas longtemps, car, après un bref conciliabule, la décision est prise de l’emmener au bloc.
– On va déclencher l’accouchement.
La salle est froide, gris acier. Des voix étouffées par des masques lui soufflent des ordres qu’elle ne comprend pas.
– Quand on vous donnera le signal, poussez.
Suzanne ne sait pas pousser.
Elle n’est pas prête à faire sortir de son ventre quoi que ce soit de vivant, elle n’était pas davantage prête à ce qu’une graine invisible y germe, y plante son cordon et ses racines et son cœur minuscule pour devenir cette forme grise humanoïde qu’elle a découverte à l’échographie. Personne – même Bénédicte qui a déjà accouché deux fois – n’a parlé à Suzanne de la maternité. Elle n’a pas eu le temps de suivre les cours de préparation à l’accouchement, n’a pas lu de livre qui explique ce qui se passe lorsqu’un corps s’ouvre pour en laisser vivre un autre. Elle est allongée sur une table glacée, isolée du bas de son corps par le champ opératoire. Des mains inconnues fouillent son sexe. Peyo n’est pas là et Bénédicte à côté lui presse la main à lui broyer les os.
Voici que la douleur la transperce. Son ventre cède dans la violence. Avec un instinct désordonné, presque malgré elle, son sexe dilaté se contracte, travaille à expulser une masse sanglante. Suzanne veut hurler mais pas un cri ne sort de sa gorge.
Bientôt, l’équipe extrait d’entre ses cuisses un petit rat à la peau rouge sang et au crâne chauve, pas plus lourd qu’une brique de lait : un bébé chauve-souris éclaboussé de liquides sombres, aux doigts presque transparents d’être aussi fins. Ma Gabrielle lie-de-vin, rescapée chétive et monstrueuse, aussitôt transférée en réanimation.

I
Le jour de la mise en terre, le ciel est incertain. Des nuages plantés sur la flèche de l’église résistent au vent. Les feuilles du platane, arrachées par la brise, virevoltent rousses autour du monument aux morts. Sur le parvis, au creux des marches irrégulières, des flaques luisantes reflètent les anges et les diables du frontispice.
Au sortir de la messe, la famille se masse sur l’esplanade. La tante Bénédicte et les trois cousines, Julie, Estelle et Lisa, sont rangées côte à côte par ordre de taille. Elles portent des pantalons foncés sous leur coupe-vent et des ballerines plates. Lisa renifle bruyamment ; sa mère lui tend un mouchoir, passe une main sur son épaule. L’oncle Jean-François est avec Suzanne et Pierre. Ils serrent des mains, accueillent en souriant des embrassades et des mots navrés de circonstance. La grand-mère Joséphine discute tout bas avec le responsable des pompes funèbres. Le grand-père Georges, de l’autre côté de la porte, regarde dans le vide, son béret enfoncé jusqu’aux yeux. Il laisse son frère René, auréolé de son prestige municipal, tenir des discours pieux à ses anciennes admiratrices, décidées à une cour discrète, mais assidue, depuis son veuvage précoce.
Gabrielle a treize ans. Pour la dernière fois elle se tient à l’intérieur de l’église, debout devant le cercueil au pied de l’autel, maintenue tête haute et droite par son enfance gymnaste. Sous son bras gauche, une énorme couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes. Elle est vêtue d’une robe en coton noir, cheveux relevés en un chignon serré. Alors que la famille, au-dehors, égrène des remerciements, Gabrielle demeure immobile auprès du caisson. Le petit Jean s’agrippe à sa main blessée. À cette époque, l’enfant apprend encore à marcher, il trébuche sur les pavés de l’église, se dandine d’un pied sur l’autre dans ses chaussures neuves. Gabrielle le tient fermement.
Dans la croisée silencieuse, sous la statue de la Vierge en prière, Gabrielle fixe le couvercle du cercueil. La plaque en bronze luit doucement. Gabrielle contemple les nœuds des planches, immenses yeux sans paupières, regards estompés, comme prisonniers du bois lui-même, prêts à veiller le corps. Le Christ en croix est allongé sur le dos, les mains crispées vers le ciel, les jambes tordues : ainsi on le dirait sur le point de fuir son calvaire. Sur les flancs hexagonaux, les poignées en métal offrent au monde une prise ultime. Par là on l’emportera.
Gabrielle se signe pour la dernière fois : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, puis elle embrasse la base de son pouce droit, comme sa mémé le lui a appris pour conjurer le sort.
Au signal du père Joseph, les employés des pompes funèbres, quatre gaillards en costume, s’approchent. Ils se placent de part et d’autre du cercueil, deux devant, deux derrière, plient les genoux et, sans un murmure, d’un même geste, chargent leur fardeau sur une épaule. Gabrielle observe la géométrie des mouvements, leur extrême précision ; l’angle des épaules dans les vestes en laine peignée ; le regard blanc de ces hommes. Celui devant à droite, plus large que les autres, entraîne les lutteurs des environs. D’habitude il transpire dans sa combinaison moulante ; aujourd’hui impassible dans sa chemise repassée, rasé de frais, on le dirait étranglé par le bouton qui ferme son col. Une goutte de sang maladroite perle encore sur sa joue.
Tout à l’heure, le premier témoignage revenait à la tante Bénédicte. Elle s’est avancée en tremblant un peu, Suzanne, sur ses talons, a déplié une feuille blanche. En transparence on devinait l’écriture manuscrite, sans rature. La tante a commencé par remercier chacun, chacune, d’être là avec la famille pour partager son deuil. Au nom de tous, elle s’est chargée du portrait de la défunte. L’arrivée au Village des dizaines d’années plus tôt, la rencontre avec le vieux Jean – paix à son âme –, les enfants qui ont grandi ici. Elle a aussi rappelé l’engagement dans la chorale de l’église, les dimanches consacrés à chanter la messe, la foi bruyante de la mémé, son humour insolent, ses colères spectaculaires, sa douceur aussi. Avec la mansuétude affectée des vivants qui pardonnent aux morts, elle a fait du mauvais caractère de la défunte un sujet de plaisanterie. Gabrielle déjà n’écoutait plus. Elle fixait la statue de la Vierge en prière, en face de l’autel, dans l’attente d’un signe, un geste de la main, une de ses attentions habituelles. La Vierge est restée immobile. Gabrielle n’a entendu que les derniers mots du discours :
– … cependant chacun souhaite, pour soi et les siens, au terme d’une longue vie, s’en aller retrouver le ciel de cette belle mort, la mort des bienheureux dans leur sommeil.
Avec une contrition ostentatoire, la tante a baissé la tête, laissant la phrase résonner. Gabrielle a su alors que le silence de la Vierge serait définitif. La statue en prière, les yeux levés au ciel, n’y semblait plus chercher confirmation d’un amour gigantesque, mais se détourner, excédée, des discours terrestres.
Malgré tout, Gabrielle a monté les trois marches de l’autel, adressant à la sainte une révérence discrète. Elle avait aussi préparé son texte : un texte convenu suggéré par sa mère, qui parle du jeu de petits chevaux, de la collection de pièces de monnaie, du Lac des cygnes, de l’odeur du chèvrefeuille, des heures au chevet de la mémé – de sa berceuse, aussi. Gabrielle le lit comme elle l’a écrit, proprement, elle s’entend prononcer des phrases lointaines à un rythme régulier, se focalise sur les mots qu’elle articule jusqu’au bout, en prenant soin de faire descendre son intonation aux points. Sa voix est claire, sans altération. Ce sont des mots de deuil pour les autres. Plus tard, le vieux père la félicite pour sa lecture, et des dames aux cheveux grisonnants quoique teints – les mêmes qui courtisent l’oncle René – saluent sa maturité.
Cependant, les mots que Gabrielle aurait voulu prononcer et qu’elle ne dira jamais plus, ceux qui parlent des profondeurs terribles de l’amour, qui des années durant crieront à travers son corps, ces mots-là détenant la seule vérité de la mort, avec la morte vont être enterrés. Gabrielle les a écrits sur une autre feuille, à l’abri dans la poche de son cardigan. Elle garde les paumes collées à son ventre, serrées l’une contre l’autre en prière – cache ainsi des brûlures neuves et suintantes, qui dessinent dans la chair un motif brodé. La Vierge sait ; mais la Vierge s’est tue.

En contrebas du Village, à l’entrée du cimetière, la procession endeuillée s’immobilise. Des tréteaux attendent dans l’allée principale. Le père Joseph agite son encensoir au milieu des tombes. Les gars des pompes funèbres ouvrent discrètement les portes du corbillard, font glisser le cercueil à plat, admirablement le posent sur les tréteaux. L’espacement a été calculé pour n’exiger aucune manœuvre superflue. Derrière, une pelle araignée dresse une griffe menaçante. Le curé, joignant les mains comme s’il capturait un précieux fragment d’air, invite l’assemblée à un ultime adieu. Gabrielle, le bras autour de sa couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes, passe sa main brûlée sur le bois clair : un geste qu’elle va répéter presque chaque jour, des années durant, sur la dalle en marbre qui scellera bientôt la tombe.
Mais pour l’instant, ce trou inconcevable. Une boue épaisse, odorante, en tapisse le fond. Gabrielle affronte pour la première fois la terre éventrée des cimetières, elle embrasse la mort, sa réalité, sa violence aussi. Soudain distraite des silences mesurés, des chants éternels, des pétales de roses, Gabrielle se penche sur ce trou qui s’enfonce dans les entrailles de la terre, dans le ventre grouillant de la terre. Alors Gabrielle respire l’eau souillée, les vers opiniâtres, la pourriture – l’odeur d’humus de la vie qui commence et de la vie qui s’achève. Il n’y a plus de tendresse ni de cérémonie, plus rien qui puisse enrober la mort d’un écrin solennel, aucune géométrie pour la rendre tolérable ; ne reste que cette fosse monstrueuse et nue, aux minuscules racines arrachées, ne restent que l’herbe retournée et la bouche ouverte de la terre qui engloutit. Et ma Gabrielle de treize ans, en ce lundi d’octobre, debout devant la terre arrachée, au-dessus d’elle comme les solitudes en haut des falaises, ma Gabrielle en robe noire avec dans les bras une couronne de fleurs – œillets, roses, chrysanthèmes –, ma Gabrielle observe le vide creusé par des mâchoires titanesques. Elle découvre l’absurdité vertigineuse des adieux.

Les quatre hommes laborieusement font descendre le cercueil. La concentration barre leur front d’une ride honnête ; même dans l’effort physique ils préservent la rigidité solennelle de la cérémonie. Leurs gestes sont lents, précis, soignés. Ils visent la surface plane au fond du trou, à l’autre bout de l’univers ; semblent ne jamais devoir l’atteindre. Une bourrasque passe dans les cordages. Le cercueil se met à osciller comme un pendule, se cogne aux arêtes de la fosse, refuse l’espace qu’on lui impose. Les mains des employés se contractent encore, leur dos se voûte, mais ils poursuivent leur tâche, sans un regard les uns pour les autres, visiblement désynchronisés, toujours fonctionnels. Et ces hommes qui plient sous le poids d’un macchabée, qui transpirent l’exercice en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, et semblent comme ignorants de leur souffle court, leur cœur battant et leurs paumes irritées, voilà, ces hommes qui savent que tout ceci n’est pas drôle et témoignent d’un souci exemplaire à faire comme si leur corps ne hurlait pas l’indécence de leur labeur : ces hommes soudain s’offrent à Gabrielle dans leur ridicule.
Alors comme un séisme enfle en elle un rire gigantesque, un rire commencé quelque part dans les profondeurs de son chagrin, rire incontrôlable qui maintenant s’étend, la plie, la déborde, prodigieusement redoublé par la certitude qu’elle aurait ri elle aussi, la María – Gabrielle en est sûre – elle aurait ri.

2
En réanimation, un petit être disproportionné – Gabrielle encore incertaine – repose dans une couveuse de plexiglas. Le corps tiendrait dans une main adulte. La tête, ronde et molle, semble à tout instant pouvoir se détacher du tronc. Les membres flétris, plus fins qu’un doigt d’enfant, sont lestés au matelas par les extrémités d’un bleu violet. Sous la peau du ventre, visqueuse encore, les côtes saillent. On devine en transparence un réseau complexe de veines, l’ombre des organes. Des électrodes entourent le cœur battant, l’estomac est habité d’une sonde nourricière. Par le nez et la gorge, qui palpitent comme une ombrelle de méduse, passent des tuyaux de plastique minuscules, gigantesques pourtant en comparaison des narines frêles.
Alors que Gabrielle en puissance est remise aux soins exclusifs de la néonatalogie, Suzanne, exsangue et muette, est transférée dans une clinique privée, dans la Ville de la Grotte où la Vierge est apparue ; personne n’avait encore observé une hémorragie de la délivrance aussi intense pour un bébé si petit. À Peyo qui vient d’arriver, on ne laisse pas le choix. Veiller sa femme ou son enfant : il s’occupera de l’enfant.
Dans le silence démesuré qui suit la crise, j’imagine Peyo seul dans un couloir d’hôpital. Sa belle-mère est venue le chercher en plein entraînement : il porte encore ses crampons et son polo rouge et noir, le 9 blanc floqué au dos. Il est assis jambes écartées, les avant-bras sur les genoux pour supporter son poids. Mains jointes, fermées en poing unique tourné vers le sol, tête rentrée dans les épaules, il fixe quelque chose qui n’existe pas au-delà de la jointure du carrelage blanc. Il attend.
Il vient d’avoir trente ans, Peyo, il est beau comme le sont les hommes d’ici, le front bas et le sourcil épais, mâchoire saillante rayée d’une barbe encore jeune, regard enfoncé dans des orbites proéminentes. Il a gagné en largeur les quelques centimètres qui ne lui sont jamais venus en hauteur, non pas sur des machines chromées, mais dans l’air des montagnes, sur des gradins humides, à force de grand air et de répétitions. Il s’appelle Pierre, comme la moitié des gars de son équipe, mais on l’a toujours appelé Peyo – sa mère a des origines basques.
En février dernier, en rentrant du travail, il a retrouvé Suzanne assise dans le noir sur le canapé neuf, le regard vide. Elle lui a dit Je suis enceinte dans un souffle. Il l’a prise dans ses bras, il a dit : On va réfléchir. Il n’a pas voulu croire que, déjà, on entend battre le cœur – s’est résolu, pourtant.
En mars, il a enterré avec une certaine nostalgie sa vie de garçon, en compagnie du XV de son village natal, de sa nouvelle équipe locale, et d’une fille avec un string en bonbons payée pour l’occasion. Il ne voulait pas, Peyo, ça l’a même dégoûté un peu, cette fille à demi nue qui lui offrait son corps : ce sont les copains qui ont insisté. Ils ont beaucoup bu, l’équipe des montagnes a ouvertement reproché à celle de la plaine de lui voler son 9, Peyo a été accusé de trahison et ici on a la mémoire dure. Ils se sont bagarrés, un pilier y a laissé une arcade sourcilière, les pompiers sont venus. On leur a proposé un verre mais les gars étaient honnêtes ; qu’à cela ne tienne, ils ont bu encore, se sont réconciliés en croquant des sucreries sur la croupe de la stripteaseuse, ont vomi sur la pelouse du stade en se tapant les épaules comme des vieux frères, après avoir improvisé un match amical à cinq heures du matin. Le ballon poisseux de bière et de rosée leur collait aux doigts, c’est comme ça qu’ils ont expliqué leurs passes désastreuses. Ils ont dormi tous ensemble dans la salle des fêtes, sur des matelas jetés au sol, sauf le gros Nico, futur parrain de Gabrielle, que le gardien du stade a retrouvé à l’aube, à demi comateux et frigorifié dans les gradins.
Le lendemain, affamés, ils ont terminé les paquets de chips et les quatre-quarts détrempés par le vin de cubi, en se félicitant d’être des hommes. Ceux qui avaient des choses à prouver ont attaqué au pastis dès le réveil, arguant qu’il faut soigner le mal par le mal. Peyo, en homme désormais raisonnable, est rentré chez lui prendre une douche, boire une verveine et se coucher auprès de sa promise. L’haleine chargée, n’osant embrasser sa bouche, il a embrassé son ventre pour la première fois en disant :
– Tu imagines, on va avoir un bébé.

Maintenant entre les murs de l’hôpital, demi de mêlée sur le banc de touche, Peyo attend la sanction d’un arbitre aux règles inconnues. Rentrer ainsi les épaules, contracter la nuque, regarder l’adversaire en face : la seule méthode qu’il ait jamais apprise pour encaisser les coups.
Une petite stagiaire timidement s’avance, armée d’un bracelet de naissance et d’un marqueur indélébile.
– Et pour le prénom, vous y avez réfléchi ?
Peyo la regarde. Il ne s’est jamais posé la question, jamais vraiment. Jusqu’à tout à l’heure, l’idée d’avoir un enfant n’était que théorique – alors un enfant réel, qu’il aurait en plus le pouvoir exorbitant de nommer… Peyo reste silencieux et la petite stagiaire, mal à l’aise, s’enfuit.
Plus tard le médecin de garde, en enlevant sa blouse, annonce que rien n’est sûr encore mais l’espoir est bon, même si petite – petite comme ça on n’a jamais vu, mais on fait au mieux. Grâce aux progrès de la science, on a isolé une molécule qui permettra l’achèvement des poumons.

À propos de l’auteur

Laurine Thizy
cession aux éditions de l’Olivier jusqu’au 30 octobre 2024.

Laurine Thizy © Photo Patrice Normand

Née en 1991, Laurine Thizy fait montre d’un talent très précoce. En 2010, 2013 puis 2014, elle est sélectionnée pour le Prix du jeune écrivain, et publie plusieurs textes dans le recueil édité par Buchet-Chastel. En 2016 et 2017, elle écrit également pour la revue Pan (Éditions Magnani). Doctorante en sociologie, elle enseigne à l’Université de Lyon 2. Son premier roman Les maisons vides, paru en janvier 2022 aux Éditions de L’Olivier a été couronné par les Prix Marie Claire et Régine Deforges 2022. (Source: Agence Trames)

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Une nuit après nous

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En deux mots
Après un premier mariage trop rapide pour s’échapper de sa famille Mona a trouvé le calme avec Paul. Mais quand elle rencontre Vincent, sa vie va prendre un nouveau tournant et réveiller la douleur enfouie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vincent, Paul et un autre

Delphine Arbo Pariente signe son entrée en littérature avec ce roman qui retrace la vie de Mona, une femme qui cherche à oublier un traumatisme d’enfance. Une histoire servie par un style étincelant.

«Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.»
Mona partage désormais sa vie entre deux hommes, son mari Paul et son amant Vincent. L’un est calme et rassurant, l’autre est passionné et attentionné. Une sorte de double-vie parfaite, car Paul ne se doute de rien et Vincent n’est à Paris que quelques jours par semaine, allant rejoindre sa femme et ses enfants du côté de Montélimar en fin de semaine.
Une double-vie qui cache aussi un traumatisme qui réapparaît avec cette liaison. Un traumatisme qui remonte à l’enfance, quand ses parents ont quitté leur Tunisie natale pour venir s’installer en banlieue parisienne, quand ils luttaient contre la misère. Ils se débrouillaient pour se nourrir dans les supermarchés avant de devenir les rois des larcins, notamment quand sa mère est devenue enceinte. Sous la robe de grossesse elle cachait de nombreuses courses et, quand Mona est née, le landau a pris le relais. C’est donc tout naturellement que la fille a suivi les pas de ses parents. Son plus beau coup ayant été de réussir à voler un autoradio et de gagner le regard admiratif de son père. Et à propos de regard, le drame va se jouer quand son père comprend le pouvoir de sa fille quand elle prend son petit air qui lui permet d’obtenir ce qu’elle veut. « c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. »
Comment se construire après l’inceste? Comment ne pas voir dans la fragilité de sa mère un signe de complicité? Comment aimer ce frère né quelques heures avant cette douloureuse épreuve?
Delphine Arbo Pariente va patiemment tisser tous les fils de cette histoire, raconter la misère sociale, la peur du lendemain, la honte aussi qui s’attache à elle comme une seconde peau. Tous ces jours où, pour faire plaisir à son père, elle déroule la spirale infernale.
Il faudra la rencontre avec Vincent pour qu’enfin les mots viennent combler le vide, dire la souffrance, même si là encore on sent combien il est difficile, voire impossible de se construire un avenir sur le secret et la dissimulation.
En s’appuyant sur un style brillant, constitué d’images fortes et empreint de poésie, ce roman prouve une nouvelle fois combien la littérature est une thérapie. Magnifique et tragique.

Une nuit après nous
Delphine Arbo Pariente
Éditions Gallimard
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782072926525
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de la banlieue, à Montreuil et Bondy, après avoir quitté la Tunisie. On y évoque aussi l’Ardèche et Montélimar ainsi que les États-Unis, notamment Boston et Palo Alto.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. »
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
The Times of Israël (Ghis Korman)
Page des libraires (Stéphanie Douarche-le-Roy de la librairie Les Lucettes à Sainte-Luce sur Loire)
Les Précieuses
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)
Blog Serialectrice


Delphine Arbo Pariente présente son premier roman Une nuit après nous © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom.
J’ignore s’il s’est remarié ou si une femme partage sa vie. Il ne connaît pas mon mari ni Rosalie. Il ne voit pas grandir mes aînés, jamais ils ne s’enquièrent de lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble maintenant, je me souviens du visage qu’il avait lorsque mon frère est né, il n’avait pas quarante ans, de ce visage je me souviens parfaitement. C’est un visage impossible à déloger de ma mémoire, c’est un visage de tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence. Toutes les fois qu’il revient sans prévenir, c’est ainsi qu’il surgit, comme un platane. Trente-cinq ans me séparent de cette image de lui, je ne peux pas imaginer ce que le temps a fané. Pour moi, il restera cet homme assis près d’un cendrier rempli de mégots, le corps flouté par les volutes de Gitanes bleues, dans sa bouche l’haleine de tabac froid, dans ses yeux le feu, dans le corps l’épine. Dans ses bras manque l’enfant dont c’est la place et qui attend qu’on la porte sur les épaules ou qu’on l’embrasse, espérant une sucrerie ou une poignée d’amandes. Il dure malgré moi comme un œillet, hantant de sa grammaire chaque cage d’escalier à l’odeur de bois ciré, chaque papier peint fleuri, au fond du corps comme un foret. Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa.
J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille.
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui j’ai retrouvé la mémoire, remis les mots à leur place. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. Elle faisait des bateaux en papier, jouait avec des noyaux d’abricot, sans jamais se plaindre. J’ignore combien ses silences ont traversé les miens, elle a eu la grâce de me laisser vieillir, de me laisser le temps d’aller la chercher pieds nus sur la passerelle. Je ne lui avais pas dit au revoir, je l’avais quittée et elle savait que je reviendrais, que je n’aurais d’autre choix que de déchirer le dais des nuits denses. J’ai longtemps cru que loger mon corps dans d’autres corps l’éloignerait, je l’offensais davantage. Même l’amour de Paul n’a pas suffi à l’étouffer totalement, j’entendais sa respiration par-delà les hublots, il restait encore un embrun d’elle. Elle avait pour moi cette patience obèse et intraitable. Je gardais partout où j’allais la mémoire de son corps, des intonations de sa voix et de son air à tomber.
Si j’entendais parfois les murs percés de cris, je mettais ça sur le compte du voisinage mais au fond, je savais la petite qui appelait. J’avançais jusqu’à elle sans jamais pouvoir l’atteindre, j’avais sur la rétine un voile de tulle accroché à une branche, flottant dans le vent.
Je distingue déjà un peu ses traits, même si elle est encore loin, longeant cette plage, dépassant les cabines de bain. Elle est comme je m’en souviens sur ce polaroid pâlissant, un râteau et une pelle à la main. Avec Vincent, j’inverse les saisons, je pars en voyage, il me vide de mes silences sans forcer les tiroirs. Et dans les mots qui viennent, puisque la vie sait des choses que nous ne savons pas, c’est elle que voilà, dans son petit maillot rouge retenu par un nœud sur les hanches, debout, devant moi, parfaitement nette.
Cette enfant, c’est moi, je viens te chercher.
Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.
La première fois que je l’ai vu, c’était l’été. Je m’étais inscrite à son cours de tai-chi, nous étions une dizaine à l’attendre dans la salle aux murs blancs, je me souviens d’un fond sonore d’aquarium, un léger clapotis de bord de mer comme sur les plages de la Côte d’Azur. La porte s’ouvre, laissant entrer les rayons du soleil sur le parquet, une explosion de blanc et de lumière, le voilà.
Je perçois d’abord sa démarche de félin, quand il se déplace dans la pièce ses pieds ne semblent pas toucher le sol, on croirait qu’il avance sur un escalator ou un tapis de mousse. S’il m’arrive de revoir ce moment où il entre dans ma vie, je l’assimile à un temps simple, comme de glisser sous une couette disposée sur un lit, dans une chambre fraîche. Il doit avoir une quarantaine d’années, son visage est doux, les traits sont fins, pas une beauté spectaculaire, je ne crois pas que je l’aurais remarqué dans d’autres circonstances et pourtant, le regarder me serre le cœur, sans trop savoir jusqu’où. Lorsque je pense à lui, des mois après ce jour, c’est bon comme de plonger dans une source claire. J’ai beau comprendre les flots et la foudre, j’ai beau sentir la force du courant qui m’emporte, je promène mon automne dans cet instant d’été, ces quelques secondes qui ont effacé la vie d’avant, là où j’avais pied, comme une gomme magique.
En sortant de son cours, le ciel était si bleu qu’il brûlait mon visage comme l’éclat d’une lame et j’entendais encore les mots qu’il venait de m’adresser, j’ai l’impression de vous connaître. Il me regardait de ses yeux bruns, dont je percevais les nuances pour la première fois, des petites touches de vert autour de l’iris, comme la peau d’un crocodile. Je n’ai pas su quoi répondre, j’ai répondu merci, à bientôt, et je suis partie au plus vite, comme pour fuir un drame ou éviter un accident.

Je suis rentrée à la maison, Paul était là, son regard s’éclairait de me voir revenir comme s’il était surpris chaque soir de mon retour, il n’a rien perçu de mon trouble, peut-être un étonnement, une intuition lointaine. Je crois qu’il s’est toujours dit que je disparaîtrais un jour, aspirée par une autre passion, enlevée par mon désir irrépressible de liberté, à cause de l’enfance sans doute, qui me roue le cœur comme des giboulées. Quand je rentre le soir, ça sent bon dans la cuisine, il prépare le repas, il vient vers moi avec ce joli tablier que je lui ai offert, un verre à la main, parfois un peu de sauce au coin de la bouche. Il prend mon sac, enlève mes chaussures, il est prévenant, attentif aux ombres qui apparaissent parfois dans mon regard. Il sait le chien qui aboie dans ma tête mais il ne sait pas pourquoi, il ne pose jamais de questions, personne d’ailleurs jamais ne m’en pose et je ne donne aucune raison à ces ombres lancinantes ; je n’ai jamais trouvé la force de trahir ce que je laissais croire jusque-là.
Lorsque j’ai rencontré Vincent, nous venions de déménager, nous vivions, avec Paul, dans des cartons remplis de linge brodé et de souvenirs, débordant de douze ans de vie commune. Chaque matin, on se levait, on s’embrassait, tu as bien dormi, je te fais un café, j’irai chercher Rosalie à l’école, n’oublie pas la réunion des copropriétaires ce soir, à 18 heures. J’aimais cette vie simple avec Paul, je dormais enfin tranquille, moi dont le cœur ne connaît pas le repos des transats. Il y avait du soulagement à être aimée ainsi, dans le calme des promesses tenues, loin du vertige, préférant depuis Paul la paix à l’étoupe. Cela faisait douze ans que je n’avais pas pensé à un autre homme qu’à mon mari, cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Avant Vincent, je n’avais aucune raison d’attendre un homme dans un café, de regarder mon téléphone vingt fois par jour, d’inventer des rendez-vous à la dernière minute, d’avaler des pastilles pour l’haleine, des capsules pour la peau. Dans ces histoires-là, dans celle-là en tout cas, rien n’a été prémédité, il arrive que des personnes entrent dans nos vies sans effraction, on a l’impression de les connaître depuis toujours, on peut tout leur dire et tout entendre d’elles. Peut-être passent-elles par nous, pour nous expulser de nous-mêmes et de nos hontes ? Je semblais forte comme un roc, j’étais fragile comme une nèfle, à cause de ce jour culminant, j’avais onze ans, qui aurait pu imaginer, mais ça on verra plus tard. Les choses auraient continué comme avant si je n’avais pas rencontré Vincent pour me revenir.
Durant la semaine qui me séparait de son prochain cours, je me suis surprise à l’imaginer dans ma cuisine ou assis à côté de moi à lire le journal sur le canapé. Je sentais ma vie devenir comme une danse rythmée au son d’une musique un peu timide, une minuscule éclosion dans les nimbes d’une nuit servile. Ce que je peux dire, c’est que je savais le bal fragile.
Je ne l’ai finalement pas revu la semaine suivante, un rendez-vous de dernière minute m’a retenue au bureau. Puis nous avons pris un train pour le sud de la France et rejoint la maison que nous louons pendant les grandes vacances.
Nous étions souvent quinze à table à s’extasier devant les plats que Paul passait la journée à préparer. Jamais il ne se plaignait des courses à ramener dans des caddies à ras bord, des vaisselles à laver, à ranger, des jours sans plage enfermé dans la cuisine. Lorsque nous rentrions, les cheveux collants, du sable plein le maillot, ça sentait le chocolat et les épices, il m’embrassait tendrement, me délestait des pelles et des seaux, étendait les paréos sur la corde tendue dans le patio, il sentait le gel douche, il mettrait la table bientôt.

J’ai passé l’été un peu distraite, Vincent revenait dans mes pensées, sans retentir. Je me préparais à le revoir, je traversais la saison sans résistance à cette idée de nos retrouvailles. Je ne savais presque rien de lui, seul cet élan. Parfois je me blottissais dans les bras de Paul, comme deux tuteurs. Dans l’arrondi de son épaule, le passé me laisse en paix. Il y a des années son amour a déferlé sur ma vie, et même si l’enfance ne connaît qu’une seule floraison, avec lui je me tenais debout.
C’était il y a douze ans, j’ai rencontré Paul un soir de réveillon, la fête battait son plein dans cet appartement parisien. J’entendais les bruits des verres qui s’entrechoquent et les talons qui piétinent, le brouhaha des conversations dérisoires, les bilans de fin d’année, des résolutions provisoires. Je l’ai vu à l’instant où je suis entrée dans la pièce parce qu’il s’est retourné et qu’il m’a souri comme s’il me disait te voilà enfin. Il y avait une femme suspendue à son cou, dans une robe rouge à volants, j’ai pensé à une ballerine à cause de son corps fin, m’évoquant la danseuse en tutu qui tourbillonnait autour de la barre, quand j’ouvrais, petite, la boîte à bijoux de maman. Il s’est approché de moi, il a dit bonjour, je m’appelle Paul, sa voix sentait le Sud, à vivre l’enfance dans des caravanes. Nous avons passé la soirée à parler, le monde s’agitait tout autour, dans un mélange d’euphorie et de tristesse, l’année se finissait et quelque chose pour nous commençait. Il se penchait vers mon oreille pour me murmurer des confidences, et dans sa voix je percevais déjà les paysages comme on en peint et des enfants qui courent au loin. Il portait une chemise dont les boutons retenaient péniblement son buste de bûcheron, c’est sans doute ça que j’ai perçu en premier, le corps immense et large. Ses gestes pourtant étaient délicats, presque fragiles.
Nous nous sommes revus, malgré janvier qui cognait aux tempes, malgré la ballerine. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans, dans le deux-pièces qu’il avait acheté après la séparation avec sa femme. Elle ne lui avait pas laissé le choix, une rupture brutale, indécente, c’était fini, c’est tout, elle était tombée amoureuse d’un autre homme qui viendrait s’installer bientôt à sa place, il fallait vider les armoires, tourner la page. Il avait rencontré Marion dans un bar du quartier, quelques semaines après son emménagement, elle était d’une beauté renversante, ils étaient perdus tous les deux, leur histoire a démarré pour mettre fin à leurs solitudes, un pansement sur les plaies, pas encore le réconfort. Elle était ivre, il l’a portée jusque chez lui, l’a couchée tout habillée, et le matin ils se sont attachés.
Quelques semaines plus tard, il m’a proposé de nous revoir. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café, quand je suis entrée il s’est levé, il m’a semblé lire dans son regard du soulagement. J’ai retiré mon bonnet, je le voyais détailler chacun de mes gestes, c’est la façon dont il me regarde qui m’émeut le plus, aujourd’hui encore, douze ans après ce premier rendez-vous. Plus tard, il me dirait combien son cœur s’était mis à battre quand je m’étais assise en face de lui, dans ce café avec cette robe minuscule, il avait pensé c’est la femme de ma vie. Il y avait dans ses yeux de la joie et me semble-t-il un peu de désespoir, comme s’il était heureux et épuisé déjà.
Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Quand il avait rencontré Marion, il n’avait pas pris la mesure de sa détresse. Il avait détecté ses problèmes d’alcool lorsqu’ils s’étaient installés ensemble. Il essayait de l’aider mais il ne pouvait rien sauver de ce qu’elle noyait. Elle buvait tous les jours, parfois dès le matin, pas juste pour tremper les lèvres, elle buvait pour surmonter la douleur, ce lieu d’où elle vient à cause de ce père qui la frappait à coups de poing, à défaire l’articulation, à ébrécher sa peau de céramique. À seize ans, elle s’était enfuie avant la fin des rotules. Elle avait été mannequin mais l’alcool avait ravagé ses ambitions et déformé l’ovale de son visage. Elle avait ensuite été vendeuse puis serveuse, maintenant, en rentrant, il la trouvait dans le canapé, le regard vitreux, à fixer le téléviseur.
Pendant qu’il me parlait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la vie de Paul, je ne voulais plus souffrir mais aimer, cela ne s’invente pas. Avec lui, j’avais envie de penser à l’avenir. Je lui ai raconté la rencontre avec mon premier mari, j’avais vingt ans et un corps qui attendait que ça commence ou que ça se termine, je n’ai jamais bien su, à l’époque en tout cas, s’il était trop tôt ou trop tard. Je ne pouvais pas m’accorder le temps de grandir, rendre à l’enfant la couleur des piscines, il fallait fuir de la maison, défaire l’étau. J’avais dit oui au premier venu qui voulait bien de moi, pourvu qu’il m’éloigne de ma famille, même à quelques stations de métro. J’étais à mes trousses, prête à partir à n’importe quel prix, même s’il fallait répéter l’histoire de maman, ce refrain de variété, même s’il fallait chaque nuit polir à la lime la pierre précieuse de ma jeunesse. Je n’avais rien d’autre à offrir que ma bouche et mon corps dans cette robe à corset en polyester satiné. Je savais le cortège bancal comme ce gâteau à quatre étages, j’ai tout laissé de moi dans le lit conjugal contre un trousseau de clés. Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. Nous avons eu deux enfants. À trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire.

La nuit était tombée, il avait plu, les lampadaires éclairaient les trottoirs mouillés, brillants comme des marrons glacés. Il m’a dit je dois rentrer, j’ai pensé que j’aurais bien fait de la place dans les placards pour qu’il y suspende ses vêtements et posé un verre sur le lavabo pour sa brosse à dents, j’ai dit moi aussi. Nous nous sommes embrassés comme deux amis, en nous promettant de nous revoir. La semaine suivante, il m’a invitée à déjeuner, évidemment j’ai dit oui, je n’ai rien de prévu demain, j’aurais déplacé des montagnes pour retrouver ce parfum de réglisse mais j’ai dit je n’ai rien de prévu demain. En le retrouvant je me suis penchée vers lui pour l’embrasser, j’ai déposé mon manteau sur le dossier de la chaise, il me regardait discrètement, je le voyais pourtant me regarder.

Pendant des mois, nous nous sommes vus tous les jeudis après-midi, il venait dans mon deux-pièces, nous reprenions la chanson. Je revois le battement des jugulaires et la poussière de ses vêtements voleter dans l’air, à l’endroit de nos délivrances.
Et puis un jour, il a dit je veux vivre avec toi. Nous avons vendu nos appartements, trouvé un cinq-pièces, emprunté sur vingt-cinq ans. Jusqu’à présent, l’air est empli de notre bonheur, il a imprégné les lits de nos sommeils, les albums de nos photos, les saisons de nos étés, les nuits de nos bras, on est heureux, semble-t-il.
Je me suis assise sur le canapé en velours dans l’entrée, j’étais en avance, je voyais le hall se remplir des participants au cours de Vincent, essentiellement des femmes, habitués à se retrouver le mardi. Je me sentais brûlante, j’avais soif. Dans les toilettes, j’ai vu dans le miroir mes joues rouges comme deux énormes cerises, j’ai passé mon visage sous l’eau, je sais pourtant que rien n’arrête les incendies.
La porte du centre s’est ouverte, il est entré, il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un, puis nos regards se sont croisés, son visage s’est éclairé, il s’est approché de moi, vous êtes revenue. Pendant son cours, il nous enseignait les mouvements pour libérer l’énergie vitale, nos gestes étaient calés aux siens, nous ondulions ensemble, nos bras et nos jambes semblaient flotter. Il se déplaçait dans la pièce avec une légèreté inouïe, comme un oiseau ou un guépard. Il était question de calme et de joie, de prendre conscience de ce que nous sommes. Je me sentais chavirer mais ce n’était pas un naufrage. S’il y a un mot pour dire ce sentiment, je ne le connais pas.
À la fin du cours, je me suis engouffrée dans le vestiaire, sa voix cognait dans mes tempes, me brûlait le ventre. Je me suis changée à toute vitesse, prise dans l’urgence de m’enfuir, de me retrouver à l’air libre, de m’échapper de mon corps. Je me suis dirigée vers la sortie, la robe à peine reboutonnée, le manteau ouvert, les bottines délacées. Il était devant la porte, adossé au mur, à discuter avec une élève. Tout démasquait mon émotion. Il m’a demandé le cours vous a plu ?, j’ai remarqué une petite coquetterie dans son regard, il avait des sillons autour des yeux comme des rayons de soleil, je ne pouvais articuler un mot. De près, il avait un charme fou, une grâce presque féminine, cette chose indéfinissable qui peut changer le sens du vent. Oui, c’était très bien, merci, je dois partir, je suis pressée, pardon, merci encore, je me suis jetée dehors, j’ai couru dans l’allée pavée jusqu’à la rue, je me sentais en cavale, à cause de mon cœur braqué comme un distributeur de billets.
Arrivée en bas de chez moi, j’ai posé mes affaires par terre, je me suis assise sur les marches de l’escalier, j’ai repris ma respiration pendant quelques minutes, je serais restée là des heures, je revenais à la maison mais je ne revenais pas à moi. Puis j’ai appelé l’ascenseur, devant le miroir j’ai arrangé mes cheveux et ma robe, j’ai remis mardi avec mardi, passé ma main sous les yeux pour retirer le fard qui avait coulé, je retrouvais un peu cette apparence normale, une femme normale, et j’ai sonné à la porte, en ébullition. La nuit, j’ai réalisé que Paul et moi, nous nous étions usés à être à la hauteur de nos engagements, nous avions tant souffert avant de nous rencontrer qu’on n’osait plus bouger. Chaque matin avait avalé notre vie, épuisé notre crédit, avait remplacé la jeunesse par la maturité, transformé nos siestes en repos compensateur, fini les regards brûlants dans le lavomatique. Paul dormait à mes côtés et je pensais à Vincent, c’était plus fort que moi, j’ai erré avec lui dans des chambres d’hôtel, sur des bancs publics, sur des routes de campagne, dans des champs de blé. Dans le noir je le voyais, au matin je le voyais, je le voyais dans les saisons qui s’éteignent, dans les jours qui rallongent, il partait il prenait le soleil avec lui.
Au bout de six ans de vie commune, Paul m’a demandée en mariage. Nous nous sommes mariés fin septembre, je portais une robe en crêpe de soie presque blanche, un morceau de tissu coupé en biais et sans doublure, juste quelques fronces aux épaules pour le volume. Cette robe couvrait la fin de la peine qu’aucun artifice n’avait apaisée jusque-là. Nous avons gravi les marches du grand escalier baigné de lumière jusqu’à la salle des mariages. À cette époque, je voyais encore ma mère. Elle était là, assise au bord du banc, prête à s’échapper s’il le fallait, comme toujours. Elle s’était fardée maladroitement, les lèvres trop rouges, le fond de teint inégalement étalé débordant par les plis autour de la bouche et aux coins des yeux, la couleur de son visage contrastant avec celle de son cou. Elle avait mis du bleu sur les paupières jurant avec son tailleur d’un autre bleu, le mascara avait coulé d’un côté seulement, elle avait le regard perdu, une fois de plus.
Mon père, ce jour-là, était probablement chez lui dans l’appartement que ma mère avait fui quand elle l’avait quitté. La dernière fois que j’y suis venue il y a vingt ans, le papier peint gondolait dans l’entrée, les motifs de fleurs s’étaient estompés, le canapé avait perdu son bombé, même les aiguilles de l’horloge dans la cuisine avaient renoncé à tourner pour rien. Çà et là étaient restées les cicatrices d’un clou arraché, emporté par ma mère avec la relique qu’il soutenait, une reproduction bon marché de la Vierge à l’enfant, une vieille assiette murale en porcelaine, rien de conséquent. J’ignore si mon père a su que je me remariais, maman a sans doute dit tu sais qu’elle se remarie, mais ça ne lui aura fait ni chaud ni froid.
Des fois je me demande s’il est toujours en vie, et puis j’oublie.
Je vivais désormais au rythme des mardis et je me préparais à cette séance de tai-chi comme pour un rendez-vous, je repassais par la maison pour me coiffer, remettre un peu de poudre sur mes joues, changer de pull ou de chaussures. Sur le chemin, je me répétais les réponses à des questions qu’il me poserait peut-être, ce qui, je l’espérais, m’éviterait de bafouiller ou de rougir. C’était peine perdue. Dès qu’il entrait dans mon champ, je pensais ralentis, c’était une déflagration, comme de naître, comme soudain la peau pâle d’une épaule.
Pendant le cours, je me laissais distraire, j’évaluais son corps sous l’ampleur des vêtements, j’imaginais son odeur, un mélange de verdure et de bois, peut-être la campagne, quelque part en Italie. Tout ce que disait Vincent semblait m’être adressé. Il parlait de créativité, d’enfance, il était question de l’importance de bien respirer, de laisser l’air entrer, sortir, de reprendre son souffle. Un jour, il a pris mes poignets et doucement a dessiné un huit dans l’air, de gauche à droite, c’était une danse lente, presque érotique. Cela a duré quelques secondes, je sentais sa force me traverser.
Une fois le cours terminé, j’ai filé jusqu’au vestiaire. J’ai essayé de reprendre ma respiration, j’ai ajusté mon pull devant la glace, attrapé mon manteau et mon sac dans le casier. Vincent était au bout du couloir, je crois qu’il m’attendait. Il souriait comme s’il voulait m’annoncer une bonne nouvelle. J’aurais voulu poser ma tête sur son épaule, qu’on en finisse. Je vous laisse mon téléphone, m’a-t-il dit en me tendant un bout de papier plié en deux, appelez-moi. J’ai glissé le papier dans ma poche, j’ai pensé à ce jour, j’avais quatorze ans, c’était la première fois qu’un garçon m’invitait au cinéma. Quand la lumière s’est éteinte et que le film a commencé, j’avais le cœur comme un cheval fou, pareil qu’en cet instant. Et quand il a enfin posé sa main sur la mienne, rien ne pouvait plus arrêter mon cœur qui galopait. J’ai regardé Vincent dans les yeux pour la première fois sans me détourner, j’avais l’impression de retirer une grosse couverture, un drap de laine dont la chaleur m’accablait, j’aurais voulu être capable de désinvolture, je crois que j’ai souri, peut-être à cause du soulagement, c’était comme une vanne qui s’ouvre, un torrent qui se déverse. Je le ferai.

Le lendemain, j’ai eu envie d’une nouvelle robe. Dans la cabine d’essayage, je me suis dit que je mettrais cette robe lorsque nous nous reverrions. Elle était simple, rose pâle, ceinturée à la taille, longueur genou, parfaite pour un premier rendez-vous. J’ai dit à la vendeuse qui s’inquiétait derrière le rideau, je la prends.
Il faisait doux, c’était l’automne. Je n’irais pas travailler ce matin, j’ai appelé au bureau, j’ai dit à mon assistante de reporter à la semaine prochaine la réunion avec nos clients qui avaient confié à mon agence l’agencement et la décoration de leur hôtel particulier, nous avions de toute façon à retravailler les plans, reprendre les cotes pour l’extension de la baie vitrée, rien ne pressait.
Je me suis arrêtée dans un café en bas de chez moi, je me sentais incapable de lire ou de téléphoner, j’avais envie de ce temps calme, juste avant les premiers mots. Je sentais le papier plié dans ma poche, je l’ai pris dans ma paume et j’ai gardé longtemps le poing fermé. Puis j’ai déplié mes doigts, je les ai glissés sur les chiffres, il avait écrit Vincent et son numéro d’une écriture nette, précise, j’y trouvais la même détermination que son injonction, appelez-moi, la pointe du stylo avait presque perforé le papier, j’entendais prenez-moi, emmenez-moi, j’entendais je t’attends, je te veux. Je suis restée une demi-heure à imaginer son téléphone sonner, peut-être sa messagerie, qu’il décroche ou non ma voix tremblerait. Je lui dirais bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas puis un silence, il y aurait cet embarras sauvage qui m’empêcherait d’être enjouée, légère, à cause de ce que je sentais déjà pointer comme sur la tige d’une rose. J’ai pris un autre café, vidé la carafe d’eau, demandé l’addition. Le reste, c’était encore trop. J’ai rentré le numéro de Vincent dans mon téléphone, à midi j’ai pensé que je l’appellerais dans l’après-midi puis l’après-midi je me suis dit qu’à 6 heures ce serait plus simple, et en début de soirée j’ai remis au lendemain. Toute la nuit, j’ai attendu le matin en me disant que je l’appellerais à la première heure. Le matin, comme la veille, je n’ai rien pu faire.
Plus tard, Rosalie faisait ses devoirs sur la table du salon, elle apprend à lire, je l’ai aidée, Pa-pa a une mo-to, Ma-man fait des gâ-teaux, Paul est venu s’asseoir à côté de nous, il m’a pris la main, il a dit qu’est-ce qui te ferait plaisir pour le dîner ?, Rosalie a dit des coquillettes avec du jambon, de mon côté je n’avais pas très faim. On avait du temps avant le dîner, il faisait encore jour, j’avais envie des rues et de la foule, me perdre encore un peu dehors, là où il restait une possibilité d’entendre sa voix dans mon tympan, si je me décidais enfin. Il m’a soudain semblé inconcevable d’attendre une nuit de plus, les yeux ouverts, à tourner dans le lit. Alors j’ai remis mes chaussures, j’ai dit à Paul que j’allais faire trois courses, dans l’ascenseur j’ai écrit bonjour Vincent, voici mon numéro si vous avez envie qu’on prenne un café. Je me suis sentie délestée d’un inutile fardeau, j’ai choisi cinq belles tomates et du basilic en pot chez le primeur, je souriais comme si on venait de m’annoncer une nouvelle que j’attendais depuis longtemps. Au moment de payer, mon téléphone a vibré : avec plaisir, demain 19 heures, vous me direz où ?
Quand je suis rentrée, la table était mise, les assiettes blanches à bords dorés disposées avec soin, le pain tranché dans la corbeille. Paul attendait mon retour pour lancer les coquillettes, six minutes pour une cuisson al dente. J’ai coupé les tomates en rondelles, la burrata avec précaution, les feuilles de basilic, et arrosé la salade d’une rasade d’huile d’olive dont le parfum était si intense qu’un temps il m’a piqué les yeux, mais peut-être que ces larmes venaient d’ailleurs.

Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait par intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. Toute la journée, j’ai ressenti une sorte de vertige au fur et à mesure que l’heure avançait, j’ai essayé de dessiner un peu, mais rien ne venait, j’ai remis à plus tard les appels importants, laissé en non lus les mails reçus. À midi, j’ai appelé Paul pour lui dire que j’irais chercher Rosalie à l’école et que j’avais rendez-vous à 19 heures avec un nouveau client, je ne pouvais pas décaler.
J’ai quitté mon bureau à 15 heures, le ciel ressemblait à la surface d’une piscine qu’aucun corps n’aurait traversée. Je connaissais un café à la devanture Art déco, à quelques pas de chez moi, il avait la patine surannée du bistrot parisien avec ses tables rondes bordées de laiton et ses banquettes en cuir doré. Les tentures en velours rouge conféraient au lieu un charme authentique, la terrasse chauffée qui donnait sur une petite place, à l’abri de la circulation, serait idéale en fin de journée. J’ai écrit Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, j’ai effacé retrouvons-nous, j’ai ajouté à tout à l’heure, mais sans verbe le ton était trop sec, j’ai remis retrouvons-nous, j’ai enlevé à tout à l’heure, j’ai ajouté à 19 heures, Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, à 19 heures, j’ai appuyé sur envoyer, en pensant à ce nous si fragile. Ce nous, je peux y passer des hivers et des traversées en mer.
À 18 heures, Paul est rentré, il semblait fatigué. Je lui ai servi un grand verre d’eau fraîche. Il m’a raconté sa journée sans que je sois en mesure d’y prêter totalement attention, les journées étaient longues au bureau, il se demandait parfois s’il n’aurait pas dû faire les beaux-arts plutôt que de choisir la même voie que son père, chargé de recherches en neurosciences. À dix-huit ans, il était monté à Paris, pour étudier la neurobiologie. Il était sorti doctorant, faisant la fierté de ses parents, oubliant ce que son cœur d’enfant, qui rêvait de fusain, d’encre et d’aquarelle, disait à son cœur d’adulte. Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d’une bougie, comme on ruine une existence ; de temps en temps, lorsque nous faisions une expo, il ressentait des picotements au bout des doigts et peut-être un peu d’amertume. Avec le temps, j’ai appris à lire dans ses silences.
19 heures approchaient, je me suis changée dans la salle de bains, j’ai passé ma nouvelle robe, lacé mes bottines. J’ai embrassé Rosalie, Paul m’a accompagnée jusqu’à la porte, serrée dans ses bras une dernière fois.
Dans le miroir de l’ascenseur, j’ai essayé d’atténuer le rouge de mes joues, mon front perlait légèrement à la racine de mes cheveux, je me sentais fébrile. J’avais beau voir le visage de Paul qui me regardait partir par la fenêtre de la cuisine, j’avais beau tout savoir de nous, de cet empire d’amour, je partais là-bas, vers lui, sans rien savoir de lui, à cause de ce cheval au galop. Je m’échappais de ce que nous étions, je plongeais malgré la baignade interdite, je rallumais la lumière d’une chambre fermée à clé, au bout d’un couloir long comme l’habitude.
Il faisait encore jour, je marchais à renverser les marronniers, chaque pas me gorgeait d’oxygène, des perles d’endorphine maintenant, un collier de perles sur ma poitrine. J’ai ralenti sur les cent derniers mètres, je voulais rester quelques minutes encore avant l’après, quand alors je saurais précisément cette pépite de vert infusé au fond des yeux. J’apercevais les néons de l’enseigne, plus que quelques pas vers mon rendez-vous, j’avais rendez-vous. »

Extraits
« — J’habite en Ardèche, une grande maison avec des pommiers, un cerisier, des saules pleureurs. Je viens à Paris trois jours par semaine et je retourne à la nature, près de ma femme et de mes fils. Ils ont quatorze et douze ans. Vous avez des enfants?
— J’ai deux fils de vingt-trois et vingt ans nés d’un premier mariage, et puis Rosalie que j’ai eue avec Paul, elle est à l’école primaire, elle a six ans.
— Quand j’ai rencontré ma femme, en rentrant des États-Unis, j’avais à peine vingt ans. Avant de me lancer dans la pratique du tai-chi, j’ai étudié le piano, à Boston, je voulais composer. En venant, je me suis demandé quel métier vous faisiez, j’ai pensé que peut-être vous travailliez dans la mode.
— Je suis architecte d’intérieur.
Il a marqué une pause, nous savions maintenant l’essentiel, il me semblait que nous avions fait le plus dur, ouvrir la porte, écarter les rideaux, pousser les meubles, laisser le passage.
J’ai observé ses mains posées sur la table, des mains fines, quelques taches de rousseur, des mains de pianiste, j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé une vie. » p. 39

« De ce petit air le père est fou, il sait ce qu’il permet à l’enfant, tout ce qu’elle obtient grâce à lui, il ne se trompe pas là-dessus, c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. » p. 126

À propos de l’auteur
ARBO_PARIENTE_Delphine_©Delphine_JouandeauDelphine Arbo Pariente © Photo Delphine Jouandeau

Avec Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente signe son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Les saisons d’après

CARAYON_les_saisons_dapres

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En deux mots
En acceptant une résidence d’écrivain à Trébeurden, Charlotte ne s’imaginait pas qu’elle allait (re)trouver l’auteur préféré de son défunt mari et se lancer dans une enquête sur cet homme mystérieux. Au fil des mois, c’est pourtant elle qui va se révéler.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les mystères de la résidence d’auteur

Dans son nouveau roman Christian Carayon se sert de ses talents d’auteur de polar pour concocter un roman brillant sur la famille, la création littéraire et les liens qui se tissent entre les gens. Quand la fiction vient nourrir la réalité et inversement.

Charlotte a l’occasion de quitter sa vie rangée de prof de lettres, au moins pour les six prochains mois, car elle vient d’être acceptée en résidence d’écrivain à Trébeurden, en Bretagne.
Pour elle le moment est particulièrement propice. Elle a déjà écrit deux romans qui ne se sont guère vendus et a besoin de prendre l’air. Si elle est un peu déçue de l’appartement assez modeste et humide mis à sa disposition – une belle pièce avec vue sur la mer la console toutefois – elle est entourée d’une équipe enthousiaste. Lizzie, qui a accepté sa candidature, lui explique sa mission. Outre sa grande liberté créatrice, elle proposera des films pour un ciné-club et sera chargée de commenter ses choix. En outre, elle animera un stage d’écriture auquel se sont inscrits cinq candidats.
Ajoutons que Charlotte entend profiter de sa situation géographique pour se mettre à la natation et sortir quotidiennement en mer.
Une initiative qui va vite s’avérer périlleuse, car un muscle de sa jambe lâche alors qu’elle est seule en mer. Elle a beau crier à l’aide, le seul passant qui la voit choisit de s’éloigner du rivage. Quand elle parvient finalement à regagner le rivage elle découvre tout à la fois que le promeneur n’est autre que WXM, l’auteur d’une série à succès que son défunt mari aimait beaucoup et le frère de Lizzie. Et que son choix n’est peut-être pas le simple fait du hasard.
Si leur rencontre ne se fait pas sous les meilleurs auspices, il n’en reste pas moins intrigant. Car s’il s’est installé en Bretagne sous pseudonyme, c’est pour échapper à une enquête de police après de mystérieuses disparitions. Des faits divers qui ont alimenté son œuvre et continuent d’alimenter les rumeurs.
C’est à ce moment du récit que Christian Carayon se rappelle qu’il a réussi quelques excellents polars en donnant à ce séjour une nouvelle densité, en faisant de Charlotte une enquêtrice hors-pair. «Je confesse une vilaine habitude: j’espionne. Depuis que j’ai fait le tour des maisons à la recherche de WXM, j’y reviens. Au début, c’était pour confondre leurs habitants.» Très vite, elle va pouvoir détailler les habitudes des uns et des autres. Mais aussi rechercher dans leur passé et confronter les scénarios. Jamais peut être l’imbrication entre réalité et fiction n’aura été si bien présentée. C’est dans les souvenirs d’enfance puis ses années de collège que le jeune Romain va trouver de quoi nourrir son œuvre et inversement, c’est en lisant sa saga que l’on va pouvoir accumuler les indices sur une existence mystérieuse, ses zones d’ombre. Ajoutons-y les vérités qui finissent par éclater lors des ateliers d’écriture et vous disposerez d’une riche palette que le romancier va habilement agencer pour nous offrir une enquête qui va finir par exploser au visage de celle qui la mène. Car – on l’aura compris – en cherchant dans la vie des autres, Charlotte se cherche elle-même.

Les saisons d’après
Christian Carayon
Éditions Hervé Chopin
Roman
464 p., 19 €
EAN 9782357206342
Paru le 03/02/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Bretagne, à Trébeurden, Trégastel, Brest et environs. Un seconde partie se déroule à Marican et dans la région toulousaine. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Certains secrets ne peuvent pas rester enfermés à jamais dans la maison de notre enfance.
Charlotte a quarante-cinq ans, elle vient de perdre son mari et décide de tout quitter : son poste de professeur de lettres, sa maison et ses parents, qui ne le lui pardonneront certainement jamais. Elle va passer neuf mois à Lighthouse, une résidence d’auteur sur les hauteurs de Trébeurden. Neuf mois pour tenter de renaître et retrouver l’envie d’écrire.
Mais Lighthouse n’est pas une résidence comme les autres. Entièrement financée par un mystérieux auteur de best-sellers surnommé WXM, elle exige quelques contreparties. Entre des ateliers d’écriture auxquels participent d’étranges personnages, des séances de cinéma particulièrement animées et des rendez-vous avec une directrice aussi secrète que son mécène, Charlotte retrouve vite sa curiosité perdue. En plongeant dans le passé sulfureux de WXM sur lequel d’étranges rumeurs circulent, elle commence à réveiller les vieux souvenirs de sa propre enfance…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
Blog fflo la dilettante
Blog K-libre
Blog Kanou Book

Les premières pages du livre
« Vendredi 20 septembre
Je connais le dernier moment heureux de mon existence. J’ai dix-neuf ans. On est fin juillet et il fait un temps magnifique. L’après-midi décline dans des couleurs de dessin animé japonais. Mon père se laisse flotter sur notre piscine, allongé sur un matelas gonflable. Il porte un chapeau de paille et chantonne en boucle un refrain qui fait l’éloge de la vie de bohème. Ma mère est assise à l’ombre des grands arbres. Elle est plongée dans la lecture d’un roman aussi épais qu’un dictionnaire. Du bout des doigts, elle triture son marque-page. À la fin de chaque chapitre, elle lève la tête et sourit aux anges. Luttie, ma petite sœur, est à plat ventre dans l’herbe. Elle épluche avec tout le sérieux du monde les articles d’une revue consacrée aux chanteurs à la mode. De ses longues jambes repliées, elle dessine des arabesques invisibles. C’est une sirène. Elle nage tout le temps. Et, quand elle nage, rien ne la freine, rien ne la brusque ni ne l’éclabousse. Elle file comme une risée de vent, ne laissant que deux ourlets qui disparaissent avant même qu’on entende le souffle de son passage.
Je suis assise sur la margelle, les pieds dans l’eau. Shirley, notre vieille chienne, me tient compagnie, sa grosse patte posée sur ma cuisse. Tout est calme. Tout est parfait. Je me sens entièrement à ma place. Dans quelques instants, Cécile, ma meilleure amie, va nous rejoindre. Elle garera sa petite voiture dans l’allée du garage pour que je puisse charger mes affaires. Elle dormira chez nous. Le lendemain, de bonne heure, nous partons toutes les deux faire du camping au bord de l’océan. Nos premières vacances en solo. Notre première grande aventure, dont je me délecte à l’avance depuis des semaines. Pourtant, à la veille de ce départ, l’envie s’est envolée. Partir est un déchirement. Cela revient à briser l’harmonie et à piétiner ce moment de grâce. Si je pars, je casse tout et je crains de ne plus jamais le retrouver un jour. Malgré tout, je pars.

J’ai quarante-cinq ans. Je ne suis plus la sœur de ma sœur depuis des années. Sans doute plus vraiment la fille de mes parents depuis quelques heures. Depuis quatorze mois, je ne suis même plus la femme de personne. Et je ne serai jamais la mère d’aucun enfant.
La maison que j’ai conservée après la mort de mon mari ne m’a jamais plu et, pour couronner le tout, elle ne m’attire que des ennuis, entre les trucs qui tombent en panne, les travaux à faire et le voisin de derrière qui veut me faire un procès à cause des branches du cerisier qui dépassent.
J’ai démissionné de mon poste de prof de lettres peu de temps après la rentrée, sans préavis. Je n’ai plus aucune ressource.
J’ai écrit deux romans, Décembre et Sang-Chaud, qui ont rencontré un beau succès d’estime, selon la formule consacrée. En clair, ils ne se sont pas vendus. Cela fait des années que je suis à sec d’idées, incapable de me lancer dans un nouveau projet d’écriture malgré de multiples tentatives. De toute manière, mon éditeur m’a signifié qu’il ne comptait pas sur un troisième manuscrit. Tandis qu’aucun de ses confrères ou d’éventuels lecteurs ne se sont manifestés pour s’inquiéter de mon absence.
Tout ce que je possède de vraiment cher tient dans le coffre de ma voiture, qui est garée à quelques dizaines de mètres, en bordure du petit port de plaisance.
On est le vendredi 20 septembre. Il fait gris et je ne suis plus grand-chose. Assise dans le seul café encore ouvert au bord d’une mer que je n’ai jamais connue, j’écris dans ce cahier destiné à recevoir le récit de mon exil en Bretagne.
Un peu plus de huit mois de résidence d’écrivain. Presque neuf mois… Le récit d’une destruction ou d’une renaissance, je l’ignore. Je suis terrifiée d’avoir tout plaqué. Je n’ai jamais fait un truc aussi dingue de toute ma vie. Je me découvre enfin audacieuse, ou folle à lier. Que ce soit l’un ou l’autre, c’est au moins ça de pris.

Mon rendez-vous n’est prévu qu’à 17 heures. Pourtant, je débarque à l’aube. Je suis trop impatiente de savoir si, ici, j’ai une chance de m’en sortir. Alors j’ai pris la route de nuit, dans un étrange mélange de peur et d’excitation. La peur que tout ceci soit vain, que ce soit la pire idée du siècle ; l’excitation de l’aventure, malgré tout. De toute manière, je suis toujours en avance, où que j’aille. De crainte de passer à côté de quelque chose sans doute. À moins que ce ne soit par méfiance de l’imprévu.
À Trébeurden, il n’y a plus grand monde. Je descends jusqu’au port sans croiser qui que ce soit. Les seules âmes qui finissent par apparaître le long de la grande plage, quand le jour se lève tout à fait, sont des personnes âgées qui, de manière dispersée ou en grappes, profitent de la marée haute pour pratiquer la marche dans l’eau. Le soleil est absent mais il fait doux. Pour autant, il faudrait me payer très cher pour que j’accepte de plonger un orteil dans cette mer déjà ternie par l’automne annoncé.
Pour tuer le temps, j’explore les bordures de ce qui sera mon nouveau monde. Je marche le long de la grève. À ma gauche, les maisons s’agrippent comme elles le peuvent à la pente qui dévale vers la mer. Puis, quand elles n’ont plus la force de s’accrocher, elles cèdent la place à une lande de plus en plus ensauvagée. La digue vient buter au pied d’un sentier qui s’aventure entre les ronces et les genêts. J’escalade cette face rugueuse, percluse d’épines noires. Au sommet, je me retrouve à surplomber une autre baie, plus large et plus évasée. Plus loin, j’aperçois une plage immense, éloignée de toute construction. Ce sera ma destination. Il me faut une petite heure pour l’atteindre. À ma grande surprise, il y a quelqu’un dans l’eau et, cette fois-ci, pas uniquement jusqu’à mi-cuisses. Un nageur revêtu d’une combinaison noire qui multiplie les allers-retours d’un bout à l’autre de l’anse. Il nage comme nageait Luttie. Ses battements sont une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Ils sont souples, déliés et paisibles. En même temps, ils dégagent une force quasi surnaturelle. Je demeure ainsi à l’observer un long moment, fascinée. Jusqu’à ce qu’il sorte de l’eau.
Il retire d’abord ses palmes et ses lunettes, puis se dirige vers un petit rocher émergeant du sable sur lequel ses affaires sont posées. Il prend tout son temps pour retirer sa combinaison. Je lui donne la cinquantaine, et une cinquantaine peu athlétique. Torse nu, il exhibe des chairs molles, un ventre un peu trop bombé et des épaules tombantes. Il s’enroule dans une immense serviette-éponge à la couleur passée depuis belle lurette. Il s’avance à nouveau vers la mer. Il reste debout, à contempler l’horizon, encore essoufflé par son effort. J’y vois une respiration merveilleusement accordée. J’y vois une grande sérénité. Je l’envie. Il est le Nageur-de-l’Aurore, le premier acteur de ce théâtre.
Quand je reviens sur mes pas, je me dis qu’il faut que je m’achète une combinaison, des palmes et des lunettes. Je suis décidée à aller nager tous les jours, quel que soit le temps. On me reproche assez de ne pas prendre soin de moi. J’avoue que les suées collectives me rebutent, que les odeurs de chlore des piscines municipales me rappellent trop les horribles heures d’EPS au collège et que courir m’ennuie profondément. La mer, en revanche, c’est faisable. Nager, ce serait bien. Nager et écrire.

Lighthouse est un lieu dédié aux livres et aux films. Le site en lui-même ressemble à un petit manoir aux épais murs de granit, perché sur les hauteurs de Trébeurden. À 17 heures pile, je me gare sur le parking. Lizzie Blakeney vient à ma rencontre. Je la trouve encore plus belle et encore plus élégante que lors de nos deux conversations préparatoires sur Skype. Son maquillage est aussi discret que les fins bijoux qu’elle arbore. Elle m’adresse un sourire maternel. Elle me tend une main délicate aux doigts longilignes. De son accent délicieux, elle s’inquiète de mon long voyage et de la fatigue qu’il a dû occasionner. Je ne dis rien de mon arrivée précoce, ni des heures interminables qui ont suivi. Ce sont elles qui m’ont épuisée et qui m’ont modelé le visage d’une déterrée.
Lizzie est la coordonnatrice de Lighthouse. Elle gère l’ensemble des activités qui y sont rattachées, dont la résidence d’écrivain. C’est elle qui m’a recrutée. Elle me propose de visiter les lieux et de rencontrer le reste de l’équipe. À plusieurs reprises, elle insiste sur ce terme d’équipe. J’intègre un collectif et je dois jouer le jeu, même si une grande partie de mon jeu sera celui d’une soliste.
Nous franchissons d’abord un porche ouvragé pour découvrir un vestibule au sol de marbre et aux boiseries vernies. Un escalier s’élance vers un étage interdit au public. À droite, une double porte vitrée dévoile une longue et large salle. De hautes fenêtres s’y succèdent, des deux côtés, selon un intervalle à la symétrie parfaite. Si l’entrée est sombre, cette pièce est baignée de la lumière du large, où le soleil, enfin apparu, s’apprête à plonger. Les tables de travail sont d’un chêne épais et surmontées de petites lampes individuelles en laiton. Les espaces de lecture adoptent des fauteuils aux tissus clairs et colorés. Les étagères garnies d’ouvrages savent se faire discrètes, ne créant aucune séparation. Au fond, il y a une immense cheminée ouverte, devancée d’autres fauteuils et de deux canapés. L’ambiance fait très club anglais.
Stéphanie est la bibliothécaire. Je l’ai imaginée grande et sèche, avec des allures de gouvernante ; je la découvre ronde et joviale, avec ses bonnes joues empourprées et ses yeux qui se plissent. Elle me souhaite la bienvenue sans chercher à retenir un rire joyeux. Elle parle trop vite et bute sur les mots. Elle m’indique un présentoir en face de son comptoir. Mes deux romans y sont mis en évidence, mon nom écrit en gros sur un panneau. On annonce mon statut d’écrivaine en résidence et les ateliers d’écriture que je suis censée animer tous les jeudis soir. La seule autre personne qui se trouve dans cette salle est un homme qui prend son mal en patience. Il est assis de travers à une des tables et tape du pied. Il est soulagé de pouvoir enfin se lever. Il me dépasse de deux bonnes têtes, ses épaules ont la forme de deux parpaings et les favoris qui mangent ses joues rappellent qu’il est ce qui se rapproche le plus de l’ours. Il se prénomme Rodolphe. Il grogne un « Bonjour », tandis que sa poignée de main est d’une délicatesse aussi impressionnante que l’épaisseur de ses phalanges. C’est notre projectionniste, et il s’éclipse sitôt qu’il s’est plié à son devoir d’accueil.
Pour rejoindre le cinéma, il faut ressortir de la maison et la contourner par la droite. Ignorant l’inclinaison de ce qui a été un grand parc, une extension en bois s’avance avec audace, le bardage peint en gris perle. On ne la découvre qu’au dernier moment. Son entrée copie les vieux cinémas américains : arrondie, le guichet planté au milieu. La salle en elle-même est toute en tentures et fauteuils rouges. Cent vingt places, un écran gigantesque, ce qui se fait de mieux pour l’image et le son. Une séance chaque soir, à 20 heures ; d’autres à 15 heures le mercredi et le week-end ; aucune nourriture et aucune boisson ne sont tolérées. La programmation ne fait pas l’impasse sur les sorties nationales ni sur les gros films. Néanmoins, elle cherche surtout à se démarquer de ce qui est projeté à Lannion ou à Perros, ce qui lui permet de drainer des spectateurs dans un vaste rayon.
Justement, Lizzie me tend un exemplaire du programme imprimé. Une page est réservée à la séance du lundi soir qui m’est dédiée pour les neuf mois à venir. En relisant mes choix de la première période, je les assume mal. Pareil pour les commentaires que j’ai écrits. Lizzie me rassure. Ma liste est parfaite, en grande partie pour ses imperfections. Certains vont tiquer. Mais cela leur donnera de quoi débattre devant une part d’un des gâteaux de Mina.
Il y a un salon de thé au-dessus, qui se prolonge d’une magnifique terrasse tournée vers la mer. J’y rencontre celle qui est le dernier membre de l’équipe. Je ne sais pas si elle a dix-huit ans ou dix de plus. Elle est aussi mince et brune que Stéphanie-Jacasse est potelée et blonde, aussi petite et frêle que Rodolphe est géant et rocheux. Avec ses cheveux coupés court et perclus d’épis, elle fait penser à un oisillon tombé du nid. Elle se serre dans un gilet noir trop grand pour elle, qu’elle ne cesse de rajuster pour masquer sa poitrine, dont je remarque néanmoins la générosité. Lizzie promet que ses pâtisseries sont à se damner, notamment sa tarte aux cerises. Elles sont exposées dans une vitrine et accompagnent les habitués du cinéma qui ont l’habitude de monter discuter du film après la séance. Mina a eu la gentillesse d’en préparer une rien que pour moi. Elle doit être encore tiède et m’attend patiemment sur la table de la cuisine de mon nouveau chez-moi.
Il s’agit d’une maisonnette qui se cache dans une courte ruelle perpendiculaire à la pente, à trois cents mètres du manoir. De l’extérieur, avec sa façade refaite, ses huisseries neuves et son étage en bois rouge, elle est engageante. Les choses se gâtent sitôt l’entrée franchie. Un rapide couloir aboutit dans ce qui a été une courette. Elle a été couverte d’une verrière et a gardé son pavé d’origine ainsi que son caniveau central, qui lui fait la raie au milieu. Elle empeste l’humidité. Une salle de bains et des W.-C. attenants ont été posés dans un coin aveugle. De l’autre côté, une porte ouvre sur la cuisine dont l’unique fenêtre donne sur cette cour suintante. Dans le prolongement, une pièce à vivre contemple la grisaille de la ruelle. L’ameublement de ces deux pièces ressemble à un voyage dans le temps, au cœur des Trente Glorieuses : table et chaises en formica, buffet assorti, lit alcôve aux boiseries vernies, sofa orange au design faussement anguleux. S’il y avait une télévision, je suis certaine qu’elle diffuserait encore la mire de l’ORTF. La tarte de Mina est la seule touche rassurante. Son doux parfum est le seul à pouvoir lutter contre les relents d’humidité. Je dois faire une tête pas possible parce que Lizzie se montre désolée.
— Je vous avais prévenue pour la maison, Charlotte. Ce n’est pas…
Elle hausse les épaules au lieu de terminer sa phrase. Je la trouve encore plus gracieuse que tout à l’heure.
— L’avantage, c’est que le quartier est très calme pour travailler. Sans compter que vous êtes proche de tout, sans avoir besoin de prendre votre voiture. Et puis, il y a l’étage…
Effectivement, en haut de l’escalier, l’univers change. Ici, la lumière naturelle surgit de partout. Trois grandes fenêtres survolent les toits de Trébeurden et permettent même d’apercevoir la mer. Les meubles sont blonds ou blancs : un grand lit, deux tables de chevet, une commode et un beau bureau. Une baie coulissante ouvre sur une terrasse de poche qui me fait immédiatement penser à un recoin secret. Je retrouve mon sourire et Lizzie a l’air soulagée.
— Si vous vous sentez trop à l’étroit ou trop seule, n’oubliez pas que vous êtes chez vous à Lighthouse. Pour écrire, lire ou simplement bavarder avec le reste de l’équipe. Le cinéma vous est également ouvert à discrétion.
Elle me confie son numéro personnel et s’assure à plusieurs reprises que je n’hésiterai pas à lui faire part de mes moindres difficultés, y compris financières, en attendant le premier versement prévu pour le 1er octobre. Elle pose les clés sur le bureau et coince dessous une enveloppe.
— Pour les frais de votre voyage, comme convenu…
Je me sens petite. Quelques minutes plus tard, après m’avoir à nouveau souhaité la bienvenue et dit son impatience de travailler avec moi, Lizzie Blakeney m’abandonne dans la cour, comme ma mère le jour de la rentrée des classes.

* *
Dimanche 22 septembre
Je dois admettre que les deux jours qui ont suivi ont été difficiles. Ranger mes affaires, flâner le long des rues, descendre au bord de l’eau, y croiser les évadés du week-end venus profiter des ultimes moments de l’arrière-saison et rouler jusqu’à Lannion pour y acheter mon équipement de nage n’ont pas suffi à combler mon samedi. Et encore moins ce dimanche. Quand je veux étrenner ma combinaison, le Nageur-de-l’Aurore est encore là et, honteuse d’oser m’immiscer dans un domaine qui n’est pas le mien, je rebrousse chemin. Il faut dire que je nage mal. Tout ce que je tente dès que je suis dans l’eau n’est que chaos.
Alors, je marche beaucoup. Ça, je sais faire. L’île Milliau, qui s’agrafe à nous à chaque marée basse, n’a plus de secret pour moi. J’y déniche un ou deux coins bien cachés où je pourrais m’asseoir pour y trouver l’inspiration.
Les soirées et les nuits sont les plus pénibles à surmonter. Incapable de fermer l’œil, assaillie par une myriade de doutes, j’en suis réduite à fouiller dans les casiers de l’horrible lit alcôve, qui recèlent toute une collection douteuse de livres de poche usés. Leur présence dans cette maison dédiée à l’écriture tient de la provocation. Les volumes se divisent en deux parties inégales : ceux dont les couvertures dévoilent des femmes en bikini ou simplement vêtues de manteaux en fourrure sont les plus nombreux ; les autres ont droit à des dessins grivois comme ceux des cartes postales salaces qu’on trouve encore en vente l’été. Je m’amuse à dénicher les scènes de sexe dans ces bouquins. J’ai de quoi m’occuper, car il y en a à peu près une toutes les dix pages. À chaque fois, les femmes ont des orgasmes si intenses qu’elles en tournent de l’œil. Elles ne résistent à aucune tentation masculine et ne sont jamais rassasiées. Je suis particulièrement sensible à la scène où, alors que le tournage d’un film s’est installé dans un petit village, l’actrice principale est si peu farouche qu’elle ne voit aucun inconvénient à ce que le maire vienne lui rendre visite dans sa caravane alors qu’elle est en petite tenue ; pas davantage quand il sort son machin à accepter sans sourciller de lui tailler une pipe. Hélas pour le vieil homme, le dentier de la belle se détache – parce qu’en plus de n’avoir pas de cervelle, elle n’a plus de dents – et le type se retrouve à couiner et à courir cul nu à travers champ, les fausses canines de la starlette refermées sur son membre.
Voilà à quoi ressemble la notion d’échec : lire ces quelques pages jusqu’au bout, à 2 heures du matin.

Comment suis-je arrivée ici, à me rendre déjà malade ? Je dois mon exil à mon défunt époux.
Durant ses mois d’agonie, Laurent, mon mari, s’est accroché à la lecture d’une saga d’heroic fantasy intitulée A’Land. Lui qui lisait si rarement s’est passionné pour cette histoire à rallonge. Il y a trouvé de la force. Peut-être même de la joie. En tout cas, il a défié tous les pronostics médicaux en doublant les trois mois d’espérance de vie qu’on lui avait annoncés. Sur la fin, il déplorait de ne pas avoir le loisir de relire les quatre tomes. Quelques heures avant sa mort, il s’est répété des passages appris par cœur. Au moment où ses sens se sont éteints, il en a appelé d’une voix étouffée au Col du Tonnerre.
À son grand regret, je ne me suis pas intéressée à ces livres qui, malgré leur succès époustouflant, ne m’ont jamais tentée. Laurent a toujours été un grand ami, à défaut d’être mon grand amour. Il m’a laissé son ultime passion en héritage. D’abord, je me suis entêtée à la négliger, croyant trouver dans mon veuvage les ailes qui me faisaient défaut depuis si longtemps. Quand je me suis rendu compte que je n’étais libérée de rien, je me suis effondrée. Ça s’est passé un soir, alors que je me lavais les dents. Dans le miroir de la salle de bains, j’ai pris conscience de rester à droite, laissant le côté habituel de Laurent vide. Sa brosse à dents était encore à sa place. Il était mort depuis moins de trois semaines et j’ouvrais les yeux.
On croit que je pleure mon époux disparu. Ce n’est pas tout à fait exact. Une grande partie du deuil que je porte est celui de mes illusions perdues.
Je me suis plongée à mon tour dans A’Land. Plusieurs tentatives ont été nécessaires pour que je parvienne enfin à dépasser le premier chapitre dont la lenteur n’aide en rien. On y présente une époque indéterminée aux airs de Moyen Âge, une communauté isolée dans le creux d’une montagne, seulement ouverte par le Col du Tonnerre, au sud ; au-delà de celui-ci, des terres que personne ne connaît mais que l’on sait hostiles, si bien que le passage est protégé par un fortin qui barre l’accès dans un sens comme dans l’autre ; un héros de quatorze ans nommé Niam A’Land qui a des doutes plein la tête ; son frère aîné, Neil, plus fort et plus courageux que lui, promis à l’honneur d’intégrer la garnison du col ; un ennemi, Marcavi…
J’ai renoncé. J’ai recommencé avant de renoncer à nouveau et ainsi de suite jusqu’à ce que, plus d’un an après ma première tentative, je parvienne enfin à pénétrer dans ce monde et que j’avale les quatre épais volumes de cette saga, y trouvant à mon tour bien plus qu’une simple histoire. La dernière page m’a laissée orpheline. En même temps, j’ai compris que je ne serais plus jamais seule. La sensation était étrange. Encore dans l’émotion, je n’ai découvert l’écriture de Laurent qu’un peu plus tard. Sur la page de garde, il avait noté les références de Lighthouse. Il l’avait fait pour moi.
Un site Internet très épuré en présentait le principe sans la moindre référence à A’Land ni à son auteur, William-Xavier Mizen, alias WXM. Ce n’est précisé nulle part, mais c’est lui qui finance tout cela. Huit mois de résidence, de fin septembre à début juin, ouverts à tout écrivain ayant déjà publié au moins deux romans à compte d’éditeur et ayant une connexion forte avec le cinéma. En échange, on attendait de l’heureux bénéficiaire qu’il anime un atelier d’écriture hebdomadaire et qu’il programme un film de son choix, tous les lundis, afin de partager ses influences et de mieux comprendre sa démarche d’auteur. En douze ans d’existence, seuls deux auteurs ont bénéficié de la résidence. Les autres années, aucun postulant n’a été retenu. Rien ne pouvait se faire en ligne. Il fallait envoyer sa candidature par la poste avec une lettre de présentation, une profession de foi justifiant la démarche ainsi qu’un exemplaire de chaque livre paru.
Le dimanche où j’ai appris l’existence de ce site, il ne restait qu’une semaine avant la clôture des inscriptions. Ça m’a trotté dans la tête toute la journée et un nouveau lundi maussade au lycée m’a convaincue de peser le pour et le contre d’une éventuelle ambition.

POUR :
La mer m’a toujours attirée. Avant qu’il ne tombe malade, quand j’ai songé à quitter Laurent et à m’éclipser, je me suis vue rouler jusqu’à ce que la terre s’arrête et décider face au large de la suite à donner aux événements. La mer, à mes yeux, est la liberté incarnée. Chaque autre monde commence par là.
Changer de paysage. Changer de rythme. Changer de vie. Je ne peux qu’y gagner. Ne serait-ce que pour regretter ce que j’avais avant. Partir me permettrait de m’éloigner de cette fichue maison vide ; de Caroline, ma voisine et amie ; de tous mes soucis.
Je suis vide ; le moteur en panne. Avec un peu de réussite, cette expérience me fournira le carburant nécessaire. J’ai toujours été incapable de prendre les décisions qui s’imposent, incapable de trouver le courage de bouleverser l’ordre des choses pour les retourner en ma faveur. Là, je devine une force qui me pousse dans le dos. La laisser faire est tentant.
Il faut se rendre à l’évidence : si je suis recrutée, cela constituera la première aventure de mon existence. Tout ce qui a précédé a été sage, ordonné, sans véritable enjeu.
J’adore le cinéma. Quand j’étais étudiante, j’étais capable de voir trois ou quatre films par semaine. Je séchais les cours pour les séances dépeuplées de l’après-midi. Et, quand ce que j’avais vu me plaisait, j’y revenais le soir même, juste pour entendre les réactions des autres spectateurs.
Je veux comprendre WXM. Je veux savoir d’où lui sont venues ses inspirations, comment il a su mettre de la moelle et du sang dans ce qui n’aurait dû être qu’une œuvre romanesque sans autre ambition que de raconter une grande histoire.
Je veux écrire. Je veux accoucher de ce troisième roman qui me dévore de l’intérieur. J’ai besoin de temps. J’ai besoin d’être poussée dans mes retranchements pour le rejoindre et le mettre en lumière.

CONTRE :
La résidence est mal payée : 1 500 euros par mois. En plus, elle m’oblige à démissionner car il est trop tard pour demander une mise en disponibilité. La prise de risque est radicale. Je perds mon travail et ma seule source de revenu. Je fais quoi, après, si ça ne marche pas ?
Jusqu’à présent, j’ai toujours eu peur de partir, de faire preuve d’audace. Pourquoi ça changerait ? Qu’est-ce qui me dit qu’au dernier moment, je ne vais pas renoncer et m’offrir une lâcheté supplémentaire dont je ne me remettrais jamais ? Comment vais-je convaincre mes parents de ne pas se mettre en travers de mon chemin ? Est-ce qu’il va falloir que je me fâche avec eux comme je l’ai fait avec Luttie ?
Je n’ai pas la moindre idée de ce que je veux écrire. Je ne sais même pas par quoi commencer. Neuf mois ne seront pas suffisants, je le crains.

Un jour de plus, et j’ai oublié d’être raisonnable. J’ai écrit comme j’ai pu ma lettre de présentation. En guise de profession de foi, faute de mieux, j’ai recopié cette liste. J’ai fait un paquet de mes deux bouquins et j’ai expédié le tout à l’adresse indiquée.
Deux semaines plus tard, à mon retour du travail, j’ai découvert une enveloppe sans aucune mention de l’expéditeur. À l’intérieur, une lettre à l’en-tête de Lighthouse et signée Lizzie Blakeney annonçait que ma candidature était jugée digne d’intérêt, à l’image de mes romans. Elle me demandait de remplir un questionnaire qui ne comportait que trois questions :
Quel film a changé le cours de votre vie ?
Quel film vous hante ?
Quel film auriez-vous aimé écrire ?
Pas un mot sur la littérature. Rien sur mes motivations, ni sur mes aptitudes à animer des ateliers d’écriture. Rien sur ma connaissance de l’œuvre de WXM.
Quel film a changé le cours de ma vie ?
Sans aucune hésitation, L’Expérience interdite, en 1990. C’était l’époque où je n’allais plus du tout à la fac, passant mon temps enfermée dans mon studio ou dans les différents cinémas de la ville. Un après-midi, malgré des critiques désastreuses, je suis allée voir ce film. Les personnages étaient tous de brillants étudiants en médecine, des jeunes gens audacieux qui se construisaient un avenir doré en savourant la vie que leur offrait le campus. Mon cursus était sombre et décevant. À force de sécher les cours, je ne connaissais personne à qui me lier, personne qui puisse me remotiver et me pousser à revenir à la fac. Pourtant, ce film m’a donné envie de retenter ma chance. Dès le lendemain matin, je suis repartie en T.D. Pile le jour où la prof a tenu à mettre à jour les inscriptions pour les oraux obligatoires. Tout étudiant non-recensé à la fin de ces deux heures se voyait crédité d’un zéro éliminatoire. Quand mon nom est arrivé, j’ai levé le doigt et pris le premier sujet encore disponible. Un miracle ! Je n’ai plus jamais été absente. Je suis redevenue étudiante et j’ai pu valider ma deuxième année sans que mes parents se doutent que je les avais embobinés depuis des mois. Tout cela par la grâce d’un mauvais film.
Quel film me hante ?
Des scènes me hantent. Je suis capable d’en citer des dizaines. Mais des films entiers… J’opte finalement pour Zodiac. Mitigée lors de sa sortie, je l’ai senti s’imposer sur la durée, infusant lentement, trouvant son chemin jusqu’à se graver en moi. Je l’ai revu à plusieurs reprises. J’y déniche toujours quelque chose qui n’y était pas la fois d’avant, tout en persévérant à le trouver imparfait. Je fouille dans ses tréfonds à la recherche de ce qui lui manque. Et mes réponses ne sont jamais les mêmes.
Quel film aurais-je aimé écrire ?
Ma première tentation est de répondre Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Avant de me raisonner et d’aboutir à Take Shelter, qui représente pour moi l’équilibre absolu. Une écriture dense, riche, une amplitude énorme jusque dans son final ouvert qui laisse le champ libre à plusieurs interprétations possibles. Sans compter que, dans cette histoire d’effondrement, la femme est le seul pilier qui ne flanche pas et sauve tout ce qu’il y a à sauver sans céder au découragement. Mon exact contraire.

Trois films. Trois films qui ont pour points communs la peur du vide, les horizons bouchés et le poids écrasant du passé.
Fin mai, j’ai reçu une nouvelle enveloppe, plus épaisse. Lizzie Blakeney me priait d’étudier l’ensemble des paragraphes des conditions d’engagement, en vue de préparer mes questions pour notre entretien sur Skype, le grand oral censé sceller mon sort. Je devais aussi prévoir ma programmation cinéma, autour de huit thèmes imposés. Si ma candidature était validée, Take Shelter ouvrirait le bal et Zodiac le clôturerait. Nous ferions poliment l’impasse sur L’Expérience interdite. Il était précisé que je n’étais pas censée animer un ciné-club, mais dévoiler ce versant de mon cheminement d’écrivaine. Pas de films d’Hitchcock, de Truffaut, de Welles, Godard, Chaplin, Sergio Leone, Stanley Kubrick ou Steven Spielberg. Tout ce qui avait été programmé à Lighthouse lors des trois années précédentes était également à bannir. Ma liste ne devait pas chercher à en mettre plein la vue. Pour chacune des œuvres choisies, quelques lignes expliqueraient son rôle à mes yeux.
J’étais plongée dans la correction des épreuves du bac quand Lizzie m’a donné rendez-vous par un message laissé sur mon répondeur où, pour la première fois, j’ai entendu son accent irrésistible.
Le jour venu, sur l’écran de mon ordinateur, je découvre une jolie brune, la quarantaine, qui retire ses lunettes et dont le sourire dessine une asymétrie charmante.
— Bonsoir, Charlotte. Je suis enchantée que nous puissions enfin nous parler et nous voir. Comment allez-vous ?
J’ai la trouille. Un tsunami fonce sur moi et je suis trop lente pour m’enfuir.
— Avant toute chose, avez-vous des questions à me poser concernant les conditions de Lighthouse ?
Est-ce que, si on renonce au dernier moment, on passe pour une pourriture ?
— Le logement n’est pas très grand, ni très luxueux, mais il est propre et bien situé. Du bureau, il dispose même d’une vue sur la mer. Pour le salaire, il est versé le 1er du mois. En compensation de septembre, on prend en charge les frais. C’est bon pour vous ?
J’ânonne une énième réponse polie. J’arbore une tête de cloche, sourire figé et yeux dans le vague.
— Nous imprimerons le programme des films du premier mois avant votre arrivée. Nous reprendrons les textes que vous nous avez fournis. Pour les autres périodes, vous aurez la possibilité de les retoucher, si vous le désirez. Quant aux ateliers d’écriture, il s’agit d’un rendez-vous entre personnes qui cherchent avant tout à passer un bon moment. Soyez vous-même, sans chercher à copier ce qui se fait ailleurs.
Je vois tout en noir, chère Lizzie. Je me sens minable et inutile.
Êtes-vous certaine que vous attendez ça de moi ?
— Votre lettre de présentation m’a beaucoup touchée et j’ai beaucoup aimé vos deux romans.
J’ose enfin ma première question.
— Êtes-vous seule à décider du recrutement ?
Lizzie sourit davantage. Ses yeux noirs pétillent. Elle est d’une beauté peu banale et d’une grande classe. Elle comprend que je lui demande si WXM a un droit de regard. Néanmoins, elle ne me répond pas directement.
— Nous sommes une petite équipe, Charlotte. Vous êtes notre unique choix. Si ce n’est pas vous, ce ne sera personne.
Je ne le sais pas encore, mais je vais le faire. Je vais me jeter dans le vide. Je vais envoyer mon contrat lu et approuvé. Je vais acheter ce cahier pour y raconter mon histoire, au moins pour me forcer à écrire tous les jours, ce que je n’ai plus fait depuis des années. Je vais faire ma rentrée des classes comme si de rien n’était. Puis, au bout de quelques jours, je vais poser ma démission sans céder aux suppliques de mes collègues ou de mon proviseur qui tenteront de me faire changer d’avis. Je n’informerai mes parents qu’une fois qu’il sera trop tard pour faire marche arrière. Je ne leur dirai rien de ma destination. Je quitterai mon lotissement en pleine nuit, sans avoir averti mes voisins. Pas même Caroline. Je vais opter pour la politique de la terre brûlée. Aucun retour en arrière ne sera possible.

Avant de me coucher, vaincue par le maire et sa queue mordue au sang par le dentier de l’actrice, je me bâtis un programme anti-renoncement que je compte commencer dès demain matin : lever de bonne heure ; écriture ; puis cap sur la mer pour y nager, l’heure dépendant des marées ; retour au chaud, avec un passage quotidien à Lighthouse, histoire de conserver un semblant de vie sociale ; dîner ; un film ou deux épisodes d’une série ; extinction des feux. Seules entorses à ce calendrier : les lundis et jeudis soir où je me plie à mes engagements au cinéma et à l’atelier d’écriture. Je me réserve également le droit de quelques projets annexes. Par exemple, j’en profiterais bien pour apprendre à faire du bateau.
Dans quelques heures, mes anciens collègues vont se diriger vers le lycée en traînant des pieds. Mes voisins se demanderont où je suis passée, remarquant la maison toujours fermée et ma voiture absente de l’allée. Mes parents se lamenteront toujours plus de ma décision.
Moi, j’entrerai officiellement dans ma résidence d’écrivain.
Je suis loin. Je suis libre d’écrire, de sortir, de nager, de faire ce que je veux, quand je le souhaite. Je suis prête à en découdre. Je suis de retour.

La saison d’après
Lighthouse – Le Cinéma
Les séances du lundi soir
Charlotte Kuryani, écrivaine en résidence, vous propose dans le cadre du thème La saison d’après :

Lundi 23 septembre – 20 h 00
Take Shelter – Jeff Nichols (2011)
La hantise de l’effondrement est une maladie dont il est difficile de se défaire. Le monde est de plus en plus menaçant, l’orage gronde au loin : est-il réel ou inventé ? L’homme envisage le pire. Son épouse se dresse en ultime rempart, ne se laissant pas abattre, disposée à tous les sacrifices pour sauver les siens, sauf à se cacher de la lumière.

Lundi 30 septembre – 20 h 00
Beauté volée (Io ballo da sola) – Bernardo Bertolucci (1995)
Il y a les soirs d’été en Toscane, autour d’une table, sous les arbres, à laisser le temps faire son affaire. Il y a du vin rosé, des petits poèmes écrits sur des morceaux de papier immédiatement brûlés et des pétards que l’on fait circuler. Certains vont mourir, d’autres renaissent. Le temps passe…

Lundi 7 octobre – 20 h 00
Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels) – Frank Oz (1988)
Ce film méconnu a toujours eu le don de me mettre de bonne humeur.
Parce qu’il y a la fin de la saison sur une Riviera très hollywoodienne. Parce qu’il y a Michaël Caine. Parce qu’il y a la réplique: «Les pinces génitales, tu les veux?»

Lundi 14 octobre – 20 h 00
Raison et Sentiments (Sense and Sensibility) – Ang Lee (1995)
L’une des deux héroïnes renonce à la passion pour un homme qui se consume pour elle. L’autre, d’apparence plus sage et plus raisonnable, ne fait aucune concession. Personne n’est ce que l’on croit vraiment dans ce film. Autour de ces personnages, une vie nouvelle, loin de Londres. L’espace, l’air de la campagne, la chaleur et, surtout, l’illumination.

Vendredi 27 septembre
Les journées défilent, rythmées de rendez-vous enfin heureux. Depuis lundi, je dors comme un bébé et me réveille à l’aube, en pleine forme. J’ai apprivoisé la courette, la cuisine semi-aveugle et la salle de bains malodorante. Néanmoins, l’étage est mon vrai territoire. J’y passe mes matinées à noircir les pages de l’Autre Cahier, celui avec un grand 3 tracé au feutre rouge sur la couverture.
Les idées affluent, même si elles ne survivent pas longtemps à un examen plus approfondi. Mercredi soir, par exemple, je monte à la pointe de Bihit pour admirer le coucher de soleil. Deux camping-cars sont garés sur le parking. Dans le premier, en piteux état, toutes les vitres sont occultées et il semble n’y avoir personne. Dans le second, flambant neuf, un couple de retraités regarde la télévision, tournant le dos au spectacle époustouflant qu’offrent le ciel, la mer et la myriade d’îlots disséminés au-delà de l’île Milliau. Je crois tenir le début de quelque chose si, au matin on découvre les deux vieux assassinés et le premier camping-car disparu.
Je m’enthousiasme et puis le soufflé retombe.
J’en suis à la fin de ma première semaine et rien n’éclaire le début du long trajet vers le roman à venir. En fait, je n’ai qu’une mince intention, l’envie d’écrire sur ceux qui passent à côté de la lumière ou l’évitent volontairement. J’appelle ça les victoires invisibles. C’est léger à faire peur.

Première semaine et semaine des premières.
Lundi soir, l’inauguration de mon programme au cinéma se fait devant une salle clairsemée. Le public se montre attentif et bienveillant. Les pâtisseries de Mina sont vraiment à tomber et délient les langues. Je suis déçue, le film n’entraîne que des réactions polies et tièdes. Je présente mes excuses à Lizzie pour ne pas avoir su bien m’y prendre. Elle me répond que je m’en suis très bien sortie, que les choses vont s’installer sur la durée et que des soirées à la météo moins clémente donneront davantage de chair à l’assistance.
Hier soir, premier atelier d’écriture. Lizzie nous installe dans un petit salon attenant à la bibliothèque dont je n’avais pas suspecté l’existence. Une grande table ovale, huit belles chaises et une petite cheminée allumée. Je ne suis pas très à mon aise, c’est le moins que je puisse dire. N’avoir que quatre participants n’aide pas. Surtout que, parmi les quatre, il y a un vieil homme à la mine sévère et au regard noir qui ne se déride pas de la soirée. Il lit ses textes qui sont aussi secs et coupants que lui. Avec son costume trois-pièces et son épaisse carrure, je lui trouve une vague ressemblance avec Ronald Reagan. Je ne peux me défaire du sentiment de me trouver face à un jury dont il est le seul membre, celui sur lequel personne ne veut tomber. À la fin des deux heures, il se lève, droit comme un piquet, il enfile son manteau et prend congé d’un glacial et exaspéré « Bonsoir, mesdames ».
Les « mesdames » en question sont deux sœurs que j’ai surnommées Heckel et Jeckel. Deux mamies aux cheveux si blancs qu’ils en paraissent irréels. Heckel est rondouillarde et parle trop. Jeckel est toute fine et s’exprime d’une voix à peine audible, ce qui fait râler son aînée qui ne cesse de la brusquer pour qu’elle articule. De toute manière, elles se houspillent pour un oui et pour un non, la petite n’hésitant pas à répondre à la grande. Leurs textes livrent une image inversée. Ceux d’Heckel sont discrets, souvent un peu trop timides ; ceux de Jeckel sont si audacieux et tonitruants qu’ils résonnent. La séance a suffi pour que j’apprenne qu’elles vivent sous le même toit, qu’elles ont réinvesti la maison de leurs parents, que Jeckel est veuve depuis de nombreuses années et qu’Heckel a été institutrice. Je les apprécie beaucoup. Elles restent un peu plus longtemps à la fin. Elles s’inquiètent de mon quotidien, de ma façon de m’alimenter, de ma solitude. Elles m’invitent à passer chez elles dès que je le souhaite et m’assurent que cet atelier leur a beaucoup plu.
La quatrième inscrite est plus jeune que moi. Elle se prénomme Élise et a peu écrit, se perdant souvent dans la contemplation des flammes et peinant à lire les quelques phrases qu’elle a finalement couchées sur le papier. Elle a le regard triste et dévisage ses voisins de biais, par en dessous, les surveillant comme des ennemis prêts à s’abattre sur elle. Je m’interroge encore sur sa présence tant elle semble punie. D’elle, je ne sais pas grand-chose de plus.

Le plus convaincant de ces premiers jours a été ma découverte de la nage dans la mer d’automne. J’y ai consacré tous mes après-midi dans la vaste anse sculptée de l’autre côté de la lande. Je m’y rends en voiture. Je me change au milieu des rochers qui parsèment la plage. Je mets un temps fou à enfiler ma combinaison avant de me lancer. Le ciel a beau être très changeant, la couleur de l’eau ne se défait pas de toutes les nuances possibles. La sensation est prodigieuse. Il y a l’effort, qui fait le ménage dans ma tête et remet en place tous les rouages de ma vilaine mécanique. Il y a l’environnement, qui imite d’abord le refus avant de se laisser faire. Tous les repères se transforment. La normalité s’égare dans la marée montante. Quand je sors, je suis habitée d’une sensation de bien-être et de force que je pensais perdue à jamais. Comme le Nageur-de-l’Aurore, je me tiens debout face à la mer, enroulée dans ma serviette de bain. Je la remercie pour ces moments d’exception. Je comprends mieux Luttie et son obsession pour la nage quand elle était plus petite.
Mon expédition s’accompagne de tout un rituel qui, à lui seul, est déjà un voyage. J’adore rentrer, rincer ma combinaison dans la douche et la suspendre au-dessus du caniveau de la courette. La chaleur revient en moi, lentement. La fatigue laisse place à une paix que je déplace à Lighthouse où elle se marie si bien avec l’ambiance feutrée. Je discute un peu avec Jacasse et Mina. La première m’indiffère, la seconde me fascine. Je me love dans un des fauteuils, près de la cheminée. Je me crois à nouveau assise au bord de notre piscine. Je ressuscite ces heures de félicité.
Je ne repars chez moi qu’à la fermeture. Pour l’heure, en dépit de l’insistance de Mina et des grognements désapprobateurs de l’Ours-Rodolphe, je déserte le cinéma. Je prépare mon repas. Je mets un peu de musique pour donner une autre tonalité à la table en formica. Malgré la fraîcheur de plus en plus présente, je fais un dernier tour sur ma terrasse de poche. J’y contemple les traînées d’une journée qui valait la peine d’être vécue.

* *
Mardi 1er octobre
À Lighthouse, William-Xavier Mizen n’est qu’un spectre. Ses romans ne font même pas partie des fonds de la bibliothèque. Stéphanie-Jacasse me confirme qu’il est à l’origine du projet et qu’il y consacre une fortune. Elle me raconte que, de temps à autre, quelques fans, parmi les rares à connaître le lien entre leur auteur fétiche et ce lieu, pointent le bout de leur nez. Ils posent des questions, se prennent en photo devant le manoir et disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus.
Elle-même ne l’a jamais vu, du moins en tant que tel, parce qu’il pourrait bien se cacher sous une fausse identité et personne n’en saurait rien. Elle baisse la voix, comme si des oreilles mal intentionnées pouvaient nous entendre alors que nous sommes seules dans la grande salle. Puis elle se redresse sur sa chaise, écarquille les yeux et pince les lèvres, ce qui donne l’impression qu’elle se retient d’éclater de rire et ruine ses effets.
J’ai entendu parler de lui, comme à peu près tout le monde, quand A’Land, dès sa sortie, est devenu un phénomène de société. Malgré son succès époustouflant, le personnage est très secret. Aucune photo, aucune interview, des rumeurs en pagaille auxquelles il ne répond jamais. On dit tout et n’importe quoi. Qu’il vit dans un manoir caché au fin fond de la campagne galloise, à moins que ce ne soit dans une modeste ferme irlandaise, entouré d’animaux. Qu’il a fondé une secte de survivalistes dans un trou des Pyrénées ou sur une île de la Baltique. Qu’il est interné dans un hôpital psychiatrique de Northampton, rendu fou par le succès et les millions. Qu’il est incapable d’écrire le moindre mot depuis qu’il a mis le point final au quatrième et ultime tome d’A’Land. Qu’il est mort avant même que son premier tome ne soit publié, en 2005. Qu’il purge une peine de perpétuité dans une prison de haute sécurité canadienne pour plusieurs assassinats. Qu’il est un ancien enfant tueur anglais bénéficiant d’une seconde vie. Qu’il agonise du sida dans une clinique toulousaine. Qu’il n’a jamais existé…
Si ça se trouve, il était assis dans la salle hier soir, pour la projection de Beauté volée, qui m’a valu d’être grondée par Heckel et Jeckel à cause du gros plan sur la culotte masquant à peine l’intimité de la jeune héroïne qu’un amoureux enhardi caresse du bout des doigts. Les horribles meubles du rez-de-chaussée, c’est lui. Les bouquins dégueulasses du lit alcôve, c’est lui. Il a conçu cet assemblage pour me tester. Je suis son cobaye.

Laurent avait intégré la communauté de ceux qui tentent de percer le mystère WXM. Sur Internet, les sites pullulent. On y affirme que ses livres recèlent des messages cachés, à l’image des initiales de son nom qui peuvent se lire à l’envers. Les théories sont toutes plus farfelues les unes que les autres. Certains y voient, dans le désordre, des références à la Shoah, une exaltation de l’anarchie, la révélation d’une présence extraterrestre, l’annonce d’une fin du monde dont la date est déjà connue, une chasse au trésor ou une manipulation créée de toutes pièces par des agents du Mossad… Ce qu’on retient en premier lieu, c’est que, dans ses romans, des fillettes sont enlevées par un monstre surgi de la montagne et que, dans un hameau isolé, d’autres meurent toutes l’année de leurs dix ans dans des conditions inexpliquées.
Mon mari s’est amusé de ces pseudo-explications. Il pensait que la fascination qu’exerçait A’Land venait d’autre chose, une chose qu’il était impossible d’expliquer. Quelques jours avant sa mort, il a eu le temps d’apprendre qu’après des années de refus, les droits d’A’Land avaient été vendus à Netflix en échange d’une somme indécente et le droit pour WXM de créer sa propre mini-série, à partir d’un scénario inédit et en jouissant d’une totale liberté pour le mettre en image.
Qui es-tu, William-Xavier Mizen ? Pourquoi te caches-tu ?
J’échafaude à mon tour des théories. Lizzie, Stéphanie, l’Ours-Rodolphe, Mina, Reagan, Heckel, Jeckel, Élise-la-Discrète, même le Nageur-de-l’Aurore. Sur chacun, je plaque l’identité de l’auteur mystère. Rien ne colle vraiment. Mais voilà comment naît l’idée de mon nouveau roman. Un artiste adulé qui vit en reclus ; une œuvre contenant les clés pour découvrir la vérité sur son compte, une vérité embarrassante qu’il n’assume pas ; une femme qui me ressemble un peu trop et qui fouine jusqu’à s’attirer des ennuis.
Si l’idée survit d’ici la fin de la semaine, je me lance.

* *
Samedi 5 octobre
Mon idée a survécu.
Elle a survécu au deuxième atelier d’écriture auquel Reagan n’a pas daigné participer, paraît-il à cause d’un empêchement de dernière minute. Nous nous sommes retrouvées entre filles, à quatre. Élise-la-Discrète ne s’est pas égayée pour autant. Toujours la même attitude contrite. Toujours une écriture vite expédiée et cette manière de s’envoler sitôt la séance achevée.
Elle a survécu à mes heures de nage. Jamais je n’ai pris autant de plaisir à pratiquer une activité physique, même si les aléas des marées m’obligent à adapter la gymnastique de mes journées. C’est d’ailleurs au-delà du physique. Il y a un aspect spirituel à se laisser chahuter par les vagues au moment où elles n’intéressent plus personne. Je reviens de chaque sortie enivrée, suspendue un long moment entre le ciel et la mer.
Elle a survécu aux doutes qui m’assaillent le soir alors que, emmitouflée jusqu’aux oreilles, je me pose sur ma terrasse et je survole les quelques toits qui me séparent de la mer.
Elle a survécu aux quelques questions que j’ai osé poser à Lizzie. Elle m’a répondu calmement, sans se départir de sa belle assurance et de son encore plus beau sourire. WXM ne vit pas à Trébeurden. Elle est incapable de dire où il se trouve. S’il a imaginé Lighthouse, il n’a jamais interféré dans les décisions concernant ses activités. Ce n’est pas la même chose pour la mini-série qu’il a conçue. Là, le moindre détail compte à ses yeux. L’écriture est en cours. J’ai même droit au titre de travail qu’elle me demande de ne pas dévoiler : Distancés.

* *
Mercredi 9 octobre
Ce matin, mes intentions d’écriture prennent une autre tournure. Le temps est pourri, un vent désagréable et de la pluie en rafales serrées. Assise à mon bureau, je coince. Il me faut inventer un autre WXM qui ne soit pas lui, qu’on ne reconnaîtra pas. Et je dois lui construire une œuvre puis des messages cachés dans celle-ci. Tant que je n’ai pas ces éléments, il m’est impossible de progresser dans le récit, c’est une évidence. Ce travail de préparation va être colossal. J’en suis découragée. Mauvaise matinée, au final.
Le vent se calme et il cesse de pleuvoir en début d’après-midi. J’ai besoin de prendre l’air, d’évacuer toute ma frustration. Aller nager m’apparaît comme la seule activité susceptible de m’apporter du réconfort. Il n’y a pas âme qui vive aux abords de ma plage. Compte tenu du froid, je me change dans ma voiture. La mer est un peu chamboulée mais rien de vraiment spectaculaire. Une fois que j’ai passé la barre, les vagues ne ressemblent plus qu’aux creux et aux bosses d’un grand édredon acceptant que je me roule dans ses plumes. Le gris habituel de l’eau a laissé place à un brun chaotique. Je nage sans appréhension, empruntant le même itinéraire que d’habitude, suffisamment écartée du rivage pour m’imaginer unique rescapée d’un naufrage. La forme et le moral reviennent dès les premières brasses. Je ne veux pas entendre l’alerte qu’est la pointe derrière ma cuisse, d’autant plus que le petit pic disparaît au bout d’une poignée de secondes. Hélas, au moment où je force davantage après le virage, une douleur violente m’arrête. Elle surgit, insupportable. Mon muscle se déchire dans le sens de la longueur. Le moindre mouvement devient un calvaire, me lacérant du creux du genou gauche jusqu’au milieu du dos. Y compris si je laisse ma jambe raide, me contentant de la force de mes bras. J’ai besoin de reprendre mon souffle, de m’agripper à quelque chose le temps pour mon corps de s’adapter. Sur ma droite, il y a une bouée jaune, une de celles que l’on arrime au large pour éloigner les bateaux des zones de baignade. Je parviens à la rejoindre en ayant si mal que des sueurs glacées me mordent la colonne vertébrale et que je vomis deux jets jaunâtres qui flottent un moment autour de moi. Je m’accroche au plastique jaune couvert de fientes. Le froid traverse ma combinaison tandis que la douleur, à peine calmée, n’attend qu’un geste de ma part pour m’écraser à nouveau. Je mesure la distance qui me sépare de la plage : une éternité. Le ciel noircit. La pluie ne tarde pas à refaire son apparition. Les vagues deviennent soudain moins accueillantes, plus courroucées. Dès que je tente de m’élancer à nouveau, je ne peux couvrir plus de deux mètres avant d’être obligée de faire demi-tour. Une lame est fichée dans mon muscle. Elle s’enfonce lentement. Elle scie les tissus. Elle vrille les nerfs. Elle attaque l’os de sa pointe, forant méthodiquement en s’enroulant sur elle-même.
Ce qui est fou, c’est que je n’ai pas peur. Mal oui, mais peur non. Il y a forcément un moyen pour que je regagne la plage. Il s’agit juste d’une péripétie. D’autant plus que je crois avoir trouvé comment me sortir de là. Au bord de l’eau, j’aperçois une silhouette recouverte d’une cape de pluie. Elle me regarde. Je lui fais signe pour la prévenir que quelque chose ne va pas, au cas où elle ne l’a pas encore pigé. Je joins la parole au geste. Ma voix est puissante. J’en suis même étonnée. D’abord, la silhouette ne bouge pas d’un pouce, les mains cachées et la capuche relevée. Je pense qu’elle ne veut pas me quitter des yeux, le temps que les sauveteurs qu’elle a appelés arrivent. Puis, après quelques minutes, elle me tourne le dos et remonte d’un pas tranquille vers le sentier côtier. Je la suis jusqu’à ce que les bordures de la lande la masquent. Je n’en crois pas mes yeux : elle m’a abandonnée à mon triste sort sans réagir. Elle réapparaît un peu plus loin sur la gauche, au hasard d’un promontoire. Elle s’arrête. Elle m’observe à nouveau un long moment. Je crie. Je gesticule autant que je suis apte à le faire. Elle ne bronche pas. S’il ne pleuvait pas, elle s’assiérait pour profiter du spectacle. Mes cris se transforment en hurlements de colère et en insultes. Alors, elle reprend sa promenade et disparaît pour de bon en direction de Trébeurden.
Ce n’est qu’à ce moment-là que la panique commence à me gagner. Personne ne viendra plus à cette heure-là, pas avec ce temps. Soit j’ignore la douleur et je me force à nager vers la rive, soit je reste accrochée à cette bouée jusqu’à ce que le froid ou la fatigue m’oblige à lâcher et à me noyer. Des images cauchemardesques naissent alors. Moi, en train de couler, l’eau s’infiltrant partout, m’empêchant de respirer. Jamais je n’ai autant tenu à la vie qu’à cet instant.
Il doit rester encore une heure de marée montante. Elle est ma meilleure alliée. Je m’allonge sur le dos, tête vers la plage. Je me laisse flotter en espérant que le courant me rapprochera du bord. Sans à-coups, je rame avec mes bras, laissant mes jambes aussi mortes que cela est possible. L’ondulation de l’eau n’a de cesse de raviver la douleur. Chaque vague est un supplice, me poussant à crier et à pleurer dès qu’elle s’empare de mon corps inerte pour le balancer dans tous les sens. Ensuite, quand c’est au-delà du supportable, je deviens enragée. Puisqu’il s’agit d’un combat, d’une lutte à mort, puisque la mer ne veut pas m’épargner, je l’affronte. Je tire davantage sur mes bras, je n’hésite plus à remuer ma jambe intacte. Les larmes achèvent de brouiller ma vue. Je suspecte la nuit d’être tombée en avance. Ou bien j’ai perdu la notion du temps et je suis prisonnière des flots depuis plus longtemps que je ne le pense.
Flottant sur le dos, gémissant comme une mourante, je sens que mes pensées ne s’envolent pas, chevillées à l’instant présent. La seule chose sur laquelle je m’autorise à cogiter est ma survie, le dépassement de mes limites physiques pour obtenir gain de cause. Les rouleaux tentent de m’achever tout en avouant que je touche au but. Ils me coulent, me plaquent contre le fond, essaient de me maintenir sous l’eau et arrachent davantage mes chairs. Je me découvre une force insoupçonnée quand je leur résiste et que je les utilise pour prendre un ultime élan.
Je glisse hors des vagues, sur les fesses pour éviter que mes palmes n’accrochent le sol. Je m’effondre dès que je sens que la mer ne peut plus me happer. La pluie sur mon visage lave le sel et mes larmes. Je ris avec elle. Je rugis ma victoire comme un boxeur amoché. Puis le froid me contraint à regagner ma voiture, à cloche-pied. Je conduis au ralenti jusque chez moi, la jambe gauche tendue, la droite jouant de toutes les pédales.
Je retire ma combinaison, affalée dans la cour. Je reste près d’une demi-heure sous la douche. J’avale un énorme bol de chocolat chaud avant d’affronter les escaliers, une poche de glace collée à ma cuisse blessée. Je me fourre dans le lit et, après un long moment à regarder le grain battre les vitres, j’attrape mon cahier.
Tandis que j’écris, la silhouette à la cape devient floue. Je ne sais plus si elle était réellement là ou si je l’ai inventée. Dans tous les cas, en apparaissant au moment où je me pose de plus en plus de questions, elle est WXM. Et elle donne un sens à mon futur roman.

* *
Vendredi 11 octobre
Mina se révèle petit à petit. Malgré son allure frêle et son caractère réservé, j’ai appris qu’elle a pratiqué la danse classique et le karaté à haute dose. Si son corps ne l’avait pas trahie, elle serait allée « très haut » à en croire Jacasse. De cette époque pas si lointaine, elle conserve des connaissances en blessures diverses et variées. Elle ausculte ma cuisse. Son diagnostic tombe : déchirure musculaire. Je dois me passer de nage durant de nombreuses semaines. Au pire moment pour moi alors que je me torture devant mes pages blanches.
Je n’ai donné aucun détail sur ma mésaventure, ni à Mina, ni aux autres. Pour autant, je ne me méfie pas d’eux. Je ne parviens pas à les imaginer au bord de la plage à savourer ma noyade annoncée. Même pas Reagan qui a fait son grand retour hier soir, toujours aussi peu aimable. Pour être honnête, quand je me force à donner un visage à ma silhouette malveillante, j’y vois celui de Caroline, de son idiot de mari ou, pire encore, celui de Luttie. Des trois personnes qui auraient de quoi m’en vouloir à mort, c’est elle qui l’emporte haut la main quand je me laisse aller à la paranoïa.
Alors, afin de combattre ces atroces pensées, je mets tout sur le dos du Nageur-de-l’Aurore. Malgré mes difficultés pour conduire, je me rends à la plage aux premières lueurs du jour. Il est déjà dans l’eau, à multiplier les allers-retours. Je l’observe depuis le parking. Puis, avant qu’il ait terminé, je décide de descendre et de me planter dans le sable. Il sort à quelques mètres de moi, se contentant de me saluer d’un hochement de tête. Ma présence n’a pas l’air de le surprendre. Je connais l’importance des rituels, alors je lui laisse le sien sans l’interrompre. Je ne l’accoste qu’au bout de longues minutes.
Moi : J’ai réfléchi une partie de la nuit aux raisons qui vous ont conduit à ne pas me venir en aide, l’autre jour.
Il me dévisage avec des yeux de merlan frit.
Moi, sans montrer que je perds déjà pied : J’hésite entre une sorte de test, pour savoir si je suis digne de nager dans votre mer, ou un jeu sadique, pour savoir si je suis capable de « trouver mes limites, les dépasser et en revenir ».
Il me sourit. Comme on le ferait devant une folle pour ne pas qu’elle se sente trop anormale.
Moi : C’est une réplique d’A’Land.
Lui, hochant la tête et reprenant son rhabillage comme si de rien n’était : Qu’est-ce que vous vous êtes fait ?
Moi : Déchirure. À l’arrière de la cuisse.
Lui : Vous avez trop forcé. Avec le froid et le manque d’hydratation, ça ne pardonne pas. J’y ai laissé mes mollets à plusieurs reprises avant de comprendre la leçon.
Moi, glaciale : Vous ne répondez pas à mon hésitation.
Lui, très calme, méthodique dans ses gestes : Vous ne risquiez pas grand-chose, sinon de vivre une expérience sur laquelle vous pourrez écrire. C’est important d’écrire sur ce qu’on connaît.
Moi, pas si cinglée finalement : Parce que la forêt hantée et l’attaque des loups dans vos livres, vous les avez vécues peut-être ?
Lui, souriant à nouveau : Le viol collectif dans Décembre ou les meurtres dans Sang-Chaud, rassurez-moi, ce n’est pas vous ?
Moi, bonne joueuse : Non…
Lui : Vous m’en voyez soulagé. Il n’empêche que ce sont deux très bons romans. Parce qu’ils viennent du ventre. Ça se sent.
Moi : Il ne me reste donc plus qu’à écrire sur un homme qui laisse une femme se noyer sous ses yeux.
Lui, enfin rhabillé : Voilà un très bon début, si vous voulez mon avis. C’est quoi le thème de votre nouveau projet ?
Moi, insolente au possible : Vous.
Lui, souriant de plus belle : Sacré chantier !
Moi : Qui en est au point mort, malheureusement.
Lui : Ça va venir, Charlotte. Soyez patiente.
Moi, pressée de changer de sujet : Les gens de Lighthouse savent que vous êtes ici ?
Lui, sans hésiter : Non. À l’exception de miss Blakeney.
Moi, déçue qu’elle m’ait menti : Lizzie est au courant ?
Lui : Il vaudrait mieux. Nous sommes mariés.
Moi, la cruche, le bec cloué.
Lui : Je vous invite à déjeuner ce midi, Charlotte. Feu de cheminée, premières huîtres plates de la saison et daurade au four. Ça vous va ?
Moi, retrouvant un semblant de contenance : Comment dois-je vous appeler ? William ? William-Xavier?
Lui, fourrageant ses poches à la recherche de ses clés de voiture, une vieille camionnette transformée en pick-up : On se gèle ici. Je vous propose qu’on lève le camp.
Moi, le laissant s’éloigner de quelques pas : J’aurais pu mourir, l’autre jour. Vous vous en rendez compte?
Lui, s’arrêtant de marcher : J’ai pris le risque.
Moi, bravache, pour ne pas lui laisser le dernier mot : Vous savez que je pourrais tout balancer. Annoncer sur les forums que vous habitez à Trébeurden ; que vous êtes en couple avec Lizzie Blakeney; que tous les matins vous nagez le long de la plage de Goas Lagorn ?
Lui, encore un peu plus loin : Je prends le risque.

En vérité, je ne quitte pas ma maisonnette et je ne conduis pas jusqu’à la plage. En revanche, je transforme mon premier chapitre.
Et je suis bien invitée à déjeuner. Je téléphone à Lizzie. Je lui explique que j’ai une idée de roman mais que j’ai besoin de son aval. Elle me propose de venir chez elle pour que nous en parlions.
Elle habite dans le quartier chic de Lan Kerellec. Sa maison est l’une des plus discrètes. Elle domine la mer et tous les îlots dispersés au large où je rêve d’aller jouer le Robinson d’un jour. Elle est lumineuse, à l’image de sa propriétaire, qui m’accueille en amie.
Notre conversation s’arrime à mes livres. Lizzie a une préférence pour Décembre, à cause de l’endroit où ça se passe et de son côté nostalgique, avec les nombreux passages sur l’enfance des protagonistes. Cependant, elle est d’accord pour trouver Sang-Chaud plus abouti, plus intense également. Elle s’intéresse à mes sources d’inspiration. Je mets du temps à fournir une réponse intelligible parce que je n’ai jamais su parler de ce que j’ai écrit.
J’ignore d’où m’est venu Décembre. Un adolescent, seul survivant d’un accident de la route, est confié à sa grand-mère qui tient une épicerie dans un petit village de montagne. Il y rencontre Sveg et vit avec elle ses premiers émois, avant qu’elle ne disparaisse du jour au lendemain. Des années plus tard, après le décès de sa grand-mère, il revient s’installer dans le village et retrouve Sveg, également de retour. Il croit pouvoir reprendre le cours de sa vie là où il s’était interrompu, mais les choses sont plus compliquées. Surtout quand il apprend que son amie a quitté la région après avoir été victime d’un viol. Viol qu’il entend bien venger.
Sang-Chaud, en revanche, s’inspire largement d’une famille qui a vécu près de chez nous quand j’étais enfant. Le mari incapable de maîtriser ses nerfs avec qui que ce soit, la femme qui le trompe ouvertement, leur fille, d’une beauté saisissante, qui reproduit le schéma en se mettant en couple avec un taré. En revanche, j’ai inventé le voisin amoureux d’elle, qui est témoin de toute cette violence qu’il ne peut empêcher, jusqu’à devenir violent lui-même quand il s’agit d’offrir une chance à sa dulcinée.
— Le voisin en question, c’est vous, n’est-ce pas ? me demande Lizzie le plus sérieusement du monde.
Je rougis. Et je ne peux que l’admettre, gênée qu’elle m’ait percée à jour.
— Et cette famille, qu’est-elle devenue en réalité ?
Je n’en sais rien. Ils ont quitté notre quartier quand je suis entrée au lycée et, pour beaucoup de monde, leur départ a été un soulagement.
En maîtresse de maison, Lizzie ne perd rien de son élégance ni de son aisance. Je lui dis que sa demeure est très belle. Qu’on s’y sent bien.
— Je ne sais pas si je l’ai choisie ou si c’est elle qui m’a choisie. Un peu des deux, sans doute. Celle que vous habitez à Limoges vous plaît-elle ?
Je n’hésite pas le moins du monde pour répondre que non, et que le décès de mon mari n’y est pour rien, parce que je ne l’ai jamais aimée. Je me rattrape en précisant que je parle de la maison.
Nous évoquons le sens de nos prénoms respectifs. Elle ignore pourquoi ses parents l’ont appelée Lizzie. Les miens m’ont raconté que Charlotte vient de la jeune et intrépide héroïne du film L’Ombre d’un doute. J’ai du mal à les croire. Parce que dès que je veux me montrer intrépide, ils tentent de me freiner.
— Ils doivent être catastrophés de votre décision de tout envoyer balader.
Ils le sont. Maman me téléphone quasiment tous les jours. Une fois sur deux, je ne décroche pas. Dès qu’on se parle, j’ai l’impression d’être atteinte d’une maladie incurable. Quant à Papa, ses silences sont pires encore.
Il me faut en passer par tous ces sujets avant d’oser lui expliquer ce que je veux mettre dans mon roman. Elle m’écoute. Elle n’a pas l’air d’être surprise de mes intentions. Comme si elle les avait devinées depuis longtemps.
Je me risque alors à lui raconter mon accident de baignade et la silhouette encapuchonnée de la plage.
— Je n’imagine pas une seule seconde que quelqu’un ait pu vous abandonner dans une telle situation. On ne vous aura pas vue. Ou on aura mal interprété ce qui se passait.
Son ton se durcit, ses yeux se couvrent. Je rapetisse sur ma chaise.
— Vous vous soignez correctement au moins ?
— J’applique à la lettre les prescriptions de Mina.
— Ah, Mina… Voilà un personnage de roman. Elle est captivante, cette jeune femme. À sa façon d’avancer dans la vie sur la pointe des pieds, il y a tant de choses que l’on devine… J’ai toujours un faible pour les discrets. Ce sont de vrais héros.
Elle me regarde fixement. Son sourire s’est envolé à son tour derrière les mêmes nuages. J’ai la désagréable sensation qu’elle fouille en moi. Je sursaute quand elle parle à nouveau.
— M. Mizen n’est pour rien dans votre mésaventure, Charlotte. Je ne vous ai pas menti en vous disant que cela fait longtemps qu’il ne vient plus ici. Et croyez-moi, rien ne le poussera à faire du mal à qui que ce soit, y compris si ses secrets les plus compromettants étaient divulgués.
Je suis ridicule. Je voudrais m’enfermer dans une pièce aveugle et me mettre des baffes à en avoir mal aux mains. Je défends ce qu’il reste à défendre.
— Il s’agirait d’une vraie fiction. Je n’ai pas l’intention de dévoiler quoi que ce soit de compromettant.
— Pourtant, c’est ce que je vous demande de faire. J’accepte de soutenir votre idée à condition que vous y alliez franchement. N’inventez pas d’avatar à William-Xavier. Mettez les pieds dans le plat. Le moment est venu. C’est à vous de le faire sortir de l’ombre.
Je n’ai pas la lucidité de comprendre. Je me contente de hocher la tête comme une imbécile.
— Nous n’avons pas besoin d’une journaliste ou d’une avocate, mais d’une écrivaine capable d’interpréter les choses et de combler les vides à sa convenance.
— Besoin ?
Lizzie retrouve son sourire. La lumière revient.
— Disons que cela fait quelques années que lui et moi, nous vous attendions. Son vrai nom est Romain Bancilhon. Il est né à Marican et, à la mort de son père, il a choisi de revenir dans cette ville, pour son plus grand malheur. C’est comme dans Décembre : les retours sur les lieux de l’enfance sont rarement de bonnes idées. Je crains que le secret ne tienne plus très longtemps. L’étau se resserre un peu plus chaque jour. Nous pouvons faire coup double : vous écrivez votre roman et vous nous aidez à couper l’herbe sous le pied de ceux qui veulent nous faire du tort. Le tout avant la sortie de Distancés.
— Un malheur de quel type ?
— Une petite fille de son quartier a disparu. Il a été suspecté. Il se pourrait bien qu’il le soit encore. – Elle devine ce que je pense. – Exactement comme ce qu’il décrit dans ses romans… S’il y a des énigmes cachées dans A’Land, il n’y a pas besoin d’aller les chercher bien loin.
— Tout un tas de gens seraient prêts à se damner pour obtenir ces informations. Pourquoi me faire confiance ?
Elle s’accorde un court instant de silence.
— Je prends le risque…

1
Mon temps
— Il faut vous préparer au pire, monsieur Bancilhon.
La voix de l’infirmière se veut aimable. Mais, au téléphone, elle ne parvient qu’à sonner froide et mécanique, trop bien huilée pour être sincère.
Le père de Romain a été transporté aux urgences. La femme qui vient faire son ménage l’a trouvé inanimé. Il est plongé dans un coma dépassé. La gravité de son attaque cérébrale ne laisse guère d’espoir. Il ne se réveillera pas.
Romain ne l’a pas revu depuis au moins six mois. Il ne revient plus à Marican. Et comme son père n’a jamais eu envie de venir chez lui, l’affaire est entendue depuis longtemps. Ils se sont croisés à mi-chemin de leurs vies respectives, en coup de vent, le temps d’un café ou, plus rarement, d’un déjeuner. Ils étaient alors aussi embarrassés l’un que l’autre, pressés de repartir chacun de son côté.
Il l’a appelé quinze jours plus tôt, le jour de l’anniversaire de Julien. Il savait que c’était important pour lui. De sa voix lasse, son père l’a remercié. Romain a fait semblant de le croire réellement touché par son appel. Lui a fait semblant de croire que ce dernier n’était pas qu’un simple devoir à accomplir.
Dans une lettre, certifiée par son médecin traitant, il refusait tout acharnement thérapeutique ou toute tentative désespérée de réanimation. Son fils en ignorait l’existence. Comme il ignorait tout des alertes qui l’avaient poussé à la rédiger. Il ne l’a pas avoué à l’infirmière. Il s’est contenté de donner son aval pour que ses volontés soient respectées.
— Dans ce cas, nous allons le laisser partir.

Romain abhorre cette expression pour parler de la mort. Elle l’irrite au plus haut point tant elle est empreinte d’hypocrisie. On ne part pas. On s’arrête. On en a fini. C’est tout sauf un départ. Partir ressemble à tout autre chose. Dans sa famille, ils sont tous partis. Cela fait de lui un spécialiste du sujet.
Julien, son frère aîné, a disparu en février 1980, l’année de ses vingt ans. Il a soigneusement rangé son studio d’étudiant, laissé ses clés et ses papiers en évidence sur la table, a emporté quelques vêtements dans son sac à dos, une somme conséquente en liquide et n’a plus jamais donné signe de vie.
Leur père en a été dévoré par la culpabilité. Julien et lui ne s’entendaient pas bien. Les derniers temps, leur relation s’était infectée. Ils ne pouvaient se trouver en présence l’un de l’autre sans que ça dégénère. Du coup, il s’est lancé à corps perdu à sa recherche, remuant ciel et terre pour le retrouver. Et, dans son cas, il ne s’agissait pas juste d’une expression. Seulement le retrouver et non le ramener à la maison, il l’a rappelé sans cesse. Il y a consacré les vingt-deux dernières années de son existence, au mépris de tout le reste.
Leurs parents ont divorcé en 1984, quelques semaines après que Romain a obtenu son bac. Ils n’avaient plus rien d’un couple depuis longtemps. Après la disparition de leur fils, leur mère a d’abord fait ce qu’elle savait faire le mieux : s’effondrer. Puis, comme à son habitude, elle s’est relevée d’un coup. Elle n’a jamais cherché Julien. À ses yeux, il était perdu. Définitivement perdu. Après avoir tant et tant de fois menacé de tout abandonner, elle est passée à l’acte. Elle a quitté son mari pour un autre homme. Ensemble, ils ont déménagé en Bretagne, à l’autre bout du pays. Selon ses dires, elle y a trouvé un équilibre, une spiritualité, une paix qui, jusque-là, lui avaient fait défaut. Romain n’a jamais su si elle disait vrai. Il ne pouvait pas s’empêcher de se méfier d’elle, notamment à cause de son habitude de ne jamais reconnaître ses torts et de refuser de s’excuser. Ce qui est certain en revanche, c’est que la vie d’avant est devenue totalement étrangère à sa mère.
Lui a quitté Marican pour sa première rentrée universitaire. Il a pensé ne jamais pouvoir surmonter une telle épreuve. Il a compris ce que signifiait être déraciné. Il en a pleuré jusqu’à épuisement, les jours et les nuits qui ont précédé son départ puis dans le train qui l’a emmené à Paris et enfin dans sa minuscule chambre de la cité universitaire de Versailles. Or, dès le lendemain, c’était fini, il ne pleurait plus. L’attachement viscéral qui le reliait à leur maison, à leur quartier, à leur montagne, cet attachement que la disparition de Julien n’était pas parvenue à flétrir n’existait plus. Il était mort dans la nuit. Il s’est alors senti libre. Les barrières se sont refermées dans son dos, lui interdisant tout retour en arrière, mais cela lui convenait ainsi.

Romain promet à l’infirmière de faire le plus vite possible. Il quitte Orléans et couvre les huit cents kilomètres dans l’après-midi, pour se présenter au service de réanimation de l’hôpital de Marican à la nuit tombée. On le conduit au chevet de son père. Celui-ci est allongé à l’intérieur d’un box vitré, si étroit qu’on ne peut même pas poser une chaise entre le lit et la cloison. Il prend d’abord le bruit rauque qui emplit l’espace pour celui d’un radiateur détraqué ou d’une de ces machines abominables qui hantent de tels endroits. Avant de prendre conscience qu’il provient de la gorge du mourant.
Ce n’est qu’ici, avec cet atroce ronflement dans les oreilles, qu’il ressent quelque chose. Depuis le coup de fil de l’infirmière, il n’y a rien eu, même pas pour s’en foutre. Maintenant, il y a l’effroi. Et, rapidement après l’effroi, il y a le chagrin.
Son père ressemble encore à son père, le visage peut-être un peu plus creusé. Il ne s’approche pas. Il ne lui dit rien. Il ne prend pas sa longue main sèche dans la sienne. Il ne dépose aucun baiser sur son front. Il se contente d’être ici, à le regarder mourir après qu’on l’a débranché.
Il cesse de vivre à 2 h 15. Le médecin de garde annonce l’heure à haute voix. On demande si la dépouille doit être ramenée chez elle ou si elle reste à la morgue. Romain n’hésite pas une seconde : son père doit rentrer à la maison. Le délai pour la levée du corps étant de trois heures, il part devant après avoir signé les papiers. Il traverse la ville au milieu de la nuit. Parvenu à l’entrée du Clos-Margot, il ralentit, de crainte que le lotissement ne lui refuse le passage. Il y pénètre comme on pénètre dans une place forte, profitant d’une brèche dans la muraille et d’un relâchement de la surveillance au bénéfice de l’heure tardive.
Il se gare en face de ce qui avait été chez eux, au numéro 4 de la rue Pierre-Pousset. Au moment du divorce, son père s’est battu pour ne pas vendre cette maison. Après avoir obtenu gain de cause, il lui a confié un jeu de clés, lui affirmant qu’il serait toujours chez lui. Il se trompait. Chez lui, Romain n’y était plus. Les clés n’ont jamais quitté le fond des boîtes à gants de ses voitures successives. Il va les utiliser pour la première fois.
Ces lieux l’ont fait. Adolescent, ils étaient comme un point de ralliement éternel, l’endroit où retrouver Julien quand il serait décidé à réapparaître. Mais aussi celui à regagner, à la fin de sa route. Depuis, cette idée s’est effacée et rien ne l’a fait renaître. Ses rares retours ont toujours été douloureux. Le quartier était différent. Il ne l’aimait plus. La rivière était encore plus grise, plus sale et plus coléreuse que dans ses souvenirs. La Tourbière n’était plus qu’une friche malodorante, minée de merdes de chiens et infestée de moustiques. La montagne noircissait. La maison était plus petite, recroquevillée, blafarde, ployant sous les années qu’elle ne portait pas bien.
Son père n’y a pas fait de travaux, si ce n’est le strict nécessaire. L’intérieur est devenu austère. Les meubles Louis XV dont sa mère raffolait ont été remplacés par d’autres, plus fonctionnels, plus froids, plus anguleux et surtout moins nombreux. Les cadres, les bibelots et les rideaux ont été retirés. Leurs ombres restent imprimées sur les murs. De son ancienne chambre ne subsistent qu’une pièce repeinte en blanc, une cantine métallique posée dans un coin, renfermant quelques affaires qu’il a abandonnées, et son ancien lit, matelas replié sur lui-même et calé par une chaise renversée. Celle de Julien, également repeinte, est en revanche vide. Leur père ne l’a pas transformée en mausolée. Il se doutait que, le jour où il retrouverait son aîné, les choses ne recommenceraient pas là où elles s’étaient interrompues, et qu’entretenir ce qui n’était plus ne servait à rien, sinon à souffrir.
Il n’a pas conservé cette maison trop grande pour lui par esprit de revanche ou par sentimentalisme. Lors d’une de leurs rares conversations, il a avoué à Romain avoir su très tôt que c’était ici qu’il voulait mourir. Son fils était pourtant persuadé qu’il n’avait jamais cherché qu’à la fuir. D’abord happé par son travail, puis par son enquête. Il ignorait qu’il puisse y être attaché à ce point. Néanmoins, il a compris ce qu’il voulait dire. Et il l’a envié d’avoir trouvé l’endroit d’où ne jamais partir. Tout en lui reprochant de ne pas le lui avoir confié plus tôt.
Romain n’a jamais eu à s’occuper d’un mort. Il ne sait pas ce qu’il est censé faire, s’il doit préparer sa chambre, ses vêtements… Il se contente d’ouvrir les volets et d’allumer partout, … »

Extrait
« Je confesse une vilaine habitude: j’espionne. Depuis que j’ai fait le tour des maisons à la recherche de WXM, j’y reviens. Au début, c’était pour confondre leurs habitants. Je n’ai rien pu saisir. Sinon que Madeleine vit dans une forteresse donnant sur la baie Sainte-Anne à Trégastel ; qu’Élise-la-Discrète vit au rez-de-chaussée d’un petit immeuble aux environs du stade, qu’elle allume la télé dès qu’elle rentre chez elle, ferme son volet roulant avant la tombée du jour et ne semble ressortir que pour venir à l’atelier du jeudi soir ; que Mina a pour demeure le ventre d’un ancien bateau de pêche et qu’elle doit retourner à la capitainerie du port dès qu’elle a besoin de se doucher ou d’aller aux toilettes ; que l’Ours-Rodolphe a retapé une minuscule maison sur l’Île-Grande et qu’il flaire vite les intrus parce qu’il est sorti sur le pas de sa porte le matin où je me suis aventurée chez lui et qu’il a grogné: «Qui est là?» d’un ton qui m’a tout simplement donné envie de fuir à jamais ; qu’Heckel et Jeckel sont aux petits soins pour leur jardin, pour leurs murs, pour tout ce qui est chez elles, livrant une guerre sans merci au moindre détail qui cloche ; que, pour rien au monde, je ne vivrais à nouveau dans un lotissement et dans une maison comme ceux de Jacasse.
Mais j’en reviens sans cesse aux maisons de Lizzie et de Reagan. Comme je sors marcher le matin de très bonne heure puis tard le soir, je les place volontiers sur mes itinéraires. Pas tous les jours, mais souvent. Je tiens mon excuse. Je fais une halte de quelques minutes. Il arrive que ça s’éternise davantage.
À Lan Kerellec, j’aime la lumière. Naturelle ou électrique, elle est toujours présente. Je ne me suis pas trompée sur le feu de cheminée, le plaid et les livres sur le canapé. Un peu plus sur le vin et les sorties régulières sur la terrasse. Lizzie chez elle, c’est une vraie chorégraphie faite de lenteurs et d’accélérations, des gestes amples, posés, assurés. » p. 105-106

À propos de l’auteur
CARAYON_Christian_DRChristian Carayon © Photo DR

Christian Carayon est un auteur français, originaire du Sud-Ouest; agrégé d’histoire, il enseigne en lycée depuis plus de vingt ans. Son premier roman, Le Diable sur les épaules, a été finaliste du prix Ça m’intéresse Histoire. Il a ensuite signé chez Fleuve noir Les Naufragés hurleurs (2014), Un souffle, une ombre (2016) et Torrents (2018). Les Saisons d’après est son cinquième roman. (Source: HC Éditions)

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Aulus

COSSON_Aulus Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
Sur les pas de son père qui a racheté un vieil hôtel dans une station thermale pyrénéenne sur le déclin, la narratrice raconte le son quotidien à Aulus. A travers les descriptions de ses randonnées, les habitants qu’elle croise et les souvenirs qu’elle fait revivre, on voit se dessiner un portrait sensible du lieu.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Retour à Aulus

Une jeune fille vient régulièrement séjourner dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté sur un coup de tête. Pour son premier roman, Zoé Cosson a choisi de retracer l’histoire et la géographie d’Aulus, village des Pyrénées.

Ce court roman est d’abord un livre de géographie. De géographie physique d’abord. Qui raconte un paysage, un village des Pyrénées, son environnement, son histoire, ses habitants. De géographie intime ensuite. De l’attachement à cet endroit, du lien au père, des émotions qui s’emparent de la narratrice. Dans ses pas on découvre Aulus-les-Bains, station thermale qui a connu son heure de gloire et qui, à l’image du Grand Hôtel de Paris, racheté par son père, est désormais sur le déclin. Les habitants, une centaine, sont authentiques. «Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux. Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés.»
Un microcosme qui nous est présenté avec la patience d’un entomologiste qui observe à travers plusieurs focales son petit monde, à la fois étonné et fasciné.
À l’aide des cartes postales anciennes décrites en début de chapitre, on prend la mesure du temps qui s’est écoulé, des changements de mode de vie. Si on peut imaginer que l’ours faisait déjà parler de lui dans les conversations de l’époque, ce sont désormais l’exode rural, la fin des petits commerces – il ne reste guère comme boucherie et une épicerie – l’environnement au tour de la question de la centrale hydroélectrique et les élections à venir qui rythment les conversations. Des échanges que l’hôtelier prend plaisir à initier et à entretenir, sorte de chef d’orchestre du Titanic.
Zoé Cosson défend et illustre à sa manière une thèse établie au XVIIIe siècle par
Charles Victor de Bonstetten, un Suisse auteur de L’homme du Midi et l’homme du Nord, ou L’influence du climat. Entre Rousseau et Madame de Staël, il tente de définir les typologies des européens et constate combien le climat – notamment la montagne – façonne les caractères. Ici, les gens ne ressemblent pas à ceux de la ville. «Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux». C’est ce que la romancière appelle «l’attachement paysager» et qu’elle nous livre à la manière d’un diamant qu’elle polit soigneusement pour en faire briller toutes les facettes.

Aulus
Zoé Cosson
Éditions l’arbalète Gallimard
Premier roman
107 p., 12,90 €
EAN 9782072958397
Paru le 00/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Aulis dans les Pyrénées

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des réminiscences jusqu’au début du siècle passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aulus est une station thermale des Pyrénées construite à la Belle Époque, qui ne compte plus, aujourd’hui, qu’une centaine d’habitants. Depuis son enfance, la narratrice y vient chaque année. Elle réside dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté un jour aux enchères, point de départ de ses randonnées. Dans le village et sur les chemins, la narratrice écoute, regarde et recueille habitudes et histoires des Aulusiens: la météo, l’ours, la centrale plantée sur une rivière, les élections… Elle en fait un récit, celui d’un écosystème fragile, où hommes et nature cohabitent comme ils peuvent. Où une ancienne mine pollue dangereusement la montagne. Où tout menace de se défaire, malgré la force millénaire de la roche omniprésente. Un récit actuel, métaphore de notre époque, en perpétuelle rupture d’équilibre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
Benzinemag (Éric Médous)
Maze (Emma Poesy)
Petite République
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog lettres capitales (Dan Burcea)
Lintervalle, blog de Fabien Ribery


Lecture et mise en musique d’un extrait d’Aulus © Production Richard Turcey

Les premières pages du livre
Aulus tient et persiste dans un coin de ma tête. Ce village ramassé, esseulé au fond d’une vallée étroite que la déprise rurale et industrielle a progressivement usée, élimée, vidée, se borne à la montagne. Il s’y confronte, il s’y soumet. En raison de cette topographie spécifique, Aulus m’est toujours apparu comme un terminus géographique. On ne passe pas à Aulus, on s’y rend.
Mon père a acheté là-bas un ancien hôtel aux chambres vides, en train de dépérir au milieu des montagnes. L’hôtel est devenu son royaume, et le lieu à partir duquel je découvre les corps qui peuplent les rues du village.
À Aulus, je ne suis ni résidente ni étrangère : je suis la silhouette derrière mon père, et l’hôtel est ce lieu poreux d’où j’écris. Un pied dedans, un pied dehors. Je regarde le monde à travers lui, j’imagine à travers les on-dit, ce que j’attrape des habitants lorsqu’ils viennent partager quelques mots sur la centrale, l’ours, un voisin, la météo. À Aulus, j’écoute et je marche, réel et fiction s’entremêlent.
Aulus s’appréhende comme la montagne, comme un ensemble d’accidents, de pans qui se succèdent et se cachent les uns des autres. On ne peut pas saisir Aulus d’un seul regard, on le découvre dans l’effort de la marche, à l’échelle du corps, par bribes, et il faut ensuite recoller mentalement ces morceaux pour s’en fabriquer une image.
Ce livre est le portrait rapiécé de ce lieu sans contour, un espace fait de calques, une sorte de cartographie qui n’élucide rien. Ce n’est ni une histoire ni un bloc.

1
J’observe mon père. Sa tête droite, tenue, ses yeux posés sur l’horizon. Il fixe la ligne bleue qui barre le pare-brise, les Pyrénées devant. Il n’a qu’une main sur le volant et le camion file tout droit. On traverse une série de villages désolés, His, Caumont, Lorp-Sentaraille, abandonnés le long de la départementale. Les maisons sont flétries, fermées, les murs à peine debout. Elles me filent le bourdon ces maisons. Tout est d’hier, morose. Il n’y a pas de piétons, personne. On dépasse la cité de Saint-Lizier, l’eau stagnante des barrages de Saint-Girons, et déjà l’usine Job de papier à cigarette diffuse son odeur âpre à l’intérieur du véhicule. Elle traîne un moment dans l’air, épaisse, envahit nos narines jusqu’à l’écœurement et pourtant je commence à sourire parce qu’à partir de là, vraiment, le paysage change et on s’enfonce dans le pays.
Le pays c’est la vallée du Garbet, une terre pleine de cailloux roulés d’où se lèvent des espèces fumantes. Les noisetiers prolifèrent, les troncs nus étouffent sous le lierre, les fougères agitent leurs longs bras souples. À présent la route se presse contre la rivière et, ensemble, elles glissent entre des collines d’un vert éclatant. Leurs croupes s’allongent, gonflent, se rapprochent. La radio ne capte plus et mes yeux restent collés à la vitre. L’espace mute, se vide, les maisons se dispersent, les monts s’élancent de plus en plus haut, se dressent, la roche perce leurs sommets et voilà les montagnes. Je n’en perçois pas le bout. Mon père s’agrippe au volant, l’estomac tourne, les roues chavirent à fond. Le camion force un passage dans le minéral jusqu’au moment où la roche s’ouvre et le regard s’élargit. Un plateau apparaît. Il n’est pas large mais des deux côtés les prairies huileuses absorbent et reflètent la lumière. Au fond, une couronne de pierres clôt l’horizon en arc de cercle. On se jette vers cette fin, ou ce commencement du monde, et enfin on lit le panneau : « Aulus-les-Bains, station thermale du cholestérol ».

Contrairement aux villages bâtis sur des hauteurs qui se montrent et surveillent de haut, celui-ci est engoncé dans un pli de terre, au plus près de l’eau. Ses habitants ne voient qu’un fil de ciel au-dessus de la ligne grise des crêtes. Les jours brefs et blancs de janvier, ils assistent au combat perdu du soleil qui ne perce pas, au blanc en ciment des éléments, à la résignation des arbres nus, des tombeaux de feuilles à leurs pieds. Au printemps, après la fonte des neiges, les torrents se remplissent. L’herbe se redresse, verdit. La montagne renaît. On déplace les bêtes. On défriche. On sème à partir de mai.
En août, le village est une fièvre, un bouquet. Une odeur d’herbe fraîche et coupée remue l’air, emplit les rues. Les géraniums débordent des pots. Tout frémit et ondule, tout se gonfle de rires et de joie, de lumière verte, luisante. Un soleil neuf et sauvage plaque des ombres nettes au sol et l’œil ébloui s’épuise à se recharger de troncs, d’eau, de fleurs et de bêtes. Les chiens dessinent en courant le contour des troupeaux, les trois restaurants affichent complet, l’épicerie de Marie bat son plein, les cyclistes pédalent, les randonneurs randonnent et on regarde Nicole, la nouvelle gérante du centre équestre, faire des tours de village suivie de familles sur poneys.
Le 3 août, pour la fête du village, on monte un stand de steak-frites-buvette ainsi qu’une guinguette. Un feu d’artifice éclate dans le ciel et les canards en plastique dévalent la rivière. On numérote leurs dos au feutre indélébile et le hasard de l’eau fait la course. Ils se prennent des rochers en pleine tête ou échouent, se retournent, et seuls quelques-uns parviennent indemnes au bas du village. On les suit d’en haut, derrière des murets en pierre. Car tout ici est en pierre. Les vieilles maisons sont en pierre, les granges sont en pierre, les murets qui délimitent chemins et terrasses aussi, et les arbres les plus coriaces prennent racine dans des quartiers de roche. La pierre bouche la vue, l’ennui, les trous. Elle bouche tout et, à partir d’une certaine altitude, elle recouvre tant que rien n’y pousse plus.

Personne ne dit « Aulus-les-Bains » en entier. On dit juste « Aulus ». « Aulus » tout court. Aulus est un village d’eaux niché à 750 mètres d’altitude. Il reçoit 700 curistes par an et s’étend sur 5 224 hectares, comprenant forêts, pâturages, névés, pics et cascades.
On s’y engage à travers une longue allée hérissée de platanes au garde-à-vous. Une entrée nette et saillante dans le paysage. Elle longe le camping, des grilles grandiloquentes, un manoir à gauche, la colonie de vacances rouge pétard à droite, des saules pleureurs inconsolables devant la cure vieillissante ; et, perpendiculaires à la route, trois petits ponts. Un en pierre, un en bois, un en béton.
Les visages se retournent au bruit du moteur. Mon père roule au pas. Il lève ses sourcils, agite sa main gauche, sourit largement. Quelquefois, il baisse la vitre et échange deux trois mots rapides. Au bout de l’allée, le camion débouche sur la place principale. Le tabac-presse-boulangerie de Fafa, l’épicerie de Marie, la médiathèque et, au centre, le rond-point neuf : une cascade en circuit fermé éclabousse de gros rochers de granit. Mon père bifurque à gauche dans la grand-rue, la carrèra, là où les maisons se serrent les unes contre les autres. Parfois, elles sont entrecoupées d’hôtels et de villas qui restent du temps où cette commune était une florissante station thermale. Je veux dire, du temps des calèches et du Grand Casino, des montreurs d’ours et des champs de seigle noir avec leurs étendues de fleurs blanches.
Mon père a acheté là, au bout de cette vallée sévère qu’on dit pauvre, un ancien hôtel délabré au prix d’un terrain agricole. Le Grand Hôtel de Paris. Une bâtisse de cent vingt-trois ans, toit crevé, parquet éventré, tuyauterie corrodée. Il a repéré l’annonce de nuit dans la vitrine illuminée d’une agence immobilière. « Bien placé en liquidation judiciaire destiné aux professionnels. » Il s’est présenté au nom de sa SCI plus ou moins fictive et parmi les trente acheteurs potentiels, on l’a choisi lui, arbitrairement. Il faut dire que mon père sait faire une première impression réussie malgré des habits désassortis. Il comprend et s’accommode de tout très vite, sait jauger, compter, inventer mille solutions à n’importe quel problème, et surtout, dérider les esprits. C’est qu’il consacre une grande partie de son temps à écouter la radio et une autre à élaborer ce qui surprendra ses interlocuteurs. Il ne se lasse pas de la capacité des mots à métamorphoser les traits d’un visage, les lèvres qui remuent, la langue qui tape contre le palais, et tout de suite après le sourire face à lui, le monde un peu plus léger.

2
La première fois, les visages ne se sont pas retournés. Il n’y a pas eu de gestes de la main, aucun sourire. Nous sommes passés inaperçus dans la rue, il était tôt, le camion de déménagement n’a pas fait mouche. L’hôtel, en revanche, une fois les volets ouverts, a vite attiré les regards indiscrets à travers les barreaux de la grille rouillée. Les corps ralentissaient, les têtes pivotaient et de grands yeux, avides de voir et de savoir, sont venus se jeter contre la façade décrépie. J’ai huit ans.
À l’intérieur, je découvre la pourriture. Celle qui lèche les murs et dévore les poutres du toit. Dans l’ancienne salle de bal, des gouttelettes perlent à la surface du dallage ocre. Le carrelage sue. L’eau remonte de la cave par flaques épaisses, des rivières dégoulinent le long du papier peint mais je m’en fiche. Je ne remarque ni les champignons qui ravagent les murs, ni les fissures menaçantes au-dessus de nos têtes. L’immensité me saisit. Les perspectives, les proportions. Les dizaines de portes alignées, rangées, numérotées. Dans mon imaginaire, les couloirs forment des rues, les chambres des microcosmes, et je suis l’archéologue d’un passé soufflé.
Pendant mes excursions dans les étages, mon père colmate les fuites. Il repositionne les seaux pour attraper les chutes d’eau, tapisse le sol de serviettes, de torchons. Affolé par l’hygromètre et ses 90 % d’humidité, il redouble d’efforts pour faire baisser ce chiffre obsédant. Dès qu’il peut, il installe des poêles à pétrole, des radiateurs à roulettes, de petits souffleurs. Il investit dans des déshumidificateurs à billes et finit par opter pour l’achat d’un climatiseur supplémentaire chaque année.
Lorsqu’il commence à faire courir l’électricité dans les murs, les plus réfractaires du village surveillent de loin. Ils misent sur la durée précédant la revente, ne saluent pas mon père ou seulement d’un signe de tête fébrile. Ils restent froids, distants comme des rocs. D’autres, au contraire, viennent proposer leur temps et leurs bras en échange de quelques sous. Paul et Jean font partie de ceux-là. Paul et ses yeux têtus, d’un bleu glacé ; Jean et ses spartiates en cuir, son rire espiègle, ses cheveux retenus en chignon par une pince en clair de lune. »

Extrait
« Du miel sort de leurs bouches et enrobe toute chose d’une substance gourmande. Ils ne ressemblent pas aux gens de la ville. Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas. Ils ont des dizaines de poches greffées au pantalon, à la silhouette, des semelles crantées, une voix qui s’affirme sans détours et roule, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux. Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux.
Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés. » p. 25

À propos de l’auteur

Zoé Cosson le 3 juin 2021
Zoé Cosson © Photo Francesca Mantovani

Zoé Cosson est née en 1995. Aulus est son premier roman. (Source: Éditions l’Arbalète Gallimard)

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On pourrait croire que ce sont des larmes

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En deux mots
Julien part à Argelès-sur-Mer 33 ans après avoir quitté la station balnéaire, à la recherche de sa mère Louise qui a disparu. À l’été 1986, ils avaient quitté le sud sans son père, parti sans laisser d’adresse. En la retrouvant, il va découvrir qu’elle a écrit le roman de sa vie, un écrit qu’elle entend confier à son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un homme en route vers son passé

Dans son nouveau roman, Éric Genetet confronte un fils à sa mère. 33 ans après avoir quitté Argelès-sur-Mer, traumatisé, il fait le chemin inverse pour tenter d’appréhender la vérité. Une quête riche en émotions.

Ce joli roman sur la marque indélébile que laisse un traumatisme d’enfance commence véritablement à l’été 1986, même si c’est 33 ans plus tard que Julien prend la route pour rejoindre au plus vite Argelès-sur-Mer où sa mère a choisi de s’installer. Une mère qui a disparu. Au volant de sa Mercedes rouge les souvenirs affluent. «Cette auto était le symbole des années heureuses. Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère.» C’était l’époque où ils formaient une famille, jusqu’à sa douzième année. Quand il s’amusait à creuser des trous dans le sable et à nager dans la Méditerranée. C’était le temps des vacances et de l’insouciance. Jusqu’à ce que son père prenne la poudre d’escampette pour disparaître à jamais. Il lui faudra dorénavant construire sa vie autour d’un grand vide. Très vite sa mère ne fait plus semblant d’espérer un retour qu’elle sait improbable et poursuit sa carrière d’actrice, délaissant son fils. «Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent.» Et quand elle est privée «de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre», elle tient le coup en tournant de publicités, en commentant des documentaires. Elle sera aussi standardiste dans une compagnie d’assurance et serveuse dans un bar de nuit, «en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.»
Pendant plus de trente ans, elle n’a rien dit à son fils qui est devenu «un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris, un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.» Qui marche vers sa mère. Car Louise, qui était revenue à Argelès «pour retrouver la boîte noire des vols de sa vie» veut lui confier le manuscrit qui raconte sa vie, leur vie. Mais Julien veut-il entendre ce qu’elle a à lui dire? Il ne semble pas encore prêt et reprend le volant vers Paris.
Éric Genetet dépeint avec beaucoup de pudeur et de sensibilité ce chemin qu’emprunte le fils vers sa mère, vers cette vérité qu’il redoute après avoir trop longtemps voulu entendre. Car il a compris que «quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer.» Mais il a aussi compris qu’il va lui falloir se confronter à son passé pour pouvoir espérer se construire un avenir. «Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes.»

Playlist


Con mil desengaños de Luz Casal rythme le roman

On pourrait croire que ce sont des larmes
Éric Genetet
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782350877877
Paru le 27/01/2022

Où?
à Argelès-sur-Mer dans les Pyrénées Orientales ainsi qu’à Paris et Lyon ainsi qu’à Grignan. On y évoque aussi de nombreux voyages à Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Venise, Vérone, Florence, Rome, Naples, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence ou encore au Maroc, du côté d’Essaouira et à Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait près de trente ans que Julien n’est pas retourné à Argelès-sur-Mer. C’est là-bas, sur la plage, que son innocence a volé en éclats. Là-bas que s’est installée sa mère, Louise, depuis plusieurs mois. Elle qui s’était promis de ne plus y remettre les pieds. Ce trajet qui le ramène vers de douloureux souvenirs, Julien n’a d’autre choix que de l’emprunter : sa mère a disparu. Du moins l’a-t-il cru. À quoi joue-t-elle ? Après tant de silence, qu’espère-t-elle encore de lui ?
À travers le portrait de cet homme en route vers son passé, Éric Genetet raconte les blessures vives de l’enfance et des non-dits. Mais au bout du voyage, la lumière inonde la plage et ouvre une nouvelle voie, celle de la réconciliation. L’avenir est toujours à construire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Grande Parade
France Bleu Alsace (Jean-Brice Tandonnet)
Blog Les chroniques de Koryfée
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Carobookine
Blog Domi C Lire
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
Août
Elle descendait l’escalier de l’immeuble. Il la reconnut tout de suite. Il avait eu envie de lui dire Vous êtes Louise, c’est bien vous ? Je suis Genio, oui, Genio Tardelli, l’été 86, celui de notre baiser ? C’est très loin, en effet. Moi, je m’en souviens. Mais un dixième de seconde lui avait suffi pour comprendre que sa nouvelle voisine ne le reconnaissait pas. Alors, pour ne pas la gêner avec son histoire – dans la vie la plus grande peur de Genio est d’être indélicat –, il lui avait juste souhaité la bienvenue en bafouillant deux-trois mots, puis il avait évoqué son métier pour lui dire quand même, vous êtes certaine de ne pas vous rappeler de cette aventure avec un jeune et beau chasseur d’images ?
– J’étais photographe, ici à Argelès, il y a longtemps !
– Ah oui ? Mon fils est photographe, il travaille à Paris, elle avait dit pimbêche en prenant la direction de la mer.
Genio Tardelli ne se trompait pas, ce parfum de jasmin et peut-être de bergamote dans son sillage était bien celui qui l’avait obsédé l’été où elle venait chercher ses tirages. À la plage, il ne remarquait en elle aucun changement d’attitude, mais dès que Louise Denner poussait la porte de son petit magasin de la rue piétonne, ses yeux se chargeaient d’électricité. Et puis était arrivé ce jour où, dans un soupir, elle avait dit « Genio, vous me faites de l’effet. » Ils étaient seuls, l’attirance était réciproque et irrépressible. Les corps s’étaient emballés, les étoffes déboutonnées, il l’avait entraînée à l’écart. Ils auraient fait l’amour, c’est certain, si un client n’était pas entré à ce moment-là, puis un deuxième client alors qu’elle attendait dévêtue, assise sur le stock de pellicules. Dans la fraîcheur de l’arrière-boutique, son désir s’évapora, c’était trop tard. Elle se rhabilla sans bruit et quitta les lieux en détournant la tête pour que personne ne remarque son égarement, cette folie passagère qui devait se voir sur sa figure rougie par la confusion et la barbe de trois jours du photographe.

Alors que la veille son horizon n’était que son horizon, trente-deux ans plus tard, il se retrouvait face à la femme qui lui avait donné le baiser le plus renversant de toute sa vie. Le seul baiser qu’il n’avait jamais oublié, le seul baiser qui n’avait jamais voulu mourir.
Mais Louise ne l’avait pas reconnu. Pire, elle affichait une glaciale distance. Celle dont les âmes solitaires sont faites.
Genio resta planté dans le hall d’entrée de leur immeuble, se mordant les lèvres, d’abord convaincu que le regard de Louise fuyait comme celui de ces gens qui, le passé trop lourd, ne prennent pas le risque de se souvenir, puis tremblant d’émotion en repensant à cette femme à tomber par terre qu’elle était autrefois. Sous le maquillage de Louise, il devinait son teint pâle, sous les reflets rouges ses cheveux gris. Les années, les siècles ont-ils une prise sur les amours interrompues, sur les amours de bord de mer ? Peut-être que la patine du temps n’a aucune importance. Peut-être qu’elles sont protégées du lichen ou de la rouille, qu’elles restent en suspension dans les embruns salés et ne font jamais naufrage. Peut-être qu’un jour, il faut les vivre enfin.

Avril, l’année suivante
Bonsoir Julien, je suis le voisin de votre maman. Son préféré. Enfin, je crois. Je ne veux pas vous inquiéter, mais… je me demande si Louise est avec vous. Elle ne m’a pas averti de son départ. C’est curieux, d’habitude, elle me prévient. Je vous téléphone depuis chez elle, j’ai un double des clés au cas où. Je me suis permis d’entrer dans son appartement et j’ai trouvé votre numéro écrit en gros sur des Post-it, voilà… N’hésitez pas à me rappeler. Je suis monsieur Tardelli, Genio Tardelli, le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche.

Le fils de Louise a réécouté le message et, parce qu’il n’avait plus le choix, il est monté dans la Mercedes 280 SE rouge en direction du sud de la France. La scène s’est déroulée hier soir à Paris, presque trente-trois ans après le dernier été.

La lumière des phares déchire le demi-jour. Julien ouvre la vitre. Après des heures sans sommeil, l’air frais lui fait du bien, comme le bruit des vagues en contrebas. La station balnéaire est encore endormie. Elle ressemble à un parc d’attractions abandonné, les néons du casino sont éteints, les autos tamponneuses bâchées, mal rangées au milieu de la piste. Le soleil d’Argelès-sur-Mer bientôt se lève, pour Julien c’est la première fois depuis 1986.
Il n’a jamais parlé à quiconque de ce coin des Pyrénées-Orientales. Et ce qui le rend fou de rage, Julien, c’est que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de s’installer ici l’été dernier. À soixante-dix-sept ans Louise a changé de vie, elle a quitté Paris. Il n’a pas compris cette décision. Il peut s’énerver pour rien, Julien ; au sujet de sa mère, il a toujours de bonnes raisons de le faire.

Il ralentit à hauteur de l’hôtel Plage des Pins, prend à gauche côté mer. Lorsque la voiture entre dans le virage, il entrevoit sa gueule défoncée dans le rétroviseur. Il se gare à quelques mètres de l’immeuble de Louise, qu’il a repéré sur l’appli de son téléphone, et serre doucement le frein à main. Le moteur de la Mercedes dégage une vieille odeur d’huile brûlante. Il coupe le contact, pose son doigt sur la croix tracée au feutre rouge en bas de l’ancienne carte Michelin étalée depuis Paris sur le siège passager. Julien est bien arrivé à Argelès-sur-Mer. Il plie la carte et la remet dans la boîte à gants, exactement au même endroit, avec le carnet d’entretien. Il boit le fond de sa bouteille d’eau, qu’il jette sur la banquette arrière. Sa bouche est chargée des litres de café et des huit cent soixante-dix kilomètres d’asphalte avalés toute la nuit. Il enfile son bonnet, sort de la voiture, serre ses poings et étire ses bras vers le ciel en prenant une grande bouffée d’air. Il ferme la portière sans la claquer, pour ne réveiller personne ; les fantômes pourraient avoir envie de faire un tour de manège.

Sa première idée est de se précipiter chez sa mère. Mais il ne peut pas y aller directement. Tout le retient, son corps glacé de fatigue, la peur de ne pas la trouver et de la trouver aussi.
Il avance vers le rivage. Il remonte la capuche de son sweatshirt qui dépasse de son pardessus gris clair. Il l’aime, ce manteau, il se sent bien dedans. C’est un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris. C’est un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.

Il s’arrête devant le portique en poutres carrées d’une balançoire. Elle n’a pas bougé depuis un siècle. Il s’assied sur le siège en bois, enroule les cordes au-dessus de sa tête comme le faisait sa mère avant de tout lâcher. Le môme est de retour chez lui, mais l’adulte s’en veut d’être là. Il se sent coupable de ressentir cette chaleur de l’enfance, de céder à la grandeur des souvenirs. Hier, il ne savait pas qu’il n’avait rien oublié.
Les juillettistes bronzaient, nageaient, s’entassaient, mangeaient des glaces à l’italienne, jouaient aux raquettes et reprenaient des tickets de train fantôme. Les manèges tournaient jusqu’au milieu de la nuit. Julien pense au goût des pralines aux cacahouètes, aux verres de grenadine et au bruit des glaçons qui se fissuraient à la surface de l’eau, à l’odeur sucrée des beignets à la crème, aux étalages de melons et de brugnons sur le chemin de la mer. Il pense aux jours de tiercé dans les cafés enfumés, aux bateaux de pêche et aux navires de croisière qui entraient dans les ports alentour, aux gens sur les pédalos et aux avions publicitaires suspendus dans l’air à lutter contre la tramontane. Le petit train blanc coupait l’ombre des maisons du bord de mer, les allées étaient pleines de vacanciers venus dépenser leur argent après la journée à la plage. Les haut-parleurs des voitures de cirque annonçaient le spectacle du soir sur la place principale. Certains étés, le Tour de France passait par là avec ses maillots jaune, vert et rouge, les mêmes couleurs que celles des drapeaux de baignade ; ils flottaient dans l’air selon le ciel, le vent et les courants. Julien était soulagé quand il était vert ; la mer serait calme, il naviguerait sur le canot pneumatique bleu clair que son père gonflait à la bouche et qui sentait la cigarette, il courrait sur le sable, aveuglé par la lumière en criant « Regarde papa, regarde ! »
Il se jetait dans les lames de la Méditerranée. Son corps percutait la vague, il disparaissait dans l’écume, puis réapparaissait, retrouvait son souffle, chassait le sel de son visage et se tournait vers ses parents. Louise se tenait dans l’ombre du parasol rouge, cachée derrière son chapeau de paille et ses lunettes noires, elle lisait un magazine ou un roman. Serge dormait, allongé sur le dos. Julien revenait sur sa serviette. Le soleil lui séchait la peau et il recommençait. Entre deux bains, il écoutait le murmure de la mer et rêvait d’aller jusqu’au large, loin derrière les houles légères. Au début du dernier été, son père lui avait promis qu’ils nageraient ensemble, entre hommes, pour atteindre le graal, les bouées jaunes. Plusieurs fois, Julien avait demandé « on y va aujourd’hui papa », Serge avait répondu « peut-être demain ».

Tout est encore là, les balançoires, les espoirs, le vent, le sable, la mer, les mots de son père. Il n’en parle jamais. C’est comme ça, comme un accord tacite qu’il n’a passé avec personne. Depuis le dernier été, Argelès est l’autre nom du chagrin.

Julien ouvre son manteau gris et se met à courir. Il court, il accélère et, après quelques mètres, sur le terrain de jeu de sa vie, il shoote dans le ballon en cuir rouge et blanc de son enfance, il marque un penalty, lève les bras, change de direction, engage un nouveau sprint, fait quelques passements de jambes et une passe en profondeur, la balle lui revient et, sans contrôle, il tente une reprise de volée. C’est le deuxième but, en pleine lucarne, c’est magnifique ! Ce mouvement du pied qui déclenche la frappe, au ralenti, c’est du grand art ! Il stoppe son match et se laisse tomber en croix à l’endroit exact où il s’installait avec Serge et Louise. La même place tous les ans sur le sable brûlant de juillet, comme si elle était marquée d’une croix rouge sur une carte routière. Un matin du dernier été, Julien s’est réveillé vers neuf heures. Il a bu un verre de lait et il a trouvé que la tête de sa mère n’était pas celle des autres jours. La Mercedes rouge n’était pas devant la porte. Louise avait fini par dire : « Ton père nous a quittés cette nuit. »

L’absence d’un père est un volcan. On oublie sa menace, mais ses coulées de lave brûlent le cerveau quand le temps s’immobilise au milieu d’un tube du groupe Téléphone, sur un circuit de voitures électriques, sur l’encadrement d’une porte crayonnée de traits à intervalles irréguliers pour indiquer la taille de l’enfant, sur un œuf dur juste avant de casser la coquille, juste avant la mayonnaise, sur le miaulement d’un chat de gouttière, sur la trajectoire d’un ballon vers la lucarne d’un but au Parc des Princes, sur un dimanche au Jardin d’acclimatation où Louise, Serge et Julien se promenaient en mangeant des gaufres avant un tour sur le boulevard Périphérique avec la Mercedes, sur un jour au marché couvert des Enfants-Rouges où Serge emmenait Julien, ils achetaient une belle volaille et des pommes au four pour le déjeuner et ils entraient au bistro, le fils lisait les résultats sportifs et buvait un verre de grenadine rempli de glaçons qui craquaient dans l’eau, le père commandait un pastis, la cigarette collée à la bouche il cochait des cases sur les tickets de tiercé. Il parlait peu. Les grands ne font pas attention aux petits quand ils jouent de l’argent, mais Julien aimait ces silences-là dans le vacarme du samedi matin, ces silences qui n’ont rien à voir avec l’absence.

Depuis son balcon, un bol de café noir entre les mains pour supporter la fraîcheur de ce matin d’avril, Genio Tardelli devine au premier coup d’œil que celui qui court, frappe dans un ballon imaginaire, marque deux buts, lève les bras au ciel et se laisse tomber sur le sable est Julien, le fils de Louise Denner. Ça lui fait bizarre de le revoir. Il y a trente-trois ans, il n’était qu’un môme qui tirait la langue sur toutes les photos.

Dans les années quatre-vingt, les artistes gagnaient bien leur vie dans les rues et sur les plages d’Argelès. Des photographes en jean pattes d’éléphant slalomaient entre les parasols. Tardelli était l’un d’eux. Pour résister au soleil, il portait une large chemise blanche. Il avait les idées belles, la crinière abondante et rebelle, son Olympus à la main et son sac en bandoulière. En fin de journée, il attendait les clients dans sa boutique photo au cœur des allées marchandes. Plus tard, il l’avait cédée pour s’installer dans une station de montagne. Il s’était marié. Sa femme l’avait quitté pour un autre et il était revenu à Argelès.
Genio est plus adroit de ses mains qu’avec les moyens de communication modernes, mais il s’amuse à poster ses images sur Instagram. Lorsqu’il lit les commentaires dithyrambiques de ses abonnés, il oublie que son heure de gloire est passée il y a bien des années. Le temps où il vendait ses œuvres pour des centaines de francs n’avait pas duré, il s’était vite remis à faire des travaux à la petite semaine, courant les mariages, les journées portes ouvertes, les pots de départ avec les verres de champagne en rang d’oignons, enterrant son talent sans faire de sentiment.
Sa chevelure moins abondante a blanchi, comme sa barbe de cinq jours sur son visage marqué et arrondi par les années. Aux grandes théories, à l’entre-soi, à l’autosatisfaction, Genio Tardelli préfère la discrétion d’un regard. Fidèle d’aucune église, il supporte l’indifférence, pas le dégoût des choses. Ici les gens l’aiment bien, il a la réputation d’un type charmant, un homme droit.

Sur le sable, Louise allongeait trois serviettes bleues. Serge plantait profondément le pied d’un parasol rouge en fumant une Peter Stuyvesant. Julien plongeait aussitôt dans les vagues. Quand Genio arrivait à leur hauteur, il baratinait. C’était son métier et il avait l’art de faire plier les estivants regardants sur les dépenses. Ce n’était pas le cas de Serge et Louise, chaque jour ils se laissaient convaincre facilement : elle criait « Julien, viens là un instant, on va faire une photo avec le monsieur ». Genio disait « Petit, installe-toi avec tes parents », il invitait Serge à se déplacer légèrement, mais le père faisait mine de ne rien entendre. Pour se donner une contenance sur les photos, le môme, mouillé et recouvert de sable de la tête aux pieds, faisait des grimaces. Son extravagance énervait sa mère. Le père, le visage fermé, ne bronchait pas. Il retournait sa cigarette pour en allumer une autre avant que la première ne soit totalement consumée. « Voilà, parfait, ne bougez plus. » Julien était fasciné par cet artiste itinérant, par son allure, sa façon de s’habiller, de parler, la dextérité avec laquelle il maniait son appareil, pour lui c’était ça la liberté. Être photographe sur la plage d’Argelès. Son envie de faire ce métier est née là. Il avait demandé un reflex pour son anniversaire. Serge avait promis de lui acheter le meilleur.
Tardelli cadrait et appuyait sur l’obturateur de son argentique. Il donnait le ticket avec l’adresse où retirer les images et poursuivait sa progression. Julien le regardait s’éloigner. Ses talons glissaient de ses tongs et s’enfonçaient dans le sable brûlant.
Les années précédentes, Louise n’allait jamais voir les photos, mais en 1986, prétextant des achats à effectuer, elle laissait Serge et Julien prendre un verre au bistro et elle se rendait dans la boutique de Tardelli.

Il y a neuf mois, début août, Genio était seul. « Morne et seul », écrivait Paul Verlaine qu’il ne lisait plus. Parfois, à la manière de son poète préféré, il rêvait de conversations amoureuses, d’échanges passionnés et tendres, pour oublier que sa vie se terminait dans la râpeuse latitude d’un bord de mer. Il y a neuf mois, début août, tout a changé. Un lundi matin, le jour de son emménagement, il a reconnu immédiatement Louise Denner, même si trente-deux ans s’étaient écoulés. Pour être plus précis, il a d’abord identifié un tatouage sur son bras droit. Six lettres, dans le sens de la hauteur, IHA BLE. Elle le porte depuis ce temps ancien où elle passait ici ses vacances en famille.

Le soir du baiser, dans les rues d’Argelès, Genio avait déambulé au hasard, ne sachant pas s’il était heureux ou désespéré. Un instant, il avait bien cru apercevoir Louise, Serge et Julien parmi la foule, entre le bois des pins et les manèges. Il aurait juré qu’elle dégustait une glace à la fraise.
Ce même soir, personne ne se doutait que la joie plus intense qui se lisait sur le visage de Louise n’était pas seulement le reflet du bonheur des vacances et de la lumière des lampions multicolores qui éclairait la ville. Elle pensait à Genio, à son audace, à son odeur, à sa douceur, à sa façon de la saisir. Son désir était monté plus haut qu’elle n’avait jamais pu l’imaginer. Personne ne se doutait que son rythme cardiaque accélérait quand elle revoyait la scène de l’arrière-boutique. Cet instant où elle avait succombé au charme d’un photographe vagabond.

Depuis l’été 86, elle laissait les hommes à distance, pas question d’envisager le moindre début d’intimité. Genio Tardelli ne faisait pas exception, mais ces derniers temps, la Parisienne était moins sauvage. Leur complicité s’était renforcée au fil des jours et de leurs conversations autour d’un petit vin de pays. Ils étaient amis, ils allaient au cinéma, ils prenaient des verres au Café Novo. Elle avait confiance en lui. La preuve, elle lui avait laissé un double de clés, au cas où.

Il y a deux jours, Genio Tardelli a craint que Louise ait eu un problème, un malaise, une attaque ou, pire, qu’elle soit décédée, parce que ces choses-là arrivent, c’est dans les journaux. Il n’entendait pas les chansons de Luz Casal qu’elle mettait en boucle d’habitude. Il avait d’abord pensé que cela lui faisait des vacances, puis très vite, que ce n’était pas normal. Il était descendu, avait frappé à la porte. Aucune réponse. Il avait hésité à pénétrer dans l’appartement, imaginant son corps sans vie allongé sur le sol, dévoré par les nombreux chats sauvages qu’elle nourrissait et qui entraient et sortaient à leur guise par la fenêtre entrouverte de la salle de bains. Finalement, n’écoutant que son courage, il avait déverrouillé la serrure.

Les rideaux étaient à moitié tirés. Le logement avait l’aspect d’une nature luxuriante. Des plantes vertes et des vases garnis de fleurs fraîchement coupées étaient posés un peu partout. Les derniers rayons du soleil circulaient entre les feuilles des frangipaniers, des figuiers de Barbarie et des orchidées et se reflétaient dans les chromes des appareils ménagers. Deux siamois et un chat de gouttière rôdaient en attendant un repas incertain. Leurs miaulements rompaient le silence.
« Louise ? Louise, vous êtes là ? »

Comme un détective expérimenté, Genio fit le tour de l’appartement accompagné des chats et d’un sentiment d’exaltation étrange. Dans le réfrigérateur, deux bouteilles de blanc entamées et une boîte de six œufs bio se battaient en duel. Plus bas, un sachet dégageait une forte odeur de poisson frais à côté d’un saladier fermé par une feuille d’aluminium, il n’osa pas vérifier son contenu. Il pensa qu’un cambrioleur avait pu assassiner sa voisine, la découper à la scie avant de stocker les morceaux, que le rapport de police indiquerait des taches de sang invisibles à l’œil nu sur le carrelage, qu’il allait découvrir le tueur en se retournant, mais surtout qu’il abusait trop des séries télé. Il ne trouva aucun corps, aucune trace de lutte ou de départ précipité.
Genio Tardelli repéra un numéro de portable écrit au marqueur rouge sur des Post-it collés les uns à côté des autres sur un mur de la cuisine, au milieu d’un mélange de cartes postales, de tickets de spectacle et de cinéma, de polaroïds. Il composa le numéro avec le téléphone fixe accroché au mur et laissa un message.

Julien n’avait aucune envie de quitter Paris, pas envie de gérer ça maintenant, pas envie d’aller dans ce lieu de l’enfance qu’il a tant aimé. Depuis l’installation de sa mère au bord de la mer, il a refusé toutes ses invitations, même pour Noël. Mais il n’avait plus le choix, le message de Tardelli lui trottait dans la tête comme une archive sonore de mauvaise qualité. Je me demande si Louise est avec vous… le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche… Elle ne m’a pas averti de son départ… C’est curieux… monsieur Tardelli, Genio Tardelli… N’hésitez pas à me rappeler… Argelès-sur-Mer… Julien alla chercher la Mercedes rouge au garage et prit la route.

En décembre, c’est Louise qui était montée à Paris. Pour le réveillon, elle avait préparé son traditionnel ceviche accompagné de frites épaisses et, rapidement, ils avaient allumé la télévision. Il n’y avait rien. Ils l’avaient regardée quand même. Julien avait dit trois mots de ses projets de photos. Sa mère avait tendu une oreille distraite avant de changer de sujet, quelque chose sans aucun rapport : « Qu’est-ce que c’est devenu sale Paris ! C’est rare la neige à Noël, c’est navrant! »

Extraits
« Cette nuit vers Argelès lui rappelait ses jeunes années. Entre vingt et trente ans, il avait roulé des milliers de kilomètres sur les autoroutes reliant les métropoles européennes avec cette voiture. Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Rome, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence, des journées entières, et des nuits aussi, s’arrêtant dormir sur des parkings déserts, pour faire des photos qu’il essayait de vendre aux agences. Il logeait ici ou là, sillonnait les villes avec son reflex. La Mercedes tournait comme une horloge. Pas une seule fois elle n’était tombée en panne. Il se disait que Serge veillait sur elle. Cette auto était le symbole des années heureuses.
Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère. » p. 33

« Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent. «Une existence entière sur le plateau, ce n’est pas donné à n’importe qui et c’est bien là ma réussite», confesse la comédienne. Il y a quelque chose de formidablement arrogant sur le visage d’un acteur quand il formule ce mot, plateau. Quelque chose qui le place au-dessus des autres, privés de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre. C’est si fort que Louise oublie les années où elle a travaillé pour remplir le réfrigérateur, tenir le coup, compléter son nombre de cachets d’intermittente du spectacle et arrondir les fins d’années moroses. Elle avait tourné quelques publicités, enregistré des commentaires de documentaires, accepté un boulot de standardiste dans une compagnie d’assurance, ou même servi dans un bar de nuit, en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.
Lorsque les rentrées d’argent étaient insuffisantes, qu’elle ne trouvait ni rôle, ni travail, elle allait au combat avec la volonté d’un général républicain, armée de deux sacs en bandoulière. Arrivée aux caisses des magasins d’alimentation, elle déballait uniquement celui qui était le plus rempli. Et repartait, ni vue ni connue. Elle disait que c’était bien elle cette expression, ni vue ni connue, les tranches de jambon, les Apéricubes, les paquets de gâteaux Lu et le champagne sont bien meilleurs quand on les a volés. Dans les périodes plus florissantes, elle chapardait quand même un ou deux trucs pour ne pas perdre la main. Ce jeu était une révolte. Elle ne connaissait aucune drogue plus forte que la comédie, mais piller un supermarché lui procurait une dose d’adrénaline indispensable à sa survie. » p. 54-55

« Les mots? Quels mots? De quoi tu parles? Des mots de mon enfance si joyeuse, des mots de l’endroit où ma vie a basculé l’été de mes douze ans? Je te rappelle les faits? Ils racontent quoi tes mots? Mes jeux insouciants sur cette plage? Mes plongeons dans la Méditerranée qui n’intéressaient personne? Tu vas m’expliquer pourquoi tu ne m’as plus parlé de mon père? Pourquoi tu t’es installée ici trente-deux ans après? Pourquoi, putain? Tu vas me révéler le contenu de votre dernière conversation? J’ai quarante-cinq ans putain ! Quarante-cinq ans! Tu te rends compte que tu ne m’as jamais rien raconté, même pas le début, ce qu’il y a eu de beau entre vous. Tu te rends compte que tout ça a manqué à ma vie, que tu m’as jeté comme une merde à chaque fois que je t’ai posé des questions, Je pourrais porter plainte pour tentative d’abandon d’un enfant de douze ans!
– Je crois qu’il est possible de faire autrement désormais. »
Elle mesure, si elle en avait besoin, le désert qu’est devenue sa vie.
« Ah oui? Ce n’est plus interdit maintenant? Tiens, j’ai une question: c’était quoi son métier? Qui il était vraiment? Tu as passé des siècles à éviter le sujet, et subitement, un soir d’avril à Argelès, tu as fait un ceviche, tu me balances que c’était son plat préféré, ce que j’ignorais évidemment, et on en parle?
– Julien, les miracles n’existent pas dans les relations humaines, faut du temps pour expliquer les choses, même les plus simples, cela prend parfois des années.
– Mais là, il s’agit de décennies, de ma vie bordel. » p. 63

« Louise sort elle aussi du café, arrive à la hauteur de Julien, et pour la première fois depuis l’enfance, elle attrape son bras. Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes. » p. 81

« Il y a deux catégories de malheureux, ceux qui creusent leur tombe et ceux qui n’ont pas de pelle. » p. 109

« Quand on est élevé dans le secret des choses, on reproduit ce silence intimement, infiniment. Quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer. » p. 152

À propos de l’auteur
GENETET_eric_Philippe_MatsasÉric Genetet © Photo Philippe Matsas

Né en 1967, Éric Genetet vit entre Strasbourg et Paris. Il est l’auteur de plusieurs romans dont Le Fiancé de la lune, sélection Talents Cultura 2008, Tomber, lauréat du prix Folire 2016, et Un bonheur sans pitié. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le goût des garçons

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En deux mots
La narratrice de ce premier roman, pensionnaire dans une institution religieuse, vient de fêter ses treize ans et d’avoir ses règles. À la transformation de son corps va succéder une furieuse envie de vouloir tout connaître de la sexualité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sa seule obsession, c’est le sexe

Avec ce premier roman qui raconte comment une fille de treize ans part avec avidité à la découverte de la sexualité, Joy Majdalani réussit une entrée remarquée en littérature. Et nous offre un chant de liberté.

La narratrice de ce premier roman a treize ans. Pour elle, comme pour bon nombre de ses copines du Pensionnat Notre Dame de l’Annonciation, il n’y a désormais qu’un seul sujet de conversation qui vaille la peine, le sexe et ses mystères.
Une obsession que l’on peut analyser de trois manières complémentaires et qui donnent à ce parcours initiatique toute sa densité. Si la jeune fille est tant travaillée par ce sujet, c’est d’abord pour des causes physiologiques. Les bouleversements anatomiques qui surviennent avec la puberté donnent l’occasion à toutes les pensionnaires de se pencher sur leur corps et celui de leurs copines de classe, de voir les seins «à la fermeté intrigante» pousser, les hanches s’arrondir, la pilosité gagner du terrain. C’est ce «caractère sexuel secondaire» qui va du reste effrayer le plus la narratrice qui, tout au long du roman, va traquer tous les poils. Le moindre d’entre eux devenant le symbole de la disgrâce. Cette exploration ne va du reste pas s’arrêter au sexe féminin. Il faut désormais essayer de comprendre comment fonctionnent les garçons, quel est ce mystère qui fait raidir leur membre. Après les caresses et cette étape initiatique que constitue un baiser avec la langue, il va falloir pousser plus avant le côté tactile, offrir ses seins à la main d’un garçon en échange de la caresse de ce qu’elles prennent déjà comme une transgression d’appeler une bite.
La seconde lecture est celle du roman de formation. Au fil des pages, l’enfance s’éloigne, la naïveté – quand ce n’est pas l’ignorance – et remplacée par une inextinguible soif de savoir, de connaître. Et de franchir très vite les étapes, quitte à se fourvoyer: «Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères.» Fort heureusement, ces vœux restent pieux et tiennent davantage du fantasme que de la réalité.
Ce qui nous amène au troisième niveau de lecture, sociologique. Car l’irruption du désir est aussi marquée par de nouvelles alliances, par la construction d’un réseau, d’une bande de copines, les «Dangereuses», qui vont rivaliser pour s’octroyer la place la plus enviée, quitte à mentir, quitte à trahir. C’est ainsi que Bruna va endosser un faux profil sur internet pour piéger sa copine. Mais, elle ne lui en tiendra pas vraiment rigueur, car «les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non.»
Il en ira de même avec la belle Ingrid, celle qu’il fallait à tout prix côtoyer pour avoir droit au statut de fille intéressante. Car la «suceuse» pouvait partager son expérience, raconter «ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer.» Et si en fin de compte «son tutoriel expéditif ne m’apprit rien et ne fit que me frustrer davantage», elle aura apporté une pierre de plus à la construction d’une sexualité plus libre.
Car Joy Majdalani, derrière ce récit construit avec l’avidité qui caractérise cet âge des grandes mutations, montre une voie vers l’émancipation. Faisant fi des préceptes religieux et des diktats familiaux, il s’agit de s’armer pour s’offrir un meilleur futur. Un premier roman très réussi!

Le goût des garçons
Joy Majdalani
Éditions Grasset
Premier roman
176 p., 14,90 €
EAN 9782246828310
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elles sont «de bonne famille». «Bien élevées.» Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Atlantico (Annick Geille)
Focus LeVif.be
Blog Lily lit
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs-martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.
Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustache, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent des goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir.
Deux afflictions contraires, mais d’une gravité comparable, peuvent s’abattre sur ces infortunées.
Certaines portent encore sur leurs panses le gras de leur jeune âge. Elles sont dodues comme les bébés ou les vieilles, d’androgynes boules qui se laissent rouler jusqu’à l’orée de l’adolescence. D’autres sont toutes d’ossements et de cartilages. Le spectre de l’enfance maintient sa poigne sur leurs petits corps secs, empêche la chair d’abonder.
Aucune, ou presque, n’échappe à la malédiction qui accable uniformément les habitantes de nos contrées. Un foisonnement pileux qui ne connaît pas de frontière, occupant ici un dos, là le pourtour d’un mamelon, s’élançant à la conquête d’un cou vierge de baisers mais déjà marqué par une féminine barbe. Un duvet presque invisible, mais perceptible au toucher.
Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. Parmi tous les obstacles hérissés entre moi et la sexualité, les poils étaient le plus insurmontable. Ma peau, pour être présentée à ces absents garçons, nécessiterait une mue presque intégrale. Désespérant d’obtenir l’aide d’un adulte, je cherchai un remède sur l’ordinateur familial. Un site français m’informa que je souffrais d’hirsutisme. L’annonce de cette pathologie rare me terrassa. Je ne remis pas en doute ce diagnostic qui s’abattait sur moi et moi seule, malgré l’abondance pilaire de mes congénères, en tout point semblable à la mienne.
Aucun élan solidaire ne venait adoucir le poids de ce malheur que nous avions en partage. Nous restions chacune persuadée de devoir souffrir en silence un calvaire honteux qui nous était propre. Nous nous consolions un peu lorsque nous découvrions chez d’autres une monstruosité qui nous était épargnée. La vue de mes poils de cou avait provoqué la grande hilarité de Bruna, mon amie. Quelques mois plus tôt, alors que je me changeais, après une journée à la plage, dans la même cabine que la douce Rim, j’avais repéré entre ses seins une touffe translucide. Je le lui fis remarquer avec une horreur affectée et cruelle, si bien que la belle, non accoutumée à ces brimades, finit par en pleurer.
La découverte que j’avais faite ce jour-là était rendue plus délectable par le statut particulier dont jouissait Rim.
Il s’en trouvait trois ou quatre par classe, des miraculées comme elle : assez peu pour pouvoir toutes les énumérer. Le récit de leur béatitude faisait le tour de notre collège et de ceux avoisinant. Un brassage génétique immémorial avait conféré à leur teint, à leurs yeux, à leur chevelure, la clarté du nord. Peu importait leur joliesse véritable, leur blondeur les investissait de certains droits inaliénables sur le cœur des adultes, d’abord, qui les choyaient avec plus d’entrain, et sur ceux des hommes, plus tard. Ce qu’on appelait alors blondeur était loin de se résumer à la couleur jaunâtre des cheveux. Il s’agissait d’une qualité diffuse qui éclairait les complexions, qui se définissait surtout par contraste avec nos camaïeux de bruns. Il suffisait parfois de l’éclat d’un œil bleu.
De nombreuses filles bêtement châtains avaient injustement joui des privilèges de la blondeur avant qu’une poussée d’hormones ne vienne, vers treize ou quatorze ans, révéler une chevelure plus sombre. Leur vie durant, elles tenteront de raviver cette gloire révolue, répétant à qui voudra bien l’entendre qu’elles étaient nées blondes.
Parmi les nombreuses bénédictions de la blondeur, une peau glabre nous faisait le plus envie. Jamais les blondes n’auront à s’encombrer des techniques épilatoires qui seront notre lot quotidien. On racontait que si d’aventure des poils s’essayaient à envahir leurs corps ou leurs visages, la blondeur les rendrait invisibles, même en plein soleil. Les néons des vestiaires féminins avaient pourtant suffi. À leur lumière m’apparut le duvet qui frémissait sur le torse de Rim.
Blonde, ses poils avaient poussé avant ses seins.
La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites.
Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvions rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace envers leur propre mère leur avaient servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifesto éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision. Persuadées d’avoir raison, elles s’appliquaient dans la réalisation de leur grand œuvre maternel en observant du coin de l’œil les autres mères se fourvoyer.
Certaines, trop laxistes, précipitaient leurs filles hors de l’enfance. Leurs fillettes de douze ans avaient du vernis à ongles, du fard à paupières, les cheveux décolorés. On condamnait la vulgarité de ces inconscientes, qui, pour s’amuser, affublaient leurs toutes jeunes filles de tenues de madame. À l’inverse, d’autres n’inculquaient à leur progéniture aucun souci du paraître. Elles traînaient de grandes filles de dix-sept ou dix-huit ans aux sourcils broussailleux, aux cheveux coupés court, perdues pour l’amour. Ces pauvresses seront toujours étrangères aux rudiments de la coquetterie, condamnées par leurs mères à des vies de solitude ou de grande religiosité. Tout est dans la mesure, répétaient nos mères, imbues de leur sagesse. Chaque chose en son temps.
Attendre patiemment que son temps vienne.
Et puis un jour de printemps, le week-end de Pâques, par exemple, accompagner sa mère chez le coiffeur. S’ennuyer sur un canapé, entortillée entre les manteaux et les sacs à main des clientes, lire un magazine tandis que, la tête renversée et les yeux fermés, votre mère se soumet aux gestes professionnels de celui qui la shampouine et de celle qui lui vernit les ongles. Jalouse, vous ne daignez pas lever la tête lorsque les habituées qui passent par là s’exclament Mais c’est ta fille!, vous félicitent d’avoir tant grandi, vous demandent quelle école vous fréquentez.
Soudain, un mot lâché en arabe, avec indolence, comme à contrecœur, vous arrache à votre lecture.
Dommage… soupire l’esthéticienne, courbée sur son ouvrage. Dans le salon de beauté, les dames de bonne famille parlent français, seule l’esthéticienne s’autorise l’arabe. Comme ce premier mot a produit un certain effet sur l’assistance, la pythie marque une courte pause avant de reprendre de plus belle.
Quel dommage ! Votre pauvre fille, Madame…, implore-t-elle, les yeux toujours rivés sur la manucure de votre mère. Elle a de si jolis yeux, ils le seraient encore plus si vous l’autorisiez à débroussailler ces vilains sourcils qui lui obstruent la vue… et cette affreuse moustache !
Vous vous précipitez, incrédule, auprès de votre mère et de cette bienfaitrice insoupçonnée. Vous êtes si étourdie de trouver une partisane à votre cause perdue que vous en oubliez de vous vexer. Oui, vos sourcils sont monstrueux, voilà des mois que vous vous évertuez à le répéter. Il se trouve enfin une adulte pour corroborer vos dires et tenter d’infléchir l’interdit maternel. Vous saisissez l’occasion, initiant un de ces caprices publics honnis de votre mère et qui vous valent d’habitude de sévères réprimandes. L’enjeu est trop important, vous prenez le risque. Votre mère, ligotée par la cape en caoutchouc du coiffeur, contrainte de ne bouger ni la tête, ni les mains, est neutralisée : elle ne peut que vous adresser de furieux regards en biais.
Allez Madame, c’est jour de fête ! renchérit l’esthéticienne. Ma nièce a le même âge que votre fille et je lui épile les sourcils depuis des années déjà.
Vous savez que ce dernier argument jouera en votre défaveur. Votre mère puise sa détermination dans un dégoût profond pour les pratiques du petit peuple.
L’esthéticienne se fend d’un sourire racoleur : Pour vous, je le ferais gratuitement…
Mais voyons, ce n’est pas une question d’argent ! s’ébroue la mère. Comme vous n’interrompez pas vos suppliques, elle se résigne enfin à mettre un terme à l’esclandre public. Vous vous installez pour la première fois sur le divan de l’esthéticienne. Alors que vous savourez la brûlure de la cire, vous découvrez en vous une singulière tristesse. Vous aviez négocié sans trop y croire : la résolution de votre mère vous semblait un fort imprenable. Il aura suffi de quelques mots doucereux pour le faire tomber.
*
N’attendez pas de ces quelques gouttes de cire qu’elles vous hissent au rang des Dangereuses de la classe. Elles ont pour elles ce qu’il faut d’insolence et une beauté hormonale, presque accidentelle. L’effort appliqué que vous mettrez à les rejoindre est la raison pour laquelle vous ne serez jamais des leurs. Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

Extraits
« Les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non. Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. Quelquefois, j’attribuais son succès à la lourdeur adipeuse de ses seins. Ils n’avaient pas la fermeté intrigante de ceux d’Ingrid ou Soumaya, ils étaient pétris de la même graisse flasque qui recouvrait hier ses joues et son ventre. Cela semblait suffire. » p. 29

« Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères. Enlacées contre ses hanches, nous irions vers le nord.
Avoir connu l’épaisseur des nuits archaïques. Se savoir vouée à l’ombre, espérer tenir un jour des braises dans le creux de ses mains, N’avoir, pour soi, que deux certitudes. D’abord, celle de sa propre inadéquation à l’amour. Car je m’étais vue de près, et on ne pouvait pas vraiment dire que j’étais de ces douces qui inspirent le désir. Le revers de ce désespoir fondamental, c’est un optimisme absolu et messianique. Mon salut ne viendra qu’une seule fois et il durera toujours. Il suffirait du premier pour m’extirper des ténèbres. » p. 45

« Je restais enfermée avec elle dans la cabine des toilettes, dans la proximité de la suceuse, comme pour m’imprégner du stupre qu’elle charriait. Je ne la délivrerais de sa peur que lorsqu’elle m’aurait livré les informations que je brûlais d’obtenir. Je demandais ma rançon: qu’elle me dise ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer. Son tutoriel expéditif ne m’apprit rien, ne fit que me frustrer davantage. » p. 81

À propos de l’auteur
MADJALANI_Joy_©jean_francois_pagaJoy Majdalani © Photo Jean-François Paga

Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, son premier texte, dans la revue Le Courage. Le Goût des garçons est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Voyage au pays de l’enfance

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En deux mots
La vie de Fabien bascule le jour où ses parents décident de quitter Sarcelles pour «le paradis sur terre», Raqqah en Syrie. Si leurs illusions vont très vite se dissiper, ils sont désormais pris au piège et doivent lutter pour leur survie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Papa et maman m’emmènent en Syrie

En racontant le drame d’un petit garçon que ses parents entrainent en Syrie, Rachid Benzine réussit un roman choc. Un récit émouvant qui pose la question du sort de milliers de personnes aujourd’hui piégées.

Fabien est un petit garçon de Sarcelles qui a trouvé en son enseignant de CE2, monsieur Tannier, un allié pour sa grande passion à côté du football, la poésie. Mais le jour où il devait déclamer ses vers devant ses camarades de classe, ses parents lui ont annoncé qu’ils partaient en voyage.
Au terme d’une longue route, il s’est retrouvé au paradis sur terre s’il devait en croire sa mère, à Raqqah en Syrie. Où très vite ce paradis prend des airs d’enfer. Sa mère pore désormais un niqab. En sortant de l’école, «on sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours.» Son père est un combattant, et même s’il est discret, il sent bien que ses certitudes des premiers jours vacillent. En tentant bien que mal à répondre aux questions de son fils, il lâche: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.»
Car même s’il a encore le football, on entend lui expliquer que la seule poésie qui vaille est celle qui chante la gloire du califat. Et son père comprend que derrière la candeur de l’enfance, son fils pose les bonnes questions: «Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab.» Quand ils se rendent compte de leur erreur, il est trop tard. Ils sont désormais prisonniers, sont obligés de se déplacer en fonction du conflit. Jusqu’à ce jour où son père ne revient pas. Où sa mère est remariée avant que son second mari ne meure lui aussi. Arrive alors un troisième homme, violent, qui va mettre sa mère enceinte avant qu’elle n’obtienne le divorce. Une spirale infernale qui finira dans un camp, dans le Kurdistan syrien, où ils se retrouvent des milliers. Dans cette enclave, véritable cour de miracles, on trouve des dizaines de nationalités. «S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. (…) Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp.»
Rachid Benzine s’est solidement documenté pour nous offrir ce court mais percutant roman. L’islamologue est en contact avec des réfugiés et partage avec eux un drame qui semble inextricable. La France, encore traumatisée par les attentats qui ont frappé son sol, préfère détourner le regard et laisse ses ressortissants dans ses camps où les conditions de vie sont horriblement difficiles. Même les enfants, victimes collatérales de l’aveuglement de leurs parents, ne sont pas secourus. A travers ces lignes se pose la question de La décision comme le fait Karine Tuil à sa manière. Dans le pays des Droits de l’homme, le principe de précaution – que l’on appellera ici aussi la peur – a pris le pas sur toute considération humanitaire. Outre la colère, on peut légitimement aussi se demander si cette inaction n’est pas une bombe à retardement. Et voilà comment on bascule du conte tragique à la réflexion politique. Sans manichéisme, mais avec des enjeux majeurs. Après Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère, Rachid Benzine donne ici une nouvelle preuve de son formidable talent d’écrivain.

Voyage au pays de l’enfance
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
84 p., 13 €
EAN 9782021495591
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé d’abord en région parisienne, à Sarcelles puis en Syrie, à Raqqah et enfin dans un camp de prisonniers au Kurdistan syrien.

Quand?
L’action se déroule durant les quatre dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.» R. B.
Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV info (Patricia Loison)
We Culte (Serge Bressan)
Actualitté
Le 360.ma (Zineb Ibnouzahir)
Page des Libraires (Mylène Ribereau, Librairie Georges à Talence)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art

Les premières pages du livre
« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.
Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire si créatif… » Je sais pas si c’est vrai mais en tout cas monsieur Tannier il y croyait dur comme fer. Et je me souviens très bien du jour où il m’a demandé de bien réviser les poésies que j’ai écrites pour les dire le lendemain à toute la classe. Mon jour de gloire en somme.
Mais ce jour de gloire n’est jamais venu. Parce que le lendemain matin, au moment d’aller à l’école, papa m’a dit : « Aujourd’hui, tu ne vas pas en classe. On part en voyage. » C’est pas que l’idée d’un voyage me déplaisait. Mais c’était le jour où je devais dire mes poèmes. J’ai supplié papa et maman de partir une autre fois. Pendant les vacances scolaires. Les voyages, je vais pas vous mentir, moi j’aime ça. C’est plein de surprises. On voit des choses magnifiques. On apprend beaucoup et on se fait des nouveaux copains. Mais le jour de la poésie… C’était une trahison. Rien n’y a fait. Ni papa ni maman ne m’ont écouté. J’ai caché mes affaires qu’ils avaient préparées pour partir. Mais dans un petit appartement de Sarcelles, y a pas beaucoup d’endroits pour cacher des affaires. Alors ils les ont vite retrouvées. J’ai insisté. Ça a fini par énerver papa. Il m’a traité de kâfir, de « mécréant ». Il m’a dit que j’allais finir en enfer si je refusais de venir. Ça m’a toujours fait peur l’enfer. Une fois, j’ai même dit à maman qu’Allah il était méchant. Parce que quand je fais des bêtises, mes parents ils me punissent mais Allah, si tu fais des bêtises, il te fait brûler en enfer. Et tu souffres beaucoup. Et pour toujours. Alors, j’ai pleuré, j’ai aidé mes parents à charger les bagages dans le taxi, j’ai pris mes poésies et on est partis.
Un drôle de voyage. Et très long. Il a fallu qu’on se cache dans une voiture. Pas seulement moi mais papa et maman aussi. Les gens parlaient arabe ou des langues bizarres. Même papa et maman ne savaient pas toujours quelle langue c’était. Enfin, ils étaient pas sûrs. Mais je crois qu’ils voulaient peut-être pas que je sache. Papa m’a toujours dit que j’étais trop curieux. C’est pas ma faute… J’ai envie de savoir, de comprendre. Allah il a rien contre ça. Je lui ai dit une fois à papa. Il avait l’air furieux. Mais il ne m’a pas grondé.
Et puis on est arrivés en Syrie. Là, ils m’ont dit où on était. Ça s’appelait Raqqah. Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici. Moi je croyais que le paradis c’était dans le ciel, quand on est mort. Papa s’est habillé avec des vêtements très larges et un turban. Maman a mis un niqab. Tout noir. On voyait que ses yeux. Pour rire, elle me disait que c’était pour me surveiller comme depuis la meurtrière d’un château.
Et puis moi j’ai dû dire que je m’appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m’ont eu avant de se convertir à l’islam. Alors je m’appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça déjà avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m’ont dit que c’était parce qu’à Sarcelles on faisait semblant d’être comme les autres. De s’habiller comme eux. D’être amis avec eux. Mais moi j’ai jamais fait semblant. Mes copains c’est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d’école, je l’aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi.
Papa et maman m’ont dit que j’avais une chance extraordinaire de vivre dans l’État islamique. Que tout était fait pour les musulmans et que plus jamais on aurait affaire aux kouffâr. Que c’était une bénédiction d’Allah. Alors j’ai pleuré en me cachant. Parce que moi je voulais lire mes poésies à monsieur Tannier. Et je voulais voir mes copains et mes copines de Sarcelles. M’en fous qu’ils soient kouffâr, moi. Mon copain Ariel il est juif. Il m’a jamais embêté parce que j’étais musulman.
À Raqqah, papa disait souvent : « Regarde tous ces gens qu’Allah a appelés. Ils viennent du monde entier pour Sa gloire. Tu te rends compte de la chance que tu as de faire partie des élus d’Allah ? Si tu étudies bien, tu seras peut-être un jour un grand imam. » « Et peut-être même le calife », a ajouté maman en éclatant de rire. Papa a fait la tête un court instant et puis il a rigolé lui aussi. On était vraiment heureux à ce moment-là.
Pendant des mois ça s’est bien passé. Enfin pas trop mal. Parce que j’ai vite compris que les musulmans du califat c’était pas les mêmes qu’à la maison. Toujours à faire la gueule pour un rien. À rire comme des ânes pour un rien. À parler très fort. À gueuler pour tout. Et surtout pour rien. À faire des reproches pour pas grand-chose. Et côté religion, c’était pas plus joyeux. Rien de ce que je pensais, disais et faisais n’était jamais comme il fallait. C’était compliqué de s’y retrouver. Et puis il était plus question de défendre le peuple qui souffrait de Bachar el-Assad comme m’avaient dit papa et maman. Maintenant, on nous expliquait qu’il fallait combattre le monde entier. »

Extraits
« C’est chez les lionceaux du califat que, très vite, j’ai connu l’islam bien mieux que papa et maman. Ils étaient fiers de moi. Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab. Moi je les appelle les corbeaux. On sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours. Pour les corbeaux, j’ai pas dit à maman que je les appelais comme ça. Elle se serait fâchée grave. J’ai osé le dire une fois à papa. Je m’attendais à prendre une beigne mais ça l’a fait rire. Il m’a même dit: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.» J’ai pas compris ce qu’il voulait dire mais il m’a serré contre lui et ça m’a fait du bien. Et c’est la seule fois où il m’a de nouveau appelé Fabien. » p. 24-25

« S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. Une petite boule d’amour qui sourit alors tout le temps. Comme si on n’était pas dans toute cette merde. Lui il s’en fout. Il sourit au monde, à maman, à la vie. Il s’accroche à moi. Il me tord l’oreille et il rit de toutes ses petites forces. Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp. » p. 58

À propos de l’auteur
BENZINE_Rachid_©Hermance_triayRachid Benzine © Photo Hermance Triay – DR

Enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, Rachid Benzine tente de penser dans ses travaux un islam à la hauteur de notre temps. Auteur d’un livre de référence, Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel), il a publié Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil) et, en dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, qui ont tous connu un grand succès. Il es taussi l’auteur de Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère.  (Source: Éditions du Seuil)

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