La montre d’Errol Flynn

CERESA_la_montre_derrol_flynn

  RL_automne-2019

En deux mots:
Patrick Lombardo découvre Errol Flynn au cinéma dans les Aventures de Robin des bois. L’acteur, en visite à Juan-les-Pins va croiser sa mère et lui offrir sa montre. Un hasard qui va transformer la vie du petit garçon, désormais persuadé qu’il doit mettre se spas dans ceux de ce modèle absolu.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Errol et moi

Avec une bonne dose de nostalgie pour l’époque glorieuse d’Hollywood, François Cérésa nous raconte la vie de Patrick Lombardi et celle d’Errol Flynn, son modèle. Deux vraies-fausses biographies épatantes.

Tout commence vraiment le 13 octobre 1959. Patrick Lombardo a six ans et demi lorsque son père décide de l’emmener au cinéma Normandie, avenue des Champs-Élysées où l’on joue Les Aventures de Robin des Bois. Sur l’écran, l’acteur en collants verts, est l’homme qui deux ans auparavant, faisant escale à Juan-les-Pins avec son bateau le «Zaca» a offert à sa mère qui lui demandait l’heure sa montre, une «reverso» de Jaeger-Lecoultre: le grand Errol Flynn!

CERESA_Errol_Flynn_robin-des-boisDésormais, c’est juré, il mettra ses pas dans ceux de cet homme courageux, intrépide, un tantinet effronté, farceur et bondissant. Il va tenter d’oublier le traumatisme de leur déménagement en région parisienne, puis de son placement en établissement spécialisé en se construisant une vie riche d’aventures en toutes sortes dont les scénarios peuvent s’appuyer sur les lectures de Tintin, Homère, Alexandre Dumas et Walter Scott et sur le soutien d’un clan qui va peu à peu se former. Omar, Valère, Hans et Marc-Édouard Schbeb vont devenir les doubles de Frère Tuck, Petit Jean, Will l’Écarlate, les célèbres compagnons de Robin. Quant à Marianne, la fiancée de Robin, elle n’aura que durant quelques temps les traits de Marie-Vic, car l’envie d’aller voir ailleurs est la plus forte. Monique lui offrira un premier coup de canif dans le contrat, avant de nombreuses autres conquêtes. Comme le fait de son côté Errol Flynn.
Dans L’une et l’autre – son précédent roman– François Cérésa imaginait un couple de cinéastes, Marc et Mélinda, partant sur les routes d’Europe pour réaliser un documentaire sur les lieux de tournage de grands films et le bonheur pour Marc de se réveiller avec une Mélinda qui prenait les traits de Jane Fonda jeune. Cette fois, il nous offre deux biographies en parallèle, celle de Patrick Lombardi et celle d’Errol Flynn. La montre de l’acteur servant au premier à rejoindre le second, à son fondre dans la vie de son modèle, décédé en 1959.
Cet objet magique va nous permettre d’être aux côtés du jeune Errol quand il décide de s’émanciper d’un père qui ne voit pas d’avenir à ce fils fantasque qu’il a déplacé d’une école à l’autre sans que ses résultats s’améliorent. De le suivre dans ses pérégrinations et ses différents emplois, de marin, pêcheur, agriculteur, chercheur d’or, guide, sans oublier quelques trafics un peu plus risqués, mais dont il parviendra à s’extraire. Jusqu’à ce jour où sa route croise celle d’un producteur qui décèle le potentiel de cet athlète. Après des débuts qui confirment cette intuition et avant ce fameux Robin des bois, il passera très vite au rang de tête d’affiche, avec notamment «Capitaine Blood» et «La charge de la brigade légère». Sa carrière était lancée et les dizaines de films suivants l’installeront au panthéon des stars hollywoodiennes.
La solide documentation rassemblée par l’auteur ajoutée à sa belle construction vont nous offrir de découvrir l’homme derrière la filmographie, avec ses aspérités et ses contradictions, avec ses joyeuses lubies et ses addictions mortifères.
Répondant à David Niven qui apprécie cet homme «épouvantable», parce que c’est «un joyeux drille dans ce monde de trembleurs et de lèche-bottes», avec lequel il parle littérature et «partage des jeunes filles et des vieux whiskies», il est très lucide sur sa personne: «En moi, la contradiction en tant que principe trouve sa raison d’être.»
Logiquement, on dira la même chose de Patrick, qui trouve dans le journalisme de quoi permettre à sa fantaisie et à sa plume de s’exprimer, tout en préférant ses rêves de gosse à ses responsabilités d’adulte. Ce qui, en ces temps de frilosité intellectuelle n’est pas si courant et donne paradoxalement toute sa force à ce roman. Comme dirait Jean-Paul Dubois, il nous prouve avec fantaisie et brio que «tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon» !

La montre d’Errol Flynn
François Cérésa
Éditions Écriture
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782359053012
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Bois-Colombes, Saint-Maurice, Le Chambon-sur-Lignon, Boulogne, Mourmelon, Fontainebleau, Pacy-sur-Eure, Cannes, Juan-les-Pins, Vallauris, Saint-Paul-de-Vence. On y évoque aussi toutes les étapes du parcours d’Errol Flynn. De Sydney à Hollywood, en passant par la Nouvelle-Guinée, il nous fera parcourir la planète.

Quand?
L’action se situe des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la peau d’un pirate
Depuis le jour où Errol Flynn, l’interprète emblématique des Aventures de Robin des bois, a donné sa montre à la mère de Patrick Lombardo sur le port de Juan-les-Pins en 1957, ce jeune garçon est devenu un fan absolu de l’acteur australo-américain, tête d’affiche de la Warner. Au point de calquer sa conduite sur celle du héros éponyme de L’Aigle des mers et de Capitaine Blood, grand sportif, séducteur impénitent et parfait gentleman. Même goût de l’aventure, des bêtises, des filles… et des boissons raides.
À 26 ans, Patrick Lombardo intègre un grand journal et se lance avec succès dans l’écriture. En même temps, il décide de faire réparer la montre fétiche. Il n’aurait pas cru que cet objet, tel un philtre magique, le plongerait dans l’intimité de l’une des plus grandes stars d’Hollywood…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Salon littéraire (Ariane Bois)
Causeur (Thomas Morales)

Blog consacré à Errol Flynn (Filmographie / Bibliographie)

François Cérésa présente La montre d’Errol Flynn © Production Mediashake

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’ai vu le jour à Cannes, aux alentours de minuit. Ma mère a souffert pour me mettre au monde. J’étais déjà un peu coincé. Je le fus ensuite une bonne partie de mon adolescence. On me trouvait dissipé, instable, ingérable. Cannes est un sucre qui fond mal. Tous les plus grands acteurs du monde y sont venus. J’ai un avantage sur eux : j’y suis né.
Nous étions établis sur les hauteurs d’Antibes, dans un océan de mimosas et de figuiers. Mon père cultivait l’asparagus, ma mère cultivait la fi délité. Nous n’avions pas un sou. La vie était belle. La Méditerranée nous ouvrait les bras. On m’appelait le petit sauvage.
Un jour, à Juan-les-Pins, mes parents et moi étions sur le port. Juché sur les épaules de mon père, je regardais les bateaux à quai. Que regardais-je vraiment ? À quatre ans, on ne regarde pas: on s’évade, on s’évapore, on danse avec les songes.
En voyant un homme en blanc sur une passerelle, ma mère, qui tenait un petit bouquet de jasmin à la main, a dit:
— C’est Errol Flynn.
— Robin des Bois ! s’est exclamé mon père.
Derrière Errol Flynn, il y avait Bing Crosby, et derrière Bing Crosby, Gary Cooper. Sur la coque du bateau, un nom était inscrit : Zaca.
Plus tard, on m’a dit que nous étions en 1957 et que le Zaca était le bateau d’Errol Flynn. Je ne suis sûr de rien.
On vous raconte des choses, vous croyez vous en souvenir, les avoir vécues, et elles embrouillent la mémoire. Ma mère s’était approchée d’Errol Flynn et lui avait donné son petit bouquet de jasmin. Il l’avait pris, l’avait humé, l’avait accroché au revers de son veston et avait dit dans un français impeccable :
— C’est un beau cadeau. Merci, madame.
Son œil, d’après mon père, s’était attardé sur l’anatomie de cette jeune Française au sourire triste. Grande, élancée, ma mère avait la beauté d’une Bagheera blonde, aux mèches décolorées par le sel et le soleil, avec des brins de lavande piqués dans les cheveux. Intimidée, ne sachant plus quoi dire, elle avait alors balbutié :
— Avez-vous… l’heure ?
Errol Flynn avait éclaté de rire. Puis, détachant le bracelet de la montre qu’il portait au poignet, il la lui avait tendue avec un grand sourire :
— Je n’en ai pas besoin, je ne suis jamais à l’heure.
Et il avait rejoint sur le port Bing Crosby et Gary Cooper, autour desquels une foule de badauds s’agglutinait déjà.
*
— Tu te rends compte, il m’a donné sa montre!
Ma mère n’en revenait pas.
Le soir, pour le dîner, nous avions mangé du lapin et des pommes de terre cuites à l’eau. La montre d’Errol Flynn trônait sur la table. Devant le petit balcon blanc de notre maison, nous étions dehors, caressés par un léger vent d’ail et de linge propre. Le cinéma était chez nous.
Le lendemain, sur les marchés de Golfe-Juan et Saint-Paul-de-Vence, pour se faire un peu de rab, attendu que l’asparagus ne nourrissait pas son homme, mon père déballait et remballait ces chaussettes, tricots et débardeurs que lui confiait mon grand-père maternel. Ma mère supervisait les ventes. Je me demande aujourd’hui encore s’ils pensaient à la montre d’Errol Flynn, rangée dans une boîte grise à chevrons, avec du papier de soie.
*
Lorsque nous avons quitté le Midi pour Paris, j’ai perdu une partie de mon enfance. Notre maison a disparu. L’autoroute de l’Estérel passe dessus.
À Paris, nous avons vécu à Bois-Colombes, chez mon grand-père maternel, puis à Saint-Maurice, chez mon grand-père paternel. On dit que le soleil est l’artiste de la vie. En banlieue, il n’y avait pas d’artiste. Et encore moins de soleil. J’étais désespéré. La mer me manquait.
Plus tard, mon père a loué un garage dans le VIIIe arrondissement, avec mezzanine et vue sur la cour. Comme il faisait des miracles avec le plâtre, la blancheur des enduits nous renvoyait un peu de lumière.
— On va finir par être à l’étroit, avait dit mon père. Il faisait allusion à la nouvelle arrivante: ma sœur Marie.
On me flanqua à l’école. Le petit sauvage devait apprendre à se discipliner, à s’habiller, à enfiler des chaussures, à lire et à écrire. Je ne pouvais plus marcher pieds nus, nager à la Garoupe, manger les oursins de l’ami Gilbert, foncer avec ma brouette entre les plants de tomates, tirer au lance-pierre sur le chien du père Sicard. Je détestais Paris.
Les voitures sentaient mauvais, les gens étaient hargneux.
Pour me venger, je faisais des tours de force. C’est comme ça que j’ai commencé à prendre mes premières raclées. Inutile de dire que plus personne ne se souciait de la
montre d’Errol Flynn. C’était le cadet de nos soucis. Moi encore plus que mes parents. De toute façon, je ne savais pas lire l’heure.
*
13 octobre 1959. Mon père m’emmène au cinéma. Une première. J’ai six ans et demi. Les Aventures de Robin des Bois au cinéma Normandie, avenue des Champs-Élysées.
Sur l’écran qui semble immense, Errol Flynn en Robin est plus vrai que nature. Un souvenir qui me marquera à jamais : l’entrée fracassante du prince des voleurs dans la salle de banquet où ripaillaient le Prince Jean, messire Guy de Gisbourne, lady Marian et les chevaliers saxons. Robin avait un daim sur les épaules.
En sortant du cinéma, mon père avait souri.
— Tu as vu l’heure?
Il portait la montre d’Errol Flynn.
*
Le lendemain, nous déjeunions chez mon grand-père paternel à Saint-Maurice, l’illustre Domenico Lombardi, un ancien de la légion garibaldienne, reconverti dans la
fumisterie, sosie d’Errol Flynn à trente ans, au même titre que l’acteur Amedeo Nazzari, surnommé «l’Errol Flynn transalpin».
J’aime les coïncidences. Elles s’amusent avec le destin, qui est la cohérence des dieux, et la destinée, qui est l’incohérence des hommes. Ce jeudi-là, la dame de compagnie napolitaine de mon grand-père, Stefania, s’amusait à parsemer de persil mon plat de tomates, alors que je détestais le persil. J’infusais encore dans la forêt de Sherwood, un daim sur les épaules, frère Tuck et Little John à mes côtés, lady Marian à mon bras, messire Guy de Gisbourne en face de moi, prêt à en découdre, flanqué de Prince Jean. Tout cela dans une sorte de halo en technicolor. Comme si ces charmants fantômes se plaisaient à me frôler. Stefania, elle, était bien réelle.
— Ma tou dois manger lé persile, c’est très bonne pour ta santé et ton sang !
Mon sang, justement, ne fit qu’un tour. Stefania méritait d’être pendue haut et court au donjon du prince Jean. Puis, moment crucial. L’heure des nouvelles à la TSF.
— Taisez-vous et écoutez, déclara mon grand-père.
Principale information du jour : Errol Flynn, l’inoubliable interprète de Robin des Bois, venait de succomber à une crise cardiaque. Il avait cinquante ans.
Nous étions le 14 octobre 1959. Je crus que le ciel me tombait sur la tête. Comment le héros que j’avais vu la veille si vivant, si bondissant, si séduisant, si plein de charme et de joie de vivre, était-il mort? Allez expliquer cela à un enfant de six ans qui va pour la première fois de sa vie au cinéma!
Ce film, à mes yeux, n’était pas du cinéma. C’est bien le problème du cinéma. En vous faisant rêver, il vous enlève à la réalité ; en vous montrant une certaine réalité, il vous fait croire que vous ne rêvez pas. Comment faire la part des choses?
— C’était toute ma jeunesse, avait dit mon père.
— Il était tellement séduisant, avait ajouté ma mère qui n’avait pas oublié la rencontre à Juan-les-Pins. »

Extrait
« Pourquoi le fréquenter s’il est aussi épouvantable?
– Parce que c’est un joyeux drille dans ce monde de trembleurs et de lèche-bottes. Parce que l’on parle des écrivains. Parce que l’on partage des jeunes filles et des vieux whiskies. Parce que ce diable de Tasmanie est très britannique. Que voulez-vous, il est drôle, il est charmant, il est unique. Et insupportable. Un vrai paradoxe articulé. Vous savez ce qu’il m’a dit l’autre soir?
– Non.
– «En moi, la contradiction en tant que principe trouve sa raison d’être.» Ça vous classe un homme, non? Au moins, il est honnête. » p. 82

À propos de l’auteur
Né en 1953 à Cannes, François Cérésa a collaboré au Quotidien de Paris et au Nouvel Observateur. Critique gastronomique, chroniqueur littéraire, il anime le mensuel Service littéraire. Il est l’auteur de plus de vingt romans, dont La Vénus aux fleurs (prix Paul-Léautaud), La Femme aux cheveux rouges (prix Freustié et prix Exbrayat), Les Amis de Céleste (prix Joseph Delteil). Poupe (Le Rocher, 2016), roman consacré à son père, finaliste du prix Interallié, a été salué par toute la presse. Chez Ecriture, ont paru Merci qui ? (2013) et Les Princes de l’argot (2014). (Source : Éditions Écriture)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lamontredErrolFlynn #FrancoisCeresa #editionsecriture #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #VendrediLecture

Publicités

À crier dans les ruines

KOSZELYK_a-crier_dans_les-ruines

RL_automne-2019

Logo_premier_roman

coup_de_coeur

Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com

Focus Littérature

Tags:
#acrierdanslesruines #AlexandraKoszelyk #editionsauxforgesdevulcain #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman

L’imprudence

HUI_PHANG_limprudence
  RL_automne-2019 68_premieres_fois_logo_2019   Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Une jeune femme, assistante d’un photographe, part au Laos enterrer sa grand-mère avec sa mère et son frère. Un voyage qui est pour le jeune femme l’occasion d’une quête. En particulier avec son grand-père, elle va dérouler l’histoire familiale pour se construire une identité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le pays perdu

Dans un premier roman émouvant et sensuel, Loo Hui Phang raconte son retour au Laos, quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, pour les funérailles de sa grand-mère. Elle y retrouve son grand-père, ses racines et une part d’elle-même.

«Il n’est plus question de pays ni de terre. Pas d’archétype non plus. Rien qui soit rattaché à quelque région, ville, place, maison. […] Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau. C’est là le seul, le vrai lieu qui est mien. Et le désir qui le hante, l’appétit, la souveraine pulsion de vie, me rappellent à chaque instant ses contours, ses reliefs, sa présence.»
Bien davantage qu’une autobiographie ou qu’une quête des racines, c’est à une géographie de l’intime que nous convie Loo Hui Phang dans ce premier roman tout de sensualité.
Une sensualité qui explose dès les premières pages, lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Florent et cette puissance du désir qu’il faut assouvir sans plus attendre. Dans les rues de Paris, la jeune femme se sent libre. En rentrant chez ses parents à Cherbourg, elle se rend compte qu’elle ne veut pas d’«un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il. Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique. Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.»
Ce Laos, qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, va soudain ressurgir, car sa grand-mère vient de mourir. Elle accepte alors d’accompagner sa mère et son frère aux obsèques. Edmond, le photographe, dont elle est l’assistante – et dont son père considère qu’il ne s’agit pas d’un «vrai métier – lui confie un boîtier et quelques semaines de vacances.
Paris, Bangkok, Mukdahan et de là un bateau pour traverser le Mékong jusqu’à Savannakhet et redécouvrir une histoire, redécouvrir sa famille. Le rapport au monde change, notamment vis-à-vis de sa mère: «c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. […] Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles.» Autre pays, autres mœurs…
Mais c’est dans les échanges avec le grand-père que les choses vont devenir encore plus tangibles. De la confrontation – la femme complète serait pour toi une femme soumise – à la complicité, de nombreux échanges et quelques escapades vont être nécessaires. De la guerre, de la fuite du Vietnam, puis de l’exil au Laos et le choix de la France comme terre d’accueil pour ses enfants, il va témoigner et transmettre, ce qui nous vaut les plus belles pages du roman.
Loo Hui Phang, dramaturge, réalisatrice, scénariste et auteur de bandes dessinées et romans graphiques, a parfaitement su rendre l’atmosphère et les émotions en invitant les couleurs et les odeurs, les bruits et les décors de sa quête. Un premier roman qui pour l’assistante photographe est d’abord un révélateur.

L’Imprudence
Loo Hui Phang
Éditions Actes Sud
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782330121235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à Cherbourg ainsi qu’au Laos, à , Savannakhet, en passant par Bangkok et Mukdahan.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de la seconde partie du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.
Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté.

Un mot de l’auteure
« Du Laos où je suis née, je ne garde aucun souvenir. Soucieux de me préserver, mes parents me parlaient avec parcimonie du pays perdu. J’envoyais lettres et dessins à des grands-parents que je ne connaissais pas. Des bribes d’histoires me parvenaient, échappées de conversations d’adultes, de photos rescapées. Mon enfance avançait, hantée de silences et de zones béantes, autant d’espaces disponibles pour construire ma propre mythologie.
L’Imprudence est un précipité, réaction de mon imaginaire frotté à mon histoire familiale. L’enfance et l’adolescence, maintenues sous une gangue de pudeur, de délicatesse mêlée de couardise, d’incompétence à déclencher l’aveu, furent infertiles en révélations. À l’âge adulte, j’organisais des conversations filmées avec mes parents, sorte d’interrogatoires bienveillants auxquels ils se prêtaient sans résistance. Les souvenirs qui m’étaient offerts avaient le tranchant de tesselles amoncelées, autant de petites masses aux contours définis, indépendantes les unes des autres. Il me manquait l’épaisseur du temps, un fluide dense qui les aurait nappées d’un ressac, d’un mouvement d’ensemble.
Il m’a semblé que ce temps qui leur faisait défaut pouvait être inventé, que je pouvais recréer une chronologie, fondre les tesselles dans une matière de fiction. À ce temps disparu serait substitué le temps de l’invention, de l’écriture.
Le flux que j’amorçais a emporté les récits ailleurs. Roulés par le courant, ceux-ci se sont déformés, érodés ou dotés d’excroissances. L’écriture, que j’ai toujours voulue instinctive et hasardeuse, a improvisé une forme qui se révélait malgré moi, par moi. Parce que je ne souhaitais pas plier les légendes familiales à des itinéraires préconçus, j’ai laissé venir. Ce qui s’est profilé tient à la fois de la fiction et du souvenir, un fantasme si sincère, enraciné si loin, qu’il me semble l’avoir vécu.” L. H. P

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Info (Laurence Houot)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a cinq heures à peine, dans l’intimité fugace d’un escalier, je faisais l’amour avec Florent. Je ne savais pas son nom alors. Juste l’indécent braquage de sa mise polie par son impérative, hurlante, souveraine envie de moi.
Son regard m’avait pistée du rayon Linguistique jusqu’à la porte de la librairie. Discret, affamé. Dans l’affluence feutrée, cette avidité irradiait, réclamant mon attention. À trois mètres à peine, il était là.
Brun, élégance dosée, veston sérieux et chemise littéraire mais, sous son jean, une belle proéminence dont il ne faisait aucun secret. Excitant oxymore.
Sans détour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Il a compris.
Dans la rue, j’avançais dix pas derrière lui. Je matais son cul plein de promesses tandis qu’il épiait avidement les trottoirs, en quête d’un endroit pour nous. Dans le reflet d’une vitrine, j’ai aperçu mon visage. J’avais les yeux d’un assassin. Rue d’Aumale, un coursier a émergé d’un immeuble. Florent a pressé le pas. L’instant d’après, derrière la porte cochère, j’ai attrapé sa bouche. Main dans son jean.
Un bruit m’a fait reculer. Un homme, une femme, deux enfants ont surgi. Ils nous ont dévisagés en passant, puis se sont éparpillés dans la rue. Florent a rattrapé la porte sécurisée, s’est engouffré dans l’entrée béante. Investissant l’ascenseur, nous nous sommes empoignés sans cérémonie. Nous avons terminé l’affaire entre l’avant-dernier et le dernier étage, sur la moquette érodée de l’escalier. Florent a joui trop tôt et s’en est excusé. Il a promis de rattraper cet impair. Je l’ai trouvé délicat. Il m’a dit que tout cela n’était pas dans ses habitudes, qu’il n’était pas un sale pervers. Sa voix douce et inquiète vibrait dans la cage d’escalier. Cette fébrile insistance à préserver sa civilité a relancé mon désir. Il a ajouté que c’était mon visage qui l’avait fait bander. Pas mon visage de Vietnamienne. Mon visage. Celui-là, précisément, qu’entre mille autres il avait décelé, a-t‑il insisté. J’ai aimé ces mots-là. Il m’a dit son nom, son numéro de téléphone et a pris congé. Il était quinze heures.
Dans le train qui m’emmenait à Cherbourg, j’ai noté le numéro de Florent, m’assurant que tout cela était bien arrivé. J’ai rarement été aussi heureuse, je crois. Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir.
J’aurais aimé te raconter tout cela. Chaque fois que je te vois, je crois que je vais le faire. Je ne suis pas innocente, je suis une fille qui aime les garçons, qui en a connu beaucoup. Je suis comme cela. Je ne veux pas d’un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il.
Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique.
Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.
Cela me désole que tu t’y sois résigné. Je rêve chaque jour de ton évasion. Dynamiter ta cellule par le récit de mes aventures. Et te montrer un autre possible. Une vie intense, mouvante. Une fois par mois, je reviens. Je retourne dans cet appartement pétrifié où, avec un acharnement rectiligne, tu sombres. Ce soir-là, je crois encore que je vais me livrer, que tout basculera, enfin.
Je frappe à la porte. Le papier scotché sous le judas depuis deux décennies est toujours là : “Ne pas sonner. Bébé dort.” Notre mère a pris sa retraite d’assistante maternelle. Aucun nourrisson ne sommeille dans cet appartement depuis trois ans. Mais peut-être le billet ne fait‑il plus référence aux petits étrangers dont elle avait la garde.
J’entends des pas, de l’autre côté. Ils traînent, tardent à approcher. Avec une lenteur infinie, tu ouvres le verrou, tournes la poignée. La lumière blafarde du couloir interroge ton visage. Tu as l’air épuisé, tes yeux sont rouges. Au bout d’un temps, tu souris vaguement. “Ben oui, je suis encore là.
Ça ne t’arrange pas, hein ?” Tu dis cela d’une façon étrange. Tu es défoncé.
Je dépose ma valise dans l’entrée. Désormais tu occupes mon ancienne chambre. Je n’ai plus d’endroit à moi chez nos parents. J’ignore, chaque fois que je viens, où je vais dormir. La plupart du temps, j’échoue sur le canapé du salon. Ton corps chargé me précède dans la cuisine. “Tu as dîné? Je crois qu’il ne reste plus rien à manger.” Je me contenterai d’un thé. J’ouvre le robinet, remplis deux tasses et les dépose dans le four micro-ondes première génération.
Celui-ci est dépourvu de système de sécurité et a probablement irradié tous les occupants de l’appartement. On peut en ouvrir la porte pendant que les aliments chauffent. Cela te fait rire.
“Bertrand est dans la chambre, murmures-tu. On fume des joints.” C’est un pléonasme. Tu fouilles les placards en formica, inchangés depuis 1985, doucement, avec une candeur insolite. Tu cherches du ravitaillement, des biscuits au chocolat ou toute autre cochonnerie sucrée. Vous êtes au milieu d’une partie de jeu vidéo. Dans une base militaire perdue sur la planète Mars, vous dégommez des morts-vivants à coups de kalachnikov. Vous vous sentez puissants.
À trente-trois ans, vous continuez à vivre comme si vous en aviez douze. »

Extrait
« Et puis, c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. C’est la première fois que je la vois ainsi. Son agitation prend une autre tournure. Elle n’est plus la force motrice du foyer. Elle se laisse conduire par sa volonté de servir, de satisfaire. L’autorité est cédée au patriarche. Père et fille échangent peu de mots, toujours relatifs au factuel, à la logistique domestique. Une présence l’un à l’autre ancrée par les habitudes, la répétition des jours, l’accumulation des événements, et dictée par la hiérarchie incontestable, silencieuse, toute-puissante, du sang familial. Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles. »

À propos de l’auteur
Née au Laos en 1974, Loo Hui Phang a grandi en Normandie où elle a fait des études de lettres et de cinéma. Qu’elle conçoive des expositions ou des performances, qu’elle écrive du théâtre ou réalise des films, elle aime multiplier les collaborations (Bertrand Belin, Rodolphe Burger, Frederik Peeters…) pour raconter des histoires hantées par les thèmes de l’identité, du désir et de l’étrangeté. Scénariste, elle a publié une douzaine de bandes dessinées ou romans graphiques. En 2017, le festival d’Angoulême a consacré une exposition à l’ensemble de son travail. (Source: Éditions Actes Sud)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#limprudence #LooHuiPhang #editionsactessud #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman #MardiConseil

Le ciel par-dessus le toit

APPANAH_le_ciel_pardessus_le_toit
  RL_automne-2019

En lice pour le Prix du roman Fnac 2019

En deux mots:
À dix-sept ans, Loup est arrêté puis incarcéré pour avoir roulé sans permis et causé un accident. Sa mère et la sœur qu’il était parti rejoindre sont appelées à la rescousse, mais en découvrant leurs parcours respectifs, on comprend combien la justice est aveugle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le ciel derrière les barreaux

Nathacha Appanah nous revient avec un court roman qui transcende le banal fait divers pour en faire un réquisitoire contre une justice aveugle et un chant d’amour maternel et fraternel.

C’est l’un de ces faits divers qui ne font que quelques lignes dans le journal, une de ces affaires qui encombrent les tribunaux. Un cas banal: «Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes: le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C.»
Avec son joli sens de la construction, Nathacha Appanah va alors nous proposer de revenir en arrière, de retracer la généalogie qui a conduit Loup dans cette prison depuis ses grands-parents.
Un couple sans histoires, acharné à se fondre dans la foule. Un couple ordinaire qui regarde grandir la petite Eliette. «Jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette.» Mais l’adolescente ne veut pas de cette vie, ne veut pas être présentée comme bête de foire. Eliette se révolte au fur et à mesure que son corps se transforme, jusqu’à ce jour où un baiser forcé la traumatise. C’est alors que tout va dérailler. Eliette a 16 ans quand l’enfance s’en va. Mais «comment faire pour naître à nouveau?» Son rite de passage va consister à mettre le feu à la maison et à se faire appeler désormais Phénix. Et faire de sa liberté nouvelle une nouvelle aliénation. Très vite, trop vite, elle se retrouve mère de deux enfants, Paloma et Loup qu’elle va élever en montant une petite entreprise de pièces détachées. Le jour où Paloma décide elle aussi de couper les ponts, elle n’entrevoit pas les conséquences de sa colère. Elle assure à Loup qu’elle reviendra le chercher très vite. Dix ans après, elle n’est toujours pas rentrée. C’est quand elle apprend que son frère est derrière les barreaux qu’elle a envie de tenir sa promesse.
Comme dans Tropique de la violence et En attendant demain, l’écriture de Nathacha Appanah transcende ces vies cabossées en chant d’amour. En faisant jouer les contrastes entre le sordide et la beauté, à ce ciel au-dessus de la prison. «Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel?» Ça fait d’autant plus mal que ce ciel la rapproche de sa sœur, tout aussi sensible à ce ciel, regardant la nuit fondre «sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus le toit, ressemble à un morceau de soie chatoyant». Un adjectif qui va bien aussi à l’écriture de Nathacha, même si ele n’en reste pas moins efficace dans son réquisitoire contre ce pays qui oublie «ces gens-là, les pauvres, les réfugiés, les sans paroles, les mères célibataires, les alcooliques, les drogués, les moins que rien, les chutés, les tombés, les mal-nés, les accidentés».

Le ciel par-dessus le toit
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
125 p., 14 €
EAN 9782072858604
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France dans des endroits qui ne sont pas précisément définis.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
La Croix (Jean-Christophe Ploquin)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me tiens au centre de ce que je ne veux pas nommer
Si je dis le vrai nom des choses qui habitent ici
La beauté la tendresse et l’imagination s’envolent à travers la fenêtre
J’oublie parfois, pourtant
Voici un lit, voilà une chaise, ici une cuvette
Dehors des bruits de bottes et des clés qui tournent
Tiens, quelque chose au coin de mon oeil
C’est une blatte si noire et absolument immobile
Il y a des taches sombres sur le mur où est fixé le lit je sais ce que c’est
Je sais comment elles naissent et si je reste ici assez longtemps je finirai par laisser une trace moi aussi
Quelle forme prendrais-je sur le mur
Est-ce que d’autres que moi essaieraient de deviner
Comme dehors on s’allonge sur l’herbe et on démasque les nuages
Ils diraient je vois je vois
Un chien un insecte un serpent
J’aimerais tant que ce soit autre chose
Un ciel une étoile un rêve
Derrière moi une voix aiguë s’élève
Salaud enculé ta race
Je ferme les yeux et lentement chaque chose ici laisse tomber son nom
Le mien aussi je l’oublie peu à peu
Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre
Chaque son se ramasse flétrit s’éteint
Bientôt ne reste plus que le bruit blanc que fait mon coeur
Écrou 16587, Maison d’arrêt de C.

« Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction, l’enfermement et un tas de choses qui n’existent qu’entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c’est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu’il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d’entrée pour que se souviennent ceux qui s’intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c’est l’entrée d’un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s’y promener, s’y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c’est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur des vieux chagrins.
Plus tard, parce que toujours ont existé les enfants récalcitrants, les enfants malheureux, les enfants étranges, les enfants terribles, les enfants qui font des choses terribles, les enfants tristes, les enfants stupides, les enfants qui n’ont jamais eu d’amour, les enfants qui ne savent pas ce qu’ils font, les enfants qui ne font qu’imiter ce que font les grands, ce pays a trouvé d’autres moyens pour les guérir, les redresser, les corriger, les observer, afin qu’ils deviennent des adultes à peu près corrects, c’est-à-dire des gens qui pourraient aller se promener dans des jardins, sous un ciel ouvert, bleu et calme.
Mais toujours et encore, il y a les murs qui entourent, qui séparent, qui aliènent, qui protègent et qui ne guérissent pas les cœurs. Il y a les gens dehors, les gens dedans, histoires toutes tracées, histoires de déterminisme, accidents, hasards, la faute à pas de chance, coupables, innocents, et voilà ce monde, à nouveau, qui se dessine tel un tableau abstrait où il est difficile de trouver un visage ami, un être cher, de s’accrocher à un sentiment connu, une couleur préférée.
Il était une fois, donc, dans ce pays, un garçon que sa mère a appelé Loup. Elle pensait que ce prénom lui donnerait des forces, de la chance, une autorité naturelle, mais comment pouvait-elle savoir que ce garçon allait être le plus doux et le plus étrange des fils, que telle une bête sauvage il finirait par être attrapé et c’est dans le fourgon de police qu’il est, là, maintenant, une fois cette page tournée. »

Extraits
« C’était simple et c’était tout, oui : Loup avait rêvé de sa sœur qu’il n’avait pas revue depuis des années et quand il s’était réveillé, son chagrin se tenait sur lui, comme un gros animal, et Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes : le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C. »

« Loup se sent perdu. Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel ? C’est évidemment un piège, ce bleu-là, comme les sourires des gens qui viennent chercher des pièces de mécanique dans le jardin, le Je reviens très vite te chercher de sa sœur, le Tu n’es pas malade du docteur Michel. Loup sent son cœur qui s’emballe mais alors il aperçoit les bâtiments derrière cette porte bleue. Ce sont trois masses trapues dont les toits pointus sont en enfilade, par ordre croissant. On dirait un monstre à trois têtes et puisque Loup n’aime pas les mensonges, il est soulagé. Le voilà arrivé à destination. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant »

« Avant Phénix, Paloma et Loup, il y avait Eliette et c’est avec elle que tout a commencé. Commencé ? Non, plutôt déraillé, divergé alors que jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette. »

À propos de l’auteur
Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain : elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016), Une année lumière (2018) et Le ciel par-dessus le toit.
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme : mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. Son dernier roman le confirme assez qui nous entraîne insidieusement dans les méandres de l’intimité. (Source: Lehman college http://ile-en-ile.org/appanah/

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lecielpardessusletoit #NathachaAppanah #editionsgallimard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise

 

Mikado d’enfance

ROZIER_mikado_denfance
  RL_automne-2019

Sélectionné pour le prix Hors Concours 2019.

En deux mots:
La cinquantaine passée, Gilles se souvient de son année scolaire 1974-1975 et de cet événement qui l’a profondément marqué. Il a été exclu de son collège pour un courrier antisémite adressé à un professeur. L’occasion de revenir sur son enfance et son parcours.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich»

Gilles aurait bien aimé dire qu’il n’y était pour rien, mais aujourd’hui, quarante ans après les faits, il revient sur ce courrier antisémite et nous livre un roman sensible et, sans doute, la clé de sa vocation.

Quatre enfants au milieu des années soixante-dix. De Gaulle est mort, la parenthèse Pompidou vient de s’achever et le nouveau président Valery Giscard d’Estaing entend moderniser sa fonction et la France «qui n’a pas de pétrole, mais des idées».
Nous sommes à Vizille, dans la «grise vallée de la Romanche», où la moitié de la population travaille à l’usine de Jarrie, propriété d’Ugine-Kuhlmann. C’est aussi le cas du père de Gilles, le narrateur, qui est ingénieur dans cette entreprise qui fabrique de la soude et du chlore, dont les émanations empestent l’atmosphère.
La famille s’est installée à sept kilomètres, à Champ-sur-Drac, dans la cité ouvrière. Sur la photo de classe de la cinquième 2 de l’année scolaire 1975-1975 du collège de Vizille, il est au premier rang. Derrière lui, Vincent et Pierre sont les deux seuls garçons «parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites». Il aimerait se rapprocher de ses camarades de classe, parce que son statut social, mais aussi le fait qu’il ait un an d’avance le marginalisent quelque peu. Sans oublier le fait qu’il préfère les poupées au rugby et faire de la pâtisserie avec son amie Pascale. Aussi quand l’occasion se présente d’aider Vincent et Pierre, il ne va pas hésiter. Ayant retrouvé les adresses des professeurs dans l’annuaire, il va transmettre celle de son prof d’anglais auxquels ils destinent ce message: «Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich». Bien que Gilles ne l’ait pas vu, il va se retrouver quelques jours plus tard en conseil de discipline et sera exclu du collège. Sanction traumatisante, notamment pour sa mère qui aura ce cri du cœur: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ?»
Gilles ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Et quarante ans plus tard, il continue à s’interroger: «J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie?»
On serait tenté de répondre par l’affirmative et d’absoudre le garçon. Mais au-delà de «l’anecdote», ce qui donne la force à ce roman, c’est bien ce questionnement qui n’a jamais cessé et l’idée sous-jacente que celui qui trouve n’a pas vraiment cherché. Gilles Rozier continue donc de chercher et nous avec lui les fondements de cette culture juive et ceux de son identité. C’est à la fois pudique et profond. C’est une belle découverte de cette rentrée.

Signalons pour les parisiens et ceux qui seront dans la capitale le jeudi 12 septembre, le lancement de Mikado d’enfance, avec présentation des éditions de l’Antilope, à la Librairie L’écume des pages, 174, boulevard Saint-Germain, Paris VIe à 19 h.

Mikado d’enfance
Gilles Rozier
Éditions l’antilope
Roman
192 p., 18 €
EAN 9791095360964
Paru le 22/08/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après les faits, le narrateur revient sur un épisode traumatisant de son enfance: l’exclusion de son collège, pour avoir adressé, avec deux camarades, une lettre antisémite à son professeur d’anglais.
Quelques années plus tard, le narrateur, fils d’une mère juive et d’un père catholique, deviendra spécialiste de culture juive. Que s’est-il passé entre ces deux moments de son histoire?
Le narrateur tente de décortiquer l’imbrication des conflits politiques des années 1970 et des malaises familiaux. Il retrouve cette question tragique que sa mère a posée devant le conseil de discipline: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz?»
Gilles Rozier continue de creuser l’identité juive et ses enjeux, au plus profond de l’intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Regards (Henri Raczymov)
Culture Juives (Michèle Lévy)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’ardoise tenue par cette adolescente blonde indique « année scolaire 1974-1975 », mais sans la précision, l’on comprendrait au premier coup d’œil que la photo a été prise dans les années 1970. La professeure de mathématiques exhibe une coiffure à la Mireille Darc dans Le téléphone rose, version brune. Les cols de chemise sont pointus, les pantalons évasés, « pat’ d’éph » comme on disait.
Il est assis au premier rang, le deuxième à partir de la gauche. Il a les cheveux longs mais sans outrance, une coiffure beaucoup moins exubérante que celle de ses camarades, on devine qu’il n’ose pas l’excès de ces années où pourtant presque tout est permis. Il est habillé de bleu, pantalon de toile bleue, chemise ciel, blouson bleu. La couleur dictée par sa mère. « Un enfant aux yeux bleus porte du bleu. » Il est assis au premier rang parce qu’il est petit. Il a un an d’avance. Bon élève, donc. Son corps n’est pas encore passé à la moulinette de l’adolescence alors le photographe ne l’a pas placé à côté de Vincent et de Pierre, le blond et le brun debout au dernier rang, les deux seuls garçons sur la ligne de crête parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites : Pascale, Christine, Ghislaine, Éva, Josiane, Marylène. Peut-être est-il devant, collé à la prof de maths, parce qu’il est bon élève, un peu fayot même, il a toujours aimé l’école, il adorait le maître en primaire, et à présent les professeurs du collège. En classe, il est souvent le premier à répondre. Sur son visage, un sourire à peine esquissé. De la tristesse dans son regard. On me le dit encore : j’ai une tristesse dans la pupille dont je ne parviens pas à me départir. Car lui, c’est moi. Enfin pas tout à fait. Un moi à plus de quarante ans de distance, un collégien dont je ne me souviens guère, un garçon encore niché auquel je n’ai plus vraiment accès. Il s’est perdu dans le lointain pays de l’enfance, dans l’épais brouillard des années passées. Elles se sont agglomérées les unes aux autres et ont laissé une masse de souvenirs et d’oublis, série de flashs aspirés par une matière noire, un flou dans lequel il faut sans cesse poser des balises afin qu’il ne se transforme définitivement en chaos.
J’ai un souvenir très vif de la mort du général de Gaulle en 1970. Je me souviens du visage de mon père quand il a appris la nouvelle à la radio. Il perdait son père spirituel, celui qui accompagnait sa vie depuis l’enfance. Je ne comprenais pas très bien comment la mort d’un chef d’État pouvait tant l’affecter et je me suis tu, me contentant d’observer.
Je me souviens du slogan clamé sur toutes les ondes après la première crise pétrolière, celle de 1973. La France s’est lancée dans la chasse au « gaspi » et les spots annonçaient : « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. »
En 1978, mon père nous promettait l’exil au Québec si l’Union de la gauche remportait les élections législatives. J’ai commencé à m’imaginer sur un traîneau tiré par des chiens, dans des forêts bien plus denses que nos forêts des Alpes et des étendues de neige bien plus immenses que les nôtres.
1979. La gauche n’était pas passée mais nous sommes quand même partis. Dans le Pas-de-Calais. Mon père y était muté. Il a fallu recommencer une vie, se faire des nouveaux amis. C’était peut-être mieux ainsi.
1975, rien. Le rien du journal de Louis XVI en date du 14 juillet 1789. Rien dans l’histoire de France, rien dans ma vie, seulement cette classe de cinquième 2 au collège de Vizille, un bourg traversé l’hiver par les skieurs de l’Europe entière en route vers l’Alpe d’Huez.
Vizille ensommeillée en aval de la grise vallée de la Romanche dont les rares habitants ne voient le soleil que quelques heures par jour en été, jamais en hiver. Vizille, son château édifié par le connétable de Lesdiguières, son collège flambant neuf construit sur le modèle d’Édouard-Pailleron à Paris. En 1973, l’incendie du collège Édouard-Pailleron avait fait vingt morts.
Il s’était passé quelque chose en 1975, mais je l’avais éjecté de ma mémoire, placé dans un recoin de mon cerveau.
Juin 1975 : avis d’un psychologue scolaire auquel je n’ai eu accès que quarante ans plus tard. « Il faut aider cet enfant à reconstruire sa confiance dans les adultes, qui a été ébranlée… »
L’enfant aux yeux bleus, lui, moi, était né dans une famille bourgeoise. Il était bon élève, je l’ai déjà dit. Je le répète parce que c’est important. C’est bien, d’être bon élève, mais dans une famille bourgeoise, cela semble normal. Son père était ingénieur. Plus que cela : directeur de l’usine locale, propriété d’Ugine-Kuhlmann, l’usine de Jarrie, lusine, qui employait la moitié de la région et donc, la moitié des pères d’élèves du collège, plus de la moitié, à fabriquer du chlore et de la soude à partir de sel. Ses colonnes à distiller émettaient une infime fumerolle qui virevoltait quelques secondes avant de s’évanouir. Une nuisance à peine perceptible, en apparence. Mais ces vapeurs si discrètes à l’œil diffusaient une forte odeur de chlore. Mon père décrivait ce gaz comme très volatile et particulièrement odorant. Pour excuser son activité professionnelle, il disait que quelques particules suffisaient à parfumer des kilomètres cubes d’atmosphère. Les visiteurs, pris à la gorge par cette odeur âcre, utilisaient le verbe « empester ». Ce n’était pas mon vocabulaire car j’aimais cette senteur et je l’aime toujours. Quand je débouche une bouteille d’eau de Javel, c’est le parfum de mon enfance qui s’en échappe.
Je ne comprenais pas pourquoi lusine s’appelait Ugine-Kuhlmann et non Usine Kuhlmann. »

Extrait
« J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie? » p. 30

À propos de l’auteur
Traducteur de l’hébreu et du yiddish, écrivain et éditeur, Gilles Rozier est né à Grenoble en 1963. Directeur de la maison de la culture yiddish de 1994 à 2014, il a cofondé, en 2016, les éditions de l’Antilope. Il est l’auteur de six romans, dont Un amour sans résistance qui sera adapté au théâtre en octobre 2019, dans une mise en scène de Gabriel Debray. (Source: Éditions de l’Antilope)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#mikadodenfance #gillesrozier #editionslantilope #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #horsconcours #horsconcours2019

La Grande escapade

BLONDEL_la_grande_escapade   RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Les enfants terminent leur école primaire et s’apprêtent à basculer dans l’adolescence. Leurs parents digèrent mai 68 et s’apprêtent à basculer dans la société de consommation. Autour de quelques épisodes tragi-comiques, ce sont les mutations de la France des années 70 qui sont au cœur de ce roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’année de tous les possibles

Jean-Philippe Blondel poursuit son exploration de la France d’avant dans le milieu éducatif qu’il connaît si bien. Avec «La grande escapade» il nous offre de découvrir le microcosme d’un groupe scolaire dans les années 70.

Tout à la fois plongée dans la France des années 70, étude sociologique et évocation d’un système éducatif en mutation, le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel, après Un hiver à Paris et La mise à nu, est avant tout la chronique des souvenirs d’enfance, de cet âge où l’innocence peu à peu s’enfuit pour laisser place à des personnalités qui s’affirment, à des destins qui s’ébauchent, marqués par quelques épisodes inoubliables qui ont valeur de rites de passage.
Pour ouvrir ce roman au goût nostalgique, on retrouve une poignée d’enfants sur la corniche qui court le long du grenier du groupe scolaire, à une dizaine de mètres du sol. C’est Baptiste Lorrain qui a eu cette idée et qui a entraîné toute la bande en haut de l’immeuble pour un jeu qui mêle aventure, audace, danger, adrénaline. Si Pascal Ferrant n’avait pas touché l’épaule de Philippe Goubert et si les pieds de ce dernier ne s’étaient pas emmêlés, ce dernier ne se retrouverait pas les mains accrochées à la corniche. En quelque secondes, il voit son destin basculer… Mais la main secourable d’un pompier, suivi de la gifle retentissante de sa mère vont le ramener sur terre.
La vie autour du groupe scolaire Denis-Diderot peut dès lors reprendre son cours. Les parents se préoccuper de la vie de leurs voisins et leur progéniture faire du terrain vague au bord de la ligne de chemin de fer Paris-Bâle le cadre de leur émancipation et l’endroit où ils vont ériger leur cabane.
Jean-Philippe Blondel, en observateur attentif, va alors dévier des enfants à leurs parents et nous montrer combien ce microcosme – les enseignants et leurs époux ou épouses respectives – va se trouver au cœur des bouleversements d’une société qui n’a pas encore pris toute l’ampleur du mouvement initié par mai 68. Le patriarcat vacille, les principes rigides de l’enseignement vont soudain être traversés de voix discordantes, d’expériences nouvelles. Le jean et le tee-shirt s’invitent dans les garde-robes.
Après la coupure des vacances en famille, les envies d’émancipation se précisent. Alors que Gérard Lorrain rêve de ses prochains grands voyages, son épouse Janick grimpe les échelons de l’entreprise. Baptiste va sur ses quinze ans et prend la direction du collège. Charles Florimont se détache de sa Josée pour rêver à d’autres corps. Celui de Michèle Goubert ne lui déplairait pas. Mais avant cette grande escapade qui donne son titre au roman, il devra éteindre l’incendie provoqué par Reine Esposito. Un joli scandale qui rester dans les mémoires. Mais le point d’orgue de cette année particulière sera ce voyage à Paris dont je vous laisse découvrir les acteurs et le scénario.
C’est avec la palette d’un impressionniste que l’auteur nous raconte ce pays en train de basculer dans une société plus libre, plus ouverte. Par petites touches, il dépeint les courants encore en gestation qui vont déboucher sur une frénésie consumériste. Ayant partagé cette expérience du groupe scolaire – mon père était instituteur – j’ai aussi retrouvé dans ce livre une partie de mon enfance. Et ce joli parfum de nostalgie douce-amère.

La grande escapade
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet Chastel
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782283031506
Paru le 15/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se situe durant une année, de 1975 à 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Grande Escapade raconte l’enfance – un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.
1975-1976 ou des années de bascule : les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre ; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre ; les femmes qui relèvent la tête ; la mixité imposée dans les écoles…
Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant ; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est ! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Croix (Francine de Martinoir)
La Grande Parade (Serge Bressan)
L’Indépendant (Michel Litout)
Blog Fflo la dilettante
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Albertine22
Blog 31rst floor

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affaire dite de la corniche
C’est à ce moment-là que Philippe Goubert se rend compte qu’il est vivant.
Il est suspendu à une douzaine de mètres du sol, les mains agrippées à la corniche qui court tout le long du grenier du groupe scolaire, ses amis lui jettent des regards anxieux depuis la lucarne derrière laquelle ils se sont réfugiés et sa mère est en train de piquer une crise de nerfs en contrebas tandis que le camion des pompiers arrive toutes sirènes hurlantes, couvrant la voix du chanteur français d’origine batave qui s’échappe par la fenêtre de la cuisine de Nicole Desplanques et prie qu’une dénommée Vanina ne le laisse pas seul au monde. La brise de ce juin 1975 s’infiltre sous son tee-shirt (Philippe aime le mot « tee-shirt », même s’il n’est pas très bien vu au sein de sa famille de l’utiliser, puisqu’il s’agit d’un anglicisme et que ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue comme ils annexent les territoires asiatiques et sud-américains, il serait mieux d’utiliser l’expression «maillot de corps», et tant pis si elle semble légèrement vieillotte et exhale des parfums de Deuxième Guerre mondiale et de colonies françaises) et Philippe Goubert comprend qu’il est sur le point de mourir, à dix ans à peine.
Il suffirait que ses doigts crispés et douloureux desserrent leur étreinte pour que son corps flotte un instant dans l’éther puis s’écrase dans l’allée du jardin public alors que sa mère tomberait cette fois carrément dans les pommes et que les pompiers se précipiteraient, mais trop tard, «on n’a rien pu faire, chef, le petit était déjà inerte».
Ce qui est sûr, pense-t il, c’est qu’on ne le reprendra plus à jouer à la pique sur les corniches du groupe scolaire. C’est Baptiste Lorrain, le meilleur ami de Philippe Goubert et son aîné d’un an, qui a eu cette idée saugrenue l’été dernier et toute la bande en a été émoustillée. Il faut dire que courir sur cette bordure de pierre d’un mètre de large qui longe les toits du bâtiment est exactement le type d’activité que recherchent les garçons : de l’aventure, de l’audace, du danger, de l’adrénaline, mais au sein d’un cadre familier. Et puis, tous ceux qui ont tenté l’expérience vous le diront: là-haut, quand on tutoie les cimes des arbres et qu’aucun édifice ne vient vous gâcher le soleil, on se sent le maître du monde. La seule chose à laquelle il faut évidemment prêter attention, c’est à ne pas trébucher quand votre camarade vous touche et que vous devenez à votre tour la pique, le loup ou l’un de ces noms dont on affuble celui qui a été plus lent que les autres et qui doit maintenant se venger. Or c’est justement ce qui s’est produit : Pascal Ferrant a touché l’épaule de Philippe Goubert dont les pieds se sont soudain emmêlés – en même temps il est tellement pataud, ce Philippe Goubert ! –, l’entraînant par-dessus bord. Il a tout de même eu l’instinct, au moment de sa chute, de se raccrocher à la corniche en poussant un hurlement de terreur, et ce au moment même où sa mère et Geneviève Coudrier débouchaient au coin de la rue, de retour du supermarché avec leurs cabas remplis à ras bord.
C’est donc là, entre ciel et terre, le regard accroché aux cumulus qui paressent, au milieu d’un invraisemblable tohu-bohu, que Philippe Goubert connaît sa première épiphanie. Il prend conscience des moindres parties de son corps, entend le sang qui bouillonne dans ses veines, ressent le périlleux engourdissement de ses doigts et assiste à la projection intérieure du très court film de son existence.
Curieusement, une fois le premier choc passé, il n’a pas peur – ce dont il est le premier à s’étonner, puisque tout le monde le décrit comme un trouillard de première. Il s’est vite résigné à l’idée qu’il va mourir, et il se plaît à croire qu’à décéder aussi jeune, il restera dans les mémoires du quartier. Les habitants du groupe scolaire gommeront ses défauts, arrondiront les angles, le rendront héroïque et exemplaire. Un jour, un de ses anciens voisins publiera un roman qui portera son nom (Philippe Goubert, un destin), sera édité dans la célèbre Bibliothèque Verte puis adapté en une de ces séries télévisées, rendez-vous incontournable du samedi après-midi. Les filles pleureront (surtout Nathalie Lespinasse), les garçons ravaleront leur salive et seront fiers de l’avoir connu. Ce sera beau. À ceci près que Goubert, dont les parents sont franchement anticléricaux, n’est pas du tout certain qu’il pourra assister à son apothéose. Le paradis, très peu pour lui. »

Extrait
« Non, ce qui le heurte c’est de se rendre compte qu’une fois les portes des logements de fonction refermées, les adultes portent des jugements pas seulement les uns sur les autres, ce qui paraît au fond tout à fait normal, mais aussi sur la progéniture de leurs voisins. Il est d’autant plus blessé que la critique provient de Janick Lorrain qui a toujours été, et de loin, un modèle pour lui – bien plus que sa propre mère ou que son père. Elle incarne à ses yeux la perfection – une alliance rare de douceur et de modernité. La façon dont elle s’exprime (cette voix calme et posée et les phrases affirmatives qui montent imperceptiblement en fin de proposition, se transformant presque en interrogatives), sa silhouette élancée et racée, l’élégance de ses tenues, ce monde extérieur qu’elle représente puisque elle, au moins, ne travaille pas dans le groupe scolaire – tout séduit Philippe, qui trouve sa mère bien plus quelconque, avec son rire tonitruant et contagieux, ses tenues parfois mal assorties et ses molaires en métal qui brillent au fond de ses gencives. Philippe a toujours secrètement mis Janick sur un piédestal et, même après la révélation de cette fin d’après-midi, il ne se résout pas à l’en faire descendre. » (p. 59)

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet Chastel)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lagrandeescapade #JeanPhilippeBlondel #editionsbuchetchastel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance #MardiConseil

Je suis né laid

MINIERE_je-suis-ne-laid

En deux mots:
Arthur est né laid. Il va devoir vivre avec ce handicap toute sa vie ou au moins jusqu’à ce qu’il ait achevé sa croissance. Alors on pourra alors recours à la chirurgie esthétique. Il nous retrace son parcours du berceau à l’âge adulte.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est-ce qu’elle a sa gueule ?

Isabelle Minière constate que le personnage principal de son nouveau roman est né laid. De ses premiers pas jusqu’au moment de fonder une famille, Arthur va nous raconter son parcours d’une plume très aiguisée.

Après Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible, Isabelle Minière nous offre un quatrième roman qui lui permet de poursuivre son cheminement avec des personnages «différents» qui deviennent vite attachants. Une gageure dans ce cas précis puisqu’Arthur est repoussant. Ses parents avaient prévu de l’appeler Ange, mais avec la tête qu’il a, il n’ont pas pu.
Voici donc l’histoire d’un garçon auquel on n’aurait sans doute pas prêté attention s’il avait répondu à un minimum de critères esthétiques. Ses parents voulaient cet enfant, se réjouissaient de sa naissance et étaient prêts à lui fournir l’éducation qui lui permettrait de trouver sa voie dans une existence vraisemblablement des plus ordinaires.
Seulement voilà, ils sont «démunis devant cette chose effarante: leur bébé allait bien mais il était d’une rare laideur». La sage-femme a beau leur promettre que cela va s’arranger, plus les jours passent et moins leurs espoirs ne se concrétisent. Ils se tournent alors vers la chirurgie esthétique mais doivent là encore déchanter. Une intervention ne peut être envisagée que lorsque Arthur aura achevé sa croissance. Une fin de non-recevoir qui va toutefois s’accompagner d’un conseil précieux: plus vous aimerez votre enfant et plus il ira bien.
Une recette qui, si elle ne provoque pas de miracle, va permettre à Arthur de se sentir mieux et de comprendre que dans son malheur, il pourrait toujours compter sur ses géniteurs: «Je mangeais de l’amour, de l’affection, de l’attention.»
Son père va alors trouver le moyen de transcender cette laideur en dessinant, puis en sculptant son fils. «Le travail de mon père, de « prometteur » est passé à « remarqué », voire « remarquable ».» Les sculptures et statuettes se vendent de mieux en mieux. Arthur quant à lui trouve un subterfuge. Oubliant les foulards et les capuches, il se cache derrière une barbe et une chevelure conséquentes. Et derrière un humour, une autodérision qui vont lui permettre de son construire malgré ce handicap. Mieux même, il va faire de son cas une force en s’engageant dans une étude sur l’importance de l’apparence physique, sur «l’influence de la laideur sur le comportement des gens».
Isabelle Minière a cette sensibilité, cet art de raconter les choses les plus difficiles avec délicatesse, de les enrober de bienveillance sans pour autant en oublier les aspects douloureux. Le jeune va avoir envie de découvrir les choses du sexe, se dire que dans son état faudrait passer par une prostituée et va finir par… se faire quelques relations qui lui redonneront le moral et l’envie «de changer de vie, de visage, de me réconcilier avec moi-même, et avec les autres».
Je vous laisse découvrir l’épilogue de ce roman. Et apprécier le talent d’une romancière qui n’a pas fini de nous surprendre en ré-enchantant le quotidien.

Je suis né laid
Isabelle Minière
Éditions Serge Safran
Roman
248 p., 17,90 €
EAN 9791097594152
Paru le 10/05/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec beaucoup d’autodérision Arthur raconte son vécu d’enfant laid, puis d’adolescent et de jeune homme. Dès sa naissance, ses parents sont effondrés. Il est d’une rare laideur! Ils essaient de s’attacher à lui. Peine perdue. Ils espèrent qu’un chirurgien saura réparer cette erreur de la nature. Mais aucune intervention n’est possible avant l’âge adulte.
Comment grandir avec cette laideur? On accompagne Arthur, ses aventures, intrigues, instants de suspense. Son désir intense d’être «comme tout le monde». On s’attache aussi à sa famille, notamment à Kouki, une artiste, troisième parent d’Arthur. Elle apprend la sculpture à son père qui dessine sa laideur, la transforme, avec succès, en œuvre d’art.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog ZAZY 
Blog Encres vagabondes (Brigitte Aubonnet)
Parutions.com (Éliane Mazerm)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Naître ou ne pas naître?
Je suis né laid. Ça n’est pas venu au fil du temps, en grandissant; c’était là au départ. Non, je n’étais pas un nouveau-né moche, comme ça arrive souvent, un peu rouge, un peu gonflé, fatigué par le voyage. Non, même pour les plus indulgents, c’était flagrant. Laid. Laid de naissance. Ça ne s’est pas arrangé.
Si j’avais vu ma gueule avant de naître, si j’avais su ce qui m’attendait et si on m’avait demandé mon avis, j’aurais sans doute coché la case «Ne pas naître».
J’étais un enfant désiré, du moins jusqu’à ma naissance. Mes parents avaient voulu un enfant, ils en avaient rêvé, ils l’avaient fait. Ils m’imaginaient déjà: beau, charmant, gentil. Un ange. Neuf mois de bonheur, je leur aurai au moins donné ça. Ils ont préparé ma venue dans une espèce d’euphorie, la layette, le berceau, le prénom… Ange si c’était un garçon, Angeline si c’était une fille. Ils avaient refusé de connaître le sexe de l’enfant, ils préféraient avoir la surprise. La surprise, ils l’ont eue.
Je suis né; fin du rêve.
L’accouchement s’est très bien passé, par une belle matinée d’été. Mon père était là, il a accompagné ma mère tout au long, lui tenant la main. respirant avec elle, lui chuchotant des mots doux à l’oreille, caressant son visage, tous deux transportés dans une extase, un émerveillement: leur bébé tant désiré serait là bientôt! Leurs derniers moments de bonheur.
Ma mère n’a pas souffert; pour un peu j’en serais fier. Je n’ai pas hésité à sortir, je n’ai pas traîné en route, comme si j’avais hâte. Si j’avais su… À refaire, si ce choix impossible était possible, je choisirais de mourir dans le ventre de ma mère, au chaud, aimé, choyé. cajolé.
Bref, je suis né vite, en douceur. Tout commençait bien.
J’ai crié tout de suite. Ma première respiration les a réjouis, pleurs de joie tandis que mon père coupait le cordon. Ils ne m’avaient pas encore vu. Je n’étais alors qu’un petit paquet sanguinolent, sans forme bien précise. Ils savaient seulement que j’étais un garçon… donc leur petit Ange. Pas pour longtemps.
La sage-femme s’est emparée de moi pour les premiers soins. Elle a vite froncé les sourcils devant ma tronche. Pourtant elle en avait vu, des nouveau-nés. Était-ce une sorte de malformation ou une physionomie particulière? Dans le doute, elle a fait appeler l’obstétricien, tandis que mes parents étaient encore sur leur nuage, impatients de me voir, de me toucher, dc m’embrasser.
J’ai été lavé, mesuré, testé… Tout allait bien. Sauf ma gueule. Le médecin m’a examiné. J’étais en bonne santé, rien à dire de ce côté-là. Pour le reste il fut sans doute très embarrassé au moment de me déposer, propre et hideux sur le ventre de ma mère. Elle m’a d’abord touché, caressé, les larmes aux yeux.
Puis elle m’a regardé.
Et poussé un cri.
Mon père a eu un haut-le-cœur, la nausée.
– Vous avez mal? a demandé la sage-femme a la jeune maman.
– Non, oui… Non. Je ne sais pas…
– Vous savez le visage des nouveau-nés est souvent déformé… Ça va… ça va s’arranger…
Mes parents se sont regardés, désemparés. Leur bébé était affreux.
– Vous avez déjà décidé du prénom? a demandé la sage-femme.
Ils ont secoué la tête tous les deux en même temps. Ange… ce n’était plus possible.
Ma mère fut très vite installée dans une chambre individuelle (elle n’en avait pas fait la demande), on m’a couché dans un berceau, à côté de son lit, je m’étais endormi.
Mes premières heures furent baignées de pleurs. C’était les parents qui pleuraient, moi je dormais. Ils me jetaient un regard de temps en temps et détournaient aussitôt les yeux. Puis ils ont essayé de se consoler, se sont raccrochés aux paroles de la sage-femme.
– Ça va s’arranger… disait mon père. C’est sans doute le traumatisme de la naissance…
– Oui, disait-elle, pour s’en persuader, c’est passager, il va… il va cicatriser, son visage va se détendre, s’affiner, se… s’améliorer…
Ils espéraient de toute leur force, démunis devant cette chose effarante: leur bébé allait bien mais il était d’une rare laideur. »

À propos de l’auteur
Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
Je suis né laid est le quatrième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Éditions Serge Safran)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#jesuisnelaid #isabelleminiere #editionssergesafran #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #lundiLecture

Comme à la guerre

BLANC-GRAS-comme-a_la_guerre

En deux mots:
Parcourir la planète pour écrire des récits de voyage savoureux n’empêche pas de ressentir une pointe d’angoisse au moment de devenir père, surtout quand le climat parisien – nous sommes au moment des attentats – n’est guère rassurant. Chronique douce-amère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le mari, la femme et l’enfant

Délaissant pour un temps le récit de voyage, Julien Blanc-Gras explore dans un savoureux roman les affres de la paternité post-attentats. Émouvant, drôle et un peu angoissant.

Nous avions laissé Julien Blanc-Gras naviguer à travers les icebergs, essayant de «Briser la glace» du côté du Groenland. Il nous revient dans une chronique douce-amère, en jeune père de famille. L’enfant naît le 8 janvier 2015 et les premières lignes du livre en donnent le ton: «Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.»
Julien Blanc-Gras va alors nous confier le récit des premières années de ce petit bonhomme, entre angoisses existentielles, nouvelles habitudes à prendre, adaptation de son planning et progrès du bout de chou. Cette manuel à l’usage des futurs ou jeunes parents est à la fois joyeux et angoissé, drôle et sérieux, surprenant et très prévisible. Tout simplement à l’image de la vie.
Les trois personnages de cette chronique jouent leurs rôles à la perfection, devenant des sortes d’archétypes. Outre le père narrateur, ils s’appellent du reste «La Femme» et «L’enfant». Et on prend plaisir, comme dans La Vie mode d’emploi de Perec, à pénétrer dans leur appartement parisien pour y découvrir les scènes de la vie conjugale après l’arrivée d’un nouvel habitant: «J’ai servi un verre de chardonnay à la Femme pendant qu’elle déroulait sa journée de travail. Elle officiait dans la filiale culturelle d’une très grande entreprise et fréquentait de ce fait autant de costumes-cravates que de saltimbanques. Elle passait sa vie à courir entre les réunions PowerPoint infestées de requins et les cocktails d’avant-premières truffés de parasites mondains, slalomant dans le Tout-Paris avec son énergie de taureau et sa grâce de libellule pendant que j’écrivais des histoires, réelles ou fictives, chez nous, seul, vêtu de mon plus beau survêtement. Je l’écoutais d’une oreille, l’autre étant tendue vers notre progéniture. Dans son parc, l’Enfant repu poussait des couinements d’extase pure: il venait de se rendre compte qu’il avait un hochet entre les mains et il n’en revenait pas. L’émerveillement est contagieux. La Femme et moi redécouvrions l’étendue du pouvoir de la contemplation. L’horizon s’obscurcissait, mais nous avions une lumière sous les yeux.»
Habilement mené, ce récit plein de tendresse et d’optimisme mesuré – «Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre» – jette aussi un pont entre les générations. La sienne bien sûr, plutôt heureuse du côté de Gap, une époque où l’on découvrait le monde en lisant Tout l’univers, mais aussi celle de Marcel dont il a retrouvé les carnets de guerre et dont l’engagement et le récit viennent en contrepoint de ces journées où la menace pointe à nouveau.
Entre une contribution au recueil Nous sommes Charlie, «entre Jacques Attali et Victor Hugo», des voyages en Argentine, au Groenland, en Inde, aux États-Unis ou encore au Cameroun qui lui permettent d’adresser des cartes postales à message philosophique à son fils, nous découvrons les visites à la crèche ou au parc, les étapes de la socialisation et celles de l’acquisition du langage, la découverte du goût, des odeurs, du monde. C’est riche de ces mots d’enfant qui font fondre de plaisir, c’est tendre et d’une profonde sincérité. Avec quelques jolies formules, dont celle-ci qui conclura joliment cette chronique: «J’ai quarante ans, un enfant crie « joyeux anniversaire papa » et je suis éternel.»

Comme à la guerre
Julien Blanc-Gras
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9782234084407
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages aux quatre coins du globe, à Ushuaia en Argentine, à Asavakkit au Groenland, à Kanataka en Inde, à Bakou en Azerbaïdjan, à New York aux États-Unis, à Téhéran en Iran, à Yaoundé, Garoua, Bafia, Bangoulap au Cameroun ou encore aux Seychelles.

Quand?
L’action se situe de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.»
Roman d’une vie qui commence, manuel pour parents dépassés, réflexion sur la transmission, cette chronique de la paternité dans le Paris inquiet et résilient des années 2015-2018 réussit le tour de force de nous faire rire sur fond de
tragédie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

BibliObs (Grégoire Leménager)
Blog Les chroniques de Mandor (entretien avec l’auteur)
Blog Sans connivence 
Blog Le Bouquinovore 


Julien Blanc-Gras présente Comme à la guerre © Production Hachette france

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.
L’époque basculait, dans une douloureuse contraction de l’Histoire. Les contractions annoncent une nouvelle existence, une nouvelle ère. Pour moi, un chamboulement des priorités avec ce bébé dans les bras. Pour nous tous, une altération du quotidien avec cette menace dans la tête. Il fallait s’adapter aux événements, il fallait bien. Chacun se débrouillait à sa façon. J’étais déterminé à mettre en place les dispositifs nécessaires à l’accomplissement de mon objectif. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.
Le kiosque avait été dévalisé de bon matin ; les quotidiens aux couvertures dramatiques s’étaient vendus comme des petits pains empoisonnés. Seul restait sur le présentoir un numéro de Courrier international, bouclé la semaine précédente et paré d’un titre qui sonnait comme une provocation
Un monde meilleur
Pris au dépourvu, j’ai d’abord émis un ricanement sarcastique – nous étions le 8 janvier 2015 – puis j’ai attrapé le magazine. Je l’ai regardé d’un air suspicieux avant de le poser sur le comptoir. La vendeuse m’a souri. Ce jour-là, tout le monde souriait d’un air gêné.
Je me suis installé dans le bistrot voisin, peuplé d’ouvriers du bâtiment buvant le demi de fin de journée et de trentenaires à barbe de trois jours en baskets blanches, penchés sur des écrans d’ordinateurs leur renvoyant un reflet qui aurait pu être le mien. Le patron m’a apporté un café en traînant les pieds. J’ai étalé le journal devant moi, prêt à m’y confronter. Alors, c’est quoi ces conneries de monde meilleur ? On pouvait passer des heures à établir la liste des choses qui n’allaient pas. C’était plus qu’un cerveau humain ne pouvait en supporter sans conclure à la destruction imminente de toute civilisation.
J’ai trempé un spéculoos dans ma tasse et une sentence lue à l’adolescence, peut-être déformée par les années, a surgi de ma mémoire. Notre génération est la seule qui a mieux vécu que ses parents et qui vivra mieux que ses enfants. Elle était tirée d’une bande dessinée où il était question d’humour scandaleux, d’aventures de presse, d’amitiés et de sexe. Des fragments autobiographiques hédonistes et nostalgiques, signés Wolinski. Le pauvre, une si belle vie pour mourir aussi mal.
Le vieil érotomane n’avait pas tort. À l’époque de mes parents, on grandissait avec les Beatles, le plein-emploi et la jouissance sans entraves.
À celle de mes grands-parents, on écoutait Tino Rossi, on n’avait pas le droit de folâtrer et on se faisait casser la gueule à la Seconde Guerre mondiale, ce mètre étalon du carnage. Pour ma génération comme pour les suivantes, les lendemains chantaient faux. L’avenir n’était pas une destination désirable. Nous pouvions aller partout sauf dans le futur. Nous avions des iPhone mais pas d’illusions. En relevant la tête pour porter la tasse à mes lèvres, mon regard a franchi la baie vitrée et s’est arrêté sur un graffiti qui n’était pas là la veille. Sur le mur jouxtant l’épicerie bio, on pouvait lire La rigolade est terminée.
Je me suis plongé dans le magazine pour y trouver des raisons d’être optimiste. Il y en a. La pauvreté recule, la démocratie progresse. Le niveau d’éducation a opéré un bond inimaginable lors des dernières décennies. La médecine fait des miracles. La mortalité infantile régresse, tout comme la maltraitance des mineurs. L’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée. La violence est à son niveau historique le plus bas. Si l’on se fie aux chiffres, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres, d’homicides, de criminalité. La planète Terre est une scène tragique, elle le restera, mais ses acteurs tiennent une forme inédite. Ce n’était pas facile à admettre en ces circonstances, pourtant les faits étaient là : les humains ne se sont jamais aussi bien portés.
Je rêvassais au futur sans trop savoir quoi en penser, tout en observant le parcours d’une feuille de marronnier portée par le vent depuis le parc des Buttes-Chaumont jusqu’aux trottoirs de l’avenue Simon-Bolivar. J’ai regardé le bulletin météo, il prévoyait l’arrivée d’une seconde dépression pour le lendemain. Dans sa combinaison verte, un agent d’entretien de la ville de Paris, dont le grand-père était peut-être griot à Tombouctou, a ramassé la feuille. Je devais acheter des couches.
L’heure tournait. C’est bien joli la poésie des feuilles mortes, l’état de l’humanité, tout ça, mais j’avais d’autres chats à fouetter, un enfant à récupérer à la crèche en l’occurrence. Il fallait que je m’occupe de la prochaine génération.
En sortant du bistrot, je suis passé devant la boulangerie tenue par une famille maghrébine, dont la vitrine arborait encore des décorations de Noël. Personne n’avait eu l’idée de caillasser l’établissement, les gens gardaient leur calme. (La veille, j’avais rejoint le rassemblement spontané sur la place de la République, des dizaines de milliers de personnes convergeaient pour communier dans une atmosphère de tristesse réconfortée par le nombre. Un unique individu avait cru bon de monter sur la statue pour déchirer un coran ; il avait été hué par la foule, qui faisait preuve de discernement, qualité rare pour une foule.)
J’ai remonté la rue Pradier jusqu’au Franprix. Un clochard m’a alpagué à la sortie. C’était un nouveau, salement abîmé, je ne l’avais jamais vu dans le quartier. Je lui ai donné ma monnaie en me demandant s’il était au courant pour l’attentat. Il devait s’en foutre, l’impact sur sa vie resterait limité.
Je me suis ensuite dirigé vers la crèche équipé d’un paquet de Pampers Baby-Dry taille 3, ignorant que, dans l’arrondissement voisin, un homme se dirigeait vers un supermarché casher équipé d’une kalachnikov, de deux pistolets-mitrailleurs Skorpion, de deux pistolets Tokarev et de quinze bâtons d’explosif. Le monde allait mieux, mais pas en bas de chez moi.

Extraits
« Mon petit,
Ceci est ta première carte postale d’Amérique du Sud. Je viens de débarquer à Ushuaia, Argentine, après une excursion maritime à travers les canaux de Patagonie qui m’a mené au cap Horn, le point le plus austral du continent. J’ai vu un très vieux monsieur avec une canne pleurer de joie au moment de poser le pied sur ce bout du bout du monde. Je crois qu’il avait rêvé de cette aventure toute sa vie. Tu vois, il n’y a pas d’âge pour faire des choses pour la première fois.
Embrasse maman de ma part.
Te quiero.
Papa »
« Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre
Les travaux de Steven Pinker, par exemple, s’avéraient revigorants. Le psychologue, linguiste et anthropologue à Harvard et au MIT (pas un hurluberlu donc) analysait les conditions du déclin de la violence par l’existence d’une «part d’ange en nous» (c’était le titre de son best-seller). Nous devenions meilleurs. La démonstration était appuyée par une masse de données impressionnante: les forces de la coopération gagnaient du terrain sur celles de l’affrontement. C’est notre nature même qui était en voie de pacification. Pinker rejoignait ainsi Jeremy Rifkin, prospectiviste américain conseillant moult gouvernements (pas un blaireau non plus) qui annonçait une civilisation de l’empathie en s’appuyant notamment sur la découverte des neurones miroirs en 2010 – ceux qui servent à vous faire ressentir les émotions des autres, vous font grimacer devant le spectacle de la douleur, pleurer au cinéma, rire avec les personnage d’un roman. Leur lecture transdisciplinaire de l’Histoire croisée avec les derniers apports des sciences biologiques et cognitives proposait «une vision radicalement neuve de la nature humaine»… »
« L’Enfant courait sur les pelouses du parc, les bras écartés pour imiter l’avion, en poussant de grands «meuh». S‘il refusait toujours de dire le mot vache, son vocabulaire s’était considérablement enrichi en quelques semaines. Il répétait tout. Il persistait à prononcer hibou «abou» mais articulait kangourou les doigts dans le nez (essayez, ce n’est pas si facile). D’ailleurs, il connaissait nez, tête, cou; il nommait les parties de son corps. Il comptait jusqu’à quatre, même s’il oubliait le trois. Il avait saisi la nuance entre pattes et pâtes. II répondait volontiers parsi (merci, en VF} quand on lui donnait une compote. Il balbutiait à ce soir quand on le déposait à la crèche. Il concevait le futur. Fini le temps du présent éternel.
Son mot favori restait bus. Curieusement, mon fils parisien parlait avec l’accent marseillais. Il prononçait zébreuh pour zèbre et Iuneuh pour lune. Il y avait des bugs inexpliqués chez cet enfant qui disait maman avec l’accent stéphanois et body en pakistanais. Mon petit citoyen du monde. »

À propos de l’auteur
Journaliste, romancier, globe-trotter, Julien Blanc-Gras est né en 1976 à Gap. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Touriste et In utero. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Tags:
#commealaguerre #julienblancgras #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance

L’Enfant des Soldanelles

GLATT_lenfant-des-soldanelles

En deux mots:
Envoyé dans un préventorium aux début des années cinquante, un garçon va se prendre d’amour pour la Haute-Savoie et vouloir tout partager avec un compagnon idéal. Devenu adultes, Guillaume et Augustin s’installent au pied des sommets. Mais une série de drames viennent secouer leur vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voile noir sur les Alpes

Gérard Glatt revient dans les Alpes avec une histoire à la fois très personnelle et très romanesque. «L’Enfant des Soldanelles» tient à la fois du roman d’initiation et du thriller. Une double réussite!

Solide pilier de la collection «Terres de France», Gérard Glatt nous offre tous les ans un roman solidement ancré dans le paysage, doublé d’un scénario qui sonde l’âme de ses personnages. Après Retour à belle étoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer, voici L’enfant des Soldanelles.
Ce nouvel opus lui permet de retrouver les Alpes et plus particulièrement la région de Chamonix qu’il connaît depuis son enfance, comme il prend soin de nous le rappeler dans un avant-propos éclairant: «J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium». J’imagine que les premières pages du livre qui racontent comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, prend la direction des Alpes à la fois pour son air pur et pour l’éloigner de ses deux frères, Etienne et Benoît sont assez fidèles à ses souvenirs d’enfance. Qu’il a ressenti ce mélange de crainte face à l’inconnu et à l’éloignement de sa famille et de fascination pour ces montagnes et la découverte d’un nouvel univers, de nouveaux amis.
Sur cette base du vécu et du ressenti de l’enfant, Gérard Glatt a imaginé «le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres.»
Le séjour de Guillaume aux Soldanelles va se prolonger, solidifier l’amitié avec Augustin et l’amour pour ces montagnes que les garçons rêvent de maîtriser. Très vite, l’un et l’autre vont devenir indispensables à Guillaume, ne s’imaginant pas vivre ailleurs. Et s’il fera une parenthèse par la Bourgogne avec sa famille, il reviendra parcourir tous les sentiers, explorer tous les massifs. Augustin et Guillaume vont trouver en Julien un guide parfait, rêver de nouvelles conquêtes.
De belles perspectives qui viendront se fracasser le jour où Julien est victime d’un accident, lui qui pourtant connaissait si bien «ses» montagnes. La présence d’Augustin et Guillaume va alors mette un peu de baume au cœur des Villermoz, ravis de voir les jeunes garçons fidèles à leur pacte d’amitié.
Augustin va s’engager au Peloton de Haute-Montagne de Chamonix, rencontrer Catherine et devenir père de famille. Guillaume, du retour de son service militaire, va se voir proposer de rejoindre l’entreprise de décolletage des Villermoz: «Tu ne remplaceras jamais Julien, c’est certain, lui avait dit Villermoz, parce que tu n’es pas notre enfant. Mais là n’est pas la question. On a confiance en toi, comme on aurait eu confiance en Augustin, pour assurer la continuité. Moi, je fatigue. De plus, tu as tous les diplômes qu’il faut. Pas de la même école que notre Julien, mais c’est tout comme. Enfin, tu feras ce que tu voudras… Faut que tu réfléchisses, gamin.»
L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant qu’il fait la rencontre d’Aurélie et que très vite il comprend qu’elle sera celle qui partagera sa vie.
Du beau roman sur l’amitié et sur l’amour, on bascule alors dans le thriller.
La mort de Julien ne va pas rester la seule à jeter un voile noir sur le Mont-Blanc. Aurélie est fauchée par une voiture.
C’est alors que Gérard Glatt peut déployer tout son talent, remonter les parcours de chacun, lâcher ici et là quelques indices pour que le lecteur se mette en quête de l’effroyable vérité.
Refermant le livre, on est à nouveau bluffé par les talents d’alchimiste de l’auteur qui sait fort habilement marier le caractère des hommes à leur environnement. On n’imagine pas cette histoire ailleurs que dans ce paysage, tout à la fois majestueux de beauté et impitoyable, forgeant les caractères les plus trempés et les folies les plus passionnelles. C’est beau, c’est dur. C’est réussi.

L’Enfant des Soldanelles
Gérard Glatt
Presses de la Cité, coll. Terres de France
Roman
464 p., 21 €
EAN : 9782258161894
Paru le 17 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans les Alpes, en Haute-Savoie du côté de Chamonix, Sallanches et Magland, mais on y évoque aussi la région parisienne, le bois de Vincennes, La Norville, Montgeron, Rueil-Malmaison ainsi que la Bourgogne, du côté d’Auxerre et Toucy.

Quand?
L’action se situe principalement de 1952 à 1974, l’épilogue allant jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant la seconde moitié du XXe siècle, le roman d’une indéfectible amitié entre deux jeunes hommes, et l’initiation parfois douloureuse de l’un d’eux, Guillaume, à la vie d’adulte. Un parcours ancré dans le décor puissant des Alpes.
La montagne comme une évidence, comme une renaissance… Hiver 1952. Loin des siens, pendant six mois, Guillaume part en convalescence à Chamonix. Il découvre, ébloui, le décor grandiose des Alpes. Le petit citadin de huit ans en gardera le souvenir d’un paradis perdu. Mais il reviendra, tant le besoin est là, irraisonné, de vivre près des cimes avec son ami d’enfance Augustin. Une passion nourrie aux côtés de Julien Villermoz, un natif de la vallée de l’Arve, qui tel un grand frère les initie à sa montagne, à ses beautés et ses mystères. Jusqu’à un après-midi fatal…
Pour les deux jeunes hommes, le coup est rude, le vide immense. Et davantage encore pour Marguerite qui aimait son fils Julien. D’un amour vibrant. Exclusif. Dévastateur…
Un roman d’initiation qui mêle à l’émotion la tension et le suspense des passions humaines.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
« J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium. Pierre-Jean Remy, de l’Académie française, y séjourna également en 1951. Pour des raisons semblables aux miennes. Dans sa préface à Portraits de guides, de Roger Frison-Roche, outre la révélation que fut pour lui Chamonix, de son séjour aux Soldanelles il conserva, ce sont ses mots : « … un peu la nostalgie d’une manière de paradis perdu… ». Le préventorium, alors composé de trois chalets, a été rasé aux alentours des années 1980. Inutile d’y aller voir. A la place, une résidence assez luxueuse a été construite. Un chemin tout proche porte cependant le même nom. En 1953, à la tête des Soldanelles : le docteur Aulagnier et son épouse. Elle, des plus effacées comme souvent les femmes à cette époque. Et lui, l’être le plus affable qui fût pour les parents qui lui confiaient leur enfant, et le plus à l’écoute, tel un père, pour les enfants dont il prenait la charge. Le docteur Aulagnier, selon ce que m’a appris Christine Boymond Lasserre, guide conférencière à Chamonix, est mort en 1972. Longtemps, j’ai considéré que je lui devais ma santé recouvrée. Je l’ai pensé, et chaque jour, tandis que l’âge avance, je le pense plus fort encore… Qu’il sache, là où il est, qu’il m’a fallu du courage pour écrire ce livre, à ce point qu’il m’a éprouvé nerveusement et physiquement ; et sache que je ne regrette rien tant est grande la gratitude que je lui dois et lui devrai toujours d’être encore de ce monde…
Ce livre est-il un roman? un roman plutôt qu’un récit? ou tout bonnement mon histoire, comme Guillaume le revendique quelque part? Peut-être, au fil des pages, le lecteur se posera-t-il ces questions? Des questions qui mériteraient sans doute des réponses… Alors pourquoi différer et les remettre à demain, ces réponses que j’ai là, auxquelles j’ai donné la forme symbolique du roman et qui n’attendent que d’être dites ? Parce que, oui, mon histoire est dans ces pages. Elle est là, telle que je l’ai voulue ; elle est là, mais pas toute. Pour une simple raison, tout d’abord. C’est que je n’en évoque qu’une trentaine d’années, ces années qui ont couru de 1944 à 1974, tandis qu’en ce mois d’avril 2018, j’y mets le point final. Quarante-quatre années se sont donc écoulées et, du chemin, depuis, j’ai eu le temps d’en parcourir. A cette raison, une autre s’imposait à moi : Je voulais écrire un roman ; le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres. C’est pourquoi cette histoire, mon histoire, est aussi, est surtout immensément rêvée. Car le cauchemar est aussi un rêve. Une convention comme une autre… Certes, nombre de pages, comme la relation de ce séjour à Chamonix, relèvent davantage du récit que du roman. Comme la découverte éblouie, par Guillaume, l’enfant que j’étais à douze, treize ans, de cette ferme abandonnée, au Bréau, près d’Auxerre. Ou cette espérance un peu folle, sous une forte pluie, de ce miraculeux ami – mes jambes, aujourd’hui, en tremblent encore – dont l’ombre mouvante sur les murs d’une chambre m’assurait qu’elle ne serait pas vaine. De nombreux autres passages pourraient être cités, mais ce serait altérer la lecture de ce livre où l’imaginaire, comme une nécessité littéraire, l’emporte malgré tout et de loin sur les faits. De mes principaux personnages, pour plus de distance, j’ai changé les prénoms. L’un est devenu Guillaume, et j’ai nommé l’autre Augustin. Des frères de Guillaume également, Etienne et Benoît, mes deux frères. Mais des autres personnages, qu’il s’agisse des parents de Guillaume ou de ceux d’Augustin, j’ai tout conservé de la personnalité de chacun, de leurs joies comme de leurs tristesses.
Ces derniers mots encore: le soir du 2 avril 1974, j’étais à Chamonix, dans le salon de l’hôtel Gourmets & Italy, rue du Lyret. Mariés trois jours plus tôt, le 30 mars, Madeleine et moi regardions L’Homme de Kiev à la télévision. Ce soir-là, je m’en souviens, un saint-bernard était couché à nos pieds. Il s’appelait Lord, et Lord, de temps à autre, entre de longs et profonds soupirs, levait les yeux comme pour s’assurer que nous étions toujours là… Depuis lors, nous n’avons cessé d’être deux… Chamonix, c’était aussi notre premier voyage. Et pour moi, le sentiment d’offrir le plus beau cadeau qui fût : mon cœur battant.
Rueil-Malmaison, le 3 avril 2018 »

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’histoire de Guillaume avait commencé le 27 décembre 1952, un peu à la manière d’un conte, bien qu’il fût né le 2 juillet 1944, un dimanche matin, avec la pluie.
Ce 27 décembre 1952, il avait donc huit ans et demi.
Il ne savait pas encore ce que c’était que la montagne ; ses premières vacances, en 48 ou 49, il les avait passées au bord de la mer, en Normandie ; aussi, malgré l’inquiétude qui lui serrait la poitrine à l’idée de rester six mois loin des siens, perdu au milieu de gens qu’il ne connaissait pas, c’était plein d’impatience qu’il attendait, à chaque instant, après chaque virage, que surgissent devant lui ces fameuses aiguilles dont on lui avait tant parlé : les aiguilles de Chamonix, que dominait, depuis la création du monde, superbe, immuable, le mont Blanc.
Le train s’arrêta dans un crissement assourdissant.
Il devait être 9 heures.
Etienne, le frère aîné de Guillaume, descendit le premier ; leur mère lui tendit les bagages, puis elle descendit à son tour ; et elle se tourna vers Guillaume qui, les lèvres tremblantes, lui sauta sans hésiter dans les bras.
En sortant de la gare, sous un soleil éclatant, Chamonix était blanche – la gorge serrée, respirant à peine, Guillaume n’avait rien trouvé de mieux pour la qualifier –, et elle brillait, aveuglante, presque agressive, surtout ses toits que recouvrait une épaisse couche de neige.
A présent, Guillaume avait des larmes dans les yeux.
Mais pouvait-il en être autrement?
A l’idée qu’on l’abandonne, de rester là, tout seul, entouré d’inconnus, quel enfant de son âge n’aurait pas été ce même jour, comme il l’était, en aussi grand désarroi? Quel enfant aurait pu imaginer que, six mois plus tard, au moment où sonnerait l’heure de repartir, au début de l’été suivant, ses yeux s’embueraient une nouvelle fois, mais pour une tout autre raison? Quel enfant aurait supposé que Chamonix serait alors devenue son berceau, la vallée de l’Arve, ce pays où il serait né, et qu’en le sortant du préventorium des Soldanelles, après l’y avoir laissé durant ces six mois de convalescence, ses parents le couperaient alors de ses véritables racines?
Peut-être cet enfant aurait-il dû exister?
Peut-être, oui.
En tout cas, Guillaume n’était pas pourvu de cette imagination ni de cette force qui, par la suite, après bien des années, lui auraient grandement simplifié l’existence. »

Extrait
« Ils étaient arrivés à Saint-Gervais-Le Fayet la veille ; la soirée était alors bien avancée et, dans les rues pétrifiées de froid, il n’y avait déjà plus grand monde.
Au Terminus Mont-Blanc, un hôtel situé à trois cents mètres de la gare et qui donnait sur l’avenue de Genève, on leur avait attribué une chambre immense, aux tentures décolorées, dans laquelle, le long d’un seul pan de mur, un peu comme les dents d’un peigne, trois lits avaient été disposés, chacun séparé par d’antiques tables de nuit et paré d’un épais édredon de couleur vert clair, comme le traversin et l’oreiller au coin droit duquel, en haut, étaient brodées des initiales. Un L et un P, semblait-il, bien que ce fût difficile à déchiffrer. Le jeu avait été de deviner ce qui pouvait se cacher derrière ce L et ce P. Etait-ce Léon ou Louise? Paule ou Pierre? Lucien ou Lucie?
Comme, de toute façon, ils ne connaîtraient jamais la bonne réponse, ils étaient bientôt passés à autre chose. Aux valises qu’il avait bien fallu ouvrir pour en sortir les pyjamas, les trousses de toilette et un livre pour chacun. La mère de Guillaume en avait profité pour s’assurer que son petit chéri ne manquerait de rien. « Oui, tout est là… » avait-elle déclaré après un moment. Puis, prudente, elle avait ajouté : « Enfin, j’espère… »

«Guillaume ne parlait pas du mont Blanc. Il faisait comme les autres. Pourtant, en cachette, il lui adressait souvent la parole. Ainsi, le matin, après le petit déjeuner, ou dans l’après-midi, en rentrant de promenade. Il se mettait alors à la fenêtre et profitait de ce que ses camarades jouaient entre eux, comme un peu de temps qu’il leur aurait dérobé, pour lui raconter ce qu’il pensait ne pouvoir dire à personne d’autre, pas même à Nathalie.»

À propos de l’auteur
Né à Montgeron, en 1944, Gérard Glatt, romancier et auteur pour la jeunesse, a publié Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Le Destin de Louise, Et le ciel se refuse à pleurer… Il est sociétaire de la Société des Gens de Lettres (SGDL), membre de la Maison des Écrivains et de la Littérature ainsi que de l’Association des Écrivains Bretons. (Source: Presses de la Cité)

Site internet de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lenfantdessoldanelles #gerardglatt #pressesdelacite #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #terresdefrance #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise
#NetGalleyFrance #VendrediLecture

La vraie vie

DIEUDONNE_la_vraie_vieLogo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lavraievie #adelinedieudonne #editionsliconoclaste #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #explolecteur #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #primoroman #premierroman #MardiConseil