Les étrangers

DELOME_les-etrangers
   RL_automne-2019

 

En deux mots:
Au baptême de sa petite-fille, la narrateur se souvient de son parcours, de ce père absent et de cette mère qui l’a toujours considéré comme une charge. Un manque d’amour qui va l’entraîner sur des chemins de traverse dominés par la rancœur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de la honte et du dégoût

Les étrangers dont il est question dans ce roman sont les propres parents de l’auteur, né d’une «erreur» et rejeté par une mère qui préfèrera «vivre sa vie». Comment dès lors se construire une identité…

Le narrateur de ce roman sans compromis vient assister au baptême de Françoise, sa petite fille. Son fils a eu la malencontreuse idée de la prénommer comme sa mère. Une mère honnie à tel point qu’il a failli ne pas se rendre à l’invitation et qu’il se fait le plus discret possible durant la cérémonie. Des sentiments dont le lecteur peut sentir la violence dès les premières lignes: «Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût.» Et alors que se déroule la cérémonie religieuse, les souvenirs vont émerger. Ceux de ces années cinquante-soixante, quand les Français «avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris.»
C’est plus précisément du côté de Pigalle que ses parents vont se rencontrer et que vont se jouer les destins des membres de la famille et de leurs amis, amants, maîtresses, compagnons de route. C’est du reste Loulou, l’une des figures de ce monde de la nuit qui va lui raconter comment s’est faite la rencontre entre Paul et Françoise, ses futurs parents, et combien sa naissance n’aura pas été souhaitée. En fait, Loulou servait de rabatteur pour un riche industriel, M. Limonade, et avait convié Françoise et Bruno à les suivre pour une partie fine durant laquelle chacun caressait un dessein propre assez éloigné des fantasmes de l’autre. C’est d’ailleurs autant pour éviter Loulou ou M. Limonade que Françoise et Bruno vont se retrouver en couple, même si Françoise est lesbienne. D’ailleurs très vite chacun va mener une double vie, entre trafics et petits boulots, entre prostitution ou protection d’un partenaire fortuné. Françoise va choisir de suivre Monique, de vingt ans son aînée, et laisser quelques illusions et son fils sur le bord de la route. On comprend sa rancœur: «Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie.»
Didier Delome, après avoir raconté ses années de galère dans La dèche, son premier roman que l’on peut considérer comme le premier volet de cette histoire, ne se retrouve pas mieux loti dans ce second volume. Enfant non désiré puis rejeté, il va toutefois trouver dans la culture sa planche de salut: «Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée.» N’y voyez toutefois pas une bibliothérapie, il s’agit bien davantage ici d’une planche de salut, de celle qui empêche de plonger dans la dépression et le suicide que l’on sent très présents dans ce récit impitoyable où la noirceur recouvre les paillettes et où la haine recouvre la liberté sexuelle. Même si on peut lire entre les lignes une envie de réhabilitation.

Les étrangers
Didier Delome
Éditions le dilettante
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782842639860
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en banlieue.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce deuxième roman, Didier Delome raconte son enfance et sa mère.
«Jamais nous n’aurions dû nous croiser ma mère et moi. Loulou a raison. J’aurais mieux fait de la fréquenter avant ma naissance. Peut-être aurais-je su ainsi l’apprécier à sa juste valeur, sans tous ces a priori détestables qu’ont forgés en moi nos six années de promiscuité forcée. Mais n’est-il pas un peu tard à mon âge pour réécrire notre histoire? Malgré ma certitude que la littérature possède ce génie faramineux de cicatriser les plaies du passé et consoler de ce qui aurait pu être et n’a pas été. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Nicolas Gary)
La Grande Parade (Valérie Morice)
Blog Bib HLM 
Blog Mes impressions de lecture 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût. Avant qu’un autre vocable ne s’immisce à leur place, curiosité. Revenons à la honte. Honte d’Elle. Honte d’être issu d’Elle. Ensuite le dégoût. Dégoût d’Elle. Physiquement d’Elle. Puis au fil de ma longue existence d’adulte, beaucoup plus tard, la curiosité. Car j’ai mis un temps fou, après l’avoir fuie si loin et haïe autant, pour réaliser qu’en définitive je ne la connaissais guère et savais bien peu de chose sur Elle. Mais commençons par le début.
Ils sont tous là. Ceux que je reconnais et les autres – que je n’ai jamais vus ou dont je ne me souviens plus mais qui ont sûrement entendu parler de moi un jour ou l’autre – lors de cette cérémonie de baptême dans l’église imposante et sombre que je connais bien, même si je n’y étais pas revenu depuis un bail. La plupart des insignes membres des familles respectives des parents subjugués par le rituel en train de s’accomplir autour de leur progéniture enrubannée d’une fine pellicule de dentelle immaculée. Quant à moi, je me tiens en retrait de ce public de fidèles aguerris et agglutinés que je surveille acagnardé dans la pénombre derrière une mince colonne vertigineuse, à l’abri de toute curiosité intempestive.
L’ambiance générale est recueillie et plutôt distinguée. Il fallait s’y attendre au sein de ce cloaque bourgeois et catholique. Mon regard s’attarde sur Antoine. À son tour revenu d’Amérique. Et marié avec une Française. À l’inverse de moi ayant dû jadis épouser une Américaine. Sa mère. Bien obligé si je voulais alors obtenir ma carte verte. Le sésame afin de demeurer aux USA. À l’origine ce mariage n’était pas destiné à durer. Même si j’avais joué le jeu du mari modèle vis-à-vis des services si tatillons de l’immigration US. Au point d’ailleurs de produire ensemble ces deux magnifiques bambins. Antoine et son frère, Pascal, son cadet d’un an. Tous deux élevés par leur admirable mère. Sur la côte Est. Tandis que je m’installais seul à l’Ouest. En Californie. Sans jamais néanmoins couper les ponts entre nous après notre divorce à l’amiable. Et je dois dire qu’elle s’est toujours montrée à la hauteur pour éduquer sans moi nos deux adorables garçons. En vraie mère juive. Cent pour cent juive mais athée. Ou plus exactement : non pratiquante. En tout cas ni Antoine ni Pascal n’ont été baptisés à mon initiative. Pas plus d’ailleurs qu’ils n’ont fait leur bar-mitsvah. Je ne me souviens même plus s’ils ont été circoncis. Et j’avoue ne jamais avoir eu l’occasion de le vérifier de visu. Mais ils doivent l’être comme la majorité des petits Américains. Du fait d’un diktat hygiénique local et non pas d’une barbare hoirie. Peu importe, j’ignore pourquoi Antoine, mon aîné, a ainsi décidé sur le tard de se convertir au catholicisme en sacrifiant au rituel du baptême juste avant de venir s’installer en France. À Paris. Sans doute afin de mieux nous retrouver tous les deux. Comme si cette conversion récente pouvait nous aider à nous rapprocher. Ou me plaire. Sous prétexte que de mon côté nous sommes de très ancienne obédience chrétienne, et que j’ai moi-même été baptisé après ma naissance, puis dûment envoyé suivre mes cours de catéchisme avant d’effectuer en grande pompe ma communion solennelle. Ici même. À Saint-Jean de Montmartre. À une époque où je vivais à côté d’ici. Chez ma mère qui n’en avait rien à cirer de la religion mais avait suivi les traditions par principe en organisant une petite fête à l’issue de cette cérémonie à laquelle elle avait convié une partie de notre parentèle. Ceux qu’elle acceptait encore de côtoyer à l’occasion de rarissimes raouts familiaux. Malgré des apparences trompeuses, je me demande si ma mère n’a pas toujours été snob. À la question iconoclaste qui me taraude l’esprit en l’imaginant invitée ici-même en bonne et due forme : serait-elle alors venue? Nous aurait-elle gratifiés de sa présence endimanchée ? Je suis bien obligé de répondre : pourquoi pas ?! Surtout si Antoine s’était chargé en personne de la convier, insistant sur l’importance de sa présence parmi eux. Les mêmes arguments déployés avec moi pour me convaincre d’assister à cette mascarade, alors que nous ne nous fréquentons plus depuis des lustres. Naturellement j’ai refusé. Et je ne sais pas pourquoi à la dernière minute j’ai décidé de passer pour entrevoir à quoi tout ce cirque ressemblerait. À la dérobée. Sans me montrer ni participer en quoi que ce soit à des retrouvailles parentales factices. Hors de question de me prêter à leurs simagrées. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours affiché une sainte horreur pour cette notion même de famille et toutes les obligations afférentes colportées avec. Sauf lorsque j’étais enfant chez mes grands-parents. Le temps béni où choyé et heureux je n’habitais pas déjà chez Elle. Françoise G. Ma mère. Puisqu’il faut enfin la nommer.
Plus j’y repense et plus cela me turlupine. Comment se fait-il, par quelle opération du Saint-Esprit, que, parmi tous les fichus prénoms féminins de la terre, Antoine – ou sa bonne femme bigote mais je n’y crois pas une seconde – ait ainsi pu choisir d’appeler sa môme Françoise?
Pour m’emmerder. Forcément. Alors là chapeau! Voilà pourquoi il m’a convoqué dans cette nef immense et si terne. Afin de s’assurer que je recevrais son satané faire-part avec ces deux ignobles prénoms gravés dessus. Il a poussé le vice jusqu’à lui attribuer en deuxième prénom Yvonne, qui était aussi celui de ma mère. N’est-ce pas là une preuve irréfutable de son esprit retors? Je ne vois guère d’autre explication plausible.
Affublé de tels prénoms – aussi désuets et laids – ce bébé me répugne. Et si par une folie inimaginable j’avais accepté d’être son parrain, j’aurais été capable de le laisser choir exprès par terre devant le bénitier. Et encore heureux si je ne l’avais pas balancé ensuite contre le mur pour l’y écraser comme un vulgaire cafard avant de le piétiner avec allégresse. Je devrais avoir honte et frémir d’horreur en émettant pareilles pensées. Ma propre petite-fille. Quel gâchis. Amen. Ah! j’oubliais de préciser qu’une fois qu’il est venu s’installer en France, à Paris – comme par hasard –, en outre je découvre qu’Antoine habite ce quartier. Les Abbesses. Où j’ai moi-même passé mon adolescence après le décès de mon grand-père maternel chargé de m’élever au sein de sa nouvelle famille recomposée, dans une charmante banlieue résidentielle. La Varenne-Saint-Hilaire où je me suis d’ailleurs installé dès mon retour. Préférant les abords si délicieux et coquets de la Marne plutôt que ces quartiers bobos de la rive gauche où j’ai toujours vécu adulte, lors de mes passages en France. Lui a emménagé à Montmartre, à deux pas de la place des Abbesses, dans le haut de l’avenue Junot – pardi! Il en a les moyens ; ce que je ne lui reproche pas, tant mieux pour lui – mais de là à choisir précisément cette église : Saint-Jean de Montmartre, où je venais jadis passer au patronage mes jeudis et dimanches, et les jours fériés et petites vacances, sous l’égide de monsieur l’Abbé – encore un drôle de zig celui-là! –, je dis qu’il pousse le bouchon un peu loin. »

Extraits
« La vie nocturne parisienne, après-guerre, jusqu’à la fin des années cinquante, et même au début des années soixante, battait son plein de manière trépidante. Les gens sortaient le plus possible. La télévision ne les avait pas encore alpagués pour les maintenir calfeutrés chez eux. Ils avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris. Y compris dans les beaux quartiers. Et de Montmartre à Montparnasse. Mais Pigalle et ses alentours concentraient une bonne partie des établissements noctambules un peu coquins exhibant à la fois des filles nues et disposant d’hôtesses accortes chargées de faire danser, et surtout consommer, la clientèle masculine. Parisienne, provinciale, voire cosmopolite, ainsi que tous les michetons en maraude venus s’aventurer seuls ou en groupes, et même parfois en couple, y compris mariés, accourus de toutes parts pour s’encanailler dans le quartier réputé le plus chaud de la capitale. »

« Très tôt, l’art et la culture m’ont aussi empêché durant cette sinistre période de cohabitation forcée de trop désespérer de ma vie. Une soif de connaissances s’est mise à enfler en moi pour me protéger de son insatiable curiosité et m’aider à patienter jusqu’à ce que je gagne enfin mon ticket pour la liberté. Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée. » p.203

« Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie. Alors baptiser ainsi sa fille unique Françoise, de la part de mon fils Antoine, c’est comme s’il épelait à tue-tête dans mes oreilles ma pire exécration. Ma mère m’a dégoûté des autres. Physiquement des autres. Et, plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. Comment ne pas lui en vouloir? » p. 252

À propos de l’auteur
Né en 1953 en France, Didier Delome a fréquenté les cinq continents, aimé l’Amérique, et rencontré tout le monde. Il a publié deux romans aux éditions Le Dilettante, Jours de dèche (2018) et Les étrangers (2019). (Source: Éditions Le Dilettante)

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Cent millions d’années et un jour

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Le paléontologue Stanislas Armengol, né en 1902 à Tarbes, a quitté sa région natale pour Paris, où il poursuit ses recherches. Avec un groupe d’amis, il organise une expédition dans les Alpes pour tenter de retrouver le squelette d’un dinosaure pris dans les glaces. La quête d’une existence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le paléontologue, le dinosaure et l’enfant

Après Ma Reine, un premier roman très réussi, Jean-Baptiste Andrea confirme tout son talent en racontant la quête d’un paléontologue parti sur les traces d’un dinosaure. Éblouissant!

L’avantage du blogueur qui participe à l’aventure des «68 premières fois», c’est qu’il découvre un auteur avant de pouvoir le suivre au fil d’une œuvre qui se construit livre après livre. Jean-Baptiste Andrea nous a offert avec Ma Reine (disponible en poche chez Folio) un premier roman délicat et tendre qui explorait le monde avec les yeux d’un petit garçon. Le voici de retour avec un second roman tout aussi réussi qui, comme le précédent, vous happera dès les premières pages.
Il met en scène Stan, un garçon qui se passionne pour les fossiles et dont on va suivre le parcours depuis les Hautes-Pyrénées jusqu’aux Alpes de Haute-Provence, en passant par Paris.
C’est sans doute lorsqu’il découvre son premier trilobite que naît sa vocation. Dans cette pierre vieille de trois cent millions d’années, il va surtout trouver un moyen d’oublier la violence qui règne au sein de sa famille. Son père, que tout le monde appelle Le Commandant, est un despote dont sa mère autant que lui-même subissent les humeurs. Sa vocation sera sa porte de sortie. Déjà il rêve d’emmener sa mère à Paris et de lui offrir un palais digne de sa beauté, avec de belles moulures.
Un rêve qu’il sera proche d’exaucer lorsqu’il deviendra professeur d’université et paléontologue réputé. Mais une santé fragile l’emportera trop vite.
Il se consacre alors à ses recherches et veut croire à la légende colportée d’un monstre pris dans les glaces. Avec ses amis scientifiques, il monte une expédition vers l’un des glaciers alpins proches de l’Italie et rêve de mettre la main sur un squelette de dinosaure. Un défi de taille, mais qui pourrait couronner sa carrière d’une gloire tardive. Mais les difficultés s’enchainent alors que l’été finit. Il va bientôt falloir lever le camp. À moins que, grâce à une nouvelle technique, en enflammant de l’huile, on puisse progresser plus vite à travers le glacier jusqu’à la grotte…
Il serait dommage d’aller plus avant dans le récit et de détruire tout suspense.
Mais il serait tout aussi dommage de ne pas dire combien cette quête est admirablement bien construite, découpée en quatre parties comme les quatre saisons, qui nus valent de parcourir tous les âges de la vie, de l’espoir à l’introspection, du chemin parcouru à celui qui reste à faire. Avec cette image d’un père dont il voulait s’émanciper et qui finalement ne se révélera pas si différent que cela de son fils. À 53 ans, Stanislas, «né en 1902 à Tarbes d’Henri Manuel Armengol, dit Le Commandant, et de Maria Dolorès Jimenez, dite maman» le comprendra, nous laissant quelques pages éblouissantes sur la filiation et les leçons d’une vie.

Cent millions d’années et un jour
Jean-Baptiste Andrea
Éditions L’iconoclaste
Roman
310 p., 18 €
EAN 9782378800765
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans les Hautes-Pyrénées, puis à Paris et enfin dans les Alpes, à la frontière avec l’Italie.

Quand?
L’action se situe tout au long du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une expédition paléontologique en pleine montagne où chaque pas nous rapproche du rêve et de la folie. Après le succès de « Ma reine », un deuxième roman à couper le souffle.
1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.
De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.

68 premières fois
Blog Mémo Émoi
Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Christlbouquine 
Blog A bride abattue (Marie-Claire Poirier)
Blog Kitty la Mouette (Chantal Yvenou)
Blog Domi C Lire (Dominique Sudre)

Les autres critiques
Babelio
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France Bleu (Fabien Le Cloirec)
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Blog L’ivresse littéraire 
Blog Au temps des livres 
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Blog Échappées de Saxaoul 


Interview de Jean-Baptiste Andrea pour Cent millions d’années et un jour
© Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’oublierai bien des choses, c’est inévitable, jusqu’à mon propre nom peut-être. Mais je n’oublierai pas mon premier fossile. C’était un trilobite, un petit arthropode marin qui n’avait rien demandé à personne quand mon existence percuta la sienne un jour de printemps. Une seconde plus tard, nous étions amis pour la vie.
Ses compagnons et lui, il me le raconta quand je fus en âge de le comprendre, avaient survécu à plusieurs extinctions de masse. À la lave et à l’acide, au manque d’oxygène, au ciel qui penchait. Et puis un jour ils avaient dû baisser les armes, reconnaître qu’ils avaient fait leur temps et se rouler en boule, bien au chaud au fond d’un caillou. Il fallait accepter la défaite, laisser la place aux autres.
L’autre c’était moi, Homo sapiens en pantalon trop grand, debout dans les hautes herbes d’un siècle encore jeune. J’avais été renvoyé de l’école communale, ce matin de 1908, pour avoir corrigé la maîtresse. Pépin n’était pas le nom d’un roi de France, comme elle le prétendait. C’était celui d’un chien, mon chien, un berger bleu que nous avions trouvé dans la grange. Il nous protégeait des esprits maléfiques et des chats errants – souvent les mêmes, tout le monde savait ça.
Mlle Thiers m’avait montré une illustration d’un petit barbu couronné, sous les lettres P-É-P-I-N dont il m’avait semblé, même si j’apprenais à peine à lire, qu’elles épelaient une preuve crédible de mon erreur. Lorsqu’elle avait demandé «Tu as interrompu la classe, tu as quelque chose à dire?», j’avais répondu «La prochaine fois, j’aurai raison». Elle avait écrit insolent à la plume sur mon carnet, souligné deux fois, et tu me feras signer ça à tes parents s’il te plaît.
Je rentrai directement par le chemin des Brousses avec mon insolence à deux traits et ma tête de victime. De tous les gars du coin, j’étais le seul qui aimait l’école, et j’étais le meilleur. Qu’est-ce que j’y pouvais, moi, si ce roi avait un nom de chien ?
Aux volets tirés de la chambre, je compris que je ne devais pas déranger ma mère. Dans ces moments, il lui fallait du noir et du noir seulement. Le Commandant n’était pas à sa place sur l’horizon, là où nos champs basculaient vers le village. Il n’y avait que Pépin, justement, sa jeunesse vigilante blottie dans le vent au sommet d’une butte. Il redressa sa bonne oreille et me toisa un instant, un peu roi c’est vrai, avant de se rendormir.
Je m’emparai d’un marteau, remède souverain à bien des problèmes. Il valait mieux s’en servir loin de la maison et je traversai un maquis de salades, tout droit, jusqu’au moment où une grosse pierre m’arrêta dans le champ du voisin. J’y superposai le visage de Mlle Thiers, un, deux, trois, et lui assenai un coup vengeur. La pierre s’ouvrit aussitôt, comme si elle avait fait semblant d’être entière. Et mon trilobite me regarda droit dans les yeux, aussi surpris que moi, depuis ses profondeurs.
Il avait trois cents millions d’années, et moi six ans. »

Extraits
« C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes. » p. 17

« Sous ma fenêtre, un chiot patauge dans l’ombre du mur, tourbillonnant après sa queue. Il ignore encore qu’il ne la rattrapera pas, que d’autres ont essayé avant lui et qu’ils ont renoncé. Je connais ce chiot, mes lèvres s’arrondissent pour l’appeler, mais non, bien sûr, nous sommes le 16 juillet 1954 et Pépin est mort depuis quarante ans. » p. 19

« Val d’Enfer, Corne du Bouc, cette région résonne de la présence du diable, et je commence à comprendre pourquoi. À chaque pas, à chaque barreau que je monte dans un souffle de rouille, le poids de mon corps double. La peur me ferraille le cou et les épaules. Un arrachement interminable à la pesanteur. Cette ascension n’est pas si différente de mon enfance, au fond. Quand j’annonçai à mes parents que je voulais devenir paléontologue, le Commandant me balança une gifle qui me fit sonner les oreilles jusqu’au soir et me dit d’arrêter de me donner des airs. » p. 82

«Le glacier est à une heure de marche. Si notre dragon voulait jouer à cache-cache avec nous, pour la forme, je ne lui en voudrais pas. Je n’ai pas compté pendant si longtemps, un bras sur les yeux, pour le découvrir tout de suite, la queue dépassant d’un placard. » p. 90

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Scénariste et réalisateur, il s’est révélé en tant qu’écrivain avec Ma reine (paru en 2017), qui a obtenu douze prix littéraires, dont le prix Femina des lycéens et le prix du Premier Roman. (Source : Éditions L’Iconoclaste)

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Les amers remarquables

GRANGE_amers-remarquables
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Gabrielle est une mère fantasque qui n’hésite pas à disparaître, laissant son mari et ses enfants gérer le quotidien. De Berlin à Arcachon, sa fille raconte ses fugues et l’angoisse de ne pas la voir revenir, avant qu’avec l’âge, elle ne devienne sa «fuyarde chérie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de Gabrielle

Emmanuelle Grangé nous revient avec un roman sensible, portrait d’une mère fantasque qui prend l’habitude de fuir sa famille avant de finalement retrouver le domicile conjugal. De la révolte à l’amour.

Dans son premier roman, Son absence, Emmanuelle Grangé confrontait une famille à la disparition de l’un de ses membres qui n’avait plus donné trace de vie depuis vingt ans. Il est aussi beaucoup question d’’absences dans ce second opus, même si elles sont plus épisodiques. Nous sommes à Berlin dans les années 1960, alors que la narratrice n’est encore qu’une petite fille. Gabrielle a suivi son mari diplomate dans la capitale allemande où elle passe son temps dans les mondanités. Quand elle n’est pas confiée à la fille au pair, la narratrice est envoyée chez les grands-parents à Malakoff. Quant à Pierre, son mari, il aurait pu, au hasard des réceptions où son épouse est chargée de tenir son rang, apprendre ce proverbe allemand qui dit que «l’oisiveté dévore le corps comme la rouille dévore le fer» et comprendre combien sa femme éprouvait le besoin de changer d’air, d’espace, de liberté, de bords de mer.
Cela lui aurait sans doute aussi évité le désarroi de ne plus la trouver au domicile conjugal et de devoir la supplier de revenir vers lui et sa famille.
Même la naissance d’un petit frère ne viendra pas contrecarrer ce qui va bientôt devenir une habitude. Après les brouilles conjugales, Gabrielle prend la fuite jusqu’à ce jour où il n’est plus possible de la joindre. «Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… »
En déroulant l’histoire de cette famille, Emmanuelle Grangé se rend compte combien ces drames à répétition ont aussi un caractère formateur pour la jeune fille et la femme qu’elle devient et finalement, combien elle doit son caractère et sa liberté à ces épreuves. Bouclant la boucle quand elle devient une mère pour sa mère lorsque la vieillesse et la maladie vont avoir raison de ses escapades, elle rend un magnifique hommage à celle qui lui en a tant fait voir!
Car, au fil des chapitres – qui commencent tous par un extrait de Jane Eyre, le roman de Charlotte Brontë qui les rassemble aussi – le style gagne lui aussi en intensité et en gravité, suivant en quelque sorte la courbe de la vie de Gabrielle. Tout en pudeur et en retenue, mais de plus en plus proche de l’essentiel. C’est beau, fort, prenant.

Les amers remarquables
Emmanuelle Grangé
Éditions Arléa
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782363081919
Paru en mai 2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, à Berlin, Büsum, Helmstedt-Marienborn, Tübingen avant de parcourir la France, de Paris et sa banlieue, Malakoff, Vanves et Meudon, en Bretagne, à Châteauneuf-du-Faou, puis en Loire-Atlantique et en Alsace, à Strasbourg, dans la Sud, à Avignon, à Nice, Èze, Vallauris et Biot et enfin dans le Sud-Ouest, au bassin d’Arcachon, au Cap Ferret et à Saint-Palais. On y évoque aussi Ouistreham et Genève.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De son enfance, l’auteur garde le souvenir d’un grand appartement à Berlin, où son père est fonctionnaire international, la naissance d’un frère qui va bouleverser son quotidien de petite fille, des séjours en France pendant les vacances chez des grands-parents aimants, l’accent germanique des nurses qui se succèdent. Pourtant, dans toute cette banalité quelque chose détonne. La mère, fantasque, magnifique, amoureuse des rivages qui lui manquent tant, trop à l’étroit dans son rôle d’épouse de diplomate, ne peut s’empêcher de fuguer. Elle part, fuit l’appartement familial, laissant ses enfants et son mari. Elle revient cependant, jusqu’au jour où…
Comment se construire, grandir, trouver des repères lorsque rien n’est jamais sûr, quand la peur de l’abandon plane sur l’impression de sécurité et de normalité.
C’est ce portrait d’une mère à part qu’Emmanuelle Grangé esquisse aujourd’hui dans ce deuxième livre. On y retrouve ses thèmes de prédilection, la famille, le secret, la force silencieuse des non-dits. Mais aussi le travail du temps qui passe, qui vous entraîne dans sa course, faisant un jour de vous, le parent de ses parents. Aucun jugement, aucune rancœur, dans ce texte plein d’amour et de lucidité. Simplement le roman d’une famille, la sienne.

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Extraits
« Mon père trouve sa femme remarquable, si belle, unique dans ses vieux escarpins comme neufs car rehaussés de cabochons, il apprécie sa cuisine inventive. Il n’a pas pu venir le jour où elle lui annonce dans une lettre qu’elle ne rentre pas à la maison. »

« Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… J’entendais ses injonctions: Ne dépends dans ta vie que de toi-même; quand un homme t’invite au restaurant, au cinéma, paye ton écot! Je lui en ai moins voulu. J’ai fini par l’imaginer travailleuse, gagnant son pain, son gîte, peut-être relectrice dans une maison d’édition, n’ayant rien d’autre à prouver que sa capacité d’être une femme libre. Elle vivait. Je le savais. » p. 65

À propos de l’auteur
Emmanuelle Grangé est comédienne. Elle vit à Paris. Elle a publié chez Arléa, Son absence, son premier roman, en 2017. (Source : Éditions Arléa)

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Domovoï

MOULIN_domovoi
  RL_automne-2019  Logo_second_roman

En deux mots:
Clarisse atterrit à Moscou où elle a choisi de parfaire sa connaissance du russe. Elle met en fait ses pas dans ceux de sa mère qui a également étudié à Moscou vingt ans plus tôt. À la découverte de la ville va très vite se substituer une enquête sur ce qui a poussé Anne en ex-URSS, car son père est resté très évasif sur ce sujet.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anne et Clarisse vont à Moscou

En imaginant une fille revenir vingt ans après sa mère à Moscou pour y apprendre le russe et retrouver un passé enfoui, Julie Moulin nous offre aussi, avec «Domovoï», l’occasion de découvrir une ville et un pays, loin des clichés.

En conclusion de ma chronique sur Jupe et pantalon, le premier roman de Julie Moulin, j’écrivais : «on prend un plaisir certain à suivre Agathe. Comme on prendra, j’en suis persuadé, le même plaisir en suivant le prochain roman de Julie Moulin. Une belle plume comme ça a sûrement plus d’un tour dans son sac!» En refermant Domovoï, je ne peux que confirmer cette prémonition. D’autant que son «roman russe» est aussi un peu le mien. J’ai en effet séjourné à Moscou en 1995 puis y suis retourné en 2015, soit à peu près aux mêmes dates que celles évoquées par Julie Moulin et je peux vous confirmer que les ambiances et le climat sont parfaitement bien rendus dans le livre.
À l’image de la ville que découvre Anne en 1993, on sentait à la sortie de l’époque communiste une sorte de frénésie faite à la fois d’envie et de crainte. Un besoin construire une ville moderne sans toutefois disposer des infrastructures et ce fossé grandissant entre ceux qui ont très vite intégré les règles de l’économie de marché et toute cette frange de la population laissée pour compte et dépassée par une «liberté» qui se limitera pour eux à tenter de survivre à cette jungle.
En revanche, en 2015, l’époque à laquelle Clarisse, la fille d’Anne, arrive en Russie, Poutine a changé les mentalités: «Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique.» L’Empire contre-attaque! Une fois planté le décor – essentiel – de ce roman, nous allons aller vers l’intime, à la recherche de cette mère qui a brutalement disparu et dont il ne reste qu’un vague souvenir et quelques photos, notamment avec son père et le groupe d’étudiants qui l’accompagnait à l’époque: «Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente.»
Julie Moulin a habilement construit son roman en passant alternativement de 1993 à 2015, nous offrant de comparer les deux époques, les deux parcours, avant que Clarisse ne découvre, en rassemblant des témoignages de ses amis de l’époque, que l’histoire que son père lui a racontée et celle qu’elle avait imaginée ne correspondait pas à la vérité. Mais n’en disons pas davantage, de peur de déflorer le joli suspense autour de l’histoire familiale, de la rencontre d’Anne et de Guillaume, qui effectuait alors un stage à l’Ambassade de France avant d’intégrer un cabinet d’avocat à Paris.
Ajoutons simplement combien l’expérience est riche pour Clarisse qui, en quelques semaines va beaucoup apprendre, s’appuyant pour cela sur la littérature et l’histoire qui, dans ce pays, sont indissociables. Comme Anne qui préférait passer ses soirées avec ses nouveaux amis russes plutôt qu’avec le clan des expatriés, Clarisse va se nourrir de cette culture: «Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective: nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces.»
Le Domovoï, l’esprit protecteur de la famille et du foyer, ne peut que s’incliner devant cette volonté et cette passion que Julie Moulin a joliment réussi à nous transmettre.

Domovoï
Julie Moulin
Alma éditeur
Roman
296 p., 18 €
EAN 9782362794209
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais principalement à Moscou en Russie. On y évoque aussi des voyages à Saint-Pétersbourg.

Quand?
L’action se situe sur deux époques, en 1993 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
À vingt ans de distance deux jeunes femmes en quête d’elles-mêmes se lancent à la découverte de la Russie. La mère juste après la fin de l’Urss. La fille à l’heure du nationalisme selon Poutine. Un roman d’apprentissage à rebours des clichés.
Voici dix ans qu’Anne est morte. Clarisse, sa fille, étudiante à Sciences-Po, vit maintenant l’ « âge des possibles » mais peine à penser l’avenir. Elle voudrait aussi comprendre pourquoi sa mère sourit avec tant de bonheur sur une photo de groupe tout juste retrouvée dans les affaires de son père. C’était en Russie, avant sa naissance, alors que finissait l’URSS. De ce voyage, ne reste à la maison que le souvenir d’un Domovoï, nain du foyer cher aux Russes, malicieux et bougon, auquel Clarisse, enfant, faisait des offrandes. Ne serait-ce pas lui qui pousse la jeune fille, à son tour, vers cette fascinante Russie, sur les pas de sa mère?
Alternant le périple d’Anne et celui de Clarisse, vingt ans après, ce roman en forme de matriochka est aussi un roman d’apprentissage, découverte éblouie de toutes les Russies et de la langue russe. La mère et la fille font l’expérience des illusions perdues mais aussi des grandes espérances. Jusqu’à la révélation du secret russe qui est aussi un secret de famille. Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
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Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les petites lectures de Maud 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Paris, avril 2015
La plupart du temps, les familles vivent en paix avec leur Domovoï. Le nôtre s’est bien moqué de nous : il s’est barré avec Maman.
Il n’avait pas dû supporter le déménagement. Je ne parle pas des déménagements intra-muros, du petit appartement de la rue Guérin à celui, bien plus grand et plus lumineux, de la rue Leconte-de-Lisle, cet appartement dans lequel j’habite toujours avec Papa. Non, notre Domovoï n’avait tout simplement pas supporté l’immigration. Ou bien l’expatriation. Enfin, je ne sais pas. C’était un Domovoï ; il était russe et nous sommes français. Maman aussi était française. Elle avait importé le Domovoï de Russie quelques années avant ma naissance. Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. J’espérais à ne jamais le rencontrer pour de vrai.
Elle l’avait importé, c’est ça. Un Domovoï ne serait jamais venu en France de lui-même. Encore moins à Paris. Il n’y a pas de poêles traditionnels derrière lesquels se cacher ni d’écuries pour jouer des tours aux habitants, ensuite, et tout bêtement, ici personne n’entend rien aux histoires de Domovoï. Chez nous, en France, le Domovoï était totalement déplacé. Mais Maman insistait. Le Domovoï était l’esprit de notre foyer, il nous protégeait ; je devais le nourrir et le chérir, en somme, l’adopter.
Elle avait des lubies comme ça, Maman, des foucades et des idées extravagantes. C’était comme vouloir dépiauter du hareng séché en plein jardin du Luxembourg. Il fallait la voir, Maman, comme elle déroulait journal et couverture, les genoux repliés sous sa jupe, avec sa bière et son poisson ; tout un cérémonial. Le hareng arrivait bien enserré de sa Baltique dans du papier journal, des éditions couvertes de caractères cyrilliques de manière à garder toute sa saveur, son arôme de là-bas. Ce hareng, il me tournait la tête et me retournait le cœur. Je l’aurais bien caché et offert au Domovoï la nuit suivante. Les Russes font ça, ils laissent sur la table de la cuisine de quoi nourrir leur Domovoï, des offrandes alimentaires à l’esprit du foyer pour se garantir une vie paisible. Maman me disait de lui offrir un verre de lait. Ou du pain salé enroulé dans un drap blanc. Je suis certaine que le Domovoï aurait préféré le hareng séché. Ils viennent du même endroit, non ?
Elle était empêtrée dans ses contradictions, Maman. Encore, si elle avait été russe, on aurait pu lui concéder une folie légitime, la nostalgie du pays natal, mais aussi loin que remonte notre arbre généalogique, il n’y a pas traces de racines slaves. Maman s’était faite russe, comme ça, un jour, toute seule ; elle s’était désignée par la force de sa volonté un pays d’adoption. Maman était si empêtrée dans ses contradictions qu’elle m’a bizarrement prénommée Clarisse. Ce prénom, personne ne le porte en Russie.
Quoi qu’il en soit, moi, je l’aimais, Maman. Je me souviens de ses mains fines aux ongles vernis dépeçant avec la délicatesse qu’on donne aux caresses le maigre poisson. Maman a disparu il y a dix ans.

Moscou, février 1993
Quand elle arrive pour la première fois à Moscou, quand elle débarque à l’aéroport de Cheremetievo, la mère de Clarisse est encore très jeune. Elle a vingt et un ans. L’URSS s’est effondrée deux ans plus tôt. L’année de son bac, c’était le mur de Berlin qui tombait. La jeune femme entre dans la vie adulte sans aucun repère. Ce qu’elle a appris à l’école est déjà obsolète.
Elle tient serré dans le creux de sa main son passeport dont elle a fait plusieurs copies enfouies dans ses différents bagages. Elle piétine, une file interminable s’est formée au niveau du contrôle des papiers d’identité. Derrière elle, quelqu’un affirme que les étrangers se font parfois refouler. La plupart des passagers sont des Français, des hommes d’affaires attirés par le nouvel Eldorado russe. Il y a aussi quelques Russes issus de l’immigration, et encore cette classe de collégiens bruyants que la mère de Clarisse observe et dont elle est une version à peine plus âgée. Ils sont les premiers à présenter leurs passeports.
Elle porte une main à son ventre. Dans l’avion, elle n’a pas touché au plateau repas à cause d’une contracture à l’estomac, une crampe qu’accentuait un parfum écœurant d’aneth, cette odeur que plus tard elle sentira chaque fois qu’elle ouvrira un frigo à Moscou. Encore un spasme et ce battement violent dans la poitrine ; la mère de Clarisse sort de sa poche l’un des deux sacs à vomi qu’elle a subtilisés pendant le vol. Elle y glisse son billet d’avion.
On se rencogne dans les manteaux. Le bâtiment dans lequel elle a débouché à la descente de l’avion ne ressemble en rien à l’aéroport Charles-de-Gaulle, tout de verre et de blanc. Un antagonisme clair-obscur étonne les touristes occidentaux habitués aux réclames publicitaires et au sourire des hôtesses. Cheremetievo, c’est tout à fait autre chose : du gris, de l’espace vide, un monde austère. La mère de Clarisse tire sur les manches de son pull et enroule ses deux poings dedans, l’un agrippant fermement son passeport, l’autre la poche en papier. Un courant d’air glacial souffle sur la nuque des passagers.
Elle patiente au niveau de la rainure jaune qui délimite la zone de contrôle des passeports en tapant du pied. Elle porte des chaussures de randonnée, celles qu’elle a utilisées l’été dernier pour parcourir les Alpes. C’est à son tour d’avancer. Derrière une vitre en plexiglas sale, une femme en uniforme kaki la toise avec quelque chose de mort dans le regard.
— Anne Laforêt ?
Elle ne répond pas immédiatement. On la penserait sourde. Ou bien c’est la peur qui la paralyse. La femme en kaki répète ses nom et prénom en lui jetant maintenant un regard si glacial qu’on croirait qu’elle procède à un interrogatoire. C’est comme si la mère de Clarisse était coupable d’un délit. Aucun sourire, pas même une douceur dans le regard chez cette femme qui s’impatiente et toque du poing au plexiglas. Anne répond enfin : Da ; oui, Anne Laforêt, c’est bien elle.
La Russe la dévisage longuement tandis que de l’index elle tourne avec lenteur les pages du passeport. Enfin elle arrête son ennui sur la page du visa et y abaisse son regard. Puis elle ouvre la porte de sa cabine et en sort pour héler une collègue, qui introduit son corps massif dans le réduit. Elles examinent à deux le passeport. Le regard vert émeraude d’Anne se trouble. Les Russes quittent la cabine.
Leurs propos sont inaudibles, même à quelqu’un maîtrisant leur langue. À leurs mines, on peut seulement s’imaginer le pire. Une rumeur enfle derrière Anne. L’attention des passagers est maintenant tout entière dirigée vers l’incident ; on émet des commentaires divers, sans jamais s’adresser directement à la jeune Française. Anne attend. Elle est seule. Les Russes se sont éclipsées derrière une porte.
Attendre. Anne est restée des heures debout dans le vent et sous la pluie devant l’ambassade de Russie à Paris avant d’obtenir ce visa dont les gardes-frontières font à présent grand cas. À trois reprises, elle a piétiné dehors avec d’autres touristes. Elle était les deux premières fois accompagnée de sa mère. « Les Russes sont des malotrus de père en fils depuis que leur aristocratie s’est exilée en 17. Quelle idée, ce voyage ! » fulminait celle-ci tout en grelottant dans son étole de cachemire. Pour leur premier essai, les deux heures matinales dévolues à la délivrance des visas s’étaient écoulées le temps qu’elles fassent la queue ; on avait rabattu le rideau de fer du guichet sous leur nez. Lorsqu’elles se présentèrent aux grilles du bâtiment diplomatique pour la deuxième fois, ce fut donc dès l’aube. Elles parvinrent au guichet à temps mais essuyèrent un refus. Il manquait une police d’assurance. Anne pour finir revint sans sa mère, elle s’arma de patience et obtint son visa, sans savoir qu’en Russie attendre et faire la queue constituait le lot de tout un chacun, non pour voyager mais simplement pour se nourrir.
Elle est en Russie. Elle touche au but. Il faut juste attendre le retour des deux Russes. Les voici justement, assurées sur leurs chaussures de mauvaise confection, fortes de tenir en main le destin d’une passagère parisienne. Elles aimeraient sans doute pouvoir s’y rendre, à Paris, arpenter les Champs-Élysées dans de meilleurs souliers. À défaut de pouvoir s’évader, elles usent et abusent du pouvoir de tamponner ; en Russie, il suffit parfois d’avoir de l’encre et un bon coup de main pour régner et posséder.
— Le visa n’est pas conforme.
La Russe fixe Anne de son regard terne, avec dans l’expression ce rien qui signifie la négation totale de l’autre. Anne demande des explications, la date sur le visa est conforme, le motif du voyage aussi : elle est à Moscou pour étudier le russe. Anne est inscrite au département de langues du RGGU, l’université d’État des Sciences Humaines ; c’est indiqué sur l’invitation qu’elle leur tend. Les deux Russes louchent sur ses oreilles puis s’arrêtent sur son poignet. Anne effectue un geste de recul, tournant légèrement la tête de biais pour s’en remettre aux autres passagers qui derrière elle suivent la scène mais sans intervenir ; elle interroge du regard les deux femmes qui aimeraient vérifier si c’est bien son prénom, Anne, qu’on lit sur le bijou qui orne son poignet droit. Elle défait sa gourmette en argent massif et la leur tend. Maintenant le tampon cogne sur l’encre, puis quatre fois de suite sur différents documents, un bruit sourd qui s’abat sur les épaules d’Anne, sa nuque, son crâne, des coups qui la rapetissent, tandis que le cliquetis de la gourmette reçue pour ses vingt ans disparaît, étouffé, dans la poche d’une des deux jupes vert kaki.
Anne franchit le tourniquet. Officiellement elle y est parvenue, elle est à Moscou. La jeune femme affiche néanmoins sur le visage cet air perdu que donnent aux enfants les premières défaites. Elle se dirige lentement vers les tapis autour desquels s’agglutinent ceux qui attendent désormais leurs valises. Tous n’ont pas été délestés comme elle de leurs biens personnels. Le groupe de collégiens par exemple : ils chahutent, ivres de se trouver loin de chez eux. Deux femmes les accompagnent, deux figures d’âge mûr près desquelles Anne se campe le temps d’attendre son bagage. »

Extraits
« Anne passe ses soirées en compagnie de Tamara et Goharik à écouter sur de vieux radiocassettes des chansons de groupes de rock russes. Si Anne ne saisit pas encore les ressorts qui animent les Russes et leurs voisins proches, elle réduit la distance qui les sépare. Anne ne téléphone plus qu’épisodiquement à ses parents et s’éloigne petit à petit de la France. » p. 61

« « Le portrait de sa mère », répond Safia qui n’a pas compris. Mes yeux sont couleur noisette tandis que ceux de Maman sont verts, ma mâchoire joufflue contraste avec l’ovale de son visage, mes rondeurs avec sa minceur, et je tourne davantage vers le roux, mais je lui ressemble. C’est un fait. Safia a raison. Sur la photo d’avril 93, après avoir reconnu Papa, c’est bien moi que j’ai cru voir au premier rang. La couleur des yeux de Maman, on ne la voit pas, la forme de sa mâchoire, non plus, elle n’est qu’un éclat de rire qui pourrait être le mien. Voilà pourquoi il ne faut jamais inviter des gens chez soi. Ils vous découvrent et vous disent ce que vous ne vouliez pas savoir. Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente. Et Papa comprend le russe. » p. 85

« Les Russes veulent pouvoir acheter ce dont ils ont besoin et, pour les plus aisés, voyager. Et surtout, ne plus avoir peur du futur; savoir à quoi s’en tenir, faire des projets. Tu sais, moi aussi j’ai manifesté en 2012; nombre d’entre nous espéraient encore pouvoir vivre dans un pays «libre», moderne et moins corrompu; moins aléatoire en tout cas. Mais Poutine a répondu par des mesures répressives et un plus grand conservatisme…
– Il assoit son pouvoir sur la peur .
– Sur l’orgueil; sur la honte que nous avons ressentie après la chute de l’URSS. Poutine a compris qu’il y avait là un consensus. Nous voulons que l’Occident nous traite avec plus de considération. Poutine, Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique. » p. 220

« Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. » p. 221

À propos de l’auteur
Née en 1979, Julie Moulin est passionnée par la Russie depuis l’adolescence. Après plusieurs années d’engagement dans la finance solidaire elle a choisi de se consacrer à l’écriture, publiant en 2016, chez Alma, Jupe et pantalon, son premier roman. En 2019 paraît Domovoï. Elle vit dans le pays de Gex (Ain). (Source: Alma Éditeur)

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Un été à l’Islette

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
À son mari parti à la guerre, Eugénie va confesser les raisons qui l’ont conduite à l’épouser, retraçant le séjour qu’elle a effectué en tant que préceptrice à l’Islette, où elle a croisé Camille Claudel, Auguste Rodin et plus furtivement Claude Debussy.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Auguste Rodin, Camille Claudel et moi

La narratrice du second roman de Géraldine Jeffroy est engagée comme préceptrice durant «Un été à L’Islette». Elle y côtoiera Auguste Rodin et Camille Claudel. Une rencontre que va changer sa vie.

Nous sommes en 1916. Une institutrice se retrouve seule. Son mari est parti à la guerre et ses élèves sont rentrés chez eux. Elle prend alors la plume pour raconter son histoire, pour expliquer à son mari pourquoi elle a choisi de l’épouser. Sous la plume de Géraldine Jeffroy, d’un clacissisme parfait pour ce roman qui nous entraine sur les terres de Balzac, on va très vite comprendre qu’il suffira d’«Un été à l’Islette» pour changer une vie.
Fille d’un couple de parisiens petits-bourgeois – ils tiennent une chapellerie dans le IXe arrondissement –, Eugénie est destinée à devenir institutrice. Afin de la préparer à son futur métier, elle est envoyée en juin 1892 comme préceptrice dans une belle propriété du Val de Loire pour s’occuper de Marguerite, une enfant de six ans.
Réticente à faire ce voyage, elle va toutefois vite tomber sous le charme du lieu et de ses habitants, apprivoiser le personnel, les châtelains et son élève, mais surtout faire la connaissance d’une artiste qui vient s’installer pour l’été.
JEFFROY_chateau_lisletteCe n’est que progressivement que le lecteur découvre que la «barbe sur socle» qui accompagne cette artiste jusqu’à la propriété avant de filer à Paris est Auguste Rodin et qu’Eugénie va séjourner à l’Islette en compagnie de Camille Claudel.
Pour la sculptrice qui se donne corps et âme à son art, il ne s’agit pas de villégiature. La sculpture sur laquelle elle travaille, représentant des jeunes danseuses, accapare tout son temps. Il lui faut toutefois composer avec une santé fragile et essaie de trouver de l’aide auprès d’Eugénie. Cette dernière accepte de l’aider en échange de cours de dessin pour son élève qui va aussi servir de modèle.
Géraldine Jeffroy, en choisissant de nous faire part de la correspondance qu’elle entretient avec Claude Debussy vient tout à la fois donner davantage de relief à son récit et souligner combien le processus créatif est pour les deux artistes, une recherche éperdue vers une certaine perfection.
Quand Auguste Rodin s’invite à son tour, Eugénie croit avoir perdu le lien privilégié qu’elle a pu construire avec Camile. Mais Rodin a aussi besoin d’elle et l’engage comme secrétaire durant son séjour. Une nouvelle aventure commence, plus brève mais plus orageuse, alors que des œuvres majeures se créent, La Valse et La Petite Châtelaine pour Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune pour Debussy.
Soulignons ici le talent de la romancière qui réussit parfaitement à imbriquer la fiction à la réalité historique, à rendre tout à fait plausible cette rencontre et les parcours respectifs de ces artistes qui marqueront à tout jamais la future institutrice.
Ce court – et beau – roman peut se lire comme un chemin vers l’émancipation d’une jeune femme, comme un manuel de création artistique, comme un nouvel épisode des relations tumultueuses entre Camille Claudel et Auguste Rodin. Mais il est avant tout la confirmation du joli talent de Géraldine Jeffroy !

JEFFROY_camille-rodin-100ans« Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette… et c’est si joli là ! …
Si vous êtes gentil à tenir votre promesse, nous connaîtrons le paradis. » Camille Claudel à Rodin © Documents photographiques: Château de l’Islette

Un été à l’Islette
Géraldine Jeffroy
Éditions Arléa
Roman
144 p., 17 €
EAN 9782363082015
Paru le 12/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à L’Islette (à 2 kilomètres à l’ouest d’Azay-le-Rideau) et dans les environs, à Cheillé et Tours, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle à 1916.

Ce qu’en dit l’éditeur
Château de l’Islette, juillet 1892. Camille Claudel y installe son atelier estival. Comme Rodin tarde à la rejoindre, elle confie son désarroi à Claude Debussy et travaille sans relâche. À mesure que La Valse prend forme, traduisant la tension extrême au sein du couple, la petite châtelaine et sa préceptrice, Eugénie, entrent dans la danse.
Géraldine Jeffroy tisse avec subtilité vérité artistique et imagination romanesque. Des destinées se croisent et des passions s’exacerbent. Cet été-là verra naître des chefs-d’œuvre: La Valse et La Petite Châtelaine de Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy.

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Les autres critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Millou, ce que tu me racontes du front m’afflige… L’interminable attente dans le froid et la boue, l’ennui mêlé de peur… Et à présent le bruit incessant des bombardements, la terre gelée qui tremble, la terre qui vous avale…
Mon dieu, dans quel marasme sordide vous a-t-on jetés? Dire qu’ici les enfants jouent à être soldats, ignorant l’angoisse dans les yeux de leur mère, certains que c’est dans les batailles que naissent les héros. Ce n’est pourtant pas cela que je leur enseigne, non, je ne suis pas une bonne patriote. Mais donne-leur raison mon adoré et reviens-moi, si ce n’est en héros, du moins en vie. Bats-toi, puisqu’il le faut; tue pour ne pas être tué et seulement pour cela, je me moque de la victoire et de la France à présent. Peu m’importe l’issue de cette guerre, je veux que tu sois à nouveau ici, à mes côtés, pour que je puisse répondre à tes questions, car tu en auras. Longtemps je t’ai raconté une fable. Pour ton honneur et pour le mien. Puisque les hommes s’obstinent à tracer malgré elles le destin des femmes, j’ai très tôt décidé d’emprunter un autre chemin avant d’inventer librement ma vie.
Mes élèves ont quitté la classe il y a une heure, j’ai fermé l’école et je me suis installée à mon pupitre. J’y passerai certainement la nuit à t’écrire. Tu me liras avant ce Proust que tu me réclames et que tu recevras avec ma prochaine lettre. C’est ainsi, la guerre change les priorités et je n’ai que trop repoussé le moment. Lis donc sans attendre et si tu le peux ne t’interromps pas. Il est temps que tu saches quelle est vraiment mon histoire et pourquoi j’ai lié mon existence à la tienne.
Tout commença par l’irritation de ma mère à mon égard. Je suis née à Paris dans une famille d’artisans-commerçants. Ma mère confectionnait des chapeaux, mon père les vendait dans une petite boutique-atelier du 9e arrondissement qui faisait toute leur fierté. L’enseigne «chapelier-modiste Farnoux» attirait une clientèle exigeante et fidèle. Petits-bourgeois méritants, catholiques juste ce qu’il faut et même républicains débutants, mes parents n’eurent pas d’autre enfant que moi, tout occupés qu’ils étaient à la prospérité de leur affaire. Je fus une fillette facile, discrète
et très vite autonome. Devenue adolescente je restai une jeune fille sans histoires, curieuse de tout ou presque; à la grande déception de mes parents je montrais peu de dispositions pour la couture; j’étais une piètre vendeuse et je poussais l’affront jusqu’à ne pas avoir de «tête à chapeau». C’est ainsi qu’ils avaient souhaité que je fasse de études et que j’apprenne un peu le piano car tête à chapeau ou non, il faudrait, le temps venu me trouver un mari à la hauteur de ma «condition». On espéra que la nature opérerait sa par de travail, on attendit longtemps que les traits de mon visage s’affinent, que mon corps s’allonge… mais à l’âge où les morphologies n’évoluent plus guère, ma mère comprit que les prétendants ne se bousculeraient pas. Pragmatique, elle décida alors que je deviendrais institutrice afin d’assurer mon indépendance économique. Sur ce plan-là au moins je pensais pouvoir la satisfaire. Je trouvais dans mes lectures tout l’épanouissement nécessaire à mon bien-être et je ne pensais pas qu’un homme puisse me donner plus de satisfactions que celles que me procuraient les livres et la musique à laquelle j’avais pris, très tôt, énormément de goût.
Pour asseoir mes dispositions pour l’enseignement, ma mère trouva à me placer comme préceptrice tout un été au service d’une châtelaine tourangelle. »

Extraits
« Ainsi j’assistai à quelques séances de poses pendant lesquelles je devais noter les réflexions du maître. Les études de tête plongèrent Rodin dans de longs silences de perplexité. Il tournait, concentré, autour de son modèle et de son bloc de terre, allant de l’un à l’autre, collant ses yeux de myope sur le nez d’Estager, passant d’un profil à l’autre, il tournait tel un toréador, les yeux injectés de sang, modelant de ses grosses mains la boule informe et brune sur sa selle: la naissance du poignet pour tasser, la paume pour aplatir, le pouce pour modeler… petit à petit il tirait un sens de ces bosses et de ces creux, petit à petit de la terre et de l’eau naissait une expression. »

« C’est à ce moment-là que je pris réellement conscience de ma solitude. J’avais eu à l’IsIette l’illusion d’avoir une famille, ou du moins une place non négligeable. »

À propos de l’auteur
Géraldine Jeffroy est née à Chinon, en Touraine. Elle est professeur de lettres en région parisienne. Elle est également l’auteur de Soutine et l’Écolier bleu, Fondencre, 2019. (Source: Éditions Arléa)

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Attendre un fantôme

KALFON_attendre_un_fantome
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019
Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Kate est en vacances au moment où son petit ami est tué dans un attentat. Sa mère décide de lui cacher la vérité jusqu’à son retour. Elle doit alors apprendre à vivre aux côtés d’un fantôme, dans l’incompréhension de ses proches, le doute et la peur. Comment peut-elle dès lors faire son deuil?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tempête sous un crâne

Pour son second roman, Stéphanie Kalfon a choisi de nous raconter la vie d’une jeune femme dont l’amoureux a été tué dans un attentat. Un roman à forte intensité dramatique qui va secouer les consciences.

Son premier roman Les parapluies d’Erik Satie, qui était bien davantage qu’un portrait de l’auteur des Gymnopédies, avait retenu l’attention. Du coup ce second roman était très attendu. Disons d’emblée que si le registre est bien différent du premier opus, il ne déçoit pas. Nous sommes cette fois en 2001, au moment où un attentat est perpétré en Israël, tuant au hasard. L’une des victimes est un jeune homme, atteint d’un boulon en pleine tête projeté par la bombe artisanale. Jeff s’était rendu en Israël pour y poursuivre ses études tandis que Kate, sa petite amie, se prélassait sur les plages de Marbella. Où elle était épargnée de la fureur du monde.
Ce n’est qu’à son retour que sa mère va lui apprendre la terrible nouvelle, justifiant ses mensonges successifs par la volonté de la préserver: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.»
En fait, le choc n’en est que plus violent, la douleur plus insupportable. Comment faire son deuil quand le disparu a disparu? Kate doit essayer de se reconstruire avec le fantôme de Jeff. Un fantôme qui laisse des traces et des signes qui vont la tourmenter jour après jour. Comme cette carte postale qui finit par arriver dans sa boîte aux lettres, comme ce rai de lumière aperçu sous la porte de son appartement. «Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse…»
C’est sans doute dans la description de ce mal qui ronge Kate que réside la force de ce roman. Avec Stéphanie Kalfon le lecteur occupe une plage privilégiée, sous le crâne de Kate, au cœur de la tempête. Violente, pesante, incontrôlable et, pour son plus grand malheur, nourrie de l’incompréhension et du ressentiment de ceux qui la côtoient, à commencer par sa mère. Si elle en ressent toute la toxicité, elle a pourtant du mal à s’en émanciper. Alors c’est la peur qui s’installe. Une peur dont elle va ressentir toutes variations. Une peur qui l’empêche d’avancer, qui l’empêche de dormir. Une peur qu’il va falloir apprivoiser pour pouvoir continuer à avancer.
Tout au long de ce roman, jamais la tension ne se relâche, à tel point que l’on a quelquefois l’impression de le lire en apnée, de partager physiquement les émotions de Kate. Jusqu’à éprouver chaque respiration comme une libération. Comme un premier pas vers la sortie de crise espérée, attendue.

Attendre un fantôme
Stéphanie Kalfon
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072844898
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi en Israël ou encore à Marbella

Quand?
L’action se situe en 2001.

Ce qu’en dit l’éditeur
Kate, jeune fille de dix-neuf ans, vit un drame: la mort brutale de son amoureux dans un attentat. Tout pourrait s’arrêter là. Mais ce serait sans compter sa mère, les gens qui l’entourent et la manière dont ce drame résonne en eux, dont ils s’en emparent, dont ils décident que ce sera le leur – et le transforment en traumatisme.
Voici des personnages qui sont comme des poupées russes: chaque membre de la famille de Kate semble en cacher un autre, ou se cacher derrière un autre, les histoires des autres venant hanter la mémoire des uns.
Le roman explore les relations qui lient une famille où il fait bon se taire. La violence rôde mais on ne la voit pas. Si la violence est ici dangereuse, c’est qu’elle passe par le banal; voilà son déguisement, sa petite excuse, la main tendue d’une mère affirmant porter secours tandis qu’elle étouffe. Kate va suivre les fantômes qui mènent à la possibilité de vivre encore. En affrontant l’emprise de sa mère, en la mettant au jour, elle parvient à faire sauter un à un, cran après cran, les rouages mécaniques de la violence. Pour cela il lui faut cesser d’attendre, pour prendre le risque d’exister.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Victor de Sepausy)


Stéphanie Kalfon présente Attendre un fantôme © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle m’a appelée plusieurs fois pendant les vacances. En vérité, elle voulait savoir si le sordide était déjà entré dans ma vie, ou si elle aurait une chance de me le dire elle-même. Elle tenait à me l’annoncer en face. Elle et moi. Mère et fille. Seule à seule. Me convoquer, choisir précisément le lieu, le moment et la manière, choisir ses mots, l’heure, sa tenue vestimentaire. C’était sa mise en scène, la fabrication précise et implacable de son mensonge. «Tu sais, les vacances, c’est fait pour tout couper, profite bien alors, au revoir!»
De nous deux, ma mère est la seule à savoir que mon amoureux est mort. Elle croit qu’en ne le disant pas, ça changera quelque chose au réel. Comme si elle avait tout pouvoir sur le monde, qu’elle dictait à la réalité comment se comporter. Plus tard, elle répétera en pleurant: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.» En attendant, au même moment sur terre, il mourait à cause d’une bombe terroriste, un boulon propulsé dans la tête au niveau de la tempe. La planète entière était au courant. Sauf moi.
Tous les journaux parlaient de sa mort. Il était devenu un simple prénom, «Jeff», désormais réduit par les titres à une familiarité de circonstance. Devenu un fait divers qui divertit, un décès sur qui l’indécence de chacun avait sa petite opinion… mourir si jeune, c’est pas de chance, et puis cette guerre, on n’est pas à l’abri, personne n’est à l’abri, ce garçon est un symbole! Alors lui et sa mort défilent en continu sur les chaînes de télévision. Mais répéter ne ressuscite pas, au contraire, ça banalise. Ici une pleine page, là un encart, un entrefilet, puis au fil du temps: une brève. Brièveté de la vie. Rapatrié enterré passé décomposé. Au même moment, ma mère m’appelle en continu et demande: «J’espère que tu t’amuses bien ma chérie, profite, c’est les vacances!» et elle raccroche. Ma tristesse, ignorant tout, attend sagement à la marge des papiers du soir, dans la blancheur de toutes les absences.
Ma mère vient me chercher à l’aéroport. Le supplice commence par les embouteillages qui gonflent dans mon cœur périphérique l’intérieur sans confort d’un cercueil à venir. Elle a préparé au millimètre le scénario morbide où elle se donne le premier rôle. Au début, forcer de trop son sourire. Juste assez pour alerter mais ne rien dire. Il s’agit de m’affoler en silence, de préférence. Il faut que je pressente, oui, pas encore que je sache. Pas ici. Non. Trop tôt. Pas dans la voiture. Pour l’instant, c’est elle qui veut tout savoir « alors raconte, comment c’était Marbella? Il n’a pas fait trop chaud? Ce que t’as bronzé, t’es toute belle! Et la ville c’était bien? Vous avez visité un peu?». Moi, je dois tenir mon rôle: rester bien assise à la place du mort, et divertir en faisant de ma vie une gazette. Être son clown et son oxygène, comme d’habitude. Il faut parler, parler, c’est épuisant, mais pas seulement. Pour elle, l’aimer c’est la déchiffrer. Si bien qu’elle se tourne vers moi pour exhiber dans son regard un presque rien indexé au contraire du sourire. Voici le stigmate, l’indice, le signal. Je suis sommée de remarquer la contradiction de son visage, cette mauvaise conscience flirtant avec le sentiment du devoir accompli. Le voir ce remords, oui, comme on remarque une nouvelle ride dont on ne dit rien, bien entendu, par convenance. Aimer c’est convenir, non?…
Or pour être convenables, on doit être pareilles. Elle croit pouvoir ressentir à ma place, imaginer penser aimer à ma place. Lui dissembler est une menace. Je dois la contempler et être d’accord, ça va sans dire, surtout sans dire. En un mot: être son synonyme. Voilà le sens de ma vie.
Elle gare la voiture dans le parking, insiste pour prendre ma petite valise à roulettes, «mais enfin, c’est trop lourd, laisse-moi faire» et on rejoint l’appartement. Elle défait son manteau d’une manière agitée mais très lente, comme elle en a le secret. Je réalise soudain qu’elle a fait en sorte qu’il n’y ait personne d’autre qu’elle, moi et le silence. Nous trois. Pas de père, ni de beau-père, pas de témoin. Tout est en place pour transformer mon drame en traumatisme, par l’alchimie d’une recette dont elle seule connaît les disproportions.
Me voilà assise dans la cuisine jaune. En face de ma mère. Dans quelques minutes, elle va s’emparer de ma vie, mon chagrin, m’engloutir noyée vivante dans la parole. Pour l’instant, elle me regarde en souriant, me fait asseoir, puis retire du frigidaire quantité de plats qu’elle a préparés d’avance. Il est neuf heures du matin, c’est ridicule, mais elle me sert une assiette bien gavée. Je n’ose pas refuser.
— Et toi Maman?… On partage?
— Je n’ai pas faim.
— Qu’est-ce que tu as?
Elle ne répond pas. À la place, elle laisse paraître doucement son malaise. Elle le laisse affleurer dans la durée pour que je sente piano piano qu’il y a de la gravité dans l’air. À partir de cette seconde, chacun de ses manques de mots devient ostentatoire, mais discret. Elle s’applique à souligner au mieux ce qu’elle fait mine de cacher. Elle fuit mon regard, s’apprête à parler, bifurque dans une très longue inspiration tunnel au bout de quoi finalement elle se tait. Ensuite elle m’ordonne de manger sous ses yeux maternels. J’obéis. Elle m’observe. Elle ne dit rien, ça dure. Son rien se prolonge d’un minuscule peu, et depuis cette coda de mystère je suis censée entrevoir le fond abyssal de ses allusions. Mais à l’instant où je décide de casser l’insupportable mécanique, de briser littéralement la parole, elle me la vole au bond « prends des forces, ça te plaît ? ça te fait plaisir ? c’est assez chaud ? » elle demande, et elle sort de sa poche un mouchoir empli de pleurs usagés, signe insonore d’un drame qui a déjà eu lieu. Second indice. Sadisme de l’ordinaire.
Puis elle mime celle qui cherche ses mots et ne sait pas comment dire, peine à parler, gagne du temps, par où commencer?… Tout ce qui se joue pour elle en coulisse semble si intense, tragique, antique, atroce, tellement dur, mais comprends-moi, quelle souffrance, mets-toi à ma place!… Je vois sa douleur se dérouler devant moi comme un tapis où je suis certaine de trébucher. C’est une souffrance pas magique et sans consistance, sans objet, pour l’instant une énigme. Je m’inquiète. J’ai peur qu’elle ne m’annonce une maladie, quelque chose qui la concerne, mais non, elle se tait. Elle préfère que je pose la question en premier. Je m’emporte.
— Mais qu’est-ce qu’il y a à la fin Maman, ça ne va pas? Je sens que ça ne va pas.
Maintenant qu’elle a toute mon attention, elle jubile d’être mon centre. Oui, ça y est, elle peut commencer. Elle dit «bon, écoute…» et la totalité de l’air tombe d’un coup froid sur la table. Mais Maman prend son temps. Elle prend son temps c’est irrespirable: «Il s’est… écoute… il s’est passé quelque chose…», puis elle se tait. Elle me laisse contempler son air spécialement dramatique, son air des grands soirs, son air de souffrance qui s’est mise sur son trente-et-un. Elle ajoute: «Il s’est passé quelque chose en Israël», et elle se tait encore. Je suis là, j’attends la suite. Elle attend ma réaction. Je suis frigorifiée. Mon instinct a figé stalactite tout ce qu’il me reste de mémoire, de réflexion, d’humanité. Je ne suis plus que… là sans être vraiment présente. À sa merci. Je m’affole, mon cœur s’emballe. Elle remarque le pointillé de mon souffle, mais au lieu de parler elle émet un petit cri pathétique accompagné d’une grimace d’inconsolable pleureuse qui va pleurer mais non. Finalement non. La peur m’agrafe le ventre. Par mimétisme mon visage se crampe et se tend avec la même grimace qu’elle. Je lui ressemble, elle est satisfaite. Moi, j’ai envie de pleurer, pleurer des siècles et des seaux, elle vient de déclencher en moi une panique assez longue pour durer une vie entière, je ne sais pas où réfléchir ni où poser mon cœur et elle ne dit rien, non, elle n’abrège pas mon supplice. Elle m’observe. Je disjoncte.
Soudain, tout s’accélère, elle me lance la mort de Jeff en devinette, elle demande: « Qui était en Israël?»… Je cherche. Je remonte si loin dans mes connaissances que je mets tout le monde à l’abri «euh… je ne sais pas, pourquoi?». Je ne pense pas à Jeff, je le protège dans l’immémoré. Il ne me vient même pas en tête. Je le place hors-jeu. Pourtant, j’aurais dû y penser, c’est évident, il est parti début juillet, je lui ai écrit et j’attends sa réponse. »

Extraits
« Elle ne dit jamais bonjour la mère de Kate, elle s’écarte en faisant un geste devant son visage comme si l’autre était nauséabond. Puis elle crache sa toux derrière sa main et reste plantée là dans l’entrée. Elle attend que son nouveau mari lui enlève son manteau, comme si elle était trop précieuse pour le faire elle-même, « parce que je n’ai pas dormi » dit-elle d’un ton toujours accusateur de sorte qu’en face chacun se sente un peu coupable. Voilà, c’est fait. En moins de temps qu’il ne le faut pour enlever son écharpe, elle vient de pulvériser tout plaisir de vivre. L’espace commun est devenu un cimetière, tout le monde étouffe sauf elle qui est bien guillerette maintenant « eh bien vous en faites une tête, qu’est-ce que vous avez ? » dit-elle, joyeuse. Elle est comme ça la mère de Kate… tellement désagréable que lorsqu’on l’est en retour elle ne s’en rend même pas compte.
Il faut dire qu’elle a un allié de taille : son second mari. Discret à souhait, regard effacé, sourire plat comme un filet d’air tiède. Son corps est aussi épais que le liseré d’une porte bien fermée sur un couloir éteint. Derrière cette porte, combien d’abnégations, de couleuvres avalées cul sec, de caprices, de violences, et pourtant… et pourtant il y trouve son compte. Oui, on dirait qu’en prenant toutes les places, sa femme le dispense d’exister. Elle l’en décharge et il l’aime pour ça. Il l’aime pour la mort qu’elle trimballe, pour chaque mot infesté d’amertume qu’elle prononce et par où elle étrangle et piétine les heureux. Sa femme tue, et il se tait. Elle enjambe les cadavres, et lui, il ramasse les corps.
On ne sait pas ce qu’il pense ou éprouve. Il vit comme un pantin anesthésié, excusant son épouse d’un éternel « oh, elle a son petit caractère ! » et il pouffe. Peut-être croit-il que ce rire a le pouvoir de dissiper la vérité. Qu’ainsi personne ne voit que le second mari est un zombie, un chien-chien qui garde sa maîtresse, un néant, une absence de profondeur, une carcasse en somme. »

« Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse, à la place de quoi des mains invisibles la repoussent, l’éloignent et la retiennent, mais elle s’en dégage et fonce à nouveau, «je ne sens rien», dit-elle tandis qu’elle se cogne encore à bout de souffle «allez, ouvre! Ouvre!» et elle rit, bam, bam «ouvre», bam «arrête, arrête», «bam», «arrête», un voisin sort, elle sursaute, ahurie, elle demande, insensible au sang qui s’écoule entre ses cheveux, sur ses joues… » p. 41

À propos de l’auteur
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes (voir ci-dessous), et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle publie Attendre un fantôme. (Source: Éditions Joëlle Losfeld)

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Découvrez aussi le film «Super triste» de Stéphanie Kalfon avec Emma de Caunes, Philippe Rebbot et Romain Appelbaum

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Baïkonour

OULTREMONT_baikonour
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vladimir Savidan était pêcheur en mer de Bretagne et emmenait quelquefois sa fille Anka avec lui, malgré l’opposition de sa femme Édith. Le jour où il a chaviré, elle n’était pas à bord, mais dans le salon de coiffure qui l’employait. Marcus Bogat est grutier. Il vient d’accepter une mission à Kergat. Du haut de son engin, il voit la vie, il voit Anka.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La coiffeuse rencontre le grutier

«Les Déraisons» avait été un joli succès. Avec «Baïkonour» Odile d’Oultremont confirme son talent et nous entraîne en Bretagne, en vue plongeante depuis la cabine d’un grutier. Vertigineux!

Il y a deux ans, en découvrant son premier roman, j’écrivais «Odile d’Oultremont, retenez bien ce nom. Car il y a toutes Les Déraisons d’y croire!» Refermant son second roman, je suis ravi de constater que mon intuition s’est vérifiée. La même magie opère, cette façon de se pencher sur des vies ordinaires et de nous embarquer avec des personnages très attachants.
Nous avons cette fois rendez-vous à Kerlé, village côtier de Bretagne où Vladimir Savidan a construit une nouvelle vie. L’émigré russe est marin-pêcheur à bord du Baïkonour – ceux qui s’attendaient, en découvrant le titre du roman, à un récit sur l’épopée spatiale soviétique en seront pour leurs frais – et personnifie l’image du héros aux yeux de sa fille Anka qui ne rêve que d’accompagner son père et de prendre sa succession. Mais les rêves peuvent se transformer en cauchemar, surtout lorsque la mer est hostile. Malgré toutes ses qualités, Vladimir doit s’avouer vaincu. «Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable.» Pour son épouse et encore plus pour sa fille, ce drame est une épreuve difficile à surmonter. Dans le salon de coiffure où elle est employée, le caractère enjoué d’Anka cède la place à une profonde mélancolie.
Odile d’Oultremont a très habilement construit son livre, en nous proposant en parallèle l’histoire de Marcus Bogat. On se doute d’emblée qu’il croisera la route d’Anka, mais sans à aucun moment en imaginer le scénario. Marcus vient du sud de la France où vit encore – difficilement – son père. Après son bac, il s’est offert une formation d’ouvrier de chantier à Paris, et «par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier.» Il a accepté une mission d’un an et huit mois à Kerlé et occupe une position privilégiée d’observateur.
« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »
Marcus suit Anka durant ses déplacements de son domicile à son travail, mais n’ose pas aborder la jeune fille. Au fil des jours qui passent, Anka devient pour lui une obsession qui va le pousser à négliger quelques aspects élémentaires de sécurité. Bien qu’attaché à son harnais, lorsqu’il dévisse du sommet de la grue, sa tête heurte la structure et il se retrouve comme une marionnette suspendue à un fil au-dessus du vide.
Je l’ai dit, Odile d’Oultremont a joliment construit son scénario. Aussi, ne voulant pas vous gâcher le plaisir de découvrir comment ils vont se retrouver, je n’en dirais pas davantage. En revanche, il me faut souligner l’élégance de l’écriture, l’attention portée aux personnages, y compris ceux qui sont ici au second plan comme la mère d’Anka et le père de Marcus, sans oublier ce souffle vital qui entraîne le lecteur et lui laisse entrevoir un coin de ciel bleu. Il finit toujours par arriver, même après les plus fortes tempêtes.

Baïkonour
Odile d’Oultremont
Éditions de l’Observatoire
Roman
220 p., 18 €
EAN : 9791032904329
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Kerlé. On y évoque aussi le Var et l’arrière-pays méditerranéen ainsi que Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, entre 2017 et 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Anka vit au bord du golfe de Gascogne, dans une petite ville de Bretagne offerte à la houle et aux rafales. Fascinée par l’océan, la jeune femme rêve depuis toujours de prendre le large. Jusqu’au jour où la mer lui ravit ce père qu’elle aimait tant : Vladimir, pêcheur aguerri et capitaine du Baïkonour.
Sur le chantier déployé un peu plus loin, Marcus est grutier. Depuis les hauteurs de sa cabine, à cinquante mètres du sol, il orchestre les travaux et observe, passionné, la vie qui se meut en contrebas. Chaque jour, il attend le passage d’une inconnue. Un matin, distrait par la contemplation de cette jeune femme, il chute depuis la flèche de sa grue et bascule dans le coma.
Quelque part entre ciel et mer, les destins de ces deux êtres que tout oppose se croiseront-ils enfin ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz-Art
Blog Le coin lecture de Nath

Vidéo
Odile d’Outremont Présente Baïkonour

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La sécurité d’abord.
Au quotidien, c’était sa servitude, son indiscutable sujétion ; bien plus qu’un mantra, il s’agissait pour lui d’une obligation légale.
Depuis quarante-deux ans, Vladimir Savidan était pêcheur de crustacés et de gastéropodes en mer de Bretagne.
Ce jour de février, il embarque seul à bord du Baïkonour, un Cleopatra Fisherman 38. Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable. La météo, pourtant clémente, n’avait rien annoncé de cet épiphénomène. En quarante-sept secondes, elle envoie valser l’engin en polyester renforcé de fibre de verre, pourtant connu pour affronter les mers les plus hostiles. Cette fois, la Rolls des bateaux de pêche ne fait pas le poids.
D’urgence, il remonte les casiers. La tempête qui soulève la mer attrape l’engin comme une frêle proie, et la barre ainsi libérée, accule le nez du bateau à la dérive. Les vagues qui imposent des creux de neuf mètres par endroits éclatent sur la poupe en y balançant quarante mille litres d’eau d’un seul coup. Ironiquement, ça fait l’effet d’un tremblement de terre.
L’Atlantique furibond envoie promener la barre, la catapulte aux antipodes, la faute à quoi, il n’en sait foutrement rien. Submergé par une brusque inquiétude qui enfle et se mue en panique, Vladimir se demande bien à qui il devra en vouloir de perdre ainsi la vie.
Soulevé comme une caresse d’abord, il plonge ensuite tout droit sous la surface. On dirait un jouet lancé bêtement dans une baignoire. Aussitôt immergé jusqu’à plusieurs mètres, le marin, seul à bord, est séquestré par d’aquatiques tentacules libérant, à quelques centimètres à peine de la surface, une puissance inouïe.
Dans un état de semi-conscience, paralysé par endroits, une partie de lui sait qu’il est temps de lâcher l’affaire, l’autre lutte encore, et il rêve ou peut-être seulement imagine-t-il que sa femme est sa fille et que sa fille est sa femme, il mélange l’essentiel, il fait flou et humide, il a conscience d’être à la limite de l’état des choses et curieusement au lieu de chercher l’air à respirer, il avale l’eau, la bouche pleine entièrement ouverte, laisse entrer la mer, il ignore pourquoi, elle s’introduit en lui comme une anguille, glisse le long des parois de sa trachée et, de cette façon, s’empare de lui, ensuite peu à peu le confisque au lieu et au moment, et le voilà pris. Sans attendre l’asphyxie, il se mue déjà en tôlard de la mer, un milliard de barreaux en acier pour chacune des particules d’oxygène manquantes et d’un coup une prison gigantesque se constitue autour de lui, l’Alcatraz des fonds marins pour le gober d’une traite. Vladimir est coincé, harnaché par les jambes, une masse excessive et confuse lui ronge les tendons, les muscles, il parvient encore à ouvrir les yeux et distingue, très vaguement apparentes, des traînées sanguinolentes qui se mélangent aux nappes et le narguent effrontément. Il pourrait s’en détacher. Il voudrait penser à son Édith et à son Anka, leurs traits coutumiers réconfortants se rappelant à lui comme un baroud d’honneur, mais c’est le visage de la Mer qui apparaît avec ses milliards d’énormes yeux embourbés dans le flegme et le dédain, et qui ondulent en rouleaux nerveux le fixant de partout. À présent, il faut songer à autre chose que la vie, mais pour engager cette tâche il se sent sous-équipé, il n’est pas philosophe, pas croyant, il n’est que marin-pêcheur. Je suis capitaine, capitaine d’un bateau. »

Extraits
« Marcus se sent mal à l’aise. Habituellement, lorsqu’il observe quelque chose du monde, il n’a pas l’habitude de poser son regard à l’horizontale. Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam, il devine les cailloux crisser sous les semelles dures, et glisser sous les plus molles. Ou les feuilles des arbres soulevées d’un trottoir à l’autre par la brise inconstante. Les mots échangés cinquante mètres plus bas, qu’il n’entend pas mais dont il perçoit, parfois, un accent, une voix poussée plus haut, un cri. »

« Son père était au chômage, il l’est resté toute sa vie. J’ai bossé à ne rien foutre, disait-il avec une pointe de fierté. Catherine, sa mère, était au foyer. Ce qui, avec un mari inactif, rendait la fonction étrangement absurde. Un jour, elle avait pourtant émis l’idée de travailler. Bernard l’avait mal pris, et, peu à peu, l’hypothèse s’étant muée en idée fixe, sa femme avait fini par le menacer de partir. Tout simplement. Mais l’homme avait feint de ne pas s’en soucier et un soir de novembre, après avoir accepté une offre d’emploi en Alsace, Cathy avait fourré dans son coffre dix-sept années pleines, en poussant bien fort, pour que tout puisse rentrer. »

« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »

« Le départ de sa mère plongea Marcus dans une enfonçure de perplexité. Il n’avait jamais rien compris au couple de ses parents, cela sonna donc à la fois comme le prolongement de l’absurdité familiale mais aussi comme l’expression d’une piqûre acide, un chagrin très profond en lui dont il ne fut jamais capable, par la suite, d’extraire les restants. Mais pour ne pas ajouter à l’apathie paternelle le désaveu, il se priva de toute opposition. »

« À dix-huit ans, le bac en poche, Marcus prit la route de Paris. Pendant trois ans, il avait accumulé un pécule estimable à force de s’user à d’innombrables petits boulots. Chaque jour de vacances y passait. Il s’offrit une formation d’ouvrier de chantier et rapidement se spécialisa. Par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier. »

À propos de l’auteur
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, il publie Baïkonour. (Source : Éditions de l’Observatoire)

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Le nom secret des choses

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En deux mots:
Bac en poche, Océane quitte sa Bretagne natale pour aller étudier à Paris. Dans cette capitale de tous les possibles, elle va faire une rencontre déterminante. Avec Elia l’amitié devient fusionnelle. Les deux jeunes filles rêvent alors de se construire une nouvelle vie

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comment Océane est devenue Blandine

Dans une nouvelle version de l’histoire de la provinciale qui découvre Paris, Blandine Rinkel confirme les espoirs suscités par «L’abandon des prétentions». Et nous raconte comment elle est devenue Blandine.

Océane n’est plus la même depuis son arrivée à Paris. Bac en poche et toute la vie devant elle, elle est fascinée par la capitale et ses habitants. Même si elle est encore bien loin d’en apprivoiser tous les codes, elle sent la vibration, l’énergie et les opportunités qui s’offrent à elle: «Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau.»
Même «la fosse de Tolbiac» ne lui fait pas peur, cette fac où pourtant elle doit se préparer un avenir. Il s’agit, consciemment ou non, de faire quelque chose de cette nouvelle vie, de se transformer, de se métamorphoser. Et pour cela toutes les expériences comptent, y compris sexuelles. «Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu.»
La route d’Océane va alors croiser une jeune fille qu’elle n’avait jusqu’alors pas vraiment considérée, même si cette collègue semblait venir de loin, comme son regard vairon, le même que David Bowie. Une rencontre comme une évidence, une découverte et la naissance d’une amitié fusionnelle, presque télépathique.
De la seconde personne du singulier, le récit passe alors à la seconde personne du pluriel : «Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.»
C’est à ce moment du roman que la romancière nous offre ce moment où tout bascule, ce rite de passage qui fait que toute la vie d’avant se fige et que désormais l’autre vie prend la place. Ce moment, c’est celui où on transforme la réalité pour qu’elle soit conforme à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Un mensonge, une imposture dont Blandine Rinkel nous cite les exemples les plus emblématiques comme par exemple avec Jean-Claude Romand. «La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage.»
Pour Elia et Océane, ce dédoublement de leur personnalité doit trouver sa légitimité dans un changement de prénom. Un petit jeu aux conséquences loin d’être anodines, comme vous vous en rendrez compte.
Voilà comment Océane est devenue Blandine. Et voilà comment, après L’abandon des prétentions, Blandine Rinkel confirme son talent.

Le nom secret des choses
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
304 p., 19 €
EAN 9782213712901
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris à Rennes, à Saint-Jean-des-Oies. On y évoque aussi Fresnes, le Jura, Pantin et Coignières, la Roche-sur-Yon, Arles, Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si ce que Paris a de plus désirable pour une jeune fille de province, sa culture, était en même temps l’outil de la violence sociale la plus dure? Et jusqu’où cette jeune fille sera-t-elle prête à aller pour se faire accepter dans cette ville où elle n’est pas sûre d’avoir sa place?
Tu avais l’âge de quitter ton enfance, l’âge où on se sent libre et où, dans le train pour Paris, on s’assoit dans le sens de la marche.
Dès ton arrivée, tu t’es sentie obligée de devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’oserait plus dire «je ne sais pas». C’était la ville qui t’imposait ça, dans ce qu’elle avait à tes yeux de violent et de désirable: sa culture.
Puis tu as rencontré Elsa. Elle avait le goût des métamorphoses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Manon Botticelli)


Blandine Rinkel présente Le Nom secret des choses © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tu gardes de ton premier voyage à Paris le souvenir d’un bruit infernal et ivre. En toi tout se télescope : les rugissements de camions-poubelles et les bavardages de gare, bruits de pelles et souffleries diverses ; les claquements des talons sur le pavé et le cliquetis des clés ; les klaxons des voitures bloquées en enfilade et la vaisselle du Sorbon cognant dans les éviers ; les sirènes de pompiers sur lesquelles vous aimiez tant improviser des harmonies, monologues ou percussions ; les coups de feu nocturnes, pétards ou balles dont on ne connaîtrait jamais l’origine ; les rideaux de fer qu’on relève et qu’on abaisse le matin, le soir ; la nuit, les sonnettes de vélos dans les rues, les disputes et la musique émanant d’appartements bleus et blêmes, rose électrique, et les hurlements de joie, les chants, les orgasmes et les pleurs – tu gardes de ton arrivée à Paris le souvenir d’un feu d’artifice sonore.
Le plus marquant furent les cris parsemant tes premières nuits. Des hurlements sans émetteurs identifiés qui remontaient, aléatoirement, aux fenêtres de ton appartement. Jamais, avant ça, tu n’avais entendu de telles manifestations de soi. C’étaient des sortes de brames tenant à la fois du cerf et de l’alcoolique, d’Edward Munch et du nouveau-né – c’étaient des sons inhumains et trop humains, qui jaillissaient dans l’obscurité comme l’inconscient funèbre de la Ville lumière. Son double obscur. Parfois, en écoutant filer ces comètes désastreuses, tu donnais aux cris les visages des derniers clochards que tu avais croisés, à qui tu avais cédé le peu de monnaie qu’il te restait et que tu t’étais sentie coupable de ne pouvoir soulager davantage. La culpabilité resterait, dans les années à venir, le sentiment que tu associerais le plus volontiers à la ville de Paris – cette capitale qu’on sait de misère et d’or, obscène jusque dans ses failles – et les étranges cris pénétrant les appartements à minuit révélaient cette déchirure invisible.
Tu as dix-huit ans. Tu vis pour la toute première fois sans ton père, sans tes amis, sans la mer. Tu es partie brutalement, laissant ton enfance derrière toi.
Dans le train, tu t’es installée dans le sens de la marche : tu y tenais. T’efforçant de chasser l’image du regard de ton père sur le quai de gare – lui et ses mains imposantes, que tu avais surprises à trembler –, t’efforçant de t’en foutre, tu as regardé défiler la France derrière la vitre, toutes les nuances de vert et tous les kilomètres. Tu as gardé les yeux grands ouverts et ton cœur s’est changé en grenade. Dans ta bouche, ta langue heurtait ton palais : tu avais soif. À tes côtés, une jeune femme possédait une gourde de métal alors, n’y tenant plus, tu lui as demandé si tu pouvais y boire. Tu en as éprouvé une honte inédite, en même temps qu’une envie de rire. Tu te sentais libre.
En arrivant, ta traversée de la gare Montparnasse fut aussi ta première visite d’un parc d’attractions. Jamais ton père ne t’avait emmenée dans un tel lieu, mais c’est comme ça que tu les imaginais : vertigineux et saccadés, avec des milliers de gens grouillant de toutes parts – des solitaires, des familles, des animaux, des amoureux. Une fois le portique du métro passé – celui qui, pareil à un piège pour nuisibles, menace de se refermer brutalement sur les hommes les plus lents –, les couloirs de la station te firent tout de suite grande impression. Une impression incandescente, renforcée par ta découverte du Trottoir Roulant Rapide, encore en fonction à l’époque, entre les lignes de métro 6/13 et leurs adversaires 4/12.
Conçu par la Construction industrielle de la Méditerranée et décrit comme un « tapis roulant expérimental », le TRR transportait en 2010 les passagers en ligne droite sur 180 m à hauteur de 11 km/h, soit 3 m/s – une vitesse jamais vue. Avec ses rampes lumineuses, sous la voûte souterraine du métro, il ressemblait au couloir d’un vaisseau spatial, pareil à ceux qu’on voit dans 2001: l’Odyssée de l’espace ou Star Strek, à ceci près qu’il luisait d’une lumière jaunâtre et incertaine lui donnant comme un air sépia. Une visite dans les zones passées du futur. Pourquoi la science-fiction représente-t-elle si souvent l’avenir propre,

Extraits
« Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau. Dans cet étrange et vieil appartement, de la moquette recouvre sol et murs, une matière vert forêt dont l’allure romantique – l’excès de kitsch – te ravit. Tu l’associes volontiers aux romans de Stendhal ou à la poésie de Baudelaire, que tu connais d’ailleurs mal, que tu ne connais pour ainsi dire pas, mais que tu imagines moquettée, tapissée, et tout cela te plaît. Tu ignores encore que ce décor ne relève pas du bon goût mais d’une sorte de maniérisme risible, dont tu riras. »

« D’Elia, tu ne connais pas encore le prénom mais remarques aussitôt la moue solaire et la combinaison verte. C’est une combinaison qu’on achète moins qu’on ne la déniche – et chez cette fille tout te semble venir de loin. De loin ses gestes virils pour allumer sa clope, de loin la soie de ses cheveux et leur couleur de nuit persane, de loin aussi son regard, qui te trouble aussitôt sans que tu puisses identifier pourquoi – et il te faudrait plusieurs apparitions pour réaliser que ses yeux sont comme ceux de David Bowie, de couleurs légèrement différentes. À cause de ce trouble vairon, peut-être, ta sympathie, bien qu’immédiate, ne se manifeste par aucun sourire. Ton propre regard, comme saisi d’un spasme, se détourne. Il y a trouble, il faut fuir. »

« Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu. Bien des fois tu n’avais aucune envie de baiser mais t’y résignais pourtant, pour être sympathique – «pour être sympathique» ! –, vérifier que tu étais désirable, cocher des sortes de cases. »

« Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.
Votre intimité était d’un ordre psychique très étrange. Vous pratiquiez, sans vous le dire, une sorte de télépathie. Les idées vous venaient simultanément. »

« La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage. »

« Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même.
On a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, l’haleine ridée, sans avoir bu ni mangé, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine et qui pourtant est la nôtre. »

« Comment nos vies parallèles infléchissent-elles la principale ? Comment la déforment-elles subtilement – pareilles à ces batteries de smartphones usées auxquelles il arrive, gonflant dans l’obscurité, de finir par soulever l’écran de la machine ?
Sans doute y a-t-il des parts de nous soumises à d’autres lois de la gravité, d’une autre gravité, lois tordues et inconscientes dont nous ne connaissons rien mais sentons la puissance par à-coups – des accords de piano plaqués dans le vide –, et nous éprouvons parfois, en nous-même, la trace d’une intensité qui, si nous la prenions au sérieux, pourrait modifier durablement nos vies. Puis, généralement, nous oublions.
Mais tout le monde n’oublie pas. Et chacun des gestes d’Elia, chacune de ses intonations, étaient en ce sens comme les indices d’un système moral alternatif qu’on devinait cohérent et tenu, mais auquel personne ne pouvait tout à fait accéder.
Batterie secrète qui la faisait enfler. »

À propos de l’auteur
Blandine Rinkel a fait une entrée en littérature très remarquée avec L’abandon des prétentions, paru chez Fayard en 2017. Le nom secret des choses est son deuxième roman. (Source: Éditions Fayard)

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Le cœur battant du monde

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après sa naissance Freddy est confié à Charlotte, une jeune Irlandaise, avec mission d’élever de son mieux ce bâtard. Très vite, il apparaît que Friedrich Engels et son ami Karl Marx, qui ont trouvé refuge à Londres dans ces années 1860, sont liés à Freddy. Une quête des origines, riche en rebondissements, commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Cachez ce fils que je ne saurais voir

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!

Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
Om saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (à paraître le 3 octobre prochain chez Albin Michel) et de l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre!

MOCZNAY_1953_Marx_Engels
Marx et Engels prennent le thé, tableau de Hans Mocsnay, 1953

Le Cœur battant du monde
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
448 p., 21,90 €
EAN 9782226441621
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Angleterre, à Londres et Manchester. On y évoque aussi Paris, Berlin, Bruxelles et Cologne ainsi que les États-Unis et les batailles de la Guerre de Sécession, comme Gettysburg et Atlanta.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.
Après Ces rêve qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tout au bout de Brick Lane, dans ce faubourg de Londres qu’on surnomme l’East End, c’est vendredi qui se pointe, avec tous ces bonshommes, fagotés et fiévreux. Ils sont banquiers, barbiers, armateurs ou fleuristes. Toute la semaine, ils se croisent sur leurs lieux de travail, se saluent aimablement, et parfois s’associent. Mais quand vient le vendredi, il n’y a plus de convenances. C’est leur jour de sortie, en quête de belles à louer pour des tendresses godiches à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller.
Charlotte remonte cette faune vorace et fait la sourde oreille à tous ces bruits de succion, aux sifflets, aux clins d’œil et aux mains qui se tendent pour l’alpaguer. Elle connaît ces harangues, ces échos d’hommes avides qui se répandent dans son dos.
« Bagasse ! »
« Rombière ! »
La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps-à-corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes.
Au début, les désirs de ces hommes lui faisaient des nœuds au bide. Elle planquait sa beauté, le teint de son âge rosé par le vent froid, ses lèvres bien dessinées, ses yeux de prairie vert-brun, comme à la fin de l’été. Elle est née ravissante, mais la ville l’a gâtée.
« Juste une fois, allons. Rien qu’une fois, ma duchesse. »
Dans cette extrémité de Londres que l’on surnomme « l’Abîme », Charlotte préfère se priver plutôt que de brader ce qui lui reste d’orgueil. Elle les déteste trop, tous ces forts en gueule qui se donnent des airs de pur-sang dans l’East End et qui, chez eux, se transforment en mulets auprès de leur épouse, dans leur maison, devant leur soupe épaisse, avec toute leur marmaille.
Charlotte tient contre elle un balluchon de linge sale. C’est toute sa garde-robe. Une chemise. Une robe. Et une vieille paire de bas qu’elle va devoir laver pour faire bonne impression. Elle est pressée. Le directeur de l’agence Cook a un poste à pourvoir. Une aubaine. Le travail se fait rare. Charlotte a rendez-vous ce soir. Pourvu qu’elle fasse l’affaire !
En traversant la rue, un élément pendouille et rebondit sur sa cuisse. C’est une manche de chemise. Elle la rabat d’une main et pelotonne le tout, bien serré contre son ventre, négligeant un court instant de regarder devant elle. Une dizaine de gamins sales se mêlent à la foule des trottoirs. Des rebuts du quartier nés parmi les bouts de ferraille, de rouille et de tessons de verre.
Charlotte fait un pas de côté. Elle se méfie d’eux. Elle les a vus faire. Ces grappes de petits voleurs sont passés maîtres dans l’art de chaparder, d’étourdir en essaim et de duper les sots. Ils n’ont pas leur pareil pour tirer une montre, une chaîne ou un porte-monnaie, avant de prendre feu comme la poudre d’escampette.
Ils vont tous dans le même sens. Ils ont repéré leur proie. Un couple qui n’a rien à faire là. Des bourgeois. Sans doute des étrangers.
« Un shilling ! S’il vous plaît, soyez bons, messieurs-dames. »
La dame semble hésitante mais son époux la reprend.
« Rien qu’une pièce ! »
Son homme l’entraîne plus loin.
Charlotte suit la scène qui se déroule de l’autre côté de la rue. Les faux mendiants se mettent à courir. L’un d’eux tient dans sa pogne la montre du monsieur. Charlotte devine la suite. Au prochain carrefour, il éclatera de rire et, si jamais le pauvre homme tentait de récupérer son bien, il prendrait certainement un coup de couteau dans le dos.
Que représente un shilling pour ce couple d’étrangers ? Une misère ! À peine le prix d’un billet d’entrée pour la Grande Exposition universelle de 1851. Ils sont des milliers à débarquer chaque jour pour la visiter. Ils viennent de France ou d’Allemagne. La reine Victoria a fait construire un vaste bâtiment au beau milieu de Hyde Park. Un édifice de verre et de fonte baptisé le Palais de Cristal. Depuis le mois de mai dernier, il abrite en son sein toutes les vanités du monde moderne : un piano automate, une locomotive à vapeur, des métiers mécaniques et des dizaines de machines à vapeur capables de filer le coton, de le tisser ou de laminer l’acier. À l’entrée de l’exposition, un immense bloc de houille, d’une bonne vingtaine de tonnes, est érigé comme un totem. C’est lui qui fait tourner les usines d’Angleterre. Ce bloc est le cœur sec et froid d’un nouveau monde sans cœur. »
Charlotte a vu le palais, de loin. Il est inaccessible. On dit qu’il ne faut pas y aller parce qu’il porte malheur.
Une mère et ses deux filles passent en cabriolet. La mère a belle allure. Ses filles sont pleines de boucles. Elles viennent de visiter le fameux palais. Elles exigent d’y retourner :
« Maman, je vous en supplie, on veut revoir l’éléphant d’Inde, maman ! Je vous en supplie ! Il avait l’air si triste, à balancer sa trompe d’un pied sur l’autre. Il a besoin de nous. On lui chantera des chansons douces ! Maman ! Retournons-y ! »
Charlotte ignorait qu’il y avait de la vie exposée là-bas. Elle imagine un éléphant tout gris, tout triste. Elle suit leur voiture qui trottine.
Un homme force le passage.
Le cocher lève son fouet.
Le piéton dresse le poing.
« Salauds de riches ! » grogne-t-il, tombé le cul par terre dans la boue de Brick Lane.
Charlotte reprend sa route et compte : deux filles, une mère. Trois tickets. Trois shillings. Avec ça, elle pourrait se payer des semaines à l’abri sous un toit et un lit rien que pour elle. Elle est si fatiguée. Son ventre se crispe. Elle enfonce son chapeau pour cacher son crâne ras. L’autre jour, elle a vendu ses cheveux à un perruquier du centre-ville. Deux shillings. L’auburn est à la mode. Elle a pu payer sa dette pour une chambre à six lits. Il ne lui reste plus grand-chose.
Pourtant sa mère lui a appris à coudre, à ravauder le lin comme le coton. Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.
Combien de temps encore ?
Un rayon de soleil frappe le bas de son visage.
Ses cheveux repousseront.
Ses seins ne lui feront plus mal.
Son enfant naîtra, avant le début de l’hiver. »

Extraits
« Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres. »

« Le Maure guette le moment. Il est à pied d’œuvre pour fonder une autre ligue. Plus étendue et surtout plus puissante. Une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste. Ici, à Londres, capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. C’est de là que viendra le grand bouleversement. Car l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »

« Engels est persuadé que le moment est venu. La crise est là. Profonde. Les usines n’ont plus rien à filer. Plus de coton. Plus de matière première. Les ouvriers n’ont plus rien à travailler. Cela fait des mois qu’ils ne touchent plus de salaire. Le peuple est en colère. II a faim. II a froid. II a peur, surtout. Il est capable du pire. Oui. Le moment est là. Celui du grand bouleversement. Il suffit de pas grand-chose pour fédérer les insurgés de Preston ou de Liverpool. Pourvu que le Maure soit bon.
Engels rajuste sa casquette de grosse laine. Elle est molle et humide. Elle gratte, mais il n’a pas le choix.
C’est un jour important.
C’est la grande réunion qu’il attendait depuis décembre. Le Maure a donné son accord. S’ils parviennent à convaincre les leaders du Lancashire de rejoindre l’Internationale, ils pourront se lancer. Mais il va falloir échapper à la vigilance de la police. »

« Je ne laisserai pas ce bâtard ni sa pute de nourrice nous nuire!»

À propos de l’auteur
Sébastien Spitzer est né par le siège en 1970 dans les beaux-quartiers de Paris. Il a suivi un cursus relativement classique, Khâgne, Sciences-Po. Mais après avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, il s’est pris à rêver d’horizons lointains, d’une vie autre. À vingt ans, il est devenu journaliste. Pour Jeune Afrique, il a écrit ses premiers papiers sur le Congo, le Rwanda et l’Ouganda. Puis, il est devenu grand reporter pour Canal Plus, M6 et TF1. À quarante ans, deux enfants, un divorce et un psy, il s’est persuadé que le moment était venu de réaliser son rêve. Écrire un roman. Pendant trois ans, il s’est enfermé dans la salle de lecture du Mémorial de la Shoah pour se documenter sur l’histoire étonnante de Magda Goebbels et écrire un roman. Ces rêves qu’on piétine a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Le Cœur battant du monde est son deuxième roman. (Source: lesmots.co)

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Le huitième soir

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En deux mots:
Alors que la bataille de Dien Bien Phu a commencé depuis cinquante jours, un jeune lieutenant saute avec quelques hommes dans la cuvette. Il va y vivre huit jours d’enfer, l’omniprésence de la mort et quelques souvenirs auxquels se raccrocher.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La marque de Dien Bien Phu

Arnaud de la Grange raconte les huit jours d’enfer vécus par un lieutenant de 26 ans dans la cuvette de Dien Bien Phu. Au-delà de la bataille, il nous montre combien cette expérience va transformer irrémédiablement ce jeune homme.

Comment choisit-on, à 26 ans et à quinze jours d’être démobilisé et de retourner en métropole, de rempiler et d’aller rejoindre ses camarades de troupe à Dien Bien Phu? À vrai dire, le narrateur du second roman d’Arnaud de la Grange après Les Vents noirs n’a pas vraiment la réponse à cette question. Il n’est ni baroudeur, ni tête brûlée. Il n’est ni suicidaire, ni passionné par la chose militaire. Tout juste a-t-il quelques convictions, comme par exemple celle de ne pas laisser ses frères d’armes, de pouvoir servir. Peut-être a-t-il aussi un peu peur de retourner en France, car l’Indochine l’a transformé: «Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd.»
Alors ce jeune lieutenant saute dans la cuvette, accompagné d’une poignée d’hommes. La bataille a été engagée cinquante jours plus tôt et il n’est pas besoin d’être devin pour en imaginer l’issue, tant les positions sont maintenant figées, tant l’artillerie de Giap pilonne les positions françaises, inlassablement, inexorablement.
La mort est omniprésente, au goût d’acier, de sang. «Un gigantesque labour qui disperse la terre et les êtres.»
Quand le bruit des bombardements fait place au silence, ce dernier est si lourd, si tendu qu’il fait lui aussi peur. Parler devient inutile. Un geste, un regard suffisent à dire le désarroi, la souffrance, l’incompréhension. Alors les pensées vagabondent. Vers Marie qui l’attend en France et qu’il a trahie. Marie qu’il ne reverra sans doute plus, qui pourra peut-être lire les carnets qu’il a noirci depuis deux ans, car il n’est pas sûr de pouvoir un jour raconter ce qu’il a vécu.
Vers Pauline, métisse «de culture et de rêves» qui lui offre quelques heures d’un bonheur éphémère avant d’aller vers son fiancé. «Lui, ce sera pour plus tard, quand tu seras mort et que je serais morte aussi, morte pour la vraie vie.»
Arnaud de la Grange dit tout l’absurdité de cette guerre lorsqu’il révèle que le frère de Pauline pourrait fort bien se trouver lui aussi à Dien Bien Phu, mais dans les rangs d’en face…
Roman dur, âpre, viril sans aucun doute. Mais surtout un roman à hauteur d’homme. Un homme qui aura plus appris en huit jours qu’en 26 ans.

Le huitième soir
Arnaud de la Grange
Éditions Gallimard
Roman
158 p., 15 €
EAN 9782072825675
Paru le 14/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Indochine, à Rien Bien Peu et Hanoï. On y évoque aussi la France.

Quand?
L’action se situe durant la bataille de Dien Bien Phu, en mai 1954.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis ici parce que j’ai lu Loti et que la France m’ennuie. Je me rêvais pèlerin d’Angkor et me voilà planté dans une grande mare de boue. Embarqué dans une sale histoire en un coin où l’on se tue avec une inépuisable énergie.»
Dans l’enfer de la bataille de Dien Bien Phu, en ce crépuscule de l’Indochine, un jeune homme se retourne sur sa vie. Parce que le temps lui est compté, il se penche sur ses rêves et ses amours enfuis.
Au-delà de la guerre, son histoire est celle de l’Homme face à l’épreuve, quand elle fait sortir la vérité d’un être. Elle raconte la résilience après un accident, la souffrance d’un fils devant une mère qui se meurt, la quête de sens au milieu de l’absurde. Derrière la dramaturgie de ce combat dantesque, ces pages chantent aussi la sensualité et la poésie du monde. Elles sont un hymne à la fraternité humaine et à la vie, par-dessus tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (francine de Martinoir)
Paris Match (Gilles Martin-Chauffier)
Les Echos (Thierry Gandillot)
L’inactuelle (Pascale Mottura)
Blog La (pré)face cachée

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Premier jour
Je n’ai bu que du café et je me sens un peu ivre. Je divague. Je me remémore ce théâtre, la pièce qui s’y jouait. Je ne me rappelle ni son titre, ni le nom de son auteur, mais je revois le décor gris, ce bois recouvert d’une laque froide comme une vie trop lisse. Je vois aussi ces hommes et ces femmes, jeunes ou d’âge avancé, en peignoir ou en vêtements de ville, se grisant de mots absurdes. Quelle était l’histoire, quel était l’artifice? Ma mémoire est paresseuse et cela importe peu. Je me souviens qu’ils attendaient de savoir. Au crépuscule de leur existence, ils étaient en attente, suspendus, les yeux rivés sur un ascenseur qui les élèverait au Ciel ou les descendrait en Enfer. Dans l’entresol de la mort, ils attendaient leur tour. Venue de nulle part, une voix solennelle les appelait, l’un après l’autre. Au-dessus des portes coulissantes, il y avait une petite lampe qui alors s’allumait. Vert, ils étaient sauvés. Rouge, et c’étaient les ténèbres.
Nous sommes vingt-deux, alignés sur nos bancs.
Engoncés dans nos équipements, les yeux brillants sous les casques. Nous aussi, nous sommes tournés vers une petite lampe, à droite de la porte béant sur le vide. Vert, elle donnera le signal du saut. Pour le dernier acte, la carlingue de notre Dakota fait une drôle de scène qui brinquebale dans les airs tourmentés. Il y a une heure et demie de vol entre Hanoï et Dien Bien Phu. Une centaine de minutes, dans l’attente de mettre sa peau en jeu, cela semble une vie.
Je chasse ces pensées absurdes. Je repousse ces images qui tournoient autour de mon visage, les visions de ce que j’aime, de ceux que j’aime. Je sens dans la bouche ce goût âcre qui vient quand le risque se fait voisin. La peur est là, la peur épaisse, moite. Son poing pèse sur mon sternum. Elle gratte aux portes de mon ventre. Je la connais bien, ce n’est pas la première fois qu’elle me visite. Je sais, avec le temps, comment la repousser. Je me concentre sur ce que j’ai à faire, m’abrutis de détails, de gestes précis. Ma main glisse sur mes armes, vérifie chaque attache. Mon poignard est fixé de manière trop lâche. Il risque de me rentrer dans les côtes à la réception et je n’arrive pas à le resserrer. C’est un problème immédiat et sans vice. Il m’occupe, me fait du bien.
Dans ce bras de fer avec l’angoisse, j’ai une chance, celle d’être le chef, le lieutenant. Deux douzaines de types dépendent de moi. Pour eux, chasser la peur est moins aisé. Ils n’ont pas cette responsabilité qui vous bourre les côtes quand vous flanchez. Alors, dans cette nuit de tôle vibrante, je regarde « mes hommes ». Que c’est étrange de dire les choses ainsi… J’ai vingt-six ans et je ne suis qu’une ébauche d’homme. À trente garçons, pourtant, je dois montrer la voie. Quand tout sera fini, si je m’en sors, je jure que plus jamais la vie d’un autre ne dépendra de moi.
Mes pensées dérivent alors que, dans dix ou vingt minutes, je vais me battre. Je reviens au plus près de ce qui m’attend. Je repense au briefing, dans la salle chaude d’Hanoï. La pièce, tapissée d’immenses cartes enluminées de flèches rouges, jaunes ou bleues. De grands cercles mystérieux s’y chevauchaient. Comme si la jungle se laissait mettre en théorèmes ! Il y avait ce commandant osseux, dont les doigts couraient sur le mur comme des araignées. Dieu, que ses mains paraissaient larges, à côté de ce qu’elles montraient… «Vous devrez atterrir sur une zone grande comme un terrain de tennis», nous a-t‑il dit. Un drôle de court, en terre battue par les obus, bordé d’un côté par des champs de mines, de l’autre par les tranchées adverses. Nous avons compris qu’une pichenette de vent déciderait de notre vie. Au fond de la pièce se tenait une brochette de colonels et de jeunes aides de camp. Les bras croisés, tous.
Les mêmes regards, rapides, glissant vite sur nos yeux. En quatre ans de guerre, c’est la première fois que je ressentais une telle gêne chez ceux qui nous envoient. »

Extraits
« Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd. » p. 16

« Cette guerre traîne depuis huit ans, au mieux dans l’indifférence, au pire dans l’hostilité de la métropole. Notre sort n’intéresse pas, ou il rebute. Les politiques ont fait ce qu’ils savent le mieux faire, décidant de ne rien décider et se défaussant sur le haut commandement. Le Viet-minh, lui, savait ce qu’il voulait. Ses troupes sont entrées dans la danse quelques jours avant Noël 1946, en attaquant les garnisons françaises. Des «incidents», on passait aux choses sérieuses. Les trois premières années, l’affaire a suivi son cours naturel. Une armée contre une guérilla. Nous avons tenté différentes parades, en même temps ou successivement. La stratégie des «postes», maillant le territoire, puis les grandes opérations. Mais rien n’a très bien marché. Les Viets filaient entre nos doigts gourds. Tout a basculé à l’orée de l’année 1950. L’onde de la victoire de Mao ne s’est pas arrêtée à la frontière chinoise. Elle a offert au Viet-minh un parrain, des sanctuaires et des armes. Il s’est musclé, densifié. A l’automne de cette année-là, la terre a tremblé une première fois sous les pas du corps expéditionnaire. Dans le désastre de Cao Bang, nous avons laissé quatre ille hommes et beaucoup de certitudes. » p. 47-48

À propos de l’auteur
Ecrivain, journaliste, reporter de guerre, Arnaud de la Grange est né en 1966. Il a travaillé au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Et couvert de nombreux conflits: Afghanistan, Irak etc. Correspondant au Turkestan chinois pendant 5 ans, il écrira Les Vents noirs. Il est aujourd’hui Directeur de la rédaction du Figaro. Il a publié divers récits et un premier roman Les vents noirs en 2017 (Prix Jules Verne 2018). Le Huitième Soir est son second roman. (Source : Éditions Gallimard)

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