Le cœur battant du monde

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En deux mots:
Après sa naissance Freddy est confié à Charlotte, une jeune Irlandaise, avec mission d’élever de son mieux ce bâtard. Très vite, il apparaît que Friedrich Engels et son ami Karl Marx, qui ont trouvé refuge à Londres dans ces années 1860, sont liés à Freddy. Une quête des origines, riche en rebondissements, commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Cachez ce fils que je ne saurais voir

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!

Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
Om saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (à paraître le 3 octobre prochain chez Albin Michel) et de l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre!

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Marx et Engels prennent le thé, tableau de Hans Mocsnay, 1953

Le Cœur battant du monde
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
448 p., 21,90 €
EAN 9782226441621
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Angleterre, à Londres et Manchester. On y évoque aussi Paris, Berlin, Bruxelles et Cologne ainsi que les États-Unis et les batailles de la Guerre de Sécession, comme Gettysburg et Atlanta.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.
Après Ces rêve qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Extraits
« Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres. »

« Le Maure guette le moment. Il est à pied d’œuvre pour fonder une autre ligue. Plus étendue et surtout plus puissante. Une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste. Ici, à Londres, capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. C’est de là que viendra le grand bouleversement. Car l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »

« Engels est persuadé que le moment est venu. La crise est là. Profonde. Les usines n’ont plus rien à filer. Plus de coton. Plus de matière première. Les ouvriers n’ont plus rien à travailler. Cela fait des mois qu’ils ne touchent plus de salaire. Le peuple est en colère. II a faim. II a froid. II a peur, surtout. Il est capable du pire. Oui. Le moment est là. Celui du grand bouleversement. Il suffit de pas grand-chose pour fédérer les insurgés de Preston ou de Liverpool. Pourvu que le Maure soit bon.
Engels rajuste sa casquette de grosse laine. Elle est molle et humide. Elle gratte, mais il n’a pas le choix.
C’est un jour important.
C’est la grande réunion qu’il attendait depuis décembre. Le Maure a donné son accord. S’ils parviennent à convaincre les leaders du Lancashire de rejoindre l’Internationale, ils pourront se lancer. Mais il va falloir échapper à la vigilance de la police. »

« Je ne laisserai pas ce bâtard ni sa pute de nourrice nous nuire!»

À propos de l’auteur
Sébastien Spitzer est né par le siège en 1970 dans les beaux-quartiers de Paris. Il a suivi un cursus relativement classique, Khâgne, Sciences-Po. Mais après avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, il s’est pris à rêver d’horizons lointains, d’une vie autre. À vingt ans, il est devenu journaliste. Pour Jeune Afrique, il a écrit ses premiers papiers sur le Congo, le Rwanda et l’Ouganda. Puis, il est devenu grand reporter pour Canal Plus, M6 et TF1. À quarante ans, deux enfants, un divorce et un psy, il s’est persuadé que le moment était venu de réaliser son rêve. Écrire un roman. Pendant trois ans, il s’est enfermé dans la salle de lecture du Mémorial de la Shoah pour se documenter sur l’histoire étonnante de Magda Goebbels et écrire un roman. Ces rêves qu’on piétine a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Le Cœur battant du monde est son deuxième roman. (Source: lesmots.co)

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Le huitième soir

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En deux mots:
Alors que la bataille de Dien Bien Phu a commencé depuis cinquante jours, un jeune lieutenant saute avec quelques hommes dans la cuvette. Il va y vivre huit jours d’enfer, l’omniprésence de la mort et quelques souvenirs auxquels se raccrocher.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La marque de Dien Bien Phu

Arnaud de la Grange raconte les huit jours d’enfer vécus par un lieutenant de 26 ans dans la cuvette de Dien Bien Phu. Au-delà de la bataille, il nous montre combien cette expérience va transformer irrémédiablement ce jeune homme.

Comment choisit-on, à 26 ans et à quinze jours d’être démobilisé et de retourner en métropole, de rempiler et d’aller rejoindre ses camarades de troupe à Dien Bien Phu? À vrai dire, le narrateur du second roman d’Arnaud de la Grange après Les Vents noirs n’a pas vraiment la réponse à cette question. Il n’est ni baroudeur, ni tête brûlée. Il n’est ni suicidaire, ni passionné par la chose militaire. Tout juste a-t-il quelques convictions, comme par exemple celle de ne pas laisser ses frères d’armes, de pouvoir servir. Peut-être a-t-il aussi un peu peur de retourner en France, car l’Indochine l’a transformé: «Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd.»
Alors ce jeune lieutenant saute dans la cuvette, accompagné d’une poignée d’hommes. La bataille a été engagée cinquante jours plus tôt et il n’est pas besoin d’être devin pour en imaginer l’issue, tant les positions sont maintenant figées, tant l’artillerie de Giap pilonne les positions françaises, inlassablement, inexorablement.
La mort est omniprésente, au goût d’acier, de sang. «Un gigantesque labour qui disperse la terre et les êtres.»
Quand le bruit des bombardements fait place au silence, ce dernier est si lourd, si tendu qu’il fait lui aussi peur. Parler devient inutile. Un geste, un regard suffisent à dire le désarroi, la souffrance, l’incompréhension. Alors les pensées vagabondent. Vers Marie qui l’attend en France et qu’il a trahie. Marie qu’il ne reverra sans doute plus, qui pourra peut-être lire les carnets qu’il a noirci depuis deux ans, car il n’est pas sûr de pouvoir un jour raconter ce qu’il a vécu.
Vers Pauline, métisse «de culture et de rêves» qui lui offre quelques heures d’un bonheur éphémère avant d’aller vers son fiancé. «Lui, ce sera pour plus tard, quand tu seras mort et que je serais morte aussi, morte pour la vraie vie.»
Arnaud de la Grange dit tout l’absurdité de cette guerre lorsqu’il révèle que le frère de Pauline pourrait fort bien se trouver lui aussi à Dien Bien Phu, mais dans les rangs d’en face…
Roman dur, âpre, viril sans aucun doute. Mais surtout un roman à hauteur d’homme. Un homme qui aura plus appris en huit jours qu’en 26 ans.

Le huitième soir
Arnaud de la Grange
Éditions Gallimard
Roman
158 p., 15 €
EAN 9782072825675
Paru le 14/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Indochine, à Rien Bien Peu et Hanoï. On y évoque aussi la France.

Quand?
L’action se situe durant la bataille de Dien Bien Phu, en mai 1954.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis ici parce que j’ai lu Loti et que la France m’ennuie. Je me rêvais pèlerin d’Angkor et me voilà planté dans une grande mare de boue. Embarqué dans une sale histoire en un coin où l’on se tue avec une inépuisable énergie.»
Dans l’enfer de la bataille de Dien Bien Phu, en ce crépuscule de l’Indochine, un jeune homme se retourne sur sa vie. Parce que le temps lui est compté, il se penche sur ses rêves et ses amours enfuis.
Au-delà de la guerre, son histoire est celle de l’Homme face à l’épreuve, quand elle fait sortir la vérité d’un être. Elle raconte la résilience après un accident, la souffrance d’un fils devant une mère qui se meurt, la quête de sens au milieu de l’absurde. Derrière la dramaturgie de ce combat dantesque, ces pages chantent aussi la sensualité et la poésie du monde. Elles sont un hymne à la fraternité humaine et à la vie, par-dessus tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (francine de Martinoir)
Paris Match (Gilles Martin-Chauffier)
Les Echos (Thierry Gandillot)
L’inactuelle (Pascale Mottura)
Blog La (pré)face cachée

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Premier jour
Je n’ai bu que du café et je me sens un peu ivre. Je divague. Je me remémore ce théâtre, la pièce qui s’y jouait. Je ne me rappelle ni son titre, ni le nom de son auteur, mais je revois le décor gris, ce bois recouvert d’une laque froide comme une vie trop lisse. Je vois aussi ces hommes et ces femmes, jeunes ou d’âge avancé, en peignoir ou en vêtements de ville, se grisant de mots absurdes. Quelle était l’histoire, quel était l’artifice? Ma mémoire est paresseuse et cela importe peu. Je me souviens qu’ils attendaient de savoir. Au crépuscule de leur existence, ils étaient en attente, suspendus, les yeux rivés sur un ascenseur qui les élèverait au Ciel ou les descendrait en Enfer. Dans l’entresol de la mort, ils attendaient leur tour. Venue de nulle part, une voix solennelle les appelait, l’un après l’autre. Au-dessus des portes coulissantes, il y avait une petite lampe qui alors s’allumait. Vert, ils étaient sauvés. Rouge, et c’étaient les ténèbres.
Nous sommes vingt-deux, alignés sur nos bancs.
Engoncés dans nos équipements, les yeux brillants sous les casques. Nous aussi, nous sommes tournés vers une petite lampe, à droite de la porte béant sur le vide. Vert, elle donnera le signal du saut. Pour le dernier acte, la carlingue de notre Dakota fait une drôle de scène qui brinquebale dans les airs tourmentés. Il y a une heure et demie de vol entre Hanoï et Dien Bien Phu. Une centaine de minutes, dans l’attente de mettre sa peau en jeu, cela semble une vie.
Je chasse ces pensées absurdes. Je repousse ces images qui tournoient autour de mon visage, les visions de ce que j’aime, de ceux que j’aime. Je sens dans la bouche ce goût âcre qui vient quand le risque se fait voisin. La peur est là, la peur épaisse, moite. Son poing pèse sur mon sternum. Elle gratte aux portes de mon ventre. Je la connais bien, ce n’est pas la première fois qu’elle me visite. Je sais, avec le temps, comment la repousser. Je me concentre sur ce que j’ai à faire, m’abrutis de détails, de gestes précis. Ma main glisse sur mes armes, vérifie chaque attache. Mon poignard est fixé de manière trop lâche. Il risque de me rentrer dans les côtes à la réception et je n’arrive pas à le resserrer. C’est un problème immédiat et sans vice. Il m’occupe, me fait du bien.
Dans ce bras de fer avec l’angoisse, j’ai une chance, celle d’être le chef, le lieutenant. Deux douzaines de types dépendent de moi. Pour eux, chasser la peur est moins aisé. Ils n’ont pas cette responsabilité qui vous bourre les côtes quand vous flanchez. Alors, dans cette nuit de tôle vibrante, je regarde « mes hommes ». Que c’est étrange de dire les choses ainsi… J’ai vingt-six ans et je ne suis qu’une ébauche d’homme. À trente garçons, pourtant, je dois montrer la voie. Quand tout sera fini, si je m’en sors, je jure que plus jamais la vie d’un autre ne dépendra de moi.
Mes pensées dérivent alors que, dans dix ou vingt minutes, je vais me battre. Je reviens au plus près de ce qui m’attend. Je repense au briefing, dans la salle chaude d’Hanoï. La pièce, tapissée d’immenses cartes enluminées de flèches rouges, jaunes ou bleues. De grands cercles mystérieux s’y chevauchaient. Comme si la jungle se laissait mettre en théorèmes ! Il y avait ce commandant osseux, dont les doigts couraient sur le mur comme des araignées. Dieu, que ses mains paraissaient larges, à côté de ce qu’elles montraient… «Vous devrez atterrir sur une zone grande comme un terrain de tennis», nous a-t‑il dit. Un drôle de court, en terre battue par les obus, bordé d’un côté par des champs de mines, de l’autre par les tranchées adverses. Nous avons compris qu’une pichenette de vent déciderait de notre vie. Au fond de la pièce se tenait une brochette de colonels et de jeunes aides de camp. Les bras croisés, tous.
Les mêmes regards, rapides, glissant vite sur nos yeux. En quatre ans de guerre, c’est la première fois que je ressentais une telle gêne chez ceux qui nous envoient. »

Extraits
« Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd. » p. 16

« Cette guerre traîne depuis huit ans, au mieux dans l’indifférence, au pire dans l’hostilité de la métropole. Notre sort n’intéresse pas, ou il rebute. Les politiques ont fait ce qu’ils savent le mieux faire, décidant de ne rien décider et se défaussant sur le haut commandement. Le Viet-minh, lui, savait ce qu’il voulait. Ses troupes sont entrées dans la danse quelques jours avant Noël 1946, en attaquant les garnisons françaises. Des «incidents», on passait aux choses sérieuses. Les trois premières années, l’affaire a suivi son cours naturel. Une armée contre une guérilla. Nous avons tenté différentes parades, en même temps ou successivement. La stratégie des «postes», maillant le territoire, puis les grandes opérations. Mais rien n’a très bien marché. Les Viets filaient entre nos doigts gourds. Tout a basculé à l’orée de l’année 1950. L’onde de la victoire de Mao ne s’est pas arrêtée à la frontière chinoise. Elle a offert au Viet-minh un parrain, des sanctuaires et des armes. Il s’est musclé, densifié. A l’automne de cette année-là, la terre a tremblé une première fois sous les pas du corps expéditionnaire. Dans le désastre de Cao Bang, nous avons laissé quatre ille hommes et beaucoup de certitudes. » p. 47-48

À propos de l’auteur
Ecrivain, journaliste, reporter de guerre, Arnaud de la Grange est né en 1966. Il a travaillé au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Et couvert de nombreux conflits: Afghanistan, Irak etc. Correspondant au Turkestan chinois pendant 5 ans, il écrira Les Vents noirs. Il est aujourd’hui Directeur de la rédaction du Figaro. Il a publié divers récits et un premier roman Les vents noirs en 2017 (Prix Jules Verne 2018). Le Huitième Soir est son second roman. (Source : Éditions Gallimard)

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La vie qui m’attendait

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En deux mots:
À la quarantaine Romane découvre qu’elle a une sœur jumelle. Au-delà de l’émotion provoquée par leurs retrouvailles, de graves questions se posent. Qui leur a menti? Qui sont leurs vrais père et mère? Pourquoi ont-elles été séparées? Romane se lance dans une enquête aux multiples rebondissements.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nous sommes deux sœurs jumelles…

Après «La chambre des merveilles» Julien Sandrel nous revient avec un roman tout aussi joyeusement débridé, mais tout aussi dramatique. À 39 ans, la vie de Romane va basculer: elle découvre qu’elle a une sœur jumelle.

Dans «La chambre des merveilles» une mère se battait pour son fils, victime d’un terrible accident. En lui offrant de vivre ses rêves par procuration, elle nous entraînait dans une folle quête. Pour son second roman Julien Sandrel a choisi d’autres ingrédients, mais reste fidèle à sa recette: un grain de folie, un suspense habilement entretenu, un rythme entraînant et des émotions à fleur de peau. Pour peu que l’on accepte l’improbable scénario de départ, on savoure cette nouvelle quête avec un vrai bonheur.
Médecin généraliste à Paris, Romane s’apprête à prendre quelques jours de vacances lorsque l’une de ses patientes vient lui annoncer qu’elle l’a croisée dans un hôpital marseillais, affublée d’une perruque rousse. Comme elle n’a jamais mis les pieds dans la cité phocéenne, elle pense tout au plus à une coïncidence, même si une chose l’intrigue. Elle aussi a un pigment roux, qu’elle ne montre toutefois pas. Aussi, pour en avoir le cœur net, elle décide de se rendre sur place sans davantage d’informations.
À l’hôpital elle est interpellée par une personne de l’accueil qui lui remet la carte vitale qu’elle a oubliée. Ainsi, elle a non seulement la confirmation qu’une personne qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau s’est bien rendue à une consultation, mais elle a aussi les informations figurant sur la carte, un nom et une date de naissance identique à la sienne. Une nouvelle poussée d’adrénaline et voici Romane en route vers Avignon où elle va rencontrer Juliette, sa sœur jumelle, qui tient une librairie. Un nouveau choc émotionnel, mais aussi toute une série de questions sur les trente-neuf années durant lesquelles elles ont été séparées. Qui sont vraiment leurs parents? Leur a-t-on menti et pourquoi? Quelle est la raison de leur séparation? Et à peine retrouvées, ne vont-elles pas se perdre à nouveau, car la maladie dont souffre Juliette est grave.
Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner le sens du suspense de Julien Sandrel qui sait terminer ses chapitres par une révélation, un coup de théâtre, une information capitale qui va immédiatement pousser le lecteur à vouloir en savoir plus. Dès lors, il ne lâchera plus le roman. En y insérant une lettre-confession du père de Romane, il nous offre également de comprendre le dramatique enchaînement des événements. N’oublions pas non plus, autour de Romane et Juliette, les parents et les ami(e)s, qui viennent tout à la fois enrichir ce beau roman, mais lui apporter davantage de densité et ouvrir de nouveaux horizons.
Adressons enfin, en guise de conclusion, un message à tous ceux qui aiment agrémenter leur vie en lisant des livres et en allant au théâtre : Julien Sandrel nous rappelle que dans une librairie aussi bien qu’au théâtre – surtout à Avignon durant le festival – on peut faire des rencontres qui changent votre vie. Et si vous profitiez de l’été pour en faire l’expérience ?

La vie qui m’attendait
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
324 p., 18,50 €
EAN 9782702163498
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais surtout dans le Sud, à Marseille, à Aix-en-Provence et à Avignon.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusqu’en 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma petite Romane, on se connaît depuis longtemps, il faut que je vous dise: je vous ai vue sortir en larmes du bureau de ce pneumologue à Marseille. Pourquoi vous cachiez-vous sous une perruque rousse?»
Romane, 39 ans, regarde avec incrédulité la vieille dame qui vient de lui parler. Jamais Romane n’a mis les pieds à Marseille. Mais un élément l’intrigue, car il résonne étrangement avec un détail connu de Romane seule: sa véritable couleur de cheveux est un roux flamboyant, qu’elle déteste et masque depuis
l’adolescence sous un classique châtain.
Qui était à Marseille?
Troublée par l’impression que ce mystère répond au vide qu’elle ressent depuis toujours, Romane décide de partir à la recherche de cette autre elle-même. En cheminant vers la vérité, elle se lance à corps perdu dans un étonnant voyage
entre rires et douleurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
ELLE
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Metro.be (entretien avec l’auteur)
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
EmOtionS, blog littéraire
Cahiers Attard


Bande-annonce de La Vie qui m’attendait de Julien Sandrel © Production éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Est-il possible que toute mon existence se résume à cette seule journée ?
Ce jour-là fut le plus beau, le plus terrible, le plus définitif. Fondateur et destructeur. Mettant sur mon chemin, dans un même élan intolérable, le souffle incandescent de la vie et son exact opposé.
Ce jour-là, je l’ai vécu. Je ne l’ai jamais raconté. À quiconque.
Les souvenirs sont présents, pourtant. Âcres. Brutaux. Mais les plaies sont refermées. Recousues. Il a fallu du temps pour que la beauté me soit de nouveau accessible. Qu’elle se désolidarise enfin de ces images insoutenables que je n’ai cessé de voir apparaître à chaque battement de paupière.
Aujourd’hui encore, mon cœur – que peut-il faire d’autre ? – continue de marteler que j’ai fait ce qu’il fallait.
Pardon.

ANNÉES
MA VIE
— Oui, monsieur. Ce sera fait, bien sûr. Mes amitiés à votre épouse.
Je pose mon téléphone, incrédule. Qui d’autre que moi emploie encore cette tournure tombée en désuétude au siècle dernier ?
Je m’exprime comme une vieille, je vis comme une vieille, je ne discute qu’avec des vieux. Je suis vieille. Vieille et seule, voilà le résumé de ma vie.
Mais commençons par le commencement.
Je m’appelle Romane. J’ai trente-neuf ans. Je suis médecin généraliste, option hypocondriaque à tendance paranoïaque. Une spécialisation des plus originale que je n’applique qu’à moi-même, mes patients peuvent dormir tranquilles. Par habitude, plus que par choix, je vis à Paris où je suis née. Je voyage peu, car j’ai peur de presque tout ce qui permet de se déplacer au-delà d’un rayon de dix kilomètres. Monter dans une voiture est une épreuve. Dans un train, un bateau ou un avion, n’en parlons pas. Je connais les statistiques, un crash tous les douze millions de vols, moins de chances de périr en avion que de gagner au Loto. Moi, ça me fout les jetons, parce que les gagnants du Loto, ils ne sont pas nombreux mais ils existent bel et bien. Je voyage peu car j’ai peur des araignées, des serpents, de toutes les bestioles qui piquent, mordent ou grattent, du paludisme, de la dengue, du chikungunya, de la rage, de la grippe aviaire, d’être enlevée par une organisation mafieuse, de faire un infarctus loin d’un hôpital de premier rang, de mourir déshydratée à cause d’une simple dysenterie.
Récemment, mes paniques ont pris de l’ampleur. Une ampleur obsessionnelle, diront certains – dont mon psy. Depuis six mois, je suis sujette à ce que l’on nomme couramment l’hyperventilation. Dès que j’ai un moment de stress, la sensation qu’un danger est imminent, j’ai besoin de respirer dans un petit sac en papier pour reprendre le contrôle. Visualisez la scène au rayon fruits et légumes du supermarché du coin : la fille assise à côté des courgettes origine France, qui suffoque parce que sa paume s’est posée par mégarde sur un fruit déliquescent et qui s’imagine succomber dans l’heure à une attaque bactérienne, c’est moi. J’ai la joie de me transformer plusieurs fois par jour en petit chien haletant, et les sacs en papier Air France sont mes meilleurs compagnons. Mon amie Melissa, qui par un hasard épouvantable se trouve être pilote de ligne, est devenue mon fournisseur officiel.
Vieille, seule, hypocondriaque, ridicule.
J’aurais pu ajouter moche, mais pour être honnête, ce n’est pas vrai. Chaque jour, je vois passer des corps que j’examine en toute sécurité, planquée derrière mes gants de latex, et je me rends bien compte que le mien n’est pas le pire. Mais je n’y peux rien, je ne l’aime pas ce corps. Alors je le cache sous des vêtements neutres.
Je suis discrète, presque invisible. C’est ce que les gens apprécient. Les gens, pas les hommes. Le seul homme dans ma vie, c’est mon père. J’ai grandi seule avec lui, protégée par lui, j’ai toujours suivi la voie qu’il avait tracée, et il y a six mois de cela, je vivais encore chez lui. Je l’aime comme ça, mon père. Jusqu’à l’étouffement. Mon psy dit que mon hyperventilation n’est rien d’autre que la manifestation somatique de mon besoin d’air vis-à-vis de mon père. « Coïncidence troublante entre vos problèmes de souffle et votre décision de vous éloigner de lui, vous ne trouvez pas ? » m’a-t-il asséné. Il a sans doute raison, d’autant que ça ne s’arrange pas côté respiration, malgré mon déménagement. À la veille de mes quarante ans, j’ai décidé d’apprendre à vivre sans mon père. J’ai largué les amarres. Mon psy m’assure que c’est une bonne décision. Qu’il était temps.
Il était temps, mais il était tard. Bien trop tard pour que mon père l’accepte sereinement. J’ai bien tenté de lui expliquer que les gens normaux, avec une vie normale, voient leurs parents trois fois par an, leur téléphonent une ou deux fois par mois, que nous ne sommes pas obligés d’aller jusque-là, que nous pouvons déjà passer d’une vie sous le même toit à des toits différents, d’une surveillance permanente de mes faits et gestes à un coup de fil par semaine, que je lui ai épargné de longues années de poussées hormonales et autres sautes d’humeur, qu’il devrait être content, non ? Non, bien sûr que non. Pour mon père, cette modification profonde de nos vies quotidiennes est tout aussi absconse qu’inacceptable.
Depuis quelques mois, il ne m’adresse la parole que par pure nécessité. J’ai parfois l’impression d’être face à un enfant boudeur de soixante-cinq balais, déçu que son jouet préféré lui échappe. Au début, sa réaction m’a fait mal. Trop dure, trop radicale. Puis je l’ai intégrée. Au final, je pense que cet éloignement temporaire est nécessaire. Qu’il nous fait du bien à tous les deux. Il faudra du temps à mon père pour accepter cette nouvelle donne, mais il y parviendra. Une fois le choc absorbé, nos relations se normaliseront. Se banaliseront. Et ma respiration avec.
Je me rends compte que je parle de tout ça comme d’une rupture amoureuse. T’es vraiment grave, ma pauvre fille. C’est ton père, il n’y a pas rupture, il y a une mise à distance salutaire. Respire, Romane. Respire.
Vieille, seule, hypocondriaque, pathétique, mais qui se soigne. Ou du moins, qui essaie. »
*
Après avoir raccroché avec mon patient, je m’accorde quelques minutes pour boire un verre d’eau, me rafraîchir le visage. Aujourd’hui est un jour de canicule. J’ai l’impression désagréable d’être coincée dans un hammam, sans massage ni pâtisseries orientales. Je garde mon petit sac en papier à proximité car la moiteur m’oppresse. Mes vêtements collent, mes patients collent, mes gants collent. Ils ont annoncé 38 degrés à la radio ce matin. Un record à Paris, même pour un 15 juillet. Je suis en vacances à la fin de la semaine, et je ne sais toujours pas ce que je vais en faire. Rien ne m’effraie plus que de me retrouver face à moi-même – et Dieu sait que beaucoup de choses m’effraient. Je suis pourtant bien obligée de les prendre, ces vacances : Paris se vide significativement à ce moment de l’année, ouvrir le cabinet n’a aucun sens. Pour me motiver à fuir la fournaise parisienne, je me répète que me reposer renforcera sûrement mes défenses immunitaires, ce sera toujours ça de pris.
Punaise, qu’est-ce qu’il fait chaud ! Oui, c’est ma manière de parler. Dans ma tête je me dis putain fait chier cette chaleur de merde, mais l’idée se liquéfie en franchissant mes lèvres. J’ai acheté un ventilateur pour le cabinet, un autre pour ma chambre. Cette nuit, fête nationale oblige, j’ai eu du mal à fermer l’œil. Fenêtres ouvertes, j’entendais les altercations avinées des pochtrons du coin, et je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’à tout instant pouvait surgir un individu mal intentionné. J’habite pourtant au cinquième étage, alors à part le double maléfique de Spider-Man, le risque d’intrusion est assez limité. Malgré tout, je n’étais pas tranquille. Je me suis réveillée à plusieurs reprises, en sueur. Autant dire qu’aujourd’hui il ne faut pas trop me chercher. Ça, c’est ce que je formule dans ma tête – comme si j’allais mettre un taquet à quelqu’un qui me gonflerait. La réalité, c’est qu’aujourd’hui comme tous les autres jours, je suis désespérément polie.
Je décolle une dernière fois mon chemisier de mon dos, et j’ouvre la porte. Mme Lebrun – soixante-dix ans, le cheveu tellement noir qu’il en devient perturbant, la dentition tellement parfaite qu’elle en devient suspecte – entre dans mon cabinet.
C’est une patiente de longue date, et une connaissance de mon père, selon ses dires : lorsqu’il exerçait encore son métier de gardien dans le parc des Buttes-Chaumont, je sais qu’il la croisait régulièrement. Je les ai soupçonnés à une époque de se connaître bien plus qu’ils ne l’avouaient. Mme Lebrun, d’ordinaire si volubile, s’assied en silence. Son mutisme m’étonne. M’inquiète.
— Ma petite Romane, il faut que nous discutions, toutes les deux.
Mme Lebrun me fixe de ses petits yeux sombres. Elle tient son sac sur ses genoux, les mains crispées. Son visage est fermé. Elle ne m’a jamais regardée comme ça.
Je ne le sais pas encore, mais Mme Lebrun s’apprête à modifier le cours de mon existence.
D’ici quelques minutes, rien ne sera plus pareil. Jamais. »

À propos de l’auteur
Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France, et vit à Paris.
après l’immense succès de la Chambre des merveilles, phénomène mondial vendu dans plus de 23 pays et en cours d’adaptation au cinéma, il revient avec un second roman tout aussi bouleversant. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Les Victorieuses

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En deux mots:
Après un burnout sévère, Solène quitte sa robe d’avocate pour un travail d’intérêt général. Elle s’engage comme écrivain public au Palais de la femme qui accueille les femmes en détresse de tous horizons. On suit en parallèle l’histoire de Blanche Peyron, la fondatrice de cet établissement.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La fraternité conquérante

Avec «Les Victorieuses» Lætitia Colombani confirme tout à la fois le talent révélé dans «La Tresse» et sa faculté à mettre en lumière des femmes peu ordinaires, à commencer par Blanche Peyron, une sorte d’Abbé Pierre en jupons.

Solène se rêvait en femme moderne, libre et indépendante. Mais la vie a eu tôt fait de lui rappeler que le réel vient souvent briser les rêves de jeune fille. Ainsi avec Jérémy, elle s’imaginait partager la même ambition, oublier la famille pour grimper les échelons de leurs professions respectives. Sauf qu’un jour, Jérémy a décidé de reprendre sa liberté. «L’atterrissage a été violent».
Elle va alors se raccrocher à son métier d’avocate, mais le suicide spectaculaire de son client dans le nouveau Palais de justice de Paris va achever de la déstabiliser. Victime d’un burnout sévère, elle n’a plus envie de lutter, sombre dans la dépression. Un psy lui conseille de reprendre une activité, de faire un travail bénévole afin de sortir de sa spirale infernale, de voir du monde. Elle finit par accepter de consacrer quelques heures en tant qu’écrivain public dans un foyer géré par l’Armée du Salut.
Depuis son premier roman, on savait Lætitia Colombani habile à tresser les histoires, on en trouve ici une nouvelle confirmation en nous proposant en parallèle au parcours de Solène de nous replonger en 1925 dans les pas d’une autre femme, Blanche Peyron. Le lien qui va relier Solène et Blanche, c’est ce Palais de la femme où elle s’installe pour ses heures de bénévolat. Un bâtiment qui, près d’un siècle plus tard, continue à être le refuge imaginé par la cheffe de l’Armée du salut en France et où l’on accueille les femmes réfugiées, perdues, meurtries.
Mais des femmes fières et dignes, des femmes qu’il lui faudra apprivoiser. Comme «la mère de la petite fille aux bonbons» qui aimerait qu’elle écrive une lettre à Khalidou. De fil en aiguille, Solène va découvrir que Khalidou est le fils qu’elle n’a pu emmener avec elle lorsqu’elle a pris le chemin de l’exil pour échapper au mariage forcé, aux violences et aux mutilations sexuelles auxquelles sa fille aurait endurées.
Une histoire parmi d’autres, une histoire qui unit toutefois des femmes d’horizons différents, venues d’Égypte, du Soudan, du Nigéria, du Mali, d’Éthiopie, ou encore de Somalie et qui ont vont apprendre à Solène que la solidarité est une force.
Quand elle s’effondre en pleurs derrière son petit ordinateur portable, elles l’entraînent dans… un cours de Zumba: «Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.»
Comme Blanche qui a consacré sa vie aux autres, Solène découvre la beauté de ce mot gravé aux frontons de nos mairies «fraternité».
Si ce roman est réussi, c’est parce qu’il n’est ni mièvre, ni moralisateur. Lætitia Colombani nous parle du malheur et ne cache rien des difficultés rencontrées par ces femmes. Et si elle choisit l’espoir, si elle fait souffler un vent positif sur ce microcosme, ce n’est pas pour sacrifier à la mode du feel good book, mais bien pour montrer combien la volonté et le courage peuvent déplacer des montagnes.

Les Victorieuses
Lætitia Colombani
Éditions Grasset
Roman
224 p., 18 €
EAN: 9782246821250
Paru le 15/05/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi le debütierte du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate: ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burnout.
Pour l’aider à reprendre pied, son médecin lui conseille de se tourner vers le bénévolat. Peu convaincue, Solène tombe sur une petite annonce qui éveille sa curiosité : «cherche volontaire pour mission d’écrivain public». Elle décide d’y répondre.
Envoyée dans un foyer pour femmes en difficulté, elle ne tarde pas à déchanter. Dans le vaste Palais de la Femme, elle a du mal à trouver ses marques. Les résidentes se montrent distantes, méfiantes, insaisissables. A la faveur d’une tasse de thé, d’une lettre à la Reine Elizabeth ou d’un cours de zumba, Solène découvre des personnalités singulières, venues du monde entier. Auprès de Binta, Sumeya, Cynthia, Iris, Salma, Viviane, La Renée et les autres, elle va peu à peu gagner sa place, et se révéler étonnamment vivante. Elle va aussi comprendre le sens de sa vocation: l’écriture.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l’Armée du Salut en France, elle rêve d’offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou: leur construire un Palais.
Le Palais de la Femme existe. Laetitia Colombani nous invite à y entrer pour découvrir ses habitantes, leurs drames et leur misère, mais aussi leurs passions, leur puissance de vie, leur générosité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Paris-Match (Valérie Trierweiler)
Le Parisien (Adeline Fleury)
Version Femina (Anne Michelet)
Blog Culture 31


Laëtitia Colombani présente son second roman, «Les Victorieuses» dans La Grande Librairie © Production France Télévisions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chapitre 1
Paris, aujourd’hui
Tout s’est passé en un éclair. Solène sortait de la salle d’audience avec Arthur Saint-Clair. Elle s’apprêtait à lui dire qu’elle ne comprenait pas la décision du juge à son encontre, ni la sévérité dont il venait de témoigner. Elle n’en a pas eu le temps.
Saint-Clair s’est élancé vers le garde-corps en verre et l’a enjambé.
Il a sauté de la coursive du sixième étage du palais.
Durant quelques instants qui ont duré une éternité, son corps est resté suspendu dans le vide. Puis il est allé s’écraser vingt-cinq mètres plus bas.
La suite, Solène ne s’en souvient pas. Des images lui apparaissent dans le désordre, comme au ralenti. Elle a dû crier, certainement, avant de s’effondrer.
Elle s’est réveillée dans une chambre aux murs blancs.
Le médecin a prononcé ces mots : burnout. Au début, Solène s’est demandé s’il parlait d’elle ou de son client. Et le fil de l’histoire s’est reconstitué.

Elle connaissait depuis longtemps Arthur Saint-Clair, un homme d’affaires influent mis en examen pour fraude fiscale. Elle savait tout de sa vie, les mariages, les divorces, les petites amies, les pensions alimentaires versées à ses ex-femmes et ses enfants, les cadeaux qu’il leur rapportait de ses voyages à l’étranger. Elle avait visité sa villa à Sainte-Maxime, ses somptueux bureaux, son superbe appartement du VIIe arrondissement de Paris. Elle avait reçu ses confidences et ses secrets. Solène avait passé des mois à préparer l’audience, ne laissant rien au hasard, sacrifiant ses soirées, ses vacances, ses jours fériés. Elle était une excellente avocate, travailleuse, perfectionniste, consciencieuse. Ses qualités étaient unanimement appréciées dans le cabinet réputé où elle exerçait. L’aléa judiciaire existe, tout le monde le sait. Pourtant, Solène ne s’attendait pas à une telle sentence. Pour son client, le juge a retenu la prison ferme, des millions d’euros de dommages et intérêts. Une vie entière à payer. Le déshonneur, le désaveu de la société. Saint-Clair ne l’a pas supporté.
Il a préféré se jeter dans le vide, dans le gigantesque puits de lumière du nouveau palais de justice de Paris.
Les architectes ont pensé à tout sauf à ça. Ils ont conçu un bâtiment élégant au design parfait, un « palais de verre et de lumière ». Ils ont choisi des façades hautement résistantes pour parer aux menaces d’attentat, installé des portiques de sécurité, des équipements de contrôle aux entrées, des caméras. Le site est truffé de points de détection d’intrusion, de portes à accès électronique, d’interphones et d’écrans dernier cri. Dans leurs plans, les concepteurs ont simplement oublié que la justice est rendue par des hommes à d’autres hommes parfois désespérés. Les salles d’audience sont réparties sur six étages surplombant un atrium de 5 000 m2. Vingt-huit mètres de hauteur de plafond, l’espace a de quoi donner le vertige. De quoi donner des idées à ceux que la justice vient de condamner.
En prison, on multiplie les filets de sécurité pour prévenir les risques de suicide. Mais pas ici. De simples rambardes bordent les coursives. Saint-Clair n’a eu qu’un pas à faire pour enjamber le garde-corps et sauter.
Cette image hante Solène, elle ne peut l’oublier. Elle revoit le corps de son client, désarticulé, sur les dalles en marbre du palais. Elle songe à sa famille, à ses enfants, à ses amis, à ses employés. Elle est la dernière à lui avoir parlé, à s’être assise à ses côtés. Un sentiment de culpabilité l’accable. Où s’est-elle trompée ? Qu’aurait-elle dû dire ou faire ? Aurait-elle pu anticiper, imaginer le pire ? Elle connaissait la personnalité d’Arthur Saint-Clair, mais son geste demeure un mystère. Solène n’a pas vu en lui le désespoir, l’effondrement, la bombe sur le point d’exploser.
Le choc a provoqué une déflagration dans sa vie. Solène est tombée, elle aussi. Dans la chambre aux murs blancs, elle passe des jours entiers les rideaux fermés, sans pouvoir se lever. La lumière lui est insupportable. Le moindre mouvement lui paraît surhumain. Elle reçoit des fleurs de son cabinet, des messages de soutien de ses collègues, qu’elle ne parvient pas même à lire. Elle est en panne, telle une voiture sans carburant au bord de la chaussée. En panne, l’année de ses quarante ans.
Burnout, en anglais le terme paraît plus léger, plus branché. Il sonne mieux que dépression. Au début, Solène n’y croit pas. Ce n’est pas elle, non, elle n’est pas concernée. Elle ne ressemble en rien à ces personnes fragiles dont les témoignages emplissent les pages des magazines. Elle a toujours été forte, active, en mouvement. Solidement arrimée, du moins le pensait-elle.
Le surmenage professionnel est un mal fréquent, lui dit le psychiatre d’une voix calme et posée. Il prononce des mots savants qu’elle entend sans vraiment les comprendre, sérotonine, dopamine, noradrénaline, et des noms de toutes les couleurs, anxiolytiques, benzodiazépines, antidépresseurs. Il lui prescrit des pilules à prendre le soir pour dormir, le matin pour se lever. Des cachets pour l’aider à vivre.
Tout avait pourtant bien commencé. Née dans une banlieue aisée, Solène est une enfant intelligente, sensible et appliquée, pour laquelle on nourrit de grands projets. Elle grandit entre deux parents professeurs de droit et une petite sœur. Elle mène une scolarité sans heurts, est reçue à vingt-deux ans au barreau de Paris, obtient une place de collaboratrice dans un cabinet réputé. Jusque-là, rien à signaler. Bien sûr, il y a l’accumulation de travail, les week-ends, les nuits, les vacances consacrées aux dossiers, le manque de sommeil, la répétition des audiences, des rendez-vous, des réunions, la vie lancée comme un train à grande vitesse qu’on ne peut arrêter. Bien sûr, il y a Jérémy, celui qu’elle aime plus que les autres. Celui qu’elle n’arrive pas à oublier. Il ne voulait pas d’enfant, pas d’engagement. Il le lui avait dit, et ce choix lui convenait. Solène n’était pas de ces femmes que la maternité fait rêver. Elle ne se projetait pas dans l’image de ces jeunes mamans qu’on croise sur les trottoirs, manœuvrant leur poussette de leurs bras épuisés. Elle laissait ce plaisir à sa sœur, qui semblait épanouie dans son rôle de mère au foyer. Solène tenait trop à sa liberté – du moins, c’est ce qu’elle prétendait. Jérémy et elle vivaient chacun de leur côté. Ils étaient un couple moderne – amoureux mais indépendants.
La rupture, Solène ne l’a pas vue venir. L’atterrissage a été violent.
Au bout de quelques semaines de traitement, elle parvient à quitter la chambre aux murs blancs pour faire un tour dans le parc. Assis sur le banc près d’elle, le psychiatre la félicite de ses progrès comme on flatte un enfant. Elle pourra bientôt regagner son appartement, lui dit-il, à condition de continuer son traitement. Solène accueille la nouvelle sans joie. Elle n’a pas envie de se retrouver seule chez elle, sans but, sans projet.
Certes, elle habite un trois pièces élégant dans un beau quartier, mais l’endroit lui paraît froid, trop grand. Dans ses placards, il y a ce pull en cachemire que Jérémy a oublié et qu’elle met en secret. Il y a ces paquets de chips américaines au goût artificiel dont il raffolait et qu’elle achète toujours, sans savoir pourquoi, au supermarché. Des chips, Solène n’en mange pas. Le bruissement du sachet pendant les films ou les émissions l’agaçait. Aujourd’hui, elle donnerait n’importe quoi pour l’entendre, encore une fois. Le bruit des chips de Jérémy, à ses côtés, sur le canapé.
Elle ne retournera pas au cabinet. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. La seule idée de passer les portes du palais de justice lui donne la nausée. Longtemps, elle évitera même le quartier. Elle va démissionner, se faire omettre selon l’expression consacrée – le terme est plus doux, il sous-entend la possibilité d’un retour. De retour, pourtant, il ne peut être question.
Solène avoue au psychiatre qu’elle redoute de quitter la maison de santé. Elle ignore à quoi ressemble une vie sans travail, sans horaires, sans réunions, sans obligations. Sans amarre, elle craint de dériver. Faites quelque chose pour les autres, lui suggère-t-il, pourquoi pas du bénévolat ?… Solène ne s’attendait pas à cela. La crise qu’elle traverse est une crise de sens, poursuit-il. Il faut sortir de soi, se tourner vers les autres, retrouver une raison de se lever le matin. Se sentir utile à quelque chose ou à quelqu’un.
Des comprimés et du bénévolat, voilà tout ce qu’il a à lui proposer ? Onze ans d’études de médecine pour en arriver là ? Solène est déconcertée. Elle n’a rien contre l’action bénévole, mais elle ne se sent pas l’âme d’une mère Teresa. Elle ne voit pas qui elle pourrait aider dans son état, alors qu’elle parvient à peine à sortir de son lit.
Mais il a l’air d’y tenir. Essayez, insiste-t-il, tout en signant le formulaire de sortie.

Chez elle, Solène passe des journées à dormir sur le canapé, à feuilleter des revues qu’elle regrette aussitôt d’avoir achetées. Les appels et visites de sa famille et de ses amis ne parviennent pas à la tirer de sa mélancolie. Elle n’a goût à rien, pas envie de faire la conversation. Tout l’ennuie. Elle erre sans but dans son appartement, de la chambre au salon. De temps en temps, elle descend à l’épicerie du coin et s’arrête à la pharmacie pour renouveler ses cachets, avant de remonter se coucher.
Par une après-midi désœuvrée – elles le sont toutes à présent – elle s’installe à son ordinateur, un MacBook dernier cri offert par ses collègues pour ses quarante ans, juste avant son burnout – il n’a pas beaucoup servi. Du bénévolat… Après tout, pourquoi pas ? Le moteur de recherche l’oriente vers un site de la Mairie de Paris, recensant les annonces postées par les associations. Le nom de domaine la surprend : jemengage.fr. « L’engagement à portée de clic ! » promet la page d’accueil. Une multitude de questions y sont posées : où voulez-vous aider ? Quand ? Comment ? Solène n’en a aucune idée. Un menu déroulant propose des intitulés de mission : atelier d’alphabétisation destiné aux personnes illettrées, visite à domicile de malades d’Alzheimer, cyclo-livreur de dons alimentaires, maraude de nuit pour les sans-abri, accompagnement de ménages surendettés, soutien scolaire en milieu défavorisé, modérateur de débats citoyens, sauveteur d’animaux en détresse, aide aux personnes exilées, parrainage de chômeurs longue durée, distribution de repas, conférencier en maison de retraite, animateur dans des hôpitaux, visiteur de prison, responsable de vestiaire solidaire, tuteur de lycéens handicapés, permanence téléphonique SOS Amitié, formateur aux gestes de premiers secours… Est même proposée une mission d’ange gardien. Solène sourit – elle se demande où est passé le sien. Il a dû voleter un peu trop loin, il s’est perdu en chemin. Elle arrête ses recherches, désemparée par la profusion d’annonces. Toutes ces causes sont nobles et méritent d’être défendues. L’idée de faire un choix la paralyse.
Du temps, voilà ce que demandent les associations. Sans doute ce qu’il y a de plus difficile à donner dans une société où chaque seconde est comptée. Offrir son temps, c’est s’engager vraiment. Du temps, Solène en a, mais l’énergie lui manque cruellement. Elle ne se sent pas prête à sauter le pas. La démarche est trop exigeante, nécessite trop d’investissement. Elle préfère encore donner de l’argent – c’est moins contraignant.
Au fond d’elle-même, elle se sent lâche de renoncer. Elle va refermer le MacBook, retourner sur le canapé. Se rendormir, pour une heure, pour un mois, pour un an. S’abrutir à coups de cachets pour ne plus penser.
C’est à cet instant qu’elle l’aperçoit. Une petite annonce, tout en bas. Quelques mots qu’elle n’avait pas remarqués. »

Extrait
« Elle s’abandonne à la musique parmi les Tatas, et leur danse, soudain, est comme un grand pied de nez au malheur, un bras d’honneur à la misère. Il n’y a plus de femmes mutilées ici, plus de toxicomanes, plus de prostituées, plus d’anciennes sans-abri, juste des corps en mouvement, qui refusent la fatalité, hurlent leur soif de vivre et de continuer. Solène est là, parmi les femmes du Palais. Elle est là et elle danse, comme jamais elle n’a dansé.
La séance s’achève dans une profusion de cris et d’applaudissements. Solène est dans un état second. Elle n’a aucune idée du temps qui s’est écoulé. Une heure ou deux, elle n’en sait rien. »

À propos de l’auteur
Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs- métrages, « À la folie… pas du tout » et « Mes stars et moi ». Elle écrit aussi pour le théâtre. Son premier roman, La Tresse, paru en mai 2017 aux Éditions Grasset, connaît un incroyable succès. En cours de traduction dans le monde entier, il est également en phase d’adaptation cinématographique. (Source : Éditions Grasset)

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L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la route… avec Ruth

Après «Les Déracinés», Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth, partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec La bicyclette bleue.
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
465 p., 20,90 €
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux Etats-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de «L’Américaine» de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Comme elle l’imagine

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Sélectionné par les « 68 premières fois » et sélectionné pour le Prix Marie Claire du roman 2019.

En deux mots:
Laure a trouvé en Vincent un ami sur Facebook avec lequel elle peut partager son goût pour la littérature et le cinéma. Ses messages la séduisent et lui deviennent vite indispensables. Aussi est-elle heureuse de pouvoir rencontrer celui qui pourrait lui faire oublier son échec sentimental précédent.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’amour au temps de Facebook

Après avoir exploré le monde de la grande multinationale dans Brillante, Stéphanie Dupays confirme son talent d’analyste de notre société en racontant la rencontre de Laure et Vincent via Facebook et leur histoire d’amour.

Laure et Vincent ne se sont jamais rencontrés, pourtant ils partagent beaucoup de leur intimité, aiment échanger sur leurs lectures, leurs films, leur vie… C’est par le truchement de leurs comptes Facebook qu’ils ont fait connaissance et qu’ils correspondent régulièrement. «Elle avait trouvé un cocon chaud et doux, où elle pouvait faire halte, et, si quelqu’un la comprenait vraiment, ses nuits d’insomnie étaient moins noires. En quelques semaines, l’admiration se mêla d’affection, le plaisir de recevoir un message vira à l’attente du suivant, la complicité se transforma en sentiment amoureux.» Laure attend avec impatience le prochain message de son ami virtuel.
Enseignante et agrégée de lettres, elle sait décortiquer les phrases, sait le poids des mots, sait chercher les signes derrière les expressions et sait jouer avec la langue. Mais ce qui lui plaît aussi dans ses échanges, c’est aussi l’effet-miroir, l’image d’elle qui lui renvoie son correspondant «une autre version d’elle-même. Non plus la prof sérieuse penchée sur ses copies, un stylo à la main, devant un thé et une profiterole au café d’en bas, mais une femme flirtant avec un homme qu’elle n’avait jamais rencontré.» Une femme qui confie sa mélancolie et s’imagine pouvoir tirer un trait sur sa relation passée en s’investissant davantage dans cette «relation électronique». Elle s’intéresse aux auteurs qu’il affectionne autant qu’à tout ce qui touche Reims, la ville où il est domicilié. Elle dresse des listes des films et des livres dont il parle et elle interroge Facebook pour y trouver des informations supplémentaires, dénicher l’ex-copine de Vincent et n’hésite pas à la demander en amie pour pouvoir creuser affiner son profil. «Laure échafaudait des hypothèses, inventait des scènes de rupture, construisait des scénarios.»
Hypnotisée par l’écran, elle va devenir de plus en plus addictive aux signes et aux messages, au point de ne plus pouvoir supporter de trop longs silences et de maudire celui qui la faisait tant languir. Jusqu’au jour où la rencontre tant espérée à lieu: «Il était là, devant elle. Celui dont elle avait tant rêvé, celui dont elle avait pressenti à partir d’un amas de signes numériques qu’il pourrait être le bon. Et à chaque phrase elle sentait que son intention se vérifiait.»
Si ce roman est si réussi, c’est que la romancière parvient fort bien à montrer que l’amour au temps de Facebook conserve les mêmes codes qu’aux siècles passés, que la passion empêche le discernement, que l’on projette sur l’autre ses désirs, que l’on efface ses doutes pour une promesse de bonheur aléatoire.
Même si très vite il aurait pu se rendre compte que l‘investissement de Vincent était bien plus restreint, qu’il se satisfaisait des quelques heures passées ensemble, qu’il ne parlait pas de s’installer avec elle ou de l’inviter chez lui, elle s’attachait à son rêve. Par la même occasion, elle s’interdisait la possibilité d’une «vraie rencontre».
Comme dans Brillante, son précédent roman, Stéphanie Dupays analyse notre société avec beaucoup d’acuité. Sans porter de jugement, elle analyse les ressorts de l’élan amoureux au temps des réseaux sociaux et montre combien il faut se méfier du fossé entre virtuel et réel.

Comme elle l’imagine
Stéphanie Dupays
Éditions du Mercure de France
Roman
160 p., 15,50 €
EAN 9782715249882
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris mais aussi à Reims, ou encore Rouen, Saint-Malo, Montpellier ou Palavas-les-Flots. On y évoque aussi Barcelone et Budapest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Laure avait des mots d’amour mais pas les preuves: Vincent n’évoquait jamais de date pour une prochaine rencontre. Et ce décalage entre les paroles et les actes la perturbait. Les messages maintenaient un lien entre eux, mais ils rendaient aussi la distance plus palpable et transformaient Vincent en une divinité inaccessible.
Laure est tombée amoureuse de Vincent en discutant avec lui sur Facebook. Depuis des mois, ils échangent aussi des SMS à longueur de journée. Elle sait tout de lui, de ses goûts, de ses habitudes mais tout reste virtuel. Si Vincent tarde à lui répondre, l’imagination de Laure prend le pouvoir et remplit le vide, elle s’inquiète, s’agace, glisse de l’incertitude à l’obsession. Quand une rencontre réelle se profile, Laure est fébrile : est-ce le début d’une histoire d’amour ou bien une illusion qui se brise?
Subtile analyste du sentiment amoureux, Stéphanie Dupays interroge notre époque et les nouvelles manières d’aimer et signe aussi un roman d’amour intemporel sur l’éveil du désir, l’attente, le doute, le ravissement.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La marmotte à lunettes 
Blog du Petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Le Blog de Delphine-Olympe 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mémo Émoi 

Les autres critiques
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
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Blog Le coin lecture de Nath 
Blog Lire au lit 


Stéphanie Dupays présente Comme elle l’imagine © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dans trois heures, elle serait avec lui.
Laure relisait son message dans le bus bondé où l’énervement commençait à monter. Certains jours, il suffisait d’un rien, heurt de poussette, valise encombrante, parole mal interprétée, pour qu’une querelle éclate. À côté d’elle, deux femmes se disputaient une place assise réservée aux handicapés. « Il ne faut pas juger les gens, c’est comme ça que les guerres arrivent ! Connasse ! » Les deux passagères se tenaient face à face, menton relevé, regard de défi, et se hurlaient dessus. Debout, appuyée contre la barre dans un douloureux mouvement de torsion de la hanche, une main sciée par les poignées du sac contenant son ordinateur, ses dossiers, trop de livres, l’autre main tenant fermement son téléphone, Laure détourna la tête pour oublier le combat verbal se déchaînant à côté d’elle. Elle pensait à ce soir. Et cette pensée la protégeait de la chaleur du bus, de cette sensation d’étouffer qui commençait à la gagner, de l’odeur de gel douche à la vanille mêlée de transpiration de l’homme devant elle, des injures rendant l’air encore plus pesant, des à-coups du chauffeur dont on sentait la fatigue jusque dans les freinages brutaux. « La paix ! », « fermez-la ! ». Des passagers prirent part à la querelle, gesticulant, criant, et la mauvaise humeur se répandit dans le bus, contaminant tout le monde de proche en proche, comme un virus très contagieux. Les cris s’accentuaient, mais Laure était dans une bulle que seuls les messages de Vincent parvenaient à percer. Au milieu des éclats de voix, elle se tenait droite, souveraine, imperméable à l’environnement car une autre histoire se déroulait dans sa tête. Une histoire d’une douceur infinie.
« Mouton-Duvernet. » Enfin ! Laure se fraya un chemin vers la sortie, descendit, et emplissant ses poumons d’air frais marcha d’un pas alerte vers l’appartement, un deux-pièces au troisième étage d’un immeuble de pierre face à une école primaire. Elle l’avait acheté avant la flambée des prix parisiens, quand le XIVe arrondissement était encore abordable pour une maîtresse de conférences sans enfant acceptant de sacrifier quelques mètres carrés à la volonté impérative qu’affichaient souvent les provinciaux montés à la capitale de vivre intra-muros. Quand elle avait visité l’appartement pour la première fois, la clameur des enfants en récréation donnait un côté joyeux à cette rue calme. Cette sérénité allègre lui avait paru fournir un contrepoint agréable à la solitude qu’exigeait le travail universitaire. Laure franchit le seuil. L’odeur de cannelle parfumant la compote préparée la veille embaumait dès l’entrée. Elle dîna à la hâte, rangea la vaisselle et prit une douche.
Il était vingt-deux heures, Vincent était là.
— Bonne journée, ma rêveuse ?
— Surprenante. J’ai rencontré le fantôme de mes dix-sept ans.
— Pas mal, raconte !
— Bon, la semaine dernière j’ai fait un TD sur un poème que Baudelaire a consacré à l’un de ses grands amours et, dans la discussion, un étudiant, Jean-Baptiste, a dit quelque chose comme « Toutes les femmes devraient avoir un poème qui leur est dédié ».
— Il a tout compris lui, il sait parler aux filles !
— Oui, c’est vrai, dans un cours où les trois quarts des étudiants sont des filles, c’est un peu démago ! Ça m’a quand même fait penser aux mots de Brautigan « toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles ».
— Belle phrase, je la ressortirai à l’occasion ! Et ?
— J’ai dû mentionner le nom de Brautigan au passage, rapidement, car ce n’était pas le sujet. Et ce matin j’ai vu Jean-Baptiste à la bibli avec l’un de ses recueils entre les mains, j’ai fait une remarque sur la rapidité de l’acquisition.
— Démago ET fayot !
— Mais non, écoute un peu ce qu’il m’a répondu : « J’ai des urgences émotives. »
— J’adore !
— C’était moi à dix-sept ans, cette avidité à déchiffrer le monde dans les livres, et l’expression « urgence émotive », c’est beau, non ?
— D’accord avec toi, j’aime beaucoup cette alliance de mots, j’aurais aimé la trouver…
— Ah, tu vois !
Ce n’était rien, une anecdote du quotidien, un frémissement qu’aucun sismographe n’enregistrerait jamais, mais Laure aimait savoir qu’il existait un être sensible aux mêmes choses qu’elle, quelqu’un à qui elle pouvait faire part de l’écho qu’un vers suscitait en elle, d’une parole marquante, de la forme d’un nuage, de tous ces éclats de poésie qui émaillent la trame des jours.
Ensuite, Vincent lui raconta sa journée, puis il lui demanda si son mal de gorge allait mieux. Cette question si quotidienne la bouleversa. Sa banalité faisait couple, vieux couple même. L’expression n’avait rien de péjoratif pour Laure, au contraire. Dans la rue, dans les cafés, les vieux couples la fascinaient. Même si, au fond, la promiscuité de la cohabitation l’effrayait, elle ne pouvait s’empêcher d’observer avec un mélange de curiosité et d’envie ceux qui avaient su faire triompher le sentiment du temps, de l’habitude, du désir de nouveauté. Comme cet homme ridé et cette femme au fichu fleuri, à rebours des modes parisiennes, qu’elle avait croisés pendant des années entre la gare de Lyon et le carrefour Vavin dans le bus 91, assis, un grand cabas entre les jambes, s’effleurant la main, et qui un jour, avaient disparu, rejoignant peut-être les pages du vieux conte russe d’où ils semblaient sortis. « Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid », elle pensa à cette chanson de Ferré qui l’émouvait aux larmes.
Vincent était épuisé, il alla se coucher.
Laure ne pouvait détacher ses yeux de lui. Elle aurait voulu attraper son visage, respirer ses cheveux, coller sa bouche contre la sienne. C’était si rare de se sentir proche de quelqu’un. De partager les mêmes admirations et les mêmes colères. De voir les choses de la même façon. À ce point. Et si vite. Peut-être qu’une fois dans sa vie elle pourrait avoir de la chance, que ça pourrait lui arriver à elle, que le hasard pourrait lui être favorable. La pastille verte indiquant que Vincent était connecté disparut.
Laure resta là, hypnotisée par l’écran. »

Extrait
« A vingt ans, le célibat n’était qu’une étape qu’un avenir plein de promesses reléguerait au rang des souvenirs un peu pénibles; à trente, être célibataire commençait à devenir moins enviable, presque incongru. A presque quarante, Laure semblait entendre se former dans la tête de ses amis les pensées interrogatrices? « Qu’est ce qui cloche chez elle ? » ou réprobatrices « Quand va-t-elle enfin grandir ? » »

À propos de l’auteur
Stéphanie Dupays est née le 15 avril 1978 en Gironde. Normalienne, Inspectrice à l’Inspection générale des affaires sociales, elle est maître de conférences à Sciences Po où elle dirige le séminaire qu’elle a créé « Comprendre et analyser les statistiques publiques ». En 2015 elle publie «Le goût de la cuisine», une anthologie de textes littéraires sur la cuisine. Collaboratrice occasionnelle au supplément littéraire du Monde, elle passe au roman en 2016 avec Brillante. Comme elle l’imagine suit en 2019. (Source: Éditions du Mercure de France/ Eyrolles)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le cahier de recettes

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En deux mots:
Julien vient de perdre son père. L’occasion de réouvrir la boîte à souvenirs et de rendre hommage à cet homme qui a passé sa vie dans la cuisine du restaurant qu’il tenait dans une bourgade de l’est de la France. Un hommage plein de saveurs qui est aussi un roman d’initiation, entre littérature et petits plats.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans la cuisine aux souvenirs

Après le remarqué «Marguerite» Jacky Durand nous revient avec un roman aux forts accents autobiographiques qui rend hommage à un père disparu. Un cuisinier qui lui aura laissé «Le cahier de recettes».

Ce joli roman, dans lequel on retrouve l’écriture sensible qui avait déjà fait merveille dans Marguerite, pourrait être sous-titré «ce que je dois à mes parents» ou encore «naissance d’une vocation». Car l’histoire de Julien, un jeune garçon qui rêve de suivre les traces de son père cuisinier et qui décide de suivre des études de lettres pour se rapprocher de sa mère, a tout du récit autobiographique. Rappelons que Jacky Durand est aujourd’hui chroniqueur pour Libération («Tu mitonnes») et France-Culture («Les mitonnages de Jacky»), qu’il marie à merveille son expérience en cuisine, sa connaissance des produits et des petits plats à un style qui met en éveil tous les sens, à commencer par le goût et l’odorat qui ont accompagné son enfance et son adolescence.
Au moment où il fait ses adieux à son père, emporté par une longue maladie, Julien se souvient de ses années durant lesquelles il s’immisçait dans la cuisine du restaurant, observant son père aux fourneaux puis tentant de lui apporter son aide, fasciné par son savoir-faire: «Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie.»
L’Algérie, c’est l’autre part – mystérieuse – de cet homme qui se livre peu. On comprend entre les lignes combien cette expérience l’a changé. Il y aura beaucoup appris sur l’âme humaine, y aura découvert des villages «où personne ne savait ni lire ni écrire», mais aussi la fraternité. Lucien, l’ami inséparable, l’accompagnera du reste à son retour et le secondera dans son restaurant du Relais fleuri.
C’est là, du côté du Jura, qu’un jour s’installe Hélène. Elle sera séduite par la cuisine du patron avant de l’être par le chef venu lui expliquer que chez lui «on aime beaucoup ou pas du tout». La prof de français, «l’intello bourgeoise», et l’artisan s’apprivoisent et offrent chacun au petit Julien de partager leur passion. Cuisine et littérature, tendresse et tours de main. On suit Cinq colonnes à la Une ou Les Animaux du monde de Frédéric Rossif à la télé. La vie suit son cours paisible, aux effluves de paupiettes de veau, d’un fromage de tête à nul autre pareil, de vol-au-vent ou encore de cette brioche à la fleur d’oranger. Jusqu’au jour où Julien est envoyé quelques jours à Dijon, chez Gaby et Maria.
À son retour, Hélène a disparu. «Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant.»
Ce cahier de recettes est en quelque sorte le condensé de toute l’histoire de Julien. Derrière les ingrédients et l’explication de la préparation des plats sont rassemblés la savoir-faire de l’un et l’écriture de l’autre, l’idée de transmission tout autant que celle du changement de statut social et les deux pôles qui vont présider à la vie du jeune homme un fois son bac en poche.
Jacky Durand nous a mitonné un roman émouvant, fleurant la nostalgie. Une déclaration d’amour et quelques recettes… de vie.

Le cahier de recettes
Jacky Durand
Éditions Stock
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782234085831
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté du Jura ainsi qu’à Dijon et Besançon.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Monsieur Henri, le charismatique patron du restaurant le Relais fleuri, s’est toujours opposé sans explication à ce que son fils Julien devienne cuisinier. Quand il sombre dans le coma, Julien n’a plus qu’une obsession: retrouver le cahier où, depuis son enfance, il a vu son père consigner ses recettes et ses tours de main. Il découvre alors d’autres secrets et comprend pourquoi Henri a laissé partir sa femme sans un mot. Avec ce roman, Jacky Durand nous offre le magnifique portrait d’un homme pour qui la cuisine est plus qu’un métier: le plaisir quotidien du partage et l’art de traverser les épreuves. Une tendre déclaration d’amour filial, une histoire de transmission et de secrets, où, à chaque page, l’écriture sensuelle de l’auteur nous met l’eau à la bouche.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Le Journal du Centre (Pascale Fauriaux)
L’Express (Marianne Payot)
Blog The unamed bookshelf 
Blog Liseuse hyperfertile 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’en finis pas de fixer tes mains sur la couverture de l’hôpital. Elles sont diaphanes comme du papier de soie. On dirait des racines échouées dans le lit d’un ruisseau. Moi qui les ai connues si vives et chaleureuses, même esquintées de la paume à la pulpe de l’index. Tu disais en riant que tu étais « le roi des brûlures ». Tu avais beau avoir toujours un torchon coincé dans ton tablier, tu l’oubliais au moment du coup de feu pour empoigner trop vite ces poêles dans lesquelles tu retournais avec les doigts les côtes de veau et les filets de perche. Et tu te brûlais sans rien dire, maintenant quand même tes mains dans l’huile bouillante ou démoulant tes gâteaux au sortir du four.
Tu disais qu’une brûlure chassait l’autre, que tu tenais ça du vieux boulanger qui t’avait appris, gamin, à faire du pain. Et tu riais quand je touchais tes cicatrices calleuses. J’aimais aussi jouer avec la dernière phalange de ton index, noueuse comme un cep de vigne, et je voulais que tu me racontes encore l’histoire de sa difformité. Tu me disais que tu n’étais alors guère plus âgé que moi. Tu étais assis à la table où ta mère venait de poser son hachoir pour préparer une terrine. Il te fascinait, cet engin en fonte dont tu avais le droit de tourner la manivelle tandis que ta mère y introduisait des morceaux de porc. Sauf qu’un jour, alors qu’elle était partie, tu avais mis ton index dans le hachoir. Il avait fallu chercher le docteur à pied sur la grand-route puis revenir avec lui dans sa carriole. Le toubib avait observé ton doigt. C’était encore l’époque où il était inconcevable de poser une question à un médecin. Il avait ordonné à ton père de tailler deux planchettes dans un morceau de peuplier. Tu avais serré les dents quand il les avait plaquées sur ton doigt. Puis il les avait maintenues avec des bandes taillées dans une ceinture en flanelle de ton père. Il avait dit qu’il reviendrait dans un mois.
Quand il avait ôté l’attelle, ton index était tout rose avec la dernière phalange pointant vers la gauche. Le docteur avait dit que ton doigt était sauvé mais que tu serais peut-être recalé au service militaire. Ton père avait froncé les sourcils en déclarant que tu ferais ton armée comme tout le monde. Et toi, tu secouais la tête en me racontant cela et en soupirant : « S’il avait su que je ferais vingt mois d’Algérie. » Tu continuais de gratter le fond des casseroles avec l’ongle de ton doigt difforme, tu disais qu’il était bien pratique pour récurer des endroits difficiles d’accès.
Je me souviens de ton index posé sur le dos d’un couteau, sur une poche de pâtissier. Tu t’appliquais comme si tu étais en train de passer ton CAP. Là, tout de suite, je le soulève, il me semble léger et minuscule comme un os de poulet de batterie. J’ai souvent eu envie de tordre ta phalange pour tenter de la remettre droite. L’idée même de ce geste m’a toujours terrifié. Non, je ne peux pas te faire cela. Et quand bien même tu serais déjà mort, je ne le ferais pas. Parce que je suis toujours hanté par cette histoire qu’on se racontait gosses à l’école primaire. Une histoire de croque-mort. Lors d’une toilette mortuaire, le père d’un copain avait tenté de redresser la jambe d’une défunte atrophiée par un cancer. Le membre avait cassé, le croque-mort avait été viré.
Je frôle encore une fois tes mains. Je voudrais qu’elles bougent, même d’un millimètre. Mais on dirait les spatules que tu suspendais à la hotte après les avoir fait danser tout un service en retournant tes galettes de pommes de terre. Je cherche dans la table de nuit la bouteille de parfum que je t’ai offerte pour Noël. Pour un homme, de Caron. « Vous verrez, c’est bien pour un monsieur de son âge », m’avait dit la vendeuse de la gare de Lyon. Je t’ai rasé le 25 décembre au matin et tu as arrêté ma main :
– C’est quoi ?
– Du sent-bon.
– J’en n’ai jamais mis.
Tu as consenti à ce que je t’applique quelques gouttes dans le cou, en grognant: «Un cuisinier, ça ne se parfume pas. Sinon, il se gâte le nez et les papilles.» Tu as reniflé, l’air circonspect, et lâché : «Ce que tu me fais faire quand même.» Je m’enduis les mains de parfum et je masse doucement tes doigts, tes paumes.
Il y a trois jours, après le service du soir, je n’avais pas sommeil. J’ai décidé d’aller faire le tour de la ville en fourgonnette. J’ai allumé une Camel en écoutant « No Quarter » de Led Zeppelin. Ton bruit, comme tu disais. La nuit était froide, les rues désertes. Un instant, j’ai hésité à aller boire un demi au café de la Paix. Mais j’avais envie de te voir. J’ai poussé jusqu’à l’hôpital, tapé le digicode de la porte du service de soins palliatifs que Florence, l’infirmière de nuit, m’avait donné. Le couloir était dans une pénombre orangée. La porte de ta chambre était entrouverte et, dans la lueur de la veilleuse, j’ai découvert un curieux jeu d’ombres que tu créais avec tes mains, les yeux fermés. Tu frottais tes paumes l’une contre l’autre comme si tu fraisais la pâte sablée de la tarte au citron qui figurait à la carte de tes desserts. Puis tu écartais les doigts en les pinçant vivement. T’efforçais-tu de retirer de petits morceaux de pâte? Je me suis assis sur le bord du lit et je t’ai regardé faire. Je t’ai soufflé: «Papa, tu n’as pas perdu la main.» Je n’attendais pas de réponse. J’espérais juste que tu m’entendais. J’ai senti un pas paisible se rapprocher dans mon dos.
– Qu’est-ce qu’il fait? a demandé doucement Florence.
– Il pétrit. J’ai cru qu’il faisait une pâte brisée, mais c’est du pain. Là, il enlève les bouts de pâte qui collent à ses doigts.
– C’est beau, ses gestes.
– Quand est-ce qu’il va partir?
– C’est lui qui décidera. »

Extraits
« Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie. »

« Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant. »

À propos de l’auteur
Jacky Durand est journaliste. Depuis des années il sillonne la France des terroirs pour ses savoureuses chroniques culinaires dans Libération («Tu mitonnes») et tous les samedi matin sur France Culture («Les mitonnages de Jacky»). (Source: Éditions Stock)

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Ivoire

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Alors que les décideurs se réunissent pour tenter de trouver une politique commune pour sauver la faune en voie de disparition, des braconniers ont laissé derrière eux trente cadavres d’éléphants. Une mission périlleuse est décidée pour tenter de préserver la race dans le delta de l’Okavango, l’un des derniers sanctuaires.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces des trafiquants d’ivoire

Aidé d’une solide documentation et d’un séjour au Botswana, Niels Labuzan nous propose une réflexion sur la place des animaux sauvages en Afrique sous la forme d’un thriller. Passionnant!

Ce qui frappe d’abord en lisant «Ivoire», c’est la somme d’informations – qui font souvent froid dans le dos – que l’auteur a rassemblé. Comme le rappelle Le Monde, Niels Labuzan a passé des mois à rechercher et trier la documentation avant de se rendre au Botswana, en avril 2017: «Il a étudié les enquêtes d’Interpol sur le trafic d’ivoire et compulsé des articles sur les massacres d’éléphants commis au Cameroun ou au Congo par des janjawids, les sinistres miliciens soudanais, échappés du Darfour.»
Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien davantage un roman d’aventures, un thriller qu’une thèse sur le trafic d’ivoire qu’il nous propose. Dans les somptueux paysages de l’Afrique encore sauvage, une course contre la montre est lancée pour préserver une faune de plus en plus menacée. Si l’éléphant figure en début de cette terrible liste, c’est qu’il voit tout à la fois son milieu naturel subir les assauts de l’homme et du climat et les braconniers les abattre à une cadence infernale. La Tanzanie a perdu 60% de ses éléphants en cinq ans, le Mozambique presque 50%. Le delta de l’Okavango peut sembler un sanctuaire, mais la menace se fait de plus en plus forte et visible. Face à une organisation mafieuse bien structurée, bien équipée et qui génère des milliers de dollars de bénéfices les rangers font ce qu’ils peuvent. Un soutien leur est apporté par Erin, une Française bien décidée à contrecarrer les trafiquants en traçant une carte des routes de l’ivoire. «Ça l’avait occupée pendant des années, avoir une vision claire du trafic, de la complexité de ces échanges globalisés. Elle était certaine de pouvoir exposer la manière dont la marchandise quittait le territoire africain et était acheminée à travers le monde. Elle avait réfléchi à la façon dont elle pourrait infiltrer un réseau de contrebande.»
Au moment où s’ouvre à Kasane une conférence chargée de faire le point sur les mesures prises au niveau international, on apprend que trente cadavres d’éléphants ont été retrouvés en RDC. Le secrétaire permanent Felix Masilo décide alors d’envoyer Seretse, au service du gouvernement du Botswana, pour une mission délicate: intégrer des défenses équipées d’un traceur dans un chargement de défenses d’un réseau de contrebande.
Arrêtons-nous du reste sur les acteurs de ce trafic qui réservent aussi quelques surprises, comme par exemple le fait qu’une femme soit à leur tête. Yang, une Chinoise qui avait «eu l’occasion de faire passer deux défenses braconnées en Chine, pour un couple de touristes, gagnant en un aller-retour ce qu’elle gagnait en un mois comme traductrice» et qui en une quinzaine d’années avait monté un réseau florissant car 70% de l’ivoire des éléphants tués en Afrique partent en Chine.
Celui qui est familier des règles de ce milieu est Bojosi. Aujourd’hui garde d’un territoire qu’il connaît parfaitement, il a été braconnier et se fait fort d’infiltrer leur milieu. Une opération risquée à l’issue des plus incertaines.
Niels Labuzan réussit parfaitement à nous sensibiliser à cette question en nous menant au cœur de cette opération, en nous faisant découvrir des tonnes d’ivoire, en nous expliquant les enjeux politiques et économiques de ce marché et en nous offrant un épilogue aussi dramatique que spectaculaire.

Ivoire
Niels Labuzan
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 18 €
EAN: 9782709661492
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Botswana. On y évoque les pays d’Afrique abritant encore des colonies d’éléphants ainsi que la Chine, destination de la majeure partie de l’ivoire de contrebande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge: des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. C’est là que le combat a été engagé avec la plus grande volonté contre le braconnage. Les personnages de ce roman sont tous partie prenante d’une guerre bien particulière qui se joue en Afrique mais qui nous concerne tous. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.
Un roman superbe qui interroge les liens de l’homme avec la nature et le monde sauvage  : ces animaux craints, admirés, chassés, enfermés, vendus sont le reflet de notre histoire, de nos peurs et de notre avenir.

68 premières fois
Le blog de Mimi 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le suricate magazine (Daphné Troniseck)


Niels Labuzan présente Ivoire © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils sont l’époque à laquelle ils vivent. L’endroit où ils se trouvent. Ils sont un groupe qui tait leur individualité. Quand l’un tombe, d’autres viennent grossir les rangs. Ils partagent les mêmes tâches, les mêmes cieux, le même avenir. Pour ne pas s’éteindre, ils sont dans un mouvement perpétuel. Aujourd’hui, ils sillonnent le parc de la Garamba, en RDC, demain, ils l’ignorent encore.
La chaleur du matin fait chauffer le métal de leurs armes. Conscients du moindre bruit, ils traversent des rivières en file indienne. Il arrive qu’ils soient obligés de s’encorder au risque de se perdre. Les arbres enchevêtrés, les racines, la succession de savanes ; pas un paysage qu’ils ne connaissent.
Dans la soirée, ils repèrent un troupeau. Ils avancent contre le vent, camouflant leur présence. Parfois, ils s’approchent si près qu’ils n’auraient qu’à tendre la main pour les toucher. Pour sentir que sous cette peau c’est bien la vie qui glisse, aussi.
On leur a donné quinze jours. Quinze jours et une certaine quantité d’ivoire à rapporter. Les éléphants connaissent la raison de leur présence, combien de fois ils les ont vus dissimuler leurs défenses dans la broussaille ? Mais que ces animaux se déplacent la nuit s’ils le veulent, qu’ils modifient leur comportement, leurs habitudes, ce n’est pas ça qui va les empêcher de les pister et de les trouver.
Le vent tourne.
Ils s’agrippent à leurs fusils. Ils en portent la tenue, c’est vrai, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils sont militaires, ou alors une armée créée à partir de rien. Leurs armes viennent d’Europe de l’Est. Parties d’Ukraine ou de Moldavie après l’éclatement du bloc soviétique. Certaines ont transité par l’Asie avant d’être échangées contre des pointes d’ivoire. Les douilles de 7.62 étalées sur le sol rappellent une époque révolue.
La matriarche tombe. Pour être sûrs de leur coup, ils tirent au cœur et à l’arrière de l’oreille. C’est devenu banal d’entendre ici des décharges d’armes automatiques. Le reste du troupeau se disperse. Les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes, leur mémoire aura des trous qui ne seront jamais remplis.
Une fois l’éléphant allongé sur cette terre, encore robuste, c’est un autre travail qui commence. Plus délicat. C’est qu’il faut avoir la main pour sortir les défenses. Pas question de les arracher, de les abîmer, elles perdraient trop de valeur. Lorsque la trompe a été sectionnée, le plus simple est de découper la tête à la hache puis, à l’aide d’une machette spéciale, il faut dégager la chair, rentrer à l’intérieur et, comme on déchausse une dent, sortir la défense intacte, la séparer de la mâchoire supérieure.
La récolte a commencé. Ils essuient leurs visages transpirants. Ces garçons liés à des individus qui mènent une guerre qu’ils ne comprennent pas toujours. Les opportunités regrettables.

La nuit tombe. Les défenses saignent encore. Un campement est monté. On leur a enseigné à ne pas craindre les gardes, même s’ils préfèrent les éviter. La Garamba est gérée par l’African Parks, ce serait un combat violent. Dans les poches, des couteaux attendent de se planter quelque part.
Un feu est allumé. Des prières s’élèvent dans un ciel qui reste muet. Des morceaux de viande grillent, ça sent bon. Demain le groupe fera ce qu’il sait le mieux faire. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chasser, jusqu’à ce que l’espace qui les entoure soit vide ou que les hommes décident que l’ivoire n’a aucune valeur.
La journée, ils aiment le vent brûlant. Leurs mains sont creusées à force de manier la machette. Ils savent à peine où les défenses vont, ils se contentent de suivre le mouvement imposé. Ils ignorent pourquoi il leur en faut un si grand nombre, ils entendent dire que grâce à ça ils déstabilisent un monde que d’autres ont établi. Ils vont gagner quelques dollars, et après ? Sont-ils prisonniers de ce trafic ? Ce qui est sûr, c’est que s’ils devaient arrêter ils ne sauraient où aller ni quoi faire. L’histoire, dénuée de perspectives.

Un autre matin, ils entendent des cris. L’un d’entre eux s’est éloigné et s’est fait piétiner. Ça leur rappelle qu’ils sont autre chose qu’un groupe. Une fois, il y en a un qui s’est fait empaler. Drôle d’image. Qu’ils ne remettent pas en cause. Ils font brûler le corps. Ne laisser aucune trace de leur confrontation.
Le temps passe, ils accumulent les défenses, puis il faut se mettre en route. Dans les environs, il y a plusieurs points de rencontre. Kenya, Tchad, République centrafricaine… les frontières ne sont jamais un problème. Ces territoires, comme les éléphants, ils les ont gravés en eux. Cette fois, on leur dit d’aller à l’est. Tous ces pays, ils les connaissent, mais pour eux ça ne veut vraiment rien dire.
Erin aimait le bush au petit matin, quand tout était revêtu d’un voile d’or éphémère et que les acacias ne formaient qu’une bande sombre se détachant au loin, comme un collage. De toutes les heures d’une journée, c’est celle-là qu’elle préférait. Celle où tout se devinait, celle où elle buvait un café sur sa terrasse en préparant l’itinéraire de la journée à venir, sachant que l’imprévu modifierait tout, celle où elle se disait que vraiment, oui, il y a cinq ans, elle avait fait le bon choix.
À son arrivée dans la concession, elle s’était installée à l’écart, une maison de pierre et de bois au bord d’un sentier peu emprunté.
Elle mit sa radio à la ceinture, vérifia son téléphone et prit la direction du campement principal. La route longeait un bras du delta. Elle n’avait pas souvenir d’avoir vu le niveau de l’eau aussi bas en cette saison. La sécheresse sévissait en Afrique australe, poussant les animaux à se regrouper autour des rares points d’eau. Elle ralentit quand elle dépassa un groupe de wild dogs qui se partageaient les restes d’une proie, les corps roux et tachetés, les museaux recouverts de sang, puis roula jusqu’à ce qu’elle distingue à travers les feuillages le campement, là où se regroupaient ses envies, ses frayeurs, ses projections.
Elle eut à peine le temps de descendre de voiture qu’un des rangers lui apprit que des pièges avaient été découverts dans la nuit.
« C’est déjà la deuxième fois ce mois-ci.
— Je sais, pourtant… Vous les avez trouvés où ?
— Au nord, près de la frontière namibienne. »
Les braconniers s’aventuraient de plus en plus loin et ce n’était pas bon signe. Pour ces hommes, Erin n’avait aucune pitié. Elle était d’accord avec la règle qui s’appliquait ici : tirer pour tuer. Avait-elle déjà eu à le faire ? Non, mais elle était certaine que si c’était le cas, elle n’hésiterait pas.
« L’Anti-Poaching Unit1 a été prévenue, reprit le ranger. Vous voulez qu’on intervienne aussi ?
— Envoie une patrouille, qu’ils restent sur place quelques jours… S’il y a quoi que ce soit, je veux être la première avertie. » Elle était responsable de tout ce qui se passait ici, une réserve qu’elle avait séparée du reste du monde, 40 000 hectares qu’elle avait fait siens.
Elle passa une main dans ses cheveux, qu’elle avait sales, elle n’avait pas eu le temps de les laver, et se rendit dans un des hangars en tôle. Elle resta enfermée dans son bureau jusqu’à l’heure du déjeuner où on vint la prévenir que Felix Masilo cherchait à la joindre.
Elle eut un geste d’énervement.
Ce n’était pas son idée de l’avoir inclus dans son projet, mais elle ne pouvait plus reculer. Depuis des mois, elle montait une opération afin d’exposer une filière liée au trafic d’ivoire. Elle composa le numéro, sortit. À l’époque où elle se rendait encore à Gaborone, elle l’avait rencontré plusieurs fois.
« Monsieur Masilo.
— Merci de me rappeler, je commençais à me demander. Alors, on en est où ? La dernière fois qu’on s’est parlé…
— Je n’ai pas encore reçu l’équipement, c’est pour ça. Il devrait arriver dans les jours qui viennent.
— Un problème ?
— Non. Juste du retard.
— Je serai à Kasane après-demain, pour la conférence. Une chance de vous y voir ? Ce serait bien qu’on règle ensemble quelques détails. »
Elle ne répondit pas tout de suite.
« Vous êtes toujours là ?
— Non, monsieur, aucune chance de m’y voir.
— Ah ! C’est dommage, mais j’imagine que ça n’a pas tant d’importance que ça, même si je tiens à coordonner les deux événements. Je mise beaucoup sur vous. Dès que les choses se mettent en place, vous m’appelez, je ferai le nécessaire pour vous envoyer quelqu’un.
— Justement, sur ce point… Vous en êtes vraiment sûr ? Je veux dire…
— On en a déjà parlé, vous n’avez pas à vous inquiéter. Et vous serez contente de nous avoir à vos côtés, je vous assure. En attendant, tâchez de rester discrète sur notre coopération.
— Ne vous en faites pas pour ça, dit-elle plus pour elle-même.
— Pour le moment, du moins. »
Elle laissa passer un silence puis raccrocha sans un mot de plus.

Plus tard, elle prit une barre de céréales dans un tiroir, ça constituait souvent son seul repas, une bouteille d’eau et fit un point avec les rangers qui étaient disséminés dans la concession. Quand elle fut certaine que personne n’avait besoin d’elle, elle repartit. Direction le sud-ouest, une clairière isolée, un coin où on n’allait pas sans raison.
Après avoir roulé une heure, elle s’arrêta sur le bas-côté. Ici, les pistes prenaient fin et laissaient place à d’étroits sentiers qui donnaient la féroce impression de n’aller nulle part. La végétation était plus dense, elle s’entremêlait, soustrayant aux yeux humains les réels dangers. Erin but une gorgée d’eau, s’essuya la bouche d’un revers de manche, fit le tour du véhicule, tapant dans ses mains pour s’assurer qu’aucune bête n’allait la prendre par surprise, dégrafa son short et s’accroupit. Avec tout ce qu’elle avait à faire, elle oubliait souvent son corps. Il était devenu un outil.
En se relevant, elle se donna un peu d’air. Les quelques kilomètres qu’il restait à parcourir étaient les plus pénibles, d’autant que sa cuisse tirait à force de jouer avec l’embrayage et que des relents d’huile chaude avaient brûlé sa peau par endroits. L’équipe vétérinaire l’attendait sur place, elle y serait d’ici une vingtaine de minutes.
La lumière se fit oblique, plus chaleureuse. Le soir tombait vite, à peine un crépuscule. Ce ciel démesuré continuait de la surprendre, cette absence totale de limites, cette possibilité de s’oublier. »

Extrait
« Après une heure de vol, ils entamèrent leur descente vers l’Okavango. Bien sûr, au départ, ce n’était qu’un fleuve, mais ce fleuve devenait ensuite un delta intérieur et prenait vie dans le désert avant de se jeter dans les sables chauds du Kalahari. Depuis sa source, sur les hauts plateaux angolais, ses eaux grossissaient, charriant la vie, propulsant l’incroyable miracle partout. Un monde liquide s’étendant là où il n’avait rien à faire.
C’est depuis les airs qu’on en prenait toute la mesure, qu’on découvrait ces millions d’îles changeantes, les sinuosités hasardeuses de l’eau, les palmiers qui ne poussaient qu’ici, ce monde plat et si riche, indépendant, où les éléphants aiment prendre des bains.
Une étendue bleue, délivrant sur son passage un dégradé de verts au milieu de l’ocre environnante. Et ces formes joueuses. Ici, les cris de tous les animaux retentissaient, ils avaient trouvé leur refuge, dernier échappatoire à la brutalité. Tout était bouillonnant, la vie se donnait aussi facilement qu’elle se perdait. Et il y avait ce qu’on ne voyait pas à l’œil nu. Ce territoire ne dévoilait pas tous ses secrets d’un coup, il fallait s’approcher, écouter, regarder avec attention, un monde parallèle, microscopique, où tout était en feu, vibrant d’un perpétuel recommencement. »

À propos de l’auteur
Niels Labuzan est né en 1984. Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, Cartographie de l’oubli, publié aux éditions Lattès en 2016. (Source : Éditions JCLattès)

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Varsovie-Les Lilas

MAURY-KAUFMANN_varsovie_leslilas
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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Francine passe sa vie dans le bus qui relie La porte des lilas à la gare Montparnasse. Parce que Francine ne peut rester sans bouger, parce que Francine est une rescapée de la Shoah, parce que Francine est seule. Sauf qu’elle va faire une rencontre…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme du bus 96

Le second roman de Marianne Maury Kaufmann met en scène Francine, née le 16 mai 1939 à Varsovie. On la retrouve plus d’un demi-siècle plus tard dans un bus parisien avec qu’une rencontre ne vienne changer sa vie.

L’histoire de Francine débute bizarrement, dans le bus parisien 96, celui qui assure la liaison entre la Porte de Lilas et la Gare Montparnasse. Si par hasard vous l’empruntez un jour, vous pourriez très bien la croiser, car elle y vit. «Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.»
Car le côté obscur, Francine le porte depuis sa naissance ou presque, le 16 mai 1939, à Varsovie. Pas plus ses parents qu’elle ne devinent qu’ils n’auront guère plus d’une année de vie commune à partager. Son père s’engage dans l’armée Anders qui deviendra l’armée polonaise de l’Ouest. Sa mère, qui a obtenu son diplôme de médecin, est raflée et part avec Francine vers les camps. «Heureusement, elle ne sait pas encore que rien de ce qu’elle a rêvé n’adviendra, heureusement, elle ignore l’horreur qui le remplacera.»
Francine sera libérée, mais conservera de cette expérience ce traumatisme qui se concrétise par l’impossibilité de rester quelque part sans bouger. Imaginant peut-être qu’une vie «normale» l’aidera à surmonter ce besoin irrépressible, elle se marie. Mais son époux ne peut qu’assister impuissant à ses escapades incessantes. C’est d’abord à pied qu’elle arpente la capitale, puis les musées avant de se rabattre, l’âge venant, sur les bus. Entre temps, elle s’est retrouvée seule, ce qui n’a pas arrangé les choses.
Il y a bien son rendez-vous hebdomadaire, le repas chez Gérard et Sandra. Mais cela fait bien longtemps qu’elle considère ce rituel comme une corvée. D’ailleurs Sandra «en a marre des survivants, de leurs cicatrices et de leurs obsessions». Ce soir-là, elle pourrait leur raconter qu’elle a croisé un regard dans le bus et que cette femme a éclairé son après-midi. Mais elle préfèrera se taire. Et tenter de la revoir.
Quelques temps plus tard sa vie aura changé. «Toutes les vieilles habitudes sont obsolètes. Pleine d’une énergie neuve qu’elle ne sait à quoi employer, elle n’est plus qu’une toupie qui tourne autour de son idée fixe, dans un monde resté désespérément semblable.»
Avril, qu’elle a surnommé la Bougie en raison de sa stature très rigide, a accepté de partager sa solitude avec elle. Et même si elle est toxique, leur relation va balayer ses – mauvaises – habitudes.
Dans ce court mais percutant roman, Marianne Maury Kaufmann réussit à faire le lien entre les drames d’hier et d’aujourd’hui et à réunir les rivières souterraines qui emportent le cœur de deux femmes vers des rives mouvantes.

Varsovie-Les Lilas
Marianne Maury Kaufmann
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782350874869
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Pologne et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire qu’on traîne derrière soi, il faudrait pouvoir la déposer quand elle ne nous va plus. Francine la trimballe, et voudrait bien s’en délester. Mais à qui raconter? Aux psys, aux amis d’autrefois, à cette araignée de Dina? Et si elle parlait plutôt à cette drôle de fille-là, qu’elle a croisée dans le bus où elle bourlingue toute la journée? Dans Paris qui scintille, la bonne oreille n’est pas toujours celle que l’on croit!
Sur le trajet Varsovie – Les Lilas, une femme est décidée à faire triompher la vie. La vie, contre l’indicible blessure qui hante les rescapés. Guidée par sa plume énergique et tendre, Marianne Maury Kaufmann vous invite à un voyage imprévisible aux sentiers escarpés, où la vie est têtue, et belle!

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Marianne Maury Kaufmann présente Varsovie-Les Lilas © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TIENS, UN TEXTO. Francine consulte sa messagerie. Le téléphone est vieux et paresseux, les touches répondent mal et déjà pointe la mauvaise humeur, qui est, chez Francine, une touche ultrasensible. C’est sa fille, voilà qui va permettre à la mauvaise humeur de se déployer largement. Que veut-elle, Roni, à part éviter de parler de vive voix à sa mère? Le message dit: «Ça va? Baisers».
Si Roni désirait sincèrement de ses nouvelles, elle demanderait juste «Ça va?». Les baisers sont un paratonnerre. Francine pianote en retour «Ça va», elle expédie le message et referme le couvercle du téléphone, d’une tape. Tout autour de son cœur déferle alors une vague poivrée d’adrénaline. Elle aurait dû ajouter «Baisers», elle aussi. Ça se fait. Elle le sait bien. Il ne s’agit pas de s’embrasser pour de bon. Il ne s’agit même pas d’en avoir envie. Il s’agit d’une convention, la vie doit beaucoup aux conventions. Il s’agit d’un code. Et voilà, elle va se torturer pour une histoire de code. C’est extraordinaire à quel point sa fille est douée pour lui casser le moral : en trois mots, elle la fiche par terre.
Les avertisseurs du bus, ces petits coups de cloche que Francine n’entend plus d’habitude, semblent dirigés expressément vers son crâne et même vers un point précis de son crâne. C’est un peu facile. S’occuper de sa vieille mère, ça ne se limite pas à ça. Elle voit Roni comme si elle l’avait devant elle. Elle l’entend.
«J’ai encore oublié d’appeler ma mère. Je vais plutôt lui envoyer un message, ça ira plus vite.»
Et alors? Elle est où la chaleur? Francine écoute souvent des vieilles se plaindre au téléphone, raconter leurs journées, leurs résultats d’analyses. À qui d’autre qu’à leur marmaille infligent-elles ça? C’est dans l’ordre. C’est normal. À quoi ça sert d’avoir des enfants, si ce n’est à adoucir le grand âge? Elle est mal tombée, voilà tout.
Francine tripote son téléphone, et finalement elle relit sa réponse. Elle pourrait ajouter une ligne sur la météo, à la rigueur. Une ligne sur cette glu qu’ils prédisent à la radio. Comme s’il était nécessaire de la prédire vu qu’elle est déjà installée et pour six mois, ce qui est évident puisque le même phénomène se reproduit chaque année (Francine peut leur faire, leur météo). Une ligne sur ce thème, c’est une excellente idée.
Elle a commencé à rédiger, grisaille, tunnel et cetera, mais elle s’interrompt. Roni est tellement rouée qu’elle est capable de la contrer, même là-dessus. Même sur la durée de l’hiver parisien. Pour le plaisir. Pour le sport. Et puis elle vaque certainement à des affaires d’une importance supérieure, à l’instant même. D’autant plus légère qu’en envoyant son message lapidaire, elle s’est délestée d’une corvée. Le bulletin météo a toutes les chances de tomber à plat. Francine range son téléphone et se jure de ne plus y toucher. Elle regarde dehors. Le bus fonce dans le couloir qui lui est réservé, au ras des files de voitures immobilisées. Et il attrape un feu orange, et il survole un carrefour. Ils sont doués, ces chauffeurs. Parfois même, virtuoses. Dans un cahot, Francine décolle du siège. Pendant une seconde, elle se sent libre. Une seconde. Et c’est reparti. Qu’est-ce qu’ils sont nombreux, les gens, dans cette ville. Et quel spectacle ils offrent, tassés dans leurs voitures à l’arrêt. Pires que des bêtes. Elle les enjamberait bien tous, tiens, et elle traverserait Paris d’un seul bond. Son vol plané lui a remis les idées en place : il aurait été ridicule, son post-scriptum.
Cette histoire débute, donc, dans un bus. Un choix qui n’est ni arbitraire, ni facétieux. Un choix qui n’est même pas un choix, à vrai dire, mais une obligation. Car Francine vit dans le bus. Et plus précisément dans le bus numéro 96.
Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.
Les machinistes se posent sans doute parfois la question de savoir ce qui leur vaut cette compagnie, même si, à leur poste, rien n’étonne plus. En tout cas, ils ont bien compris qu’elle ne va nulle part, celle qui, après les avoir salués d’une voix basse presque d’homme, droite comme un i, bien habillée, bien coiffée, leur reste sur les bras de terminus en terminus. Ils ont aussi compris que son nulle part, elle y va seule. Elle est seule dans la vie tout court, supposent-ils. Et ils n’ont pas tort. Ils s’en coltinent tellement, de ces naufragés.
Une chose, cependant, distingue celle-ci des autres: sa façon de bondir soudain, de changer de siège sans raison apparente. Ça, on peut dire que ça la caractérise, oui. Ils sont nombreux à travailler sur la ligne, et tous ont repéré ses caprices. Ils ont repéré comment à longueur de journée cette vieille ricoche, de la rotonde à la sortie, de la sortie à l’avant, et ainsi de suite. Tous, ils savent qu’il faut s’attendre à ce qu’elle les quitte aussi soudainement et à n’importe quel point du parcours. Ils savent qu’elle plongera dehors, pour, une fois sur le trottoir, attendre que le prochain bus la cueille, un bus en tous points semblable à celui dont elle vient de s’éjecter en catastrophe. Avec un comportement pareil, ils ne peuvent pas supposer qu’elle emprunte les transports pour voyager d’un point à un autre. Il leur faut l’admettre, elle est dans le bus pour être dans le bus.
Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, en revanche, c’est la raison de cette dépendance. Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, c’est le vertige. Celui qui prend Francine dès qu’elle est immobile. Dès qu’elle stationne. Les chauffeurs ne peuvent pas savoir que c’est lui qui la jette en avant. Que c’est lui qui la précipite dans leurs bus et l’en expulse avec la même autorité. Le vertige qui survient irrésistiblement dès qu’elle se pose quelque part, comme une force supérieure qui veille à ce qu’il ne lui pousse jamais la moindre racine.
À l’école il est déjà là, le vertige, et on le qualifie d’indiscipline. Dieu sait qu’avec le retard qu’elle a pris dès le début de sa scolarité, Francine devrait se tenir à carreau sur son banc, au lieu de gigoter comme un poisson. Mais cette agitation n’a rien à voir avec la volonté. La preuve, c’est qu’il se passe la même chose quand elle est invitée chez ses petits camarades, d’où elle grille d’envie de repartir à peine arrivée – et comment expliquer ça sans être désagréable? Son vertige la prend même au cinéma, où elle ne visionne les films qu’avec le ventre noué de crampes, ce qui ne l’aide pas à aimer ce passe-temps.
Elle doit se déplacer. Et cette bougeotte, ce n’est ni de l’impolitesse ni de l’impatience, Dieu le sait bien, contrairement aux chauffeurs de bus.
Quand elle se marie, très jeune, avec le premier homme qui demande sa main, ils s’installent à Paris, dans l’appartement qu’elle occupe toujours. Mais hélas, le sol ne se stabilise pas pour autant. Le vertige ne desserre pas son étreinte. Les murs, sur lesquels son mari compte pour la rassurer, le toit qui pourrait, croit-il, l’en abriter, ne prémunissent pas Francine contre sa manie. Et elle les quitte, les murs et l’époux, dès le matin. Elle s’envole pour ne revenir qu’à la nuit, avec rien à raconter si ce n’est une interminable randonnée. Car à l’époque, elle marche.
Elle sillonne la ville en tous sens. Tête baissée, indifférente au décor, elle parcourt des kilomètres. Elle peut très bien trotter comme ça sans s’arrêter, et faire sa journée de huit heures comme tout le monde. Toutefois, comme tout le monde également, elle ressent la plupart du temps la nécessité d’avoir un but. Alors elle fréquente les musées, où elle rejoint d’autres désœuvrés dans son genre. La beauté des œuvres ne l’atteint pas, la beauté, elle ne sait pas ce que c’est. Mais pour se distraire et avoir un but à l’intérieur du but, elle note la date et la provenance des œuvres. Elle accomplit ainsi, sans oublier un seul recoin, le tour de toutes les salles. Puis elle ressort, la tête farcie comme un pense-bête, soulagée que rien ne l’ait retenue.
S’il n’y a pas de musée sur sa trajectoire, elle peut faire des achats. Mais comme elle se sent encore moins à l’aise dans les magasins qu’au milieu des tableaux, elle ne prend aucun risque et s’arrête toujours dans les mêmes boutiques. Là, imitant les autres, elle achète. Elle achète en se posant beaucoup de questions, et emporte toujours un reçu qui lui permettra d’échanger au cas où elle s’apercevrait qu’elle a pris n’importe quoi, ce qui arrive toujours, et c’est tant mieux car ces allers-retours gonflent bien son emploi du temps. Et la cavalcade reprend, rive gauche, rive droite.
Ce marathon n’ayant rien d’un choix.
Enfin, petit à petit, l’âge venant et la fatigue avec, Francine prend l’habitude des bus. Intra-muros, il n’y a pas une ligne qu’elle n’ait empruntée. Et comme un dé, elle roule d’un quartier à l’autre, au hasard des correspondances. Elle roule tandis que la ville s’ébroue, se parfume, part travailler, déjeune, travaille encore, ne sent plus si bon, traîne avant l’heure du dîner, bâille, met ses chaussons et s’endort. Dans tous les quartiers c’est la même routine, le même tempo, le monde qui roule du matin au soir et Francine qui roule dans son sillage. Alors finalement, pour l’usage qu’elle en fait, un bus en valant un autre, un beau jour elle décide de se cantonner au 96, qui présente l’avantage de passer juste en bas de chez elle.
Ça fait des années maintenant qu’elle tourne à son bord. Des années de microbes dégelés en hiver, de sueur en été. Des années à préférer le sens de la marche, à privilégier la place côté couloir, d’où l’on peut déguerpir facilement. Des années bercées au son du diesel, seul capable d’endormir le grondement si ancien qui enfle de nouveau lorsque le soir, Francine gravit les marches de l’escalier menant à l’appartement, et s’apprête à affronter le silence. Un silence qui a pris ses quartiers du temps de Jean.
Jean, ce fut pourtant sa chance. Lui qui l’aima au point de la délester de tout tracas et de toute responsabilité. Lui qui prit toutes les décisions à sa place, comme celle d’avoir un enfant, idée qui jamais ne serait venue à Francine. »

Extrait
« Francine est née le 16 mai 1939, à Varsovie. Le soir même, le rabbin consigne sa naissance. Sur son registre, il inscrit «Edda», un prénom qui ne servira pas longtemps, vite jugé un peu trop voyant (c’est toute la complexité des biographies des personnes nées dans ces années-là, vers ces endroits-là). Edda-Francine portera également, durant les six premières années de sa vie, plusieurs noms de famille. Des noms qu’on lui fait répéter jusqu’à ce qu’elle les sache par cœur et qu’ils écrasent le précédent, avant de la prier de les oublier à jamais. Des noms qu’adulte elle entend encore parfois, ressurgissant à l’improviste, comme des chemises froissées du fond d’une armoire.
Elle arrive donc ce jour de printemps, et fait la joie de ses parents. Son père est un oto-rhino-laryngologiste aux yeux bleus. Francine ne saura jamais rien de plus sur lui, si ce n’est qu’il a le sens patriotique, mais pas celui de la famille. Sa mère, Dorota, a vingt-cinq ans lorsqu’elle accouche. Elle vient d’obtenir son diplôme de médecin et de s’inscrire à une spécialisation en gynécologie qu’elle ne pourra jamais faire. Ces deux-là, fraîchement débarqués à la capitale, se sont rencontrés un an plus tôt à Radom.
L’été passe. La panique règne. Les magasins, les écoles, les cafés ferment. Puis c’est l’automne et Varsovie devient le pire endroit sur terre. Encerclée, affamée, brûlée et bombardée par les nazis, elle finit par se rendre, et une nuit glaciale de novembre, les parents de Francine embarquent avec leur bébé à l’arrière d’un camion dont ils ont payé le chauffeur pour qu’il les conduise à Lwów, qui est sous contrôle soviétique. La vie de famille s’achève peu de temps après leur arrivée, lorsque le père de Francine s’engage dans l’armée Anders, basée sur le sol russe. Il part sans soupçonner le voyage fou qui l’emportera jusqu’en Palestine, ni sa durée ni son issue. Il part pour toujours mais il ne le sait pas, et avant de prendre congé d’elle il rassure son épouse.
«Ce ne sera pas bien long», lui dit-il. »

À propos de l’auteur
Marianne Maury-Kaufmann est l’auteur de Pas de chichis! et Dédé, enfant de salaud publiés en 2013 et 2014. Varsovie – Les Lilas est son deuxième roman. Elle est également illustratrice de presse et tient la chronique hebdomadaire «Gloria» dans Version Femina. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Des hommes couleur de ciel

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Alissa, prof de russe à La Haye, apprend que son établissement scolaire a été victime d’un attentat. Très vite, elle doit se rendre à l’évidence : l’un de ses élèves, arrivé de Tchétchénie comme elle serait le terroriste. L’enquête qui commence ne la laissera pas indemne.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Après Les mains lâchées, un premier roman remarqué à propos d’un tsunami qui dévastait les Philippines, voici Des hommes couleur de ciel qui nous fait vivre un attentat perpétré par des Tchétchènes à La Haye et confirme le talent d’Anaïs Llobet.

La scène s’est malheureusement répétée ces dernières années. Un homme pénètre dans un établissement scolaire lourdement armé. Il fait exploser sa bombe au milieu de la cantine provoquant des dizaines de morts. Comme à chaque fois qu’une telle nouvelle arrive, chacun cherche à savoir s’il ne connaît personne susceptible de compter parmi les victimes. C’est le cas d’Adam qui fréquente cet établissement de La Haye, aux Pays-Bas et qui découvre l’horreur devant un écran de télévision. « Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire. »
Le pire n’étant pas en l’occurrence qu’il connaisse des victimes, mais que Kirem soit impliqué dans l’attentat. Kirem, ce frère qu’il n’arrive pas à joindre.
L’autre personne qui s’inquiète en apprenant la nouvelle est Alissa, la prof de russe. Également d’origine tchétchène, elle ne peut imaginer une seconde que ce soit son élève qui ait commis l’irréparable. Certes Kirem était «un enfant étrange, la copie inversée de son frère, Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. »
L’enquête, qui va vite progresser, mène directement à eux. Alors qu’Alissa est «réquisitionnée pour assurer les traductions, Oumar est arrêté et incarcéré. Quant à Kirem, il demeure introuvable. Le filet va aussi se resserrer autour du cousin Makhmoud. Quand il arrive à la prison, ce garant des traditions familiales va découvrir un «autre» homme, maquillé, portant un jean moulant et un tee-shirt violet presque rose.
Depuis qu’il arrivé aux Pays-Bas, Oumar a découvert un monde occidental bien différent de ce qu’on lui avait raconté, à la fois plus dur, sans concessions, et plus ouvert, plus libre. À mesure qu’il s’intégrait, il ressentait la soif de laisser son orientation sexuelle s’épanouir. Se faisant appeler Adam, sa gueule de beau ténébreux avait enchaîné les relations, même s’il savait parfaitement que ces «hommes couleur de ciel» étaient non seulement rejetés par leur famille, mais condamnés à mort.
Alors que les interrogatoires commencent, l’appartement d’Alissa est perquisitionné. «Lorsqu’elle arriva devant son palier, elle fit immédiatement un pas en arrière. Il n’y avait plus de porte. Le sol était jonché de débris. Le sol était jonché de débris. Un petit carré en plastique reflétait la lumière du plafonnier: c’était son prénom internationalisé et son nom impossible à changer. Alice Zoubaïeva. Fardeau et héritage, peine et honneur. Elle imagina les policiers défoncer sa porte, marcher sur son nom sans s’en rendre compte.»
Anaïs Llobet a trouvé un angle très original pour traiter de la question des attentats en mettant en scène ces différentes «strates d’intégration». De l’enseignante qui entend gommer ses origines et répond non quand ses élèves demandent si elle est d’origine tchétchène à ceux qui ont fui le pays sans jamais oublier ni leur religion, ni leurs traditions, ni même leurs code d’honneur familial et voient l’occident comme une zone où mécréants et déviants s’épanouissent. On se rappelle alors des frères Tsarnaïev posant leur bombe durant le marathon de Boston.
Au-delà de l’explosion dans l’établissement scolaire, ce sont bien les déflagrations sur la famille et les proches que la romancière met en avant. Loin de tout manichéisme, elle nous fait toucher du doigt la complexité du problème, nous rappelle que tout exil est un déchirement et nous démontre brillamment qu’au «nom d’Allah, de l’Islam, de nos pères, de la justice et des morts à venger, des enfants qui meurent dans les caves de Tchétchénie et sous les bombes de Syrie», ou encore de «cette déviance occidentale» on peut très vite s’aveugler.
Un roman fort, en droite ligne de Les mains lâchées et qui conforme tout le talent d’Anaïs Llobet.

Des hommes couleur de ciel
Anaïs Llobet
Éditions de l’Observatoire
Roman
224 p., 00,00 €
EAN : 9791032905340
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux Pays-Bas, à La Haye. On y évoque aussi la Tchétchénie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases: stigal basakh vol stag, un «homme couleur de ciel».
Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.
Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée.
La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.
Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La Haye, 2017
Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter.
Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. La serveuse a fait tomber son plateau par terre et elle lui a demandé :
— Attends, mais c’est pas le lycée de ton frère ?
À ce moment-là, il avait déjà pris son téléphone pour appeler Kirem, entendu la sonnerie retentir dans le vide, laissé la peur s’infiltrer en lui. Ses doigts tremblaient. Combien de morts? Des notifications se sont affichées sur les portables. État d’urgence, seuil d’alerte maximal, ne restez pas dans les rues, réfugiez-vous dans le premier commerce à proximité. La serveuse a fait rentrer à l’intérieur les clients en terrasse et elle a fermé la porte à double verrou. Les nerfs en pelote, le patron a décidé d’offrir à tout le monde un café. Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire.
Puis les policiers sont arrivés. Ils ont cassé la belle porte vitrée avec leurs bottes monstrueuses. Ils ont forcé la serveuse, le patron, les clients à se coucher par terre. Adam s’est allongé lui aussi, en se cognant les coudes, les genoux, mais ils l’ont vite relevé. Ils ont crié son autre nom, Oumar, et ils l’ont hissé jusqu’à eux, un bras sous chaque aisselle. L’un d’eux a saisi ses poignets et les a menottés. Ils l’ont sorti du café. Le fourgon de police a filé à travers les avenues désertées. La Haye était belle, ensoleillée, radieuse comme une jeune fille amoureuse.
Pendant un instant, Hendrik ne put détacher son regard du téléphone. Les notifications s’enchaînaient. Un attentat. À La Haye, sa ville. Il se prit la tête entre les mains. Une bombe. Dans le lycée où travaillait Alissa.
Son premier réflexe fut de la chercher du regard. Elle était là, dans le salon, un instant auparavant. Il eut une bouffée de panique, comme s’il était concevable qu’elle ait pu partir sans l’embrasser, filer au lycée donner cours et se retrouver au milieu d’une scène de carnage. Il revint à lui en entendant le bruit de la douche dans la salle de bains, au fond du couloir. Alissa se lavait les cheveux. Elle le lui avait dit. Il l’imagina verser du shampoing au creux de sa paume, l’étaler méticuleusement sur sa chevelure et, pendant une seconde, il hésita à la laisser dans cette bienheureuse ignorance.
Son téléphone vibra encore. Un ami lui demandait des nouvelles de sa cousine Maud. Elle travaillait dans le même lycée qu’Alissa. Hendrik sentit ses mains trembler. Maud, tu vas bien ? envoya-t-il en toute hâte. La réponse lui parvint aussitôt : Je suis vivante. On est dans le gymnase avec les élèves. L’air emplit à nouveau ses poumons. Maud était en vie, Alissa était sous la douche. Le pire avait été évité.
Le pire pour lui, se reprit-il avec un pincement de culpabilité.
Son téléphone ne cessait de tressauter : les réseaux sociaux s’emballaient. L’attentat venait à peine d’avoir lieu mais Internet saturait déjà de vidéos. Tapie sous les gradins du gymnase, Maud postait en continu des photos sur Facebook. Certains enfants avaient les habits tachés de sang. Leurs yeux brillaient de peur.
Sans plus y tenir, Hendrik se dirigea vers la salle de bains et fit sauter le loquet en forçant la poignée.
Alissa, sous la douche, poussa un petit cri étranglé. Il n’avait pas le droit d’entrer. Alissa partageait ses nuits, mais dans la salle de bains, elle insistait pour être seule avec son corps. Seule à observer ses vingt ans s’éloigner et ses trente ans l’envahir. À voir les traces du passé s’estomper peu à peu. Hendrik, lui, ne connaissait les courbes de ses seins qu’à tâtons, selon ce que les draps voulaient bien lui révéler.
— Alice, il y a eu un attentat au lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-elle en tentant vainement de se cacher derrière le rideau de douche transparent.
Les yeux de Hendrik glissèrent sur son corps ruisselant, ses cheveux aplatis par l’eau : ils semblaient encore plus noirs et tentaculaires. Il remarqua des cicatrices formant un rond en pointillé sur son flanc droit. Elle tenta vainement de les dissimuler avec ses mains. Percevant sa gêne, il détourna le regard et attendit qu’elle coupe l’eau, s’enroule dans une serviette.
Lorsqu’elle s’assit sur le rebord de la baignoire, il lui montra une des vidéos les plus partagées sur Twitter.
— Apparemment, une bombe a explosé dans la cantine de ton lycée.
— Dans la…
Sur la vidéo, le réfectoire était envahi de fumée, des élèves couraient en hurlant, tandis que des corps gisaient à terre.
— La police dit qu’il y a des dizaines de morts.
C’était peut-être le shampoing qui gouttait sur son front, s’approchant dangereusement de ses paupières, mais rien, dans ce que disait Hendrik, ne faisait sens pour Alissa.
— Ce n’est pas possible, dit-elle en se levant.
Hendrik lui tendit une autre serviette de bain, plus petite, où elle enroula ses longs cheveux encore couverts par endroits de mousse blanche.
— Non, ce n’est pas possible, répéta-t-elle à voix basse.
Des images, qu’elle croyait vouées à s’effacer comme les marques sur son corps, lui revenaient par vagues et elle manqua de glisser sur le sol soudain instable.
Hendrik la fit de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baignoire.
— Ça va aller ?
Non, ça n’allait pas, mais par réflexe elle hocha la tête.
— Peut-être que c’est une fausse alerte, commença-t-il, et elle sentit sa voix légèrement trembler. Peut-être que ce n’est pas vrai, que c’était juste un pétard, une blague d’étudiants.
Il la regarda, comme s’il attendait une réponse, alors une fois encore, elle fit oui de la tête.
Après un court silence, il dit :
— Des enfants. Putain, mais qui fait ça à des enfants ?
Sur le visage de Hendrik passa soudain une ombre qu’Alissa connaissait bien. Elle l’avait vue sur celui de sa mère ou sur le sien lorsqu’elle attrapait son reflet dans les fragments d’un miroir entre deux bombardements. L’incompréhension mêlée de peur, face à l’impensable qui flirte avec le réel.
Hendrik s’assit un instant à côté d’elle. Il voulut la serrer dans ses bras, mais ses longs cheveux étaient encore gorgés d’eau et risquaient de laisser des taches humides sur sa chemise.
— Je dois filer au travail, je vais être en retard, dit-il. N’y pense pas trop, tu ne peux rien faire de toute façon. Essaie de te reposer. Fais-toi un thé.
Il resserra le nœud de sa cravate dans le miroir, puis ajouta :
— N’oublie pas ce soir, on se retrouve à dix-neuf heures au restaurant.
— Oui, dit-elle.
Il l’embrassa sur le front et disparut dans l’entrée. Alissa l’écouta brosser ses chaussures à petits coups vigoureux, les enfiler avec un chausse-pied, sortir et refermer la porte derrière lui en la claquant.
Le shampoing se mit à lui piquer les yeux. Elle se précipita vers le lavabo pour se rincer les cheveux et le visage. Un attentat. Un homme qui fait irruption parmi les tables de la cantine et tire sur des enfants. Il pose une bombe et part. Non.
Son vieux portable ne cessait de sonner sur un coin du lavabo. Profitant de la porte ouverte, Frikkie, son chat roux dont le ventre traînait par terre, observait l’objet s’approcher un peu plus du bord à chaque vibration, attendant patiemment qu’il veuille bien tomber.
Alissa enveloppa ses cheveux dans un turban de serviette-éponge.
Un attentat, à l’heure du repas, des gamins au visage couvert de sauce bolognaise. Non, ce n’était pas possible. Hendrik avait raison. C’était une fausse alerte, une intox, une rumeur.
Le téléphone tomba et Frikkie lui donna aussitôt un coup de patte pour disparaître avec lui sous la commode.
Elle s’habilla à la hâte. Elle donnait cours dans une heure. C’était une classe d’une douzaine d’élèves, aux visages de plus en plus angoissés au fur et à mesure que se rapprochaient les examens de fin d’année. Certains savaient à peine leurs déclinaisons de russe, et Alissa avait prévenu qu’elle les interrogerait chacun à leur tour ce lundi. Aucun n’y échapperait.
Pas même Kirem. »

Extrait
« Le père de Vincent claqua d’un coup sec sa portière et se précipita vers un soldat qui lui barra immédiatement le passage.
— J’ai le droit de savoir où est mon fils, hurla-t-il comme si Vincent avait fait une escapade nocturne.
La chemise défaite, les tempes couvertes de sueur, il se mit à tambouriner de ses poings le torse du militaire. Le soldat le laissa faire un court instant, puis d’un geste très calme, il lui tordit le bras et l’immobilisa au sol.
— Il va falloir se calmer tout de suite, monsieur, dit-il tandis que le père de Vincent éructait des insultes, le visage boursouflé de colère.
Alissa détourna les yeux. Elle augmenta le son de la radio : le Premier ministre parlait d’unité, de douleur.
Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cibles par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dont est capable notre société tolérante, bienveillante, ouverte.
Alissa sentait confusément que l’emphase donnée aux mots les vidait de sens. Une société « tolérante, bienveillante, ouverte » n’avait pas besoin qu’on le lui dise pour s’en souvenir. Et brandir ses valeurs comme un bouclier de dentelle face à des bombes aveugles lui parut absurde : vingt enfants avaient été tués, la haine était légitime. Il fallait haïr. Frapper. Hurler des insanités comme le père de Vincent. Prendre les armes et se venger. Sourire, tendre l’autre joue, c’était pour plus tard, lorsque le sang aurait tiédi, lorsque la peur aurait changé de camp.
Mais c’était peut-être sa vie d’avant qui s’exprimait ainsi, … »

À propos de l’auteur
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure d’un roman, Les Mains lâchées (2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

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