La Petite

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Lauréate du Prix Jean Anglade 2022

En deux mots
Jean et Ophélie sont orphelins. Élevés par les grands-parents dans le massif de la chartreuse, ils vont tenter de se réapproprier leur histoire dans une famille de taiseux qui cultive le goût du travail et du silence. Quelques lettres trouvées dans un coffret vont leur fournir une première piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un secret croît avec la rage de dire»

Sarah Perret est la quatrième lauréate du Prix Jean Anglade. Ayant eu l’honneur de défendre ce premier roman en tant que membre du jury, c’est avec un plaisir redoublé que je vous invite à la découvrir à votre tour !

C’est une histoire de famille. De ces tribus comme il n’en existe plus beaucoup et qui rassemblent sous un même toit plusieurs générations. Nous sommes dans le massif de la Chartreuse au milieu de l’été, quand chacun apporte son concours aux travaux de la ferme. Autour de la table, présidée par le grand-père, on trouve ses fils Charles et Fernand et son gendre Albert. Les tantes, quant à elles, encadrent la grand-mère Euphroisine et sa sœur Séraphie, ainsi que l’arrière-grand-mère Adèle. Jean, l’aîné et sa sœur Ophélie, la petite qui donne son titre au roman, complètent la tablée avec leurs cinq cousins. Dans la suite du récit, on va apprendre que les deux enfants sont orphelins après le décès de leurs parents dans un accident et qu’ils sont élevés par leurs grands-parents.
Dans la famille, les valeurs de travail et de droiture sont sacro-saintes, et nul ne saurait y déroger. Et dans cet environnement hostile, on a appris à souffrir en silence et à ne pas poser trop de questions. «Il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre.»
Alors Jean et Ophélie vont chercher par tous les moyens à se réapproprier cette histoire qui est aussi la leur. D’abord en s’accrochant aux histoires contées à la veillée. Livrées avec parcimonie et souvent entourées d’un halo de mystère, elles sont aussi révélatrices. Puis en explorant la maison familiale, qui date de 1835. Un jour, Jean découvre dans un petit coffre une correspondance signée par une religieuse qui a visiblement quitté la famille pour choisir les ordres et dont il n’avait jusque-là jamais entendu parler. Un choc qui va le pousser à poursuivre son exploration de ces histoires qu’il fallait mettre sous le boisseau. «Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.»
Sarah Perret nous livre un fort émouvant premier roman autour des secrets de famille, d’une enfant qui cherche à comprendre qui elle est et d’où elle vient, qui veut trouver sa place dans un monde duquel elle se sent bannie. Avec émotion et autour d’un microcosme fort bien rendu, elle s’inscrit dans la lignée de ces forts romans qui ont exploré la France rurale, sur les pas de Jean Anglade.
L’Auvergnat aurait sans doute été sensible à ce chemin au bout de l’enfance, derrière les secrets de famille, à cet itinéraire qui construit une vie. Comme le souligne fort pertinemment Jean Vavasseur, le président du jury de ce Prix dont j’ai l’honneur de faire partie, sous la plume de Sarah Perret «la gamine se répare, se recoud, se défend, patiente, encaisse, résiste, s’accorde goulûment aux paysages et aux personnages, et se mélange aux histoires des autres pour n’en faire qu’une.»
J’ajouterai que la primo-romancière, prof de lettres à Pézenas, a écrit une première version de ce roman à seize ans. Avec le temps, et en s’éloignant de la terre de ses ancêtres, elle aura trouvé la juste focale pour faire de ce roman un écrin de sensibilité aux émotions qui sonnent aussi fortes que justes.

PERRET_la_petite_prix_jean_anglade_2022Le jury du Prix Jean Anglade 2022, sous la présidence de Pierre Vavasseur à Clermont-Ferrand © DR

La Petite
Sarah Perret
Presses de la Cité
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782258202504
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes et plus précisément dans le massif de la Chartreuse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Petite, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui des paysans de Chartreuse dans le courant du vingtième siècle — des vies modestes, pétries d’humanité.
Au cœur de la Savoie, deux orphelins recueillis par leurs grands-parents paysans dans la maison de famille séculaire se battent contre des puissances obscures, remontées du passé. Autour d’Ophélie, le loup rôde ; quant à Jean, il emploie ses forces à haïr.
Le silence s’amoncelle comme le travail à abattre, dans ce village au pied des montagnes de Chartreuse. En cette fin de XXe siècle, la modernité n’est pas encore arrivée et le temps est toujours rythmé par les saisons et les labeurs, les fêtes religieuses, les visites. Mais, intimement, les enfants pressentent les drames et souffrent. Les secrets eux-mêmes aspirent à se dire…
La Petite, entre délicatesse et passion, fragilité et violence, brode et tricote d’une main sûre son ouvrage et conduit le lecteur dans les tours et détours de l’âme enfantine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
« Un, deux, trois, quatre… »
Louis, une main sur les yeux, s’était mis à compter, et tous les cousins avaient quitté la pièce comme une volée de fauvettes, en direction de leur « planque ».
La petite resta un instant paralysée. Où irait-elle se musser ?
« Cinq, six, sept, huit… »
Les battements de son cœur s’accéléraient. Elle voyait Louis de dos, en bermuda beige et chemise à carreaux, qui scandait les secondes sur le frigo, de sa main libre. Le four électrique, au-dessus du réfrigérateur, vibrait sous les pulsations. Vite, il fallait se sauver. La crainte d’être découverte se mêlait à une trouble jubilation en son cœur.
« Neuf, dix, onze, douze… »
Elle fit du regard le tour de la pièce. Sous la table ? Il la trouverait aussitôt. Dans le bas du placard, à côté des pantoufles du grand-père ? Les battants grinceraient, en s’ouvrant.
« Treize, quatorze, quinze… »
Elle avait enfin trouvé. Elle avança sans bruit pour se dissimuler sous les patères, dans l’angle formé par le mur et la porte ouverte aux trois quarts. Elle s’apprêtait à se glisser derrière la veste bleue du pépé, qui sentait fort la sueur et la vache, quand elle sursauta. Raphaël y était déjà et lui faisait signe de se taire, en roulant ses gros yeux bleus. Un fichu de la grand-mère, qu’il avait fait choir en se dissimulant, jonchait le parquet.
« Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… »
L’estomac contracté et l’esprit en ébullition, elle se détermina pour l’unique cachette possible : entre le fourneau et le placard de l’évier, dans la petite remise où la grand-mère rangeait sa batterie de cuisine.
« Vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »
Louis ralentissait le comptage avec un plaisir sadique. Elle manœuvra délicatement la porte pour qu’il ne l’entendît pas, se coula à pas de chat, se tint accroupie, entre les poêles et les casseroles, et referma soigneusement le loquet.
« Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente ! J’arrive ! »
Son cœur battait encore la chamade ; elle le sentait cogner contre ses tempes. Essoufflée comme après une course, elle tentait de maîtriser sa respiration pour ne pas se trahir. Tout son sang avait afflué à son visage, et ses joues étaient brûlantes. Elle se tenait en boule, bras autour des genoux et genoux au menton. Elle devinait dans son dos la tige de l’écumoire et, contre son mollet, le contact glacé de la cocotte en fonte.
Elle tendit l’oreille, comme un animal traqué. Les pas de Louis étaient inaudibles. C’est à peine si elle l’entendait s’exclamer : « Trouvé ! » Tous les bruits lui parvenaient assourdis, comme si, à la distance, la ténèbre de la remise ajoutait l’enveloppe d’une épaisseur ouatée. Elle percevait le lointain brouhaha des adultes qui prenaient l’apéritif. Parfois, elle reconnaissait le rire de gorge, proche du roucoulement, de l’oncle Albert, qui fumait sans doute, près de la fenêtre, avec l’oncle Fernand. La petite s’y projetait en imagination. Les femmes s’affairaient. Tante Claudie sermonnait sa mère, toujours prête à se lever pour servir, jusqu’à s’épuiser à la tâche ; ses belles-sœurs ouvraient le placard pour sortir la cruche et les assiettes et dresser le couvert. La petite les voyait comme si elle s’y trouvait. Et le soleil miellé de ce jour d’août finissant coulait à flots entre les vitres ouvertes, ambrait le vaisselier où l’on rangeait les verres et les mazagrans, mollissait le vernis du bois qu’elle aimait gratter d’un ongle, rendait le papier peint plus orangé. Les faisceaux lumineux, où dansait la poussière, floutaient les coins, si puissants était leur éclat, en sorte que l’aïeule, dans cette pulvérulence dorée, semblait une apparition, les pieds campés dans ses chancelières, son corps lourd arrimé au fauteuil, un demi-sourire flottant sur son visage où les lunettes fumées dessinaient deux trous aveugles.
Soudain, la vitre en verre dépoli vibra. Louis avait dû ouvrir la porte qui donnait « d’en bas », comme disait le grand-père.
« Y f’rait beau voir qu’y m’cherche noise, et j’l’attraperais ! Y vaut pas mieux qu’son père, çui-là ! »
La voix du grand-père tranchait sur la rumeur familiale.
« Papa, ne remue pas le passé, je te prie », suppliait Claudie.
La porte avait claqué dans son chambranle. À nouveau les voix des adultes n’étaient plus qu’un lointain murmure. Mais les paroles du grand-père s’étaient insinuées dans le cou de la petite, comme un vilain courant d’air.
Elle revint mentalement dans le jeu. Elle recensa toutes les cachettes dans son esprit, en les comptant sur ses doigts. Il y avait, en face de la salle à manger d’en haut, au-delà du petit couloir d’entrée, qui servait aussi d’accès à l’étage, interdit aux enfants en pleine journée, une pièce servant de resserre et de buanderie, qu’on appelait « l’autre côté » et qui donnait accès aux toilettes et à la salle d’eau, étonnamment fraîches. Cela faisait trois cachettes au moins. Autour de la maison, on pouvait aussi se plaquer derrière le mur, de part et d’autre de la façade, ou s’enfermer dans le hangar, l’ancien four à pain, avec les outils du grand-père, ou encore derrière le muret du jardin, sans piétiner les salades.
Enfin, restait la cave.
À moitié troglodyte, creusée dans la côte, en face de la maison, close par une lourde porte de bois. La petite n’aimait pas cet endroit, à l’obscurité plus épaisse que la remise où, à travers le cadre de la porte, se faufilait un jour mince. Quand on passait l’entrée de la cave, en plus de l’odeur âcre d’humus, de vin vieux et de pomme, c’est ce trou noir, où l’on ne discernait rien et dont on ne mesurait pas la profondeur, qui sautait au visage. De quelles créatures était-il peuplé ? Une souris, parfois, passait entre les jambes du grand-père lorsqu’il allait y chercher du vin. Qui sait si ces ténèbres sans fond ne recelaient pas des monstres ?
Une nuit, la petite avait fait un odieux cauchemar : le grand-père la traînait par le bras en la menaçant de l’enfermer à la cave pour la punir de quelque faute. Elle suppliait, pleurait, hoquetait, criait, en proie à une angoisse terrible. Mais le grand-père demeurait ferme et la livrait aux mille dangers de l’ombre. La panique était telle que la petite s’était réveillée en sursaut, dégoulinante de sueur, haletante. Plusieurs minutes avaient été nécessaires pour qu’elle s’apaisât enfin.
Ce souvenir la fit frémir. Elle observa la pénombre où elle se trouvait à présent avec une crainte nouvelle. La remise n’était guère plus rassurante que la cave. C’était l’espace compris sous l’escalier menant à l’étage. Étaient-ce bien des poêles, des marmites et des casseroles qui étaient rangées ici ? L’ombre se jouait des objets d’usage courant, qu’elle remodelait en de sinistres anamorphoses. La petite, posant une main au sol, crut sentir sous ses doigts de la toile d’araignée. Elle frissonna et enfouit son visage entre ses genoux.
Ce fut soudain comme si le fil qui la retenait au monde se rompait, comme si elle chutait dans le vide. Happée par les ténèbres de la soupente, elle oublia le jeu.
Elle se sentit seule, abandonnée de tous, son cœur devint froid et minéral comme une planète inhospitalière. Les garçons l’avaient oubliée. Comme toujours. Elle croyait les entendre rire. Ils se moquaient d’elle, ou, pire, son existence leur était indifférente. Personne ne viendrait la chercher ici. Elle mourrait de faim et de chagrin. Aspirée dans le couloir de la peur, elle sentit bourdonner ses oreilles et vit éclore dans son imagination des fantasmagories semblables aux œufs monstrueux du crétacé. Des êtres informes, bouillie d’humanité, visqueux fantômes aspirant à se détacher de l’obscurité qui leur faisait une matrice commune, hurlaient dans le silence. La petite n’éprouvait pas seulement de l’épouvante à leur contact mais aussi, de manière inexplicable, de la honte. Comme si la seule vue de ces créatures pouvait la souiller. Et tout à coup le loup apparut. Tel un chien galeux, l’œil jaune et les dents suintant de bave, tous ses muscles bandés, il s’approchait de la petite. Il était là, dans la soupente. Il allait la déchiqueter et la dévorer.
« Eh ben, qu’est-ce qu’elle fait là, la p’tiote ! C’est-y pour cligne-musette ? » s’écria Séraphie en la tirant vigoureusement par le bras. La grand-tante avait la poigne solide et bienveillante, et la chair moelleuse. Dans ses yeux gris-bleu se lisait la bonté des vieilles femmes qui ont su traverser les tempêtes, en puisant du réconfort dans les bienfaits de la terre, les travaux et les jours, les floraisons, la douceur des bêtes et des couvertures de laine.
« C’est pas plus lourd qu’une poupée de son ! » ajouta-t-elle en lui pinçotant la joue, sans se douter qu’elle arrachait l’enfant aux griffes de la nuit. Elle attrapa ensuite le coquemar pour mettre à chauffer de l’eau sur le fourneau.
La petite Ophélie restait silencieuse à côté de Séraphie, presque surprise d’être à nouveau dans le monde des vivants. Dans sa petite robe amande à fleurettes, elle avait l’air en effet d’une poupée auprès de la grand-tante Séraphie, charpentée comme un homme, « une grande bringue », disait le pépé. Cette dernière saisit le crochet pour déplacer le cercle de fonte, dans un bruit de raclement. La petite contempla les étincelles, autour des bûches qui achevaient de se consumer.
Les garçons rentrèrent à cet instant, en groupe braillard et pressé.
« Ben, t’étais où ? » fit Raphaël, tandis que Jean feignait de ne pas la voir, cette petite sœur qui semblait l’importuner. Boris, Pierre et Côme, qu’on appelait Coco, jouaient des coudes pour arriver les premiers. Louis et Christophe devisaient sagement.
« À table ! » cria la tante Claudie, et les enfants s’engouffrèrent d’en bas, dans le brouhaha des adultes.

2
On avait placé les enfants en bout de table, vers le chiffonnier. Le grand-père présidait comme à l’ordinaire, du côté du vaisselier, entouré de ses fils Charles et Fernand, et de son gendre Albert. Il avait ôté sa casquette, et Ophélie s’étonnait une nouvelle fois des drôles de couleurs du pépé. Son crâne, dissimulé en temps normal par son couvre-chef, était tout blanc, ou plutôt d’un jaune pâle, alors que la peau de son visage et de son cou était rouge, tannée par le soleil et les intempéries. Comme sa chemise à carreaux gris et bleus n’était pas boutonnée jusqu’au col, on voyait que son thorax était de même teinte que le haut de sa tête. Et, pour l’avoir vu, quelquefois, torse nu, assis à la cavalière sur une chaise en paille, les coudes posés sur le dossier, tandis que la mémé lui rasait les rares cheveux du cou, Ophélie savait que ses avant-bras, jusqu’à la manche de sa chemisette, étaient aussi cramoisis que son visage. Dans ces moments furtifs, le pépé et la mémé avaient presque l’air timides et amoureux. Ils ne disaient rien, pourtant.
À côté des hommes, autour de la table, se tenaient les tantes, souvent levées pour le service. Elles encadraient la grand-mère, sa sœur Séraphie et leur mère à toutes deux, l’arrière-grand-mère Adèle. La table avait été dressée selon l’usage : assiettes et serviettes à fleurettes, couteaux à droite, fourchettes à gauche, et le broc d’eau ainsi que le pain au milieu, sur lequel le grand-père allait tracer la croix, de son opinel, avant de le rompre.
Comme toujours, quand on se trouvait réunis, les conversations fusaient en tous sens, dans un bourdonnement de ruche. Avec la porte vitrée fermée, on se sentait, tous ensemble, comme dans une cocotte. Très vite, la chaleur et le bruit augmentaient. Rouge et étourdie par l’ambiance, Ophélie essayait d’attraper, à droite ou à gauche, des bribes de conversations.
« T’étais caché où ? lança Raphaël à Coco, qui affectait un air de mystère, en lissant ses boucles.
— Une super planque, mon gars. J’me la garde. »
Les yeux de Raphaël brillaient de convoitise. Il fallait trouver le moyen d’arracher à Côme son secret.
« Et si on fondait une société secrète, toi et moi ? lui proposa Raphaël.
— Qu’est-ce que vous dites, les gars ? »
Louis et Jean, qui tendaient leur cou vers les comploteurs, paraissaient vivement interpellés.
« Poussez donc vos coudes, les enfants, qu’on puisse vous servir, réclamait tante Claudie.
— Oh non, encore de la soupe », soupira Boris.
Le potage fumait dans la soupière blanche où tante Claudie tournait lentement la louche, qu’on appelait la pauche.
« Ne cause pas et tends donc ton assiette, rouspéta le grand-père qui coupait le saucisson sur la planche de bois. Si t’avais connu la guerre, mon grand, disait-il en roulant les r, tu f’rais pas la fine bouche, va. »
« Quand les corbeaux sont trop saouls, ils trouvent les cerises amères », commentait naguère l’Adèle en patois. Cette formule était l’un de ses dictons les plus fameux. Désormais trop âgée pour participer aux discussions, elle demeurait silencieuse à table, concentrée sur ses cuillerées, présente à ses mondes intérieurs. Mais naguère, en femme autoritaire et maîtresse des lieux, elle ponctuait souvent les propos d’une sentence, maxime de prudence ou constat désabusé d’un comportement humain. Elle en avait toute une escarcelle.
Ophélie aimait les repas en famille. Mais, à chaque fois, elle avait l’impression que sa tête gonflait, sous la pression de la chaleur et du bruit, de l’humeur ambiante, vive, joyeuse et cependant tendue. Il lui semblait que son crâne aurait pu éclater. Dans ces moments, les adultes comme les enfants avaient besoin de s’agiter et de parler haut, de sauter du coq à l’âne, masquant les silences où peut-être quelque ange messager eût pu passer. Alors Ophélie ouvrait grand les yeux pour intensifier son attention. Parce que des choses advenaient, dans la maison. Des choses dont personne ne parlait jamais, sinon dans de rares phrases échappées d’une tante ou du pépé, dans un accès d’émotion vite ravalé, suivi d’une banalité, pour éviter d’attirer la curiosité des enfants. Il y avait des secrets. Elle les lisait dans les regards, dans la suspension d’une phrase, dans la vibration d’une voix. Même la maison livrait des messages à sa manière. Des objets étaient déplacés, que l’on cherchait longtemps. Les meubles craquaient.
Le brouhaha était tel, parvenu au degré le plus haut, qu’on entendait des bouts de phrases sans savoir qui les avait prononcés.
« Faudrait créer un nom de code…
— Fernand, veux-tu qu’je t’serve ?
— … prêter serment… et même avec du sang…
— Très bonne, ta soupe, Séraphie !
— Pour quoi faire ?
— Trouver un trésor, pardi…
— Qui veut de l’eau ? »
Les enfants tendirent leur verre tour à tour, après avoir constaté leur « âge », au chiffre inscrit sur le fond du récipient.
« Allez, les gars, un pour tous, sept pour un », dit Coco, l’aîné des cousins, en présentant le sien pour trinquer. Et les garçons firent tinter les verres, non sans gloussements et éclaboussures.
« C’est bien, les sept, dit Jean, mais les sept quoi ? Les sept mercenaires ?
— Faites moins de bruit, les enfants, réclamait Suzie. Belle-maman, je vous en prie, restez assise ! »
Contrariée dans son dévouement, la mémé Euphroisine avait été prise d’une quinte de toux interminable. Séraphie lui tendit un verre. Le grand-père roulait des yeux furibards. Quand il ne les raillait pas, il paraissait continuellement en colère contre les femmes de la maison, à commencer par la sienne, surtout quand elle avalait un aliment de travers et s’étouffait. Elle avait beau sortir alors son mouchoir de son tablier, pour atténuer la crise, elle toussait pendant de longues minutes, rouge et les yeux brillants, et l’on craignait qu’elle n’en perdît la respiration.
Après cet incident, n’ayant pas sa place, parmi les feux croisés des conversations, la petite ne tarda pas à s’abstraire dans ses rêveries, tandis que la rumeur des voix se faisait plus indistincte. Dans une sorte de nébuleuse, elle percevait désormais les voix sans saisir les propos.
C’était drôle… Le visage des grands-parents était tracé net, mais les tantes, à ses yeux, n’en avaient pas, ou seulement un visage collectif. Ou plutôt des bras, des mains qui coupaient du pain d’épices et des tartines, que l’on beurrait et parsemait de sucre, des voix qui distribuaient les goûters et de tendres attentions. C’étaient tatan Claudie, tatan Suzie et tatan Marie-Hélène. N’avaient-elles pas la même intonation, d’ailleurs, ou la même manière de s’exclamer, au milieu de la conversation, déclenchant les réactions des deux autres ?
Le repas touchait à sa fin. Le brouhaha saturait l’espace ; l’atmosphère était dense, surchauffée comme une étable. Les couleurs du papier peint, le vaisselier, les couverts, tout devenait indécis avec l’arrivée du soir.
*
Avant la tombée de la nuit, les garçons étaient descendus jusqu’au bassin du village. Quinze mètres de pente gravillonneuse, qui passait devant la maison Perrier, et on y était. Le bassin était au bord de la route. C’était leur quartier général. Ils l’investissaient en conquérants, à cheval sur la margelle, les pieds sur le plan incliné où les femmes, d’antan, étalaient les bleus des hommes pour les frotter à la brosse.
Le ronronnement du tank à lait des Perrier, dont la grange jouxtait la demeure, couvrait tout autre bruit. Perrier s’y cachait, comme d’habitude. Entendre le tank, le piétinement et le souffle des bêtes, parfois un meuglement, à travers les petites ouvertures, et ne voir personne, à part les chats qui rôdaient et grattaient le jardin de la Julienne, avait on ne sait quoi d’inquiétant. Même la Julienne avait un comportement bizarre. Quand les garçons étaient au bassin, elle les épiait, derrière ses rideaux, et disparaissait aussitôt, dès qu’ils l’avaient aperçue. Son regard était toujours fuyant et elle se signait régulièrement, comme si elle avait vu le diable. Et quand on lui adressait la parole, elle levait les bras par réflexe, comme si on allait la frapper.
« Une vraie sauvage, la Julienne », disait la mémé Euphroisine. D’ailleurs personne n’allait chez elle. À la Noël, il pouvait arriver qu’on entrât chez les voisins, les Marolliat ou les Francillon pour y chercher les étrennes : un sachet brun avec des clémentines et des papillotes, mais chez les Perrier, jamais. On aurait eu trop peur. Et de toute manière, on n’y était pas convié.
Grand-mère invitait les enfants à la clémence. Sans elle, ils auraient considéré la Julienne comme une sorcière. Voûtée, ridée, drôlement nippée, avec ses fichus, ses châles, ses jupes superposées, ses jambes sèches tout écaillées, marbrées de veines mauves et bleues, ses gros brodequins, elle parlait de plus en patois, de sorte que la jeune génération ne la comprenait pas… Elle avait tout l’air d’une vieille d’un autre temps, comme une émanation de la terre, de la terre rude et brune de Chartreuse, semée de rocs calcaires. Quand le bassin se trouvait de nouveau libre, elle s’en approchait, et faisait sa prière sous la croix, juste à côté. Elle y laissait régulièrement un bouquet. Mais, au moindre bruit de graviers, elle rentrait se terrer chez elle.

La petite, comme toujours, avait suivi de loin les garçons. Elle était restée un instant derrière la maison, les doigts serrés sur le grillage du jardin, qui s’effritait sur sa peau humide en grains rouillés, laissant comme une odeur de sang. Les garçons l’oubliaient souvent, unis comme un seul homme, dans leurs folles équipées. Elle savait bien ce qu’ils pensaient. L’attitude de Jean le lui signifiait souvent… Ils n’avaient pas besoin d’une pisseuse dans leurs pattes. Une fille… « à ne toucher qu’avec une fleur », disait grand-mère… un cœur trop tendre, une gamine toujours prête à chialer… Eux étaient déjà de petits hommes, nés pour le risque et l’aventure.
Au milieu des sept garçons, elle était la seule fille. Les garçons étaient forts et beaux. Ils la fascinaient, par leurs idées, leur morgue, leur goût de la transgression. Ils étaient bêtes, aussi. Ils ne remarquaient rien. Pourtant une simple attention de leur part colorait ses joues de rose. Car elle avait l’âme amoureuse. Elle rêvait d’eux sur son nuage.
Elle attendait un peu pour les pister, afin qu’ils ne la vissent pas. Du reste, dans l’enthousiasme qui les prenait de se retrouver tous ensemble, bien souvent, elle l’avait remarqué, sa présence demeurait invisible à leurs yeux. C’est ainsi qu’une fois ils l’avaient perdue, la pauvrette, un après-midi, aux Échelles, chez la tante Suzie qui préparait des crêpes. Elle baguenaudait, à quelques pas derrière eux, chantonnant et cueillant des fleurettes… Ils avaient gravi un escalier, parlant et riant fort… « Je les retrouverai en haut », s’était dit la petite… Mais en haut, les garçons avaient disparu. La petite était perdue…
Elle longea la grille du jardin jusqu’au bord de la route. Un poteau la dissimulait aux garçons.

Louis, avant de descendre au bassin, avait attrapé une feuille dans le placard d’en bas, et un stylographe dans le chiffonnier.
« Les gars, il faut qu’on prête serment. »
D’une écriture tremblée qui épousait les aspérités du bassin sur lequel il avait posé la feuille en guise de sous-main, il traça des signes que la petite, ne sachant pas lire, observait avec fascination.
« Allez, les gars », fit-il solennellement, en leur montrant une aiguille, qu’il avait dû chiper dans le panier à ouvrage de l’Adèle.
Fronts rapprochés, avec gravité, dans un silence initiatique, chacun à son tour pratiqua le rituel de l’aiguille et apposa son doigt, coloré de sang, sur la feuille gondolée. La petite, bouche bée, regardait s’accomplir le Mystère…
« Maintenant, dit Louis, jurez que vous n’en parlerez à personne.
— Je le jure », certifièrent-ils, tous ensemble, en levant la main.
Alors Louis roula le papier en tube, le glissa dans sa poche, et les Sept, unis désormais par un serment signé de leur sang, conspirèrent en chuchotant…
Le tank à lait avait cessé de bourdonner. On n’entendait plus que les grillons, qui crissaient dans le jardin potager, en contrebas de la maison. La lumière qui fusait d’en bas permettait de distinguer les tuteurs des haricots grimpants. L’air avait fraîchi. Au bord du bassin, les Sept paraissaient, Louis à la proue, Jean à la poupe et les autres vautrés sur le pont, les naufragés d’un vaisseau fantôme, dans le soir bleu d’été, à la clarté de la lune.

3
« On fait quoi, aujourd’hui ? » avait articulé Jean d’une voix enrouée, rompant le silence comme on lance un galet sur la surface lisse de la rivière pour en perturber un instant le calme étal. Sa sœur et son cousin Christophe, engourdis par la touffeur de l’été, ne répondaient point. Ses mots avaient vibré en un léger écho dans leurs esprits assoupis, puis la surface du silence s’était refermée sur ses paroles comme une eau profonde.
Ils étaient tous les trois assis sur le trottoir depuis un bon moment, devant la vieille maison, les mollets et les genoux tout blancs à force de traîner dans les graviers, en face du mur couvert de corbeilles d’argent.
Le rideau à mouches, à l’entrée, frémissait encore : le grand-père venait de partir. Il s’était épongé un instant le front avec un grand mouchoir froissé avant d’enfoncer sa casquette sur son crâne. Boule, l’énorme patou, qu’on appelait aussi Boulon ou le chien, s’était redressée avec peine sur ses longues pattes, prête à suivre son maître. La langue pendante et baveuse, elle haletait bruyamment, et ses grands yeux, au regard bon et un peu bête, étaient rouges de fatigue.
« Allez, p’tits, à ce soir ! » s’était exclamé le grand-père avec son accent savoyard. Puis de sa démarche lourde et sûre, il s’en était allé en direction du bois, une faucille à la ceinture, la Boule à ses côtés, qui dandinait des hanches. Les enfants l’avaient vu tourner derrière la maison des Perrier, ses godillots ripant sur les gravillons.
C’était l’heure de la sieste pour l’arrière-grand-mère Adèle. La grand-tante Séraphie l’avait aidée à gravir l’escalier menant aux chambres. Les enfants avaient suivi d’une oreille leurs pas pesants sur les marches grinçantes. À présent, les deux femmes, Séraphie et la grand-mère Euphroisine occupées au ménage, échangeaient de brèves paroles qui ricochaient par les fenêtres ouvertes, avec le bruit de la serpillière dégouttant dans le seau. La petite aimait bien voir le bois non verni du parquet, noirci par le temps, absorber l’eau, puis s’éclaircir en séchant. Mais grand-mère Euphroisine l’avait chassée avec une rudesse bienveillante.
« Ne reste pas dans mes pattes, mon petit. » « Mon petit » ou « petite Ophélie », disait-elle affectueusement.
Peut-être, en fin d’après-midi, devant la maison, sous le fil où pingolait du linge, traînerait-on une chaise de paille sur le trottoir afin que l’Adèle fît ses pelotons de laine, et, à la brune, les chats, qui connaissaient les bons coins, viendraient s’y étirer, la queue follette et les oreilles en arrière, pour jouir du petit air coulant de la venelle et de la fraîcheur des corbeilles d’argent.
Les enfants, désœuvrés, se sentaient englués par la chaleur écrasante à la manière de mouches figées dans le miel. Même le temps semblait empêché d’avancer. On entendait par moments Kapi, le chien bâtard des Perrier, tirer sur sa chaîne dans la grange attenante, et d’autres bruits plus confus. Le voisin, peut-être, qui espionnait les enfants dans l’ombre, l’œil luisant.

Ils vivaient tous ensemble dans la vieille maison : l’Adèle avec ses deux filles, Euphroisine et Séraphie, le grand-père Jules et les deux enfants, Jean et Ophélie. On avait convié Christophe, l’un des cousins des Échelles, à rester quelques jours.
La veille, le 2 août, on avait fêté la fin des foins avec toute la famille, comme chaque année. À la tombée de la nuit, les oncles et tantes étaient partis : Claudie, la fille de la famille et son mari Albert, avec leur fils Côme, le plus âgé des cousins, Fernand, le frère de Claudie et sa femme Suzie, avec Boris et Pierre, qui prétendaient couler des jours tranquilles sans leur aîné Christophe, invité pour une quinzaine dans la vieille maison, puis Charles, le « petit dernier » des grands-parents, avec son épouse Marie-Hélène et leurs enfants, Louis et Raphaël.
Le mois de juillet avait été si beau qu’on avait fané sans discontinuer. Le grand-père avait terminé avant les Marolliat et les Francillon, et de mémoire ce n’était jamais arrivé qu’il achevât les fenaisons à la fin du mois.
Les enfants avaient aidé un peu aux champs, à leur mesure. Ils avaient ratissé, en plein soleil, quelques après-midi, l’herbe sèche demeurée sur le pré après qu’on avait calé les bottes sur le transporteur. La petite aimait, en fin de journée, accrochée aux ridelles de l’engin, assise sur les quelques bottes restantes qui piquetaient ses cuisses, cahotée sur le chemin des Monts, rentrer avec le grand-père. Le transporteur faisait un vacarme tel qu’on pouvait hurler sans que personne n’entendît, et on était secoué si fort qu’on se sentait vibrer des pieds à la tête. Dans les faisceaux de lumière qui traversaient les ridelles dansait la poussière de foin, qu’on respirait âcrement. Fauchés ras, les champs, asséchés par un ardent mois de juillet, paraissaient jaunes au soleil de la fin d’après-midi. Les arbres y projetaient leurs ombres. Seules désormais les corneilles y becquetaient quelques graines, arpentant les sillons dessinés par les roues du transporteur, comme des pèlerins devisant, avant de reformer leurs escadres.
Christophe soupira.
Il avait oublié qu’on s’ennuyait à la montagne, qu’il ne s’y passait rien.
« Et si on allait au ruisseau ? » Le sourire des deux autres valait acquiescement.
Les enfants partirent en direction des Monts. On longea la ruelle semée de paille, entre la maison des Perrier et le mur soutenant les hauts du village : on y passait toujours très vite, et avec crainte. Kapi, sorti brusquement de la grange où il se terrait, aboyait et menaçait de mordre, au bout de sa chaîne, ou Perrier regardait les enfants d’un air torve, sans les saluer. Il fallait se méfier de lui disait le grand-père ; il buvait. Il n’était que de voir les litrons de rouge vides renversés, devant la porte de la grange.
On longea le bûcher du grand-père, vis-à-vis de l’escalier où parfois, l’été, on s’asseyait pour discuter au frais, entre deux petites mottes de mousse. On y entendait par moments la voix aigrelette de la mère Francillon, qui trouvait toujours à râler. Au-dessus de l’escalier était scellé un drôle de crochet dont on ignorait l’usage.
La proposition de Christophe leur avait donné de l’allant, et les langues se déliaient à présent.
« Y a de vieilles roues de poussettes, dans le hangar. On pourrait fabriquer des karts. Faudrait demander au pépé, avait lancé Jean, tandis qu’ils passaient en vue de l’escalier du village, en roulant des graviers sous leurs souliers.
— Ah oui, avec les planches qu’il remise à la grange ! »
La petite trottait derrière les garçons, sans perdre une miette de la conversation.
« Mon rêve, disait Jean, ce serait même de fabriquer une cabane roulante, tu vois. Y aurait tout, à l’intérieur : cuisine, bureau, lit… Je pourrais y vivre, y dormir. Et avec ça j’irais jusqu’au château de la Roche-Fendue. »
Il imaginait les planches de contreplaqué, le volant, la banquette, la table, et même les rideaux, à carreaux blancs et rouges, de l’unique fenêtre, et son départ sur l’asphalte… Alors, le souvenir furtif d’un autre véhicule se juxtaposa au rêve de la cabane. Une route verglacée, un paysage de neige, une matinée lourde d’anxiété suspendue, une voiture, qui avait peiné à démarrer, glissant lentement en suivant les lignes courbes des virages du Frou… mais Jean chassa ces images de toutes ses forces, pour esquiver le chaos dont elles étaient porteuses et oublier ce boulet qui venait de se loger dans son ventre. Il bouscula sa sœur. Son petit visage sembla se chiffonner et il en éprouva un plaisir fugace et sournois.
Les enfants avaient dépassé la maison des Francillon et cheminaient en direction de la grange du pré qui appartenait au pépé, sur la colline semée de pommiers tordus. Quelques veaux y ruminaient à l’ombre des arbres. »

Extraits
« Mais il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre. Alors, dans la pénombre grandissante, où des ombres indécises pouvaient surgir, on pressa le pas. De retour à la maison, on monta sans bruit dans les chambres: le pépé s’était assoupi sur son poing, d’en haut, à côté de son bol de soupe. L’Adèle dormait peut-être déjà, à l’étage. » p. 98

« Mais la vieille maison résistait aux assauts. Elle gardait les secrets de la famille, telle une malle bien close, un cercueil, à la manière de chacun de ses hôtes, savoyards taiseux, portant le poids de la honte. On ne disait jamais un mot de trop. Chaque parole était patiemment pesée. L’Adèle avait toujours prôné le silence et la discrétion: « Derrière cises et buissons, faut pas dire sa raison», déclarait-elle. Il fallait mettre sous le boisseau tout ce qui était bizarre, tout ce qui sortait des sentiers battus. Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.» p . 169

Sarah Perret se présente:
« Je suis née le 1er octobre 1976 à Chambéry. Le premier livre que j’ai lu à 6 ans, offert par ma grand-mère, Les Malheurs de Sophie, m’a révélé la passion de ma vie : la littérature. À 11 ans, je savais qui je voulais devenir: un écrivain. Je lisais sans mesure : un livre par jour ; j’allumais ma veilleuse pour ne pas alerter mes parents. Le Grand Meaulnes, Pêcheur d’Islande et L’Âne Culotte ont été des éblouissements. J’ai passé mes étés d’adolescente à lire, avec pour discipline 100 pages par jour. En première, j’ai lu, parmi d’autres lectures, l’intégralité d’À la recherche du temps perdu. Je me suis d’ailleurs enfermée, pendant des années, au milieu de ces murailles de livres, devenues ma citadelle, ma tour d’ivoire. Parallèlement, j’écrivais (activité longtemps restée secrète) : mon journal, des pastiches, des idées sur des bouts de papier, des débuts de roman, des lettres d’amour… Mes tiroirs en sont remplis.
Aujourd’hui encore, il ne m’est pas possible de vivre ma vie sans l’écrire. J’ai choisi des études de lettres modernes, qui m’ont conduite en hypokhâgne et khâgne au lycée Berthollet à Annecy et au lycée Lakanal, à Sceaux, pour une seconde khâgne, sur les traces d’Alain-Fournier. Depuis 1999, j’essaie de transmettre ma passion à mes élèves de lycée, et à mes étudiants.
Parmi mes réussites littéraires : j’ai été finaliste du prix de la nouvelle érotique 2017 et ma nouvelle Sparagmos a été publiée dans le recueil Ta maîtresse, humblement (Au Diable Vauvert). Et j’ai soutenu une thèse en décembre 2020 à l’université Paul Valéry-Montpellier III: Édition critique des œuvres de Sarasin. »
Quand on interroge Sarah Perret sur son roman, elle explique que cette histoire la hante depuis une trentaine d’années: «La première version, écrite l’été de mes 16 ans, s’appelle Mon grand frère. En 2017, alors que ma mère exprimait son regret d’avoir perdu la demeure familiale, vendue lors du départ de mon grand-père en maison de retraite, j’ai eu de nouveau l’envie de réécrire cette histoire, en décrivant la vieille maison telle que mon souvenir la restituait, avec ses recoins, ses odeurs, et toutes les images des étés passés avec mes frères et mes cousins.
Je me suis imprégnée aussi de tous les récits de mes grands-parents, de mes parents. J’ai mêlé à mes propres rêveries des anecdotes familiales et locales, que j’ai transposées, romancées, découvrant parfois d’étranges coïncidences entre mes personnages « inventés » et des membres de l’arbre généalogique.
Ce roman, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui de mes ancêtres, paysans de Chartreuse – des vies modestes, pétries d’humanité.»

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Les enfants endormis

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En lice pour le Prix du roman Fnac 2022
En lice pour le Prix Première Plume 2022
En lice pour le Prix «Envoyé par La Poste» 2022

En deux mots
Bien longtemps après la mort de son oncle Désiré, son neveu veut comprendre ce qui s’est joué dans les années 80. La chronique familiale dans l’arrière-pays niçois se double alors de l’histoire du sida, cette maladie «honteuse» que l’on avait alors décidé de cacher.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique intime des années sida

En explorant la passé familial, Anthony Passeron raconte l’histoire que ses proches voulaient occulter. Mais l’intérêt de ce premier roman tient aussi à l’évocation en parallèle d’une maladie qui s’attaque au système immunitaire et de la lutte menée pour éradiquer ce que l’on va bientôt nommer le sida.

Nous sommes au début des années 1980 dans un village au-dessus de Nice. À ce moment, le narrateur – qui n’est alors qu’un enfant – ne comprend pas l’ostracisme dont est victime son oncle Désiré. Il sait ce que lui a confié son père, c’est-à-dire qu’il a dû aller jusqu’à Amsterdam pour le «récupérer». Cette expédition marque en quelque sorte le début du mystère, car l’histoire familiale s’était jusque-là cantonnée au bout de la vallée de la Roya où l’arrière-grand-père avait créé et développé une boucherie avant de la transmettre à son fils Émile, qui l’avait à son tour l’avait confiée à son père.
Pour lui qui passait désormais la majeure partie de son temps derrière la vitrine, on imagine ce qu’a pu représenter cette expédition de plus de mille kilomètres en compagnie de son cousin. Il a toutefois fini par retrouver son frère et à le ramener avec Maya, une Hollandaise mineure et sans passeport, avec qui il partageait le salon chez ses amis hollandais. «Les deux amoureux avaient du haschich plein les poches, mais tout s’est déroulé sans encombre. Ils sont arrivés au village tard dans la nuit.»
Ce n’est que quelques mois plus tard, quand un autre fléau aura essaimé dans la région, l’héroïne, que la famille commencera à s’inquiéter. D’autant que Désiré pioche dans la caisse pour payer sa drogue et que plusieurs faits divers alertent sur ses ravages. Mais lui et sa compagne sont déjà accro. Ils vont régulièrement chercher leur dose à Nice et ne se préoccupent pas des mises en garde des équipes de recherche médicale qui alertent sur la transmission du sida par le sang. Le verdict va alors tomber: le couple est séropositif.
Vient alors l’heure du déni. «Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d’une maladie d’homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu’il ne se drogue plus. À chacun son domaine: aux médecins la science, à ma famille le mensonge.»
La réalité de l’épidémie va s’imposer. Aux décès de l’oncle, de la tante et de la nièce s’ajoutent ceux de personnalités telles que Michel Foucault ou Rock Hudson. Sur fond de rivalité et de tâtonnements entre les travaux des équipes américaines et françaises, les millions de victimes s’additionnent.
Aussi pudique que documentée, l’écriture d’Anthony Passeron retrace ce drame intime et ce combat universel. Du coup, la détresse de cette famille, c’est aussi la nôtre face à un fléau qui fait peur parce que les informations sont trop parcellaires, parce que les quelques cas déclarés ici et là vont sont transformer en une gigantesque vague qu’il n’est désormais plus question de maîtriser. Tout au plus, on va tenter de l’endiguer, notamment en misant sur la prévention. Bouleversant!

Les enfants endormis
Anthony Passeron
Éditions Globe
Premier roman
288 p., 20 €
EAN: 9782383611202
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le haut-pays niçois. On y évoque aussi un voyage à Amsterdam.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle
d’un paria.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com

France Inter (Ilana Moryoussef)

Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)

Les premières pages du livre
« Prologue
Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage.
Quand j’ai voulu connaître la raison de ce voyage, j’ai cru voir sa mâchoire se crisper. Était-ce l’articulation d’une pièce de veau qui refusait de céder ou ma question qui l’agaçait ? Je ne comprenais pas. Après un craquement sec et un soupir, il a enfin répondu : « Pour aller chercher ce gros con de Désiré. »
J’étais tombé sur un os. C’était la première fois, de toute mon enfance, que j’entendais dans sa bouche le nom de son frère aîné. Mon oncle était mort quelques années après ma naissance. J’avais découvert des images de lui dans une boîte à chaussures où mes parents gardaient des photos et des bobines de films en super-8. On y voyait des morts encore vivants, des chiens, des vieux encore jeunes, des vacances à la mer ou à la montagne, encore des chiens, toujours des chiens, et des réunions de famille. Des gens en tenue du dimanche qui se réunissaient pour des mariages qui ne tiendraient pas leurs promesses. Mon frère et moi, nous pouvions regarder ces images pendant des heures. On se moquait de certains accoutrements et on essayait de reconnaître les membres de la famille. Notre mère finissait par nous dire de tout ranger, comme si ces souvenirs la mettaient mal à l’aise.
J’avais des milliers d’autres questions à poser à mon père. De très simples, comme : « Pour aller à Amsterdam, il faut tourner à gauche ou à droite après la place de l’église ? » D’autres, plus difficiles. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi, lui qui n’avait jamais quitté le village, il avait traversé toute l’Europe à la recherche de son frère ? Mais à peine avait-il ouvert une brèche dans son réservoir de chagrin et de colère qu’il s’est empressé de la refermer, pour ne pas en mettre partout.
Dans la famille, tous ont fait pareil à propos de Désiré. Mon père et mon grand-père n’en parlaient pas. Ma mère interrompait toujours ses explications trop tôt, avec la même formule : « C’est quand même bien malheureux tout ça. » Ma grand-mère, enfin, éludait tout avec des euphémismes à la con, des histoires de cadavres montés au ciel pour observer les vivants depuis là-haut. Chacun à sa manière a confisqué la vérité. Il ne reste aujourd’hui presque plus rien de cette histoire. Mon père a quitté le village, mes grands-parents sont morts. Même le décor s’effondre.
Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comment poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux. Et les aider à se défaire de la peine, à sortir de la solitude dans laquelle le chagrin et la honte les avaient plongés.
Pour une fois, ils seront au centre de la carte, et tout ce qui attire habituellement l’attention se trouvera à la périphérie, relégué. Loin de la ville, de la médecine de pointe et de la science, loin de l’engagement des artistes et des actions militantes, ils existeront, enfin, quelque part.

Première partie
Désiré

MMWR
Le MMWR (1), le bulletin épidémiologique hebdomadaire publié aux États-Unis par les centres de prévention et de contrôle des maladies CDC (2), compte peu d’abonnés en France. Parmi eux, Willy Rozenbaum, qui dirige le service des maladies infectieuses de l’hôpital Claude-Bernard à Paris. À trente-cinq ans, avec sa moto, ses cheveux longs et son passé de militant au Salvador et au Nicaragua, l’infectiologue détonne dans le milieu médical parisien.
Le matin du vendredi 5 juin 1981, il feuillette le MMWR de la semaine qu’il vient de recevoir à son bureau. On y décrit la réapparition récente d’une pneumopathie extrêmement rare, la pneumocystose. On la croyait presque disparue, mais, selon le service qui comptabilise les prescriptions médicamenteuses aux États-Unis, elle réapparaît de manière surprenante, presque incompréhensible. Alors que d’ordinaire, cette maladie ne touche que les patients dont le système immunitaire est affaibli, les cinq cas recensés en Californie concernent des hommes jeunes et jusqu’alors en pleine santé. Parmi les rares informations dont dispose l’agence de santé publique américaine à ce stade, l’article relève que, curieusement, tous les patients concernés sont homosexuels.
L’infectiologue referme le rapport et reprend ses travaux de recherche avant d’assurer ses consultations de l’après-midi.
Deux hommes se présentent ce jour-là. Ils se tiennent par la main. L’un d’eux, un jeune steward amaigri, se plaint d’une fièvre et d’une toux qui durent depuis plusieurs semaines. Comme aucun des médecins de ville qu’il a consultés n’a réussi à le soigner, il est venu au service des maladies infectieuses et tropicales de Claude-Bernard. Willy Rozenbaum, perplexe, consulte le dossier que le steward lui tend. Il examine le jeune homme, lui prescrit une radiographie et d’autres examens pulmonaires.
Lorsque celui-ci revient quelques jours plus tard, les résultats de ses examens finissent de convaincre l’infec¬tiologue. Comme il le suspectait, son patient souffre d’une pneumocystose.
La coïncidence est extraordinaire. L’état de ce patient correspond trait pour trait à ce que le médecin avait lu dans le MMWR : une maladie très rare du système pulmonaire survenue chez un sujet jeune, homosexuel, qui n’a aucune raison d’être immunodéprimé. Tout est là, devant ses yeux. C’est la même affection, une maladie quasi éradiquée, qui vient d’être observée chez six patients, cinq Américains et, désormais, un Français.

Le décor
Des mouches. Des mouches de partout. Des mouches sur les morceaux de viande, sur les vitres. Des mouches noires qui jurent sur le carrelage blanc. Des mouches qui copulent sur les côtes de porc et les cuisses de poulet. Des mouches qui naissent dans les plis d’un rosbif et qui meurent, noyées dans le sang. Des mouches qui jubilent dans le bourdonnement du compresseur de la vitrine réfrigérée et qui se rient de la lumière bleue installée pour les électrocuter. Des mouches qui ont définitivement gagné.
C’est à peu près tout ce dont je me souviens du magasin de mes grands-parents. Une boucherie vide et silencieuse, désertée par la plupart des clients d’antan. Ceux qui y viennent encore le font en soutien à la famille, dans un dernier geste de solidarité. Ils discutent un moment, prennent des nouvelles davantage que de la marchandise.
Aujourd’hui, il n’en reste rien. Un panneau « À vendre ou à louer », assorti d’un numéro de téléphone, est affiché sur la vitrine. Toute la rue a subi le même sort. Le primeur, le salon de coiffure, le libraire, le réparateur de télévisions, la mercerie. Tous les commerces ont été progressivement abandonnés, comme les appartements au-dessus. Faute de candidats à la location, ils ont baissé le rideau. De l’époque faste, il ne demeure qu’un survivant en sursis : un petit institut de beauté au style désuet. La rue est désespérément vide. On n’y croise plus que des chats errants qui ont pris possession des caves des magasins. Ils vont et viennent à travers les grilles déchirées des trappes d’aération qui affleurent au ras des trottoirs. Quelques adolescents zonent parfois dans le coin. Perchés sur des scooters bricolés, assis sur les marches des anciennes boutiques, ils se disputent des paquets de cigarettes, s’insultent à longueur de journée. En l’espace de quelques décennies, l’ancienne sous-préfecture, autrefois prospère, s’est inexorablement endormie. Le centre est devenu périphérie. Les cris des enfants se sont tus. Mon décor a disparu.
Ça pourrait avoir son charme, pourtant. Avec les platanes le long de la rivière, le marché paysan et les ruelles, on pourrait se croire dans une Provence fantasmée. Mais autour du vieux village, les HLM décrépits, les épaves de voitures et les usines fermées racontent une tout autre histoire. Pour la comprendre, il faut d’abord en situer le territoire : une bourgade oubliée, perdue à la lisière de deux mondes, quelque part entre la mer et la montagne, la France et l’Italie. Puis, présenter la topographie : un village installé au fond d’une vallée, à la confluence d’une rivière et d’un fleuve dans ses dernières résistances alpines, juste avant qu’il ne s’abandonne à la plaine et vienne mourir dans la Méditerranée. Dire ensuite la rudesse du climat, les hivers qui s’éternisent au fond des replis encaissés, et les étés qui accablent, comme si, des climats alpin et méditerranéen, on n’avait gardé que le pire. Entre les forêts de pins sombres perdues dans la brume et les chênaies des adrets les plus favorables, le village s’était toutefois imposé comme une place commerciale où les paysans des hameaux voisins venaient vendre leurs maigres productions. Enfin, il faut intégrer à cette description des éléments historiques, rappeler que jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette bourgade délaissée aux marges du comté de Nice, c’était encore l’Italie. Quand était venu le temps de l’annexion, la France en avait fait une sous-préfecture. Elle tentait de susciter ici un sentiment d’attachement à la patrie nouvelle. La construction de la route nationale et du chemin de fer reliant Nice à Digne avait permis au territoire de sortir peu à peu de l’enclavement. Des chantiers titanesques, du percement des tunnels à l’édification de viaducs monumentaux, menés à grand renfort d’ouvriers italiens, avaient ouvert la voie vers le littoral.
Malgré une économie plutôt fragile, une fraction de la population était parvenue à s’enrichir, à accumuler des biens : des entreprises, des commerces, des terrains et des appartements. Face à la vie austère des ouvriers des champs et des fabriques, une petite bourgeoisie locale se distinguait, accédait à une vie plus confortable. Sur les cartes postales en noir et blanc du début du XXe siècle, on voit ces familles qui flânent fièrement sur la promenade longeant la rivière, s’installent à la terrasse du café sur la place. L’une de ces photographies d’époque montre la devanture impeccable du magasin de ma famille. Un homme en costume se tient à l’entrée, droit et fier. Son nœud papillon et son chapeau sont impeccables. Il s’appelle Désiré. Mon arrière-grand-père fixe l’objectif d’un air sévère. Le contraste avec les autres habitants qui remontent la rue dans leurs salopettes de travail sales et rapiécées est saisissant. Cette image jaunie raconte à elle seule tout ce que signifiait notre nom. »

1. Morbidity and Mortality Weekly Report : bulletin hebdomadaire de morbidité et mortalité.
2. Centers for Disease Control and Prevention : le siège des CDC est situé à Atlanta, en Géorgie.

À propos de l’auteur
PASSERON_Anthony_Jessica_JagerAnthony Passeron © Photo Jessica Jager

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis est son premier roman.

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Une nuit après nous

ARBO_PARIENTE_une_nuit_apres_nous  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Après un premier mariage trop rapide pour s’échapper de sa famille Mona a trouvé le calme avec Paul. Mais quand elle rencontre Vincent, sa vie va prendre un nouveau tournant et réveiller la douleur enfouie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vincent, Paul et un autre

Delphine Arbo Pariente signe son entrée en littérature avec ce roman qui retrace la vie de Mona, une femme qui cherche à oublier un traumatisme d’enfance. Une histoire servie par un style étincelant.

«Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.»
Mona partage désormais sa vie entre deux hommes, son mari Paul et son amant Vincent. L’un est calme et rassurant, l’autre est passionné et attentionné. Une sorte de double-vie parfaite, car Paul ne se doute de rien et Vincent n’est à Paris que quelques jours par semaine, allant rejoindre sa femme et ses enfants du côté de Montélimar en fin de semaine.
Une double-vie qui cache aussi un traumatisme qui réapparaît avec cette liaison. Un traumatisme qui remonte à l’enfance, quand ses parents ont quitté leur Tunisie natale pour venir s’installer en banlieue parisienne, quand ils luttaient contre la misère. Ils se débrouillaient pour se nourrir dans les supermarchés avant de devenir les rois des larcins, notamment quand sa mère est devenue enceinte. Sous la robe de grossesse elle cachait de nombreuses courses et, quand Mona est née, le landau a pris le relais. C’est donc tout naturellement que la fille a suivi les pas de ses parents. Son plus beau coup ayant été de réussir à voler un autoradio et de gagner le regard admiratif de son père. Et à propos de regard, le drame va se jouer quand son père comprend le pouvoir de sa fille quand elle prend son petit air qui lui permet d’obtenir ce qu’elle veut. « c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. »
Comment se construire après l’inceste? Comment ne pas voir dans la fragilité de sa mère un signe de complicité? Comment aimer ce frère né quelques heures avant cette douloureuse épreuve?
Delphine Arbo Pariente va patiemment tisser tous les fils de cette histoire, raconter la misère sociale, la peur du lendemain, la honte aussi qui s’attache à elle comme une seconde peau. Tous ces jours où, pour faire plaisir à son père, elle déroule la spirale infernale.
Il faudra la rencontre avec Vincent pour qu’enfin les mots viennent combler le vide, dire la souffrance, même si là encore on sent combien il est difficile, voire impossible de se construire un avenir sur le secret et la dissimulation.
En s’appuyant sur un style brillant, constitué d’images fortes et empreint de poésie, ce roman prouve une nouvelle fois combien la littérature est une thérapie. Magnifique et tragique.

Une nuit après nous
Delphine Arbo Pariente
Éditions Gallimard
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782072926525
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de la banlieue, à Montreuil et Bondy, après avoir quitté la Tunisie. On y évoque aussi l’Ardèche et Montélimar ainsi que les États-Unis, notamment Boston et Palo Alto.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. »
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
The Times of Israël (Ghis Korman)
Page des libraires (Stéphanie Douarche-le-Roy de la librairie Les Lucettes à Sainte-Luce sur Loire)
Les Précieuses
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)
Blog Serialectrice


Delphine Arbo Pariente présente son premier roman Une nuit après nous © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom.
J’ignore s’il s’est remarié ou si une femme partage sa vie. Il ne connaît pas mon mari ni Rosalie. Il ne voit pas grandir mes aînés, jamais ils ne s’enquièrent de lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble maintenant, je me souviens du visage qu’il avait lorsque mon frère est né, il n’avait pas quarante ans, de ce visage je me souviens parfaitement. C’est un visage impossible à déloger de ma mémoire, c’est un visage de tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence. Toutes les fois qu’il revient sans prévenir, c’est ainsi qu’il surgit, comme un platane. Trente-cinq ans me séparent de cette image de lui, je ne peux pas imaginer ce que le temps a fané. Pour moi, il restera cet homme assis près d’un cendrier rempli de mégots, le corps flouté par les volutes de Gitanes bleues, dans sa bouche l’haleine de tabac froid, dans ses yeux le feu, dans le corps l’épine. Dans ses bras manque l’enfant dont c’est la place et qui attend qu’on la porte sur les épaules ou qu’on l’embrasse, espérant une sucrerie ou une poignée d’amandes. Il dure malgré moi comme un œillet, hantant de sa grammaire chaque cage d’escalier à l’odeur de bois ciré, chaque papier peint fleuri, au fond du corps comme un foret. Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa.
J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille.
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui j’ai retrouvé la mémoire, remis les mots à leur place. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. Elle faisait des bateaux en papier, jouait avec des noyaux d’abricot, sans jamais se plaindre. J’ignore combien ses silences ont traversé les miens, elle a eu la grâce de me laisser vieillir, de me laisser le temps d’aller la chercher pieds nus sur la passerelle. Je ne lui avais pas dit au revoir, je l’avais quittée et elle savait que je reviendrais, que je n’aurais d’autre choix que de déchirer le dais des nuits denses. J’ai longtemps cru que loger mon corps dans d’autres corps l’éloignerait, je l’offensais davantage. Même l’amour de Paul n’a pas suffi à l’étouffer totalement, j’entendais sa respiration par-delà les hublots, il restait encore un embrun d’elle. Elle avait pour moi cette patience obèse et intraitable. Je gardais partout où j’allais la mémoire de son corps, des intonations de sa voix et de son air à tomber.
Si j’entendais parfois les murs percés de cris, je mettais ça sur le compte du voisinage mais au fond, je savais la petite qui appelait. J’avançais jusqu’à elle sans jamais pouvoir l’atteindre, j’avais sur la rétine un voile de tulle accroché à une branche, flottant dans le vent.
Je distingue déjà un peu ses traits, même si elle est encore loin, longeant cette plage, dépassant les cabines de bain. Elle est comme je m’en souviens sur ce polaroid pâlissant, un râteau et une pelle à la main. Avec Vincent, j’inverse les saisons, je pars en voyage, il me vide de mes silences sans forcer les tiroirs. Et dans les mots qui viennent, puisque la vie sait des choses que nous ne savons pas, c’est elle que voilà, dans son petit maillot rouge retenu par un nœud sur les hanches, debout, devant moi, parfaitement nette.
Cette enfant, c’est moi, je viens te chercher.
Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.
La première fois que je l’ai vu, c’était l’été. Je m’étais inscrite à son cours de tai-chi, nous étions une dizaine à l’attendre dans la salle aux murs blancs, je me souviens d’un fond sonore d’aquarium, un léger clapotis de bord de mer comme sur les plages de la Côte d’Azur. La porte s’ouvre, laissant entrer les rayons du soleil sur le parquet, une explosion de blanc et de lumière, le voilà.
Je perçois d’abord sa démarche de félin, quand il se déplace dans la pièce ses pieds ne semblent pas toucher le sol, on croirait qu’il avance sur un escalator ou un tapis de mousse. S’il m’arrive de revoir ce moment où il entre dans ma vie, je l’assimile à un temps simple, comme de glisser sous une couette disposée sur un lit, dans une chambre fraîche. Il doit avoir une quarantaine d’années, son visage est doux, les traits sont fins, pas une beauté spectaculaire, je ne crois pas que je l’aurais remarqué dans d’autres circonstances et pourtant, le regarder me serre le cœur, sans trop savoir jusqu’où. Lorsque je pense à lui, des mois après ce jour, c’est bon comme de plonger dans une source claire. J’ai beau comprendre les flots et la foudre, j’ai beau sentir la force du courant qui m’emporte, je promène mon automne dans cet instant d’été, ces quelques secondes qui ont effacé la vie d’avant, là où j’avais pied, comme une gomme magique.
En sortant de son cours, le ciel était si bleu qu’il brûlait mon visage comme l’éclat d’une lame et j’entendais encore les mots qu’il venait de m’adresser, j’ai l’impression de vous connaître. Il me regardait de ses yeux bruns, dont je percevais les nuances pour la première fois, des petites touches de vert autour de l’iris, comme la peau d’un crocodile. Je n’ai pas su quoi répondre, j’ai répondu merci, à bientôt, et je suis partie au plus vite, comme pour fuir un drame ou éviter un accident.

Je suis rentrée à la maison, Paul était là, son regard s’éclairait de me voir revenir comme s’il était surpris chaque soir de mon retour, il n’a rien perçu de mon trouble, peut-être un étonnement, une intuition lointaine. Je crois qu’il s’est toujours dit que je disparaîtrais un jour, aspirée par une autre passion, enlevée par mon désir irrépressible de liberté, à cause de l’enfance sans doute, qui me roue le cœur comme des giboulées. Quand je rentre le soir, ça sent bon dans la cuisine, il prépare le repas, il vient vers moi avec ce joli tablier que je lui ai offert, un verre à la main, parfois un peu de sauce au coin de la bouche. Il prend mon sac, enlève mes chaussures, il est prévenant, attentif aux ombres qui apparaissent parfois dans mon regard. Il sait le chien qui aboie dans ma tête mais il ne sait pas pourquoi, il ne pose jamais de questions, personne d’ailleurs jamais ne m’en pose et je ne donne aucune raison à ces ombres lancinantes ; je n’ai jamais trouvé la force de trahir ce que je laissais croire jusque-là.
Lorsque j’ai rencontré Vincent, nous venions de déménager, nous vivions, avec Paul, dans des cartons remplis de linge brodé et de souvenirs, débordant de douze ans de vie commune. Chaque matin, on se levait, on s’embrassait, tu as bien dormi, je te fais un café, j’irai chercher Rosalie à l’école, n’oublie pas la réunion des copropriétaires ce soir, à 18 heures. J’aimais cette vie simple avec Paul, je dormais enfin tranquille, moi dont le cœur ne connaît pas le repos des transats. Il y avait du soulagement à être aimée ainsi, dans le calme des promesses tenues, loin du vertige, préférant depuis Paul la paix à l’étoupe. Cela faisait douze ans que je n’avais pas pensé à un autre homme qu’à mon mari, cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Avant Vincent, je n’avais aucune raison d’attendre un homme dans un café, de regarder mon téléphone vingt fois par jour, d’inventer des rendez-vous à la dernière minute, d’avaler des pastilles pour l’haleine, des capsules pour la peau. Dans ces histoires-là, dans celle-là en tout cas, rien n’a été prémédité, il arrive que des personnes entrent dans nos vies sans effraction, on a l’impression de les connaître depuis toujours, on peut tout leur dire et tout entendre d’elles. Peut-être passent-elles par nous, pour nous expulser de nous-mêmes et de nos hontes ? Je semblais forte comme un roc, j’étais fragile comme une nèfle, à cause de ce jour culminant, j’avais onze ans, qui aurait pu imaginer, mais ça on verra plus tard. Les choses auraient continué comme avant si je n’avais pas rencontré Vincent pour me revenir.
Durant la semaine qui me séparait de son prochain cours, je me suis surprise à l’imaginer dans ma cuisine ou assis à côté de moi à lire le journal sur le canapé. Je sentais ma vie devenir comme une danse rythmée au son d’une musique un peu timide, une minuscule éclosion dans les nimbes d’une nuit servile. Ce que je peux dire, c’est que je savais le bal fragile.
Je ne l’ai finalement pas revu la semaine suivante, un rendez-vous de dernière minute m’a retenue au bureau. Puis nous avons pris un train pour le sud de la France et rejoint la maison que nous louons pendant les grandes vacances.
Nous étions souvent quinze à table à s’extasier devant les plats que Paul passait la journée à préparer. Jamais il ne se plaignait des courses à ramener dans des caddies à ras bord, des vaisselles à laver, à ranger, des jours sans plage enfermé dans la cuisine. Lorsque nous rentrions, les cheveux collants, du sable plein le maillot, ça sentait le chocolat et les épices, il m’embrassait tendrement, me délestait des pelles et des seaux, étendait les paréos sur la corde tendue dans le patio, il sentait le gel douche, il mettrait la table bientôt.

J’ai passé l’été un peu distraite, Vincent revenait dans mes pensées, sans retentir. Je me préparais à le revoir, je traversais la saison sans résistance à cette idée de nos retrouvailles. Je ne savais presque rien de lui, seul cet élan. Parfois je me blottissais dans les bras de Paul, comme deux tuteurs. Dans l’arrondi de son épaule, le passé me laisse en paix. Il y a des années son amour a déferlé sur ma vie, et même si l’enfance ne connaît qu’une seule floraison, avec lui je me tenais debout.
C’était il y a douze ans, j’ai rencontré Paul un soir de réveillon, la fête battait son plein dans cet appartement parisien. J’entendais les bruits des verres qui s’entrechoquent et les talons qui piétinent, le brouhaha des conversations dérisoires, les bilans de fin d’année, des résolutions provisoires. Je l’ai vu à l’instant où je suis entrée dans la pièce parce qu’il s’est retourné et qu’il m’a souri comme s’il me disait te voilà enfin. Il y avait une femme suspendue à son cou, dans une robe rouge à volants, j’ai pensé à une ballerine à cause de son corps fin, m’évoquant la danseuse en tutu qui tourbillonnait autour de la barre, quand j’ouvrais, petite, la boîte à bijoux de maman. Il s’est approché de moi, il a dit bonjour, je m’appelle Paul, sa voix sentait le Sud, à vivre l’enfance dans des caravanes. Nous avons passé la soirée à parler, le monde s’agitait tout autour, dans un mélange d’euphorie et de tristesse, l’année se finissait et quelque chose pour nous commençait. Il se penchait vers mon oreille pour me murmurer des confidences, et dans sa voix je percevais déjà les paysages comme on en peint et des enfants qui courent au loin. Il portait une chemise dont les boutons retenaient péniblement son buste de bûcheron, c’est sans doute ça que j’ai perçu en premier, le corps immense et large. Ses gestes pourtant étaient délicats, presque fragiles.
Nous nous sommes revus, malgré janvier qui cognait aux tempes, malgré la ballerine. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans, dans le deux-pièces qu’il avait acheté après la séparation avec sa femme. Elle ne lui avait pas laissé le choix, une rupture brutale, indécente, c’était fini, c’est tout, elle était tombée amoureuse d’un autre homme qui viendrait s’installer bientôt à sa place, il fallait vider les armoires, tourner la page. Il avait rencontré Marion dans un bar du quartier, quelques semaines après son emménagement, elle était d’une beauté renversante, ils étaient perdus tous les deux, leur histoire a démarré pour mettre fin à leurs solitudes, un pansement sur les plaies, pas encore le réconfort. Elle était ivre, il l’a portée jusque chez lui, l’a couchée tout habillée, et le matin ils se sont attachés.
Quelques semaines plus tard, il m’a proposé de nous revoir. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café, quand je suis entrée il s’est levé, il m’a semblé lire dans son regard du soulagement. J’ai retiré mon bonnet, je le voyais détailler chacun de mes gestes, c’est la façon dont il me regarde qui m’émeut le plus, aujourd’hui encore, douze ans après ce premier rendez-vous. Plus tard, il me dirait combien son cœur s’était mis à battre quand je m’étais assise en face de lui, dans ce café avec cette robe minuscule, il avait pensé c’est la femme de ma vie. Il y avait dans ses yeux de la joie et me semble-t-il un peu de désespoir, comme s’il était heureux et épuisé déjà.
Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Quand il avait rencontré Marion, il n’avait pas pris la mesure de sa détresse. Il avait détecté ses problèmes d’alcool lorsqu’ils s’étaient installés ensemble. Il essayait de l’aider mais il ne pouvait rien sauver de ce qu’elle noyait. Elle buvait tous les jours, parfois dès le matin, pas juste pour tremper les lèvres, elle buvait pour surmonter la douleur, ce lieu d’où elle vient à cause de ce père qui la frappait à coups de poing, à défaire l’articulation, à ébrécher sa peau de céramique. À seize ans, elle s’était enfuie avant la fin des rotules. Elle avait été mannequin mais l’alcool avait ravagé ses ambitions et déformé l’ovale de son visage. Elle avait ensuite été vendeuse puis serveuse, maintenant, en rentrant, il la trouvait dans le canapé, le regard vitreux, à fixer le téléviseur.
Pendant qu’il me parlait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la vie de Paul, je ne voulais plus souffrir mais aimer, cela ne s’invente pas. Avec lui, j’avais envie de penser à l’avenir. Je lui ai raconté la rencontre avec mon premier mari, j’avais vingt ans et un corps qui attendait que ça commence ou que ça se termine, je n’ai jamais bien su, à l’époque en tout cas, s’il était trop tôt ou trop tard. Je ne pouvais pas m’accorder le temps de grandir, rendre à l’enfant la couleur des piscines, il fallait fuir de la maison, défaire l’étau. J’avais dit oui au premier venu qui voulait bien de moi, pourvu qu’il m’éloigne de ma famille, même à quelques stations de métro. J’étais à mes trousses, prête à partir à n’importe quel prix, même s’il fallait répéter l’histoire de maman, ce refrain de variété, même s’il fallait chaque nuit polir à la lime la pierre précieuse de ma jeunesse. Je n’avais rien d’autre à offrir que ma bouche et mon corps dans cette robe à corset en polyester satiné. Je savais le cortège bancal comme ce gâteau à quatre étages, j’ai tout laissé de moi dans le lit conjugal contre un trousseau de clés. Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. Nous avons eu deux enfants. À trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire.

La nuit était tombée, il avait plu, les lampadaires éclairaient les trottoirs mouillés, brillants comme des marrons glacés. Il m’a dit je dois rentrer, j’ai pensé que j’aurais bien fait de la place dans les placards pour qu’il y suspende ses vêtements et posé un verre sur le lavabo pour sa brosse à dents, j’ai dit moi aussi. Nous nous sommes embrassés comme deux amis, en nous promettant de nous revoir. La semaine suivante, il m’a invitée à déjeuner, évidemment j’ai dit oui, je n’ai rien de prévu demain, j’aurais déplacé des montagnes pour retrouver ce parfum de réglisse mais j’ai dit je n’ai rien de prévu demain. En le retrouvant je me suis penchée vers lui pour l’embrasser, j’ai déposé mon manteau sur le dossier de la chaise, il me regardait discrètement, je le voyais pourtant me regarder.

Pendant des mois, nous nous sommes vus tous les jeudis après-midi, il venait dans mon deux-pièces, nous reprenions la chanson. Je revois le battement des jugulaires et la poussière de ses vêtements voleter dans l’air, à l’endroit de nos délivrances.
Et puis un jour, il a dit je veux vivre avec toi. Nous avons vendu nos appartements, trouvé un cinq-pièces, emprunté sur vingt-cinq ans. Jusqu’à présent, l’air est empli de notre bonheur, il a imprégné les lits de nos sommeils, les albums de nos photos, les saisons de nos étés, les nuits de nos bras, on est heureux, semble-t-il.
Je me suis assise sur le canapé en velours dans l’entrée, j’étais en avance, je voyais le hall se remplir des participants au cours de Vincent, essentiellement des femmes, habitués à se retrouver le mardi. Je me sentais brûlante, j’avais soif. Dans les toilettes, j’ai vu dans le miroir mes joues rouges comme deux énormes cerises, j’ai passé mon visage sous l’eau, je sais pourtant que rien n’arrête les incendies.
La porte du centre s’est ouverte, il est entré, il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un, puis nos regards se sont croisés, son visage s’est éclairé, il s’est approché de moi, vous êtes revenue. Pendant son cours, il nous enseignait les mouvements pour libérer l’énergie vitale, nos gestes étaient calés aux siens, nous ondulions ensemble, nos bras et nos jambes semblaient flotter. Il se déplaçait dans la pièce avec une légèreté inouïe, comme un oiseau ou un guépard. Il était question de calme et de joie, de prendre conscience de ce que nous sommes. Je me sentais chavirer mais ce n’était pas un naufrage. S’il y a un mot pour dire ce sentiment, je ne le connais pas.
À la fin du cours, je me suis engouffrée dans le vestiaire, sa voix cognait dans mes tempes, me brûlait le ventre. Je me suis changée à toute vitesse, prise dans l’urgence de m’enfuir, de me retrouver à l’air libre, de m’échapper de mon corps. Je me suis dirigée vers la sortie, la robe à peine reboutonnée, le manteau ouvert, les bottines délacées. Il était devant la porte, adossé au mur, à discuter avec une élève. Tout démasquait mon émotion. Il m’a demandé le cours vous a plu ?, j’ai remarqué une petite coquetterie dans son regard, il avait des sillons autour des yeux comme des rayons de soleil, je ne pouvais articuler un mot. De près, il avait un charme fou, une grâce presque féminine, cette chose indéfinissable qui peut changer le sens du vent. Oui, c’était très bien, merci, je dois partir, je suis pressée, pardon, merci encore, je me suis jetée dehors, j’ai couru dans l’allée pavée jusqu’à la rue, je me sentais en cavale, à cause de mon cœur braqué comme un distributeur de billets.
Arrivée en bas de chez moi, j’ai posé mes affaires par terre, je me suis assise sur les marches de l’escalier, j’ai repris ma respiration pendant quelques minutes, je serais restée là des heures, je revenais à la maison mais je ne revenais pas à moi. Puis j’ai appelé l’ascenseur, devant le miroir j’ai arrangé mes cheveux et ma robe, j’ai remis mardi avec mardi, passé ma main sous les yeux pour retirer le fard qui avait coulé, je retrouvais un peu cette apparence normale, une femme normale, et j’ai sonné à la porte, en ébullition. La nuit, j’ai réalisé que Paul et moi, nous nous étions usés à être à la hauteur de nos engagements, nous avions tant souffert avant de nous rencontrer qu’on n’osait plus bouger. Chaque matin avait avalé notre vie, épuisé notre crédit, avait remplacé la jeunesse par la maturité, transformé nos siestes en repos compensateur, fini les regards brûlants dans le lavomatique. Paul dormait à mes côtés et je pensais à Vincent, c’était plus fort que moi, j’ai erré avec lui dans des chambres d’hôtel, sur des bancs publics, sur des routes de campagne, dans des champs de blé. Dans le noir je le voyais, au matin je le voyais, je le voyais dans les saisons qui s’éteignent, dans les jours qui rallongent, il partait il prenait le soleil avec lui.
Au bout de six ans de vie commune, Paul m’a demandée en mariage. Nous nous sommes mariés fin septembre, je portais une robe en crêpe de soie presque blanche, un morceau de tissu coupé en biais et sans doublure, juste quelques fronces aux épaules pour le volume. Cette robe couvrait la fin de la peine qu’aucun artifice n’avait apaisée jusque-là. Nous avons gravi les marches du grand escalier baigné de lumière jusqu’à la salle des mariages. À cette époque, je voyais encore ma mère. Elle était là, assise au bord du banc, prête à s’échapper s’il le fallait, comme toujours. Elle s’était fardée maladroitement, les lèvres trop rouges, le fond de teint inégalement étalé débordant par les plis autour de la bouche et aux coins des yeux, la couleur de son visage contrastant avec celle de son cou. Elle avait mis du bleu sur les paupières jurant avec son tailleur d’un autre bleu, le mascara avait coulé d’un côté seulement, elle avait le regard perdu, une fois de plus.
Mon père, ce jour-là, était probablement chez lui dans l’appartement que ma mère avait fui quand elle l’avait quitté. La dernière fois que j’y suis venue il y a vingt ans, le papier peint gondolait dans l’entrée, les motifs de fleurs s’étaient estompés, le canapé avait perdu son bombé, même les aiguilles de l’horloge dans la cuisine avaient renoncé à tourner pour rien. Çà et là étaient restées les cicatrices d’un clou arraché, emporté par ma mère avec la relique qu’il soutenait, une reproduction bon marché de la Vierge à l’enfant, une vieille assiette murale en porcelaine, rien de conséquent. J’ignore si mon père a su que je me remariais, maman a sans doute dit tu sais qu’elle se remarie, mais ça ne lui aura fait ni chaud ni froid.
Des fois je me demande s’il est toujours en vie, et puis j’oublie.
Je vivais désormais au rythme des mardis et je me préparais à cette séance de tai-chi comme pour un rendez-vous, je repassais par la maison pour me coiffer, remettre un peu de poudre sur mes joues, changer de pull ou de chaussures. Sur le chemin, je me répétais les réponses à des questions qu’il me poserait peut-être, ce qui, je l’espérais, m’éviterait de bafouiller ou de rougir. C’était peine perdue. Dès qu’il entrait dans mon champ, je pensais ralentis, c’était une déflagration, comme de naître, comme soudain la peau pâle d’une épaule.
Pendant le cours, je me laissais distraire, j’évaluais son corps sous l’ampleur des vêtements, j’imaginais son odeur, un mélange de verdure et de bois, peut-être la campagne, quelque part en Italie. Tout ce que disait Vincent semblait m’être adressé. Il parlait de créativité, d’enfance, il était question de l’importance de bien respirer, de laisser l’air entrer, sortir, de reprendre son souffle. Un jour, il a pris mes poignets et doucement a dessiné un huit dans l’air, de gauche à droite, c’était une danse lente, presque érotique. Cela a duré quelques secondes, je sentais sa force me traverser.
Une fois le cours terminé, j’ai filé jusqu’au vestiaire. J’ai essayé de reprendre ma respiration, j’ai ajusté mon pull devant la glace, attrapé mon manteau et mon sac dans le casier. Vincent était au bout du couloir, je crois qu’il m’attendait. Il souriait comme s’il voulait m’annoncer une bonne nouvelle. J’aurais voulu poser ma tête sur son épaule, qu’on en finisse. Je vous laisse mon téléphone, m’a-t-il dit en me tendant un bout de papier plié en deux, appelez-moi. J’ai glissé le papier dans ma poche, j’ai pensé à ce jour, j’avais quatorze ans, c’était la première fois qu’un garçon m’invitait au cinéma. Quand la lumière s’est éteinte et que le film a commencé, j’avais le cœur comme un cheval fou, pareil qu’en cet instant. Et quand il a enfin posé sa main sur la mienne, rien ne pouvait plus arrêter mon cœur qui galopait. J’ai regardé Vincent dans les yeux pour la première fois sans me détourner, j’avais l’impression de retirer une grosse couverture, un drap de laine dont la chaleur m’accablait, j’aurais voulu être capable de désinvolture, je crois que j’ai souri, peut-être à cause du soulagement, c’était comme une vanne qui s’ouvre, un torrent qui se déverse. Je le ferai.

Le lendemain, j’ai eu envie d’une nouvelle robe. Dans la cabine d’essayage, je me suis dit que je mettrais cette robe lorsque nous nous reverrions. Elle était simple, rose pâle, ceinturée à la taille, longueur genou, parfaite pour un premier rendez-vous. J’ai dit à la vendeuse qui s’inquiétait derrière le rideau, je la prends.
Il faisait doux, c’était l’automne. Je n’irais pas travailler ce matin, j’ai appelé au bureau, j’ai dit à mon assistante de reporter à la semaine prochaine la réunion avec nos clients qui avaient confié à mon agence l’agencement et la décoration de leur hôtel particulier, nous avions de toute façon à retravailler les plans, reprendre les cotes pour l’extension de la baie vitrée, rien ne pressait.
Je me suis arrêtée dans un café en bas de chez moi, je me sentais incapable de lire ou de téléphoner, j’avais envie de ce temps calme, juste avant les premiers mots. Je sentais le papier plié dans ma poche, je l’ai pris dans ma paume et j’ai gardé longtemps le poing fermé. Puis j’ai déplié mes doigts, je les ai glissés sur les chiffres, il avait écrit Vincent et son numéro d’une écriture nette, précise, j’y trouvais la même détermination que son injonction, appelez-moi, la pointe du stylo avait presque perforé le papier, j’entendais prenez-moi, emmenez-moi, j’entendais je t’attends, je te veux. Je suis restée une demi-heure à imaginer son téléphone sonner, peut-être sa messagerie, qu’il décroche ou non ma voix tremblerait. Je lui dirais bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas puis un silence, il y aurait cet embarras sauvage qui m’empêcherait d’être enjouée, légère, à cause de ce que je sentais déjà pointer comme sur la tige d’une rose. J’ai pris un autre café, vidé la carafe d’eau, demandé l’addition. Le reste, c’était encore trop. J’ai rentré le numéro de Vincent dans mon téléphone, à midi j’ai pensé que je l’appellerais dans l’après-midi puis l’après-midi je me suis dit qu’à 6 heures ce serait plus simple, et en début de soirée j’ai remis au lendemain. Toute la nuit, j’ai attendu le matin en me disant que je l’appellerais à la première heure. Le matin, comme la veille, je n’ai rien pu faire.
Plus tard, Rosalie faisait ses devoirs sur la table du salon, elle apprend à lire, je l’ai aidée, Pa-pa a une mo-to, Ma-man fait des gâ-teaux, Paul est venu s’asseoir à côté de nous, il m’a pris la main, il a dit qu’est-ce qui te ferait plaisir pour le dîner ?, Rosalie a dit des coquillettes avec du jambon, de mon côté je n’avais pas très faim. On avait du temps avant le dîner, il faisait encore jour, j’avais envie des rues et de la foule, me perdre encore un peu dehors, là où il restait une possibilité d’entendre sa voix dans mon tympan, si je me décidais enfin. Il m’a soudain semblé inconcevable d’attendre une nuit de plus, les yeux ouverts, à tourner dans le lit. Alors j’ai remis mes chaussures, j’ai dit à Paul que j’allais faire trois courses, dans l’ascenseur j’ai écrit bonjour Vincent, voici mon numéro si vous avez envie qu’on prenne un café. Je me suis sentie délestée d’un inutile fardeau, j’ai choisi cinq belles tomates et du basilic en pot chez le primeur, je souriais comme si on venait de m’annoncer une nouvelle que j’attendais depuis longtemps. Au moment de payer, mon téléphone a vibré : avec plaisir, demain 19 heures, vous me direz où ?
Quand je suis rentrée, la table était mise, les assiettes blanches à bords dorés disposées avec soin, le pain tranché dans la corbeille. Paul attendait mon retour pour lancer les coquillettes, six minutes pour une cuisson al dente. J’ai coupé les tomates en rondelles, la burrata avec précaution, les feuilles de basilic, et arrosé la salade d’une rasade d’huile d’olive dont le parfum était si intense qu’un temps il m’a piqué les yeux, mais peut-être que ces larmes venaient d’ailleurs.

Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait par intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. Toute la journée, j’ai ressenti une sorte de vertige au fur et à mesure que l’heure avançait, j’ai essayé de dessiner un peu, mais rien ne venait, j’ai remis à plus tard les appels importants, laissé en non lus les mails reçus. À midi, j’ai appelé Paul pour lui dire que j’irais chercher Rosalie à l’école et que j’avais rendez-vous à 19 heures avec un nouveau client, je ne pouvais pas décaler.
J’ai quitté mon bureau à 15 heures, le ciel ressemblait à la surface d’une piscine qu’aucun corps n’aurait traversée. Je connaissais un café à la devanture Art déco, à quelques pas de chez moi, il avait la patine surannée du bistrot parisien avec ses tables rondes bordées de laiton et ses banquettes en cuir doré. Les tentures en velours rouge conféraient au lieu un charme authentique, la terrasse chauffée qui donnait sur une petite place, à l’abri de la circulation, serait idéale en fin de journée. J’ai écrit Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, j’ai effacé retrouvons-nous, j’ai ajouté à tout à l’heure, mais sans verbe le ton était trop sec, j’ai remis retrouvons-nous, j’ai enlevé à tout à l’heure, j’ai ajouté à 19 heures, Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, à 19 heures, j’ai appuyé sur envoyer, en pensant à ce nous si fragile. Ce nous, je peux y passer des hivers et des traversées en mer.
À 18 heures, Paul est rentré, il semblait fatigué. Je lui ai servi un grand verre d’eau fraîche. Il m’a raconté sa journée sans que je sois en mesure d’y prêter totalement attention, les journées étaient longues au bureau, il se demandait parfois s’il n’aurait pas dû faire les beaux-arts plutôt que de choisir la même voie que son père, chargé de recherches en neurosciences. À dix-huit ans, il était monté à Paris, pour étudier la neurobiologie. Il était sorti doctorant, faisant la fierté de ses parents, oubliant ce que son cœur d’enfant, qui rêvait de fusain, d’encre et d’aquarelle, disait à son cœur d’adulte. Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d’une bougie, comme on ruine une existence ; de temps en temps, lorsque nous faisions une expo, il ressentait des picotements au bout des doigts et peut-être un peu d’amertume. Avec le temps, j’ai appris à lire dans ses silences.
19 heures approchaient, je me suis changée dans la salle de bains, j’ai passé ma nouvelle robe, lacé mes bottines. J’ai embrassé Rosalie, Paul m’a accompagnée jusqu’à la porte, serrée dans ses bras une dernière fois.
Dans le miroir de l’ascenseur, j’ai essayé d’atténuer le rouge de mes joues, mon front perlait légèrement à la racine de mes cheveux, je me sentais fébrile. J’avais beau voir le visage de Paul qui me regardait partir par la fenêtre de la cuisine, j’avais beau tout savoir de nous, de cet empire d’amour, je partais là-bas, vers lui, sans rien savoir de lui, à cause de ce cheval au galop. Je m’échappais de ce que nous étions, je plongeais malgré la baignade interdite, je rallumais la lumière d’une chambre fermée à clé, au bout d’un couloir long comme l’habitude.
Il faisait encore jour, je marchais à renverser les marronniers, chaque pas me gorgeait d’oxygène, des perles d’endorphine maintenant, un collier de perles sur ma poitrine. J’ai ralenti sur les cent derniers mètres, je voulais rester quelques minutes encore avant l’après, quand alors je saurais précisément cette pépite de vert infusé au fond des yeux. J’apercevais les néons de l’enseigne, plus que quelques pas vers mon rendez-vous, j’avais rendez-vous. »

Extraits
« — J’habite en Ardèche, une grande maison avec des pommiers, un cerisier, des saules pleureurs. Je viens à Paris trois jours par semaine et je retourne à la nature, près de ma femme et de mes fils. Ils ont quatorze et douze ans. Vous avez des enfants?
— J’ai deux fils de vingt-trois et vingt ans nés d’un premier mariage, et puis Rosalie que j’ai eue avec Paul, elle est à l’école primaire, elle a six ans.
— Quand j’ai rencontré ma femme, en rentrant des États-Unis, j’avais à peine vingt ans. Avant de me lancer dans la pratique du tai-chi, j’ai étudié le piano, à Boston, je voulais composer. En venant, je me suis demandé quel métier vous faisiez, j’ai pensé que peut-être vous travailliez dans la mode.
— Je suis architecte d’intérieur.
Il a marqué une pause, nous savions maintenant l’essentiel, il me semblait que nous avions fait le plus dur, ouvrir la porte, écarter les rideaux, pousser les meubles, laisser le passage.
J’ai observé ses mains posées sur la table, des mains fines, quelques taches de rousseur, des mains de pianiste, j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé une vie. » p. 39

« De ce petit air le père est fou, il sait ce qu’il permet à l’enfant, tout ce qu’elle obtient grâce à lui, il ne se trompe pas là-dessus, c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. » p. 126

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ARBO_PARIENTE_Delphine_©Delphine_JouandeauDelphine Arbo Pariente © Photo Delphine Jouandeau

Avec Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente signe son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Les saisons d’après

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En deux mots
En acceptant une résidence d’écrivain à Trébeurden, Charlotte ne s’imaginait pas qu’elle allait (re)trouver l’auteur préféré de son défunt mari et se lancer dans une enquête sur cet homme mystérieux. Au fil des mois, c’est pourtant elle qui va se révéler.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les mystères de la résidence d’auteur

Dans son nouveau roman Christian Carayon se sert de ses talents d’auteur de polar pour concocter un roman brillant sur la famille, la création littéraire et les liens qui se tissent entre les gens. Quand la fiction vient nourrir la réalité et inversement.

Charlotte a l’occasion de quitter sa vie rangée de prof de lettres, au moins pour les six prochains mois, car elle vient d’être acceptée en résidence d’écrivain à Trébeurden, en Bretagne.
Pour elle le moment est particulièrement propice. Elle a déjà écrit deux romans qui ne se sont guère vendus et a besoin de prendre l’air. Si elle est un peu déçue de l’appartement assez modeste et humide mis à sa disposition – une belle pièce avec vue sur la mer la console toutefois – elle est entourée d’une équipe enthousiaste. Lizzie, qui a accepté sa candidature, lui explique sa mission. Outre sa grande liberté créatrice, elle proposera des films pour un ciné-club et sera chargée de commenter ses choix. En outre, elle animera un stage d’écriture auquel se sont inscrits cinq candidats.
Ajoutons que Charlotte entend profiter de sa situation géographique pour se mettre à la natation et sortir quotidiennement en mer.
Une initiative qui va vite s’avérer périlleuse, car un muscle de sa jambe lâche alors qu’elle est seule en mer. Elle a beau crier à l’aide, le seul passant qui la voit choisit de s’éloigner du rivage. Quand elle parvient finalement à regagner le rivage elle découvre tout à la fois que le promeneur n’est autre que WXM, l’auteur d’une série à succès que son défunt mari aimait beaucoup et le frère de Lizzie. Et que son choix n’est peut-être pas le simple fait du hasard.
Si leur rencontre ne se fait pas sous les meilleurs auspices, il n’en reste pas moins intrigant. Car s’il s’est installé en Bretagne sous pseudonyme, c’est pour échapper à une enquête de police après de mystérieuses disparitions. Des faits divers qui ont alimenté son œuvre et continuent d’alimenter les rumeurs.
C’est à ce moment du récit que Christian Carayon se rappelle qu’il a réussi quelques excellents polars en donnant à ce séjour une nouvelle densité, en faisant de Charlotte une enquêtrice hors-pair. «Je confesse une vilaine habitude: j’espionne. Depuis que j’ai fait le tour des maisons à la recherche de WXM, j’y reviens. Au début, c’était pour confondre leurs habitants.» Très vite, elle va pouvoir détailler les habitudes des uns et des autres. Mais aussi rechercher dans leur passé et confronter les scénarios. Jamais peut être l’imbrication entre réalité et fiction n’aura été si bien présentée. C’est dans les souvenirs d’enfance puis ses années de collège que le jeune Romain va trouver de quoi nourrir son œuvre et inversement, c’est en lisant sa saga que l’on va pouvoir accumuler les indices sur une existence mystérieuse, ses zones d’ombre. Ajoutons-y les vérités qui finissent par éclater lors des ateliers d’écriture et vous disposerez d’une riche palette que le romancier va habilement agencer pour nous offrir une enquête qui va finir par exploser au visage de celle qui la mène. Car – on l’aura compris – en cherchant dans la vie des autres, Charlotte se cherche elle-même.

Les saisons d’après
Christian Carayon
Éditions Hervé Chopin
Roman
464 p., 19 €
EAN 9782357206342
Paru le 03/02/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Bretagne, à Trébeurden, Trégastel, Brest et environs. Un seconde partie se déroule à Marican et dans la région toulousaine. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Certains secrets ne peuvent pas rester enfermés à jamais dans la maison de notre enfance.
Charlotte a quarante-cinq ans, elle vient de perdre son mari et décide de tout quitter : son poste de professeur de lettres, sa maison et ses parents, qui ne le lui pardonneront certainement jamais. Elle va passer neuf mois à Lighthouse, une résidence d’auteur sur les hauteurs de Trébeurden. Neuf mois pour tenter de renaître et retrouver l’envie d’écrire.
Mais Lighthouse n’est pas une résidence comme les autres. Entièrement financée par un mystérieux auteur de best-sellers surnommé WXM, elle exige quelques contreparties. Entre des ateliers d’écriture auxquels participent d’étranges personnages, des séances de cinéma particulièrement animées et des rendez-vous avec une directrice aussi secrète que son mécène, Charlotte retrouve vite sa curiosité perdue. En plongeant dans le passé sulfureux de WXM sur lequel d’étranges rumeurs circulent, elle commence à réveiller les vieux souvenirs de sa propre enfance…

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Vendredi 20 septembre
Je connais le dernier moment heureux de mon existence. J’ai dix-neuf ans. On est fin juillet et il fait un temps magnifique. L’après-midi décline dans des couleurs de dessin animé japonais. Mon père se laisse flotter sur notre piscine, allongé sur un matelas gonflable. Il porte un chapeau de paille et chantonne en boucle un refrain qui fait l’éloge de la vie de bohème. Ma mère est assise à l’ombre des grands arbres. Elle est plongée dans la lecture d’un roman aussi épais qu’un dictionnaire. Du bout des doigts, elle triture son marque-page. À la fin de chaque chapitre, elle lève la tête et sourit aux anges. Luttie, ma petite sœur, est à plat ventre dans l’herbe. Elle épluche avec tout le sérieux du monde les articles d’une revue consacrée aux chanteurs à la mode. De ses longues jambes repliées, elle dessine des arabesques invisibles. C’est une sirène. Elle nage tout le temps. Et, quand elle nage, rien ne la freine, rien ne la brusque ni ne l’éclabousse. Elle file comme une risée de vent, ne laissant que deux ourlets qui disparaissent avant même qu’on entende le souffle de son passage.
Je suis assise sur la margelle, les pieds dans l’eau. Shirley, notre vieille chienne, me tient compagnie, sa grosse patte posée sur ma cuisse. Tout est calme. Tout est parfait. Je me sens entièrement à ma place. Dans quelques instants, Cécile, ma meilleure amie, va nous rejoindre. Elle garera sa petite voiture dans l’allée du garage pour que je puisse charger mes affaires. Elle dormira chez nous. Le lendemain, de bonne heure, nous partons toutes les deux faire du camping au bord de l’océan. Nos premières vacances en solo. Notre première grande aventure, dont je me délecte à l’avance depuis des semaines. Pourtant, à la veille de ce départ, l’envie s’est envolée. Partir est un déchirement. Cela revient à briser l’harmonie et à piétiner ce moment de grâce. Si je pars, je casse tout et je crains de ne plus jamais le retrouver un jour. Malgré tout, je pars.

J’ai quarante-cinq ans. Je ne suis plus la sœur de ma sœur depuis des années. Sans doute plus vraiment la fille de mes parents depuis quelques heures. Depuis quatorze mois, je ne suis même plus la femme de personne. Et je ne serai jamais la mère d’aucun enfant.
La maison que j’ai conservée après la mort de mon mari ne m’a jamais plu et, pour couronner le tout, elle ne m’attire que des ennuis, entre les trucs qui tombent en panne, les travaux à faire et le voisin de derrière qui veut me faire un procès à cause des branches du cerisier qui dépassent.
J’ai démissionné de mon poste de prof de lettres peu de temps après la rentrée, sans préavis. Je n’ai plus aucune ressource.
J’ai écrit deux romans, Décembre et Sang-Chaud, qui ont rencontré un beau succès d’estime, selon la formule consacrée. En clair, ils ne se sont pas vendus. Cela fait des années que je suis à sec d’idées, incapable de me lancer dans un nouveau projet d’écriture malgré de multiples tentatives. De toute manière, mon éditeur m’a signifié qu’il ne comptait pas sur un troisième manuscrit. Tandis qu’aucun de ses confrères ou d’éventuels lecteurs ne se sont manifestés pour s’inquiéter de mon absence.
Tout ce que je possède de vraiment cher tient dans le coffre de ma voiture, qui est garée à quelques dizaines de mètres, en bordure du petit port de plaisance.
On est le vendredi 20 septembre. Il fait gris et je ne suis plus grand-chose. Assise dans le seul café encore ouvert au bord d’une mer que je n’ai jamais connue, j’écris dans ce cahier destiné à recevoir le récit de mon exil en Bretagne.
Un peu plus de huit mois de résidence d’écrivain. Presque neuf mois… Le récit d’une destruction ou d’une renaissance, je l’ignore. Je suis terrifiée d’avoir tout plaqué. Je n’ai jamais fait un truc aussi dingue de toute ma vie. Je me découvre enfin audacieuse, ou folle à lier. Que ce soit l’un ou l’autre, c’est au moins ça de pris.

Mon rendez-vous n’est prévu qu’à 17 heures. Pourtant, je débarque à l’aube. Je suis trop impatiente de savoir si, ici, j’ai une chance de m’en sortir. Alors j’ai pris la route de nuit, dans un étrange mélange de peur et d’excitation. La peur que tout ceci soit vain, que ce soit la pire idée du siècle ; l’excitation de l’aventure, malgré tout. De toute manière, je suis toujours en avance, où que j’aille. De crainte de passer à côté de quelque chose sans doute. À moins que ce ne soit par méfiance de l’imprévu.
À Trébeurden, il n’y a plus grand monde. Je descends jusqu’au port sans croiser qui que ce soit. Les seules âmes qui finissent par apparaître le long de la grande plage, quand le jour se lève tout à fait, sont des personnes âgées qui, de manière dispersée ou en grappes, profitent de la marée haute pour pratiquer la marche dans l’eau. Le soleil est absent mais il fait doux. Pour autant, il faudrait me payer très cher pour que j’accepte de plonger un orteil dans cette mer déjà ternie par l’automne annoncé.
Pour tuer le temps, j’explore les bordures de ce qui sera mon nouveau monde. Je marche le long de la grève. À ma gauche, les maisons s’agrippent comme elles le peuvent à la pente qui dévale vers la mer. Puis, quand elles n’ont plus la force de s’accrocher, elles cèdent la place à une lande de plus en plus ensauvagée. La digue vient buter au pied d’un sentier qui s’aventure entre les ronces et les genêts. J’escalade cette face rugueuse, percluse d’épines noires. Au sommet, je me retrouve à surplomber une autre baie, plus large et plus évasée. Plus loin, j’aperçois une plage immense, éloignée de toute construction. Ce sera ma destination. Il me faut une petite heure pour l’atteindre. À ma grande surprise, il y a quelqu’un dans l’eau et, cette fois-ci, pas uniquement jusqu’à mi-cuisses. Un nageur revêtu d’une combinaison noire qui multiplie les allers-retours d’un bout à l’autre de l’anse. Il nage comme nageait Luttie. Ses battements sont une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Ils sont souples, déliés et paisibles. En même temps, ils dégagent une force quasi surnaturelle. Je demeure ainsi à l’observer un long moment, fascinée. Jusqu’à ce qu’il sorte de l’eau.
Il retire d’abord ses palmes et ses lunettes, puis se dirige vers un petit rocher émergeant du sable sur lequel ses affaires sont posées. Il prend tout son temps pour retirer sa combinaison. Je lui donne la cinquantaine, et une cinquantaine peu athlétique. Torse nu, il exhibe des chairs molles, un ventre un peu trop bombé et des épaules tombantes. Il s’enroule dans une immense serviette-éponge à la couleur passée depuis belle lurette. Il s’avance à nouveau vers la mer. Il reste debout, à contempler l’horizon, encore essoufflé par son effort. J’y vois une respiration merveilleusement accordée. J’y vois une grande sérénité. Je l’envie. Il est le Nageur-de-l’Aurore, le premier acteur de ce théâtre.
Quand je reviens sur mes pas, je me dis qu’il faut que je m’achète une combinaison, des palmes et des lunettes. Je suis décidée à aller nager tous les jours, quel que soit le temps. On me reproche assez de ne pas prendre soin de moi. J’avoue que les suées collectives me rebutent, que les odeurs de chlore des piscines municipales me rappellent trop les horribles heures d’EPS au collège et que courir m’ennuie profondément. La mer, en revanche, c’est faisable. Nager, ce serait bien. Nager et écrire.

Lighthouse est un lieu dédié aux livres et aux films. Le site en lui-même ressemble à un petit manoir aux épais murs de granit, perché sur les hauteurs de Trébeurden. À 17 heures pile, je me gare sur le parking. Lizzie Blakeney vient à ma rencontre. Je la trouve encore plus belle et encore plus élégante que lors de nos deux conversations préparatoires sur Skype. Son maquillage est aussi discret que les fins bijoux qu’elle arbore. Elle m’adresse un sourire maternel. Elle me tend une main délicate aux doigts longilignes. De son accent délicieux, elle s’inquiète de mon long voyage et de la fatigue qu’il a dû occasionner. Je ne dis rien de mon arrivée précoce, ni des heures interminables qui ont suivi. Ce sont elles qui m’ont épuisée et qui m’ont modelé le visage d’une déterrée.
Lizzie est la coordonnatrice de Lighthouse. Elle gère l’ensemble des activités qui y sont rattachées, dont la résidence d’écrivain. C’est elle qui m’a recrutée. Elle me propose de visiter les lieux et de rencontrer le reste de l’équipe. À plusieurs reprises, elle insiste sur ce terme d’équipe. J’intègre un collectif et je dois jouer le jeu, même si une grande partie de mon jeu sera celui d’une soliste.
Nous franchissons d’abord un porche ouvragé pour découvrir un vestibule au sol de marbre et aux boiseries vernies. Un escalier s’élance vers un étage interdit au public. À droite, une double porte vitrée dévoile une longue et large salle. De hautes fenêtres s’y succèdent, des deux côtés, selon un intervalle à la symétrie parfaite. Si l’entrée est sombre, cette pièce est baignée de la lumière du large, où le soleil, enfin apparu, s’apprête à plonger. Les tables de travail sont d’un chêne épais et surmontées de petites lampes individuelles en laiton. Les espaces de lecture adoptent des fauteuils aux tissus clairs et colorés. Les étagères garnies d’ouvrages savent se faire discrètes, ne créant aucune séparation. Au fond, il y a une immense cheminée ouverte, devancée d’autres fauteuils et de deux canapés. L’ambiance fait très club anglais.
Stéphanie est la bibliothécaire. Je l’ai imaginée grande et sèche, avec des allures de gouvernante ; je la découvre ronde et joviale, avec ses bonnes joues empourprées et ses yeux qui se plissent. Elle me souhaite la bienvenue sans chercher à retenir un rire joyeux. Elle parle trop vite et bute sur les mots. Elle m’indique un présentoir en face de son comptoir. Mes deux romans y sont mis en évidence, mon nom écrit en gros sur un panneau. On annonce mon statut d’écrivaine en résidence et les ateliers d’écriture que je suis censée animer tous les jeudis soir. La seule autre personne qui se trouve dans cette salle est un homme qui prend son mal en patience. Il est assis de travers à une des tables et tape du pied. Il est soulagé de pouvoir enfin se lever. Il me dépasse de deux bonnes têtes, ses épaules ont la forme de deux parpaings et les favoris qui mangent ses joues rappellent qu’il est ce qui se rapproche le plus de l’ours. Il se prénomme Rodolphe. Il grogne un « Bonjour », tandis que sa poignée de main est d’une délicatesse aussi impressionnante que l’épaisseur de ses phalanges. C’est notre projectionniste, et il s’éclipse sitôt qu’il s’est plié à son devoir d’accueil.
Pour rejoindre le cinéma, il faut ressortir de la maison et la contourner par la droite. Ignorant l’inclinaison de ce qui a été un grand parc, une extension en bois s’avance avec audace, le bardage peint en gris perle. On ne la découvre qu’au dernier moment. Son entrée copie les vieux cinémas américains : arrondie, le guichet planté au milieu. La salle en elle-même est toute en tentures et fauteuils rouges. Cent vingt places, un écran gigantesque, ce qui se fait de mieux pour l’image et le son. Une séance chaque soir, à 20 heures ; d’autres à 15 heures le mercredi et le week-end ; aucune nourriture et aucune boisson ne sont tolérées. La programmation ne fait pas l’impasse sur les sorties nationales ni sur les gros films. Néanmoins, elle cherche surtout à se démarquer de ce qui est projeté à Lannion ou à Perros, ce qui lui permet de drainer des spectateurs dans un vaste rayon.
Justement, Lizzie me tend un exemplaire du programme imprimé. Une page est réservée à la séance du lundi soir qui m’est dédiée pour les neuf mois à venir. En relisant mes choix de la première période, je les assume mal. Pareil pour les commentaires que j’ai écrits. Lizzie me rassure. Ma liste est parfaite, en grande partie pour ses imperfections. Certains vont tiquer. Mais cela leur donnera de quoi débattre devant une part d’un des gâteaux de Mina.
Il y a un salon de thé au-dessus, qui se prolonge d’une magnifique terrasse tournée vers la mer. J’y rencontre celle qui est le dernier membre de l’équipe. Je ne sais pas si elle a dix-huit ans ou dix de plus. Elle est aussi mince et brune que Stéphanie-Jacasse est potelée et blonde, aussi petite et frêle que Rodolphe est géant et rocheux. Avec ses cheveux coupés court et perclus d’épis, elle fait penser à un oisillon tombé du nid. Elle se serre dans un gilet noir trop grand pour elle, qu’elle ne cesse de rajuster pour masquer sa poitrine, dont je remarque néanmoins la générosité. Lizzie promet que ses pâtisseries sont à se damner, notamment sa tarte aux cerises. Elles sont exposées dans une vitrine et accompagnent les habitués du cinéma qui ont l’habitude de monter discuter du film après la séance. Mina a eu la gentillesse d’en préparer une rien que pour moi. Elle doit être encore tiède et m’attend patiemment sur la table de la cuisine de mon nouveau chez-moi.
Il s’agit d’une maisonnette qui se cache dans une courte ruelle perpendiculaire à la pente, à trois cents mètres du manoir. De l’extérieur, avec sa façade refaite, ses huisseries neuves et son étage en bois rouge, elle est engageante. Les choses se gâtent sitôt l’entrée franchie. Un rapide couloir aboutit dans ce qui a été une courette. Elle a été couverte d’une verrière et a gardé son pavé d’origine ainsi que son caniveau central, qui lui fait la raie au milieu. Elle empeste l’humidité. Une salle de bains et des W.-C. attenants ont été posés dans un coin aveugle. De l’autre côté, une porte ouvre sur la cuisine dont l’unique fenêtre donne sur cette cour suintante. Dans le prolongement, une pièce à vivre contemple la grisaille de la ruelle. L’ameublement de ces deux pièces ressemble à un voyage dans le temps, au cœur des Trente Glorieuses : table et chaises en formica, buffet assorti, lit alcôve aux boiseries vernies, sofa orange au design faussement anguleux. S’il y avait une télévision, je suis certaine qu’elle diffuserait encore la mire de l’ORTF. La tarte de Mina est la seule touche rassurante. Son doux parfum est le seul à pouvoir lutter contre les relents d’humidité. Je dois faire une tête pas possible parce que Lizzie se montre désolée.
— Je vous avais prévenue pour la maison, Charlotte. Ce n’est pas…
Elle hausse les épaules au lieu de terminer sa phrase. Je la trouve encore plus gracieuse que tout à l’heure.
— L’avantage, c’est que le quartier est très calme pour travailler. Sans compter que vous êtes proche de tout, sans avoir besoin de prendre votre voiture. Et puis, il y a l’étage…
Effectivement, en haut de l’escalier, l’univers change. Ici, la lumière naturelle surgit de partout. Trois grandes fenêtres survolent les toits de Trébeurden et permettent même d’apercevoir la mer. Les meubles sont blonds ou blancs : un grand lit, deux tables de chevet, une commode et un beau bureau. Une baie coulissante ouvre sur une terrasse de poche qui me fait immédiatement penser à un recoin secret. Je retrouve mon sourire et Lizzie a l’air soulagée.
— Si vous vous sentez trop à l’étroit ou trop seule, n’oubliez pas que vous êtes chez vous à Lighthouse. Pour écrire, lire ou simplement bavarder avec le reste de l’équipe. Le cinéma vous est également ouvert à discrétion.
Elle me confie son numéro personnel et s’assure à plusieurs reprises que je n’hésiterai pas à lui faire part de mes moindres difficultés, y compris financières, en attendant le premier versement prévu pour le 1er octobre. Elle pose les clés sur le bureau et coince dessous une enveloppe.
— Pour les frais de votre voyage, comme convenu…
Je me sens petite. Quelques minutes plus tard, après m’avoir à nouveau souhaité la bienvenue et dit son impatience de travailler avec moi, Lizzie Blakeney m’abandonne dans la cour, comme ma mère le jour de la rentrée des classes.

* *
Dimanche 22 septembre
Je dois admettre que les deux jours qui ont suivi ont été difficiles. Ranger mes affaires, flâner le long des rues, descendre au bord de l’eau, y croiser les évadés du week-end venus profiter des ultimes moments de l’arrière-saison et rouler jusqu’à Lannion pour y acheter mon équipement de nage n’ont pas suffi à combler mon samedi. Et encore moins ce dimanche. Quand je veux étrenner ma combinaison, le Nageur-de-l’Aurore est encore là et, honteuse d’oser m’immiscer dans un domaine qui n’est pas le mien, je rebrousse chemin. Il faut dire que je nage mal. Tout ce que je tente dès que je suis dans l’eau n’est que chaos.
Alors, je marche beaucoup. Ça, je sais faire. L’île Milliau, qui s’agrafe à nous à chaque marée basse, n’a plus de secret pour moi. J’y déniche un ou deux coins bien cachés où je pourrais m’asseoir pour y trouver l’inspiration.
Les soirées et les nuits sont les plus pénibles à surmonter. Incapable de fermer l’œil, assaillie par une myriade de doutes, j’en suis réduite à fouiller dans les casiers de l’horrible lit alcôve, qui recèlent toute une collection douteuse de livres de poche usés. Leur présence dans cette maison dédiée à l’écriture tient de la provocation. Les volumes se divisent en deux parties inégales : ceux dont les couvertures dévoilent des femmes en bikini ou simplement vêtues de manteaux en fourrure sont les plus nombreux ; les autres ont droit à des dessins grivois comme ceux des cartes postales salaces qu’on trouve encore en vente l’été. Je m’amuse à dénicher les scènes de sexe dans ces bouquins. J’ai de quoi m’occuper, car il y en a à peu près une toutes les dix pages. À chaque fois, les femmes ont des orgasmes si intenses qu’elles en tournent de l’œil. Elles ne résistent à aucune tentation masculine et ne sont jamais rassasiées. Je suis particulièrement sensible à la scène où, alors que le tournage d’un film s’est installé dans un petit village, l’actrice principale est si peu farouche qu’elle ne voit aucun inconvénient à ce que le maire vienne lui rendre visite dans sa caravane alors qu’elle est en petite tenue ; pas davantage quand il sort son machin à accepter sans sourciller de lui tailler une pipe. Hélas pour le vieil homme, le dentier de la belle se détache – parce qu’en plus de n’avoir pas de cervelle, elle n’a plus de dents – et le type se retrouve à couiner et à courir cul nu à travers champ, les fausses canines de la starlette refermées sur son membre.
Voilà à quoi ressemble la notion d’échec : lire ces quelques pages jusqu’au bout, à 2 heures du matin.

Comment suis-je arrivée ici, à me rendre déjà malade ? Je dois mon exil à mon défunt époux.
Durant ses mois d’agonie, Laurent, mon mari, s’est accroché à la lecture d’une saga d’heroic fantasy intitulée A’Land. Lui qui lisait si rarement s’est passionné pour cette histoire à rallonge. Il y a trouvé de la force. Peut-être même de la joie. En tout cas, il a défié tous les pronostics médicaux en doublant les trois mois d’espérance de vie qu’on lui avait annoncés. Sur la fin, il déplorait de ne pas avoir le loisir de relire les quatre tomes. Quelques heures avant sa mort, il s’est répété des passages appris par cœur. Au moment où ses sens se sont éteints, il en a appelé d’une voix étouffée au Col du Tonnerre.
À son grand regret, je ne me suis pas intéressée à ces livres qui, malgré leur succès époustouflant, ne m’ont jamais tentée. Laurent a toujours été un grand ami, à défaut d’être mon grand amour. Il m’a laissé son ultime passion en héritage. D’abord, je me suis entêtée à la négliger, croyant trouver dans mon veuvage les ailes qui me faisaient défaut depuis si longtemps. Quand je me suis rendu compte que je n’étais libérée de rien, je me suis effondrée. Ça s’est passé un soir, alors que je me lavais les dents. Dans le miroir de la salle de bains, j’ai pris conscience de rester à droite, laissant le côté habituel de Laurent vide. Sa brosse à dents était encore à sa place. Il était mort depuis moins de trois semaines et j’ouvrais les yeux.
On croit que je pleure mon époux disparu. Ce n’est pas tout à fait exact. Une grande partie du deuil que je porte est celui de mes illusions perdues.
Je me suis plongée à mon tour dans A’Land. Plusieurs tentatives ont été nécessaires pour que je parvienne enfin à dépasser le premier chapitre dont la lenteur n’aide en rien. On y présente une époque indéterminée aux airs de Moyen Âge, une communauté isolée dans le creux d’une montagne, seulement ouverte par le Col du Tonnerre, au sud ; au-delà de celui-ci, des terres que personne ne connaît mais que l’on sait hostiles, si bien que le passage est protégé par un fortin qui barre l’accès dans un sens comme dans l’autre ; un héros de quatorze ans nommé Niam A’Land qui a des doutes plein la tête ; son frère aîné, Neil, plus fort et plus courageux que lui, promis à l’honneur d’intégrer la garnison du col ; un ennemi, Marcavi…
J’ai renoncé. J’ai recommencé avant de renoncer à nouveau et ainsi de suite jusqu’à ce que, plus d’un an après ma première tentative, je parvienne enfin à pénétrer dans ce monde et que j’avale les quatre épais volumes de cette saga, y trouvant à mon tour bien plus qu’une simple histoire. La dernière page m’a laissée orpheline. En même temps, j’ai compris que je ne serais plus jamais seule. La sensation était étrange. Encore dans l’émotion, je n’ai découvert l’écriture de Laurent qu’un peu plus tard. Sur la page de garde, il avait noté les références de Lighthouse. Il l’avait fait pour moi.
Un site Internet très épuré en présentait le principe sans la moindre référence à A’Land ni à son auteur, William-Xavier Mizen, alias WXM. Ce n’est précisé nulle part, mais c’est lui qui finance tout cela. Huit mois de résidence, de fin septembre à début juin, ouverts à tout écrivain ayant déjà publié au moins deux romans à compte d’éditeur et ayant une connexion forte avec le cinéma. En échange, on attendait de l’heureux bénéficiaire qu’il anime un atelier d’écriture hebdomadaire et qu’il programme un film de son choix, tous les lundis, afin de partager ses influences et de mieux comprendre sa démarche d’auteur. En douze ans d’existence, seuls deux auteurs ont bénéficié de la résidence. Les autres années, aucun postulant n’a été retenu. Rien ne pouvait se faire en ligne. Il fallait envoyer sa candidature par la poste avec une lettre de présentation, une profession de foi justifiant la démarche ainsi qu’un exemplaire de chaque livre paru.
Le dimanche où j’ai appris l’existence de ce site, il ne restait qu’une semaine avant la clôture des inscriptions. Ça m’a trotté dans la tête toute la journée et un nouveau lundi maussade au lycée m’a convaincue de peser le pour et le contre d’une éventuelle ambition.

POUR :
La mer m’a toujours attirée. Avant qu’il ne tombe malade, quand j’ai songé à quitter Laurent et à m’éclipser, je me suis vue rouler jusqu’à ce que la terre s’arrête et décider face au large de la suite à donner aux événements. La mer, à mes yeux, est la liberté incarnée. Chaque autre monde commence par là.
Changer de paysage. Changer de rythme. Changer de vie. Je ne peux qu’y gagner. Ne serait-ce que pour regretter ce que j’avais avant. Partir me permettrait de m’éloigner de cette fichue maison vide ; de Caroline, ma voisine et amie ; de tous mes soucis.
Je suis vide ; le moteur en panne. Avec un peu de réussite, cette expérience me fournira le carburant nécessaire. J’ai toujours été incapable de prendre les décisions qui s’imposent, incapable de trouver le courage de bouleverser l’ordre des choses pour les retourner en ma faveur. Là, je devine une force qui me pousse dans le dos. La laisser faire est tentant.
Il faut se rendre à l’évidence : si je suis recrutée, cela constituera la première aventure de mon existence. Tout ce qui a précédé a été sage, ordonné, sans véritable enjeu.
J’adore le cinéma. Quand j’étais étudiante, j’étais capable de voir trois ou quatre films par semaine. Je séchais les cours pour les séances dépeuplées de l’après-midi. Et, quand ce que j’avais vu me plaisait, j’y revenais le soir même, juste pour entendre les réactions des autres spectateurs.
Je veux comprendre WXM. Je veux savoir d’où lui sont venues ses inspirations, comment il a su mettre de la moelle et du sang dans ce qui n’aurait dû être qu’une œuvre romanesque sans autre ambition que de raconter une grande histoire.
Je veux écrire. Je veux accoucher de ce troisième roman qui me dévore de l’intérieur. J’ai besoin de temps. J’ai besoin d’être poussée dans mes retranchements pour le rejoindre et le mettre en lumière.

CONTRE :
La résidence est mal payée : 1 500 euros par mois. En plus, elle m’oblige à démissionner car il est trop tard pour demander une mise en disponibilité. La prise de risque est radicale. Je perds mon travail et ma seule source de revenu. Je fais quoi, après, si ça ne marche pas ?
Jusqu’à présent, j’ai toujours eu peur de partir, de faire preuve d’audace. Pourquoi ça changerait ? Qu’est-ce qui me dit qu’au dernier moment, je ne vais pas renoncer et m’offrir une lâcheté supplémentaire dont je ne me remettrais jamais ? Comment vais-je convaincre mes parents de ne pas se mettre en travers de mon chemin ? Est-ce qu’il va falloir que je me fâche avec eux comme je l’ai fait avec Luttie ?
Je n’ai pas la moindre idée de ce que je veux écrire. Je ne sais même pas par quoi commencer. Neuf mois ne seront pas suffisants, je le crains.

Un jour de plus, et j’ai oublié d’être raisonnable. J’ai écrit comme j’ai pu ma lettre de présentation. En guise de profession de foi, faute de mieux, j’ai recopié cette liste. J’ai fait un paquet de mes deux bouquins et j’ai expédié le tout à l’adresse indiquée.
Deux semaines plus tard, à mon retour du travail, j’ai découvert une enveloppe sans aucune mention de l’expéditeur. À l’intérieur, une lettre à l’en-tête de Lighthouse et signée Lizzie Blakeney annonçait que ma candidature était jugée digne d’intérêt, à l’image de mes romans. Elle me demandait de remplir un questionnaire qui ne comportait que trois questions :
Quel film a changé le cours de votre vie ?
Quel film vous hante ?
Quel film auriez-vous aimé écrire ?
Pas un mot sur la littérature. Rien sur mes motivations, ni sur mes aptitudes à animer des ateliers d’écriture. Rien sur ma connaissance de l’œuvre de WXM.
Quel film a changé le cours de ma vie ?
Sans aucune hésitation, L’Expérience interdite, en 1990. C’était l’époque où je n’allais plus du tout à la fac, passant mon temps enfermée dans mon studio ou dans les différents cinémas de la ville. Un après-midi, malgré des critiques désastreuses, je suis allée voir ce film. Les personnages étaient tous de brillants étudiants en médecine, des jeunes gens audacieux qui se construisaient un avenir doré en savourant la vie que leur offrait le campus. Mon cursus était sombre et décevant. À force de sécher les cours, je ne connaissais personne à qui me lier, personne qui puisse me remotiver et me pousser à revenir à la fac. Pourtant, ce film m’a donné envie de retenter ma chance. Dès le lendemain matin, je suis repartie en T.D. Pile le jour où la prof a tenu à mettre à jour les inscriptions pour les oraux obligatoires. Tout étudiant non-recensé à la fin de ces deux heures se voyait crédité d’un zéro éliminatoire. Quand mon nom est arrivé, j’ai levé le doigt et pris le premier sujet encore disponible. Un miracle ! Je n’ai plus jamais été absente. Je suis redevenue étudiante et j’ai pu valider ma deuxième année sans que mes parents se doutent que je les avais embobinés depuis des mois. Tout cela par la grâce d’un mauvais film.
Quel film me hante ?
Des scènes me hantent. Je suis capable d’en citer des dizaines. Mais des films entiers… J’opte finalement pour Zodiac. Mitigée lors de sa sortie, je l’ai senti s’imposer sur la durée, infusant lentement, trouvant son chemin jusqu’à se graver en moi. Je l’ai revu à plusieurs reprises. J’y déniche toujours quelque chose qui n’y était pas la fois d’avant, tout en persévérant à le trouver imparfait. Je fouille dans ses tréfonds à la recherche de ce qui lui manque. Et mes réponses ne sont jamais les mêmes.
Quel film aurais-je aimé écrire ?
Ma première tentation est de répondre Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Avant de me raisonner et d’aboutir à Take Shelter, qui représente pour moi l’équilibre absolu. Une écriture dense, riche, une amplitude énorme jusque dans son final ouvert qui laisse le champ libre à plusieurs interprétations possibles. Sans compter que, dans cette histoire d’effondrement, la femme est le seul pilier qui ne flanche pas et sauve tout ce qu’il y a à sauver sans céder au découragement. Mon exact contraire.

Trois films. Trois films qui ont pour points communs la peur du vide, les horizons bouchés et le poids écrasant du passé.
Fin mai, j’ai reçu une nouvelle enveloppe, plus épaisse. Lizzie Blakeney me priait d’étudier l’ensemble des paragraphes des conditions d’engagement, en vue de préparer mes questions pour notre entretien sur Skype, le grand oral censé sceller mon sort. Je devais aussi prévoir ma programmation cinéma, autour de huit thèmes imposés. Si ma candidature était validée, Take Shelter ouvrirait le bal et Zodiac le clôturerait. Nous ferions poliment l’impasse sur L’Expérience interdite. Il était précisé que je n’étais pas censée animer un ciné-club, mais dévoiler ce versant de mon cheminement d’écrivaine. Pas de films d’Hitchcock, de Truffaut, de Welles, Godard, Chaplin, Sergio Leone, Stanley Kubrick ou Steven Spielberg. Tout ce qui avait été programmé à Lighthouse lors des trois années précédentes était également à bannir. Ma liste ne devait pas chercher à en mettre plein la vue. Pour chacune des œuvres choisies, quelques lignes expliqueraient son rôle à mes yeux.
J’étais plongée dans la correction des épreuves du bac quand Lizzie m’a donné rendez-vous par un message laissé sur mon répondeur où, pour la première fois, j’ai entendu son accent irrésistible.
Le jour venu, sur l’écran de mon ordinateur, je découvre une jolie brune, la quarantaine, qui retire ses lunettes et dont le sourire dessine une asymétrie charmante.
— Bonsoir, Charlotte. Je suis enchantée que nous puissions enfin nous parler et nous voir. Comment allez-vous ?
J’ai la trouille. Un tsunami fonce sur moi et je suis trop lente pour m’enfuir.
— Avant toute chose, avez-vous des questions à me poser concernant les conditions de Lighthouse ?
Est-ce que, si on renonce au dernier moment, on passe pour une pourriture ?
— Le logement n’est pas très grand, ni très luxueux, mais il est propre et bien situé. Du bureau, il dispose même d’une vue sur la mer. Pour le salaire, il est versé le 1er du mois. En compensation de septembre, on prend en charge les frais. C’est bon pour vous ?
J’ânonne une énième réponse polie. J’arbore une tête de cloche, sourire figé et yeux dans le vague.
— Nous imprimerons le programme des films du premier mois avant votre arrivée. Nous reprendrons les textes que vous nous avez fournis. Pour les autres périodes, vous aurez la possibilité de les retoucher, si vous le désirez. Quant aux ateliers d’écriture, il s’agit d’un rendez-vous entre personnes qui cherchent avant tout à passer un bon moment. Soyez vous-même, sans chercher à copier ce qui se fait ailleurs.
Je vois tout en noir, chère Lizzie. Je me sens minable et inutile.
Êtes-vous certaine que vous attendez ça de moi ?
— Votre lettre de présentation m’a beaucoup touchée et j’ai beaucoup aimé vos deux romans.
J’ose enfin ma première question.
— Êtes-vous seule à décider du recrutement ?
Lizzie sourit davantage. Ses yeux noirs pétillent. Elle est d’une beauté peu banale et d’une grande classe. Elle comprend que je lui demande si WXM a un droit de regard. Néanmoins, elle ne me répond pas directement.
— Nous sommes une petite équipe, Charlotte. Vous êtes notre unique choix. Si ce n’est pas vous, ce ne sera personne.
Je ne le sais pas encore, mais je vais le faire. Je vais me jeter dans le vide. Je vais envoyer mon contrat lu et approuvé. Je vais acheter ce cahier pour y raconter mon histoire, au moins pour me forcer à écrire tous les jours, ce que je n’ai plus fait depuis des années. Je vais faire ma rentrée des classes comme si de rien n’était. Puis, au bout de quelques jours, je vais poser ma démission sans céder aux suppliques de mes collègues ou de mon proviseur qui tenteront de me faire changer d’avis. Je n’informerai mes parents qu’une fois qu’il sera trop tard pour faire marche arrière. Je ne leur dirai rien de ma destination. Je quitterai mon lotissement en pleine nuit, sans avoir averti mes voisins. Pas même Caroline. Je vais opter pour la politique de la terre brûlée. Aucun retour en arrière ne sera possible.

Avant de me coucher, vaincue par le maire et sa queue mordue au sang par le dentier de l’actrice, je me bâtis un programme anti-renoncement que je compte commencer dès demain matin : lever de bonne heure ; écriture ; puis cap sur la mer pour y nager, l’heure dépendant des marées ; retour au chaud, avec un passage quotidien à Lighthouse, histoire de conserver un semblant de vie sociale ; dîner ; un film ou deux épisodes d’une série ; extinction des feux. Seules entorses à ce calendrier : les lundis et jeudis soir où je me plie à mes engagements au cinéma et à l’atelier d’écriture. Je me réserve également le droit de quelques projets annexes. Par exemple, j’en profiterais bien pour apprendre à faire du bateau.
Dans quelques heures, mes anciens collègues vont se diriger vers le lycée en traînant des pieds. Mes voisins se demanderont où je suis passée, remarquant la maison toujours fermée et ma voiture absente de l’allée. Mes parents se lamenteront toujours plus de ma décision.
Moi, j’entrerai officiellement dans ma résidence d’écrivain.
Je suis loin. Je suis libre d’écrire, de sortir, de nager, de faire ce que je veux, quand je le souhaite. Je suis prête à en découdre. Je suis de retour.

La saison d’après
Lighthouse – Le Cinéma
Les séances du lundi soir
Charlotte Kuryani, écrivaine en résidence, vous propose dans le cadre du thème La saison d’après :

Lundi 23 septembre – 20 h 00
Take Shelter – Jeff Nichols (2011)
La hantise de l’effondrement est une maladie dont il est difficile de se défaire. Le monde est de plus en plus menaçant, l’orage gronde au loin : est-il réel ou inventé ? L’homme envisage le pire. Son épouse se dresse en ultime rempart, ne se laissant pas abattre, disposée à tous les sacrifices pour sauver les siens, sauf à se cacher de la lumière.

Lundi 30 septembre – 20 h 00
Beauté volée (Io ballo da sola) – Bernardo Bertolucci (1995)
Il y a les soirs d’été en Toscane, autour d’une table, sous les arbres, à laisser le temps faire son affaire. Il y a du vin rosé, des petits poèmes écrits sur des morceaux de papier immédiatement brûlés et des pétards que l’on fait circuler. Certains vont mourir, d’autres renaissent. Le temps passe…

Lundi 7 octobre – 20 h 00
Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels) – Frank Oz (1988)
Ce film méconnu a toujours eu le don de me mettre de bonne humeur.
Parce qu’il y a la fin de la saison sur une Riviera très hollywoodienne. Parce qu’il y a Michaël Caine. Parce qu’il y a la réplique: «Les pinces génitales, tu les veux?»

Lundi 14 octobre – 20 h 00
Raison et Sentiments (Sense and Sensibility) – Ang Lee (1995)
L’une des deux héroïnes renonce à la passion pour un homme qui se consume pour elle. L’autre, d’apparence plus sage et plus raisonnable, ne fait aucune concession. Personne n’est ce que l’on croit vraiment dans ce film. Autour de ces personnages, une vie nouvelle, loin de Londres. L’espace, l’air de la campagne, la chaleur et, surtout, l’illumination.

Vendredi 27 septembre
Les journées défilent, rythmées de rendez-vous enfin heureux. Depuis lundi, je dors comme un bébé et me réveille à l’aube, en pleine forme. J’ai apprivoisé la courette, la cuisine semi-aveugle et la salle de bains malodorante. Néanmoins, l’étage est mon vrai territoire. J’y passe mes matinées à noircir les pages de l’Autre Cahier, celui avec un grand 3 tracé au feutre rouge sur la couverture.
Les idées affluent, même si elles ne survivent pas longtemps à un examen plus approfondi. Mercredi soir, par exemple, je monte à la pointe de Bihit pour admirer le coucher de soleil. Deux camping-cars sont garés sur le parking. Dans le premier, en piteux état, toutes les vitres sont occultées et il semble n’y avoir personne. Dans le second, flambant neuf, un couple de retraités regarde la télévision, tournant le dos au spectacle époustouflant qu’offrent le ciel, la mer et la myriade d’îlots disséminés au-delà de l’île Milliau. Je crois tenir le début de quelque chose si, au matin on découvre les deux vieux assassinés et le premier camping-car disparu.
Je m’enthousiasme et puis le soufflé retombe.
J’en suis à la fin de ma première semaine et rien n’éclaire le début du long trajet vers le roman à venir. En fait, je n’ai qu’une mince intention, l’envie d’écrire sur ceux qui passent à côté de la lumière ou l’évitent volontairement. J’appelle ça les victoires invisibles. C’est léger à faire peur.

Première semaine et semaine des premières.
Lundi soir, l’inauguration de mon programme au cinéma se fait devant une salle clairsemée. Le public se montre attentif et bienveillant. Les pâtisseries de Mina sont vraiment à tomber et délient les langues. Je suis déçue, le film n’entraîne que des réactions polies et tièdes. Je présente mes excuses à Lizzie pour ne pas avoir su bien m’y prendre. Elle me répond que je m’en suis très bien sortie, que les choses vont s’installer sur la durée et que des soirées à la météo moins clémente donneront davantage de chair à l’assistance.
Hier soir, premier atelier d’écriture. Lizzie nous installe dans un petit salon attenant à la bibliothèque dont je n’avais pas suspecté l’existence. Une grande table ovale, huit belles chaises et une petite cheminée allumée. Je ne suis pas très à mon aise, c’est le moins que je puisse dire. N’avoir que quatre participants n’aide pas. Surtout que, parmi les quatre, il y a un vieil homme à la mine sévère et au regard noir qui ne se déride pas de la soirée. Il lit ses textes qui sont aussi secs et coupants que lui. Avec son costume trois-pièces et son épaisse carrure, je lui trouve une vague ressemblance avec Ronald Reagan. Je ne peux me défaire du sentiment de me trouver face à un jury dont il est le seul membre, celui sur lequel personne ne veut tomber. À la fin des deux heures, il se lève, droit comme un piquet, il enfile son manteau et prend congé d’un glacial et exaspéré « Bonsoir, mesdames ».
Les « mesdames » en question sont deux sœurs que j’ai surnommées Heckel et Jeckel. Deux mamies aux cheveux si blancs qu’ils en paraissent irréels. Heckel est rondouillarde et parle trop. Jeckel est toute fine et s’exprime d’une voix à peine audible, ce qui fait râler son aînée qui ne cesse de la brusquer pour qu’elle articule. De toute manière, elles se houspillent pour un oui et pour un non, la petite n’hésitant pas à répondre à la grande. Leurs textes livrent une image inversée. Ceux d’Heckel sont discrets, souvent un peu trop timides ; ceux de Jeckel sont si audacieux et tonitruants qu’ils résonnent. La séance a suffi pour que j’apprenne qu’elles vivent sous le même toit, qu’elles ont réinvesti la maison de leurs parents, que Jeckel est veuve depuis de nombreuses années et qu’Heckel a été institutrice. Je les apprécie beaucoup. Elles restent un peu plus longtemps à la fin. Elles s’inquiètent de mon quotidien, de ma façon de m’alimenter, de ma solitude. Elles m’invitent à passer chez elles dès que je le souhaite et m’assurent que cet atelier leur a beaucoup plu.
La quatrième inscrite est plus jeune que moi. Elle se prénomme Élise et a peu écrit, se perdant souvent dans la contemplation des flammes et peinant à lire les quelques phrases qu’elle a finalement couchées sur le papier. Elle a le regard triste et dévisage ses voisins de biais, par en dessous, les surveillant comme des ennemis prêts à s’abattre sur elle. Je m’interroge encore sur sa présence tant elle semble punie. D’elle, je ne sais pas grand-chose de plus.

Le plus convaincant de ces premiers jours a été ma découverte de la nage dans la mer d’automne. J’y ai consacré tous mes après-midi dans la vaste anse sculptée de l’autre côté de la lande. Je m’y rends en voiture. Je me change au milieu des rochers qui parsèment la plage. Je mets un temps fou à enfiler ma combinaison avant de me lancer. Le ciel a beau être très changeant, la couleur de l’eau ne se défait pas de toutes les nuances possibles. La sensation est prodigieuse. Il y a l’effort, qui fait le ménage dans ma tête et remet en place tous les rouages de ma vilaine mécanique. Il y a l’environnement, qui imite d’abord le refus avant de se laisser faire. Tous les repères se transforment. La normalité s’égare dans la marée montante. Quand je sors, je suis habitée d’une sensation de bien-être et de force que je pensais perdue à jamais. Comme le Nageur-de-l’Aurore, je me tiens debout face à la mer, enroulée dans ma serviette de bain. Je la remercie pour ces moments d’exception. Je comprends mieux Luttie et son obsession pour la nage quand elle était plus petite.
Mon expédition s’accompagne de tout un rituel qui, à lui seul, est déjà un voyage. J’adore rentrer, rincer ma combinaison dans la douche et la suspendre au-dessus du caniveau de la courette. La chaleur revient en moi, lentement. La fatigue laisse place à une paix que je déplace à Lighthouse où elle se marie si bien avec l’ambiance feutrée. Je discute un peu avec Jacasse et Mina. La première m’indiffère, la seconde me fascine. Je me love dans un des fauteuils, près de la cheminée. Je me crois à nouveau assise au bord de notre piscine. Je ressuscite ces heures de félicité.
Je ne repars chez moi qu’à la fermeture. Pour l’heure, en dépit de l’insistance de Mina et des grognements désapprobateurs de l’Ours-Rodolphe, je déserte le cinéma. Je prépare mon repas. Je mets un peu de musique pour donner une autre tonalité à la table en formica. Malgré la fraîcheur de plus en plus présente, je fais un dernier tour sur ma terrasse de poche. J’y contemple les traînées d’une journée qui valait la peine d’être vécue.

* *
Mardi 1er octobre
À Lighthouse, William-Xavier Mizen n’est qu’un spectre. Ses romans ne font même pas partie des fonds de la bibliothèque. Stéphanie-Jacasse me confirme qu’il est à l’origine du projet et qu’il y consacre une fortune. Elle me raconte que, de temps à autre, quelques fans, parmi les rares à connaître le lien entre leur auteur fétiche et ce lieu, pointent le bout de leur nez. Ils posent des questions, se prennent en photo devant le manoir et disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus.
Elle-même ne l’a jamais vu, du moins en tant que tel, parce qu’il pourrait bien se cacher sous une fausse identité et personne n’en saurait rien. Elle baisse la voix, comme si des oreilles mal intentionnées pouvaient nous entendre alors que nous sommes seules dans la grande salle. Puis elle se redresse sur sa chaise, écarquille les yeux et pince les lèvres, ce qui donne l’impression qu’elle se retient d’éclater de rire et ruine ses effets.
J’ai entendu parler de lui, comme à peu près tout le monde, quand A’Land, dès sa sortie, est devenu un phénomène de société. Malgré son succès époustouflant, le personnage est très secret. Aucune photo, aucune interview, des rumeurs en pagaille auxquelles il ne répond jamais. On dit tout et n’importe quoi. Qu’il vit dans un manoir caché au fin fond de la campagne galloise, à moins que ce ne soit dans une modeste ferme irlandaise, entouré d’animaux. Qu’il a fondé une secte de survivalistes dans un trou des Pyrénées ou sur une île de la Baltique. Qu’il est interné dans un hôpital psychiatrique de Northampton, rendu fou par le succès et les millions. Qu’il est incapable d’écrire le moindre mot depuis qu’il a mis le point final au quatrième et ultime tome d’A’Land. Qu’il est mort avant même que son premier tome ne soit publié, en 2005. Qu’il purge une peine de perpétuité dans une prison de haute sécurité canadienne pour plusieurs assassinats. Qu’il est un ancien enfant tueur anglais bénéficiant d’une seconde vie. Qu’il agonise du sida dans une clinique toulousaine. Qu’il n’a jamais existé…
Si ça se trouve, il était assis dans la salle hier soir, pour la projection de Beauté volée, qui m’a valu d’être grondée par Heckel et Jeckel à cause du gros plan sur la culotte masquant à peine l’intimité de la jeune héroïne qu’un amoureux enhardi caresse du bout des doigts. Les horribles meubles du rez-de-chaussée, c’est lui. Les bouquins dégueulasses du lit alcôve, c’est lui. Il a conçu cet assemblage pour me tester. Je suis son cobaye.

Laurent avait intégré la communauté de ceux qui tentent de percer le mystère WXM. Sur Internet, les sites pullulent. On y affirme que ses livres recèlent des messages cachés, à l’image des initiales de son nom qui peuvent se lire à l’envers. Les théories sont toutes plus farfelues les unes que les autres. Certains y voient, dans le désordre, des références à la Shoah, une exaltation de l’anarchie, la révélation d’une présence extraterrestre, l’annonce d’une fin du monde dont la date est déjà connue, une chasse au trésor ou une manipulation créée de toutes pièces par des agents du Mossad… Ce qu’on retient en premier lieu, c’est que, dans ses romans, des fillettes sont enlevées par un monstre surgi de la montagne et que, dans un hameau isolé, d’autres meurent toutes l’année de leurs dix ans dans des conditions inexpliquées.
Mon mari s’est amusé de ces pseudo-explications. Il pensait que la fascination qu’exerçait A’Land venait d’autre chose, une chose qu’il était impossible d’expliquer. Quelques jours avant sa mort, il a eu le temps d’apprendre qu’après des années de refus, les droits d’A’Land avaient été vendus à Netflix en échange d’une somme indécente et le droit pour WXM de créer sa propre mini-série, à partir d’un scénario inédit et en jouissant d’une totale liberté pour le mettre en image.
Qui es-tu, William-Xavier Mizen ? Pourquoi te caches-tu ?
J’échafaude à mon tour des théories. Lizzie, Stéphanie, l’Ours-Rodolphe, Mina, Reagan, Heckel, Jeckel, Élise-la-Discrète, même le Nageur-de-l’Aurore. Sur chacun, je plaque l’identité de l’auteur mystère. Rien ne colle vraiment. Mais voilà comment naît l’idée de mon nouveau roman. Un artiste adulé qui vit en reclus ; une œuvre contenant les clés pour découvrir la vérité sur son compte, une vérité embarrassante qu’il n’assume pas ; une femme qui me ressemble un peu trop et qui fouine jusqu’à s’attirer des ennuis.
Si l’idée survit d’ici la fin de la semaine, je me lance.

* *
Samedi 5 octobre
Mon idée a survécu.
Elle a survécu au deuxième atelier d’écriture auquel Reagan n’a pas daigné participer, paraît-il à cause d’un empêchement de dernière minute. Nous nous sommes retrouvées entre filles, à quatre. Élise-la-Discrète ne s’est pas égayée pour autant. Toujours la même attitude contrite. Toujours une écriture vite expédiée et cette manière de s’envoler sitôt la séance achevée.
Elle a survécu à mes heures de nage. Jamais je n’ai pris autant de plaisir à pratiquer une activité physique, même si les aléas des marées m’obligent à adapter la gymnastique de mes journées. C’est d’ailleurs au-delà du physique. Il y a un aspect spirituel à se laisser chahuter par les vagues au moment où elles n’intéressent plus personne. Je reviens de chaque sortie enivrée, suspendue un long moment entre le ciel et la mer.
Elle a survécu aux doutes qui m’assaillent le soir alors que, emmitouflée jusqu’aux oreilles, je me pose sur ma terrasse et je survole les quelques toits qui me séparent de la mer.
Elle a survécu aux quelques questions que j’ai osé poser à Lizzie. Elle m’a répondu calmement, sans se départir de sa belle assurance et de son encore plus beau sourire. WXM ne vit pas à Trébeurden. Elle est incapable de dire où il se trouve. S’il a imaginé Lighthouse, il n’a jamais interféré dans les décisions concernant ses activités. Ce n’est pas la même chose pour la mini-série qu’il a conçue. Là, le moindre détail compte à ses yeux. L’écriture est en cours. J’ai même droit au titre de travail qu’elle me demande de ne pas dévoiler : Distancés.

* *
Mercredi 9 octobre
Ce matin, mes intentions d’écriture prennent une autre tournure. Le temps est pourri, un vent désagréable et de la pluie en rafales serrées. Assise à mon bureau, je coince. Il me faut inventer un autre WXM qui ne soit pas lui, qu’on ne reconnaîtra pas. Et je dois lui construire une œuvre puis des messages cachés dans celle-ci. Tant que je n’ai pas ces éléments, il m’est impossible de progresser dans le récit, c’est une évidence. Ce travail de préparation va être colossal. J’en suis découragée. Mauvaise matinée, au final.
Le vent se calme et il cesse de pleuvoir en début d’après-midi. J’ai besoin de prendre l’air, d’évacuer toute ma frustration. Aller nager m’apparaît comme la seule activité susceptible de m’apporter du réconfort. Il n’y a pas âme qui vive aux abords de ma plage. Compte tenu du froid, je me change dans ma voiture. La mer est un peu chamboulée mais rien de vraiment spectaculaire. Une fois que j’ai passé la barre, les vagues ne ressemblent plus qu’aux creux et aux bosses d’un grand édredon acceptant que je me roule dans ses plumes. Le gris habituel de l’eau a laissé place à un brun chaotique. Je nage sans appréhension, empruntant le même itinéraire que d’habitude, suffisamment écartée du rivage pour m’imaginer unique rescapée d’un naufrage. La forme et le moral reviennent dès les premières brasses. Je ne veux pas entendre l’alerte qu’est la pointe derrière ma cuisse, d’autant plus que le petit pic disparaît au bout d’une poignée de secondes. Hélas, au moment où je force davantage après le virage, une douleur violente m’arrête. Elle surgit, insupportable. Mon muscle se déchire dans le sens de la longueur. Le moindre mouvement devient un calvaire, me lacérant du creux du genou gauche jusqu’au milieu du dos. Y compris si je laisse ma jambe raide, me contentant de la force de mes bras. J’ai besoin de reprendre mon souffle, de m’agripper à quelque chose le temps pour mon corps de s’adapter. Sur ma droite, il y a une bouée jaune, une de celles que l’on arrime au large pour éloigner les bateaux des zones de baignade. Je parviens à la rejoindre en ayant si mal que des sueurs glacées me mordent la colonne vertébrale et que je vomis deux jets jaunâtres qui flottent un moment autour de moi. Je m’accroche au plastique jaune couvert de fientes. Le froid traverse ma combinaison tandis que la douleur, à peine calmée, n’attend qu’un geste de ma part pour m’écraser à nouveau. Je mesure la distance qui me sépare de la plage : une éternité. Le ciel noircit. La pluie ne tarde pas à refaire son apparition. Les vagues deviennent soudain moins accueillantes, plus courroucées. Dès que je tente de m’élancer à nouveau, je ne peux couvrir plus de deux mètres avant d’être obligée de faire demi-tour. Une lame est fichée dans mon muscle. Elle s’enfonce lentement. Elle scie les tissus. Elle vrille les nerfs. Elle attaque l’os de sa pointe, forant méthodiquement en s’enroulant sur elle-même.
Ce qui est fou, c’est que je n’ai pas peur. Mal oui, mais peur non. Il y a forcément un moyen pour que je regagne la plage. Il s’agit juste d’une péripétie. D’autant plus que je crois avoir trouvé comment me sortir de là. Au bord de l’eau, j’aperçois une silhouette recouverte d’une cape de pluie. Elle me regarde. Je lui fais signe pour la prévenir que quelque chose ne va pas, au cas où elle ne l’a pas encore pigé. Je joins la parole au geste. Ma voix est puissante. J’en suis même étonnée. D’abord, la silhouette ne bouge pas d’un pouce, les mains cachées et la capuche relevée. Je pense qu’elle ne veut pas me quitter des yeux, le temps que les sauveteurs qu’elle a appelés arrivent. Puis, après quelques minutes, elle me tourne le dos et remonte d’un pas tranquille vers le sentier côtier. Je la suis jusqu’à ce que les bordures de la lande la masquent. Je n’en crois pas mes yeux : elle m’a abandonnée à mon triste sort sans réagir. Elle réapparaît un peu plus loin sur la gauche, au hasard d’un promontoire. Elle s’arrête. Elle m’observe à nouveau un long moment. Je crie. Je gesticule autant que je suis apte à le faire. Elle ne bronche pas. S’il ne pleuvait pas, elle s’assiérait pour profiter du spectacle. Mes cris se transforment en hurlements de colère et en insultes. Alors, elle reprend sa promenade et disparaît pour de bon en direction de Trébeurden.
Ce n’est qu’à ce moment-là que la panique commence à me gagner. Personne ne viendra plus à cette heure-là, pas avec ce temps. Soit j’ignore la douleur et je me force à nager vers la rive, soit je reste accrochée à cette bouée jusqu’à ce que le froid ou la fatigue m’oblige à lâcher et à me noyer. Des images cauchemardesques naissent alors. Moi, en train de couler, l’eau s’infiltrant partout, m’empêchant de respirer. Jamais je n’ai autant tenu à la vie qu’à cet instant.
Il doit rester encore une heure de marée montante. Elle est ma meilleure alliée. Je m’allonge sur le dos, tête vers la plage. Je me laisse flotter en espérant que le courant me rapprochera du bord. Sans à-coups, je rame avec mes bras, laissant mes jambes aussi mortes que cela est possible. L’ondulation de l’eau n’a de cesse de raviver la douleur. Chaque vague est un supplice, me poussant à crier et à pleurer dès qu’elle s’empare de mon corps inerte pour le balancer dans tous les sens. Ensuite, quand c’est au-delà du supportable, je deviens enragée. Puisqu’il s’agit d’un combat, d’une lutte à mort, puisque la mer ne veut pas m’épargner, je l’affronte. Je tire davantage sur mes bras, je n’hésite plus à remuer ma jambe intacte. Les larmes achèvent de brouiller ma vue. Je suspecte la nuit d’être tombée en avance. Ou bien j’ai perdu la notion du temps et je suis prisonnière des flots depuis plus longtemps que je ne le pense.
Flottant sur le dos, gémissant comme une mourante, je sens que mes pensées ne s’envolent pas, chevillées à l’instant présent. La seule chose sur laquelle je m’autorise à cogiter est ma survie, le dépassement de mes limites physiques pour obtenir gain de cause. Les rouleaux tentent de m’achever tout en avouant que je touche au but. Ils me coulent, me plaquent contre le fond, essaient de me maintenir sous l’eau et arrachent davantage mes chairs. Je me découvre une force insoupçonnée quand je leur résiste et que je les utilise pour prendre un ultime élan.
Je glisse hors des vagues, sur les fesses pour éviter que mes palmes n’accrochent le sol. Je m’effondre dès que je sens que la mer ne peut plus me happer. La pluie sur mon visage lave le sel et mes larmes. Je ris avec elle. Je rugis ma victoire comme un boxeur amoché. Puis le froid me contraint à regagner ma voiture, à cloche-pied. Je conduis au ralenti jusque chez moi, la jambe gauche tendue, la droite jouant de toutes les pédales.
Je retire ma combinaison, affalée dans la cour. Je reste près d’une demi-heure sous la douche. J’avale un énorme bol de chocolat chaud avant d’affronter les escaliers, une poche de glace collée à ma cuisse blessée. Je me fourre dans le lit et, après un long moment à regarder le grain battre les vitres, j’attrape mon cahier.
Tandis que j’écris, la silhouette à la cape devient floue. Je ne sais plus si elle était réellement là ou si je l’ai inventée. Dans tous les cas, en apparaissant au moment où je me pose de plus en plus de questions, elle est WXM. Et elle donne un sens à mon futur roman.

* *
Vendredi 11 octobre
Mina se révèle petit à petit. Malgré son allure frêle et son caractère réservé, j’ai appris qu’elle a pratiqué la danse classique et le karaté à haute dose. Si son corps ne l’avait pas trahie, elle serait allée « très haut » à en croire Jacasse. De cette époque pas si lointaine, elle conserve des connaissances en blessures diverses et variées. Elle ausculte ma cuisse. Son diagnostic tombe : déchirure musculaire. Je dois me passer de nage durant de nombreuses semaines. Au pire moment pour moi alors que je me torture devant mes pages blanches.
Je n’ai donné aucun détail sur ma mésaventure, ni à Mina, ni aux autres. Pour autant, je ne me méfie pas d’eux. Je ne parviens pas à les imaginer au bord de la plage à savourer ma noyade annoncée. Même pas Reagan qui a fait son grand retour hier soir, toujours aussi peu aimable. Pour être honnête, quand je me force à donner un visage à ma silhouette malveillante, j’y vois celui de Caroline, de son idiot de mari ou, pire encore, celui de Luttie. Des trois personnes qui auraient de quoi m’en vouloir à mort, c’est elle qui l’emporte haut la main quand je me laisse aller à la paranoïa.
Alors, afin de combattre ces atroces pensées, je mets tout sur le dos du Nageur-de-l’Aurore. Malgré mes difficultés pour conduire, je me rends à la plage aux premières lueurs du jour. Il est déjà dans l’eau, à multiplier les allers-retours. Je l’observe depuis le parking. Puis, avant qu’il ait terminé, je décide de descendre et de me planter dans le sable. Il sort à quelques mètres de moi, se contentant de me saluer d’un hochement de tête. Ma présence n’a pas l’air de le surprendre. Je connais l’importance des rituels, alors je lui laisse le sien sans l’interrompre. Je ne l’accoste qu’au bout de longues minutes.
Moi : J’ai réfléchi une partie de la nuit aux raisons qui vous ont conduit à ne pas me venir en aide, l’autre jour.
Il me dévisage avec des yeux de merlan frit.
Moi, sans montrer que je perds déjà pied : J’hésite entre une sorte de test, pour savoir si je suis digne de nager dans votre mer, ou un jeu sadique, pour savoir si je suis capable de « trouver mes limites, les dépasser et en revenir ».
Il me sourit. Comme on le ferait devant une folle pour ne pas qu’elle se sente trop anormale.
Moi : C’est une réplique d’A’Land.
Lui, hochant la tête et reprenant son rhabillage comme si de rien n’était : Qu’est-ce que vous vous êtes fait ?
Moi : Déchirure. À l’arrière de la cuisse.
Lui : Vous avez trop forcé. Avec le froid et le manque d’hydratation, ça ne pardonne pas. J’y ai laissé mes mollets à plusieurs reprises avant de comprendre la leçon.
Moi, glaciale : Vous ne répondez pas à mon hésitation.
Lui, très calme, méthodique dans ses gestes : Vous ne risquiez pas grand-chose, sinon de vivre une expérience sur laquelle vous pourrez écrire. C’est important d’écrire sur ce qu’on connaît.
Moi, pas si cinglée finalement : Parce que la forêt hantée et l’attaque des loups dans vos livres, vous les avez vécues peut-être ?
Lui, souriant à nouveau : Le viol collectif dans Décembre ou les meurtres dans Sang-Chaud, rassurez-moi, ce n’est pas vous ?
Moi, bonne joueuse : Non…
Lui : Vous m’en voyez soulagé. Il n’empêche que ce sont deux très bons romans. Parce qu’ils viennent du ventre. Ça se sent.
Moi : Il ne me reste donc plus qu’à écrire sur un homme qui laisse une femme se noyer sous ses yeux.
Lui, enfin rhabillé : Voilà un très bon début, si vous voulez mon avis. C’est quoi le thème de votre nouveau projet ?
Moi, insolente au possible : Vous.
Lui, souriant de plus belle : Sacré chantier !
Moi : Qui en est au point mort, malheureusement.
Lui : Ça va venir, Charlotte. Soyez patiente.
Moi, pressée de changer de sujet : Les gens de Lighthouse savent que vous êtes ici ?
Lui, sans hésiter : Non. À l’exception de miss Blakeney.
Moi, déçue qu’elle m’ait menti : Lizzie est au courant ?
Lui : Il vaudrait mieux. Nous sommes mariés.
Moi, la cruche, le bec cloué.
Lui : Je vous invite à déjeuner ce midi, Charlotte. Feu de cheminée, premières huîtres plates de la saison et daurade au four. Ça vous va ?
Moi, retrouvant un semblant de contenance : Comment dois-je vous appeler ? William ? William-Xavier?
Lui, fourrageant ses poches à la recherche de ses clés de voiture, une vieille camionnette transformée en pick-up : On se gèle ici. Je vous propose qu’on lève le camp.
Moi, le laissant s’éloigner de quelques pas : J’aurais pu mourir, l’autre jour. Vous vous en rendez compte?
Lui, s’arrêtant de marcher : J’ai pris le risque.
Moi, bravache, pour ne pas lui laisser le dernier mot : Vous savez que je pourrais tout balancer. Annoncer sur les forums que vous habitez à Trébeurden ; que vous êtes en couple avec Lizzie Blakeney; que tous les matins vous nagez le long de la plage de Goas Lagorn ?
Lui, encore un peu plus loin : Je prends le risque.

En vérité, je ne quitte pas ma maisonnette et je ne conduis pas jusqu’à la plage. En revanche, je transforme mon premier chapitre.
Et je suis bien invitée à déjeuner. Je téléphone à Lizzie. Je lui explique que j’ai une idée de roman mais que j’ai besoin de son aval. Elle me propose de venir chez elle pour que nous en parlions.
Elle habite dans le quartier chic de Lan Kerellec. Sa maison est l’une des plus discrètes. Elle domine la mer et tous les îlots dispersés au large où je rêve d’aller jouer le Robinson d’un jour. Elle est lumineuse, à l’image de sa propriétaire, qui m’accueille en amie.
Notre conversation s’arrime à mes livres. Lizzie a une préférence pour Décembre, à cause de l’endroit où ça se passe et de son côté nostalgique, avec les nombreux passages sur l’enfance des protagonistes. Cependant, elle est d’accord pour trouver Sang-Chaud plus abouti, plus intense également. Elle s’intéresse à mes sources d’inspiration. Je mets du temps à fournir une réponse intelligible parce que je n’ai jamais su parler de ce que j’ai écrit.
J’ignore d’où m’est venu Décembre. Un adolescent, seul survivant d’un accident de la route, est confié à sa grand-mère qui tient une épicerie dans un petit village de montagne. Il y rencontre Sveg et vit avec elle ses premiers émois, avant qu’elle ne disparaisse du jour au lendemain. Des années plus tard, après le décès de sa grand-mère, il revient s’installer dans le village et retrouve Sveg, également de retour. Il croit pouvoir reprendre le cours de sa vie là où il s’était interrompu, mais les choses sont plus compliquées. Surtout quand il apprend que son amie a quitté la région après avoir été victime d’un viol. Viol qu’il entend bien venger.
Sang-Chaud, en revanche, s’inspire largement d’une famille qui a vécu près de chez nous quand j’étais enfant. Le mari incapable de maîtriser ses nerfs avec qui que ce soit, la femme qui le trompe ouvertement, leur fille, d’une beauté saisissante, qui reproduit le schéma en se mettant en couple avec un taré. En revanche, j’ai inventé le voisin amoureux d’elle, qui est témoin de toute cette violence qu’il ne peut empêcher, jusqu’à devenir violent lui-même quand il s’agit d’offrir une chance à sa dulcinée.
— Le voisin en question, c’est vous, n’est-ce pas ? me demande Lizzie le plus sérieusement du monde.
Je rougis. Et je ne peux que l’admettre, gênée qu’elle m’ait percée à jour.
— Et cette famille, qu’est-elle devenue en réalité ?
Je n’en sais rien. Ils ont quitté notre quartier quand je suis entrée au lycée et, pour beaucoup de monde, leur départ a été un soulagement.
En maîtresse de maison, Lizzie ne perd rien de son élégance ni de son aisance. Je lui dis que sa demeure est très belle. Qu’on s’y sent bien.
— Je ne sais pas si je l’ai choisie ou si c’est elle qui m’a choisie. Un peu des deux, sans doute. Celle que vous habitez à Limoges vous plaît-elle ?
Je n’hésite pas le moins du monde pour répondre que non, et que le décès de mon mari n’y est pour rien, parce que je ne l’ai jamais aimée. Je me rattrape en précisant que je parle de la maison.
Nous évoquons le sens de nos prénoms respectifs. Elle ignore pourquoi ses parents l’ont appelée Lizzie. Les miens m’ont raconté que Charlotte vient de la jeune et intrépide héroïne du film L’Ombre d’un doute. J’ai du mal à les croire. Parce que dès que je veux me montrer intrépide, ils tentent de me freiner.
— Ils doivent être catastrophés de votre décision de tout envoyer balader.
Ils le sont. Maman me téléphone quasiment tous les jours. Une fois sur deux, je ne décroche pas. Dès qu’on se parle, j’ai l’impression d’être atteinte d’une maladie incurable. Quant à Papa, ses silences sont pires encore.
Il me faut en passer par tous ces sujets avant d’oser lui expliquer ce que je veux mettre dans mon roman. Elle m’écoute. Elle n’a pas l’air d’être surprise de mes intentions. Comme si elle les avait devinées depuis longtemps.
Je me risque alors à lui raconter mon accident de baignade et la silhouette encapuchonnée de la plage.
— Je n’imagine pas une seule seconde que quelqu’un ait pu vous abandonner dans une telle situation. On ne vous aura pas vue. Ou on aura mal interprété ce qui se passait.
Son ton se durcit, ses yeux se couvrent. Je rapetisse sur ma chaise.
— Vous vous soignez correctement au moins ?
— J’applique à la lettre les prescriptions de Mina.
— Ah, Mina… Voilà un personnage de roman. Elle est captivante, cette jeune femme. À sa façon d’avancer dans la vie sur la pointe des pieds, il y a tant de choses que l’on devine… J’ai toujours un faible pour les discrets. Ce sont de vrais héros.
Elle me regarde fixement. Son sourire s’est envolé à son tour derrière les mêmes nuages. J’ai la désagréable sensation qu’elle fouille en moi. Je sursaute quand elle parle à nouveau.
— M. Mizen n’est pour rien dans votre mésaventure, Charlotte. Je ne vous ai pas menti en vous disant que cela fait longtemps qu’il ne vient plus ici. Et croyez-moi, rien ne le poussera à faire du mal à qui que ce soit, y compris si ses secrets les plus compromettants étaient divulgués.
Je suis ridicule. Je voudrais m’enfermer dans une pièce aveugle et me mettre des baffes à en avoir mal aux mains. Je défends ce qu’il reste à défendre.
— Il s’agirait d’une vraie fiction. Je n’ai pas l’intention de dévoiler quoi que ce soit de compromettant.
— Pourtant, c’est ce que je vous demande de faire. J’accepte de soutenir votre idée à condition que vous y alliez franchement. N’inventez pas d’avatar à William-Xavier. Mettez les pieds dans le plat. Le moment est venu. C’est à vous de le faire sortir de l’ombre.
Je n’ai pas la lucidité de comprendre. Je me contente de hocher la tête comme une imbécile.
— Nous n’avons pas besoin d’une journaliste ou d’une avocate, mais d’une écrivaine capable d’interpréter les choses et de combler les vides à sa convenance.
— Besoin ?
Lizzie retrouve son sourire. La lumière revient.
— Disons que cela fait quelques années que lui et moi, nous vous attendions. Son vrai nom est Romain Bancilhon. Il est né à Marican et, à la mort de son père, il a choisi de revenir dans cette ville, pour son plus grand malheur. C’est comme dans Décembre : les retours sur les lieux de l’enfance sont rarement de bonnes idées. Je crains que le secret ne tienne plus très longtemps. L’étau se resserre un peu plus chaque jour. Nous pouvons faire coup double : vous écrivez votre roman et vous nous aidez à couper l’herbe sous le pied de ceux qui veulent nous faire du tort. Le tout avant la sortie de Distancés.
— Un malheur de quel type ?
— Une petite fille de son quartier a disparu. Il a été suspecté. Il se pourrait bien qu’il le soit encore. – Elle devine ce que je pense. – Exactement comme ce qu’il décrit dans ses romans… S’il y a des énigmes cachées dans A’Land, il n’y a pas besoin d’aller les chercher bien loin.
— Tout un tas de gens seraient prêts à se damner pour obtenir ces informations. Pourquoi me faire confiance ?
Elle s’accorde un court instant de silence.
— Je prends le risque…

1
Mon temps
— Il faut vous préparer au pire, monsieur Bancilhon.
La voix de l’infirmière se veut aimable. Mais, au téléphone, elle ne parvient qu’à sonner froide et mécanique, trop bien huilée pour être sincère.
Le père de Romain a été transporté aux urgences. La femme qui vient faire son ménage l’a trouvé inanimé. Il est plongé dans un coma dépassé. La gravité de son attaque cérébrale ne laisse guère d’espoir. Il ne se réveillera pas.
Romain ne l’a pas revu depuis au moins six mois. Il ne revient plus à Marican. Et comme son père n’a jamais eu envie de venir chez lui, l’affaire est entendue depuis longtemps. Ils se sont croisés à mi-chemin de leurs vies respectives, en coup de vent, le temps d’un café ou, plus rarement, d’un déjeuner. Ils étaient alors aussi embarrassés l’un que l’autre, pressés de repartir chacun de son côté.
Il l’a appelé quinze jours plus tôt, le jour de l’anniversaire de Julien. Il savait que c’était important pour lui. De sa voix lasse, son père l’a remercié. Romain a fait semblant de le croire réellement touché par son appel. Lui a fait semblant de croire que ce dernier n’était pas qu’un simple devoir à accomplir.
Dans une lettre, certifiée par son médecin traitant, il refusait tout acharnement thérapeutique ou toute tentative désespérée de réanimation. Son fils en ignorait l’existence. Comme il ignorait tout des alertes qui l’avaient poussé à la rédiger. Il ne l’a pas avoué à l’infirmière. Il s’est contenté de donner son aval pour que ses volontés soient respectées.
— Dans ce cas, nous allons le laisser partir.

Romain abhorre cette expression pour parler de la mort. Elle l’irrite au plus haut point tant elle est empreinte d’hypocrisie. On ne part pas. On s’arrête. On en a fini. C’est tout sauf un départ. Partir ressemble à tout autre chose. Dans sa famille, ils sont tous partis. Cela fait de lui un spécialiste du sujet.
Julien, son frère aîné, a disparu en février 1980, l’année de ses vingt ans. Il a soigneusement rangé son studio d’étudiant, laissé ses clés et ses papiers en évidence sur la table, a emporté quelques vêtements dans son sac à dos, une somme conséquente en liquide et n’a plus jamais donné signe de vie.
Leur père en a été dévoré par la culpabilité. Julien et lui ne s’entendaient pas bien. Les derniers temps, leur relation s’était infectée. Ils ne pouvaient se trouver en présence l’un de l’autre sans que ça dégénère. Du coup, il s’est lancé à corps perdu à sa recherche, remuant ciel et terre pour le retrouver. Et, dans son cas, il ne s’agissait pas juste d’une expression. Seulement le retrouver et non le ramener à la maison, il l’a rappelé sans cesse. Il y a consacré les vingt-deux dernières années de son existence, au mépris de tout le reste.
Leurs parents ont divorcé en 1984, quelques semaines après que Romain a obtenu son bac. Ils n’avaient plus rien d’un couple depuis longtemps. Après la disparition de leur fils, leur mère a d’abord fait ce qu’elle savait faire le mieux : s’effondrer. Puis, comme à son habitude, elle s’est relevée d’un coup. Elle n’a jamais cherché Julien. À ses yeux, il était perdu. Définitivement perdu. Après avoir tant et tant de fois menacé de tout abandonner, elle est passée à l’acte. Elle a quitté son mari pour un autre homme. Ensemble, ils ont déménagé en Bretagne, à l’autre bout du pays. Selon ses dires, elle y a trouvé un équilibre, une spiritualité, une paix qui, jusque-là, lui avaient fait défaut. Romain n’a jamais su si elle disait vrai. Il ne pouvait pas s’empêcher de se méfier d’elle, notamment à cause de son habitude de ne jamais reconnaître ses torts et de refuser de s’excuser. Ce qui est certain en revanche, c’est que la vie d’avant est devenue totalement étrangère à sa mère.
Lui a quitté Marican pour sa première rentrée universitaire. Il a pensé ne jamais pouvoir surmonter une telle épreuve. Il a compris ce que signifiait être déraciné. Il en a pleuré jusqu’à épuisement, les jours et les nuits qui ont précédé son départ puis dans le train qui l’a emmené à Paris et enfin dans sa minuscule chambre de la cité universitaire de Versailles. Or, dès le lendemain, c’était fini, il ne pleurait plus. L’attachement viscéral qui le reliait à leur maison, à leur quartier, à leur montagne, cet attachement que la disparition de Julien n’était pas parvenue à flétrir n’existait plus. Il était mort dans la nuit. Il s’est alors senti libre. Les barrières se sont refermées dans son dos, lui interdisant tout retour en arrière, mais cela lui convenait ainsi.

Romain promet à l’infirmière de faire le plus vite possible. Il quitte Orléans et couvre les huit cents kilomètres dans l’après-midi, pour se présenter au service de réanimation de l’hôpital de Marican à la nuit tombée. On le conduit au chevet de son père. Celui-ci est allongé à l’intérieur d’un box vitré, si étroit qu’on ne peut même pas poser une chaise entre le lit et la cloison. Il prend d’abord le bruit rauque qui emplit l’espace pour celui d’un radiateur détraqué ou d’une de ces machines abominables qui hantent de tels endroits. Avant de prendre conscience qu’il provient de la gorge du mourant.
Ce n’est qu’ici, avec cet atroce ronflement dans les oreilles, qu’il ressent quelque chose. Depuis le coup de fil de l’infirmière, il n’y a rien eu, même pas pour s’en foutre. Maintenant, il y a l’effroi. Et, rapidement après l’effroi, il y a le chagrin.
Son père ressemble encore à son père, le visage peut-être un peu plus creusé. Il ne s’approche pas. Il ne lui dit rien. Il ne prend pas sa longue main sèche dans la sienne. Il ne dépose aucun baiser sur son front. Il se contente d’être ici, à le regarder mourir après qu’on l’a débranché.
Il cesse de vivre à 2 h 15. Le médecin de garde annonce l’heure à haute voix. On demande si la dépouille doit être ramenée chez elle ou si elle reste à la morgue. Romain n’hésite pas une seconde : son père doit rentrer à la maison. Le délai pour la levée du corps étant de trois heures, il part devant après avoir signé les papiers. Il traverse la ville au milieu de la nuit. Parvenu à l’entrée du Clos-Margot, il ralentit, de crainte que le lotissement ne lui refuse le passage. Il y pénètre comme on pénètre dans une place forte, profitant d’une brèche dans la muraille et d’un relâchement de la surveillance au bénéfice de l’heure tardive.
Il se gare en face de ce qui avait été chez eux, au numéro 4 de la rue Pierre-Pousset. Au moment du divorce, son père s’est battu pour ne pas vendre cette maison. Après avoir obtenu gain de cause, il lui a confié un jeu de clés, lui affirmant qu’il serait toujours chez lui. Il se trompait. Chez lui, Romain n’y était plus. Les clés n’ont jamais quitté le fond des boîtes à gants de ses voitures successives. Il va les utiliser pour la première fois.
Ces lieux l’ont fait. Adolescent, ils étaient comme un point de ralliement éternel, l’endroit où retrouver Julien quand il serait décidé à réapparaître. Mais aussi celui à regagner, à la fin de sa route. Depuis, cette idée s’est effacée et rien ne l’a fait renaître. Ses rares retours ont toujours été douloureux. Le quartier était différent. Il ne l’aimait plus. La rivière était encore plus grise, plus sale et plus coléreuse que dans ses souvenirs. La Tourbière n’était plus qu’une friche malodorante, minée de merdes de chiens et infestée de moustiques. La montagne noircissait. La maison était plus petite, recroquevillée, blafarde, ployant sous les années qu’elle ne portait pas bien.
Son père n’y a pas fait de travaux, si ce n’est le strict nécessaire. L’intérieur est devenu austère. Les meubles Louis XV dont sa mère raffolait ont été remplacés par d’autres, plus fonctionnels, plus froids, plus anguleux et surtout moins nombreux. Les cadres, les bibelots et les rideaux ont été retirés. Leurs ombres restent imprimées sur les murs. De son ancienne chambre ne subsistent qu’une pièce repeinte en blanc, une cantine métallique posée dans un coin, renfermant quelques affaires qu’il a abandonnées, et son ancien lit, matelas replié sur lui-même et calé par une chaise renversée. Celle de Julien, également repeinte, est en revanche vide. Leur père ne l’a pas transformée en mausolée. Il se doutait que, le jour où il retrouverait son aîné, les choses ne recommenceraient pas là où elles s’étaient interrompues, et qu’entretenir ce qui n’était plus ne servait à rien, sinon à souffrir.
Il n’a pas conservé cette maison trop grande pour lui par esprit de revanche ou par sentimentalisme. Lors d’une de leurs rares conversations, il a avoué à Romain avoir su très tôt que c’était ici qu’il voulait mourir. Son fils était pourtant persuadé qu’il n’avait jamais cherché qu’à la fuir. D’abord happé par son travail, puis par son enquête. Il ignorait qu’il puisse y être attaché à ce point. Néanmoins, il a compris ce qu’il voulait dire. Et il l’a envié d’avoir trouvé l’endroit d’où ne jamais partir. Tout en lui reprochant de ne pas le lui avoir confié plus tôt.
Romain n’a jamais eu à s’occuper d’un mort. Il ne sait pas ce qu’il est censé faire, s’il doit préparer sa chambre, ses vêtements… Il se contente d’ouvrir les volets et d’allumer partout, … »

Extrait
« Je confesse une vilaine habitude: j’espionne. Depuis que j’ai fait le tour des maisons à la recherche de WXM, j’y reviens. Au début, c’était pour confondre leurs habitants. Je n’ai rien pu saisir. Sinon que Madeleine vit dans une forteresse donnant sur la baie Sainte-Anne à Trégastel ; qu’Élise-la-Discrète vit au rez-de-chaussée d’un petit immeuble aux environs du stade, qu’elle allume la télé dès qu’elle rentre chez elle, ferme son volet roulant avant la tombée du jour et ne semble ressortir que pour venir à l’atelier du jeudi soir ; que Mina a pour demeure le ventre d’un ancien bateau de pêche et qu’elle doit retourner à la capitainerie du port dès qu’elle a besoin de se doucher ou d’aller aux toilettes ; que l’Ours-Rodolphe a retapé une minuscule maison sur l’Île-Grande et qu’il flaire vite les intrus parce qu’il est sorti sur le pas de sa porte le matin où je me suis aventurée chez lui et qu’il a grogné: «Qui est là?» d’un ton qui m’a tout simplement donné envie de fuir à jamais ; qu’Heckel et Jeckel sont aux petits soins pour leur jardin, pour leurs murs, pour tout ce qui est chez elles, livrant une guerre sans merci au moindre détail qui cloche ; que, pour rien au monde, je ne vivrais à nouveau dans un lotissement et dans une maison comme ceux de Jacasse.
Mais j’en reviens sans cesse aux maisons de Lizzie et de Reagan. Comme je sors marcher le matin de très bonne heure puis tard le soir, je les place volontiers sur mes itinéraires. Pas tous les jours, mais souvent. Je tiens mon excuse. Je fais une halte de quelques minutes. Il arrive que ça s’éternise davantage.
À Lan Kerellec, j’aime la lumière. Naturelle ou électrique, elle est toujours présente. Je ne me suis pas trompée sur le feu de cheminée, le plaid et les livres sur le canapé. Un peu plus sur le vin et les sorties régulières sur la terrasse. Lizzie chez elle, c’est une vraie chorégraphie faite de lenteurs et d’accélérations, des gestes amples, posés, assurés. » p. 105-106

À propos de l’auteur
CARAYON_Christian_DRChristian Carayon © Photo DR

Christian Carayon est un auteur français, originaire du Sud-Ouest; agrégé d’histoire, il enseigne en lycée depuis plus de vingt ans. Son premier roman, Le Diable sur les épaules, a été finaliste du prix Ça m’intéresse Histoire. Il a ensuite signé chez Fleuve noir Les Naufragés hurleurs (2014), Un souffle, une ombre (2016) et Torrents (2018). Les Saisons d’après est son cinquième roman. (Source: HC Éditions)

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L’Affaire Alaska Sanders

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En deux mots
En avril 1999 la découverte du cadavre d’Alaska Sanders met en émoi les habitants de Pleasant Mountain. Et si l’enquête es rapidement bouclée, Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et son ami Marcus Goldman ne se satisfont pas de cette version. Au fil de leur contre-enquête, ils vont aller de surprise en surprise.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête sur une enquête bâclée

Le nouveau roman de Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, chaînon manquant entre La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, paraît au sein de la maison d’édition créée par l’auteur Genevois. Un double défi qu’il relève haut la main!

Disons-le d’emblée. C’est un vrai plaisir de retrouver Marcus Goldman et les protagonistes de La vérité sur l’affaire Harry Quebert dans ce nouveau roman qui vient s’insérer chronologiquement entre le roman qui a fait connaître Joël Dicker dans le monde entier et Le Livre des Baltimore et couvre les années 2010-2011. Il met en scène des personnages que les fidèles lecteurs de Joël Dicker connaissent bien et que les nouveaux lecteurs découvriront avec bonheur.
Dans un court chapitre initial, on apprend qu’ Alaska Sanders, employée de station-service dans une bourgade du New Hampshire, est assassinée en avril 1999.
Puis on bascule en 2010 à Montréal où se tourne l’adaptation de G comme Goldstein, le livre qui aura transformé Marcus Goldman en phénomène éditorial. Et même s’il a un peu de peine à trouver l’inspiration, tout va bien pour lui. Il a depuis trois mois une liaison avec Raegan, une superbe pilote d’Air Canada rencontrée à New York la nuit du nouvel an et Hollywood lui propose un pont d’or pour adapter La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Mais pour l’instant, il ne veut pas de cette version cinématographique, car il imagine que Harry Quebert – dont il n’a plus de nouvelles – n’apprécierait pas cette plongée dans un dossier qui l’a certes innocenté mais surtout totalement discrédité.
C’est d’ailleurs en tentant de retrouver son mentor à Aurora où il pense qu’il a pu se réfugier qu’il va retrouver Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et sa famille. Il avait fait sa connaissance au moment de l’affaire Quebert et s’était lié d’amitié avec le policier, son épouse Helen et ses deux filles Malia et Lisa.
Alternant les époques, l’auteur nous fait suivre en parallèle l’enquête menée par Perry en 1999 pour retrouver les assassins d’Alaska Sanders, retrouvée par une joggeuse au moment où un ours noir s’attaque à sa dépouille et l’enquête que mène Marcus onze ans plus tard.
Car si dès la page 161, l’affaire est officiellement bouclée avec la mort de Walter Carrey, le petit ami d’Alaska, confondu par son ADN, et celui de son complice Eric Donovan, condamné à perpétuité, l’affaire sera relancée à peine dix pages plus tard, lorsque Marcus retrouve Perry, venu assister aux obsèques d’Helen, qui vient de succomber d’une crise cardiaque. Mais n’en disons pas davantage de peur de gâcher le plaisir à découvrir les rebondissements de ce roman aussi dense que passionnant.
Soulignons plutôt combien les fidèles lecteurs de Joël Dicker trouveront ici de quoi se régaler. Car ils savent que dans ses romans, comme avec les poupées russes, une histoire peut en cacher une autre. Il faut alors recommencer à enquêter, rechercher à quel moment on a fait fausse route. Son duo d’enquêteurs revoit alors son scénario, un peu comme l’écrivain, qui écrit sans connaître la fin de son roman et se laisse guider par le plaisir qu’il rencontre en imaginant les situations auxquelles ses personnages sont confrontés.
Un nouveau page turner dans lequel on retrouvera les thèmes de prédilection de l’auteur, la rédemption «qui n’arrive jamais trop tard», la fidélité en amitié et la ténacité. «Je crois que ce roman raconte avant tout, dans un monde où tout doit être rapide et parfait, comment les relations entre les gens sont devenues superficielles. On ne prend pas vraiment le temps de connaître les autres et fort souvent, quand on fait l’effort de s’intéresser à eux, on découvre des choses cachées, que l’on se refusait peut-être à voir jusque-là. C’est ce que découvrent Perry et Marcus», explique du reste le Genevois qui m’a accueilli dans les bureaux de sa nouvelle maison d’édition.
Car c’est avec un «double trac» qu’il sillonne désormais les plateaux de télévision, les rédactions et les librairies. D’abord en Suisse, où le roman paraît avec une semaine d’avance, puis en France. Il y présente son roman, mais aussi sa maison d’édition, Rosie & Wolfe. Dans un premier temps, elle va proposer tous les romans de l’écrivain-entrepreneur dans une version grand format, poche, numérique et audio. L’an prochain de nouvelles plumes devrasient élargir le catalogue.

J’aurais pour ma part le plaisir de l’accueillir en mai prochain à Mulhouse. Et pour les impatients, signalons aussi la rencontre et lecture digitale organisée par l’Éclaireur FNAC le 9 mars à 19h.

L’Affaire Alaska Sanders
Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe
Roman
576 p., 23 €
EAN 9782889730018
Paru le 10/03/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis et au Canada. Entre New York, Montréal, on y sillonne le New Hampshire, de Concord à Durham, Barrington et Wolfeboro. Côté Canada, on passe aussi par Magog et Stanstead et côté américain, on visite Burrows et Boston, Montclair dans le New Jersey, Salem dans le Massachusetts ou encore Baltimore.
Un voyage au Bahamas, à Nassau et Harbour Island, puis du côté de Miami en Floride.

Quand?
L’action se déroule en 2010-2011, avec de nombreux retours en arrière, principalement en 1999.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le retour de Harry Quebert
Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac.
L’enquête est rapidement bouclée, puis classée, même si sa conclusion est marquée par un nouvel épisode tragique.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
Son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, va lui prêter main forte pour découvrir la vérité.
Les fantômes du passé vont resurgir, et parmi eux celui de Harry Quebert.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Philippe Revaz)
Le Messager (Claire Baldewyns)
Podcast La bouteille à moitié pleine

Les premières pages du livre
La veille du meurtre
Vendredi 2 avril 1999

La dernière personne à l’avoir vue en vie fut Lewis Jacob, le propriétaire d’une station-service située sur la route 21. Il était 19 heures 30 lorsque ce dernier s’apprêta à quitter le magasin attenant aux pompes à essence. Il emmenait sa femme dîner pour fêter son anniversaire.
– Tu es certaine que ça ne t’embête pas de fermer ? demanda-t-il à son employée derrière la caisse.
– Aucun problème, monsieur Jacob.
– Merci, Alaska.
Lewis Jacob considéra un instant la jeune femme : une beauté.
Un rayon de soleil. Et quelle gentillesse ! Depuis six mois qu’elle travaillait ici, elle avait changé sa vie.
– Et toi ? demanda-t-il. Des plans pour ce soir ?
– J’ai un rendez-vous…
Elle sourit.
– À te voir, ça a l’air d’être plus qu’un rendez-vous.
– Un dîner romantique, confia-t-elle.
– Walter a de la chance, lui dit Lewis. Donc ça va mieux entre vous ?
Pour toute réponse, Alaska haussa les épaules. Lewis ajusta sa cravate dans le reflet d’une vitre.
– De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.
– Vous êtes parfait. Allez, filez, ne soyez pas en retard.
– Bon week-end, Alaska. À lundi.
– Bon week-end, monsieur Jacob.
Elle lui sourit encore. Ce sourire, il ne l’oublierait jamais.

Le lendemain matin, à 7 heures, Lewis Jacob était de retour à la station-service pour en assurer l’ouverture. À peine arrivé, il verrouilla derrière lui la porte du magasin, le temps de se préparer à recevoir les premiers clients. Soudain, des coups frénétiques contre la porte vitrée : il se retourna et vit une joggeuse, le visage terrifié, qui poussait des cris. Il se précipita pour ouvrir, la jeune femme se jeta sur lui en hurlant : « Appelez la police ! Appelez la police ! »
Ce matin-là, le destin d’une petite ville du New Hampshire allait être bouleversé.

PROLOGUE
À propos de ce qui se passa en 2010
Les années 2006 à 2010, malgré les triomphes et la gloire, sont inscrites dans ma mémoire comme des années difficiles. Elles furent certainement les montagnes russes de mon existence.
Ainsi, au moment de vous raconter l’histoire d’Alaska Sanders, retrouvée morte le 3 avril 1999 à Mount Pleasant, New Hampshire, et avant de vous expliquer comment je fus, au cours de l’été 2010, impliqué dans cette enquête criminelle vieille de onze ans, je dois d’abord revenir brièvement sur ma situation personnelle à ce moment-là, et notamment sur le cours de ma jeune carrière d’écrivain.
Celle-ci avait connu un démarrage foudroyant en 2006, avec un premier roman vendu à des millions d’exemplaires.
À vingt-six ans à peine, j’entrais dans le club très fermé des auteurs riches et célèbres, et j’étais propulsé au zénith des lettres américaines.
Mais j’allais vite découvrir que la gloire n’était pas sans conséquence : ceux qui me suivent depuis mes débuts savent combien l’immense succès de mon premier roman allait me déstabiliser. Écrasé par la célébrité, je me retrouvais dans l’incapacité d’écrire. Panne de l’écrivain, panne d’inspiration, crise de la page blanche. La chute.
Puis était survenue l’affaire Harry Quebert, dont vous avez certainement entendu parler. Le 12 juin 2008, le corps de Nola Kellergan, disparue en 1975 à l’âge de quinze ans, fut exhumé du jardin de Harry Quebert, légende de la littérature américaine. Cette affaire m’affecta profondément : Harry Quebert était mon ancien professeur à l’université, mais surtout mon plus proche ami à l’époque. Je ne pouvais croire à sa culpabilité.
Seul contre tous, je sillonnai le New Hampshire pour mener ma propre enquête. Et si je parvins, finalement, à innocenter Harry, les secrets que j’allais découvrir à son sujet briseraient notre amitié.
De cette enquête, je tirai un livre : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, paru au milieu de l’automne 2009, dont l’immense succès m’installa comme écrivain d’importance nationale. Ce livre était la confirmation que mes lecteurs et la critique attendaient depuis mon premier roman pour m’adouber enfin. Je n’étais plus un prodige éphémère, une étoile filante avalée par la nuit, une traînée de poudre déjà consumée : j’étais désormais un écrivain reconnu par le public et légitime parmi ses pairs.
J’en ressentis un immense soulagement. Comme si je m’étais retrouvé moi-même après trois ans d’égarements dans le désert du succès.
C’est ainsi qu’au cours des dernières semaines de l’année 2009, je fus envahi par un sentiment de sérénité. Le soir du 31 décembre, je célébrai l’arrivée du Nouvel an à Times Square, au milieu d’une foule joyeuse. Je n’avais plus sacrifié à cette tradition depuis 2006. Depuis la parution de mon premier livre. Cette nuit-là, anonyme parmi les anonymes, je me sentis bien.
Mon regard croisa celui d’une femme qui me plut aussitôt. Elle buvait du champagne. Elle me tendit la bouteille en souriant.
Quand je repense à ce qui se passa au cours des mois qui suivirent, je me remémore cette scène qui m’avait donné l’illusion d’avoir enfin trouvé l’apaisement.
Les évènements de l’année 2010 allaient me donner tort.

Le jour du meurtre
3 avril 1999
Il était 7 heures du matin. Elle courait, seule, le long de la route 21, dans un paysage verdoyant. Sa musique dans les oreilles, elle avançait à un très bon rythme. Ses foulées étaient rapides, sa respiration maîtrisée  : dans deux semaines, elle prendrait le départ du marathon de Boston. Elle était prête.
Elle eut le sentiment que c’était un jour parfait : le soleil levant irradiait les champs de fleurs sauvages, derrière lesquels se dressait l’immense forêt de White Mountain.
Elle arriva bientôt à la station-service de Lewis Jacob, à sept kilomètres exactement de chez elle. Elle n’avait initialement pas prévu d’aller plus loin, pourtant elle décida de pousser encore un peu l’effort. Elle dépassa la station-service et continua jusqu’à l’intersection de Grey Beach. Elle bifurqua alors sur la route en terre que les estivants prenaient d’assaut lors des journées trop chaudes. Elle menait à un parking d’où partait un sentier pédestre qui s’enfonçait dans la forêt de White Mountain jusqu’à une grande plage de galets au bord du lac Skotam. En traversant le parking de Grey Beach, elle vit, sans y prêter attention, une décapotable bleue aux plaques du Massachusetts. Elle s’engagea sur le chemin et se dirigea vers la plage.
Elle arrivait à la lisière des arbres, lorsqu’elle aperçut, sur la grève, une silhouette qui la fit s’arrêter net. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de ce qui était en train de se passer. Elle fut tétanisée par l’effroi. Il ne l’avait pas vue.
Surtout, ne pas faire de bruit, ne pas révéler sa présence : s’il la voyait, il s’en prendrait forcément à elle aussi. Elle se cacha derrière un tronc.

L’adrénaline lui redonna la force de ramper discrètement sur le sentier, puis, lorsqu’elle s’estima hors de danger, elle prit ses jambes à son cou. Elle courut comme elle n’avait jamais couru.
Elle était volontairement partie sans son téléphone portable. Comme elle s’en voulait à présent !
Elle rejoignit la route 21. Elle espérait qu’une voiture passerait : mais rien. Elle se sentait seule au monde. Elle piqua alors un sprint jusqu’à la station-service de Lewis Jacob. Elle y trouverait de l’aide. Quand elle y arriva enfin, hors d’haleine, elle trouva porte close. Mais voyant le pompiste à l’intérieur elle tambourina jusqu’à ce qu’il lui ouvre. Elle se jeta sur lui en s’écriant: «Appelez la police ! Appelez la police!»

Extrait du rapport de police
Audition de Peter Philipps
[Peter Philipps est agent de la police de Mount Pleasant depuis une quinzaine d’années. Il a été le premier policier à arriver sur les lieux. Son témoignage a été recueilli à Mount Pleasant le 3 avril 1999.]

Lorsque j’ai entendu l’appel de la centrale au sujet de ce qui se passait à Grey Beach, j’ai d’abord cru avoir mal compris. J’ai demandé à l’opérateur de répéter. Je me trouvais dans le secteur de Stove Farm, qui n’est pas très loin de Grey Beach.

Vous y êtes allé directement ?
Non, je me suis d’abord arrêté à la station-service de la route 21, d’où le témoin avait appelé les urgences. Au vu de la situation, je trouvais important de lui parler avant d’intervenir. Savoir à quoi m’attendre sur la plage. Le témoin en question était une jeune femme terrorisée. Elle m’a raconté ce qui venait de se passer. Depuis quinze ans que j’étais policier, je n’avais jamais fait face à une situation pareille.

Et ensuite ?
Je me suis immédiatement rendu sur place.

Vous y êtes allé seul ?
Je n’avais pas le choix. Il n’y avait pas une minute à perdre. Je
devais le retrouver avant qu’il ne prenne la fuite.

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai conduit comme un dingue de la station-service jusqu’au parking de Grey Beach. En arrivant, j’ai remarqué une décapotable bleue, avec une plaque du Massachusetts. Ensuite, j’ai attrapé le fusil à pompe et j’ai pris le sentier du lac.

Et… ?
Quand j’ai déboulé sur la plage, il était toujours là, en train de s’acharner sur cette pauvre fille. J’ai hurlé pour qu’il arrête, il a levé la tête et il m’a regardé fixement. Il a commencé à approcher lentement dans ma direction. J’ai compris aussitôt que
c’était lui ou moi. Quinze ans de service, et je n’avais encore jamais tiré un coup de feu. Jusqu’à ce matin. »

À propos de l’auteur
Joël Dicker © Photo Markus Lamprecht

Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les derniers jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, Le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des lycéens pour La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Ce roman a aussi été élu parmi «les 101 romans préférés des lecteurs du monde» et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stéphanie Mailer, en 2020 L’Énigme de la chambre 622 et en 2022 L’Affaire Alaska Sanders.

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Les derniers jours de nos pères

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La disparition de Stéphanie Mailer

L’énigme de la chambre 622

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La dislocation

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En deux mots:
Émergeant d’un long séjour à l’hôpital, une femme va tenter de retrouver la mémoire et le contrôle de sa vie, aidée par son ami Camille. Au fur et à mesure de ses progrès, elle va découvrir son étonnante histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Terre et mère, même combat

Ingénieure agronome, Louise Browaeys se lance dans le roman. Et nous met en garde en retraçant la destinée de Gaïa. Est-ce le roman d’une renaissance ou d’un cataclysme? Peut-être l’un et l’autre.

La narratrice, après des mois d’hôpital, émerge à nouveau. Si sa mémoire et ses sensations sont encore défaillantes, elle peut s’appuyer sur les visites régulières de Camille, qu’elle appelle K, et qui serait un ami d’enfance. Ce graphiste, qui délaisse un peu son projet de BD pour s’occuper de la jeune femme, l’emmène avec son fils Aurélien faire des promenades dans le Parc Montsouris où la nature vit au ralenti en cet hiver 2016-2017. Peu à peu, elle réapprend à vivre, à parler, à avoir des sensations, même si elle pense qu’il est encore trop tôt pour des relations sexuelles. Elle aimerait aussi se rapprocher de cette nature qu’elle sent menacée. À l’aide de carnets qu’elle remplit consciencieusement, elle se réapproprie les mots, le langage. Avec les livres, elle essaie de se reconstruire une histoire.
Vient alors le moment de s’ouvrir aux autres. Elle choisit pour cela de passer par un site de rencontres qui lui permet de faire la connaissance de Béatrice et Jean-François, un couple échangiste avec lequel elle va se persuader que la mécanique fonctionne toujours. Évoquant son expérience avec Léonora, son infirmière devenue une amie, elle constatera qu’elle préfère Béatrice à Jean-François. Mais c’est alors qu’elle rencontre Wajdi dans un magasin de bricolage. Avec ce bel algérien, elle aura une brève liaison, avant que son amant ne décide de rentrer au pays.
Elle retrouve alors K qui comprend que le moment est venu de lui révéler le secret de ses origines et de leur histoire commune.
D’abord incrédule, elle va peu à peu comprendre que son travail d’exploration personnelle ne fait que commencer. Est-ce parce que K essaie d’adapter en BD son roman «Le soleil noir» qu’elle éprouve l’envie de partir sur les traces de Louis Guilloux? À Saint-Brieuc, elle veut surtout prendre du recul avant de constater que le voyage «amène à adopter un point de vue nouveau sur les sujets que l’on croyait avoir classés. La distance, ajoutée à l’isolement, fait travailler l’imagination.»
Louise Browaeys a construit son roman comme une quête intérieure, semant des indices au fil des chapitres. Tout comme sa narratrice, le lecteur va petit à petit prendre conscience que les «dérèglements» dont elle est victime sont ceux de notre planète et que son salut passera par une réappropriation de son environnement. Oui, c’est bien Gaïa, la terre-mère, qu’il faut sauver.

La dislocation
Louise Browaeys
Éditions Harper Collins France
Premier roman
320 p., 17 €
EAN 9791033904953
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Montreuil et Saint-Brieuc.

Quand?
L’action se situe de 2016 à 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.
Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage. Il lui arrive même de crever les pneus des voitures.
Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter. Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler: Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit.
Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant. Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.
Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit. Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.
La trajectoire d’une femme cousue à celle de la planète, c’est le pari de ce premier roman en forme de fable écoféministe où la tragédie contemporaine côtoie l’espoir le plus fou.
Hypnotique, drolatique, libre et profondément humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était une de mes premières sorties en dehors de mon appartement) et j’ai écrit : rouille, ocre, terre brûlée, brun de garance, noisette, terre de Sienne. J’ai quitté précipitamment le magasin. Trop de nouveaux mots peut me donner le vertige et me faire dérailler. Je dois rester vigilante. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que je n’allume plus la radio. J’aimais beaucoup écouter France Inter au début, je pouvais laisser la radio tourner toute la journée sans rien comprendre, mais j’ai lu quelque part (dans la salle d’attente d’un médecin ?) que le débit moyen oral des médias est d’environ deux cents mots par minute (l’auteur faisait justement référence à des chaînes que nous écoutons tous les jours, vous et moi). Dans certaines émissions préenregistrées, le débit pourrait s’accélérer jusqu’à atteindre deux cent trente mots par minute. L’auteur précisait même que c’est au détriment de la compréhension. Enfin, je m’égare. De toute façon, j’ai remarqué qu’ils se répètent. Comme les médecins. C’est le propre des gens qui ont perdu une partie de la mémoire. J’en sais quelque chose. »

Extrait
« Dans le fond, ce que j’aimerais, c’est simplement repeupler une mémoire vierge. Ma mémoire est un muscle engourdi. Aussi indocile que les autres. Je voudrais la repeupler avec suffisamment de pragmatisme et de sens de l’harmonie comme s’il s’agissait d’un bâtiment vide. Comme si j’ordonnais au directeur d’un musée fraîchement recruté, il faut coûte que coûte remplir l’espace, oui, combler l’air, nommer les étagères, ranger les plumes, étiqueter les coquillages, entasser les objets. Pour ne plus avoir mal et échapper à cette constante sensation de noyade. Pour ne plus sentir cette démangeaison à l’endroit de l’amputation cérébrale. Pour ne plus avoir la sensation de respirer par le chas d’une aiguille. Vous comprenez ? Vous comprenez ? Lui répéterais-je en m’approchant et en pointant mon doigt sur lui jusqu’à effleurer un bouton de sa chemise. Plus je me concentre pour retrouver des souvenirs, plus je nage dans un brouillard tiède et informe, presque fétide… »

À propos de l’auteur
Ingénieure agronome (diplômée de AgroParis Tech) et autrice, Louise Browaeys accompagne les organisations sur des sujets variés comme l’agriculture bio, l’alimentation saine, la RSE (Responsabilité sociale des entreprises), la CNV (Communication non violente) et la permaculture. Consultante, conférencière et facilitatrice, elle travaille sur les «trois écologies»: intérieure, relationnelle et environnementale. Elle est l’autrice d’une quinzaine de livres en lien avec l’alimentation saine, la transition écologique des organisations, la permaculture. Elle a 34 ans et vit à Paris. La dislocation est son premier roman. (Source: Harper Collins France)

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Domovoï

MOULIN_domovoi
  RL_automne-2019  Logo_second_roman

En deux mots:
Clarisse atterrit à Moscou où elle a choisi de parfaire sa connaissance du russe. Elle met en fait ses pas dans ceux de sa mère qui a également étudié à Moscou vingt ans plus tôt. À la découverte de la ville va très vite se substituer une enquête sur ce qui a poussé Anne en ex-URSS, car son père est resté très évasif sur ce sujet.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anne et Clarisse vont à Moscou

En imaginant une fille revenir vingt ans après sa mère à Moscou pour y apprendre le russe et retrouver un passé enfoui, Julie Moulin nous offre aussi, avec «Domovoï», l’occasion de découvrir une ville et un pays, loin des clichés.

En conclusion de ma chronique sur Jupe et pantalon, le premier roman de Julie Moulin, j’écrivais : «on prend un plaisir certain à suivre Agathe. Comme on prendra, j’en suis persuadé, le même plaisir en suivant le prochain roman de Julie Moulin. Une belle plume comme ça a sûrement plus d’un tour dans son sac!» En refermant Domovoï, je ne peux que confirmer cette prémonition. D’autant que son «roman russe» est aussi un peu le mien. J’ai en effet séjourné à Moscou en 1995 puis y suis retourné en 2015, soit à peu près aux mêmes dates que celles évoquées par Julie Moulin et je peux vous confirmer que les ambiances et le climat sont parfaitement bien rendus dans le livre.
À l’image de la ville que découvre Anne en 1993, on sentait à la sortie de l’époque communiste une sorte de frénésie faite à la fois d’envie et de crainte. Un besoin construire une ville moderne sans toutefois disposer des infrastructures et ce fossé grandissant entre ceux qui ont très vite intégré les règles de l’économie de marché et toute cette frange de la population laissée pour compte et dépassée par une «liberté» qui se limitera pour eux à tenter de survivre à cette jungle.
En revanche, en 2015, l’époque à laquelle Clarisse, la fille d’Anne, arrive en Russie, Poutine a changé les mentalités: «Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique.» L’Empire contre-attaque! Une fois planté le décor – essentiel – de ce roman, nous allons aller vers l’intime, à la recherche de cette mère qui a brutalement disparu et dont il ne reste qu’un vague souvenir et quelques photos, notamment avec son père et le groupe d’étudiants qui l’accompagnait à l’époque: «Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente.»
Julie Moulin a habilement construit son roman en passant alternativement de 1993 à 2015, nous offrant de comparer les deux époques, les deux parcours, avant que Clarisse ne découvre, en rassemblant des témoignages de ses amis de l’époque, que l’histoire que son père lui a racontée et celle qu’elle avait imaginée ne correspondait pas à la vérité. Mais n’en disons pas davantage, de peur de déflorer le joli suspense autour de l’histoire familiale, de la rencontre d’Anne et de Guillaume, qui effectuait alors un stage à l’Ambassade de France avant d’intégrer un cabinet d’avocat à Paris.
Ajoutons simplement combien l’expérience est riche pour Clarisse qui, en quelques semaines va beaucoup apprendre, s’appuyant pour cela sur la littérature et l’histoire qui, dans ce pays, sont indissociables. Comme Anne qui préférait passer ses soirées avec ses nouveaux amis russes plutôt qu’avec le clan des expatriés, Clarisse va se nourrir de cette culture: «Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective: nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces.»
Le Domovoï, l’esprit protecteur de la famille et du foyer, ne peut que s’incliner devant cette volonté et cette passion que Julie Moulin a joliment réussi à nous transmettre.

Domovoï
Julie Moulin
Alma éditeur
Roman
296 p., 18 €
EAN 9782362794209
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais principalement à Moscou en Russie. On y évoque aussi des voyages à Saint-Pétersbourg.

Quand?
L’action se situe sur deux époques, en 1993 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
À vingt ans de distance deux jeunes femmes en quête d’elles-mêmes se lancent à la découverte de la Russie. La mère juste après la fin de l’Urss. La fille à l’heure du nationalisme selon Poutine. Un roman d’apprentissage à rebours des clichés.
Voici dix ans qu’Anne est morte. Clarisse, sa fille, étudiante à Sciences-Po, vit maintenant l’ « âge des possibles » mais peine à penser l’avenir. Elle voudrait aussi comprendre pourquoi sa mère sourit avec tant de bonheur sur une photo de groupe tout juste retrouvée dans les affaires de son père. C’était en Russie, avant sa naissance, alors que finissait l’URSS. De ce voyage, ne reste à la maison que le souvenir d’un Domovoï, nain du foyer cher aux Russes, malicieux et bougon, auquel Clarisse, enfant, faisait des offrandes. Ne serait-ce pas lui qui pousse la jeune fille, à son tour, vers cette fascinante Russie, sur les pas de sa mère?
Alternant le périple d’Anne et celui de Clarisse, vingt ans après, ce roman en forme de matriochka est aussi un roman d’apprentissage, découverte éblouie de toutes les Russies et de la langue russe. La mère et la fille font l’expérience des illusions perdues mais aussi des grandes espérances. Jusqu’à la révélation du secret russe qui est aussi un secret de famille. Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les petites lectures de Maud 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Paris, avril 2015
La plupart du temps, les familles vivent en paix avec leur Domovoï. Le nôtre s’est bien moqué de nous : il s’est barré avec Maman.
Il n’avait pas dû supporter le déménagement. Je ne parle pas des déménagements intra-muros, du petit appartement de la rue Guérin à celui, bien plus grand et plus lumineux, de la rue Leconte-de-Lisle, cet appartement dans lequel j’habite toujours avec Papa. Non, notre Domovoï n’avait tout simplement pas supporté l’immigration. Ou bien l’expatriation. Enfin, je ne sais pas. C’était un Domovoï ; il était russe et nous sommes français. Maman aussi était française. Elle avait importé le Domovoï de Russie quelques années avant ma naissance. Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. J’espérais à ne jamais le rencontrer pour de vrai.
Elle l’avait importé, c’est ça. Un Domovoï ne serait jamais venu en France de lui-même. Encore moins à Paris. Il n’y a pas de poêles traditionnels derrière lesquels se cacher ni d’écuries pour jouer des tours aux habitants, ensuite, et tout bêtement, ici personne n’entend rien aux histoires de Domovoï. Chez nous, en France, le Domovoï était totalement déplacé. Mais Maman insistait. Le Domovoï était l’esprit de notre foyer, il nous protégeait ; je devais le nourrir et le chérir, en somme, l’adopter.
Elle avait des lubies comme ça, Maman, des foucades et des idées extravagantes. C’était comme vouloir dépiauter du hareng séché en plein jardin du Luxembourg. Il fallait la voir, Maman, comme elle déroulait journal et couverture, les genoux repliés sous sa jupe, avec sa bière et son poisson ; tout un cérémonial. Le hareng arrivait bien enserré de sa Baltique dans du papier journal, des éditions couvertes de caractères cyrilliques de manière à garder toute sa saveur, son arôme de là-bas. Ce hareng, il me tournait la tête et me retournait le cœur. Je l’aurais bien caché et offert au Domovoï la nuit suivante. Les Russes font ça, ils laissent sur la table de la cuisine de quoi nourrir leur Domovoï, des offrandes alimentaires à l’esprit du foyer pour se garantir une vie paisible. Maman me disait de lui offrir un verre de lait. Ou du pain salé enroulé dans un drap blanc. Je suis certaine que le Domovoï aurait préféré le hareng séché. Ils viennent du même endroit, non ?
Elle était empêtrée dans ses contradictions, Maman. Encore, si elle avait été russe, on aurait pu lui concéder une folie légitime, la nostalgie du pays natal, mais aussi loin que remonte notre arbre généalogique, il n’y a pas traces de racines slaves. Maman s’était faite russe, comme ça, un jour, toute seule ; elle s’était désignée par la force de sa volonté un pays d’adoption. Maman était si empêtrée dans ses contradictions qu’elle m’a bizarrement prénommée Clarisse. Ce prénom, personne ne le porte en Russie.
Quoi qu’il en soit, moi, je l’aimais, Maman. Je me souviens de ses mains fines aux ongles vernis dépeçant avec la délicatesse qu’on donne aux caresses le maigre poisson. Maman a disparu il y a dix ans.

Moscou, février 1993
Quand elle arrive pour la première fois à Moscou, quand elle débarque à l’aéroport de Cheremetievo, la mère de Clarisse est encore très jeune. Elle a vingt et un ans. L’URSS s’est effondrée deux ans plus tôt. L’année de son bac, c’était le mur de Berlin qui tombait. La jeune femme entre dans la vie adulte sans aucun repère. Ce qu’elle a appris à l’école est déjà obsolète.
Elle tient serré dans le creux de sa main son passeport dont elle a fait plusieurs copies enfouies dans ses différents bagages. Elle piétine, une file interminable s’est formée au niveau du contrôle des papiers d’identité. Derrière elle, quelqu’un affirme que les étrangers se font parfois refouler. La plupart des passagers sont des Français, des hommes d’affaires attirés par le nouvel Eldorado russe. Il y a aussi quelques Russes issus de l’immigration, et encore cette classe de collégiens bruyants que la mère de Clarisse observe et dont elle est une version à peine plus âgée. Ils sont les premiers à présenter leurs passeports.
Elle porte une main à son ventre. Dans l’avion, elle n’a pas touché au plateau repas à cause d’une contracture à l’estomac, une crampe qu’accentuait un parfum écœurant d’aneth, cette odeur que plus tard elle sentira chaque fois qu’elle ouvrira un frigo à Moscou. Encore un spasme et ce battement violent dans la poitrine ; la mère de Clarisse sort de sa poche l’un des deux sacs à vomi qu’elle a subtilisés pendant le vol. Elle y glisse son billet d’avion.
On se rencogne dans les manteaux. Le bâtiment dans lequel elle a débouché à la descente de l’avion ne ressemble en rien à l’aéroport Charles-de-Gaulle, tout de verre et de blanc. Un antagonisme clair-obscur étonne les touristes occidentaux habitués aux réclames publicitaires et au sourire des hôtesses. Cheremetievo, c’est tout à fait autre chose : du gris, de l’espace vide, un monde austère. La mère de Clarisse tire sur les manches de son pull et enroule ses deux poings dedans, l’un agrippant fermement son passeport, l’autre la poche en papier. Un courant d’air glacial souffle sur la nuque des passagers.
Elle patiente au niveau de la rainure jaune qui délimite la zone de contrôle des passeports en tapant du pied. Elle porte des chaussures de randonnée, celles qu’elle a utilisées l’été dernier pour parcourir les Alpes. C’est à son tour d’avancer. Derrière une vitre en plexiglas sale, une femme en uniforme kaki la toise avec quelque chose de mort dans le regard.
— Anne Laforêt ?
Elle ne répond pas immédiatement. On la penserait sourde. Ou bien c’est la peur qui la paralyse. La femme en kaki répète ses nom et prénom en lui jetant maintenant un regard si glacial qu’on croirait qu’elle procède à un interrogatoire. C’est comme si la mère de Clarisse était coupable d’un délit. Aucun sourire, pas même une douceur dans le regard chez cette femme qui s’impatiente et toque du poing au plexiglas. Anne répond enfin : Da ; oui, Anne Laforêt, c’est bien elle.
La Russe la dévisage longuement tandis que de l’index elle tourne avec lenteur les pages du passeport. Enfin elle arrête son ennui sur la page du visa et y abaisse son regard. Puis elle ouvre la porte de sa cabine et en sort pour héler une collègue, qui introduit son corps massif dans le réduit. Elles examinent à deux le passeport. Le regard vert émeraude d’Anne se trouble. Les Russes quittent la cabine.
Leurs propos sont inaudibles, même à quelqu’un maîtrisant leur langue. À leurs mines, on peut seulement s’imaginer le pire. Une rumeur enfle derrière Anne. L’attention des passagers est maintenant tout entière dirigée vers l’incident ; on émet des commentaires divers, sans jamais s’adresser directement à la jeune Française. Anne attend. Elle est seule. Les Russes se sont éclipsées derrière une porte.
Attendre. Anne est restée des heures debout dans le vent et sous la pluie devant l’ambassade de Russie à Paris avant d’obtenir ce visa dont les gardes-frontières font à présent grand cas. À trois reprises, elle a piétiné dehors avec d’autres touristes. Elle était les deux premières fois accompagnée de sa mère. « Les Russes sont des malotrus de père en fils depuis que leur aristocratie s’est exilée en 17. Quelle idée, ce voyage ! » fulminait celle-ci tout en grelottant dans son étole de cachemire. Pour leur premier essai, les deux heures matinales dévolues à la délivrance des visas s’étaient écoulées le temps qu’elles fassent la queue ; on avait rabattu le rideau de fer du guichet sous leur nez. Lorsqu’elles se présentèrent aux grilles du bâtiment diplomatique pour la deuxième fois, ce fut donc dès l’aube. Elles parvinrent au guichet à temps mais essuyèrent un refus. Il manquait une police d’assurance. Anne pour finir revint sans sa mère, elle s’arma de patience et obtint son visa, sans savoir qu’en Russie attendre et faire la queue constituait le lot de tout un chacun, non pour voyager mais simplement pour se nourrir.
Elle est en Russie. Elle touche au but. Il faut juste attendre le retour des deux Russes. Les voici justement, assurées sur leurs chaussures de mauvaise confection, fortes de tenir en main le destin d’une passagère parisienne. Elles aimeraient sans doute pouvoir s’y rendre, à Paris, arpenter les Champs-Élysées dans de meilleurs souliers. À défaut de pouvoir s’évader, elles usent et abusent du pouvoir de tamponner ; en Russie, il suffit parfois d’avoir de l’encre et un bon coup de main pour régner et posséder.
— Le visa n’est pas conforme.
La Russe fixe Anne de son regard terne, avec dans l’expression ce rien qui signifie la négation totale de l’autre. Anne demande des explications, la date sur le visa est conforme, le motif du voyage aussi : elle est à Moscou pour étudier le russe. Anne est inscrite au département de langues du RGGU, l’université d’État des Sciences Humaines ; c’est indiqué sur l’invitation qu’elle leur tend. Les deux Russes louchent sur ses oreilles puis s’arrêtent sur son poignet. Anne effectue un geste de recul, tournant légèrement la tête de biais pour s’en remettre aux autres passagers qui derrière elle suivent la scène mais sans intervenir ; elle interroge du regard les deux femmes qui aimeraient vérifier si c’est bien son prénom, Anne, qu’on lit sur le bijou qui orne son poignet droit. Elle défait sa gourmette en argent massif et la leur tend. Maintenant le tampon cogne sur l’encre, puis quatre fois de suite sur différents documents, un bruit sourd qui s’abat sur les épaules d’Anne, sa nuque, son crâne, des coups qui la rapetissent, tandis que le cliquetis de la gourmette reçue pour ses vingt ans disparaît, étouffé, dans la poche d’une des deux jupes vert kaki.
Anne franchit le tourniquet. Officiellement elle y est parvenue, elle est à Moscou. La jeune femme affiche néanmoins sur le visage cet air perdu que donnent aux enfants les premières défaites. Elle se dirige lentement vers les tapis autour desquels s’agglutinent ceux qui attendent désormais leurs valises. Tous n’ont pas été délestés comme elle de leurs biens personnels. Le groupe de collégiens par exemple : ils chahutent, ivres de se trouver loin de chez eux. Deux femmes les accompagnent, deux figures d’âge mûr près desquelles Anne se campe le temps d’attendre son bagage. »

Extraits
« Anne passe ses soirées en compagnie de Tamara et Goharik à écouter sur de vieux radiocassettes des chansons de groupes de rock russes. Si Anne ne saisit pas encore les ressorts qui animent les Russes et leurs voisins proches, elle réduit la distance qui les sépare. Anne ne téléphone plus qu’épisodiquement à ses parents et s’éloigne petit à petit de la France. » p. 61

« « Le portrait de sa mère », répond Safia qui n’a pas compris. Mes yeux sont couleur noisette tandis que ceux de Maman sont verts, ma mâchoire joufflue contraste avec l’ovale de son visage, mes rondeurs avec sa minceur, et je tourne davantage vers le roux, mais je lui ressemble. C’est un fait. Safia a raison. Sur la photo d’avril 93, après avoir reconnu Papa, c’est bien moi que j’ai cru voir au premier rang. La couleur des yeux de Maman, on ne la voit pas, la forme de sa mâchoire, non plus, elle n’est qu’un éclat de rire qui pourrait être le mien. Voilà pourquoi il ne faut jamais inviter des gens chez soi. Ils vous découvrent et vous disent ce que vous ne vouliez pas savoir. Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente. Et Papa comprend le russe. » p. 85

« Les Russes veulent pouvoir acheter ce dont ils ont besoin et, pour les plus aisés, voyager. Et surtout, ne plus avoir peur du futur; savoir à quoi s’en tenir, faire des projets. Tu sais, moi aussi j’ai manifesté en 2012; nombre d’entre nous espéraient encore pouvoir vivre dans un pays «libre», moderne et moins corrompu; moins aléatoire en tout cas. Mais Poutine a répondu par des mesures répressives et un plus grand conservatisme…
– Il assoit son pouvoir sur la peur .
– Sur l’orgueil; sur la honte que nous avons ressentie après la chute de l’URSS. Poutine a compris qu’il y avait là un consensus. Nous voulons que l’Occident nous traite avec plus de considération. Poutine, Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique. » p. 220

« Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. » p. 221

À propos de l’auteur
Née en 1979, Julie Moulin est passionnée par la Russie depuis l’adolescence. Après plusieurs années d’engagement dans la finance solidaire elle a choisi de se consacrer à l’écriture, publiant en 2016, chez Alma, Jupe et pantalon, son premier roman. En 2019 paraît Domovoï. Elle vit dans le pays de Gex (Ain). (Source: Alma Éditeur)

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Belle infidèle

LAFORE_belle_infidele
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Julien Sauvage, qui se rêve romancier, se voit proposer la traduction d’un best-seller italien et découvre, au fil de sa lecture, de troublantes similitudes entre ce roman et sa propre histoire. Mais n’est-il pas, comme tout lecteur, en train de s’approprier un récit qui le touche?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le traducteur, la belle italienne et la fiction

En se glissant dans la peau d’un traducteur qui croit reconnaître sa propre histoire dans le roman qu’on lui a confié, Romane Lafore signe un premier roman qui explore tous les arcanes de la création littéraire.

Julien Sauvage vit de traductions de livres de cuisine et de guides de voyage, mais il rêve d’écrire un roman, de raconter sa belle histoire d’amour avec Laura. Une fois de plus, il va devoir reporter son projet car Françoise Rahmy-Cohen le convoque pour lui proposer une offre qui ne se refuse pas: traduire Rebus, le roman d’Agostino Leonelli, l’étoile montante des lettres italiennes. L’éditrice, qui s’appuie sur les dires de Rodolphe Dupire, son conseiller, voit en lui celui qui sera capable de sublimer ce texte que s’arrachent les maisons d’éditions, maintenant qu’il figure sur les listes de nombreux prix et notamment le Stresa, c’est-à-dire le «Goncourt italien».
Julien, qui a lu le livre avant de donner son accord, a été touché par cette histoire d’amour qui ressemble à la sienne. Commence alors une sorte de double traduction, celle du texte italien avec ses pièges et celle de son propre vécu par rapport à la version d’Agostino.
Romane Lafore, qui s’est mis dans la peau de Julien, nous offre une belle réflexion sur l’exercice de la traduction et sur les libertés que peut s’octroyer un traducteur. Si au XVIIe siècle on parlait de «belle infidèle» pour souligner la liberté prise avec le texte original des auteurs de l’antiquité, les traducteurs emploient aujourd’hui plus prosaïquement l’expression «traduction-trahison» dans leur exercice. On comprend ainsi que le texte est autant le reflet d’une époque – on ne traduit plus certains mots de la même manière – qu’une interprétation, une réappropriation du traducteur. Surtout quand ce dernier découvre au fur et à mesure combien sa propre histoire entre en résonnance avec celle qu’il est chargé de traduire. Un trouble qui ne va cesser de croître, d’autant qu’il est conforté dans son idée par des proches et par son ami libraire, venu lui aussi d’Italie. C’est bien lui l’amant délaissé!
Entre paranoïa et recherche de tous ces petits détails qui pourraient le conforter dans sa conviction, le lecteur va pouvoir se délecter du roman en train de s’écrire et du roman dans le roman – celui qu’il traduit – qui raconte aussi une histoire familiale, un parcours qui passe par les années de plomb. Quant à ceux qui auront envie de se régaler des mœurs du petit monde de l’édition germanopratin, ils seront également servis. Romane Lafore, qui est éditrice et traductrice de l’italien, a ainsi mis toute son expérience personnelle dans ce premier roman. Pour notre plus grand plaisir.

Belle infidèle
Romane Lafore
Éditions Stock / coll. Arpège
Premier Roman
256 p., 19,50 €
EAN 9782234087477
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Italie, dans les Pouilles et à Rome. On y évoque aussi Bourg-la-Reine.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belles infidèles: traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman: le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie: Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne: l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?
En se glissant parfaitement dans la peau d’un homme, Romane Lafore signe un premier roman aussi virtuose que jubilatoire, véritable hommage à la fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Passé une certaine heure, je la voyais partout. Trois ans s’étaient écoulés et le rythme d’une démarche dans une rue déserte suffisait encore à me faire tourner la tête ; une mèche échappée d’une capuche, à ce que je l’augmente de toute sa chevelure. Il y avait tant de silhouettes à la nuque souple. Mais c’étaient les foules, les bars bruyants, les masses des terrasses amputant les trottoirs qui m’occasionnaient les plus violents coups au cœur. J’entendais toujours s’élever son timbre parmi les éclats de voix. La nuit flattait mes penchants : à chaque fois que je sortais quelque part, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec elle. Pour ne rien arranger, je sortais beaucoup. Laura était partout, mais elle n’était jamais là.

Il était 4 heures du matin et ce soir-là encore, je rentrais chez moi ivre. Depuis sept mois, j’étais riche. J’avais acheté un vidéoprojecteur, un service de verres à vin, un MacBook, une grande quantité d’herbe, des enceintes Bluetooth, un aller-retour pour Venise, des plantes vertes, une paire de Church’s, une veste en cuir que j’avais déjà éraflée au coude, un abonnement digital à La Repubblica, une gamme de soins contre la chute de cheveux, au moins quinze kilos de mozzarella de bufflonne, des bouteilles de bon vin, des livres, un Moleskine grand format qui n’entrait dans aucune poche, des tournées, des dîners, même, pour des amis à qui je reprochais instantanément leur manque de gratitude, un canapé enfin digne de ce nom. Un matin d’avril, dans un cabinet de notaire, j’avais hérité du fruit des sacrifices de ma mère — sa manie de conserver les sachets plastique de nos céréales du petit déjeuner, le Nestlé dessert qu’elle grignotait les soirs d’hiver, sur la nappe cirée de notre pavillon de banlieue, sa buanderie entièrement dédiée au rapiéçage, au bricolage, à l’empilage méthodique de boîtes à chaussures Bata. Toute sa vie, ma mère avait travaillé. Elle aurait pu s’en passer : les revenus de mon père médecin satisfaisaient aux besoins de la famille. Mais ma mère voulait ne dépendre de personne. Et l’impuissance de son mari à l’arracher aux griffes du cancer qui s’était planté au cœur de son intimité — une tumeur à l’utérus aussi grosse qu’une pêche au vin, une masse sombre et dense qui pulsait dans son bas-ventre comme un deuxième cœur — avait sournoisement fini par lui donner raison : on ne pouvait jamais compter sur personne. Pendant vingt-neuf ans, j’avais vu sa prévoyance fournir à mon père, mon frère et moi le plus fédérateur des sujets de plaisanterie. Maintenant qu’elle était morte, nous étions trois hommes incapables de rire ensemble.
Pour autant, nous ne pleurions pas. La mort de ma mère avait été engloutie par le silence qui avait toujours accompagné, chez nous, les sensations fortes. Silence lorsque la scène explicite d’un film visionné sur notre canapé familial venait titiller nos chairs vierges de garçonnets, silence devant les feux d’artifice du 14 Juillet, silence face à l’arme brandie par un nationaliste corse qui avait menacé mon père à la suite d’un litige de parking, silence devant les copains, les petites copines, les sachets de préservatifs vides et les cendriers pleins, silence autour du suicide d’un cousin dépressif, silence à l’admission de mon frère aîné à Polytechnique, silence quand j’abandonnai ma thèse en littérature comparée pour me mettre à traduire des guides de voyage et des livres de recettes.
J’avais l’habitude de dire que ma famille n’avait de Sauvage que son nom. D’ailleurs, j’ai lu que Sauvage vient de sylvia, la forêt. Quand une substance, ou l’une de ces bouffées de lyrisme que me procure l’écoute à grand volume d’un morceau traitant d’amours non partagées, m’entraîne dans une épopée au cœur de moi-même, j’aime me voir comme l’arbrisseau planté à l’orée d’un bois sombre. La forêt se tient derrière moi, tandis que les minces branches qui surmontent mon tronc frêle tentent d’attraper les rayons du soleil. Je n’ai pas peur du vent, de l’automne ni du gel, mais dans mon dos cette armée silencieuse me terrorise. La survenue de l’héritage — j’en parlais comme d’un accident, l’ultime symptôme du cancer de ma mère : elle avait commencé par perdre ses cheveux, puis son utérus et ses ovaires, son estomac n’avait plus été capable d’assimiler les aliments solides, son foie avait cessé de fonctionner, ses entrailles avaient été supplantées par une sonde gastrique, sa voix s’était tue, son pouls s’était arrêté, puis son assurance-vie s’était rompue et la membrane qui la retenait dans la catégorie des propriétaires bailleurs avait cédé —, l’irruption dans ma vie de ces 160 000 euros de patrimoine n’avait nullement endurci mon écorce. J’étais plus démuni que jamais. Julien Sauvage, frissonnant, guettant le soleil. Et le soleil se cachait.
L’odeur de tabac froid me prit aux narines quand je poussai la porte de mon appartement. Sur la table du salon, trônaient une casserole de pâtes durcies et un cendrier plein. J’avais invité Hervé à dîner chez moi puis nous avions poursuivi la nuit ailleurs. Hervé était mon meilleur ami. Il revenait d’un séjour de trois mois à Harvard, où il avait initié aux mystères de la phénoménologie d’attirantes étudiantes à qui son accent français, disait-il, avait le pouvoir d’alourdir les regards et d’empourprer les joues. Hervé avait beaucoup de choses à me raconter. Il était le spécialiste des récits, j’étais celui qui écoutait. Pourtant, il s’intéressait à moi. Rien de ce qui avait compté dans mon existence ne lui était étranger. Il connaissait l’ordre de naissance de mes oncles et tantes, il tenait le journal de mes désillusions sentimentales, depuis trois ans repérait avant moi les filles qui se borneraient à me faire croire qu’elles pourraient remplacer Laura. Combien de fois l’avais-je entendu déclarer : « Laisse tomber, c’est une Pauline, tu vas être amoureux trois soirs et elle va se rendre compte avant toi que c’est un malentendu » ?
Après dîner, nous étions passés dans le Marais prendre un verre chez Salvatore, le propriétaire historique de la librairie italienne de Paris. Ce soir-là, Salvatore était mal luné, et Hervé avait saisi l’occasion pour fortifier son entreprise de sape. Pour lui, Salvatore n’était qu’un velléitaire des années de plomb qui avait profité de l’hospitalité de la France pour asseoir son petit empire de mégalomane alcoolique. Mais là où Hervé voyait de l’esbroufe, je savais que se nichait une sincérité qui faisait de Salvatore l’une des rares personnes dont la fréquentation m’apportait un bien-être dénué d’arrière-pensées. Nous avions enfilé quelques digestifs puis nous avions rejoint les amis intelligents d’Hervé dans un bar de République. Assis face à une bière éventée, j’avais écouté Pablo commenter l’hybris des jeunes djihadistes européens et une thésarde rousse affirmer dans un français bourré d’anglicismes que seule Judith Butler avait écrit des pages épistémologiquement valables sur la jouissance féminine. Quand la bande d’agrégés s’était levée pour remuer sur des tubes de R’n’b, le moment était venu de rentrer. Depuis quelques heures déjà, j’avais recommencé à guetter les femmes qui croisaient ma route. Le souvenir de Laura ne mûrissait plus en moi. Il pourrissait.
J’avais oublié mon portable à la maison, aussi la première chose que je fis en franchissant le seuil fut de me ruer dessus. Aucun texto, nulle notification Facebook, pas le moindre crush sur Tinder. Mais alors que je balayais l’habituelle moisson de spams, un mail non lu attira mon attention.
Cher Julien Sauvage,
J’ai eu votre contact par une personne qui m’a dit de vous le plus grand bien. J’aimerais que nous nous rencontrions afin que je vous entretienne d’une affaire assez urgente. Pouvez-vous m’appeler demain matin ?
Bien cordialement,
Françoise Rahmy-Cohen
Directrice générale
Éditions Franc-Barbet
15 rue Jacob
75006 Paris
01 76 98 76 25 »

Extrait
« Il se trouve que ce roman est un chef-d’œuvre. Mon grand ami le critique Fiffo m’en a parlé avant même sa sortie. À vrai dire, je l’aurais acheté sans l’avoir lu, mais j’y ai tout de même jeté un coup d’œil, un soir, et Agostino m’a tenue en éveil une grande partie de la nuit, alors que je baragouine l’italien, tout juste. Mais je ne souhaite pas vous en dire plus. Rebus (elle prononça le titre à la française, « Rébus ») appartient à ces romans aquatiques, il coule en vous comme une eau de source. »

À propos de l’auteur
Née en banlieue parisienne en 1988, Romane Lafore est éditrice et traductrice de l’italien. Belle infidèle est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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Grace l’intrépide

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En deux mots:
Grace est l’une des prostituées du Bois de Vincennes. Au fil de ce premier roman-enquête, le lecteur va découvrir son parcours depuis son Nigéria natal jusqu’au «Dark road» parisien. Une confession choc, un témoignage éclairant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Nigéria au Bois de Vincennes

En imaginant le témoignage de Grace Amarachi Uzoma, prostituée nigériane, Karine Miermont nous livre le résultat de trois années d’enquête. Une confession-choc, un livre bouleversant.

Comment une jeune fille de Benin City au Nigéria se retrouve prostituée à des milliers de kilomètres de là, dans une camionnette du Bois de Vincennes? C’est ce parcours, cette histoire qu’a voulu raconter Karine Miermont dans un premier roman-choc qui va nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous tous tentons d’occulter.
Ce remarquable travail, fruit de cinq années d’enquête, commence par une rencontre lors d’un salon du livre. Gabrielle croise Karine Miermont. Au fil de la conversation, elle lui raconte ce qu’elle fait, comment et pourquoi elle a choisi d’aider les prostituées. Elle effectue des maraudes dans cette rue que les flics appellent le Dark road, où se concentre une bonne partie de la prostitution parisienne. Elle lui parle de ces femmes exploitées à quelques mètres de chez nous et, elle en est persuadée, dont on pourrait régler le problème avec une ferme volonté politique. Karine veut en savoir davantage et accepte d’accompagner Gabrielle. Au fil des semaines, elle parvient à se faire accepter par quelques filles et à recueillir les confidences de Grace Amarachi Uzoma, l’«héroïne» de ce roman.
Faisant alors alterner le récit et le témoignage, elle va nous dévoiler l’histoire, les réseaux, les trafics à travers le parcours de cette Nigériane.
Dans son pays les familles pauvres ont quasi intégré le fait de vendre un enfant pour pouvoir survivre, mais aussi pour pouvoir vivre plus à l’aise. « Très tôt ton corps ne t’appartient plus. Ta famille et les autres décident pour toi. »
Avec le soutien des églises, qui ont établi tout un rituel – une messe de purification, la scarification à la bouillie noire, et l’instauration d’une règle du silence – et la bienveillance des autorités – qui savent aussi tirer profit de ce trafic – les familles confient leur enfant à des réseaux mafieux très bien organisés.
Si elle échappe à la mort dans son long périple qui va la mener de Benin City à Paris, elle n’échappera ni à la violence, ni à la peur. Via la Lybie, carrefour de ce trafic d’êtres humains où on vend les humains aux enchères, où ils sont traités comme des marchandises et l’Italie, où d’autres passeurs prennent la relève – il faut bien traiter avec les mafias locales – elle arrive à Paris où une Mama est chargée de lui enseigner les rudiments de français, mais surtout de la surveiller et lui rappeler le montant de la dette contractée qu’il lui faudra désormais rembourser, passe après passe.
Pour elle, l’enfer continue. «Tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse. Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. » Grace est concentrée sur l’argent qu’il faut ramener, prend note de cette terrible comptabilité.
La solidarité entre filles est minime. C’est pourquoi Gabrielle joue un rôle essentiel dans l’histoire de Grace. «Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun.»
Tout bascule pourtant le jour où Gabrielle est agressée. C’est le tragique déclic pour Grace qui choisit de témoigner, qui entend sortir de cette spirale infernale.
Son dossier est alors confié à une avocate que l’on appellera Agathe. Cette dernière étudie l’histoire de la traite des humains, obtient des informations sur cet esclavagisme organisé cette fois par les africains. Et réussit à remonter les filières. On y voit la loi bafouée sans scrupule, on y voit les familles vendre un enfant pour «mieux» vivre, on y voit Boko Haram participer à ce trafic après s’être servi et contrôler 10% des recettes. On découvre qu’après la drogue et avant les armes, les êtres humains sont la seconde ressource de ces trafiquants.
Karine Miermont, qui porte cette histoire depuis des années, a réussi son pari. En refermant ce livre, notre regard sur la prostitution aura changé. On ne pourra plus affirmer qu’on ne savait pas.

Grace l’intrépide
Karine Miermont
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782072796487
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, notamment du côté du Bois de Vincennes et à Asnières, mais on y suit aussi le parcours de Grace depuis le Nigéria, à Benin City, en passant par Sebha, Agadez, Tripoli, Castel Volturno, Padoue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Mystérieuse cette femme éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine habillée d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, suspendue dans l’image, légèrement surélevée car posée dans l’espace de l’habitacle de chaque camion. Succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette Route de la Pyramide, succession de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.»

Ce premier roman, construit autour d’une enquête, est le fruit de cinq années de recherches. C’est le roman de Grace, prostituée nigériane du bois de Vincennes. Sa route d’exil à travers l’Afrique et la Méditerranée, l’enfer de son quotidien, l’organisation du proxénétisme, des filles entre elles, la violence, la peine, et pourtant la joie…
Le parcours et la voix de cette jeune femme lumineuse, si courageuse, sont de ceux qui marquent définitivement nos consciences de citoyens et d’humains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog de Fabien Ribery

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une reine.
L’histoire pourrait commencer comme ça.
Cette femme longue, déliée, une liane.
Grace l’intrépide
Chausse ses sandales, marche dans la ville, marche dans le Bois,
Grace, quelques milliers de mètres entre toi et moi,
Porte Dorée le jour, bois de Vincennes la nuit,
Il avait fallu s’approcher d’elle.

Les flics les connaissent, toutes ces filles intrépides comme Grace. Ils connaissent leurs endroits, ils connaissent leurs chemins, leurs horaires. Les hommes les connaissent. Ils savent les lieux les plus tranquilles, là où elles sont nombreuses, abritées dans des camionnettes alignées les unes derrière les autres dans une rue sans éclairage du bois de Vincennes, cette rue que les flics appellent la Dark Road. Chaque jour les filles rejoignent la file des camions régulièrement déplacés pour ne pas être enlevés par la fourrière, régulièrement garés dans la même rue en prenant soin de laisser un espace libre entre chaque véhicule, la place pour une ou deux voitures qui pourront stationner le temps d’une passe ou d’une nuit. L’avant de chaque camionnette est éclairé par une lanterne pour dire il y a quelqu’un, pour dire je travaille ou plutôt nous travaillons car le plus souvent elles sont deux ou trois par camion, une à l’avant dans l’habitacle vitré, une à l’arrière dans la chambre simulée, une dehors et qui marche. L’avant du camion c’est la vitrine, une vitrine lumineuse, un décor de cinéma. La lumière floue diffusée par la lampe-tempête accrochée au rétroviseur crée le mystère et la beauté. Mystérieuse cette femme éclairée par le halo de la combustion de la mèche imprégnée de pétrole, femme aux cheveux sans attaches ou tressés, ondulés ou très lisses, vaporeux ou plaqués, mystérieuse cette femme que l’on devine, que l’on ne voit pas tout à fait tout en ne voyant qu’elle au milieu de l’obscurité. Elle éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine couverte d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, filles éclairées qui surgissent de la nuit, suspendues dans l’image, légèrement surélevées car posées dans l’espace de l’habitacle de chaque camion, succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette route de la Pyramide, cortège de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.
Belles, dignes, ces femmes. Triste beauté, redoutable, subie, mais une beauté.
Celles qui marchent, les marcheuses comme les décrivent justement les flics de la Brigade de répression du proxénétisme, ont leurs trajets, le long des véhicules, un peu plus loin vers le carrefour, tout près aussi, juste derrière l’enfilade des camions et des voitures, à la lisière du bois qui devient chambre quand celle du camion est déjà occupée, ou quand la fille n’a pas loué sa place.
Ce n’est pas ce que préfère Grace, marcher là, marcher les jambes nues, les bras nus, presque nue tout entière sauf l’hiver, exposée aux voitures qui vont et viennent, passent, frôlent, s’arrêtent, peau et chair à la merci des carrosseries et des hommes, à la merci d’un timbré qui pourrait déquiller l’une ou l’autre, jouer aux quilles avec les filles puis détaler comme ce dingue il y a trois ans.
Grace n’y pense pas trop, juste l’image lui vient de temps en temps, comme lui reviennent les images de la cérémonie au Nigeria il y a deux ans. Pourtant c’est dans le Bois que Grace se sent le plus en sécurité pour travailler, elle dit : « Moi je veux pas aller chez les gens, je sais pas ce qui peut se passer, Ô ! »
Elle s’appelle Grace, prononcez greïsse. Le Nigeria est une ancienne colonie et l’anglais est devenu la langue officielle, une langue commune pratique permettant à des centaines d’ethnies de se comprendre à peu près, et de former peut-être un seul pays. Au bois de Vincennes elles sont presque toutes nigérianes, et toutes portent un prénom anglais, Tracy, Favor, Peace, Rose, Joy, Beauty, Mercy, Margaret, Gift, Kate, Queen, Happy, Sharon, Destiny, Princess, Grace. »

Extraits
« Finalement, je renonçai à comprendre l’ensemble de la situation, comme quelqu’un qui tenterait de saisir le tout, la totalité d’un réel cruel, comme quelqu’un qui réfléchirait à des solutions pour éradiquer le problème. Non, c’était trop vaste et les intérêts trop nombreux, la traite de ces femmes nigérianes n’était qu’une facette d’un phénomène encore plus étendu, car dans beaucoup d’endroits les corps les plus vulnérables étaient utilisés comme des produits ou des objets que l’on vend avec le maximum de plus-value, le maximum de marge, corps vendus pour le sexe, pour les organes aussi. Corps vendus comme des machines que l’on fait fonctionner pour travailler, baiser, soigner. L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation internationale du travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »

« Un jour de Grace c’est un jour comme un autre, tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse.
Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. »

« Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun. On n’en revient pas, nous, on les prenait un peu pour des fous la police, la justice, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est incroyable tout ça pour nous, KWÂ! Je leur ai dit: ce que vous avez fait, personne ne l’aurait fait pour moi au Nigeria! J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait la France, ô! Maintenant je sais à peu près. J’ai obtenu l’asile, un permis de séjour longue durée. Ce qui me fait rire ici, c’est qu’il y a des gens qui se comportent comme si la France était une dictature, ou un État désordonné et bien pourri comme le Nigéria… »

À propos de l’auteur
Karine Miermont est née à Romans-sur-Isère, le 2 janvier 1965. Elle a grandi près de Perpignan et l’Espagne, puis étudié à Toulouse puis à Paris.
Longtemps productrice pour la télévision au sein de la société Gédéon, elle a travaillé avec des auteurs, des réalisateurs, des graphistes, des musiciens, sur le contenu et la mise en forme de programmes, magazines ou documentaires, et de chaînes de télévision. Elle a ensuite créé sa propre structure de production, View, puis est devenue free-lance pour se consacrer à la direction artistique pour la télévision et l’internet. Elle a notamment orchestré le changement de la Cinquième en France 5. Elle a écrit une série documentaire sur l’approche des arts visuels par les enfants, Allons voir, en a réalisé le premier épisode pour France 5 et le Centre Pompidou. Puis elle a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt dans les Vosges.
Elle vit à Paris. Après le récit L’année du chat, Grace l’intrépide est son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)

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Les oiseaux morts de l’Amérique

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En deux mots:
Hoyt Stapleton vit avec une poignée d’autres malheureux dans les collecteurs d’eau de Las Vegas. Ce vétéran ne lâche pas pour autant ses rêves et étudie le moyen de retrouver un passé plus heureux.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans les grands espaces de l’oubli

Christian Garcin nous entraîne à Las Vegas, mais pour nous montrer l’envers du décor, celui des laissés pour compte qui vivent dans les collecteurs d’eaux usées.

À Las Vegas tout brille, où on entend donner l’illusion que la fortune est à portée de main, où la démesure est la norme, on ressent plus qu’ailleurs la violence du contraste que représente la population sinon invisible, du moins souterraine, celle des laissés pour compte, des sans domicile fixe, des marginaux qui élisent domicile «le long de tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eaux de pluie (…) trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large». C’est dans le numéro 7 de cet «envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip» que vivent Hoyt Stapleton, McMulligan, et Myers, tandis qu’à l’autre extrémité un couple, Lottie Mae et Gollum ont élu domicile, si l’on peut dire.
Christian Garcin va s’attacher plus particulièrement à Hoyt qui, ironie de l’histoire, faisait partie d’une unité spéciale de l’armée américaine chargée des tunnels: « Né de père inconnu, Hoyt Stapleton avait en 1966 accompagné les derniers jours de sa mère qu’un cancer foudroyant avait terrassée en moins de trois mois puis, désormais sans famille ni ressources, s’était engagé dans l’armée. Il avait vingt-deux ans. Il était parti au Viêtnam, où il avait été enrôlé parmi les “rats des tunnels”, ces troupes dont la particularité était d’explorer l’immense réseau de galerie: qui, creusée dans les années 1940 pour établir des poches de résistance à l’envahisseur français, s’étendaient de Saigon à la frontière cambodgienne et à l’intérieur desquelles les combattants viêt-côngs se réfugiaient se réfugiaient, sortant de temps en temps pour décimer les bataillons américains qui entendaient qu’on leur tirait dessus sans savoir d’où cela provenait, et qui, lorsque le tir avait cessé et qu’ils se rendaient sur place, ne trouvaient que feuillages et frondaisons, sans trace des combattants qui avaient reflué à l’intérieur. Lorsque l’armée américaine s’était avisée de l’existence de ces galeries, une unité spéciale avait été formée pour l’explorer, puis la détruire. »
Le problème, c’est que Hoyt comme ses compagnons d’infortune sont bien loin de l’image des héros que l’armée aimerait laisser. Ils sont tout au contraire hantés par leur expérience, au Vietnam, en Irak, en Afghanistan ou même à quelques kilomètres de Las Vegas où une base de pilotes de drones atteignent des cibles au Proche et Moyen-Orient. C’est difficile, dur, atroce. Chacun essaie de refouler ses syndromes post-traumatiques en ayant recours à l’alcool, à la drogue ou en fuyant la réalité en se plongeant dans des recueils de poésie, comme le fait Hoyt. Qui entend aussi lire tout ce qui a trait aux voyages dans le temps. Il se lance alors vers le futur mais sans succès probant. Tente alors de revenir dans les années 50, avant que sa mère ne meure, avant que la belle Maureen ne soit plus qu’un souvenir…
« Depuis ses incursions dans le printemps de son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »
Ce jeu subtil entre poésie, science et science-fiction a quelque chose de fascinant. Et de profondément troublant. Si l’on peut essayer de trouver dans notre passé les éléments qui nous constituent aujourd’hui, quel moyen avons-nous de modifier cette perception. Pouvons-nous devenir quelqu’un d’autre? Si Christian Garcin ne nous livre pas les réponses, il nous plonge des dans abîmes de réflexion vertigineux. Le tout culminant dans un épilogue que je vous laisse découvrir.
Après Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin poursuit son exploration de cette Amérique aux contrastes saisissants, au rêves auxquels on veut croire même si, comme les bandits manchots des casinos, on sait que le risque de perdre est bien plus fort que la chance de gagner.

Les oiseaux morts de l’Amérique
Christian Garcin
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330092467
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, principalement à Las Vegas. On y évoque aussi le Vietnam et quelques autres zones de conflit.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
Las Vegas. Loin du Strip et de ses averses de fric «habitent» une poignée d’humains rejetés par les courants contraires aux marges de la société, jusque dans les tunnels de canalisation de la ville, aux abords du désert, les pieds dans les détritus de l’histoire, la tête dans les étoiles. Parmi eux, trois vétérans désassortis vivotent dans une relative bonne humeur, une solidarité tacite, une certaine convivialité minimaliste. Ici, chacun a fait sa guerre (Viêtnam, Irak) et chacun l’a perdue. Trimballe sa dose de choc post-traumatique, sa propre couleur d’inadaptation à la vie “normale”.
Au cœur de ce trio, indéchiffrable et silencieux, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la reconquête patiente et défiante d’une mémoire muette, d’un langage du souvenir.
À travers la détresse calme de ce vieil homme-enfant en cours d’évaporation arpentant les grands espaces de l’oubli, Christian Garcin signe un envoûtant roman américain qui fait cohabiter fantômes et réalisme, sourire et mélancolie, ligne claire et foisonnement. Et migrer Samuel Beckett chez Russell Banks.

« Qu’est ce que le passé? Le modifions-nous en le revisitant ? Quels souvenirs oubliés ont fait de nous ce que nous sommes? Nous est-il jamais arrivé de nous tenir à côté de l’enfant que nous avons été, et de lui chuchoter quelques mots à l’oreille pour qu’il puisse se souvenir, plus tard, de cette scène?
C’est en faisant des recherches, pour un roman précédent, sur les molesmen, ces milliers d’hommes et de femmes qui vivent dans les sous-sols du métro de New York, que j’en ai rencontré d’autres, pour la plupart des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, qui vivaient par centaines dans les tunnels d’évacuation des eaux de Las Vegas. Et c’est en me rendant là-bas que je les ai vus: ils faisaient l’aumône sur le Strip, au milieu des paillettes et du fric qui dégoulinait, assis sur de petits tabourets ou à genoux sur le trottoir, engloutis dans le flot des passants qui passaient sans les voir. Le soir ils réintégraient leurs tunnels, en périphérie. Quelles avaient été leurs vies? Leurs enfances? Quels enfers avaient-ils côtoyés? Ces questions, j’aurais pu me les poser partout ailleurs, en France, en Angleterre, en Russie – je me les suis posées, d’ailleurs, dans un roman publié il y a longtemps. Partout ailleurs j’aurais pu m’interroger sur ces destins brisés qui peuplent notre monde urbain. Mais j’étais à Las Vegas, et le contraste était particulièrement saisissant. J’ai alors pensé à un vieil homme, un ancien du Viêtnam, un «rat des tunnels», comme on les appelait, un de ceux qui risquaient leur vie dans les étroites galeries qu’occupaient les combattants viêt-côngs. Et j’ai imaginé cet homme, un vieillard à présent, qui vivrait dans d’autres galeries en ayant oublié des pans entiers de son passé – lequel un jour se manifesterait à nouveau, et dénouerait peu à peu les fils qui lui manquaient. Le roman est né de tout cela. C’est une histoire d’anamnèse sur fond de guerre, de tunnels, d’amours perdues et de fraternité.” C. G.

Les critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
La Croix (Fabienne Lemahieu)
Le Temps (Éléonore Sulser)
La Cause littéraire (Lionel Bedin)
Quatre sans quatre 
Blog Charybde 27 
Blog Froggy’s Delight 

Les premières pages du livre
« — Attention les yeux ! prévint Hoyt Stapleton. Les sauterelles s’envolèrent dans un bruissement d’ailes effrayé. Il pissa dans les fourrés.
Il secoua et rengaina son bazar, puis grimaça bouche ouverte face au soleil levant, tendant les bras à l’horizontale. Derrière lui, le collecteur des eaux de pluie béait noir, comme sa bouche édentée. On sentait refluer les odeurs croupies de quelques mares qui dataient de l’orage de la semaine précédente.
Bizarrement il aimait bien ces odeurs, elles lui rappelaient son enfance. Les deux autres allaient sortir. Matthew McMulligan aurait à la main son réchaud, la casserole et le café en poudre, Steven Myers, l’eau, le sucre et les timbales métalliques, comme tous les matins ou presque. Ils lui proposeraient un café, il accepterait en silence, et ils s’assiéraient tous les trois sur la dalle de ciment brisée à côté de l’ouverture, juste au-dessous du grillage et des barbelés. Une vieille bobine de câble en bois servirait de table circulaire de presque un mètre de diamètre. Myers et McMulligan échangeraient quelques mots. Pas lui. Lui, il parlait aux sauterelles, aux mulots aussi, mais très peu aux humains. Ensuite chacun regagnerait sa couche, sortirait, vaquerait, filerait vers les boulevards faire la manche ou pas, et aucun ne reverrait l’autre jusqu’à la nuit, ou le lendemain.
C’était une petite vie misérable et paisible.
Sauf lorsqu’il pleuvait.
Lorsqu’il pleuvait, c’était l’apocalypse: il y avait d’abord le bruit de tonnerre qui dévalait sourd et monstrueux le long des canalisations, puis les eaux déboulaient boueuses à une vitesse faramineuse et emportaient tout. Il fallait avoir pensé dès les premières gouttes de pluie (parfois c’étaient les policiers qui venaient avertir qu’il allait faire orage) à tout bien caler en hauteur dans les recoins où chacun s’était installé, matelas, cartons et ustensiles divers, dont un ou deux toujours finissaient à la flotte et que l’on retrouvait parfois, par hasard et parmi d’autres détritus, à des centaines de mètres de là, le plus souvent inutilisables et tordus par la violence des flots. Il arrivait même que les lits de certains fussent emportés. Le plus difficile était lorsque des orages imprévus éclataient la nuit. L’eau alors montait vite dans certains collecteurs, trente centimètres par minute à cinquante kilomètres à l’heure, et les habitants se réveillaient trempés, parfois entraînés sur quelques mètres avant de se relever hagards, l’eau à mi-cuisse. Dans les collecteurs les plus étroits, il n’était pas rare que quelques-uns se noient. Le numéro 7, à une extrémité duquel vivaient McMulligan, Stapleton et Myers (l’autre étant occupée par un couple, Lottie Mae et Gollum, qu’ils ne voyaient que rarement, une fille souvent shootée et un nabot à moitié dingue, d’où son surnom), était heureusement pour eux plutôt large, et s’il y avait eu de nombreuses mésaventures, jamais aucun drame sérieux n’était survenu. »

Extraits

« Tout lui semblait beaucoup trop vide et silencieux. Il éprouvait une sensation difficile à définir. C’était comme si quelque chose lui soufflait à l’oreille que la rue n’était pas déserte depuis quelques minutes ou dizaines de minutes, mais qu’elle l’était depuis toujours, de toute éternité ; comme si ce vide lui était consubstantiel et qu’il fût impossible d’en altérer l’intensité ; comme s’il était totalement inconcevable qu’elle fût animée, ou eût été un jour parcourue de piétons ou de voitures. Cette absence de tout, ce silence massif, ce ciel un peu trop mauve, le souvenir de la jeune femme rousse, des deux enfants à vélo, la Chevrolet grenat. . . Il se demanda si, à son insu cette fois, il n’avait pas fait un saut dans le temps, et basculé sans le savoir dc l’autre côté. Depuis ses incursions dans le printemps dc son enfance, se dit-il en souriant intérieurement, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre. Peut-être la scène laquelle il avait assisté la veille, avec cette jeune femme rousse répondant au prénom dc Maureen qui grimpait dans une Toyota verte, n’avait-elle pas eu lieu la veille mais quarante ans plus tôt, et il avait été le seul à la voir le seul qui pû: la voir.
Peut-être alors était-ce vraiment Maureen qu’il avait aperçue, Maureen venue passer un week-end à Las Vegas avec son mari un jour de 1968 ou 1970. Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. »

« Le temps est une pâtisserie
C’est la conscience qu’on en a: du passé au futur. Maintenant, imagine que tu replies la pâte sur elle-même, une fois, deux fois, dix fois, pour en faire une pâte à millefeuille. Des points initialement très éloignés les uns des autres vont se chevaucher – mais nous, nous continuerons à n’avoir conscience que de la pâte toute simple, étale, que l’on parcourt d’un point A à un point B. Si tu transperces de part en part la pâte ainsi repliée, tu feras se rejoindre entre eux deux. trois, dix points qui au départ étaient très éloignés les uns des autres et qui le demeurent, selon une conception simplement linéaire de la pâte. C’est ce qui s’est passé. Tous les mystiques ne le diront: le temps est plié, mais on n’en a conscience que dans certains états d’illumination, ou de transe. En ce qui te concerne, un point situé aujourd‘hui s’est trouvé en relation avec un autre situé au même endroit quarante ans plus tôt. Tu étais là au bon moment.
Hoyt hocha la tête. Enfin, conclut Myers, c’est ma façon de voir. »

À propos de l’auteur
Christian Garcin vit près de Marseille, où il est né en 1959. Écrivain, voyageur, il a publié des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, et quelques livres inclassables. Récemment, En descendant les fleuves. Carnets de l’Extrême-Orient russe (avec Éric Faye, Stock, 2011). (Source : Éditions Actes Sud)

Page Wikipédia de l’auteur 

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