Les nus d’Hersanghem

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

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En deux mots
Grégoire Arakelian quitte Marseille et sa fiancée pour Hersanghem. Nommé greffier eu tribunal de cette ville du Nord, il va passer son temps à en arpenter les rues et à en apprendre l’histoire. Ses photos doivent convaincre son amie de le rejoindre.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bienvenue chez les gens du Nord

Isabelle Dangy signe un second roman qui démontre une imagination fertile. Sur les pas d’un jeune greffier qui découvre son lieu d’affectation, elle crée Hersanghem, une ville du Nord plus vraie que nature.

Grégoire Arakelian vient d’être nommé au Tribunal de Grande-Instance d’Hersanghem. À la fierté d’un premier emploi vient toutefois se mêler l’amertume d’être seul. Sa compagne ayant décidé de rester à Marseille où elle doit s’occuper de sa famille et où elle a tous ses amis et relations.
Le jeune greffier occupe ses journées à arpenter la ville, à découvrir ses rues, sa topographie, son histoire et à envoyer régulièrement les photos à sa promise.
Le long du quai d’Hazebrouck se trouvent les deux bistrots, Le Chaland et Chez Paulette, qui attirent chacun leur clientèle attitrée et qui sont le réceptacle de toutes les informations plus ou moins sérieuse de la ville surtout connue pour sa braderie annuelle. Mais les touristes peuvent aussi apprécier le complexe nautique, un passage à niveau à l’ancienne ou encore un vieux moulin-musée, les amateurs d’histoire locale pouvant se rabattre sur le cimetière, la porte de la Coquille érigée entre les anciennes murailles ou encore la maison d’André Verlacque, peintre proche du couple Delaunay et qui a également été aménagée en musée. On n’oubliera pas non plus les édifices religieux et, bien entendu, le beffroi qui ne saurait manquer dans cette évocation et qui va tenir un rôle important dans ce roman.
Car au fil des pages, cette ville de carte postale imaginée par Isabelle Dangy va s’animer. L’histoire – mais surtout les histoires de ses habitants – va s’incarner à travers les anecdotes, les portraits et l’enquête que mène Grégoire. Il va alors se rendre compte que derrière les faits de gloire des célébrités locales le vernis se craquelle. Le fait divers et les comportements déviants s’installent.
Avant qu’un groupe ne déambule dans les rues dans son plus simple appareil, on aura assisté au blocage du passage à niveau, à une chasse à un exhibitionniste dans le parking de la place Noire, à la découverte d’un mort à la brasserie Charbonnier, sans oublier l’incident en haut du beffroi, lui aussi source de fierté locale. C’est donc du haut de cette «tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières» qu’un carillon va sonner le final étourdissant de ce roman qui n’est pas sans rappeler La Vie mode d’emploi et plus encore Lieux, l’inédit du regretté Georges Perec qui vient de paraître.
Il faut souligner le talent de la primo-romancière à rendre parfaitement crédible Hersanghem et ses habitants, à dépeindre cette ville du nord ancrée dans ses traditions et ses névroses. Un joli tour de force et la sensation de la confirmation d’une plume très prometteuse.

Les nus d’Hersanghem
Isabelle Dangy
Éditions Le Passage
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782847424577
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville imaginaire du Nord baptisée Hersanghem.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À Hersanghem, quelque part dans le nord de la France, la braderie d’été bat son plein. Mais, depuis quelques heures, différents incidents entravent le déroulement des festivités.
Un cortège très déshabillé traverse le pont sur la Courthe, tandis que l’organiste de la basilique Sainte-Fridegonde s’emballe sur son instrument, qu’une chasse à l’homme insolite se prolonge dans le parking souterrain de la place Noire, qu’une future grand-mère se saoule au porto sur une terrasse en plein soleil…
Tout cela semble préluder au petit cataclysme urbain qui va se déchaîner à 20 heures, place du Beffroi. Sous le regard curieux et étonné de Grégoire Arakelian, jeune greffier amoureux fraîchement nommé au tribunal de grande instance et photographe à l’occasion, se croisent, s’évitent, s’entrechoquent les destins de ces nus d’Hersanghem, lesquels sont le plus souvent habillés, bien évidemment.
Et si cette braderie lui offre le spectacle d’un monde en miniature, c’est pour le lecteur celui d’un monde immense.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le JDD (Dominique Bona)
Culturopoing (Noëlle Gires)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog Joellebooks

Les premières pages du livre
« Prélude
Quand on quitte la capitale en direction du nord-est, on rencontre une région de bois, d’étangs et de collines, puis une longue plaine en pente douce paresseusement brassée par les bras décharnés des éoliennes, et enfin, tout au bout d’un plateau crayeux où flotte, à la fin de juillet, la poussière soulevée par les moissonneuses, la ville majestueuse ­d’Hersanghem, posée comme une grosse tortue grise au pied des coteaux d’Houlage et de Sacremont.

Grégoire Arakelian, lui, ne venait pas de Paris mais de Marseille le jour où, en avril, il est arrivé ici. Après avoir emprunté, sous un soleil rayé d’averses, le sillon rhodanien et la vallée de la Saône, il avait quitté l’autoroute et obliqué vers sa destination. La départementale qu’il suivit sinuait entre des champs et des forêts d’un vert vif, un vert intense et cru de saison nouvelle. Soudain la végétation s’effaça, et, du sommet d’une colline, il aperçut Hersanghem. Il était environ 19 heures. La ville lui apparut comme une carapace luisante de pluie d’où dépassaient, telles des antennes, le beffroi, le clocher massif de Sainte-Fridegonde, les cheminées de l’usine Hermobois et les tours en quinconce du cours Saxo Grammaticus.

Cette vision lui plut. Il rangea sa voiture sur le bas-côté, fuma une cigarette et prit, à l’aide de son téléphone portable, la première d’une longue série de photographies. Il l’envoya immédiatement à sa fiancée, Marie, restée à Marseille. Il n’avait pas prémédité ce geste, mais à peine l’eut-il effectué qu’il lui parut d’une évidence absolue. Par la suite, entre avril et juillet, il lui expédia plusieurs centaines d’images, saisies au cours de ses promenades diurnes et nocturnes – surtout nocturnes, car le jour il travaillait et, la nuit, il dormait mal, se relevant régulièrement pour déambuler dans les rues. Chacune de ces photos était un témoignage de ce qu’il percevait, mais aussi un appel chargé d’une timide insistance.

Marie et lui s’étaient connus quatre ans plus tôt, à l’université. Ils n’avaient pas tardé à vivre ensemble et avaient prévu de se marier, mais, au dernier moment, Marie, qui craignait de se sentir déracinée, n’avait pas voulu le suivre à Hersanghem où il venait d’être nommé, pour son premier poste, auprès du tribunal de grande instance. Du moins pas tout de suite, avait-elle répété d’une voix réticente. Laisse-moi le temps de réfléchir.

Ce refus avait meurtri Grégoire Arakelian qui se croyait assez aimé pour qu’on le suive au bout du monde. Il avait demandé à sa fiancée si elle pensait le rejoindre bientôt, et s’il devait louer un appartement pour un couple ou pour lui seul. Elle avait répondu sombrement qu’elle n’en savait rien. Pendant les semaines qui précédèrent son départ, il se persuada peu à peu que Marie s’était lassée et saisissait au vol l’occasion qui lui était offerte de se séparer de lui. Il lui en parla, lui demanda d’être honnête. Elle répondit d’une voix tremblante qu’elle l’aimait, que son départ était un déchirement, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à quitter Marseille, où elle avait toujours vécu et où elle avait des attaches profondes. Sa sœur, ses amis, sa mère presque impotente… Grégoire Arakelian tâcha de réprimer sa déception, son chagrin. Les derniers jours qu’ils passèrent ensemble se partagèrent, dans une atmosphère d’incompréhension réciproque, entre tendresse et amertume.

C’est dans cette douloureuse disposition d’esprit qu’il avait fait le voyage jusqu’à Hersanghem. La photo expédiée depuis la colline aux abords de la ville le soulagea un peu de son chagrin, et il en fut ainsi par la suite, à chaque fois qu’il appuya sur la touche d’envoi de son téléphone pour faire parvenir à Marie une vue de la ville. Réservant les paroles pour leurs échanges téléphoniques ou leur correspondance écrite, il n’ajoutait aucun commentaire à ces images, qui toutes emprisonnaient dans leur cadre incertain un peu de son amour et de son angoisse.

Hersanghem est surtout connue pour sa braderie d’été, qui attire beaucoup de visiteurs. Elle a lieu chaque année le dernier week-end de juillet. Un festival de théâtre, une master class d’orgue et plusieurs concerts contribuent à animer ces quelques jours pendant lesquels les avenues du centre-ville, habituellement plongées dans un calme provincial de bon aloi, deviennent aussi bruyantes et encombrées qu’un marché oriental. Dans les petites rues les commerçants posent alors, sur des tréteaux branlants, des cartons pleins de marchandises soldées. Les viticulteurs offrent des dégustations gratuites. Mais l’essentiel se passe sur l’espla­nade du tribunal, où les particuliers peuvent louer des emplacements. Un grand nombre de forains, qui ont réservé leur place des mois à l’avance, dorment la veille dans leurs camionnettes et se lèvent avant l’aube pour disposer à même le sol des bataillons de caisses où voisinent des articles déclassés, des stocks d’invendus, des contrefaçons plus ou moins sophistiquées et d’invraisemblables rossignols. Le spectacle est plus effarant que joyeux, mais il hypnotise les foules. Quelques antiquaires regroupés vers le haut de l’esplanade, barricadés derrière leurs tables et leurs buffets luisants de cire d’abeille, jettent un regard condescendant sur ce fouillis de choses mal vieillies que proposent, dans l’odeur des chouchous et de la barbe à papa, leurs miteux confrères.

La braderie offre à peu près tout ce que l’industrie humaine sait fabriquer, de la maroquinerie à l’électro­ménager et des vieux disques noirs aux trains électriques, mais la zone la plus pittoresque rassemble surtout des fripiers. Là le tissu est roi, sous toutes ses formes. Vêtements neufs, vêtements d’occasion, costumes et déguisements. Draps, rideaux, torchons, serpillières. Mais aussi rouleaux et coupons où s’agrafent des étiquettes délavées : batik et madras, velours, toile de tente et toile d’aviateur, chintz et lamé, soie sauvage. Parapluies et cravates. Monceaux de vieilles pelotes de laine. Plaids écossais, kimonos, canotiers.

Le jour des festivités venu, le greffier Arakelian en a le vertige et prend de nombreux clichés. Il aimerait pouvoir saisir aussi le vacarme insensé qui règne parmi les étals et les cartons, la trépidation de l’air chaud, les éraillements de la sonorisation, les rires et les éclats de voix, le grondement lointain des moteurs.

Il a pris ou prendra aujourd’hui en tout vingt-huit photos, qu’il continuera d’envoyer même quand, au cours de la soirée, Marie lui aura enfin fait parvenir sa réponse définitive. Ces photos montrent surtout des perspectives urbaines, des éléments architecturaux ou des personnages familiers. Lesquels sont habillés, évidemment, mais sous les vêtements, comme chacun peut s’en rendre compte au prix d’un faible effort d’imagination, se dissimule toujours la nudité des corps.

Au cœur de la profusion textile presque écœurante qui envahit Hersanghem, des silhouettes dénudées surgissent justement ici ou là. On ne les aperçoit pas forcément au premier regard, mais le téléphone de Grégoire Arakelian les saisit en transparence au passage. Jeunes, vieux, masculins, féminins, enfantins. Debout assis couchés. Mobiles ou figés. Morts ou vifs. Sculptés par l’ombre, tremblants dans la lumière, les nus d’Hersanghem se faufilent comme une aiguillée furtive dans la doublure de la ville.

Premier cercle
Quai d’Hazebrouck
andante
En été deux bistrots mitoyens, Le Chaland et Chez Paulette, installent, sur une esplanade en bordure du canal, quelques tables où l’on peut boire du vin blanc en mangeant de la ­friture ou de l’anguille. Les serveuses font la navette entre les cuisines situées dans les bâtiments principaux et, de l’autre côté de la chaussée, deux terrasses voisines l’une de l’autre, semblablement éclairées par des guirlandes de petites ampoules, où, sur quelques tables exiguës, des bougies pleurent lente­ment leur cire entre des seaux à glace. Les deux bistrots n’ayant pas le même standing, l’une de ces serveuses porte une minijupe noire et l’autre un jean troué dont les déchirures laissent apercevoir sa peau blanche. Le gérant du plus chic des deux établissements, Le Chaland, a fait venir plusieurs camions de sable pour aménager une sorte de plage encastrée entre des palissades, de sorte que les clients peuvent cultiver l’illusion de dîner sur la grève. À côté, on mange plus modestement sur les pavés du quai, dont les inégalités imposent de placer des cales sous presque toutes les tables.

Grégoire Arakelian aime venir ici en fin d’après-midi ou en début de soirée. Le quai d’Hazebrouck est l’un des endroits les plus calmes d’Hersanghem, surtout en cette période de braderie où le silence cherche refuge dans les quartiers excentrés. Il s’installe en terrasse et boit une bière, parfois un verre de Houlage, souvent en compagnie de monsieur Vivien qui a récemment pris sa retraite. Monsieur Vivien est l’ancien patron du Chaland, mais, en mars dernier, il a transmis son affaire à son gendre et affecte désormais de ne plus se mêler de la gestion du restaurant.

S’il a renoncé à régner sur Le Chaland, c’est parce qu’il se sentait fatigué, mais, à peine s’est-il trouvé au repos qu’il a commencé à souffrir d’insomnies sévères, si bien qu’il se relève la nuit pour arpenter la ville. C’est ainsi, au hasard d’errances nocturnes, qu’il a rencontré Arakelian, qui lui aussi peine à fermer l’œil, car il n’est pas habitué à dormir sans Marie. Les deux hommes déambulent régulièrement dans Hersanghem, chacun de son côté, moins pour trouver le sommeil que pour oublier à quel point ils désireraient dormir. Ils se sont adressé la parole pour la première fois sur un banc de la place Noire, et, depuis, se retrouvent volontiers ici ou là, tantôt par hasard à des heures indues, tantôt, dans un style plus convenu, pour l’apéritif. Il leur arrive aussi, à l’un ou à l’autre, de croiser le Guetteur du beffroi, qui prend son tour de garde en début de soirée ou bien rentre chez lui après une nuit de veille. Ils le saluent d’un geste de la main, parfois d’une parole brève échangée comme un mot de passe.

Arakelian est un garçon discret mais sociable. Il aime bavarder mais surtout écouter. Son attention est intarissable comme peut l’être, chez certains, la parole. Quant à monsieur Vivien, il raconte volontiers toutes sortes de potins, parfois à la limite du radotage. Il connaît bien les petites affaires privées des uns et des autres, mais aussi l’histoire de la ville, de ses catacombes et de ses grands personnages. C’est lui qui, le premier, a parlé au greffier de ce qui arrive, certaines nuits, à la vicomtesse d’Hersanghem. Depuis, Arakelian a eu confirmation de cette rumeur à la Brasserie Boulogne, où il prend souvent à midi un plat du jour en causant avec les habitués. Mais il n’a pas encore pu constater de visu cet étrange phénomène.

Par esprit d’équité ou, plus probablement, pour contrarier son gendre, monsieur Vivien invite parfois Arakelian à boire, comme ce soir, un verre chez le concurrent, enfin l’ex-concurrent, bref, Chez Paulette. Il désapprouve en son for intérieur les aménagements récemment réalisés par son successeur : par exemple, il n’aurait jamais eu cette idée des camions de sable et de la fausse plage, idée qu’il trouve un peu vulgaire.

De toute façon le vin, qui provient des coteaux de Houlage ou de Sacremont, est le même dans les deux bistrots. C’est une curiosité plutôt qu’un délice, héritage des temps où le vignoble mûrissait un peu partout, jusque dans des contrées septentrionales peu ensoleillées, et y produisait une piquette acceptable. Ici, il s’est localement maintenu et plusieurs grosses maisons viticoles le commercialisent encore, à grand renfort de publicité. À l’est ­d’Hersanghem, le flanc des collines se hérisse toujours de ceps. Des panneaux démesurés plantés au bord des routes proposent au touriste force dégustations et ventes à prix coûtant, mais il y a peu de visiteurs dans les parages, et il faut bien admettre que les volontaires, si l’on excepte quelques étrangers naïfs, sont souvent désappointés par l’expérience.

Toutefois, se dit Arakelian en jetant autour de lui un regard embué par la fatigue, quand ils sont servis bien frais à la terrasse des bistrots du quai, ces vins modestes possèdent une agréable saveur acidulée.

Des couples chuchotent autour d’eux en commandant leur dîner, ou fument une cigarette rêveuse tandis que la soirée d’été s’installe autour des brûleurs de citronnelle et que le parfum de l’eau très proche, parfum de vase et d’herbes, monte par paquets jusqu’à leurs narines. De l’autre côté du quai les portes et fenêtres des cafés, d’où s’échappent de légères bouffées de musique, prennent dans le couchant une couleur de braise. Sur un geste de monsieur Vivien, la serveuse en minijupe renouvelle leurs consommations.

Une légère griserie commence à émousser leurs pensées. Ils suivent du regard, sans trop leur prêter attention, les passagers des dernières péniches qui, de leur côté, lancent, en longeant le quai, un coup d’œil plein de convoitise vers ces bistrots tranquilles. Ce ne sont pas des mariniers, car le fret commercial se réduit désormais à presque rien, mais des touristes perchés sur des bateaux de louage. Malgré leur envie de s’attarder, ils sont pressés d’aller passer l’écluse de Gey qu’on ne peut plus franchir après une certaine heure. Certains reviendront peut-être à bicyclette après avoir pris leur mouillage et s’assiéront parmi les habitués, pour manger à leur tour des ablettes au Sacremont. Ils s’affoleront si jamais ils voient ramper entre les tables un de ces petits serpents rouges qui abondent aux abords du canal, mais un autochtone aura tôt fait de leur expliquer que ces bestioles, une espèce locale de couleuvres, sont totalement inoffensives.

Ils auront peut-être trop bu quand ils regagneront leurs locations flottantes à Gey : heureusement l’itinéraire ne pose pas de problème, il suffit de suivre le chemin de halage en évitant toutefois d’y zigzaguer trop, pour éviter de tomber dans le canal. Il y a régulièrement des accidents, note monsieur Vivien d’un air amusé, mais tout de même, une ou deux fois on a frôlé la noyade.

Les fesses posées sur l’une des chaises un peu raides de Chez Paulette, Grégoire Arakelian continue de caresser du regard la statue de la vicomtesse, qu’il vient de photo­graphier. Elle se dresse là-bas, au bout du quai, juste avant le pont, à l’endroit où la chaussée s’élargit et où une petite voiture bleue surmontée de l’inscription « auto-école » vient de se garer en marche arrière, le nez pointé vers l’armurerie d’en face, dont la vitrine présente un bel assortiment de couteaux de poche.

Monsieur Vivien, sirotant son Houlage, désigne du menton la statue.

– Vous connaissez l’histoire… C’est au petit matin, qu’il faudrait réussir à la photographier ! Évidemment, cela se passe surtout au moment du solstice d’été… Mais ça peut arriver aussi en plein mois de décembre, quand il fait froid et qu’il n’y a plus personne pour la regarder ! En hiver, ici, l’aspect du quai est très différent. Vous verrez, si vous êtes encore là…

En hiver, songe monsieur Vivien, les terrasses désertées n’offrent plus que le spectacle de leurs piquets métalliques entortillés de vrilles nues. Les feuilles trilobées des érables se désagrègent lentement dans l’humidité du caniveau, où coule une eau pluviale généreuse qui va se déverser directement dans le canal. Les pneus des voitures qui se garent pour déposer les clients des deux restaurants crissent douce­ment sur les pavés mouillés. On remarque mieux alors, dans la brume légère, les quelques boutiques désuètes subsistant à proximité des cafés : une mercerie, une échoppe de cordonnier, et, plus haut, près du carrefour avec l’avenue Maud, l’armurerie tenue par son vieil ennemi Joseph Blanjacque. Oui, si Arakelian est encore là dans quelques mois, et il n’y a aucune raison qu’il ne le soit plus, il verra comme la ville peut être belle en hiver, belle et accablée… À moins évidemment que cette fiancée dont il parle ne réussisse à le convaincre de…

À ce moment de sa méditation son téléphone portable vibre dans sa poche pour annoncer l’arrivée d’un texto. Après l’avoir lu, il se penche d’un air désolé vers Arakelian, prend rapidement congé et se lève.

La statue de la vicomtesse représente une femme à califourchon sur un cheval massif, coiffée d’un casque dont dépassent deux lourdes tresses de bronze, revêtue d’une armure et pourvue d’une courte épée qui lui barre la cuisse. Cette dame est une héroïne locale qui, au XIVe siècle, délivra la ville de ses assiégeants, grâce à une ruse devenue légendaire. Certaines nuits, on dit qu’elle s’anime et que, lasse de porter sa lourde cuirasse, elle en effeuille lentement les pièces qu’elle laisse choir une à une sur le quai, se débarrassant d’abord de l’épée et du casque, puis délaçant lentement son baudrier, secouant ses jambières, ôtant jusqu’à sa chemise pour chevaucher nue sous la brise et la lune, dénouant pour finir ses tresses afin de laisser flotter sa chevelure aux reflets métalliques sur son dos et ses seins, qu’elle a, paraît-il, abondants.

Plus d’un hâbleur affirme l’avoir vue en ce simple appareil, mais le greffier n’a pas encore assisté à ce spectacle et seul le Guetteur du beffroi, depuis son poste au-dessus de la grosse cloche, sait comment elle s’y prend pour revêtir à nouveau, avant l’aube, ses attributs jetés à terre.

Arakelian, lui, porte, comme toujours en été, un blouson de toile dont les poches et goussets contiennent des kleenex aplatis, toutes ses clés cliquetantes, son portefeuille, ses papiers, sa carte de crédit, de la monnaie en vrac, un prospectus froissé et son téléphone. Ce blouson informe, qui pend du côté droit, rend dissymétrique sa silhouette, à laquelle les habitants d’Hersanghem et de ses faubourgs se sont habitués au point de s’étonner quand, pendant quelques jours, ils ne le voient plus cheminer à la lueur des lampadaires, comme cela s’est produit en juin quand il s’est fait une légère entorse.

En trois mois, depuis qu’il a pris son poste, il a appris à connaître Hersanghem comme sa poche. Ses souliers, qui n’ont jamais tant marché, savent maintenant par cœur la consistance des pavés, de l’herbe et de l’asphalte. L’eau des flaques a altéré la couleur fauve du cuir : pour tout dire, ces mocassins sont complètement usés, mais Arakelian, qui leur est maladivement attaché, songe à les faire ressemeler une fois encore par l’artisan à tête de gitan qui répare les chaussures à l’entrée du centre commercial.

À la piscine Charles Warembourg
quasi una fantasia
Nue comme la vicomtesse au solstice, Lauriane Dominguez essore ses cheveux frisés dans une serviette à rayures marron. Son maillot de bain mouillé gît à ses pieds, sur le carrelage, comme une petite bête humide. Dans la cabine contiguë, deux enfants, un frère et une sœur aux voix perçantes, se disputent un paquet de gâteaux. Lauriane distraite regarde sans les voir son affreuse culotte et son soutien-gorge monstrueux, en déconfiture sur le sol. Quand elle se redresse, c’est pour apercevoir, en boule dans le bac du porte-­manteau de plastique qu’elle a pris tout à l’heure au vestiaire, son bermuda délavé et son débardeur mauve orné de l’inscription « Love Kiss », le tout surmonté d’une paire de tongs crasseuses. La peau de son ventre et celle de sa poitrine sentent le chlore. Il est 19 h 30 : une voix enregistrée annonce la fermeture imminente des bassins.

Lauriane passe tout son été à la piscine. Comme sa mère tient la caisse, elle s’arrange pour la faire entrer gratuitement. Cela lui tient lieu de vacances, car elles n’ont pas d’argent pour partir où que ce soit.

À seize ans, elle pèse quatre-vingt-trois kilos, ses cuisses ressemblent aux accoudoirs d’un fauteuil et son nombril s’enfonce dans un dôme de chair gélatineuse strié de cellulite. Cela ne l’empêche nullement de faire la folle avec les autres, les lycéens de sa bande qui la rejoignent tous les jours. Avec eux elle glousse, prend des coups de soleil, achète des mini-paquets de chips et des pop-corn au distributeur, avec eux elle se précipite soudain dans l’eau turquoise du bassin, faisant jaillir l’équivalent de son volume non sans de grands cris de volupté joyeuse qui dérangent fortement les nageurs sérieux, ceux qui, l’œil protégé par leurs lunettes, le geste ample, l’écume rare, enfilent les unes aux autres des longueurs de battements impeccables. Et avec eux encore – ceux de sa bande, ceux de son lycée – elle joue toute la journée, malgré son physique ingrat, au jeu de la séduction qui fait tourner les têtes. Une fois que les autres filles, les blondes, les jolies, les filiformes, ont fait leur choix pour quelques jours ou quelques semaines, il reste toujours un péquenot isolé qui veut bien lui passer le bras autour du cou et l’embrasser sur la bouche, moitié par jeu, moitié par fascination pour la masse de ses chairs blanches, qui au fil de l’été deviennent roses, puis, il faut tout de même le dire, aussi brunies et douces que celles de ses copines. Quelquefois, le soir après la fermeture, pendant que sa mère vérifie la caisse, elle suit l’un d’entre eux derrière les vestiaires du stade Léonce Thielloy et lui laisse fourrer ses paluches sous son débardeur.

Léonce Thielloy était un résistant de la première heure, il fut fusillé en 1943. Charles Warembourg, qui a donné son nom à la piscine, fut, lui, un héros d’une autre sorte. Il se rendit célèbre en reliant pour la première fois en avion Marseille à Alger. Bien que l’on conçoive mal la raison qui poussa jadis la municipalité à baptiser un établissement de bains du nom d’un aviateur, ce nom lui est resté depuis sa construction, peu après la guerre. Depuis, la piscine a subi plusieurs transformations et de nombreuses réparations qui ont obligé les autorités à la fermer parfois plusieurs années de suite. À l’origine, l’installation, de taille moyenne, était en plein air. On la couvrit et la chauffa, puis on creusa un bassin olympique dont le toit pouvait s’ouvrir, on lui adjoignit une pataugeoire pour les enfants et une vasque réservée aux bébés nageurs, ainsi qu’un sauna et un hammam. C’est maintenant un établissement de prestige où sont souvent organisées des compétitions : la municipalité en est fière, quoique l’entretien soit fort coûteux. C’est aussi, avec le parc qui l’entoure, le mini-golf et le parcours d’accrobranche, un but d’excursion dominicale et de pique-nique pour les familles. À la jonction du quai d’Hazebrouck et du quai de la Loge, elle est facilement accessible depuis le centre-ville. En tout cas, pendant les vacances d’été, la piscine ne désemplit pas : les adolescents désœuvrés s’y retrouvent, moins pour nager que pour palabrer en petite tenue, s’exhiber, chahuter et dévorer des yeux le corps des autres.

Lauriane rhabillée plonge dans la lumière encore vive de la soirée d’été. La piscine se situe en bordure d’un jardin qui s’étend lui-même le long de la rivière : on aperçoit en contrebas le canal, puis, un peu plus loin, le cours paisible de la Courthe sinuant entre des rives semées de boqueteaux. Dès que l’on sort de la piscine, les flonflons de la braderie se font plus insistants, comme si l’on enlevait brusquement des écouteurs. Comme elle doit retrouver un certain Lucas derrière les vestiaires, Lauriane a prévenu sa mère, en passant devant le guichet, qu’elle rentrerait un peu tard. Pas après 9 heures, a mollement spécifié la caissière.

Pour rejoindre le lieu du rendez-vous, au lieu de faire le tour par les rues adjacentes, elle emprunte le « raccourci », une piste piétonne qui longe le solarium, traverse le parc, suit un moment le canal avant d’obliquer à droite vers les vestiaires, et c’est là qu’elle rencontre, arrivant en sens inverse, Hasna qui était dans la même classe de seconde qu’elle l’an dernier.

Elles se saluent poliment, selon les codes pointilleux des lycéens. Hasna explique qu’elle vient chercher son petit frère qui fait un stage de judo au gymnase, puis elles échangent encore quelques phrases banales: ah, toi non plus tu n’es pas partie en vacances? Non, pas cette année. Tu as choisi quoi comme spécialité pour la rentrée? Est-ce que tu vas continuer à faire du théâtre avec madame Dufour? Et toi, tu vas manger à la cantine ou rentrer chez toi à midi ? Bon, à bientôt, on se retrouve en septembre au Club dévelop­pement durable, alors.

C’est à peu près tout. Cet échange ne dure pas plus de cinq minutes. Hasna porte, malgré la chaleur, une chemise longue finement rayée de blanc et de gris, un jean et un foulard, un foulard discret qui ne couvre pas même la totalité de sa chevelure, mais qui trouble Lauriane car, au lycée, Hasna circule tête nue. Elle n’est pas de celles qui affichent ostensiblement leur appartenance à la communauté musulmane – même si, de toute évidence, elle n’est pas non plus de celles qui s’exhibent en maillot de bain à la piscine ou vont rejoindre des garçons derrière les vestiaires après la fermeture. Elle sourit avec une grande sérénité tout en bavardant spontanément, sans arrière-pensée. Elle paraît heureuse, calme et digne. Il émane d’elle une force douce qui coupe le souffle à Lauriane, à tel point qu’elle se met à bafouiller un peu au lieu d’entretenir la conversation, comme elle aimerait le faire pour prolonger cet instant. Les deux filles parlent cuisine, pâtisserie plus exactement, Hasna promet de lui apporter à la rentrée une recette de beignets aux abricots, Lauriane n’a pas le réflexe de lui demander si elles ne pourraient pas se revoir avant parce que les abricots, on en trouve surtout en été. Puis Hasna dit qu’elle doit y aller, son frère va l’attendre. Lauriane la regarde s’éloigner. Elle se sent plus misérable que jamais avec son bermuda informe, ses cuisses massives et ses gros seins dans son débardeur mauve. Si misérable que ses yeux s’emplissent de larmes et que ses genoux tremblent d’angoisse.

Le sentiment d’une solitude irrémédiable l’envahit. C’est à peine si elle perçoit confusément une légère modification de l’environnement : les bouffées sonores en provenance de la braderie se sont tues. Un étrange son de cloche retentit dans sa tête. Elle ne va tout de même pas tomber dans les pommes… Elle est si troublée qu’elle en oublie le dénommé Lucas et le laisse attendre près des vestiaires. Elle rentre directe­ment chez elle. Sa mère, qui vient de finir son service, est déjà assise devant la télé. Tout étonnée de la voir si tôt, elle lui demande si elle est malade. Non, mais j’ai mes règles et mal au ventre, ment Lauriane. Elle file se coucher et s’endort sans manger.

Puis, au milieu de la nuit, la lumière de la lune l’éveillera. Elle se relèvera pour se rendre de nouveau à la piscine par le même chemin que d’habitude. Elle ne rencontrera personne, si ce n’est le greffier Arakelian qui, sous les tilleuls du jardin public, sera occupé à tracer de la pointe de son soulier des dessins cabalistiques dans le gravier d’une allée, mais de toute façon elle ne le verra même pas. Elle traversera le vestibule de la piscine, le pédiluve et les douches. Elle s’assiéra au bord du bassin sur le carrelage froid. L’agitation de la braderie, qui aura repris après les incidents de la soirée, ne lui parviendra que sous forme d’un halo musical très ténu. Elle suivra du regard les chaînes de flotteurs qui délimitent les lignes d’eau : celles-ci, qui paraissent plus longues dans la grisaille lunaire, s’étirent, non sans une langueur tentatrice, vers les plots à l’autre bout du bassin. Elle pensera vaguement aux nageurs diurnes, ceux-là mêmes qu’elle agace avec son rire et le plouf emphatique de ses plongeons. Elle enviera leur concentration, leur acharnement, la pirouette élastique de leur corps à chaque extrémité. Non qu’elle envisage de s’entraîner à nager le crawl. Ce dont elle rêvera confusément, ce serait plutôt d’une vie à cette image, une vie sérieuse, tenace, faite d’allers-retours réguliers, au rythme balancé du souffle, du mouvement alterné des épaules et de la nuque, une vie tout entière orientée vers un objectif invisible, labour d’un sillon d’eau bleue sous la lune.

Il n’est pas rare qu’elle revienne ainsi seule, la nuit, jusqu’à la piscine Warembourg dont le nom, sur sa façade, se découpe en lettres sombres. Elle se glisse à l’intérieur grâce aux clés qu’elle chipe dans le sac de sa mère, toujours accroché dans l’entrée. Ce sont des clés sophistiquées, il faut même connaître un code, mais Lauriane a tant de fois regardé la caissière ouvrir la piscine qu’elle pourrait reproduire ses gestes les yeux fermés. Jamais elle n’a emmené quiconque avec elle : la nuit, le stade nautique est son domaine exclusif, un palais dont elle parcourt les chambres en goûtant le silence, un jardin où le vent apporte les odeurs végétales du parc accrobranche et le frémissement des trembles qui poussent au bord de la Courthe.

Elle aime s’avancer dans l’obscurité jusqu’au bord du bassin olympique dont la surface a été, après la fermeture, recouverte d’un filet de protection gris argenté sous lequel on devine la masse de l’eau apaisée, lissée par l’absence des baigneurs. Tout au fond se dessinent vaguement les petits carrés de mosaïque du revêtement turquoise. Une brise souffle sur les gradins déserts, théâtre de ses risibles amours. Elle reste ainsi de longues minutes sans réfléchir à rien, l’instant lui appartient.

Il lui arrive aussi de s’arrêter dans le sauna. Ses yeux s’accoutument­ à l’obscurité, elle entend craquer le bois de la cabine qui refroidit lentement. Elle aspire le parfum d’euca­lyptus qui règne ici, mêlé aux traces olfactives des gels douche et des crèmes dont les usagers s’enduisent après avoir transpiré. Elle s’étend un moment sur l’un des fauteuils de relaxation, ferme les yeux, s’abandonne à la rêverie, imagine qu’une esthéticienne très douce lui masse le visage après en avoir ôté adroitement les comédons.

Avant de quitter la piscine pour regagner l’appartement, elle prend soin de bien refermer toutes les portes : elle ne voudrait pas que l’on accuse sa mère de négligence. Jusqu’à présent celle-ci ne s’est pas aperçue de ses absences nocturnes, car Lauriane, souple malgré son poids, passe directe­ment par la fenêtre de sa chambre qui donne sur les pelouses maigres de la résidence.

Ce soir, à l’heure où, après s’être abîmée quelques heures dans le sommeil, puis s’être éveillée dans la pénombre, elle aura enjambé la fenêtre pour rejoindre son domaine secret, des nuages capricieux voileront par intermittence la lumière lunaire. Ses oreilles percevront une salve d’applaudis­sements à peine audibles : la fin sans doute du concert sur le parvis de Sainte-Fridegonde. Accroupie au bord du bassin, à sa place habituelle, Lauriane, réfléchissant sur les événements du jour, se rendra compte qu’elle désire, plus que tout au monde, une chose étrange et impossible : elle voudrait qu’Hasna soit là auprès d’elle, simplement là, à regarder l’eau et les travées imprécises sous le filet de protection, ou s’assoie et rêvasse avec elle sur les chaises longues du sauna. Ou bien, retirant le filet, retirant de sa chevelure le foulard, descende avec elle, tout habillée, dans l’eau fraîche. Peu importe, mais qu’elle soit là.

Cette révélation amoureuse, à laquelle elle n’osera pas donner son nom, la plongera dans un état de sidération dont ne la tirera que l’éclair d’un flash, au moment où Arakelian, de derrière la palissade en béton qui sépare la piscine du jardin public, prendra en photo, une photo qui sera pour Marie la dernière de la série, les bassins sous la lune. »

Extrait
« Le beffroi d’Hersanghem n’est pas le plus haut d’Europe, ni le plus ancien, puisqu’il a été construit seulement à la fin du XVIe siècle, à l’époque où la ville a obtenu du seigneur local le droit de sonner la cloche. Ce n’est certainement pas le plus beau: les visiteurs le trouvent en général massif, trop sombre, et vaguement disproportionné. Mais enfin c’est un beffroi, source de fierté locale. L’une des brochures éditées par l’office du tourisme, également vendue au Toton, précise qu’il forme « une tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières ». Cette brochure attire l’attention sur la bretèche ornementée où le bourgmestre paraissait jadis pour parler aux habitants, ainsi que sur la flèche spiralée, très rare, qui, au-dessus d’un lanternon, orne le haut de l’édifice.
Des oriflammes de métal doré garnissent la base de ce lanternon; d’en bas, on les distingue mal, mais les cartes postales, les marque-pages, les écussons aux armes de la ville, et même les chopes de faïence qu’on peut acheter au marché les reproduisent grossièrement: elles représentent Mélusine, reine des sentinelles, avec ses jambes de femme à peine soudées en queue de serpent, sa poitrine bombée, sa bouche grande ouverte sur un cri d’avertissement muet. La légende de la belle et triste épouse du comte Lusignan, calligraphiée en caractères gothiques, accompagne la plupart de ces dessins, dont la facture simpliste ne parvient pas à exprimer le charme troublant de la fée. Le vent là-haut caresse en solitaire son buste nu.
D’après la même brochure, le carillon comporte trente-quatre cloches dont chacune possède un nom. La plus célèbre est Vigneronne — mais ce n’est pas elle que l’on entend sonner ce soir. » p. 230-231

À propos de l’auteur
DANGY_isabelle_DRIsabelle Dangy © Photo DR

Après des études à l’École normale supérieure de Sèvres, à Paris, et une agrégation de lettres classiques, Isabelle Dangy a soutenu un doctorat en littérature contemporaine sur le thème de l’énigme chez Perec. Elle a publié de nombreux essais consacrés à la littérature française contemporaine. En 2019, elle a entrepris de faire paraître son propre travail romanesque. Son premier roman L’Atelier du désordre (éd. Le Passage, 2019), remarqué par Bernard Pivot, a figuré en 2019 parmi les cinq livres finalistes pour le prix Goncourt du premier roman. Entre Barbizon et Yokohama, entre mystères de la création artistique et élans amoureux, elle y donne vie à un destin de peintre au XIXe siècle, un destin infiniment romanesque. Isabelle Dangy a également publié plusieurs études, consacrées à Georges Perec notamment, mais aussi à divers écrivains contemporains (Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Jean Echenoz ou encore Jean-Philippe Toussaint.)
Son deuxième roman, Les nus d’Hersanghem (éd. Le Passage, 2022) a été qualifié de perecquien par Noëlle Gires et salué par Mme Dominique Bona de l’Académie française. De sa plume alerte et ludique, elle y insuffle la vie à ses nombreux personnages et nous emmène sur les sentiers d’un territoire plus grand que nature, celui de la littérature. (Source: éditions Le Passage)

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Le cœur d’un père

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En deux mots
Titus se rend au tribunal en lieu et place de son père pour constater que les créanciers ne le lâcheront pas et qu’il risque d’en être séparé, car jugé indigne d’élever un enfant. Mais Rembrandt, c’est du peintre Hollandais dont on parle ici, entend se battre avec ses armes, la peinture, pour conjurer ce sort funeste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mon père, le grand Rembrandt

Après Louvre, Josselin Guillois reste dans le domaine de l’art, mais nous propose cette fois de suivre Rembrandt dans son atelier, sur les pas de son fils Titus. Une page de l’histoire de l’art qui est aussi une exploration de la relation père-fils.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce premier mars 1656 n’est pas un jour heureux pour Rembrandt. En l’absence de son père, c’est son fils Titus qui accueille le créancier venu lui apporter sa convocation au tribunal. Il se rend alors au tribunal où il apprend que plusieurs plaintes ont été déposées à l’encontre de son père. Des griefs que le juge considère fondées. Il décide de condamner le peintre à s’acquitter au plus vite de ses dettes, le loyer en retard mais aussi le dédommagement des commanditaires de portraits qu’ils jugent non conformes à leurs exigences. A cela s’ajoute une menace plus lourde encore: «Si avant le lundi 8 mars le citoyen Rembrandt persiste à s’enfoncer dans la désastreuse situation financière et morale de son foyer, le tribunal le dépossédera de son autorité parentale, et placera ledit Titus sous la tutelle de la Chambre des Orphelins.»
Le salut pourrait toutefois venir de la défection d’un membre de la guilde des peintres qui réalisait d’une série de grands tableaux pour décorer l’hôtel de ville.
Si l’artiste, étranglé par les dettes, n’a guère le choix et accepte ce travail de commande, il entend toutefois le mener à sa guise. Faisant fi du cahier des charges, il renvoie les neuf édiles venus se faire tirer le portrait pour figurer en bonne place sur l’allégorie à la guerre du jeune État et demande à Titus d’aller explorer l’auberge la plus mal famée de Jordaan, le quartier où leurs maigres moyens leur ont permis de trouver refuge, pour en ramener neuf hommes aux trognes autrement plus marquées.
Lors de sa ronde de nuit, Titus va retrouver leur créancier dans une surprenante posture. Mais n’en disons pas davantage. Après nous avoir entrainé avec Louvre dans les recoins du musée, Josselin Guillois raconte le grand peintre Hollandais à travers les yeux de son fils, intégrant à son récit – qui se déroule durant une semaine de 1656 – la généalogie et les épisodes marquant d’une existence autour de laquelle la mort est omniprésente.
Grandeur et décadence, origine et vie familiale, tout y passe grâce aux questions que pose Titus à ce père qui, après le décès de son épouse, n’a guère de temps à consacrer à son fils. Il est trop pris par cet art bien au-dessus des contingences domestiques. Alors, retournant la logique, c’est le fils qui vient au secours du père. Non content de préparer ses toiles et ses pigments, il entend le décharger de tous ses problèmes quotidiens. Si l’auteur prend un peu de liberté avec la vérité historique, c’est pour souligner cet attachement viscéral à la peinture, mais c’est aussi pour raconter une relation fils-père qui aura permis à l’artiste de travailler jusqu’à son dernier souffle.

Le cœur d’un père
Josselin Guillois
Éditions du Seuil
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782021495430
Paru le 4/03/2022

Où?
Le roman est situé principalement à Amstedam

Quand?
L’action se déroule durant une semaine de 1656.

Ce qu’en dit l’éditeur
1656. Rembrandt est l’artiste le plus célèbre et le plus reclus des Pays-Bas. Calomnié, endetté, renfrogné, il n’en fait qu’à sa tête. Plus personne ne lui passe commande, il marche au bord du gouffre.
Solitaire, le génie? Pas tout à fait. Il vit avec Titus, son fils, un adolescent de seize ans.
Mais voilà qu’une lettre arrive: les créanciers du grand peintre sont à bout, s’il ne s’acquitte pas ses dettes avant sept jours, le tribunal lui retirera son fils pour le placer dans un orphelinat.
Suivie d’une autre lettre: l’Hôtel-de-Ville d’Amsterdam commande à Rembrandt ce qui pourrait être la plus grande toile de sa vie, 25 mètres carrés de couleur. Il a 7 jours pour l’exécuter. Mais Titus, lui, réclame de l’amour de son génie de père.
Le chef d’œuvre envisagé exige-t-il toutes les privations? L’artiste est-il prêt à y sacrifier son fils?
Ces sept journées décisives, c’est Titus qui les raconte. Et c’est peut-être une histoire d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Ploërmelais (entretien avec l’auteur)

Les premières pages du livre
« Amsterdam, 1656
CHAPITRE I
Lundi
C’est puéril, mais chaque matin c’est pareil, je voudrais dormir, mais te guetter me réveille. Comme si je cultivais une bête dedans moi, à mes dépens, une espèce d’ourse très maternelle, qui vit dans ma grotte intérieure, et l’animal, elle est prête (le sourire aux lèvres !) à crever d’insomnie, pourvu qu’elle se régale de chaque pas de son rejeton très ingrat. Et cette grosse bête à l’intérieur refuse que je prenne du répit, alors, vers l’aube, elle s’ébroue, elle s’étire, parce qu’elle est furieuse, la grosse bête, que je rêve, et elle s’étire si dur, elle se secoue si fort, que c’en est cuit de mon sommeil. Ça rate pas ! Chaque matin après ta nuit de travail, quand tu descends de l’étage, quand les cloches du quartier n’ont pas commencé de sonner, quand la ville goûte encore un peu de torpeur, mon plafond grince, ton plancher craque, tu abandonnes le chevalet, tu quittes ton atelier, et la bête toujours à l’affût sonne alors le branle-bas, car elle veut le cueillir, son ourson qui revient de cueillette, et me voilà bien réveillé. L’ourson, c’est toi papa. Ce matin, très tôt, trop tôt, tu as refermé la porte de l’atelier, tu as descendu l’escalier, lourd comme un bœuf, tu as poussé du pied la porte de ta chambre. Et cette voix dedans moi qui me presse : « Qu’aura-t-il fait de beau cette nuit? Quelle nouvelle œuvre? Questionnons-le ! » Vrai, je vire cinglé de me laisser dompter par un animal inventé… Tout à l’heure, puisque j’étais éveillé, foutu pour foutu, je me suis dit : Autant le saluer. Je tendais l’oreille, tu soufflais dans ta chambre, de ton gros souffle chaud, vrai minotaure, et j’ai commencé à m’étirer. Tu as défait ta veste, et je me suis levé ; tu as retiré ta ceinture, elle est tombée violemment au sol, pendant que je mettais mon maillot ; tu as dû baisser ton caleçon, commencé de remplir ton pot de chambre, et je me suis dépêché de trouver mes chaussettes. Je me suis dit : Si j’arrive à les enfiler avant qu’il termine, il acceptera de manger une crêpe avec moi. Et je me suis dépêché, si tu savais ! « Salut papa, comment vas-tu? Tu as bien travaillé cette nuit? On petit-déjeune ensemble? » C’est ça que je voulais te dire. Mais je n’avais pas trouvé la deuxième chaussette que ton jet s’était tu. Je suis sorti de ma chambre, j’ai fait les trois pas pour arriver à ta porte, je t’ai entendu tomber sur le lit, et quand je suis entré tu ronflais.
L’état de ta chambre… Volets clos, pantalons en boule, caleçon qui paresse, sabots qui gisent, et cette odeur d’un bœuf qui ne vit que pour lui. Je n’allais pas te laisser dans ces parfums, alors j’ai entrouvert la fenêtre, et j’ai pris ton pot pour le sortir… mais tu es apparu, là. Étendu. Devant moi. Sur le dos. Tu es là. Faire face, je dois faire face. Ton ventre… si… grand. Et ton visage… relâché, tendre. Me pencher. Avoir le courage de me pencher. Mon Dieu, si quelqu’un me surprenait. Tu es là. Étendu. Endormi. Je suis fait de toi. Est-ce que tu es fait pour moi?
On a frappé en bas, j’ai sursauté, j’ai descendu l’escalier, le pot à la main, comme un couillon, et j’ai ouvert la porte, ce pot à la main, et quel couillon, car devant moi il était là, lui, le créancier, et quelle honte j’ai sentie.
Il portait la fraise à la confusion, souple, plissée, onduleuse, à laquelle il avait donné une teinte de pêche, le col ployant sous les dentelles, son vêtement était prune, ses souliers saumon, et sa bouche semblait une cuisse de nymphe émue. Ça respire l’aisance, l’autorité et l’argent. Une dague à sa ceinture m’a hypnotisé, une belle dague argentée, courte et souple, qui paraît très aiguisée. Comme il scrute. Il a regardé le pot, il m’a regardé, et j’ai compris que désormais il m’associerait à ce pot, et que je serais l’appendice de ce pot. Il a l’air cruel, mais sa peau est superbe, elle appelle étrangement les bontés et les soins. Il a des yeux verts, et sa dague avec le soleil matinal luit merveilleusement : Christian Christoffels.
« Ah, jeune homme, il ne suffisait pas que je traverse ces odeurs de rouille, de fumier, de sang des vaches, encore fallait-il qu’on me confronte à la pisse des Van Rijn? Soyez gentil, rangez cela. Vous êtes son fils, n’est-ce pas? Je vous reconnais. Vous avez changé, mais je vous reconnais, vous gardez votre museau d’enfant, et vos joues ont gardé leur rose, charmant. Je reconnais la beauté, quand elle est fraîche. J’ai un portrait de vous, savez-vous? Que j’ai accroché dans mon salon, au milieu de mes natures mortes, entre les nectarines et les poires. Attendez, c’était en 1644, quel âge aviez-vous alors? Je l’ai gardé ce tableau, il y a quelque chose. À l’époque, votre père me l’avait vendu pour 70 florins… Mais aujourd’hui, qui voudrait de votre image? C’était un peintre à l’époque, promis à être le plus grand, prêt à déclasser Rubens. Et puis il a cultivé le mauvais goût. Sa déchéance est sa juste punition. Bon. Alors comme ça on vit dans le Jordaan? (Il a regardé par-dessus mon épaule notre cuisine.) Et on se nourrit de harengs, c’est ça? Et de croûtes de fromage, n’est-ce pas? Je parie que boire une bière aigre vous coûte même cher, non? Bon, où est-il? »
J’ai dit d’attendre, et je suis monté te réveiller. Mais voilà, t’étais plus là. Ton lit était vide, et la fenêtre ouverte sur la rue. Papa…
Je suis redescendu, j’ai dit que je m’étais trompé, que tu étais sorti.
Christian Christoffels. Il a 50 ans peut-être, mais en paraît 30. J’osais pas trop le regarder, mais lui m’a inspecté, il m’a inspecté de bas en haut, et lui qui possède chez lui un portrait de moi, lui qui peut-être l’inspecte de la même manière qu’il m’inspectait à cet instant, lui qui vient chercher dans notre fange la matière de son indignation, eh bien il s’est approché de moi il a levé son bras et il m’a pincé la joue. J’ai pas pu l’empêcher.
« Vraiment? Il n’est pas là, le papa à son Titus?
– Non, monsieur.
– Et si j’entrais pour vérifier?
– Que voulez-vous?
– Mais c’est qu’il mordrait ! Ce que je veux? 3 470 florins. Intérêts et taxes compris. Ce n’est pas toi qui vas les sortir de ta culotte, si? Ton père me les doit, et j’ai attendu trop longtemps. Alors j’ai porté l’affaire devant le juge. Tiens, prends, donne cette lettre à ton père. Prends je te dis ! C’est une convocation, ne la perds pas, petit idiot. Si ton père rentre un jour, tu lui donneras. Après tout, il a peut-être fui Amsterdam, laissant son gosse là, après tout… J’ai assez connu ton père pour savoir qu’il est capable de lâchetés très gonflées. »
J’ai pris la lettre, mais il est resté là. Je crois qu’il voulait me voir lire, et j’avais pas la force de le chasser, alors j’ai lu en tremblant :
Au citoyen Rembrandt van Rijn,
Troisième convocation.
Aujourd’hui 1er mars à 13 heures vous êtes sommé de comparaître au tribunal d’instance de l’Hôtel de Ville d’Amsterdam.
En cas de nouvelle absence, le juge Franz van Wolff statuera, avec effet immédiat des sanctions.
Mais quand Christian Christoffels m’a vu incapable de poursuivre la lecture, il a changé de physionomie et, en regardant ses souliers, la gorge serrée, il a dit : « Il est bien misérable, le père qui ne tient l’affection de son enfant que par le besoin qu’il a de son secours. » Il parlait peut-être de lui. Puis il a tendu le bras, j’ai compris qu’il voulait me repincer la joue, cette fois pour signifier sa pitié, et je n’ai pas pu l’empêcher, et il l’a fait, en tordant bien ma peau. Puis il a repris un air odieux. « Je reviendrai. »
Je t’ai cherché partout dans la maison en agitant la lettre. Tu avais complètement disparu.
J’ai couru dehors, j’avais peur pour nous. J’ai fouillé le Jordaan. Mais tu n’étais nulle part. Alors je t’ai haï. Toi, l’abandonneur. Mais je m’en suis voulu, car un accident avait pu avoir lieu, alors j’ai scruté l’eau calme des canaux, prêt à voir ton corps flotter. Puis j’ai commencé à marcher, sans savoir pourquoi, vers l’Hôtel de Ville, la convocation à la main, presque disposé à écouter un juge.
Vraiment? Oui, j’allais écouter un juge m’expliquer tes manquements, tes défaillances, tes omissions : tous les trous qui te font. J’allais recevoir un portrait de toi qui, pour une fois, ne serait pas fait par toi.
J’arrive, et gardant la porte du tribunal un gaillard très trapu, peau blanche, barbe taillée, bouche de fraise, cils busqués, encore un à l’éducation raffinée, qui me dit : « La Chambre des Orphelins, c’est au deuxième étage. » Et j’ai dit : « Je me rends au tribunal », et il a dit : « À ton âge? », et j’ai répondu : « C’est pour mon père », et il a répondu : « Pauvre gosse. Va au premier. »
J’ai monté les marches, mon ventre faisait mal. Devant une porte, un autre gardien me dit d’attendre. Il me regarde, il est petit mais baraqué, il pourrait me tordre le cou entre l’index et son gros pouce, il me regarde, il est étrange, c’est vraiment étrange comme il me regarde. La porte s’ouvre, un bourgeois sort, aux yeux bouffis. Il me regarde. Il fond en larmes. Il part. Puis j’entends quelqu’un crier : « Affaire Rembrandt van Rijn ! », le gardien se secoue, il cherche un homme dans le couloir, je dis que c’est pour moi, je lui montre la convocation, il me fait entrer, et je vois qu’il a pitié.
Salle immense, la plus grande du monde, immenses murs jaunes, le bâtiment est trop neuf, pas encore eu le temps d’accrocher leurs allégories de la Loi, et c’est dans ce grand silence jaune qu’il a fallu marcher, et le parquet grinçait pas à mon passage, et quand je suis arrivé devant le juge, qui attendait sur une estrade, il a froncé les sourcils, et vraiment, comme les murs sont jaunes, comme ils sont jaunes. Quand il m’a bien vu, il a lâché : « Mais qui êtes-vous? », et j’ai expliqué. Indigné le bon juge, que tu te sois pas déplacé.
« Bon, tu es là, fils de Rembrandt, c’est déjà ça, alors écoute, et rapporte ma parole à ton père. »
J’ai dit : « Oui, monsieur le juge », il a rectifié : « C’est Votre Honneur. »
« Le citoyen Rembrandt van Rijn, 50 ans, résidant dans le Jordaan à Amsterdam, né à Leyde le 15 juillet 1606, fils de Harmen van Rijn, meunier, protestant, et de Neeltje van Zuytbrouck, boulangère, catholique.
« Ces dix dernières années, vingt-trois citoyens d’Amsterdam se sont plaints d’avoir été dupés par le peintre Rembrandt. Trois parmi eux ont porté leur affaire devant la justice. Il s’agit de Klaus Kuyper, Theo Franhel et Louis Tristan. Ceux-ci avaient passé commande auprès de l’artiste afin qu’il réalise leur portrait. Chaque contrat engageait une avance à verser au peintre. Rembrandt a reçu ces avances, mais, lorsque la toile fut achevée, les commanditaires se sont plaints que leurs portraits étaient loin de la réalité, loin de leur visage réel. Ils lui ont reproché sa manière rugueuse et revêche. Il s’agit donc de cas d’invraisemblance. Ils ont demandé au peintre des modifications que celui-ci a refusées. Ils ont alors demandé le retour de leurs avances, que celui-ci a refusé. Cela nuit à la réputation de tout le corps de métier. Il a été décidé que, sauf reversement des avances aux commanditaires susdits (qui s’élèvent à 933 florins), Rembrandt sera interdit d’honorer de nouvelles commandes privées provenant des citoyens d’Amsterdam. De plus, son exercice de la peinture est indigne depuis qu’il a cessé de cotiser à la guilde et qu’il en a été exclu, voilà dix ans déjà. Je précise par ailleurs que cette manière rugueuse et revêche, et cela doit-il étonner?, a également été critiquée relativement à ses manières et à ses mœurs.
« Tu suis mon garçon?
« Ce n’est pas tout. Le 1er mars 1646 le citoyen Rembrandt van Rijn a contracté un emprunt de 1 950 florins à Christian Christoffels, marchand de biens établi à Amsterdam, membre honoraire de la guilde des drapiers. Cet emprunt s’élève aujourd’hui à 3 470 florins, intérêts et taxes compris.
« Étant entendu que la saisie des biens de Monsieur Rembrandt van Rijn, il y a dix ans déjà, à savoir sa demeure, son mobilier, ses productions artistiques, ses collections personnelles, et leur mise en vente aux enchères ont déjà servi à la liquidation d’autres dettes précédemment contractées ; étant entendu qu’il n’a plus de titre de propriété, mais qu’il occupe en locataire la maison située au 2 rue des Tisonniers dans le Jordaan, et qu’il cumule onze mois d’impayés ;
« Monsieur Rembrandt van Rijn ne peut être considéré citoyen fiable d’Amsterdam.
« Entendu que le citoyen Rembrandt ne possède pas d’aptitudes dans d’autres pratiques que celles du métier de peintre, son endettement, ses déficits et la faillite de son commerce semblent assez certains… »
Le juge a suspendu sa lecture, m’a regardé, a soupiré, a continué :
« Rembrandt van Rijn est père et tuteur légal de Titus van Rijn, fils unique né le 8 mars 1640, né de Saskia van Uylenbourg, née le 2 août 1612, morte des suites de la couche, le 14 juin 1642. Étant considéré qu’il ne peut pourvoir à l’entretien financier de son fils ; étant considéré qu’il ne lui assure non plus aucune éducation morale ; étant donné qu’il manifeste un indigne désintérêt pour les préceptes éducatifs et les vertus de la morale calviniste,
« Le tribunal d’Amsterdam déclare que Monsieur Rembrandt van Rijn s’expose à l’inaptitude de la charge de l’éducation de son fils.
« Par conséquent,
« Si avant le lundi 8 mars le citoyen Rembrandt persiste à s’enfoncer dans la désastreuse situation financière et morale de son foyer, le tribunal le dépossédera de son autorité parentale, et placera ledit Titus sous la tutelle de la Chambre des Orphelins. De plus…
« Mais qu’as-tu mon garçon? »

Qu’est-ce que c’est que Rembrandt, quand il naît?
Il naît le 15 juillet 1606, à Leyde, à l’aube, c’est donc un bébé de l’été. Leyde est la deuxième ville d’une jeune nation indépendante, qui vient de se libérer de l’Espagne catholique. Quatre-vingts années de guerre, dont un siège mémorable en 1573 : pour affamer la population, les Espagnols ont incendié les moulins des alentours, parmi lesquels celui du grand-père de Rembrandt. Le siège a duré douze mois, et quand il est levé, la moitié de la population croupit dans les rues, morte, et mal enterrée. C’est alors que naît la mère de Rembrandt, que ses parents appellent Neeltje. Elle survit, elle grandit, elle accouche de Rembrandt. Le père du bébé est meunier, il s’appelle Harmen, son moulin noir aux palmes rouges surplombe un bras du Rhin, d’où le nom de famille : Van Rijn, du Rhin.
Harmen s’enamoure de son bébé, il le réveille la nuit pour l’embrasser, il le veille continuellement, ne le laisse pas tranquille. Rembrandt est leur neuvième enfant, avant lui, trois garçons, Clemens, Frans, Peter, trois bébés successifs, sont morts. Clemens et Frans ont été trouvés à l’aube dans leur landau sans vie, bleus. Peter a passé la première année, mais à l’âge de 6 ans il s’est noyé dans le Rhin. Quand Rembrandt pousse ses cris de nouveau-né, sa mère est épuisée par les peines et les grossesses, alitée elle ne peut que prier qu’il vive. Rembrandt a trois frères vivants : Conrad, l’aîné, Gerrit, puis Willem, et deux sœurs : Julia et Lysbeth. Tous en veulent à leur petit frère d’avoir épuisé leur mère, tous sauf Lysbeth, qui le soigne, le console. Lysbeth à laquelle Rembrandt s’attache comme à une mère. C’est elle qui va tirer le lait de la chèvre, qui fait boire bébé Rembrandt, car leur mère a tari la source de son lait.
Dans son berceau, la nuit, bébé Rembrandt régurgite, et à l’aube ce sont des mares de lait séché qui l’auréolent et lui collent à la peau ; il avale mal, il tousse, on a peur qu’il s’étouffe. Dans ces conditions, il grandit. Et, sitôt qu’il marche, il passe de longues heures dans le moulin de son père, dans l’odeur des céréales moulues. Le père, les mains toujours dans la farine, adore sourire à son dernier garçon. Le moulin, c’est un espace confiné, il y fait sombre, il faut veiller sur ce petit bonhomme, qui court à toute allure, et une fois, de justesse, son père bondit avant qu’une roue du moulin ne happe la main de l’enfant. Ce moulin fait vivre toute la famille, le père assure les besoins des siens grâce à la clientèle des brasseurs, à qui il fournit la farine de malt. Dans la maison collée au moulin, il y a une cuisine et deux chambres. À l’étage, ils dorment à six dans un lit : les parents, Conrad, Gerrit, Willem et Julia ; dans la pièce en dessous, ils dorment à quatre : Lysbeth, Rembrandt et deux employés du moulin. Un chien ronfle au pied du lit de Rembrandt, un barbet au pelage frisé, utilisé pour la chasse aux oiseaux d’eau, dans les marais.
Rembrandt est encore valétudinaire à 3 ans. Lorsqu’il est très malade, sa sœur Lysbeth va tirer le lait d’une vache, le mélange à de la farine de blé, à des œufs, à du sucre de betterave, et elle cuit des crêpes. Dessus, elle allonge du miel, et elle doit se battre pour que ses grands frères n’attrapent pas les douceurs ; elle protège son trésor jusqu’à le donner à son petit Rembrandt, qui se cache dans le moulin, et aime les avaler tièdes. Il possède déjà de longs cheveux blonds et bouclés. Quand il mange les crêpes, il s’en met partout, car il sèche ses doigts dans ses cheveux. Il dit qu’il est comme une biquette effarouchée. Ça fait rire son père, ça fait rire Lysbeth, ça fait soupirer sa mère, qui n’en peut plus de lui débroussailler les cheveux.
Il a 6 ans lorsque son père Harmen lui offre une mine graphite, un beau papier teinté, un peu grenu ; le matin, il dessine le moulin familial ; l’après-midi, il assiste à la noyade de son frère Conrad dans le Rhin, ses petits poumons gavés de l’eau du fleuve.

En m’éveillant, j’ai vu le juge qui me souriait : « Ça va aller, petit. Faut juste remettre ton père dans la bonne voie. Allez, debout. » Dehors, alors que le ciel était bleu, je me suis emprisonné dans un vœu : ne rien te dire. C’est comme ça, ça me regarde. Puis je suis rentré, et avant d’arriver à la maison j’avais arrêté de pleurer.

Aux premiers signes du crépuscule, toujours pas signe de toi. Mais pour qui me prends-tu? Pourquoi n’as-tu plus de parent pour te corriger, te donner la fessée? Je te la donnerais bien moi-même, je suis disposé à te cingler à coups de verges vertes, et tu demanderais pardon, et je continuerais, oui je continuerais, jusqu’à ce que nous nous tombions dans les bras. »

Extrait
« Ce n’est pas aux peintres de transfigurer notre monde! J’ai vu! J’ai vu chez les peintres combien l’approximation, la précipitation, la frustration, la colère, la petitesse aboutissent toujours au consentement à la médiocrité. J’ai vu le peintre blessé, dévasté par ses défaites intérieures, devenir, lorsqu’il veut vendre son travail, bâté, pontifiant, prétentieux! Il sait qu’elle est chétive, sa toile, vulgaire même, loin du compte initial, mais il laisse faire l’orgueil, et il vend, et il vend, et nous contemplons ébahis! Des cons devant le temple! Odieux. Le peintre n’est pas supérieur au modèle qu’il peint, c’est l’inverse qui est vrai. La preuve que la peinture nous trompe? C’est qu’elle a besoin d’un public. J’en ai soupé d’être trompé. Je crois pourtant que chez un peintre peut vivre le désir, le souhait, le noble souhait, la prière parfois, d’un idéal. Mais quoi, la main ne suit pas le cœur! Elle ne peut pas, elle échoue, tout le temps elle échoue. Ils ne peignent pas avec le cœur, ils peignent par orgueil. Leur tête est sale et rouillée et pleine de mensonges. Les lâchetés acceptées par le peintre deviennent pour le spectateur ignare d’admirables audaces. Mais le peintre sait que son tableau est raté, il le sait! Mais vit de ça! Et il laisse faire! Il se fait payer pour qu’on accroche ses défaites! Qu’on les admire! Odieux! Petit peintre lamentable! Je cherche un homme dans le peintre. Mais chaque peintre est un porc qui mâche sa lâcheté. » p. 130

À propos de l’auteur
GUILLOIS_Josselin_DRJosselin Guillois © Photo JG – DR

Josselin Guillois est né en 1986. Après Louvre (2019), Le cœur d’un père est son second roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Ana

BORIE_Ana

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En deux mots
Clotilde se retrouve enceinte après un viol. Retrouvant son agresseur sur le quai du métro, elle le repousse. L’accident qui cause sa mort vaudra à la jeune fille trois ans de prison durant lesquelles elle mettra au monde sous X une fille nommée Ana. Commence alors une nouvelle histoire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ana, née sous X

Le nouveau roman de Cathy Borie raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte après un viol qui va se retrouver incarcérée après le décès de l’agresseur et de sa fille Ana, qu’elle va abandonner à sa naissance.

L’histoire aurait pu être belle, elle va pourtant se transformer en cauchemar. Lorsque Clotilde rencontre Louis à la bibliothèque universitaire, elle le trouve beau et séduisant et il ne faut que quelques jours pour un premier rendez-vous. Une attirance réciproque qui va les mener dans une chambre d’hôtel dès leur seconde soirée ensemble et à… un viol. Malgré les non répétés de Clotilde, le jeune homme la prend sauvagement avant de s’endormir paisiblement.
Le traumatisme est tel qu’elle n’ose plus sortir. Fort heureusement son amie Sophie va lui permettre d’émerger à nouveau. Mais quand, sur le quai du métro, elle recroise Louis, elle ne peut supporter qu’il l’interpelle. D’autant qu’elle a appris qu’elle était enceinte. L’altercation va se terminer tragiquement, Louis étant happé par le métro et succombera à ses blessures.
Clotilde est hospitalisée puis conduite en maison d’arrêt. Dans l’attente de son jugement, elle prend la décision d’accoucher sous X et d’abandonner son enfant, une fille qu’elle ne verra que quelques minutes et qu’elle appellera Ana. De retour dans sa cellule, elle fait une tentative de suicide après avoir laissé un mot. «J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste.» Avec l’aide du directeur qui la pousse à reprendre ses études et lui offre un travail à la bibliothèque, elle va reprendre goût à la vie et préparer sa sortie. Après deux années passées avec son père à Brive-la-Gaillarde, elle va retrouver Paris. Fin de la première partie.
Car la romancière a du souffle. Dans une seconde partie, elle va retracer le parcours d’Ana, sa vie d’orpheline, ses difficultés à se construire, ses multiples galères, mais aussi ses espoirs et ses rêves, dont celui de retrouver sa mère avec laquelle elle partage, sans le savoir, l’amour de la littérature.
Il n’est du reste pas très difficile d’affirmer que cet amour est aussi partagé par Cathy Borie elle-même qui, outre le résumé et les citations des ouvrages que découvrent ses protagonistes a eu la belle idée de sonner à chacun de ses chapitres un titre de livre, formant ainsi une sorte de guide de lecture (voir ci-dessous).
La troisième partie, vous l’aurez compris, sera celle des retrouvailles, mais je vous laisse au plaisir de découvrir par vous-même cet épisode d’intense émotion. En revanche, il me semble intéressant de souligner le parcours éditorial de Cathy Borie et de son manuscrit, car il apporte de l’eau au moulin à ceux qui comme moi entendent défendre le travail des éditeurs. Une première version de son livre est en effet parue en autoédition chez Librinova en avril 2020. Cette nouvelle édition corrigée et parée d’une nouvelle couverture bénéficie du soutien de L’Echelle du Temps, le nom trouvé par Tohubohu et RD pour leurs ouvrages désormais coédités.

Bibliographie
(Titres des chapitres, qui sont autant d’invitations à la lecture)
La femme gelée
Rien ne s’oppose à la nuit
Stupeurs et tremblements
Le bruit et la fureur
Voyage au bout de la nuit
La confusion des sentiments
L’écume des jours
Bonjour tristesse
Vies minuscules
Les illusions perdues
Le diable au corps
Tendre est la nuit
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Orgueil et Préjugés
Frère d’âme
Les mots et les choses
Au revoir là-haut
Les rêveurs
La promesse de l’aube
Un peu de soleil dans l’eau froide
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

Ana
Cathy Borie
Éditions L’Échelle du temps
Roman
288 p., 18 €
EAN 9782376222347
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et dans la région, à Nanterre, Saint-Germain-en-Laye et Versailles avant une parenthèse à Brive-la-Gaillarde

Quand?
L’action se déroule du milieu des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Clotilde succombe au charme sombre de Louis. La nuit d’amour se transforme en une relation non consentie. Suspectée de l’avoir poussée sous une rame de métro, Clotilde est condamnée à 4 ans de prison. De cette seule nuit d’amour subie, naîtra en prison une petite fille. Ana, abandonnée sous X.
Ana refusant avec colère l’adoption, allant de famille d’accueil en famille d’accueil, personnalité attirante et incompréhensible jusqu’au jour où à 16 ans elle s’enfuit de son foyer. C’est l’errance dans les rues de Paris, la découverte des violences de la nuit : le squat, la drogue, les risques de viol, l’alcoolisme, la prostitution. Un texte où les émotions l’emportent, où la question du consentement est posée. Un livre aussi sur le destin. Une vie peut changer en un instant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Little Pretty Books
Blog Julie les Mots

Les premières pages du livre
La femme gelée
Au début, elle eut seulement conscience de la beauté du corps de Louis penché au-dessus d’elle. Cette peau d’ambre brun. Ces muscles denses qui jouaient sous la surface de sa chair élastique. Son souffle de cannelle. Et la douceur de ses mains qui glissaient, tels des poissons, sur sa peau à elle. Le beau Louis qu’elle avait tant admiré, dont elle avait guetté les regards et les sourires, comme ceux d’un dieu inaccessible. Il était là, son visage d’ange sombre à quelques centimètres de sa bouche, si proche, elle pouvait s’emplir les narines de son odeur, toucher son cou avec sa langue, planter les dents dans son épaule.
Et puis, peu à peu, elle éprouva une impression bizarre, une sorte de décalage, d’abord infime, entre ses propres gestes, sa lenteur, le désir qui montait progressivement, et son rythme à lui, son empressement soudain, une sorte de brutalité sèche qui dans un premier temps la heurta, lui faisant oublier par intermittence la sensation de plaisir, et qui se transforma progressivement en une dureté presque méchante, une démonstration de puissance qui la sidéra.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne se décidât à réagir. Après ce trop long moment d’inertie, elle commença à le repousser doucement, tout en chuchotant un « non » qu’elle répéta à de nombreuses reprises, mais que manifestement il n’entendait pas. Les yeux maintenant grands ouverts, elle essaya de comprendre ce qu’il faisait, elle prononça tout haut son prénom, mais on aurait dit que Louis n’était plus là, qu’ils ne faisaient plus partie du même monde… Clotilde n’éprouvait plus que la violence de ce corps superbe, les angles durs, la fureur, tandis que lui était sourd, qu’il était aveugle. Les « non » de Clotilde se perdaient dans ses halètements frénétiques, et plus il se déchaînait, moins elle luttait, tout combat semblant inutile. Il lui faisait mal et elle avait seulement envie que cela finît. Elle continuait simplement à dire non pendant qu’il la forçait, que, sans écouter ses protestations il se frayait un passage là où tout était redevenu étroit, elle sentait son corps à elle se figer au fur et à mesure que celui de Louis se débridait, jusqu’à ce que finalement tout en elle fût glacé, atone, paralysé, anéanti.
Elle ne saura jamais si cette scène avait duré cinq minutes ou une heure. Quand il s’écroula sur elle, une éternité prit fin, et un autre monde la remplaça, figé et froid. Toujours immobile, Clotilde ne remua pas immédiatement quand il se renversa sur le dos, les yeux clos, un ronflement de bien-être s’échappant de ses lèvres entrouvertes. Son cœur cognait fort dans sa poitrine, si fort qu’elle craignait que ce bruit seul suffît à le réveiller. Et qu’il recommençât. Quand elle fut sûre qu’il dormait profondément, elle se leva, gelée, enfila son jean et son pull qui traînaient à terre, retrouva ses bottines un peu plus loin, récupéra son sac, son blouson de cuir, ouvrit la porte sans bruit et se faufila dans l’escalier.
Dans la rue, elle s’autorisa la première vraie et profonde respiration depuis de longues minutes. Elle aspira l’air, le froid, le silence, et le souvenir de celle qu’elle était quelques heures auparavant. Il faisait nuit. Quelques voitures passaient encore, leurs phares se reflétant sur la chaussée mouillée de la rue de Paris. Clotilde n’avait aucune idée de l’heure. Elle essaya de deviner en déchiffrant la grosse horloge de la poste, mais elle s’aperçut qu’elle pleurait et qu’elle ne parvenait pas à faire cesser le flot de larmes qui la submergeait. De toute façon, elle se fichait bien de la position des aiguilles sur le cadran. Elle accéléra le pas et s’engagea dans la rue de Poissy, réprimant les spasmes qui secouaient son ventre, finit en courant les deux cents mètres qui la séparaient de son immeuble, rata trois fois de suite avec la grosse clé la serrure de la porte cochère, s’engouffra dans l’escalier de bois où ses talons claquèrent telles des rafales de mitraillette, et réussit à déverrouiller du premier coup la porte de son appartement. À peine eut-elle refermé le verrou qu’elle se précipita au fond de la pièce et se jeta sur son lit, laissant exploser sa colère et ses larmes comme on vomit, hoquetant et s’étouffant à moitié, le poing replié contre sa bouche pour pouvoir y enfoncer les dents et étouffer le cri qu’elle sentait monter en elle, sirène hurlante qui prenait naissance au plus profond d’elle-même, hurlement sauvage qui semblait dévaster des espaces d’elle qu’elle ne connaissait pas encore.
Ce fut l’épuisement qui fit cesser les sanglots. Clotilde essuya d’un revers de main morve et larmes, mais ne bougea pas. Engourdie, le corps douloureux, elle se laissa dériver sans penser. Plusieurs fois, elle crut qu’elle allait s’endormir, mais un soubresaut la secouait soudain et empêchait le sommeil. Pour chasser les images qui l’assaillaient, elle se força à se souvenir de Louis avant : comment elle l’avait rencontré, les mots échangés, les moments partagés avant l’irruption ce soir d’un monstre inconnu dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence sous le masque doré et doux de cet homme aux yeux caramel.

Clotilde avait croisé Louis pour la première fois à la bibliothèque de l’université. Elle s’était installée près d’une des fenêtres, dans l’axe de l’arche de la Défense qu’on apercevait au loin, avait sorti son matériel et s’était aussitôt plongée dans ses livres et ses notes, parfaitement concentrée. Il y avait peu d’étudiants aux tables alentour et Clotilde en était ravie, cela lui éviterait de se laisser distraire par un visage ou un murmure, par le titre d’un livre ou les chuchotements bavards qui ne manquaient jamais de se produire dès que la fréquentation devenait trop importante.
Elle planchait depuis plus d’une heure quand une silhouette s’interposa entre elle et la fenêtre, projetant une ombre sur la feuille où elle prenait des notes. Désorientée, elle demeura quelques secondes le stylo en l’air, puis leva la tête vers l’intrus : comme il se tenait à contre-jour, elle ne remarqua tout d’abord de lui que sa haute taille et ses cheveux crépus auréolant un visage resté flou.
— Excuse-moi de te déranger, je cherche un livre que je ne trouve pas, je venais juste voir si tu l’avais emprunté…
Le prétexte était tellement énorme que Clotilde ne put s’empêcher de sourire. Elle pensa même : « Mais qui c’est ce gros lourd ? ». Et puis elle rougit en voyant enfin le beau visage de celui qui venait de s’adresser à elle, d’une voix à la fois suave et rocailleuse. Sans dire un mot, elle lui désigna les couvertures des ouvrages éparpillés sur sa table de travail, et l’observa pendant qu’il déchiffrait les titres. Il secoua la tête avec un air déçu. Il n’y avait pas ce qu’il cherchait. Il s’excusa de l’avoir interrompue, puis montra l’étiquette collée sur son agenda et lança :
— Clotilde ? C’est original, comme prénom !
Décidément, il n’était pas à une banalité près ! Malgré son agacement, elle lui sourit une seconde fois, mais ne trouvant rien à dire, elle finit par lancer d’une petite voix qu’elle jugea ridicule.
— Tu veux quoi exactement ?
— Aucune importance ! Je crois que je ne réussirai pas à travailler aujourd’hui, de toute façon. Je vais me prendre un café, je t’en apporte un ?
Il s’éloigna sans attendre sa réponse. Elle hochait encore la tête pour acquiescer qu’il était déjà à l’autre bout de la salle, jetant ses pièces dans la fente du distributeur. Quand il se retourna, un gobelet dans chaque main, elle fit mine de se replonger dans ses notes, le laissant traverser l’espace à grandes enjambées, surveillant sa progression derrière le rideau de ses cheveux.
— Et voilà, un café pour Miss Clotilde ! lança-t-il en posant le gobelet plein à côté d’elle. Dans le même geste, il saisit le dossier de la chaise voisine et s’assit, repoussant légèrement les livres qui le gênaient.
Vaincue, Clotilde lâcha son stylo, prit le café pour se donner une contenance et le remercia.
Pourquoi l’intimidait-il à ce point ? Elle n’avait jamais été très à l’aise dans ce genre de situation, mais aujourd’hui elle battait des records de nunucherie, et elle n’aurait pas été étonnée s’il avait fini par la planter là.
— Je te fais peur ? demanda-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées.
Cela fit réagir Clotilde instantanément, elle le regarda droit dans les yeux et secoua vi¬gou¬reu¬sement la tête, pareille à une gamine qu’on surprend en train de voler des bonbons et qui nie en bloc la bouche pleine.
— Non, pas du tout, mais je… j’étais concentrée sur mon travail, je ne suis pas très sociable dans ces cas-là…
On aurait dit qu’il était sur le point de se mettre en colère : ses yeux dorés la détaillaient sans indulgence, elle voyait un muscle se contracter au niveau de sa mâchoire, et un autre rouler sur son avant-bras à travers son tee-shirt. Puis brus-quement un immense sourire révéla un éclair de dents blanches sur sa peau sombre, ce qui lui donna une figure innocente de petit garçon. Il tendit la main à Clotilde :
— Je m’appelle Louis.
Elle n’avait plus travaillé ce jour-là.
Louis avait bu son café, lui avait posé des questions, avait souri, fini par lui demander son numéro de téléphone, et bien sûr elle le lui avait donné. Une fois Louis parti, elle s’était sentie à la fois excitée et pleine d’hésitations, son enthousiasme lui paraissant injustifié et un peu naïf…
Elle ignorait d’où il venait et s’ils se reverraient un jour. Elle décida que ça n’avait pas d’importance, rassembla ses affaires qu’elle enfourna dans sa besace, quitta la BU et regagna le quai pour attraper son train.
Pendant plusieurs jours il ne se passa rien. Rien que ses cours de psycho, ses trajets en RER entre Nanterre et Saint-Germain-en-Laye, ses soirées à lire ou à potasser ses notes, ses papotages au téléphone avec Sophie. Elle oublia complètement Louis. Cela se fit tout seul, sans efforts, comme si une partie de son cerveau tentait de la protéger contre des illusions stupides, des rêves qu’elle avait déjà conçus à plusieurs reprises, et qui, chaque fois, avaient abouti à une réalité décevante. Les histoires d’amour ne fonctionnaient pas pour elle. La fusion avec l’autre, la confiance totale, la rencontre des âmes, ça ne marchait pas. Il ne lui restait de ses quelques tentatives que des prénoms et une amertume qui la clouait au sol dès qu’il s’agissait d’envisager un contact avec un homme susceptible de lui plaire.
Quand le téléphone sonna un soir, assez tard, elle commençait à piquer du nez sur Le Carnet d’or de Doris Lessing, et elle songea aussitôt à Louis : elle revit d’un bloc sa silhouette, sa peau fauve, les lignes de sa bouche, la couleur brûlée de son regard, et elle fixa l’appareil sans bouger pendant de longues secondes. La sonnerie s’arrêta, pour reprendre presque tout de suite, et cette fois elle décrocha sans réfléchir.
— Clotilde ?
— Oui.
— C’est Louis. Je te dérange on dirait ?
— Non. Je… J’étais sous la douche.
— Je croyais que tu dormais. Il poursuivit sans attendre :
— Tu vois qui je suis ?
— Bien sûr ! (Avec quelle précipitation elle avait dit ça, comme si elle se sentait fautive.)
À l’autre bout du fil, il y eut un silence : on aurait dit qu’il doutait de sa réponse. Alors elle reprit précipitamment, empressée à prouver sa bonne foi :
— On s’est rencontrés à la bibliothèque, tu m’as offert un café, et je t’ai donné mon numéro.
Elle entendit un sourire dans sa voix quand il répondit.
— O.K. Je voulais te proposer de faire un truc ensemble, demain soir si tu es libre.
Clotilde se retint de demander à quel « truc » il pensait, mais elle répondit :
— Demain ? Oui, je pense que oui. Vers quelle heure ?
— Comme tu veux.
Elle essayait de réfléchir à toute vitesse, mais les rouages de son cerveau semblaient pris dans de la glu, rien ne s’enchaînait logiquement.
— Clotilde, tu es toujours là ?
— Oui, oui, bien sûr.
— Tu n’as pas envie qu’on se voie ?
— Si, évidemment.
La conversation fut hachée et laborieuse, mais ils finirent par tomber d’accord sur un lieu et un horaire pour le lendemain soir. Clotilde sortit de cet échange tremblante et en sueur, elle ouvrit à nouveau son roman mais le referma sans en avoir lu une ligne. Assise dans le noir, elle se repassa en boucle le temps passé avec Louis à la Bibliothèque Universitaire, se remémorant les sensations et les mots, les regards et les signes impalpables qu’elle avait cru déceler, soudain envahie de doutes et d’incertitudes. Avait-elle été perturbée par d’autres détails, déjà oubliés, ou seulement par cette sensualité diffuse que le jeune homme dégageait et qui l’avait troublée plus qu’elle ne le pensait ?

Ils se retrouvèrent le lendemain à vingt heures devant la gare Saint-Lazare.
Lorsqu’elle déboucha rue de Rome ce soir-là, elle fut tout de suite happée par la présence de Louis, et elle saisit aussitôt pourquoi il l’avait tant impressionnée : comparé à elle, c’était une sorte de géant, on ne voyait que lui, et son regard de feu ne faisait que renforcer cette aura qui s’imposait à la foule alentour. L’effet s’avérait encore plus évident ici au milieu de la cohue que dans le paysage blanc de la bibliothèque, on aurait dit un Massaï surgi de la brousse. Elle ne savait pas pourquoi cette image lui venait en tête. Ce fut une étrange soirée. Il l’invita à dîner dans un minuscule restaurant où les tables se trouvaient collées les unes aux autres et où le niveau sonore empêchait toute discussion suivie, mais ça ne paraissait pas être un inconvénient pour lui. Ils échangèrent néanmoins quelques mots, essentiellement à propos du menu (des spécialités antillaises qui favorisèrent amplement leur consommation de vin après celle du punch offert en apéritif). Pour le reste, ils durent hausser la voix pour couvrir la musique, ce qui limitait les sujets de conversation à des banalités. À plusieurs reprises, Clotilde sentit sur elle le regard du jeune homme, mais quelque chose la retenait d’y répondre.
Ils quittèrent tard leur table, le service avait été assez lent, et Louis avait parlé plutôt lon¬guement avec le patron qu’il connaissait manifestement assez bien. Ils marchèrent au hasard dans les rues. Les effets de l’alcool avaient considérablement atténué le trouble de Clotilde, qui se sentait d’humeur à prendre les choses plus légèrement ; aussi quand Louis passa son bras autour de ses épaules, elle n’eut aucun mouvement de recul. Il lui lança :
— On dirait que tu es tendue, non ?
Elle eut un petit rire qu’elle trouva niais, mais réussit à répondre d’une voix presque assurée :
— Non, je ne crois pas. J’ai un peu trop bu, c’est tout.
— Tu as peur que j’en profite ?
Elle leva les yeux vers lui, étonnée ; toutefois, elle hocha la tête sans rien ajouter. Elle se laissa guider sans vraiment faire attention aux rues qu’ils empruntaient, prenant cependant quelques points de repère, le jardin des Tuileries, puis l’opéra, veillant à ne pas trop s’éloigner de la gare, quand Louis proposa :
— On va chez moi ?
Clotilde se figea. Elle avait évidemment envisagé cette question. Louis s’était arrêté et la fixait avec un sourire.
— Non, Louis, pas ce soir. Je… j’ai besoin de…
Elle bafouillait. Il ne l’aidait pas. On aurait dit qu’il prenait même un certain plaisir à l’observer se débattre et tenter de justifier son peu d’empressement. Il la tenait à bout de bras, une main posée sur son épaule, et l’autre jouant avec une mèche de ses cheveux qu’il enroulait et déroulait entre ses doigts. Elle finit par saisir doucement ces doigts qui lui frôlaient la joue.
— J’ai besoin de plus de temps. De te connaître un peu plus.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Rien de particulier, enfin, on a à peine parlé, je ne sais pas ce que tu fais, où tu vis, ce que tu aimes.
— Et ça changerait quoi, que tu saches tout ça ?
Troublée, Clotilde haussa une épaule, tandis que le jeune homme lui relevait doucement le menton pour la regarder en face, certain que son pouvoir résidait bien au fond de ses prunelles aux lueurs dorées, qu’il allait la convaincre avec cette arme-là. Pour faire bonne mesure, il se pencha vers son visage et l’embrassa. Ce fut un long baiser très intime, auquel elle ne s’attendait pas et qu’elle ne put s’empêcher de prolonger, les mains agrippées à la veste de Louis et le corps mou, cotonneux, vidé de sa substance. Ce fut lui qui se détacha, et sans marquer aucune pause il enchaîna :
— J’ai vingt-cinq ans, je suis formateur en informatique, je vis à Paris dans le 8e, et j’aime la cuisine antillaise. Tu te sens mieux ?
Elle réussit à lui sourire, tout en reculant doucement.
— Oui, un peu.
— Mais ?
— Mais quoi ?
— Tu t’éloignes, tu recules, donc ça ne change rien pour toi, ce que je viens de dire.
— Si, s’obstina-t-elle, si ça change, mais pas assez pour que… Elle ne parvint pas à terminer sa phrase.
— Je ne te plais pas ? Si c’est le cas, dis-le-moi franchement… Tu n’aimes pas les Blacks, c’est ça ?
Elle s’arrêta net, ahurie : de toute évidence, il ne plaisantait pas, son visage tressaillait et il avait légèrement avancé la tête, comme un boxeur qui attend les coups et qui se prépare déjà à riposter.
— Louis, ne dis pas n’importe quoi. Si tu ne me plaisais pas, je ne serais pas ici, avec toi, je ne t’aurais pas laissé me toucher. Il me faut juste du temps, s’il te plaît.
La tension retomba d’un coup. Il s’approcha de nouveau de Clotilde, lui effleura la joue, et posa très doucement sa bouche sur la sienne.
— Bonne nuit, alors.
Puis il lui tourna le dos, et il partit.

Plusieurs jours passèrent avant qu’il ne se manifestât. Clotilde n’avait ni songé à lui demander son numéro de téléphone, ni eu l’occasion de le faire d’ailleurs. Elle fut soudain certaine qu’il ne la rappellerait jamais. Peut-être était-ce mieux ainsi, elle n’avait rien à attendre de cette relation. Elle se reprocha aussitôt de dramatiser et d’être aussi pusillanime.
Une nouvelle fois, ce fut lui qui téléphona. Encore enveloppée dans le coton doux de ses rêves dont les images s’effilochaient de seconde en seconde, Clotilde buvait un thé matinal avant de se préparer pour la fac tout en observant le ciel criblé de nuages. Surprise, elle sursauta à la sonnerie du téléphone. Elle prononça « allo » d’une voix encore enrouée de sommeil.
— C’est Louis.
Il n’attendit pas sa réaction.
— Tu es libre, ce soir ?
— Je ne sais pas, je me réveille juste, je dois regarder mon agenda. Son rire sonore la fit cligner des paupières, comme une gifle.
— Tu dois regarder ton agenda pour savoir si tu as envie de me voir ce soir ?
— Non, ce n’est pas ça…
— Alors ?
— Alors c’est bon, je n’ai rien de prévu.
Troublée, Clotilde faisait maintenant les cent pas entre le lit et la fenêtre, complètement réveillée, son bol de thé dans une main.
— Tu vis bien à Saint-Germain-en-Laye ?
— Oui, pourquoi ?
— C’est moi qui vais me déplacer, aujourd’hui… Tu m’attends à la sortie du RER vers vingt heures ?
Toute la journée, Clotilde retourna dans sa tête ce rendez-vous du soir. Sans doute dîneraient-ils quelque part en ville, elle connaissait même un très bon restaurant créole qui plairait à Louis, mais après ? Elle n’avait aucune envie qu’ils finissent la soirée chez elle. Elle se sentait piégée, il n’était pas question que quelqu’un entre dans son univers, pas encore, pas tout de suite, elle n’était pas prête. Elle imaginait déjà comment les choses s’enchaîneraient, elle envisagea différentes stratégies pour éviter cette intrusion : « j’ai une colocataire, il y a une coupure d’eau, ça ne se passe jamais chez moi le premier soir », et elle entendait par avance les moqueries du jeune homme.
Et puis rien ne se déroula comme elle l’avait prévu.
Quand il sortit de la station, il la prit dans ses bras et la laissa le conduire au Bon Mangé, où ils furent placés à une table un peu isolée, éclairée à la bougie. Ils burent le traditionnel cocktail maison, et pendant tout le repas Louis sourit, lui posa des questions, raconta des moments de son enfance. Sous la table, ses genoux parfois enserraient ceux de Clotilde, il laissait doucement le désir monter, il la fixait avec ce qui ressemblait à de la tendresse.
Après le repas, ils marchèrent un peu dans les rues désertes, Clotilde s’habituait peu à peu à l’idée qu’ils allaient passer la nuit chez elle. Ses craintes semblaient s’être apaisées, lorsque Louis la guida soudain avec détermination vers une petite rue du centre-ville.
— Où tu m’emmènes ?
— J’ai loué une chambre d’hôtel.
Elle crut d’abord qu’il plaisantait, mais ils parvinrent très vite devant un petit hôtel de la rue des Joueries. Louis entra d’un pas décidé dans le minuscule hall d’accueil, demanda sa clé, régla la note, pendant qu’elle attendait à deux pas derrière lui, rouge de confusion.
Une chambre d’hôtel, alors qu’il savait qu’elle vivait à deux pas d’ici, quelle drôle d’idée !
Dans la chambre, sa surprise donna un avantage à Louis. Il ôta à la hâte le couvre-lit à grosses fleurs rouges et enlaça Clotilde avant de la coucher sur les draps. Tout se passa d’abord avec beaucoup de douceur, les gestes souples du jeune homme chorégraphiaient un ballet lent et harmonieux, les vêtements volèrent autour d’eux, Clotilde se sentait méduse se mouvant dans des eaux tièdes, leurs corps trouvaient leur rythme et se rencontraient légèrement, et des voiles commençaient à se déchirer avec délicatesse.
Et puis tout se dérégla. Plus rien n’eut de sens. Le chaos succéda à l’harmonie, elle perdit pied, il lui fit mal et elle eut seulement envie que cela finît.

Rien ne s’oppose à la nuit
Les jours suivants, Clotilde ressassa. Elle enroula et déroula le film des dizaines, des centaines de fois. À plusieurs reprises, le téléphone sonna, mais elle n’y répondit jamais, ne cherchant même pas à s’assurer de l’identité de la personne à l’autre bout du fil. Ses cours restaient étalés sur la table qui faisait aussi office de bureau, et elle les repoussait juste assez pour pouvoir y poser un bol de thé ou de soupe. Elle ne retourna pas à la fac, redoutant d’y croiser Louis. Elle demeura même plusieurs jours sans sortir, se contentant de piocher dans ses maigres réserves : boîtes de sardines, biscottes, riz, purée Mousseline. De toute façon, elle n’avait pas faim.
Les jours passèrent. Un soir, elle décida de noter noir sur blanc ce qui avait eu lieu dans cet hôtel : peut-être que l’écriture des faits chasserait l’obsession, peut-être qu’elle s’apercevrait que finalement ce n’était pas si grave. Elle tremblait quand elle s’empara du stylo et du carnet – un journal qu’elle avait tenu des mois auparavant et abandonné depuis – et elle eut beaucoup de mal à tracer les premiers mots, recroquevillée au fond du fauteuil défoncé qu’elle avait récupéré dans une brocante.
« Au début tout allait bien. Après tout j’avais envie de lui. Et je le trouvais beau. Désirable. Lui aussi me désirait. Je l’ai senti quand il m’a couchée sur le lit qu’il a commencé à me déshabiller je sentais son empressement et je pensais que c’était son désir qui le guidait, je le trouvais encore beau et doux j’aimais sa peau et ses muscles et ses yeux, je m’abandonnais ça ne m’était pas arrivé depuis si longtemps mais maintenant je sais que je n’aurais pas dû pas aussi vite j’ai complètement baissé ma garde c’est là que tout a dérapé il est devenu brutal et je n’étais pas prête il a tout accéléré et je ne voulais pas j’ai essayé de lui dire ce que disent les filles en général quand le type est trop pressé attends un peu pas tout de suite caresse-moi encore mais il ne répondait rien et n’écoutait rien comme si la violence le submergeait il était beaucoup plus fort que moi et j’ai dit non non non je l’ai dit de plus en plus fort et je crois que j’ai commencé à pleurer mais il s’en fichait complètement il me faisait mal avec ses coudes et ses genoux il me tenait les bras au-dessus de la tête d’une seule main je sentais les barreaux du lit contre ma tête et de l’autre main il m’écartait les cuisses et quand il m’a pénétrée j’ai lâché prise que faire d’autre c’était trop tard il s’en est donné à cœur joie je me sentais molle et envahie ses coups de reins me secouaient et son souffle dans mon cou me glaçait j’étais comme absente et ça a duré mais je ne sais pas combien de temps trop longtemps. Et puis il a joui et est resté quelques secondes immobile avant de s’allonger à côté de moi. Il s’est endormi. »
Quelques jours après cette autoconfession, on frappa à sa porte. Couchée sous la couette, encore en pyjama malgré l’heure tardive, Clotilde ne bougea pas, tétanisée. On recommença et en même temps une voix lui parvint :
— Clotilde, c’est moi, Sophie ! Ouvre !
Dès que le verrou fut tiré et la porte entrouverte, Sophie s’engouffra dans la pièce et observa son amie avec attention :
— Mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai appelé des dizaines de fois, j’étais inquiète ! Et puis quelle tête tu as ! Tu es malade ?
Comme d’habitude, Sophie reprenait à peine sa respiration entre chaque phrase, et ses émotions se lisaient à travers ses mots comme les images d’un livre, sans filtre, brutes, à vif. Secouée par cette intrusion, Clotilde, qui se terrait chez elle dans le silence et la semi-obscurité depuis des jours, sentit les larmes déborder de ses yeux et noyer son visage. Cette fois, sans une parole, Sophie la prit dans ses bras et l’étreignit. Les sanglots remontèrent en flots vers la gorge de Clotilde, qui les laissa la submerger, s’agrippant à Sophie qui tangua sous le choc. Au bout de quelques minutes, elle se détacha du corps de son amie, et recula jusqu’au fauteuil en s’essuyant les yeux.
— Pardon.
— Non, c’est moi qui suis désolée de ne pas être venue plus tôt.
Sophie s’approcha de Clotilde et lui caressa la joue.
— Je nous fais un thé. Tu racontes.
Clotilde hésita : que dire ? que garder pour elle ? Que comprendrait Sophie pour qui les aventures s’enchaînaient aussi légèrement et harmonieusement que des perles sur un collier ? Sophie qui butinait en agitant ses ailes chatoyantes, Sophie pareille à un elfe gracieux et désinvolte, qui compensait le sérieux de ses études (elle était en khâgne) par une approche insouciante de la vie quotidienne en général, et des relations amoureuses en particulier. Pendant que son amie officiait dans le coin cuisine – théière, eau bouillante¬, feuilles de thé vert, tasses en porcelaine sur le petit plateau de bois – Clotilde récitait mentalement des phrases, mais elle ne parvenait à en choisir aucune qui ressemblât à ce qu’elle avait vécu.
Enfin, Sophie s’assit près d’elle, déposa le plateau sur la table basse, et effleura le genou de Clotilde d’une main qui ne pesait pas plus qu’une plume. Elle ne dit rien, mais Clotilde réussit à souffler :
— J’ai couché avec Louis.
Sophie attendit la suite, qui ne vint pas. Il sembla à Clotilde qu’elle entendait les rouages du cerveau de son amie se mettre en marche. Celle-ci finit par dire, à voix très basse :
— Et alors ?
Clotilde tourna vers elle un regard noyé.
— C’était… horrible !
— Horrible ?
Après un long soupir, Clotilde porta la tasse brûlante à ses lèvres et, concentrée sur le trajet du liquide à l’intérieur de son corps, avala une gorgée de thé comme un baume qui aurait peut-être le pouvoir de cicatriser ses blessures intimes. Près d’elle, Sophie se taisait, débarrassée pour une fois de ses oripeaux de clown, muette, attentive, le visage entièrement tendu vers son amie. Ce fut ce silence et cette douceur qui persuadèrent Clotilde de lui parler, de jeter les mots comme ils venaient, comme elle les avait éparpillés sur son journal auparavant, sans aucune logique, juste pour se délivrer des images qui troublaient ses jours et ses nuits.
Elle ne raconta pas à Sophie ce qu’elle savait déjà, leur rencontre à la BU, les coups de téléphone et le premier dîner, mais insista sur le miel du regard de Louis, sur ses propres hésitations et les frissons qu’il faisait naître chez elle. Puis elle en vint à leur deuxième soirée, l’arrivée à l’hôtel et les gestes doux qui deviennent durs, le désir qui se transforme en exigence, l’empressement qui dégénère, et l’autre qui est sourd, l’autre qui force et s’entête, qui s’enfonce et qui blesse, seul dans son monde de chair anonyme, seul avec ses armes d’homme, oublieux de celle qui dit non, qui pleure et qui en omet de résister tant sa surprise la terrasse. Il entre où il veut comme un voleur et ça le fait jouir, il jouit quand même, ou bien il jouit à cause de ça.
Après tout, elle avait eu envie de faire l’amour avec lui, il lui plaisait, elle l’avait suivi et elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. L’avait-elle allumé ? Était-elle coupable d’avoir provoqué cet incendie dans le corps de Louis : comment ensuite refuser de l’éteindre ? Comment refuser à un homme ce qu’on a semblé lui promettre ? De quel droit l’en priver ? C’était elle, la responsable.
— C’est un viol, dit pourtant Sophie.

Dans la tête de Clotilde, le mot déclencha un raisonnement soudain évident : il était inutile qu’elle aille déclarer ce qui lui était arrivé ou qu’elle porte plainte. Aucun policier ne recevrait son témoignage comme celui d’une victime. « Il vous a proposé de vous emmener à l’hôtel et vous l’avez suivi ? Vous pensiez qu’il allait vous lire un conte ? Que vous alliez jouer aux cartes ? ». Elle imagina parfaitement les sarcasmes des hommes qui se tiendraient derrière leur bureau, elle voyait leur air ironique, elle entendait leurs propos moqueurs. On va dans une chambre d’hôtel avec un homme, il vous baise, quoi de plus normal ? C’est le prix de la liberté sexuelle, non ?
Sophie comprit aussitôt le désarroi de Clotilde. Elle sentit même dans son corps les flux qui d’un coup s’inversaient – le désir qui se tarit, le poids soudain de cet homme couché sur elle, sa chair compacte qui heurte chaque parcelle de peau tendre et qui n’éveille plus rien que la peur. Elle sentit l’écœurement qui gagne, les mains qui envahissent et ne caressent plus, becs agressifs d’oiseaux affamés, le cœur qui s’affole et l’immense solitude qui se répand partout autour. Elle sentit cette résignation qui peu à peu se répand de l’esprit vers le corps. Le corps vide.
Sophie comprit que son amie avait bien été vaincue, mais que personne ne pourrait constater les traces de sa défaite. Il n’y avait rien à faire, rien à dire, rien à raconter. Toujours sans un mot, elle la prit dans ses bras, lui caressa les cheveux, essuya doucement l’eau sur ses joues et son menton. Elle essaya juste de la remettre dans son corps.

Pendant quelques jours, Sophie resta chez Clotilde. Elle ne la quittait que pour se rendre en cours, ce qui laissait déjà beaucoup de temps pour la solitude. Clotilde passait le plus clair de ses journées sous la couette, mais elle n’était plus aussi malheureuse, Sophie avait réveillé par sa présence une flamme de vie, et même une sorte de colère saine : elle rêvait parfois que Louis se tenait contre une cabane en bois, en pleine forêt, et qu’elle lui lançait des poignards qui s’enfonçaient partout dans son corps, d’où jaillissaient des fontaines de sang bien rouge qui la faisaient rire. D’un rire tonitruant.
Mais ce rire aussi lui fut enfoncé dans la gorge.

Un soir où elle buvait un verre de vin en compagnie de Sophie – c’était leur dernière soirée ensemble, Sophie avait prévu de rentrer chez elle dès le lendemain – Clotilde avala soudain une grande gorgée de bordeaux, comme pour se donner du courage, et elle lança tout de go :
— Je crois que la situation est pire que prévu.
Sophie ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Elle crut qu’elle redoutait de se retrouver seule après son départ.
— Ne pense pas à demain, profitons de ce moment, lui dit-elle en faisant tinter son verre contre celui de Clotilde. À nous !
— Non, ce n’est pas à demain que je pense… Je pense à beaucoup plus loin…
Le silence lourd, leurs mains en arrêt au-dessus de la table basse, le vin grenat qui brillait sous la lampe.
— Je suis enceinte.
— Tu… tu es sûre ? bafouilla Sophie en sursautant, ce qui projeta quelques gouttes de vin sur son jean, à hauteur des cuisses. Cette tache sembla soudain fasciner Clotilde, qui ne quittait plus des yeux le vin imbibant peu à peu le tissu, le rouge devenant de plus en plus sombre.
— J’ai fait un test cet après-midi, annonça-t-elle d’une voix blanche, le regard fixant toujours la tâche. J’avais un retard de règles, ça ne m’arrive jamais.
Sophie eut envie de gémir, au lieu de quoi elle avala d’un trait ce qui restait de vin dans son verre et s’en resservit un autre, à ras bord. En face d’elle, Clotilde buvait à petites gorgées, le visage sans expression. Pour la secouer, pour rompre le silence, Sophie posa une question stupide mais inévitable :
— Tu vas faire quoi ?
— Tu veux dire : est-ce que je vais avorter ?
Sophie approuva de la tête. Mais la seule réponse de Clotilde fut un haussement d’épaules désemparé. Le vert de ses yeux paraissait soudain terni. Il manquait à ses gestes leur éclat habituel, celui qu’ils avaient conservé ces derniers jours, même dans l’abattement et la colère.
— Tu peux encore réfléchir, c’est tout récent, tenta Sophie pour la rassurer un peu. Inutile de te précipiter.
De toute évidence, Clotilde était incapable de prendre une décision dans l’instant. Ce nouveau coup du sort la clouait au sol, comme si le destin ou les dieux avaient décrété de lui faire payer jusqu’au bout son inconséquence. À moins que, tout simplement, on cherche à lui faire comprendre que toutes ses illusions n’étaient justement que cela, des illusions, des mirages, de jolies images faites pour être feuilletées dans les livres de contes ? Un peu brusquement, elle demanda :
— Si je me fais avorter, tu m’accompagneras ?
— Bien sûr. Tu es décidée ?
— Je ne sais pas.

Quand Sophie quitta son amie le lendemain matin, elle eut l’impression que la nuit lui avait fait du bien. Elle n’avait plus son air hagard, et une énergie nouvelle se dégageait de ses mouvements, si bien que Sophie eut moins de scrupules à rassembler ses affaires et à la laisser de nouveau seule.
— On s’appelle tous les soirs, d’accord ?
— Oui, promis.
— Et si tu as un coup de blues, tu me fais signe et j’arrive.
— O.K.
— Il y a dans le frigo de quoi tenir quelques jours, et de toute façon je reviens vite, avant la fin de la semaine.
Ce fut Clotilde qui la poussa dehors, avant de l’étreindre une fois sur le palier en lui murmurant à l’oreille un merci ému.
Maintenant, l’important était ailleurs, une partie dans sa mémoire et l’autre au creux de son corps, cachée, secrète, informe, minuscule. Impossible de ne pas les mettre en lien. Le dur avec le tendre. Le violent avec le fragile. Rejeter l’un impliquait forcément de se débarrasser de l’autre, comment discuter ça ? Comment voir les choses autrement ? Ce qui aurait pu être une joie, un éclat de vie, ne deviendrait qu’un épouvantable fardeau… Un ogre allait la dévorer de l’intérieur après que son créateur l’eût malmenée, blessée, humiliée.
Les jours suivants se fondirent en un magma grisâtre, juste ponctué par les coups de téléphone réguliers de Sophie, qui prenait de ses nouvelles chaque soir, comme promis, et par les croix qu’elle traçait dans son calepin pour se convaincre que le temps passait et qu’elle avait une décision à prendre, une échéance à respecter.
Clotilde en revanche ne parvenait pas à raisonner : elle n’avait pas avancé d’un pouce depuis le départ de son amie. Le temps passait, et chaque minute ajoutait une couche de confusion à la précédente, une poussière mentale qui recouvrait tout, et au travers de laquelle Clotilde se propulsait comme dans les rêves, engluée, lourde, collée au sol par ses hésitations et ses peurs. Comme il ne se passait rien, elle demeurait confinée dans cet état étrange, posée sur le rebord de la vie, ne sachant quel dieu invoquer pour que le monde bougeât, pour qu’au moins une parcelle d’elle-même se déplaçât et entraînât avec elle d’imperceptibles changements qui en déclencheraient d’autres, et que peut-être une avalanche l’emportât enfin dans ses tourbillons blancs… »

Extrait
« Voilà, je retourne demain dans ma cellule. Je suis soulagée. Je vais enfin retrouver un peu de paix, j’ai juste mal pour mon père qui ne mérite pas de souffrir une nouvelle fois de la perte de quelqu’un qu’il aime, mais il a bien vu que ma vie s’était arrêtée depuis des semaines. J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste, même si ma douleur n’a rien de commun avec la tienne, je suis tes traces, je plonge avec toi dans les limbes de l’oubli, comme j’ai hâte, attends-moi, s’il te plaît, j’arrive… » p. 75

À propos de l’auteur
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Cathy Borie © Photo DR

Après avoir été institutrice, professeur des écoles, Cathy Borie se consacre maintenant à l’écriture. Après Dans la chair des anges (Carnets Nord, 2018) et Mille jours sauvages (éditions de la Rémanence, 2021) sélectionné pour le Prix des auteurs inconnus, elle publie Ana en 2022, après une première version autoéditée en 2020. Elle a également publié des contes pour enfants, des nouvelles, des recueils de témoignages, une pièce de théâtre. (Source: Éditions L’Échelle du Temps)

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La décision

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En deux mots
Les dossiers s’accumulent sur le bureau de la juge antiterroriste Alma Revel. Après les attentats, il lui faut aussi gérer les Français revenus de Syrie et tenter de cerner leur profil. Entre tension croissante et vie de couple qui part à vau-l’eau, elle va essayer de tenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La juge, la mère, l’amante

En suivant une juge antiterroriste dans son quotidien, Karine Tuil continue de sonder comme personne notre société. La Décision est un drame à la tension croissante, un roman exceptionnel.

Alma Revel est juge d’instruction antiterroriste. Dès le chapitre initial, où elle doit prendre la décision de visionner ou non les images enregistrées par la caméra que portait un terroriste sur son torse au moment où il est passé à l’acte, on comprend la violence qui accompagne son quotidien. Des images insoutenables, un fanatisme irraisonnable, un radicalisme incompréhensible.
À 49 ans, cette mère de trois enfants en instance de divorce a pourtant déjà beaucoup donné. Déjà près d’un quart de siècle à traiter des affaires criminelles sordides, d’abord comme juge d’instruction puis depuis 2009 au sein de la cellule antiterroriste. Elle aura vu passer les attentats de 2012 et de 2015 et, après Charlie Hebdo, aura été secondée par François Vasseur. Un binôme, elle de gauche et lui de droite, qui fonctionne plutôt bien, comme le constate Éric Macri, le magistrat en charge de ce nouveau dossier très chaud. Car le terroriste a cette fois été appréhendé.
En intégrant des transcriptions d’écoutes téléphoniques et d’interrogatoires dans le récit, la romancière nous convie de suivre pas à pas l’instruction menée, afin de tenter de faire la lumière dans des dossiers qui s’accumulent. Entre le couple parti en Syrie en rêvant de pouvoir vivre pleinement son islam et qui ne va pas tarder à déchanter et le radicalisé qui épouse aveuglément la doctrine d’un état islamique assoiffé de sang, elle va devoir trier. «On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience?»
Face à cette tension psychologique, à l’éloignement de ses enfants, à l’incompréhension d’un mari aigri, aux menaces de mort, l’amour va finir par s’inviter dans sa vie. Après une confrontation très éprouvante, Alma va s’effondrer dans le parking et va être relevée par un avocat. Emmanuel trouve les mots et le geste qui l’apaisent. La liaison qui suit est comme une soupape de sécurité. Jouir pour tenir. Un exercice périlleux, car la tension va encore monter d’un cran, rendant ce mélange des genres explosif.
Karine Tuil réussit une fois encore un roman fort, ancré dans l’actualité. Après Les choses humaines qui traitait du viol et de son traitement judiciaire, elle s’est cette fois rapproché des juges d’instruction du pôle antiterroriste, des avocats, des magistrats de la cour d’assises et des enquêteurs de la DGSI pour construire ce drame puissant et bouleversant. Servi par une écriture précise, au plus près de la psychologie de ses personnages, ce douzième roman est sans doute l’un de ses meilleurs.

Citations en exergue

«Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent.» André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont faits
«Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation.» Milan Kundera, L’Insoutenable Légèreté de l’être

La décision
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
304 p., 20 €
EAN 9782072943546
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un village des Alpes du Sud, dans les montagnes du Valgaudemar et Champigny-sur-Marne, Levallois.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime: mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Philippe Chevilley)

Revue de presse

ELLE (Nathalie Dupuis et Olivia de Lamberterie)

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Télé 7 jours(Héloïse Goy)

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Marie Claire (Thomas Jean)

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Karine Tuil est l’invitée de Léa Salamé © France Inter

Les premières pages du livre
1
Est-ce que vous voulez vraiment voir les images de l’attentat ?
Longtemps, c’est moi qui ai posé cette question. En tant que juge d’instruction antiterroriste, cela avait toujours représenté un problème éthique capital pour moi : devais-je montrer les images des attentats aux familles de victimes qui le réclamaient ? Était-ce mon rôle ? Au nom de la vérité, fallait-il à tout prix voir ? Les images des corps mutilés, des boîtes crâniennes explosées, des corps d’enfants démembrés étaient-elles indispensables à la vérité ? J’essayais de dissuader les familles : je voulais les protéger de l’obscénité de la mort. Mais à présent c’est moi qu’un juge d’instruction tente de convaincre de ne pas visionner l’exécution filmée par le terroriste à l’aide d’une caméra qu’il a accrochée à son torse le jour de l’attaque, c’est moi qu’on cherche à protéger, mais j’insiste, je veux savoir, j’ai peut-être besoin de voir pour y croire, il y a un tel sentiment de déréalisation face à l’horreur, on a beau vous répéter que c’est arrivé, tout en vous refuse cette évidence. François ne parle pas, ne bouge pas, je sais qu’il a pris un anxiolytique avant de venir, il m’en a proposé un dans son bureau que j’ai refusé, j’en ai déjà avalé deux pendant la nuit que j’ai passée en grande partie recroquevillée dans mon lit ; c’est lui qui, le premier, a demandé à voir les images, mais il n’est pas juge principal dans cette affaire ; au pire, il va connaître une accélération cardiaque, au pire, il se sentira mal pendant quarante-huit heures, puis il retournera au restaurant, à la salle de sport, il fera l’amour. François Vasseur est arrivé dans le service au lendemain des attentats de Charlie Hebdo ; cela a été l’un de ses premiers dossiers, nous travaillons souvent en binôme ; nous sommes, comme on dit, complémentaires : je suis la juge rouge, trop à gauche, trop souple pour cet homme de droite qui répète à ses proches qu’il ne faut céder sur rien, qu’on a été trop laxistes, que la France s’est compromise. Nous nous installons côte à côte dans le bureau du juge désigné pour instruire le dossier : Éric Macri. Le tueur a été capturé vivant après s’être retranché pendant plus de vingt-quatre heures dans un bureau situé sur le lieu du drame ; c’est lui qui va l’interroger. Éric a allumé la lumière rouge qui indique, sur le fronton de la porte extérieure, qu’il ne doit pas être dérangé. Avant, c’était un sujet de blagues entre nous : il était peut-être avec l’une de ses nombreuses conquêtes. On riait beaucoup – c’était une façon comme une autre de conjurer toute cette violence. Mais là, nous sommes, tous les trois, au bord des larmes.

Éric nous demande si nous souhaitons faire appel à la psychologue du tribunal ; c’est elle qui prépare les familles des victimes à l’horreur de ce qu’elles vont voir et les aide à ne pas s’effondrer totalement après la diffusion – quand on est soumis à un choc psychique de cette ampleur, on n’est jamais à l’abri d’une crise de folie, d’une décompensation. Je dis non ; François hoche la tête de gauche à droite. Éric demande une dernière fois, en me regardant droit dans les yeux : Alma, tu es sûre ? Pourquoi t’infliger ça ? Il me tutoie, évidemment, nous sommes proches, nous travaillons ensemble depuis des années, tu devrais te préserver, et je répète, avec un peu de nervosité dans la voix – je crois que je pourrais m’évanouir tant je redoute les images qu’il s’apprête à me montrer, tant je tremble (mais si je m’effondre j’entraînerai tout le monde dans ma chute) –, je répète que, oui, j’en suis sûre ; au cours de ma carrière, j’en ai vu, des vidéos d’exécutions, parfois même avec lui : extraits de caméras de surveillance, décapitations, vidéos issues de ces petites GoPro que les amateurs de sports extrêmes achètent pour se filmer et dont les terroristes ont détourné l’utilisation à des fins morbides – ils calent la caméra sur leur torse à l’aide d’un harnais et l’enclenchent au moment de passer à l’acte, ça ne leur suffit pas de tuer, ils veulent montrer comment ils ont tué, avec quelle haine, quel sang-froid, quelle violence, ils tuent et ils existent. Éric enclenche la vidéo en lâchant un « on y va » comme si on s’apprêtait à pénétrer tous ensemble dans un bâtiment en feu ; et je sais – nous le savons tous – que celle qui sera consumée, c’est moi.

Ce que je vois en premier, c’est la silhouette massive d’un homme qui se fige, ses lèvres entrouvertes, son regard terrorisé, ce que je vois, c’est sa tête qui explose sous l’impact d’une rafale de kalachnikov, son corps décapité qui s’écroule. François se lève et sort du bureau précipitamment, une main sur le cœur, prêt à vomir ses tripes sur le parquet fin de siècle. Moi, je reste. Respire Alma, tout mon être tressaille, ce n’est pas qu’une sensation, c’est vrai, mais je ne cille pas, j’ai appris à maîtriser mes émotions – en interrogatoire on ne doit jamais laisser transparaître ses sentiments. Éric ne regarde pas l’écran ; cette vidéo, il l’a déjà vue pour les besoins de l’enquête, je suis désormais la seule spectatrice d’un drame national, de mon drame. Les images tremblent sous les pas de l’assassin ; elles sont saccadées et un peu floues. On entend des tirs, des hurlements et ces mots du tueur dont j’identifie tout de suite la voix – parce que je la connais : Allah Akbar ! Tout est sombre, à peine éclairé par des faisceaux de lumière multicolores dont les iridescences se diffractent sur les visages statufiés d’effroi. La caméra embarquée filme à hauteur d’homme. Les victimes tombent sous les tirs de kalachnikov. J’ai l’impression atroce que c’est ma main qui tient l’arme, que c’est moi qui tire. Que c’est moi qui tue.

Retranscription de la conversation numéro 67548 sur la ligne 06XXXXX
— Je t’aime, Sonia.
— Je suis ta femme maintenant, LOL.
— Pour la vie.
— Oui, pour la vie.
— Tu te sens prête à tout quitter ?
— Ce sera le paradis !
— On restera un peu en Turquie pour la lune de miel, deux, trois jours avant de passer en Syrie.
— T’es sûr de toi ?
— Ouais ! Tant que je ne serai pas allé au bout de cette envie, je ne serai pas bien.
— J’espère que tu vas tous les massacrer, je t’encouragerai bien comme il faut, LOL.
— MDR, c’est gentil. Je suis déter, je suis au max. Et t’inquiète, tout est prévu pour les femmes de combattants.
— Je sais.
— Inch Allah, on sera heureux.
— Grave !
— Et au fait, t’as vu la vidéo que je t’ai envoyée ?
— Oui, trop cool quand le frère, il le décapite.
(Ils rient.)

2
Je me nomme Alma Revel. Je suis née le 7 février 1967 à Paris. J’ai quarante-neuf ans.
Je suis la fille unique de Robert Revel et Marianne Darrois.
Je suis de nationalité française.
En instance de divorce, mère de trois enfants.
Je suis juge d’instruction antiterroriste.
Il y a trois mois, dans le cadre de mes fonctions, j’ai pris une décision qui m’a semblé juste mais qui a eu des conséquences dramatiques. Pour moi, ma famille. Pour mon pays.
On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.

J’ai intégré le pôle d’instruction antiterroriste en 2009 ; j’en suis la coordonnatrice depuis 2012. Au sein de la galerie – une aile ultrasécurisée du Palais de justice de Paris –, je coordonne une équipe de onze magistrats. Les gens connaissent mal les juges d’instruction antiterroristes ; avec les agents du renseignement, nous sommes les hommes et les femmes de l’ombre ; c’est nous qui dirigeons les enquêtes, qui interrogeons les mis en examen, les complices, qui recevons les familles des victimes. On ne porte pas l’accusation, on ne travaille pas sur la culpabilité – il y a des procureurs pour ça ; notre métier, ce sont les charges : on ne se fie qu’à des éléments objectifs car si on n’a rien, on alimente le fantasme de la poursuite politique.
Nous travaillons en binôme ; sur les dossiers les plus importants, nous sommes trois, voire quatre ou cinq. Le premier juge saisi est en charge du dossier mais dans les réunions et au moment de la prise de décision, nous sommes deux. Trois services d’enquêtes collaborent avec nous : la direction générale de la sécurité intérieure, la DGSI, la sous-direction antiterroriste qui dépend de la police judiciaire, la SDAT, et la section antiterroriste de la Brigade criminelle, la crème des enquêteurs. Pour les attentats, les trois services sont saisis. Mon travail, c’est de coordonner et de diriger l’action des policiers. J’échange une cinquantaine de mails par jour avec les enquêteurs. On a des réunions régulières. On peut faire beaucoup d’expertises : ADN, informatiques, et d’autres sur la personnalité psychologique ; on missionne des psychiatres, des enquêteurs de personnalité pour reconstituer des parcours.
Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
Mon quotidien, ce sont aussi les missions – jusqu’à quatre par an – dans des zones de conflit minées par le jihadisme, au milieu d’agents du Raid ou du GIGN surarmés, les exercices de sécurité, l’obligation de changer de chambre au milieu de la nuit pour ne pas être identifiable, la confrontation avec les gardes des détenus que je suis venue interroger, des types dont je ne sais rien, imprévisibles et sanguins, masqués de têtes de mort, les slogans scandés en pleine nuit : « Français ! Partez maintenant sinon ce sera trop tard ! », les risques de maladie, sur place, les traitements préventifs qui me laissent exsangue et ce moment où, avant de partir, j’embrasse mes enfants sans leur montrer mon émotion, en pensant que c’est peut-être la dernière fois. Je suis saisie de tous les attentats commis dans le monde ayant occasionné des victimes françaises, je me rends régulièrement dans des dictatures touchées par le terrorisme, des théâtres de guerre où règnent l’anarchie, les régimes patriarcaux les plus archaïques, ce sont toujours des situations à risques, je sais que je peux être maltraitée, humiliée et, dans le pire des cas, kidnappée. Sur l’échelle de mes angoisses, le viol et la décapitation arrivent juste en dessous de la mort de mes enfants. Souvent, j’ai eu peur ; mais au bout d’un certain temps, la peur, on finit par la dominer.
La réalité, c’est qu’on s’habitue à la possibilité de notre propre mort mais à la haine, jamais. La haine surgit et contamine tout. Elle est là quand j’ouvre les courriers des détenus [Alma Revel, vous allez crever en enfer], le compte rendu d’écoutes interceptées dans les parloirs sonorisés [la juge, cette pute] ; elle est là quand je visionne des vidéos d’exécutions ou les images prises sur les scènes de carnage [on va balafrer votre pays de mécréants], elle est là quand j’interroge des hommes, des femmes, des adolescents [j’reconnais pas votre justice, vos lois, vous êtes rien], et elle est là au moment où je reçois des SMS de menace [Les Frères vont buter ta gueule, grosse salope]. À la fin, ces microfissures provoquent une fracture, une béance qu’il faut bien combler d’une façon ou d’une autre, par une narration affective, même factice. Or, d’une manière générale, les gens n’aiment pas les juges, ils nous voient comme les clés de voûte d’un appareil punitif, nous serions rigides et trop puissants, les thuriféraires de la loi – le bras armé de la coercition.
Mon père avait été un grand lecteur et un étudiant de Foucault qu’il citait souvent : « Il est laid d’être punissable mais peu glorieux de punir. » Je suis la fille unique de Robert Revel, l’histoire a oublié mon père, il fut pourtant l’un des militants les plus actifs de la gauche prolétarienne dans les années 60, proche de Jean-Paul Sartre dont il avait failli être le secrétaire avant de tomber dans la drogue et le gangstérisme. Il me racontait que mes grands-parents, des résistants communistes, cachaient des armes et des tracts antinazis dans son berceau ; je crois que tout part de là, de l’idée que le pire est toujours possible mais qu’il ne faut jamais se coucher devant l’adversaire. Ma mère, il l’avait rencontrée sur les bancs de Normale sup. C’était l’un de ces couples passionnés qui croyaient en la révolution à une époque où intellectualité et sexualité fusionnaient, où l’on considérait encore que la littérature et les idées pouvaient changer le monde et qu’il fallait penser contre soi pour avoir une possibilité de construction et d’élévation personnelles – des convulsions de l’histoire, ils avaient fait la matrice de leur vie commune.
L’histoire familiale aurait pu être glorieuse si mon père n’avait pas choisi, du jour au lendemain, de suivre Pierre Goldman, fils de résistants juifs, icône rebelle de la gauche intellectuelle, un type brillant, fiévreux mais instable, convaincu que l’engagement passait par la lutte armée et qui l’a incité à prendre les armes pour rejoindre la guérilla au Venezuela au milieu de l’année 1968.
À leur retour, en 1969, mon père sombre avec lui dans le banditisme. Quelques années plus tard, Goldman est accusé du meurtre de deux pharmaciennes, il écrit ses Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un texte vertigineux dans lequel il clame son innocence, et il est libéré avant d’être assassiné en pleine rue. Mon père, lui, est arrêté lors du cambriolage de l’appartement parisien d’un grand patron de l’époque, incarcéré pendant onze ans et oublié de tous. Ma mère m’emmène vivre avec elle au sein d’une communauté du sud de la France composée d’intellectuels, la plupart fils de bourgeois, déterminés à modifier les structures sociales en adoptant un mode de vie rural – communauté qu’elle quitte quelques années plus tard pour faire un mariage petit-bourgeois dicté par le triptyque confort-sécurité-raison avec un médecin réputé d’un village des Alpes du Sud ; c’est là, perdue dans les montagnes du Valgaudemar, que j’ai été élevée.
Quand mon père sort de prison au début des années 80, c’est un homme déprécié, sans aucune cohérence intérieure – éclaté, branlant ; de là, ma conviction que l’incarcération, si elle peut entraîner une forme de prise de conscience, a aussi ses effets disruptifs – l’enfermement révèle le pire de vous-même et quiconque n’a pas été soumis à ce rétrécissement de l’horizon ne sait pas ce qu’est la dévastation. Il s’installe dans une HLM de Champigny-sur-Marne et tombe dans les drogues dures ; ma mère limite mes contacts avec lui jusqu’à ma majorité. Il meurt à la fin des années 90 d’une overdose ; il n’avait que cinquante-cinq ans. Pendant les quelques années où je me serai rapprochée de lui, il n’aura fait que me reprocher de m’être placée du côté de la répression : « Ton métier, c’est d’emmerder et de faire enfermer les gens qui ont des problèmes. » C’était réducteur, évidemment. Juger est aussi un acte politique.
Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.

3
J’avais à peine vingt-quatre ans quand j’ai été confrontée à la dureté du métier de juge d’instruction ; les faits étaient épouvantables : une petite fille de six ans avait été retrouvée poignardée dans son lit ; c’était son père qui l’avait découverte à son réveil ; la mère avait disparu. Il avait appelé la police, les enquêteurs l’avaient cherchée partout, dans les forêts voisines, les caves inhabitées, les morts-terrains. Ils avaient retrouvé son corps échoué au bord d’un lac ; elle était morte noyée. L’enquête avait conclu qu’elle s’était suicidée après avoir tué son enfant dans un accès de folie. Pourquoi ? Comment ? On ne le saurait jamais. Il faudrait vivre avec le mystère de ce passage à l’acte. Je devais annoncer à ce père, ce mari détruit, la fin de la procédure. J’étais si jeune – avec quels ressorts psychologiques allais-je arriver au bout de mon entretien ? Je revois cet homme en larmes, je revois la greffière et l’avocate, en larmes aussi. J’ai dû trouver la force et les mots ; ça a été terrible mais je l’ai fait.
J’ai intégré l’antiterrorisme huit ans après les attentats du 11 Septembre ; j’interrogeais des hommes, des femmes dont certains avaient chanté et dansé devant les images de l’effondrement des tours, qui désavouaient la version officielle et criaient au complot. Depuis 1995, il n’y avait pas eu d’attentats en France et, en 2012, un terroriste islamiste de vingt-trois ans tuait successivement trois jeunes militaires en civil avant de pénétrer dans une école juive, arme à la main, pour assassiner trois enfants et le père de deux d’entre eux. À cette époque, j’ai accepté de devenir coordonnatrice du service – en mémoire de ces enfants. J’étais révoltée contre l’immobilisme étatique, la lâcheté et l’aveuglement de la société, je voulais comprendre comment on en était arrivés là. Le tueur n’était ni un fou ni un psychopathe mais un jeune délinquant, hâbleur, frimeur, qui volait des motos pour faire des rodéos. Qu’un jeune homme comme lui – un profil que les services de renseignements avaient même songé à recruter – fût capable de tuer des jeunes de son âge puis, le soir même, d’aller manger une pizza avec son frère et sa sœur avant de viser de sang-froid quatre jours plus tard des enfants dans leur école – des enfants dont l’un avait encore la tétine dans la bouche – montrait qu’il n’y avait plus de limite à la barbarie et pas de moyens sûrs de déceler le risque d’un passage à l’acte… Il était armé, il avait discuté pendant plus de vingt heures avec les négociateurs du Raid et de la DCRI sans montrer aucun signe de faiblesse, sans reddition possible. On ne parlait que de ça dans le service : est-ce que des erreurs avaient été commises – et lesquelles ? On ne comprenait pas grand-chose à l’époque, on était perdus, mais à partir de là, on a travaillé sur toutes les filières.
En 2015, on n’a fait que prendre des coups, on se démenait pour essayer de déterminer comment les réseaux jihadistes s’étaient organisés, c’était une période très dure, il nous a fallu tout inventer, mais on a commencé à savoir traiter ce type de dossier. Dès le début de l’année, le 7 janvier 2015, on a dû faire face à l’attentat de Charlie Hebdo, les tueurs étaient morts, on n’avait aucune idée de la façon de retrouver les complices. On ne se doutait pas que ce n’était que le début… Le lendemain, il y a eu l’assassinat d’une policière à Montrouge et, vingt-quatre heures plus tard, la prise d’otages de l’Hyper Cacher, les clients abattus lâchement, les assauts simultanés du Raid. En trois jours, notre pays s’est écroulé. C’est à cette époque que François est arrivé, en renfort ; il avait jusque-là été magistrat de liaison en Espagne. Nous étions alors une petite bande de trois juges très soudés parmi les onze qui constituaient le service : Éric Macri, cinquante-trois ans, fils d’un couple de médecins d’origine argentine, qui avait participé à la création du pôle « crimes contre l’humanité » en 2012 avant de nous rejoindre ; Isabelle d’Andigné, cinquante ans, qui avait longtemps officié au pôle financier avant de siéger comme juge assesseur dans de nombreux procès d’assises, et moi. On était très proches, on parlait beaucoup de nos peurs, de ce qu’on ressentait, on avait besoin de partager cette expérience hors norme. Quelques mois après, alors qu’on sortait à peine la tête de l’eau, les attentats du 13 Novembre nous ont plongés au cœur du chaos. Une série de fusillades et d’attaques-suicides avaient été perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos qui appartenaient à l’État islamique, causant la mort de plus de cent trente personnes et des centaines de blessés. Le stade de France, des cafés parisiens et la salle de spectacle du Bataclan avaient été visés – des symboles d’une France jeune, moderne, ouverte, festive. Je me souviens des dépêches et des SMS qui tombaient en continu, du sentiment de fin du monde. Le procureur général du parquet antiterroriste et nos collègues avaient été envoyés sur les lieux du drame, en première ligne ; ils en étaient ressortis fracassés, mutiques devant les psychologues dépêchés sur place. Un mois plus tard, je pénétrais à mon tour au Bataclan, accompagnée de François et d’Isabelle… Tout avait été mis sous scellés mais les lieux étaient encore imbibés de sang.
Tu entres et tu as, en tête, la scène de carnage ; la mort s’insinue partout, tu pourrais la palper, elle te pénètre et t’entaille. Tu entres, entravée par ton histoire, ton identité sociale, politique ; tu sors et tu comprends que tout ton être a été déformé, contaminé. Tu ne seras plus jamais la même.
Le récit national de la violence, nous l’écrivions collectivement. On essayait de tenir, de se montrer réactifs, efficaces, mais on était brisés. À partir de 2015, on a tout judiciarisé : dès qu’il y avait un départ pour la Syrie, on ouvrait une enquête pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, on ne triait plus. On s’est mis à faire du préventif sur tout le monde, c’était limite de la vengeance, on incarcérait mineurs, majeurs, on vivait dans l’angoisse, on n’en dormait plus… On se réveillait avec la peur au ventre et on se couchait avec un Lexomil.

Les cas de conscience étaient quotidiens. Après un attentat, je recevais les familles des victimes : elles réclamaient des coupables qui, généralement, étaient morts. Pour apaiser leur besoin de justice, je maintenais en détention – parfois pendant des années – des gens dont la faute était d’avoir eu, à un moment donné, un lien lointain, incertain avec les auteurs des crimes ; en agissant ainsi, étais-je juste ? Je leur expliquais qu’il valait mieux un non-lieu maintenant qu’un acquittement au terme d’un procès difficile dont elles sortiraient détruites ; je n’osais pas leur dire que faire condamner un innocent n’allégerait pas leur peine.
Mais les familles des victimes n’acceptent jamais l’absence de coupable et leur verdict est sans appel : si vous les libérez, c’est comme si les miens étaient morts pour rien.
Les terroristes islamistes représentaient 90 % de notre contentieux – leur propagande avait trouvé la manière d’exploiter les failles de notre société – mais nous avions aussi des terroristes d’extrême droite, d’extrême gauche. On vivait avec une menace permanente au-dessus de la tête. Quand un attentat se produisait, on s’appelait entre juges : Tu crois que c’est qui ? On cherchait des informations sur l’auteur, on voulait savoir s’il était connu ou non à l’instruction, si l’un d’entre nous l’avait déjà interrogé. Notre angoisse, c’était de ne pas avoir interpellé quelqu’un qui était passé à l’acte.

Direction générale de la sécurité intérieure, le 4 janvier 2015 à 14 h 34
– – – Je me nomme Meriem KACEM née BENACHOUR.
– – – Je suis née le 3 juillet 1966 à Alger.
– – – Je suis de nationalité française.
– – – Je travaille en tant que cantinière à la mairie de Bondy.
– – – Je suis divorcée de M. KACEM Farid, décédé.
– – – J’ai cinq enfants : Mohammed, trente ans, Kader, vingt-huit ans, Anissa, vingt-cinq ans, Mehdi, dix-sept ans, et Abdeljalil, vingt et un ans.
– – – Mon fils Abdeljalil a disparu depuis le 30 décembre 2014 avec sa jeune femme, Sonia Dos Santos. Quelques jours avant, il a dit à son grand frère Mohammed qu’il avait l’intention d’aller en Syrie. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, je suis très inquiète. Il avait un comportement bizarre depuis plusieurs semaines.

question : Vous êtes croyants ?
réponse : Je suis musulmane, croyante. Il y a un an, Abdeljalil a commencé à devenir plus pratiquant.
Je n’ai rien vu venir jusqu’à ce que je découvre dans ses affaires des dates de billets pour des départs à Istanbul.
Il me parlait des actualités, que Bachar El-Assad massacrait son peuple et que la France ne faisait rien. Il disait que la France agressait les musulmans, qu’il ne pouvait pas vivre sa religion comme il le voulait.
Un jour, il a dit que son rêve c’était d’aller vivre dans un pays musulman.
En ce qui concerne Abdeljalil, ça n’a pas toujours été facile avec lui. On m’a retiré la garde à cause de son père qui était très violent et on me l’a rendu quand j’ai divorcé. Il est gentil, mais il a eu des problèmes de comportement à l’adolescence. Mon fils est allé en famille d’accueil. C’est là qu’il a commencé à mal tourner. Après il est revenu vivre avec moi. Il a épousé Sonia Dos Santos et ils ont vécu chez moi jusqu’à leur départ.

question : Connaissez-vous les fréquentations de votre fils ?
réponse : Il traînait avec des types qui l’ont poussé à voler et à vendre de la drogue, et puis un jour, il a changé. Il est devenu plus religieux et il a commencé à fréquenter des gens qui lui ont monté la tête.

question : Que faisait-il dans la vie ? Il travaillait ?
réponse : Il enchaînait les petits boulots. À un moment, je lui ai trouvé un poste dans une association. Il s’occupait de jeunes handicapés. Mais depuis quelque temps, il vivait du RSA.

question : D’après vous, votre fils aurait-il rejoint l’État islamique en Syrie ?
réponse : Je ne sais pas.

question : Était-il un combattant ?

(Mentionnons que Mme Benachour sourit à cette évocation.)

réponse : Non, non… mon fils ne ferait pas de mal à une mouche.

Extraits
« Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau? D’un rejet social? D’une humiliation? De la transmission d’une humiliation? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes? D’un processus judiciaire? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces. » p. 87-88

« On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience? » p. 111

À propos de l’auteur
TUIL_Karine_©DRKarine Tuil © Photo DR

Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo et écrit des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, La domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset . A l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine TUIL a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, a été couronné par le Prix Interallié et le Prix Goncourt des lycéens avant d’être adapté au cinéma en 2021 par Yvan Attal. La décision est son douzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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Ceux qui n’avaient pas trouvé place

MONY-ceux_qui_navaient_pas_trouve_place  RL_2021

En deux mots:
Serge a besoin d’un avocat, car il trempe dans des affaires un peu louches. Il se souvient alors d’un jeune homme – le narrateur – croisé au Grand Café à Bordeaux. Entre les deux va naître bien davantage qu’une relation de travail, entre fascination et incompréhension, entre admiration et émulation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le tombeau de Serge Elkoubi

Avec Ceux qui n’avaient pas trouvé place, Olivier Mony nous offre un court roman, l’histoire d’un escroc et de son avocat, mais aussi une belle histoire amitié.

Leur rencontre date de la fin des années soixante, lorsque la jeunesse dorée bordelaise se retrouvait au Grand Café, établissement aujourd’hui disparu de la rue Montesquieu. Bien que n’appartenant pas au cercle des biens nés, le charme et l’originalité de Serge lui ont bien vite permis d’intégrer la bande de garçons venant ici s’imaginer un avenir. Pour le narrateur et ses amis, il était «tout ce que nous n’étions pas et que l’on rêvait d’être.»
Pour ce petit cercle, la voie semble toute tracée, suivre le chemin des parents. Il en va ainsi du narrateur, engagé comme avocat au sein du cabinet paternel. C’est aussi la raison pour laquelle Serge va se rapprocher de lui. Il a en effet «une affaire qui pouvait l’intéresser». Il s’agit en l’occurrence de le sortir du pétrin dans lequel il patauge. Mission accomplie sans trop de peine. Voici les deux hommes liés, car les trafics peu licites vont se succéder et leur relation va devenir une amitié de plus en plus solide. Il faut dire que le flambeur, joueur, amateur de vitesse, de belles voitures et de jolies filles a tout pour séduire, y compris dans sa manière de braver la justice. Car le tribunal a longtemps suivi Serge plus que son avocat, qui n’avait qu’à approuver les arguments développés par son client. Mais, un beau jour de 1971, le couperet tombe. Les sursis sont révoqués, la peine est lourde: trois ans ferme. Ajoutons qu’à l’époque, les conditions de détention étaient plus difficiles qu’aujourd’hui et la privation de liberté vous coupait vraiment du monde extérieur.
Entre le chapitre d’introduction dans lequel on découvre que Serge est sorti en 1973 pour bonne conduite et que, parmi les garçons de l’établissement scolaire qui passaient devant sa fenêtre se trouvait un fils qu’il ne connaissait pas et le chapitre de conclusion qui lève le voile sur cette énigme, Olivier Mony a construit un roman qui déroule la vie de Serge Elkoubi le Bordelais qui deviendra Serge Dalia après son exil. Car, en sortant de prison, il a compris que désormais sa vie devra se faire loin de Bordeaux. Il ne faut pas tenter le diable.
C’est d’abord en Espagne qu’il tente sa chance, mettant au point un astucieux plan de transfert de devises. Qui finira toutefois par être éventé. Il se lancera alors dans la vente de paréos et colifichets pour touristes aux Baléares, avant de filer vers d’autres cieux et d’autres continents, si bien qu’au moment du bilan, il confessera avoir goûté aux geôles des cinq continents.
C’est bien des années plus tard, à Saint-Barth que le narrateur le retrouvera. Et qu’il tentera de démêler le vrai du faux, entre la légende et les faits, entre les amours et les passions. Bianca Goldstein que Serge a épousé alors qu’il était encore incarcéré, lui apportera une aide précieuse, même si on imagine que sa version peut aussi être remise en question.
Olivier Mony, qui est aussi critique littéraire à Sud-Ouest, a bien compris combien Albert Einstein a eu raison d’affirmer que «l’imagination est plus importante que le savoir». De la même manière que l’on construit un récit national, une Histoire soi-disant officielle, il a construit un hommage aussi sincère que «reconstruit» à la mémoire de son ami. Et c’est ce qui fait toute sa grandeur.

Ceux qui n’avaient pas trouvé place
Olivier Mony
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15,50 €
EAN 9782246821038
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Bordeaux. Mais on y voyage beaucoup, aussi bien France, à Domme, Vannes, Autun, Pau, Gradignan, Saint-Jean-de-Maurienne, qu’à l’étranger, à Salamanque, Munich, Gènes, Saint-Sébastien, Barcelone, Cadaquès, Ibiza et Saint-Martin dans les Antilles.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours avec l’évocation de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende. »
Bordeaux, années 60, un jeune homme à l’œil bleu acier change chaque semaine de voiture et de fille. Charmeur, avide de vitesse et de vie, Serge Elkoubi séduit les femmes et fascine les jeunes bourgeois avides de s’encanailler. Il navigue en eaux troubles, mystificateur, pilote de course, voleur de voitures, petit escroc. S’il a pu maintes fois vérifier l’effet de son bagout sur les juges, il n’échappe pourtant pas à la case prison, où se réjouit de l’y voir son père, ancien déporté sans pitié pour son hédoniste de fils.
Les plages du monde, années 70. Serge quitte la France, vers l’Espagne, le Mexique, l’Indonésie… Énigmatique, il achète une nouvelle identité et change d’activités, s’accordant à la vague hippie : ça et là toxicomane, dealer, fabricant de paréos ou gigolo à ses heures. Celui que l’on appelle désormais Serge Dalia fuit le passé aussi vite que son ombre et finit par atterrir sur l’île de Saint-Martin, reclus volontaire dans sa propre légende.
Quête et enquête autour d’un être insaisissable pour tous, tant pour ses enfants qu’il a à peine connus, que pour Bianca qui fut son alter ego féminin, ou encore son meilleur ami et avocat qui le suivit toujours. Par la grâce d’une écriture aussi limpide que son sujet est trouble, Olivier Mony cherche ici à dire l’absence, à briser la couche de glace et d’oubli qui obscurcit la mémoire, à restituer le mentir-vrai d’un être.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Grégoire Delacourt 

Les premières pages du livre
« La résidence était sans charme. Bruyante, fonctionnelle, elle devait pourtant être encore presque neuve lorsque tous les mardis matin, de la fenêtre de son appartement du troisième étage, Serge Elkoubi guettait son fils. C’était vers 8 h 30, 8 h 40 au plus tard, quand les enfants de l’institution religieuse proche se rendaient en rangs par deux, à la piscine de la rue Judaïque. De là où il était, le nez collé à sa fenêtre, une tasse de thé à la main tandis que la chatte Punaise lui glissait entre les jambes, Serge n’apercevait d’eux que le sommet de leurs crânes ou plutôt leurs bonnets, capuches et même parfois – il faisait froid l’hiver en ce temps-là – leurs passe-montagnes. De cette file de petits garçons qui invariablement faisait halte quasiment à ses pieds pour mieux se préparer, sous la direction d’un instituteur rouquin, à traverser la rue, Serge savait qu’un était différent. Un était le sien, il ignorait lequel.
Au fil des semaines, presque chacun s’était présenté à l’appel. Il y avait eu le petit fier-à-bras en blouson de ski bicolore et bottes fourrées, celui qui portait un imperméable invariablement trop grand pour lui et semblait implorer que l’on s’intéresse plutôt à son pull-over à motifs jacquard. Il y avait eu les deux dissipés du fond de la file qui se battaient pour un rien. Pendant longtemps, deux ou trois semaines, Serge en avait tenu pour un gamin mélancolique avec un grand nez et des cheveux blonds et bouclés avant de devoir y renoncer le jour où il reçut une lettre de la mère de l’enfant qui, croyant lui faire plaisir, lui écrivait “chaque jour, ton fils te ressemble un peu plus…”. Il eut beau chercher, de ce qu’il en voyait, aucun ne lui paraissait répondre à cette ébauche de portrait-robot. Il arriva alors qu’il y eût même un ou deux mardis où, découragé, il ne fût pas au rendez-vous des enfants. Mais la curiosité – ou quelque autre sentiment – fut la plus forte. Il reprit bientôt place devant sa fenêtre. Il y eut même une fois où l’un des enfants, pas le plus gracieux à vrai dire, trop rond, déjà binoclard, leva vaguement les yeux vers lui. Serge fut tenté de lui adresser un geste, mais y renonça, saisi par le pathétique de la situation. Les choses en restèrent là. Lui, là-haut, son fils tout en bas. Et entre eux, en cette année 1973, le jour qui se levait sur Bordeaux. »

Une Mustang dans la nuit bordelaise
C’est en 1973 que Serge Elkoubi entreprit de ne plus revenir de voyage. Depuis qu’il était sorti de prison, il tenait de toute façon encore moins en place que d’habitude. Il avait des gens à voir, disait-il. Des gens à voir à Biarritz, « sur la Côte » (sans préciser jamais laquelle), vers l’Espagne ou parfois à Genève. Des gens qui avaient des noms, parfois oubliés. Certains me reviennent, malaisément, sans que je puisse vraiment assurer que c’étaient ceux de ce temps-là, Louis Sordain, un certain Micha (ou Michka ?) Bellabre, Cynthia Vernaud-Tisnier, les Roudeix, qui pouvaient, pour ce que j’en imaginais, être un couple ou des frères… Nous n’en savions guère plus. Il partait avec sa Mustang rouge que les policiers n’avaient pas su ou pas voulu trouver et revenait parfois sans. En train, en avion ou de temps en temps avec une Ford Taunus crème dont il moquait la boîte automatique et les performances routières. Et par quelque mystérieux prodige, la Mustang finissait toujours par réapparaître. Enfin, avec ou sans voiture, il revenait. «Pour Punaise», précisait-il en riant.
Aussi, lorsqu’il partit pour de bon, ce fut d’abord comme si rien n’avait changé.
Je l’avais connu quelques années auparavant. Six ou sept ans. Il y avait en ce temps-là, rue Montesquieu, un Grand Café – c’était son nom – où aimait à se retrouver, pour déjeuner ou le soir venu, la jeunesse dorée de la ville, à laquelle j’appartenais sans conviction ni réserve. Nous laissions volontiers les troquets enfumés et surpeuplés à nos congénères étudiants pour nous retrouver dans ce vaste hall de marbre, de néons et de verre ou sur sa terrasse, avec vue directe sur les magasins alentour et leurs vendeuses. Puisque certains semblaient en tenir alors en matière d’avenir pour le Grand Soir, nous, charmants imbéciles, notre présent suffisait à nos désirs, nous n’en avions que pour des Patricia, Françoise ou Martine, aujourd’hui presque confondues dans le souvenir. Parmi notre bande – ou quel que soit le nom que l’on puisse donner à cet agrégat de garçons que réunissaient arbitrairement naissance et certitude de soi – il y avait un type différent. Son père ne connaissait pas les nôtres, il n’avait pas fréquenté les collèges marianistes ou jésuites où nous avions paresseusement fait nos humanités, il n’affectait pas le « parler canaille » qui nous rassemblait, était plus prodigue et généreux qu’aucun d’entre nous et comptait, j’allais bientôt l’apprendre avant de le constater, bien plus de bonnes fortunes amoureuses que nous tous réunis. Il n’avait pourtant rien d’un apollon ; petit, nerveux, cheveux déjà presque poivre et sel, des yeux d’un bleu étonnant, électrique (des années plus tard, une de ses anciennes conquêtes me dira croire que s’il était parti si loin, dans les îles, c’était peut-être par coquetterie, pour les assortir aux cieux des Caraïbes…), blouson en daim, pieds nus dans ses mocassins. Un frimeur. Nous l’étions tous, mais avec une réussite plus inégale.

Ma vie durant, à intervalles plus ou moins réguliers, je me suis demandé la nature du charme, au sens premier du terme, du charisme qu’exerçait Serge sur tous ceux, garçons et filles, jeunes et moins jeunes, qui le croisèrent. C’est une question qui finalement n’a pas de réponse, ou alors beaucoup ; propre à chacun. Disons seulement qu’il était peut-être alors, lorsque je le rencontrai, tout ce que nous n’étions pas et peut-être rêvions d’être. Un type qui rentre par les fenêtres plus que par les portes si c’est son bon plaisir du moment. Un type dangereux, moins insolent voire inconscient, que sans limites. Nous savions par notre naissance, notre sexe, que quoi qu’on puisse laisser croire, notre horizon serait un jour borné. Serge donnait l’impression de l’ignorer ou de défier cette fatalité. Et de fait, il y eut chez lui, dans sa vie, quelque chose de l’ordre du sacrificiel. Nous devions déjà en avoir plus ou moins conscience.
Ce fut lui qui vint me chercher. Ce devait être en hiver, je revois le duffle-coat gris taupe dont je m’affublais alors. Après des études où le nom de mon père me tint plus ou moins lieu de diplôme, je venais d’intégrer son cabinet, l’un des plus gros de la ville. « C’est toi, l’avocat ? » s’enquit-il. J’acquiesçai. « Serge Elkoubi. Patrick m’a parlé de toi. Écoute, là je ne peux pas, mais il faut que rapidement je te parle d’une affaire qui devrait t’intéresser. On se voit demain, même heure, d’accord ? » Patrick, c’était Patrick Lopes, fils d’une riche famille de négociants en rhum, pas le plus malin d’entre nous, ni le moins enclin à se laisser corrompre, le seul dont Serge acceptait qu’il le surnomme Sergio, ce qui chez tout autre le plongeait dans une rage folle et entraînait inévitablement le bannissement sans espoir de retour du malheureux coupable. Impossible aujourd’hui de me souvenir quelle était cette « affaire » inaugurale. Il y en eut tant. Peut-être un micmac, avec Lopes justement, autour de droits de douane sur le porto. Je crois me souvenir qu’à l’époque, Serge passait beaucoup de temps sur le port. Ce que je sais en revanche, c’est que j’étais fermement décidé à ne pas déférer à cette invitation cavalière. Et que le lendemain, à l’heure dite, j’étais là, à attendre que sa Mustang vienne se glisser le long de la terrasse du Grand Café.
Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Sans doute parce qu’il l’était d’abord à lui-même. Lui qui s’intéressait à tout – rapidement, trop rapidement, mais la vitesse était ce qui le constituait – donnait tous les signes de l’ennui le plus profond lorsque par mégarde la conversation dérivait non sur ses actes, mais sur leur motivation. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende.
Une chose toutefois. Pas rien, si peu. C’était à Saint-Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus. Comme toujours, une convocation qui se faisait passer pour une invitation. Je ne m’en formalisais pas et quelles que soient les raisons qui justifiaient une telle impériosité (je me doutais qu’il serait encore question d’identité, de papiers, de ce nom qui était le sien désormais, de celui qu’il avait cru devoir abandonner, du risque qu’il croyait encourir s’il lui venait le désir de revenir en France), elles me paraissaient pouvoir justifier un séjour dans sa grande maison de bois ouverte aux vents des tropiques, à l’ombre de son majestueux manguier, dans cette île où pour moi aussi, tout incitait à l’oubli. Ainsi en fut-il, lors de journées délicieusement indolentes et rythmées par des conversations qui l’étaient de moins en moins tandis que sa colossale consommation quotidienne d’herbe dressait comme un paravent entre lui et le réel, entre lui et moi. J’en pris mon parti sans m’en préoccuper davantage lorsque vers la fin du séjour je réalisai que finalement, l’essentiel de ses activités lucides n’avait guère consisté, assisté de Joseph, l’homme à tout faire de la maison, qu’à faire, défaire et bricoler, sans rime ni raison, les systèmes de verrouillage du grand portail d’entrée de sa propriété. C’est dans l’avion du retour que je compris que Serge Elkoubi, mon malheureux client et ami, ayant connu si souvent et dans tant d’endroits à travers le monde la privation de liberté, enfant à sa façon de la plus grande tragédie du siècle dernier, lui qui n’en avait que pour sa liberté, n’était plus désormais qu’un reclus volontaire. Et que ce serait, cette fois-ci vraiment, sans espoir de retour.
Et c’est ainsi que tout ce que l’on peut dire de Serge ne peut être qu’un tombeau. »

Extraits
« J’avais essayé pour préparer le procès d’en savoir plus. Georges-Bahi Elkoubi était né le 4 janvier 1917 à Constantine. Famille nombreuse, sans doute plutôt modeste, pas misérable, Élevé dans la tradition juive, mais sans dévotion excessive. Néanmoins, la promiscuité et le poids des traditions semblaient lui avoir pesé, comme ce sera plus tard le cas de son fils. Aussi, est-ce avec une joie à peine dissimulée qu’il s’y soustrait: pour remplir jeune homme ses obligations militaires, peu de temps après avoir passé son diplôme d’apprenti coiffeur. Le changement de décor est radical puisqu’il est incorporé dans un régiment de Saint-Jean-de Maurienne, en Savoie. Il y accomplit ses devoirs sous les armes avec toute l’efficacité requise, mais surtout, joli garçon, volontiers charmeur, il y fait la connaissance de Colette Brunaud, une Bretonne de Vannes, venue dans ces montagnes suivre son père, receveur local des impôts. » p. 57-58

« Un événement pourtant vint perturber ce triste ordonnancement des jours. Ce devait être vers l’été 1972, je ne parviens pas à en retrouver la date précise, seulement qu’il faisait très chaud. Bref, je fus ce jour-là, dans un parloir désert et donc surchauffé, le témoin de mariage de « Monsieur Serge Georges Simon Elkoubi, né le 22 décembre 1941 à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie) actuellement domicilié à la Maison d’arrêt centrale de Gradignan (Gironde) avec Mademoiselle Bianca Marie Jeanne Goldstein, née le 26 janvier 1947 à Toulouse (Haute-Garonne), domiciliée au 6 rue Jean-Jacques Rousseau à Bordeaux (Gironde) ». Bien entendu, nul n’avait souhaité être le témoin de la mariée et il m’avait fallu en convaincre le directeur de la prison, un certain Appietto, que cette cérémonie, malgré sa rigueur tout administrative, attendrissait sans doute. Les époux se jurèrent fidélité et assistance ; le premier de ces termes me paraissait devoir être laissé à leur libre arbitre, le second, lui, ne laissait pas de m’inquiéter… » p. 71-72

À propos de l’auteur
MONY_Olivier©_PhotoDROlivier Mony © Photo DR

Olivier Mony est journaliste et écrivain. Critique pour Livres-Hebdo et pour Sud-Ouest, il a reçu en 2007 le prix Hennessy du journalisme littéraire. (Source: Éditions Grasset)

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Sale bourge

RODIER_sale_bourge  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Laissez-nous la nuit

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand la police sonne à sa porte, Max Nedelec ne peut imaginer qu’il finira sa journée en prison. Ce patron d’imprimerie va être victime d’une justice aveugle que ni son avocat, ni sa fille ne pourront arrêter. Il va lui falloir patienter en cellule, dans un univers régi par ses propres règles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À propos de la justice des hommes

Saluons la performance de Pauline Clavière qui, pour ses débuts de romancière, a réussi une chronique sensible et documentée sur un sujet délicat, les dédales de la justice et l’univers carcéral.

Tous ceux qui ont déjà eu affaire à la justice le savent, cette institution fonctionne avec des règles qui sont très peu compréhensibles par les simples justiciables et toutes les tentatives faites pour en simplifier le fonctionnement sont jusque-là restées vaines. Sans doute par manque de moyens, mais encore davantage par réflexe corporatiste. En refermant le premier roman de Pauline Clavière, me revient à l’esprit le conseil d’un collègue journaliste, spécialisé dans les affaires judiciaires: «avec la justice, la meilleure chose à faire, c’est de l’éviter autant que possible.»
C’est sans aucun doute ce qu’aurait aimé faire Max Nedelec, le personnage principal de cette histoire aussi terrifiante que plausible.
Seulement voilà, la machine s’est mise en route à son insu. Et quand la police vient frapper à sa porte, il est déjà trop tard. L’imprimerie qu’il dirige et porte à bout de bras a dû faire face à de gros problèmes de trésorerie et, en 2004, il a été condamné avec sursis pour faux en écriture et usage de faux, après avoir falsifié un bordereau. S’il se trouve aujourd’hui devant le tribunal, c’est parce qu’en janvier 2015 une nouvelle condamnation pour facture impayée le frappe et que cette seconde condamnation met fin à son sursis. Max n’a pourtant jamais entendu parler de cette facture, pas davantage que de la révocation de son sursis. Quant à la justice, elle ne trouve pas la trace du paiement des 30000 euros d’amende payés en 2004.
Ajoutez, pour faire bonne mesure, que l’avocat commis d’office pour défendre Max, entend le persuader qu’il vaut mieux ne pas braquer la magistrate qui instruit son dossier en contestant sa version. «Faites-moi confiance, on n’en parle pas, sans preuve du règlement c’est pire.»
Aussi incroyable que cela puisse paraître, voilà qu’en quelques minutes le glaive de la justice aveugle tranche: Max va goûter à sa première nuit en prison. Et si cette perspective l’angoisse, il se dit que l’on va très vite se rendre compte qu’il s’agit d’une erreur, qu’il n’a rien à faire là et que sa fille trouvera le moyen de la faire sortir une fois prouvée sa bonne foi.
Voilà le moment de rappeler à tous ceux qui n’ont pas eu la (mal)chance d’aller en justice que le temps judiciaire n’a rien à voir avec l’urgence, ni même avec ce qu’une victime est censée attendre comme «juste». Les procédures, le traitement des dossiers, l’encombrement du tribunal font que très souvent il faut attendre des semaines et des mois. «Les jours défilent, impalpables, interminables.»
Le roman bascule alors dans la chronique pénitentiaire, dans une destruction qui quotidien dans des bâtiments vétustes où la surpopulation carcérale provoque un regain de violence, de maladies, d’angoisses. Après «Bambi», qui partage ses premiers jours de cellule et va être victime de règlements de compte et se retrouver salement amoché, il change de compagnon de cellule. Marcos pourrait presque être un ami. Aussi, quand on lui trouve un cancer, il va tenter de tout faire pour qu’il puisse être hospitalisé. Inutile de rappeler ici combien l’inhumanité est présente dans l’univers carcéral, les différents rapports des ONG mais aussi les jugements de la Cour européenne des Droits de l’homme sont là pour en témoigner. Et tandis que sa fille s’escrime à le faire sortir de son cachot, Max va pouvoir ne dépeindre par le menu les règles qui s’appliquent dans un univers où la loi du plus fort, du plus riche, et celle du meilleur réseau s’applique.
C’est une descente aux enfers éclairante que nous propose Pauline Clavière. On imagine du reste que la chroniqueuse de «C L’Hebdo» n’aurait aucun mal à rassembler des archives montrant qu’en prison malheureusement rien n’a changé durant les dernières décennies. «Laissez-nous la nuit» est, à cet égard, aussi un moyen de prendre date.

Laissez-nous la nuit
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Premier roman
624 p., 22,90 €
EAN 9782246822127
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une prison de la région parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, à compter de 2004.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le destin donne parfois d’étranges rendez-vous. Pour Max Nedelec, la cinquantaine, patron d’une imprimerie en difficulté, tout bascule un matin d’avril, quand des policiers viennent sonner à sa porte. C’est le printemps, une douce lumière embrasse son jardin.
Un bordereau perdu, des dettes non honorées, beaucoup de malchance et un peu de triche. La justice frappe, impitoyable. Max Nedelec quitte le tribunal et ne rentrera pas chez lui. Vingt-quatre mois de prison ferme: il s’enfonce dans la nuit.
Là-bas, le bruit des grilles qui s’ouvrent et se ferment marquent les heures; là-bas, on vit à deux dans 9m2; là-bas, les hommes changent de nom et se déforment : il y a Marcos, une montagne au cœur tendre avec qui Max partage sa cellule; Sarko, inquiétant maître qui règne sur la promenade…; le Serbe qui trafique et corrompt tout ; Bambi, le jeune syrien sous la coupe des puissants; le trio indomptable qui s’est fait baptiser «la bête»; et tous celles et ceux qui traversent cet univers parallèle, Françoise, la médecin, les gardiens, l’aumônier puni et le directeur.
Dans la nuit se révèlent les âmes: ce premier roman d’une incroyable maitrise nous plonge dans les arcanes d’un monde inversé, avec ses lois propres. Mais il y a aussi une lumière, une tendresse, des passions: un livre saisi entre deux portes, une messe aux lourds trafics, un jeune cousin devenu avocat, Mélodie la petite fille grandie d’un coup, le souvenir doux de l’ancienne passion… Bienvenue aux âmes perdues et retrouvées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Provence (Camille Payan)
Le JDD (Laetitia Favro)
La Grande Parade (Félix Brun)
ELLE (Patrick Williams)
Blog Va plutôt jouer dehors! 
Blog La nuit sera mots
Blog de Sophie Songe 


Pauline Clavière présente Laissez-nous la nuit © Production Éditions Grasset


L’interview «Toute première fois» avec Pauline Clavière © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Acte I
Le printemps
Les rayons du soleil filtrent à travers les branches du vieux cèdre.
C’est émouvant le printemps.
Les merles ont pris leurs quartiers. La femelle, sur la branche la plus basse, tente d’échapper aux ardeurs du mâle. Je les distingue à la nervosité du second. Il est pressé, brutal, elle reste calme, résiste sans s’épuiser. Elle sait que le siège sera long. Des millions d’années de traque, ça laisse des traces dans la génétique, elle connaît toutes les feintes, toutes les astuces qui lui permettront d’éloigner son prétendant, de le faire patienter ou, en cas d’aversion insurmontable, de l’éconduire.
La nature est ainsi : injuste, capricieuse, irrévocable.
Sous la lumière, la robe de la femelle se pare d’une teinte noirâtre aux reflets émeraude. Je comprends mieux l’insistance de ce benêt.
Elle est belle à faire pâlir.
Avril touche à sa fin, la pelouse a bien verdi, les hortensias ont revêtu leur couleur d’été rose pâle pour certains, fuchsia pour d’autres. Ça sent encore la peinture fraîche du portillon qui vient d’être repeint dans un gris qui se voulait provençal. Pas un bruit, tout semble vierge.
Encore quelques pas et je serai coincé dans cette voiture de flic entre les quatre colosses, flingue à la ceinture.
Ce n’est pas possible. Un malentendu…
Il ne se passera rien de tel ce matin.
Laure m’a appelé hier soir, elle voudrait que l’on se revoie. Elle voudrait parler.
Plutôt bon signe.
Des mois qu’elle refusait mes appels téléphoniques.
L’herbe mouille le bout de mes chaussures, je n’ai pas eu le temps de boucler correctement mes lacets, le nœud se délie. Je me baisse pour le refaire, j’ai toujours détesté les lacets défaits.
Voilà… Encore un instant…
En me redressant un faisceau perce mon iris. Quand je recouvre la vue, je lève la tête et là, sous le ciel bleu, perlé de nuages, la fenêtre de madame Poinot avec, au centre, comme un point impeccablement placé au milieu d’une perspective, sa tête ronde perchée, en équilibre, sur son cou tendu. Je perçois son petit œil plissé de myope, luttant pour distinguer les formes bleues qui piétinent sa pelouse, parlent fort, regardent partout, sans retenue, sans éducation, comme si cet immeuble était leur propriété.
Ils forment une ronde resserrée autour de ce pauvre Nedelec.
Je savais qu’il était louche ! Voilà ce qu’elle va raconter. Sa journée sera éreintante, il va falloir rapporter les moindres détails, ne rien oublier des uniformes, des armes à la ceinture qui, pour ajouter à la gravité de son rapport, seront sans doute dégainées à un moment, comme ça, pour marquer l’occasion. Ne pas oublier non plus le poing ferme qui s’est abattu sur la porte quand le bouton de la sonnette semblait ne pas satisfaire aux impatiences policières, la voix forte, grave et claire qui ordonne, claironne: Vous êtes en état d’arrestation.
C’était quelques minutes plus tôt à 7 h 30 précises.
Inutile que je vous passe les menottes, monsieur Nedelec ?
Inutile.
On vous conduit au commissariat, vous passerez devant le procureur en fin d’après-midi.
Mais avant de rapporter cela, avant d’en arriver à formuler cette suite de mots cinématographique, ces mots de fiction qu’on entend d’habitude dans la bouche des autres, madame Poinot n’oubliera rien de la surprise totale qui marqua mon visage, de l’étonnement qui précéda mes protestations, mon incompréhension. Elle digressera à loisir, sur l’accablement qui frappa ma silhouette, sur la fermeté du visage du policier qui me faisait face et sur les voix qui se disputèrent, cinq minutes durant, la cour silencieuse de la résidence bourgeoise des Goélettes. Elle dira tout de mon air tour à tour surpris, incrédule, outré, rebelle puis résolu.
Même un peu plus.
Du spectacle inédit, elle n’omettrait pas un détail. Elle prendrait soin, comme il se doit, d’avoir pour moi quelques gentillesses, quelques tendresses, depuis qu’elle me fréquente!
Mais ces états d’âme céderaient vite la place à une lucidité retrouvée.
Elle savait bien que mon entreprise battait de l’aile. Elle était tombée, par hasard, en faisant le pavé du hall, sur des courriers du Trésor public qui m’étaient adressés et pire, des tribunaux ! Elle s’étonnait que je puisse continuer d’assumer le loyer exorbitant de l’appartement le plus prisé des Goélettes.
D’autant que ma dernière compagne, qui n’aimait rien tant qu’exhiber ostensiblement ses sacs Chanel, ne devait pas participer au remboursement de mes dettes.
C’était quoi son nom à celle-là déjà ? Celle qui travaille pour le ministère ? Enfin travaille… Targieu? Tardieu!
Depuis son départ, il y a quelques mois de cela, elle dirait novembre, je semblais en bonne forme et plutôt serein, ce qui ne manquait pas d’ajouter du drame au retournement soudain de situation auquel elle avait eu le malheur d’assister. Quel désastre, de voir un homme, plus tout jeune, l’air hagard, observer naïvement les oiseaux et refaire son lacet comme un môme, tandis qu’on l’escortait vers la voiture de police. Voiture qui, pour attester encore de la gravité de la chose, se serait transformée en un fourgon grillagé.
À ce moment-là, madame Poinot lâcherait un « pourvu que cela soit un malentendu, pourvu que oui, il nous revienne vite ! » dans une intonation parfaitement maîtrisée qui ne trahirait rien de sa pensée intime :
«Pourvu que ce nouveau riche ne s’en sorte pas à si bon compte.
Qu’il y ait une justice!»
Puis madame Poinot s’en irait glaner d’autres inspirations en arrosant les bourgeons naissants, en attendant qu’une nouvelle charrette lui laisse l’occasion de dérouler une version encore augmentée. Et la journée passerait ainsi, inattendue, donc palpitante.
Le plus gros des trois presse le pas.
Dans trois jours, le mois de mai, les balades sur le lac tous les dimanches et Beckett qui court comme un damné dans les allées.
Beckett.
Heureusement qu’il n’a pas assisté à cette mascarade. Il aime trop les grasses matinées pour ça. Il n’aime pas que l’on me bouscule, il aurait pu déraper. Les carlins ne sont pas méchants, mais si on touche à leur confort, ils vous provoquent en duel. Il faudra que je prévienne Mélo de venir prendre les boîtes au saumon. Il adore ça le saumon.
Normal pour un Breton.
Une main dans mon dos me courbe pour entrer dans le vaisseau, le plus gros des bleus se poste à côté de moi sur la banquette arrière.
Pas de chance. »

Extraits
« J’en aurai des choses à raconter à Mélo.
Faudrait l’appeler.
Monsieur? Je peux prévenir ma fille?
C’est prévu, monsieur. On va passer à la fouille, on va l’appeler. Nous. Après.
Tenez, donnez-moi votre mobile d’ailleurs, on va le garder avec nous. Et écrivez son numéro ici.
Je ne le connais pas.
Le type me dévisage, incrédule.
Je ne le connais pas par cœur. Il faudrait que je puisse rallumer mon téléphone pour regarder dans le répertoire.
C’est pas possible ça monsieur, ce n’est pas comme ça que ça se passe, fait le flic occupé à remplir des formulaires.
Mais je ne connais pas son numéro par cœur.
Vous en connaissez d’autres?
Non.
Il me scrute maintenant, embarrassé.
Je vous donne le code, vous regardez? Et vous l’appelez.
J’improvise, coopératif.
Oui, donnez.
3105. C’est sa date de naissance.
Le gros me regarde de ses yeux enfoncés au-dessus de ses joues proéminentes. Ça doit lui faire comme deux énormes montagnes devant les yeux où qu’il soit.
Une équipe vient d’entrer avec un clochard qui parle aux oiseaux. Il pue.
Le pauvre n’a plus de dents, plus de cheveux, plus de bouteille, plus de main gauche, plus rien. On lui a tout pris.
Au troisième essai, les pulpes potelées déverrouillent le clavier.
Vous allez dans Répertoire là. Vous allez à M, c’est Mélo. Comme Mélodie.
Monsieur, ne bougez pas, restez où vous êtes, braille le flic, beaucoup trop fort.
Je l’ai vexé. »

« Entrez, vous attendrez là qu’on vienne vous chercher pour aller au tribunal.
Je m’avance. Le temps de faire un tour d’horizon, la porte claque.
Un cachot.
Je ne pense pas que ça ait beaucoup changé en cinq mille ans, cette cellule est plus humide qu’une grotte. Pas d’air, pas de lumière. Un trou. Une décharge électrique vient secouer mon crâne et me flanque un vertige. 56 ans, je n’ai rien à faire là.
J’ai faim.
Je m’assieds sur le banc en ciment, vue sur les chiottes, la porte et quatre murs, parfaitement opaques. Va pas falloir que ça dure de trop. Mais ça peut pas durer, je n’ai rien fait de grave. Une boîte, faut que ça tourne quoi ! C’est normal. J’espère que Mélo va penser à appeler un avocat. Puis, elle ne peut pas garder Beckett demain, elle a le mariage de sa copine. Elle y va avec ce Loïc. Je me demande quelle tête il a son Loïc, quatre mois et je n’ai toujours pas vu le bout de son nez. Quand je pense au temps qu’il fait dehors. Une belle journée de printemps, passée là, enfermé…
Il est mort, il est mort le soleil…
Faut qu’on me sorte de là. Je vais lui dire au procureur. Ça n’a aucun sens. »

À propos de l’auteur
Pauline Clavière est journaliste et chroniqueuse pour l’émission « C L’Hebdo » (France 5). Laissez-nous la nuit est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Trop beau

HEIDSIECK_trop_beau
  RL2020

En deux mots:
Marco a un problème, il est trop beau. Ce qui est censé être une qualité le handicape fortement puisqu’il est licencié à trois reprises. Alors il décide de sa battre pour faire reconnaître cette ségrégation. Un pari qui est loin d’être gagné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les malheurs du trop beau Marco

Dans une tragi-comédie fort bien documentée, Emmanuelle Heidsieck raconte les déboires d’un homme trop beau pour être honnête. Un roman qui est aussi une réflexion piquante sur la judiciarisation croissante de notre société.

À priori Marco Bueli a tout pour réussir. Sorti ingénieur de l’école polytechnique de Lausanne, il trouve rapidement un emploi. Mais son expérience professionnelle va être courte durée, tous comme les suivantes. Trois licenciements consécutifs qui le poussent à réagir. Car il a cerné les causes du mal, il est trop beau! La preuve? «La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel.» Du coup, il a voulu changer d’univers et, sur le conseil de son oncle, s’est orienté vers une banque privée. Mais cette fois le poste n’était pas fait pour lui. L’erreur de casting étant dû à une chef des RH qui a succombé à ses beaux yeux. Le troisième fois, au sein de la direction Stratégie et Développement du groupe Daym, il a été victime de la jalousie de ses collègues qui n’ont cessé de la harceler jusqu’à ce qu’il cède la place. Un triple échec qu’il entend ne pas laisser sans suites et engage le combat sur le terrain juridique.
Après tout, il n’est pas le seul dans son cas et peut s’appuyer sur de nombreux cas similaires, notamment aux États-Unis où, plus qu’en France, on n’hésite pas à porter plainte pour à peu près tout et n’importe quoi et réclamer des millions de dommages et intérêts. En portant l’affaire devant les prud’hommes, il veut se persuader que la «discrimination fondée sur l’apparence physique» fera jurisprudence.
Tout le sel du récit tient ici aux références à des faits divers, des livres, des séries télévisées et des films et mêmes des contes dont on peut imaginer comment un juge pourra traiter l’argument.
Et à propos d’arguments, la seconde partie du roman, baptisée «Making-of», va pouvoir les détailler et en tester la pertinence à travers un groupe de parole qui, comme un chœur de tragédie grecque, va servir ici de caisse de résonnance avant un épilogue dont je vous laisse goûter la teneur et découvrir si les «Trop beaux» auront gain de cause.
Emmanuelle Heidsieck a le style efficace, sans fioritures, l’ironie mordante et un ton moderne, mâtiné d’anglicismes. Autrement dit, le texte colle parfaitement au propos pour le plus grand plaisir du lecteur.

Trop beau
Emmanuelle Heidsieck
Éditions du Faubourg
Roman
120 p., 15 €
EAN 9782491241001
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On évoque aussi la Suisse et Lausanne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cette histoire pourrait être intitulée Les Malheurs de Marco Bueli . Qu’on se rende compte: trois licenciements à 36 ans quand on est issu d’une grande école d’ingénieur! Il faut dire qu’il a tout pour agacer, faire des envieux, car cet homme est beau, très beau. Mais il est fatigué de faire des sourires, de séduire malgré lui et de finir par se faire avoir. Marco a décidé de se défendre et d’aller en justice pour discrimination liée à l’apparence physique. Après tout, les Américains ont montré la voie et la législation française le permet.
Croyez-le, sa beauté ne l’a pas aidé dans sa carrière, il a souffert. À travers le personnage du sublime Marco Bueli et de sa détermination à obtenir réparation, ce roman dépeint ironiquement les excès d’une politique de lutte contre les discriminations qui permet, aujourd’hui, à tout un chacun de se considérer comme victime, légitime à se plaindre. Dans la continuité de ses précédents romans, Emmanuelle Heidsieck pointe ici avec acuité le démantèlement du modèle social français face à la montée de l’individualisme. La concurrence des plaintes entre les discriminés de tous ordres n’annonce-t-elle pas la dislocation de la société?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Les Inrocks (Gérard Lefort)
Avoir à lire (Cécile Peronnet)
Blog L’Or des livres 
Le blog de Pierre Assante 
Blog Au fil des livres 


Emmanuelle Heidsieck présente Trop beau © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PLAINTE EN JUSTICE
On a le droit de se plaindre? On peut en vouloir à la terre entière? C’est cela dont il parlait? La rage? Je la sens qui vient. J’en ai assez de faire des sourires. Je peux parler de lassitude? Je peux dire que ce n’est pas un fait exprès? Je n’y suis pour rien. C’est de naissance. Et pourquoi? Je n’en ai aucune idée. Personne n’en a aucune idée. Personne ne s’est d’ailleurs jamais posé la question. Mes parents m’ont accueilli comme une bénédiction, ont remercié le Ciel, les fées, ont fini par considérer que ce cadeau venait les récompenser. De quoi? On ne sait pas. Parce que vous croyez que c’est un cadeau? Ce serait une chance! Mais on la paye combien? Pendant combien de mois, combien d’années? Ad Vitam. C’est cela, la vérité. Vous ne savez rien de ce que l’on vit, rien de ce que l’on subit quand, par le plus grand des hasards, on attire tous les regards, quand on est, je vais finir par le dire, quand on est beau. Ma tante Inès, je m’en souviendrai toujours, a dit un soir en parlant de Villepin qu’il était d’une trop grande beauté. « C’est mauvais en politique, cela n’est pas passé », a-t-elle dit. « Nous, on a pu penser que son discours de l’ONU était un grand moment, glorieux, mais la presse anglaise l’a éreinté en le traitant de bellâtre. C’est mauvais. » C’est ce que disait tante Inès. « La mort de Gérard Philipe? Non, cela n’a rien à voir avec son physique, quoique… » m’a-t-elle dit. Quoique! Un cancer du foie à trente-six ans. Quoique ! Vous voyez le soupçon absurde, il faut l’entendre. C’est le sort du jeune premier. Elle racontait que sa mère, médecin des dispensaires antituberculeux de l’Oise dans l’Entre-deux-guerres, disait souvent : « Ce sont les plus beaux types qui attrapent la tuberculose. » Elle en a vu pendant vingt-cinq ans… elle en a vu… les plus beaux types. C’est tout, elle ne donnait pas d’explication. Il fallait voir ma tante affirmer des choses pareilles à son sublime neveu de trente-deux ans. Le mettre en garde, le chercher, lui prédire la peste. Il fallait rester détaché, penser qu’elle déraillait, lui garder son affection. C’est mauvais. Les bronches, les poumons. Vous ne pouvez pas comprendre.
(Je croyais qu’elle était moche madame Pompidou, elle était pas mal, en fait)
Pardon, une pensée m’a traversé, je reprends, je reprends. Bien. Donc. Est-ce qu’on peut dire qu’on n’a rien demandé? Ce n’est pas la peine, ce regard narquois. Justement, je veux dire la difficulté, je sais très bien que cela peut paraître insensé, mais pour une fois, pour la première fois depuis que je suis né, je veux dire. Écoutez-moi. Personne ne m’a jamais écouté. De toute façon, je n’ai pas osé. On reste silencieux, avec sa veine, son don de la nature. On a intégré très vite, à deux ans, c’est fini, on a compris que l’on devait se taire. Qui pourrait bien s’intéresser à ce que l’on peut ressentir? À trois ans, on teste, on reteste, on rereteste, encore et toujours le même succès. Après, c’est bien ancré, ça marche, l’institutrice, le copain, la grand-mère, je ne parle pas des parents, ils planent, toujours en contact avec les fées, ils croient aux miracles, ils méritent ce présent. La vie est bonne avec eux. Ils sont radieux. C’est marquant, ce n’est pas neutre. C’est une vie étrange. Aujourd’hui, je prends mon courage à deux mains, je me lance. Oui, tant de facilité, c’est perturbant pour nous autres. Depuis tout ce temps – j’ai trente-six ans –, depuis toujours, être adulé. Vous ne pouvez-vous figurer les multiples dangers. Le plus grand? C’est de sourire sans réfléchir. Personne ne peut y résister, c’est un chef-d’œuvre que l’on éclaire, la bonne lumière. Rosalind le dit si bien : Cécélia chérie, tu ne sais pas comme il est dur d’être… ce que je suis. Si je baisse la voix, les yeux ou que je lâche mon mouchoir dans un bal, mon cavalier m’appelle au téléphone tous les jours de la semaine. Que de malentendus… Le sourire doit être maîtrisé, rarement utilisé, avec précaution, intention. Savez-vous ce que cela nous fait d’être présenté? Tiens, Lola, je te présente Marco, Camille, je te présente Marco, Samia, je te présente Marco, Marie, je te présente Marco, Luce, je te présente Marco, Thelma, je te présente Marco, Anne-Laure, je te présente…
Ne pas trop sourire, ne pas trop sourire. Savez-vous ce que c’est d’avoir grandi, d’avoir eu quatorze ans, d’avoir eu seize ans, les premières sorties, d’avoir eu vingt ans en prépa, dans les bars, les fêtes, les dîners? Clac, d’un regard, on repart avec celle que tous convoitaient, clac on décide de repartir sans elle et la voilà désespérée. »

Extraits
« Un groupe qui se penche sur les discriminations subies par les gens comme nous et envisage la beauté comme un critère aussi valable qu’un autre. Elle détermine et façonne les vies, elle n’est pas choisie, elle n’est pas le résultat d’une volonté. Avant de me lancer dans l’aventure, j’étais au plus bas. Trois licenciements, vous imaginez? Major de promotion de l’École polytechnique de Lausanne et trois
licenciements. Le groupe de parole, je ne vais pas vous raconter, c’est très spécial, il faut le vivre. Le seul lieu où l’on n’est pas considéré comme des enfants gâtés. Ce n’est pas comme une thérapie avec un psy. On a développé des thèmes: la jalousie que l’on suscite, les effets dans le monde du travail, la violence du vieillissement. Après, avec ceux du groupe, on est liés, pour l’éternité. On dit des choses incroyables, il y a des sanglots, de l’émotion.
Vous ne mesurez pas la richesse de l’expérience. C’est pour cela que vous me voyez déterminé. Je suis fort, je suis incroyablement décidé. Je vais vous faire réfléchir.
Je vais parvenir à modifier vos pensées, à bousculer vos certitudes. Les discriminations en raison de l’apparence physique sont une réalité. Vous vous devez d’en tenir compte. Sur d’autres portes, j’ai vu marqué « typés-noirsarabes-basanés », j’ai vu « femmes », j’ai vu « seniors », j’ai vu « handicapés », j’ai vu « anorexie-obésité », j’ai vu « chauves-crépus », j’ai vu « arrestations au faciès », j’ai vu « étrangers », j’ai vu « travestis-transsexuels », j’ai vu « voilées », j’ai vu « quartiers-cités », j’ai vu « grandes- trop grandes », j’ai vu « chirurgie-lifting-Botox », j’ai vu « trop vieux », j’ai vu « délégués syndicaux », j’ai vu
«salariés protégés», j’ai vu «gros culs», non qu’est-ce que je dis, je n’ai pas vu «gros culs».» p. 19

« Je vous lis ce témoignage d’une attachée de presse de trente-trois ans, Anne, une bombe. Question : Quel est l’impact de votre physique sur votre vie professionnelle? Réponse: Cela me nuit. Dès que je change de poste, je dois toujours prouver que je ne suis pas complètement décérébrée. Je n’invente rien. Catherine Millet le pense aussi: Pour l’esprit commun, on ne peut pas tout avoir et il est entendu qu’une personne qui a la beauté ne saurait avoir en même temps l’intelligence. – J’ai moi-même partagé cet esprit commun… J’ai manqué d’ambition ; sans renoncer à lire Claudel, Balzac et Lamartine, j’aurais dû me faire refaire
le nez. On ne peut plus clair. Et que dites-vous donc des sarcasmes qui ont accompagné la nomination, il y a quelques années, de ce trentenaire à la tête d’un grand média? N’est-ce pas dégradant d’avoir suggéré qu’il n’avait pas la formation, l’aptitude, le profil? N’est-ce pas condamnable d’avoir laissé entendre que c’est sa beauté, une beauté à couper le souffle, qui expliquait la décision? Il aurait fait chavirer un ministre. Il faut s’y arrêter. C’est un exercice. Imaginez seulement que le poste ait été attribué à un quinqua, bedonnant et rougeaud. Qui donc serait allé lui reprocher son IEP de province? Ça va? Vous commencez à me suivre? Il y a quelque chose d’imparable, non? » p. 31

« Beauty Pays, c’est le titre de l’ouvrage de l’Américain Daniel Hamermesh, professeur d’Université. L’économie de la beauté, aux États-Unis, est une matière, une science enseignée, elle se nomme «pulchronomics». On étudie les liens de causalité physique-rentabilité. Nous sommes au service des actionnaires, nos traits parfaits gonflent leurs chiffres d’affaires. Comment ne pas s’indigner? Le cours de bourse d’une société est en partie corrélé à la beauté de son PDG. C’est ce que révèle l’étude de deux chercheurs du Wisconsin qui ont examiné l’effet beauté-cotation de six-cent-soixante-dix-sept dirigeants, via leur site anaface.com, créé pour définir, en toute objectivité, l’indice d’attractivité faciale. Comment ne pas protester? Laissez-nous tranquilles. Ne faites pas d’argent avec nos nez, nos jambes, nos fesses, nos narines, nos fossettes, nos mentons. Ce n’est pas humain. Entendez-le, par pitié, par pitié. » p. 35

« La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel. » p. 54

À propos de l’auteur
Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture) ou au théâtre. (Source: Éditions du Faubourg)

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Le ciel par-dessus le toit

APPANAH_le_ciel_pardessus_le_toit
  RL_automne-2019

En lice pour le Prix du roman Fnac 2019

En deux mots:
À dix-sept ans, Loup est arrêté puis incarcéré pour avoir roulé sans permis et causé un accident. Sa mère et la sœur qu’il était parti rejoindre sont appelées à la rescousse, mais en découvrant leurs parcours respectifs, on comprend combien la justice est aveugle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le ciel derrière les barreaux

Nathacha Appanah nous revient avec un court roman qui transcende le banal fait divers pour en faire un réquisitoire contre une justice aveugle et un chant d’amour maternel et fraternel.

C’est l’un de ces faits divers qui ne font que quelques lignes dans le journal, une de ces affaires qui encombrent les tribunaux. Un cas banal: «Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes: le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C.»
Avec son joli sens de la construction, Nathacha Appanah va alors nous proposer de revenir en arrière, de retracer la généalogie qui a conduit Loup dans cette prison depuis ses grands-parents.
Un couple sans histoires, acharné à se fondre dans la foule. Un couple ordinaire qui regarde grandir la petite Eliette. «Jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette.» Mais l’adolescente ne veut pas de cette vie, ne veut pas être présentée comme bête de foire. Eliette se révolte au fur et à mesure que son corps se transforme, jusqu’à ce jour où un baiser forcé la traumatise. C’est alors que tout va dérailler. Eliette a 16 ans quand l’enfance s’en va. Mais «comment faire pour naître à nouveau?» Son rite de passage va consister à mettre le feu à la maison et à se faire appeler désormais Phénix. Et faire de sa liberté nouvelle une nouvelle aliénation. Très vite, trop vite, elle se retrouve mère de deux enfants, Paloma et Loup qu’elle va élever en montant une petite entreprise de pièces détachées. Le jour où Paloma décide elle aussi de couper les ponts, elle n’entrevoit pas les conséquences de sa colère. Elle assure à Loup qu’elle reviendra le chercher très vite. Dix ans après, elle n’est toujours pas rentrée. C’est quand elle apprend que son frère est derrière les barreaux qu’elle a envie de tenir sa promesse.
Comme dans Tropique de la violence et En attendant demain, l’écriture de Nathacha Appanah transcende ces vies cabossées en chant d’amour. En faisant jouer les contrastes entre le sordide et la beauté, à ce ciel au-dessus de la prison. «Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel?» Ça fait d’autant plus mal que ce ciel la rapproche de sa sœur, tout aussi sensible à ce ciel, regardant la nuit fondre «sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus le toit, ressemble à un morceau de soie chatoyant». Un adjectif qui va bien aussi à l’écriture de Nathacha, même si ele n’en reste pas moins efficace dans son réquisitoire contre ce pays qui oublie «ces gens-là, les pauvres, les réfugiés, les sans paroles, les mères célibataires, les alcooliques, les drogués, les moins que rien, les chutés, les tombés, les mal-nés, les accidentés».

Le ciel par-dessus le toit
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
125 p., 14 €
EAN 9782072858604
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France dans des endroits qui ne sont pas précisément définis.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
La Croix (Jean-Christophe Ploquin)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me tiens au centre de ce que je ne veux pas nommer
Si je dis le vrai nom des choses qui habitent ici
La beauté la tendresse et l’imagination s’envolent à travers la fenêtre
J’oublie parfois, pourtant
Voici un lit, voilà une chaise, ici une cuvette
Dehors des bruits de bottes et des clés qui tournent
Tiens, quelque chose au coin de mon oeil
C’est une blatte si noire et absolument immobile
Il y a des taches sombres sur le mur où est fixé le lit je sais ce que c’est
Je sais comment elles naissent et si je reste ici assez longtemps je finirai par laisser une trace moi aussi
Quelle forme prendrais-je sur le mur
Est-ce que d’autres que moi essaieraient de deviner
Comme dehors on s’allonge sur l’herbe et on démasque les nuages
Ils diraient je vois je vois
Un chien un insecte un serpent
J’aimerais tant que ce soit autre chose
Un ciel une étoile un rêve
Derrière moi une voix aiguë s’élève
Salaud enculé ta race
Je ferme les yeux et lentement chaque chose ici laisse tomber son nom
Le mien aussi je l’oublie peu à peu
Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre
Chaque son se ramasse flétrit s’éteint
Bientôt ne reste plus que le bruit blanc que fait mon coeur
Écrou 16587, Maison d’arrêt de C.

« Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction, l’enfermement et un tas de choses qui n’existent qu’entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c’est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu’il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d’entrée pour que se souviennent ceux qui s’intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c’est l’entrée d’un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s’y promener, s’y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c’est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur des vieux chagrins.
Plus tard, parce que toujours ont existé les enfants récalcitrants, les enfants malheureux, les enfants étranges, les enfants terribles, les enfants qui font des choses terribles, les enfants tristes, les enfants stupides, les enfants qui n’ont jamais eu d’amour, les enfants qui ne savent pas ce qu’ils font, les enfants qui ne font qu’imiter ce que font les grands, ce pays a trouvé d’autres moyens pour les guérir, les redresser, les corriger, les observer, afin qu’ils deviennent des adultes à peu près corrects, c’est-à-dire des gens qui pourraient aller se promener dans des jardins, sous un ciel ouvert, bleu et calme.
Mais toujours et encore, il y a les murs qui entourent, qui séparent, qui aliènent, qui protègent et qui ne guérissent pas les cœurs. Il y a les gens dehors, les gens dedans, histoires toutes tracées, histoires de déterminisme, accidents, hasards, la faute à pas de chance, coupables, innocents, et voilà ce monde, à nouveau, qui se dessine tel un tableau abstrait où il est difficile de trouver un visage ami, un être cher, de s’accrocher à un sentiment connu, une couleur préférée.
Il était une fois, donc, dans ce pays, un garçon que sa mère a appelé Loup. Elle pensait que ce prénom lui donnerait des forces, de la chance, une autorité naturelle, mais comment pouvait-elle savoir que ce garçon allait être le plus doux et le plus étrange des fils, que telle une bête sauvage il finirait par être attrapé et c’est dans le fourgon de police qu’il est, là, maintenant, une fois cette page tournée. »

Extraits
« C’était simple et c’était tout, oui : Loup avait rêvé de sa sœur qu’il n’avait pas revue depuis des années et quand il s’était réveillé, son chagrin se tenait sur lui, comme un gros animal, et Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes : le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C. »

« Loup se sent perdu. Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel ? C’est évidemment un piège, ce bleu-là, comme les sourires des gens qui viennent chercher des pièces de mécanique dans le jardin, le Je reviens très vite te chercher de sa sœur, le Tu n’es pas malade du docteur Michel. Loup sent son cœur qui s’emballe mais alors il aperçoit les bâtiments derrière cette porte bleue. Ce sont trois masses trapues dont les toits pointus sont en enfilade, par ordre croissant. On dirait un monstre à trois têtes et puisque Loup n’aime pas les mensonges, il est soulagé. Le voilà arrivé à destination. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant »

« Avant Phénix, Paloma et Loup, il y avait Eliette et c’est avec elle que tout a commencé. Commencé ? Non, plutôt déraillé, divergé alors que jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette. »

À propos de l’auteur
Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain : elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016), Une année lumière (2018) et Le ciel par-dessus le toit.
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme : mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. Son dernier roman le confirme assez qui nous entraîne insidieusement dans les méandres de l’intimité. (Source: Lehman college http://ile-en-ile.org/appanah/

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Pour lui

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En deux mots:
Peggy, mère divorcée, élève ses deux enfants. Une tâche de plus en plus difficile, car son fils Evan a décidé de ne plus travailler, se drogue et devient violent. Voici le récit glaçant d’une descente aux enfers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mon fils bien aimé, ce monstre

Peggy Silberling aurait sans doute préféré ne jamais publier ce livre. Mais son témoignage, écrit avec le soutien d’Harold Cobert, servira à tous les parents confrontés à des adolescents difficiles.

C’est par un acte inconcevable que s’ouvre ce témoignage glaçant: Peggy se retrouve au commissariat pour porter plainte contre son fils Evan, dix-sept ans. Inconcevable pour une mère qui aime ses enfants, inconcevable parce que totalement étranger à l’«ordre des choses».
En nous offrant le récit du drame qu’elle a vécu au plus intime d’elle-même, Peggy Silberling nous permet d’approcher au plus près cette dérive, cette souffrance qui touche de nombreuses familles lorsque l’adolescent «fait sa crise». Bien entendu, toute histoire est particulière et chaque cas ne peut se comparer avec un autre. Mais ce qui frappe ici, c’est qu’objectivement ce dérapage n’a pas de raison d’être.
Peggy offre à ses enfants, Mélodie et Evan, une vie très agréable. L’arrangement avec leur père n’a pas fait de vagues, ils peuvent suivre des études dans une bonne école, disposent le temps et l’argent pour leurs loisirs, peuvent voyager. Sans oublier les perspectives professionnelles de Peggy qui pourrait les conduire tous à New York.
Difficile de dire quand le grain de sable a enrayé la machine. Est-ce le passé de Peggy qui a dû subir un père violent, un oncle violeur, une mère qui n’a rien voulu voir? Des prémices qui ont certes poussé Peggy à surprotéger ses enfants, mais peut-on donner trop d’amour? Le parcours sans fautes de Mélodie et celui chaotique d’Evan prouvent que les mêmes conditions peuvent conduire à des comportements totalement opposés.
Mélodie réussit très bien en classe, se passionne pour le théâtre tandis qu’Evan n’a aucune envie de suivre en cours. Après les premiers accrocs, Peggy décide de l’inscrire dans un pensionnat où il bénéficiera d’une structure plus encadrée, d’une attention renforcée. Mais Evan prend la clé des champs, revient à Paris et se réfugie dans les bras de Laetitia qui exerce sur lui un chantage affectif des plus toxiques.
C’est du reste à cause d’elle qu’Evan se montre verbalement agressif envers sa mère puis refusera toute thérapie.
«Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.»
Peggy ne sait pas encore que ce n’est que le début d’une spirale infernale qui la conduira jusqu’à ce dépôt de plainte. Entre temps, elle aura eu affaire au CPOA (Centre Psychiatrique d’Orientation & d’Accueil), un service d’urgence psychiatrique, au CIAPA (Centre interhospitalier d’accueil permanent pour adolescents), à la police, aux pompiers, au juge pour enfants et constatera combien le système est absurde dans ses règlements contradictoires et dans son absence de gestion globale.
Pendant ce temps la dégringolade continue. Après les problèmes de drogue, les fugues, les vols dans son portefeuille viennent le chantage au suicide, les insultes puis les coups.
Le hasard d’une rencontre dans une librairie va être sa bouée de secours. Harold Cobert croise le regard de Peggy: «Nos yeux séducteurs échangent les mêmes paroles.» Un peu de baume sur des cœurs cabossés et une aide précieuse pour Peggy, y compris dans la rédaction de ce livre que l’on referme avec le sentiment d’un immense gâchis mais aussi la forte envie que cette prise de conscience souhaitée se concrétise. Pour Evan et pour les pouvoirs publics.

Pour lui
Peggy Silberling
Éditions Stock
Récit
288 p., 19 €
EAN 9782234086159
Paru le 10/04/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Madame Silberling?
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
– Suivez-moi, s’il vous plaît.
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtre, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet :
– Contre qui désirez-vous porter plainte?
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat? Rien. Le vide intersidéral. J’espère aujourd’hui que cela servira à quelque chose.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, partagée entre la honte et désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles:
– Contre mon fils.»
Voici le récit poignant d’une mère forcée de porter plainte contre son fils, devenu violent, pour lui sauver la vie. Chronique d’une spirale infernale, entre drames intimes, drogue et solitude, Pour lui s’impose comme une merveilleuse ode à la vie et à l’amour.
Avec la collaboration d’Harold Cobert

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi 
Le Blog d’Eirenamg
Blog Meely lit
Blog Le boudoir de Nath

Peggy Silberling témoignant lors de l’émission «Les Terriens» de Thierry Ardisson

INCIPIT (Les premières pages du livre)
28 novembre 2015, 15 h 30
Je me retrouve en fuite. Déracinée, arrachée. Encore.
Je regarde cette rue que j’ai empruntée tant de fois avec empressement ou insouciance. Elle descend jusqu’aux Grands Boulevards, où j’ai travaillé pendant onze ans. Descendre, c’est le mot. J’ai eu beau partir me percher au sommet du IXe arrondissement, prendre de la hauteur pour m’élancer vers de nouveaux horizons, ça n’a été que la continuité de la chute. Une chute qui s’achève ici, en ce lundi parisien bêtement gris et froid, devant le commissariat.
J’ai l’air d’une Polonaise en exode avec ma grosse valise zèbre. Fuir son propre appartement, ce n’est pas raisonnable. Rien n’est raisonnable dans toute cette histoire.
Les policiers en faction devant l’entrée me dévisagent d’un œil mauvais avec mon barda à roulettes. À un peu plus de quinze jours des attentats du Bataclan, ce genre d’accessoire a de quoi éveiller la suspicion.
Harold, l’homme qui partage désormais ma vie et mes emmerdes, leur explique la situation. J’ouvre mon bagage sur le trottoir, le referme après inspection et nous entrons.
Il y a du monde. Je fais la queue à l’accueil, murmure du bout des lèvres la raison de ma présence et vais m’asseoir le temps qu’un agent de police judiciaire puisse me recevoir.
Je n’en reviens pas d’être ici. Autour de moi se croise un étrange condensé de l’humanité : ceux qui viennent retrouver un proche, ceux qui se sont fait voler leur voiture ou leur scooter, ceux arrêtés pour état d’ivresse ou parce qu’ils ont mis K.-O. quelqu’un qui les avait insultés, tant d’autres vies heurtées, et ceux qui, comme moi, ne devraient pas être là.
Mon portable sonne. C’est Mélodie, ma fille de onze ans. Elle est sortie plus tôt que prévu du collège, son prof de la dernière heure était absent.
Je raccroche. Je suis sauvée. Je me tourne vers Harold : « Je dois aller la retrouver, tu comprends ? »
Harold comprend surtout que je cherche le moindre prétexte pour me défiler et me débiner.
« Je m’en occupe. »
Il rappelle Mélodie et lui donne rendez-vous à Bastille. Il se lève, m’embrasse : « Je vais l’emmener prendre un goûter dans un café. Préviens-nous quand tu reliras ta déposition.»
Il sort.
Je suis coincée. Aucune échappatoire.
J’attends. C’est long. Je décide que, si je ne suis pas passée dans dix minutes, je pars.
« Madame Silberling ? »
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
« Suivez-moi, s’il vous plaît. »
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtres, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet : « Contre qui désirez-vous porter plainte ? »
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire ? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat ? Rien. Le vide intersidéral.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, écartelée entre la honte et le désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles :
« Contre mon fils. »

Été 2013. Les grandes vacances. Enfin. Deux mois complets à passer avec mon fils de quinze ans, Evan, dont six semaines où Mélodie, sa demi-sœur de huit ans, sera également avec nous. Mes deux nains. Ils sont ma seule famille, mes seules racines. Je vais me ressourcer avec eux, reprendre des forces dans le terreau de mon clan. J’en ai besoin.

J’ai trente-six ans, et j’ai passé l’une des pires années de mon existence.
J’ai perdu mon poste de directrice du Style et de la Création dans le grand magasin où je travaillais boulevard Haussmann ; je l’ai perdu suite à une dénonciation calomnieuse qui a jeté le doute sur mes compétences dans l’esprit de la direction, la lettre d’un corbeau, un acte digne des belles et glorieuses heures de l’histoire de France.
À cela est venue s’ajouter la scolarité catastrophique d’Evan. Au printemps, il était rentré de Saint-Martin-de-France, son internat situé à une heure de Paris, avec un bulletin frôlant l’exclusion. Mon père disait des miens : « Tu as tellement de zéros que ton bulletin remonte seul à la surface. » Evan, lui, stagnait au fond de l’eau. J’ai eu beau résister à son chantage affectif caractérisé, ne pas me laisser attendrir par sa gueule d’ange au regard triste, l’assigner à résidence durant toutes les vacances de Pâques, le sermonner sur les efforts à accomplir pendant seulement huit semaines afin de bien terminer le dernier trimestre et être admis en troisième, il n’a pas dépassé les cinq de moyenne jusqu’à la fin du mois de juin. Le directeur m’avait prévenue que mon fils allait devoir apprendre à gérer ses frustrations, sans quoi sa vie ressemblerait à l’enfer sur terre. Résultat : il est admis en troisième, mais dans un autre établissement. Traduction : on ne veut plus de votre fils, débrouillez-vous. Je suis ravie d’avoir contracté un crédit conséquent pour payer ce pensionnat sérieux à un gamin qui n’en a pas foutu une rame. Si j’apprécie tout particulièrement la décision du conseil de classe, j’adhère au commentaire lapidaire et prophétique du directeur : « Gâchis monumental. »
Je n’ai pas baissé les bras, j’ai trouvé un internat hors contrat acceptant de l’accueillir à la prochaine rentrée et susceptible de le remettre sur les rails : Savio, près de La Rochelle. Tu réussiras ta troisième, mon fils, coûte que coûte. Je ne me suis pas battue comme une enragée pour t’éviter une filière technique et un décrochage du cursus scolaire classique pour que tu échoues au seuil du lycée ; je ne me suis pas endettée pour que tu ailles poursuivre ta scolarité à Saint-Martin-de-France et que certaines portes de ton avenir te soient fermées. Tu en ressortiras plus fort, grandi, et tu choisiras une prépa Beaux-Arts à Paris. Je ne te lâche pas, je ne te lâcherai jamais la main.
À l’inverse de son grand frère, Mélodie est un rayon de soleil dans ce chaos ambiant. Elle s’épanouit à l’école. Elle aime étudier, elle ne veut pas décevoir son instituteur, ses parents ; elle est fière de rentrer avec un bulletin pour lequel tout le monde la félicite. Elle adore peindre, trafiquer un millier de choses avec ses mains. À l’époque, elle apprenait les origamis. Les fins d’après-midi ont toujours été douces à ses côtés.

Les grandes vacances sont donc enfin là, un peu d’air frais nous fera à tous du bien. Direction les États-Unis, la côte ouest, puis la côte est, New York.
À Los Angeles, les nains s’émerveillent en permanence. Ils sont sans cesse en demande de faire des « trucs » inédits, d’aller au resto pour manger des burgers, boire des jus, faire les cons. On suit les traces de Jim Morrison, mon idole de jeunesse : Château Marmont, Venice Beach, grandes balades à vélo au bord de l’océan, visite des studios hollywoodiens. On rit beaucoup, on rit tout le temps. Jusqu’au jour où.
Jusqu’au jour où, en rentrant à l’hôtel avec Mélodie après une course à Santa Monica, je reconnais un parfum familier, celui de mes conneries d’ado. Elle doit être forte, elle embaume tout le couloir. Plus nous nous approchons de notre suite, plus cette odeur devient prégnante. J’entre et trouve les 1,87 m de mon garçon sur le balcon, un gros pétard aux lèvres. L’espace d’une fraction de seconde, je le revois quand il avait quatre ans, avec ses cheveux bouclés et ses joues potelées ; où est passé ce gamin si pur qui courait en riant après les mouettes sur la plage de Trouville ? Après ce bref instant de stupeur, je lui saute dessus, l’engueule, lui confisque son herbe, sa « weed », sors dans la rue et jette cette saloperie à la poubelle. Je vitupère. Fini la confiance. Fini l’argent de poche. Fini le prétexte d’aller acheter des souvenirs californiens pour Joseph, mon ex-mari et père de Mélodie.
Tout en s’excusant, Evan ose argumenter : « En même temps, c’est toi qui nous emmènes ici. Tu voulais voir où vivait Jim Morrison, lui aussi se droguait et toi tu l’adores. Alors que moi, c’est rien du tout ! Pas besoin d’en faire un plat et de jeter mon matos. »
Je n’en crois pas mes oreilles : s’il fume, c’est ma faute. Avec sa gueule d’ange et son humour ravageur, Evan a toujours eu un don inné pour jouer sur la fibre affective, un instinct très aiguisé pour appuyer exactement sur les faiblesses et la culpabilité de ses interlocuteurs afin de retourner la situation à son avantage. Surtout avec moi. Surtout après ce que nous avons vécu avec son père. Quand il était enfant, avec ses boucles brunes et sa bouille toute ronde, je ne pouvais rien lui refuser. Même lorsque je savais qu’il m’enfumait, je plongeais tête baissée, trop heureuse de voir son visage s’illuminer de son large sourire. Malheureusement pour lui, cette fois, ça ne prend pas : « Tu as quoi dans le crâne ? Tu es mineur, Evan ! »
Il se tait. Moi, je fulmine. Je fulmine d’autant plus que, aux dernières vacances de Pâques, malgré son assignation à résidence suite au bulletin catastrophique qu’il avait rapporté à la maison, il avait fait le mur pour filer en douce à une soirée où tous s’étaient mis la tête à l’envers à grands renforts de shots de vodka, de bangs et autres soufflettes. Des prémices que je n’avais pas jugé inquiétantes, les mettant sur le compte de la fameuse « crise d’ado », même si, comme dans cette chambre à Los Angeles, elles m’avaient fait voir plus rouge que rouge. Ce type de comportement et de consommation est aujourd’hui tellement rentré dans les mœurs, banalisé, toléré avec un haussement d’épaules fataliste ou amusé, qu’on a presque oublié les multiples et réels dangers de ces substances jugées « trop cool » ou « trop fraîches » selon les modes idiomatiques changeantes de l’époque. Cet été-là, j’étais en effet à mille lieues d’imaginer que mon fils était en train de sombrer dans la drogue, que sa consommation devenait déjà de moins en moins festive et de plus en plus réparatrice, apaisante. Addictive. »

Extraits
« Habituellement, ma mère se tait et ne s’interpose jamais lorsque mon père se défoule sur moi. Mais là, pour une raison incompréhensible, elle s’interpose : elle balance au vieux que je n’y suis pour rien et qu’il aurait mieux fait d’aller se coucher pour cuver. À ces mots, mon père devient fou : « C’est à cause de cette petite pute si je bois! C’est à cause d’elle si on s’engueule tout le temps ! Elle traîne avec de la vermine!»
Il se tourne vers moi :
«Cette fois ça suffit, tu dégages!»
Pour la première fois, je lui fais face et refuse d’être insultée. Devant mon aplomb, il me gifle. Je lui réponds en le fixant droit dans les yeux: «Même pas mal, vieil alcoolique.»
Je remonte en courant dans ma chambre et m’y enferme.
Les hurlements retentissent de plus belle dans les escaliers. Ma mère le supplie de ne pas monter tandis qu’il vitupère, me promettant que je vais prendre une raclée mémorable.
Il défonce ma porte, ceinturon à la main, et se jette sur moi. Je suis coincée entre mon lit et le mur. Aucun moyen de lui échapper. Ses coups me font un mal de chien. Je pleure, je l’implore d’arrêter. Mais la machine infernale est lancée, plus rien ne peut l’arrêter. Ma mère tente d’y mettre un terme. Sans succès.
Mon père m’attrape par les cheveux, me fait dévaler les escaliers, me jette dehors, me balance mes chaussures, mon manteau, et me somme de ne plus remettre les pieds chez lui.
Mon corps est engourdi de douleur.
Il fait froid, c’est l’hiver.
Demain, j’ai dix-huit ans. »

« Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.
J’opte pour la fermeté. J’arrête l’argent de poche, je ne veux plus qu’il s’achète de l’herbe avec ce que je lui donne. Joseph accepte de le prendre une semaine chez lui avec Mélodie pour que je puisse souffler un peu et poursuivre mon projet à New York. »

À propos de l’auteur
Peggy Silberling est directrice artistique et mère de deux enfants. Elle vit à Paris avec son compagnon, l’écrivain et scénariste Harold Cobert, co-auteur de ce livre. Par son témoignage, elle espère contribuer à libérer la parole des parents sur ce sujet ultrasensible et attirer l’attention sur les dysfonctionnements de notre système. (Source: Éditions Stock)

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