Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

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En lice pour le Prix Méduse 2022
En lice pour le Prix du roman FNAC 2022

En deux mots
Maria va voir son existence bouleversée le jour où une voyante lui dévoile que son père n’est pas son père. Elle part alors à Bilbao pour tenter de comprendre qui étaient ses père et mère. Mais les destins de Julian, Victoria et leur fille racontent bien davantage qu’une extraordinaire histoire familiale.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
Un poulpe, un jeu de tarots et une croix en saphirs

Dans ce livre aux scènes fortes, Maria Larrea explore son histoire familiale, raconte les destins de ses père et mère et nous replonge dans l’Espagne de Franco, dans les France des années 70 et 80. Un superbe premier roman!

Bon sang ne saurait mentir. Mais encore faut-il pouvoir se mettre d’accord sur la notion de bon sang. C’est tout l’enjeu de ce premier roman, à la fois quête des origines, épopée picaresque ou encore tentative d’autobiographie revue au prisme d’une écriture diablement bien inspirée.
Si l’on en croit la narratrice – derrière laquelle se cache de manière assez transparente Maria Larrea – c’est après une séance de dédicace de la romancière Jeanette Winterson que l’écriture de ce roman a germé. Ou plus exactement après avoir lu la phrase laissée par la Britannique à son intention: «We can change the story because we are the story.» Une sorte d’injonction à prendre la plume: «J’entrevois ce que je peux raconter, à défaut de trouver la source de mes vérités. Raconter la grappe humaine que nous formons Victoria, Julian et moi, trois orphelins d’une même nation.»
Dès les premières pages et la scène de cette femme frappant sur un poulpe pour l’attendrir et accouchant simultanément, le lecteur est saisi. Dès lors, il ne lâchera plus ce trio, Maria et ses parents, leurs destins respectifs et cette vraie-fausse autobiographie où tout est aussi vrai que romanesque.
Victoria, fille qui naît, n’est qu’une bouche à nourrir inutile. Sa mère va la confier à un couvent pour s’en débarrasser, au moins les premières années. Elle viendra la récupérer une dizaine d’années plus tard, quand elle pourra l’aider à s’occuper de sa dizaine de frères et sœurs.
À peu près au même moment, une prostituée qui ne veut pas de son enfant, va le déposer chez les jésuites. Julian va connaître une enfance difficile, subir de mauvais traitements et ne rêver que de fuir au plus vite cette institution honnie.
La rencontre entre la belle galicienne et le jeune homme, qui a choisi la marine pour prendre de la distance, est comme une évidence. Ensemble, ils veulent oublier leur passé, ensemble ils rêvent d’un avenir loin de cette Espagne franquiste, de ces institutions religieuses écrasantes. Leur famille se construira en France.
Avec leur fille Maria, ils partent pour Paris. Mais pour ce trio, l’exil a un goût amer. Julian est gardien du théâtre de la Michodière, Victoria femme de ménage. Et Maria cache sa honte en ayant recours à toutes sortes de substances. Au collège, cela commence par les cigarettes, puis la drogue. «Je m’achetais du shit. De la skunk. De l’air sec. Des romans. Plus tard de la coke. Des vêtements. Du LSD. Des ecstas. De l’héro. Je n’aimais rien tant que sécher les cours, fumer dans le jardin des Tuileries, planer au musée du Louvre. En apesanteur, j’arrive enfin au lycée.» Au sortir d’une projection, elle sait qu’elle veut devenir réalisatrice et va tout faire pour intégrer la Femis. Mais l’amour et une grossesse inattendue fragilisent ses ambitions. Alors qu’elle cherche à se rassurer en allant consulter une voyante, c’est la déflagration: «vous n’êtes pas la fille de vos parents».
La seconde partie du livre, tout aussi passionnante, vous nous ramener à Bilbao. Sur les pas de Maria, on va découvrir l’histoire de ses origines. Une quête qui pose les questions de la filiation, de la figure du père et de la mère, mais aussi des agissements de l’église catholique et des petits arrangements aux lourdes conséquences.
Si Maria Larrea a su mettre tout son savoir de cinéaste pour placer sa caméra, découper des scènes fortes, construire un scénario haletant, elle prouve surtout qu’elle est une romancière de grand talent, la première grande découverte de cette rentrée!

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent
Maria Larrea
Éditions Grasset
Premier roman
224 p., 20 €
EAN 9782246831969
Paru le 17/08/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, principalement à Bilbao et en France, à Paris.

Quand?
L’action se déroule de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.
Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.
Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.
Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Blog de Mimi


Maria Larrea présente son premier roman Les gens de Bilbao naissent où ils veulent © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Le poulpe crachait encore une bave mousseuse sur les rochers quand Dolores s’en saisit.
Elle n’en avait pas peur, elle le tenait fermement à la jointure de sa tête et de ses tentacules. Il devait bien mesurer un mètre de toute sa longueur. Doucement, le céphalopode enroulait l’un de ses huit appendices visqueux sur le bras de Dolores. Pas un soupçon d’effroi ou de dégoût devant l’embrassade de l’animal. Elle marchait de la plage rocailleuse jusqu’au bunker de béton qui lui sert de maison. Dolores était bras nus malgré le froid de janvier, ce froid hivernal, humide et assassin des côtes galiciennes. Elle portait une légère robe à fleurs d’été parce qu’en vérité, plus aucun vêtement ne lui allait, son ventre de femme enceinte était prêt à exploser.

Une bourrasque se leva d’un coup et se mit à fouetter ses joues presque brûlées. Elle marchait les yeux mi-clos pour empêcher les grains de sable de se coller sous ses paupières lorsqu’elle passa le porche de la maison. Un rectangle de béton brut sans aucun ornement, aucune couleur, pas la moindre velléité de beauté. La maison était seule, battue par le vent, sur ce petit vallon près de l’océan et à un kilomètre du village de Gateira. Comment l’homme peut-il avoir si peu d’ambition architecturale ? Au rez-de-chaussée, il y avait une grande pièce à tout faire, un dortoir à l’étage. La bâtisse avait pour seule coquetterie une cour intérieure où séchait le linge et se trouvait l’autel des dignes maîtresses de maison de la région : un lavoir en pierre dans lequel Dolores battait le linge, le poulpe et son fils.
Alors qu’elle se mit à assener de gros coups de bâton sur la tête de la pieuvre, sa première contraction arriva. Elle reconnaissait ce qui se préparait à l’intérieur d’elle. C’était moins douloureux que lorsque Santiago la frappait, moins violent que lorsqu’il la pénétrait de force. Elle pria le Seigneur, la Sainte Vierge, Fatima et toute une suite de femmes martyres dans sa tête. Faites qu’il ne soit pas débile comme le premier. Qu’il puisse partir en mer pêcher la morue. Qu’il puisse me bâtir une belle maison de ses mains. Qu’il me défende lorsque son père osera lever le poing sur moi. Le poulpe agonisait. Dolores continuait son œuvre, elle le tabassait violemment. Les contractions s’accéléraient, on pouvait le deviner à la forme triangulaire que prenait le ventre de Dolorès et à ses lèvres soudain pincées en un drôle de rictus. Dolores ne voulait pas hurler. Au lieu de ça, elle introduisit ses doigts dans l’animal à la recherche du trésor noir. Les yeux au ciel, seulement guidée par le toucher, elle sourit : elle avait trouvé le magot. Avec l’index et le pouce, elle ressortit délicatement la glande nacrée et transparente contenant le délicieux jus sombre. Elle restait concentrée pour ne pas la percer mais une nouvelle contraction la fit chanceler. La tension électrique dans son corps lui tordit les mains. La poche éclata et répandit l’encre noire sur ses doigts et ses jambes blanches.
Elle hurla, ¡ Jesús ! Elle n’invoquait pas le fils de Dieu, non, mais le sien de fils. Jesús, cinq ans, sourire d’idiot et gueule d’ange. Il ramena sa fraise devant elle. Son visage était sale mais arborait l’expression heureuse de l’enfant enfin appelé par sa mère. Elle l’envoya chercher la voisine. ¡ Date prisa imbécil ! Jesús se mit à courir.

Pour les attendre, Dolores s’installa à l’intérieur, mit de l’eau à chauffer, défigurée par la douleur mais sans émettre le moindre bruit, sans un gémissement. Elle se réservait pour plus tard. Elle s’allongea.
Jesús fit son entrée avec la vieille Clara.
En silence, la voisine se mit à genoux, aux pieds de la mater dolorosa qui écarta les jambes. Ya está aquí. Il est déjà là. Jesús se glissa derrière le dos voûté de l’accoucheuse pour regarder. Sous les mains ridées de Clara, on pouvait voir la tête couronnée de cheveux et de poils pubiens du nouveau-né. Empuja. Pousse. Dolores expulsa d’un coup ce qui l’avait tant embarrassée ces derniers mois. Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Clara tenait le nourrisson dans ses mains. Elle inspecta son entrejambe et comprit en un instant le destin funeste qui attendait l’enfant. Elle regarda Dolores et répondit : C’est une fille.
Dolores refusa cet affront. Elle avait demandé un fils, un vrai, un fort, pas ça. Pas une fille. Elle n’en voulait pas. Emmenez-la chez les bonnes sœurs, il n’y a qu’elles pour vouloir des filles. De la poche de son tablier, Clara sortit un petit couteau d’office à la lame noircie et trancha le cordon. Dolores se releva sans un mot, essuya le sang sur son entrejambe comme si elle venait d’uriner, puis marcha avec difficulté vers l’extérieur. Elle se rendit au lavoir et là seulement, se mit à vomir ses entrailles, juste à côté du poulpe mort. Jesús n’avait pas émis un son. Des larmes coulaient sur son visage et faisaient fondre la crasse sur ses joues rebondies.

C’est ainsi que Clara, la voisine, prit dans ses bras la petite fille déjà bien misérable d’être née sans nom, et l’emmena d’un pas rapide au couvent de Santa Catalina, réputé dans toute la région pour sa recette de flan céleste. Devant la porte, elle toqua, le bébé emmailloté dans un drap blanc, comme un énorme saucisson. Ma voisine n’en veut pas, elle n’a pas d’argent, son mari est en mer, son seul fils est tonto. Elle tendit la fille. La bonne sœur la recueillit et décida de lui offrir un sort autrement plus charmant : en ce lendemain d’Épiphanie, elle prénomma le poupon Victoria. Une première victoire sur l’enfer.
Victoria, c’est ma mère. »

Extraits
« Hélas, mes velléités d’être une jeune fille rangée et bien éduquée se dissipèrent vite. Chacune de mes années de collège se soldait par un nouveau record d’heures de colle, de renvois, et une nouvelle expérimentation de substance enivrante. En sixième, les clopes Chevignon aussi rugueuses qu’un pull en laine crapotées sous un porche d’immeuble. Cinquième, Lucky menthol, ressentir simultanément dans la gorge la fraîcheur douloureuse du chewing-gum et de la fumée. Croire que l’odeur de menthe l’emportera sur celle du tabac. Quatrième, enfin, l’indiscutable Marlboro light. Je fumais librement devant mes parents, ma mère m’achetait mes cigarettes en même temps que celles de mon père. Elle me les donnait avec mon argent de poche sale, des billets de francs suisses et des dollars qu’elle recueillait dans le pli des banquettes du bar à hôtesses où elle faisait le ménage. Quand j’allais la voir là-bas, l’odeur me saisissait. Le parfum lourd de l’eau de Javel coulant sur les mains de ma mère, qui, sans gants, épongeait le sol.
Je blanchissais mes grosses coupures tachées de sperme au bureau de change de l’avenue de l’Opéra et avec, je m’achetais du shit. De la skunk. De l’air sec. Des romans. Plus tard de la coke. Des vêtements. Du LSD. Des ecstas. De l’héro. Je n’aimais rien tant que sécher les cours, fumer dans le jardin des Tuileries, planer au musée du Louvre. En apesanteur, j’arrive enfin au lycée.» p. 76-77

« We can change the story because we are the story.
Je relis sa phrase et d’un coup, je comprends.
On ne se souvient pas du moment de sa naissance. Mais on peut l’imaginer.
En rentrant chez moi, je décide de commencer l’écriture d’un roman. J’entrevois ce que je peux raconter, à défaut de trouver la source de mes vérités. Raconter la grappe humaine que nous formons Victoria, Julian et moi, trois orphelins d’une même nation. » p. 189

À propos de l’auteur
LARREA_Maria_©JF_PagaMaria Larrea © Photo JF Paga.

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Femis (promotion 2006). Elle est réalisatrice de Me recuerdo, documentaire (2004) et de fictions, Pink cow boy boots (2005), Mange ta barbe à papa (2006), Piano Piano (2015) ainsi que de clips et publicités. Elle a également assuré la direction artistique de Le Prix du succès de Teddy Lucy-Modeste (2016). Les gens de Bilbao naissent où ils veulent est son premier roman.

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