Comme à la guerre

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En deux mots:
Parcourir la planète pour écrire des récits de voyage savoureux n’empêche pas de ressentir une pointe d’angoisse au moment de devenir père, surtout quand le climat parisien – nous sommes au moment des attentats – n’est guère rassurant. Chronique douce-amère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le mari, la femme et l’enfant

Délaissant pour un temps le récit de voyage, Julien Blanc-Gras explore dans un savoureux roman les affres de la paternité post-attentats. Émouvant, drôle et un peu angoissant.

Nous avions laissé Julien Blanc-Gras naviguer à travers les icebergs, essayant de «Briser la glace» du côté du Groenland. Il nous revient dans une chronique douce-amère, en jeune père de famille. L’enfant naît le 8 janvier 2015 et les premières lignes du livre en donnent le ton: «Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.»
Julien Blanc-Gras va alors nous confier le récit des premières années de ce petit bonhomme, entre angoisses existentielles, nouvelles habitudes à prendre, adaptation de son planning et progrès du bout de chou. Cette manuel à l’usage des futurs ou jeunes parents est à la fois joyeux et angoissé, drôle et sérieux, surprenant et très prévisible. Tout simplement à l’image de la vie.
Les trois personnages de cette chronique jouent leurs rôles à la perfection, devenant des sortes d’archétypes. Outre le père narrateur, ils s’appellent du reste «La Femme» et «L’enfant». Et on prend plaisir, comme dans La Vie mode d’emploi de Perec, à pénétrer dans leur appartement parisien pour y découvrir les scènes de la vie conjugale après l’arrivée d’un nouvel habitant: «J’ai servi un verre de chardonnay à la Femme pendant qu’elle déroulait sa journée de travail. Elle officiait dans la filiale culturelle d’une très grande entreprise et fréquentait de ce fait autant de costumes-cravates que de saltimbanques. Elle passait sa vie à courir entre les réunions PowerPoint infestées de requins et les cocktails d’avant-premières truffés de parasites mondains, slalomant dans le Tout-Paris avec son énergie de taureau et sa grâce de libellule pendant que j’écrivais des histoires, réelles ou fictives, chez nous, seul, vêtu de mon plus beau survêtement. Je l’écoutais d’une oreille, l’autre étant tendue vers notre progéniture. Dans son parc, l’Enfant repu poussait des couinements d’extase pure: il venait de se rendre compte qu’il avait un hochet entre les mains et il n’en revenait pas. L’émerveillement est contagieux. La Femme et moi redécouvrions l’étendue du pouvoir de la contemplation. L’horizon s’obscurcissait, mais nous avions une lumière sous les yeux.»
Habilement mené, ce récit plein de tendresse et d’optimisme mesuré – «Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre» – jette aussi un pont entre les générations. La sienne bien sûr, plutôt heureuse du côté de Gap, une époque où l’on découvrait le monde en lisant Tout l’univers, mais aussi celle de Marcel dont il a retrouvé les carnets de guerre et dont l’engagement et le récit viennent en contrepoint de ces journées où la menace pointe à nouveau.
Entre une contribution au recueil Nous sommes Charlie, «entre Jacques Attali et Victor Hugo», des voyages en Argentine, au Groenland, en Inde, aux États-Unis ou encore au Cameroun qui lui permettent d’adresser des cartes postales à message philosophique à son fils, nous découvrons les visites à la crèche ou au parc, les étapes de la socialisation et celles de l’acquisition du langage, la découverte du goût, des odeurs, du monde. C’est riche de ces mots d’enfant qui font fondre de plaisir, c’est tendre et d’une profonde sincérité. Avec quelques jolies formules, dont celle-ci qui conclura joliment cette chronique: «J’ai quarante ans, un enfant crie « joyeux anniversaire papa » et je suis éternel.»

Comme à la guerre
Julien Blanc-Gras
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9782234084407
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages aux quatre coins du globe, à Ushuaia en Argentine, à Asavakkit au Groenland, à Kanataka en Inde, à Bakou en Azerbaïdjan, à New York aux États-Unis, à Téhéran en Iran, à Yaoundé, Garoua, Bafia, Bangoulap au Cameroun ou encore aux Seychelles.

Quand?
L’action se situe de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.»
Roman d’une vie qui commence, manuel pour parents dépassés, réflexion sur la transmission, cette chronique de la paternité dans le Paris inquiet et résilient des années 2015-2018 réussit le tour de force de nous faire rire sur fond de
tragédie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

BibliObs (Grégoire Leménager)
Blog Les chroniques de Mandor (entretien avec l’auteur)
Blog Sans connivence 
Blog Le Bouquinovore 


Julien Blanc-Gras présente Comme à la guerre © Production Hachette france

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.
L’époque basculait, dans une douloureuse contraction de l’Histoire. Les contractions annoncent une nouvelle existence, une nouvelle ère. Pour moi, un chamboulement des priorités avec ce bébé dans les bras. Pour nous tous, une altération du quotidien avec cette menace dans la tête. Il fallait s’adapter aux événements, il fallait bien. Chacun se débrouillait à sa façon. J’étais déterminé à mettre en place les dispositifs nécessaires à l’accomplissement de mon objectif. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.
Le kiosque avait été dévalisé de bon matin ; les quotidiens aux couvertures dramatiques s’étaient vendus comme des petits pains empoisonnés. Seul restait sur le présentoir un numéro de Courrier international, bouclé la semaine précédente et paré d’un titre qui sonnait comme une provocation
Un monde meilleur
Pris au dépourvu, j’ai d’abord émis un ricanement sarcastique – nous étions le 8 janvier 2015 – puis j’ai attrapé le magazine. Je l’ai regardé d’un air suspicieux avant de le poser sur le comptoir. La vendeuse m’a souri. Ce jour-là, tout le monde souriait d’un air gêné.
Je me suis installé dans le bistrot voisin, peuplé d’ouvriers du bâtiment buvant le demi de fin de journée et de trentenaires à barbe de trois jours en baskets blanches, penchés sur des écrans d’ordinateurs leur renvoyant un reflet qui aurait pu être le mien. Le patron m’a apporté un café en traînant les pieds. J’ai étalé le journal devant moi, prêt à m’y confronter. Alors, c’est quoi ces conneries de monde meilleur ? On pouvait passer des heures à établir la liste des choses qui n’allaient pas. C’était plus qu’un cerveau humain ne pouvait en supporter sans conclure à la destruction imminente de toute civilisation.
J’ai trempé un spéculoos dans ma tasse et une sentence lue à l’adolescence, peut-être déformée par les années, a surgi de ma mémoire. Notre génération est la seule qui a mieux vécu que ses parents et qui vivra mieux que ses enfants. Elle était tirée d’une bande dessinée où il était question d’humour scandaleux, d’aventures de presse, d’amitiés et de sexe. Des fragments autobiographiques hédonistes et nostalgiques, signés Wolinski. Le pauvre, une si belle vie pour mourir aussi mal.
Le vieil érotomane n’avait pas tort. À l’époque de mes parents, on grandissait avec les Beatles, le plein-emploi et la jouissance sans entraves.
À celle de mes grands-parents, on écoutait Tino Rossi, on n’avait pas le droit de folâtrer et on se faisait casser la gueule à la Seconde Guerre mondiale, ce mètre étalon du carnage. Pour ma génération comme pour les suivantes, les lendemains chantaient faux. L’avenir n’était pas une destination désirable. Nous pouvions aller partout sauf dans le futur. Nous avions des iPhone mais pas d’illusions. En relevant la tête pour porter la tasse à mes lèvres, mon regard a franchi la baie vitrée et s’est arrêté sur un graffiti qui n’était pas là la veille. Sur le mur jouxtant l’épicerie bio, on pouvait lire La rigolade est terminée.
Je me suis plongé dans le magazine pour y trouver des raisons d’être optimiste. Il y en a. La pauvreté recule, la démocratie progresse. Le niveau d’éducation a opéré un bond inimaginable lors des dernières décennies. La médecine fait des miracles. La mortalité infantile régresse, tout comme la maltraitance des mineurs. L’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée. La violence est à son niveau historique le plus bas. Si l’on se fie aux chiffres, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres, d’homicides, de criminalité. La planète Terre est une scène tragique, elle le restera, mais ses acteurs tiennent une forme inédite. Ce n’était pas facile à admettre en ces circonstances, pourtant les faits étaient là : les humains ne se sont jamais aussi bien portés.
Je rêvassais au futur sans trop savoir quoi en penser, tout en observant le parcours d’une feuille de marronnier portée par le vent depuis le parc des Buttes-Chaumont jusqu’aux trottoirs de l’avenue Simon-Bolivar. J’ai regardé le bulletin météo, il prévoyait l’arrivée d’une seconde dépression pour le lendemain. Dans sa combinaison verte, un agent d’entretien de la ville de Paris, dont le grand-père était peut-être griot à Tombouctou, a ramassé la feuille. Je devais acheter des couches.
L’heure tournait. C’est bien joli la poésie des feuilles mortes, l’état de l’humanité, tout ça, mais j’avais d’autres chats à fouetter, un enfant à récupérer à la crèche en l’occurrence. Il fallait que je m’occupe de la prochaine génération.
En sortant du bistrot, je suis passé devant la boulangerie tenue par une famille maghrébine, dont la vitrine arborait encore des décorations de Noël. Personne n’avait eu l’idée de caillasser l’établissement, les gens gardaient leur calme. (La veille, j’avais rejoint le rassemblement spontané sur la place de la République, des dizaines de milliers de personnes convergeaient pour communier dans une atmosphère de tristesse réconfortée par le nombre. Un unique individu avait cru bon de monter sur la statue pour déchirer un coran ; il avait été hué par la foule, qui faisait preuve de discernement, qualité rare pour une foule.)
J’ai remonté la rue Pradier jusqu’au Franprix. Un clochard m’a alpagué à la sortie. C’était un nouveau, salement abîmé, je ne l’avais jamais vu dans le quartier. Je lui ai donné ma monnaie en me demandant s’il était au courant pour l’attentat. Il devait s’en foutre, l’impact sur sa vie resterait limité.
Je me suis ensuite dirigé vers la crèche équipé d’un paquet de Pampers Baby-Dry taille 3, ignorant que, dans l’arrondissement voisin, un homme se dirigeait vers un supermarché casher équipé d’une kalachnikov, de deux pistolets-mitrailleurs Skorpion, de deux pistolets Tokarev et de quinze bâtons d’explosif. Le monde allait mieux, mais pas en bas de chez moi.

Extraits
« Mon petit,
Ceci est ta première carte postale d’Amérique du Sud. Je viens de débarquer à Ushuaia, Argentine, après une excursion maritime à travers les canaux de Patagonie qui m’a mené au cap Horn, le point le plus austral du continent. J’ai vu un très vieux monsieur avec une canne pleurer de joie au moment de poser le pied sur ce bout du bout du monde. Je crois qu’il avait rêvé de cette aventure toute sa vie. Tu vois, il n’y a pas d’âge pour faire des choses pour la première fois.
Embrasse maman de ma part.
Te quiero.
Papa »
« Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre
Les travaux de Steven Pinker, par exemple, s’avéraient revigorants. Le psychologue, linguiste et anthropologue à Harvard et au MIT (pas un hurluberlu donc) analysait les conditions du déclin de la violence par l’existence d’une «part d’ange en nous» (c’était le titre de son best-seller). Nous devenions meilleurs. La démonstration était appuyée par une masse de données impressionnante: les forces de la coopération gagnaient du terrain sur celles de l’affrontement. C’est notre nature même qui était en voie de pacification. Pinker rejoignait ainsi Jeremy Rifkin, prospectiviste américain conseillant moult gouvernements (pas un blaireau non plus) qui annonçait une civilisation de l’empathie en s’appuyant notamment sur la découverte des neurones miroirs en 2010 – ceux qui servent à vous faire ressentir les émotions des autres, vous font grimacer devant le spectacle de la douleur, pleurer au cinéma, rire avec les personnage d’un roman. Leur lecture transdisciplinaire de l’Histoire croisée avec les derniers apports des sciences biologiques et cognitives proposait «une vision radicalement neuve de la nature humaine»… »
« L’Enfant courait sur les pelouses du parc, les bras écartés pour imiter l’avion, en poussant de grands «meuh». S‘il refusait toujours de dire le mot vache, son vocabulaire s’était considérablement enrichi en quelques semaines. Il répétait tout. Il persistait à prononcer hibou «abou» mais articulait kangourou les doigts dans le nez (essayez, ce n’est pas si facile). D’ailleurs, il connaissait nez, tête, cou; il nommait les parties de son corps. Il comptait jusqu’à quatre, même s’il oubliait le trois. Il avait saisi la nuance entre pattes et pâtes. II répondait volontiers parsi (merci, en VF} quand on lui donnait une compote. Il balbutiait à ce soir quand on le déposait à la crèche. Il concevait le futur. Fini le temps du présent éternel.
Son mot favori restait bus. Curieusement, mon fils parisien parlait avec l’accent marseillais. Il prononçait zébreuh pour zèbre et Iuneuh pour lune. Il y avait des bugs inexpliqués chez cet enfant qui disait maman avec l’accent stéphanois et body en pakistanais. Mon petit citoyen du monde. »

À propos de l’auteur
Journaliste, romancier, globe-trotter, Julien Blanc-Gras est né en 1976 à Gap. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Touriste et In utero. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

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La plus précieuse des marchandises

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coup_de_coeur

En deux mots:
Il était une fois un pauvre bûcheron et sa femme. Un jour des hommes construisent une voie ferrée dans leur forêt et un jour un paquet est jeté d’un wagon de marchandises. À compter de ce moment – nous sommes en 1943 –, leurs vies vont être bouleversées.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le cadeau fait au pauvre bûcheron

C’est sous la forme d’un conte que Jean-Claude Grumberg nous rappelle au devoir de mémoire. Quand on train de marchandises lâche une partie de sa cargaison dans une forêt, c’est l’Histoire qui est en marche.

Comment dire l’indicible, comment raconter l’inhumanité, comment expliquer l’inexplicable? On sait qu’au retour des camps, nombre de victimes de la Shoah ont été confrontées à ce problème, préférant fort souvent le silence au témoignage leur faisant revivre le drame dont ils venaient d’être extirpés. Jean-Claude Grumberg a choisi la forme du conte pour nous rappeler au devoir de mémoire. Un conte très réussi, un conte qui devrait figurer au programme de tous les établissements scolaires.
Tout commence comme dans un grand bois où vivent une bûcheronne et son mari. Alors que lui est réquisitionné pour couper le bois, elle essaie de trouver de quoi manger. L’hiver est rude et il n’est pas rare que le faim s’invite à leur table tant son maigres les provisions qu’elle peut trouver. La grande saignée dans la forêt pour faire passer une voie ferrée apporte un peu de distraction, surtout pour la pauvre bûcheronne qui prend pour habitude de regarder passer le train. Son mari lui a expliqué qu’il s’agissait de convoi de marchandises, aussi espère-t-elle qu’un jour peut-être une partie du chargement tombera du convoi.
Pour l’heure, elle ne récolte que des petits bouts de papier sur lesquels on a griffonné un message qu’elle ne peut déchiffrer, ne sachant ni lire, ni écrire. Et puis un beau jour le miracle a lieu. Dans un tissu brodé d’or un petit paquet est jeté vers elle. Cette «marchandise» est un bébé!
Le lecteur aura compris qu’il s’agit d’un geste désespéré de prisonniers partant vers les camps de la mort et qui confient ainsi l’un de leurs enfants à une inconnue pour le sauver d’une issue mortelle plus que probable. Il va suivre en parallèle la famille arrivant dans ce sinistre endroit où les chambres à gaz fonctionnent déjà à plein régime et la famille de bûcherons essayant de sauver le bébé. Avec dans chaque couple ces mêmes questions et ce même sentiment de culpabilité. « Le père des ex-jumeaux souhaitait mourir, mais tout au fond de lui poussait une petite graine insensée, sauvage, résistant à toutes les horreurs vues et subies, une petite graine qui poussait et qui poussait, lui ordonnant de vivre, ou tout au moins de survivre. Survivre. Cette petite graine d’espoir, indestructible, il s’en moquait, la méprisait, la noyait sous des flots d’amertume, et pourtant elle ne cessait de croître, malgré le présent, malgré le passé, malgré le souvenir de l’acte insensé qui lui avait valu que sa chère et tendre ne lui jette plus un regard, ne lui adresse plus une seule parole avant qu’il ne se quittent sur ce quai de gare sans gare à la descente de ce train des horreurs. » Le bûcheron, après avoir résisté aux suppliques de son épouse, va laisser son épouse tenter de sauver cet enfant, de le nourrir, de le cacher aux yeux des occupants. Mais la nasse se referme sur eux avant qu’ils ne parviennent à fuir.
L’épilogue de ce conte aussi terrible que précieux va vous secouer.
Si, comme le rappelle Raphaëlle Leyris dans Le Monde, Jean-Claude Grumberg est «est l’un des auteurs les plus étudiés dans les écoles, pour ses pièces et livres jeunesse», elle nous rappelle aussi «l’arrestation, sous ses yeux, de son père, Zacharie, emmené à Drancy puis déporté par le convoi 49, parti pour Auschwitz le 2 mars 1943». D’où sans doute la force de ce livre d’orphelin et la transcendance qui s’en dégage. Précipitez-vous toutes affaires cessantes chez votre libraire!

La plus précieuse des marchandises
Jean-Claude Grumberg
Éditions du Seuil
Un conte
128 p., 12 €
EAN 9782021414196
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule vraisemblablement en Allemagne ou Pologne. On y évoque aussi la France et ses camps de rétention.

Quand?
L’action se situe de 1942 aux années d’immédiat après-guerre.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le billet de Charline Vanhoenacker)
Actualitté (Florent D.)


Jean-Claude Grumberg répond aux questions de Léa Salamé © Production France Inter

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui. Pauvre bûcheron, requis à des travaux d’intérêt public – au seul bénéfice des vainqueurs occupant villes, villages, champs et forêts –, c’était donc pauvre bûcheronne qui, de l’aube au crépuscule, arpentait son bois dans l’espoir souvent déçu de pourvoir aux besoins de son maigre foyer.
Fort heureusement – à quelque chose malheur est bon – pauvre bûcheron et pauvre bûcheronne n’avaient pas, eux, d’enfants à nourrir.
Le pauvre bûcheron remerciait le ciel tous les jours de cette grâce. Pauvre bûcheronne s’en lamentait, elle, en secret.
Elle n’avait pas d’enfant à nourrir certes, mais pas non plus d’enfant à chérir. Elle priait donc le ciel, les dieux, le vent, la pluie, les arbres, le soleil même quand ses
rayons perçaient le feuillage illuminant son sous-bois d’une transparence féerique. Elle suppliait ainsi toutes les puissances du ciel et de la nature de bien vouloir lui accorder enfin la grâce de la venue d’un enfant.
Peu à peu, l’âge venant, elle comprit que les puissances célestes, terrestres et féeriques s’étaient toutes liguées avec son bûcheron de mari pour la priver d’enfant.
Elle pria donc désormais pour que cessent au moins le froid et la faim dont elle souffrait du soir au matin, la nuit comme le jour.
Pauvre bûcheron se levait avant l’aube afin de donner tout son temps et toutes ses forces de travail à la construction de bâtiments militaires d’intérêt général et même caporal.
La pauvre bûcheronne, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il règne cette chaleur suffocante dont je vous ai déjà parlé, cette pauvre bûcheronne donc, arpentait son bois en tous sens, recueillant chaque brindille, chaque débris de bois mort, ramassé et rangé comme un trésor oublié et retrouvé. Elle relevait aussi les rares pièges que son bûcheron de mari posait le matin en se rendant à son labeur.
La pauvre bûcheronne, vous en conviendrez, jouissait de peu de distractions. Elle marchait, la faim au ventre, remuant dans sa tête ses vœux qu’elle ne savait plus désormais comment formuler. Elle se contentait d’implorer le ciel de manger, ne serait-ce qu’un jour, à sa faim.
Le bois, son bois, sa forêt, s’étendait large, touffu, indifférent au froid, à la faim, et depuis le début de cette guerre mondiale, des hommes requis, avec des machines puissantes, avaient percé son bois dans sa longueur afin de poser dans cette tranchée des rails et depuis peu, hiver comme été, un train, un train unique passait et repassait sur cette voie unique.
Pauvre bûcheronne aimait voir passer ce train, son train. Elle le regardait avec fièvre, s’imaginait voyager elle aussi, s’arrachant à cette faim, à ce froid, à cette solitude.
Peu à peu elle régla sa vie, son emploi du temps sur les passages du train. Ce n’était pas un train d’aspect souriant. De simples wagons de bois avec une sorte d’unique lucarne garnie de barreaux dont était orné chacun de ces wagons. Mais comme pauvre bûcheronne n’avait jamais vu d’autres trains, celui-ci lui convenait parfaitement, surtout depuis que son époux, répondant à ses questions, avait déclaré d’un ton péremptoire qu’il s’agissait d’un train de marchandises.
Ce mot « marchandises » acheva de conquérir le cœur et d’enflammer l’imagination de la pauvre bûcheronne. «Marchandises»! Un train de marchandises…
Elle voyait désormais ce train débordant de victuailles, de vêtements, d’objets, elle se voyait parcourir ce train, se servir et se rassasier. Peu à peu l’exaltation fit place à un espoir. Un jour, un jour peut-être, demain, ou le surlendemain, ou n’importe quand, le train aura enfin pitié de sa faim et au passage lui fera l’aumône d’une de ses précieuses marchandises. »

Extraits
« Dès qu’il découvrit ce wagon de marchandises – wagon à bestiaux vu la paille au sol –, il sut que leur chance était derrière eux. Jusque-là, de Pithiviers à Drancy, ils avaient eu la chance au moins de ne pas être séparés. Ils avaient vu, hélas, tous les autres, les malchanceux, partir les uns après les autres pour on ne sait où, et eux étaient restés ensemble. Ils devaient, pensait-il, cette grâce à la présence de ses jumeaux chéris, Henri et Rose, Hershele et Rouhrele. »

« Le père des ex-jumeaux souhaitait mourir, mais tout au fond de lui poussait une petite graine insensée, sauvage, résistant à toutes les horreurs vues et subies, une petite graine qui poussait et qui poussait, lui ordonnant de vivre, ou tout au moins de survivre. Survivre. Cette petite graine d’espoir, indestructible, il s’en moquait, la méprisait, la noyait sous des flots d’amertume, et pourtant elle ne cessait de croître, malgré le présent, malgré le passé, malgré le souvenir de l’acte insensé qui lui avait valu que sa chère et tendre ne lui jette plus un regard, ne lui adresse plus une seule parole avant qu’il ne se quittent sur ce quai de gare sans gare à la descente de ce train des horreurs. »

À propos de l’auteur
Jean-Claude Grumberg est l’auteur d’une vingtaine de pièces de théâtre, dont Demain une fenêtre sur rue, Rixe, Les Vacances, Amorphe d’ottenburg, Dreyfus, Chez Pierrot, En r’venant d’Expo, L’Atelier, l’Indien sous Babylone, Zone libre, L’Enfant do, Rêver peut-être. Il est aussi l’auteur de Marie des grenouilles, pièce de théâtre pour la jeunesse créée en 2003 par Lisa Wurmser. L’ensemble de son œuvre théâtrale est disponible aux éditions Actes Sud/Papiers qui ont également publié un recueil de ses pièces en un acte aux éditions Babel.
Il a reçu le prix du Syndicat de la critique, le prix de la SACD, et le prix Plaisir du théâtre pour Dreyfus, le prix du Syndicat de la critique, le grand prix de la Ville de Paris et le prix Ibsen et le Molière pour L’Atelier, ainsi que le Molière du meilleur auteur et le prix du théâtre de l’Académie française pour Zone libre et le Grand Prix de la SACD 1999 pour l’ensemble de son œuvre. Rixe, créé en 1968 à Amiens dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, est présenté en 1971 à la Comédie-Française dans le cadre du cycle Auteurs nouveaux dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon, avant d’être repris en en 1982 au Petit-Odéon. Au même programme figure Les Vacances dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Amorphe d’Ottenburg est créé en 1971 au Théâtre National de l’Odéon par les Comédiens-français, dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon et entre au répertoire de la Comédie-française en 2000 dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes. Sa dernière pièce L’Enfant do a été créée en 2002 au théâtre Hébertot dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes.
Outre l’adaptation de La Nuit tous les chats sont gris (Babel /Actes Sud), qu’il a lui-même adapté pour le théâtre, il a également adapté Le Chat botté de Ludwig Tieck, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (Molière de la meilleure adaptation), Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, et Encore une histoire d’amour de Tom Kempinski (Molière de la meilleure adaptation) et Conversation avec mon père d’Herb Gardner. (Source : Éditions du Seuil)
Site Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Grumberg

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Les déracinés

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En deux mots:
À Vienne, au début des années trente, Wilhelm rencontre Almah. Leur belle histoire d’amour va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où ils vont essayer de se construire une nouvelle vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une nouvelle vie en république dominicaine

C’est un fait méconnu de la Seconde guerre mondiale que Catherine Bardon a choisi de mettre en lumière dans son premier roman. Les Déracinés raconte l’exil des juifs fuyant les nazis en République dominicaine. Prenant et surprenant.

La Seconde guerre mondiale et la Shoah alimentent régulièrement les libraires avec de nouveaux livres. Si Catherine Bardon a choisi ce créneau pour son premier roman, ce n’est toutefois pas par inconscience, mais bien parce qu’elle a découvert un épisode peu connu de ce conflit et qu’elle a eu accès à des documents inédits. Sa plume alerte et sa parfaire connaissance des lieux ont fait le reste, à savoir un roman chargé d’émotion et de suspense.
Tout commence à Vienne en 1932 avec la rencontre de Wilhelm, jeune homme qui entend consacrer sa vie au journalisme et Almah, fille d’une riche famille juive pas très pratiquante. Leur amour va braver leurs différences, religieuses et sociales, pour s’épanouir au pied de la grande roue du Prater. Un feuilleton signé sous pseudonyme dans le quotidien Krone doublé d’en emploi à la Neue Freie Presse, principal quotidien d’Autriche, offrent de belles perspectives. Avec des éditorialistes et chroniqueurs tels que Stefan Zweig, Theodor Herzl, ou Arthur Schnitzler, on ajoutera que l’émulation était de haut niveau.
Mais les années trente vont soudain se voiler d’une menace de plus en plus persistante venue d’Allemagne. Mais Wilhelm et Almah ne veulent pas croire les oiseaux de mauvais augure. Mais la vie devient de plus en plus difficile, la menace de plus en plus forte. Myriam, la sœur d’Almah, choisit de s’exiler à New York avec son mari Aaron. À 19h 45, le 11 mars 1938 une brève allocution annonce l’Anschluss. Wilhelm est arrêté et envoyé dans un camp d’où il ne sortira qu’après avoir abandonné tous ses biens et s’être acquitté d’une taxe exorbitante, sans oublier l’engagement de quitter le Reich avant la fin du mois de janvier 1939. Mais obtenir un visa et un permis de séjour devenait quasi impossible. Après avoir pu séjourner dans un camp en Suisse et tenté en vain de rejoindre New York, ils acceptent l’offre qui leur est faite de s’installer en République dominicaine. Laissant derrière eux «l’Europe malade de la guerre et de la folie des hommes», ils débarquent dans les Caraïbes avec pour objectif de fonder à Sosúa une communauté agricole sur le modèle de Degania, le premier kibboutz fondé en Palestine.
Vont-ils réussir ce pari? Pourront-ils compter sur le soutien de la Diaspora? Le dictateur à la tête du pays ne va-t-il pas revenir sur ses promesses? Autant de questions qui vont trouver des réponses dans la seconde partie de ce roman passionnant à bien des égards. Le choix de Catherine Bardon de laisser la parole aux acteurs nous offre la possibilité de confronter les points de vue, les aspirations et les doutes. C’est à la fois formidablement documenté et très romanesque. Un vrai coup de cœur!

Les déracinés
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
624 p., 21,90 €
EAN : 9782365693318
Paru le 3 mai 2018

Où?
Le roman se déroule en Autriche, à Vienne et dans les environs, à Mörbisch, aux bords du lac de Neusiedler puis en Suisse, à Diepoldsau et Genève, en France, à Cherbourg, Lyon, Perpignan, Saint-Cyprien, Gurs, en Espagne, à Madrid, puis au Portugal à Lisbonne, aux États-Unis, à New York puis en République dominicaine, à Ciudad Trujillo, Villa Altagracia, Piedra Blanca, Bonao, La Vega, Santiago, Puerto Plats, Sosùa, Jarabacoa, Santa Bárbara ainsi qu’en Israël.

Quand?
L’action se situe des années 1930 à la fin du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une fresque formidable. Une grande histoire d’amour.
La création, durant la guerre, d’un kibboutz en République dominicaine…
Vienne, 1932. Au milieu du joyeux tumulte des cafés, Wilhelm, journaliste, rencontre Almah, libre et radieuse. Mais la montée de l’antisémitisme vient assombrir leur idylle. Au bout de quelques années, ils n’auront plus le choix ; les voilà condamnés à l’exil. Commence alors une longue errance de pays en pays, d’illusions en désillusions. Jusqu’à ce qu’on leur fasse une proposition inattendue : fonder une colonie en République dominicaine. En effet, le dictateur local a offert cent mille visas à des Juifs venus du Reich.
Là, au milieu de la jungle brûlante, tout est à construire : leur ville, leur vie.
Fondée sur des faits réels, cette fresque au souffle admirable révèle un pan méconnu de notre histoire. Elle dépeint le sort des êtres pris dans les turbulences du temps, la perte des rêves de jeunesse, la douleur de l’exil et la quête des racines.

« Incontournable. Un grand roman, absolument extraordinaire. » – Gérard Collard – Le Magazine de la santé
« Avec des personnages attachants, un univers dépaysant et une forte tension romanesque, Catherine Bardon signe une saga passionnante qui ravive un pan peu connu de l’Histoire. » – Version Femina
« Fresque historique haletante. » – Lire

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Bande-annonce du livre Les déracinés de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1ere partie : Les corbeaux noirs
« Myriam 1921
— Les vraies ballerines peuvent enchaîner vingt pirouettes !
J’ai quinze ans et l’imbécillité désinvolte des adolescents. Vautré dans un fauteuil du salon, je joue les maîtres de ballet. Vêtue de son tutu rose, ses boucles brunes tirées en un chignon maladroit, Myriam se dresse sur la pointe de ses chaussons et se met à tourner sur elle-même.
Soudain elle s’écroule, vaincue, au bord des larmes.
— Combien ?
— Neuf !
— Oh Wil, je n’y arriverai jamais !
— C’est parce que tu regardes tes pieds, une vraie ballerine ne regarde jamais ses pieds, elle regarde droit devant elle. Un petit sourire valeureux creuse des fossettes dans les joues rebondies de ma soeur. Myriam reprend sa posture, droite sur ses pointes, adopte un port de reine et recommence à tourbillonner.
— Une vraie ballerine sourit sans montrer ses dents.
Elle pince ses lèvres et virevolte de plus belle, puis s’arrête soudain, envahie par un doute :
— Et d’abord, comment tu sais tout ça ?
— C’est parce que je m’intéresse à la danse et que, plus tard, je serai critique de ballets. Myriam acquiesce en silence. Elle me croit. Elle croit tout ce que je dis.
À huit ans, Myriam rêvait d’être une étoile. La danse, elle n’avait que ça en tête. Depuis ses cinq ans, elle suivait des cours de ballet classique à l’école de Tatiana Gabrilov, une ex-ballerine du Kirov, qui avait ouvert une académie très cotée au coeur de Leopoldstadt. Nos parents l’avaient encouragée sans réserve.
— C’est une bonne discipline, rigueur et grâce, disait mon père qui cédait au moindre caprice de sa fille.
— J’aurais tellement aimé prendre des leçons de danse quand j’étais petite, soupirait ma mère qui adorait la valse. Myriam suivait ses cours de danse avec une assiduité et une constance dont elle était loin de faire preuve à l’école, au grand dam de notre père. Elle travaillait sans relâche ses arabesques et ses entrechats et finit par se révéler une ballerine très convenable. À la maison, le vieux piano avait repris du service, ma mère jouait, Myriam dansait. D’abord très fiers des prouesses de leur fille, mes parents n’avaient plus vu d’un aussi bon oeil cette passion quand Myriam avait commencé à devenir véritablement obsédée. Un jour, un peu trop ronde à son goût et pour les critères sévères de la Gabrilov, elle avait décidé d’observer un régime draconien pour ne pas prendre un gramme, contrariant l’âme cuisinière de ma mère.
— Ressers-toi, ma fille, tu ne manges rien. Tu vas ressembler à un moineau déplumé !
— À un chaton passé sous la pluie, renchérissait mon père.
— À… une asperge, ajoutais-je pour ne pas être en reste.
— Ça suffit, rugissait Myriam. Je veux avoir l’air d’une ballerine, un point c’est tout. Comment pourrais-je enchaîner sauts et jetés si je pèse une tonne ?
Des heures durant, enfermée dans sa chambre, elle travaillait ses étirements et corrigeait ses postures devant la glace de son armoire. Durant plusieurs semaines d’affilée, elle ne s’était déplacée dans l’appartement que sur ses pointes, vêtue de son tutu et de ses collants, en pirouettant de temps à autre.
Elle se plaignait de sa crinière de boucles brunes qu’elle ne parvenait pas à discipliner. Pendant un temps, elle affecta de ne saisir les objets qu’entre le majeur et le pouce, les trois autres doigts dépliés en l’air telles les plumes d’un oiseau.
De temps en temps, je surprenais un échange de regards mi-accablés mi-amusés entre mes parents qui prétendaient ne rien remarquer.
Ma sœur était de tous les spectacles de son école et figurait régulièrement en tête de distribution. Nous avions dû assister à maints ballets où des fillettes interprétaient avec une grâce de petits canetons des extraits d’opéras russes.
Quand, à seize ans, Myriam annonça qu’elle voulait faire de la danse son métier, le front du refus parental fut unanime. Une fillette qui suit des cours de danse très bien, de là à avoir une danseuse dans la famille… Il n’y avait pas loin de l’opéra au cabaret !
— Il vaut mieux envisager des études sérieuses qui te serviront plus tard, du droit peut-être, ou du commerce ? suggérait mon père.
— De la littérature ou des langues ? Tu es douée pour les langues, n’est-ce pas Myriam ? insistait ma mère.
— Je veux être ballerine, s’obstinait ma soeur qui cherchait du regard un soutien de mon côté.
— Pourquoi pas les deux en même temps ? Tu choisis des études qui te plaisent et tu continues la danse, comme ça si tu échoues d’un côté, tu te rattrapes de l’autre.
J’excellais dans l’art de ménager la chèvre et le chou. Champions de l’entre-deux, mes parents transigèrent : l’université contre la poursuite des cours de danse. Myriam capitula et se résigna. Je la soupçonnais de douter tout au fond d’elle-même
de sa réelle capacité à devenir une étoile.
— Dans ce cas, je vais suivre une formation d’institutrice et des cours d’anglais. Comme ça, si je ne deviens pas ballerine, ça pourra toujours me servir quand je serai professeur de danse. Qui eût cru, à ce moment-là, que le destin de ma sœur était déjà scellé? »

Extraits
« Le directeur de la Krone m’avait supplié de poursuivre notre collaboration et Falk le chercheur d’or avait repris du service au bas de ses colonnes. Je cumulais ainsi deux emplois, en remerciant le ciel d’avoir eu la clairvoyance de choisir un pseudonyme pour signer mon feuilleton à trois couronnes. J’étais fier de travailler au Neue Freie Presse. Avec ses 90 000 exemplaires quotidiens, ses éditions du matin et du soir et son style d’avant-garde, c’était le principal quotidien d’Autriche. Il recrutait son lectorat au sein de la bourgeoisie libérale. Nul ne contestait son influence politique. Parmi ses éditorialistes et chroniqueurs, on comptait d’immenses plumes, telles que Stefan Zweig, Theodor Herzl, ou Arthur Schnitzler. »
« « … Le président Miklas m’a demandé de faire savoir au peuple d’Autriche que nous avons cédé à la force parce que nous refusons, même en cette heure terrible, de verser le sang. Nous avons donc décidé d’ordonner aux troupes autrichiennes de n’opposer aucune résistance. Je prends congé du peuple autrichien, en lui adressant cette formule d’adieu allemande, prononcée du plus profond de mon cœur: Dieu protège l’Autriche! » Il était 19 h 45 le 11 mars 1938 et Kurt Schuschnigg venait d’annoncer sa démission. Assise face au poste de radio, le visage décomposé et les lèvres tremblantes, Almah porta les deux mains à sa bouche comme pour s’empêcher de crier. Les doigts de Wilhelm se crispèrent sur les épaules de sa femme ; il vibrait de rage et de consternation. Il sentit une décharge de désespoir irradier de son corps et traverser celui d’Almah. Ainsi c’était fini. »
« La dernière image que je garderais de mes parents n’avait pas changé. C’était celle d’un couple de vieux vêtus de noir, drapés dans leur chagrin, un homme de haute stature au visage sévère et une petite femme brisée, debout sur le quai d’une gare. Ils ne cessaient d’agiter leurs mains et devenaient de plus en plus petits. Ils finirent par se diluer dans la foule agglutinée tandis que le train prenait peu à peu de la vitesse dans un mugissement sinistre. J’eus le pressentiment fugace que c’était la dernière fois que je les voyais. »
« L’objectif du Joint est de créer à Sosúa une communauté agricole sur le modèle de Degania, le premier kibboutz fondé en Palestine en 1909. Ici, il n’existe pas de propriété privée. Les terrains, les équipements, le matériel appartiennent à la Dorsa et la communauté pourvoit à tous les besoins de ses membres et de leurs familles. Vous allez recevoir une dotation d’équipement, vêtements de travail, bottes, chapeaux de paille, et une allocation mensuelle de 9 dollars par adulte et 6 dollars par enfant, à utiliser au magasin général. Vous serez affectés aux différentes équipes de travail avec un système de rotation. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle a écrit des guides de voyage et un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. Elle vit à Paris et signe avec Les Déracinés son premier roman. (Source : Éditions Les Escales)

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La mer en face

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En deux mots:
Philippe a du plus en plus de mal à supporter son épouse et les «amis» de cette dernière. Aussi décide de partir en Allemagne sur les traces de son oncle au passé trouble. Mais il devra interrompre son voyage pour aller retrouver son fils au Canada, hockeyeur professionnel impliqué dans une affaire de dopage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le scénariste surpris par le scénario

Vladimir de Gmeline entraîne le lecteur en Allemagne sur les pas d’un nazi avant de faire brusquement demi-tour et nous plonger dans un thriller sur fond de dopage du côté de Montréal. Surprenant, mais malin.

Si de nombreux écrivains ont déjà utilisé la technique du «roman dans le roman» pour pimenter leur histoire, il faut bien avouer que la variante imaginée par Vladimir de Gmeline est aussi audacieuse que déroutante, du moins au premier abord. Car une lecture attentive – voire une relecture – nous prouvera que tous les indices ont bien été placés au fil du récit pour nous permettre de passer allègrement du récit historique au thriller sur fond de chantage et de mafia.
Il faut par exemple comprendre les raisons qui vont pousser Philippe à entreprendre son voyage dans l’Allemagne de son enfance. Si les relations avec son épouse ne sont plus au beau fixe depuis bien longtemps, les visiteurs qu’elle reçoit à la maison irritent au plus haut point son mari. À cinquante ans, ce sénariste en panne d’inspiration ne supporte plus leur arrogance. Il en profite pour prendre la fuite et entreprendre ce voyage qu’il a déjà plusieurs fois repoussé à Detmold, dans le Nord de l’Allemagne. C’est là qu’il a passé une période de sa jeunesse, auprès d’un oncle qui a été membre des Waffen SS. Outre le fait de revoir les lieux, il aimerait en savoir davantage sur le rôle effectivement joué par son parent.
Guillaume décide de l’accompagner, davantage pour resserrer les liens qui l’unissent à son ami que par envie de se plonger dans les pages sombres de l’histoire.
Les deux hommes laissent leurs familles respectives pour enquêter. Si au début ils se heurtent à un mur de silence, ils vont finir par apprendre, bribe par bribe, quelques détails sur les exactions commises. Mais un coup de téléphone de sa fille va l’alerter sur l’état de santé de son fils Ivan qui poursuit une brillante carrière de hockeyeur professionnel au Canada. Les retransmissions de ses matches et les photos transmises vont le pousser à prendre l’avion pour Montréal. Malgré les dénégations d’Ivan, il ne va pas tarder à se rendre compte que l’augmentation subite de sa masse musculaire n’est pas due aux seules séances de musculation.
Petit à petit la douloureuse vérité se fait jour, non seulement Ivan se dope, mais il sert de tête de pont à un vaste trafic.
Pour Philippe, c’est le même sentiment de culpabilité que celui ressenti en Allemagne, même s’il n’a pas commis lui-même d’actes répréhensibles. La famille, son rôle de père, la façon dont il a mené sa vie jusqu’à présent, le rôle joué par sa femme dans cette sombre histoire: autant de thèmes abordés en filigrane pour boucler la boucle.
Sauf que Vladimir de Gmeline – on l’aura compris – a plus d’une corde à son arc. Voici donc le père et le fils aux prises avec une bande d’escrocs redoutables dont les menaces se font de plus en plus précises.
Il serait dommage de révéler ici les épisodes suivants, aussi haletants que dans un bon thriller. Disons simplement que jusqu’à l’épilogue on va se régaler, car les faits s’emballent sur un rythme d’enfer.

La mer en face
Vladimir de Gmeline
Éditions du Rocher
Roman
424 p., 19,90 €
EAN : 9782268096506
Paru le 5 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France (du Vercors à la Bretagne, en passant par Briançon), en Allemagne (à Detmold et du côté de la mer Baltique) et au Canada (à Montréal et environs). On y évoque aussi des voyages au Brésil et en Autriche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Philippe – scénariste de cinquante ans, dont le couple bat de l’aile – s’apprête à retourner en Allemagne. Adolescent, il a séjourné deux étés chez son oncle, ancien Waffen SS. Ce voyage, maintes fois différé, tient autant du pèlerinage que de l’enquête familiale. Philippe est hanté par la «Shoah par balles », l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Une image en particulier l’obsède: un groupe de femmes et d’enfants attendant d’être fusillés dans le dos, face à la mer Baltique.
Philippe doit-il se confronter aux fautes qu’il n’a pas commises, ou rester prisonnier de ses questionnements? Des coups de téléphone alarmants l’obligent à interrompre cette quête des origines pour rejoindre son fils Ivan, hockeyeur professionnel au Canada, qui semble en danger.
Philippe parviendra-t-il à le protéger et ainsi se libérer des errements familiaux du passé?

Les critiques
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Vladimir de Gmeline présente son roman La mer en Face © Production Éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Chouettes étoiles. Hier, au même endroit et à la même heure, on ne voyait rien. Pas de lune, pas de vent, pas de bruit. Un vrai cimetière, mais je connais le chemin par cœur. Je viens me planter au croisement, ou je longe le bois, sur le sentier qui borde le grand pré. D’ici, j’ai une belle vue sur la maison. Je la voulais, elle la voulait, on est contents. Le toit de chaume et les colombages, le confort à l’intérieur, les lumières du salon, et ces gars que je ne connaissais pas qui viennent pour la deuxième fois en une semaine. Ils disent qu’ils sont des amis de son père.
Avant, je clopais. J’ai arrêté. J’aimais cette solitude, le soir, la fumée qui n’avait jamais vraiment la même odeur. L’été, j’aimais son parfum d’Amérique, de grillons et de murmures amoureux. L’automne, j’entendais des chiens et des collégiens rebelles, des fêtes étranges. Le froid me faisait penser à des plateaux silencieux, des pierres figées. La pluie, la pluie, on a tout dit sur la pluie, et moi j’en dirais trop alors je m’arrête tout de suite.
Il paraît que je dis toujours la même chose. C’est peut-être vrai. C’est une passion. J’aime encore cette solitude, mais je n’ai plus besoin de fumer. Je me suis lassé. Les sensations s’estompaient, je les retrouve. Ils ont garé leurs voitures derrière, des grosses bagnoles que je ne sens pas. Je fais le mec sympa qui ne comprend rien et ne se pose pas de questions, mais je ne les sens pas. Tout à l’heure, ce gars épais au crâne rasé, avec son pull blanc, a bien vu que je le regardais de travers quand il est allé se servir dans le réfrigérateur sans rien demander.
Il m’a lancé un sourire narquois. Léa m’a toujours fait le coup de l’élégance, mais il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper. Elle ne le cherche pas vraiment d’ailleurs. Elle a même l’air plutôt à l’aise. En réalité, c’est moi qui la gêne. Elle m’a fait son petit sourire numéro trois quand je suis rentré dans le salon. Prends-moi
pour un con. Je la connais par cœur. Je fais quelques pas, les mains dans les poches. J’aurais peut-être dû me douter que tout cela finirait par arriver.
Être plus méfiant. Et puis je n’y croyais pas trop. Méfie-toi, tu travailles trop du ciboulot et à force tu vas passer à côté.
Tu te fais des films. Mon instinct, ma raison, il y avait une bagarre entre les deux. Je mets un coup de pied dans un caillou. Je vois bien à travers les sous-bois, je reconnais les bruits, mes sens sont à l’affût. J’ai écouté ce que je pensais être ma raison, ou ce que je voulais penser. Bref, je me suis menti, parce que j’adorais sa chatte. Bingo, mon grand.
Voilà la facture.
Après notre première séparation, j’avais arrêté le journalisme. Une des meilleures décisions de ma vie. J’étais parti assez loin, je bossais à droite à gauche, je plongeais, je traficotais. Je gagnais de l’argent, et je m’éclatais. Je repassais en France régulièrement, je distribuais, j’avais la conscience claire et le sentiment d’être passé à côté de la catastrophe. Un jour, cette image complètement incongrue m’était venue à l’esprit, alors que je roulais à vélo, devant l’esplanade des Invalides. J’étais à peine en train de remonter la pente à cette époque. Je m’étais vu dans une grange, et une grosse voiture, ou un camion, ou une météorite, atterrissait sur le toit, il y avait une explosion et tout partait en fumée. Et moi je m’étais éjecté de la grange à la dernière minute. C’était exactement ça. Sauvé par le gong. J’avais mis un peu de temps à redevenir moi-même, à ne plus être la chiffe molle bêlante qui cherchait à la reconquérir. Ce gars-là me piquait un peu les yeux.
Belle leçon de vie. J’ai refait de la viande, j’ai récupéré mon cerveau, je baisais, je lisais, je me regonflais comme un bonhomme Michelin qui avait été piqué par une toute petite aiguille. Il fallait avancer, et ça me plaisait bien. »

Extrait
« Je me souviens que j’ai été odieux avec ma femme. Prétentieux et hautain. Aux moments où j’étais le plus paumé, je pensais m’en sortir comme ça. Je me débattais avec mes contradictions, ce que je croyais être mes échecs, alors que j’avais juste du mal à avancer. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir toutes ces années. Je suis devenu normal trop tard, et je m’en veux. C’est un sentiment qui vient souvent me visiter.. » p. 38

À propos de l’auteur
Vladimir de Gmeline est grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Il a publié deux récits, Les 33 Sakuddeï et Les Mystères de la Sungaï Baï, et un premier roman, en 2016, aux éditions du Rocher, La Concordance des temps. (Source : Éditions du Rocher)

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Jacques à la guerre

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En deux mots:
Jacques a vécu la Seconde Guerre mondiale alors qu’il n’était qu’adolescent puis, jeune homme, il est parti pour l’Indochine. Alors qu’il sent que sur son lit d’hôpital il n’a plus beaucoup de temps à vivre, il se souvient… L’hommage de son fils est émouvant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus belle des épitaphes

En se mettant à la place de son père, Philippe Torreton raconte une vie ordinaire qui va par deux fois être confrontée à la grande Histoire et rendre un vibrant hommage à cet homme.

À sa riche carrière d’acteur, de comédien, de metteur en scène et à ses engagements politiques Philippe Torreton ajoute l’écriture. Voici qui paraît déjà son sixième livre, sans doute le plus personnel et le plus intime après Mémé, un bel hommage à Shakespeare et des essais. Et s’il revient sur quelques souvenirs, notamment au début et à la fin du roman, il choisit de se substituer à son père pour lui rendre un émouvant hommage. Jacques va nous raconter sa vie, depuis l’enfance et la Seconde Guerre mondiale vécue à Rouen jusqu’à son retour d’Indochine.
Un récit que Philippe Torreton interrompt tout au long du livre par les pensées de cet homme sur son lit de mort, espérant laisser une image digne au moment de faire se révérence et montrer aux siens qu’il les aime.
C’est sur les routes de Normandie que s’ouvre cet émouvant récit, par ce merveilleux souvenir de Jacques qui a été autorisé à voyager aux côtés de son père, alors que les frères et sœurs et la mère sont restés à la maison. Dans la Renault Celta 4, il partage l’intimité dont son père est avare, se souviendra de sa main posée sur son genou, de son port altier. Un instant de bonheur fugace.
« Mon père a dû trouver chez ma mère le rêve d’une famille… mais a oublié d’en être le père au quotidien. Il avait sa maison, ses deux tantes et sa femme pour l’intendance, il pouvait filer sur les routes l’esprit libre. »
Jacques raconte le quotidien et cette impression de liberté que confèrent alors une automobile, les sorties dominicales chez les oncles et tantes, la montée de périls qu’il ne peut guère s’imaginer…
« — On va droit à la guerre.
André m’expliqua toutefois qu’on n’avait rien à craindre, la France avait la meilleure armée du monde, on avait gagné la grande et puis on possédait la ligne Maginot, infranchissable:
— Les Allemands vont se casser les dents sur elle et capituler tout de suite après, ils n’auront même pas la possibilité de poser un pied chez nous.
Il semblait si sûr de lui, mais ce frère avait peur le soir en se couchant et je pensais à ça en l’écoutant. »
La suite se déroule en scènes fortes de familles jetées sur les routes, comme ces Belges recueillis brièvement, de bombes et de morts, de personnes qui disparaissent sans laisser de traces. Au sortir du conflit, l’insouciance a fait place à la responsabilité, d’autant que Jacques va se retrouver sans père. Il lui faut alors travailler, aider à la reconstruction dans une ville défigurée, sans oublier ses obligations militaires. Ses états de service lui vaudront d’être sollicité pour rempiler et partir pour l’Indochine.
Les pages sur la découverte du Vietnam et de ses habitants montrent combien cette guerre était absurde avec la tragédie de Dien Bien Phu en point d’orgue. Un épisode qui va marquer durablement cet homme bon et humble et donner à ce livre encore davantage d’épaisseur. De l’anecdote, on passe au réquisitoire, de la chronique familiale à l’engagement politique.
Voilà non seulement Jacques transformé par la guerre, mais son fils durablement marqué. Et quand viendra son tour de se présenter sous les drapeaux… Mais je vous laisse découvrir les derniers chapitres de ce livre qui vous touchera au cœur. Merci Jacques et merci Philippe.

Jacques à la guerre
Philippe Torreton
Éditions Plon
Roman
384 p., 19,90 €
EAN : 9782259263641
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, à Rouen, Granville dans les environs ainsi qu’en Indochine, à Hanoï et Dien Bien Phu. On y évoque aussi le voyage de France au Vietnam, de Marseille en passant par le canal de Suez et les casernes du Nord de la France di côté de Douai.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mon père me manquait, mais à voir la silhouette de ma mère s’attardant sur le quai sans un bras pour la soutenir, sans une main caressante qui écrit sur la toile grise de son dos qu’il ne faut pas s’en faire, que le fiston va revenir vite, je lui aurais bien souhaité de retrouver un homme. S’il y avait une peine perdue d’avance, c’était celle-là; elle allait s’accrocher à son deuil comme la misère sur le monde, maintenant qu’il était mort, son mari elle l’avait pour elle, rien que pour elle.
Et puis, dans son monde on ne s’épousaille qu’une fois, on ne divorce pas et quand la mort vient rebattre les cartes, on continue de jouer avec la mise d’avant, une chaise vide en face de soi. Je suis parti en la plaignant un peu. Finalement l’armée avait du bon : en la voyant s’éloigner, immobile sur ce quai, j’avais de la peine pour elle. Au moins, ces départs étaient l’occasion de recueillir un brin d’affection. J’allais lui manquer; je comptais. »
Jacques, enfant, a subi la guerre en Normandie. Envoyé en Indochine, l’absurdité du monde lui saute aux yeux. Comment vit-on la violence lorsqu’on est un homme simple aspirant à une vie calme? Plein d’humanité et d’émotion, porté par une écriture enflammée unique, ce livre de Philippe Torreton est dans la lignée de son bestseller Mémé. Jacques à la guerre ou le roman de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien / Aujourd’hui en France (Pierre Vavasseur)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Médiapart (Colette Lallement-Duchoze)
Le blog de YV


Philippe Torreton parle de son roman Jacques à la guerre © Production France Bleu

Les premières pages du livre
« On roulait tous les deux, mon père et moi. Mais mon père, pour la seule fois de ma vie, était là rien que pour moi. Il avait négocié ça avec ma mère, c’était mon tour.
C’est la dernière fois que la vie fut belle. Après, la guerre est arrivée. Juste après la guerre, mon père est mort d’une crise cardiaque, et encore après je me suis retrouvé comme un couillon en Indochine.
Pour l’instant j’ai sa main sur ma cuisse gauche. Il me parle de ses clients que l’on va visiter et sa voiture file sur les routes nationales de cette Normandie printanière. Seuls les impératifs de la conduite nous séparent, mais une fois le levier de vitesse du volant repositionné sur le bon rapport, sa main me revient. Pour moi, la vie peut commencer ou s’arrêter là, c’est comme elle voudra, je m’en moque. Le bon Dieu que ma mère sollicite si souvent peut décider, je lui laisse la main, moi j’ai celle de mon père sur la cuisse gauche et elle me suffit amplement.
Je vois mon père de profil. En voiture je le voyais toujours de dos.
Cette lisière impeccable entre le col de chemise et ses cheveux noirs, je l’ai contemplée des heures durant. Distante de trois centimètres exactement. Mon père était soigné, élégant. Quand il se trouvait à la maison, on pouvait frapper à la porte à n’importe quelle heure de la journée, celui qui ouvrait en souriant était toujours soigneusement habillé, présentable, bien mis comme on disait ; c’était ça mon père, un homme bien mis.
Comme nous étions quatre frères et sœurs à occuper la banquette arrière et que la Renault n’offrait pas une habitabilité record, il en fallait toujours un assis sur une fesse et accroché au siège avant pour que les autres puissent aligner leurs croupes fraternelles. En général c’est moi qui m’y collais ; ma truffe se retrouvait à une poignée de centimètres de la nuque de mon père, je pouvais m’en repaître secrètement. J’ai passé des trajets entiers à l’étudier, à la respirer afin de savoir exactement quoi dire au coiffeur le jour où je serais en âge de décider. Ses cheveux étaient enduits d’une crème qui sentait bon, il avait un petit grain de beauté là où, trois ans plus tard, exactement au même endroit, une écharde métallique déchirée d’une bombe anglaise me ferait une jolie cicatrice en forme de croix catholique. Lui c’était un grain de beauté, juste à mi-chemin entre la base de ses cheveux et son col de chemise, légèrement sur la gauche. En avait-il ailleurs? Je ne pourrais le dire, je ne l’ai jamais vu torse nu et je pense que ma mère serait bien en peine de répondre. J’aimais les plis de son cou lorsque sa tête tournait de droite et de gauche. Les plis, les cheveux, les cols de chemise, la crème lissante et la voiture, c’était mon père.
C’était une première, car d’habitude le privilège des sorties entre hommes revenait à mon frère. Je les ai vus partir plus d’une fois faire des choses que je n’avais pas à savoir. Ce frère plus vif, plus habile aux filles, brillant, répondant et drôle, agaçant et charmeur je l’aimais et le maudissais : il déflorait tout avant moi. Quoi que je fasse, il l’avait fait. Quoi que je dise, il l’avait dit et en mieux, en plus enlevé, les mots dans le bon ordre ; mes plus grands rêves étaient noyés dans ses plus faibles soupirs. En plus d’être l’aîné, il était le dieu sur pattes de la tante Léopoldine, celle qui à Noël et à son anniversaire doublait la mise de cadeaux et lui garderait le plus gros pour la fin.
Là où je le tenais, c’était la nuit. Il avait peur du noir. Moi pas, jamais. Pour moi, la nuit c’est comme le jour sans la lumière; lui, il en devenait godiche faut voir comme, son droit d’aînesse devenait prière, supplique et demande d’asile. On dormait ensemble au premier étage dans le même lit et chaque soir c’était le même tintouin. Il se déshabillait nerveusement en regardant autour de lui, se cassait une fois sur deux la figure en retirant fébrilement ses chaussettes, vérifiait les fenêtres comme un expert en fenêtres fermées, puis fonçait dans le lit en évitant soigneusement que ses pieds nus se rapprochent trop près du dessous du cadre – ce qui en général lui faisait faire un bond –, se recroquevillait sous le drap en emportant l’édredon dans sa panique et là, emmitouflé dans sa trouille, me demandait d’une voix étouffée d’aller vérifier sous le sommier. Chaque soir, pendant une pincée de secondes, j’étais l’aîné, le grand qui rassure le petit – même que parfois je le charriais mais il n’aimait pas ça, et comme cet animal pouvait me faire la lippe pendant des jours, je préférais vérifier sans rien dire. Je l’aimais, il le savait et ça me rendait faible.
Ce frère aîné s’appelait André, mon père s’appelait André et moi c’était Jacques.
En regardant mon père de profil, je me disais que, plus tard, je n’aurais qu’un enfant. Un fils et c’est tout. »

Extrait
«Ces dimanches et cette voiture étaient une preuve de belle vie, de liberté, cela signifiait un métier, un peu d’argent de côté, une famille avec des mouflets qui se suivent et une épouse à la maison. Souvent, je me suis demandé si elle était bien sa femme puisqu’il l’appelait gentiment « ma mère » ; il se comportait plus comme l’aîné de la fratrie que comme son homme : elle avait cinq gosses et le grand conduisait la Celta.
Je m’en voulais de penser ça, mais nos trajets dans la Renault m’y poussaient ; je passais beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi mon père était tombé amoureux de ma mère. Après le décès de ses parents, il avait été élevé par sa tante Berthe, une vieille fille bossue qui vivait chez sa sœur, la fameuse Léopoldine, laquelle avait hérité différents biens immobiliers de ses patrons, monsieur et madame Lacassagne. La pauvre Léopoldine, gouvernante de son état, s’était donc retrouvée riche, mais vite dépossédée de son pactole par un notaire et un pharmacien de Rouen qui, prétextant aides et protections, l’avaient méticuleusement spoliée. Des fauves. De ce pillage en règle ne subsistaient que la maison du boulevard, au 67, et quelques petits appartements qui assureront un peu de revenus à la famille – nous mangions, les jours de fête, dans des assiettes en porcelaine mais nous n’avions pas vraiment de quoi remplir les plats à viandes et les services à poissons. »

À propos de l’auteur
Philippe Torreton mène une brillante carrière entre théâtre et cinéma. César du meilleur acteur en 1997, lauréat de nombreux prix, il est aussi écrivain. (Source: Éditions Plon)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Fugitive parce que reine

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En deux mots:
En 1989 une fille se retrouve sans sa mère, internée en asile psychiatrique. Elle n’aura dès lors de cesse de la retrouver, de dire ce qu’elle a vraiment été, de lui hurler son amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Romancière parce que fille

Le premier roman de Violaine Huisman est un sublime chant d’amour d’une fille pour sa mère. C’est aussi une ode à l’émancipation.

Deux chutes, presque en parallèle, vont marquer la narratrice de ce beau roman : celle du mur de Berlin et celle de sa mère. Sauf que, pas davantage pour l’événement historique que pour l’événement intime la petite fille ne va pouvoir prendre la mesure de ce qu’elle est train de vivre. Mais elle perçoit intimement que ce qui se joue là est important et grave. Il aura fallu attendre que le temps fasse son œuvre de polissage pour saisir l’entièreté et la force de ces moments de bascule.
« j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois ».
L’explication qu’on lui donne alors «ta-mère-est-maniaco-dépressive» n’en est pas une. Vingt ans plus tard, Violaine Huisman a su trouver les mots pour dire dire le mal qui a rongé cette femme, des mots à la fois splendides et pathétiques, sombres et éclairants. Des mots qui fouillent au plus près un sentiment jusqu’alors diffus, parce qu’il faut parer au plus pressé, parce qu’on gère la situation : « À douze et dix ans, ma sœur et moi allions devoir nous débrouiller seules, sans maman, et nos familles rafistolées s’avéraient d’un soutien inébranlable ». Car le père refuse la garde des enfants et laisse des amis prendre en charge sa progéniture.
Pour son excuse, on dira qu’il n’a pas eu envie de revivre un nouveau traumatisme, lui qui a grandi dans le palais de l’Élysée petit garçon, puis dans des logements de fonction d’un luxe comparable, et qui brusquement, lorsque la Seconde Guerre a éclaté, s’est retrouvé sans un sou, obligé de fuir en raison de ses origines juives. « Papa se rappelait qu’un beau jour, en pleine guerre, alors qu’ils étaient cachés sous un nom d’emprunt à Marseille, son père avait dit que si d’ici à la fin du mois il ne trouvait pas de quoi les faire vivre, lui, sa mère et ses frères, ils iraient tous se jeter dans le Vieux-Port au bout de la Canebière. »
Au fil des pages, on retrouvera les traces de son parcours, de l’histoire familiale et de sa rencontre avec cette mère fugitive parce que reine, qui mettra au monde ses filles alors qu’elle entendait vivre libre, émancipée. « Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. » Et des bizarreries, il y en aura beaucoup. On pourra les affubler de noms de maladie, la schizophrénie, la mythomanie, la kleptomanie, la neurasthénie et même l’hystérie, mis ce ne serait sans doute pas, du moins au yeux de ses filles, la meilleure manière de raconter ce que cette femme dégageait, aussi excessive que passionnée.
Du coup l’entreprise de Violaine Huisman devient aussi difficile que risquée. Elle essaie de répondre aux questions essentielles « Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on? »
La réponse se trouve dans la dernière partie de ce roman lumineux, dans les pages qui disent les dernières années de cette mère. Comme un lien intangible mais aussi fort que l’acier, l’amour qui les unit est de ceux que l’on imagine indestructible parce que se difficile à conquérir, si délicat à conserver.
Un chant d’amour sublime qui entraine avec lui toutes les tornades qui ont accompagné leurs existences respectives.

Fugitive parce que Reine
Violaine Huisman
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782072765629
Paru le 11 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Montfermeil, Boulogne, Cannes, Saint-Paul-de-Vence, Puypertus, Garches, Marseille, Boulogne, Auteuil, Megève, Royan, Montreuil, Antibes, Épinay-sur-Seine, Nogent-sur-Marne en passant par Rimini, Venise, Londres, Athènes, New York, Séville, Francfort, Bologne, Dakar ou encore Los Angeles.

Quand?
L’action se situe de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman était une force de la nature et elle avait une patience très limitée pour les jérémiades de gamines douillettes. Nos plaies, elle les désinfectait à l’alcool à 90 °, le Mercurochrome apparemment était pour les enfants gâtés. Et puis il y avait l’éther, dans ce flacon d’un bleu céruléen comme la sphère vespérale. Cette couleur était la sienne, cette profondeur du bleu sombre où se perd le coup de poing lancé contre Dieu.»
Ce premier roman raconte l’amour inconditionnel liant une mère à ses filles, malgré ses fêlures et sa défaillance. Mais l’écriture poétique et sulfureuse de Violaine Huisman porte aussi la voix déchirante d’une femme, une femme avant tout, qui n’a jamais cessé d’affirmer son droit à une vie rêvée, à la liberté.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Blog DOMI C LIRE
Agathe the book
Blog Loupbouquin
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)

Les autres critiques
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Télérama (Fabienne Pascaud)
Livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Page des libraires (Emmanuelle George – Librairie Gwalarn, Lannion)
Blog Les lectures du Mouton (Virginie Vertigo)
Blog Mes échappées livresques
Blog Dingue de livres 

Les premières pages du livre
« Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, des ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie –, et moi, les yeux rivés sur le poste, je restais ahurie, effarée par ce chaos dont la portée géopolitique m’échappait complètement malgré les efforts de pédagogie du speaker – on pouvait juger de l’importance des nouvelles à sa diction : progressivement descendante quand l’heure était grave, et aiguë les dimanches soir quand il était chargé d’annoncer aux téléspectateurs qui avaient patienté toute la semaine la rediffusion d’une comédie ou d’un film d’aventure –, non, les enjeux de l’événement n’avaient eu aucune prise sur ma conscience, mais je n’en étais pas moins saisie, happée par ces reportages à travers lesquels il me semblait percevoir en filigrane, comme derrière une vitrine, en transparence, les vestiges de maman, son portrait magnifié parmi les ruines, son corps dissimulé sous les décombres, son visage sous les gravats, peut-être ses cendres. C’était avec un ravissement ébloui que j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois, de force. Après m’avoir longtemps menti sur les raisons de sa disparition soudaine, on m’apprit que maman était maniaco-dépressive. La phrase m’était restée tout attachée – ta-mère-est-maniaco-dépressive –, une phrase prononcée par un adulte quelconque, une de ces phrases de grande personne qui ne servait à rien sinon à m’embrouiller ou me persécuter. Son écho devenait le leitmotiv de mon tourment, ma langue enroulant et déroulant ses vocables pour en diluer le peu de sens que j’y discernais. Ça ne voulait rien dire d’abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours, des tours que je visualisais aux angles d’un château fort, des donjons, au sommet desquels j’imaginais maman grimper à toute allure, et d’un bond plonger au fin fond des cachots ou des catacombes, enfin là où il faisait froid et humide, là où ça puait la mort. Maman avait donc disparu du jour au lendemain. Mes souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m’avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu’irrecevables. En fin de compte, personne ne se rappelait mieux que moi mon enfance hormis ma sœur qui n’avait pas retenu exactement les mêmes épisodes de notre épopée et pouvait parfois me souffler des répliques pour combler les lacunes de ma mémoire. Seul un élément nous manquait : le moment précis de sa chute. Cet incident, s’il avait eu lieu, nous avait échappé à toutes les deux et cette ellipse ne nous laissait que le sentiment diffus que nous avions bien failli mourir. Oui, cette angoisse persistait. Une anecdote étayait notre hypothèse, non qu’elle fût clairement le catalyseur, mais à défaut d’en identifier un avec certitude, cette mésaventure faisait l’affaire: l’accident de voiture sur le chemin ou au retour de l’école, ma sœur à l’avant, à la place du mort, moi derrière, sans ceinture jamais, et maman qui en première ligne du feu rouge avenue George-V accélérait d’un coup au son de forts crissements de pneus dans la perpendiculaire de l’avenue des Champs-Élysées. Impossible de se rappeler combien de voitures nous ont percutées mais suffisamment pour envoyer notre petite Opel à la casse. »

Extraits:
« Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. »

« Maman cassa une vitre un jour, de rage, et d’un bout de verre brisé balafra le visage de Ducon, qui malgré sa saloperie restait le père de nos amis, ces enfants avec qui nous avions vécu et grandi pendant quatre ans et demi. Nous ne savions que penser mais nous prenions parti, peut-être malgré nous. Les gendarmes que j’avais admirés montant la garde sous nos fenêtres venaient régulièrement frapper à la porte parce que les voisins se plaignaient de tapage nocturne… »

« Catherine CREMNITZ née le 1er avril 1947, d’un père juif et d’une mère catholique, a subi les conséquences de la déportation de son père et s’est retrouvée confrontée aux problèmes que pose cette double identité. C’est un cri. (L’ellipse n’est pas de moi. Cette phrase intervient juste après l’indication biographique, sans transition, et ça c’est tout à fait elle.) Toute la puissance de ce texte autobiographique réside dans la recherche d’une écriture représentative d’un vécu paradoxal. (J’admire son ambition, sa volonté de manier l’oxymore pour arriver au plus près des contradictions de son être ; ça aussi, c’est juste.) Il est impossible de rester insensible à ce souffle, à ce déferlement de révoltes souvent violentes et crues (rien à voir, cependant, avec les déferlements dont j’ai fait l’expérience en personne), qui une fois mises à nu transportent le lecteur dans un univers d’extrême pudeur et d’infinie poésie. »
À propos de l’auteur
Née en 1979, Violaine Huisman vit depuis vingt ans à New-York où elle a débuté dans l’édition et organise actuellement des événements littéraires, notamment pour la Brooklyn Academy of Music. Elle est l’auteure de plusieurs traductions de l’américain dont Un crime parfait de David Grann (Allia, 2009) et La Haine de la poésie de Ben Lerner (Allia, 2017). (Source : livreshebdo.fr)

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Celui qui disait non

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En deux mots:
Il faut regarder avec attention la couverture de ce livre, car l’auteur retrace le destin de l’ouvrier qui, en 1936, refuse de faire le salut hitlérien sur un quai de Hambourg. Il s’appelait August Landmesser.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’histoire d’un héros ordinaire

Il aura fallu un concours de circonstances assez exceptionnel pour retrouver le nom d’un homme sur une photo et donner ainsi à Adeline Baldacchino le sujet de son premier roman.

Les réseaux sociaux ont indéniablement quelques avantages. Quand, par exemple, une photo est partagée des milliers de fois, et qu’elle finit par intriguer et intéresser. On se souvient d’Isabelle Monnin avec Les Gens dans l’enveloppe, qui était partie à la recherche des personnes figurant sur un jeu de photos achetées dans une brocante et qui avait fini par les trouver.
Cette fois, il s’agit du cliché reproduit en couverture du livre et qui montre des dizaines de personnes faisant le salut nazi, sauf un.
En 2012, Marie Simon a raconté dans L’Express comment, grâce à un message posté au Japon sur Facebook pour illustrer la volonté de dire non – en l’occurrence à une catastrophe nucléaire – le monde entier avait pu faire la connaissance d’Auguste Landmesser. Quelques vingt années auparavant, c’est sa fille Irene qui avait reconnu son père sur la phto publiée par un quotidien allemand. « Depuis quelques années déjà, elle rassemble des documents sur le destin de ses proches. Elle en a même fait un livre, publié en 1996, dans lequel elle raconte l’histoire de sa famille « déchirée par l’Allemagne nazie ».»
C’est ce livre que la narratrice a dans ses bagages, lorsqu’elle débarque à Hambourg en avril 2017, « un long fichier, un seul, qui rassemble l’essentiel de ce que l’on sait d’August et d’Irma, de leurs filles, Ingrid et Irene, de la grand-mère Friederike, du grand-père Arthur et de quelques autres. Des documents d’archives, aussi secs que le sont tous les papiers officiels. Tout est là. Ou presque. Car ce n’est que le squelette de tout. Ce qui est arrivé. Ce qui fut consigné. Les dates, les lieux, les noms : une chronologie. La vérité crue, brutale et nette, sans artifices ni sentiments. Deux cent cinquante pages d’actes et de fac-similés, quelques lettres, un sommaire qui ressemble à celui d’une dissertation d’histoire. » Un document qui doit ressembler au livre que vient de publier Colombe Schneck, Les Guerres de mon père, livrant lui aussi quelques documents bruts qui sont le fruit de ses recherches. Mais le projet d’Adeline Baldacchino n’est pas celui d’une historienne, mais d’une romancière qui entend traquer la chair. « Ce que nous disent les regards, ce que nous dérobent les actes administratifs. La pulpe du réel. C’est elle que je ne retrouverai qu’au prix de l’invention. Tout sera vrai, tout est déjà vrai puisque tout est arrivé. Je sais les tribunaux, les prisons, les camps. Je sais la dernière balle et même le plan détaillé de la chambre à gaz de Bernburg. Je sais qui est devenu quoi, je sais qui a emprunté quelle impasse de l’Histoire. Je sais les dates, les lieux. Je sais le bruit de cymbales du dénouement. Le flot des larmes et les jambes qui flanchent en lisant. Le reste, je le devinerai. Donc, je l’écrirai. »
Un choix juste, un choix vrai. De ceux qui donnent cette indicible épaisseur au récit, qui permet de faire se fusionner les sentiments, les époques, les émotions. Car si la narratrice est à Hambourg, c’est aussi pour essayer de faire le deuil de son père, oarti neuf mois plus tôt. « Je crois que j’écris aussi pour te crier que je t’aime et n’ai jamais su te le dire assez. Je ne connais pas d’autre moyen de te le prouver que d’écrire un livre et d’y glisser ton nom. »
Nous voici donc en octobre 1934, au moment où August rencontre Irma. « C’était l’automne à Hambourg. Des feuilles mortes voletaient dans les rues trop larges pour les âmes solitaires. Elle était allée s’asseoir au jardin botanique, Planten und Blomen, près du petit canal aménagé qui le traversait, sous un saule pleureur dont elle avait fait un ami. (…) Ce jour-là, sa robe était blanc et noir. Elle avait emprunté à sa mère un petit châle de laine. Le livre venait de retomber sur ses genoux. Je crois bien qu’elle s’était assoupie, vaguement ivre dans l’odeur d’écorce et de colchiques. August cherchait un endroit pour faire la sieste. C’était l’automne, certes, mais l’une des dernières belles journées de l’année. Il avait repéré l’arbre et son ombre prometteuse. Il venait de pénétrer sous le rideau protecteur de sa ramure, quand il était tombé en arrêt, n’osant plus ni continuer ni se retirer.
August ne sait rien alors du début de la longue marche des communistes en Chine du Nord. Rien du vol du premier bombardier soviétique à grande vitesse, le Tupolev SB1. Rien de l’appel de Maurice Thorez à fonder le Front populaire en France. Tout cela se passe en octobre 1934. Tout cela, mais encore ce bruissement de feuilles sous un saule au bord du canal, une femme avec un livre ouvert au bout de ses doigts qui attirent la lumière. Elle pourrait lire, mais elle dort. Et c’est parce qu’elle sommeille qu’il peut regarder longtemps les commissures de ses lèvres, l’angle de son nez, la forme de ses sourcils, la blancheur de son front, les racines de sa chevelure noire et souple. Il peut détailler tout cela. Ses paumes ouvertes, abandonnées, il sait qu’il va les saisir et les retenir, qu’elles vont le caresser et l’épouser. Ce jour-là, August, grand bonhomme un peu gauche qui adhère au parti nazi depuis trois ans, a complètement oublié la politique. Il sait que son désir est charnel, mais aussi pur et puissant que la sève du saule. C’est quand il hésite à la réveiller, se demandant s’il doit s’asseoir là, lui aussi, et la contempler sans fin, qu’une rafale un peu brusque expédie une bouffée odorante dans les narines d’Irma. Crocus et camélias, des fleurs aux noms qui claqueraient dans la mémoire. Ou bien la feuille à peine détachée, jaune encore et rougissante, qui lui effleure la pommette. Elle s’éveille, Irma, et il est là. »
Une longue citation pour dire qu’il n’est guère nécessaire d’en dire plus. Vous découvrirez combien ce bel amour va se transformer en un défi fou. Car Irma est juive et que des lois absurdes «pour la protection du sang» interdisent non seulement leur union, mais aussi toute descendance. Sur ce quai de Hambourg, au moment de cette photo désormais célèbre, August disait non à Hitler, mais il disait surtout oui à Irma. Longtemps, il pensera que la force de leur amour aura raison de la stupidité des hommes. Que cet amour protégera aussi les deux filles qui vont naître. Et quand il se rendra compte que le pays est subitement devenu fou, il sera trop tard. En 1937, on peut arrêter un membre du parti nazi pour «souillure raciale» et l’envoyer en camp de travail et à la mort. Et on ne va pas tarder à expérimenter la solution finale sur ses propres ressortissants. Irma sera de l’un des premiers contingents pour Ravensbrück.
Ce premier roman est un hommage, mais aussi un cri. Qui résonne d’autant plus fort en nous qu’il est soutenu par une plume magnifique : «Les écrivains n’ont qu’une passion : ressusciter les morts en les racontant, retenir les vivants en les répertoriant. Ce goût de pâquerette sur les cendres. Quand les mots s’écoulent de l’âme comme du sang frais, c’est bon signe. Et je saigne. »

Celui qui disait non
Adeline Baldacchino
Éditions Fayard
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782213705941
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Hambourg, mais aussi dans sur les routes allant vers le Danemark et celles conduisant aux camps de la mort de Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald et Auschwitz.

Quand?
L’action se situe dans les années 1930-1940 ainsi qu’en 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celui qui disait non s’appelle August Landmesser. Le 13 juin 1936, le jeune ouvrier qui fut pourtant brièvement membre du parti nazi refuse de lever le bras pour faire le salut hitlérien sur le quai de Hambourg où le chancelier vient baptiser un navire-école. Ce qu’il ne sait pas alors, c’est qu’il est pris en photo : cette image ne resurgira qu’en 1991 et sera reconnue par ses deux filles survivantes.
Ce livre se présente comme un roman vrai, librement inspiré de faits réels. Il reconstitue le parcours d’un homme ordinaire que rien ne vouait à devenir une icône de l’insoumission. Il raconte surtout l’histoire d’amour avec Irma Eckler qui transforma son destin. Frappé de plein fouet par les lois de Nuremberg qui interdisent en 1935 les mariages mixtes, le couple ne pourra ni s’unir ni s’aimer. Arrêté en 1937 pour « souillure raciale », envoyé en 1938 dans les camps de travail de l’Emsland, finalement enrôlé pour servir de chair à canon sur le front de l’Est en 1944, August connaîtra à peine ses filles.
De son côté, Irma Eckler, déportée de prison en forteresse, de camp en clinique d’euthanasie, fera partie du premier contingent des gazées de Ravensbrück. Leur petite Irene, sans accent et sans espoir, subira les pires sévices lors de la nuit de cristal. Miraculée de l’Histoire, elle traversera la Seconde Guerre mondiale grâce à une improbable conjuration des justes.
La narratrice, elle-même perdue dans les méandres de la mémoire et lancée dans une quête du père trop tôt disparu, part à la poursuite de ces deux amants magnifiques. Pour comprendre comment la politique rattrape toujours ceux qui croyaient pouvoir lui échapper. Pour nier la cendre et raviver la braise. Pour raconter l’irracontable – jusqu’au dernier seuil, celui où les mésanges chantent encore tandis que des femmes nues entrent dans la mort.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques:
Babelio
La Revue civique (Marc Knobel)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)
Blog Les mots de Gwen 


Adeline Baldachino présente Celui qui disait non © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August. Et d’abord la bricole de ta vie, la seule qui vaille la peine de naître : la bricole du grand amour. Il faut croire que ça rend courageux, et je le crois dur comme fer, comme croix de fer nazie, comme le fer d’un éperon de cavalier de la Wehrmacht – ou serait-ce de l’Apocalypse ? La bricole du grand amour t’avait un peu ouvert les yeux, sinon tu aurais fini comme les autres. Au bord d’une fosse, à fusiller des Juifs.
Oui mais voilà, tu l’avais trop aimée, ton Irma, tu la voulais nue dans les herbes au bord de l’Elbe, tu la voulais épanouie sous tes mains rudes qui soulevaient sa jupe en riant, tu la voulais pleine de tes enfants, tu la voulais comme on veut les fruits qu’on nous interdit, le rouge de ses lèvres couleur de cerise mûre et sa voix qui coulait au creux de ton oreille, tu te gorgeais d’elle, tu te désaltérais dans ses creux, tu n’aurais plus jamais soif, enfin tu le croyais, ça te suffisait de le croire. Et pourtant on voulait t’envoyer là-bas, au bord des fosses, pour tuer des Irma par milliers.
Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August, rien de très important aux yeux de la grande Histoire, mais c’est dans la petite que se nichent les vraies raisons de vivre ou de mourir, de résister ou de céder, de saluer Hitler ou de ne pas.

16 avril 2017
Prologue, Hafen Hamburg
Le navire à roue à aubes Louisiana Star, tout de blanc et de bleu vêtu, donnerait presque des airs de Mississippi au gros fleuve gris. Une autre embarcation, plus rapide, affiche en lettres d’or sur fond bleu marine le nom d’Aladdin : sans doute une publicité pour quelque comédie musicale. Sur la rive d’en face, j’aperçois des immeubles dont la fonction reste difficile à définir – entrepôts, vastes citernes, un ou deux théâtres. Sous ma fenêtre, c’est un défilé permanent de bus jaunes et rouges des Stadtrundfahrt qui embarquent les visiteurs pressés ou paresseux par douzaines.
Vers la gauche, si l’on tend un peu le cou, se détache sur le fond moiré du ciel la silhouette d’un grand trois-mâts, le Cap San Diego. Hier soir, de la musique brésilienne s’en échappait par toutes les écoutilles. On le visite comme un immense joujou, les jeunes mariés le louent pour le transformer en bercail de luxe et les entreprises pour y organiser des soirées corporate de teambuilding.
Plus loin encore, je distingue le profil de la nouvelle salle de concerts, l’Elbphilharmonie, ses voiles de métal et de verre posées sur un bloc de brique rouge, tout en courbes confondantes qui viennent de révolutionner le paysage portuaire. Quelque chose me dit qu’August et Irma auraient pris peur devant elles comme s’il s’était agi d’un vaisseau spatial tombé d’une lointaine planète.
J’appareille vers le passé en observant le futur. Le temps me joue déjà des tours. Qui demeure sensible aux correspondances et aux coïncidences, aux résonances et aux traces, aux replis de la mémoire et de l’Histoire, ne peut que se perdre en ses labyrinthes. Je voudrais une errance heureuse. Mais il en est des voyages comme des livres : certains sont nés de la joie et d’autres servent à tenter de l’atteindre quand elle vous échappe. Je suis partie pour cesser de fuir. Je ne suis pas partie, je suis allée. Vers August et vers Irma. Vers mon père aussi, sans doute. Parce qu’ils ne sont plus là. Parce que je ne les trouverai pas. Et que, à force de ne pas les trouver, il me faudra bien apprendre à les réinventer.
Si je ferme les yeux, je vois cette photographie. Je ne cesserai plus de la voir. Je la porte, comme une greffe à l’âme, une sorte de fétiche lové dans les replis nébuleux de la mémoire. »

Extraits
« Celui qui disait non se demande ce qui reste quand on a tout perdu. Le formule-t-il ainsi ? Agenouillé derrière un rocher, l’épaule collée contre la pierre, son arme appuyée sur le bras, il fixe le rayon de soleil qui vient de transpercer la couverture nuageuse. Le serpent jaune effleure un buisson, promène sa lumière entre les baies rouges de l’arbuste qu’il semble fouiller.
On aurait presque envie de tendre la main pour l’attraper, pour palper cette promesse de chaleur et de réconfort, mais il sait que ce serait la mort certaine. Les partisans sont à quelques centaines de mètres, dissimulés derrière d’autres éboulis. Un coup de feu éclate à sa droite. En face, ils ripostent. Il se serre un peu plus contre son rocher. Quelque part, une balle ricoche et détache quelques éclats de calcaire d’un bloc tout près de lui. Le souffle l’a fait sursauter.
Sa mémoire est aussi érodée que le lit de la rivière en contrebas. L’odeur de poudre lui chatouille les narines. Il se dit je suis vivant pourtant mais combien d’heures encore, combien de secondes avant que je ressemble à ce caillou, les ronces l’enlacent, et qui m’embrassera, moi, qui me fermera les yeux, qui dira mon nom à mes filles, qui leur racontera l’odeur de la peau d’Irma le jour de ses vingt-trois ans sur la plage de Blankenese, qui se souviendra? »

« Et j’avais vu Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald, vu Auschwitz et pleuré dans la lumière du crépuscule, quand j’essayais encore de comprendre comment il était encore permis d’écrire de la poésie, comment il fallait justement en écrire parce que prier, non, ce n’était plus possible – qui voulez-vous prier : celui qui ne répondit jamais quand on le suppliait dans les chambres à gaz? »

« J’écris, sidérée d’écrire encore, comme si je ne savais pas que l’écriture ne sauvait de rien. J’écris ces lignes, alors que mon père s’est endormi il y a neuf mois tout juste – c’était un 16 juillet. Même s’il est des sommeils dont on ne s’éveille plus. J’écris, dans un semi-brouillard d’automatisme où je confonds les époques et les tendresses. Je me mets à aimer August comme s’il était encore temps de te raconter une histoire avant que tu ne glisses dans la nuit. Regarde, je commence à confondre ceux que j’interpelle. Est-ce à toi, papa, ou à lui, August, que je dis tu? »

« Irma, trempée de la belle sueur des amantes, se souvient. De sa rencontre avec August en octobre 1934. Et je veux me souvenir pour elle. Il n’y a rien de plus difficile à raconter pourtant que la naissance d’un amour.
Ingrid est née le 29 octobre de la même année. Un an tout juste après leur rencontre. »

« Nombre de ses camarades, peut-être des amis d’enfance, en tous cas les adolescents qu’il dut croiser au parti nazi dans les années 1930, rejoindront le service actif, notamment le 101e bataillon de police de réserve allemande, au sujet duquel l’historien Christopher Browning écrirait un jour un livre indispensable pour comprendre comment l’on devient un tueur. En seize mois, moins de cinq cents hommes qui étaient de simples ouvriers, dockers, membres de la classe moyenne de Hambourg, ni particulièrement militants ni fanatiquement racistes au départ, allaient assassiner trente-huit mille Juifs et en transporter quarante-cinq mille autres vers les chambres à gaz. Faire ramper des vieillards vers leur tombe. Tirer sur des bébés lancés en l’air pour déconcentrer la mère qu’un autre assassin visait pendant ce temps. Patauger dans le sang et la cervelle. Fêter des massacres sans nom. Boire plus que de raison pour ne plus comprendre ce qu’ils fêtaient. Tout cela, qui n’a rien de métaphorique ou d’imaginaire. Tout cela, décrit et documenté, implacablement, par les historiens. Tout cela, qu’on croit tellement savoir qu’on finit par en oublier la réalité même. »

« En raison d’une violation particulièrement grave et sérieuse de la loi pour la protection du sang, August Landmesser, 28 ans, était appelé cet après-midi devant la cour criminelle de Hambourg. Pendant des années, Landmesser a eu une relation avec une Juive dont ila eu deux enfants. Leur relation ayant continué après la promulgation des lois de Nuremberg, Landmesser a été arrêté à l’été 1937, mais acquitté après dix mois de détention provisoire pour des raisons subjectives. À cette occasion, il lui a été fermement rappelé que toute relation avec une Juive était interdite et il lui a été clairement exprimé que, en cas de répétition de la faute, il devrait s’attendre à une condamnation à plusieurs années de prison. Néanmoins, Landmesser a recommencé à entretenir des relations avec cette femme […]. Le verdict a été de deux ans et demi de servitude pénale pour souillure de la race. » Extrait d’un journal allemand, mercredi 26 octobre 1938

À propos de l’auteur
Adeline Baldacchino mène une double vie de poète et de magistrat. En plus de nombreux recueils de poésie, elle a notamment publié en 2013 une biographie primée et très remarquée de l’écrivain, journaliste et résistant Max-Pol Fouchet et en 2015 un texte d’analyse critique sur l’ENA. Celui qui disait non est son premier roman. (Source: Éditions Fayard)

Blog de l’auteur 

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Les guerres de mon père

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En deux mots:
C’est à une véritable enquête que se livre Colombe Schneck dans ce roman consacré à son père. Témoignages et archives mettent à jour des vérités occultées durant un quart de siècle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La gloire de mon père

Colombe Schneck est partie sur la trace d’un père qui avait pris soin d’occulter son passé. Pour lui rendre hommage et pour l’Histoire.

« Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques. »
La confession qui ouvre le nouveau livre de Colombe Schneck nous livre aussi le mode d’emploi de la romancière. Ce n’est en effet pas uniquement avec ses souvenirs et les témoignages de la famille et des proches, mais aussi en généalogiste et en archiviste qu’elle est partie à la recherche du véritable visage d’un homme qui offrait à sa progéniture « un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux. Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent. » À l’image de cette photo de vacances sur le bandeau de couverture où Colombe trône sur ses épaules. Une joie de vivre et une insouciance qui ne sont pas feintes, mais qui sont nées d’un passé qu’il cherchait à oublier, à occulter.
La vérité, c’est qu’il « avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité. Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’ »avant n’existe pas »».
Voilà donc la généalogiste remontant l’arbre généalogique – qu’elle a eu la bonne idée de reproduire au début du livre – pour essayer de mieux comprendre qui sont les personnages rencontrés au fil de cette enquête.

SCHNECK_arbre_genealogique
À la première génération, celle de ses parents, on imagine ce que le romanesque d’une histoire proche du Jules et Jim de Henri-Pierre Roché a pu être accompagné de frustrations et de non-dits, même si l’arrangement entre les deux amis se partageant la même femme semblait avoir eu l’assentiment de la grand-mère parternelle et de son second mari. Voici donc Pierre présentant son épouse Hélène à son ami Gilbert. Ce dernier, le père de Colombe, tombe immédiatement amoureux d’elle et finira par l’épouser. Le couple aura trois enfants, Antoine, Colombe et Marine.
Avant de revenir à Gilbert, qui est le personnage central de ce livre, remontant une génération de plus,celle des grands-parents. Cette fois, on se rapproche du Romain Gary de La Promesse de l’aube avec Majer, L’increvable Monsieur Schneck, et Paula: « Paula Hercovitz, la mère de Gilbert, ma grand-mère paternelle, est née à Bistriţa le 14 juillet 1909, une petite ville de la Transylvanie hongroise. Le père de Paula, comme 138 juifs de Bistriţa, s’engage en 1914 dans l’armée hongroise, il est tué en 1915. À sept ans, Paula est orpheline de père. Par le traité du Trianon, la Transylvanie devient roumaine. À l’âge de dix ans, Paula la petite Hongroise change de nationalité, de langue. Elle parle allemand, yiddish et hongrois, elle doit apprendre le roumain et une nouvelle forme d’antisémitisme, le modèle hongrois est plus feutré, presque invisible, l’antisémitisme roumain est lui violent, visible, physique. En 1922, la famille Hercovitz fuit vers la France. Qui est-on, quand on apprend dès l’enfance que rien ne reste? Qu’il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle? Rien, même les murs d’une maison, une liste de camarades de classe, des habitudes, des goûts, rien ne tient. À Strasbourg, Paula devenue Paulette a suivi un cours de secrétariat ainsi qu’une école ménagère tandis que Majer, devenu Max devient voyageur de commerce pour un grossiste en porcelaine et cristal.
C’est dans cette France qui n’a pas encore pris la juste mesure des périls qui montent que naît Gilbert. Le petit garçon va très vite comprendre que le principe d’incertitude est durablement ancré dans la famille et, lié à ce dernier, le besoin de fuir, de chercher un abri ailleurs. Un atavisme qui lui suivra du reste jusqu’en Algérie.
C’est alors à l’archiviste de prendre le relais, de rechercher dans les administrations les documents et les noms des acteurs qui sont alors intervenus pour aider ou au contraire pour nuire à la famille. Si certains lecteurs seront rebutés par la transcription brute de ces dossiers, lettres et fichiers, on sent combien le devoir de mémoire l’emporte ici sur le souci d’écriture. Et ce qu’elle trouve est édifiant, met quelquefois du baume au cœur sur des blessures encore vives ou ravive le chagrin et la colère. Faisons ici le choix de citer les Justes, ces personnes qui ont rendu possible la survie de Gilbert et, par voie de conséquence, rendu possible la naissance de l’auteur. Merci à Charles Schmitt, directeur de l’école communale de Nontron, merci à Marguerite Eberentz, du réseau de Résistance de la préfecture de Périgueux et merci aux anonymes habitants de Trélissac.
Grâce à eux, Colombe peut rendre hommage à son père et, se faisant, ajouter à son travail d’archiviste et de généalogiste, celui d’historienne.

Les guerres de mon père
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
306 p., 20,50 €
EAN : 9782234081833
Paru le 3 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’évoque mon père devant ses proches, bientôt trente ans après sa mort, ils sourient toujours, un sourire reconnaissant pour sa générosité. Il répétait, il ne faut laisser que des bons souvenirs. Il disait aussi, on ne parle pas des choses qui fâchent. À le voir vivre, on ne pouvait rien deviner des guerres qu’il avait traversées. J’ai découvert ce qu’il cachait, la violence, l’exil, les destructions et la honte, j’ai compris que sa manière d’être était un état de survie et de résistance.
Quand je regarde cette photo en couverture de ce livre, moi à l’âge de deux ans sur les épaules de mon père, je vois l’arrogance de mon regard d’enfant, son amour était immortel. Sa mort à la sortie de l’adolescence m’a laissée dans un état
de grande solitude. En écrivant, en enquêtant dans les archives, pour comprendre
ce que mon père fuyait, je me suis avouée, pour la première fois, que nous n’étions pas coupables de nos errances en tout genre et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Les critiques
Babelio
Télérama 
La Croix (Jeanne Ferney)
RTL (émission Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Le Temps (Salomé Kiner)
La Vie (Anne Berthod)
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les lectures d’Antigone 
Blog T Livres T Arts 


Colombe Schneck présente son ouvrage Les guerres de mon père © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« En souvenir de Gilbert Schneck et de Pierre Pachet
Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant. À ses côtés, on se sentait aimé. Mon père voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour vous. Comment vous aider. Quel était votre désir.
Guettant la moindre grimace, le plus infime souffle de contrariété auquel il répondait :
– Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire.
Alors, il partait en quête de ce qui pourrait vous soulager.
Le passé n’existait pas, seul le présent comptait.
Il répétait:
– Il ne faut offrir que de bons souvenirs.
Ou encore:
– Ne parlons pas de choses qui fâchent.
Il avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité.
Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’« avant n’existe pas ».
Mon père nous offrait un pull-over en laine vieux rose, des lieder de Schubert chantés par Kathleen Ferrier, un paysage vert de Dordogne, un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux.
Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent.
Il est mort il y a si longtemps. Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques.
En France, l’administration conserve tout et je me suis longtemps demandé la raison de cette obsession conservatrice. J’ai fini par la comprendre et l’admirer.
Alors que nos souvenirs sont des mensonges, nos passés au mieux flous, quand ils ne sont pas transformés, les archives offrent de minuscules assises. Je ne sais rien et cela est si facile, il suffit de prendre le métro, de tendre sa carte d’identité, de remplir une demande et un dossier, alors apparaissent un nom, une date, une lettre, des photos, une clarté.
Grâce à ces archives, je me suis avoué, pour la première fois, que ni mon père ni moi n’étions coupables de nos errances en tout genre, et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Extraits
« Majer Schneck, mon grand-père, est né à Sanok en 1902.
Sanok est alors une ville du royaume de Galicie appartenant à l’Empire austro-hongrois, devenue polonaise par le traité de Brest-Litovsk en 1918, après avoir failli être rattachée à l’Ukraine. Elle est aujourd’hui située au sud-est de la Pologne, non loin de la frontière avec la Slovaquie.
Ses parents sont commerçants, sa mère est hongroise, son père, polonais.
Majer est un garçon long et mince, inquiet, blond, aux yeux bleus, agile, qui dès l’âge de douze ans accompagne son père en Bohême, en Moravie, en Bessarabie, pour acheter porcelaines et verres, qu’ils revendront dans le magasin de Sanok.
Il possède un talent, la séduction. »

« Les parents de Gilbert, avant de se nommer Max et Paulette, avaient pour prénoms Majer et Paula. Ils avaient émigré de pays qui n’existent plus, la Transylvanie hongroise, la Galicie polonaise, la Bessarabie russe. Ils n’avaient pas fait d’études, mais ils parlaient à eux deux sept langues couramment, l’allemand, le hongrois, le russe, le roumain, le yiddish, le polonais et le français. L’allemand était la langue de l’administration, le hongrois, celle de l’école, le roumain, pour ma grand-mère, la langue de l’occupant, le russe, la langue du commerce, le yiddish, la langue de la cuisine et de l’amour, et le français, celle dans laquelle ils avaient élevé leur fils. »

« Il l’avait rencontrée en premier, à la fin des années 60, l’avait présentée à mon père qui en était tombé très amoureux. Le problème est que Gilbert était marié à la belle Hélène, qu’il était le père d’un petit garçon et qu’une fille venait de naître (moi).
Comment faire avec l’amour?
Pierre a bien voulu me raconter une histoire que je connaissais déjà, leur arrangement à tous les trois. Lui, sa sœur Hélène (ma mère), son ami Gilbert (mon père).
Ils s’étaient retrouvés en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, en 1960 pour le négocier.
Pierre et Gilbert étaient en permission. Ils finissaient leur service militaire en Algérie. Mon père dans le Constantinois comme médecin. Pierre à la troupe. Hélène venait rendre visite à Gilbert dont elle était tombée amoureuse, dans une colonie de vacances des Étudiants juifs de France à Saint-Cast, six ans auparavant, se jurant qu’elle l’aurait un jour, qu’il finirait par se lasser de toutes les autres et qu’il l’aimerait, elle.
L’amour était un combat, pensait-elle.
Lui était amoureux de plusieurs filles en même temps, refusant de choisir. Il était enthousiaste, admiratif davantage que leur beauté, leur rondeur, c’était leur vitalité, la manière dont chacune s’en était sortie. Elles avaient toutes été des enfants cachées pendant la guerre, toutes connu la peur, la solitude face à la peur, la perte, le silence après la perte. Entre lui et elles, cela n’était jamais évoqué, trop dangereux, mais ils partageaient cette compréhension que le passé était incurable, rien ne le corrigerait, il valait mieux l’oublier, et puisqu’ils étaient en vie, il y avait une obligation de vivre, d’être présent au monde. »

« Le grand appartement, vestibule aux murs émeraude, salle à manger rose, salon argenté, couloir bleu nuit, cuisine vert d’eau, salle de bain pourpre, salle de bain orangée, chambre bleu roi, bleu gris,bleu mauve, bleu ennui, n’offrent plus aucun abri, chaque pièce, tiroir, meuble, est plein de ce qui n’est pas dit, de tous ces morts sans tombe. »

À propos de l’auteur
Écrivain, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Une femme célèbre (2010) et, aux Éditions Grasset, La Réparation, traduit dans plusieurs pays. (Source : Éditions Stock)

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Le cas singulier de Benjamin T.

ROLLAND_Le_cas_singulier_de_Benjamin_Tcoup_de_coeur

En deux mots:
Benjamin est ambulancier dans la région lyonnaise. Mais Benjamin est aussi un résistant luttant contre les nazis sur le plateau des Glières. Deux vies pour un même homme ? Un roman aussi addictif qu’insensé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ben mène une double vie

Victime de crises d’épilepsie qui vont s’accompagner de visions, Benjamin se voit combattre l’armée allemande aux côtés de son frère Cyrille sur le plateau des Glières. Commence alors une double vie, en 1944 et en 2016.

Benjamin Teillac n’est pas vraiment gâté par la vie. Tout avait pourtant bien commencé pour lui. Un travail d’ambulancier qu’il avait toujours rêvé de faire, Sylvie, une belle épouse qui va mettre au monde un fils, des amis… Les choses ont commencé à déraper quand il s’est découvert cocu, sa femme couchant avec Haetsler, son patron. Du coup les relations professionnelles deviennent très tendues. Le divorce est difficile, tout comme ses relations avec son fils: « Lorsqu’il arrivait le vendredi soir, il s’y rendait directement, claquait la porte derrière lui et ne réémergeait brièvement qu’au moment des repas que nous partagions dans un silence presque complet. On dit que lors de la séparation de leurs parents, les gamins se sentent presque toujours obligés de prendre parti. Pierrick avait choisi son camp, et j’aurais probablement dû m’estimer heureux qu’il accepte encore de venir chez moi une semaine sur deux. » Et pour couronner le tout, ses crises d’épilepsie qui ont repris. Des ennuis de santé qui peuvent conduire à un licenciement. Heureusement, son copain David, qui est avec Sylvie le seul dans la confidence, reste à ses côtés.
Et ne va pas tarder à être le témoin de nouvelles crises. Déstabilisé, Benjamin décide d’accepter le nouveau traitement préconisé par sa neurologue, mais ne va pas être soulagé pour autant. Bien au contraire, des hallucinations, des visions commencent par le hanter. Il se voit soudain comme projeté dans un film, se retrouvant aux côtés de résistants retranchés sur le plateau des Glières. Il se voit artificier, chargé de faire sauter un pont au passage de l’armée allemande. L’épisode est d’un réalisme tel qu’il en est tout secoué: « Je n’avais jamais porté d’intérêt à l’histoire, pas plus à la Seconde Guerre mondiale qu’à aucune autre période du passé. Je faisais partie de ces hommes cartésiens pour qui seul le présent comptait (…) mais j’avais pourtant su citer sans hésitation, comme d’un fait connu de toujours, le nom de Tom Morel, héros d’une bataille dont il me semblait n’avoir jamais entendu parler. »
C’est à ce point du roman que Catherine Rolland réussit un premier grand tour de force. On «voit» Benjamin aux côtés de son frère Cyrille, un abbé avec lequel il a rejoint les maquisards. On ressent avec lui l’intensité de ce moment, la peur et l’exaltation. Et si on partage son trouble, on a – tout comme lui – envie d’en savoir davantage, de retrouver ses compagnons et cette femme qui allait s’engager sur le pont à quelques secondes de l’explosion, la belle Mélaine qu’il va sauver et dont il va presque instantanément tomber amoureux. Si, comme le disait le poète Calderon de la Barca, la vie est un songe, alors on a envie de continuer à rêver avec Benjamin: « L’immersion dans le passé, pour le moment, était ma seule façon de supporter assez mon présent pour m’empêcher d’ouvrir le gaz en plein avant de me coller la tête dans le four. Je n’avais plus de travail ni de ressources, ma femme m’avait quitté, mon fils me tournait le dos. (…) Contre toute attente, je me sentais bizarrement serein. Mon seul problème, dont je savais qu’il finirait par se résoudre, était d’éliminer Hitler et de rendre la patrie aux Français. »
Au fur et à mesure des crises, on va passer avec Benjamin d’une époque à l’autre, comprendre que toutes deux sont aussi réalistes l’une que l’autre et, comme les témoins aux côtés de Benjamin, nous dire que tout cela n’est pas possible, que l’on ne saurait se réincarner en héros de guerre – mais comment dans ce cas peut-on se souvenir des noms, des lieux, des personnes – pas plus qu’on ne saurait dans les années quarante connaître l’issue du conflit ou encore parler de produits qui n’ont pas encore été inventés, comme le DVD.
Et c’est là le second tour de force réussi avec brio par Catherine Rolland. Non seulement elle nous emporte par son écriture addictive, mais elle nous entraîne dans les pas de Benjamin à nous poser quelques questions existentielles essentielles: peut-on passer sans encombre d’une vie à l’autre?; Peut-on se perdre en route ou à l’inverse choisir une vie plutôt qu’une autre?; Peut-on ne pas revenir du passé? Et peut-on changer le passé? Car il faut bien que tout cela à quelque chose, à sauver son frère qui vient d’être arrêté et auquel on destine un peloton d’exécution ou à tenir la promesse faite à Mélaine de l’épouser et d’emménager avec elle dans la jolie maison à l’orée du village… Tout le reste est littérature. Un bel hommage à la littérature qui, par la grâce d’une romancière omnisciente, rend vraisemblable l’invraisemblable, rend le temps poreux, brise nos certitudes et nous rend totalement addicts à cette double-histoire, aussi étonnante que vertigineuse.
En refermant le livre, on se dit que notre bonheur de lecture pourrait se doubler du plaisir à découvrir une adaptation cinématographique de cette histoire époustouflante qui offre au cinéaste un formidable registre, de l’histoire d’amour impossible à la tranche de vie sociale, de la fresque historique dans les paysages enneigés du plateau des Glières aux avancées (?) de notre médecine. Sans oublier le tourbillon des émotions qui accompagnent toutes ces séquences.
Catherine Rolland a à la fois profité de son expérience de médecin et de son parcours – originaire de Lyon et vivant aujourd’hui en Suisse – pour construire ce formidable roman qui est, après Éparse de Lisa Balavoine, la seconde belle découverte de cette rentrée 2018. Après plusieurs romans publiés dans des maisons d’édition confidentielles, il me semble qu’elle a trouvé aux Escales l’éditeur qui va lui permettre de percer. C’est tout le mal qu’on lui souhaite!

Le cas singulier de Benjamin T.
Catherine Rolland
Éditions Les Escales
Roman
352 p., 18,90 €
EAN : 9782365693301
Paru le 8 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Lyon et région ainsi que sur le plateau des Glières dans les Alpes.

Quand?
L’action se situe de nos jours ainsi qu’en 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire commence de nos jours. Benjamin, ambulancier de métier, est en pleine tempête sentimentale. Sa femme en aime un autre, elle a quitté le domicile, son fils le boude, bref, rien ne va plus. Heureusement que son meilleur ami, David, veille sur lui et l’accueille pour quelques jours dans sa maison. Survient alors chez Benjamin une crise d’épilepsie comme il n’en avait plus eue depuis l’adolescence. Au cours de cette crise, étrangement, le héros se retrouve propulsé dans une autre réalité. Le voilà sur un chemin de neige à faire le guet, en compagnie de jeunes hommes qu’il ne connaît pas et à qui, pourtant, il s’adresse comme à des familiers… en pleine Seconde Guerre mondiale ! Le Benjamin de 2016, qui est aussi le Benjamin de 1944, se retrouve à cheval entre deux époques, entre deux mondes – entre deux vies possibles. Pourra-t-il choisir celui qu’il veut être? De cet entrelacement de deux destins parallèles, Catherine Rolland tire une réflexion sur le temps, l’héroïsme ou la lâcheté, en un mot sur la condition des hommes lorsqu’ils doivent faire des choix qui engagent toute leur vie. Catherine Rolland, lyonnaise d’origine, vit en Suisse. Elle est médecin.

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Les premières pages du livre
« Le petit village de montagne était écrasé de soleil.
Les rues tortueuses, étroites, rappelaient le temps pas si lointain où aucune voie n’était goudronnée, et où seules les charrettes à bras montaient jusque-là. Les maisons en torchis, plus rarement en pierres, étaient groupées en cercle autour de l’église et de son clocher à bulbe, typique des paysages de Haute-Savoie.
À cette heure du milieu de l’après-midi, il n’y avait pas un bruit, tous les habitants terrés chez eux pour laisser passer le gros de la chaleur. En fin de journée, ils ouvriraient leurs portes, ils sortiraient à pas lents, de ce pas qu’ont les vieux dont la vie est derrière, et qui semblent ne se déplacer qu’à contrecœur, avec la conscience aiguë que rien ne les attend plus. Certains installeraient un fauteuil sur leur seuil, les femmes sortiraient leur ouvrage, les hommes le journal, le tabac et un verre. Ils deviseraient, d’un bout de la rue à l’autre, du temps qu’il fait et de celui qui passe, inéluctablement.
Chaque jour, si semblable au précédent. David en avait des frissons.
Il s’était garé sur la place minuscule, ombragée par un marronnier, unique et gigantesque. Les arbres. David n’y connaissait rien. Il faudrait qu’il demande à Thibault si cette espèce-là poussait vite ou bien pas, s’il était possible que cet arbre, sentinelle solitaire, ait été là du temps de la guerre, qu’il ait vu passer les soldats de l’un et l’autre camp.
Maintenant, il ne pouvait plus regarder un arbre sans se poser la question.
Est-ce qu’il était déjà là? À combien d’êtres humains, morts depuis longtemps, avait-il fait de l’ombre, combien d’amants sur son tronc avaient-ils gravé leurs noms, sur lesquels l’écorce s’était peu à peu refermée pour en conserver le secret à tout jamais?
David gardait les mains crispées sur le volant, les articulations blanchies par la tension. Il finit par s’en apercevoir, coupa le contact, ouvrit la portière.
Descendit.
La chaleur l’engloutit immédiatement, contrastant avec l’habitacle climatisé de la berline. Lentement, il retira son blouson léger, le jeta négligemment sur le siège avant, puis s’éloigna de quelques pas, sans fermer à clé.
Il n’avait aucune crainte à avoir. Ni des voleurs, ni d’autre chose. Il fallait qu’il se calme.
Avec un soupir, il fouilla la poche de sa chemise, sortit ses cigarettes. Il en alluma une, à l’abri du vent chaud qui se levait timidement. L’orage allait venir. Une telle fournaise, aussi humide et lourde, elle finirait forcément par craquer.
Les mouvements toujours mesurés, David pivota sur lui-même, examinant les lieux. La petite place lui semblait déjà familière alors qu’il n’y était venu qu’une fois, un an plus tôt, et n’était même pas descendu de voiture. Deux heures et demie de route, pour se garer quelque vingt mètres plus bas que l’endroit où il se tenait maintenant, et moteur tournant, ouvrir la vitre pour lire les noms sur le monument aux morts.
Ce jour-là, les rideaux avaient bougé derrière la fenêtre d’une maison jaune, juste en face. D’instinct, il regarda et aperçut, encore, la même silhouette immobile. »

Extraits
« Ma première crise d’épilepsie remontait à mes huit ans. En pleine classe, j’étais tombé de ma chaise et je m’étais mis à convulser, provoquant un joli vent de panique dans l’école. Par la suite, les neurologues avaient mis le temps, mais ils avaient fini par trouver un médicament efficace, et ma dernière crise remontait à mes dix ou onze ans. Ensuite, j’avais été tranquille pendant des années, au point que les médecins m’avaient jugé guéri et avaient même parlé d’arrêter le traitement.
J’avais refusé. Depuis tout petit, je rêvais de devenir ambulancier, et je savais pertinemment que la moindre récidive de mon épilepsie m’empêcherait d’obtenir mon permis de conduire. Bien sûr, j’avais menti à la visite médicale, par prudence, et je n’avais jamais rien dit de ma maladie à mon entourage. En dehors de Sylvie, ma femme, et de David mon meilleur ami, personne n’était au courant. »

« Qu’est-ce qui m’arrivait, bon sang ? Non content d’avoir des crises quotidiennes, j’allais en plus me mettre à avoir des hallucinations ? Qu’est-ce que c’était que ce paysage d’hiver, et puis cet homme en soutane qui revenait sans cesse hanter mes pensées, comme la veille chez Thibault ? j’avais même, j’en aurais juré, rêvé de lui et de cette montagne inconnue. Se pouvait-il qu’une simple photo, dont je n’avais même pas un souvenir conscient, puisse m’obséder à ce point ?
L’image de son exécution était si réelle que mes mains en tremblaient encore. »

« L’immersion dans le passé, pour le moment, était ma seule façon de supporter assez mon présent pour m’empêcher d’ouvrir le gaz en plein avant de me coller la tête dans le four. Je n’avais plus de travail ni de ressources, ma femme m’avait quitté, mon fils me tournait le dos. Haetsler allait passer le mot à toutes les compagnies d’ambulances du coin pour qu’aucune ne m’embauche, et sans autre qualification en poche qu’un permis de conduire professionnel que la médecine m’interdisait d’utiliser, mes perspectives d’avenir me semblaient plutôt réduites. »

« Je bloquai le cheminement de ma pensée, avec effroi. Qu’est-ce que je racontais, bon sang? À l’époque? Quelle époque? Où est-ce que je pensais être, exactement, et surtout quand? Projeté en pleine Seconde Guerre mondiale, cheminant dans les galeries secrètes du maquis pour y suivre un curé résistant qui prétendait être mon frère? Je dus reculer, prendre appui contre le mur tandis que l’étroit couloir, brusquement, se mettait à tourner autour de moi. »

« – Tu sais ce que je pense ? fit David, avant d’enchaîner sans attendre : le pense que tu nous fais une belle dépression. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Il y a la séparation, évidemment, et aussi le décès de ce bébé, ce petit Quentin, que tu n’as jamais digéré…
– Tu m’as dit cent fois que ce n’était pas ma faute.
– Cent fois. Et tu es toujours persuadé du contraire. Ne nie pas, nous le savons tous les deux.
– Je ne nie pas, soupirai-je, renonçant à le contredire.
– Peut-être que si tu avais accepté de voir un psy à l’époque, on n’en serait pas là…, poursuivit-il, songeur. Ajoute à ça ton fils qui te rejette, ton épilepsie qui s’emballe.
– Et encore, tu oublies de mentionner le fait que Haetsler m’a foutu à la porte. complétai-je sans réfléchir. Son silence me rappela, trop tard, qu’il ne le savait pas. »

À propos de l’auteur
Pendant plus de dix ans, Catherine Rolland a exercé la médecine dans un cabinet rural, puis dans un service d’urgences. Originaire de Lyon, elle vit depuis quelques années en Suisse. Passionnée de littérature, elle signe avec Le Cas singulier de Benjamin T. une réflexion sur le temps, l’héroïsme et la lâcheté, en un mot, sur la condition des hommes lorsqu’ils font des choix qui engagent toute leur vie. (Source : Éditions Les Escales)

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Tina

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En deux mots:
Tina est recherchée par des résistants de la dernière heure pour avoir couché avec un Allemand. Elle va réussir à fuir et gagner un couvent à Toulouse où l’attend une nouvelle vie. À moins que les choses ne soient pas si simples…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Quand la vie ne tient qu’à un cheveu

L’épuration qui a suivi la Libération n’a souvent été qu’une parodie de justice. À l’image de cet épisode dramatique.

Une sorte d’urgence. Un besoin d’écrire né de la rencontre avec un poème d’Éluard. C’est ainsi que Christian Laborde explique la genèse de ce court et magnifique roman sur son site: «Je suis… labordélique. Un jour où je tentai de mettre un peu d’ordre dans ma bibliothèque, dans la loggia où j’écris, je tombe sur Au rendez-vous allemand, le recueil de Paul Eluard. Je l’ouvre, je lis Comprenne qui voudra, et j’écris Tina.»
Et de fait, cette sombre histoire se lit comme un cri qui déchire la nuit, comme une douloureuse piqûre de rappel sur cette période trouble de notre histoire, mais aussi comme un hymne à l’amour. Il fallait vraiment la plume sensuelle et la poésie lumineuse de Christian Laborde pour enrichir un drame trop «ordinaire» de l’épuration.
Nous sommes au sortir de Libération dans le Sud-ouest, au moment où certains entendent faire du zèle pour montrer leur bravoure. Ces résistants de la dernière heure participent à la traque des collabos et des femmes qui ont frayé avec l’ennemi. Sur simple dénonciation et sans autre forme de procès que celui instruit par la vindicte publique, la soif de vengeance ou même la jalousie, on frappe, violente, tond ou tue ceux réputés avoir pactisé avec l’ennemi. Face à ces exactions, il n’y a qu’une seule issue : la fuite. Tine, dont le crime est d’avoir aimé un Allemand, réussit avec la complicité du maire de Lussac et de son ami Gustin, à s’échapper à la faveur de la nuit. « La nuit pourrait écrire des poèmes sur Léontine Massat, sur la beauté qu’elle qu’elle sauve chaque fois qu’elle se meut. Mais la nuit sent bien que c’est Léontine Massat qui doit être sauvée. Et la nuit fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’elle le soit.» Elle réussit à grimper dans un train de marchandises qui va la conduire jusqu’à Toulouse.
Dans la ville rose, elle trouve refuge chez les Sœurs. C’est là qu’elle apprendra la mort «accidentelle» de sa mère. Pour ne pas sombrer qu’elle sombre dans la dépression, on va l’autoriser à sortir pour rendre visite aux fournisseurs puis lui trouver un emploi dans la plus grande boulangerie de la ville. Même si elle vit dans des conditions précaires, elle retrouve une liberté de mouvement et peut à nouveau laisser ses cheveux en liberté et rêver à ces belles soirées de 14 juillet lorsqu’elle valsait «sa robe flottant autour de ses cuisses comme un pétale de coquelicot», à ces moments de plénitude partagés avec Karl Schäfer, amoureux de la poésie française, qui déclamait du Verlaine, qui récitait du Mallarmé, qui scandait du Hugo, qui disait des vers d’Apollinaire en fermant les yeux.
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Oui, dans ces moments, elle reprend goût à la vie, elle est prête à une nouvelle rencontre, un nouveau départ avec ce jeune homme qui la couve du regard et lui écrit des billets enflammés. Des Lettres à la femme feu. Sauf que tout n’est pas rose dans la ville rose…
Depuis ses premiers romans, on sait que le grand copain de Claude Nougaro sait swinger avec les mots. Il en apporte ici une nouvelle preuve éclatante. Tina est un roman sombre et lumineux, triste et gai, sensuel et glacé. Un tourbillon d’émotions qui vous emporte.

Tina
Christian Laborde
Éditions du Rocher
Roman
128 p., 14,90 €
EAN : 9782268096612
Paru le 10 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand Tina danse au bal du 14 juillet, à Lussac, ses cheveux se soulèvent comme un orage. Elle danse, change de cavalier et fredonne La Femme à la rose, la chanson d’Emma Liébel que Placidie, sa grand-mère, chantait en taillant ses rosiers : «Voici mon coeur/qui veut m’aimer/Voici mes bras/pour s’y pâmer…»
Tina est une femme libre dans un pays qui ne l’est pas. La France est occupée, la maison familiale réquisitionnée. Aux bottes allemandes succèdent les tondeuses de l’épuration. Pour rester vivante, sauver sa chevelure flamboyante qui lui donne des airs de Veronica Lake, Tina s’enfuit et trouve refuge à Toulouse, où le hasard fait des miracles, où les poètes sont chez eux.

Les critiques
Babelio
Wukali (Emile Cougut)


La femme à la rose, chanson que fredonne Tina, interprétée par Emma Liébel

Les premières pages du livre
« Elle s’approche de la fenêtre, le chien vient d’aboyer. C’est le maire. Il traverse la cour à grandes enjambées.
– Tu dois partir, Tine, ils sont chez Cabarroc, demain ils sont ici: pars!
Tine se tient immobile au milieu de la cuisine, droite comme un I, le plus beau I qui soit. On ne lit dans ses yeux ni surprise ni affolement. Le maire qui a repris son souffle fait un pas vers elle:
– Ils sont fous, Tine. Ce qu’ils font me dégoûte. J’étais chez Cabarroc et je n’ai rien pu faire. Chez Gardère, le curé s’est interposé: ils l’ont jeté à terre. Ils sont fous: pars!
Tine n’a aucun regard pour sa mère qui pleure, lui serre le bras. La bouche de sa mère charrie des sanglots, des «Seigneur», des «mon Dieu», ces chapelets de «pauvres de nous» que les femmes à chignons sévères et tabliers mauves récitent chaque fois que la foudre s’abat sur une grange, ou quand un gosse file en courant au presbytère chercher le curé. Tous ces mots, tous ces soupirs, toutes ce splaintes sont ceux de la mort et de la messe. Toutes sortent des bouches jaunes qui, à l’office, le dimanche, chantent faux. Ces mots ne sont pas ceux de Tine. Car Tine, elle est vivante. Autant que le vent et l’eau de la rivière. Antant que la pluie qui est la sœur sonore du soleil. Et sa bouche jamais ne sera jaune. Tine se tourne vers le maire :
– Je vais où ?
– Chez Gustin : il est au courant. Tu te caches chez lui, et vous attendez la nuit. Dès que la nuit est tombée, il te conduit à la gare de Tarjac. Y’aura qu’un seul train: un train de marchandises. Tu montes dans le train, et tu ne reviens pas. Tu ne reviens jamais.
– Il va où, ce train ?
— À Toulouse. C’est le terminus, et c’est le seul arrêt. ÀToulouse, personne ne te connaît, personne ne sait… Dès que t arrives, tu te présentes chez les Sœurs, rue des Trois-Fontaines. Tu viens de ma part. J’ai un mot pour elles: tiens. »

À propos de l’auteur
Quand il n’écrit pas, Christian Laborde monte sur scène ou sur son vélo. (Source : Éditions du Rocher)

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