Double Nelson

DJIAN_double_nelson

  RL-automne-2021

En deux mots
Quand on partage sa vie avec une femme membre des services spéciaux, il faut s’attendre à voir sa vie bousculée. Mais les missions d’Edith perturbent tellement Luc que la rupture est inévitable. Il va enfin pouvoir se remettre à son roman. Sauf qu’Edith, de retour d’une mission périlleuse, vient chercher refuge chez son ex.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partir, revenir

Philippe Djian nous revient avec un roman doucement ironique qui se lit comme un thriller. Double Nelson, une prise de soumission au catch, raconte comment après leur rupture, Edith et Luc finissent par se retrouver pour une vie de couple très particulière.

Non, Philippe Djian n’en a pas fini avec l’exploration du couple et des mécanismes qui le font fonctionner ou disjoncter. Cette fois, l’histoire de Luc et d’Edith commence au moment de leur rupture. Quand ils se rendent compte que la passion amoureuse a cédé la place au conflit quasi permanent. Et quand vous saurez qu’Edith est membre des forces spéciales, vous comprendrez combien il peut être éprouvant de se frotter à elle. Si Luc a pu accepter leurs jeux sexuels et son irrépressible envie d’avoir toujours le dessus, il doit rendre les armes. Un post-it collé sur la porte du réfrigérateur est là pour le signifier la fin de leur aventure qui, il est vrai, avait commencé bien curieusement. En mission, Edith l’avait confondu avec un ennemi et l’avait neutralisé en deux temps, trois mouvements. Le temps de se rendre compte de sa méprise, il avait succombé à son charme. Un peu sado-maso, mais tout aussi surprenant pour quelqu’un qui cherche l’inspiration.
Revenu au célibat, il constate cependant que la solitude lui pèse, que la séparation lui laisse un goût amer. Par chance Marc Ozendal, le nouveau voisin qui s’est installé en face de chez lui, est aussi séparé de sa femme. Si bien qu’ils peuvent noyer dans l’alcool leurs beaux souvenirs et s’encourager mutuellement à de meilleurs lendemains. Et puis, il est peut-être temps de se remettre à ce roman qu’il a promis à Caroline, son éditrice qui attend avec impatience de le lire.
Mais cette nouvelle routine n’a pas le temps de s’installer qu’Edith réapparaît déjà. Blessée lors d’une mission périlleuse, elle trouve refuge chez Luc où elle espère être à l’abri et pouvoir se requinquer. Sauf que dans l’intervalle, il y a aussi eu du changement en face de chez lui avec l’arrivée de Michèle, dont on dira simplement qu’elle est érotomane à tendance suicidaire et qu’elle voit d’un très mauvais œil le retour d’Edith. Mais comment Luc pourrait-il refuser son aide à son ex.? Et comment peut-il espérer cohabiter avec elle sans que le feu de la passion qui continue à couver sous les braises ne se réveille? Ajoutons encore à ces questions l’apparition d’une menace qui se précise au fil des pages.
C’est dans son style joyeusement ironique que Philippe Djian choisit de faire se rencontrer deux êtres diamétralement opposés, la femme baroudeuse et l’écrivain casanier et d’appuyer le trait en donnant à la femme un rôle masculin et inversement. Une recette très «cinématographique» et qui, par parenthèse, se prêterait sans doute fort bien à une adaptation sur grand écran.
Une spécificité que le romancier a peaufiné au fil de ses romans depuis 37°2 le matin, Oh… (Prix Interallié, adapté par Paul Verhoven sous le titre Elle ou encore Chéri-Chéri ou plus récemment avec 2030. Dans ce dernier roman, on retrouve aussi le thème du voisinage qui semble revêtir de plus en plus d’importance dans son œuvre et qui sert à souligner l’évolution des principaux protagonistes. Entre violence et humour, ce combat de catch amoureux en plusieurs rounds est une belle réussite.

Double Nelson
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 20 €
EAN 9782081473324
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé, mais d’où il est possible d’entendre l’océan.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un «double Nelson», c’est une prise de soumission qui consiste, dans un match de catch, à faire abandonner l’adversaire. Mais on peut aussi s’en servir dans une relation amoureuse. Tout commence par une séparation. Luc et Edith ont vécu quelques mois d’un amour intense, jusqu’à ce que le métier de cette dernière – elle fait partie des forces spéciales d’intervention de l’armée – envahisse leur quotidien au point de le défaire. Sauf que quand, réchappée d’une mission qui a mal tourné, Edith le prie de la cacher chez lui le temps de tromper l’ennemi à ses trousses, c’est la vie de Luc qui bascule et son roman en cours d’écriture qui en prend un coup. Ces deux-là qui peinaient à vivre ensemble vont devoir réapprendre à s’apprivoiser, alors qu’autour d’eux la menace d’une riposte de mercenaires se fait de plus en plus pesante. Il faudra bien que certains se soumettent…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le journal de Montréal (Karin Vilder)
Atlantico (Annick Geille)
Le Progrès (Stéphane Bugat)
Le Devoir (Manon Dumais)
Benzinemag (Eric Debarnot)
France Inter (La bande originale – Nagui)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
France Bleu (Frédérique Le Teurnier)
Blog Agathe The Book


Philippe Djian présente Double Nelson © Production Flammarion

Les premières pages du livre
« Il savait bien
Il savait bien que ça allait se passer de cette manière. Qu’il était allé trop loin. Edith le rejoignit sur la promenade qui longeait l’embouchure du fleuve. Il y avait du vent, un ciel gris-violet de fin d’été. Il plissait les yeux car ses cheveux lui cinglaient le visage. De sorte que la gifle qu’elle lui administra ne changea pas grand-chose à ce qu’il ressentait. Elle pouvait bien lui en donner une deuxième pour le même prix. Il n’avait pas l’intention de bouger. Sa joue était chaude. Son oreille sifflait.
Elle décida qu’elle allait lui en coller une autre.
Ils en étaient arrivés là.

C’était déjà difficile d’écrire un roman. D’ailleurs, avant de rencontrer Edith, il n’avait rien écrit de bon depuis des mois. Sa vie était partie en vrille, une véritable patinoire, comme d’habitude, au terme d’une énième rupture dont le souvenir s’estompait à peine. Il ne parvenait plus à se concentrer sur son travail, parfois quelques phrases lui venaient, puis son esprit s’échappait et l’entraînait dans une forêt profonde où il ne manquait pas de se perdre. Il rentrait les poches vides. En haillons. Il ne restait plus rien.
Bref, le pays sortait d’une longue période froide et brumeuse. Aux premiers jours de janvier, le soleil s’était remis à briller, l’air sentait déjà bon – des monticules de neige glacée, noircie, encombraient encore les trottoirs et ce maudit roman semblait consentir à reprendre sa route.
Luc menait de nouveau une vie sans heurts, à ce moment-là. Il vivait seul et ne fréquentait pas les sites de rencontres. Il se dégourdissait les jambes dans le jardin lorsque Edith lui était tombée dessus à bras raccourcis, comme un diable surgissant de sa boîte. Leur histoire avait ainsi débuté.
Certes, ils avaient d’emblée partagé quelques mois passionnés, intensément sexuels et sans nuages, mais les fondations s’étaient bientôt fissurées. Avant que tout ne s’effondre. Bien entendu, le roman était une fois de plus en berne – on aurait dit une dépouille jetée au fond d’un puits, il en était malade. D’être à ce point obnubilé par Edith – il aurait dû se méfier depuis le début.
Elle avait fondu sur lui à pieds joints et sous le choc l’avait flanqué par terre alors qu’il était arrêté et prêtait l’oreille à un bruit d’hélicoptère qui stationnait au-dessus des bois. Et avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouf, elle était à cheval sur lui et le bâillonnait dans la foulée au moyen de ruban adhésif. Il avait tâché de la faire basculer mais elle lui avait envoyé son coude en pleine figure et profité de l’avoir sonné pour lui lier les poignets avec un Serflex.
Il y repensait parfois avec un sourire attendri.
Elle s’était relevée et parlait dans un microphone fixé au revers de son treillis cependant qu’il grognait, se tortillait sur le sol et cherchait à la déséquilibrer, mais elle esquivait et lui écrasait la figure sous une semelle crottée de ses rangers. Comme il ruait malgré tout dans les brancards, elle avait grimacé et lui avait envoyé un méchant crochet au menton. Elle semblait très énervée. Dans son micro, elle les traitait de connards, d’une voix sifflante. Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle l’avait presque mis KO. Mais déjà, il était ensorcelé.
Elle lui avait rendu visite le lendemain pour s’excuser. Il s’était plus ou moins entiché d’elle sur-le-champ, au premier regard qu’ils avaient échangé. Elle l’avait bien amoché. Il tenait une poche de glace contre sa joue, son œil droit était à demi fermé et il portait une minerve. Il la fit entrer et retourna à son fauteuil sans attendre. Il y avait une chance sur un million pour tomber sur une femme qui éliminait toutes les autres. Et il fallait que ça lui arrive.
Il s’agissait d’une erreur. Elle en frémissait encore de dépit. Ils s’étaient trompés de maison. De cible. À cause d’un bug. Elle ne pouvait en dire plus. Elle avait abandonné son treillis pour une tenue de mi-saison aux couleurs claires. Elle avait défait ses cheveux. Elle était désolée.
Ça paraît dingue, n’est-ce pas, avait-elle ajouté en souriant.

Il leur avait fallu
Il leur avait fallu quelques mois avant de s’apercevoir que leur affaire ne tournait pas très rond et l’été se transforma en fournaise, le torchon brûla et Luc ne parvint plus à penser à autre chose, il ne voulait pas la perdre mais la douleur que lui procurait cette seule pensée n’était pas sans intérêt. Ils multiplièrent les désaccords, les malentendus, les scandales dans les restaurants dès qu’ils avaient un peu bu. Les insultes.
Et un matin, alors qu’elle avait passé la soirée de la veille à flirter sous son nez avec le patron de la boîte – quoi qu’elle en disait –, il avait fourré ses affaires dans un sac et il était rentré chez lui après avoir collé un Post-it sur le miroir de la salle de bains pour informer Edith qu’il la quittait.
Elle n’avait pas apprécié le Post-it. Le vent soufflait et elle venait de lui asséner une sacrée gifle. Leur liaison avait viré à l’aigre mais il était resté face à elle, sans dire un mot, en souvenir des bons moments qu’ils avaient passés ensemble. Il commençait déjà à la regretter. Elle avait eu raison de le frapper. Il aurait d’ailleurs pu lui rendre la pareille, lui envoyer quelques bonnes gifles pour y avoir mis du sien à tout foutre en l’air. Ils méritaient d’être punis tous les deux pour ce qu’ils avaient proprement piétiné.
Il rangea le garage en rentrant. Edith l’avait encombré de son matériel et on ne pouvait plus rien y mettre. Il passa l’après-midi à monter des étagères métalliques pour y déposer son attirail, son tapis de course, son rameur, ses ballons, ses haltères et autres, et surtout le sac de frappe suspendu au beau milieu, autour duquel elle tournait avant de le cogner sans prévenir, le plus méchamment possible, lui décochant une série qui aurait mis un homme de cent kilos à genoux. Certains matins, quand il se levait à l’aube pour travailler, pour être tranquille, pour fixer toute son attention sur cette pourriture de roman en cours et afin de se laisser baigner par le silence, par l’éveil de la nature engourdie, etc., il entendait soudain l’impact des gants sur le sac et il savait qu’ensuite ce serait le grincement du rameur et pire encore que tout lorsqu’elle se mettrait à cavaler sur son tapis F75 haut de gamme comme s’il y avait le feu. De sorte que, bien entendu, son humeur s’en ressentait et il tâchait de surmonter sa contrariété, mais quelquefois il en avait marre.
Et pour dire la vérité, il n’aimait pas son côté militaire, son besoin de commander, même quand ils baisaient. Souvent c’était comme une lutte, lequel finirait par grimper sur l’autre, mais dans ce cas précis les choses lui convenaient. Ils avaient enlevé les pieds du lit pour ne pas tomber de trop haut. Il les remit.
Le soir s’annonçait quand un camion de déménagement s’arrêta devant la maison en face de la sienne, de l’autre côté de la route qui desservait le lotissement. Edith lui avait administré une telle gifle quelques heures plus tôt que son oreille sifflait encore un peu. Il observa un instant ce qui se passait à travers le hublot de la porte. Un break venait de se garer derrière le camion pendant que des types déverrouillaient les portes et actionnaient le plateau élévateur. Deux personnes sortirent de la Volvo. Un type et un gamin. Il n’était pas écrivain pour rien, il imaginait déjà différents scénarios tordus, improbables, sinistres. Il ne les avait pas bien vus à cause de la pénombre. Il trouvait un peu bizarre de déménager à la tombée du soir mais les gens étaient timbrés pour la plupart, de sorte qu’il ne s’en émut pas davantage, éteignit la lumière et regagna son salon en pensant que la journée avait été rude, il ne s’était pas menti.
Le lendemain matin, dès l’aube, il s’installa à son bureau pour écrire et il attendit en vain. Qu’elle commence. Qu’elle envoie dans le sac quelques directs d’échauffement, pof, pof-pof, pof. Il gardait les mains au-dessus du clavier et rien ne venait.
Agacé, il pivota sur son siège à roulettes. La vie de célibataire qui lui tendait les bras une fois de plus ne manquait pas d’attraits mais elle ne comblait pas tout. Il faisait à peine jour lorsqu’il descendit de sa chambre pour faire un peu de repassage ou quoi que ce soit d’autre du moment qu’il ne restait pas bloqué sur une contrariété – et l’absence d’Edith, déjà, était partout.
Il savait qu’il devrait serrer les dents durant quelque temps. Il resta dans l’ombre en pénétrant dans la cuisine. Il avait une vue imprenable sur la maison d’en face. L’aurore était encore timide, aucune lumière ne brillait alentour en dehors des fenêtres des nouveaux arrivants. Derrière lesquelles circulaient des silhouettes sombres au rez-de-chaussée. Le camion avait disparu.
Le jour se leva lentement. Il s’apprêtait à tirer le store pour s’isoler de ceux d’en face, mais il se ravisa, il trouva que c’était inamical, à tout le moins impoli. Autant se montrer sous un bon jour. Il n’allait pas leur adresser un signe de bienvenue, il n’irait pas jusque-là, d’autant qu’il était de nouveau accaparé par le complet silence qui régnait autour de lui, il avait perdu l’habitude d’être seul. Il fit la grimace. Il ne savait pas encore comment réagirait le roman, c’était mal parti, il allait devoir trouver le moyen de reposer ses doigts sur le clavier et accepter de souffrir. Les conditions étaient réunies pour que l’affaire tourne au fiasco. Il en était aux deux tiers mais la fin lui paraissait encore si lointaine qu’il faillit vomir. Pour certains, quitter une femme était comme arrêter l’héroïne, la descente était raide.
Il remonta dans sa chambre, rouvrit son ordinateur portable et resta assis, paralysé, jusqu’aux alentours de midi devant l’écran éteint, et aucun signe de vie de cette ordure de roman qui restait bloqué sur une phrase comme une voiture qui aurait embouti un arbre. Pas le moindre tressaillement.
On sonna à sa porte. Les chaînes tombèrent à ses pieds. Tout était bon parfois pour s’échapper sans donner l’impression qu’on fuyait. Il quitta son bureau sans attendre, la conscience presque tranquille, et il descendit aux nouvelles.
Je suis votre nouveau voisin, lui annonça le gars qui se tenait derrière la porte en survêtement. Je venais voir si vous n’auriez pas un marteau à me prêter.

Ça devint une habitude
Ça devint une habitude, ces emprunts d’outillage. Le gars s’appelait Marc Ozendal et il était plutôt sympathique. Il rendait les outils propres et nettoyés à la fin de la journée. L’occasion de se croiser, d’échanger trois mots, de parler du temps. Mais très vite, chacun s’aperçut que l’autre était logé à la même enseigne, que des histoires de femmes étaient là-dessous, et ils se détendirent, Marc sortait d’une rupture brutale et Luc avait rompu avec Edith. Ils savaient de quoi ils parlaient.
L’été commençait à prendre des couleurs d’automne. Il faisait encore bon vivre dehors et ils étaient là, tous les deux, assis dans le jardin avec le gosse, Paul, qui tournait sur son vélo autour du rond-point, et une bière légère à la main, l’air était doux, le soleil cliquetait dans les feuilles rouges, ils ne s’étaient pas dit un mot depuis deux minutes et profitaient de ce calme en observant le couchant.
Parfois je me demande si j’ai bien fait, déclara Luc sans prévenir ni même tourner la tête. Je commence à oublier ses mauvais côtés.
Moi pareil, répondit Marc derrière ses lunettes de soleil. Alors que je l’aurais étranglée, par moments. Bon, je sais que j’ai pas le droit de dire ça, mais.
Non, coupa Luc, tu en as tout à fait le droit. Ne te gêne pas. Elles ne prennent pas de gants avec nous, ne l’oublions pas.
Je ne risque pas d’oublier. Elle finira bien par nous remettre la main dessus. Son avocat est une ordure. J’hésite à inscrire Paul sous un faux nom à l’école, mais je me dis que c’est reculer pour mieux sauter. Elle lâchera pas le gamin.
Ça, souvent elles nous tiennent, d’une manière ou d’une autre. Au point que les pires moments s’estompent, c’est malheureux à dire. Bientôt on ne verra plus que leurs qualités.
Marc sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Luc.
Je te présente Iris, soupira-t-il. On dirait un ange, n’est-ce pas. C’est ce que j’ai cru. Elle cachait bien son jeu. Par moments, je me demandais si elle n’avait pas mangé du chien enragé, je plaisante pas.
Tu as entendu parler des forces spéciales, demanda Luc en plissant les yeux dans la lumière ambrée qui frémissait au-dessus des arbres. Edith a été la première femme à les intégrer, du jamais- vu. Un mental d’acier, une résistance à toute épreuve. Les balèzes qui s’entraînaient avec elle n’en croyaient pas leurs yeux. Elle a commencé par me sauter dessus à pieds joints lorsque nous nous sommes rencontrés. Elle est tombée du ciel. Je me suis retrouvé à l’hôpital. J’aurais dû me méfier, je sais, mais bon, tu sais comment ça marche. Bien sûr que tu le sais. On a ça au fond des tripes, mon vieux. On est marqués.
En dehors de ça, reprit Marc, quand elle prenait ses calmants, tu te serais damné pour elle. Oui, elle rentrait ses griffes, oh oui. Mais ça ne durait pas longtemps. Si je voulais la prendre dans mes bras, je devais me dépêcher.
On peut ruser de temps en temps, mais ça devient lassant, acquiesça Luc. Je ne me souviens pas d’un seul jour, vers la fin, où Edith n’a pas été furieuse contre moi.
Il resta un instant dubitatif. Quand elles veulent, reprit-il, elles trouvent toujours quelque chose. C’est rarement la bonne raison.
Quelques lumières commencèrent à briller aux fenêtres autour d’eux – deux trois familles, des femmes seules avec des enfants, des vieux – lorsqu’ils se séparèrent. Marc embarqua Paul et son vélo sous le bras, traversa la route pour remonter chez lui cependant que Luc hésitait à se remettre à son roman. Ce n’était pas écrire dont il avait envie pour le moment. Bien entendu, le sexe à domicile lui manquait déjà mais ce n’était pas tout. Il semblait qu’elle avait gardé une part de lui, qu’il n’était plus entier, et écrire un roman quand on n’est plus entier, ça devient super coton. Il valait mieux en rire. Il n’avait que la quarantaine – bien tassée –, mais il se releva des marches du perron comme un vieillard et retourna à l’intérieur. Écrire était mauvais pour la circulation. Quand elle était bien lunée et qu’il était aimable, Edith lui prodiguait de longs massages, parfois virils mais très efficaces au bout du compte, ou d’autres manipulations beaucoup plus tendres, ingénieuses, mais très efficaces aussi. De quoi tenir durant des heures ensuite, rechargé à mort étonnamment, l’esprit vif, de quoi aligner quelques phrases sur lesquelles on ne reviendrait plus. C’était comme de lever une armée, la sentir grossir dans son dos.
Il sortit un paquet de pâtes surgelées et l’enfourna au micro-ondes. Il songeait à regarder un truc sans intérêt avant de se mettre au travail, quand la nuit serait franchement tombée et que le décor serait emporté. Plus c’était insipide, mieux c’était. Le cerveau se mettait en veille, les tensions se relâchaient, le roman palpitait au loin. Il suffisait de couper le son.
Il regrettait de ne pas avoir un travail de bureau qu’il pourrait quitter à heures fixes. Fermer la boutique après avoir fait ses huit heures. Mais le piège s’était refermé sur lui. Écrire avait foutu sa vie en l’air. C’était la seule raison pour laquelle il continuait de noircir des pages. Pour ne pas s’avouer vaincu.
Edith n’avait plus donné de ses nouvelles pendant trois semaines après cette méchante gifle qu’elle lui avait flanquée et qu’il ruminait jour après jour.
Il payait cher la décision qu’il avait prise. Mettre fin. Certes, Edith avait un côté rigide pas toujours très facile à vivre, mais il ne détestait pas ça, il s’en serait facilement accommodé. Sauf que ce n’était pas le but. Flanquer le feu aux poudres était le but. Rechercher la tension. Cela ne servait plus à rien d’en parler à présent. Il avait fait la seule chose qu’il y avait à faire. Il fallait savoir se couper un bras. La douleur était le gage d’être toujours en vie. C’était comme ça, il n’y pouvait rien. Il était conscient du mal qu’il avait fait à ces femmes en les poussant à bout. Provoquer l’orage. Faire tonner la foudre. Larguer Edith au moyen d’un Post-it était la meilleure façon de se la mettre à dos. Ça n’avait pas loupé.
Mais ce foutu roman était sauvé. Une fois de plus. Avant que les braises ne s’éteignent, il fallait réagir. Anticiper, ne pas reculer devant le sacrifice. Il en croisait quelquefois des comme lui, il repérait au premier coup d’œil ceux qui payaient le prix fort, qui se mutilaient, qui offraient leur gorge pour se remettre en selle. Ils se reconnaissaient. Ils préféraient s’éviter. Ils ne semblaient pas très fiers d’eux-mêmes. En tout cas lui ne l’était pas.
Caroline, son éditrice, qui l’observait depuis des années, avait fini par comprendre comment il fonctionnait, quel carburant il utilisait, et elle trouvait ça navrant, déplorable, mais il vendait encore quelques livres, une rareté par les temps qui couraient, et leur amitié était solide. Il n’empêche, elle éprouvait de la pitié pour ces femmes lorsqu’elle y pensait, elle en avait au moins connu trois avec lesquelles il avait rompu au simple motif qu’il n’en pinçait que pour l’épreuve de force. Edith était la quatrième, la dernière en date. Avec Luc, les ruptures s’enchaînaient, les orages éclataient, les incendies brûlaient durant des semaines et des mois, il n’y avait pas d’alternative, ça semblait ne jamais finir, de sorte que Caroline n’évoquait plus guère la question avec lui. Elle fréquentait des écrivains depuis si longtemps qu’elle ne s’étonnait plus de rien. Elle avait parfois l’impression de diriger une clinique psychiatrique. Des murs capitonnés n’auraient pas été superflus.
J’hésite à me faire poser un stérilet, lui déclara-t-elle en fermant la porte de son bureau. Il y a du pour et du contre. Tu ferais quoi, à ma place.
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Je n’en sais rien, soupira-t-il. Je ne peux pas imaginer être à ta place, ajouta-t-il en réprimant une grimace, tu te rends compte de ce que tu dis, comment je pourrais te répondre. J’en sais rien. Je n’y connais rien. Je croyais que la plupart des femmes prenaient la pilule, c’est tout ce que je sais.
Moi aussi, bien sûr. Mais c’est ma gynéco. Et Gilbert a peur que ça le blesse.
Mais non, il ne va pas se blesser, fit Luc avec un haussement d’épaules. C’est étudié pour, putain.
Luc, tu m’as l’air bien nerveux de bon matin.
Non. Pas du tout. Mais on ne s’épargne rien, Edith et moi. C’est vraiment pénible. Encore maintenant depuis qu’elle est réapparue pour récupérer ses affaires. Toujours à couteaux tirés. Je ne sais pas comment on s’y prend.
C’est vrai que c’est une énigme, fit Caroline en prenant l’air étonné.
Elle pourrit la moitié de ma journée, reprit-il, je ne peux rien faire d’autre que de penser à elle. Heureusement qu’il reste l’autre moitié pour écrire. Dans l’ambiance que tu imagines.
Il jeta un coup d’œil pensif sur le bleu du ciel.
Mais bon, reprit-il, rien ne vaut la tension. Pour écrire, j’entends, rien ne vaut ce courant électrique. L’impérieuse nécessité, Caro. J’arrive à m’y mettre chaque jour. C’est un miracle. Alors que toutes les braises ne sont pas encore éteintes. Mais le bouquin avance, les choses vont bien de ce côté-là.
Luc. Je n’en doute pas une seconde. Mais pourquoi ne pas rompre une bonne fois pour toutes. Ce serait plus simple.
Non, rien n’est simple. Tu veux dire trancher tous les liens. Pourquoi pas. Mais non, ça ne marcherait pas. On est encore en pleine lutte. J’allais dire en pleine nuit. Mais le maudit bouquin avance, ne changeons rien. Ne déclenchons pas de nouvelles hostilités.
Elle haussa vaguement les épaules puis l’invita à déjeuner.
Rien n’a changé, sauf qu’on ne couche plus ensemble, déclara Luc en consultant la carte. Je crois que je suis perdant, non, dans l’histoire. En ce moment elle me harcèle à propos d’haltères qui auraient disparu. Mais qu’est-ce que j’en sais moi, je ne suis pas le gardien de son attirail. Elle a fouillé le garage de fond en comble. C’est quand même effrayant, m’a-t-elle balancé, c’est quand même effrayant ce peu de respect que tu as pour mes affaires. Bon, je ne te fais pas de dessin. Elle était au bord de la crise de nerfs.
Mais tu n’en as pas assez parfois, s’étonna Caroline avant d’ajouter qu’elle avait envie d’une pizza à l’ail et d’un verre de vin blanc sec.
Oui, tu as raison, c’est fatigant, répondit Luc. C’est exténuant. Mais c’est une saine fatigue. Comme après un déménagement, quand le soir tombe et qu’on reste assis au milieu des cartons sans bouger, légèrement hébété. Écoute, je vais faire comme toi. Pizza à l’ail.
Ils passèrent un bon moment ensemble, quoi qu’il en soit. Il faisait bon, ils parlèrent de tout et de rien. Ce n’est pas un écrivain qu’il faut à cette femme, finit-il par déclarer tandis qu’ils prenaient leur café. Ça ne pouvait pas coller. On s’est entêtés pour rien. On s’est aveuglés. Edith a besoin de se dépenser. Chaque fois qu’elle rentrait d’une mission elle était enchantée. Qu’est-ce que je pouvais lui apporter de plus. Elle revenait couverte de bleus et je ne pouvais pas la toucher pendant une semaine. Elle a ça dans le sang, Caro, qu’ajouter de plus. Elle a sauté cent fois en parachute et moi pas une seule fois et ça m’étonnerait que ça m’arrive. Ça dit bien ce que ça veut dire.
J’aimais bien Edith. On s’entendait bien, soupira Caroline.

Oui, mais là n’est pas la question. Moi aussi je l’aimais bien. Tout le monde l’aimait bien. Mais c’est fini, c’est terminé. Je ne sais pas sur quel ton je dois le dire, j’ai l’impression que personne ne m’entend. Edith la première. Elle ne se prive pas de m’appeler quand ça ne va pas. Est-ce que moi, est-ce que je l’appelle. Non, je me sers un verre et j’attends que ça passe. Je ne lui demande pas si je peux dormir sur son canapé pour un oui ou pour un non, elle m’a fait le coup une ou deux fois déjà. Elle a débarqué à l’improviste, elle a cogné à ma porte. J’aurais pu être avec quelqu’un, j’ai halluciné. Je lui ai dit eh bien entre, fais comme chez toi, et je suis retourné me coucher. Je te dérange, m’a-t-elle lancé, tu n’es pas seul peut-être. Je n’ai rien répondu, je suis reparti dans ma chambre, j’ai éteint la lumière et j’ai fermé les yeux. Parce que si c’est ça, si c’est ça qu’Edith appelle une séparation, alors on a un problème, je ne sais pas où on va. Mais c’est aussi ma faute, Caro, j’aurais dû partir en voyage, me mettre en mode avion, là elle aurait compris que les mots avaient un sens. J’ai été trop faible. J’aurais dû changer toutes mes serrures.
Mais tu ne l’as pas fait.
Non, mais j’y pense toujours. Quand elle aura compris que nous nous sommes séparés pour de bon, qu’elle ne peut plus m’avoir sous la main en permanence, que ses visites impromptues ne sont plus tolérables, eh bien tout ira mieux. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©Witi_de_TeraPhilippe Djian © Photo Witi de Tera

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) et 2030 (Flammarion, 2020). Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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Furies

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Lauréate du Prix «Envoyé par la Poste» 2021

En deux mots
Bérénice se rend en Turquie, à la frontière syrienne pour négocier l’achat d’antiquités pillées sur les sites en guerre. Asim de son côté, en voulant sauver sa sœur Taym des djihadistes va causer sa mort. Contraint à l’exil, il va croiser le chemin de Bérénice. Leurs vies vont alors basculer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’archéologue, le fossoyeur et la petite fille

Dans un premier roman étonnant de maîtrise Julie Ruocco nous entraîne en Turquie où Bérénice fait du trafic d’antiquités et où Asim a trouvé refuge après avoir vu les siens mourir. Leur rencontre va bouleverser leurs vies.

C’est à l’enterrement de son père que Bérénice a rencontré «L’Assyrien» qui s’est présenté comme un ami du défunt. Nazar, c’est ainsi qu’il s’appelle, lui a expliqué qu’il l’avait été soutenu à son arrivée en France et a proposé à la jeune orpheline de lui trouver un travail. Il devait sans doute savoir qu’elle avait fait des études d’archéologie et qu’elle serait parfaite pour accomplir les missions qu’il allait lui confier, à savoir se rendre à la frontière turco-syrienne et y négocier l’achat d’antiquités provenant des sites conquis par l’État islamique comme Palmyre. Des pillages qui pouvaient aussi s’apparenter à un sauvetage de pièces vouées à la destruction. De retour à Kilis pour une nouvelle transaction, elle va cette fois se trouver confrontée à une situation inédite. À travers un trou du grillage, on lui confie une petite fille. «Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom.»
Mais avant de revenir à Bérénice Julie Ruocco choisit de nous mener de l’autre côté de la frontière où les djihadistes gagnent tous les jours davantage de terrain, semant la terreur et la mort. Asim, qui a vu une grande partie de sa famille mourir choisit de faire fuir sa sœur Taym. Son plan consiste à organiser un mariage fictif afin de permettre au cortège, qui sera aussi composé de candidats à l’exil, puisse franchir plus facilement les barrages. Un plan qui va échouer dans le sang et coûter sa tête à la mariée. Asim la retrouvera décapitée et balancée dans une fosse commune. Dès lors, il ne va pas uniquement vouloir offrir une sépulture digne à sa sœur, mais à tous ceux qui sont tombés. Le pompier se transforme en fossoyeur et même au-delà, en gardien de la mémoire des disparus. La clé USB contenant les récits de vie recueillis par Taym ne le quittera plus. Et quand il sera contraint de fuir et de gagner la Turquie où il pourra profiter de l’assistance de son oncle, il restera hanté par toutes ces vies effacées.
On l’aura compris, Julie Ruocco va faire se rencontrer les deux récits menés en parallèle. Je vous laisse découvrir dans quelles circonstances Bérénice croisera le chemin d’Asim. J’ajoute simplement qu’à partir de ce moment leurs vies, déjà passablement bouleversées, vont prendre une direction inattendue, leurs aspirations trouver un but commun. «Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.»
Avec un vrai sens de la narration et une plume sensible qui fait jaillir de la poésie dans les pires moments, on ne peut qu’être impressionnés par ce premier roman bouleversant. D’une puissance peu commune, il montre tout à la fois le côté le plus sombre des hommes et leur face la plus lumineuse. Trouver de la beauté dans le chaos, de l’espoir au milieu des morts qui s’accumulent, n’est-ce pas une belle définition de l’humanité? Après Antoine Wauters et son tout aussi bouleversant Mahmoud ou la montée des eaux, cette rentrée est décidément forte en émotions sur des thématiques très actuelles.

Furies
Julie Ruocco
Éditions Actes Sud
Premier roman
288 p., 20€
EAN 9782330153854
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Thessalonique, en Turquie, notamment à Kilis et En Syrie. On y évoque aussi Palmyre

Quand?
L’action se déroule il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’ expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Variation contemporaine des Oresties, un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et «le courage des renaissances». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
L’écho.be (Astrid Herkens)
RTS (L’invitée du 12.30)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
RCF (Simon Marty)
Untitled Magazine
The Unamed bookshelf
Blog Pamolico
Blog Les livres de Joëlle


Julie Ruocco présente Furies, son premier roman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Coïncidences
“On vit dans un monde de coïncidences. Un homme et une balle qui se rencontrent, c’est une coïncidence.”
Elle ne savait pas pourquoi, mais les mots d’Aragon tournaient en boucle dans sa tête et elle ne pouvait rien y faire. Cela faisait pourtant longtemps qu’elle n’avait pas relu Aurélien. Elle fixait les grappes d’air qui s’agglutinaient à la surface de son café bouillant. On aurait dit des œufs ¬d’insecte en train d’éclore.
— Bérénice ? Tu m’écoutes ?
Ses yeux se levèrent vers son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années. Malgré l’ampleur de son embonpoint, ses grandes boucles serrées en essaims blancs et son teint sombre lui donnaient des allures de pâtre grec. Il plantait sur elle un regard sévère.
— Si tu n’es pas prête, on arrête tout et je trouve une autre fille. C’est un coup trop dangereux pour envoyer quelqu’un qui plane.
C’était comme si les mots avaient percé sa bulle et que la rumeur de la terrasse se déversait lentement en elle. Elle était de nouveau à Paris, en plein cœur du Ve arrondissement. Les vapeurs des percolateurs et de café lui donnaient chaud. Elle eut un mouvement d’épaules pour se délasser, presque un geste de somnambule, avant de lui répondre :
— Je t’ai déjà dit que je pouvais m’en occuper. Et puis, toi et moi, on sait pertinemment que tu ne retrouveras pas de sitôt une autre nièce pour faire ce travail.
Il avait été piqué mais pas convaincu. Il continuait de la regarder avec ce mélange de contrariété et de suspicion qui caractérisait les hommes de son âge. Des hommes sûrs de leur autorité dans un monde qui leur échappait chaque jour un peu plus.
— La dernière fois, j’ai bien réussi à en faire passer plus que prévu. Tu as déjà oublié la marge que tu as pu te faire grâce à moi, tonton ?
Le tonton détourna la tête, le visage un peu de biais comme si, avec sa voix douce et sèche, elle venait de lâcher une grossièreté et qu’il cherchait à s’assurer que personne ne l’avait entendue. Bérénice l’observait toujours. Il lui apparaissait maintenant qu’il avait les yeux trop enflés, la paupière un peu trop grasse pour jouer au vénérable berger. Il avait plutôt l’air d’un amant égaré ou d’un souteneur avec trop de scrupules. Autour d’eux, d’autres couples dépareillés occupaient les tables cirées. Des clients adultères en face de filles sans âge, des faux mécènes en face de vrais paumés et, bien sûr, des directeurs de thèse en pleine séance de mystification devant des étudiants désespérés. Elle pensa avec un brin d’ironie qu’en les voyant, un passant aurait pu hésiter entre ces trois catégories. Et il n’aurait peut-être pas eu tort. Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d’un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables.
— Méfie-toi petite, dans ce genre de carrière, on est bonne jusqu’à la prochaine. C’est fini l’époque des Malraux et des Apollinaire. Aujourd’hui si tu te plantes tu y restes, et crois-moi, il suffit de pas grand-chose, d’une coïncidence même.
Elle ne cilla pas.
— Eh bien, on verra tout ça le jour de la ¬prochaine.
Il l’observait boire son café à petites gorgées amères, ses grandes prunelles mates toujours fixées sur lui. Depuis le début, il n’avait pas aimé son regard. Ce n’étaient pas des yeux de femme, ni de jeune homme d’ailleurs. Leur lueur était trop vague pour refléter quoi que ce soit. C’étaient des yeux de chat ou de vieillard rieur, avec toute leur lumière tournée vers l’intérieur. Des yeux impossibles à lire. Les voir plantés dans le visage d’une fille, même brune et banale comme elle, ça lui avait toujours mis un doute. Ou peut-être qu’il devenait trop vieux, tout simplement. Il eut un soupir las et fit glisser une enveloppe sur la table.
— Tiens, ce sont les informations qui concernent ce que tu dois identifier et nous ramener. Pour ce qui est de la logistique et des papiers, tu sais à qui tu dois t’adresser.
Bérénice reposa sa tasse en hochant la tête. Puis, elle attrapa l’enveloppe et se pencha sur lui pour le saluer. Il savait bien que ce signe d’affection était de trop entre eux. Pourtant, il accepta sans broncher son baiser sur la joue. Bérénice n’y manquait jamais. C’était sa façon à elle de dire qu’elle n’oubliait pas leur première rencontre. Cette fois où il était venu l’embrasser avec son odeur de pluie fanée et son imperméable trop étroit. Oui, il devait bien pleuvoir ce jour-là. C’était le jour où elle avait enterré son père. Et elle ne savait pas encore qu’elle venait de faire la connaissance de “l’Assyrien”.
Il s’était présenté comme un ancien ami de son père et peut-être qu’il n’avait pas menti. Elle se souvenait vaguement d’avoir entendu l’histoire de l’arrivée en France, de l’aide qu’il avait reçue d’un camarade, d’un presque frère qu’il ne lui avait jamais présenté.
Elle était seule devant le cercueil. Nazar, parce que c’était son nom, lui avait dit les mots d’usage. Il l’avait serrée dans ses bras. Deux fois. Une lorsqu’il était arrivé au funérarium, la seconde avant de la quitter. C’est là qu’il avait sous-entendu que si elle cherchait du travail, il pourrait l’aider, qu’elle était de la famille après tout et qu’il se doutait bien qu’avec des études d’archéologie, ça ne devait pas être facile. Lui connaissait des gens que ça pouvait intéresser. En y repensant, c’était bien le genre de boulot qu’on ne pouvait entreprendre qu’en famille…

Elle ouvrit la porte de la petite galerie d’art. Le carillon résonna dans la salle. Bérénice avait toujours trouvé que ce bruit était anachronique pour un temple du moderne. Mais elle n’eut pas vraiment le loisir d’admirer les toiles ou les sculptures. Des claquements de talons, solennels d’abord, puis précipités, l’entraînèrent dans l’arrière-salle. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir un tailleur bleu avec une jupe un peu courte pour la saison. L’arc des jambes était anguleux. Toujours aussi maigre, pensa Bérénice.
— Bonjour, Olga.
La voix de son interlocutrice claqua dans l’air :
— Je t’ai déjà dit de ne pas venir en pleine après-midi.
— Je ne savais pas que l’on en était à ce genre de précautions…
Olga Petrovna leva les yeux au ciel avec des airs d’héroïne tragique. Sa grand-mère était venue de Pologne. Pour nourrir ses enfants, elle avait arpenté tous les hôtels particuliers de la capitale en se faisant passer pour une duchesse russe dans l’espoir de revendre à bon prix des bijoux contrefaits. Sa fille avait perdu le faux accent mais avait gardé les réseaux d’acheteurs. Olga, c’était déjà la troisième génération, celle qui avait investi dans l’art contemporain en achetant très cher une réputation de respectable initiée. Une vitrine parfaite pour qui voulait protéger des activités d’un autre genre.
— C’est tout le drame de notre situation ! Il nous faut faire le travail des justes avec des précautions de criminels.
En plus du carnet d’adresses bien rempli, Olga avait hérité d’un goût prononcé pour la mise en scène. Bérénice sortit l’enveloppe de sa poche :
— Et as-tu pris toutes les “précautions” nécessaires pour le prochain vol ?
L’expression de Mme Petrovna hésitait entre l’horreur et l’indignation.
— Tu peux provoquer, mais sache que ce sont sur les petits vols d’aujourd’hui que se bâtissent les grandes collections de demain !
— Je ne parlais pas de la transaction, mais du voyage en avion.
La quadragénaire rougit un peu. Il y eut un instant de flottement pendant lequel elle chercha un dossier sur le bureau encombré. Elle le tendit à Bérénice avec empressement.
— Voilà, en plus du passeport nous avons ajouté quelques livres turques, au cas où tu devrais rester là-bas plus longtemps.
Bérénice ne répondit rien et se saisit de la liasse. Elle était presque sortie lorsqu’elle entendit jeter par-dessus son épaule :
— Ne t’y attarde pas trop, il paraît que la situation empire tous les jours…
Le carillon tinta de nouveau quand elle franchit la porte. Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.

Bérénice avait ouvert l’enveloppe. C’était une série de photographies imprimées sur du papier froissé. Tout un tas de joailleries antiques : des émaux d’Égypte, des grenats de Mossoul, des broches verrotées, mais aussi des lapis-lazulis sumériens et des ceintures d’or et de cuivre de la période hellénistique. Bérénice y recensa même une tiare martelée et des ferrets granulés d’or avec, en vrac, des restes d’ornements d’Ebla, de Mari. Parmi les trésors des receleurs, elle remarqua une parure qui lui sembla réellement authentique et facile à revendre. Des colliers et des boucles d’oreilles datant certainement de l’époque de Dioclétien. Ils devaient avoir été retrouvés quelque part dans une des nécropoles qui entouraient Palmyre. Son cœur se serra. “Palmyre”. Rien que le mot lui était douloureux.
Elle était à l’hôpital lorsqu’elle avait regardé, hébétée, les images qui défilaient sur les chaînes d’information. Des vidéos en haute résolution d’une destruction sauvage et cette impression d’engloutissement absolu qui s’était emparée d’elle alors qu’elle était assise près de son père endormi. Des drapeaux noirs flottaient sur Palmyre. Bérénice n’avait suivi que très distraitement la montée de cette marée. Pendant tous ces mois, sa principale préoccupation avait été de veiller son père. Mais aujourd’hui, l’orage qui grondait avait éclaté. C’était comme si quelque chose s’était réveillé dans les entrailles du désert et venait réclamer aux hommes sa part de néant et de folie. Elle était restée figée. Ce n’était pas seulement une ville qui tombait, des cohortes fanatiques se dressaient du fond des âges pour en finir avec la civilisation, pour anéantir tout ce en quoi elle et son père croyaient. Les scènes tournaient en boucle. Elle ne savait même plus à quel moment il avait cessé de respirer. Elle se rappelait juste l’après-midi il y a très, très longtemps, où il lui avait dit qu’il l’emmènerait au pied du temple de Baal. Vers la fin, elle pensait que, lorsqu’il divaguait, l’esprit de son père allait rejoindre les temples. Il partait revisiter ses mausolées, murmurait ses chansons anciennes dans les vents chauds. Au milieu des vapeurs d’antiseptiques, cette image l’apaisait.
À la télévision, les masses continuaient de s’abattre sur les statues, les pierres étaient défigurées à coups de pic. Bérénice avait la sensation que c’était le corps de son père qui était supplicié. Dans chacune des colonnes, dans chaque arc réduit en poussière, c’était son corps à lui qu’on dépeçait, là, devant ses yeux, et elle était impuissante. Toutes les histoires qu’il lui avait racontées, tout ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire et tout ce en quoi elle espérait était dynamité, renversé, piétiné. Son père était mort, Palmyre tombée. Elle était seule au monde, prisonnière de ruines qui n’existaient plus.
D’abord, elle n’avait pas réagi, c’était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l’on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu’à cet instant, la chute n’a pas de fin. On ne saisit pas, on n’entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. Blanc. C’était la couleur de son deuil. Celui d’un homme qu’elle avait aimé sans le connaître. Celui d’un pays qu’il avait toujours porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort avant qu’elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il, ce passionné d’art et d’histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C’était sa fierté, lui qui récitait les alexandrins avec un accent improbable.
Par amour pour Racine et le théâtre, il avait nommé sa fille d’après l’une de ses pièces. Par amour pour elle et par superstition aussi, il n’avait pas choisi une véritable tragédie : Titus et Bérénice. Aucun assassinat et pas de vengeance, simplement l’histoire d’un départ ou peut-être celle d’un retour. Celui de la reine de Palestine. “Bérénice”. Cette façon qu’il avait de l’appeler en ourlant le r. Un peu comme une promesse, un peu comme une menace.
— Son destin est de quitter Rome pour retourner là-bas, disait son père.
— C’est où, “là-bas” ?
Il ne lui avait jamais répondu et elle s’était sentie bête. Bête et ingrate, parce qu’elle osait lui poser la question de l’exil alors qu’il s’était battu pour lui offrir “la plus belle République après Rome”. Petite, il l’avait bercée avec des chants dont elle ignorait la langue, lui avait narré des mythes inconnus. Il l’avait élevée seul, lui inculquant la pudeur des filles et l’esprit d’un garçon timide, nourrie d’amour et assoiffée d’histoire. Se doutait-il que c’étaient ses silences qui l’avaient jetée à l’assaut du temps et des chantiers d’archéologie ? Accoucher le passé, voler des choses au néant, voilà ce qu’elle faisait de mieux. Combien de fois avait-elle envié ces bijoux déterrés du sable ? Elle aurait voulu qu’on se penche sur elle avec la même délicatesse, qu’on dissipe les secrets du passé et remonte le fil de son histoire.
Alors, quand l’Assyrien était venu à elle pour lui demander de ramener les débris de Palmyre, de Mossoul, elle avait accepté. Oui, elle lécherait les miettes, elle gratterait ce qu’il restait avec les ongles et ramènerait ce qui pouvait encore être sauvé. Tant pis si elle se rendait complice du massacre, tant pis si elle devait racheter les dépouilles aux bourreaux et négocier le prix du sang. Tout cela n’avait plus d’importance.

Dans le fond, elle aurait fait une très mauvaise archéologue. C’est ce que Bérénice pensait dans l’avion qui l’amenait en Turquie. Sans qu’elle les convoque, ses souvenirs d’étudiante non diplômée remontaient à la surface. Pour ses professeurs, elle manquait de passion ou, au contraire, souffrait d’une vision trop romantique du métier. Une vision naïve, un peu mythologique aussi.
— Les ruines n’ont pas toute une philosophie enfouie, ce sont parfois juste la trace d’un passé révolu et qui persiste, l’avait prévenue une enseignante.
Bérénice ne l’avait pas vraiment écoutée, trop pressée de se confronter aux ouvrages des hommes et du temps mêlés. Elle-même ne s’expliquait pas son appétit pour l’effondrement et ce qui y survivait. Le passé avait son secret, cette fécondité des cimetières qui réensemençait un présent forcément orphelin. Elle était hantée par les gloires révolues, les défaites enterrées. L’image même du néant, sa puissance fantomatique s’entremêlait sans cesse à sa réalité. Bérénice était avide de chaque trace ou témoignage décalé d’un monde à rebours de la mort. Sa tendresse pour ces récits anonymes n’avait pas de limites, comme si les existences jetées en pâture au temps pouvaient remplacer les manques de la sienne, les silences d’une famille éteinte, sans mémoire. Bérénice chérissait tout ce qui portait la marque de l’histoire parce qu’elle n’en avait pas, du moins c’est ce qu’elle croyait.
Au début du semestre, sa plume recopiait avec fébrilité les mots des professeurs. Elle notait les bonnes phrases, les expressions qu’elle voulait retenir comme des prières : “lire le sol comme un livre”, “faire l’autopsie du temps”. Toutes ces promesses kitschs qui impressionnaient tant les gamines précaires et qui lui avaient laissé un goût d’inachevé. Elle s’en voulait d’y avoir cru avec tant de docilité. Au fil des semaines, elle avait vu ses espoirs s’effriter sous ses doigts impatients. Elle restait évasive lorsque son père lui posait des questions sur ses travaux. Elle n’osait pas lui parler du manque de financement, des cafés qui s’étiraient en débats interminables, de l’inertie administrative, de la morgue des conférenciers et de leurs sectes d’élus. Elle ne voulait pas entailler sa fierté, diminuer les sacrifices qu’il avait faits pour lui permettre d’intégrer cette école. Elle était pourtant loin d’être la dernière. Au contraire, elle faisait son possible pour plier sa nature rêveuse aux exercices d’archives, de taxinomie ou de frise temporelle. Malgré cela, Bérénice gardait toujours en elle l’instinct de la dévastation, le désir aussi un peu profane de révéler l’invisible. Elle savait s’approprier des images, des formes et des couleurs qui n’existaient plus et qui pourtant continuaient de lui apparaître dans toute leur singularité. Mais plus que tout elle avait soif de terrain et ne manquait jamais une occasion de participer aux fouilles, comme cette fois où elle avait signé pour un chantier d’été dans les environs de Thessalonique. Des amies avaient essayé de la mettre en garde :
— Méfie-toi, il n’y a presque pas de filles dans ce séminaire.
C’est seulement sur place qu’elle avait compris ce que cela impliquait. Un kilomètre carré de poussière réservé aux protégés des grands pontes de l’école. Elle n’y était pas la bienvenue. Le chantier avait ses propres règles, sa hiérarchie. Il y avait les laborieux et les étudiants étrangers qui creusaient pendant que les héritiers parlaient ambition et avancement. Les rares filles présentes avaient le droit de moins transpirer au soleil à condition d’endurer avec le sourire les remarques suffisantes des responsables. Bérénice, bien sûr, creusait. Le protocole ne s’arrêtait pas là. Dès qu’un étudiant, à bout de sueur, approchait d’une zone intéressante, d’un début de vestige, il était prié d’en référer aux chargés de chantier, lesquels appelaient le professeur. Ce dernier leur faisait l’insigne honneur de se déplacer pour frétiller triomphalement du pinceau excavateur. C’était le jeu, ça et taper des pieds sur la terre battue pour faire fuir les serpents qui infestaient la zone. Bérénice s’en était accommodée. »

Extraits
« Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom. Encore une fois, ça s’était produit. Elle avait répondu à l’appel du vent et du soleil, comme ce jour-là avec la Furie. Toutes ses certitudes s’entrechoquaient dans une panique amère. Elle réfléchissait. Elle pensait à sa vie, au rapport qu’il devait bien y avoir entre cette existence qui s’était dépliée passivement en elle et ce violent sursaut. Depuis son enfance, elle était hantée par une passion de l’absolu et de l’invisible. À présent, cette passion l’avait menée des chantiers de Thessalonique à la frontière de la guerre. Sur ses genoux, la respiration de la petite s’accélérait à mesure qu’elles approchaient de la ville. Bérénice sentait son corps transpirant se recroqueviller dans les virages. Elle s’insultait intérieurement. Elle n’était qu’une trafiquante, une voleuse. D’abord les ruines et maintenant l’enfant. Bérénice savait qu’elle outrepassait toutes les règles. Elle échangeait les destins, modifiait des trajectoires à défaut d’en avoir une. » p. 87

« La peur, avait-elle écrit, est obscurité et solitude. Elle est un manque absolu de repères qui nous isole, nous prive de notre force. Le ressort de notre lutte n’est pas l’annihilation de l’adversaire, mais la revendication forcenée de rester des humains, avec notre nom et notre histoire.” Il n’était jamais question de Dieu ou de drapeau dans ses notes, seulement des hommes. En parlant avec les survivants des prisons, elle avait compris que même les bourreaux suivaient des protocoles, ils avaient leur méthode et leur signature. Les pratiques de l’ombre étaient rationalisées : pour chaque victime, il devait y avoir une identité et une famille à contacter. Nommer l’horreur, chiffrer un massacre, c’était déjà lutter contre l’écrasement de la pensée, surmonter le fantasme et, peut-être, s’y préparer.
Bérénice retrouvait beaucoup de traces d’entretiens avec d’anciens prisonniers du régime. “Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires. C’était contre tout cela que la sœur d’Asim avait décidé de se battre.
Son travail titanesque n’appelait jamais la vengeance, seulement la justice et la mémoire. Parfois, à la résurrection des ombres succédait une écriture brisée. Bérénice ouvrait des articles inachevés, des fichiers incomplets. La parole se raréfiait, se désarticulait par à-coups. À ces endroits, on ne lisait plus que des tirets amers :
« 21 août 2013_utilisation d’arme chimique dans la Ghouta_ silence de la communauté internationale_ pas d’intervention. » »p. 178-179

« Il fallait bien dérober le feu là où il avait été allumé, là où il pouvait encore éclairer, purifier le cœur des hommes. Ramener au jour ce qui avait été enterré dans le secret des cimetières, voilà ce qu’elle devait faire et elle devait le faire aux côtés des cultures qu’on condamnait à force d’indifférence. C’est à travers l’enfant qu’elle avait compris tout cela et puis, Bérénice avait croisé le courage de femmes capables de danser au milieu des ruines et ça, c’était planté au fond d’elle. Jamais elle ne s’était sentie aussi forte, jamais elle n’avait été aussi démunie. Dans sa poche, la clé de Taym pesait plus lourd que toutes les pierres de chantier, plus lourd que la terre des siècles qu’il fallait déblayer. À présent, Bérénice savait qu’elle avait trouvé une mémoire universelle, un écrin d’horreur et d’espoir : le trésor de la Furie.
— Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.
— Pourquoi toi ?
C’était la première fois que Bérénice croisait réellement son regard :
— Peut-être parce que pendant longtemps je n’ai rien écouté, j’ai refusé de les voir, de les entendre, Aujourd’hui, je ne souhaite pas parler à leur place, je veux simplement parler d’eux. Je veux parler, pas parce que je suis la seule à connaître la vérité, mais parce qu’après ça, j’aspire au silence. » p. 213

À propos de l’auteur
RUOCCO_Julie_©lio-photographyJulie Ruocco © lio-photography

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l’épreuve du jeu vidéo (L’Harmattan, 2016). Furies est son premier roman. (Source: Éditions Actes Sud)

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Mahmoud ou la montée des eaux

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En deux mots
Mahmoud Elmachi revient sur les lieux de son enfance, un village syrien aujourd’hui englouti après la création du barrage de Tabqa. Engloutis aussi, ses projets et ses rêves qu’il tente de retrouver en plongeant. Sous l’eau, la guerre disparaît et les souvenirs reviennent, sa famille, son épouse Sarah et un monde paisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chant d’adieu du vieux sage

Dans son nouveau roman, Antoine Wauters s’est glissé dans la peau d’un vieux Syrien qui voit son pays mourir. Une oraison poétique autant que funèbre qui vous prend aux tripes.

C’est magnifique. C’est du moins la première impression que l’on peut avoir au bord de ce lac, oasis au bord du désert dans un pays de culture et de tradition millénaires. C’est là que vient se ressourcer Mahmoud Elmachi, usé par les années de guerre et de peur, par la solitude aussi. Il vit dans un cabanon au bord du lac al-Assad, l’étendue d’eau que forme le barrage de Tabqa au bord de l’Euphrate. De là, avec masque et tuba, il plonge régulièrement vers ce village englouti où il a grandi et où se trouvait l’école où il a fait ses débuts comme enseignant.
Il plonge à la chasse aux souvenirs, mais aussi aux rêves engloutis, à commencer par celui d’Hafez El-Assad qui a ordonné la construction de l’ouvrage, promettant ainsi la prospérité aux habitants expropriés. En lieu et place du lait et du miel promis, c’est plutôt la désolation. Quand Bassel, le successeur désigné du Président meurt, c’est Bachar qui quitte Londres, rentre en Syrie et, s’il n’a pas d’intérêt particulier pour la politique, va se métamorphoser: «Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée. C’est un capitaine, un gradé. Il nous a pris nos vies, Sarah. Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font. Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.»
Entre Daech, l’armée de résistance et les forces gouvernementales, sans oublier la coalition internationale, c’est désormais une pluie de bombes qui s’abat autour du lac où rodent des soldats aux abois. On comprend que Mahmoud préfère se réfugier dans ses souvenirs, écouter la voix de sa femme disparue, de ses enfants qu’il n’a pas revu depuis qu’ils ont rejoint l’armée rebelle et chercher, au fond du lac un peu de calme et de sérénité.
Son chant d’amour résonne d’autant plus fort que le contraste entre la violence et la douleur avec la poésie qu’il défend du tréfonds de son âme est fort.
C’est aussi la raison pour laquelle Antoine Wauters a construit ce somptueux roman en vers libres, arme redoutable contre la barbarie. Comme pendant les années où il était enfermé et que son esprit vagabondait, se nourrissant de la poésie de son épouse, le vieil homme a compris que le temps et les mots forment une armure de grâce et de dignité, même si elle vous tue, elle vous aura aidé à vivre.

Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdier
Roman
144 p., 15,20 €
EAN 9782378561123
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en Syrie, principalement au bord du barrage de Tabqa.

Quand?
L’action se déroule durant les cinquante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Kima Mori (Yassi Nasseri)
Diacritik (Johan Faerber)
Le carnet et les instants (Alain Delaunois)
Blog L’Or des livres


Antoine Wauters lit un extrait de son roman Mahmoud ou la montée des eaux © Production Verdier

Les premières pages du livre
« Les couloirs verts et or de ma lampe torche

Au début, les premières secondes, je touche toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
Agrippé à la proue, je vois mon cabanon, une vache qui paît en dessous des arbres, le ciel immense.
Tout est loin.
De plus en plus loin.
J’enfile mon tuba. Je fixe ma lampe frontale afin qu’elle ne bouge pas.
Et je palme lentement pour maintenir mon corps d’aplomb.
Je prends ensuite une grande, profonde respiration, et tout ce que je connais mais que je fuis, tout ce que je ne supporte plus mais qui subsiste, tout ce qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait jamais demandé, je le quitte.
Une sensation exquise.
La meilleure.
Bientôt, je coule, je disparais mais je n’ai plus peur car mon cœur s’est habitué.
L’eau me porte, pleine de déchets. Je les ignore.
Des algues mortes.
Je les ignore.
Je ne veux rien voir de la nuit.
Tout est jaune et vert trouble à ces grandes profondeurs. L’eau de plus en plus froide.
Pure.
Si j’éteignais ma lampe, il ferait noir,
et en dehors des bulles d’air que je relâche parcimonieusement et du plancton tout contre moi, il n’y aurait rien.
Je palme encore.
À cet endroit de la descente, je pense à toi dans notre lit, immobile sans doute, ou sous le prunier,
en train de lire les poètes russes que tu aimes tellement.
Maïakovski.
Akhmatova.
Ton cœur est un buisson de lumière chaque fois que tu lis les poètes russes.
Et moi je n’arrive plus à te dire que je t’aime. Nous avons connu Beyrouth et Damas, Paris où mes poèmes nous ont menés l’été 87.
Nous avons joui l’un de l’autre de nombreuses fois, vécu ensemble sans le moindre tarissement, connu la peur, la faim, l’isolement, et à l’instant où je te parle, je suis brisé, Sarah, séparé de ma propre vie.
Je n’y arrive plus, voilà.
Quand on a perdu un enfant, ou plusieurs enfants, ou un frère, ou n’importe qui comptant follement pour nous, alors on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le cœur. On ne peut plus avoir qu’un ridicule morceau de joie. Un fétu minuscule. Et on se sent comme moi depuis tout ce temps : séparé.
Détruit.
Je continue de palmer, souple, toujours plus souple, pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Tout en bas, le minaret de la grande mosquée. Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.
À la terrasse du café Farah, cherchant une table libre, je ne trouve que des bancs de poissons.
Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
Je remonte vers la barque.
Je sauve un papillon.
Tout est là.
Je respire.
Certains jours, il m’arrive de ne pas avoir la force de plonger.
Le vent des regrets souffle trop fort et, assis dos aux combats en repensant à mes années de prison, je comprends mes enfants qui ont pris les armes et sont partis se battre.
Un instant, moi aussi je veux lutter.
Je le veux.
J’en rougis.
Puis je comprends qu’il n’y a plus d’ennemis.
Nous sommes seuls.
Seuls comme dans cette cellule où ils venaient percer mes ongles et pisser sur moi.
Percer mes ongles, pisser sur moi.
Trois ans.
Je ne te l’ai jamais dit comme ça, pardon.
De l’été 87, date de notre retour de Paris, jusqu’à l’automne 90.
Nous avions déjà nos deux fils et notre chère Nazifé.
Tous les jours, ils me faisaient écrire des choses prorégime.
De stupides choses prorégime.
« J’aime notre Président. Sa valeur n’a pas d’égale à mes yeux.
Je n’ai jamais vu un Président aussi sage que le Président el-Assad.
Je n’ai jamais vu un leader comme lui de toute ma vie.
Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui.
Il est le père du peuple.
Il aide les pauvres.
Il est contre l’injustice, contre la corruption, un Arabe authentique.
Chaque fois qu’il y a un problème qui nous menace, il est le seul à porter la nation sur ses épaules, etc. » Je redescends sous l’eau.
Voir ce que ma mémoire n’a pas retenu.
Les arbres.
Les arbres subsistent au fond du lac. Mais il est impossible de les reconnaître. Certains ont conservé leurs bourgeons, de pauvres petits grelots mauves comme des doigts de pieds d’enfants.
Lorsque je braque ma lampe et tends la main en leur direction, »

Extrait
« 1994, oui. Bachar rentre au pays et il devient un autre.
Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée.
C’est un capitaine, un gradé.
Il nous a pris nos vies, Sarah.
Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font.
Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.
Son père n’était pas différent. Avec son cher service de renseignements, le fameux Mukhabarat, lui aussi passa nos rêves par les armes. » p. 20-21

À propos de l’auteur
WAUTERS_antoine_©Lorraine_WautersAntoine Wauters © Photo DR – Lorraine Wauters

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Il a publié aux éditions Verdier Pense aux pierres sous tes pas, Moi, Marthe et les autres, Nos mères et Mahmoud ou la montée des eaux. (Source: Éditions Verdier)

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Sœur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
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Blog Aurélie et écrit 
Lettres It Be
Blog La bibliothèque de Juju 
Le pavillon de la littérature(Apolline Elter)


Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Une fille sans histoire

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Adèle aime secrètement Matteo, le jeune homme qui fréquente le bar où elle travaillait. Quand elle découvre qu’il est l’une des victimes des attentats de Paris, elle se fait passer pour sa petite amie. Un rôle qu’elle ne va dès lors plus cesser d’enrichir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans le rôle de la victime collatérale

Pour son premier roman Constance Rivière s’est mis dans la peau d’une jeune fille qui endosse le rôle de la petite amie d’une victime des attentats de Paris. La mécanique infernale est lancée…

Nous sommes à Paris le 13 novembre 2015. C’est ce jour qu’un groupe de terroristes choisit pour frapper et laisser planer la peur sur la ville. D’abord incrédule, Adèle se terre chez elle en entendant les sirènes et les cris qui montent jusque chez elle. Comme beaucoup d’habitants de la capitale, elle reste sidérée devant sa télévision. «Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs.»
Quel instinct la pousse alors à se rendre à l’École militaire où sont accueillies les familles des victimes? Le besoin de monter sa compassion? Celui de secourir une mère en détresse? Difficile à dire. Toujours est-il qu’Adèle se présente comme la «petite amie» de Mattéo et qu’elle est prise en charge par la cellule d’aide psychologique. Que Saïd l’encourage à mettre des mots sur sa douleur, de raconter son histoire. Si elle ne se rend pas compte que son mensonge initial va l’entraîner dans une spirale infernale, elle se complaît dans ce rôle de victime. Tombe dans les bras des parents de Matteo et décide de les prendre sous son aile.
L’un des atouts de ce roman tient à sa construction polyphonique. Constance Rivière donne en effet tour à tour la parole aux différents protagonistes, ce qui permet au lecteur d’appréhender cette supercherie sous des aspects bien différents suivant qu’il s’agisse de la version d’Adèle, de Saïd, de la mère de Matteo ou encore de Thomas, le camarade de Matteo aux beaux-arts. Chacun portant à sa manière une pièce du puzzle, chacun vivant une réalité différente.
Les heures puis les jours passent, offrant à Adèle l’occasion d’enrichir son scénario pour le rendre plus crédible, de parler des victimes qu’elle a accueillies, de sa relation avec Matteo. Après avoir accueilli les parents de Matteo chez elle, avoir suivi sa dépouille jusqu’à Rome où ont lieu les funérailles, elle s’occupe des formalités administratives et de l’appartement qu’il occupait, raconte son histoire aux médias et devient l’une des porte-parole de l’association des victimes. En fait, « plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.»
À l’image de Blandine Rinkel avec Le nom secret des choses, les ressorts du mensonge et de la mystification sont ici presque aussi importants que l’histoire elle-même. La vie d’Adèle bascule au moment où elle n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. «Elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là…»
Mais plus cette histoire s’ancre dans l’esprit de la jeune fille et plus la suspicion vient habiter l’esprit de ses proches. Même Saïd en vient à douter de la version de cette victime qu’il aimerait tant aider. Le filet va petit à petit se resserrer.
Constance Rivière réussit là un premier roman tout en finesse, montrant comment un mensonge en entraîne un autre et comment le fameux «quart d’heure de célébrité» devient une sorte de besoin dans une société en soif de belles histoires et de nouveaux héros. Un danger d’autant plus insidieux que l’on préfère souvent le «beau mensonge» à la démonstration de la «fake news».

Une fille sans histoire
Constance Rivière
Éditions Stock
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782234088221
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Haïti.

Quand?
L’action se situe le 13 novembre 2015 et durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs.
Une histoire contemporaine où l’on est happés par l’émotion et le trouble. Un roman nécessaire.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
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Les critiques
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À l’occasion de la sortie de son premier roman, Une fille sans histoire, Constance Rivière parle de ses habitudes de lecture. © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle voudrait lever la tête mais elle n’y arrive pas. Sa tête toujours trop lourde quand il s’agit de regarder au-dehors et non en dedans. Elle entend derrière elle des bruissements de voix qu’elle distingue à peine, elle reconnaît quelques intonations, des tremblements qu’elle réussissait à apaiser il y a peu de temps et si longtemps déjà, des pas qu’elle devine, des regards qui lui font mal au dos, au cou, lourds de reproches, elle tente de se concentrer mais la voix forte et distincte du juge la dérange, il lui pose des questions qui contiennent les réponses, il emploie des mots qu’elle ne comprend pas, cupidité, perversité, duplicité, tétété, comme une machine à écrire mécanique, déréglée. Et au fond de son ventre il y a ce mot que tous attendent et qu’elle ne parvient pas à faire remonter, il est coincé entre l’estomac et le plexus, elle essaie d’inspirer profondément pour créer un courant vers le haut, la cage thoracique, la gorge, qu’il parvienne jusqu’à sa bouche, qu’il sorte enfin. On vient de lui poser une nouvelle question, la dernière. C’est le silence soudain, temps suspendu, tous les regards sont tournés vers elle, ils n’attendront pas longtemps, alors elle se concentre, elle s’y est préparée à ce moment mais elle ne savait pas que ce serait si difficile, elle fait un ultime effort et elle finit par le cracher ce mot, nécessaire mais qui la dégoûte, ce mot qui ne dit rien de ce qu’elle a vécu ces derniers mois, elle finit par le dire, dans un souffle qui lui semble un cri, «pardon», elle le répète plusieurs fois, pardon, pardon, pardon, maintenant qu’il est sorti il l’envahit tout entière, il ne cesse de se déverser, de plus en plus fort, les larmes viennent avec, elle pleure pour la première fois, elle pleure comme elle ne pensait jamais pleurer, son visage inondé, son corps qui se relâche, qui s’abandonne. Derrière elle, les respirations reprennent. La sentence peut tomber. Douze mois, dont six avec sursis.
Il ne faisait pas particulièrement froid pour une nuit de presque hiver, mais ça ne changeait pas grand-chose pour elle, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque soir, Adèle ouvrait grand sa fenêtre. Elle avait peur de l’air vicié qui s’installe si vite dans les petits espaces, de la poussière, des microbes, ennemis invisibles mais puissants, qui contaminent et détruisent l’organisme insidieusement. Enfant déjà, son père lui avait appris à laisser les fenêtres de sa chambre ouvertes toute la journée et, dès qu’il faisait un peu chaud et humide, à mettre ses peluches au frigo pour tuer les acariens. Elle s’était parfois dit que ça aurait pu lui faire des amis, ces animaux minuscules, mais elle obéissait toujours à son père. Puis c’était devenu une habitude.
Alors, en cet automne qui ne voulait pas finir, comme elle avait cessé de sortir de chez elle, recluse volontaire, dormant le jour, veillant la nuit, Adèle attendait avec une obsession maniaque l’heure où les automobilistes commencent à allumer les premiers phares pour faire rentrer dans son salon l’air frais et pur. Elle s’installait sur le rebord de sa fenêtre ouverte, toutes lumières éteintes pour mieux deviner la vie derrière les fenêtres fermées qui peu à peu s’allumaient de l’autre côté de la cour. Assez loin pour qu’elle ne se sente pas trop intrusive. Assez près pour qu’elle puisse deviner, juste deviner. Les formes qui passent et repassent. Ou qui restent plus longtemps, affairées. Qui à préparer un dîner tardif. Qui à se maquiller pour sortir dans ce quartier qu’elle avait aimé parce qu’il était si vivant. Qui, dodelinant de la tête avec une régularité de métronome, à lire une histoire à un enfant.
Elle n’aimait rien tant que sentir cette banalité de la vie quotidienne, faite de rites et de rythmes, une normalité dont elle avait tant rêvé et dont la possibilité même semblait lui avoir échappé depuis qu’elle avait perdu son dernier travail. Elle n’avait osé le dire à personne. Elle ne fréquentait pas grand monde de toute façon, elle était si seule, depuis si longtemps. Donc, à l’heure où, avant, elle embauchait, à 18 heures tous les jours sauf le dimanche et le lundi, elle restait chez elle à regarder des fenêtres fermées, s’allumant les unes après les autres, la sienne seule ouverte et sombre.
Ce soir-là, cela faisait au moins trois heures qu’Adèle était assise à sa fenêtre. Elle s’était presque assoupie, la tête heurtant régulièrement l’ouvrant, la réveillant aussitôt que les rêveries prenaient le pas sur ce qu’elle voyait de la vie des autres. C’est dans cet état de semi-conscience, son esprit perdu quelque part entre les songes qui l’habitaient et la réalité qui la nourrissait, que lui parvinrent les premiers bruits, des hurlements de sirènes qui portaient en elles l’urgence, le drame et l’effroi.
Adèle ne pouvait rien voir que les toits et les fenêtres de l’autre côté de sa cour, mais ces bruits avaient envahi son salon, ça lui faisait mal, elle sentait que quelque chose était en train de basculer, elle ne savait pas quoi, mais le basculement était bien là, de plus en plus fort, dissociant son corps et sa tête, affreuse douleur qui pulsait sous ses tempes, sensation de vertige qui l’attirait vers le vide, dehors, là où les cris l’appelaient. Il lui fallut un effort énorme pour repousser son corps à l’intérieur, poids lourd, passif, pas à sa place, écrasé maintenant sur le sol du salon, alors qu’elle se sentait ailleurs.
Cette lutte l’avait épuisée. Les sirènes redoublaient. Ça cognait dans sa tête et ça rebondissait sur ses murs. Trop de bruit pour un drame du quotidien. Elle l’avait senti tout de suite, elle n’était pas folle, quelque chose de terrible était arrivé, et ce n’était pas seulement en elle. Adèle finit par allumer la télévision. Ne plus deviner mais voir, ne plus inventer mais comprendre, tous ces bruits dehors, c’était trop violent, ça avait fait sauter les plombs de son imagination, trop lourd pour sa bande passante.
À l’écran, on mentionnait un attentat à Saint-Denis, à côté du Stade de France. Le président de la République y était, en partait, son ministre de l’Intérieur l’avait rejoint, mais ils étaient déjà en train de rentrer à Paris, repasser le périphérique, s’éloigner des premières explosions qui avaient à peine perturbé le match, tout juste un regard d’interrogation et le doigt levé vers le ciel d’un joueur au milieu du terrain, bruits de pétards lointains au milieu des cris et des sifflets, ces explosions dont il ne fallait surtout pas qu’elles perturbent le match, tout devait continuer comme avant, tout plutôt qu’un mouvement de panique, même pour ceux qui savaient, ne pas bouger, rester face caméra, concentrés sur le jeu, à la fin on dirait au public ce qui se passait, les pelouses pourraient être envahies de visages hébétés, on pourrait dire parce qu’on saurait qu’il n’y a plus de risques, les gens descendraient calmement, mais s’ils cherchaient à descendre tout de suite ce serait la crise, les bousculades, la menace de corps écrasés par la peur des autres, les stades ne sont pas faits pour les mouvements de foule, donc les autorités étaient parties discrètement, le moins nombreuses possible, pour rentrer dans le centre de Paris où d’autres coups de feu, d’autres cris, ailleurs mais pas sans lien, les journalistes parlaient d’un bar puis d’un autre, sans rien savoir vraiment, sauf que ça bougeait, ça se démultipliait, monstre à douze bras, et autant d’armes, qui tiraient sur la vie, pour l’anéantir où qu’elle rie, où qu’elle boive, où qu’elle chante. Ça bougeait, ça tuait, mais pas si près de chez elle. Elle ne discernait toujours pas pourquoi elle avait pu percevoir quelque chose, ni si ce qu’elle entendait par sa fenêtre avait un lien avec ce qu’elle voyait dans l’écran. À la télévision, on montrait surtout des voitures fonçant dans la nuit vers les ministères, l’Élysée, pour mettre en place des procédures, réunir des gens, et prendre des décisions sur des événements que personne ne comprenait.
De là où elle était, Adèle sentait que les rues soudain se vidaient, que l’air de dehors n’était plus pur mais chargé de peur, une peur qui la saisissait elle aussi, pourtant toujours assise sur le sol de son salon, enveloppée dans une couverture comme on n’en fait plus, en laine grise, rêche mais chaude, un œil sur les fenêtres en face qui restaient fermées, éteintes, sourdes à la rumeur de la ville, un œil sur l’écran de télévision qui amplifiait cette rumeur de terreur. La peur qui revenait, la peur qu’elle avait connue il n’y avait pas si longtemps, autres bruits de sirènes dans la nuit emportant son père inanimé, la peur qu’elle pensait avoir oubliée, la peur qui reprenait possession de tout son corps, mélangeant le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, la veille et le sommeil.
Vers 22 heures, apparut un bandeau mentionnant une attaque terroriste en cours dans la salle du Bataclan, si près de chez elle, où elle disait tout le temps qu’elle irait bientôt, c’était son Godot à elle, le Bataclan, sauf qu’elle ne l’attendait pas, c’était la salle qui l’attendait, elle en était certaine, elle y pensait presque chaque jour. Ce soir-là, elle avait vraiment failli y aller. Elle recommençait tout juste à avoir envie de sortir, c’était à côté, certes il y aurait du monde mais dans la pénombre d’une salle de concert, c’était moins inquiétant. Deux jours plus tôt elle avait regardé le programme. Le groupe ne lui disait rien. Elle préférait des choses plus classiques. C’est ce qui l’ennuyait avec cette salle si jolie, avec ses lettres de toutes les tailles et sa devanture de toutes les couleurs, joyeuse comme un cirque presque – comme les cirques de son enfance, parenthèses heureuses, c’est pour cela qu’elle avait choisi de s’installer là, dans ce quartier, mais jamais elle ne connaissait les groupes qui s’y produisaient. Malgré tout, ce soir-là, elle avait eu envie d’y aller, cette pensée lui donnait le vertige, elle aurait pu y être, elle aurait dû y être, avec tous ces otages dans cette salle, elle y était presque, puisque si proche, dans l’espace comme dans le possible.
Adèle fit alors la seule chose qui lui semblait raisonnable, elle ferma la fenêtre, elle s’isola dans le noir, bien protégée face à cette télévision où se racontait, minute par minute, ce que les journalistes ne savaient pas, ce qu’ils ne voyaient pas, qu’ils tentaient de comprendre ou de deviner, comme elle, chaque soir, devant ses fenêtres fermées. Elle était captivée par ce qu’elle voyait à l’écran, incapable de s’en détacher, fascination mortifère pour l’horreur, l’horreur réelle, celle des combats de gladiateurs, sans distance ni représentation, on n’allait plus au théâtre pour voir des tragédies, on allumait la télévision, et on regardait ces chaînes d’information en continu qui lui semblaient le plus souvent des chaînes de répétition en continu. »

Extraits
« Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs. »

« À leur regard de reconnaissance, elle s’est sentie soulagée, elle les comprenait, ils s’en remettraient à elle. Quand elle reviendrait, elle leur montrerait ce qui lui restait de sa relation avec Matteo, parce que plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.
Alors qu‘elle marchait dans les rues alentour, qui transpiraient l’horreur et la peine, Adèle passait sans cesse du clair au flou, il allait falloir que l’image se fixe, qu’elle trouve la bonne focale avant de rentrer chez elle, mais ça mettait du temps, elle n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux, elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là et ces dernières semaines ou ce qu’elle avait raconté, avec tant de détails, odeurs et couleurs comprises, elle devait choisir, en fait elle avait déjà choisi, les mots étaient sortis avant qu’elle ait eu le temps d’y réfléchir, mentir cela voudrait dire revenir sur son histoire… »

À propos de l’auteur
Ancienne élève de l’ENS et de l’ENA, Constance Rivière est maître des requêtes au Conseil d’État; elle fut conseillère à l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Une jeune fille sans histoire est son premier roman. (Source: Éditions Stock)

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Oyana

PLAMONDON_oyana

En deux mots:
Oyana s’est décidée à affronter son passé. Le 8 mai 2018, elle décide quitter son mari pour retourner dans son pays basque natal, laissant derrière elle Montréal où elle a avait refait sa vie et son mari. Si l’ETA n’existe plus, les plaies laissées par les indépendantistes sont encore vives.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

« My world is gone »

Après le remarqué «Taqawan», Éric Plamondon nous offre un roman aussi court que percutant mettant en scène Oyana, une femme qui a fui son pays basque natal dans les années 90 et qui a choisi d’occulter son passé douloureux.

Oyana éprouve le besoin de prendre l’air. Quand celui qui partage sa vie part son travail, elle va marcher au Parc du Mont Royal, En ce Le 5 mai 2018, elle n’imagine pas encore qu’elle effectue là l’une de ses dernières sorties au Québec. La veille au soir, en parcourant un journal qui trainait dans le restaurant japonais où elle dînait, une brève avait retenu son attention: l’ETA a cessé d’exister. Finie la lutte armée.
Cette nouvelle la ramène vingt-trois ans en arrière, au moment où elle prenait la direction du Mexique pour échapper à la police. ETA n’existe plus, mais «que peut-il rester de tout ça? Les traumatismes dans les mémoires? Le nombre de cadavres depuis 1953?» À toutes ces questions vient désormais s’ajouter celle qui hante l’esprit d’Oyana: faut-il rentrer et affronter son passé?
Éric Plamondon, avec le sens de la tension dramatique qu’il avait déjà développé à merveille dans Taqawan, son précédent roman, va travailler par cercles concentriques, racontant d’une part la fin des années 90 avec l’arrivée au Mexique, sa rencontre avec Xavier Langlois le Canadien et d’autre part les «années de plomb» au Pays Basque.
Avec elle, on va feuilleter l’album aux souvenirs, l’amour rédempteur, l’installation au Québec après des vacances aux États-Unis. Et cette relation construite sur la légende d’une orpheline grandissant auprès d’un tonton Joxe et d’une tatie Cristina.
«Je n’arrêtais pas de te dire que je ne voulais pas parler du passé mais du futur.» Mais désormais il est temps de revenir à cette fille du Pays basque, née le 20 décembre 1973, le jour d’un attentat de l’ETA.
C’est sous la forme d’une confession, d’une lettre laissée à son compagnon que nous allons découvrir comment elle se retrouvée impliquée dans la mouvance indépendantiste, comment sans le vouloir elle a été impliquée dans la mort d’une mère et de son enfant et pourquoi elle a dû fuir, un nouveau passeport au nom de Nahia Sanchez en poche. Chronique des années d’un combat aussi idéaliste qu’inégal, mais aussi récit d’un engagement et d’une série d’attentats qui ont ensanglanté l’Espagne et la France, cette douloureuse litanie ne va mener qu’à une seule certitude: la peine des proches, des familles, des amis.
En débarquant à Paris, Oyana ne sait ce qui l’attend, si elle va pouvoir retrouver une vie sereine, comment ses parents et amis vont réagir. Une incertitude qu’elle a envie de surmonter pour retrouver ses vraies racines, car «le Territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l’enfance, il manque toujours quelque chose. »
Éric Plamondon pose en creux cette question: tous les terroristes se valent-ils? Ceux de Daech et ceux qui ont lutté pour l’indépendance basque, pour ne prendre que deux exemples. Ce faisant, il nous explique aussi que ces groupuscules ont une capacité d’entrainement, une dynamique qui fait qu’on ne saurait les trahir pour ne pas se retrouver au ban de la communauté, voire même devenir complice. Avec des conséquences dramatiques. Cette fin d’un monde chantée par Otis Taylor.

Oyana
Éric Plamondon
Quidam éditeur
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782374910932
Paru le 04/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, au Pays Basque sinai qu’au Mexique et au Canada, à Montréal et environs.

Quand?
L’action se situe de 1973 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
Blog L’Or des livres 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 8 mai 2018
Pour toi, Xavier
Je te dois un tas d’explications. Ça risque d’être long. J’essaie depuis plusieurs jours de trouver comment le faire. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de ne pas te demander pardon. Ce que je te demande, c’est d’essayer d’au moins comprendre en dépit des raccourcis inévitables.
Je pourrais te demander de me faire confiance, mais tu le fais déjà depuis vingt ans. Et comment te demander cela alors que je me prépare à t’expliquer que tant de choses étaient fausses?
Pour que tu comprennes dans quel état d’esprit je me trouve, je n’ai pas jeté mes premiers brouillons. Je veux que tu saches mes tâtonnements, que tu saisisses par ces débuts avortés ce que cela me coûte.
5 mai 2018
Dire la vérité ou m’enfuir sans un mot parce que les remords se sont accumulés? M’asseoir devant toi pour tout révéler ou prendre mes jambes à mon cou? Parce que je ne sais que faire, parce que je n’ai pas de réponse, j’ai décidé d’écrire. Je tourne autour depuis hier, pour ne pas dire depuis toujours. C’était déjà là quand nos chemins se sont croisés au Mexique, quand nous avons eu notre coup de foudre. C’était comme tu disais au début: tomber en amour.
Tunnel
Les trois hommes se relaient toutes les heures dans l’étroit conduit pour creuser. Au fond du trou, Iban pense à la femme qu’il a quittée pour venir ici se battre pour la cause. La femme est enceinte. Elle accouchera avant la fin de l’année. Lui doit creuser. Il faut que le tunnel atteigne le milieu de la rue Claudio Coello pour ensuite y entasser un maximum de dynamite, deux mètres sous la chaussée. Les trois hommes procèdent avec la plus grande prudence. L’opération dure depuis des mois mais on touche au but. On connaît l’emploi du temps du Premier ministre par cœur. Il emprunte cette rue chaque matin après une visite à l’église Saint- François-di-Borgia. Il commence toujours sa journée de travail par une prière. Le détonateur est connecté. Les trois hommes ont préparé leur fuite dans les moindres détails. Ils changeront de véhicule à mi-chemin pour semer d’éventuels poursuivants. C’est bientôt Noël. Mika, déguisé en électricien, tient le détonateur. Iban guette la rue, prêt à donner le signal. Jon au volant de la Fiat laisse tourner le moteur. La luxueuse Dodge Dart approche. Au moment où elle atteint la zone fatidique, Iban donne le signal, Mika active le détonateur et la force de l’explosion fait s’envoler vers le ciel le Premier ministre, son garde du corps et son chauffeur. Le souffle est si puissant que la voiture blindée est projetée à trente mètres dans les airs au-dessus d’un immeuble et s’écrase dans la cour intérieure du couvent voisin. La poussière n’est pas encore retombée que Jon, Mika et Iban sont déjà loin. Carrero Blanco agonise, le garde et le chauffeur sont morts.
Au même moment, alors qu’ETA vient de réaliser l’attentat le plus spectaculaire de son histoire, une femme donne naissance à une petite fille. Nous sommes le 20 décembre 1973. Oyana vient de voir la lumière au bout du tunnel. »

À propos de l’auteur
Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984: Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud. (Source: Quidam éditeur)

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Des hommes couleur de ciel

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Alissa, prof de russe à La Haye, apprend que son établissement scolaire a été victime d’un attentat. Très vite, elle doit se rendre à l’évidence : l’un de ses élèves, arrivé de Tchétchénie comme elle serait le terroriste. L’enquête qui commence ne la laissera pas indemne.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Après Les mains lâchées, un premier roman remarqué à propos d’un tsunami qui dévastait les Philippines, voici Des hommes couleur de ciel qui nous fait vivre un attentat perpétré par des Tchétchènes à La Haye et confirme le talent d’Anaïs Llobet.

La scène s’est malheureusement répétée ces dernières années. Un homme pénètre dans un établissement scolaire lourdement armé. Il fait exploser sa bombe au milieu de la cantine provoquant des dizaines de morts. Comme à chaque fois qu’une telle nouvelle arrive, chacun cherche à savoir s’il ne connaît personne susceptible de compter parmi les victimes. C’est le cas d’Adam qui fréquente cet établissement de La Haye, aux Pays-Bas et qui découvre l’horreur devant un écran de télévision. « Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire. »
Le pire n’étant pas en l’occurrence qu’il connaisse des victimes, mais que Kirem soit impliqué dans l’attentat. Kirem, ce frère qu’il n’arrive pas à joindre.
L’autre personne qui s’inquiète en apprenant la nouvelle est Alissa, la prof de russe. Également d’origine tchétchène, elle ne peut imaginer une seconde que ce soit son élève qui ait commis l’irréparable. Certes Kirem était «un enfant étrange, la copie inversée de son frère, Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. »
L’enquête, qui va vite progresser, mène directement à eux. Alors qu’Alissa est «réquisitionnée pour assurer les traductions, Oumar est arrêté et incarcéré. Quant à Kirem, il demeure introuvable. Le filet va aussi se resserrer autour du cousin Makhmoud. Quand il arrive à la prison, ce garant des traditions familiales va découvrir un «autre» homme, maquillé, portant un jean moulant et un tee-shirt violet presque rose.
Depuis qu’il arrivé aux Pays-Bas, Oumar a découvert un monde occidental bien différent de ce qu’on lui avait raconté, à la fois plus dur, sans concessions, et plus ouvert, plus libre. À mesure qu’il s’intégrait, il ressentait la soif de laisser son orientation sexuelle s’épanouir. Se faisant appeler Adam, sa gueule de beau ténébreux avait enchaîné les relations, même s’il savait parfaitement que ces «hommes couleur de ciel» étaient non seulement rejetés par leur famille, mais condamnés à mort.
Alors que les interrogatoires commencent, l’appartement d’Alissa est perquisitionné. «Lorsqu’elle arriva devant son palier, elle fit immédiatement un pas en arrière. Il n’y avait plus de porte. Le sol était jonché de débris. Le sol était jonché de débris. Un petit carré en plastique reflétait la lumière du plafonnier: c’était son prénom internationalisé et son nom impossible à changer. Alice Zoubaïeva. Fardeau et héritage, peine et honneur. Elle imagina les policiers défoncer sa porte, marcher sur son nom sans s’en rendre compte.»
Anaïs Llobet a trouvé un angle très original pour traiter de la question des attentats en mettant en scène ces différentes «strates d’intégration». De l’enseignante qui entend gommer ses origines et répond non quand ses élèves demandent si elle est d’origine tchétchène à ceux qui ont fui le pays sans jamais oublier ni leur religion, ni leurs traditions, ni même leurs code d’honneur familial et voient l’occident comme une zone où mécréants et déviants s’épanouissent. On se rappelle alors des frères Tsarnaïev posant leur bombe durant le marathon de Boston.
Au-delà de l’explosion dans l’établissement scolaire, ce sont bien les déflagrations sur la famille et les proches que la romancière met en avant. Loin de tout manichéisme, elle nous fait toucher du doigt la complexité du problème, nous rappelle que tout exil est un déchirement et nous démontre brillamment qu’au «nom d’Allah, de l’Islam, de nos pères, de la justice et des morts à venger, des enfants qui meurent dans les caves de Tchétchénie et sous les bombes de Syrie», ou encore de «cette déviance occidentale» on peut très vite s’aveugler.
Un roman fort, en droite ligne de Les mains lâchées et qui confirme tout le talent d’Anaïs Llobet.

Des hommes couleur de ciel
Anaïs Llobet
Éditions de l’Observatoire
Roman
224 p., 00,00 €
EAN : 9791032905340
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux Pays-Bas, à La Haye. On y évoque aussi la Tchétchénie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases: stigal basakh vol stag, un «homme couleur de ciel».
Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.
Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée.
La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.
Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Blog Le domaine de Squirelito 
Le blog d’Eirenamg

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La Haye, 2017
Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter.
Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. La serveuse a fait tomber son plateau par terre et elle lui a demandé :
— Attends, mais c’est pas le lycée de ton frère ?
À ce moment-là, il avait déjà pris son téléphone pour appeler Kirem, entendu la sonnerie retentir dans le vide, laissé la peur s’infiltrer en lui. Ses doigts tremblaient. Combien de morts? Des notifications se sont affichées sur les portables. État d’urgence, seuil d’alerte maximal, ne restez pas dans les rues, réfugiez-vous dans le premier commerce à proximité. La serveuse a fait rentrer à l’intérieur les clients en terrasse et elle a fermé la porte à double verrou. Les nerfs en pelote, le patron a décidé d’offrir à tout le monde un café. Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire.
Puis les policiers sont arrivés. Ils ont cassé la belle porte vitrée avec leurs bottes monstrueuses. Ils ont forcé la serveuse, le patron, les clients à se coucher par terre. Adam s’est allongé lui aussi, en se cognant les coudes, les genoux, mais ils l’ont vite relevé. Ils ont crié son autre nom, Oumar, et ils l’ont hissé jusqu’à eux, un bras sous chaque aisselle. L’un d’eux a saisi ses poignets et les a menottés. Ils l’ont sorti du café. Le fourgon de police a filé à travers les avenues désertées. La Haye était belle, ensoleillée, radieuse comme une jeune fille amoureuse.
Pendant un instant, Hendrik ne put détacher son regard du téléphone. Les notifications s’enchaînaient. Un attentat. À La Haye, sa ville. Il se prit la tête entre les mains. Une bombe. Dans le lycée où travaillait Alissa.
Son premier réflexe fut de la chercher du regard. Elle était là, dans le salon, un instant auparavant. Il eut une bouffée de panique, comme s’il était concevable qu’elle ait pu partir sans l’embrasser, filer au lycée donner cours et se retrouver au milieu d’une scène de carnage. Il revint à lui en entendant le bruit de la douche dans la salle de bains, au fond du couloir. Alissa se lavait les cheveux. Elle le lui avait dit. Il l’imagina verser du shampoing au creux de sa paume, l’étaler méticuleusement sur sa chevelure et, pendant une seconde, il hésita à la laisser dans cette bienheureuse ignorance.
Son téléphone vibra encore. Un ami lui demandait des nouvelles de sa cousine Maud. Elle travaillait dans le même lycée qu’Alissa. Hendrik sentit ses mains trembler. Maud, tu vas bien ? envoya-t-il en toute hâte. La réponse lui parvint aussitôt : Je suis vivante. On est dans le gymnase avec les élèves. L’air emplit à nouveau ses poumons. Maud était en vie, Alissa était sous la douche. Le pire avait été évité.
Le pire pour lui, se reprit-il avec un pincement de culpabilité.
Son téléphone ne cessait de tressauter : les réseaux sociaux s’emballaient. L’attentat venait à peine d’avoir lieu mais Internet saturait déjà de vidéos. Tapie sous les gradins du gymnase, Maud postait en continu des photos sur Facebook. Certains enfants avaient les habits tachés de sang. Leurs yeux brillaient de peur.
Sans plus y tenir, Hendrik se dirigea vers la salle de bains et fit sauter le loquet en forçant la poignée.
Alissa, sous la douche, poussa un petit cri étranglé. Il n’avait pas le droit d’entrer. Alissa partageait ses nuits, mais dans la salle de bains, elle insistait pour être seule avec son corps. Seule à observer ses vingt ans s’éloigner et ses trente ans l’envahir. À voir les traces du passé s’estomper peu à peu. Hendrik, lui, ne connaissait les courbes de ses seins qu’à tâtons, selon ce que les draps voulaient bien lui révéler.
— Alice, il y a eu un attentat au lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-elle en tentant vainement de se cacher derrière le rideau de douche transparent.
Les yeux de Hendrik glissèrent sur son corps ruisselant, ses cheveux aplatis par l’eau : ils semblaient encore plus noirs et tentaculaires. Il remarqua des cicatrices formant un rond en pointillé sur son flanc droit. Elle tenta vainement de les dissimuler avec ses mains. Percevant sa gêne, il détourna le regard et attendit qu’elle coupe l’eau, s’enroule dans une serviette.
Lorsqu’elle s’assit sur le rebord de la baignoire, il lui montra une des vidéos les plus partagées sur Twitter.
— Apparemment, une bombe a explosé dans la cantine de ton lycée.
— Dans la…
Sur la vidéo, le réfectoire était envahi de fumée, des élèves couraient en hurlant, tandis que des corps gisaient à terre.
— La police dit qu’il y a des dizaines de morts.
C’était peut-être le shampoing qui gouttait sur son front, s’approchant dangereusement de ses paupières, mais rien, dans ce que disait Hendrik, ne faisait sens pour Alissa.
— Ce n’est pas possible, dit-elle en se levant.
Hendrik lui tendit une autre serviette de bain, plus petite, où elle enroula ses longs cheveux encore couverts par endroits de mousse blanche.
— Non, ce n’est pas possible, répéta-t-elle à voix basse.
Des images, qu’elle croyait vouées à s’effacer comme les marques sur son corps, lui revenaient par vagues et elle manqua de glisser sur le sol soudain instable.
Hendrik la fit de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baignoire.
— Ça va aller ?
Non, ça n’allait pas, mais par réflexe elle hocha la tête.
— Peut-être que c’est une fausse alerte, commença-t-il, et elle sentit sa voix légèrement trembler. Peut-être que ce n’est pas vrai, que c’était juste un pétard, une blague d’étudiants.
Il la regarda, comme s’il attendait une réponse, alors une fois encore, elle fit oui de la tête.
Après un court silence, il dit :
— Des enfants. Putain, mais qui fait ça à des enfants ?
Sur le visage de Hendrik passa soudain une ombre qu’Alissa connaissait bien. Elle l’avait vue sur celui de sa mère ou sur le sien lorsqu’elle attrapait son reflet dans les fragments d’un miroir entre deux bombardements. L’incompréhension mêlée de peur, face à l’impensable qui flirte avec le réel.
Hendrik s’assit un instant à côté d’elle. Il voulut la serrer dans ses bras, mais ses longs cheveux étaient encore gorgés d’eau et risquaient de laisser des taches humides sur sa chemise.
— Je dois filer au travail, je vais être en retard, dit-il. N’y pense pas trop, tu ne peux rien faire de toute façon. Essaie de te reposer. Fais-toi un thé.
Il resserra le nœud de sa cravate dans le miroir, puis ajouta :
— N’oublie pas ce soir, on se retrouve à dix-neuf heures au restaurant.
— Oui, dit-elle.
Il l’embrassa sur le front et disparut dans l’entrée. Alissa l’écouta brosser ses chaussures à petits coups vigoureux, les enfiler avec un chausse-pied, sortir et refermer la porte derrière lui en la claquant.
Le shampoing se mit à lui piquer les yeux. Elle se précipita vers le lavabo pour se rincer les cheveux et le visage. Un attentat. Un homme qui fait irruption parmi les tables de la cantine et tire sur des enfants. Il pose une bombe et part. Non.
Son vieux portable ne cessait de sonner sur un coin du lavabo. Profitant de la porte ouverte, Frikkie, son chat roux dont le ventre traînait par terre, observait l’objet s’approcher un peu plus du bord à chaque vibration, attendant patiemment qu’il veuille bien tomber.
Alissa enveloppa ses cheveux dans un turban de serviette-éponge.
Un attentat, à l’heure du repas, des gamins au visage couvert de sauce bolognaise. Non, ce n’était pas possible. Hendrik avait raison. C’était une fausse alerte, une intox, une rumeur.
Le téléphone tomba et Frikkie lui donna aussitôt un coup de patte pour disparaître avec lui sous la commode.
Elle s’habilla à la hâte. Elle donnait cours dans une heure. C’était une classe d’une douzaine d’élèves, aux visages de plus en plus angoissés au fur et à mesure que se rapprochaient les examens de fin d’année. Certains savaient à peine leurs déclinaisons de russe, et Alissa avait prévenu qu’elle les interrogerait chacun à leur tour ce lundi. Aucun n’y échapperait.
Pas même Kirem. »

Extrait
« Le père de Vincent claqua d’un coup sec sa portière et se précipita vers un soldat qui lui barra immédiatement le passage.
— J’ai le droit de savoir où est mon fils, hurla-t-il comme si Vincent avait fait une escapade nocturne.
La chemise défaite, les tempes couvertes de sueur, il se mit à tambouriner de ses poings le torse du militaire. Le soldat le laissa faire un court instant, puis d’un geste très calme, il lui tordit le bras et l’immobilisa au sol.
— Il va falloir se calmer tout de suite, monsieur, dit-il tandis que le père de Vincent éructait des insultes, le visage boursouflé de colère.
Alissa détourna les yeux. Elle augmenta le son de la radio : le Premier ministre parlait d’unité, de douleur.
Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cibles par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dont est capable notre société tolérante, bienveillante, ouverte.
Alissa sentait confusément que l’emphase donnée aux mots les vidait de sens. Une société « tolérante, bienveillante, ouverte » n’avait pas besoin qu’on le lui dise pour s’en souvenir. Et brandir ses valeurs comme un bouclier de dentelle face à des bombes aveugles lui parut absurde : vingt enfants avaient été tués, la haine était légitime. Il fallait haïr. Frapper. Hurler des insanités comme le père de Vincent. Prendre les armes et se venger. Sourire, tendre l’autre joue, c’était pour plus tard, lorsque le sang aurait tiédi, lorsque la peur aurait changé de camp.
Mais c’était peut-être sa vie d’avant qui s’exprimait ainsi, … »

À propos de l’auteur
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure d’un roman, Les Mains lâchées (2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

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Le champ de bataille

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En deux mots:
Le père, la mère, le garçon, la fille. Une famille comme une autre, sauf que le garçon a 15 ans et que son adolescence est difficile. Qu’il passe son temps à saper le moral de ses parents déjà usés. Jusqu’au jour où…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

J’ai quinze ans et je vous em…

Pour son second roman, Jérôme Colin s’appuie sur son expérience de père de famille pour raconter l’adolescence. Et mettre du baume au cœur de bien des parents.

S’il existe bien des raisons de choisir un livre, la principale – vous en conviendrez – est l’envie que l’on a d’être emporté par l’histoire. Soit qu’elle vous emmène très loin, vous fait découvrir un monde inconnu, soit qu’elle vous touche parce que vous avez vécu de semblables situations, de pareilles émotions. Jérôme Colin m’a touché au cœur. À tel point que nous avons organisé une séance de lecture collective en famille et à haute voix. Mon épouse a eu ce cri du cœur après le premier chapitre «nous ne sommes pas seuls!», mon fils de quinze ans s’est soudain trouvé tout à fait «vivable» et moi je suis pris pour un psy, capable de réconcilier tout le monde avec cette bibliothérapie!
En parlant de psy, je crois que la meilleure façon de vous faire entrer dans ce roman est de suivre la séance chez la psy du narrateur, père de famille confronté à un adolescent difficile qui use son couple:
« – Alors, comment ça se passe ? m’a-t-elle dit.
– Pas trop mal. C’est la rentrée des classes… Jusqu’ici, tout va bien.
– Très bien ! Et votre femme ?
– Elle me manque.
Elle m’a regardé comme les psys savent le faire. J’ai embrayé. J’avais envie de retrouver notre vie d’avant les enfants. De retrouver la femme dont j’étais tombé amoureux, celle qui laissait traîner ses culottes, qui acceptait de rester au lit toute la journée pour regarder des films, et qui, en passant derrière moi, , caressait doucement mes fesses. Tout avait disparu. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer quand vous devez vous réveiller à l’aube, préparer le petit déjeuner, torcher un cul, ramasser du vomi, donner à manger, changer le lange, habiller l’enfant, calmer ses pleurs, le mettre dans la voiture alors que le jour n’est pas encore levé ? L’attacher à ce satané siège-auto. L’emmener chez la gardienne et le lâcher avec une certaine culpabilité pour être à l’heure au travail. Supporter ensuite les demandes infondées et l’autorité abusive d’un patron pendant huit heures. Perdre son temps dans les embouteillages. Reprendre le gamin. Apprendre qu’il a tapé un petit copain chez la gardienne. Rentrer chez soi. Les mettre dans son parc. Payer quelques factures. Donner à manger. Torcher le cul. Faire une lessive. Relever ses e-mails pour ne pas être mal vu au boulot. Donner le biberon. Raconter une histoire. Mettre la lessive au sèche-linge. Repasser. Payer le reste des factures. Et enfin, alors qu’on termine à peine le rangement de la cuisine, aller se coucher. À l’instant où notre tête s’affaisse sur l’oreiller, penser que c’est décidément le plus beau moment du monde. Demander à son conjoint s’il a passé une bonne journée. Tomber de sommeil avant même d’entendre sa réponse. Et se réveiller toutes les trois heures. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer dans cette vie là? »
Un long extrait, mais qui résume bien l’état d’esprit du narrateur. Et donne une bonne idée du style de ce roman qui sonde le quotidien avec un sens de l’observation très pointu et un humour dévastateur. Vous allez beaucoup rire à partager les péripéties familiales et sans doute aussi avoir quelque fois la larme à l’œil. Mais n’anticipons pas.
Si avec Léa, la femme de sa vie, «l’indicible a disparu», il imagine que partir pourrait être une solution. Mais il ne part pas de peur d’être seul. Et sans doute pour essayer de se prouver qu’il peut encore sauver cette famille. Mais je vous laisse découvrir l’épisode de reconquête de son épouse préparé avec minutie («Cet anniversaire, c’était notre Everest. Un sommet auquel nous avions souvent rêvé») pour en venir à la pièce de résistance de ce roman lu d’une seule traite, à savoir Paul, le fils rebelle qui nous vaut cette belle définition : « Avoir un adolescent, c’est accepter de savoir perdre son temps. Et avoir de fréquentes envies de meurtre sans jamais passer à l’acte. » Car ce dernier a tous les symptômes de la crise d’adolescence. Il essaie de franchir les limites, il décide que les adultes sont des incapables et qu’ils ne sont sur terre que pour «faire chier», ils transforme sa chambre en foutoir, il s’en prend même à sa petite sœur Élise et, bien entendu, il ne travaille plus à l’école. Ce dernier point offre au père l’occasion de se solidariser avec son fils, car il s’oppose lui aussi cette école du Moyen-Âge et ce proviseur affublé du surnom de Monsieur Mollasson. L’école doit plutôt accueillir, aider et soutenir que rejeter et sanctionner. Mais Paul n’a cure des théories paternelles et poursuit son travail de sape.
Au fur et à mesure que le ton monte, que se mère essaie de recoller les pots cassés, on sent l’ampleur de la tâche, la difficulté à vivre ce psychodrame permanent. On attend le prochain coup plutôt que la rémission.
Jusqu’à ce jour où Bruxelles est à son tout victime d’attentats terroristes. Que la seule chose qui compte alors est de s’assurer que Paul et Élise sont sains et saufs. Que l’amour qu’on porte à ses enfants est au-dessus de leurs crises. Je n’en dirais toutefois pas davantage. S’il est un champ de bataille sur lequel vous devez vous précipiter, c’est bien celui-là! (pour ma part, je cours chercher le premier roman de Jérôme Colin que je n’ai pas encore lu).

Le champ de bataille
Jérôme Colin
Allary Éditions
Roman
210 p., 17,90 €
EAN : 9782370731265
Paru le 22 février 2018

Où?
Le roman se déroule à Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La crise d’ado… vue du côté des parents.
Le problème avec les enfants, c’est qu’ils grandissent. Un jour, sans prévenir, ils claquent les portes, rapportent de mauvaises notes et ne s’expriment que par onomatopées. Surtout, ils cessent de vous considérer comme un dieu sur terre. Et ça, il faut l’encaisser.
La science explique qu’ils n’y sont pour rien. C’est leur cerveau en formation qui les rend feignants, impulsifs et incapables de ramasser leurs chaussettes. N’empêche. On n’a jamais rien créé de pire que les adolescents du virtuolithique. Voici l’histoire d’un couple sur le point de craquer face aux assauts répétés de leur fils de 15 ans. Qu’ont-ils mal fait ? Rien. Mais la guerre est déclarée. Et ils ne sont pas préparés. L’école les lâche, le père part en vrille, la mère essaie d’éteindre l’incendie.
C’est un roman sur l’amour familial où les sentiments sont à vif, comme sur un champ de bataille.

Les critiques
Babelio
Blog Le coin lecture de Nath
RTBF Le 6-8 (Michel Dufrasne)
Cinétélérevue.be (Charles Julie – entretien avec l’auteur)
Blog B comme bouquiner
Blog The reading bibliophile 
7sur7.be (Deborah Laurent)

Les premières pages du livre:
« Je peux rester ici de longues minutes à regarder mes pieds. La pièce fait deux mètres carrés tout au plus. Pierre bleue au sol et motif fleuri sur les murs. C’est Léa qui a choisi. Confort d’assise optimal, cuvette en céramique, protection anticalcaire, fermeture amortie, mécanisme trois ou six litres pour l’économie d’eau. C’est ma forteresse. Je m’y enferme avec la certitude que personne ne viendra m’y déranger. Laisser les gens déféquer en paix est l’une des dernières règles que l’on respecte encore dans cette maison.
Le pantalon à mi-iambes, je lisais un article sur le Hiram Bingham, train mythique qui traverse le Pérou de Cuzco au Machu Picchu à travers les Andes, lorsque j’entendis le grincement de la porte d’entrée et le pas lourd de mon fils aîné. Je pris le temps de terminer ma lecture et après avoir tiré la chasse, jetai un dernier coup d’œil à la cuvette en céramique. Un réflexe qui me permet de laisser le petit coin dans l’état où j’aimerais le trouver.
Il avait l’air inoffensif, affalé sur le divan, le téléphone portable sur les genoux, la télécommande de la télévision dans une main ct un paquet de chips dans l’autre. Depuis un an, il s’était pourtant méthodiquement appliqué à mettre notre famille à feu et à sang. À l’école, les notes dc comportement s’étaient accumulées et la situation s’était détériorée avec un certain nombre de professeurs. Après Noël, il avait écopé de trois jours dc renvoi pour avoir uriné avec un ami sur la porte de sa classe de religion. Sous la menace d’un programme d’accompagnement personnel, un léger mieux s’était fait sentir dans la dernière ligne droite. Le conseil de classe avait donc finalement accepté de le réinscrire.
Une nouvelle année scolaire débutait, que nous espérions meilleure que la précédente.
Il me dit bonjour sans même lever la tête et souffla lorsque je lui demandai son journal de classe. D’un signe de tête, il me désigna son sac à dos. «Si tu le veux, t’as qu’à le prendre », dit-il en augmentant le volume de la télévision. »

Extrait
« Si mon fils séchait les cours, c’était pour ne pas avoir à subir sa sale gueule, ses pantalons trop courts et son nœud papillon. Décidé cette fois à rédiger une réponse cinglante, j’ai ouvert mon ordinateur et posé mes mains sur le clavier. «Monsieur, mon fils Paul a seize ans. Et je ne peux le condamner de n’être que très peu excité à l’idée de subir deux heures de français et de mathématiques de bon matin. Vous l’avouerez, le programme est peu attirant pour un jeune garçon dont les sens sont littéralement en train d’exploser et qui ne pense qu’à une chose: le rétrécissement à venir de la longueur des jupes des filles avec le printemps qui s’annonce. Ajoutez à cela une heure de géographie pour apprendre le nom des fleuves de l’Asie du Sud et la plantation du riz dans les régions pauvres du Cambodge. Et enfin deux heures de technologie à dessiner très précisément une boîte d’allumettes en trois dimensions avec une perte sèche de deux points si le prof ne voit ne fût-ce qu’un coup de gomme ou s’il a oublié de mettre son nom en majuscules dans la marge. Vous comprendrez dès lors pourquoi mon fils a décidé de ne pas se présenter à l’école ce jour, préférant saisir l’opportunité d’une petite virée en ville avec ses amis.»

À propos de l’auteur
Jérôme Colin est né en 1974. Il est journaliste à la RTBF en Belgique où il anime «Entrez sans frapper» et présente «Hep taxi!». Son premier roman Éviter les péages a paru en 2015 chez Allary Éditions. (Source : Allary Éditions)

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Une terre, du sang, des larmes

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En deux mots:
À travers le parcours de quatres personnes, Nadr et son demi-frère Khalil qui ont grandi dans la bande de Gaza, Fernando Clerc, fonctionnaire d’une organisation internationale et Amandine, leur mère engagée dans l’humanitaire, c’est toute la problématique palestienne qui est mise en lumière, sans préjugés et sans fards.

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

Ma chronique:

Une terre, du sang, des larmes

En racontant la vie de Khalil et Nadr dans la bande de Gaza, Cyril Dion décortique la question palestienne et illustre les possibles dérives de cette situation.

Cyril Dion, que l’on connaissait surtout pour son documentaire à succès intitulé Demain, réalisé avec Mélanie Laurent, fait ses premiers pas avec un roman bien davantage à vertu pédagogique que militant. Mais quand bien même, il n’est pas question pour lui de prendre parti dans le conflit qui oppose israéliens et palestiniens, il suffit de décrire les conditions de vie des habitants de la bande de Gaza pour comprendre combien elles sont aujourd’hui à la limite du supportable. Depuis 1967, Rafah n’est plus que l’ombre de la cité qu’elle était avant le conflit avec Israël. Depuis un demi-siècle et quelques conflits meurtriers – sans oublier les acrochages fréquents – le quotidien des habitants ressemble à un mauvais rêve. Le narrateur d’Imago nous décrit ainsi celui de l’un de ses personnages principaux: « Nadr habitait au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé: jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore “le camp” (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était aux portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. Il leur criait de foutre le camp et restait assis à contempler le vide, faisant crânement rebondir son couteau dans sa paume. Il ne s’intéressait pas aux informations et se contentait de hocher la tête à celles qu’on lui rapportait d’Al Jazeera, de CNN, d’Euronews, d’Al Arabiya, de la MBC, de la BBC… Autant que possible, il évitait de s’éloigner du quartier. »
Nadr est est né en 1987, dix ans avant Khalil, son demi-frère. Ensemble, ils vont se débrouiller, même si au bout du compte leurs trajectoires vont suivre des voies totalement opposées. « Tous deux travaillaient à la carrosserie de Jalil ou au restaurant de leur oncle Mokhtar, chaque fois qu’on avait besoin d’eux. Grossissant les petits groupes d’hommes qu’on voyait se presser dans les échoppes et les ateliers, passant le plus clair de leur temps à fumer et à rire, tandis que deux ou trois d’entre eux se concentraient sur leur ouvrage. Khalil méprisait leur condition. Rêvait d’autre chose que de moisir dans une prison en ruine. Depuis quelque temps, il s’était rapproché du Hamas, s’agitait autour des cadres du parti, haranguait les foules aux rassemblements, s’inventait une piété. Embarrassait Nadr. Lui aussi avait été démarché par ces types. Mais il ne parvenait pas à les aimer. Leurs discours étaient gorgés des mots du prophète mais rien de ce qu’il percevait ne collait vraiment avec son idée d’Allah, de la beauté, de l’éternel. « Ou bien parais tel que tu es, ou bien sois tel que tu parais », écrivait Rûmi. Aucun de ces hommes n’était à la hauteur de cette phrase. »
Mais Khalil est d’un autre avis. Quand son frère lit des livres, lui apprend à manier les armes et entend se battre, quitte à perdre la vie dans un attentat-suicide. Quand il décide de mettre son plan en éxécution, Nadr n’a d’autre issue que de tenter de l’arrêter en partant à sa recherche.
Il s’engage dans l’un des tunnels qui mènent en Egypte, puis prend la direction d’un port où un bateau le mènera jusqu’à Marseille, puis Paris « Nadr progressait dans le sable, longeait la mer, deux ou trois cailloux dans chaque chaussure. L’horizon s’éployait à perte de vue, le manque d’eau et de nourriture l’étourdissait, la chaleur le faisait chanceler. Pourtant, son cœur était léger et sa poitrine fière, soulagée d’un immense fardeau. Chaque nouvelle foulée, chaque minute hors de cette prison était une promesse encore indistincte. »
L’occasion aussi de revenir sur son histoire mouvementée et sa double appartenance. Car son père est palestinien et à arraché son fils à sa mère française. Cette dernière a participé à la création d’une organisation non gouvernementale qui a pour nom «International Human Nature Rights et qui se définit comme la «première ONG à mettre sur le même plan les droits humains et ceux de la nature». Dans cette constellation, on retrouve aussi Fernando Clerc, fonctionnaire d’une organisation internationale chargé de valider des dossiers d’aide et dont le petit confort va soudain être remis en cause par une mission d’évaluation sur le terrain.
Dans cette course contre la montre, tout l’enjeu est dès lors de savoir lequel parviendra le premier à son imago, c’est-à-dire, suivant la définition de ce terme qui donne son titre au roman, «au stade final d’un individu dont le développement se déroule en plusieurs phases».
Cyril Dion réussit son pari en faisant de cette quête intime une démonstration qui a valeur universelle. Oui, «Chacun d’entre nous vit avec sa propre prison, plus ou moins large. Et fait ce qu’il peut pour en sortir… »

Le documentaire «Rafah, chronique d’une ville dans la bande de Gaza» permet, pour ceux qui s’intéressent de près à la question, d’approfondir la lecture d’Imago.

Imago
Cyril Dion
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330081744
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Parce que son frère s’apprête à commettre en France l’irréparable, Nadr le pacifiste se lance à sa poursuite, quitte la Palestine, franchit les tunnels, passe en Égypte, débarque à Marseille puis suit la trace de Khalil jusqu’à Paris. Se révolter, s’interposer : deux manières d’affronter le même obstacle, se libérer de tout enfermement, accéder à soi-même, entrer en résilience contre le sentiment d’immobilité, d’incarcération, d’irrémédiable injustice.
Sous couvert de fiction, ce premier roman est celui d’un homme engagé pour un autre monde, une autre société – un engagement qui passe ici par l’imaginaire pour approcher encore davantage l’une des tragédies les plus durables du XXe siècle.

« J’AI COMMENCÉ À ÉCRIRE IMAGO EN 2006, après avoir passé cinq ans entre Israël, la Palestine, la Suisse, l’Andalousie et Paris, tâchant de rapprocher Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans. Chaque jour, je fréquentais des hommes et des femmes enfermés dans leurs croyances, leurs logiques politiques, leurs souffrances, leurs territoires…
Fin 2006, j’ai rencontré Pierre Rabhi, avec qui je me suis engagé dans la création du mouvement Colibris. J’aimais son message écologiste mais j’étais surtout touché par son histoire : celle d’un homme décidé à quitter la société moderne, dans laquelle il se sentait incarcéré, pris dans une logique qui l’obligeait à vivre contre ses idéaux.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été écrasé par ce sentiment d’enfermement : celui de l’esprit dans le corps, de l’enfant dans les salles de classe, de l’adulte dans « le monde du travail ». Il me semble avoir écrit ce livre, tout au long de ces dix années, comme un moyen d’explorer ce sentiment, de le traverser, d’y trouver une issue…
À aucun moment je n’ai songé à faire un livre sur la géopolitique ou le terrorisme. C’est l’itinéraire de ces quatre personnages qui m’habitait. Comme souvent dans la fiction ou la poésie, j’ai écrit sans véritablement savoir ce que j’écrivais. Car finalement, ce livre a certainement une dimension politique.
À de nombreux égards l’Occident a créé la poudrière du Moyen-Orient. Aujourd’hui, ce petit territoire d’Israël-Palestine, où deux peuples doivent cohabiter avec la peur primale de disparaître, n’est pas seulement abandonné à son triste sort, il est instrumentalisé. Israël par les pays voulant garder une position stratégique dans la région, la Palestine par les islamistes utilisant la souffrance des Palestiniens pour rallier de jeunes esprits à leur cause. La guerre que les Occidentaux ont exportée sur cette terre revient aujourd’hui sur leurs sols…
Nadr, Khalil, Fernando et Amandine sont emportés par ces trajectoires qui ne leur appartiennent pas. Et tentent, comme beaucoup d’entre nous, de s’en libérer, pour trouver leur propre chemin. » Cyril Dion

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Autres critiques
Babelio 
femininbio.com (entretien avec l’auteur)
L’Humanité (Sophie Joubert)
20 minutes (Deux minutes pour choisir)
Kaizen magazine (entretien avec l’auteur)
Charybde 27, le blog
Blog entre les lignes


Cyril Dion présente Imago © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Tu étais dans mes bras. Ta peau contre ma peau. Ton corps lové contre ma poitrine, aspirant chaque particule de l’air que je respirais. Ta main ne pouvait rien contenir que mon doigt. Le fracas de ce monde ne pouvait t’atteindre, tant que ma présence chaude t’enveloppait. Cette tendresse absolue, ce cocon que chaque être humain aspire à retrouver, une vie entière, ce refuge qui n’est qu’amour et sécurité, ce que les gens appellent Dieu, avec le fol espoir qu’un Père divin les reprendra dans ses bras lorsque leur cœur se sera définitivement effondré…, je pouvais te le donner. Tout ton corps me réclamait. Tes phalanges autour de mes phalanges. Tes membres abandonn.s sur mon ventre. Ton souffle sur ma peau. Tes joues que je mordillais. J’étais ton Éden et ton dieu. J’étais l’espace de ton existence.
Enfin je pouvais prendre soin de quelqu’un comme j’aurais aimé qu’on prenne soin de moi. Qu’on me caresse et me protège. Et pourtant la peur me tenait. Le regard de Tarek me transperçait. Je savais que tôt ou tard un voile passerait sur ses yeux et que je n’existerais plus. Que je n’aurais jamais existé. Qu’il lui faudrait devenir cette brute froide. Je savais que je ne pourrais rien, mais je te serrais. »

Extraits
« Nadr habitait au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé: jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore “le camp” (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était aux portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. Il leur criait de foutre le camp et restait assis à contempler le vide, faisant crânement rebondir son couteau dans sa paume. »

« Au début de l’après-midi, entassés dans une Mercedes verte des années 1970, ils s’étaient mis en route pour l’autre morceau de la Palestine, de l’autre côté du pays juif. Nadr fumait, accoudé à la fenêtre, et ne voulait adresser la parole à aucun d’eux. Sur ses genoux, il avait posé le livre de Darwich offert par son grand-père le jour de ses dix-huit ans. « Ainsi qu’une fenêtre, j’ouvre sur ce que je veux… » Derrière lui, les ruines et les caravanes, sur les côtés, les oliviers et les acacias, devant, la route interminable et nue. Les autres partaient pour les bijoux de la grand-mère, les bijoux dissimulés dans une cache de l’escalier, les bijoux restés sans maître lorsque la maison avait été désertée en 1948. Ils partaient parce qu’il leur fallait une raison de partir. Ils se réjouissaient déjà en pensant aux putes et à l’argent minable qu’ils exhiberaient. Ils se racontaient leur vie nouvelle, hors de l’enclave, les téléviseurs et les voitures de sport. Aucun d’eux n’avait la moindre idée de ce qui se passait à cent kilomètres, hormis ce qu’ils pouvaient voir sur les écrans. Aucun d’eux ne savait ce que valaient les bijoux si tant est qu’ils existent. Mais il fallait bien partir. »

À propos de l’auteur
Né en 1978, Cyril Dion est le cofondateur avec Pierre Rabhi du mouvement Colibris. Également cofondateur de la revue Kaizen, il publie son premier recueil de poèmes, Assis sur le fil, en 2014 aux éditions de La Table ronde. En 2015, il écrit et coréalise avec Mélanie Laurent le film Demain, qui obtient le César du meilleur documentaire en 2016. (Source : Éditions Actes Sud)

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Mon père, l’Algérie et un bain forcé

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En deux mots:
Une partie de pêche en compagnie de son père au large de Carqueiranne, l’occasion de dérouler l’histoire familiale, de revenir à l’installation de la famille en Algérie et sur les événements qui ont émaillé le siècle passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré) 

Ma chronique:

Mon père, l’Algérie et un bain forcé

En explorant l’histoire familiale, l’auteur revient sur plus d’un siècle d’occupation de l’Algérie par la France et cherche à dresser ainsi sa propre carte d’identité.

Dans un entretien avec Pascal Bourgeais dans le Quotidien La République du Centre, Jean-Marie Blas de Roblès donne une belle définition de son projet. Un retour aux sources, une interrogation sur ses propres racines « cette histoire de Français d’Algérie, de pied-noir, de rapatrié ; j’avais huit ans… Qui était vraiment colon, qui ne l’était pas? Qu’est ce qui s’est passé pendant la guerre d’Algérie, pourquoi ils s’en sont autant voulus? J’avais besoin de tirer ça au clair par rapport à ma propre identité, parce que ça a été compliqué, et ça l’est toujours… Je ne sais pas d’où je suis, en fait: c’est étrange de se vivre juste Méditerranéen… Je ne voulais pas écrire quelque chose de nostalgique; le personnage essaie de se réconcilier avec son père, mais il essaie aussi de réconcilier les Français avec les Algériens… Comme dans la tragédie grecque, il y a un moment où il faut passer par la réconciliation, quelles que soient les horreurs commises des deux côtés, et Dieu sait qu’il y en a eu. Sinon, c’est l’Iliade à jamais… »
Mais une fois explicité le propos, on sait qu’avec l’auteur de L’Île du Point Némo, il faut s’attendre à quelques surprises. Comme par exemple avec cette partie de pêche au large de Carqueiranne qui ouvre ce roman, dense, passionnant, parfois drôle et qui va nous permettre une recréation à la fois de l’histoire familiale et celle du XXe siècle. L’occasion pour nous d’en apprendre beaucoup sur les techniques utilisées, sur la faune marine, mais aussi sur le caractère de ce père que le narrateur tente de cerner.
« Cela fait un certain temps – depuis l’anniversaire de ses quatre-vingt-dix ans – que je tanne mon père pour qu’il se raconte. Une espèce d’urgence à récupérer le plus possible de sa vie, comme si la mienne et celle de mes enfants en dépendaient. Cette urgence même lui déplaît, il y perçoit l’imminence de sa mort, et j’imagine, comme sa précipitation. Par amour pour moi, il se fait violence… »
En fait, c’est depuis 1982 et La mémoire de riz, un recueil de 22 nouvelles qui mettait en scène tout autant de personnages que Jean-Marie Blas de Roblès s’était juré d’y revenir, d’enreichir cette galerie d’anecdotes et de souvenirs pour raconter la saga des Cortès.
On peut, pour cela revenir au mois de juillet 1882, le jour où le grand-père Juanico fête ses quatre ans et qui coïncide avec l’arrivée en Algérie. «Ses parents s’étaient longtemps agrippés à leur terre andalouse» avant de jeter l’éponge en s’imaginant un avenir meilleur de l’autre côté de la Méditerranée. Mais l’acclimatation est tout sauf facile, les affaires ne sont guère florissantes et le couple tangue. Après quelques trafics peu honnêtes, quelques infidélités et un gros coup de blues, voilà Juanico résolu à se suicider dans les toilettes. Ce qui donnera un fiasco de plus…
« Mon père, avait résumé son fils Manuel un soir d’été à Carqueiranne, c’était rien : un joueur de cartes, un gros travailleur et un gros baiseur. Il trompait ma mère avec tout ce qui passait. »
Voilà qui nous conduit début du XXe siècle sur les pas de Manuel, dont le fils tente de recueillir les confidences. Mêlant avec beaucoup d’originalité les épisodes familiaux et historiques, le narrateur va nous offrir un portrait sans doute plus vrai que bien des manuels d’Histoire sur les soubresauts qui ont alors secoué le pays et le monde. « En Algérie, comme ailleurs, le fascisme avait réussi à scinder la population en deux camps farouchement opposés. Les antijuifs d’autrefois adhéraient maintenant aux Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, au Parti populaire français de Jacques Doriot, reprenant à leur compte les invectives de Maurras, de Henri Béraud, de Brasillach. »
Un contexte qui ne peut qu’exacerber les tensions, heurter les sensibilités et les opinions, monter les communautés les unes contre les autres. On passe d’une Guerre mondiale à l’autre et l’on découvre à chaque fois les mêmes exactions, les mêmes dérives, les mêmes scènes de viol, de meurtres, d’arbitraire. Comme les cadavres qui reposent sous le jardin public de Bel-Abbès où le narrateur va jouer sans se douter qu’il s’agit en fait un cimetière, il va tenter d’oublier les épisodes les plus noirs de sa campagne d’Italie et sera sauvé par un éclat d’obus à la fesse qui le contraindra à abandonner le front.
S’il a «pas mal morflé», il sera ensuite apte à reprendre le combat lors du débarquement en Provence et traversera la France jusqu’aux contreforts des Vosges. À son retour auprès des siens, le médecin militaire sera un autre homme. Lesté d’un poids douloureux, il sait ce que représente la comptabilité morbide qui, de jour en jour, pousse les deux camps à la surenchère. « Combien de morts en tout? Au 30 juin 1945, l’administration française avait compté avec certitude cent deux Européens tués, cent dix blessés et dix viols. Côté indigène, en revanche, ce fut et c’est toujours une estimation dont l’amplitude varie avec le temps et la volonté de minimiser ou de grossir le nombre des victimes. Entre le « moins de deux mille Arabes » du colonel Goutard et les quarante-cinq mille morts » de l’historiographie officielle algérienne, la réalité se dérobe dans le flou qui sépare ces deux excès de la dissimulation. Plusieurs milliers de victimes, à coup sûr, mais dont le nombre importe peu au regard de ce que son caractère flottant suppose de ratonnades, de mitraillages à vue, d’exécutions sommaires, de fosses communes camouflées, de désintérêt total pour la personne humaine. Un chasseur ne se préoccupe pas, lui non plus, d’identifier chacun des merles qu’il a tués, mais il connaît au moins le chiffre exact de son tableau de chasse. »
Est-ce pour cette raison que Manuel livrera bien des années plus tard cette sentence à son fils jusque là épargné par un conflit qui se rapproche pourtant jour après jour
«– Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir! »
Mais c’est dans doute l’élément déclencheur de ce beau roman. À l’image de Brigitte Giraud dans Un loup pour l’homme et d’Alice Zéniter avec L’Art de perdre, l’auteur va revenir sur le début des années soixante et sur la fin de la colonisation. Lorsqu’en janvier 1961, peu avant le naissance de sa seconde fille, Manuel décide d’emménager dans une belle villa, il ne se rend pas compte que les événements vont se précipiter. En quelques semaines, tout va basculer. Il faut partir. « La France s’est dédouanée de l’Algérie française en fustigeant ceux-là même qui ont essayé tant bien que mal de faire exister cette chimère. Les pieds-noirs sont les boucs émissaires du forfait colonialiste. Manuel ne voit pas, si profonde est la blessure, que ce poison terrasse à la fois ceux qui l’absorbent et ceux qui l’administrent. La meule a tourné d’un cran, l’écrasant au passage, sans même s’apercevoir de sa présence. Il y aura un dernier pied-noir, comme il y a eu un dernier des Mohicans. »
Avec cette scène poignante du père restant pour liquider les affaires courantes et déléguant la responsabilité à son fils: « C’est toi, dorénavant, l’homme de la maison. Je te confie ta mère et tes sœurs, veille sur elles. Fais honneur à ta famille, fais honneur à notre nom! Un dernier signe de la main, et je me suis retourné pour entrer dans l’avion. Les mots seuls ne parviennent pas à dire les choses, mais il y a des combinaisons possibles, je le sais, qui permettent au moins d’en effleurer le cœur. Comment trouver la bonne pour dire cette pleine conscience, alors, d’avoir vieilli d’un coup, d’être devenu – à huit ans et à jamais – ce que je suis ?»
Je n’en dirais pas davantage afin de vous laisser découvrir les années «françaises» et sonder dans l’épaisseur de la chair ce sensible hommage d’un fils à son père. Je me peremttrai toutefois un souvenir personnel en guise de conclusion. Mon père, qui tenait sans doute ce conseil du sien, nous livrait régulièrement ce conseil: «mets toujours dans la poche de ton pantalon un mouchoir, un couteau et un bout de ficelle. Cela peut te sauver la vie». En refermant ce livre, vous comprendrez combien il ne faut pas prendre les conseils de son père à la légère.

Dans l’épaisseur de la chair
Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma
Roman
384 p., 20 €
EAN : 9782843047992
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Sidi-Bel-Abbès, Oran, Montagnac, Parmentier, Mercier-Lacombe ainsi qu’en France, au large de Carqueiranne, à Cassis, Toulon, Marseille, Grenoble, Luxeuil, Cornimont, Vagney, Bâmont, Saulxures, Mulhouse, Aix-en-Provence, Épinal, Brignoles. On y évoque aussi l’Andalousie et l’Italie, pays que le père du narrateur traverse durant le Seconde guerre mondiale.

Quand?
L’action se situe de 1882 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de ce qui se passe dans l’esprit d’un homme. Ou le roman vrai de Manuel Cortès, rêvé par son fils – avec le perroquet Heidegger en trublion narquois de sa conscience agitée. Manuel Cortès dont la vie pourrait se résumer ainsi : fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de l’acteur Tyrone Power – détail qui peut avoir son importance auprès des dames…
Et puis il y a tous ces petits faits vrais de la mythologie familiale, les rituels du pêcheur solitaire, les heures terribles du départ dans l’urgence, et celles, non moins douloureuses, de l’arrivée sur l’autre rive de la Méditerranée.
Dans l’épaisseur de la chair est un roman ambitieux, émouvant, admirable – et qui nous dévoile tout un pan de l’histoire de l’Algérie. Une histoire vue par le prisme de l’amour d’un fils pour son père.

Les critiques
Babelio 
La Cause littéraire (Sylvie Ferrando)
La République du Centre (Pascal Bourgeais – entretien avec l’auteur)
Salon littéraire (Bertrand du Chambon)
Blog Les petits livres by smallthings
Blog Encres vagabondes


À l’occasion du festival « Étonnants voyageurs » de Saint Malo, Jean-Marie Blas de Roblès présente Dans l’épaisseur de la chair © Production Librairie Mollat

Extrait
« Lui rendre justice demanderait plusieurs tomes d’une patrologie manuscrite – avec des ratures visibles, des reprises, des corrections notariales – comme elle s’est ébauchée dans mon esprit durant ces dernières heures. Non par souci de vérité – cette chose affreuse – mais pour faire mienne sa blessure, coïncider avec elle dans l’épaisseur de la chair ; parce qu’il s’agit d’abord d’entrailles et de terre rouge, d’ivresse de vivre, d’embrasement de l’âme sous la lumière du plein été. »

À propos de l’auteur
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008) et, plus récemment, du très remarqué L’Île du Point Némo. (Source : Éditions Zulma)

Site Wikipédia de l’auteur 

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