Les simples

ÉXÉ TYPE couv+

  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
L’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup est réputée pour les soins qu’elle prodigue à la population, notamment par les médications qu’elle prépare à partir des plantes. Mais l’évêque ne voit pas d’un œil se développer cette communauté qui échappe à sa juridiction. Une guerre de pouvoir où tous les coups sont permis s’engage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une «simple» guerre de religion

Formidable roman autour d’une abbaye provençale qui suscite bien des convoitises en cette fin de XVIe siècle. Yannick Grannec nous fait découvrir les vertus des simples et les vices de la hiérarchie catholique. Diabolique!

Commençons par décrire l’endroit, car l’esprit du lieu joue ici un rôle important. Nous sommes en Provence, du côté de Vence, plus précisément à l’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup. Si Yannick Grannec nous explique dans la postface qu’elle n’a jamais existé, le lecteur n’a aucune peine à visualiser les sœurs, à imaginer leur vie et leurs activités. À tel point qu’une adaptation du roman au cinéma pourrait faire un excellent film.

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Voici donc, par ordre d’apparition à l’image sœur Clémence, la doyenne, qui connaît si bien les simples et leurs vertus. Un savoir qu’elle tente de faire partager à Fleur, une oblate, c’est-à-dire «une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines». Une Fleur qui va s’épanouir au fil des mois et trouver sa place dans une communauté dont les règles de vie strictes n’évitent pas les sentiments bien humains de convoitise et de jalousie, sans parler de quête pour défendre ou accroître ses prérogatives, son pouvoir.
Un pouvoir que les hommes n’entendent pas laisser aux mains de ces femmes. C’est au tour de Léon de la Sine et du vicaire Dambier d’entrer en scène. Le jeune homme et son aîné sont envoyés par l’évêque de Vence, Jean de Solines, pour une mission d’inspection. Car cette abbaye bénéficie d’un statut particulier que le prélat entend remettre en cause par tous les moyens. Rappelons que la toute-puissance de l’église catholique est déjà fragilisée par les réformateurs dont les idées ne cessent de gagner du terrain. Mais Léon a encore bien des choses à apprendre et trouve bien du charme à cet endroit et à la belle Gabrielle qui, quelques temps plus tard
On va dès lors assister à un affrontement, d’abord à fleurets mouchetés, avec échanges d’amabilités, puis plus violent. Un combat durant lequel chacune des parties va jouer avec ses armes. En recueillant en leur sein Léon de la Sinne, victime d’un grave accident, et en le soignant, les sœurs vont disposer d’un argument de poids et pouvoir démontrer les vertus des simples et de leurs médications, le bien-fondé de leur mission hospitalière. Elles sont aussi dépositaires des reliques de Sainte Vérane et comme les habitants croient que la poudre de son tombeau et l’eau de sa source guérissent les malades.
L’évêque fédère quant à lui le clergé, le corps médical – qui entend interdire aux sœurs le droit d’exercer ans diplôme – et la baronne douairière Renée de Solines, sa maîtresse, qui entend monter à ces «salopes de nonnes» de quel bois elle se chauffe. La mission «récupération du fils en perdition» est lancée. Elle va donner lieu à quelques épisodes truculents et à bien des remises en cause. Mais je vous laisse apprécier par vous-mêmes et cède volontiers la plume à Gaëlle Nohant pour la conclusion: «Autour d’une trame passionnante, Yannick Grannec tisse un roman éblouissant à l’écriture poétique et implacable, dont l’humour acerbe vous réjouira avant que sa tendresse pour ses personnages ne vous bouleverse. C’est un livre puissant, qui creuse loin et vous emporte avec lui.»

Les simples
Yannick Grannec
Éditions Anne Carrière
Roman
368 p., 22 €
EAN 9782843379482
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Provence, du côté de Vence

Quand?
L’action se situe à la fin du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1584, en Provence. L’abbaye de Notre-Dame du Loup est un havre de paix pour la petite communauté de bénédictines qui y mène une existence vouée à Dieu et à soulager les douleurs de Ses enfants. Ces religieuses doivent leur indépendance inhabituelle à la faveur d’un roi, et leur autonomie au don de leur doyenne, sœur Clémence, une herboriste dont certaines préparations de simples sont prisées jusqu’à la Cour.
Le nouvel évêque de Vence, Jean de Solines, compte s’accaparer cette manne financière. Il dépêche deux vicaires dévoués, dont le jeune et sensible Léon, pour inspecter l’abbaye. À charge pour eux d’y trouver matière à scandale ou, à défaut… d’en provoquer un. Mais l’évêque, vite dépassé par ses propres intrigues, va allumer un brasier dont il est loin d’imaginer l’ampleur.
Il aurait dû savoir que, lorsqu’on lui entrouvre la porte, le diable se sent partout chez lui. Évêque, abbesse, soigneuse, rebouteuse, seigneur ou souillon, chacun garde une petite part au Malin. Et personne, personne n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Christine Barros)
L’Albatros – le blog de Nicolas Houguet
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les sens d’Iris 


Yannick Grannec présente Les simples © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vingtième jour d’avril
À Saint-Théodore fleurit le bouton d’or

Sœur Clémence
— Fais-moi la pluie, dit Fleur. Les doigts de sœur Clémence ruissellent sur le crâne de l’enfant.
— Fais-moi le vent.
Elle souffle sur les tendres paupières, fermées d’extase.
— Touche mon cœur comme il t’aime. Sous la paume de la vieille femme, l’oiseau en cage toque avec une vigueur qu’a oubliée le sien. In manu Dei sunt. Lui seul connaît l’instant du dernier battement.
Fleur guide une fourmi de son pouce à son index, puis, lassée, l’envoie voler d’un soupir. Elle gratte une croûte sur sa joue, renifle le dessous de ses ongles, s’enivre de leur odeur rance et dit :
— Tu crois que mon père reviendra bientôt? Sœur Clémence hausse les épaules pour ne pas avoir à lui mentir, mais la fillette s’est déjà évadée vers d’autres jeux, explorer l’entrée d’une tanière ou se tresser une couronne de pâquerettes et de cistes.
La doyenne se repose au soleil de la restanque avant de repartir. Depuis le matin, elle ratisse les abords de la rivière. Le dégel a gonflé les eaux du Loup, rendant les berges glissantes et dangereuses, mais pour rien au monde elle n’aurait manqué ce jour.
Cette nuit, Vert-de-cul, le crapaud de la source, a chanté, et ce matin, alors que les murs de l’abbaye expiraient l’humidité de l’hiver en bouffées putrides, elle a vu qu’au jardin la rondette avait fleuri. Cette date n’est pas inscrite dans le calendrier, ou décidée par les astres, elle change chaque année. Il faut savoir en reconnaître le tressaillement, le premier coup de reins secouant l’apparente immobilité du paysage. C’est le jour exact où naît le printemps.
Sur les berges, sœur Clémence a récolté des brassées d’orties, d’herbe du bon soldat et les premières têtes de pas-d’âne. Elle cueille ces dernières à peine écloses et les séchera au plus vite. Trop ouvertes, elles perdent leurs vertus en mûrissant leurs graines. Ce soir, elle en composera une infusion pour soigner les vilaines toux de ses sœurs.
Sœur Clémence a baptisé cette plante «Filius ante Patrem», le fils avant le père, car elle fleurit avant de faire ses feuilles. Fleur préfère l’appeler «pas-d’âne», en pensant aux écailles de sa tige. L’enfant aime les images; la vieille femme, les étrangetés de la nature.
Son panier déborde d’asperges sauvages qui agrémenteront la collation du dîner. La fin du jeûne de carême redonne un souffle de gentillesse aux anciennes et un peu de couleur aux novices. Sœur Clémence a peu d’espoir que sa cueillette mette la sœur cuisinière dans de meilleures dispositions. Jamais les simples ne rendront aimable cette rosse. À croire que la fréquentation des fourneaux a asséché son âme.
— Quisiera cochi aqui , dit Fleur.
— Les loups te mangeraient.
La brise apporte jusqu’à elles le tintement des cloches. C’est déjà none.
Les sœurs converses célèbrent l’office divin là où elles travaillent. La doyenne se plaît à prier ainsi, les genoux agacés par le tapis de glands, de feuilles et d’épines. Deus, in adjutorium meum intende, chantent-elle à la voûte verte et bleue. Domine, ad adjuvandum me festina, lui répondent les pins dont les têtes dansent très haut, plus près du Créateur.
Elle se relève après le Gloire au Père et ses os protestent, tandis que Fleur virevolte autour d’elle, la narguant de sa jeunesse.
— Demain, nous irons au vallon obscur.
— ¡ Ahmo! ¡ Yo no voy! grogne la fillette.
La vieille taloche la petite, car elle doit abandonner sa langue étrange et elle doit apprendre à obéir. Personne n’aime le vallon obscur, même les chèvres, pourtant de nature si curieuse, mais dans l’ombre humide et inquiétante poussent les plantes qui fuient le soleil des collines.
Fleur est oblate, une enfant consacrée à Dieu et donnée par son père aux louventines. Sans dot, elle ne deviendra jamais sœur de chœur : comme sœur Clémence, elle prendra le voile brun des converses. Ora et labora, prière et travail, elle suivra la règle de saint Benoît parmi les Marthe6, les servantes de Dieu, payant par le labeur son séjour dans Sa citadelle.
Quand elles atteignent la dernière restanque, au sommet de la colline, sœur Clémence découvre que la terre au pied des vénérables oliviers est fraîchement labourée par les sangliers, là même où elle avait trouvé une belle racine de mandragore. Quel dommage ! Elle pensait venir l’extraire plus tard, une nuit de pleine lune, car il est bien trop tôt dans la saison pour la récolter.
La vieille nonne ôte la couronne que Fleur s’est tressée. Mère Marie-Vérane désapprouverait d’un pli familier de sa bouche sèche. Elle jette aussi celle que l’oblate lui a offerte. Là, les lèvres de l’abbesse siffleraient l’enfer.
— S’orner est un péché.
— Mais c’est Dieu qui donne les fleurs ! dit l’enfant en reculant.
Puis changeant comme la rivière, son visage s’illumine et elle s’écrie :
— Des visiteurs, sœur Clémence, des visiteurs ! La converse aperçoit deux centaures noirs au pied du chemin du chef de Dalmas. Le premier cavalier épuise son cheval sous son poids ; l’animal refuse d’avancer. Le second, une maigre tige, fait tourner sa monture autour de son compagnon avant de s’élancer, bras en croix, dans la longue pente qui mène à l’abbaye.

Léon de la Sine
Quand les pensées de Léon ne sont pas tournées vers Dieu, elles le sont vers sa mère. Le visage de Renée de la Sine s’immisce entre lui et son Créateur, comme une lune occultant le soleil. Il prie la Vierge Marie, espérant chasser une mère par une autre, rien n’y fait. La sienne s’installe dans ses oraisons, emmêle les versets, critique sa maigreur, ses silences, ses absences comme la froideur de sa présence, jusqu’à la somme des reproches qu’elle a à lui imputer.
Au jour du Jugement dernier, la baronne Renée de la Sine surgira d’entre les nuages pour houspiller les anges et vérifier trois fois l’équilibre de leur balance. Miserere mei, Deus. Léon se griffe le dos des mains, creusant ses mauvaises plaies. La souffrance purifiera son âme tourmentée.
Une bonne chevauchée le soulagerait presque autant qu’une mortification mais, depuis leur départ de Vence, le vicaire Dambier, piètre cavalier, l’oblige à maintenir sa propre monture au pas.
Au pied du chemin du chef de Dalmas, la carne de son compagnon renâcle davantage. Le jeune prêtre a déjà entendu les cloches. Ils ne pourront respecter la consigne de l’évêque de se présenter à Notre-Dame du Loup entre sexte et none, afin de ne pas déranger l’office divin.
Gamin, Léon traquait le sanglier avec son père dans les bois alentour. Il aimait l’odeur du sang et les cris des chiens à travers la brume ; il aimait les récits de chevalerie et de croisades, l’écho de la guerre. Habile à l’épée, rapide à la course, prompt à défendre son honneur dans les rixes avec les sauvageons du village, il s’imaginait un avenir couvert de gloire militaire. Il aurait pu éventrer quelques huguenots, mais les temps sont à la paix, alors, à défaut, il rêve du Nouveau Monde, de ces terres où l’on démontre la puissance de sa foi avec celle de sa lame.
Las ! Le cadet des Sine ne traversera jamais l’océan, sa mère en a décidé autrement. En intriguant pour le faire nommer vicaire auprès de l’évêque, elle a attaché à jamais sa main à une plume et son cul à une chaise, assis à gratter du papier.
Des huit enfants que Renée de la Sine a portés, six ont vu le jour, quatre ont marché, mais seuls deux garçons ont atteint l’âge du premier Pater. Elle a promis le puîné à Dieu, s’Il gardait en vie l’aîné, son trésor, et trente messes au clergé. Les offices payés, les deux frères ont survécu et le pacte a été honoré : Léon, gamin vigoureux et rieur, qu’on vermifugeait avec assiduité tant il ne tenait pas en place, a été envoyé vers des années de solitude noire chez les Cordeliers, tandis que Quentin, malingre et velléitaire, a reçu le titre de baron à la mort de leur père.
Léon ouvre grand les bras, serre les cuisses et tâche de se mettre en prière, abandonnant à son cheval le choix de l’allure. Peu importe que sa monture le jette à terre et qu’il se brise les os. Qu’il soit dans la main de Dieu, dans celle de sa mère ou soumis au caprice d’un animal, son destin ne lui a jamais appartenu.
Son cheval, enfin libéré, s’engage au galop dans la pente. Au loin, une robe terreuse se détache de la verdure pour se confondre avec l’ombre des murailles. Son cœur lui semble soudain étreint d’un gant de fer. Toi, Léon de la Sine, aurais-tu peur de simples femelles? « Puceau », lui souffle sa mère à l’oreille.
Puceau, il ne l’est pas. Avant d’être ordonné prêtre, il a connu la chair avec quelques prostituées, expériences qui lui ont laissé plus de démangeaisons que de plaisants souvenirs. Ses camarades étudiants l’auraient accusé d’être eunuque ou sodomite s’il ne les avait pas suivis dans leurs virées nocturnes. À sa décharge, n’ayant jamais eu de sœurs ou de cousines, il a peu fréquenté l’espèce étrange.
Les Vençois parlent des louventines avec un respect mêlé de crainte ; Renée de la Sine crache sur elles avec un mépris haineux nourri par les années de pensionnat qu’elle y a passées. «Ces corneilles m’ont appris le goût de l’enfer!»
Après d’interminables atermoiements, l’évêque de Vence, monsieur Jean de Solines, a fixé cette date de visite au début de l’octave pascale, après le dimanche de la Résurrection. «Les moniales seront affaiblies par le jeûne, mais rendues à une meilleure humeur par sa récente rupture», a-t-il spéculé. Voyant pâlir son vicaire, monsieur de Solines s’est moqué de lui: «Il n’a jamais été prouvé que les bénédictines mangent les petits prêtres rôtis.»
Il a ajouté que, d’après la rumeur, ces saintes créatures préfèrent mâchonner du papier. Elles sont procédurières, tatillonnes, jalouses de leurs droits. Elles en remontrent au notaire sur les subtilités des baux, corrigent les arpenteurs, persécutent les procureurs et sermonnent les hommes d’Église. Léon a pu lui-même constater que la correspondance de l’abbesse répondant à la demande d’inspection diocésaine était un chef-d’œuvre dilatoire. «Quelle calamité que l’instruction des femmes!» a ricané l’évêque avant de le congédier d’un revers de la main. Il lui a cependant conseillé de laisser bavasser le vicaire Dambier et d’ouvrir grand les yeux. «Mon fils, observez et rapportez.»
Au sommet de la colline, le chemin du chef de Dalmas mène au flanc nord du bâtiment. L’entrée des visiteurs s’y fait par une lourde porte de fer enchâssée dans la muraille ; celle des charrettes se situe à l’ouest, sous l’ombre d’un petit beffroi. Notre-Dame du Loup est une forteresse austère, ceinturée de façades aveugles, sans aucun des charmants agréments que le siècle a apportés. Le jeune clerc médite un moment devant les remparts bâtis à l’aplomb de la falaise: vue du fond de la gorge, l’abbaye semble un vaisseau de pierre échoué au bord du gouffre. La clôture préserve la virginité des professes, pense Léon. Mais dans leur sagesse les anciens n’avaient-ils pas avant tout construit des murs assez haut pour protéger les hommes?

Sœur Clémence
La sœur portière, qui guettait leur arrivée depuis le beffroi, déverrouille la poterne des converses sans même qu’elles aient à attendre. L’enfant traîne des pieds à l’idée de retrouver ses corvées; sœur Clémence, elle, s’illumine comme toujours d’un sentiment de reconnaissance. L’entrée des visiteurs n’est qu’une porte donnant sur une autre porte, mais celle des charrettes s’ouvre sur le paisible cimetière, semé d’un verger déjà fleuri des promesses du printemps et sur le potager, aux claies parfaitement alignées. Au fond, caché par les cyprès, se devine le bâtiment des novices et des petites, et là-bas, au bout d’une allée sableuse, le jardin des simples.
De cet éden ceinturé de murs, aucun arbre, aucun caillou ne lui est étranger. Rien n’a changé depuis son enfance, sinon les deux granges et la fabrique que l’abbesse a fait construire. Chaque embellissement blesse la vieille converse, car de sa citadelle elle aime jusqu’à la moindre lézarde. Parfois, elle s’autorise à contempler depuis la tour de guet la mer qui scintille au loin, immuable, dans sa trompeuse placidité. Elle n’a pas oublié les craquements du bois du navire, les cris, les râles et la mort qui accompagnaient la longue traversée. Mais peu importe la morsure du souvenir, la clôture la protège. Le verger fleurissait à son arrivée, il donnera encore ses fruits quand Dieu la rappellera ; seuls les êtres passent.
Devant l’infirmerie, sœur Clémence s’assoit sur le banc où l’empreinte de son derrière a, année après année, lustré la pierre jusqu’à la rendre brillante. Elle trie de son panier les asperges que la petite rapportera en cuisine, puis elle sépare l’herbe du bon soldat de ses racines: ces dernières exhalent une forte odeur épicée, comme la coûteuse fleur du giroflier. La sœur cellérière a mal aux dents: on l’entend gémir depuis des jours, même pendant l’antienne. Ni les gousses d’ail qu’elle mâche en permanence ni l’onguent à la matricaire que lui a proposé sœur Clémence ne la soulagent; l’abbesse a dû la dispenser d’office. Réduite en poudre et bouillie dans du vin, la racine de benoîte offrira peut-être meilleur effet. Elle alternera avec des figues sèches cuites dans du lait, qui feront mûrir l’abcès.
— Raconte-moi une histoire, dit l’enfant. Sœur Clémence jauge la course du soleil. Elle sait qu’avant tout la fillette mendie un dernier instant de liberté. Fleur fuit le silence et la discipline, mais elle s’y habituera. Elles s’y habituent toutes.
La vieille converse a encore du travail avant les vêpres; elle contera la légende du chef de Dalmas, une histoire courte, mais, en vérité, sa préférée. »

À propos de l’auteur
Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. Elle vit à Saint-Paul-de-Vence. Son premier roman La Déesse des petites victoires a reçu le Prix des libraires 2013 et le Prix Fondation Pierre Prince de Monaco. Après Le bal mécanique, parait Les simples, son troisième roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

Site internet de l’auteur 

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La petite conformiste

SEYMAN_la_petite_conformiste
  RL_automne-2019

Fait partie de la sélection des coups de cœur des libraires de Furet du Nord.

En deux mots:
Esther raconte son enfance à Marseille durant les années 70-80, entre un père banquier et une mère secrétaire, entre une religion juive un peu escamotée et une envie de ressembler aux copines catholiques, entre des racines en Algérie française et un drame qui couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La petite fille qui ne voulait pas grandir

Dans un premier roman qui met en scène une enfant qui regarde comme un jeu ses parents se déchirer, Ingrid Seyman réussit une émouvante plongée dans la France des années 70-80.

Dès les premières lignes, le ton est donné: «Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.» Esther est cette «petite conformiste» qui va grandir au sein d’un couple anticonformiste. Son père Patrick est un juif pied-noir qui oublie souvent qu’il est juif, mais ne peut oublier l’Algérie française et cette ville de Souk-Ahras qu’il a été contraint de quitter pour se retrouver à Marseille. C’est en compagnie d’Elizabeth qu’il va essayer de construire une nouvelle vie. Cette Babeth qui aime les levrettes et mai 68, cette secrétaire qui va lui donner deux enfants, Esther puis, trois ans plus tard, Jérémy. Qui aurait pu ne jamais arriver. Car l’harmonie du couple vacille: «J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.»
Ingrid Seyman réussit parfaitement à se fondre dans l’esprit de cette enfant espiègle et bien innocente pour retracer la chronique familiale, pour raconter à sa façon les années Giscard, puis les années Mitterrand. Après avoir appris à connaître certains membres de la famille, la tante – qui déteste son père – et la grand-mère Fortunée – qui ne voit pas d’un bon œil l’idée de partir en vacances en Algérie – Esther va brosser un panorama savoureux des relations sociales, en commençant par son parcours scolaire dans une école privée catholique. Arrivée à Jeanne d’Arc, elle se sent mise sur la touche: «Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures. Personne n’avait l’accent marseillais.» Fort heureusement pour elle, Agnès – qui va devenir sa meilleure amie – va lui permettre de découvrir les nouveaux codes de ces familles si différentes de la sienne. Des codes qu’elle va vouloir intégrer jusqu’à se faire baptiser, au grand dam de son père.
Au fil de ces années où elle cherche sa place et tente de comprendre comment fonctionnent ses parents, entre une permissivité déclarée – on se promène tout nu dans la maison, Patrick se prend pour Jacques Brel, Babeth ne veut pas que sa fille saute une classe par souci d’égalité républicaine – et un traumatisme qui est loin d’être soldé, Esther va se construire grâce à ses amies, quitte à se fâcher contre elles quand le racisme sourd dans les conversations de leurs parents. Il n’y a guère que les séparations successives de ses parents – qui finissent toujours par se rabibocher – qu’elle prend comme un jeu, peut-être aussi pour se rassurer et rassurer son petit-frère. À l’image de ce dossier trouvé dans un placard et dont elle pressent qu’il renferme quelque chose de grave, elle préfère ne pas savoir, continuer sa vie de petite fille. Mais il est des jeux dangereux, comme l’épilogue de ce roman écrit d’une plume allègre va nous le rappeler. Et nous fermer passer de la comédie à la tragédie.

La petite conformiste
Ingrid Seyman
Éditions Philippe Rey
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767550
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Marseille et dans les environs, entre autres La Ciotat et Cassis. On y évoque aussi l’Algérie avec Alger, Oran, Souk-Ahras et un voyage en Angleterre.

Quand?
L’action se situe durant les années 1970-1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Esther est une enfant de droite née par hasard dans une famille de gauche, au mitan des années 70. Chez elle, tout le monde vit nu. Et tout le monde – sauf elle – est excentrique. Sa mère est une secrétaire anticapitaliste qui ne jure que par Mai 68. Son père, juif pied-noir, conjure son angoisse d’un prochain holocauste en rédigeant des listes de tâches à accomplir. Dans la famille d’Esther, il y a également un frère hyperactif et des grands-parents qui soignent leur nostalgie de l’Algérie en jouant à la roulette avec les pois chiches du couscous. Mais aussi une violence diffuse, instaurée par le père, dont les inquiétantes manies empoisonnent la vie de famille.
L’existence de la petite fille va basculer lorsque ses géniteurs, pétris de contradictions, décident de la scolariser chez l’ennemi : une école catholique, située dans le quartier le plus bourgeois de Marseille.
La petite conformiste est un roman haletant, où la langue fait office de mitraillette. Il interroge notre rapport à la normalité et règle définitivement son sort aux amours qui font mal. C’est à la fois drôle et grave. Absurde et bouleversant.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Des galipettes entre les lignes

Le premier chapitre de La petite conformiste lu par Clara Brajtman

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.
Je naquis donc, de droite, dans une famille de gauche. Cette inclination, détectable depuis mon premier cri, poussé le jour de Noël au grand désespoir de mon athée de mère – qui ne m’attendait pas si tôt – et de mon Juif de père – qui dans ce coup du sort détecta les stigmates d’un mauvais œil que nous auraient jeté les voisins de palier – se confirma dès mon plus jeune âge. Alors que mes parents consacrèrent les trois premières années de ma vie à tenter de me convertir à leur vision de l’existence, je demeurai une indécrottable réactionnaire. J’étais propre à quinze mois. M’endormais tous les soirs à 8 heures pétantes. Refusais de danser lorsque mes géniteurs me traînaient avec eux en discothèque, préférant m’allonger sur les banquettes des dancings, non prévues à cet effet, tout en les culpabilisant du regard. Je fantasmais sur des robes marine. Me niais à porter des pattes d’éléphant. Pire encore : je ne réussis jamais à briser un seul des vases – pourtant judicieusement posés à portée de mes bras sur la table basse du salon – que ma mère rêvait de me voir lâcher à ses pieds. Car sa meilleure amie était formelle : tous les enfants de soixante-huitards faisaient ça. Ce refus obstiné d’affirmer mon moi ne manqua pas d’inquiéter Elizabeth. Elle voulut m’emmener chez le pédopsychiatre. Mais mon père refusa, au motif qu’il n’y avait pas de pédopsychiatre juif dans le quartier.
À l’inverse d’une partie de notre famille, mon père n’était juif que par intermittence. L’essentiel de sa pratique religieuse consistait à ajouter un suffixe à consonance israélite au patronyme des gens célèbres n’en étant pas encore pourvus. Et il suffisait qu’on entende à la radio les premières notes du tube Boule de flipper pour que Patrick en baisse autoritairement le son et me convoque dans le salon :
Esther, écoute-moi bien !
Corinne Charby mon cul.
C’est Corinne Charbit qu’elle s’appelle.
Mais les Juifs ont peur, tu comprends.
Ils continuent à se cacher.
J’appris ainsi que la plupart des gens qui passaient à la télé étaient de la même confession religieuse que mon père mais préféraient taire leurs origines par crainte des représailles. À trois ans, je ne savais pas encore en quoi consistaient ces représailles mais j’avais déjà peur, au cas où.
J’avais peur de ça et de bien d’autres choses encore. De la pénombre qui régnait chez mamie Fortunée, qui vivait les volets fermés et passait le plus clair de son temps à allumer des veilleuses pour conjurer le mauvais sort. J’avais peur du Père Noël, sur les genoux duquel j’étais pourtant contrainte de m’asseoir une fois par an, lors de l’après-midi festif organisé par le comité d’entreprise de l’employeur de mon père. J’avais peur de nos voisins de palier et de tous les yeux qu’ils ne manqueraient pas de jeter sur notre famille, qui – j’en étais convaincue – n’en méritait pas moins. Enfin j’avais peur de l’amour. Ou plutôt de la vision de l’amour que m’offraient quotidiennement mes parents. Et je ne parle pas que des levrettes. »

Extraits
« J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.
Je me souviens parfaitement du jour de sa naissance puisqu’il occasionna un de mes tout premiers scandales. J’étais à la crèche ce lundi-là, en rogne à l’idée que ma mère, partie à l’hôpital juste après m’avoir déposée, ne viendrait certainement pas me chercher. Ma rogne monta d’un cran lorsque j’appris, de la bouche des puéricultrices, qu’une dénommée « Tata » venait de se présenter à l’accueil avec la ferme intention de me récupérer. D’ordinaire très sage, voilà que je m’époumonais :
– Je n’ai pas de Tata !
Convaincue qu’on voulait m’enlever, je parvins à semer le doute dans l’esprit du personnel de la crèche. À l’accueil, on fit donc poireauter Tata tandis que la directrice essayait, sans y parvenir, de joindre mes parents à la maternité. Horriblement vexée, ma tante Josiane finit par suggérer qu’on organise entre elle et moi une confrontation physique, confrontation d’où il ressortit que je la connaissais parfaitement puisque je lui sautai au cou. »

« Il faisait très chaud le jour de ma première rentrée à l’école privée Jeanne-d’Arc. Et je fondais dans mes bottines en poil de chèvre.
Les mères des autres avaient fait un brushing.
On était venus en avance et Jérémy, qui s’ennuyait dans sa salopette rouge, tentait d’arracher le sparadrap d’un blanc douteux – qui ornait depuis peu le verre gauche de ses lunettes de vue – censé guider ses yeux vers ce point d’équilibre que ses pieds jamais ne trouvèrent.
Les fils des autres portaient des bermudas en flanelle.
Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures.
Personne n’avait l’accent marseillais. »

À propos de l’auteur
Ingrid Seyman vit à Montreuil. Titulaire d’un master du SKEMA Business School – Sophia Antipolis (1992-1995) et d’une licence de lettres modernes de l’Université Paris IV (1999-2000), elle est aujourd’hui journaliste et réalise des enquêtes et des reportages pour Marie-Claire, des films institutionnels pour Capa Entreprises et des documentaires sur la thématique du handicap pour France 5. La petite conformiste est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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Civilizations

BINET_civilizations
  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Groenlandais finissent par poser pied en Amérique, suivis d’un certain Christophe Colomb. Mais son expédition va connaître une fin tragique. En revanche, les Amérindiens ont envie d’aller voir d’où venait ce «conquistador». Et voilà que l’Histoire s’écrit dans l’autre sens.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nos ancêtres les incas

Dans une ébouriffante uchronie, Laurent Binet imagine que les européens n’ont pas colonisé l’Amérique, mais que les Amérindiens se sont installés en Europe. L’occasion de réviser quelques jugements tout en s’amusant.

Après nous avoir régalé avec La septième fonction du langage, sorte de thriller autour de Roland Barthes, Laurent Binet remonte plus loin encore dans le temps et n’hésite pas à réécrire l’histoire dans une savoureuse uchronie. Je ne sais s’il faut d’abord applaudir la virtuosité d’un récit qui entraîne le lecteur dans une épopée formidablement romanesque, l’érudition de l’auteur qui s’appuie sur une solide documentation ou encore l’habileté de la construction qui nous pousse à remettre en cause certains jugements un peu trop hâtifs sur l’Histoire telle qu’elle nous a été enseignée. Toujours est-il qu’on se régale de cette version joyeusement apocryphe qui, pour faire plus vrai, mêle différentes techniques narratives en nous proposant le journal de bord de Christophe Colomb, les minutes d’un procès, une correspondance entre des incas parcourant l’Europe et ceux resté au pays, quelques témoignages et même les articles d’une nouvelle constitution.
Après avoir une bonne fois pour toutes confirmé que Christophe Colomb ne fut pas le premier à poser le pied en Amérique mais les vikings qui, après avoir trouvé le Groenland peu hospitalier ont repris la mer vers le «pays de l’Aurore», avant d’arriver à Cuba puis gagner le continent du côté de Chichen Itza et de pousser jusqu’à Panama. En se mêlant à la population, ils importent les maladies, mais finissent par développer des anticorps.
À la saga de Freydis Eriksdottir succède l’expédition de Colomb et son édifiant journal de bord. Le rêve de gloire va se transformer en déroute et les trois caravelles avec leur poignée d’hommes ne pourront rien contre des autochtones assez malins pour comprendre la menace qui pèse sur eux et s’emparer des navires. Les voilà équipés pour prendre à leur tour le large. En 1531, les Incas envahissent l’Europe et vont bénéficier, pour leur part, de circonstances favorables. Lorsqu’ils débarquent à Lisbonne, un tremblement de terre vient de secouer la ville, entraînant panique et désorganisation. Atahualpa, leur chef, va très vite réussir à s’intégrer parmi les sphères dirigeantes grâce à un sens inné de la ruse et une faculté à décoder la psychologie de ses interlocuteurs. La lecture du Prince de Machiavel achève d’en faire un fin stratège qui va profiter des antagonismes et des appétits des différents monarques pour s’imposer dans cette Europe où les catholiques affrontent les partisans de la réforme. On peut de reste s’interroger à juste titre sur l’humanité de l’inquisition face à ceux qui implorent le dieu soleil.
Laurent Binet s’amuse ainsi à truffer le roman de clins d’œil à l’Histoire officielle qui voudrait que la civilisation soit européenne et les sauvages américains. Ce n’est du reste pas la moindre des vertus du livre: nous offrir des lunettes qui nous permettent de regarder avec un œil neuf l’Europe de Charles Quint et cette politique d’alliances et de trahisons, y compris matrimoniales. Vous l’avez compris, on apprend beaucoup dans ce roman tout en s’y amusant. Mais n’est-ce pas là la marque de fabrique du plus facétieux de nos romanciers?

Civilizations
Laurent Binet
Éditions Grasset
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782246813095
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule du Groenland au «pays de l’Aurore», à Cuba, Chichen Itza, Panama, en Espagne, au Portugal, en France, en Allemagne, en Italie.

Quand?
L’action se situe principalement durant la première moitié du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vers l’an mille  : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492: Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531: les Incas envahissent l’Europe.
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être?
Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.
Civilizations est le roman de cette hypothèse : Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi?
L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.
Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands: des alliés.
De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Frédéric Werst)
La règle du jeu (Christine Bini)
Blog The unamed bookshelf 
À voir À lire (Cécile Peronnet)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Les Chroniques Acides de Lord Arsenik
Blog La bibliothèque de Delphine Olympe 


Laurent Binet présente Civilizations © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PREMIÈRE PARTIE
La saga de Freydis Eriksdottir
1. Erik
Il y avait une femme qui s’appelait Aude la Très-Sage, fille de Ketill au nez plat, qui avait été reine. C’était la veuve d’Olaf le Blanc, roi-guerrier d’Irlande. À la mort de son époux, elle était venue dans les Hébrides et jusqu’en Écosse où son fils, Thorstein le Rouge, devint roi à son tour, puis les Scots le trahirent et il périt dans une bataille.
Quand elle connut la mort de son fils, Aude prit la mer avec vingt hommes libres et partit en Islande où elle colonisa les territoires situés entre la rivière du Déjeuner et celle du Saut de Skrauma.
Arrivèrent avec elle beaucoup de nobles hommes qui avaient été faits prisonniers lors d’expéditions vikings à l’ouest et que l’on disait esclaves.
Il y avait un homme nommé Thorvald qui avait quitté la Norvège pour cause de meurtre, avec son fils, Erik le Rouge. C’étaient des fermiers qui cultivaient la terre. Un jour, Eyjolf la Fiente, parent d’un voisin d’Erik, tua des esclaves de ce dernier parce qu’ils avaient provoqué un glissement de terrain. Erik tua Eyjolf la Fiente. Il tua aussi Harfn le Duelliste.
Alors il fut banni.
Il colonisa l’île aux Bœufs. Il prêta ses poutres à son voisin mais quand il vint les réclamer, celui-ci refusa de les rendre. Ils se battirent et d’autres hommes moururent. Il fut banni à nouveau par le thing de Thorsnes.
Il ne pouvait plus rester en Islande et ne pouvait pas rentrer en Norvège. C’est pourquoi il choisit de voguer vers le pays qu’avait aperçu le fils d’Ulf la Corneille, un jour que celui-ci avait été dérouté vers l’ouest. Il baptisa ce pays Groenland, car il dit que les gens auraient fort envie d’y aller si ce pays portait un beau nom.
Il épousa Thjodhild, petite-fille de Thörbjorg Poitrine de Knörr, avec qui il eut plusieurs fils. Mais il eut aussi une fille d’une autre femme. Elle s’appelait Freydis.
2. Freydis
Sur la mère de Freydis, nous ne savons rien. Mais Freydis, comme ses frères, avait hérité de son père Erik le goût des voyages. Aussi embarqua-t-elle sur le bateau que son demi-frère, Leif le Chanceux, avait prêté à Thorfinn Karlsefni pour que celui-ci retrouve le chemin du Vinland.
Ils voyagèrent vers l’ouest. Ils firent étape au Markland, puis ils atteignirent le Vinland, et retrouvèrent le campement que Leif Eriksson avait laissé derrière lui.
Le pays leur parut beau et boisé, les forêts étant à peu de distance de la mer, avec des sables blancs le long des côtes. Il y avait là beaucoup d’îles et de hauts-fonds. Le jour et la nuit étaient de longueur plus égale qu’au Groenland ou en Islande.
Mais il y avait aussi des Skraelings qui ressemblaient à des trolls de petite taille. Ce n’était pas des Unipèdes comme on le leur avait raconté mais ils avaient la peau foncée et aimaient les étoffes de couleur rouge. Les Groenlandais leur échangèrent celles qu’ils possédaient contre des peaux de bête. On commerça. Mais un jour, un taureau mugissant qui appartenait à Karlsefni s’échappa de son enclos et effraya les Skraelings. Alors ils attaquèrent le campement et les hommes de Karlsefni auraient été mis en déroute si Freydis, furieuse de les voir fuir, n’avait ramassé une épée pour se porter au-devant des assaillants. Elle déchira sa chemise et se frappa les seins du plat de l’épée en insultant les Skraelings. Elle était dans une fureur démente et elle maudissait ses compagnons pour leur lâcheté. Alors les Groenlandais eurent honte et firent demi-tour, et les Skraelings, effrayés par la vision de cette créature plantureuse, hors d’elle-même, se débandèrent.
Freydis était enceinte et avait mauvais caractère. Elle se brouilla avec deux frères qui étaient ses associés. Comme elle voulait s’approprier leur bateau qui était plus grand que le sien, elle ordonna à son mari Thorvard de les tuer, ainsi que leurs hommes, ce qui fut fait. Freydis tua leurs femmes avec une hache.
L’hiver avait passé et l’été approchait. Mais Freydis n’osa pas rentrer au Groenland car elle craignait la colère de son frère Leif, quand il saurait qu’elle s’était rendue coupable de meurtre. Cependant, elle sentait que désormais on se défiait d’elle et qu’elle n’était plus la bienvenue au campement. Elle équipa le bateau des deux frères, puis embarqua avec son mari, quelques hommes, du bétail et des chevaux. Ceux de la petite colonie qui restaient au Vinland furent soulagés de son départ. Mais avant de reprendre la mer, elle leur dit : « Moi, Freydis Eriksdottir, je jure que je reviendrai. »
Ils mirent cap au sud.
3. Le sud
Le knörr aux larges flancs cingla le long des côtes. Il y eut une tempête et Freydis pria Thor. Le navire manqua se briser sur les rochers des falaises. À bord, les bêtes prises de terreur ruaient si fort que les hommes étaient sur le point de s’en débarrasser parce qu’ils craignaient qu’elles les fassent chavirer. Mais à la fin, la colère du dieu s’apaisa.
Le voyage dura plus longtemps qu’ils se l’étaient figuré. L’équipage ne trouvait nulle part où aborder car les falaises étaient trop hautes et quand ils découvraient une plage, ils apercevaient des Skraelings menaçants qui brandissaient leurs arcs et leur lançaient des pierres. Il était trop tard pour mettre cap à l’est et Freydis ne voulait pas faire demi-tour. Les hommes pêchaient du poisson pour se nourrir et comme certains burent de l’eau de mer, ils tombèrent malades.
Au milieu des rameurs, entre deux bancs, un jour où nul vent du nord ne leur venait en aide pour gonfler les voiles, Freydis accoucha d’un enfant mort-né qu’elle voulut nommer Erik comme son grand-père, et qu’elle rendit à la mer.
Enfin, ils trouvèrent une crique où accoster.
4. Le Pays de l’Aurore
L’eau y était si peu profonde qu’ils purent rejoindre à pied la plage de sable. Ils avaient emporté toutes sortes de bestiaux. Le pays était beau. Ils n’eurent d’autres soucis que de l’explorer.
Il y avait des prairies et des forêts aux arbres bien espacés. Le gibier y était abondant. Les rivières regorgeaient de poissons. Freydis et ses compagnons décidèrent d’établir un campement près de la côte, à l’abri du vent. Ils ne manquèrent pas de provisions, aussi pensèrent-ils rester là pour y passer l’hiver, car ils devinaient que les hivers devaient être plus doux, ou du moins plus courts que dans leur pays natal. Les plus jeunes étaient nés au Groenland, les autres venaient d’Islande ou de Norvège, comme le père de Freydis.
Mais un jour qu’ils avaient pénétré plus avant à l’intérieur des terres, ils découvrirent un champ cultivé. Il y avait des rangées de plantations bien alignées, comme des épis d’orge jaune dont les grains étaient croquants et juteux. Ainsi surent-ils qu’ils n’étaient pas seuls.
Ils voulurent eux aussi cultiver l’orge croquante mais ils ne savaient pas comment s’y prendre.
Quelques semaines plus tard, des Skraelings surgirent du haut de la colline qui surplombait leur campement. Ils étaient grands et bien bâtis, la peau huileuse, la face peinte de longs traits noirs, ce qui effraya les Groenlandais mais cette fois-ci personne n’osa bouger en présence de Freydis, de peur de passer pour un lâche. Du reste, les Skraelings semblaient moins hostiles que mus par la curiosité. Un des Groenlandais voulut leur donner une petite hache pour les amadouer, mais Freydis le lui interdit, et elle leur offrit à la place un collier de perles et une broche en fer. Les Skraelings parurent grandement apprécier ce dernier cadeau, ils se passèrent l’objet de main en main et se le disputèrent, puis Freydis et ses compagnons comprirent qu’ils souhaitaient les inviter dans leur village. Seule Freydis accepta l’invitation. Son mari et les autres restèrent au campement, non parce qu’ils avaient peur de l’inconnu, mais au contraire parce qu’ils avaient failli mourir précédemment dans une situation semblable. Ils désignèrent Freydis comme leur émissaire et leur déléguée, ce qui la fit rire car elle avait bien compris qu’aucun d’eux n’aurait le courage de l’accompagner. De nouveau, elle les insulta, mais cette fois-ci la honte n’eut aucun effet. Alors elle suivit seule les Skraelings, qui enduisirent sa peau blanche et ses cheveux rouges avec de la graisse d’ours, puis ils s’enfoncèrent avec elle dans des marais, à bord d’une barque creusée dans un tronc. On pouvait facilement tenir à dix dans cette barque, tant les arbres étaient gros dans ce pays. La barque s’éloigna et Freydis disparut avec les Skraelings.
On attendit son retour pendant trois jours et trois nuits, mais personne ne partit à sa recherche. Même son mari Thorvard n’aurait pas osé s’aventurer dans ces marais.
Puis, au quatrième jour, elle revint avec un chef skraeling qui portait des bijoux de couleurs vives autour du cou et aux oreilles. Il avait les cheveux longs mais rasés d’un seul côté, et l’on pouvait difficilement imaginer stature plus remarquable.
Freydis dit à ses compagnons qu’ils étaient ici au Pays de l’Aurore et que ces Skraelings s’appelaient le Peuple de la Première Lumière. Ils livraient une guerre à un autre peuple qui vivait plus à l’ouest et Freydis était d’avis qu’il fallait les aider. Et quand ils lui demandèrent comment elle avait compris leur langage, elle répondit en riant : « Eh bien, peut-être que moi aussi, je suis une völva ? »
Elle appela l’homme qui avait voulu donner sa hache aux Skraelings et, cette fois-ci, la lui fit remettre au sachem qui l’accompagnait (car c’est ainsi qu’ils désignaient leurs chefs). Neuf mois plus tard, elle accoucherait d’une fille qu’elle nommerait Gudrid, comme son ex-belle-sœur, la femme de Karlsefni, veuve de Thorsteinn Eriksson, qu’elle avait toujours détestée (mais ce n’est pas la peine de parler des gens qui n’interviendront pas dans cette saga).
La petite colonie s’installa dans le voisinage du village skraeling et non contents de cohabiter sans incidents, les deux groupes s’entraidèrent. Les Groenlandais enseignèrent aux Skraelings à chercher du fer dans la tourbe et à le travailler pour en faire des haches, des lances ou des pointes de flèche. Ainsi, les Skraelings purent s’armer efficacement pour défaire leurs ennemis. En échange, ils apprirent aux Groenlandais à cultiver l’orge croquante, en enfonçant les graines dans de petits tas de terre, avec des haricots et des courges pour qu’ils s’enroulent autour des grandes tiges. Ainsi pourraient-ils faire des stocks pour l’hiver, quand le gibier viendrait à manquer. Les Groenlandais ne désiraient rien d’autre que de rester dans ce pays. En gage d’amitié, ils offrirent une vache aux Skraelings.
Or, il arriva que des Skraelings tombèrent malade. L’un d’eux fut pris de fièvre et mourut. Puis il n’y eut pas longtemps à attendre pour que les gens meurent les uns après les autres. Alors les Groenlandais prirent peur et voulurent partir mais Freydis s’y opposait. Ses compagnons avaient beau lui dire que tôt ou tard, l’épidémie viendrait jusqu’à eux, elle refusait d’abandonner le village qu’ils avaient construit, faisant valoir qu’ici ils avaient trouvé une terre fertile et que rien ne garantissait qu’ils croiseraient ailleurs des Skraelings amicaux avec qui ils pourraient commercer.
Mais le sachem à la forte carrure fut frappé à son tour par la maladie. En rentrant dans sa maison, qui était un dôme tenu par des poteaux arqués recouverts de bandes d’écorce, il vit des morts inconnus joncher le seuil et comme une gigantesque vague emporter son village et celui des Groenlandais. Et lorsque cette vision se fut dissipée, il se coucha, brûlant de fièvre, et demanda qu’on aille chercher Freydis. Quand celle-ci vint à son chevet, il lui dit à l’oreille quelques mots tout bas, en sorte qu’elle fut seule à les savoir, mais il déclara de manière que tout le monde entende qu’heureux étaient les gens qui étaient chez eux partout sur la terre, et que le don du fer que les voyageurs avaient fait à son peuple ne serait pas oublié. Il lui parla de sa situation à elle, et lui dit qu’elle aurait une très grande destinée, ainsi que son enfant. Puis il s’affaissa. Freydis le veilla toute la nuit mais au matin, il était froid. Alors elle retourna auprès de ses compagnons et dit : « Allons, maintenant, il faut charger le bétail sur le knörr. »

Extrait
« Aucun de nous ne retournera au Groenland. Mon père avait nommé ainsi ce pays qu’il avait découvert pour attirer des Islandais comme vous, afin de renforcer sa colonie. En vérité, la terre n’était pas verte mais blanche, la plus grande partie de l’année. Ce soi-disant pays vert n’était pas accueillant comme ici. Regardez ces oiseaux dans le ciel. Regardez ces fruits dans les arbres. Ici, nous n’avons pas besoin de nous couvrir de peaux de bête ni de faire du feu pour nous réchauffer ou de nous abriter du vent dans des maisons de glace. Nous allons explorer cette terre jusqu’à ce que nous trouvions le meilleur emplacement pour fonder notre propre colonie. Car c’est ici qu’est le véritable Groenland. Ici, nous achèverons l’œuvre d’Erik le Rouge. »

À propos de l’auteur
Laurent Binet est né à Paris le 19 juillet 1972. Il a écrit en 2000 un récit d’inspiration surréaliste, Forces et faiblesses de nos muqueuses (éd. Le Manuscrit). En 2004, il publie La Vie professionnelle de Laurent B. (éd. Little Big Man) qui témoigne de son expérience d’enseignant dans le secondaire à Paris et en région parisienne. En 2010, a paru aux éditions Grasset HHhH (acronyme pour Himmlers Hirn heisst Heydrich, signifiant le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), qui raconte la véritable histoire de «l’Opération Anthropoïde», au cours de laquelle deux résistants tchécoslovaques furent envoyés par Londres pour assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et des services secrets nazis. Réflexion sur la fiction romanesque et son articulation problématique à la vérité historique, le livre est remarqué par la presse dès sa sortie en janvier 2010. Il obtient le Prix Goncourt du Premier Roman. Suivront Rien ne se passe comme prévu (2012), La septième fonction du langage (2015) traduit dans une trentaine de langues et Civilizations (2019). Agrégé de Lettres Modernes, Laurent Binet enseigne dans la région parisienne et est chargé de cours à l’Université. Il a participé notamment à la mise en place de la convention ZEP-Sciences Po. Avant d’enseigner en France, il a dispensé des cours de français dans une académie militaire en Slovaquie. Musicien, il a été également chanteur-compositeur du groupe Stalingrad. (Source: Wikipedia)

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

DUBOIS_tous-les-hommes-nhabitent   RL_automne-2019  coup_de_coeur

Le magazine LiRE a choisi ce roman pour son avant-première et publié un extrait dans son édition de juillet-août 2019.
Roman sélectionné pour le Prix littéraire du Monde 2019.

En deux mots:
Paul Hansen est incarcéré à Montréal, où il purge une peine de deux ans d’emprisonnement en compagnie de Patrick Horton, un Hells Angel condamné pour homicide. Entre les quatre murs de cette cellule, il a le temps de retracer sa vie, de Toulouse au Canada, jusqu’à l’altercation qui l’a menée là.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Paul et Patrick sont en prison

Jean-Paul Dubois est de retour avec le roman au titre le plus long de cette rentrée. En nous démontrant que «Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon», il nous offre un chef d’œuvre!

Jean-Paul Dubois prend son temps pour construire un œuvre en tout point remarquable. On l’avait laissé avec en 2016 avec La Succession qui retraçait la vie de Paul Katrakilis, un jour de pelote exilé à Miami, revenu en France pour les funérailles de son père. Avec Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, il nous propose en quelque sorte le chemin inverse, en remontant la vie de Paul Hansen, «né à Toulouse, le 20 février 1955, aux alentours de 22 heures, à la clinique des Teinturiers» et que l’on retrouve dès les premières lignes dans une petite cellule de la prison de Bordeaux à Montréal. Qu’a-t-il fait pour mériter ce châtiment? C’est tout l’enjeu du livre. Mais n’anticipons pas et revenons à Toulouse où Paul grandit entouré d’Anna, sa mère, qui a pris les rênes du Spargo, une salle de cinéma «Art et essai» après la mort accidentelle de ses parents et de Johanes, son père, pasteur originaire de Skagen, au Danemark. Deux professions à fort potentiel d’incompatibilité et qui, après mai 68 et la diffusion de Gorges profondes vont provoquer l’éclatement du couple.
Johanes choisit alors de s’envoler pour une nouvelle mission, à la Methodist Church de Thetford Mines, au Québec où, contre toute attente, Paul va décider de le suivre.
Après avoir ferré son lecteur – qui se demande ce qui peut avoir conduit Paul en prison – l’auteur construit son roman en alternant le récit des jours qui s’écoulent dans une cellule infecte, où pourtant l’humanité et la fraternité entre les codétenus gagnent chaque jour du terrain, et l’autobiographie de cet homme pour lequel le lecteur éprouve d’emblée de l’empathie. Un lecteur qui ne va pas être déçu!
Je pourrais ici multiplier les citations, détailler le parcours de Paul, ses différents emplois jusqu’à celui de régisseur d’immeuble à Montréal, raconter comment il rencontré son épouse et comment avec leur chien Nouk, ils ont vécu heureux, mais je préfère vous laisser découvrir par vous-mêmes ce scénario aussi habile dans sa construction que limpide dans son style.
J’ai, en revanche, envie de m’attarder sur les trois raisons qui, à mon sens, font de ce roman un chef d’œuvre. Tout d’abord, parce que la phrase est d’une précision quasi-chirurgicale. Ici, point de fioritures, mais des précisions qui «font vrai», que l’on parle d’un voyage en NSU, de l’extraction de l’amiante, de la fiabilité d’un Hydravion De Havilland ou encore de l’entretien d’une piscine. Ensuite, de la propension de l’auteur à laisser le récit parler pour lui. Ici, il n’est jamais question de démontrer ou de donner des leçons, mais de relater des faits. Au lecteur d’en faire son miel, de donner sa propre définition de la fraternité ou de la justice. Et enfin, ce que j’appelle le «principe de frustration». C’est, au moment de refermer un livre, lorsque l’on éprouve la furieuse envie d’y revenir, d’en savoir plus ou d’attendre déjà avec impatience le prochain roman. Et comme il faudra vraisemblablement attendre jusqu’en 2022, je vous conseille, dans l’attente, de découvrir ses précédents romans. Car chez Jean-Paul Dubois tout est bon!

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Jean-Paul Dubois
Éditions de l’Olivier
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782823615166
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Toulouse, puis au Canada, à Thetford Mines, puis à Montréal, Sherbrooke et Trois-Rivières et enfin au Danemark, à Skagen dans le Jutland. On y évoque aussi Naurouze, «lieu de partage des eaux du canal du Midi», des étapes d’un voyage en voiture de Toulouse à Skagen et en avion de Montréal à Skagen, via Genève.

Quand?
L’action se situe de 1955 au début des années 2000.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.
Retour en arrière: Hansen est superintendant a L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.
Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.
Histoire d’une vie, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est l’un des plus beaux livres de Jean-Paul Dubois. On y découvre un écrivain qu’animent le sens aigu de la fraternité et un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Grégoire Leménager)
Les Échos (Thierry Gandillot)
France-Amérique
La Dépêche (Jean-Marc Le Scouarnec)
Blog D’une berge à l’autre

INCIPIT (Les premières pages du livre)

Extrait
« Je suis né à Toulouse, le 20 février 1955, aux alentours de 22 heures, à la clinique des Teinturiers. Dans la chambre que l’on m’a attribuée, deux personnes que je n’ai encore jamais vues me regardent dormir. La jeune femme allongée à mes côtés, qui semble revenir d’une soirée, renversante de beauté, souriante, détendue malgré l’épreuve de l’accouchement, c’est Anna Margerit, ma mère. Elle a vingt-cinq ans. L’homme assis près d’elle, essayant de ne pas trop peser sur le rebord du lit, et que l’on devine de grande stature, avec des cheveux blonds et un regard bleu transparent empreint de bienveillance et de douceur, c’est Johanes Hansen, mon père. Il est âgé de trente ans. Tous deux semblent satisfaits du produit fini, initié dans des circonstances dont ils n’avaient peut-être pas, à l’époque, mesuré toutes les conséquences. En tout cas, mes parents ont depuis longtemps choisi mes prénoms. Je serai donc Paul Christian Frederic Hansen. Il est difficile de faire plus danois. Droit du sol, du sang, de tout ce que vous voulez et surtout du hasard, je serai pourtant titulaire de la nationalité française. » p. 27

À propos de l’auteur
Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l’Olivier, 2004). (Source : Éditions de l’Olivier)

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Nietzsche au Paraguay

PRINCE_Nietzsche_au_paraguay

En deux mots:
Élisabeth Nietzsche suit son mari, le Docteur Förster dans son projet de créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Alors qu’elle s’enfonce dans une jungle pleine dangers avec un groupe de colons, son frère va basculer dans la démence. Deux parcours reliés par une étonnante correspondance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le rêve fou de la Nueva Germania

Durant leurs recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, Nathalie et Christophe Prince ont découvert que sa sœur faisait partie d’un groupe de colons décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Quel roman!

Quand en mai 2015, j’ai découvert «Les Amazoniques», j’ai été emballé par ce thriller efficace, mais aussi par les autres dimensions de l’ouvrage, grand roman d’aventure qui nous entraîne dans la forêt amazonienne, espionnage et réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et reportage. Si je vous en reparle ici, c’est que sous le pseudonyme de Boris Dokmak (l’auteur de La Femme qui valait trois milliards) se cachait Christophe Prince, un agrégé de philosophie décédé en 2017. Dans une postface éclairante Nathalie Prince nous raconte la genèse de ce roman signé de leurs deux noms. Nietzsche était leur passion commune : «On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête.» Ensemble, ils ont accumulé un peu tout ce qui se rapporte au philosophe et à son œuvre. Des textes «oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés» jusqu’à ces dernières lettres qui racontent l’exil d’Élisabeth Förster-Nietzsche au Paraguay. «L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay.»
On imagine combien l’auteur des Amazoniques a trouvé matière à roman dans cette histoire, à commencer par répondre à une question évidente: que diable était-elle allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens?
La réponse nous offre un voyage sur les pas d’une communauté menée par un illuminé rêvant de créer une nouvelle Allemagne, un peuple à la race pure. À l’aube du XXe siècle, son utopie annonce des jours autrement plus funestes. Mais n’anticipons pas. Un petit groupe d’hommes et de femmes ont choisi de suivre le couple Förster-Nietzsche. Mais avant de pouvoir poser la première pierre de leur Nueva Germania, ils vont se rendre compte combien l’environnement qu’ils ont choisi leur est hostile. À l’image de la scène d’ouverture couleur rouge sang, ils vont devoir surmonter les attaques des tribus qui peuplent cette jungle, supporter l’humidité et les maladies et se frayer un chemin dans une nature aussi luxuriante que dangereuse. Mais pour l’heure, ils restent persuadés qu’ils braveront les obstacles et feront des immenses terres qui leur ont été concédées un vrai paradis.
Friedrich Nietzsche, de son côté, combat d’autres démons. La folie qui va le gagner ne l’empêche pas d’être lucide dans la correspondance qu’il entretient avec sa sœur, espérant que tous les antisémites puissent les rejoindre pour libérer ainsi l’Europe de leur idéologie nauséabonde. Et s’il affirme «Toi et moi ne serons plus jamais frère et sœur», ils va poursuivre ses échanges épistolaires jusqu’au crépuscule de sa raison.
En ne se concentrant pas sur le Paraguay et en mettant en parallèle la vie d’Élisabeth et de Friedrich, Nathalie et Christophe Prince montrent à la fois combien les deux mondes sont éloignés et combien la folie peut gagner l’un et l’autre.
Si cette Nouvelle Germanie est – au moins sur le papier – riche de promesses, les difficultés ne vont cesser de s’accumuler. Le fossé entre les discours exaltés de Förster – «nous constituons une société unique, à la fois ambitieuse et enthousiaste, fondée sur la fraternité» – et leurs ressources qui fondent comme neige au soleil, ne va cesser de se creuser. La misère, puis la détresse et le dénuement auront raison de ce rêve, non sans avoir auparavant englouti de nouveaux colons.
L’aventurier Virginio Miramontes, qui a échappé à la mort, pressent l’issue de cette épopée. «Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent.» Un venin lent qui va devenir une peste brune et donner à ce roman, sous couvert d’aventures en Amérique du Sud, une vraie densité. Une belle réussite!

Nietzsche au Paraguay
Christophe Prince
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782081427549
Paru le 13/02/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Paraguay, mais également en Suisse et en Italie.

Quand?
L’action se situe en 1886 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paraguay, 1886. Virginio Miramontes, un aventurier solitaire, est recueilli en pleine jungle dans une étrange colonie peuplée d’une poignée de familles allemandes.
C’est le projet fou d’Élisabeth Nietzsche, sœur du célèbre philosophe, et de son mari, le lugubre docteur Förster. Tous deux rêvent de créer dans ces terres vierges une nouvelle Allemagne digne de l’utopie aryenne balbutiante.
Antisémitisme délirant, plans d’expansion démesurés, cultures et commerces impossibles… Rien ne marche comme prévu, et la Nueva Germania court au désastre. La maladie rôde, la faim guette, la violence s’installe. Perdue dans ce microcosme entouré de barbelés, Élisabeth tient à son frère la chronique fantasmée de leur succès, passant ses jours à attendre les lettres de Nietzsche. Nietzsche au Paraguay révèle une face cachée de l’Histoire, celle d’une illusion folle, présage des massacres nazis un demi-siècle plus tard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Opinion (Bernard Quiriny)
Blog Evadez-moi
Blog Lyvres 
Blog Demain je lis 
Blog Le dit des mots


Nathalie Prince présente Nietzsche au Paraguay © Production éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Journal de bord du capitaine Virginio Miramontes
30 avril 1888.
Aujourd’hui, rien ; je veux dire, «rien à signaler» comme dit Pedro. Néant absolu. Mais nous devons absolument rester vigilants. Pluie toute la journée.
[Dernière page du journal de bord du capitaine Virginio Miramontes.]

Rouge
Rouge. Du rouge partout: rouge sur le nez, dans les yeux, rouge sur les lèvres, un rouge avec un sale goût de terre.
Et la tête qui cogne.
— Pedro ?
Et la tête qui saigne. Il sent des bestioles qui lui escaladent le visage pour s’agglutiner sur le front et le haut du crâne, là où pisse le sang : moustiques, fourmis noires, mouches, cloportes, ils font la queue, c’est la curée, ils se battent pour lui siphonner la cervelle. Mais d’où viennent-ils ? Sa main pèse cent livres, impossible de la bouger, sinon il se mettrait des claques et ferait de la bouillie de tous ces vautours. Ses paupières aussi sont lourdes.
Ne pas s’endormir.
Il rouvre les yeux: rouge la rivière, et rouges les arbres… Ne pas s’endormir. Quand ils ont attaqué, ces salauds jappaient comme des chacals, des chacals morts de faim. «Yap-yap!» et «youp-youp», et bis et re-bis: il les entendait plutôt qu’il ne les voyait. Les lances, les flèches jaillissaient des arbustes, dans tous les sens, et tombaient comme une pluie d’été autour d’eux, sur la rivière, sur la pirogue, faisant percussion, sur Pedro aussi, sur Francisco et sur Julio, et sur lui-même. Mon Dieu, qu’elle est lourde cette fichue lance! La pointe fichée profondément dans son flanc droit. Il la tâte : du bois de quebracho, un bois lourd comme l’acier. Du coin de l’œil, il peut apercevoir sa hampe sombre dressée vers le ciel, et les longues plumes qui la parent. Rouges, les plumes. Ouaip, des chacals! Des semaines qu’il leur court après, et il n’en a même pas vu un seul. Des fantômes, ces types.
Rouge, le ciel. La douleur devient insupportable, cuisante.
Elle le cloue sur place, au fond de cette pirogue, dans cette mare d’eau mêlée de sang, le sien, mais celui de Pedro aussi, de Francisco et de Julio.
La douleur, la lance, il a l’impression qu’une armée de singes le halent depuis la berge! Des blessures, il en a eu son lot. Bataille de Tuyuti, en 1866: une balle lui a traversé l’épaule, lui explosant l’omoplate; bataille d’Abay, hiver 1868 : une balle de mousquet lui sectionne l’annulaire de la main gauche; et à Lomas Valentina, quelques jours après, des débris d’un obus manquent de lui sectionner la jambe droite. Il en conserve une légère claudication, et des rhumatismes de vieillard. Mais aucune de ces blessures ne lui a tiré de tels tourments.
— Pedro?
Crucifié, planté contre la pirogue comme une figure de proue, le visage tourné d’un quart vers la berge qui glisse doucement devant lui, il ne parvient pas à distinguer l’arrière de la pirogue. Pedro est-il encore là? Derrière lui? Il ne l’entend pas. Il ne l’entend plus. Francisco, lui, est parti ; il est tombé dans l’eau boueuse de la rivière dès le début de l’assaut, hérissé d’une demi-douzaine de flèches tel un saint Sébastien en son martyre. Il a plongé vers le fond immédiatement, tête la première, pas un mot, pas une plainte: une pierre. À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient: d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve: un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse.
— Pedro?
Pedro, le fidèle Pedro. Il se souvient de ses cris, des cris rageurs puis des cris étranglés, mais rien d’autre. Est-il mort? Agonise-t-il à quelques centimètres de lui sans qu’il le sache?
Quant à lui, dès le début de l’attaque il a plongé dans le fond de la pirogue, pour se protéger d’abord, et pour sortir son Henry, ensuite. Une seule balle sortant du long canon acier de cet engin peut tuer un puma; il a entendu parler de bison abattu d’un seul coup à une lieue de distance.
Mais pas eu le temps de le charger que cette saloperie de lance, bois noir et pointe en pierre nouée par des fils de chanvre, le perforait. Tout de suite, le souffle coupé, et une douleur intense, lourde, granitique qui l’a écrasé vers le fond du bateau, les mains crispées sur le fusil impuissant qui plongeait dans la rivière. Il a senti sur ses mains l’eau froide, puis le canon du fusil s’enfoncer dans la vase.
Alors il a poussé sur la crosse, de tout son poids, jouant au gondolier, poussant encore, et la pirogue s’est éloignée de la berge et des jajapeos de ces chacals pour glisser dans un courant plus rapide. Ça les a sauvés. Ça l’a sauvé. »

Extraits
« Nice, 10 avril 1887, veille de Pâques
Mon cher Lama,
Une omission d’abord. Dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Le chevalier au cygne! Tu t’étonnes? Eh bien oui, j’en ai entendu le prélude. Où? À Monte-Carlo! Très bizarre! Je ne puis y repenser sans un bouleversement intérieur tant je me suis senti l’âme élevée et saine. Le plus grand bienfait qui m’ait été accordé depuis longtemps.
La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptible. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion. Totalement sublime et ému. L’écho musical de l’infini, le sens du tragique, de la souffrance et de la grandeur de la souffrance, la passion du mystère, la nuit du monde qui est aussi minuit et lumière éternelle. Wagner a-t-il jamais fait mieux? […] Je suis content d’avoir de tes nouvelles, de savoir que ton installation au Paraguay se passe si bien et qu’on t’accueille comme une grande dame.
Ton Fritz »

« 3 décembre 1887 – Sucre, Bolivie.
Nous sommes enfin à Sucre, la «cuidad de la plata» (ville de l’argent), ou «choquechaca», le «pont d’or» en quechua : le pont vers la fortune ! Sucre, ville pauvre, sale et puante, sans route ni lumière, sans pension ou auberge digne de ce nom, sans hôtel du gouverneur, ni théâtre, sans transport autre que des vieilles mules et une dizaine de carrioles, ville terreuse, et rose lorsque le soleil se couche, en fin d’après-midi, derrière Churuquella et Sisasica, les deux hautes montagnes qui la cernent. Pentland, lorsqu’il était encore délégué régional du bureau de La Connaissance des Temps, a placé Sucre par 19° 03’ de latitude S et 64° 24’ 10’’ de longitude O Greenwich, ainsi qu’à près de 3 000 mètres d’altitude. Mais ses mesures sont sérieusement contestées. En attendant de nouvelles observations, il apparaît que la position exacte de Sucre, la plus grande ville de Bolivie, reste inconnue. Sacré point de départ. La forêt est là, derrière les montagnes, tout autour, c’est-à-dire l’inconnu, ou presque. Là-bas, les hauts plateaux nous attendent.»

«Il faut comprendre ce qu’était la Nouvelle Germanie. La misère y était permanente et la détresse multiple: les maladies, la vermine, l’humidité, le dénuement, l’isolement, la crétinerie du couple Förster, leurs entêtements moraux et politiques, les Indiens, la faim et l’interdiction de manger de la viande, de faire appel à une quelconque aide extérieure, l’angoisse omniprésente… Seul Virginio, par sa clairvoyance et sa compassion, a deviné l’inéluctable désastre. Seul, il l’évoquait. Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent. Pas seulement le docteur et son épouse, mais les colons qui, à quelques exceptions près, ont commencé à se méfier de lui, de son esprit critique, de sa liberté, qu’ils enviaient, ils ont commencé à parler dans son dos, à le surveiller, à médire, à lui inventer une légende de démon cruel et sensuel, à l’isoler, ils ont parlé de la bannir, pire peut-être. »

« L’histoire de la sœur nous intriguait: les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Élisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay. On a accumulé les archives, les articles consacrés à sa vie, on a retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… »

À propos de l’auteur
Christophe Prince, professeur agrégé de philosophie, a publié sous le pseudonyme de Boris Dokmak deux romans, dont un polar très remarqué, La femme qui valait trois milliards (Ring, 2013). Il est décédé en 2017. (Source : Éditions Flammarion)
Nathalie Prince est Professeure de Littérature Générale et Comparée à le Mans Université. Ses thèmes de recherche sont littérature et théorie des genres (littérature fantastique, littérature de jeunesse) ; Histoire des idées et des représentations décadentes autour de 1900 et Poétique du personnage. (Source: universités d’Angers et du Mans)

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Les Femmes des terres salées

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En deux mots:
Émilienne quitte la ferme où elle était maltraitée pour rejoindre les ouvriers des Salines de Dieuze. Accusée du meurtre de son patron, elle va pouvoir être innocentée. Mais, alors qu’elle imagine un avenir plus serein, la Guerre de 1870 va tout chambouler.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un siècle en Lorraine

Élise Fischer continue à nous raconter sa Lorraine natale, cette fois en suivant le destin de quelques femmes de la seconde moitié du XIXe au XXe siècle. Au moment où l’Histoire bouleverse les histoires personnelles.

« On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. » Élise Fischer suit le conseil que donne le personnage de son nouveau roman avec beaucoup de ténacité. Aujourd’hui à la tête d’une impressionnante collection de romans dits du terroir, elle a développé un formidable talent, celui de vulgariser l’Histoire et nous la rendre palpable, chargée d’émotions et de personnages forts, à hauteur des hommes et des femmes qui peuplent la terre de sa Lorraine natale.
Après Le jardin de Pétronille situé à Nancy durant l’Occupation et Villa sourire qui dressait une fresque de la Grande guerre, nous voici en 1857. C’est le point de départ d’une saga en deux volumes qui va couvrir plus d’un siècle et, dans ce premier tome, traiter notamment de la Guerre de 1870 qui coupera la région en deux, avec une partie sous administration allemande et l’autre restant française. Mais n’anticipons pas.
Dans la ferme de Buzémont, près de Dieuze, Émilienne n’a qu’une envie, fuir. Comme tout le personnel féminin, elle doit subir les assauts de Jules Waldmann pour lequel le droit de cuissage fait partie de l’éducation. Elle part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze et où elle espère être embauchée.
Un départ qui va éveiller les soupçons de la gendarmerie, car Jules a disparu sans laisser de traces. Et alors que l’enquête se poursuit Émilienne prend ses marques dans ce monde en mutation où les progrès techniques transforment le paysage. Les machines à vapeur arrivent, les lignes de chemin de fer sont construites entre Dieuze, Nancy, Strasbourg et Paris. Napoléon III montre la puissance de son Empire en organisant une grande exposition universelle en 1867. Dans ce nouveau monde qui se construit Émilienne croit percevoir un avenir plus serein, car l’incendie de la Ferme du Buzémont et la découverte du cadavre de Jules l’a finalement innocentée. Mais d’autres nuages viennent assombrir son horizon. Venus d’Allemagne, ils vont rapidement recouvrir l’Alsace et la Lorraine. La Guerre va provoquer le départ de Napoléon III, mais surtout contraindre la jeune IIIe République à entériner la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine avec le Traité de Francfort.
C’est l’heure des «optants». Les habitants des territoires devenus allemands peuvent choisir de rallier la France où passer sous l’administration de Bismarck. Émilienne, ainsi qu’une grande partie de la famille, choisit Nancy. Passé le traumatisme, le Chef-Lieu de la Meurthe-et-Moselle entend se construire un avenir. Les peintres, les verriers, les architectes et les sculpteurs développent leur savoir-faire et leur créativité, alors qu’une nouvelle exposition universelle s’annonce.
Si l’on prend beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, c’est parce qu’il nous est raconté à hauteur d’homme. Les histoires de famille et l’Histoire de France, les faits divers et les décisions politiques forment une trame passionnante qui nous fait ressentir les choses. On se réjouit d’ores et déjà du second tome, La Promesse du sel, qui arrive la semaine prochaine en librairie

Les femmes des terres salées
Élise Fischer
Éditions Calmann-Lévy
Roman
480 p., 21,50 €
EAN : 9782702162910
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Dieuze, mais aussi à Nancy et à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1857 à la fin du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1857, en Lorraine. Après la disparition mystérieuse du fermier qui l’employait, un homme brutal qui abusait d’elle, Émilienne part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze. Malgré la gentillesse d’Henriette et de son mari Eugène, mineur dans les puits salés, Émilienne peine à surmonter le traumatisme des violences qu’elle a subies, d’autant que la gendarmerie la soupçonne de ne pas être étrangère à la disparition de son ancien maître.
Au moment où elle s’autorise enfin à connaître l’amour avec François, un jeune fermier, de terribles accusations obligent Émilienne à se cacher. Contrainte de vivre séparée de son mari, elle espère connaître le bonheur quand éclatera son
innocence. Mais elle a fait une promesse, lourde de sacrifices, qui a déjà scellé son destin…
Du Second Empire jusqu’à l’Exposition universelle de 1889 où les artistes lorrains, dont Émile Friant, seront récompensés, Élise Fischer nous entraîne dans une Lorraine méconnue, celle des salines et des travailleurs du sel, pour nous faire vivre les joies, les douleurs, les passions de femmes droites et fortes malgré les tourmentes de l’Histoire et l’adversité.

Les critiques
Babelio
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L’Essor (Jacques Plaine)

Les premières pages du livre
« Ferme de Buzémont, Dieuze, février 1857
Émilienne se releva, secoua ses jupes. La colère, après l’humiliation subie, éveillait en elle des pensées meurtrières. Elle eut envie de hurler sa détresse à la terre comme au Ciel resté sourd à ses prières. Elle cracha par terre en se rajustant. Foi de fille bafouée, un jour, elle planterait cet homme et quitterait la ferme.
– Je le jure, murmura-t-elle, le poing levé, il crèvera.
Elle voyait comme en rêve le corps de cet homme se décomposer, devenir une charogne rongée par les vers. Il ne méritait pas autre chose. Et elle jubilait déjà par avance. Elle se reprit, baissa les yeux vers le sol souillé où serpentaient les filets de déjection. « Je ne veux pas rester une fille de ferme dans ces conditions, je croyais valoir mieux que ça ! »
Un jeune veau la regardait.
– Tu n’y es pour rien, petit Blanchot, et tu ne peux rien pour moi qui t’ai aidé à sortir des entrailles de ta mère, la brave Perlette.
Quitter la ferme était son obsession. Elle s’en irait travailler aux salines avec sa cousine Henriette qui y avait trouvé son salut, malgré le travail dur et pénible.
Au moins, après sa journée, elle serait libre. « Bien sûr, les hommes regardent les filles là-bas aussi, mais il y a du monde et ils ne peuvent pas nous culbuter devant tous, lui avait dit sa cousine en lui faisant ses adieux. Je penserai très fort à toi. »
Henriette clamait à qui voulait bien l’entendre qu’en ces murs, en dépit des vapeurs et de cette odeur de sel, elle respirait. Bien mieux qu’à la ferme, depuis qu’elle n’avait plus à redouter les assauts de Jules Waldmann, une bête de la chose. Jules, toujours émoustillé et prêt à planter son dard entre les cuisses des filles de ferme, puisque sa femme ne pouvait le satisfaire autant qu’il l’aurait voulu. De toute façon, Germaine avait fait son temps ou presque. À peine trente-cinq et déjà vieille et tordue, se plaignait-il. Son petit palais de douceur manquait de fermeté pour un homme comme lui. Les chairs molles d’avoir trop servi, flasques d’avoir trop subi. Certes, Germaine lui avait donné quatre gaillards et deux pisseuses. Mais Jules avait encore de l’ardeur et de la semence à répandre. Ce serait dommage que ces belles choses se perdissent. Il était un vrai paysan, un homme de la terre qui plante, qui sarcle, qui retourne tout sur son passage. La fatigue n’avait pas de prise sur lui. Un mollet, une gorge, un fessier dodu qu’il devinait sous les jupes et son os durcissait, se tendait. Il se vantait de faire jouir les filles comme personne.
– Elles gueulent, les petites garces, mais elles aiment ça !
Il le savait. Ah, leurs soupirs provoquaient chez lui contentement, fierté et jubilation au point de redoubler d’ardeur. Il affirmait lire dans le regard des donzelles et déceler le plaisir. Il était sûr de son fait et s’en enorgueillissait auprès des autres ouvriers agricoles ou du forgeron du bout de la rue quand il allait boire son godot1 avec lui.
– L’homme est maître sur ses terres. La vie est courte, il faut savoir en profiter et rendre grâce. C’est ma prière, fanfaronnait-il en claquant la langue.
Qui donc avait osé se plaindre au curé pour que l’homme de Dieu se sentît obligé de lui rendre visite au milieu d’un champ de betteraves à la fin juillet ? Le soleil cognait dur. La Lorraine tremble et grelotte en hiver pour mieux transpirer en été.
– Jules, faut qu’on cause tous les deux…
– Je vous écoute, mais si c’est pour que j’aille dans votre bâtisse plus souvent… ce sera dur, l’ouvrage ne manque pas, comme vous voyez.
– Tu es un bosseur, tout le monde le sait. Mais tu ignores le mot respect !
– Mais je respecte tout, mon père : la ferme, les champs, les animaux, même le bon Dieu, aux grandes fêtes, et je fais mes Pâques chaque année. Vous le savez bien, vous qui me confessez.
– Et les femmes ?
– Les femmes, je les honore comme il se doit et je leur permets d’exulter quand elles le demandent. Elles en ont autant besoin que nous, les hommes.
– Sauf que la plupart du temps, elles ne te demandent rien. Toi, tu prends. Ce ne sont pas des poules… Tu te comportes comme un coq ombrageux et fougueux.
– Je ne prends rien, mon père, je me dévoue et j’offre. J’ai des cadeaux plein le ventre, vous me comprenez ? Ne me dites pas que vous n’en faites pas autant avec la jolie petite Marinette, la bonne qui gère votre maison ! Cré nom d’un chien, sous votre soutane, vous êtes un homme !
– Ah, ça, non, Jules ! Jamais ! Marinette se garde pour son mariage avec Vincent.
– Ben, je n’aurais pas cru ! Et vous, comment faites-vous quand ça vous tortille jusqu’à en perdre la boule ?
– À chacun sa méthode, Jules. Moi, je puise des forces dans la prière et je respecte mes semblables. Je veille sur les âmes. C’est ma vocation et mon devoir. J’aurai des comptes à rendre, toi aussi.
– Bon Dieu ! Pardon, ça m’a échappé. Moi, je veille aussi sur mes semblables, mais pas comme vous. Je suis un homme qui a ses besoins. Faut exprimer, sinon on éclate, disait mon père qu’était pas le dernier des imbéciles.
– Faudrait veiller sur toi et sur ton âme. Que diras-tu au Seigneur quand tu arriveras là-haut et qu’il dressera la liste de tes outrances ?
– Outrances, c’est un peu fort, non ? Le bon Dieu m’a créé comme je suis, bien vigoureux, loué soit-il ! J’ai encore le temps de penser à là-haut.
– Sans te souhaiter du mal, ce sont des choses qui arrivent parfois plus vite que prévu. Essaye de t’en souvenir avant de t’endormir, juste après la prière… Nul ne connaît le jour et l’heure où le Seigneur rappellera son âme.
– Bon, vous n’allez pas encore me rabâcher que je dois aller à confesse ?
– Non, tu es assez grand pour savoir ce que tu dois faire. Quoique cela ne te ferait sans doute pas de mal. Mon petit doigt me dit que tu ne te comportes pas toujours très bien avec tes servantes. Si on dressait la liste de celles qui se sont sauvées sans demander leur reste… Sans compter Henriette qui a filé, grosse de toi… D’ailleurs, son enfant te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu ne peux pas le nier.
– Ah, ça, non ! Il n’est pas de moi, je fais attention. C’est comme sauter en marche de la carriole. Je sais éviter les ornières, moi.
– Permets-moi de mettre ta parole en doute. Et la petite Émilienne ?
– Oh, c’est une jolie gosse qui a tout à apprendre de la vie. Vous pouvez compter sur moi, monsieur le curé, j’en ferai une femme comme il faut. Tiens, si je n’avais pas marié Germaine, Émilienne m’aurait bien plu.
– N’oublie pas, Jules, le respect… Cette jeune fille est fragile. Il faut veiller sur elle. Elle n’est pas majeure et doit aider ses parents endettés jusqu’au cou à cause de son frère…
– Oui, je sais, c’est la raison pour laquelle on l’a prise chez nous. Elle aide Germaine à torcher nos six mioches et me donne un coup de main parfois.
– Veille sur elle avec RESPECT, je compte sur toi.
– Comme le lait sur le feu. Mais que je vous dise quand même, monsieur le curé, elle n’est pas si fragile, la donzelle, et surtout elle se laisse monter le bourrichon par Henriette, sa cousine. C’est qu’elle m’en crache, des horreurs.
– Si tu la laissais tranquille, la petite Émilienne, elle ne te cracherait rien du tout. Quant à Henriette, c’est une femme bien, qui a préféré fuir ta ferme que trop te servir. Je te le répète, Jules, apprends à modérer tes ardeurs.
– Bon, ça va, j’ai entendu votre sermon, monsieur le curé. C’est votre boulot, c’est comme lire votre machin…
– Le bréviaire.
– Ce n’est pas le tout, j’ai de l’ouvrage, moi. Merci pour la visite.
Le curé Berzinger remit son chapeau et s’éloigna, les épaules voûtées, accablé par tant de mauvaise foi. Il n’y avait rien à tirer de ce Jules ; un obsédé, voilà ce qu’il était. »

Extrait
« Que de guerres! Celle de Trente Ans a saigné la Lorraine et l’Alsace à blanc. Mon Dieu, gémissait Eulalie, que de misères pour les pauvres gens! Les mercenaires, des Suédois employés par Richelieu, s’en sont donné à cœur joie. Sur leur étendard figurait une horrible devise: « Tuez-les tous! » Ces habitants de l’Est qui valaient moins que des chiens. Comme s’ils étaient galeux… C’est comme je te le dis, ma petite Henriette. Nous n’étions que des barbares tout juste bons à être donnés aux cochons ou jetés dans l’étang. Deux siècles plus tard, tu vois, ma fille, on s’en souvient encore. Ce cardinal nous a fait tellement souffrir. On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. »

À propos de l’auteur
Élise Fischer est née à Champigneulles d’un père lorrain et d’une mère alsacienne. Journaliste, elle a longtemps travaillé pour Côté Femme (aujourd’hui Vivre Plus). Elle est productrice et animatrice de l’émission littéraire Au fil des pages sur RCF (réseau national) et membre du jury du Concours de nouvelles des lycéens de Lorraine. Elle est l’auteur de nombreux romans parus chez Calmann-Lévy et également aux Presses de la Cité et chez Fayard. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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À son image

FERRARI_a-son_image

En deux mots:
Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe et la mort

Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.

Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, aprèd avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »
Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. « Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cettc mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire… »
Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une «vraie guerre», peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

À son image
Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330109448
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.

Quand?
L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup.
L’office funèbre de la défunte sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente qui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui, au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le “reportage photographique” ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.
C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable.
De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. » J. F.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Sabine Audrerie)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Blog L’Or des livres


Jérôme Ferrari présente À son image © Production Actes Sud Éditions

Les premières pages du livre
« La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière,
Il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. À ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains.
Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu’elle s’apprêtait à le suivre, il l’avait arrêtée d’un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu et qu’il fût trop tard pour d’autres adieux.
Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici?
Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre.
Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage.
Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.
Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt-quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher. »

Extraits
« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait‑il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus: c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. »

« Je vous ai parlé des larmes du Christ, trop longuement et maladroitement, et je vous en demande encore pardon. Pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il se tient dans le déchirement. Nous nous tenons nous aussi, avec lui, dans ce déchirement. Nous devons nous y tenir: là, entre l’espoir et le deuil, tout à la fois accablés par le deuil et débordant d’espoir. Ainsi, nous croyons qu’Antonia est auprès du Seigneur, mais nous la pleurons quand même. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, vit actuellement à Paris. Il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

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Et moi je vis toujours

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En deux mots:
L’Histoire, le monde tel qu’il fût, tel qu’il est et peut être même quelques pistes pour deviner ce qu’il va devenir, voilà le modeste résumé de l’ultime roman de Jean d’Ormesson avec lequel on se régale à chaque page.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Histoire sans lui

Pour son dernier roman, Jean d’Ormesson réécrit l’Histoire du monde à sa façon, érudite, exaltante, pétillante. Champagne!

« Tantôt homme, tantôt femme, je suis, vous l’avez déjà deviné, je suis l’espèce humaine et son histoire dans le temps. Ma voix n’est pas ma voix, c’est la voix de chacun, la voix des milliers, des millions, des milliards de créatures qui, par un miracle sans nom, sont passées par cette vie. Je suis partout. Et je ne peux pas être partout. Je vole d’époque en époque, je procède par sondages, je livre mes souvenirs. » Le narrateur omniscient de ce superbe roman commence par jeter un œil hors de la caverne où il se reposait pour nous parler de sa vie, de l’invention du feu qui va bouleverser sa façon de voir le monde, de se déplacer, de se nourrir mais aussi ses relations avec les autres. « Longtemps je m’étais déplacé de bas en haut et de haut en bas. Maintenant je marchais droit devant moi, la tête haute, impatient et curieux. Le soleil n’en finissait pas de se lever devant nous. Je découvrais avec ahurissement, avec admiration un monde nouveau dont je n’avais aucune idée: des peuples, des langues, des villes, des religions, des philosophes et des rois. »
C’est ainsi que de fil en aiguille, d’un continent et d’une époque à l’autre Jean d’Ormesson va nous livrer un époustouflant récit, côtoyant aussi bien Alexandre le Grand que Napoléon, des bords du Nil à ceux du Tibre, de Christophe Colomb à Robespierre, du long de la Muraille de Chine aux baraquements d’Auschwitz.
Et moi je vis toujours est un régal de tous les instants, tellement riche qu’on aimerait cocher chaque page, pouvoir réciter tant de passages savoureux, histoire de s’approprier un peu de l’esprit aussi brillant qu’espiègle de cet immortel qui a décidé, ultime pied de nez de l’académicien facétieux, qu’après tout cette immortalité n’était pas faite pour lui, qu’il lui fallait bien un jour aller voir si tout ce qui se dit sur «l’autre côté» avait un semblant de vérité.
S’il nous fait partager son érudition, il nous sert aussi de guide à Vérone: « allez donc à Vérone. Vous y prendrez un repas de rêve aux Dodici Apostoli, vous irez voir les portes de bronze de l’église San Zeno, vous admirerez dans l’église Sant Anastasia le tableau de Pisanello – Saint Georges délivrant la princesse de Tréhizonde – où brille la croupe d’un cheval blanc. Et vous vous promènerez sur le Ponte Pietra où flotte encore au-dessus de l’Adige, le souvenir de Dietrich von Bern. » Bien entendu, il n’oublie pas Venise et ses merveilles, à commencer par les vénitiennes: « J’ai été gondolier à Venise. Je m’appelais alors Marcantonio. Je dois l’avouer: je ramais fort, je chantais assez bien et j’étais plutôt joli garçon. Je promenais de temps en temps sur la lagune la fille d’une de ces familles hautaines de Venise: Bianca Cappello. J’ai eu de la chance: elle est tombée amoureuse de moi. Elle habitait un palais sur le Grand Canal. J’avais un petit logement à San Pietro di Castello, derrière l’Arsenal. Elle avait seize ans. J’en avais dix-neuf. Elle n’avait pas froid aux yeux. »
On passe du coq à l’âne, si je puis dire, que l’on passe des grandes idées aux grands sentiments, du principal au trivial.
Reste la plume virevolante d’un auteur qui parvient à nous faire partager sa jubilation, allant même jusqu’à se mettre dans la peau du Jean d’Ormesson imité par Laurent Gerra en affirmant qu’il a bien connu les auteurs dont il nous présente les œuvres: « J’avais connu beaucoup de monde. J’étais jeune encore. Je n’étais plus un enfant. Tout m’amusait : je m’amusais moi-même. Une occupation nouvelle était entrée dans ma vie : je me mettais à lire. Sinon déjà à Athènes, du moins un peu plus tard, à Rome et à Byzance, je lisais Platon, Sophocle, Hérodote, Thucydide. Je les ai connus. Je peux vous l’assurer: ils ont existé. Ce ne sont pas des inventions de savants fous ou de poètes exaltés. Le talent, le génie se promenaient à l’ombre de l’Acropole: Athènes était alors le centre et la gloire du monde connu. »
Iconoclaste et facétieux, l’ex pilier du Figaro s’amuse à s’imaginer communiste, à trouver la Révolution inévitable et, par un raccourci audcieux, à y mêler sa belle Vénitienne: « Ce n’est ni une invention scientifique ou technique, ni une œuvre d’art, ni un ouvrage de l’esprit. C’est un bouleversement, une idée, une explosion collective. On s’est beaucoup demandé si elle aurait pu être évitée. C’est de nouveau l’histoire de la brioche de Bianca Cappello. La Révolution était nécessaire et inéluctable puisqu’elle a eu lieu. Il n’existe pas de plan B à mon parcours torrentiel. Il n’y a pas d’alternative. À chaque instant, dans la grandeur et la petitesse, dans la justice et la vanité, dans l’enthousiasme et dans l’horreur, ce qui est fait est fait et ne pouvait pas ne pas être fait. La Révolution vient de loin, elle a mûri, elle a été longuement préparée. Elle devient inévitable. Comme l’avait prévu Voltaire, elle éclate comme une grenade. » Et la déflagration est telle qu’elle secoue le monde sur bien des années, emportant dans son sillage bien des rêves de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est une chose étrange à la fin du livre que de constater combien Jean d’Ormesson nous manque déjà.

Et moi je vis toujours
Jean d’Ormesson
Éditions Gallimard
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782072744303
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a qu’un seul roman – et nous en sommes à la fois les auteurs et les personnages : l’Histoire. Tout le reste est imitation, copie, fragments épars, balbutiements. C’est l’Histoire que revisite ce roman-monde où, tantôt homme, tantôt femme, le narrateur vole d’époque en époque et ressuscite sous nos yeux l’aventure des hommes et leurs grandes découvertes.
Vivant de cueillette et de chasse dans une nature encore vierge, il parvient, après des millénaires de marche, sur les bords du Nil où se développent l’agriculture et l’écriture. Tour à tour africain, sumérien, troyen, ami d’Achille et d’Ulysse, citoyen romain, juif errant, il salue l’invention de l’imprimerie, la découverte du Nouveau Monde, la Révolution de 1789, les progrès de la science. Marin, servante dans une taverne sur la montagne Sainte-Geneviève, valet d’un grand peintre ou d’un astronome, maîtresse d’un empereur, il est chez lui à Jérusalem, à Byzance, à Venise, à New York.
Cette vaste entreprise d’exploration et d’admiration finit par dessiner en creux, avec ironie et gaieté, une sorte d’autobiographie intellectuelle de l’auteur.

Les critiques
Babelio
France Info (entretien avec la Héloïse d’Ormesson)
Huffingtonpost.fr 
Marie Claire (Katia Fache-Cadoret)
Vanity Fair (Pierrick Geais)
Le littéraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Radio RCF (Christophe Henning)
Ouest-France (Florence Pitard)
L’Echo Républicain (Muriel Mingau)
TV5 / AFP (Alain Jean-Robert)
La Provence (Jean-Rémi Barland)
Valeurs Actuelles (François Kasbi)

Les premières pages du livre:
« Le maître du feu et l’homme au loup
Longtemps, j’ai erré dans une forêt obscure. J’étais presque seul. Peu de voisins, pas d’amis. Pour ainsi dire pas de parents. J’ai à peine connu ma mère qui m’avait donné son lait. Je n’ai guère eu le temps de m’attacher à elle. Mon père n’était jamais là. Il se promenait, il courait les filles, il se battait, il chassait. Il a, lui aussi, disparu assez vite. À vingt ans, j’imagine, ou peut-être à vingt-cinq. Qui le dira ? Pour moi au moins, le mythe du père ne signifiait pas grand-chose. Ma famille était peu nombreuse. Je n’avais personne à qui me confier. Je parlais très peu. Surtout quand j’avais mal, quand j’avais faim ou soif, quand j’avais envie de quelque chose. Je me servais de très peu de mots. Autant que je me souvienne de ma lointaine enfance, je ne pensais à rien. À survivre seulement. Je tenais à la vie. Elle était dure. Dans une nature encore vierge où il n’était question ni de ville, ni d’usines, ni de cette chose merveilleuse, compliquée et pourrie que vous appelez civilisation, je me défendais déjà plutôt bien. J’étais habile et fort. J’aimais jouer. Je grimpais dans les arbres où je construisais des cabanes.
Un oncle ou un grand-père de trente ou trente-cinq ans, qui me paraissait très âgé, qui avait sans doute aimé ma mère et qui, je n’en sais rien, était peut-être mon père, avait pris soin de moi avant de mourir très vieux deux ou trois ans plus tard. C’est lui qui m’a nourri. De fruits, de dattes, de poissons pêchés dans le lac ou dans la rivière, de débris de gazelles abandonnées par les hyènes. Il me protégeait aussi. Des buffles, des rhinocéros, des crocodiles, des lions. J’avais peur des serpents. Il en avait apprivoisé un qu’il gavait de mouches et d’insectes et qu’il faisait danser à coups de sifflet. Il sifflait très bien. Il exprimait en sifflant ses sentiments et ses craintes. Il était très gai. Il vivait sous un gros rocher, dans une caverne où il m’avait recueilli. Je l’aimais.
Je me rappelle très bien ma première émotion d’enfant. J’ai toujours beaucoup dormi. J’aimais dormir. Je me couchais dans la grotte avec le jour, je me levais avec le jour. Une nuit, je ne sais plus trop pour quelle raison, par curiosité peut-être (j’étais déjà curieux) ou peut-être un cauchemar, je me suis levé sans bruit et je me suis glissé hors de la caverne. Il faisait nuit noire. Bien enveloppé dans ma peau de chacal ou de gazelle, je me suis assis par terre, les yeux grands ouverts. Soudain, au fond d’une éclaircie au coeur de la grande forêt, une lueur apparut. À une vitesse incroyable, le soleil se levait. Je poussai un cri. J’avais déjà compris que des forces mystérieuses étaient à l’oeuvre dans le ciel. »

Extrait
« Depuis le temps que nous nous connaissons, vous l’aurez remarqué plus d’une fois: plus souvent que la duchesse de Guermantes, plus souvent que la Sanseverina ou mon amie Nane chère à Toulet, plus souvent que toutes nos héroïnes de roman, j’ai beaucoup changé de vêtements. J’ai porté la tunique, la toge, la cuirasse, le voile, le pourpoint, les hauts-de-chausse, le frac, le froc, le complet veston, la dentelle, la mousseline, la jaquette, le corset, la cotte, la cotte d’armes ou de mailles, la salopette, le heaume, le haubert, le vertugadin, le jean, la crinoline, la soutane. Je me mettais à enfiler la blouse du médecin, de l’infirmière, de la pharmacienne, du laborantin, du technicien. Longtemps traitée par l’indifférence, par le stoïcisme, par le mépris, la santé devient une de vos préoccupations majeures, la clé et le but de la politique et de la science. Les précurseurs, les fondateurs, il était encore possible de les distinguer. Impossible de suivre la médecine et la science dans leurs aventures sans fin et dans leur développement. Elles m’envahissent tout entière. Elles se confondent avec moi comme je m’étais confondue jadis avec les conquérants, les peintres ou les poètes. Vous savez ce que je fais, ce que je n’ai cessé de faire ? Je change. Comme l’univers, la vie, le temps, je change et je reste la même. Je suis toujours là, et vous ne me reconnaissez pas. »

Site Wikipédia de l’auteur

Hommage national à Jean d’Ormesson, éloge funèbre d’Emmanuel Macron © Production France Télévisions

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Quand Dieu apprenait le dessin

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En deux mots:
Pour asseoir son autorité le Doge Justinien envoie ses hommes à Alexandrie pour y dérober les reliques de Saint Marc. Ce qui nous offre une expédition mouvementée, un portrait saisissant des mœurs au IXe siècle et nous permet de découvrir les origines de Venise, la Sérénissime.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Naissance de la Sérénissime

La quête des reliques de Saint Marc permet à Patrick Rambaud de nous offrir un grand roman d’aventures et une belle fresque historique.

C’est dans un autre roman qui connaît actuellement un grand succès que j’ai trouvé le résumé de ce nouvel opus de Patrick Rambaud. Jean d’Ormesson dans Et moi, je vis toujours revient sur la genèse de l’une de ses villes préférées : « Née, dans un paysage ingrat au milieu des marais, d’un afflux de réfugiés chassés d’Aquileia, vous le savez déjà, par les Huns d’Attila, Venise est le triomphe du génie des hommes sur l’hostilité de la nature. Non, je ne vous parlerai pas de la basilique Saint-Marc qui doit son existence et son nom aux reliques de saint Marc l’évangéliste ramenées de Palestine, au risque de leur vie, par des marins vénitiens qui les avaient dissimulées sous de la viande de porc. » Or, c’est précisément à ses marins vénitiens que s’intéresse Patrick Rambaud, à leur malice et à leur intrépidité qui leur permirent de mener à bien leur projet un peu fou.
Mais avant d’en venir à cette belle relation d’un voyage à hauts risques, disons quelques mots d’une œuvre classique qui explique le titre du livre, le Décaméron de Boccace. Dans la sixième nouvelle de la sixième journée, on nous explique que « Dieu a créé les Baronci au moment où il faisait son apprentissage de peintre. Les autres hommes, il les a faits quand il savait déjà peindre. » Nous voici par conséquent revenus à cette époque où Dieu apprenait le dessin, où il tâtonnait encore, où il lui fallait encore affiner ses premières esquisses. Nous voici en 828.
Pour asseoir son pouvoir le Doge Justinien a une idée susceptible de calmer les Romains et les autorités religieuses en leur apportant la preuve qu’ils sont au même niveau de dévotion. Il veut offrir à ses fidèles une relique et confie à ses meilleurs hommes le soin d’aller dérober celle de Saint-Marc en terre impie: « Je vous sais rusés, débrouillez-vous mais rapportez ici la relique de l’évangéliste par tous les moyens! Sous la protection de saint Marc nous pourrons traiter à égalité avec Rome. Et nous fondrons une République de mille ans!»
Avec un amuse-bouche intitulé «La peur», l’auteur nous dresse un état des lieux dans les mœurs de l’époque. On peut les résumer abruptement en disant que le plus fort a toujours raison. Sur les pas des Vénitiens s’aventurant vers Mayence, on ne va pas tarder à s’en rendre compte. Ce sera aussi l’occasion pour ce détachement de faire une démonstration de son habileté à ruser. Une qualité qui va devenir indispensable dans la seconde partie, « Le pouvoir ». On y sent l’auteur des chroniques de Nicolas 1er et de François le Petit, désormais habitué à analyser les intrigues de pouvoir, dans son élément. Avec une jubilation non feinte, il nous détaille les moyens – souvent peu recommandables en terme de justice, de loyauté ou d’équité – mis en œuvre pour régner.
Mais c’est avec la trosième partie, « L’aventure » que je me suis le plus régalé. Dans les ruelles d’Alexandrie, sur la piste de ces reliques convoitées par les deux émissaires, Marino Bon et Rustico, on savoure, on tue, on s’amourache, on s’enivre au point d’oublier sa mission première, ou presque. Mais au bout du compte, on mettra bien la main sur ce que l’on pourra présenter comme les reliques authentiques. À moins que le titre du dernier chapitre, « La légende » ne soit aussi ne mise en garde sur la véracité historique de cette expédition. Mais qu’importe, l’essentiel n’est-il pas de «construire le roman national» comme on a pu l’écrire de l’histoire de France. Dans cette mission là, Patrick Rambaud est inégalable!

Quand Dieu apprenait le dessin
Patrick Rambaud
Éditions Grasset
Roman
288 p., 19 €
EAN: 9782246814863
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Italie, à Venise et dans les environs, à Torcello, Mamoniga, Scorpetho, Pavie mais aussi à Constantinople, Alexandrie ainsi que dans les Vosges, en route vers Mayence.

Quand?
L’action se situe au IXe Siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du IXe siècle, « nous étions à l’âge des ténèbres. Le palais des doges n’avait pas encore remplacé la lourde forteresse où s’enfermaient les ducs. Les Vénitiens étaient ce peuple de marchands réfugiés dans les lagunes, pour se protéger des barbares. Ils ne voulaient pas affronter des ennemis mais cherchaient des clients: aux uns, ils vendaient des esclaves, aux autres du poivre ou de la soie. Leur force, c’étaient les bateaux – dans une Europe encore aux mains des évêques et des Papes. »
Venise la récalcitrante excite les convoitises et s’exaspère du pouvoir de Rome. Le 31 janvier 828, le doge de Rialto envoie deux tribuns en mission à Alexandrie pour ramener par tous les moyens la dépouille momifiée de saint Marc… Sous la protection d’un évangéliste de cette renommée, Venise pourra traiter d’égale à égale avec Rome et fonder ainsi une république de mille ans… Le roman d’une époque méconnue, racontée avec brio et ironie par Patrick Rambaud.

Les critiques
Babelio 
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Revue l’Éléphant (Lola Jordan)
Dans quelle éta-gère (monique Atlan)
Le littéraire.com (Serge Perraud)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Blog DOMI C LIRE
Blog The unamed bookshelf 

Patrick Rambaud présente son roman Quand Dieu apprenait le dessin. © Production People Network

Les premières pages du livre 
« Pour Tieu Hong bien sûr,
Pour Henri de Régnier,
Pour mes amis de Venise, pour la petite dame du Rialto qui vend au printemps des artichauts minuscules, pour le fabricant de bottes de San Stefano, pour la patronne de La Rivetta qui m’a dépanné un dimanche soir avec une bouteille de Soave, pour les patrons d’Alla Frasca, près de la maison du Titien, qui réussissent une brandade de morue sans pareille, pour le facteur Cheval de Burano qui a un autographe de Gina Lollobrigida, pour le train qui arrive au matin à Santa Lucia, pour ce vieux monsieur impeccable dans son loden vert qui vient s’asseoir chaque jour à la même heure sur un banc des Zattere et ne regarde nulle part.

La peur
Dans l’île de Torcello, en 827, le tribun s’appelle Rustico. Son nom le résume: c’est une âme rude; il sait que la terre est plate et que la nef reconstruite de Santa Maria Asunta doit en marquer le centre. Rustico vit dans la certitude. Quand il regarde un arbre il a un œil de charpentier. Quand il regarde un poisson il a faim. Quand il regarde l’Adriatique il mesure la hauteur des vagues et la force du vent. Quand il voyage il cherche à ne pas se faire tuer. Quand il croise un inconnu il se demande d’où peut venir l’attaque. Au physique il a un nez trop long, des moustaches en crocs, des mains assez larges pour manier une hache, tirer un cordage ou emmaller des pièces d’or. Il sourit peu à cause de ses dents poussées de traviole, parce qu’il a acquis le sens des jolies choses à Constantinople en y étudiant les icônes, la grammaire et la prosodie. Il en a aussi ramené sa femme Kassia, fille de Phocas, un Byzantin riche qui fabrique des fours à pain. Lui-même a hérité de maisons, de cours et de jardins à Torcello. Il possède des forêts en terre ferme, des pâturages près de Mamoniga, quelques vignes à Scorpetho et deux bateaux de commerce ventrus capables de franchir la Méditerranée. Quelquefois il doit quitter son île pour une expédition commerciale.
Aujourd’hui il traverse les Vosges avec une caravane de marchandises précieuses. Dans les taillis, la capuche sur le front et l’œil à demi clos, avec son gilet de fourrure poils en dedans, il ne bronche pas. Il écoute de tout son corps. Sans nerfs. Il serre son javelot. La forêt est épaisse, le vent n’y pénètre pas et les sons s’y étouffent. Même la source qui glisse entre les pierres plates, on ne l’entend pas chanter. Soudain, vers l’ouest, Rustico perçoit un léger piétinement que la mousse engourdit, puis des craquements de brindilles. Les chèvres sauvages ont soif même si elles ont peur, en voici une, deux, plusieurs, inquiètes. La première renifle mais les chasseurs qui guettent ont une odeur rassurante: ils sentent le bouc. Une autre chèvre arrache les feuilles d’un arbuste, alors Rustico lance brutalement son javelot en poussant un cri. La bête se raidit et tombe, le ventre percé, et le sang gicle dans le ruisseau, une pluie de javelots s’abat sur les chèvres sauvages, cloue celle-ci contre un chêne, en fait déraper une autre sur les rochers humides. Les hommes sortent des broussailles et achèvent leur travail au couteau. En égorgeant sa chèvre, qu’il maintient d’une main par les cornes, Rustico reçoit sur le bras un jet de sang chaud. Il plonge maintenant son poignard de chasse dans la panse agitée de spasmes, on entend craquer les côtes sous la lame de fer. Les boyaux sortent. Chacun lave son javelot à même la source et vide les carcasses pour qu’elles soient moins lourdes à emporter jusqu’au camp provisoire. Puis ils s’en vont en tirant leurs chèvres par les pattes, laissant après eux une traînée rouge sur la mousse et les feuilles basses. Déjà les corbeaux se chamaillent en jacassant autour des intestins.
Ces hommes appartiennent tous au duché de Venise et voyagent ainsi depuis trois semaines dans les forêts, les tourbières dangereuses, la pierraille et les taillis serrés qu’ils ouvrent parfois à l’épée. Ils en ont assez de ces montagnes froides. « C’est encore loin, Mayence? » Le guide indigène, qui n’a pas de nez, bredouille en latin approximatif qu’après le monastère de Saint-Gandulf on y arrivera en une semaine si le Rhin est à nouveau navigable. Il n’est pas fiable, ce montagnard. On ne lui a pas coupé le nez pour rien. La nuit dernière on l’a surpris assis sur une peau de brebis fraîchement dépecée, le côté sanglant sous les fesses. Il a dû s’expliquer: le moyen, a-t-il dit, est infaillible pour que les démons sortent de terre. À Mayence, si on y arrive, on va se débarrasser du bonhomme. Pourquoi voulait-il que les démons sortent de terre? Comme s’il n’y en avait pas assez dans ces maudites forêts.
C’est la première fois que des marchands vénitiens s’aventurent si loin vers le nord. Jusqu’à présent ils se contentaient de livrer leur sel et les soieries orientales à Pavie, en remontant le Pô sur leurs barges. Déjà les Syriens et les Grecs n’avaient plus le monopole des épices d’Alexandrie, et les marins de Rustico avaient ramené d’Égypte du poivre, de l’encens, des teintures, des tissus brodés d’or qu’ils espèrent vendre cher aux barbares de Germanie. Ces produits si rares, peu encombrants, on pouvait en bourrer les navires et en tirer des fortunes. »

ExtraitS:
« Les croyances, toutes les espèces de croyances génèrent le désordre. Si tu crois, tu veux persuader ceux qui ne croient pas aux même choses que toi, tu t’imposes, tu légifères, tu ordonnes. Tous nos malheurs viennent de ces conflits lamentables et diaboliques. Ouvre les yeux, regarde autour, souviens-toi de ton périple vers Mayence, souviens-toi de Théodore, des amusements de Soulaymâne que seule retient sa sagesse mais jusqu’à quand? Les religions sont les manufactures où se fabriquent des monstres. Elles provoquent acharnement, délation, haine, meurtre, mépris, interdictions, rigidité, extermination, hécatombes, perversité, illusion, enfantillages…Quelle confusion !
– Arrête de parler, Marino, tu te fatigues en vain. »

« Comme c’est vilain, dit Thodoald.
– Silence ! commande Rustico. Un peu de respect pour le coude de sainte Werentrude que les parents de cette enfant ont mise à la broche !
– Elle n’avait qu’à se convertir à l’islam, dit Thodoald. Elle serait morte de vieillesse.
– Sûrement, mais elle ne serait pas sainte.
– Je sais : il faut choisir… »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1946, Patrick Rambaud est écrivain. On lui doit entre autres, chez Grasset, La Bataille (Grand prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt), et une suite de célèbres chroniques sur la présidence de Nicolas 1er et de François le Petit. (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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Entrez dans la danse

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En deux mots:
À Strasbourg en juillet 1518 se produit un événement aussi bizarre qu’inexpliqué: des centaines de personnes se mettent à danser jusqu’à l’épuisement et la mort… Jean Teulé nous raconte cet épisode avec sa truculence habituelle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une technoparade au Moyen-Âge

Jean Teulé n’a pas son pareil pour dénicher dans l’Histoire des faits divers oubliés et nous les resservir agrémentés d’un style enlevé. Cette fois il fait halte à Strasbourg en 1518.

La genèse d’un roman est souvent mystérieuse, mais cette fois on pourrait presque parler d’une œuvre de commande. Comme l’a confié Jean Teulé à Jean-Luc Fournier qui dirige la revue Or Norme, tout à commencé dans le train qui emmène les auteurs à la Foire du livre de Brive: «en novembre 2016, c’est Julien Bisson, qui fut longtemps le rédacteur en chef du magazine Lire et qui, aujourd’hui, dirige la rédaction de l’hebdomadaire Le 1, qui me parle pour la première fois de cette épidémie de danse qui s’est emparée de nombre d’habitants de Strasbourg, une danse folle qui a provoqué par épuisement ou autre des dizaines de décès. Il venait d’en entendre parler à la radio et s’était dit que ça pourrait bien être le sujet d’un roman pour moi (…) le soir même, dans ma chambre d’hôtel, j’étais sur internet. Juste pour me rendre compte que je tenais effectivement là un bon sujet de roman… »
Il aura fallu de nombreux voyages dans la capitale alsacienne et l’accumulation d’une solide documentation avant que l’auteur de Charly 9, Fleur de Tonnerre et Héloïse ouille! ne nous livre sa version de ce mystère resté inexpliqué. Frédéric Aribit a exploré un effet similaire dans Le Mal der Ardents. Mais dans son roman l’origine du mal, l’ergot de seigle, était identifiée. Cette fois-ci, on ne tarde pas à attribuer l’hystérie collective qui s’empare de la population à des forces démoniaques. Pour les autorités religieuses ces danseurs arrivent presque comme pain bénit, car même au pied de la cathédrale on ressent comme un trouble. Sébastien Brant avec La Nef des fous et davantage encore un certain Martin Luther remettent en cause le dogme. Sans oublier l’Ammeister, le maire qui cherche à prendre seul le pouvoir et à éloigner ce gêneur.
Mais dans ce cas précis, il est bien obligé de recourir à ce rival, car toutes ses tentatives de remettre de l’ordre sur les bords de l’Ill vont se solder par un échec. Ni les grands esprits, ni les forces de l’ordre ne peuvent maîtriser la transe infernale. La technoparade moyen-âgeuse se poursuit de plus belle.
Après les calamités naturelles, le grand froid et les inondations, les épidémies et les maladies alors incurables comme le choléra, la peste ou encore la syphilis, les menaces extérieures avec cette armée turque qui s’avance, il est incapable de réguler ces mouvements d’une population d’autant plus déboussolée qu’elle est affamée. Enneline, l’une des personnages au centre du récit, vient du reste de jeter son enfant dans la rivière, car elle n’a plus de lait. « On n’aurait pas pu le nourrir. Et puis c’est mieux que de l’avoir mangé comme d’autres le font. » explique son mari graveur, qui sera un précieux témoin de ce dérèglement, puisqu’il pourra laisser des œuvres qui permettront d’assurer une postérité à l’épidémie dansante de 1518. 

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Gravure de Michael Wolgemut – Danse macabre

Au-delà de cet épisode dramatique, qui coûtera la vie à des dizaines de personnes, c’est bien entendu la truculence de l’auteur ainsi que les anachronismes dont il parsème le récit qui donnent ce goût inimitable au roman. En refermant le livre, on se dit qu’un tel professeur d’histoire aurait réveillé des collégiens prompts à la paresse. Qu’un peu de burlesque les aurait non seulement amusés, mais aussi instruits. N’hésitez pas à suivre le conseil de Jean Teulé et entrez dans la danse à votre tour!

Entrez dans la danse
Jean Teulé
Éditions Julliard
Roman
160 p., 18,50 €
EAN : 9782260030119
Paru en février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Strasbourg et dans les environs, notamment sur les pentes du Mont Saint-Odile.

Quand?
L’action se situe en juillet 1518 et se poursuivre durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s’est répandue dans Strasbourg
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois
Sans interruption,
Jusqu’à tomber inconscients.
Beaucoup sont morts.
Chronique alsacienne, 1519

Les critiques
Babelio 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
20 minutes (2 minutes pour choisir)
RTS – émission Versus-lire
Blog Or Norme (Jean-Luc Fournier)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog Parfums de livres
Blog Les chroniques de Koryfée


Jean Teulé présente Entrez dans la danse dans l’émission La Grande librairie de François Busnel © Production France 5

Les premières pages du livre 

À propos de l’auteur
Jean Teulé est l’auteur d’une quinzaine de romans, tous publiés chez Julliard, parmi lesquels, Je, François Villon (prix du récit biographique) ; Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues), adapté en 2012 par Patrice Leconte ; Darling, également porté sur les écrans avec Marina Foïs et Guillaume Canet ; Mangez-le si vous voulez et Charly 9, tous deux adaptés au théâtre ; Les lois de la gravité, déjà adapté au cinéma en 2013 sous le titre Arrêtez-moi!, et joué au Théâtre Hébertot ; Le Montespan (prix Maison de la presse et grand prix Palatine du roman historique), également en cours d’adaptation cinématographique ; Fleur de tonnerre, adapté par Stéphanie Pillonca Kervern, sorti en salles en 2016. (Source : Éditions Julliard)

Site Wikipédia de l’auteur

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