Le livre de Neige

LIRON_le_livre_de_neige  RL_Hiver_2022

En deux mots
Nieves, Neige en français, n’a pas dix ans quand elle doit quitter son Espagne natale. La conchita va devoir se faire une place dans une société hostile. Avec une philosophie de vie combative et un esprit curieux, elle réussira de brillantes études. Son fils Olivier retrace son parcours avec des yeux admiratifs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma mère est ultragéniale

Le troisième roman d’Olivier Liron est consacré à sa mère, arrivée en France dans les années soixante, avec la vague d’immigration espagnole postfranquiste. Un livre-hommage, mais aussi une réflexion sur le sort de tous les réfugiés et migrants accueillis souvent avec méfiance, voire mépris.

C’est dans les faubourgs de Madrid que débute ce bel hommage d’Olivier Liron à sa mère. L’auteur – très remarqué de Einstein, le sexe et moi – qui retraçait son parcours jusqu’en finale de Questions pour un champion, change totalement de registre pour nous offrir ce portrait sensible et lumineux d’une femme qui entendait vivre sa vie en refusant les diktats.
Mais revenons dans le quartier madrilène de Lagazpi au début des années trente, au moment où naît Carmen, au sein d’une famille qui compte treize frères et sœurs. Quand la Guerre civile s’abat sur la ville, son père est arrêté puis exécuté, son frère sautera sur une mine. Le travail dans une usine d’aluminium puis sa rencontre avec Paco lui permettront d’atténuer sa peine. Contre l’avis de la belle-famille, ils se marient et donnent naissance à Maria Nieves durant l’hiver 1954. La jeune fille, dont le nom signifie Neige, est loin d’être une oie blanche. Dès ses premières années, elle ne s’en laisse pas conter et refuse le modèle que Franco et ses sbires veulent imposer au pays, celui de la femme soumise à son mari, responsable du ménage. Idem côté religion. Si elle suit les étapes jusqu’à sa communion, elle refuse cette image culpabilisatrice qu’on inculque depuis l’origine. «Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser!»
Une nouvelle épreuve attend cependant la jeune fille au début des années 60. Son père, puis sa mère, partent chercher du travail en France. Ils ne reviendront pas. Ce sera à Nieves d’aller les rejoindre, après avoir vécu quelques mois chez sa tia Bernarda, et découvrir ce pays froid et pluvieux. «L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.» Mais Nieves va faire de tous les obstacles qui se dressent sur sa route une force. Sans manuels scolaires, elle va apprendre et progresser, quand elle est ostracisée, elle trouve une issue en parcourant à la bibliothèque de Saint-Denis. Sa soif d’apprendre et l’aide de Madame Blin, cette prof qui va l’encourager à poursuivre des études, la conduiront jusqu’au baccalauréat et à la nationalité française. Désormais, tous les rêves sont possibles. Le tourbillon de la vie l’emporte. De brillantes études, un mari, un pavillon construit en bordure de forêt, un engagement pour l’écologie et un fils qui naît «le 27 mars 1987, trois jours après la convention pour la création de Disneyland Paris».
Olivier Liron a la plume sensible, mais ne se départit jamais de son sens de l’humour. Ce qui donne tout à la fois la distance nécessaire aux choses de la vie et la lecture de cette vraie-fausse biographie très agréable. Je ne vous dirai rien du marathon d’amour que constitue la seconde partie du livre. Aux mots d’enfants vont se succéder les années d’apprentissage de l’être-livre, l’être libre qui, comme sa mère, aime les bibliothèques et sait faire son miel de toutes les histoires qui s’y cachent. Et si les épreuves continuent de semer leur route, on sent que leur indéfectible lien leur servira toujours de boussole. À cœur vaillant, rien d’impossible!

Le livre de Neige
Olivier Liron
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19 €
EAN: 9782072876653
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid puis en France, à Paris, Saint-Denis, Pantin, Aubervilliers, Dammarie-les-Lys ou encore Melun. On y évoque aussi des voyages à Dinard et Saint-Malo, à Moscou et Kazan.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons. »
Neige a grandi sous la dictature franquiste, puis connu l’exil et la misère des bidonvilles de Saint-Denis. Humiliée, insoumise, elle s’est inventée en France un nouveau destin. Hommage espiègle d’Olivier Liron à sa mère, cette héroïne discrète qui lui a transmis l’amour de la vie et l’idée que les livres sont notre salut, Le livre de Neige raconte aussi, en creux, la naissance d’un écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Nathalie Dupuis)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle
Blog Sur la route de Jostein
Blog Le coin lecture de Nath
Blog La bibliothèque de Juju
Blog Des livres et moi

Les premières pages du livre
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons.

AUX ORIGINES
Madrid, années trente. Carmen de la Fe grandit dans le quartier de Legazpi au sud de la ville, au sein d’une famille de treize frères et sœurs. Parmi eux, cinq sont morts en bas âge. Carmen est très proche de sa grande sœur, la Bernarda, qui s’est mariée jeune. Elles chérissent leur mère Ana, una santa mujer, et se méfient du Borgne, leur père violent et alcoolique. Dès qu’il a le dos tourné, elles murmurent entre leurs dents : El cabrón !
Juste avant la naissance de Carmen, deux jumeaux sont morts. Sa mère Ana lui a dit :
— Les enfants qui meurent deviennent des anges.
Alors, quand elle sent une légère brise agiter les rideaux dans une pièce aux fenêtres fermées, quand elle éprouve une impression de fraîcheur sur ses tempes, un chuchotement inexplicable autour d’elle, elle sait que ce sont les jumeaux. Un dimanche, elle était en train de plier un couvre-lit dans la chambre de ses parents quand elle a entendu un grand froissement d’ailes. Elle s’est retournée, a senti leur présence. Ses anges gardiens.

Il faut se représenter le quartier de Legazpi avant la guerre d’Espagne, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui éclatent dans le soir en grands bouquets parfumés. Au dernier étage vivent les Machado, un vieux couple d’antiquaires, et leur perroquet Gastón, la mascotte de l’immeuble. Quand elle va sur le toit pour faire sécher le linge, Carmen voit au loin le visage sec de la terre de Castille, comme un océan de cuir. Elle laisse le soleil inonder son visage. La gratitude des jours d’enfance est infinie.

Carmen ne sait ni lire ni écrire, elle aide sa mère à la maison. Très pieuse, elle adore se rendre à l’église de la Virgen de la Paloma, et y allumer des cierges pour sa mère et sa grande sœur. Pourtant, leur nom de jeune fille est de la Fe, trace des origines juives de la famille. À la fin de la Reconquista en 1492, les juifs et les musulmans qui vivaient en Espagne furent dans l’obligation de se convertir au christianisme, sous peine d’être jetés au bûcher – « le baptême ou la mort », telle était la devise funeste du prêtre dominicain Vincent Ferrier, qui pensait aussi que les juifs étaient « des animaux avec des queues et menstrués comme les femmes ». Les noms Santa Cruz, Amor de Dios ou Ave María viennent de cette conversion forcée. Les juifs qui continuaient à pratiquer secrètement leur religion furent désignés comme les marranos, les « porcs », et persécutés par l’Inquisition. Pour survivre, beaucoup adoptèrent des noms outrancièrement catholiques : José, María, Santiago, Jacobo, Tomás. Carmen est loin de s’en douter, quand elle allume des cierges à l’église.

Son plus grand bonheur est d’aller au marché. Elle aime la rue pleine de vie, les cris des vendeurs et l’odeur du pain chaud. Les marchandes de poisson qui trônent parmi les merlus, le bacalao et les calamars. L’huile d’olive. La pulsation de la ville. La beauté des toits sous le soleil froid. Les flèches des églises qui s’élancent vers le ciel. Les pommes de terre comme des lingots d’or. Elle touche les pastèques et les chirimoyas, les poivrons et les tomates bien mûres. Les jumeaux lui chuchotent un jour : « La vida es un regalo » (« La vie est un cadeau »).
À la tombée du soir, elle marche avec Bernarda dans la calle Princesa ou sur la Gran Via. Elles vont jusqu’à la Puerta del Sol, passent devant les tables bondées de la Taberna de Correos où se donnent rendez-vous de jeunes poètes inconnus de la Residencia de Estudiantes : des inconnus nommés Rafael Alberti, Federico García Lorca ou Pablo Neruda.
Mais un matin, tout se met à brûler. Madrid est en feu, comme si tous les bûchers de l’enfer étaient sortis de terre pour dévorer les êtres vivants. La poudre. Le sang. On est en 1936, l’Espagne vit sous la Seconde République et les élections sont marquées par une victoire écrasante du Front populaire. Une partie de l’armée espagnole, commandée par le général Franco, lance un coup d’État depuis le nord du Maroc. Le pays entier est divisé en deux camps. Quand la ville est bombardée, la famille se réfugie dans la cave d’un immeuble. Carmen invoque ses anges. Elle ne comprend pas la guerre, ou plutôt elle comprend que c’est exactement cela, la guerre, ne plus rien comprendre.
Les républicains sortent victorieux de la bataille de Madrid, mais la guerre continue. Le lundi 26 avril 1937, les avions de la légion Condor de la Luftwaffe et les Savoia-Marchetti SM.79 de l’Aviazione Legionaria de Mussolini bombardent Guernica. Carmen voit les avions étrangers qui arrivent tous les jours du ciel. Et le sang des enfants se met à couler dans les rues, simplement, como sangre de niños. Au début de l’année 1939, les forces républicaines s’effondrent. Des centaines de milliers de réfugiés espagnols s’enfuient pour gagner la France. Ils seront parqués dans ces camps de la honte que l’État français appelle des camps de concentration. Le 28 mars, les franquistes font leur entrée à Madrid. Le dernier jour de la guerre, le mari de Bernarda, Luis, qui se bat aux côtés des républicains, est fait prisonnier.
Dénonciation anonyme. Putain de dernier jour !
La répression s’exerce avec une barbarie sans précédent. Au total, la guerre civile espagnole fera plus d’un million de morts pour un pays de vingt-six millions d’habitants.
La petite Carmen met son plus beau chapeau, elle accompagne sa sœur Bernarda chez le général Varela pour demander la grâce du mari. Elles patientent longtemps devant l’entrée du palacio de Buenavista, le siège du ministère des Armées. Quand le général Varela fait son apparition, gants blancs en cuir de chevreau, bottes cirées, uniforme impeccable, escorté de ses soldats, il regarde la Bernarda et éclate de rire :
— Tu es une très belle gitane, mais je ne peux rien pour toi !
Quatorze jours plus tard, Luis sera fusillé.

À la fin de la guerre, Carmen a dix ans. Elle s’occupe de Luisa et Luisito, les deux enfants en bas âge de sa sœur. Dès qu’elle a le dos tourné, le petit Luisito échappe à sa surveillance et s’enfuit pour retourner chez sa mère. Un mercredi, dans un terrain vague à proximité de l’immeuble, il tombe sur un jouet magnifique. Il se penche sur le jouet, cherche à l’ouvrir avec les mains, puis avec les dents. La mine lui explose au visage. On vient chercher Carmen en urgence. Luisito est au pied de l’immeuble, défiguré, les entrailles du jeune garçon sortent de son ventre. Il meurt dans la voiture qui le transporte à l’hôpital, dans les bras de Carmen.
La vie continue pourtant. Il faut survivre et nourrir sa famille : Carmen ramasse des champignons pour les vendre à la gare avec des figurines de Mickey. Personne ne veut des champignons, alors elle les mange. Elle glane des épis de blé, qu’elle moud avec une bouteille pour faire de la farine. Elle grimpe comme un garçon dans les camions des maraîchers pour voler des oranges.
À quatorze ans, elle entre à l’usine d’aluminium où elle se blesse et perd l’usage d’un doigt. Elle fabrique des pièces de monnaie. Un jour, à la pause, un homme la regarde en souriant, cigarette aux lèvres. C’est Paco, fondeur dans la même usine. Carmen est gaie, rieuse et sympathique. Paco est plus âgé et beau garçon.
Ils vont faire un tour à la feria de San Isidro. Mais il se met à pleuvoir et Paco doit rentrer chez lui plus vite que prévu. Ils se perdent de vue.

Des années plus tard, ils se retrouvent par hasard. Carmen marche près de la gare d’Atocha lorsqu’elle tombe sur un homme qu’elle reconnaît aussitôt. Paco revient de ses deux ans de service militaire. Il s’exclame avec un sourire de marlou :
— Dis donc, toi… Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue !
Elle ne se laisse pas impressionner :
— Moi aussi… Tu avais peur que je te mange ? Tu es marié ?
Paco vient de se séparer de sa fiancée Gabriela, qui s’amusait un peu trop entre les permissions. Il insiste pour revoir Carmen.
Il lui parle de son enfance. Il est orphelin et vient de Cadix, en Andalousie. Il a grandi parmi les champs d’oliviers. Son père était militaire à Melilla en territoire marocain, avant la guerre civile ; une voiture l’a renversé alors qu’il sortait de la caserne. Paco avait cinq ans. Sa mère a touché une minuscule pension de veuve, insuffisante pour faire vivre ses enfants, et Paco est parti dans un pensionnat de Séville, où il a appris à lire et à écrire. Il connaît même les tables de multiplication. Ruinée, la famille de Paco a quitté l’Andalousie et s’est installée dans un taudis de Vallecas, en banlieue de Madrid. Là-bas, on va chercher l’eau au puits. Il n’y a pas d’électricité, il faut s’éclairer à la bougie et les ombres dansent sur les murs.

En 1953, Carmen et Paco sont amoureux. Le père de Carmen, le Borgne, s’oppose fermement à leur mariage. Quand elle lui demande sa bénédiction, il la gifle :
— Je te maudis, hija !
De l’autre côté, la mère de Paco déteste Carmen, elle préférait Gabriela qui était de bonne famille. Pendant la semaine sainte, elle s’agenouille et supplie Dieu de faire échouer l’union. C’est mal connaître Dieu : ils se marieront.

Le curé, don Gerundio, est un homme que Carmen trouve sympathique, et bizarre. Pour avoir le droit de se marier par l’allée centrale, il faudra mettre le prix :
— Vous comprenez, ça use le tapis…
Avec don Gerundio, tout se monnaie. Les amoureux sont décontenancés. Paco demande de but en blanc :
— Par où est-ce le moins cher ?
— Par le côté. Mais en passant par le milieu, vous pouvez mettre des fleurs…
— Va pour le côté.
Il reste à convenir de l’heure :
— Disons midi ?
— À midi, ce sera plus cher… Et il y a un couple avant vous. Je peux vous proposer seize heures. Bien sûr, il fait chaud en général. Et puis c’est l’heure de la sieste…
— Va pour seize heures.
— Excellent choix ! Je peux vous faire une offre… à trente-cinq pesetas. Une bonne affaire !
C’est encore une fortune pour Carmen et Paco. Le curé insiste :
— Trente-cinq pesetas, c’est une affaire en or !

Rendez-vous est fixé le matin du grand jour, pour la confession obligatoire avant le mariage. Paco, mal remis de l’enterrement de vie de garçon, arrive avec deux heures de retard. Carmen, qui a attendu à l’église toute la matinée, explose. Elle ne veut plus se marier. Dans une colère folle, elle s’enfuit chez Bernarda :
— Deux heures de retard ! Je ne me marie pas ! J’en ai ras le bol, je rentre chez moi !
Sa sœur cherche à la calmer :
— Hermana, tu es folle ?
— Je ne me marie pas ! Eh, dis, deux heures de retard pour se confesser !
— Ne fais pas l’imbécile…
Paco, mort de honte, vient retrouver Carmen chez la Bernarda. Il l’implore à genoux de lui pardonner. Bernarda s’impatiente :
— Alors, tu te maries, ou tu ne te maries pas ?

Finalement, le mariage a bien lieu. Au moment où la cérémonie va commencer, Carmen aperçoit le curé qui lui fait signe avec insistance. Quel homme bizarre, décidément. Que lui veut-il encore ? Elle se porte à sa hauteur. Le curé lui annonce en souriant :
— J’ai une bonne nouvelle. Tu ne vas pas te marier par le côté : la fiancée qui devait se marier tout à l’heure a eu un accident !
Il éclate de rire :
— Vous pouvez la remplacer.
C’est donc par l’allée d’honneur que Carmen et Paco s’avancent vers l’autel. Ils profitent du tapis rouge et des bouquets de fleurs éclatantes. Les invités écarquillent les yeux. Les jeunes sœurs de Paco s’extasient de la beauté de la mariée, radieuse et triomphante. Sur les photographies du mariage, qui resteront pendant des mois dans la vitrine de l’église, les tourtereaux ressemblent à Grace Kelly et au prince Rainier. Carmen est sublime dans sa robe blanche. À son bras, Paco est l’élégance même. Bernarda se tient à côté d’eux, toute de noir vêtue, avec la peineta dans sa mantille et un œillet couleur rouge sang. Les invités chuchotent, terriblement jaloux :
— Como una que tiene dinero ! (« En voilà une qui a de l’argent ! »)
Pour le repas de mariage, on a fait simple. Un verre de lait et un petit pain pour tout le monde.

Carmen a reçu mille pesetas de l’usine en cadeau de mariage. Elle les donne intégralement à sa sœur Bernarda, qui s’est remariée et doit nourrir ses cinq enfants. Les jeunes mariés n’ont pas un rond. Quand ils peuvent, ils mangent un sandwich aux calamars à deux pesetas.

À l’hiver 1954, au moment où, en France, l’abbé Pierre lance son insurrection de la bonté, une petite fille naît à Madrid.
C’est la fille de Carmen et Paco.
On appelle la petite fille Maria Nieves, Marie des Neiges en espagnol. Est-ce parce qu’il faisait très froid à Madrid, cet hiver-là ? Maria de las Nieves est aussi l’un des noms de la Vierge Marie. On dit que c’est Nuestra Señora de las Nieves, Notre Dame des Neiges, qui, le matin du 5 août 358, fit tomber de la neige en plein été sur le mont Esquilin, à Rome, et recouvrit le sol de blancheur. Ce signe extraordinaire donna lieu à la construction de la basilique Santa Maria Maggiore, la plus ancienne église consacrée à la Vierge Marie.

Ainsi commence l’histoire miraculeuse de ma mère.
MIRACULÉE
Nieves est une miraculée. Dès les premières semaines après sa naissance, au cœur du terrible hiver 1954, elle attrape la coqueluche. En l’absence de traitement adapté, sans antibiotiques, ses quintes de toux fréquentes et prolongées plongent ses parents dans une terrible inquiétude ; Carmen prie toute la journée, elle ne veut pas perdre sa fille.
Nieves s’en sort in extremis grâce à une transfusion sanguine. Elle garde des séquelles de la maladie. Ses oreilles de bébé sont atteintes par l’infection ; les cellules de l’oreille interne, qui transmettent les sons au cerveau, sont parmi les rares de l’organisme qui ne se renouvellent pas. Le diagnostic des médecins est sans appel : la petite fille entendra moins bien que les autres. Surdité précoce.
Premier miracle, premiers stigmates.
Est-ce qu’on garde mémoire d’avoir frôlé la mort ? Est-ce à cela qu’elle doit ce farouche instinct de survie qui ne la quittera plus ? Cette joie infinie devant le miracle du vivant ? Ce sentiment d’une force et d’une vulnérabilité mêlées, indissociablement liées en elle, mort et vie tissées dans la même étoffe, la même moire ?
L’ONCLE D’AMÉRIQUE
Jour de baptême. Paco, élégant comme Humphrey Bogart dans son costume de location, porte fièrement sa fille dans ses bras. Nieves a pour parrain l’oncle Alfonso, en réalité un cousin éloigné, témoin de mariage de Paco. Une aura de mystère l’entoure. Que fait-il réellement dans la vie ? Quels liens entretient-il avec le régime franquiste ? Il se dit architecte, prétend construire des immeubles de luxe – mais personne n’a jamais vu le moindre bâtiment se réaliser. L’oncle Alfonso aurait participé aux plans de l’Edificio España, qui culmine à cent dix-sept mètres au nord de la plaza de España. Le plus grand immeuble de Madrid ! D’autres murmurent des choses moins avouables. On le dit trafiquant d’œuvres d’art ou marchand d’armes.
— Un grand architecte ! soutient fermement Paco, sourire aux lèvres.
Deux semaines après le baptême, l’oncle Alfonso part en Amérique latine, laisse derrière lui l’Europe aux anciens parapets et ne reviendra jamais. La petite Nieves ne sait pas à quoi il ressemble. En grandissant, elle imagine des tas de choses, bercée par les légendes familiales. Certains disent que le parrain de Nieves vit désormais avec sa fille dans un palais de Caracas, au Venezuela, couvert de diamants, à la tête d’une fortune colossale. Son gendre serait un célèbre acteur de cinéma portugais.
Un jour, il va penser à eux. Dès qu’une lettre arrive, Nieves s’empresse de demander :
— C’est l’oncle Alfonso ?
Elle s’attend à recevoir des cadeaux extraordinaires venus d’Amérique latine. Surtout le 5 août, fête des Maria Nieves. Mais les années passent et la famille n’a pas de nouvelles. On chuchote qu’Alfonso s’est fait descendre par la pègre locale.
Nieves rêve à son oncle d’Amérique.

CALLE MARQUÉS DE SANTA ANA
Calle Marqués de Santa Ana, numéro 5.
Toute la famille habite en pension chez Marcelina, une vieille dame rogue et acariâtre. Appartement spartiate : une pièce commune et un réduit sombre sans fenêtre. Pas de salle d’eau. Toilettes sur le palier. Nieves dort avec ses parents dans la pièce commune. La chambre de Marcelina est plongée dans l’obscurité absolue – on pourrait prendre la vieille pour l’une des Grées effrayantes de la mythologie grecque, ces créatures possédant une dent et un œil uniques, vivant dans une caverne où il fait toujours nuit. Cette pièce obscure terrorise Nieves. Qu’y a-t-il au fond de l’abîme ?
Paco continue à travailler à l’usine, Carmen s’occupe du ménage et des repas. Marcelina trône près de l’unique fenêtre du séjour et fait régner la terreur sur la petite fille, qui ne doit faire aucun bruit pour ne pas l’irriter. Nieves reste assise en silence contre un vieux bahut, découpe les personnages des tebeos, ces bandes dessinées bon marché, les assemble à sa façon, compose des frises et invente de nouvelles histoires, les siennes.
Elle est fille unique. Où caserait-on un autre enfant dans ce logement étriqué ? Et Marcelina, continuerait-elle à les accepter comme locataires ?

Madrid, hiver 1957. Au premier plan, Nieves, trois ans, calle Marqués de Santa Ana.

LA BELLE ANDALOUSE
Nieves est différente des autres.
Attentive au mystère de la vie, elle est curieuse du monde qui l’entoure. Un jour que Carmen s’en va régler une facture d’électricité à l’autre bout de la ville, à la grande poste de la plaza de Cibeles, Nieves passe d’interminables heures à jouer avec les oiseaux. C’est une enfant sensible, intelligente, éveillée. À la maison, ses parents l’appellent la Belle Andalouse, pour ses cheveux aussi noirs que ceux de Paco. Elle aime jouer à la corde à sauter dans la rue, jongler avec des balles, faire tourner un cerceau autour de sa taille. Des jouets simples – ni trottinette, ni jeux sophistiqués. Elle n’en souffre pas, mais les patins à roulettes, oh, comme ils la font rêver…
Ses parents ont fort à faire pour ne pas mourir de faim. La crise économique des années cinquante est terrible, Carmen et Paco pensent à chercher du travail à l’étranger. Faire un peu d’argent pour rentrer ensuite au pays. Ils n’en parlent pas à leur fille, pour ne pas l’inquiéter.

L’ÉCOLE FRANQUISTE
À l’école du quartier, les cours sont pris en charge par l’Église et assurés par une religieuse, sœur Dolores. Aujourd’hui, Nieves et ses camarades apprennent la leçon 22 du manuel, intitulée « Franco ! Franco ! Franco ! ». L’idéologie du régime est inspirée de la Phalange espagnole, ce parti politique d’extrême droite qui a joué un rôle décisif dans la guerre d’Espagne – même si les théoriciens du mouvement, comme Primo de Rivera, ont été éliminés par Franco. Un portrait de profil du généralissime surplombe quelques explications sommaires : « La Phalange est un mouvement espagnol pour l’implantation de la doctrine universelle nationale-syndicaliste. Une famille est formée par le père, la mère et les frères. » Dans l’esprit de Nieves, un doute surgit. Et les sœurs ? Les filles ? Elles ne font pas partie de la famille ?
Certaines questions lui brûlent les lèvres. « Le chef de la famille est le père. » Son père Paco est à l’usine du matin au soir, c’est sa mère Carmen qui prend toutes les décisions. Passons. La leçon se poursuit, répétant l’antienne des hiérarchies franquistes et le culte du chef : « Les familles, qui vivent les unes à côté des autres, forment un village ou une ville. Le chef d’un village ou d’une ville est le maire. Les villages et les villes forment une province. Les provinces forment une nation. Notre nation s’appelle l’Espagne. Le chef suprême de la nation est le généralissime Franco. » Nieves et ses camarades apprennent ces pages à la gloire de Franco. « Franco s’est mis il y a quelques années à la tête de l’Armée pour rétablir l’ordre en Espagne. Il a remporté la guerre, et maintenant il triomphe dans la paix en nous gouvernant avec beaucoup de réussite. » Le culte de la personnalité du dictateur puise dans un répertoire de métaphores en le présentant comme le sauveur élu de l’Espagne, illuminé par le Saint-Esprit. Il est comparé à Alexandre le Grand, à Napoléon ou à l’archange Gabriel. Dans toutes les grandes villes d’Espagne, une statue équestre le représente désormais comme le chef de la croisade chrétienne, la cruzada.
Sœur Dolores demande à la petite Nieves de relire le début de la leçon. Au lieu de réciter sagement, elle s’écrie :
— Une famille est formée par le père, la mère, les frères… et les sœurs !
Sœur Dolores voit rouge. Elle force Nieves à s’agenouiller par terre, les bras en croix :
— Comme le Christ, Nieves !
La petite doit faire pénitence, des livres dans chaque main. Quand elle faiblit sous le poids des manuels, sœur Dolores la frappe avec sa baguette. Une vraie méthode de torture.
Nieves comprend très vite que pour survivre elle doit se tenir à carreau, taire ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même – la violence des châtiments physiques et de ce silence imposé, la spirale de la souffrance et de la honte, qui se nourrissent l’une de l’autre, font naître en elle un sentiment de révolte.
Est-ce à l’école franquiste que Nieves a commencé à ne plus croire en Dieu ? Est-ce parce que la religion lui donnait trop de crampes qu’elle est devenue, plus tard, une scientifique ? Est-ce cela qui l’a poussée à se tourner vers une autre religion, celle de la nature ?

Nieves, sept ans, commémoration à l’école de la Fiesta del Pilar.

LE GUIDE DE LA BONNE ÉPOUSE
Nieves grandit dans une dictature où les femmes et les jeunes filles sont réduites à un rôle d’esclaves domestiques. Sous la Seconde République espagnole, dans les années trente, les femmes ont conquis le droit de vote et commencé à occuper l’espace public. Mais la dictature de Franco veut reconduire les femmes à la bergerie domestique, supprimer leurs revendications égalitaires et les assigner à une fonction procréatrice – la patrie a besoin d’enfants après le bain de sang. La Section féminine de la Phalange espagnole se consacre à l’endoctrinement idéologique des femmes, cherchant à éteindre en elles tout désir d’émancipation et de révolte. Voici le programme antiféministe de sa dirigeante Pilar Primo de Rivera, sœur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste de la Phalange, et fille du dictateur Miguel Primo de Rivera qui fut aux commandes de l’Espagne dans les années vingt : « Grâce à la Phalange, les femmes vont être plus propres, les enfants plus sains, les peuples plus heureux et les maisons plus claires. Tous les jours nous devrions rendre grâce à Dieu d’avoir privé la majorité des femmes du don de la parole. Car si nous l’avions, qui sait si nous ne tomberions pas dans la vanité de l’exhiber sur les places. Les femmes ne découvrent jamais rien ; il leur manque le talent créateur réservé par Dieu aux intelligences viriles. La vie de chaque femme, malgré tout ce qu’elle veut simuler ou dissimuler, n’est pas autre chose qu’un éternel désir de rencontrer quelqu’un à qui se soumettre. »
Le Guide de la bonne épouse est une plaquette en couleurs, où figurent des femmes qui sourient, occupées avec bonheur à différentes tâches ménagères. Chaque page est numérotée et illustre un commandement à respecter, assorti d’un développement didactique. Le sous-titre annonce : « 11 règles pour rendre ton mari heureux. Sois l’épouse dont il a toujours rêvé ! » Il est suivi de ces onze commandements :

Un : Que le dîner soit prêt !
Prépare, en y passant du temps, un délicieux dîner quand il rentre du travail. C’est une façon de lui faire savoir que tu as pensé à lui, et que ses besoins te préoccupent. La plupart des hommes sont affamés quand ils arrivent à la maison. Prépare-lui son plat favori !

Deux : Fais-toi belle !
Repose-toi pendant cinq minutes, avant son arrivée, afin qu’il te trouve fraîche et resplendissante. Retouche ton maquillage, mets un ruban dans tes cheveux et fais-toi la plus belle possible pour lui. Souviens-toi qu’il a eu une dure journée et qu’il n’a eu affaire qu’à ses collègues de travail.

Trois : Sois douce et intéressante !
Sa journée de travail ennuyeuse a peut-être besoin d’être améliorée. Tu dois faire tout ce qui est en ton possible pour cela. Une de tes obligations est de le distraire.

Quatre : Range la maison !
Elle doit être impeccable. Fais un dernier tour dans les principales pièces de la maison avant que ton mari ne rentre. Range les livres d’école qui traînent, les jouets, etc. Et nettoie les tables avec un plumeau.

Cinq : Fais-le se sentir au paradis !
Pendant les mois les plus froids de l’année, tu dois préparer la cheminée avant son arrivée. Ton mari sentira qu’il est arrivé dans un paradis de repos et d’ordre, cela te redonnera le moral à toi aussi. Après tout, s’occuper de son confort t’apportera une énorme satisfaction personnelle.

Six : Prépare les enfants !
Coiffe-les, lave-les et fais-les changer de vêtements si nécessaire. Les enfants sont ses trésors et il doit les trouver resplendissants. Prends quelques minutes pour qu’ils se fassent beaux.

Sept : Fais le moins de bruit possible !
Au moment de son arrivée, éteins la machine à laver, le sèche-linge, l’aspirateur et fais en sorte que les enfants soient silencieux.
Pense à tout le bruit qu’il a dû supporter pendant sa dure journée au bureau.

Huit : Fais en sorte qu’il te voie heureuse !
Offre-lui un grand sourire et montre de la sincérité dans ton désir de le satisfaire.
Ton bonheur est la récompense de son effort quotidien.

Neuf : Écoute-le !
Tu as peut-être une douzaine de choses importantes à lui dire, mais à son arrivée, ce n’est pas le meilleur moment pour en parler. Laisse-le parler d’abord. Souviens-toi que ses thèmes de discussion sont plus importants que les tiens.

Dix : Mets-toi à sa place ! [¡Ponte en sus zapatos !]
Ne te plains pas s’il rentre tard, s’il sort se divertir sans toi ou s’il ne rentre pas de la nuit. Essaie de comprendre sa vie, faite de pression et d’engagements, et son réel besoin d’être détendu à la maison.

Onze : Ne te plains pas !
Ne le sature pas avec des problèmes insignifiants.
Ton problème, quel qu’il soit, est un détail infime en comparaison des siens. La bonne épouse sait quelle est sa place !

Bonus : Qu’il se sente à l’aise !
Laisse-le s’installer dans un fauteuil ou s’allonger dans la chambre. Prépare-lui une boisson chaude. Remets-lui son oreiller et propose de lui enlever ses chaussures. Parle avec une voix douce et agréable!»

Extraits
« Devant elle, le dieu sur sa croix souffre et expie. Elle ne lui a rien demandé pourtant! Elle préfère être responsable de sa vie. Pas besoin que quelqu’un d’autre prenne sa souffrance à sa place. Toujours cette image culpabilisatrice. Cette culpabilité qu’on porte depuis l’origine. Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser! »

« Sur la photographie de la première communion, Nieves a un sourire d’une tristesse infinie dans sa petite robe blanche. » p. 38

« Un rêve, c’est une fiction qui dit la vérité. » p. 46

« Ici, Nieves est une pouilleuse.
L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.
Maria, prénom de paria. » p. 47

« La vie est plus belle quand on la raconte. » p. 55

« Écrire, c’est s’inventer une nouvelle vie. » p. 159

À propos de l’auteur
LIRON_Olivier_francesca_MantovaniOlivier Liron © Photo Francesca Mantovani

Olivier Liron est né en 1987. Normalien, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Madrid et à Paris avant de se consacrer à la scène et à l’écriture. Il se forme en parallèle comme comédien à l’École du Jeu, au cours Cochet et lors de nombreux workshops. Il a également une formation de pianiste en conservatoire.
Au théâtre il écrit quatre pièces courtes qui s’accompagnent de performances, Ice Tea (2008), Entrepôt de confections (2010), Douze douleurs douces (2012), Paysage avec koalas (2013). Il réalise aussi de nombreuses lectures (Cendrars, Pessoa, Michaux, Boris Vian, textes des indiens d’Amérique du Nord). En 2015, il crée la performance Banana spleen à l’École Suisse Internationale. En 2016, il fonde le collectif Animal Miroir notamment en résidence au Théâtre de Vanves.
En tant que scénariste pour le cinéma, il a reçu l’aide à la réécriture du CNC pour le long métrage de fiction Nora avec Alissa Wenz et l’aide à l’écriture de la région Île-de-France pour le développement du long métrage Un cœur en banlieue.
Il a également écrit des nouvelles pour les revues Décapage et Créatures, ainsi que pour l’Opéra de Paris, sans oublier des fictions sonores pour le Centre Pompidou. Ses deux premiers romans, Danse d’atomes d’or et Einstein, le sexe et moi ont fait l’objet de multiples adaptations théâtrales et sont également en cours d’adaptation pour le cinéma.
Pour le théâtre, il écrit la pièce La Vraie Vie d’Olivier Liron, dans laquelle il interprète son propre rôle. La pièce est créée en 2016 puis se joue en tournée en France et en Belgique. Sa deuxième pièce Neige est créée par le collectif Lyncéus et la metteuse en scène Fanny Sintès en 2018. Olivier Liron se fait aussi connaître sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram par ses lectures de poésie et ses compositions au piano. En 2022 paraît son troisième roman, Le livre de Neige. (Source: Alma éditeur / Wikipédia)

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Le goût des garçons

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En deux mots
La narratrice de ce premier roman, pensionnaire dans une institution religieuse, vient de fêter ses treize ans et d’avoir ses règles. À la transformation de son corps va succéder une furieuse envie de vouloir tout connaître de la sexualité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sa seule obsession, c’est le sexe

Avec ce premier roman qui raconte comment une fille de treize ans part avec avidité à la découverte de la sexualité, Joy Majdalani réussit une entrée remarquée en littérature. Et nous offre un chant de liberté.

La narratrice de ce premier roman a treize ans. Pour elle, comme pour bon nombre de ses copines du Pensionnat Notre Dame de l’Annonciation, il n’y a désormais qu’un seul sujet de conversation qui vaille la peine, le sexe et ses mystères.
Une obsession que l’on peut analyser de trois manières complémentaires et qui donnent à ce parcours initiatique toute sa densité. Si la jeune fille est tant travaillée par ce sujet, c’est d’abord pour des causes physiologiques. Les bouleversements anatomiques qui surviennent avec la puberté donnent l’occasion à toutes les pensionnaires de se pencher sur leur corps et celui de leurs copines de classe, de voir les seins «à la fermeté intrigante» pousser, les hanches s’arrondir, la pilosité gagner du terrain. C’est ce «caractère sexuel secondaire» qui va du reste effrayer le plus la narratrice qui, tout au long du roman, va traquer tous les poils. Le moindre d’entre eux devenant le symbole de la disgrâce. Cette exploration ne va du reste pas s’arrêter au sexe féminin. Il faut désormais essayer de comprendre comment fonctionnent les garçons, quel est ce mystère qui fait raidir leur membre. Après les caresses et cette étape initiatique que constitue un baiser avec la langue, il va falloir pousser plus avant le côté tactile, offrir ses seins à la main d’un garçon en échange de la caresse de ce qu’elles prennent déjà comme une transgression d’appeler une bite.
La seconde lecture est celle du roman de formation. Au fil des pages, l’enfance s’éloigne, la naïveté – quand ce n’est pas l’ignorance – et remplacée par une inextinguible soif de savoir, de connaître. Et de franchir très vite les étapes, quitte à se fourvoyer: «Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères.» Fort heureusement, ces vœux restent pieux et tiennent davantage du fantasme que de la réalité.
Ce qui nous amène au troisième niveau de lecture, sociologique. Car l’irruption du désir est aussi marquée par de nouvelles alliances, par la construction d’un réseau, d’une bande de copines, les «Dangereuses», qui vont rivaliser pour s’octroyer la place la plus enviée, quitte à mentir, quitte à trahir. C’est ainsi que Bruna va endosser un faux profil sur internet pour piéger sa copine. Mais, elle ne lui en tiendra pas vraiment rigueur, car «les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non.»
Il en ira de même avec la belle Ingrid, celle qu’il fallait à tout prix côtoyer pour avoir droit au statut de fille intéressante. Car la «suceuse» pouvait partager son expérience, raconter «ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer.» Et si en fin de compte «son tutoriel expéditif ne m’apprit rien et ne fit que me frustrer davantage», elle aura apporté une pierre de plus à la construction d’une sexualité plus libre.
Car Joy Majdalani, derrière ce récit construit avec l’avidité qui caractérise cet âge des grandes mutations, montre une voie vers l’émancipation. Faisant fi des préceptes religieux et des diktats familiaux, il s’agit de s’armer pour s’offrir un meilleur futur. Un premier roman très réussi!

Le goût des garçons
Joy Majdalani
Éditions Grasset
Premier roman
176 p., 14,90 €
EAN 9782246828310
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elles sont «de bonne famille». «Bien élevées.» Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Atlantico (Annick Geille)
Focus LeVif.be
Blog Lily lit
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs-martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.
Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustache, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent des goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir.
Deux afflictions contraires, mais d’une gravité comparable, peuvent s’abattre sur ces infortunées.
Certaines portent encore sur leurs panses le gras de leur jeune âge. Elles sont dodues comme les bébés ou les vieilles, d’androgynes boules qui se laissent rouler jusqu’à l’orée de l’adolescence. D’autres sont toutes d’ossements et de cartilages. Le spectre de l’enfance maintient sa poigne sur leurs petits corps secs, empêche la chair d’abonder.
Aucune, ou presque, n’échappe à la malédiction qui accable uniformément les habitantes de nos contrées. Un foisonnement pileux qui ne connaît pas de frontière, occupant ici un dos, là le pourtour d’un mamelon, s’élançant à la conquête d’un cou vierge de baisers mais déjà marqué par une féminine barbe. Un duvet presque invisible, mais perceptible au toucher.
Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. Parmi tous les obstacles hérissés entre moi et la sexualité, les poils étaient le plus insurmontable. Ma peau, pour être présentée à ces absents garçons, nécessiterait une mue presque intégrale. Désespérant d’obtenir l’aide d’un adulte, je cherchai un remède sur l’ordinateur familial. Un site français m’informa que je souffrais d’hirsutisme. L’annonce de cette pathologie rare me terrassa. Je ne remis pas en doute ce diagnostic qui s’abattait sur moi et moi seule, malgré l’abondance pilaire de mes congénères, en tout point semblable à la mienne.
Aucun élan solidaire ne venait adoucir le poids de ce malheur que nous avions en partage. Nous restions chacune persuadée de devoir souffrir en silence un calvaire honteux qui nous était propre. Nous nous consolions un peu lorsque nous découvrions chez d’autres une monstruosité qui nous était épargnée. La vue de mes poils de cou avait provoqué la grande hilarité de Bruna, mon amie. Quelques mois plus tôt, alors que je me changeais, après une journée à la plage, dans la même cabine que la douce Rim, j’avais repéré entre ses seins une touffe translucide. Je le lui fis remarquer avec une horreur affectée et cruelle, si bien que la belle, non accoutumée à ces brimades, finit par en pleurer.
La découverte que j’avais faite ce jour-là était rendue plus délectable par le statut particulier dont jouissait Rim.
Il s’en trouvait trois ou quatre par classe, des miraculées comme elle : assez peu pour pouvoir toutes les énumérer. Le récit de leur béatitude faisait le tour de notre collège et de ceux avoisinant. Un brassage génétique immémorial avait conféré à leur teint, à leurs yeux, à leur chevelure, la clarté du nord. Peu importait leur joliesse véritable, leur blondeur les investissait de certains droits inaliénables sur le cœur des adultes, d’abord, qui les choyaient avec plus d’entrain, et sur ceux des hommes, plus tard. Ce qu’on appelait alors blondeur était loin de se résumer à la couleur jaunâtre des cheveux. Il s’agissait d’une qualité diffuse qui éclairait les complexions, qui se définissait surtout par contraste avec nos camaïeux de bruns. Il suffisait parfois de l’éclat d’un œil bleu.
De nombreuses filles bêtement châtains avaient injustement joui des privilèges de la blondeur avant qu’une poussée d’hormones ne vienne, vers treize ou quatorze ans, révéler une chevelure plus sombre. Leur vie durant, elles tenteront de raviver cette gloire révolue, répétant à qui voudra bien l’entendre qu’elles étaient nées blondes.
Parmi les nombreuses bénédictions de la blondeur, une peau glabre nous faisait le plus envie. Jamais les blondes n’auront à s’encombrer des techniques épilatoires qui seront notre lot quotidien. On racontait que si d’aventure des poils s’essayaient à envahir leurs corps ou leurs visages, la blondeur les rendrait invisibles, même en plein soleil. Les néons des vestiaires féminins avaient pourtant suffi. À leur lumière m’apparut le duvet qui frémissait sur le torse de Rim.
Blonde, ses poils avaient poussé avant ses seins.
La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites.
Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvions rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace envers leur propre mère leur avaient servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifesto éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision. Persuadées d’avoir raison, elles s’appliquaient dans la réalisation de leur grand œuvre maternel en observant du coin de l’œil les autres mères se fourvoyer.
Certaines, trop laxistes, précipitaient leurs filles hors de l’enfance. Leurs fillettes de douze ans avaient du vernis à ongles, du fard à paupières, les cheveux décolorés. On condamnait la vulgarité de ces inconscientes, qui, pour s’amuser, affublaient leurs toutes jeunes filles de tenues de madame. À l’inverse, d’autres n’inculquaient à leur progéniture aucun souci du paraître. Elles traînaient de grandes filles de dix-sept ou dix-huit ans aux sourcils broussailleux, aux cheveux coupés court, perdues pour l’amour. Ces pauvresses seront toujours étrangères aux rudiments de la coquetterie, condamnées par leurs mères à des vies de solitude ou de grande religiosité. Tout est dans la mesure, répétaient nos mères, imbues de leur sagesse. Chaque chose en son temps.
Attendre patiemment que son temps vienne.
Et puis un jour de printemps, le week-end de Pâques, par exemple, accompagner sa mère chez le coiffeur. S’ennuyer sur un canapé, entortillée entre les manteaux et les sacs à main des clientes, lire un magazine tandis que, la tête renversée et les yeux fermés, votre mère se soumet aux gestes professionnels de celui qui la shampouine et de celle qui lui vernit les ongles. Jalouse, vous ne daignez pas lever la tête lorsque les habituées qui passent par là s’exclament Mais c’est ta fille!, vous félicitent d’avoir tant grandi, vous demandent quelle école vous fréquentez.
Soudain, un mot lâché en arabe, avec indolence, comme à contrecœur, vous arrache à votre lecture.
Dommage… soupire l’esthéticienne, courbée sur son ouvrage. Dans le salon de beauté, les dames de bonne famille parlent français, seule l’esthéticienne s’autorise l’arabe. Comme ce premier mot a produit un certain effet sur l’assistance, la pythie marque une courte pause avant de reprendre de plus belle.
Quel dommage ! Votre pauvre fille, Madame…, implore-t-elle, les yeux toujours rivés sur la manucure de votre mère. Elle a de si jolis yeux, ils le seraient encore plus si vous l’autorisiez à débroussailler ces vilains sourcils qui lui obstruent la vue… et cette affreuse moustache !
Vous vous précipitez, incrédule, auprès de votre mère et de cette bienfaitrice insoupçonnée. Vous êtes si étourdie de trouver une partisane à votre cause perdue que vous en oubliez de vous vexer. Oui, vos sourcils sont monstrueux, voilà des mois que vous vous évertuez à le répéter. Il se trouve enfin une adulte pour corroborer vos dires et tenter d’infléchir l’interdit maternel. Vous saisissez l’occasion, initiant un de ces caprices publics honnis de votre mère et qui vous valent d’habitude de sévères réprimandes. L’enjeu est trop important, vous prenez le risque. Votre mère, ligotée par la cape en caoutchouc du coiffeur, contrainte de ne bouger ni la tête, ni les mains, est neutralisée : elle ne peut que vous adresser de furieux regards en biais.
Allez Madame, c’est jour de fête ! renchérit l’esthéticienne. Ma nièce a le même âge que votre fille et je lui épile les sourcils depuis des années déjà.
Vous savez que ce dernier argument jouera en votre défaveur. Votre mère puise sa détermination dans un dégoût profond pour les pratiques du petit peuple.
L’esthéticienne se fend d’un sourire racoleur : Pour vous, je le ferais gratuitement…
Mais voyons, ce n’est pas une question d’argent ! s’ébroue la mère. Comme vous n’interrompez pas vos suppliques, elle se résigne enfin à mettre un terme à l’esclandre public. Vous vous installez pour la première fois sur le divan de l’esthéticienne. Alors que vous savourez la brûlure de la cire, vous découvrez en vous une singulière tristesse. Vous aviez négocié sans trop y croire : la résolution de votre mère vous semblait un fort imprenable. Il aura suffi de quelques mots doucereux pour le faire tomber.
*
N’attendez pas de ces quelques gouttes de cire qu’elles vous hissent au rang des Dangereuses de la classe. Elles ont pour elles ce qu’il faut d’insolence et une beauté hormonale, presque accidentelle. L’effort appliqué que vous mettrez à les rejoindre est la raison pour laquelle vous ne serez jamais des leurs. Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

Extraits
« Les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non. Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. Quelquefois, j’attribuais son succès à la lourdeur adipeuse de ses seins. Ils n’avaient pas la fermeté intrigante de ceux d’Ingrid ou Soumaya, ils étaient pétris de la même graisse flasque qui recouvrait hier ses joues et son ventre. Cela semblait suffire. » p. 29

« Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères. Enlacées contre ses hanches, nous irions vers le nord.
Avoir connu l’épaisseur des nuits archaïques. Se savoir vouée à l’ombre, espérer tenir un jour des braises dans le creux de ses mains, N’avoir, pour soi, que deux certitudes. D’abord, celle de sa propre inadéquation à l’amour. Car je m’étais vue de près, et on ne pouvait pas vraiment dire que j’étais de ces douces qui inspirent le désir. Le revers de ce désespoir fondamental, c’est un optimisme absolu et messianique. Mon salut ne viendra qu’une seule fois et il durera toujours. Il suffirait du premier pour m’extirper des ténèbres. » p. 45

« Je restais enfermée avec elle dans la cabine des toilettes, dans la proximité de la suceuse, comme pour m’imprégner du stupre qu’elle charriait. Je ne la délivrerais de sa peur que lorsqu’elle m’aurait livré les informations que je brûlais d’obtenir. Je demandais ma rançon: qu’elle me dise ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer. Son tutoriel expéditif ne m’apprit rien, ne fit que me frustrer davantage. » p. 81

À propos de l’auteur
MADJALANI_Joy_©jean_francois_pagaJoy Majdalani © Photo Jean-François Paga

Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, son premier texte, dans la revue Le Courage. Le Goût des garçons est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Voyage au pays de l’enfance

BENZINE_voyage_au_bout_de_lenfance  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
La vie de Fabien bascule le jour où ses parents décident de quitter Sarcelles pour «le paradis sur terre», Raqqah en Syrie. Si leurs illusions vont très vite se dissiper, ils sont désormais pris au piège et doivent lutter pour leur survie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Papa et maman m’emmènent en Syrie

En racontant le drame d’un petit garçon que ses parents entrainent en Syrie, Rachid Benzine réussit un roman choc. Un récit émouvant qui pose la question du sort de milliers de personnes aujourd’hui piégées.

Fabien est un petit garçon de Sarcelles qui a trouvé en son enseignant de CE2, monsieur Tannier, un allié pour sa grande passion à côté du football, la poésie. Mais le jour où il devait déclamer ses vers devant ses camarades de classe, ses parents lui ont annoncé qu’ils partaient en voyage.
Au terme d’une longue route, il s’est retrouvé au paradis sur terre s’il devait en croire sa mère, à Raqqah en Syrie. Où très vite ce paradis prend des airs d’enfer. Sa mère pore désormais un niqab. En sortant de l’école, «on sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours.» Son père est un combattant, et même s’il est discret, il sent bien que ses certitudes des premiers jours vacillent. En tentant bien que mal à répondre aux questions de son fils, il lâche: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.»
Car même s’il a encore le football, on entend lui expliquer que la seule poésie qui vaille est celle qui chante la gloire du califat. Et son père comprend que derrière la candeur de l’enfance, son fils pose les bonnes questions: «Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab.» Quand ils se rendent compte de leur erreur, il est trop tard. Ils sont désormais prisonniers, sont obligés de se déplacer en fonction du conflit. Jusqu’à ce jour où son père ne revient pas. Où sa mère est remariée avant que son second mari ne meure lui aussi. Arrive alors un troisième homme, violent, qui va mettre sa mère enceinte avant qu’elle n’obtienne le divorce. Une spirale infernale qui finira dans un camp, dans le Kurdistan syrien, où ils se retrouvent des milliers. Dans cette enclave, véritable cour de miracles, on trouve des dizaines de nationalités. «S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. (…) Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp.»
Rachid Benzine s’est solidement documenté pour nous offrir ce court mais percutant roman. L’islamologue est en contact avec des réfugiés et partage avec eux un drame qui semble inextricable. La France, encore traumatisée par les attentats qui ont frappé son sol, préfère détourner le regard et laisse ses ressortissants dans ses camps où les conditions de vie sont horriblement difficiles. Même les enfants, victimes collatérales de l’aveuglement de leurs parents, ne sont pas secourus. A travers ces lignes se pose la question de La décision comme le fait Karine Tuil à sa manière. Dans le pays des Droits de l’homme, le principe de précaution – que l’on appellera ici aussi la peur – a pris le pas sur toute considération humanitaire. Outre la colère, on peut légitimement aussi se demander si cette inaction n’est pas une bombe à retardement. Et voilà comment on bascule du conte tragique à la réflexion politique. Sans manichéisme, mais avec des enjeux majeurs. Après Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère, Rachid Benzine donne ici une nouvelle preuve de son formidable talent d’écrivain.

Voyage au pays de l’enfance
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
84 p., 13 €
EAN 9782021495591
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé d’abord en région parisienne, à Sarcelles puis en Syrie, à Raqqah et enfin dans un camp de prisonniers au Kurdistan syrien.

Quand?
L’action se déroule durant les quatre dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.» R. B.
Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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France TV info (Patricia Loison)
We Culte (Serge Bressan)
Actualitté
Le 360.ma (Zineb Ibnouzahir)
Page des Libraires (Mylène Ribereau, Librairie Georges à Talence)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art

Les premières pages du livre
« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.
Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire si créatif… » Je sais pas si c’est vrai mais en tout cas monsieur Tannier il y croyait dur comme fer. Et je me souviens très bien du jour où il m’a demandé de bien réviser les poésies que j’ai écrites pour les dire le lendemain à toute la classe. Mon jour de gloire en somme.
Mais ce jour de gloire n’est jamais venu. Parce que le lendemain matin, au moment d’aller à l’école, papa m’a dit : « Aujourd’hui, tu ne vas pas en classe. On part en voyage. » C’est pas que l’idée d’un voyage me déplaisait. Mais c’était le jour où je devais dire mes poèmes. J’ai supplié papa et maman de partir une autre fois. Pendant les vacances scolaires. Les voyages, je vais pas vous mentir, moi j’aime ça. C’est plein de surprises. On voit des choses magnifiques. On apprend beaucoup et on se fait des nouveaux copains. Mais le jour de la poésie… C’était une trahison. Rien n’y a fait. Ni papa ni maman ne m’ont écouté. J’ai caché mes affaires qu’ils avaient préparées pour partir. Mais dans un petit appartement de Sarcelles, y a pas beaucoup d’endroits pour cacher des affaires. Alors ils les ont vite retrouvées. J’ai insisté. Ça a fini par énerver papa. Il m’a traité de kâfir, de « mécréant ». Il m’a dit que j’allais finir en enfer si je refusais de venir. Ça m’a toujours fait peur l’enfer. Une fois, j’ai même dit à maman qu’Allah il était méchant. Parce que quand je fais des bêtises, mes parents ils me punissent mais Allah, si tu fais des bêtises, il te fait brûler en enfer. Et tu souffres beaucoup. Et pour toujours. Alors, j’ai pleuré, j’ai aidé mes parents à charger les bagages dans le taxi, j’ai pris mes poésies et on est partis.
Un drôle de voyage. Et très long. Il a fallu qu’on se cache dans une voiture. Pas seulement moi mais papa et maman aussi. Les gens parlaient arabe ou des langues bizarres. Même papa et maman ne savaient pas toujours quelle langue c’était. Enfin, ils étaient pas sûrs. Mais je crois qu’ils voulaient peut-être pas que je sache. Papa m’a toujours dit que j’étais trop curieux. C’est pas ma faute… J’ai envie de savoir, de comprendre. Allah il a rien contre ça. Je lui ai dit une fois à papa. Il avait l’air furieux. Mais il ne m’a pas grondé.
Et puis on est arrivés en Syrie. Là, ils m’ont dit où on était. Ça s’appelait Raqqah. Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici. Moi je croyais que le paradis c’était dans le ciel, quand on est mort. Papa s’est habillé avec des vêtements très larges et un turban. Maman a mis un niqab. Tout noir. On voyait que ses yeux. Pour rire, elle me disait que c’était pour me surveiller comme depuis la meurtrière d’un château.
Et puis moi j’ai dû dire que je m’appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m’ont eu avant de se convertir à l’islam. Alors je m’appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça déjà avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m’ont dit que c’était parce qu’à Sarcelles on faisait semblant d’être comme les autres. De s’habiller comme eux. D’être amis avec eux. Mais moi j’ai jamais fait semblant. Mes copains c’est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d’école, je l’aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi.
Papa et maman m’ont dit que j’avais une chance extraordinaire de vivre dans l’État islamique. Que tout était fait pour les musulmans et que plus jamais on aurait affaire aux kouffâr. Que c’était une bénédiction d’Allah. Alors j’ai pleuré en me cachant. Parce que moi je voulais lire mes poésies à monsieur Tannier. Et je voulais voir mes copains et mes copines de Sarcelles. M’en fous qu’ils soient kouffâr, moi. Mon copain Ariel il est juif. Il m’a jamais embêté parce que j’étais musulman.
À Raqqah, papa disait souvent : « Regarde tous ces gens qu’Allah a appelés. Ils viennent du monde entier pour Sa gloire. Tu te rends compte de la chance que tu as de faire partie des élus d’Allah ? Si tu étudies bien, tu seras peut-être un jour un grand imam. » « Et peut-être même le calife », a ajouté maman en éclatant de rire. Papa a fait la tête un court instant et puis il a rigolé lui aussi. On était vraiment heureux à ce moment-là.
Pendant des mois ça s’est bien passé. Enfin pas trop mal. Parce que j’ai vite compris que les musulmans du califat c’était pas les mêmes qu’à la maison. Toujours à faire la gueule pour un rien. À rire comme des ânes pour un rien. À parler très fort. À gueuler pour tout. Et surtout pour rien. À faire des reproches pour pas grand-chose. Et côté religion, c’était pas plus joyeux. Rien de ce que je pensais, disais et faisais n’était jamais comme il fallait. C’était compliqué de s’y retrouver. Et puis il était plus question de défendre le peuple qui souffrait de Bachar el-Assad comme m’avaient dit papa et maman. Maintenant, on nous expliquait qu’il fallait combattre le monde entier. »

Extraits
« C’est chez les lionceaux du califat que, très vite, j’ai connu l’islam bien mieux que papa et maman. Ils étaient fiers de moi. Je me demande comment ils ont pu venir à Raqqah en connaissant rien de l’arabe et presque rien de la religion. Sûrement pour apprendre. Mais en fait ils apprenaient pas grand-chose. À eux aussi les Daesh ils leur faisaient répéter des phrases qu’ils devaient connaître par cœur pour faire bonne figure quand ils étaient avec tous les autres barbus et avec les femmes en niqab. Moi je les appelle les corbeaux. On sait jamais qui est qui. Pour retrouver maman dans le paquet c’était difficile. Elles se ressemblent toutes. Alors fallait que j’attende que maman m’appelle sinon je ne savais jamais avec qui repartir à la fin des cours. Pour les corbeaux, j’ai pas dit à maman que je les appelais comme ça. Elle se serait fâchée grave. J’ai osé le dire une fois à papa. Je m’attendais à prendre une beigne mais ça l’a fait rire. Il m’a même dit: «Heureusement qu’on t’a mon petit Fabien pour éviter de perdre complètement la tête.» J’ai pas compris ce qu’il voulait dire mais il m’a serré contre lui et ça m’a fait du bien. Et c’est la seule fois où il m’a de nouveau appelé Fabien. » p. 24-25

« S’il n’y avait pas mes poèmes, je crois que maman serait déjà morte. Et Selim aussi. Je l’aime mon frère. Quand il n’a pas mal au ventre à cause de la maladie ou parce qu’il n’a pas assez à manger, Selim est le plus gai des compagnons. Une petite boule d’amour qui sourit alors tout le temps. Comme si on n’était pas dans toute cette merde. Lui il s’en fout. Il sourit au monde, à maman, à la vie. Il s’accroche à moi. Il me tord l’oreille et il rit de toutes ses petites forces. Je crois que Selim et mes poèmes c’est le meilleur médicament pour soigner tous les malheurs de maman. Parce qu’en vrai on n’a pas souvent de bonnes raisons de rigoler dans le camp. » p. 58

À propos de l’auteur
BENZINE_Rachid_©Hermance_triayRachid Benzine © Photo Hermance Triay – DR

Enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, Rachid Benzine tente de penser dans ses travaux un islam à la hauteur de notre temps. Auteur d’un livre de référence, Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel), il a publié Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil) et, en dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, qui ont tous connu un grand succès. Il es taussi l’auteur de Dans les yeux du ciel et Ainsi parlait ma mère.  (Source: Éditions du Seuil)

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Milwaukee Blues

DALEMBERT_milwaukee_blues

  RL-automne-2021 coup_de_coeur

Lauréat du Prix littéraire Patrimoines de la Banque Privée BPE
Finaliste du prix Landerneau des lecteurs et du Prix FNAC 2021
En lice pour le Prix Goncourt et le Goncourt des Lycéens 2021

En deux mots
Si l’épicier pakistanais avait su qu’ il condamnait à mort le jeune homme qu’il avait cru voir avec un faux billet, il n’aurait jamais composé le 9-1-1. Emmett est appréhendé quelques minutes plus tard par la police de Milwaukee et mourra étouffé. Ses proches vont alors tour à tour prendre la parole pour retracer son parcours.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Combien faudra-t-il de morts… ?

Au lieu de devenir un symbole du rêve américain, Emmett va devenir la victime d’un système ségrégationniste et raciste. En s’emparant d’une histoire à la George Floyd, Louis-Philippe Dalembert raconte l’Amérique déchirée qu’il a rencontré à Milwaukee.

Après Mur Méditerranée qui traitait de la question des migrants à travers le parcours de trois femmes, Louis-Philippe Dalembert continue à s’appuyer sur l’actualité la plus brûlante pour construire ses romans. Dans Milwaukee Blues il est question d’un homme noir appréhendé par la police et qui mourra étouffé malgré ses appels à l’aide. Si le décès de George Floyd est encore présent dans toutes les mémoires, le romancier transpose l’histoire à Milwaukee, ville moyenne du Wisconsin, à 150 kilomètres de Chicago.
Le premier personnage à prendre la parole dans ce roman choral est l’épicier pakistanais qui a pris contact avec la police après avoir cru voir un faux billet dans les mains de l’homme qui, quelques minutes plus tard, sera la victime d’une interpellation musclée qui lui coûtera la vie. Est-il encore utile d’ajouter qu’il regrette amèrement son geste et que désormais un sentiment de culpabilité l’habite.
Construit autour de ce choc initial qui, comme le souffle d’une explosion, va se propager et frapper au fur et à mesure des zones concentriques de plus en plus larges, le roman va nous faire connaître au fil des chapitres les relations qu’entretenaient les différents protagonistes et la façon dont ils ont reçu l’annonce de du décès d’Emmett.
Après l’épicier, c’est à sa mère de prendre la parole, celle qui lui conseillait de raser les murs pour éviter les ennuis, puis à son amie d’enfance, son épouse, son coach sportif qui entendait en faire un footballeur professionnel, son institutrice qui, en découvrant le fait divers se demande «ça ne s’arrêtera donc jamais?», sa fiancée, son ami dealer ou encore la pasteure de son quartier qui organisera une marche en son hommage et qui finira par dégénérer.
Autant de témoignages qui permettent de reconstituer la vie de ce jeune noir, de cette énième victime d’un système qui, même s’il ne veut pas l’avouer, comporte en son sein des racistes avérés. Et ce depuis des décennies. Le prénom d’Emmett, choisi par l’auteur, fait d’ailleurs référence à Emmett Till, un jeune noir lynché à mort en 1955 et qui tend à prouver que depuis des décennies rien n’a vraiment changé.
Car l’histoire aurait pu être bien différente. Né dans le quartier noir de Franklin Heights, il aurait même pu être le symbole du rêve américain, réussir à sortir de la misère sociale et s’élever au rang de héros. Car cette grande tige s’est vite avérée douée pour le football américain. Repéré par un coach, il réussira à intégrer une équipe universitaire avec l’ambition de se faire remarquer par les équipes professionnelles et de faire drafter. Mais ce challenge va le pousser à vouloir en faire toujours plus, jusqu’à ce que son rêve se brise.
Louis-Philippe Dalembert, qui a enseigné à l’Université Wisconsin-Milwaukee, met la littérature au service d’une réalité qu’il a pu côtoyer de près. L’Amérique qu’il dépeint, à l’ère Trump, est un pays qui reste marqué par la discrimination, la ségrégation et le racisme. Mais son message va bien au-delà de cette époque et de ce pays. Les images qu’il convoque sont autant de piqûres de rappel, autant d’appels à la raison, au vivre ensemble, à la tolérance, à l’humanité qui devrait être le fondement de toute société.

Calendrier des rencontres avec l’auteur

Milwaukee Blues
Louis-Philippe Dalembert
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
276 p., 21 €
EAN 9782848054131
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement à Milwaukee dans le Wisconsin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.
Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir.
Son ancienne institutrice et ses amis d’enfance se souviennent d’un bon petit élevé seul par une mère très pieuse, et qui filait droit, tout à sa passion pour le ballon ovale. Plus tard, son coach à l’université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l’époque, sont frappés par le manque d’assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu’à un accident qui l’immobilise quelques mois… Son coach, qui le traite comme un fils, lui conseille de redoubler, mais Emmett préfère tenter la Draft, la sélection par une franchise professionnelle. L’échec fait alors basculer son destin, et c’est un homme voué à collectionner les petits boulots, toujours harassé, qui des années plus tard reviendra dans sa ville natale, jusqu’au drame sur lequel s’ouvre le roman.
La force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot. Avec la verve et l’humour qui lui sont coutumiers, l’écrivain nous le rend aimable et familier, tout en affirmant, par la voix de Ma Robinson, l’ex-gardienne de prison devenue pasteure, sa foi dans une humanité meilleure.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Mediapart (Fréderic L’Helgoualch)
Benzinemag (Alain Marciano)
Reforme.net (Isabelle Wagner)
Blog Pamolico
Revue de presse proposée par les éditions Sabine Wespieser


Louis-Philippe Dalembert présente Milwaukee Blues © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« FRANKLIN, LES ANNÉES D’ENFANCE

NINE-ONE-ONE
Je n’aurais jamais dû composer ce foutu numéro. Si je pouvais, je supprimerais définitivement le 9 et le 1 du cadran de mon smartphone. Comme un cyclone, ou une inondation, raye du jour au lendemain un village entier de la carte du monde. J’aurais une application spéciale avec un clavier sans ces chiffres. Je suis prêt à la payer un bras, s’il le faut. Cela dit, si c’était possible, ça le serait partout ailleurs, sauf ici. Pour les résidents de ce pays, le « nine-one-one » est une référence incontournable. Un peu à l’image de notre supérette pour les habitants de ce bout de Franklin Heights. Le prolongement naturel des doigts, au moindre pet de travers : une prise de bec entre conjoints, un gosse qui en a marre de ses parents, un passant inconnu qui marche tête baissée ou rase trop les murs, un clochard qui confond une bouche d’incendie avec une pissotière, le type bodybuildé qui a oublié de ramasser la crotte de son caniche… sans évoquer des problèmes beaucoup plus graves, genre le mec bourré ou « cracké » qui tabasse sa gonzesse – parfois, c’est l’inverse, mais c’est plus rare –, avant qu’elle ne se mette à crier sa peine aux oreilles des voisins ; ou le prédateur pervers qui course un enfant en plein jour… Toutes ces choses dont on cause à longueur de journée à la télé ou sur le Net. Qui te forcent à espionner tes gosses, à fouiller dans leur téléphone, à être sur leur dos H 24, de peur qu’ils ne se fassent violer puis massacrer, ou l’inverse. Bref, à leur pomper l’air et à faire d’eux les névrosés de demain, dont une grosse part du salaire atterrira en liquide et sans facture dans la poche d’un psy.
Dieu seul sait pourtant s’il y en a, des problèmes, dans cette ville. Elle a beau être la plus grande de l’État, elle n’en est pas moins paumée. Même si ceux qui ont un peu de blé se la pètent avec leurs clubs privés, leur opéra… et leur fichu accent du Wisconsin, qu’ils peinent à cacher aux oreilles du reste du pays. Suffit qu’ils soient fatigués ou qu’ils aient un petit coup de champagne dans le nez, et ils perdent leurs grands airs, te bouffent une voyelle dans un mot, « M’waukee », traînent trop sur une autre, « baygel » au lieu de « baggle ». J’aurais mieux fait de me barrer depuis longtemps. Quand mes potes, après le lycée, ont voulu monter à Chicago, la métropole la plus proche, pour y poursuivre leurs études. Les universités de là-bas sont bien meilleures que celles d’ici, en tout cas mieux cotées sur le marché du travail. Pour la plupart des copains, c’était juste un prétexte car, au bout du compte, ils n’ont jamais mis ne serait-ce que la pointe d’un orteil à l’université. Faute de thune, peut-être. Dans ce foutu pays d’Amérique, même quand c’est une fac publique, ça n’a jamais de « public » que le nom. À la sortie, tu peux te retrouver endetté pour une, voire deux générations. Comme si t’avais acheté une putain de baraque.
Aux dernières nouvelles, tous ces potes, ou presque, vivotent de job en job. À quoi bon partir si c’est pour aller faire ailleurs le même boulot de chiottes qu’en restant chez toi ? Comme ce cousin qui a fini par monter une supérette à Evanston, dans la banlieue nord de Chicago, où un habitant sur trois est haïtien, enfin presque, alors qu’il aurait suffi de reprendre celle de ses parents ici. Au fond, ces mecs avaient juste envie de changer d’horizon. Respirer un autre air, où tout semble possible. Où les rêves les plus fous sont permis, voire encouragés. C’est la grande force de ce pays. C’est pas comme au Pakistan où, enfant puis adolescent, j’ai passé deux étés avec mes vieux. Ici, il y a toujours un endroit où aller planter sa tente pour essayer de changer son rêve en réalité. Même si, à l’arrivée, tu te fais carotter par plus malin que toi, que tu crèves la gueule ouverte, sans jamais y parvenir. Au moins, tu meurs avec l’espoir en étendard. Il n’y a pas pire que crever sans espoir.

C’est sûr, j’aurais dû mettre les voiles avec mes potes. Pousser même une tête jusqu’à New York, comme les plus entreprenants du groupe. Histoire de bien creuser la distance avec tout ça, laisser les choses derrière soi. Ça peut être salutaire, parfois, de tirer une croix franche sur le passé. Enfin, façon de parler, car les croix et nous, vous savez. Au final, je suis resté enterré dans ce trou. Sans un diplôme en poche, j’ai échoué à la supérette de mon oncle, à la place du cousin parti à Chicago. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? À part crever la dalle, ou vivre aux crochets de mes vieux, avec cette fille qui est tombée tout de suite en cloque et qui n’a rien trouvé de mieux que de me pondre deux mioches coup sur coup. Elle refuse de prendre la pilule, comme toutes ces femmes incapables d’aligner deux mots sans se mettre à parler de religion. Du coup, le soir, dans le lit, t’as beau avoir la trique, eh bien, tu as peur de l’approcher. Quand enfin tu prends ton courage en main, tu y vas en tremblant. Des fois qu’elle retombe enceinte. Ça ferait une bouche de plus à nourrir, et toutes les dépenses que ça implique jusqu’à la fin du lycée, si le gosse ne s’est pas perdu en route. L’Oncle Sam ne fait pas de cadeau. Je ne veux pas d’une flopée de mômes, moi, comme on voit chez les Noirs et les Hispaniques. Ça multiplie les problèmes pour les gens comme nous, qui n’ont pas un crédit illimité à la banque.
J’aurais dû écouter mon cousin, monter à Chicago avec lui et notre bande de potes. Je n’aurais pas eu à composer ce foutu « nine-one-one ». Je n’aurais pas passé toutes ces nuits sans sommeil. Après la première, je croyais que je n’y aurais plus repensé. Du moins, ça se serait atténué, quitte à revenir une fois de temps en temps ; et j’aurais dormi huit heures d’affilée, quitte à être réveillé par mes propres ronflements, comme ça pouvait m’arriver avant. Mais non. C’est même plutôt le contraire. Ça empire au fil des nuits. J’en suis arrivé à ne plus pouvoir fermer l’œil du tout. Je peux me casser le cul au boulot toute la journée, la nuit venue, je ne m’écroule pas au lit pour autant. Les rares fois où j’y arrive, c’est pour me précipiter dans un trou sans fond, sans aucune saillie dans la paroi où m’agripper. En vrai, ça dure quelques minutes. Dans le sommeil, ça paraît une éternité. Et tout le long, une meute de visages noirs accompagne ma chute, en hurlant : « Je ne peux pas respirer ! Je ne peux pas respirer ! Je ne peux pas… » Je me réveille en sursaut et en sueur. Je manque d’air. J’étouffe moi aussi. Je me précipite vers la fenêtre, je l’ouvre à toute volée sans pouvoir néanmoins respirer. Il faut plusieurs minutes avant que mon cœur ne retrouve un rythme à peu près supportable pour quelqu’un de normal comme moi.
L’imam à qui j’en ai parlé, en quête d’un peu de réconfort, m’a dit que j’avais fait le bon choix. « The right thing. C’est la loi. » Tu es obligé d’appeler la police quand tu suspectes un client de t’avoir fourgué un billet contrefait. Autrement, c’est toi qui trinques. Ça peut t’amener à la case prison. Il l’a dit avec d’autres mots, précieux et contrôlés, qui sont ceux des hommes de foi, mais ça revient au même. N’empêche, c’est moi qui ai composé ce foutu numéro. Par réflexe. Le prolongement de nos doigts, je vous dis. Un peu par lâcheté aussi. Par les temps qui courent, il ne fait pas bon pour un musulman d’avoir affaire aux flics. Même pour une histoire de faux billets. Ils auront vite fait de t’accuser de blanchir de l’argent pour financer des activités terroristes, Daech et autres organisations pas en odeur de sainteté, dont tu ignorais jusqu’au nom avant qu’ils ne te gueulent dessus, voire pire, en garde à vue et te foutent la trouille de ta vie. Alors, j’ai composé le « nine-one-one ». D’ailleurs, je ne sais toujours pas si ce foutu billet était faux pour de vrai, ou pas. Les flics l’ont embarqué avec le type. Comme pièce à conviction, qu’ils ont dit. Et personne n’a payé le paquet de cigarettes que l’autre a acheté.

Quand j’ai composé ce fichu numéro, je n’ai pas cafté tout de suite que le type était noir. J’ai juste dit qu’il était grand et baraqué. Avec un début de calvitie au sommet du crâne. Je m’en suis rendu compte quand il s’est baissé pour ramasser le billet qui était tombé par terre. Il aurait été blanc, ou comme nous, il l’aurait peut-être camouflée avec un rabat de mèche. C’est le type de calvitie qu’on peut masquer facile, sauf si on a les cheveux en laine crépue comme lui. J’ai aussi signalé la couleur des vêtements. Un tee-shirt noir, qu’il portait ample, et un jean délavé. Pas ceux à la mode, qu’on te vend une blinde, avec des trous partout. Celui-ci, ça se voyait, s’était délavé avec le temps. Il avait dû en faire, des guerres. Ou son propriétaire y tenait beaucoup. Ou il n’avait pas les moyens de s’offrir un pantalon neuf. Allez savoir. Il chaussait aussi des bottines mastoc beiges, pareilles à celles que les ouvriers portent sur les chantiers, avec un embout renforcé pour se protéger les orteils de la chute d’objets lourds. Il devait avoir entre quarante et cinquante piges. Difficile pour moi d’être plus précis. Je ne sais jamais dire l’âge pour les Noirs et les Asiatiques. Les Blancs, c’est facile : la trentaine à peine passée, ils en paraissent cinquante. Le gars aurait été pakistanais, ç’aurait été plus simple. J’ai grandi avec, vous comprenez ?
La dame à l’autre bout de la ligne avait une voix plus stressante que rassurante. Elle a insisté. De quel type était l’homme ? J’ai très bien compris ce qu’elle voulait savoir, mais j’ai fait semblant de ne pas comprendre. J’ai pris d’instinct l’accent paki. Je suis imbattable à ce jeu. Avec les potes, on charriait souvent les parents, venus de là-bas comme les miens, pour se venger de leurs punitions. J’ai donc pris l’accent paki, alors que je suis né ici. C’est pour ne pas avoir d’ennuis, si vous voyez ce que je veux dire. Ni avec les flics, ni avec les gars du quartier, qui m’auraient traité de balance et gratifié, après, du traitement qui va avec. C’était une porte de sortie. On n’est jamais trop prudent. Je pourrais toujours dire que je n’avais pas bien compris. Pourtant, j’avais capté, et comment. Mais j’ai fait semblant que non. Je lui ai donné d’autres détails. La taille, la corpulence. Le type et la couleur des vêtements, des trucs comme ça. Je crois même lui avoir refilé la marque du jean. Les godasses d’ouvrier du bâtiment. Mais elle a insisté, en me brusquant. Elle n’avait pas que ça à fiche. Avec mon accent, elle n’a plus pris de gants. Elle a commencé à me menacer, et tout. Il s’agissait d’un délit grave, passible de poursuites judiciaires. Je risquais au minimum une lourde amende pour dérangement intempestif de la police, il y a d’autres administrés en danger qui ont vraiment besoin d’aide, quelque chose dans le genre, vous voyez ?
En tant qu’Oriental, musulman qui pis est, on n’est pas dupe de ce qui se passe entre la police et les Noirs. Quand tu vois la barbe de ton copain en feu, mieux vaut prendre les devants et mettre la tienne à la trempe. C’est un proverbe que j’ai ramené de la bouche des Haïtiens de Chicago, le temps que je suis resté là-bas, dans leur quartier. Mais tant que ça ne te touche pas, tu la fermes, pour ne pas t’attirer d’emmerdes. Vous voyez ce que je veux dire ? Je n’allais pas leur livrer le gars pieds et poings liés. C’est la loi du quartier : ne jamais balancer aux flics. Celle-là, pour le coup, elle n’est pas écrite. Alors, quand la dame a insisté à l’autre bout du fil, en m’engueulant presque, avec cette intonation criarde du parler d’ici qui t’amène à gueuler sans même t’en rendre compte, j’ai pris la tangente une nouvelle fois. J’ai dit que le type semblait un peu éméché, mais qu’il n’était pas agressif. Il était même souriant. Il avait échangé quelques mots avec une cliente présente à la supérette, comme s’ils se connaissaient depuis toujours.
Personnellement, c’est la première fois que je le voyais. Je connais pourtant la plupart des clients, ils habitent tous le quartier. Comme personne ne s’aventure ici, à moins d’être un touriste, il n’y en a pas d’autres. À force, j’ai fini par connaître la plupart d’entre eux, et aussi la famille : la mère, le père, quand il y en a, les enfants… On commente souvent la météo et l’actualité sportive : les Bucks, les Brewers, même les Packers de Green Bay. Il nous arrive de rigoler ensemble. Celle qui me fait le plus marrer, c’est Ma Robinson, une ex-matonne devenue pasteure, à la retraite. Elle a une de ces dégaines. Ce que j’aime, mais grave, c’est quand l’ancienne gardienne de prison reprend le dessus sur la révérende. Elle te sort alors de ces mots salés, qui ne doivent pas figurer beaucoup dans la Bible. Enfin, j’imagine. Car je n’ai pas lu d’autres livres sacrés, à part le Coran. Et encore, quelques passages quand, adolescent, il fallait faire plaisir à l’imam et à mes vieux. Bref, elle a dû en apprendre de bonnes en taule. À propos de prison, j’ai aussi bavardé quelques fois avec Stokely, une autre figure historique du quartier, avec Ma Robinson et Authie. Dix ans de cabane derrière lui. Depuis, il s’est rangé et tente d’apprendre aux jeunes comment y échapper. Avec Authie, vaut mieux pas qu’ils se croisent, ces deux-là. Ils se tirent la tronche en permanence ; ça dure depuis un bail, à ce qu’il paraît. Si l’un se trouve déjà dans la supérette, l’autre reste à l’extérieur tant qu’il n’est pas sorti, avant de rentrer à son tour.

Tout ça pour dire que le gars, je ne l’avais jamais vu. Je n’ai même pas fait le lien avec sa mère, que j’avais dû croiser une ou deux fois. Lui, n’avait pas mis les pieds à la supérette avant. Je m’en serais souvenu sinon. C’est peut-être à cause des deux années que j’ai passées chez les Haïtiens, à Chicago. J’avais fini par partir, en fait. Avec ma femme et les deux gosses. C’était trop tentant, … »

À propos de l’auteur
DALEMBERT_Louis-Philippe_DRLouis-Philippe Dalembert © Photo DR

Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Depuis 1993, il publie chez divers éditeurs, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie – notamment aux éditions Bruno Doucey –, des essais et des romans. Ses romans paraissent désormais chez Sabine Wespieser éditeur: Avant que les ombres s’effacent (2017) a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires; Mur Méditerranée, paru en août 2019, a été lauréat du prix de la Langue française, des prix Goncourt de la Suisse et de la Pologne et finaliste du prix Goncourt des lycéens. Son nouveau roman, Milwaukee Blues, a paru pour la rentrée littéraire 2021.
Pensionnaire de la Villa Médicis (1994-1995), écrivain en résidence à Jérusalem et à Berlin, l’auteur a été professeur invité dans de nombreuses universités américaines, notamment à l’université Wisconsin-Milwaukee. Pour y séjourner régulièrement depuis les années 1980, il connaît bien les États-Unis où, comme nombre de Haïtiens, vit une partie de sa famille. Il a été titulaire de la Chaire d’écrivain en résidence du Centre d’écriture et de rhétorique de Sciences Po pour le premier semestre 2021. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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Les vies de Jacob

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En deux mots
Une collection de photos trouvées dans une brocante constituent le point de départ d’une chasse à l’homme. Qui peut bien être ce Jacob B’Chiri que l’on retrouve en France, en Italie, en Tunisie, en Israël ? De l’agent secret à l’artiste affabulateur, le kaléidoscope est fascinant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

369 autoportraits

Dans son nouveau roman Christophe Boltanski part sur les traces d’un curieux homme-caméléon qui a laissé derrière lui des centaines de photos prises dans des cabines photomaton. Mais qui était vraiment Jacob B’Chiri?

C’est au hasard d’une brocante que Christophe Boltanski tombe sur un curieux album photo rassemblant des centaines de cliché réalisés dans des cabines photomaton par un illustre inconnu. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer l’imagination du romancier parti à la recherche du moindre indice pour retracer une vie. Très vite, il fait son miel de tous les indices, détails aperçus sur les photos ou annotations. «Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.»
C’est ce puzzle que le romancier va chercher à rassembler, pièce par pièce. Voilà d’abord un nom, Jacob B’Chiri. Puis les adresses laissées par ce «juif errant» : Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie); Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) ou encore 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais. Pour faire bonne mesure on ajoutera Djerba et Paris et Marseille et surtout Israël.
«Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme.» En revanche, son prénom change beaucoup, comme s’il cherchait sa vraie personnalité. De Jacob, on passe à Zakine, Yaaqov ou encore Jacques. Est-ce une tentative pour se fondre dans la masse? Voilà qui pourrait accréditer l’hypothèse de l’agent secret, membre du Mossad. Un service militaire en Israël, la Guerre des six jours et un emploi au sein de la compagnie d’aviation israélienne forment des indices solides. Mais d’un autre côté les 369 autoportraits et des études aux Beaux-Arts brouillent ces cartes. Ne s’agit-il pas plutôt de se construire une image d’artiste? «Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.»
On le voit, le grand écart est vertigineux, mais Christophe Boltanski prend bien soin de ne pas trancher, de laisser le lecteur se faire sa propre opinion dans ce mille-feuille où on pourra encore choisir entre professeur d’hébreu, fourreur, électronicien, agent de sécurité et employé pour accompagner les défunts au Consistoire de Paris.
Ce jeu de piste est fascinant, montrant à la fois combien il est difficile de cerner une personnalité aussi fantasque et révèle que, comme tout le monde, on vit plusieurs vies au cours d’une existence.
Voilà qui nous ramène aussi aux précédents livres du romancier, à la mémoire familiale de La cache et aux jeux de faux-semblants dans Le Guetteur. Un joli kaléidoscope aux fascinantes facettes.

Les vies de Jacob
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
232 p., 19,50 €
EAN 9782234087439
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans quatre pays, la Tunisie, la France, Israël et la Suisse. Le récit se déroule notamment à Djerba, Rome, Bâle, Genève, Marseille, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, Beer-Sheva, Jérusalem, Tel Aviv.

Quand?
L’action se déroule de la seconde partie du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
369. C’est le nombre de Photomatons que Jacob B’rebi a pris de lui-même entre 1973 et 1974. À quoi pouvaient bien servir ces selfies d’avant l’heure qui montrent tantôt un visage troublé, tantôt un rire forcé, qui paraissent si familiers et lointains en même temps? Sont-ils l’expression d’une coquetterie, d’un humour solitaire ou la clé d’un mystère
Lorsque Christophe Boltanski ouvre cet album ramassé aux puces, il est aussitôt aspiré par ces figures sorties d’un conte de Lewis Carroll. L’homme s’est réinventé en de multiples personnages, l’un barbu, l’autre glabre, l’un en uniforme, l’autre en chemisette décontractée. Acteur, steward, espion? Les détails pourraient devenir des indices – ou des trompe-l’œil. Au dos des clichés, des adresses nourrissent encore l’énigme, de Rome à Bâle, de Marseille à Barbès ; quant aux prénoms ou diminutifs, ils ressemblent à des alias.
Christophe Boltanski veut comprendre qui fut cet homme. Son besoin de savoir le conduit dans des échoppes à l’abandon, des terrains vagues, des docks déserts, des lieux ultra-sécurisés, puis dans les cimetières de Djerba, et enfin en Israël, aux confins du désert du Néguev ou au pied du mont Hermon. Patiemment, l’auteur reconstitue les vies vécues et rêvées de Jacob, où se mêlent paradis perdu, exil, désirs de vengeance, guerres et ambitions artistiques. Peu à peu, la quête s’approche du mythe, celui d’un homme qui recherche une terre pour oublier les arrachements de l’enfance, mêle instinct de fuite et de liberté, dans l’espoir de se réconcilier avec la mort et avec la vie.
Après La Cache qui a reçu le prix Femina et Le Guetteur, Christophe Boltanski élargit son exploration littéraire à un anonyme, si représentatif d’une France prise par les violences de l’Histoire, où l’existence individuelle oscille entre goût du secret et quête de sens. Une épopée contemporaine, où l’émotion saisit le lecteur page à page.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Michel Edo Librairie Lucioles à Vienne)

Les premières pages du livre
« Tu marches vers le rideau et regardes forcément en dessous afin de t’assurer qu’il n’y a personne. Le tissu plissé, lourd et épais doit te rappeler les draperies d’un théâtre. Son lever et sa chute ne marquent-ils pas ton entrée en scène ? Tu l’écartes du bout des doigts et disparais derrière, comme par magie. Au passage, ta tête effleure sa surface rêche, pleine de poussière, moirée de gris noirâtre. Tu le refermes d’un geste brusque, de la même manière que tu claques une porte. Tu préfères te produire à huis clos et tu étais certainement pressé de sortir de la cohue. En tirant sur la tringle, tu traces un pointillé, une frontière tremblante entre toi et les autres. C’est ta façon de faire un pas de côté, de te singulariser. Et aussi de trouver ta case.

Tu quittes ton métro blafard et tout ce qui rime avec, des mots en o synonymes de routine et d’ennui. Une simple tenture flottant à mi-hauteur suffit à t’isoler du monde. Te voici reclus au milieu de la foule. Tes semblables n’ont plus de visage. Ils sont réduits à des pas, à un va-et-vient de chaussures sur le bitume. Tu aimes sans doute cette sensation d’entre-deux, d’être à la fois dedans et dehors, de te dissimuler derrière un voile, tout en étant exposé à la vue de tous.

Adossée à un mur carrelé, la cabine photomaton trône à l’angle d’un couloir, entre le guichet et les escaliers mécaniques. Surmontée d’une enseigne lumineuse, on ne voit qu’elle et personne ne la remarque. Son emplacement importe peu. Elle pourrait être n’importe où. Dans une salle des pas perdus, une agence postale, un grand magasin. Ta cachette affectionne l’ombre, les courants d’air, les allées couvertes, les lieux à la fois peuplés et anonymes, là où les gens se croisent sans se regarder. À force, elle fait partie du mobilier urbain, au même titre que les kiosques à journaux ou les colonnes Morris. Tu es heureux de retrouver partout où tu vas la même forme parallélépipédique, le même sol en acier strié, le même siège rotatif en fonte, le même décor aseptisé de bloc opératoire.

Tu vides tes poches et vérifies que tu as de la monnaie. Tu prélèves quatre pièces d’un franc, car nous sommes au début des années 1970. Dans cette période de bouleversements, tu dois aimer les choses carrées. Les machines bien huilées. Les opérations strictement minutées.

La lumière crue des projecteurs fait cligner tes paupières. Tu n’es déjà plus le même. Ton écrin en métal te procure un semblant d’assise. Pareil à un bouddha posé sur son socle, indifférent au tumulte sourd des passants et aux bruits d’essieux venus des profondeurs, tu ne prêtes pas davantage attention aux tremblements sous tes pieds qui accompagnent le passage des rames. Là où tu es, rien ni personne ne peut t’atteindre. Immobile, presque hiératique, tu essaies de te concentrer, comme un sportif avant une rencontre importante. Tu as rendez-vous avec toi-même.

Malgré l’étroitesse, la saleté, les relents de sueur, les graffiti obscènes, tu te sens chez toi dans ce cube ouvert à tout le monde. Tu éprouves chaque fois que tu y retournes une forme d’ivresse. Tu respires comme un seigneur en train de croître. C’est ta machine à te dupliquer. Tu arrives seul et tu repars en quatre exemplaires. Tu te soustrais pour mieux t’additionner.

Le tabouret est-il trop bas ? Tu le relèves, avec le plat de la main, tout en scrutant un point invisible, quelque part à l’horizon. Tu entreprends maintenant de retirer ton manteau, un exercice délicat quand on n’a même pas la place de tendre les bras. À l’issue d’une suite d’acrobaties plutôt disgracieuses, tu peux enfin t’asseoir et redonner un semblant d’ordre à ta personne. Tu inspectes ta silhouette dans le carré de verre fixé en face de toi et découvres une rangée de dents immaculées. Un clavier d’un ivoire étincelant, sans dièse ni bémol. Zygomatiques étirés au maximum, maxillaires serrés, bouche ouverte jusqu’aux oreilles. Tous tes muscles contribuent à façonner ce sourire de marbre, impassible, d’une rigidité quasi sépulcrale.

Sous l’effet de la contraction de tes commissures, les deux buissons suspendus au-dessus de tes orbites n’en forment plus qu’un. Tu parais tendu, surtout, plus sérieux que d’habitude. Tu poses de trois quarts, la tête légèrement penchée. Ton apparence est soignée. Tu portes une chemise claire à col anglais, parfaitement repassée, qui tranche avec ta peau mate, une veste de coupe classique, d’une couleur grise ou brune, et une cravate club assortie. Impossible d’être plus précis. La photo qui témoigne de ton passage est en noir et blanc.

Tu as discipliné ta grosse tignasse. Rien ne fourche ni ne tournicote. Tes cheveux sont plus touffus au sommet du crâne ; plaqués en arrière, taillés sur les tempes, ils te donnent un air de premier de la classe. Tu dois sortir de chez le coiffeur. Ta peau est glabre, du moins rasée du matin ou de la veille au soir. Une aréole, comme la trace d’une estafilade, obombre ta lèvre inférieure. La torsion de tes traits révèle une mâchoire légèrement prognathe. Avec ta grande bouche, tes pommettes saillantes, ton front haut, ton menton pointu, ton visage expressif, un peu clownesque, tu présentes une vague ressemblance avec l’acteur Roberto Benigni. Tu as vingt-quatre ou vingt-cinq ans.

Tu as ôté tes grandes lunettes ovales à la monture épaisse. Conformément à l’usage, tu gardes le visage dégagé, la peau nue, le regard ouvert. Tu t’exposes sans défense, le plus dépouillé possible, comme si la vérité de ton être en dépendait, alors que c’est tout le contraire qui se produit. L’apprêt nous humanise, le dénuement nous nivèle.

Tu entames probablement la première étape d’une longue procédure menant à la délivrance d’un document quelconque. Cela expliquerait ton attitude un peu guindée. Ta boîte à peine plus grande qu’un cercueil remplit une mission de service public. Elle aide à cartographier les gens, à les mettre en fiche, à les plastifier, les tamponner et les enfermer dans une enveloppe. C’est un peu comme si tu entrais dans l’antichambre d’une mairie ou d’une préfecture. Face à ton guichet automatique, à coup sûr, tu es impressionné et te comportes avec la plus grande prudence, comme chaque fois que tu affrontes un monstre froid.

Alors, tu bombes le torse, retiens ta respiration, tends tes muscles orbiculaires afin de garder les pupilles bien ouvertes quand l’éclair jaillira. À tâtons, tu glisses les pièces de monnaie dans la fente cerclée de métal. Ton corps tout entier s’immobilise. L’appareil produit quatre bruits sourds, semblables au claquement d’une bulle d’air à la surface de l’eau ou d’un pistolet muni d’un silencieux dans un film de Michel Audiard. Un rayon aveuglant sort de ses entrailles et irradie ton visage. Et puis, plus rien. Plus une lueur, plus un son. Encore ébloui, tu perds de ta prestance et t’affaisses, tels ces vieux comiques frappés d’une forme de catalepsie dès que leurs numéros éculés prennent fin. Sortant de ta torpeur, tu te dépêches de remettre ton manteau. Une dernière injonction t’invite à lever le camp au plus vite : « Vous êtes priés de ne pas rester dans la cabine. Quelqu’un d’autre attend peut-être pour s’en servir », peut-on lire, tout en bas du panneau, en guise d’épilogue.

Personne ne vient briguer ta place. L’appareil n’attire jamais grand monde. Tu te demandes parfois si tu n’es pas son unique client. Les gens autour de toi ne cherchent qu’à remonter à l’air libre ou à effectuer le chemin inverse, ce qui crée un embouteillage à l’endroit précis où tu te tiens. Tu te retrouves ballotté entre deux flots d’usagers de forces et de densités inégales. Les premiers ressortent par paquets, au rythme des trains, tandis que les seconds affluent en plus petit nombre, mais à jet continu. Tu t’impatientes. Le regard rivé sur ta montre, tu comptes les minutes. Impossible de partir sans ta gueule en celluloïd. Tu ne vas pas la laisser là, collée contre la paroi, à titre de spécimen, ou traînant par terre comme un vieux ticket. Tu tends l’oreille et imagines ton avatar prisonnier d’un immense mécanisme d’horlogerie, emporté par des roues dentées, des bielles et des courroies, décrivant des huit entre deux cylindres, comme Charlie Chaplin dans Les Temps modernes. Tu guettes un déclic, un bruit de ressort, qui annoncerait ta délivrance. Et soudain, tu te vois émerger de la machine, tête la première, frissonner comme une feuille, sous l’effet de la soufflerie, et tomber délicatement dans la corbeille.
Lorsque je parcourus les premières pages, je ne vis qu’une figure de gaieté. Les coins d’une bouche légèrement relevés et, entre les deux, un étalage d’émail. Le sourire flottait, semblable à un râtelier, à un clapet amovible, doté d’une existence propre. Il marquait de son cachet ovale la première photo et revenait inlassablement, à la manière d’un motif sur un tissu. Il n’adhérait pas vraiment au reste du corps. Il s’apparentait plutôt à une parure, un collier, une espèce d’alacrité en sautoir, quelque chose que l’on peut mettre et retirer. On pouvait presque le découper selon les pointillés et l’attacher derrière les oreilles avec des élastiques, comme protection.

Omniprésent, il rayonnait au centre du cadre et drainait l’attention sans toutefois faire événement. D’une pesanteur de pierre, il ne disait rien. Il restait muet. Ce n’était pas une béance, ni un hiatus, mais un sourire plein, un sourire fermé qui ne renvoyait qu’un éclat de diamant. On y cherchait en vain une trace d’ironie, une légèreté, une jubilation, l’expression d’un sentiment particulier, un soupçon d’équivoque. Un sourire parle. Un sourire, c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Celui-là semblait avoir été taillé dans un bloc de résine. Il devait être l’œuvre d’un orthodontiste. Solidité et brillance garanties dix ans.

Était-il de circonstance ? Associée généralement à des réjouissances collectives, une caméra appelle l’hilarité des muscles. Le sourire se faisait, ici, plus machinal, comme l’appareil qui l’avait enregistré. Le lieu n’invitait pas au relâchement. Il poussait plutôt au garde-à-vous. Comment rester naturel face à un robot ? Peut-on être vif et alerte dans un caisson de métal ? Cette mimique, sortie d’une boîte de conserve, manquait de fraîcheur et, fatalement, virait à la grimace, au tic nerveux.

En dépit de son conditionnement, ce demi-masque de comédie m’intrigua. Il constituait le point fixe d’un tableau vivant. Sa charnière autour de laquelle tous les autres éléments gravitaient : la posture du visage, l’implantation des cheveux, les vêtements, les gestes de la main. Autant de micas qui se recomposaient à l’infini, comme un kaléidoscope pivotant sur son axe. À tel point que je crus au début avoir affaire non pas à un mais plusieurs individus, chacun réductible à quelques attributs remarquables, et tous affublés du même rictus figé.

L’effet d’optique ne résistait pas à un examen plus attentif. Derrière ce sourire inaugural, il n’y avait qu’une seule personne. Un inconnu résumé à son buste en hermès, un homme-tronc et manchot enfermé dans un petit rectangle de carton bordé d’un contour blanc. Des tirages de dimensions standard : 3,5 centimètres de large, 4,5 centimètres de haut, le format prévu pour un passeport ou un permis de conduire. Quoi de plus banal ? La photo d’identité figure parmi les choses les mieux partagées du monde. Reliquats administratifs, miroirs d’une jeunesse perdue, on en possède tous quelques exemplaires démonétisés enfouis au fond d’un tiroir.

Pris séparément, ces portraits conformes ou déclarés tels ne présentent à dire vrai qu’un intérêt modéré. À quelques exceptions près, ils n’appellent pas de commentaire particulier. C’est inévitable. Un photomaton ne fait pas de miracle. Règles de prises de vue simplifiées à l’extrême, usage du flash qui écrase les blancs et gomme les reliefs, afin d’obtenir une image uniforme, cadrage et distance imposés. Tous ces visages successifs étaient installés dans la même forme monotone.

Ce qui me frappait, c’était leur nombre. Ils composaient une masse compacte, une multitude homogène, issue par scissiparité d’une même matrice. Ils défilaient derrière un film de cellophane, en colonnes par quatre ou cinq, droits, impassibles, telle une armée de clones. Entassés les uns contre les autres, alignés en rangs serrés sur des feuilles cartonnées jaunies par le temps, ils remplissaient un cahier entier.

Avec sa reliure en similicuir marbrée de vert, poisseuse au toucher, sillonnée de ridules noirâtres, l’album ressemblait à un vieux grimoire. Lourd, volumineux, plein de poussière, il exhalait des relents de bas-fond. On s’attendait à y dénicher des signes cabalistiques, des rites occultes. On tombait sur des centaines de selfies. Précisément, sur trois cent soixante-sept clichés en noir et blanc et deux en couleurs, tous ou presque réalisés dans une cabine automatique de photographie, comme l’attestaient le cadre unique, la focale fixe, la lumière venue de face et l’éternel rideau en arrière-plan.

Rien à voir avec un ensemble disparate, accumulé au fil des ans, avec des souvenirs glanés ici et là, réunis dans un même volume, parce qu’il faut bien les classer quelque part. L’objet que je voyais pour la première fois ne relevait pas du hasard, de la nostalgie, de la rareté, de l’instant soigneusement sauvegardé, mais de la production en série, d’une forme d’usinage. Il participait d’une entreprise méthodique, quasi obsessionnelle, presque sans limites.

« Le type est ouf, tu ne trouves pas ? » me lança la productrice de cinéma au moment où je redressais la tête. En toute chose, elle manifestait un égal enthousiasme. « Quand j’ai vu ça, c’était l’hallu totale. » Par habitude, elle m’avait tutoyé d’emblée. Les mêmes réflexes professionnels l’amenaient à abuser de superlatifs et à manger la moitié des mots. Je venais de perdre mon emploi quand elle m’avait invité à déjeuner dans une cantine vietnamienne située en face du bureau de sa société baptisée Les Copains d’abord. Cela faisait longtemps qu’elle souhaitait faire quelque chose de cet album trouvé aux puces quatre ans plus tôt. Elle voulait me le confier pour que j’en tire la matière d’un synopsis. Elle hésitait entre le documentaire et la fiction, entre, disait-elle, un « rail réaliste » et un autre « plus loufoque », « plus déjanté ». À l’entendre, tout paraissait ouvert. Je pouvais laisser libre cours à mon imagination. « Et si le film ne se fait pas, tu pourras toujours en faire un livre », ajouta-t-elle pour me convaincre.

Elle se disait fascinée par ce jeune homme affligé d’une curieuse manie, celle d’accumuler des images à son effigie, toujours différentes, en proie à de perpétuelles mutations, à des métamorphoses infinies, qui semblaient explorer toutes les possibilités de son être. Il était un et multiple. Il faisait collection de lui-même et d’autrui. « C’est quelqu’un et tout le monde à la fois », remarqua fort à propos la productrice.

Il ne se contentait pas de vous regarder de face avec son sourire carnassier. À la longue, il paraissait se lasser de son « cheese » sur commande. Une crampe des muscles bucco-faciaux, peut-être ? Entre deux murs de blancheur, il montrait son profil découpé à la serpette, le droit le plus souvent, écartait les babines et contemplait le plafond ou peut-être un au-delà céleste. Aspiré par une lumière surnaturelle, son visage était soudain en extase. Il lui arrivait aussi de poser de trois quarts, les yeux encore une fois levés, touchés non plus par la grâce mais par un optimisme résolu, tourné vers un avenir radieux, une aube nouvelle, tel un candidat sur une affiche électorale.

À la moitié du recueil, il semblait progressivement gagné par la mélancolie et arborait un masque triste à la Buster Keaton. Sur plusieurs planches, il se montrait lymphatique et nuageux. Plongé dans ses pensées, il paraissait indifférent à la présence de l’objectif, fermait les paupières, courbait l’échine. Clic ! Il simulait une gueule de bois, paupières mi-closes, lèvres pendantes. Clic ! Appuyait sur sa tête comme si elle allait exploser. Clic ! Affectait l’ennui en étouffant un bâillement. Clic ! Fumait une cigarette qu’il tenait en évidence, entre le majeur et l’index. Puis retrouvait son entrain et riait aux éclats. Clic ! Ou émettait un ricanement plus grinçant, plus sardonique. Clic !

De nouveau, il faisait le pitre. Il jouait. Au jeune premier, au mauvais garçon, à l’employé modèle, à l’agent secret, lunettes noires et costume gris. Il endossait des rôles. Tantôt Elvis, coiffure gominée, chemise ouverte au col pelle à tarte, rictus charmeur, tantôt Raspoutine, les deux globes exorbités, la chevelure en bataille. Un prophète sorti de l’asile.

C’était à chaque fois une saynète différente. Quelqu’un avait-il crié, de l’autre côté du rideau ? Il tendait l’oreille et dessinait un cornet avec sa main, avec l’exagération d’un Pierrot sur le qui-vive. Plus loin, il décochait une œillade de crooner, dans le style du studio Harcourt, le menton appuyé sur l’index, le pouce dressé le long de la joue, montre d’aviateur au poignet, mèche rebelle, col de chemise largement ouvert au-dessus de la veste à carreaux. Il exécutait une pantomime. Il nous parlait en silence. Quand il ouvrait la gueule jusqu’à se décrocher la mâchoire, on l’entendait presque pousser un ah ! comme chez le médecin. Page après page, il enchaînait ses numéros, avec son air tour à tour satisfait, entendu, étonné, farceur, narquois, vaguement strabique, grave ou alors habité, presque fou, limite inquiétant.

Il semblait parfois promouvoir une boutique de postiches en tous genres : barbe courte de hipster, toison fournie de vieux loup de mer, bouc méphistophélique, rouflaquettes à la rockabilly, moustache en brosse ou pyramidale… Il changeait de système pileux presque aussi souvent que de tenues vestimentaires. Confondant son photomaton avec un salon d’essayage, il alternait le complet-veston et des tenues plus décontractées, un blouson clair en cuir souple, une canadienne au revers en peau de mouton, un ciré de marin, des pulls en tergal à col roulé, pareils à ceux qui habillaient les Compagnons de la chanson. À force, il devait avoir épuisé l’ensemble de sa garde-robe. À intervalle régulier, je le voyais réapparaître avec les mêmes vêtements, au rythme, je suppose, de ses lessives, de ses obligations professionnelles ou tout simplement de ses préférences. Histoire d’introduire un peu de variété, il s’autorisait, ici et là, une touche de fantaisie : un foulard, une écharpe écossaise, une chemise disco satinée, une cravate à fleurs, un maillot à rayures mode babygro.

Sur la page de garde, il avait écrit : « Album de l’année 1973-1974 ». Au singulier, comme s’il faisait référence à un cursus universitaire, un cycle couronné par un examen. La période évoquait le coup d’État de Pinochet, la fin de la guerre du Vietnam, le poncho en laine de lama, les robes indiennes, les bâtons d’encens, la tour Montparnasse ou les films de Pierre Richard. Et si son sourire était celui d’un étudiant post-soixante-huitard ? S’il répondait à une époque ? À une injonction au bonheur ? Un appel à jouir sans entraves ? Et si tout ceci n’était que l’expression d’une jeunesse hédoniste et narcissique ? Le symbole d’une société du spectacle ?

Ses séances de pose avaient dû s’échelonner sur une longue durée. On ne troque pas une paire de bacchantes finement taillées pour une barbe touffue en un claquement de doigts. Ses innombrables changements capillaires et pileux témoignaient du passage du temps. C’était comme regarder quelqu’un vieillir en accéléré dans une conserve inoxydable. En feuilletant son portfolio, je voyais ses traits s’épaissir et les premières ridules apparaître autour de ses yeux en amande. Sa figure tout entière bougeait, évoluait par à-coups, à la manière d’un de ces petits livres animés pour enfants.

Je n’avais plus en face de moi l’homme qui rit, mais un personnage solitaire et fragile. Il me donnait l’impression d’un prisonnier enchaîné à sa propre image. Sa boîte, c’était son panoptique, son quartier d’isolement, sa cellule de poche. Dans photomaton, il y a le mot maton. Un gardien de délit de faciès. Une phrase de Guy Debord me revint : « Plus il contemple, moins il vit. »

Vous ne choisissez pas une histoire. Elle s’impose à vous. Elle déboule sans prévenir, l’air de rien. Vous la chassez. Elle revient. A priori, elle ne vous concerne pas. Elle semble même assez éloignée de vos préoccupations, et pourtant elle vous touche. Vous essayez de comprendre pourquoi sans y parvenir. Vous ne savez pas par quel bout la prendre, jusqu’au moment où vous percevez une note familière, comme un écho assourdi de votre musique intérieure, et, doucement, vous vous laissez gagner. Elle vous trotte dans la tête, pareille à une rengaine. Vous êtes fatigué de la ressasser, mais impossible de s’en défaire. Elle finit par vous obséder. Il n’existe alors plus qu’un seul moyen pour s’en débarrasser : l’écrire.

Et même là, face à votre écran, vous n’êtes pas davantage maître de la situation. L’histoire vous joue des tours, elle vous embringue, et, parfois, vous avale tout cru. Sans le vouloir, vous en faites partie, vous devenez l’un de ses personnages. Cette histoire, non content de m’envahir, allait m’entraîner dans une longue suite d’épreuves.

Au début, il ne s’agissait que d’un jeu de piste, de partir à la poursuite d’un inconnu, de reconstituer sa vie et, à défaut, de l’inventer. Pris dans son sens littéral, un album, c’est une page blanche. On peut y mettre ce qu’on veut.

À chacune de nos rencontres, la productrice émettait sur celui qu’elle appelait par commodité « John Doe » de nouvelles hypothèses. Un jour il était « barge », un autre « gay », un troisième elle en faisait une sorte de Fantômas, un personnage clandestin et insaisissable. Elle était convaincue que son album recelait un secret. À cause d’une étiquette, décolorée par le temps, apposée au verso de la quatrième de couverture. Un rectangle jaunâtre dont je relus plusieurs fois la suscription rédigée en capitales et en caractères gras, comme pour mieux en souligner l’importance : « EN CAS D’ACCIDENT, PRIÈRE DE CONTACTER le consulat d’ISRAËL, 3, rue Rabelais, à Paris 8e. »

Que cherchait-il à entrevoir avec son scanner ? Lui-même ? Quelque chose en lui ? Une vérité cachée au plus profond de son être ? Et que faisait-il quand il en sortait ? Rentrait-il chez lui ? Avait-il même un logement ? Une femme ? Des enfants ? Des amis ? Un métier ? Ou alors ne vivait-il que pour ces brefs moments sous les rayons de sa machine ? Combien de temps laissait-il passer entre deux séances de pose ? Quelques jours ? Plusieurs semaines ? Changeait-il à chaque fois d’automate pour brouiller les pistes, ou retournait-il toujours au même endroit par habitude ou fétichisme ? Quelle tête affichait-il, une fois revenu dans la vraie vie ? Celle qu’il arborait sur son ruban blanc ? Promenait-il son sourire pétrifié parmi la foule ou le réservait-il à son miroir sans tain ? Faute de l’avoir aperçu ailleurs que dans un isoloir, je l’imaginais mal à l’aise en public, d’un tempérament taiseux et distrait, enclin à la rêverie, porté davantage à la contemplation qu’à l’action. À tort, sans doute. Je n’avais aucune certitude à son sujet. Que des questions.

Après toutes ces années, à quoi ressemblait-il ? Je ne l’avais vu qu’assis sur sa chaise tournante, dans sa posture figée, quasi hémiplégique. J’ignorais s’il était petit ou grand, maigrichon ou ventru. Aurais-je pu seulement le reconnaître si je l’avais croisé à l’improviste dans la rue ? Tout signalement comporte une date de péremption au-delà de laquelle il n’est plus valide. Par-dessus tout, il me manquait l’essentiel : son regard, qui ne peut être saisi que dans l’échange, dans la confrontation avec autrui, son air par nature volatil, sa manière de se tenir, de marcher, la lourdeur ou la vivacité de ses gestes, la modulation de sa voix, tout ce par quoi il différait de ses semblables, ce qui ne pouvait être gravé sur une plaque aussi sensible soit-elle, cette chose imperceptible qui faisait qu’il était lui et pas quelqu’un d’autre.

Était-il encore vivant ? Le sort réservé à son cahier vert, le simple fait de l’avoir entre les mains, incitait malheureusement à penser le contraire. Un tel objet qui touche au corps, à l’intime, n’aboutit pas sur la table à tréteaux d’un chiffonnier comme ça. On sème rarement des petits bouts de soi à la ronde, sinon, peut-être, pour échapper à quelque chose, dans une forme de mutilation réflexe, comme un lézard avec sa queue.

La productrice raffolait de ces vieilles photos qui, à l’occasion, lui servaient d’outils de travail. À force de récolter les souvenirs des autres, généralement sur les marchés, via des chineurs qu’elle connaissait, elle en avait déduit une règle qui présentait l’avantage de résoudre l’épineuse question du droit à l’image : « Quand tu tombes sur ce genre de trucs, tu peux être sûr que la personne est décédée », répétait-elle.

Un album à l’abandon en guise de faire-part. Je ne comprenais pas pourquoi je ressentais une telle tristesse à cette idée somme toute banale, inhérente à un art voué au passé. J’avais beau savoir que, par essence, la photographie enregistre ce qui n’est plus, je refusais d’admettre que tous ces yeux, ces petits éclats parvenus jusqu’à moi, après avoir cheminé pendant des décennies, aient pu correspondre à un astre mort.

Je me méfie des images, des écrans, de tout ce qui fait obstacle entre moi et les autres. Les hygiaphones m’intimident. Les grillages m’oppressent. En ces temps où un verre de pinard agité devant l’œilleton d’un ordinateur tient lieu d’apéro entre copains, j’exècre plus que jamais les filtres et les barrières. Sans même attendre cette virtualisation forcée du monde, j’ai toujours été convaincu que rien ne remplace une rencontre. Ce sont les aveugles qui ont raison. Comme eux, je ne crois qu’au toucher, à l’ouïe, au souffle, à l’odorat, aux embrassades. Le reste n’est qu’illusion. J’apprécie les tête-à-tête, pas les vis-à-vis, ce gouffre entouré d’immeubles. Les fenêtres sur cour ne nourrissent que des malentendus et des fantasmes.

Rien de plus froid, de plus lisse, de plus trompeur qu’une effigie certifiée aux normes. Peut-on reconstituer une existence à partir d’un buste ? Je ne disposais que d’un détail, d’une synecdoque. La partie pour un tout, pareille à une relique. Je devais redonner à cette pièce fragmentaire ce qu’elle était supposée établir au départ : une identité.

Je n’allais pas la trouver aux puces. Méfiant sans être agressif, toujours pressé, même quand il n’avait rien à faire, mon vendeur rechignait à dévoiler l’origine de sa marchandise. « J’ai pas le temps », me déclarait-il à chaque fois, y compris durant la semaine, lorsque son bord de trottoir était désert. Les mains dans les poches, les épaules rentrées, il semblait fermé comme une huître. « Appelle-moi plus tard », ajoutait-il en désignant le zéro-six étalé à l’arrière de son camion. La convivialité chez lui se limitait à l’usage du tutoiement. Mes coups de téléphone tombaient toujours au mauvais moment. « Là, je peux pas te parler, j’entre en clientèle », répondait-il invariablement, ce qui, dans sa bouche, signifiait qu’il dépeçait un appartement.

Les brocanteurs n’aiment pas évoquer la manière dont ils s’approvisionnent. Quand on les interroge sur la provenance de leur bric-à-brac, ils recourent à un terme vague qui les dispense de préciser les conditions dans lesquelles ils l’ont acquis. Ils disent l’avoir « sorti », comme on tire quelqu’un d’un mauvais pas. D’où exactement ? D’un débarras ? D’un autre étal ? D’une benne à ordures ? Impossible de s’en souvenir. »

Extraits
« Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.
À défaut d’accéder à son identité, à ce quelque chose qui le distinguait de tous les autres, je pensais tenir un début d’état-civil. Au début et à la fin du cahier, de grosses étiquettes rectangulaires, semblables à celles qui autrefois tapissaient les malles-cabines, couvraient les pages de garde.
Un nom et un prénom revenaient sans cesse: B’chiri Jacob. Libellés dans cet ordre. Suivait une adresse à chaque fois différente.
« B’chiri Jacob c/o Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie) ». « B’chiri Jacob c/o Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) », « B’chiri Jacob c/o Pillet Jean, 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, 69 (France) ». Et ainsi de suite. L’homme ne tenait pas en place.
Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme. À la ligne suivante, d’un discret « c/o », il le confiait «aux bons soins» de ses hôtes du moment. Tel un colis. Un fardeau que l’on devine encombrant, lourd à porter, et aussi fragile, nécessitant vigilance et attention. Car, à l’évidence, c’était bien ce nom, ce bagage, cette étiquette accolée à chacun de nous, qu’il interrogeait à travers ses autoportraits équivoques et ses mouvements erratiques. »
p. 42-43

« Comment Jacob B’chiri vivait-il sa proximité avec les morts? Je ne pourrais jamais le lui demander. Shimon Mercer-Wood avait enfin retrouvé sa trace dans les dossiers de l’ambassade. « Il est décédé le 24 mai 2014, à Paris, m’écrivit-1l. Il a été inhumé en Israël, à Beer-Sheva. Je regrette de ne pas pouvoir vous fournir des informations plus satisfaisantes. »
J’avais beau m’y attendre, la nouvelle m’affligea. C’était comme si je venais de perdre non pas un ami, le mot est trop fort, ni même une connaissance, mais un familier, quelqu’un dont la présence m’était devenue habituelle et à laquelle j’accordais une importance que j’ai toujours du mal à expliquer. » p. 99

« En la matière, je suis au regret de dire que l’élève des Beaux-Arts ne fait preuve d’aucune originalité — et sans doute est-ce la raison pour laquelle il gardera son trombinoscope pour lui et ne le montrera qu’à ses frères et sœurs, puis le remisera au fond d’un carton.
Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.
Il ne consacre à tout cela qu’un mi-temps, car il doit, par ailleurs, gagner sa croûte. Il a toujours été dans la dèche. À qui pourrait-il demander de l’argent? Sa famille n’a pas un rond. Il ne peut même pas se payer un loyer. » p. 191

« Jacob, ce héros. Pour tout le monde, c’est le fils prodige, celui qui a réussi. Comment ne pas attribuer à un tel personnage quelques actes de bravoure ? Il n’en fait pas étalage ? C’est qu’il n’a pas le droit d’en parler, tout simplement. Sa réserve, ses mystères, ses silences reflètent son désir de passer inaperçu. Et puis, les gens les plus remarquables ne sont-ils pas aussi les plus modestes ? Ses échecs apparents, son incapacité à trouver sa voie ne peuvent s’expliquer que par l’existence d’une double vie. Il n’est ni artiste, ni architecte, ni professeur d’hébreu, ni fourreur, ni électronicien, ni même agent de sécurité. Ce ne sont là que des couvertures. Ce qu’il est ou plutôt ce qu’il était réellement, Itzhak pensait le savoir. Il n’en était pas sûr, mais comment peut-on l’être dans un univers où règne les faux-semblants? » p. 197

À propos de l’auteur
BOLTANSKI_Christophe_©Philippe_MatsasChristophe Boltanski © Photo Philippe Matsas

Né en 1962 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Christophe Boltanski a été grand reporter à «Libération», au «Nouvel Observateur», et rédacteur en chef de la revue «XXI». Il est l’auteur de Minerais de sang, de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015 et de Le Guetteur (2018). (Source: L’Obs / Éditions Stock)

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Le passeur

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Prix de la Closerie des Lilas 2021

En deux mots
Après avoir été lui-même poussé à l’exil, Seyoum est désormais l’un des patrons du réseau de passeurs qui organise les voyages de migrants vers l’Europe depuis les côtes libyennes. Mais l’arrivée de la dernière «cargaison» de la saison va le replonger dans son passé et ébranler ses certitudes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le migrant, le bourreau et la terre promise

Stéphanie Coste a réussi un premier roman captivant en choisissant de parler des migrants du point de vue du passeur. Ce dernier, trafiquant sans foi ni loi, va être soudain rattrapé par son passé.

Seyoum est aujourd’hui un chef puissant du réseau de passeurs qui organisent la traversée des migrants et font fortune sur le dos de ceux qui n’ont pour seul espoir l’exil vers l’Europe. En échange d’un transport en convoi dans des camions bringuebalants et chargés comme des boîtes de sardines, d’un séjour dans des hangars insalubres où ils sont parqués et d’un voyage des plus aléatoires sur un vieux rafiot de plus en plus difficile à trouver, ils vont dépenser une fortune. Et faire prospérer ces trafiquants de chair humaine qui se soucient bien peu de la réussite de leurs voyages. Les douaniers et l’armée, complices de ce trafic, aimeraient pourtant ne pas avoir à repêcher constamment des corps et entendent aussi faire rémunérer cette «prestation». C’est dans ce contexte que Seyoum, qui a lui-même échappé à la dictature dans son Érythrée natale en prenant le chemin de l’exil, accueille la «cargaison» pour son dernier voyage de la saison. Une misère qu’il essaie d’oublier en se shootant au khat et en la noyant dans le gin. Mais le malaise persiste.
«Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi.»
Car Seyoum était amoureux quand il a fui son pays. Il espérait se construire un avenir brillant, loin de ce régime qui lui a pris sa famille et s’apprêtait à faire de même avec lui. Pour s’en sortir, pour devenir un bourreau intraitable, il a dû se forger une solide carapace qui va pourtant se fendiller lorsqu’un réfugié comprend qu’il est l’un Érythréen comme lui. «Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage.» Et qui va le conduire à prendre une décision radicale.
En choisissant Seyoum comme narrateur Stéphanie Coste a trouvé un angle aussi particulier qu’intéressant pour traiter l’un des sujets d’actualité les plus brûlants. En suivant son parcours, on comprend la complexité du problème et la difficulté à imaginer une solution, bien loin du manichéisme de certains, prompts à sortir leur «Yaka». Ce roman-choc, poignant et violent, fort et émouvant, est à placer dans votre bibliothèque aux côtés de ceux de Louis-Philippe Dalembert avec Mur Méditerranée de de Christiane de Mazières et La route des Balkans, de Marie Darrieussecq avec La Mer à l’envers, de Sarah Chiche et Les Enténébrés, ou encore du premier roman de Johann Guillaud-Bachet, Noyé vif. Tout comme Stéphanie Coste, ces œuvres de fiction disent sans doute mieux la «question migratoire» que ne peuvent le faire les reportages qui restent souvent, par la force des choses, très superficiels.

Le Passeur
Stéphanie Coste
Éditions Gallimard
Premier roman
136 p., 12,50 €
EAN 9782072904240
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en Lybie et en Érythrée puis quelque part en Méditerranée, sur la route de Lampedusa.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, «de l’espoir son fonds de commerce», qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le petit journal (Fernando Couto e Santos)
L’Écho magazine (propos recueillis par Isabelle Claret Lemarchand)
Blog Trouble Bibliomane
Blog The Unamed Bookshelf
Blog Au fil des livres
Blog Domi C Lire
Blog Lili au fil des pages
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Zouara, Libye, 15 octobre 2015
J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face.
Le nombre d’arrivées de Khartoum et Mogadiscio la semaine dernière m’a surpris. Je n’avais pas prévu qu’ils seraient tant à résister au Sahara. En général je fais un bon calcul avec les rabatteurs ; s’il en part cent cinquante de Somalie et d’ailleurs, à peine les deux tiers parviendront en Libye. Ils ne pourront éviter la traversée du désert, la mort assise sur leur cou comme une enclume. Il en meurt plus dans la fournaise des mirages qu’en mer en temps normal. La rage de survivre leur donne de plus en plus la gnaque.
Andarg doit en livrer une soixantaine de plus d’Érythrée aujourd’hui ou demain. Les Soudanais et les Somaliens sont déjà trop nombreux par rapport à la capacité du bateau. J’ai été trop gourmand, je le sais. J’ai voulu m’en mettre plein les poches pour la dernière traversée de la saison. Les croisières Seyoum ferment leurs portes pour l’hiver, allez-vous faire voir. Voilà ce que je me suis dit. Cette négligence finira par nuire à ma réputation. Une réputation construite en dix ans de boulot et trahisons diverses. La concurrence se moque comme moi de ses responsabilités. Du coup les fiascos se sont enchaînés de Tripoli jusqu’à Zouara, et ça commence à se savoir. La côte est devenue un dépotoir d’ordures pas tout à fait ordinaires. Le bouche-à-oreille a enflé dans le vent des récents naufrages. Et du Soudan jusqu’à la Somalie il a semé une graine de doute. Pour l’instant les candidats au mirage de l’Italie affluent toujours. Mais il va falloir faire gaffe.

— Seyoum ! Seyoum !
Ibrahim m’a fait sursauter. Mes mains tremblent. Un tic récent fait claquer ma mâchoire. J’ai encore brouté trop de khat hier soir, j’ai augmenté les doses, la botte quotidienne ne suffisait plus. J’ai presque tout fini. Heureusement Andarg a refait le plein en Éthiopie en attendant la livraison des Érythréens à la frontière. En pensant au goût amer des feuilles, je salive comme un animal attendant sa pitance. Je passe de plus en plus de temps à pioncer derrière mon cabanon. Ces dérives me laissent apathique et pourtant prêt à mordre. Mes yeux sont noyés en permanence de sang et de folie. Je commence à me foutre les jetons moi-même, je dois reprendre le contrôle. Ibrahim m’appelle encore. Je m’extirpe de l’ombre du palmier. Il fait encore chaud même si le soir va se pointer d’ici une heure. Je préfère traîner sur ce bout de sable plutôt qu’à l’entrepôt où je parque les migrants avant la traversée. Les Soudanais et les Somaliens qui y sont entassés depuis six jours n’ont plus rien à bouffer depuis hier. On leur file juste un peu de flotte pour les garder en vie. Certains portent sur leurs tronches les prémices de la révolte. Je les reconnais tout de suite. J’en fais tabasser trois ou quatre par jour pour maintenir l’ordre : l’épuisement gagne toujours, la peur les achève. Ils sont vite matés.
— Seyouuuum !
— Oui Ibrahim, je suis là. Qu’est-ce qu’il y a ? La cargaison des Érythréens est arrivée ?
Il déboule essoufflé devant moi.
— Non, pas encore. J’ai parlé avec Andarg tout à l’heure. Le camion a crevé près de Houn hier après-midi. Une grosse pierre sur la piste. Ils sont retardés d’une demi-journée. Mais y a tes amis, les deux gardes-côtes libyens, qui sont là. Enfin, sur la plage. Ils veulent te parler.
Amis, tu parles ! Ces sangsues s’accrochent à ma gorge et se gavent de mon pognon depuis quatre ans. Ils saignent aussi les autres gangs sur toute la côte jusqu’à Tripoli. Ces mecs-là font la fiesta tous les jours sur la tombe de Kadhafi en sirotant du thé noir. Merci mon pote pour le chaos que t’as laissé derrière ton cadavre, à la tienne. Je m’avance vers Ibrahim. Je le dépasse d’une bonne demi-tête.
— Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Ils sont déjà venus il y a même pas deux semaines récupérer leur enveloppe. On s’était mis d’accord que ça comptait pour deux traversées. Dis-leur que je suis pas là.
Ibrahim se balance sur ses jambes décharnées. Il évite mon regard en visant un point au milieu de ma poitrine. Son corps, tas d’os saillants, transpire la trouille. Par réflexe il voûte les épaules. Soudanais de Malakal, il est arrivé adolescent sur le port de Zouara, un mauvais film en boucle dans sa tête, celui de ses frères et de sa mère tombant les uns après les autres dans le Sahara. Un peu comme dans un jeu vidéo où le dernier debout est vainqueur. Il n’a pas gagné l’ultime manche de la partie : atteindre l’eldorado italien. La tempête a rabattu et coulé son bateau du mauvais côté, à vingt kilomètres de Zouara. Retour à la case enfer. C’était un de mes rafiots. Ibrahim n’a pas retenté la traversée. Et moi je le tolère depuis qu’il a échoué à ma porte, clébard craintif et loyal accroché à mes basques. Il finit par me dire, l’œil toujours fixé sur son point imaginaire :
— Je savais pas que tu voulais pas les voir. Je leur ai dit que t’étais là. Désolé Seyoum.
— Dégage, toi et ta gueule d’enflure, tu m’exaspères. Dis-leur que je viens mais d’abord je dois parler à Andarg. Fais-les attendre dans la cabane et sers-leur un verre de thé.
Il détale pour éviter une baffe éventuelle. Je m’éloigne de la cabane en me traînant. Un début de migraine s’installe. Le manque défonce mon cerveau chaque jour un peu plus tôt. Avant, le signal arrivait avec le coucher du soleil. Il survient maintenant en plein après-midi et plus rien de précis ne le déclenche. Je l’ignore comme je peux. Une envie de gerber s’installe dans ma gorge. Je déglutis difficilement. La nausée monte d’un cran. Ma peau pue encore les excès de la veille, l’acidité du jus de khat macéré dans ma bouche mélangée à celle du gin du marché noir que je bois par litres. Je sors mon portable de ma poche et appelle Andarg. Je dois faire plusieurs tentatives avant d’avoir la connexion.
— T’es où ? Et t’arrives quand exactement ?
— Ah Seyoum ! Quelle galère ! le camion a crevé, les deux roues avant en même temps à vingt-cinq bornes de Houn. Et Zaher n’avait chargé qu’une roue de secours avant le départ. Je l’ai envoyé à pied à Houn pour aller en chercher une autre. Du coup on a perdu un temps fou. Et y a deux vieux qui ont clamsé entre-temps. On sera là demain matin au plus tard.
Houn, encore à six cents bornes de la côte.
— Les Soudanais et les Somaliens cuisent dans l’entrepôt depuis des jours ! Et j’ai ces connards de gardes-côtes libyens qui sont revenus renifler. Heureusement que j’ai planqué le bateau. T’as acheté une came encore plus pourrie que la dernière fois, qu’est-ce que t’as foutu ?
Je regrette de l’avoir laissé négocier avec Mokhtar pendant que je réglais des affaires à Tripoli. Les pêcheurs du coin nous refourguent à des prix délirants du matos prêt à aller à la casse. Mokhtar est le pire mais on est obligés de passer par lui. Il connaît les plans pour choper des carcasses en tout genre quand les autres n’ont plus rien à offrir. Il connaît surtout l’art de l’arnaque. Ce mec est assis sur un tas d’or et de cadavres. Andarg, avec sa mollesse, n’a pas fait le poids. J’entends son crachat dans le téléphone. Je le sens sur la défensive.
— M’engueule pas ! Fallait payer le prix pour cette merde ou on avait rien. Y a plus assez de bateaux sur le marché en fin de saison, tu le sais aussi bien que moi. Y avait pas le choix.
— Mokhtar est une raclure, va falloir qu’on se bouge le cul pour trouver d’autres fournisseurs.
Andarg balance un deuxième crachat à distance.
— Justement y a le Soudanais qui voulait te voir pour en parler. Je l’ai croisé quand t’étais à Tripoli. J’ai oublié de te le dire. Mais bon l’essentiel c’est que j’aie trouvé un bateau pour la traversée, non ?
Le business a explosé ces dernières années. À la bonne époque avec dix mille dollars on pouvait acheter un bateau et des numéros de rabatteurs. Moi et quelques autres nous nous partagions le monopole. Depuis que Kadhafi s’est fait zigouiller, la concurrence a afflué, de la racaille qui vient profiter du chaos local et se faire de l’oseille sur nos plates-bandes. Tous ces mecs qui s’improvisent passeurs font monter les prix des bateaux en flèche. Même à Tripoli ça devient difficile d’acheter un chalutier. Les pêcheurs se gavent et n’ont plus besoin d’aller en mer. Heureusement, côté gouvernement, à part les gardes-côtes qui sont gourmands, on est encore à peu près tranquilles. Mais j’ai hâte que cette dernière traversée soit derrière moi, histoire de jauger en paix la nouvelle donne et de me reposer. D’ailleurs je me sens vidé d’un seul coup. Mes jambes flanchent dans le sable. Je trébuche sur une planche à moitié enlisée et manque de me casser la gueule. Je me retiens avec mon bras et me fais mal au poignet. Où est ma botte de khat ? Je réprime un frisson, je meurs de chaud pourtant.

— Seyoum, tu m’écoutes ? Allô ? Allô ? Ça passe plus ?

Les paroles d’Andarg vrombissent dans mes tympans. L’angoisse et ses hallucinations surgissent derrière le palmier, là-bas. J’éloigne le téléphone de mon oreille. Le ciel se renverse. La plage devient plafond. Je suis désorienté. Une salive épaisse scotche mes lèvres. Des mouches grouillantes s’agglutinent devant mes yeux explosés, cherchent à rentrer dans mes orbites. Je tousse violemment pour relancer le battement de mon cœur, me file une baffe. Le ciel et la plage retrouvent leur place. Andarg continue sa litanie. J’aboie :
— Arrête de bavasser ! Il faut faire embarquer la cargaison après-demain au plus tard. Ils annoncent des tempêtes et des vents contraires pour les prochains jours. Pas question que les mecs chopent la trouille et refusent de traverser.
— Ok, on va mettre les gaz. Au fait, à part les deux vieux d’hier y en a huit qui sont tombés du camion du côté soudanais, donc si tout se passe bien d’ici demain ils seront quarante-cinq.
— C’est quarante-cinq de trop vu l’épave que Mokhtar t’a refourguée. Allez, grouillez-vous. Et ne vous arrêtez même pas pour pisser.

Je raccroche et me dirige vers la cahute sur la plage où ces gros porcs de gardes-côtes m’attendent. Des groles défoncées et des lambeaux de vêtements sont éparpillés un peu partout sur le sable blanc, la mer turquoise en arrière-plan. Ils ont à peine nettoyé après le dernier naufrage. Du côté italien, on doit plus souvent ramasser des bouteilles de Pepsi et des emballages de sandwichs. Je ricane en pensant à ça. Au bord de l’eau un reste de canot éventré dégueule des paquets d’algues noirâtres. J’aperçois un morceau de jouet rose coincé à l’intérieur. Une bourrasque soulève le magma et laisse voir un visage de poupée. Les algues m’évoquent des bestioles immondes qui auraient tout dévoré sauf cette tête en plastique. Un nouveau coup de vent embarque des sacs plus loin. On dirait des ballons crevés de toutes les couleurs sortis d’une fiesta. Un nuage venu de nulle part cache le soleil et me rappelle la tempête prévue. Qu’elle ne moufte pas dans les deux jours à venir. Si le bateau doit chavirer, autant qu’il chavire en face.
Depuis que j’ai démarré mon business il y a dix ans je n’achète des coques ou des zodiacs que pour un seul passage. Certains concurrents ne le savent pas mais le rendement financier est meilleur, et ce système comporte moins de risques pour mes hommes. Ils font juste les premiers milles de la traversée pour mettre le rafiot sur le cap. Après il suffit de fourrer un GPS entre les mains d’un des passagers en lui expliquant que c’est tout droit. Moi je récupère mes mecs en zodiac, et à la volonté du bon Dieu pour le reste. À cause des prévisions météo cette fois, j’estime à deux chances sur dix le succès de l’expédition. Je me retrouve potentiellement avec cent quinze macchabées sur la conscience, mais c’est le business. Après avoir réglé mes hommes, les passeurs du Sahara, le bateau et autres broutilles, je ne vais pas m’asseoir sur cent mille dollars de bénéfices.

CHAPITRE DEUX
Les gardes-côtes assis autour de ma table branlante tirent tous les deux sur une clope. Leurs doigts jaunâtres dessinent des ronds dans l’air suffocant de ma piaule. Mohsan Ftis, le chef, lève un œil mauvais en me voyant. Son bide dépasse de son uniforme et exhibe ses poils drus. Des taches de sueur tatouent ses aisselles et son fute au niveau des couilles. Ce type me dégoûte.
— Mes amis, excusez-moi de vous avoir fait attendre. Je vois que vous êtes déjà installés. Encore un peu de thé à la menthe ?
— Arrête ton bullshit Seyoum, on est pas là pour faire un concours de politesses. Assieds-toi, il faut qu’on parle.
Je me méfie de ce rat obèse comme de moi-même. Un filet de thé coule sur son menton. Sa lèvre inférieure légèrement pendante me dit l’étendue de son faux-cuisme. Je sais par le gang des Égyptiens que Ftis a balancé plusieurs collègues ces derniers mois, malgré les gros bakchichs qu’on lui file. J’attrape le tabouret près de ma paillasse et le pose près de lui. L’odeur de graillon qu’il rote en même temps qu’il parle imprègne tout de suite mes fringues.
— Oui assieds-toi là, et écoute-moi bien.
Je fais semblant de ne pas capter la menace, et tire machinalement sur ma barbe pour gagner du temps. Tiens, je la taillerai ce soir.
— Je vous écoute capitaine, mais je croyais que tout était en règle depuis votre dernière visite. Comme vous êtes là, j’en profite pour vous informer que la traversée est prévue pour demain soir. On fait comme d’hab…
Ftis se lève d’un bond. Les verres de thé giclent sur la table. Ibrahim qui se tenait en chien de garde devant la porte se précipite avec le thermos. Je lui fais signe de sortir de la cabane. On reprendra du thé plus tard. Ftis postillonne:
— Justement on va pas faire comme d’habitude ! Qu’est-ce que vous foutez toi et tes potes depuis trois semaines ? ! Quatre naufrages ! Quatre !

ÉPILOGUE
Asmara, Érythrée, 9 juin 2005, jour de la fuite
Mon maigre bagage est prêt. Tout est organisé. Enfin, dans quelques heures, je vais retrouver mon Seyoum. Plus d’un an que je ne l’ai vu ! Je n’ai plus d’ongle à ronger ni de peau à arracher autour pour calmer mon angoisse, alors je focalise mon esprit sur ma dernière vision de lui, son visage grave, et sa main m’envoyant un baiser évaporé dans l’air. On a parlé du déroulement des opérations avec Maeza hier soir, ma grande cousine. Grâce à elle et à son mari Hailé, l’impossible est devenu possible. Pourtant l’appréhension noue mon ventre et fait trembler mes mains. Je les joins l’une à l’autre, comme une prière.
La journée s’égrène, interminable. Maeza viendra me chercher là-haut quand la voiture arrivera. Je regarde le soleil décliner, bas et rouge, à travers la fenêtre.

— Madiha, viens, c’est le moment.
Je n’ai pas entendu Maeza monter. J’attrape mon baluchon. Elle me fait signe de ne pas parler. Mon cœur fait un boucan pas possible. On descend dans la cuisine. Deux hommes en treillis nous y attendent. Je n’en reconnais aucun.
— Ce n’est pas Hailé qui devait m’emmener retrouver Seyoum ?
Maeza sans un mot prend le sac de mes mains, l’ouvre, et le montre à l’un des types :
— C’est bon, vous avez la preuve.
L’homme en regarde à peine le contenu. Puis il dit machinalement :
— Madiha Hagos, vous êtes en état d’arrestation pour tentative de fuite du pays. Vous encourez quatre ans de prison. Si vous opposez une quelconque résistance votre peine sera prolongée.
Je me tourne stupéfaite vers ma cousine. Elle hausse les épaules.
— Tu connais le montant de la prime pour dénoncer une fille de ministre en taule ? Alors, ta liberté, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Seyoum on s’en fout, son père ne vaut plus rien. D’ailleurs ton chéri s’est cassé il y a déjà trois mois. Il a refilé aux autorités les petits mots que vous vous faisiez passer en douce en échange de sa liberté. On l’a laissé s’évader. Il n’a pas hésité une seconde. C’est beau l’amour !
Sa trahison m’anéantit, mais c’est celle de Seyoum qui écorche mon corps à vif. Je me refuse à y croire. Je suis muette de désespoir et d’incompréhension. Pourtant les deux soldats m’empoignent, me traînent jusqu’à leur véhicule, et me jettent à l’arrière. L’un d’eux file une liasse de billets à Maeza qui l’empoche, exultante, sans un regard sur moi. Elle-même lui tend un morceau de papier plié en deux et lui dit :
— Tu donnes cette lettre à qui tu sais, à l’endroit prévu, après que tu auras déposé Madiha au centre de détention. Et n’oublie pas de la boucler, Hailé n’est pas encore au courant de notre arrangement. Je lui expliquerai plus tard.
La voiture démarre et la silhouette de Maeza agrippée à son butin s’éloigne. Le soldat sur le siège passager déplie le morceau de papier bleu clair et le lit. Je ne comprends pas son rire qui éclate soudain dans l’habitacle. Une fourmi rouge, qui me rappelle celles de Sawa, court le long de mon bras. Je ne la chasse pas. Quelle importance si elle me mord ou pas ? »

Extraits
« Je me détourne de lui et examine vaguement la cargaison. Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi. » p. 36

« — T’as vraiment un problème de comportement mec. Pourquoi tu me regardes comme ça?
— Tu t’appelles Ephrem ? ! T’es érythréen alors! T’as un lien avec le journaliste Osman Ephrem?
Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage. Je me jette sur lui et l’empoigne par le cou. Il tombe à la renverse en criant de surprise. Avant qu’il ne puisse réagir je me penche sur lui et lui envoie de toutes mes forces mon poing dans la tronche. L’impact du coup fait craquer mes phalanges et sa mâchoire. Il hurle de douleur. Dans ma furie qui balaie tout, je l’entends à peine. Il met ses bras devant son visage pour parer au prochain coup, que je suspends. Je secoue la main en maugréant entre mes dents «Putain il m’a fait mal ce con». L’air est irrespirable. Ma fureur irradie dans chaque parcelle de mon corps. Toute pensée rationnelle a quitté mon cerveau. N’y reste qu’un hurlement muet. Oui, mais pourquoi? Ce pourquoi me fait descendre d’un cran. Reprends-toi bon sang. Reprends-toi.
L’Érythréen me regarde, apeuré. Il s’imaginait quoi ? Réveiller ma corde sensible en invoquant une patrie commune ? Il voulait me dire «toi et moi on est frères, le même sang coule dans nos veines, nos pères et nos mères se connaissaient c’est sûr avant la terreur, avant l’indicible, peut-être aussi qu’on était dans la même école, tu te rappelles?». Ce mec croit qu’on a encore un passé? Je déglutis ma rage. L’air revient fluide dans mes poumons. Je m’approche de lui.
— Allez, relève-toi! Et arrête ton numéro sinon je l’en recolle une. » p. 49

À propos de l’auteur
COSTE_Stephanie_©francesca_mantovaniStéphanie Coste © Photo Francesca Mantovani

Stéphanie Coste a vécu jusqu’à son adolescence entre le Sénégal et Djibouti. Elle vit à Lisbonne depuis quelques années. Le Passeur est son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Le Printemps des Maudits

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En deux mots
Par un soir d’orage un cavalier est recueilli par une famille de métayers. Ce messager du roi arrive à la veille du massacre des vaudois, ces exilés venus repeupler le Luberon et considérés comme hérétiques. Il va assister, impuissant, à la semaine sanglante.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La semaine qui ensanglanta le Luberon

Jean Contrucci a retrouvé un épisode oublié de notre Histoire, le massacre des «hérétiques» installés dans le Luberon après la Guerre de cent ans. L’occasion d’un formidable roman, mais aussi d’une réflexion sur les guerres menées au nom de la religion.

Il serait aisé de résumer ce roman en soulignant qu’il retrace l’un des épisodes les plus sanglants de notre histoire, le massacre des vaudois installés dans le Luberon durant la semaine sanglante d’avril 1545. Un quasi-génocide menée conjointement par les forces royales, l’armée du pape et les troupes provençales menées par Jean Maynier, baron d’Oppède et qui fera 3000 morts parmi ses «hérétiques» qui avaient choisi la Réforme.
Sauf qu’un tel résumé ne reflète pas le plaisir que l’on prend à lire Le Printemps des Maudits, sa trame romanesque parfaitement construite, le bruit et la fureur, le sang et les larmes sur lesquels repose cette histoire, à l’image de la scène d’ouverture, dantesque. Une nuit d’orage, alors que la famille rassemblée dans une petite masure est déjà sur les nerfs, une ombre se profile et des coups sont assenés sur la porte. L’homme qui a bravé les intempéries vient s’effondrer sur le sol, blessé au front.
Recueilli et soigné, il va se présenter et expliquer sa présence en Luberon. Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre, et chargé d’un message à l’intention du seigneur d’Allen, message que son valet transporte et qu’il lui faut retrouver. Après quelques péripéties, il parviendra à remplir sa mission. Mais ce qu’il apprend alors va l’inquiéter au plus haut point. La clémence jusque-là accordée aux vaudois par François Ier était remise en cause par le baron d’Oppède
qui s’était juré «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie». Et la convocation du Parlement par ce dernier ajoutait encore à la tension. Arnaud aurait volontiers conté fleurette à Isabelle, la fille de Martin Jaume, le métayer qui l’avait soigné qu’il avait retrouvé lorsque cette dernière livrait le linge du seigneur d’Allen, mais le jeune capitaine philosophe a compris que «la vie des hommes n’était faite que de brefs moments de grâce, bien vite effacés par d’inévitables tragédies». Une tragédie que l’édit de Mérindol va sceller.
Arnaud va alors tenter de sauver les vaudois, leur conseillant de fuir au plus vite. Mais ces derniers, fiers de leur foi et des terres qu’ils ont mis en valeur, refusent ce conseil. Jaume, sa femme et sa fille, comme les autres, croient que leur honnêteté et leur droiture les protègent. Mais dès le lendemain la tuerie commence, au grand désespoir d’Arnaud et du seigneur d’Allen.
Jean Contrucci s’est beaucoup documenté pour retracer ces massacres. Aux personnages de fiction, il a pris soin de mêler véritables acteurs de cette tragédie, retrouvant faits et lieux, dénichant des documents qu’il a habilement intégré au roman (voir ci-dessous la liste des personnages). Dans la même veine que ses romans historiques, à commencer par La Ville des tempêtes, qui se déroule en 1595, on retrouve aussi ici le sens de l’intrigue qui a fait le succès de sa série des Nouveaux mystères de Marseille et cette façon propre à l’auteur de ferrer son lecteur.
N’oublions pas non plus la belle leçon qui nous est ici offerte en constatant que jusqu’à notre XXIe siècle, avec la tentative d’instauration d’un état islamique, les guerres de religion se sont poursuivies. Les pessimistes diront que c’est bien la preuve que l’humanité n’a rien appris et que la permanence de ces combats est désespérer du genre humain. Les optimistes y verront au contraire la lumière dans les ténèbres, l’émergence d’hommes de bonne volonté et le besoin impératif de combattre l’obscurantisme. C’est de leur côté que je me range et que je vous encourage à lire et faire lire Le Printemps des Maudits !

La liste des personnages
Personnages de fiction
Arnaud de Montignac, jeune capitaine gascon aux gardes de la reine Marguerite de Navarre, sœur aînée du roi
François Ier, venu en Provence sur ses ordres pour enquêter sur la répression qui se prépare contre des paysans suspects d’hérésie vaudoise et luthérienne.
Jacquet, valet du capitaine.
Jacques II de Renaud, seigneur d’Allen (aujourd’hui Alleins, commune au nord-est de Salon-de-Provence), mentor et informateur d’Arnaud de Montignac. L’existence de ce gentilhomme est historiquement attestée, mais il est traité ici comme un personnage romanesque.
Blanche d’Urre de Saint-Martin, jeune épouse du seigneur d’Allen.
Margaux, cuisinière au château d’Allen.
Martin Jaume et sa femme Élise, paysans vaudois, métayers sur le fief du seigneur d’Allen.
Isabelle Jaume, seize ans, leur fille unique, amoureuse d’Arnaud de Montignac.
Claudius, leur valet.
Henri Chabert et sa femme Marthe, paysans catholiques voisins de Martin Jaume.
Michel de Nostredame, médecin et devin.
Boumian, chien berger de Crau appartenant à Martin Jaume ;
Artus, cheval navarrin du capitaine de Montignac ; Pernette, mule du valet Jacquet ; Clopin, mulet de Martin Jaume ; Chardon (et sa charrette), âne d’Isabelle Jaume.

Personnages historiques
Pierre Valdo (ou Vaudès), ancien bourgeois lyonnais, fondateur vers les années 1200 de la secte des Pauvres de Lyon, qui entendait revenir à la pureté évangélique en réaction aux dérives de l’Église. Condamné pour hérésie par le pape Innocent II au concile de Latran (1215). Ses disciples furent appelés « vaudois ».
*
Jean Maynier, baron d’Oppède, président du Parlement de Provence depuis 1543 et lieutenant général du roi en 1545 en l’absence du comte de Grignan, gouverneur de Provence, ce qui donne à ce magistrat un pouvoir militaire pour conduire la répression de l’hérésie vaudoise.
Famille d’Oppède
Anne Maynier d’Oppède, fille aînée du baron, épouse de François de Pérussis, seigneur de Lauris.
Claire Maynier d’Oppède, fille cadette du baron, épouse d’Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières.
Mérite de Trivulce, dame de Cental, farouche adversaire du baron d’Oppède, elle parviendra à le faire traîner en justice. Fille unique du condottiere italien Gian Giacomo Trivulzio. Au service de François Ier, celui-ci conduisait l’avant-garde française lors de la victoire de Marignan. Par son mariage avec Louis de Bouliers (Bollieri, en Piémont), Mérite devint dame (équivalent féminin de seigneur) de
Demonte et Centallo, en Piémont. En Provence on l’appelle simplement la dame de Cental. À la mort de son fils Antoine (1537), elle devint tutrice de son petit-fils, Jean-Louis Nicolas de Bouliers (treize ans à l’époque) seigneur de La Tour-d’Aigues et de la vallée d’Aigues.
Blanche de Lévis, dame de Lourmarin, veuve de Louis d’Agoult, mère de François d’Agoult, baron de Sault.
*
Les seigneurs et leurs fiefs
Louis Adhémar de Grignan, gouverneur de Provence de 1541 à 1547 (en mission dans le Saint-Empire romain germanique durant la semaine de répression de l’hérésie).
Pierre de Sazo, seigneur de Goult.
François de Simiane, seigneur de Lacoste.
Jean d’Ancézune, seigneur de Cabrières-du-Comtat (aujourd’hui Cabrières-d’Avignon).
Gaspard de Forbin, seigneur de Villelaure, La Roqued’Anthéron et Genson (aujourd’hui Saint-Estève-Janson), neveu du baron d’Oppède.
François de Pérussis, seigneur de Lauris, gendre du baron d’Oppède.
Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières, gendre du baron d’Oppède.
Pierre du Pont, seigneur de Goult, tué par Eustache Marron (voir ce nom).
*
Les prélats
Paul III, Farnèse, pape de 1534 à 1549.
Cardinal François de Tournon, ex-évêque d’Embrun, très impliqué dans la persécution de l’hérésie vaudoise, devenu le principal conseiller de François Ier en matière de politique religieuse, notamment.
Mgr Antoine Philholi (ou Filholi), archevêque d’Aix.
Mgr Jean Ferrier, archevêque d’Arles.
Mgr Pierre Ghinucci, évêque de Cavaillon.
Mgr Jacques Sadolet, évêque de Carpentras.
Mgr Antonio Trivulzio, vice-légat du pape en Avignon.
Jean de Roma, inquisiteur de l’ordre des jacobins (dominicains), connu pour sa cruauté envers les vaudois.
*
Les hommes de guerre
Antoine Escalin des Aimars, baron de La Garde-Adhémar, dit capitaine Polin, amiral de l’armée de mer du Levant du roi, commandant les forces royales surnommées les vieilles bandes du Piémont, après la victoire de Cérisoles sur les troupes de Charles Quint (avril 1544), qui mit fin aux guerres d’Italie.
Capitaine Vaujouine (ou Vaugines), très actif dans la répression de l’hérésie vaudoise.
Capitaine de Redortiers, commandant les troupes de Provence au siège de Cabrières.
Capitaine de Miolans, commandant les troupes pontificales au siège de Cabrières.
Pierre Strozzi, chef d’escadre des galères royales à Marseille.
*
Les rebelles
Colin Pellenc, meunier au Plan d’Apt, brûlé vif pour hérésie en 1540.
Eustache Serre, dit Marron (ou Marrò), chef des insurgés de Cabrières-du-Comtat. Ses compagnons avaient pour noms ou surnoms Chausses de Cuir, Guillaume Serre, Gambi de la Bouraque, Colin Bouch, Colin Cuiller, Roland de Ménerbes, Maistre Arnould.
*
Les hommes de loi et de justice
Barthélémy de Chassanée, président du Parlement de Provence au moment de la publication de l’édit de Mérindol (1540).
Guillaume Garçonnet, président du Parlement de Provence de 1541 à 1543.
François de La Font, Bernard de Badet, Honoré de Tributiis, commissaires chargés du procès-verbal de l’exécution de l’arrêt de Mérindol durant la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon (12-18 avril 1545).
Philippe Courtin, huissier au Parlement de Provence.
*
Jean Coctel, président du tribunal au procès de 1551.
Jacques Aubéry, avocat au Parlement de Paris, avocat général au procès (1551) intenté aux responsables de la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon.
*
Les manants et les gueux
André Maynard, bayle de Mérindol.
Jenon Romane, syndic de Mérindol.
Michelin Maynard, syndic de Mérindol.
Maurice Blanc, valet du bayle de Mérindol, fusillé à l’arquebuse.
Louis de Pierre, bayle de Lourmarin.
Monet Rey, syndic de Lourmarin.
Jean Cavalier, dit Compier, habitant de Lourmarin.
Barthélémy Millard, habitant de Lourmarin.
*
À la cour du roi de France
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, sœur aînée de François Ier, veuve d’Henri d’Albret, roi de Navarre, grand-mère d’Henri IV.
François de Tournon (voir Les prélats), diplomate et homme d’État, farouche contempteur des vaudois, le cardinal avait négocié la libération de François Ier auprès de Charles Quint après le désastre de Pavie (1525). C’est lui qui conseilla au roi de «laver ses péchés dans le sang des vaudois».
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, favorite de François Ier.
Diane de Poitiers, favorite du roi Henri II, fils de François Ier.
Piero Gelido, trésorier du Comtat Venaissin, représentant du légat du pape en Avignon.
*
Charles, duc d’Orléans, poète, grand-oncle de François Ier.

Le Printemps des Maudits
Jean Contrucci
Éditions Hervé Chopin
Roman
348 p., 19 €
EAN 9782357205949
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au pied du massif du Luberon.

Quand?
L’action se déroule en 1545.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1545, quinze ans avant les guerres de religion, l’enfer en Luberon.
Par un soir de tempête, un jeune homme épuisé et blessé surgit dans la bastide d’un paysan. C’est Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre. La sœur de François Ier l’envoie auprès d’un seigneur ami pour s’informer de ce qui se trame sur les bords de Durance. Trois armées en ordre de bataille, celle du roi de France, les troupes pontificales et les forces provençales, s’apprêtent à fondre sur le pays pour en chasser des paysans condamnés pour hérésie. Les «vaudois» du Luberon, disciples de Pierre Valdo, à qui ils doivent leur nom, vont subir une véritable croisade, quinze ans avant les guerres de Religion. Au terme d’une semaine sanglante, neuf villages seront détruits, dix-huit autres pillés, trois mille paysans massacrés ou envoyés aux galères, leurs femmes violées et leurs enfants vendus, le pays dévasté pour longtemps.
Sur cet épisode tragique délaissé par la grande Histoire, Le Printemps des maudits, avec son lot d’intrigues, de combats, de chevauchées et d’amours en péril, retrouve la saveur des romans de cape et d’épée chers à Alexandre Dumas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RCF (Christophe Robert reçoit Jean Contrucci)
Blog Fiches livres
Podcast Radio Judaica
Blog Le Dit des Mots (François Cardinali)

Les premières pages du livre
Voyez la grande offense
Faite par les meschans
Au pays de Provence
Contre les innocens
Car ils ont mis à mort
Les chrétiens à grand tort

Entrés dans Cabrières
Pour la prendre et piller
Fille, femme et chambrière
Pour forcer et violer
Et meurtrir les enfans
Qui n’avaient pas trois ans

À mainte femme enceinte
Le ventre ils ont fendu
Sans avoir de Dieu crainte
Les enfans ont pendu
Qui n’avaient par trois mois
Au bout de leurs harnois

Ces malheureux infâmes
Plus que chiens enragez
Les hommes et les femmes,
Tant les jeunes qu’âgéz
Ils les ont tous défaicts
Ces malheureux infaicts
Complainte anonyme

Avertissement au lecteur, pour y voir clair dans une histoire compliquée.
Du 12 au 18 avril 1545, l’armée royale descendue du Piémont, les forces de Provence rameutées par le Parlement d’Aix et les troupes papales venues du Comtat Venaissin s’accordèrent pour déferler « en ordre de bataille et à enseignes déployées » sur les villages au pied du massif du Luberon et y massacrer des milliers de paysans qui étaient venus jadis – avec l’accord des seigneurs désireux d’accroître leurs revenus – repeupler ces terres, en rebâtir les villages et remettre en culture les fiefs ravagés par la guerre de Cent Ans.
Cette croisade génocidaire, conduite durant une semaine avec une violence et une cruauté inouïes, qui mobilisa cinq mille hommes et fit trois mille morts, annonce avec presque vingt ans d’avance les guerres de Religion qui ensanglanteront durablement le royaume.
La raison? Nombre de ces paysans, arrivés le plus souvent des Alpes, du Piémont et du Dauphiné, étaient porteurs de ce que l’Église qualifiait depuis trois siècles d’hérésie vaudoise. Ils étaient les lointains disciples d’un certain Pierre Valdo, riche bourgeois lyonnais qui, vers les années 1200, s’était dépouillé de tous ses biens pour revenir à la pureté du message évangélique. Il prônait la pauvreté et contestait les dérives et les abus de l’Église romaine. Les Pauvres de Lyon (premier nom de la secte vaudoise) persécutés et déclarés hérétiques par le pape Innocent II, avaient essaimé notamment dans les Alpes françaises et italiennes. En revenant s’installer dans la plaine de Durance au pied du massif du Luberon et dans le Comtat, ces montagnards devenus agriculteurs « importèrent » l’hérésie vaudoise en Provence. Ils y suivaient dans la discrétion leur foi et ses principes : refus du purgatoire, du culte des saints et de la Vierge Marie, prétention à lire l’Évangile en langue vulgaire sans le secours des clercs et rejet des sacrements administrés par des prêtres jugés indignes de leur sacerdoce. Pour cela, ils recouraient à leur propre clergé de prêcheurs itinérants venant les visiter «à domicile».
Cette obstination leur avait valu, dès leur arrivée en Provence, les foudres de l’Inquisition, mais «l’hérésie» était plus ou moins tolérée dès qu’il ne s’agissait que de paysans jugés «dévoyés de la vraie foi». On en brûlait quelques-uns, de temps à autre, pour le principe et l’exemple, mais on appréciait leur force de travail et les taxes qu’ils rapportaient à leurs seigneurs.
Les choses se gâtèrent quand, las d’être persécutés, les vaudois, croyant se mettre à l’abri, adhérèrent aux idées de la Réforme initiée par Luther. Alors, pour l’Église et ses servants clercs ou laïcs, il ne s’agissait plus de quelques paysans égarés «malsentants de la foi», mais d’une dissidence menaçant l’unité religieuse et physique du royaume en raison de leurs relations avec le monde protestant et ses princes.
Le 18 novembre 1540, en réaction à la rébellion de paysans suspectés d’hérésie – suite à la condamnation au bûcher de deux d’entre eux – le Parlement de Provence publia un édit condamnant « ceux de Mérindol » (une vingtaine de personnes), « tenant sectes vaudoises et luthériennes » qui ne s’étaient pas présentés devant lui pour abjurer, à être «brûsléz et ars tout vifs».
Pourtant, pendant cinq années, suite aux errements de François Ier qui ne cessa d’annuler ses lettres d’exécution par des lettres de grâce, l’édit de Mérindol resta lettre morte.
Que s’est-il donc passé en avril 1545 pour que tout à coup l’apocalypse s’abatte sur le Luberon et le Comtat? Une convergence de causes politico-religieuses qu’il serait fastidieux de détailler ici, mais que concentre entre ses mains celui qui fut le bourreau des vaudois du Luberon: Jean Maynier, baron d’Oppède. Il détient alors le pouvoir judiciaire, en tant que premier président du Parlement de Provence. En l’absence du gouverneur de Provence, en mission à l’étranger, il détient aussi le pouvoir militaire, ce qui lui permet d’avoir l’appui de l’armée royale, l’autorise à convoquer le ban et l’arrière-ban des forces provençales, et il a suffisamment d’alliés à la cour de France et dans le Comtat pour organiser une opération militaire d’envergure, conjointe avec les forces papales, visant à « la totale extirpation desdits vaudois et luthériens de ces lieux infectés d’hérésie ». D’autant que le baron d’Oppède a obtenu de l’ordre d’exécution signé par le roi que l’édit de Mérindol soit considérablement aggravé et étendu « aux lieux circonvoisins ».
C’est cette histoire tragique et forte que vous allez découvrir ici, par les yeux du jeune capitaine gascon Arnaud de Montignac venu enquêter sur place, qui en est le témoin principal.

5 avril 1545, en début de soirée
Dehors, la tempête redoublait.
Avril est souvent cruel en Provence. On croit le printemps installé, les arbres se poudrent de fleurs, la campagne enfile sa tunique vert tendre, mais que la chavane ouvre les cataractes du ciel et on a un avant-goût du Déluge. En quelques heures, elle gâte les récoltes et les fruits attendus, gâche des mois de travail acharné et ruine tout espoir d’arracher son pain à la terre avare.
À chaque coup de tonnerre le cœur d’Isabelle s’emballait. Allongée sur sa couche dans la pièce obscure qui lui servait de chambre, au premier étage de la bastide, la jeune fille pelotonnée sous sa couverture de laine grossière fermait les yeux à s’en faire mal. L’éclair, passé par la lucarne à la tête du lit, lui transperçait les paupières de son éclat, précédant de peu le fracas du tonnerre venu des cieux déchaînés.
Comme si le Bon Dieu avait décidé ce soir d’ensevelir les hommes sous les décombres de son paradis.
Cela durait depuis la tombée du jour, sans une seconde de répit. Des hauts du Luberon, décapités par les nuées noires, cascadaient des torrents furibonds venus grossir les flots boueux chargés des bois morts arrachés à ses rives par la Durance, lancée comme une folle vers ses épousailles avec le Rhône.
Perchée sur une butte à l’entrée du vallon de Fenouillet, entre La Roque-d’Anthéron et Valbonnette, La Crémade tremblait sur ses fondations. Les vagues de pluie mêlées de grêle crépitaient sur les tuiles rondes de la vieille bastide.
Le bruit était assourdissant. Sous les assauts furieux du vent, les poutres faîtières de la charpente craquaient comme les mâtures d’un voilier dans la tempête.
Dans la remise, à droite du bâtiment principal, les bêtes affolées bêlaient, meuglaient, bottaient contre les cloisons de bois de l’étable. Même Boumian – un grand berger de Crau noir et hirsute, capable de briser l’échine du loup quand il rôdait trop près du troupeau – n’en menait pas large, le museau entre les pattes, allongé aux pieds de son maître.
Dans la grande cuisine où fumait une flambée mourante, Martin Jaume, qu’on appelait Le Mestre, avait rallumé les trois chandelles posées sur la table encore encombrée des reliefs du repas. Planté au milieu de la pièce commune, tel un capitaine debout sur le pont balayé par les lames, son visage embroussaillé de poils gris levé vers le plafond, il écoutait gémir sa maison, les sens en alerte, attentif à tous les bruits qui en provenaient.
Dès les premiers signes de la tourmente à venir, le métayer avait quitté sa couche. Il avait remis ses chausses et ses grosses galoches aux semelles cloutées, avait fait trembler de son pas lourd les marches de bois qui menaient au rez-de-chaussée et gagné la vaste salle où se dressait la table familiale, flanquée de ses bancs et de ses coffres à linge ou à vaisselle. Depuis, droit comme un cyprès, il n’avait plus bougé : il écoutait la colère divine et tentait d’en déchiffrer la raison. Par sa seule présence, il voulait rassurer tout son monde, bêtes et gens, et même les pierres de la maison sortie de ses grosses mains de paysan. Il montrait à l’orage qu’il ne craignait pas de l’affronter face à face. L’air de dire à chacun: «Tenez bon. Vous ne risquez rien,
puisque je suis là.»
Avant de descendre, Jaume avait contemplé Élise, sa femme, agenouillée dans sa longue chemise de nuit. Sans reprendre souffle, elle marmonnait des patenôtres au pied du lit conjugal. Il l’avait rembarrée avec un haussement d’épaule:
— Cesse donc, avec ces bêtises de papiste ! Tu crois que le Bon Dieu ne sait pas ce qu’il fait ? As-tu oublié la promesse de l’Éternel à Moïse devant la Terre promise? «Je donnerai à votre pays la pluie en son temps et tu
recueilleras ton blé.»
Ce rappel ne rassurait pas la malheureuse Élise. Un œuf à la main, consacré le jour de la Sainte-Claire par le curé de Lauris, elle enchaînait en bredouillant ses invocations à la bienheureuse, réputée pour savoir chasser les nuages. Sainte Claire, éloigne le tonnerre et calme les éclairs, Amen.
Rien à faire: ni le défi du Mestre, ni les invocations de sa femme ne faisaient reculer la pluie. Dieu semblait devenu insensible aux plaintes de Sa créature. Jaume jura sourdement entre ses dents. Il pensait aux jeunes pousses de seigle à peine sorties de terre et déjà hachées par les grêlons, ensevelies sous la boue, et aux jeunes fleurs fragiles de ses oliviers qui venaient d’apparaître à l’aisselle des feuilles. Avec quoi payer la tasque, cette redevance au seigneur, qui la calcule en fonction de la récolte? Le seigneur Renaud d’Allen, qui lui louait ses terres, avait beau être l’un des plus généreux, des plus compréhensifs aux peines de ses métayers parmi les seigneurs du val de Durance, il faudrait multiplier les corvées pour compenser la dette à venir. Avec quels bras ? Dieu lui avait repris ses trois fils, lui faisant la grâce de n’épargner que sa fille…
À la lueur de l’éclair qui révéla le paysage comme en plein jour, Le Mestre jeta un coup d’œil par la fenêtre vers le champ en contrebas de la bastide, ruisselant à gros
bouillons vers la rivière. Les peupliers en bordure du cours d’eau s’agitaient comme une procession de possédés frappés par la danse de Saint-Guy. Il lui sembla voir quelque chose bouger, dans l’ombre des arbres. Une forme sombre se déplaçait avec peine, en zigzaguant. Un animal affolé sans doute, aucun être humain doué de raison ne se serait risqué dehors par un temps pareil.
La nuit noire retomba comme un rideau, laissant Jaume ébloui. Le Mestre avait fermé les yeux par réflexe en détournant son regard vers la table. Quand il les rouvrit, il fut surpris par une forme blanche, dressée immobile au pied de l’escalier venant de l’étage, une chandelle à la main. Boumian était à ses pieds, tremblant comme un chiot de l’année.
— Que fais-tu là, fille ? gronda le paysan en forçant la voix pour dominer le tintamarre des éléments déchaînés. Isabelle, dans sa longue chemise de nuit fermée au col par une aiguillette, un bonnet rond noué au menton sur ses cheveux dorés qui cascadaient jusqu’aux épaules, avec ses bras croisés sur sa poitrine, ressemblait à une statue de sainte dans sa niche. À ceci près qu’elle grelotait des pieds à la tête.
— J’ai peur, père. Et j’ai froid. Des tuiles ont bougé. L’eau vient jusque sur le pied de ma couche.
— J’irai voir ça demain, grogna Le Mestre. Ce temps-là dure pas, ici. Dieu ne va pas gaspiller toute Son eau rien qu’avec nous autres. Il Lui en faut pour ailleurs. Partout où les hommes travaillent la terre. Remonte te coucher, Isa. Comme elle n’avait pas l’air de vouloir bouger, le père haussa le ton :
— Allez, zou ! Que tu vas m’attraper froid pour de bon, à pieds nus, comme ça ! Fourre-toi sous ton lit, l’orage viendra pas t’y chercher.
Comme pour contredire le métayer, une série d’éclairs fulgurèrent, illuminant longuement la pièce, aussitôt suivis d’une formidable détonation : la foudre était tombée tout près de La Crémade. Isabelle, lâchant sa chandelle, poussa un cri d’horreur. Ses yeux sombres exorbités, ses traits figés, sa bouche ouverte disaient autant que sa voix sa frayeur. Jaume s’avança vers sa fille. Il cherchait son regard pour la rassurer. Mais ce n’était pas son père qu’Isabelle fixait avec autant d’intensité. Son buste était penché sur la gauche et elle semblait observer quelque chose que la silhouette paternelle massive lui masquait. Cette chose était derrière Jaume. Le Mestre pivota d’un bloc vers la fenêtre et, derrière la vitre dégoulinante qui en déformait l’image, il crut deviner une tête ruisselante et échevelée dont la bouche grimaçait, et deux mains crispées sur les gros barreaux de fer qui la protégeaient.
L’apparition avait été fugace. À l’éclair suivant, l’encadrement était vide.
Isabelle, au comble de la terreur, cria d’une voix qui se brisa :
— C’est un masque, père ! Le diable nous l’envoie !
Des coups furent frappés sur le bois de la porte. Jaume, un instant ébranlé, se reprit:
— Tais-toi, fille ! Le diable ne fait rien à l’affaire.
Il se saisit de la grosse fourche qu’il tenait en permanence dressée contre le mur, à droite de la porte d’entrée, pour être toujours en mesure de repousser un rôdeur. De sa main gauche, il entreprit d’ôter la barre de bois qui la barricadait. Isabelle, livide, s’était jetée à genoux et les doigts de ses mains crispées entrelacés, les yeux levés au ciel, elle disait une prière dont on n’entendait pas les mots.
La porte débarrée s’ouvrit en grand sous une poussée violente du vent, Jaume recula, le manche de sa fourche solidement empoigné à deux mains et, bien campé sur ses jambes à la manière d’un soldat maniant sa lance pour embrocher l’ennemi, il attendit, l’œil fixé sur le rectangle sombre qui s’ouvrait sur la nuit.
Boumian, surmontant sa terreur, s’était dressé, babines retroussées, et grondait tous crocs dehors. Sur le seuil inondé se tenait une silhouette d’homme que la lueur d’un éclair en arrière-plan rendait opaque:
— Qui tu es ? hurla Jaume. Un trèvo?
Pour toute réponse le fantôme fit un pas en avant et s’abattit tout d’une pièce, face contre terre, ses traits masqués par ses cheveux noirs rabattus vers le front, pareils à un paquet d’algues qu’on vient de tirer de l’eau. Déjà le chien était sur lui, ses deux pattes avant posées sur le dos du corps abattu, son mufle sur sa nuque, prêt à la briser. Le Mestre saisit la bête par son collier et tira violemment en arrière :
— Couché Boumian !
À la voix de son maître, le molosse redevint doux comme un agneau et alla se blottir aux pieds d’Isabelle. Le pourpoint détrempé de l’homme, aux larges manches à revers, était déchiré, son haut-de-chausse bouffant maculé. Il portait une épée au côté et des bottes cavalières à éperons. Que faisait-il dehors par cette nuit d’apocalypse?»

Extrait
« Qui donc avait conseillé à ces paysans d’abandonner la terre qu’ils avaient repeuplée, puis fécondée par leur travail? Avaient-ils pris au mot le baron d’Oppède qui s’était juré, lors d’une séance de la cour souveraine du Parlement de Provence, «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie»? » p. 89

À propos de l’auteur
CONTRUCCI_Jean_©Theo_OrengoJean Contrucci © Photo Theo Orengo

Jean Contrucci est né à Marseille en 1939, journaliste pour Le Provençal et Le Soir, critique littéraire pour La Provence, il est le correspondant du Monde pendant vingt ans. Auteur de polars plusieurs fois primé, il démarre sa série Les Mystères de Marseille chez Lattès en 2002, dont il a signé le dernier en 2018. Figure culturelle de Marseille, il est très reconnu pour ses romans historiques. N’oublie pas de te souvenir (Éditions Hervé Chopin, 2019) et La Ville des Tempêtes (Éditions Hervé Chopin, 2016) ont connu un beau succès en librairie. (Source: Éditions Hervé Chopin)

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Les soucieux

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En deux mots:
Quand une équipe de tournage s’installe près de chez lui, Florian ne laisse pas passer sa chance. Mais l’ex-vendeur de DVD ne se doute pas qu’il va devoir se marier, habiter un squat, défendre les migrants et qu’il va grimper les échelons jusqu’à devenir régisseur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Femme noire et mariage blanc

Pour son premier roman, François Hien a imaginé qu’une équipe de cinéma et une communauté de migrants se retrouvaient dans un même lieu. Une confrontation aux conséquences inattendues.

On peut dire que Florian était au bon endroit au bon moment. Quand Olivier, le régisseur d’une série télé entre dans son magasin de DVD, il ne se doute pas que sa vie va basculer. À 28 ans et après une série de petits boulots – d’employé dans un centre d’appels à veilleur de nuit dans un hôtel – il n’hésite pas à demander si la production a besoin d’aide. Et le voilà engagé comme assistant-régisseur.
Dès le premier jour aux côtés d’Olivier, il va se sentir à l’aise et apprendre très vite, même si jusque-là, il n’avait pas vraiment brillé par sa sociabilité. Il habite avec sa mère, n’a quasiment pas d’amis et encore moins de petite amie. Le producteur de Jeux dangereux a choisi d’installer toute l’équipe dans une immense usine désaffectée offrant l’espace disponible à la construction des décors, ce qui va permettre de réaliser des économies conséquentes. Et si les coûts de production vont vite devenir un thème récurrent du roman, l’équipe va d’abord devoir régler un autre problème: ils ne sont pas seuls dans l’ancienne usine de jeux de baby-foot.
Des migrants squattent les lieux. Se disant sans-papiers, ils se déclarent maliens et cherchent les moyens de s’installer, soutenus par des associations d’aide. Très vite pourtant les deux parties vont trouver un terrain d’entente et cohabiter.
Pour le producteur, ces migrants sont même du pain bénit, car leur combat contre l’expulsion pourrait détourner les syndicalistes de leurs revendications pour des conditions de travail respectueuses des conventions collectives. Le malheur des uns…
Cependant, au fil des jours, la tension va croître de part et d’autre. Le groupe de migrants va se scinder et adapter des stratégies différentes, les acteurs et techniciens de la série vont se rendre compte qu’ils pourraient faire les frais de cette politique d’économies à outrance. Du coup, de nouvelles solidarités vont émerger, de nouvelles idées vont émerger. Comme celle de marier Bintu, menacée d’être renvoyée dans son pays, à Florian. Un mariage blanc organisé de telle manière que les autorités ne pourront que donner leur aval à cette union. Un pavillon abandonné servira de nid d’amour au couple. Sauf qu’à peine installé, les ennuis commencent, la maison faisant l’objet de convoitises qui vont tourner à l’affrontement et à l’arrestation puis la conduite de deux migrants en centre de rétention.
François Hien a très habilement construit son roman en élargissant l’aspect initiatique du début – Florian va trouver l’amour et grimper les échelons – aux questions de société – la réduction des budgets des productions télévisuelles, la question migratoire – sans oublier l’insécurité. Le tout culminant avec la création d’un collectif intitulé «Les soucieux» et destiné à venir en aide aux «Maliens». Même si je reste persuadé que le roman aurait sans doute gagné en dynamisme et en rythme s’il avait été élagué d’une centaine de pages, il n’en reste pas moins une jolie découverte de cette rentrée.

Les Soucieux
François Hien
Éditions du Rocher
Premier roman
370 p., 20 €
EAN 9782268103587
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en région parisienne. On y évoque aussi le Mali et la Mauritanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Florian est vendeur dans un magasin de DVD. Seul, il assiste au jeu du monde sans y trouver de place. Tout bascule quand il rencontre Olivier, régisseur atypique embauché sur le tournage d’une série à succès, qui le nomme assistant.
L’équipe de télévision investit une usine désaffectée pour y installer ses décors, mais découvre qu’un groupe de sans-papiers maliens s’y est installé. La cohabitation fortuite est perturbée par une bataille politique et administrative. Comédiens et techniciens décident alors de venir en aide aux réfugiés, et de former un groupe militant: les Soucieux.
Florian se retrouve vite pris dans l’engrenage d’un scénario où se mêlent invariablement lutte et idéal, jusqu’à ce que la réalité implacable vienne le sortir de la fiction. Quand le rideau tombe et l’illusion cesse, chacun doit choisir son rôle.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Revue Études
L’Essor Loire (Jacques Plaine)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« OLIVIER
Ce printemps-là, des soldats français combattaient dans le nord du Mali. Le pape avait démissionné. De nombreux migrants débarquaient en rafiots sur des îles italiennes.
L’usine se dresse au bord des rails du RER, en deuxième couronne de la périphérie parisienne, à Montigny. La rue le long des rails s’appelle Henri-Barbusse, tandis que les adjacentes portent les noms de Maurice-Thorez, Georges-Marchais ou Colonel-Fabien, témoins d’un demi-siècle d’élections locales remportées par le Parti communiste.
Autrefois, l’usine fabriquait des figurines de baby-foot. Un long cube de béton abritait les chaînes de fabrication ; les bureaux de l’entreprise se trouvaient dans une aile de briques rouges. Un escalier extérieur plonge dans les herbes et les chardons qui ont envahi le parking.
La partie sud de la ville a été industrielle. Plusieurs quartiers ouvriers entouraient de grandes usines chimiques où les patrons logeaient leurs employés ; ne restent que les maisons des contremaîtres, transformées pour certaines en villas bourgeoises, tandis que de rares retraités de l’industrie terminent de mourir dans les autres. Les logements des ouvriers, petits immeubles de brique, ont été remplacés par des blocs à plus grande contenance, composant la tristement célèbre cité des Glaïeuls, « territoire perdu de la République » selon le député local.
L’usine a été rachetée par la ville voici quelques années, mais le changement de majorité municipale a ralenti les projets d’aménagement.
Pour l’heure, elle attend ses personnages, et ne sait pas qu’ils vont être d’un genre nouveau. Nous sommes en 2013.
« Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? »
Ce printemps-là, Florian a vingt-huit ans. Vendeur dans un magasin de DVD, il vit avec sa mère, qui travaille comme aide-soignante. Il n’a pas d’amoureuse et plus d’amis. Son réflexe de dérision lui interdit d’entreprendre une chose dont il pourrait lui-même se moquer. Cette ironie constante est devenue censure intérieure. Il s’est retranché du monde, et n’acceptant aucune de ses règles, il a fini par les subir toutes.
Son père est parti quand il avait cinq ans. Sa mère travaille de nuit. Depuis toujours, Florian passe ses soirées seul, devant la télé. Il se méfie des gens de conviction, il y voit une sorte de faiblesse. Il est rondouillard – un physique qui le préserve du marché de la séduction, dont il craint de ne pas maîtriser les codes.
Après avoir abandonné la fac en première année, Florian a enchaîné les petits boulots. Planté au sommet des escaliers d’une station de métro, il classait les usagers par catégorie d’âge et de sexe. Le soir, il regardait la feuille qu’il avait noircie, censée rendre compte de la diversité humaine qui s’était déployée sous ses yeux : 1 300 passagers, dont 724 femmes et 467 jeunes ; qu’est-ce que ce résumé racontait des mondes qui s’étaient entrechoqués sous ses yeux, chacun suffisant pour lui-même ? Florian ne croyait à rien de ce qu’il était. Tout s’était aggloméré à lui comme corps étranger : vêtements, attitude, parole, savoir… Il n’était pas malheureux : le malheur eût été un chez lui, il y aurait pris ses marques. Non, Florian était en exil, hors de lui-même, perdu dans l’objectivité dont son travail statistique lui donnait la posture.
Il avait fait ensuite du marketing par téléphone. Il appelait des inconnus, choisis arbitrairement dans une liste par un ordinateur. Il partit sur un coup de tête, après avoir entendu dans sa propre voix une intonation déplaisante. C’était la voix de celui qui s’investit dans ce qu’il fait.
Il devint veilleur de nuit dans un hôtel. Ce travail lui plaisait bien. L’hôtel silencieux teintait d’étrangeté son retranchement du monde. Les longs couloirs vides donnaient à sa solitude un aspect onirique, comme s’il était aux portes du monde. Il se masturbait pour passer le temps, déployant dans sa tête de savants mélanges de fantasmes et de réminiscences.
Ces histoires devaient être plausibles ; l’hôtel en était le décor principal : une cliente réclamait du champagne, et le recevait vêtue d’un peignoir bâillant ; une collègue se changeait devant lui, au vestiaire des employés ; une autre cliente le sollicitait pour l’aider à enfiler sa robe. Florian jouissait en silence dans les toilettes de l’hôtel, puis laissait la scène s’achever en lui, comme s’il eût été malpoli de n’avoir fait vivre ses personnages que le temps d’assouvir son désir.
À cette époque, la solitude lui pesait. Il en attribua la cause à ses horaires et quitta l’hôtel.
Devenu vendeur dans une boutique de DVD, il n’a cependant rien entrepris pour retrouver une vie sociale. Au matin, il reste de longs moments les yeux ouverts, dans son lit, sans savoir pourquoi se lever. Il soigne sa détresse par ce qui l’a accablé la veille : l’oubli par la télé.
La première fois qu’il voit Olivier, dans sa boutique, Florian lui trouve l’air d’un clochard, avec son grand manteau de feutre usé dont les pans battent autour de lui. Mine burinée, corps vif, quoique un peu bedonnant, front large et plissé. Un pantalon de toile sombre, plein de poches, un tee-shirt dont il a découpé le col au cutter pour l’élargir. Des poils de torse en jaillissent, gris pour la plupart. Une cinquantaine d’années peut-être, mais le regard est plus jeune.
— Excuse-moi, il y a un téléphone fixe dans cette boutique ? demande Olivier.
— Oui, répond Florian, pris de court.
— Merci, c’est bien aimable de ta part.
Olivier fait le tour du comptoir sans y avoir été invité.
— Tu peux pas savoir, tu demandes à des vendeurs si tu peux passer un coup de fil, t’as l’impression de leur voler la caisse. Il est où, ce téléphone ?
Florian désigne l’arrière-boutique. Olivier feuillette un petit carnet sorti de sa poche, plein de papiers raturés.
— Il y a même une vendeuse qui m’a fait la leçon, genre tu crois que c’est gratuit, le téléphone ? Tu te rends compte, défendre à ce point l’argent de son patron…
Il tapote le numéro sur le cadran du téléphone et laisse sonner.
— Allô, Michel ? Oui, c’est moi…
Olivier claque ses doigts sous le nez de Florian et lui fait signe de lui donner de quoi écrire. Décontenancé, Florian lui tend son stylo de caisse.
— Écoute mon vieux, continue Olivier au téléphone, j’aurai un portable le jour où tu m’en paieras un. J’ai de quoi noter, je t’écoute.
Olivier griffonne un numéro, raccroche, puis le compose.
— Tu t’organises bien, tu as pris rendez-vous, râle-t-il, sans que Florian sache si son monologue lui est destiné, les types sont pas là, et c’est encore de ta faute. De toute façon, c’est toujours de ta faute quand t’as pas de portable. On a essayé de vous appeler, qu’ils disent, comme si c’était une excuse. Oui, allô ? Olivier Decatini, chef-régisseur sur Jeux dangereux. On avait rendez-vous il y a une heure, je dois récupérer le matériel de régie pour notre tournage. O.K., rappelez-moi à ce numéro, mais vite.
Après avoir raccroché, Olivier reste assis devant le téléphone.
— Le type parle avec ses gus, me rappelle, et je m’en vais. Je vais te dire, deux minutes de répit, c’est suffisamment rare pour que j’en profite. Quand les panneaux dans le métro annoncent cinq minutes d’attente, je le prends comme un cadeau. Cinq minutes où le métro bosse pour moi, je n’ai qu’à le laisser venir. Ils croient tous que tu seras plus efficace si on peut te harceler au téléphone. Ils naviguent à vue ces gens, ils ont besoin qu’on les actualise tous les quarts d’heure.
— Vous savez, dit Florian timidement, je vais fermer. J’ai une heure de pause à midi.
— Tu la prends où, ta pause ? Tu déjeunes dans le quartier ? Je vais te proposer un truc : on attend mon coup de fil, et je t’invite à manger dans le coin pour te remercier.
— En général je mange ici, j’achète des surgelés, on a un frigo et un micro-ondes.
— Aujourd’hui tu vas éviter la bouffe de cosmonaute. Je ramène deux plats du jour du bistrot d’à côté. Pendant que je suis sorti, dit-il en se levant, si mon type rappelle, tu veux bien noter la commission ?
Tout le temps qu’Olivier a occupé la petite pièce, Florian s’est demandé comment s’en débarrasser. À présent qu’il est sorti, il se rend compte que la rencontre lui plaît.
Quand le régisseur revient, les deux plats du jour à la main, Florian est tout content de lui montrer le papier où il a noté les appels reçus en son absence.
— Attends mon vieux, on va installer notre gueuleton tant que c’est chaud. Je leur ai pris un quart de rouge dans une bouteille en plastique. Moi je ne bois pas, c’est pour toi.
Le corps puissant d’Olivier semble tenir difficilement dans la petite pièce. Il met la table au centre, deux chaises de part et d’autre, lave deux tasses à café qui serviront de verres.
— Votre correspondant a rappelé, dit Florian une fois assis.
— Est-ce que les informations que tu détiens sont urgentes ? le coupe Olivier.
— Je ne crois pas.
— Alors si tu veux bien, on remet ça au café.
Ils mangent en silence. Florian aurait préféré raconter les coups de téléphone. Il se sent rattrapé par son insignifiance.
– C’est quoi ta situation ici ? Tu es gérant ? — Non. Je ne suis même pas en CDI. C’est provisoire.
— Et c’est pour longtemps que ta vie est provisoire ? Florian est agacé. Il a toléré le gars dans son arrière-boutique, mais il ne faudrait pas qu’il lui fasse la leçon.
— Cette expression est bizarre, tu ne trouves pas ? reprend Olivier. Tout est provisoire, on va tous crever, alors pourquoi le dire ? En disant que c’est provisoire, tu rends ta situation tolérable et tu oublies de la changer. Les situations pénibles, il faut s’imaginer que c’est pour toujours.
— C’est facile de dire ça, répond Florian d’un ton sourd. C’est bon pour ceux qui ont les moyens de changer de vie. Vous croyez qu’on vous a attendu pour avoir envie d’en changer ?
— Excuse-moi. Je ne pensais pas te vexer. Je dis ça comme ça.
Un silence. Florian se reproche d’avoir été trop vif, c’est lui qui reprend.
— C’est vrai qu’on pourrait s’y prendre autrement. Peut-être que ça irait mieux si on zonait pas devant la télé mais bon, c’est pas nous qui les faisons les programmes… Je sais pas…
Olivier ne répond toujours pas.
— Excusez-moi de m’être emballé.
— Il n’y a pas de mal mon vieux. C’est moi qui m’excuse. Ils causent de choses et d’autres, surtout du plat du jour, que Florian trouve correct et dont Olivier juge qu’il ne vaut pas les douze euros. Il y a du café soluble, de l’eau chauffée au micro-ondes. Enfin Florian lit ce qu’il a noté sur son petit papier.
— Le mec de « Régie Martin » a rappelé, ses gars seront là dans vingt minutes. Et puis le producteur a appelé aussi, il avait gardé le numéro. J’ai dit que j’étais votre secrétaire.
— Choisis ton camp camarade, l’interrompt Olivier. Je serais pour le tutoiement, mais c’est toi qui vois.
— Il m’a dit qu’on t’attendait à Montigny, reprend Florian. Il est d’accord pour que les sans-papiers restent un temps dans l’usine, mais il y a des choses à négocier… Puis un autre gars a rappelé, un type avec un fort accent africain, M. Soumaré. Il m’a dit qu’il était le chef des Maliens, il voulait des détails sur un poste de gardien.
Florian est interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Ça doit être pour toi… Si tu veux, on met ton nom sur la boîte aux lettres.
Mais cette fois, c’est le patron de Florian qui appelle pour lui remonter les bretelles.
— Il t’a vu dans l’arrière-boutique sur les caméras de surveillance, dit Florian après avoir raccroché. Elles sont reliées à un système en ligne, les images s’affichent sur son téléphone. Tu imagines le mec en train de nous regarder depuis chez lui ?
— Avant de partir, je montre mon cul à la caméra ou il vaut mieux pas ?
Ils se quittent assez complices.
Pendant les deux jours qui suivirent, Florian reçut de nombreux appels destinés à Olivier. En recueillant ses messages, il comprit qu’Olivier était de retour dans le métier après un long temps d’inactivité. Les gens qui cherchaient à le joindre semblaient le considérer comme une sorte de légende, et le respect qu’ils avaient pour lui rejaillissait sur Florian, qu’on tenait pour son secrétaire. Personne, d’ailleurs, ne s’étonnait qu’il en eût un.
À partir de ces appels, Florian se fit une idée de la situation générale. Olivier était régisseur sur le tournage de la deuxième saison de la série télé Jeux dangereux, dont le tournage se déroulait principalement dans une usine désaffectée de Montigny, banlieue de l’Est parisien. L’équipe de construction des décors, en débarquant à l’usine, avait trouvé sur place un groupe d’une trentaine de sans-papiers maliens, menés par un certain M. Soumaré. Ce dernier était arrivé un mois plus tôt d’Italie, où il avait été évacué depuis la Lybie en guerre. Une association locale, le Parti virtualiste de Montigny, lui avait appris que l’usine de figurines était vide et donné les conseils nécessaires pour qu’il soit difficile de les en expulser : changer les serrures, inscrire leurs noms sur la boîte aux lettres, disposer de preuves d’une domiciliation sur place.
Il se trouve que Michel Manzano, producteur de la série, comptait embaucher un gardien. La cité des Glaïeuls était proche, on ne pouvait courir le risque de laisser la nuit le matériel de tournage sans surveillance. Olivier avait suggéré de confier officiellement le poste à l’un des Maliens sur place. En retour, Michel exigerait d’eux un loyer prélevé en liquide sur le salaire du gardien, ce qui lui ferait un peu d’argent au noir à dépenser. M. Soumaré avait promis de fournir de faux papiers crédibles à celui de ses protégés qui serait chargé du gardiennage, Idris. Ainsi la cohabitation entre les deux groupes avait-elle été décidée, l’usine étant bien assez vaste.
Cette situation – une équipe de cinéma, des sans-papiers africains – fascinait Florian. Tout ce qui était à distance de lui semblait pourvu d’un indice de réalité supérieur au sien. Les lieux et les êtres qu’il fréquentait étaient contaminés par sa propre médiocrité ; en revanche, les univers lointains lui paraissaient désirables à mesure de leur distance – une distance plus métaphysique que géographique. L’usine de Montigny rassemblait deux univers radicalement étrangers à lui : celui de l’audiovisuel, le monde des gens qui sont du bon côté des images ; et celui des sans-papiers, ces êtres dont les journaux télévisés sont pleins. Les sans-papiers ou les professionnels du cinéma étaient, au même titre que les actrices pornographiques, des individus que leur étroite affinité avec les images rendait plus denses, plus vrais que tout ce que Florian croisait dans sa vie. Il savait bien que la situation des sans-papiers était loin d’être enviable ; pour autant, il lui semblait qu’ils résidaient dans le centre vibrant du monde, et non comme lui à sa lointaine périphérie, dans l’invisibilité d’une vie sans histoire. Sans doute lui suffirait-il de les fréquenter pour subir l’influence de leur halo de réalité supérieure et accéder à une existence plus authentique. Olivier était un pont miraculeusement apparu entre lui et ces univers inaccessibles. Son apparition était une invitation. S’il la laissait passer, il lui faudrait pour toujours rester prisonnier de l’arrière-boutique du monde.
Après deux jours de silence, Florian reçoit enfin un appel d’Olivier. Entre-temps, il s’est fait acheter un portable par Michel Manzano, le producteur de la série.
— Ça te dirait de continuer à prendre mes messages ? Je n’aime pas que les gens puissent me joindre et ça me donne du prestige d’avoir un secrétaire. Quinze euros par jour pour la permanence téléphonique ?
— Ça ne m’intéresse pas, dit Florian d’un ton sûr. Ce que je veux, c’est changer de branche. Je vous sers de secrétaire depuis ma boutique de DVD, mais vous m’apprenez votre métier. J’ai compris pas mal de trucs en relevant vos coups de fil. Par exemple, je sais que vous cherchez un assistant.
C’est là que tout commence. »

À propos de l’auteur
HIEN_Francois©DRFrançois Hien © Photo DR

François Hien est né en 1982 à Paris. Il a suivi des études de montage à l’INSAS, à Bruxelles de 2002 à 2005. De 2010 à 2017, il a repris des études de philosophie par correspondance à l’Université Paris X Nanterre.
Il est membre de l’Association Recherches Mimétiques, chargée de poursuivre la pensée de René Girard. De 2012 à 2013, il crée et dirige pendant un an la section montage de l’Institut Supérieur des Métiers du Cinéma (l’ISMC) au Maroc. En 2012 il est lauréat de la bourse Lumière de l’Institut Français, et de la bourse «Brouillon d’un rêve» de la SCAM. Il est le lauréat 2013 de la Bourse Lagardère.
Père d’un enfant, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires, auteur, metteur en scène et comédien de théâtre, et écrivain.
Après des études de montage à l’Insas, en Belgique, François Hien est devenu réalisateur de documentaires : Brice Guilbert, le Bel Age, sur le parcours de formation d’un jeune chanteur ; Saint-Marcel – Tout et rien voir, huis-clos dans une maison auvergnate entre deux femmes liées par un lourd secret. En 2015, il achève deux longs métrage documentaire : Kustavi, épopée intime en alexandrin, portrait croisé de deux femmes en quête de leur propre parole ; et Kaïros, portrait dans le temps d’une jeune femme traversée par la politique.
François a aussi réalisé plusieurs fictions, notamment Félix et les lois de l’inertie en 2014, et Le guide, court-métrage tourné dans le sud marocain. En 2019, il réalise le film Après la fin, à partir d’images trouvées sur internet. Tous ces films ont circulé dans de nombreux festivals, notamment le FIPA (Biarritz), le RIDM (Montréal), Filmer à tout prix (Bruxelles), le GFFIS (Séoul), Le court en dit long (Paris), DIFF (Dubaï)…
Au théâtre, avec Nicolas Ligeon, il créé la compagnie L’Harmonie Communale, destinée à porter sur scène ses pièces. À partir de 2020, la compagnie est associée au théâtre des Célestins à Lyon, au théâtre La Mouche à Saint-Genis Laval, et au Centre Culturel Communal Charlie Chaplin, Scène Régionale, à Vaulx-en-Velin, et au service culturel de l’Université de Strasbourg. Il a créé, le plus souvent en mise en scène collective La Crèche – Mécanique d’un conflit (théâtre de l’Élysée, 2019 – reprise au théâtre du Point du Jour en 2020), Olivier Masson doit-il mourir? (théâtre des Célestins, janvier 2020), La Honte (théâtre des Célestins, 2021), La Peur… Il tient un rôle dans toutes ces pièces.
Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de La Duchère, dont il tire une pièce, L’affaire Correra. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, il mène de 2019 à 2021 un projet autour de la révolte des Canuts, Échos de la Fabrique, qui fera l’objet d’un spectacle au printemps 2021 au théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il co-écrit Mort d’une montagne, qui sera créé début 2022 au théâtre du Point du Jour. Certains de ses textes sont nés d’une commande ou sont portés au plateau par d’autres metteurs en scène: La Faute (commande d’Angélique Clairand et Éric Massé, Cie des Lumas), Gestion de colère (commande du festival En Actes, mise en scène de Julie Guichard), Le Vaisseau-monde (commande de Philippe Mangenot pour l’école Arts en Scène…). Le metteur en scène Jean-Christophe Blondel créera La Honte avec sa compagnie Divine Comédie. Ses pièces ont été repérées par de nombreux comités de lecture (théâtre de l’Éphémère, théâtre de la Tête Noire, CDN Poitou-Charentes, A mots Découverts…). Il est auteur pour le Collectif X, la compagnie Les Non-Alignés, et pour le duo de marionnettistes JuscoMama.
Également écrivain, il a publié Retour à Baby-Loup aux Éditions Petra en 2017 et Les soucieux, son premier roman, aux Éditions du Rocher en 2020. (Source : francoishien.org)

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Dans les yeux du ciel

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En deux mots:
Nour est prostituée, fille de prostituée et entend offrir à sa propre fille un autre avenir. Alors que la révolution gronde dans le pays, sa situation va devenir de plus en plus précaire. Comment parviendra-t-elle à s’en sortir, entre la dictature et les islamistes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les yeux de ma mère

Dans son second roman, Rachid Benzine explore le printemps arabe à travers le regard d’une prostituée. Louvoyant entre dictature et islamistes, Nour va essayer d’offrir un avenir à sa fille Selma.

A première vue, rien de commun entre Ainsi parlait ma mère, qui marquait les débuts dans le roman de Rachid Benzine et dressait le portrait sensible de sa mère et cet autre portrait de femme, une prostituée, dans ce second roman intitulé Dans les yeux du ciel. Mais à y regarder de plus près, on y trouvera bien des points communs, à commencer par le courage de ces deux femmes, leur force de caractère et leur lucidité. «Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part.»
Tout au long du récit, le lecteur est invité suivre son quotidien, à explorer ces marques que le plus vieux métier du monde lui laisse, à comprendre les risques encourus dans un pays soumis à la dictature, puis aux islamistes. Avec Nour, on va ressentir cette amertume «qui donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang.»
Car la violence est omniprésente, soulignée par un style cru, vrai, direct, ne laissant guère place aux fioritures. Nour a pris soin de situer son studio loin de chez elle pour que personne ne se doute de ses activités. Mais, à l’image des clients qui s’y succèdent, la mise à nu est permanente, nous proposant ainsi un miroir à peine déformé de la société. Il y a là les postes-clé d’un pouvoir qui vacille et les tenants du changement. Une dictature qui s’accroche à ses privilèges, une révolution arabe qui gronde et enfle. Des tensions qui vont rendre la vie de Nour de plus en plus difficile. Outre ses «trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» elle va trouver un soutien auprès de Slimane, un homosexuel qui va lui apporter toute son affection. Mais qu’elle va pourtant trahir parce qu’il s’est rapproché de l’un de ses clients. Roué de coups, Slimane va alors s’engager dans la bataille pour un changement de régime, animant notamment un blog vidéo sur le soulèvement «Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout.»
On le voit, Rachis Benzine a construit son roman autour d’épisodes qui offrent au lecteur plusieurs niveaux de réflexion. Commençons par la place de la femme, brimée et avilie, harcelée en permanence et prisonnière de mœurs machistes qui rendent tout déplacement dangereux, y compris dans les défilés qui réclament davantage de liberté. Le niveau politique est du reste tout aussi passionnant. L’aspiration du peuple à sortir d’un système corrompu qui tente de contrôler les faits et gestes de la population à l’aide d’espions va finir par gagner, mais à quel prix? L’auteur, lucide, montre qu’il ne suffit pas d’abolir un régime pour gagner, que les lendemains de victoire peuvent aussi être très douloureux. La religion et la façon dont l’islam est dévoyé pour en faire un instrument d’oppression est aussi parfaitement analysé ici, montrant notamment combien les homosexuels ont de la peine à se faire accepter dans une telle société.
Disons aussi un mot du niveau économique. Entre la morale et la nécessité de nourrir sa famille, on voit bien que la prostitution constitue pour des familles entières un moyen de survivre. Pour Nour, c’est aussi le moyen de payer des études de sa fille, de sortir de cette spirale infernale.
Un roman fort et dense, un constat lucide qui sonne aussi comme un avertissement. Intelligent et salutaire!

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
170 p., 17 €
EAN 9782021433272
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un pays arabe qui n’est explicitement pas nommé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés.
Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo (Sorya Khaldoun)
Le 360 (Tahar Ben Jelloun)
Actualitté 
algeriecultures.com
Le Point Afrique (Fouzia Marouf)
Le Matin d’Algérie (Tawfiq Belfadel)
Zibeline (Chris Bourgue)
Blog Culture 31
Blog Sur la route de Jostein 

Rachid Benzine présente son roman Dans les yeux du ciel © Production Théâtre contemporain

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il n’y a pas de Roméo sous ma fenêtre. Je ne suis pas Juliette.
Sous ma fenêtre, il y a des milliers de personnes descendues dans la rue pour protester. Aujourd’hui, c’est aussi hier. Depuis des semaines la même chanson. De nouvelles journées, de nouvelles tueries. La troisième immolation du mois. Au prix où est l’essence, se suicider n’est pas donné. Cette fois, un journaliste. L’autre fois, un marchand de poisson. Avant, un étudiant. Demain, une adolescente violée, abandonnée par sa famille. Tous à l’image de notre société.
Pourtant j’aime tant mon pays. Ses gens. Grandiloquents, perdus dans leurs certitudes, ignorants mais généreux jusqu’à l’oubli de leurs propres désirs. Un pays, ses gens. Meurtris. Meurtris mais vivants. Et d’autant plus vivants désormais que c’est la révolution. La nôtre. Celle de tous les espoirs.
Chacun a le sien. Son rêve. Sa soif. Qui pousse à croire. En demain.
Et au milieu de tout ça, moi.
Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part. Quelque chose que certains nomment l’« âme ». Peut-être que c’est ça. Je ne sais pas trop. En tout cas, une amertume, quand tu y penses, qui te donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang. S’imaginer comme ça. Une image toujours plus dégueulasse que celle que vous renvoient ceux qui vous croisent. Parce que l’image que vous avez de vous-même, vous ne pouvez pas la dissimuler. Le maquillage peut tromper. On ne trompe pas soi-même. Avec ou sans fond de teint, avec ou sans rouge à lèvres, avec ou sans fard, notre miroir intérieur reflète exactement qui nous sommes. Ni l’hypocrisie ni les flatteries ne s’y reflètent.
J’ai hérité de la chute de reins de ma mère. De son port altier, de sa démarche dansante. Je ne sais pas si elle aurait pu faire autre chose que pute. Princesse, peut-être. Personne ne lui a jamais offert de pantoufles de vair. Seulement des bas. Des jarretelles. Des bustiers. Des caracos. Des jarretières. Des strings. Des corsets. Pour l’humilier. Chaque jour davantage.
On se retournait sur son passage. Les hommes, pour l’insulter.
Les femmes, pour la maudire. Les hommes, par désir. Les femmes, par jalousie. Un corps de femme, même le plus beau du monde, c’est toujours une forteresse assiégée. Qu’il soit contraint dans un vêtement à la pudeur pathologique ou révélé par un déshabillé suggestif. Les hommes l’ont réduit à cela. Une prison qui enferme nos désirs, nos passions, notre fragilité. Celle qui enferme notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité. Qui enferme notre honte. Si souvent.
Ma mère a été dès sa naissance frappée d’une double peine : être belle et être pauvre. Et tout ça dans un pays lui-même frappé d’une double malédiction : être pauvre et être colonisé. Ça transforme un avenir en destin. Un destin tout tracé. Certains disent par Dieu. D’autres par Satan. Plus trivialement, par l’Histoire, les bouleversements économiques ou sociaux. Ça a l’air compliqué mais ça se résume à cette mécanique : pas d’argent ; pas de relations ; pas de piston… Ne reste que les clients. Des clients qui te promettent un job. Un vrai. Où tu n’auras pas à détourner le regard. Où tu pourras t’observer dans une glace sans t’excommunier. Pour ma mère, les promesses de petits boulots s’arrêtaient à l’entretien d’embauche. Une main perverse cherchant dans sa culotte. La renvoyant invariablement à l’activité sordide qui lui faisait gagner son pain. Qui m’a nourrie, pendant toutes ces années.
Mais ma mère avait un projet qui lui maintenait la tête hors de l’eau. Moi. Sa fille. Et un objectif unique : « Ma fille ne sera jamais une pute. » Mais elle n’aura pas eu le temps de transformer mon destin en avenir. Elle a pourtant fait de son mieux en louant ses services à deux générations de militaires. Elle n’a lésiné ni sur les heures supplémentaires ni sur les fantasmes qu’on lui imposait. Pourvu qu’elle puisse me nourrir, payer mon éducation dans une école privée, si modeste soit-elle. Qui me promettait une autre vie.
Ma mère était une pute de garnison. Ce n’est pas une expression. C’est ce qu’elle était. Il n’existe aucune caserne sans bordel. « Une bonne place », estimait-elle. De petits gains par client mais toute une caserne de clients. Un logement morne mais propre. Et un service sanitaire assuré par l’État.
Les premières au front, les collègues de ma mère, bien plus âgées, ne savaient même plus si elles baisaient des Français ou des Anglais. Baisées pour baisées, peu importait le drapeau. Par bataillons entiers, armés ras la gueule, ces glorieux soldats étaient censés nous apporter leur civilisation libératrice et clinquante. Ces filles, ces femmes, ces dames n’auront connu que la sueur avide et le goût âcre des perversités des uns et des autres. Pour elles, l’époque de la colonisation ou les années twist, ce fut du pareil au même.
Puis les uniformes ont changé. Pas leurs manières. Toujours violents, toujours arrogants. Ma mère a fait son entrée sur scène alors qu’elle n’était qu’une campagnarde. Violée par son premier patron, elle n’a dû son salut qu’à la main tendue de ces travailleuses. C’est elles qui lui ont appris le métier. Elles qui l’ont introduite à la garnison. Ma mère acceptait tout des brutes de notre armée devenue nationale. Pourvu qu’elle puisse payer mon école. Le twist a cédé la place au disco. Le disco à la house, la house à la techno. Ma mère, elle, ne dansait pas. Elle était la piste de danse. C’est comme ça qu’elle m’a eue. Y a toujours un petit bonus si tu acceptes de baiser sans capote. C’est pas sans risque… Mais tout ça, pour elle, ce n’était rien. Rien d’autre que sa vie. Plus tard, j’ai appris que Nietzsche avait écrit : « L’âme n’est qu’une partie du corps. » Pourquoi pas ? Ce type n’a dû connaître que des putes avant de mourir de la syphilis… À moins que ce ne soit une légende. C’est Slimane qui m’en a parlé. Slimane, c’est mon amoureux.
Ma mère, c’est pas la syphilis qui l’a tuée. Mais ses grossesses. Surtout, ses avortements. C’est moi qui les exécutais. La première fois, j’avais huit ans. Elle m’a expliqué comment remuer les aiguilles à tricoter dans son bas-ventre pour tuer un petit frère ou une petite sœur qu’elle n’aurait pu nourrir. Mes mains malhabiles, tremblantes. La peur. Ses hurlements. Le sang coulant entre ses jambes. Enfin, elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré longuement contre sa poitrine brûlante. »

Extraits
« J’ai recours à trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» p. 76

« Et puis il me raconte la révolution. Maintenant qu’on lui a arraché Amine, il est motivé comme jamais pour un changement total de régime et de société. Il a décidé de se lancer lui aussi dans la bataille. D’animer un blog vidéo sur le soulèvement. De donner ses plus beaux mots à l’insurrection, au désordre, à la subversion. Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout. Il y croit, à sa révolution. Mais tout cela me fait peur. Slimane a eu des nouvelles d’Amine par l’une de ses sœurs. Il va bien. Ses parents l’ont fait tabasser. Ils l’ont humilié. Puis ils lui ont pardonné. Cet égarement de jeunesse sera à mettre au compte d’un passé désormais révolu. Il va bientôt se marier. Les parents de la fiancée sont d’accord. Elle, on ne lui demande pas davantage son avis.» p. 91

« Je viens de prendre un immeuble de cent étages sur la tête. Mon enfant a vieilli de dix ans en cinq minutes. J’ai quitté une petite fille ce matin, je retrouve une adolescente. Une adolescente affranchie sur mon métier, celui de la mère de sa mère. Qui découvre les hommes. Qui fume. Qui sèche les cours et va risquer sa vie dans des manifs contre le pouvoir. Tout ce que j’ai construit vole en éclats. Je paie au prix fort mon silence.
– On fait rien de mal, maman. Et de toi, j’en ai parlé à personne. Je te jure. Je sais ce que les autres penseraient…
J’ai les yeux humides, la gorge sèche. Selma prend ma main et se serre contre moi. Je voudrais lui arracher la langue. J’ai juste la force de lui dire «Je t’aime». Mais j’ai aussi besoin de savoir.» p. 130

À propos de l’auteur
Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Après Ainsi parlait ma mère, il signe avec Dans les yeux du ciel un roman d’une rare humanité. (Source : Éditions du Seuil)

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Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
Le projet n’attend plus que vous. Cliquez ici pour nous aider !
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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