Les vies de Jacob

BOLTANSKI_les_vies_de_jacob RL-automne-2021

En deux mots
Une collection de photos trouvées dans une brocante constituent le point de départ d’une chasse à l’homme. Qui peut bien être ce Jacob B’Chiri que l’on retrouve en France, en Italie, en Tunisie, en Israël ? De l’agent secret à l’artiste affabulateur, le kaléidoscope est fascinant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

369 autoportraits

Dans son nouveau roman Christophe Boltanski part sur les traces d’un curieux homme-caméléon qui a laissé derrière lui des centaines de photos prises dans des cabines photomaton. Mais qui était vraiment Jacob B’Chiri?

C’est au hasard d’une brocante que Christophe Boltanski tombe sur un curieux album photo rassemblant des centaines de cliché réalisés dans des cabines photomaton par un illustre inconnu. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer l’imagination du romancier parti à la recherche du moindre indice pour retracer une vie. Très vite, il fait son miel de tous les indices, détails aperçus sur les photos ou annotations. «Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.»
C’est ce puzzle que le romancier va chercher à rassembler, pièce par pièce. Voilà d’abord un nom, Jacob B’Chiri. Puis les adresses laissées par ce «juif errant» : Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie); Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) ou encore 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais. Pour faire bonne mesure on ajoutera Djerba et Paris et Marseille et surtout Israël.
«Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme.» En revanche, son prénom change beaucoup, comme s’il cherchait sa vraie personnalité. De Jacob, on passe à Zakine, Yaaqov ou encore Jacques. Est-ce une tentative pour se fondre dans la masse? Voilà qui pourrait accréditer l’hypothèse de l’agent secret, membre du Mossad. Un service militaire en Israël, la Guerre des six jours et un emploi au sein de la compagnie d’aviation israélienne forment des indices solides. Mais d’un autre côté les 369 autoportraits et des études aux Beaux-Arts brouillent ces cartes. Ne s’agit-il pas plutôt de se construire une image d’artiste? «Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.»
On le voit, le grand écart est vertigineux, mais Christophe Boltanski prend bien soin de ne pas trancher, de laisser le lecteur se faire sa propre opinion dans ce mille-feuille où on pourra encore choisir entre professeur d’hébreu, fourreur, électronicien, agent de sécurité et employé pour accompagner les défunts au Consistoire de Paris.
Ce jeu de piste est fascinant, montrant à la fois combien il est difficile de cerner une personnalité aussi fantasque et révèle que, comme tout le monde, on vit plusieurs vies au cours d’une existence.
Voilà qui nous ramène aussi aux précédents livres du romancier, à la mémoire familiale de La cache et aux jeux de faux-semblants dans Le Guetteur. Un joli kaléidoscope aux fascinantes facettes.

Les vies de Jacob
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
232 p., 19,50 €
EAN 9782234087439
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans quatre pays, la Tunisie, la France, Israël et la Suisse. Le récit se déroule notamment à Djerba, Rome, Bâle, Genève, Marseille, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, Beer-Sheva, Jérusalem, Tel Aviv.

Quand?
L’action se déroule de la seconde partie du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
369. C’est le nombre de Photomatons que Jacob B’rebi a pris de lui-même entre 1973 et 1974. À quoi pouvaient bien servir ces selfies d’avant l’heure qui montrent tantôt un visage troublé, tantôt un rire forcé, qui paraissent si familiers et lointains en même temps? Sont-ils l’expression d’une coquetterie, d’un humour solitaire ou la clé d’un mystère
Lorsque Christophe Boltanski ouvre cet album ramassé aux puces, il est aussitôt aspiré par ces figures sorties d’un conte de Lewis Carroll. L’homme s’est réinventé en de multiples personnages, l’un barbu, l’autre glabre, l’un en uniforme, l’autre en chemisette décontractée. Acteur, steward, espion? Les détails pourraient devenir des indices – ou des trompe-l’œil. Au dos des clichés, des adresses nourrissent encore l’énigme, de Rome à Bâle, de Marseille à Barbès ; quant aux prénoms ou diminutifs, ils ressemblent à des alias.
Christophe Boltanski veut comprendre qui fut cet homme. Son besoin de savoir le conduit dans des échoppes à l’abandon, des terrains vagues, des docks déserts, des lieux ultra-sécurisés, puis dans les cimetières de Djerba, et enfin en Israël, aux confins du désert du Néguev ou au pied du mont Hermon. Patiemment, l’auteur reconstitue les vies vécues et rêvées de Jacob, où se mêlent paradis perdu, exil, désirs de vengeance, guerres et ambitions artistiques. Peu à peu, la quête s’approche du mythe, celui d’un homme qui recherche une terre pour oublier les arrachements de l’enfance, mêle instinct de fuite et de liberté, dans l’espoir de se réconcilier avec la mort et avec la vie.
Après La Cache qui a reçu le prix Femina et Le Guetteur, Christophe Boltanski élargit son exploration littéraire à un anonyme, si représentatif d’une France prise par les violences de l’Histoire, où l’existence individuelle oscille entre goût du secret et quête de sens. Une épopée contemporaine, où l’émotion saisit le lecteur page à page.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Michel Edo Librairie Lucioles à Vienne)

Les premières pages du livre
« Tu marches vers le rideau et regardes forcément en dessous afin de t’assurer qu’il n’y a personne. Le tissu plissé, lourd et épais doit te rappeler les draperies d’un théâtre. Son lever et sa chute ne marquent-ils pas ton entrée en scène ? Tu l’écartes du bout des doigts et disparais derrière, comme par magie. Au passage, ta tête effleure sa surface rêche, pleine de poussière, moirée de gris noirâtre. Tu le refermes d’un geste brusque, de la même manière que tu claques une porte. Tu préfères te produire à huis clos et tu étais certainement pressé de sortir de la cohue. En tirant sur la tringle, tu traces un pointillé, une frontière tremblante entre toi et les autres. C’est ta façon de faire un pas de côté, de te singulariser. Et aussi de trouver ta case.

Tu quittes ton métro blafard et tout ce qui rime avec, des mots en o synonymes de routine et d’ennui. Une simple tenture flottant à mi-hauteur suffit à t’isoler du monde. Te voici reclus au milieu de la foule. Tes semblables n’ont plus de visage. Ils sont réduits à des pas, à un va-et-vient de chaussures sur le bitume. Tu aimes sans doute cette sensation d’entre-deux, d’être à la fois dedans et dehors, de te dissimuler derrière un voile, tout en étant exposé à la vue de tous.

Adossée à un mur carrelé, la cabine photomaton trône à l’angle d’un couloir, entre le guichet et les escaliers mécaniques. Surmontée d’une enseigne lumineuse, on ne voit qu’elle et personne ne la remarque. Son emplacement importe peu. Elle pourrait être n’importe où. Dans une salle des pas perdus, une agence postale, un grand magasin. Ta cachette affectionne l’ombre, les courants d’air, les allées couvertes, les lieux à la fois peuplés et anonymes, là où les gens se croisent sans se regarder. À force, elle fait partie du mobilier urbain, au même titre que les kiosques à journaux ou les colonnes Morris. Tu es heureux de retrouver partout où tu vas la même forme parallélépipédique, le même sol en acier strié, le même siège rotatif en fonte, le même décor aseptisé de bloc opératoire.

Tu vides tes poches et vérifies que tu as de la monnaie. Tu prélèves quatre pièces d’un franc, car nous sommes au début des années 1970. Dans cette période de bouleversements, tu dois aimer les choses carrées. Les machines bien huilées. Les opérations strictement minutées.

La lumière crue des projecteurs fait cligner tes paupières. Tu n’es déjà plus le même. Ton écrin en métal te procure un semblant d’assise. Pareil à un bouddha posé sur son socle, indifférent au tumulte sourd des passants et aux bruits d’essieux venus des profondeurs, tu ne prêtes pas davantage attention aux tremblements sous tes pieds qui accompagnent le passage des rames. Là où tu es, rien ni personne ne peut t’atteindre. Immobile, presque hiératique, tu essaies de te concentrer, comme un sportif avant une rencontre importante. Tu as rendez-vous avec toi-même.

Malgré l’étroitesse, la saleté, les relents de sueur, les graffiti obscènes, tu te sens chez toi dans ce cube ouvert à tout le monde. Tu éprouves chaque fois que tu y retournes une forme d’ivresse. Tu respires comme un seigneur en train de croître. C’est ta machine à te dupliquer. Tu arrives seul et tu repars en quatre exemplaires. Tu te soustrais pour mieux t’additionner.

Le tabouret est-il trop bas ? Tu le relèves, avec le plat de la main, tout en scrutant un point invisible, quelque part à l’horizon. Tu entreprends maintenant de retirer ton manteau, un exercice délicat quand on n’a même pas la place de tendre les bras. À l’issue d’une suite d’acrobaties plutôt disgracieuses, tu peux enfin t’asseoir et redonner un semblant d’ordre à ta personne. Tu inspectes ta silhouette dans le carré de verre fixé en face de toi et découvres une rangée de dents immaculées. Un clavier d’un ivoire étincelant, sans dièse ni bémol. Zygomatiques étirés au maximum, maxillaires serrés, bouche ouverte jusqu’aux oreilles. Tous tes muscles contribuent à façonner ce sourire de marbre, impassible, d’une rigidité quasi sépulcrale.

Sous l’effet de la contraction de tes commissures, les deux buissons suspendus au-dessus de tes orbites n’en forment plus qu’un. Tu parais tendu, surtout, plus sérieux que d’habitude. Tu poses de trois quarts, la tête légèrement penchée. Ton apparence est soignée. Tu portes une chemise claire à col anglais, parfaitement repassée, qui tranche avec ta peau mate, une veste de coupe classique, d’une couleur grise ou brune, et une cravate club assortie. Impossible d’être plus précis. La photo qui témoigne de ton passage est en noir et blanc.

Tu as discipliné ta grosse tignasse. Rien ne fourche ni ne tournicote. Tes cheveux sont plus touffus au sommet du crâne ; plaqués en arrière, taillés sur les tempes, ils te donnent un air de premier de la classe. Tu dois sortir de chez le coiffeur. Ta peau est glabre, du moins rasée du matin ou de la veille au soir. Une aréole, comme la trace d’une estafilade, obombre ta lèvre inférieure. La torsion de tes traits révèle une mâchoire légèrement prognathe. Avec ta grande bouche, tes pommettes saillantes, ton front haut, ton menton pointu, ton visage expressif, un peu clownesque, tu présentes une vague ressemblance avec l’acteur Roberto Benigni. Tu as vingt-quatre ou vingt-cinq ans.

Tu as ôté tes grandes lunettes ovales à la monture épaisse. Conformément à l’usage, tu gardes le visage dégagé, la peau nue, le regard ouvert. Tu t’exposes sans défense, le plus dépouillé possible, comme si la vérité de ton être en dépendait, alors que c’est tout le contraire qui se produit. L’apprêt nous humanise, le dénuement nous nivèle.

Tu entames probablement la première étape d’une longue procédure menant à la délivrance d’un document quelconque. Cela expliquerait ton attitude un peu guindée. Ta boîte à peine plus grande qu’un cercueil remplit une mission de service public. Elle aide à cartographier les gens, à les mettre en fiche, à les plastifier, les tamponner et les enfermer dans une enveloppe. C’est un peu comme si tu entrais dans l’antichambre d’une mairie ou d’une préfecture. Face à ton guichet automatique, à coup sûr, tu es impressionné et te comportes avec la plus grande prudence, comme chaque fois que tu affrontes un monstre froid.

Alors, tu bombes le torse, retiens ta respiration, tends tes muscles orbiculaires afin de garder les pupilles bien ouvertes quand l’éclair jaillira. À tâtons, tu glisses les pièces de monnaie dans la fente cerclée de métal. Ton corps tout entier s’immobilise. L’appareil produit quatre bruits sourds, semblables au claquement d’une bulle d’air à la surface de l’eau ou d’un pistolet muni d’un silencieux dans un film de Michel Audiard. Un rayon aveuglant sort de ses entrailles et irradie ton visage. Et puis, plus rien. Plus une lueur, plus un son. Encore ébloui, tu perds de ta prestance et t’affaisses, tels ces vieux comiques frappés d’une forme de catalepsie dès que leurs numéros éculés prennent fin. Sortant de ta torpeur, tu te dépêches de remettre ton manteau. Une dernière injonction t’invite à lever le camp au plus vite : « Vous êtes priés de ne pas rester dans la cabine. Quelqu’un d’autre attend peut-être pour s’en servir », peut-on lire, tout en bas du panneau, en guise d’épilogue.

Personne ne vient briguer ta place. L’appareil n’attire jamais grand monde. Tu te demandes parfois si tu n’es pas son unique client. Les gens autour de toi ne cherchent qu’à remonter à l’air libre ou à effectuer le chemin inverse, ce qui crée un embouteillage à l’endroit précis où tu te tiens. Tu te retrouves ballotté entre deux flots d’usagers de forces et de densités inégales. Les premiers ressortent par paquets, au rythme des trains, tandis que les seconds affluent en plus petit nombre, mais à jet continu. Tu t’impatientes. Le regard rivé sur ta montre, tu comptes les minutes. Impossible de partir sans ta gueule en celluloïd. Tu ne vas pas la laisser là, collée contre la paroi, à titre de spécimen, ou traînant par terre comme un vieux ticket. Tu tends l’oreille et imagines ton avatar prisonnier d’un immense mécanisme d’horlogerie, emporté par des roues dentées, des bielles et des courroies, décrivant des huit entre deux cylindres, comme Charlie Chaplin dans Les Temps modernes. Tu guettes un déclic, un bruit de ressort, qui annoncerait ta délivrance. Et soudain, tu te vois émerger de la machine, tête la première, frissonner comme une feuille, sous l’effet de la soufflerie, et tomber délicatement dans la corbeille.
Lorsque je parcourus les premières pages, je ne vis qu’une figure de gaieté. Les coins d’une bouche légèrement relevés et, entre les deux, un étalage d’émail. Le sourire flottait, semblable à un râtelier, à un clapet amovible, doté d’une existence propre. Il marquait de son cachet ovale la première photo et revenait inlassablement, à la manière d’un motif sur un tissu. Il n’adhérait pas vraiment au reste du corps. Il s’apparentait plutôt à une parure, un collier, une espèce d’alacrité en sautoir, quelque chose que l’on peut mettre et retirer. On pouvait presque le découper selon les pointillés et l’attacher derrière les oreilles avec des élastiques, comme protection.

Omniprésent, il rayonnait au centre du cadre et drainait l’attention sans toutefois faire événement. D’une pesanteur de pierre, il ne disait rien. Il restait muet. Ce n’était pas une béance, ni un hiatus, mais un sourire plein, un sourire fermé qui ne renvoyait qu’un éclat de diamant. On y cherchait en vain une trace d’ironie, une légèreté, une jubilation, l’expression d’un sentiment particulier, un soupçon d’équivoque. Un sourire parle. Un sourire, c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Celui-là semblait avoir été taillé dans un bloc de résine. Il devait être l’œuvre d’un orthodontiste. Solidité et brillance garanties dix ans.

Était-il de circonstance ? Associée généralement à des réjouissances collectives, une caméra appelle l’hilarité des muscles. Le sourire se faisait, ici, plus machinal, comme l’appareil qui l’avait enregistré. Le lieu n’invitait pas au relâchement. Il poussait plutôt au garde-à-vous. Comment rester naturel face à un robot ? Peut-on être vif et alerte dans un caisson de métal ? Cette mimique, sortie d’une boîte de conserve, manquait de fraîcheur et, fatalement, virait à la grimace, au tic nerveux.

En dépit de son conditionnement, ce demi-masque de comédie m’intrigua. Il constituait le point fixe d’un tableau vivant. Sa charnière autour de laquelle tous les autres éléments gravitaient : la posture du visage, l’implantation des cheveux, les vêtements, les gestes de la main. Autant de micas qui se recomposaient à l’infini, comme un kaléidoscope pivotant sur son axe. À tel point que je crus au début avoir affaire non pas à un mais plusieurs individus, chacun réductible à quelques attributs remarquables, et tous affublés du même rictus figé.

L’effet d’optique ne résistait pas à un examen plus attentif. Derrière ce sourire inaugural, il n’y avait qu’une seule personne. Un inconnu résumé à son buste en hermès, un homme-tronc et manchot enfermé dans un petit rectangle de carton bordé d’un contour blanc. Des tirages de dimensions standard : 3,5 centimètres de large, 4,5 centimètres de haut, le format prévu pour un passeport ou un permis de conduire. Quoi de plus banal ? La photo d’identité figure parmi les choses les mieux partagées du monde. Reliquats administratifs, miroirs d’une jeunesse perdue, on en possède tous quelques exemplaires démonétisés enfouis au fond d’un tiroir.

Pris séparément, ces portraits conformes ou déclarés tels ne présentent à dire vrai qu’un intérêt modéré. À quelques exceptions près, ils n’appellent pas de commentaire particulier. C’est inévitable. Un photomaton ne fait pas de miracle. Règles de prises de vue simplifiées à l’extrême, usage du flash qui écrase les blancs et gomme les reliefs, afin d’obtenir une image uniforme, cadrage et distance imposés. Tous ces visages successifs étaient installés dans la même forme monotone.

Ce qui me frappait, c’était leur nombre. Ils composaient une masse compacte, une multitude homogène, issue par scissiparité d’une même matrice. Ils défilaient derrière un film de cellophane, en colonnes par quatre ou cinq, droits, impassibles, telle une armée de clones. Entassés les uns contre les autres, alignés en rangs serrés sur des feuilles cartonnées jaunies par le temps, ils remplissaient un cahier entier.

Avec sa reliure en similicuir marbrée de vert, poisseuse au toucher, sillonnée de ridules noirâtres, l’album ressemblait à un vieux grimoire. Lourd, volumineux, plein de poussière, il exhalait des relents de bas-fond. On s’attendait à y dénicher des signes cabalistiques, des rites occultes. On tombait sur des centaines de selfies. Précisément, sur trois cent soixante-sept clichés en noir et blanc et deux en couleurs, tous ou presque réalisés dans une cabine automatique de photographie, comme l’attestaient le cadre unique, la focale fixe, la lumière venue de face et l’éternel rideau en arrière-plan.

Rien à voir avec un ensemble disparate, accumulé au fil des ans, avec des souvenirs glanés ici et là, réunis dans un même volume, parce qu’il faut bien les classer quelque part. L’objet que je voyais pour la première fois ne relevait pas du hasard, de la nostalgie, de la rareté, de l’instant soigneusement sauvegardé, mais de la production en série, d’une forme d’usinage. Il participait d’une entreprise méthodique, quasi obsessionnelle, presque sans limites.

« Le type est ouf, tu ne trouves pas ? » me lança la productrice de cinéma au moment où je redressais la tête. En toute chose, elle manifestait un égal enthousiasme. « Quand j’ai vu ça, c’était l’hallu totale. » Par habitude, elle m’avait tutoyé d’emblée. Les mêmes réflexes professionnels l’amenaient à abuser de superlatifs et à manger la moitié des mots. Je venais de perdre mon emploi quand elle m’avait invité à déjeuner dans une cantine vietnamienne située en face du bureau de sa société baptisée Les Copains d’abord. Cela faisait longtemps qu’elle souhaitait faire quelque chose de cet album trouvé aux puces quatre ans plus tôt. Elle voulait me le confier pour que j’en tire la matière d’un synopsis. Elle hésitait entre le documentaire et la fiction, entre, disait-elle, un « rail réaliste » et un autre « plus loufoque », « plus déjanté ». À l’entendre, tout paraissait ouvert. Je pouvais laisser libre cours à mon imagination. « Et si le film ne se fait pas, tu pourras toujours en faire un livre », ajouta-t-elle pour me convaincre.

Elle se disait fascinée par ce jeune homme affligé d’une curieuse manie, celle d’accumuler des images à son effigie, toujours différentes, en proie à de perpétuelles mutations, à des métamorphoses infinies, qui semblaient explorer toutes les possibilités de son être. Il était un et multiple. Il faisait collection de lui-même et d’autrui. « C’est quelqu’un et tout le monde à la fois », remarqua fort à propos la productrice.

Il ne se contentait pas de vous regarder de face avec son sourire carnassier. À la longue, il paraissait se lasser de son « cheese » sur commande. Une crampe des muscles bucco-faciaux, peut-être ? Entre deux murs de blancheur, il montrait son profil découpé à la serpette, le droit le plus souvent, écartait les babines et contemplait le plafond ou peut-être un au-delà céleste. Aspiré par une lumière surnaturelle, son visage était soudain en extase. Il lui arrivait aussi de poser de trois quarts, les yeux encore une fois levés, touchés non plus par la grâce mais par un optimisme résolu, tourné vers un avenir radieux, une aube nouvelle, tel un candidat sur une affiche électorale.

À la moitié du recueil, il semblait progressivement gagné par la mélancolie et arborait un masque triste à la Buster Keaton. Sur plusieurs planches, il se montrait lymphatique et nuageux. Plongé dans ses pensées, il paraissait indifférent à la présence de l’objectif, fermait les paupières, courbait l’échine. Clic ! Il simulait une gueule de bois, paupières mi-closes, lèvres pendantes. Clic ! Appuyait sur sa tête comme si elle allait exploser. Clic ! Affectait l’ennui en étouffant un bâillement. Clic ! Fumait une cigarette qu’il tenait en évidence, entre le majeur et l’index. Puis retrouvait son entrain et riait aux éclats. Clic ! Ou émettait un ricanement plus grinçant, plus sardonique. Clic !

De nouveau, il faisait le pitre. Il jouait. Au jeune premier, au mauvais garçon, à l’employé modèle, à l’agent secret, lunettes noires et costume gris. Il endossait des rôles. Tantôt Elvis, coiffure gominée, chemise ouverte au col pelle à tarte, rictus charmeur, tantôt Raspoutine, les deux globes exorbités, la chevelure en bataille. Un prophète sorti de l’asile.

C’était à chaque fois une saynète différente. Quelqu’un avait-il crié, de l’autre côté du rideau ? Il tendait l’oreille et dessinait un cornet avec sa main, avec l’exagération d’un Pierrot sur le qui-vive. Plus loin, il décochait une œillade de crooner, dans le style du studio Harcourt, le menton appuyé sur l’index, le pouce dressé le long de la joue, montre d’aviateur au poignet, mèche rebelle, col de chemise largement ouvert au-dessus de la veste à carreaux. Il exécutait une pantomime. Il nous parlait en silence. Quand il ouvrait la gueule jusqu’à se décrocher la mâchoire, on l’entendait presque pousser un ah ! comme chez le médecin. Page après page, il enchaînait ses numéros, avec son air tour à tour satisfait, entendu, étonné, farceur, narquois, vaguement strabique, grave ou alors habité, presque fou, limite inquiétant.

Il semblait parfois promouvoir une boutique de postiches en tous genres : barbe courte de hipster, toison fournie de vieux loup de mer, bouc méphistophélique, rouflaquettes à la rockabilly, moustache en brosse ou pyramidale… Il changeait de système pileux presque aussi souvent que de tenues vestimentaires. Confondant son photomaton avec un salon d’essayage, il alternait le complet-veston et des tenues plus décontractées, un blouson clair en cuir souple, une canadienne au revers en peau de mouton, un ciré de marin, des pulls en tergal à col roulé, pareils à ceux qui habillaient les Compagnons de la chanson. À force, il devait avoir épuisé l’ensemble de sa garde-robe. À intervalle régulier, je le voyais réapparaître avec les mêmes vêtements, au rythme, je suppose, de ses lessives, de ses obligations professionnelles ou tout simplement de ses préférences. Histoire d’introduire un peu de variété, il s’autorisait, ici et là, une touche de fantaisie : un foulard, une écharpe écossaise, une chemise disco satinée, une cravate à fleurs, un maillot à rayures mode babygro.

Sur la page de garde, il avait écrit : « Album de l’année 1973-1974 ». Au singulier, comme s’il faisait référence à un cursus universitaire, un cycle couronné par un examen. La période évoquait le coup d’État de Pinochet, la fin de la guerre du Vietnam, le poncho en laine de lama, les robes indiennes, les bâtons d’encens, la tour Montparnasse ou les films de Pierre Richard. Et si son sourire était celui d’un étudiant post-soixante-huitard ? S’il répondait à une époque ? À une injonction au bonheur ? Un appel à jouir sans entraves ? Et si tout ceci n’était que l’expression d’une jeunesse hédoniste et narcissique ? Le symbole d’une société du spectacle ?

Ses séances de pose avaient dû s’échelonner sur une longue durée. On ne troque pas une paire de bacchantes finement taillées pour une barbe touffue en un claquement de doigts. Ses innombrables changements capillaires et pileux témoignaient du passage du temps. C’était comme regarder quelqu’un vieillir en accéléré dans une conserve inoxydable. En feuilletant son portfolio, je voyais ses traits s’épaissir et les premières ridules apparaître autour de ses yeux en amande. Sa figure tout entière bougeait, évoluait par à-coups, à la manière d’un de ces petits livres animés pour enfants.

Je n’avais plus en face de moi l’homme qui rit, mais un personnage solitaire et fragile. Il me donnait l’impression d’un prisonnier enchaîné à sa propre image. Sa boîte, c’était son panoptique, son quartier d’isolement, sa cellule de poche. Dans photomaton, il y a le mot maton. Un gardien de délit de faciès. Une phrase de Guy Debord me revint : « Plus il contemple, moins il vit. »

Vous ne choisissez pas une histoire. Elle s’impose à vous. Elle déboule sans prévenir, l’air de rien. Vous la chassez. Elle revient. A priori, elle ne vous concerne pas. Elle semble même assez éloignée de vos préoccupations, et pourtant elle vous touche. Vous essayez de comprendre pourquoi sans y parvenir. Vous ne savez pas par quel bout la prendre, jusqu’au moment où vous percevez une note familière, comme un écho assourdi de votre musique intérieure, et, doucement, vous vous laissez gagner. Elle vous trotte dans la tête, pareille à une rengaine. Vous êtes fatigué de la ressasser, mais impossible de s’en défaire. Elle finit par vous obséder. Il n’existe alors plus qu’un seul moyen pour s’en débarrasser : l’écrire.

Et même là, face à votre écran, vous n’êtes pas davantage maître de la situation. L’histoire vous joue des tours, elle vous embringue, et, parfois, vous avale tout cru. Sans le vouloir, vous en faites partie, vous devenez l’un de ses personnages. Cette histoire, non content de m’envahir, allait m’entraîner dans une longue suite d’épreuves.

Au début, il ne s’agissait que d’un jeu de piste, de partir à la poursuite d’un inconnu, de reconstituer sa vie et, à défaut, de l’inventer. Pris dans son sens littéral, un album, c’est une page blanche. On peut y mettre ce qu’on veut.

À chacune de nos rencontres, la productrice émettait sur celui qu’elle appelait par commodité « John Doe » de nouvelles hypothèses. Un jour il était « barge », un autre « gay », un troisième elle en faisait une sorte de Fantômas, un personnage clandestin et insaisissable. Elle était convaincue que son album recelait un secret. À cause d’une étiquette, décolorée par le temps, apposée au verso de la quatrième de couverture. Un rectangle jaunâtre dont je relus plusieurs fois la suscription rédigée en capitales et en caractères gras, comme pour mieux en souligner l’importance : « EN CAS D’ACCIDENT, PRIÈRE DE CONTACTER le consulat d’ISRAËL, 3, rue Rabelais, à Paris 8e. »

Que cherchait-il à entrevoir avec son scanner ? Lui-même ? Quelque chose en lui ? Une vérité cachée au plus profond de son être ? Et que faisait-il quand il en sortait ? Rentrait-il chez lui ? Avait-il même un logement ? Une femme ? Des enfants ? Des amis ? Un métier ? Ou alors ne vivait-il que pour ces brefs moments sous les rayons de sa machine ? Combien de temps laissait-il passer entre deux séances de pose ? Quelques jours ? Plusieurs semaines ? Changeait-il à chaque fois d’automate pour brouiller les pistes, ou retournait-il toujours au même endroit par habitude ou fétichisme ? Quelle tête affichait-il, une fois revenu dans la vraie vie ? Celle qu’il arborait sur son ruban blanc ? Promenait-il son sourire pétrifié parmi la foule ou le réservait-il à son miroir sans tain ? Faute de l’avoir aperçu ailleurs que dans un isoloir, je l’imaginais mal à l’aise en public, d’un tempérament taiseux et distrait, enclin à la rêverie, porté davantage à la contemplation qu’à l’action. À tort, sans doute. Je n’avais aucune certitude à son sujet. Que des questions.

Après toutes ces années, à quoi ressemblait-il ? Je ne l’avais vu qu’assis sur sa chaise tournante, dans sa posture figée, quasi hémiplégique. J’ignorais s’il était petit ou grand, maigrichon ou ventru. Aurais-je pu seulement le reconnaître si je l’avais croisé à l’improviste dans la rue ? Tout signalement comporte une date de péremption au-delà de laquelle il n’est plus valide. Par-dessus tout, il me manquait l’essentiel : son regard, qui ne peut être saisi que dans l’échange, dans la confrontation avec autrui, son air par nature volatil, sa manière de se tenir, de marcher, la lourdeur ou la vivacité de ses gestes, la modulation de sa voix, tout ce par quoi il différait de ses semblables, ce qui ne pouvait être gravé sur une plaque aussi sensible soit-elle, cette chose imperceptible qui faisait qu’il était lui et pas quelqu’un d’autre.

Était-il encore vivant ? Le sort réservé à son cahier vert, le simple fait de l’avoir entre les mains, incitait malheureusement à penser le contraire. Un tel objet qui touche au corps, à l’intime, n’aboutit pas sur la table à tréteaux d’un chiffonnier comme ça. On sème rarement des petits bouts de soi à la ronde, sinon, peut-être, pour échapper à quelque chose, dans une forme de mutilation réflexe, comme un lézard avec sa queue.

La productrice raffolait de ces vieilles photos qui, à l’occasion, lui servaient d’outils de travail. À force de récolter les souvenirs des autres, généralement sur les marchés, via des chineurs qu’elle connaissait, elle en avait déduit une règle qui présentait l’avantage de résoudre l’épineuse question du droit à l’image : « Quand tu tombes sur ce genre de trucs, tu peux être sûr que la personne est décédée », répétait-elle.

Un album à l’abandon en guise de faire-part. Je ne comprenais pas pourquoi je ressentais une telle tristesse à cette idée somme toute banale, inhérente à un art voué au passé. J’avais beau savoir que, par essence, la photographie enregistre ce qui n’est plus, je refusais d’admettre que tous ces yeux, ces petits éclats parvenus jusqu’à moi, après avoir cheminé pendant des décennies, aient pu correspondre à un astre mort.

Je me méfie des images, des écrans, de tout ce qui fait obstacle entre moi et les autres. Les hygiaphones m’intimident. Les grillages m’oppressent. En ces temps où un verre de pinard agité devant l’œilleton d’un ordinateur tient lieu d’apéro entre copains, j’exècre plus que jamais les filtres et les barrières. Sans même attendre cette virtualisation forcée du monde, j’ai toujours été convaincu que rien ne remplace une rencontre. Ce sont les aveugles qui ont raison. Comme eux, je ne crois qu’au toucher, à l’ouïe, au souffle, à l’odorat, aux embrassades. Le reste n’est qu’illusion. J’apprécie les tête-à-tête, pas les vis-à-vis, ce gouffre entouré d’immeubles. Les fenêtres sur cour ne nourrissent que des malentendus et des fantasmes.

Rien de plus froid, de plus lisse, de plus trompeur qu’une effigie certifiée aux normes. Peut-on reconstituer une existence à partir d’un buste ? Je ne disposais que d’un détail, d’une synecdoque. La partie pour un tout, pareille à une relique. Je devais redonner à cette pièce fragmentaire ce qu’elle était supposée établir au départ : une identité.

Je n’allais pas la trouver aux puces. Méfiant sans être agressif, toujours pressé, même quand il n’avait rien à faire, mon vendeur rechignait à dévoiler l’origine de sa marchandise. « J’ai pas le temps », me déclarait-il à chaque fois, y compris durant la semaine, lorsque son bord de trottoir était désert. Les mains dans les poches, les épaules rentrées, il semblait fermé comme une huître. « Appelle-moi plus tard », ajoutait-il en désignant le zéro-six étalé à l’arrière de son camion. La convivialité chez lui se limitait à l’usage du tutoiement. Mes coups de téléphone tombaient toujours au mauvais moment. « Là, je peux pas te parler, j’entre en clientèle », répondait-il invariablement, ce qui, dans sa bouche, signifiait qu’il dépeçait un appartement.

Les brocanteurs n’aiment pas évoquer la manière dont ils s’approvisionnent. Quand on les interroge sur la provenance de leur bric-à-brac, ils recourent à un terme vague qui les dispense de préciser les conditions dans lesquelles ils l’ont acquis. Ils disent l’avoir « sorti », comme on tire quelqu’un d’un mauvais pas. D’où exactement ? D’un débarras ? D’un autre étal ? D’une benne à ordures ? Impossible de s’en souvenir. »

Extraits
« Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.
À défaut d’accéder à son identité, à ce quelque chose qui le distinguait de tous les autres, je pensais tenir un début d’état-civil. Au début et à la fin du cahier, de grosses étiquettes rectangulaires, semblables à celles qui autrefois tapissaient les malles-cabines, couvraient les pages de garde.
Un nom et un prénom revenaient sans cesse: B’chiri Jacob. Libellés dans cet ordre. Suivait une adresse à chaque fois différente.
« B’chiri Jacob c/o Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie) ». « B’chiri Jacob c/o Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) », « B’chiri Jacob c/o Pillet Jean, 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, 69 (France) ». Et ainsi de suite. L’homme ne tenait pas en place.
Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme. À la ligne suivante, d’un discret « c/o », il le confiait «aux bons soins» de ses hôtes du moment. Tel un colis. Un fardeau que l’on devine encombrant, lourd à porter, et aussi fragile, nécessitant vigilance et attention. Car, à l’évidence, c’était bien ce nom, ce bagage, cette étiquette accolée à chacun de nous, qu’il interrogeait à travers ses autoportraits équivoques et ses mouvements erratiques. »
p. 42-43

« Comment Jacob B’chiri vivait-il sa proximité avec les morts? Je ne pourrais jamais le lui demander. Shimon Mercer-Wood avait enfin retrouvé sa trace dans les dossiers de l’ambassade. « Il est décédé le 24 mai 2014, à Paris, m’écrivit-1l. Il a été inhumé en Israël, à Beer-Sheva. Je regrette de ne pas pouvoir vous fournir des informations plus satisfaisantes. »
J’avais beau m’y attendre, la nouvelle m’affligea. C’était comme si je venais de perdre non pas un ami, le mot est trop fort, ni même une connaissance, mais un familier, quelqu’un dont la présence m’était devenue habituelle et à laquelle j’accordais une importance que j’ai toujours du mal à expliquer. » p. 99

« En la matière, je suis au regret de dire que l’élève des Beaux-Arts ne fait preuve d’aucune originalité — et sans doute est-ce la raison pour laquelle il gardera son trombinoscope pour lui et ne le montrera qu’à ses frères et sœurs, puis le remisera au fond d’un carton.
Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.
Il ne consacre à tout cela qu’un mi-temps, car il doit, par ailleurs, gagner sa croûte. Il a toujours été dans la dèche. À qui pourrait-il demander de l’argent? Sa famille n’a pas un rond. Il ne peut même pas se payer un loyer. » p. 191

« Jacob, ce héros. Pour tout le monde, c’est le fils prodige, celui qui a réussi. Comment ne pas attribuer à un tel personnage quelques actes de bravoure ? Il n’en fait pas étalage ? C’est qu’il n’a pas le droit d’en parler, tout simplement. Sa réserve, ses mystères, ses silences reflètent son désir de passer inaperçu. Et puis, les gens les plus remarquables ne sont-ils pas aussi les plus modestes ? Ses échecs apparents, son incapacité à trouver sa voie ne peuvent s’expliquer que par l’existence d’une double vie. Il n’est ni artiste, ni architecte, ni professeur d’hébreu, ni fourreur, ni électronicien, ni même agent de sécurité. Ce ne sont là que des couvertures. Ce qu’il est ou plutôt ce qu’il était réellement, Itzhak pensait le savoir. Il n’en était pas sûr, mais comment peut-on l’être dans un univers où règne les faux-semblants? » p. 197

À propos de l’auteur
BOLTANSKI_Christophe_©Philippe_MatsasChristophe Boltanski © Photo Philippe Matsas

Né en 1962 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Christophe Boltanski a été grand reporter à «Libération», au «Nouvel Observateur», et rédacteur en chef de la revue «XXI». Il est l’auteur de Minerais de sang, de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015 et de Le Guetteur (2018). (Source: L’Obs / Éditions Stock)

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