Objet trouvé

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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

68 premières fois
Blog Voyage au bout de mes livres
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Blog Les jardins d’Hélène 
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Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Nicolas Gary)
Les chroniques de Mandor (Entretien avec l’auteur)
Les Echos (Esther Attias)

Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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La vraie vie

DIEUDONNE_la_vraie_vieLogo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

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La Chance de leur vie

DESARTHE_La-chance-de_leur_vieEn deux mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La parenthèse américaine

Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale en imaginant cette fois un couple d’expats débarquant aux États-Unis avec leur fils. Leur nouvelle vie va leur réserver bien des surprises…

Leur avion a à peine décollé que déjà les choses commencent à se dérégler. Lester explique à l’hôtesse qu’il se prénomme «Absalom Absalom». Alors que sa mère imagine une plaisanterie, il lui explique qu’il a décidé de changer d’identité, de marquer ainsi la nouvelle étape de son existence.
C’est avec ce genre de petits détails qu’Agnès Desarthe construit son roman. En ajoutant des grains de sable dans une mécanique si bien huilée par Hector. En acceptant le poste qu’on lui propose à l’Université de Caroline du Nord il s’imagine couronner sa fin de carrière, offrir à son épouse un dépaysement exaltant et à son fils le moyen de parfaire son anglais tout en se frottant à une autre civilisation. Et si pour lui les choses semblent se passer pour le mieux – il est très bien accueilli par ses confrères – la vie d’expatrié est plus difficile à apprivoiser pour Sylvie et Lester qui sont encore en manque de repères. Hector fait le joli cœur et Sylvie s’interroge: « C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » Pour éviter la dépression, elle va s’inscrire à un cours de poterie et tenter de se faire de nouveaux amis tout en entretenant une correspondance avec le réfugié qu’ils avaient accueilli chez eux à Paris.
Nous sommes au moment où les attentats frappent Paris, où il faut bien admettre qu’ils sont bien mieux de ce que côté-ci de l’Atlantique.
Lester, quant à lui, est pris dans une sorte de révélation mystique qui lui permet de se faire passer pour une sorte de gourou auprès de ses nouveaux amis et de les entraîner vers quelques dérives que l’on peut mettre sur le compte de l’âge.
Point d’orgue de cette parenthèse américaine: la découverte de l’infidélité d’Hector…
Je vous laisse découvrir la façon dont le trio va gérer la crise, tout en soulignant combien l’écriture d’Agnès Desarthe, par son souci de l’observation, vient se mettre au service du récit. Pour avoir fréquenté quelques temps ce campus, je peux confirmer la justesse dans l’analyse de ce milieu et dans la psychologie des Américains que côtoie la famille Vickery, entre fascination et méfiance.
En refermant ce bon roman, relisez son titre. Vous y découvrirez alors toute son ironie et sa justesse.

La chance de leur vie
Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782823610376
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, en Caroline du Nord et du Sud, du côté de Raleigh et Charleston, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe à la rentrée 2015 et dans les mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hector, Sylvie et leur fils Lester s’envolent vers les États-Unis. Là-bas, une nouvelle vie les attend. Hector a été nommé professeur dans une université de Caroline du nord. Très vite, son charisme fait des ravages parmi les femmes qui l’entourent.
Fragile, rêveuse, Sylvie n’en observe pas moins avec lucidité les effets produits par le donjuanisme de son mari, tandis que Lester devient le guide d’un groupe d’adolescents qui, comme lui, cherchent à donner une direction à leurs élans.
Pendant ce temps, des attentats meurtriers ont lieu à Paris, et l’Amérique, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump.
Chez Agnès Desarthe, chaque personnage semble suivre un double cheminement. Car si les corps obéissent à des pulsions irrésistibles, il en va tout autrement des âmes tourmentées par le désir, la honte et les exigences d’une loyauté sans faille.
Mais ce qui frappe le plus dans cet admirable roman où la France est vue à distance, comme à travers un télescope, c’est combien chacun demeure étranger à son propre destin, jusqu’à ce que la vie se charge de lui en révéler le sens.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres Exprès 
Blog Cunéipage 
Blog Léa Touch Book 


L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

Extraits
« Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré: « Ce sera
un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère. »

« C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » p. 55

À propos de l’auteur
Agnès Desarthe est née en 1966. Romancière, elle a publié notamment : Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010) ou encore Une partie de chasse, ainsi que de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle a également publié un essai consacré à Virginia Woolf avec Geneviève Brisac, V.W. Le mélange des genres. Son essai autobiographique Comment j’ai appris à lire (Stock, 2013) a connu un grand succès critique et public et son dernier roman, Ce cœur changeant, a remporté en 2015 le Prix Littéraire du Monde. (Source: Éditions de l’Olivier)

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La mer en face

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En deux mots:
Philippe a du plus en plus de mal à supporter son épouse et les «amis» de cette dernière. Aussi décide de partir en Allemagne sur les traces de son oncle au passé trouble. Mais il devra interrompre son voyage pour aller retrouver son fils au Canada, hockeyeur professionnel impliqué dans une affaire de dopage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le scénariste surpris par le scénario

Vladimir de Gmeline entraîne le lecteur en Allemagne sur les pas d’un nazi avant de faire brusquement demi-tour et nous plonger dans un thriller sur fond de dopage du côté de Montréal. Surprenant, mais malin.

Si de nombreux écrivains ont déjà utilisé la technique du «roman dans le roman» pour pimenter leur histoire, il faut bien avouer que la variante imaginée par Vladimir de Gmeline est aussi audacieuse que déroutante, du moins au premier abord. Car une lecture attentive – voire une relecture – nous prouvera que tous les indices ont bien été placés au fil du récit pour nous permettre de passer allègrement du récit historique au thriller sur fond de chantage et de mafia.
Il faut par exemple comprendre les raisons qui vont pousser Philippe à entreprendre son voyage dans l’Allemagne de son enfance. Si les relations avec son épouse ne sont plus au beau fixe depuis bien longtemps, les visiteurs qu’elle reçoit à la maison irritent au plus haut point son mari. À cinquante ans, ce sénariste en panne d’inspiration ne supporte plus leur arrogance. Il en profite pour prendre la fuite et entreprendre ce voyage qu’il a déjà plusieurs fois repoussé à Detmold, dans le Nord de l’Allemagne. C’est là qu’il a passé une période de sa jeunesse, auprès d’un oncle qui a été membre des Waffen SS. Outre le fait de revoir les lieux, il aimerait en savoir davantage sur le rôle effectivement joué par son parent.
Guillaume décide de l’accompagner, davantage pour resserrer les liens qui l’unissent à son ami que par envie de se plonger dans les pages sombres de l’histoire.
Les deux hommes laissent leurs familles respectives pour enquêter. Si au début ils se heurtent à un mur de silence, ils vont finir par apprendre, bribe par bribe, quelques détails sur les exactions commises. Mais un coup de téléphone de sa fille va l’alerter sur l’état de santé de son fils Ivan qui poursuit une brillante carrière de hockeyeur professionnel au Canada. Les retransmissions de ses matches et les photos transmises vont le pousser à prendre l’avion pour Montréal. Malgré les dénégations d’Ivan, il ne va pas tarder à se rendre compte que l’augmentation subite de sa masse musculaire n’est pas due aux seules séances de musculation.
Petit à petit la douloureuse vérité se fait jour, non seulement Ivan se dope, mais il sert de tête de pont à un vaste trafic.
Pour Philippe, c’est le même sentiment de culpabilité que celui ressenti en Allemagne, même s’il n’a pas commis lui-même d’actes répréhensibles. La famille, son rôle de père, la façon dont il a mené sa vie jusqu’à présent, le rôle joué par sa femme dans cette sombre histoire: autant de thèmes abordés en filigrane pour boucler la boucle.
Sauf que Vladimir de Gmeline – on l’aura compris – a plus d’une corde à son arc. Voici donc le père et le fils aux prises avec une bande d’escrocs redoutables dont les menaces se font de plus en plus précises.
Il serait dommage de révéler ici les épisodes suivants, aussi haletants que dans un bon thriller. Disons simplement que jusqu’à l’épilogue on va se régaler, car les faits s’emballent sur un rythme d’enfer.

La mer en face
Vladimir de Gmeline
Éditions du Rocher
Roman
424 p., 19,90 €
EAN : 9782268096506
Paru le 5 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France (du Vercors à la Bretagne, en passant par Briançon), en Allemagne (à Detmold et du côté de la mer Baltique) et au Canada (à Montréal et environs). On y évoque aussi des voyages au Brésil et en Autriche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Philippe – scénariste de cinquante ans, dont le couple bat de l’aile – s’apprête à retourner en Allemagne. Adolescent, il a séjourné deux étés chez son oncle, ancien Waffen SS. Ce voyage, maintes fois différé, tient autant du pèlerinage que de l’enquête familiale. Philippe est hanté par la «Shoah par balles », l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Une image en particulier l’obsède: un groupe de femmes et d’enfants attendant d’être fusillés dans le dos, face à la mer Baltique.
Philippe doit-il se confronter aux fautes qu’il n’a pas commises, ou rester prisonnier de ses questionnements? Des coups de téléphone alarmants l’obligent à interrompre cette quête des origines pour rejoindre son fils Ivan, hockeyeur professionnel au Canada, qui semble en danger.
Philippe parviendra-t-il à le protéger et ainsi se libérer des errements familiaux du passé?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Wakuli livres (Emile Cougut)
Blog Quatre sans Quatre


Vladimir de Gmeline présente son roman La mer en Face © Production Éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Chouettes étoiles. Hier, au même endroit et à la même heure, on ne voyait rien. Pas de lune, pas de vent, pas de bruit. Un vrai cimetière, mais je connais le chemin par cœur. Je viens me planter au croisement, ou je longe le bois, sur le sentier qui borde le grand pré. D’ici, j’ai une belle vue sur la maison. Je la voulais, elle la voulait, on est contents. Le toit de chaume et les colombages, le confort à l’intérieur, les lumières du salon, et ces gars que je ne connaissais pas qui viennent pour la deuxième fois en une semaine. Ils disent qu’ils sont des amis de son père.
Avant, je clopais. J’ai arrêté. J’aimais cette solitude, le soir, la fumée qui n’avait jamais vraiment la même odeur. L’été, j’aimais son parfum d’Amérique, de grillons et de murmures amoureux. L’automne, j’entendais des chiens et des collégiens rebelles, des fêtes étranges. Le froid me faisait penser à des plateaux silencieux, des pierres figées. La pluie, la pluie, on a tout dit sur la pluie, et moi j’en dirais trop alors je m’arrête tout de suite.
Il paraît que je dis toujours la même chose. C’est peut-être vrai. C’est une passion. J’aime encore cette solitude, mais je n’ai plus besoin de fumer. Je me suis lassé. Les sensations s’estompaient, je les retrouve. Ils ont garé leurs voitures derrière, des grosses bagnoles que je ne sens pas. Je fais le mec sympa qui ne comprend rien et ne se pose pas de questions, mais je ne les sens pas. Tout à l’heure, ce gars épais au crâne rasé, avec son pull blanc, a bien vu que je le regardais de travers quand il est allé se servir dans le réfrigérateur sans rien demander.
Il m’a lancé un sourire narquois. Léa m’a toujours fait le coup de l’élégance, mais il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper. Elle ne le cherche pas vraiment d’ailleurs. Elle a même l’air plutôt à l’aise. En réalité, c’est moi qui la gêne. Elle m’a fait son petit sourire numéro trois quand je suis rentré dans le salon. Prends-moi
pour un con. Je la connais par cœur. Je fais quelques pas, les mains dans les poches. J’aurais peut-être dû me douter que tout cela finirait par arriver.
Être plus méfiant. Et puis je n’y croyais pas trop. Méfie-toi, tu travailles trop du ciboulot et à force tu vas passer à côté.
Tu te fais des films. Mon instinct, ma raison, il y avait une bagarre entre les deux. Je mets un coup de pied dans un caillou. Je vois bien à travers les sous-bois, je reconnais les bruits, mes sens sont à l’affût. J’ai écouté ce que je pensais être ma raison, ou ce que je voulais penser. Bref, je me suis menti, parce que j’adorais sa chatte. Bingo, mon grand.
Voilà la facture.
Après notre première séparation, j’avais arrêté le journalisme. Une des meilleures décisions de ma vie. J’étais parti assez loin, je bossais à droite à gauche, je plongeais, je traficotais. Je gagnais de l’argent, et je m’éclatais. Je repassais en France régulièrement, je distribuais, j’avais la conscience claire et le sentiment d’être passé à côté de la catastrophe. Un jour, cette image complètement incongrue m’était venue à l’esprit, alors que je roulais à vélo, devant l’esplanade des Invalides. J’étais à peine en train de remonter la pente à cette époque. Je m’étais vu dans une grange, et une grosse voiture, ou un camion, ou une météorite, atterrissait sur le toit, il y avait une explosion et tout partait en fumée. Et moi je m’étais éjecté de la grange à la dernière minute. C’était exactement ça. Sauvé par le gong. J’avais mis un peu de temps à redevenir moi-même, à ne plus être la chiffe molle bêlante qui cherchait à la reconquérir. Ce gars-là me piquait un peu les yeux.
Belle leçon de vie. J’ai refait de la viande, j’ai récupéré mon cerveau, je baisais, je lisais, je me regonflais comme un bonhomme Michelin qui avait été piqué par une toute petite aiguille. Il fallait avancer, et ça me plaisait bien. »

Extrait
« Je me souviens que j’ai été odieux avec ma femme. Prétentieux et hautain. Aux moments où j’étais le plus paumé, je pensais m’en sortir comme ça. Je me débattais avec mes contradictions, ce que je croyais être mes échecs, alors que j’avais juste du mal à avancer. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir toutes ces années. Je suis devenu normal trop tard, et je m’en veux. C’est un sentiment qui vient souvent me visiter.. » p. 38

À propos de l’auteur
Vladimir de Gmeline est grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Il a publié deux récits, Les 33 Sakuddeï et Les Mystères de la Sungaï Baï, et un premier roman, en 2016, aux éditions du Rocher, La Concordance des temps. (Source : Éditions du Rocher)

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Jacques à la guerre

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En deux mots:
Jacques a vécu la Seconde Guerre mondiale alors qu’il n’était qu’adolescent puis, jeune homme, il est parti pour l’Indochine. Alors qu’il sent que sur son lit d’hôpital il n’a plus beaucoup de temps à vivre, il se souvient… L’hommage de son fils est émouvant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus belle des épitaphes

En se mettant à la place de son père, Philippe Torreton raconte une vie ordinaire qui va par deux fois être confrontée à la grande Histoire et rendre un vibrant hommage à cet homme.

À sa riche carrière d’acteur, de comédien, de metteur en scène et à ses engagements politiques Philippe Torreton ajoute l’écriture. Voici qui paraît déjà son sixième livre, sans doute le plus personnel et le plus intime après Mémé, un bel hommage à Shakespeare et des essais. Et s’il revient sur quelques souvenirs, notamment au début et à la fin du roman, il choisit de se substituer à son père pour lui rendre un émouvant hommage. Jacques va nous raconter sa vie, depuis l’enfance et la Seconde Guerre mondiale vécue à Rouen jusqu’à son retour d’Indochine.
Un récit que Philippe Torreton interrompt tout au long du livre par les pensées de cet homme sur son lit de mort, espérant laisser une image digne au moment de faire se révérence et montrer aux siens qu’il les aime.
C’est sur les routes de Normandie que s’ouvre cet émouvant récit, par ce merveilleux souvenir de Jacques qui a été autorisé à voyager aux côtés de son père, alors que les frères et sœurs et la mère sont restés à la maison. Dans la Renault Celta 4, il partage l’intimité dont son père est avare, se souviendra de sa main posée sur son genou, de son port altier. Un instant de bonheur fugace.
« Mon père a dû trouver chez ma mère le rêve d’une famille… mais a oublié d’en être le père au quotidien. Il avait sa maison, ses deux tantes et sa femme pour l’intendance, il pouvait filer sur les routes l’esprit libre. »
Jacques raconte le quotidien et cette impression de liberté que confèrent alors une automobile, les sorties dominicales chez les oncles et tantes, la montée de périls qu’il ne peut guère s’imaginer…
« — On va droit à la guerre.
André m’expliqua toutefois qu’on n’avait rien à craindre, la France avait la meilleure armée du monde, on avait gagné la grande et puis on possédait la ligne Maginot, infranchissable:
— Les Allemands vont se casser les dents sur elle et capituler tout de suite après, ils n’auront même pas la possibilité de poser un pied chez nous.
Il semblait si sûr de lui, mais ce frère avait peur le soir en se couchant et je pensais à ça en l’écoutant. »
La suite se déroule en scènes fortes de familles jetées sur les routes, comme ces Belges recueillis brièvement, de bombes et de morts, de personnes qui disparaissent sans laisser de traces. Au sortir du conflit, l’insouciance a fait place à la responsabilité, d’autant que Jacques va se retrouver sans père. Il lui faut alors travailler, aider à la reconstruction dans une ville défigurée, sans oublier ses obligations militaires. Ses états de service lui vaudront d’être sollicité pour rempiler et partir pour l’Indochine.
Les pages sur la découverte du Vietnam et de ses habitants montrent combien cette guerre était absurde avec la tragédie de Dien Bien Phu en point d’orgue. Un épisode qui va marquer durablement cet homme bon et humble et donner à ce livre encore davantage d’épaisseur. De l’anecdote, on passe au réquisitoire, de la chronique familiale à l’engagement politique.
Voilà non seulement Jacques transformé par la guerre, mais son fils durablement marqué. Et quand viendra son tour de se présenter sous les drapeaux… Mais je vous laisse découvrir les derniers chapitres de ce livre qui vous touchera au cœur. Merci Jacques et merci Philippe.

Jacques à la guerre
Philippe Torreton
Éditions Plon
Roman
384 p., 19,90 €
EAN : 9782259263641
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, à Rouen, Granville dans les environs ainsi qu’en Indochine, à Hanoï et Dien Bien Phu. On y évoque aussi le voyage de France au Vietnam, de Marseille en passant par le canal de Suez et les casernes du Nord de la France di côté de Douai.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mon père me manquait, mais à voir la silhouette de ma mère s’attardant sur le quai sans un bras pour la soutenir, sans une main caressante qui écrit sur la toile grise de son dos qu’il ne faut pas s’en faire, que le fiston va revenir vite, je lui aurais bien souhaité de retrouver un homme. S’il y avait une peine perdue d’avance, c’était celle-là; elle allait s’accrocher à son deuil comme la misère sur le monde, maintenant qu’il était mort, son mari elle l’avait pour elle, rien que pour elle.
Et puis, dans son monde on ne s’épousaille qu’une fois, on ne divorce pas et quand la mort vient rebattre les cartes, on continue de jouer avec la mise d’avant, une chaise vide en face de soi. Je suis parti en la plaignant un peu. Finalement l’armée avait du bon : en la voyant s’éloigner, immobile sur ce quai, j’avais de la peine pour elle. Au moins, ces départs étaient l’occasion de recueillir un brin d’affection. J’allais lui manquer; je comptais. »
Jacques, enfant, a subi la guerre en Normandie. Envoyé en Indochine, l’absurdité du monde lui saute aux yeux. Comment vit-on la violence lorsqu’on est un homme simple aspirant à une vie calme? Plein d’humanité et d’émotion, porté par une écriture enflammée unique, ce livre de Philippe Torreton est dans la lignée de son bestseller Mémé. Jacques à la guerre ou le roman de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien / Aujourd’hui en France (Pierre Vavasseur)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Médiapart (Colette Lallement-Duchoze)
Le blog de YV


Philippe Torreton parle de son roman Jacques à la guerre © Production France Bleu

Les premières pages du livre
« On roulait tous les deux, mon père et moi. Mais mon père, pour la seule fois de ma vie, était là rien que pour moi. Il avait négocié ça avec ma mère, c’était mon tour.
C’est la dernière fois que la vie fut belle. Après, la guerre est arrivée. Juste après la guerre, mon père est mort d’une crise cardiaque, et encore après je me suis retrouvé comme un couillon en Indochine.
Pour l’instant j’ai sa main sur ma cuisse gauche. Il me parle de ses clients que l’on va visiter et sa voiture file sur les routes nationales de cette Normandie printanière. Seuls les impératifs de la conduite nous séparent, mais une fois le levier de vitesse du volant repositionné sur le bon rapport, sa main me revient. Pour moi, la vie peut commencer ou s’arrêter là, c’est comme elle voudra, je m’en moque. Le bon Dieu que ma mère sollicite si souvent peut décider, je lui laisse la main, moi j’ai celle de mon père sur la cuisse gauche et elle me suffit amplement.
Je vois mon père de profil. En voiture je le voyais toujours de dos.
Cette lisière impeccable entre le col de chemise et ses cheveux noirs, je l’ai contemplée des heures durant. Distante de trois centimètres exactement. Mon père était soigné, élégant. Quand il se trouvait à la maison, on pouvait frapper à la porte à n’importe quelle heure de la journée, celui qui ouvrait en souriant était toujours soigneusement habillé, présentable, bien mis comme on disait ; c’était ça mon père, un homme bien mis.
Comme nous étions quatre frères et sœurs à occuper la banquette arrière et que la Renault n’offrait pas une habitabilité record, il en fallait toujours un assis sur une fesse et accroché au siège avant pour que les autres puissent aligner leurs croupes fraternelles. En général c’est moi qui m’y collais ; ma truffe se retrouvait à une poignée de centimètres de la nuque de mon père, je pouvais m’en repaître secrètement. J’ai passé des trajets entiers à l’étudier, à la respirer afin de savoir exactement quoi dire au coiffeur le jour où je serais en âge de décider. Ses cheveux étaient enduits d’une crème qui sentait bon, il avait un petit grain de beauté là où, trois ans plus tard, exactement au même endroit, une écharde métallique déchirée d’une bombe anglaise me ferait une jolie cicatrice en forme de croix catholique. Lui c’était un grain de beauté, juste à mi-chemin entre la base de ses cheveux et son col de chemise, légèrement sur la gauche. En avait-il ailleurs? Je ne pourrais le dire, je ne l’ai jamais vu torse nu et je pense que ma mère serait bien en peine de répondre. J’aimais les plis de son cou lorsque sa tête tournait de droite et de gauche. Les plis, les cheveux, les cols de chemise, la crème lissante et la voiture, c’était mon père.
C’était une première, car d’habitude le privilège des sorties entre hommes revenait à mon frère. Je les ai vus partir plus d’une fois faire des choses que je n’avais pas à savoir. Ce frère plus vif, plus habile aux filles, brillant, répondant et drôle, agaçant et charmeur je l’aimais et le maudissais : il déflorait tout avant moi. Quoi que je fasse, il l’avait fait. Quoi que je dise, il l’avait dit et en mieux, en plus enlevé, les mots dans le bon ordre ; mes plus grands rêves étaient noyés dans ses plus faibles soupirs. En plus d’être l’aîné, il était le dieu sur pattes de la tante Léopoldine, celle qui à Noël et à son anniversaire doublait la mise de cadeaux et lui garderait le plus gros pour la fin.
Là où je le tenais, c’était la nuit. Il avait peur du noir. Moi pas, jamais. Pour moi, la nuit c’est comme le jour sans la lumière; lui, il en devenait godiche faut voir comme, son droit d’aînesse devenait prière, supplique et demande d’asile. On dormait ensemble au premier étage dans le même lit et chaque soir c’était le même tintouin. Il se déshabillait nerveusement en regardant autour de lui, se cassait une fois sur deux la figure en retirant fébrilement ses chaussettes, vérifiait les fenêtres comme un expert en fenêtres fermées, puis fonçait dans le lit en évitant soigneusement que ses pieds nus se rapprochent trop près du dessous du cadre – ce qui en général lui faisait faire un bond –, se recroquevillait sous le drap en emportant l’édredon dans sa panique et là, emmitouflé dans sa trouille, me demandait d’une voix étouffée d’aller vérifier sous le sommier. Chaque soir, pendant une pincée de secondes, j’étais l’aîné, le grand qui rassure le petit – même que parfois je le charriais mais il n’aimait pas ça, et comme cet animal pouvait me faire la lippe pendant des jours, je préférais vérifier sans rien dire. Je l’aimais, il le savait et ça me rendait faible.
Ce frère aîné s’appelait André, mon père s’appelait André et moi c’était Jacques.
En regardant mon père de profil, je me disais que, plus tard, je n’aurais qu’un enfant. Un fils et c’est tout. »

Extrait
«Ces dimanches et cette voiture étaient une preuve de belle vie, de liberté, cela signifiait un métier, un peu d’argent de côté, une famille avec des mouflets qui se suivent et une épouse à la maison. Souvent, je me suis demandé si elle était bien sa femme puisqu’il l’appelait gentiment « ma mère » ; il se comportait plus comme l’aîné de la fratrie que comme son homme : elle avait cinq gosses et le grand conduisait la Celta.
Je m’en voulais de penser ça, mais nos trajets dans la Renault m’y poussaient ; je passais beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi mon père était tombé amoureux de ma mère. Après le décès de ses parents, il avait été élevé par sa tante Berthe, une vieille fille bossue qui vivait chez sa sœur, la fameuse Léopoldine, laquelle avait hérité différents biens immobiliers de ses patrons, monsieur et madame Lacassagne. La pauvre Léopoldine, gouvernante de son état, s’était donc retrouvée riche, mais vite dépossédée de son pactole par un notaire et un pharmacien de Rouen qui, prétextant aides et protections, l’avaient méticuleusement spoliée. Des fauves. De ce pillage en règle ne subsistaient que la maison du boulevard, au 67, et quelques petits appartements qui assureront un peu de revenus à la famille – nous mangions, les jours de fête, dans des assiettes en porcelaine mais nous n’avions pas vraiment de quoi remplir les plats à viandes et les services à poissons. »

À propos de l’auteur
Philippe Torreton mène une brillante carrière entre théâtre et cinéma. César du meilleur acteur en 1997, lauréat de nombreux prix, il est aussi écrivain. (Source: Éditions Plon)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Simple

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En deux mots:
Antoine Orsini découvre dans le maquis le cadavre d’une jeune fille assassinée. Comme il est le baoul, l’idiot du village, il attire d’emblée les soupçons et se voit condamner. Près de trente ans plus tard, il raconte ce qui s’est vraiment passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’idiot du village

Julie Estève est de retour avec un roman formidablement cruel et un suspense admirablement construit, le tout servi par une langue d’une inventivité rare, celle du baoul, le narrateur considéré par tous comme l’idiot du village.

À propos de Moro-Sphinx, son premier roman, je disais que Julie Estève « fait montre d’un beau savoir-écrire et parvient à ménager le suspense, à nous livrer chapitre après chapitre les bribes d’une vie qui se dissout dans une sorte d’ordinaire peu ordinaire. » Un jugement que je peux réitérer avec ce second roman, même s’il est situé à mille lieues du premier.
La jeune femme à la sexualité débridée a laissé la place à un homme qui vit dans un petit village en Corse sur les hauteurs d’Ajaccio. Nous allons le suivre à plusieurs époques de son existence, chroniqueur des faits divers – et des bribes de sa vie – qui vont secouer cette communauté.
Disons d’emblée combien ce personnage est bien campé et combien Julie Estève a réussi le pari de créer une langue propre au baoul qui donne à ce second roman un parfum très original. Le baoul, c’est le nom que l’on donne en Corse au simplet, à l’idiot du village. Antoine est donc un être à part, mais contrairement à ceux que croit la majorité des habitants, son dérangement n’affecte nullement sa mémoire.
Quand l’histoire commence, il vient de dénicher une chaise en plastique qui va devenir sa confidente. Tout au long du roman, il va s’adresser à elle pour lui raconter ses souvenirs ou pour préciser un point.
Il se souvient de sa scolarité, de la cruauté dont il a été victime, mais aussi de la gentillesse de sa maîtresse, Madame Madeleine, qui repose aujourd’hui au cimetière et à laquelle il rend régulièrement visite: «Je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien.»
Mais un autre corps en décomposition va faire grimper l’intensité dramatique et le suspense, celui de Florence Biancarelli, retrouvée morte à seize ans en 1987. «Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux. Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau. Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise. C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! » Avec la chaise en plastique du bar, le lecteur va petit à petit découvrir la vérité, entendre parler d’autres morts et découvrir les secrets que le village préfèrerait voir rester enfouis. Après tout, c’est si facile de condamner le baoul. Si même si la police le voit comme un coupable idéal, il n’a pourtant pas tué Florence. Bien au contraire, il était chargé de la surveiller pour le compte de son ami Yvan, l’employé de la poste, qui rêvait de l’épouser et pouvait disposait en échange de la cabine téléphonique à partir de laquelle il pouvait appeler le monde entier.
Aujourd’hui, après avoir purgé une longue peine de prison, il est de retour mais il est seul. Il n’y a guère que son ami Magic pour l’accompagner.
Julie Estève réussit tout à la fois une chronique sociale, une ode à la différence et un manuel sur la cruauté. Et nous voilà à nouveau du côté de Moro-Sphinx !

Simple
Julie Estève
Stock
Roman
208 p., 17,50 €
ISBN: 9782234083240
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Corse, dans un village dans le maquis, du côté d’Ajaccio.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Bricabook
Blog Moka – Au milieu des livres

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Albatros (Le blog de Nicolas Houguet)
Blog Loupbouquin
Blog Fragments de lecture (Virginie Neufville)
Blog Quatre sans quatre
Blog Léa Touch Book


Julie Estève présente Simple © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Les autres, ils verraient rien qu’un déchet! Ils ont pas l’imagination nécessaire mais moi, la chaise en plastique du bar, fêlée au milieu, paumée dehors à côté des poubelles, si je regarde bien la fissure au centre, c’est la faille de San Andreas que je vois ! Je trouve qu’elle ressemble à l’idée que je m’en fais. Les autres, ça leur viendrait pas à l’esprit que la faille peut s’ouvrir et le monde s’écrouler comme un château de cartes, pulvérisés les immeubles, engloutis les routes, les ponts, les gens, dans un trou géant, et ça tremblerait de partout, et c’en serait fini de la Californie et de Google, peut-être aussi de l’humanité va savoir, tous crevés, tous brûlés, aspirés, broyés, et la mer, la mer se déchaînerait et fabriquerait une vague plus grande que les gratte-ciel, et toutes les vitres des gratte-ciel exploseraient dans une pluie de verre : y aurait un boucan ! alors un type costaud, avec des biceps comme des cuisses, voudrait sauver sa femme et puis sa gosse grâce à son courage et à ses muscles, ce type, c’est Dwayne Johnson, il a pas l’air subtil, il a une tête carrée on dirait un cube et son corps un mur en briques, ce type, Dwayne Johnson, il pilote des hélicoptères, des avions, des bateaux, des poids lourds, il sait tout faire comme qui rigole et moi j’l’ai vu la semaine dernière à Ajaccio, sur l’écran large de l’Ellipse, j’avais pas l’argent pour le cinéma mais j’ai fait mon numéro à la guichetière et elle m’a laissé entrer ! faudrait que je lui offre un p’tit quelque chose pour remercier, des fleurs qui poussent dans le maquis, y a qu’à se baisser, un gros bouquet, à coup sûr ça lui ferait plaisir, les filles ça aime les fleurs et je serais gentleman ! en plus, elle est jolie avec ses yeux noirs et ses grands seins. Quand j’y repense, c’était du beau spectacle le film San Andreas, le tremblement de terre, les seins de la guichetière, y a pas à dire, les Américains ils savent inventer les catastrophes naturelles avec les effets spéciaux.
La chaise, elle est perdue comme moi au soleil, et le soleil craque sur ma tête mais je m’en cogne d’être rouge, d’être fou de chaleur, j’en profite parce qu’il chasse les autres dans les lits et les fauteuils à bascule, ils dorment dans leur coin et moi j’ai la paix ! Là, on entend rien que les mouches et les frelons qui passent et qui dérangent le silence, on leur dit rien à eux, ils sont peinards les insectes.
Me suis foutu sur la chaise et j’ai le cul coincé dans le trou comme un con, y a mon short qui dépasse, ça me pince la peau des fesses, j’arrive pas à m’en sortir et à m’arrêter de rire, ça me fait des hoquets et des larmes au bout des yeux, chut, chut, je mets le doigt sur ma bouche pour contrôler mais ça marche pas c’est pire, chut, je dois pas foutre le bordel avec ma rigolade, ça va les réveiller les autres, et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi! Un jour, j’ai dressé une liste dans mon cahier et j’en suis pas revenu de tous les mots possibles, je les ai criés comme un taré, les uns après les autres, et les mots y z’étaient devenus les balles d’un fusil, ça m’a brûlé la peau, j’ai gardé ma liste!
J’installe ma chaise devant l’école en face qu’est fermée depuis un bail, y a plus de cris dans la cour. L’école, c’est madame Madeleine. Quand je pense à elle j’ai froid. J’essaye de pas trop me souvenir mais j’ai une mémoire pas normale et je me rappelle tout ici. J’ai treize ans et des poux dans la tête. Je me gratte en permanence, et les démangeaisons ça crée des croûtes en plus des bêtes qui ont choisi mes cheveux comme maison. Personne veut se mettre à côté dans la classe, suis assis au fond avec Philips mon plus grand copain que j’appelle Magic. J’lui ai trouvé son vrai nom dès que je l’ai rencontré! Il est petit et il a des boutons. Ma place, c’est près de la fenêtre, je vois les arbres à l’extérieur et le vent.
Les autres y se pincent le nez et y disent que je pue, y disent que je suis le pouilleux et que je serai clochard plus tard à cause de l’odeur, et de la crasse sur mes pieds, et sur mes mains, et sous mes ongles. J’leur réponds qu’ils seront morts un jour et qu’ils schlingueront à perpétuité au cimetière pas loin, alors ils chialent parce qu’ils ont peur de sous la terre, des asticots, des vers. Y me poussent.
– T’es un putois ! ils crient.
Un putois, j’trouve que c’est joli. Avec Magic aussi on cherche des animaux à distribuer, et Noëlle, elle a des taches de rousseur plein la gueule pis les yeux bas: c’est la murène Noëlle!
– Noëlle la murène, Noëlle la murène! je braille.
Tout le monde rit sauf elle parce qu’elle aime pas les poissons. Le lendemain, Noëlle, elle vide la bouteille de parfum à sa mère sur ma tête, je sens la fille la vache ! Elle colle des chewing-gums dans mes tifs j’arrive pas à les retirer, ça fait des fils blancs comme une toile d’araignée. Je vois ma tête aux toilettes, j’peux pas me dominer tellement je me bidonne, et les autres aussi y se bidonnent, à se plier.
Un jour j’ai becqueté des mouches elles étaient crevées. Les copains, ils les avaient planquées dans un fiadone, elles ressemblaient à du chocolat moi j’ai pas fait la différence. Sous le pin à la récréation, je renifle la résine qui sort du tronc pour respirer pareil que les arbres. Je casse les pommes avec un caillou et je mange les pignons cachés dedans. C’est mon plat préféré les pignons mais sur les mains à la fin c’est du goudron. Ça met longtemps à s’en aller ça, et les copains y jouent à chat, et d’un coup ils courent vers l’arbre!
– Tous sur le putois! elle hurle Noëlle.
J’suis pas préparé à la bagarre et me souviens que des petites semelles qui dansent au-dessus, et des crachats, et puis la cloche elle sonne. Y a un âne qui passe au ralenti, il a une tête à faire pleurer. Les ânes, ils ont toujours une tête à s’attendrir. Y me regarde. J’veux lui donner une caresse mais j’ai perdu ma force pour m’lever. J’ai envie de pisser alors je pisse où je suis dans mon pantalon. J’m’endors en boule sur le gravier en moins de rien. J’suis par terre à roupiller, et madame Madeleine, elle m’réveille avec ses mains douces comme les galets de la rivière. Elle a les yeux pleins de flotte en m’voyant mais elle me fait des sourires. Elle m’apporte dans sa maison qui est rangée. Rangée et sans poussière. Elle m’déshabille en entier, oh j’ai la pine à poil! Elle me fiche dans la baignoire et me nettoie avec une éponge et du savon à la lavande. Elle inspecte mes jambes, mes bras, mon dos, mon ventre, et toutes les taches bleues et jaunes et marron que j’ai. Elle attrape une serviette avec des bouclettes molles et elle me frictionne pour que je sois au sec. L’eau du bain, ça fait du blanc dans l’air qui efface le miroir et je dessine dans la buée un arbre. En dessous, avec mon doigt, j’écris Madlène. Elle pose un bisou sur mon front et elle me peigne avec sa brosse, et comme les chewing-gums y partent toujours pas, elle coupe aux ciseaux des touffes énormes! Y en a partout par terre d’mes cheveux, on croirait la nepita dans les rochers des montagnes.
– Voilà mon garçon, tu es propre comme un sou neuf! elle dit.
Elle me dit mon garçon, madame Madeleine. Et elle part, et elle revient avec un vieux pantalon qui est à son vieux fils. Elle me le fait enfiler et j’peux garder le fute en cadeau! Après ça à l’école, les copains, tous y m’appellent Antoine. Fini le putois, fini le pouilleux, fini le bouffeur de mouches. Au goûter, madame Madeleine, elle me raconte des histoires de dieux et de déesses en Grèce, elle m’apprend à bien compter, et à bien lire dans mon dictionnaire, et qu’il faut être bon en soin, mais j’y arrive pas toujours à être appliqué dans mes cahiers. Elle m’dit des choses que les autres y connaissent pas. Un jour dans son lit, d’un coup sec son cœur il lâche, et je sais plus avec qui lire et être bien coiffé. Alors je chiale. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’chiale partout. Dans le maquis sur la route de Nocerella dans l’épicerie de la mère Biancarelli au lac devant la mairie dans la cour de récré à la chapelle au rond-point du Finosello sur le sable dans les toilettes dans les arbres, et j’en oublie sûrement des endroits où j’ai chialé!
Madame Madeleine, je la visite au cimetière dès que je peux, et je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien. »

Extraits
« Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux.
Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau.
Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise.
C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! »

« Quand je l’ai dénichée Florence, elle était allongée au milieu des pins, Magic à ses pieds il était tout crotté! La gamine, elle avait les yeux ouverts sur rien. Elle ne bougeait plus un orteil. J’avais beau l’appeler, elle ne répondait pas. Je l’ai chatouillée sous les pieds, rien, elle rigolait pas du tout! Du coup, je l’ai secouée. Elle était molle et y avait du sang en quantité! Me suis approchée de sa bouche, lui ai enfoncé à l’intérieur un doigt voir si elle mordait, non, elle mordait pas ! J’ai gueulé à deux pas de ses oreilles et ça l’a pas dérangée. Puis me suis foutu à transpirer pareil que la mer, salé. Florence, elle sentait les abattoirs alors qu’avant, son parfum il était à la lavande, j’aimais bien la renifler. Après je me souviens plus, suis tombé à la renverse. Quand j’ai revu le monde, j’avais chié dans mon pantalon, y en avait partout de la merde! » (p. 23 et 24)

« Me suis foutu à trembler pareil qu’un vieux moteur. C’était la première fois qu’on me condamnait à mort ! J’avais pas envie de crever déjà et me retrouver dans le trou au cimetière avec ma mère ! À l’heure qu’il est, elle doit être toute pourrie bouffée par les vers. Elle doit être verte maman, ou marron, ou bleue. Peut-être elle a même plus de peau sur ses os et c’est qu’un squelette ! J’ai pas fait exprès de la tuer maman, c’était improvisé! Quand je pense à elle, j’ai du vomi qui me monte d’en bas. »

« Et papa est mort un dimanche y a dix ans. Son foie il était imbibé de vin pareil que l’eau dans l‘éponge. C’était la cirrhose! II avait plus besoin de manger et il dormait souvent. Sur son corps, partout y avait des bleus alors que personne le tabassait, lui. Il dégueulait dans les toilettes, puis après il faisait ça dans le seau près du lit. Il avait plus sa force à Ia fin, même pour les insultes. Et une nuit, voilà, il a crevé, c’est grâce à la fièvre. Il est mort au même endroit que maman dans les draps, une place qui est confortable. Maintenant. ils sont réunis au cimetière debout dans un trou.
La mort c’est un trou! On tombe dedans mais ça dure combien de temps la chute, et au bout du trou y a quoi… »

À propos de l’auteur
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle signe son second roman Simple. (Source : Editions Stock)

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Sergent papa

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En deux mots:
Mathieu va fêter ses cinquante ans alors que sa carrière de comédien bat de l’aile et que son cœur flanche. À l’inverse son fils Antoine est le nouveau prodige de la scène rock. Deux trajectoires opposées mais une admiration réciproque qui n’a jamais été exprimée. Est-il trop tard pour essayer?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avec leur cœur de rockeur

Pour ses débuts dans le roman Marc Citti confronte un père et son fils unis par la musique, mais désunis par la vie. Vont-ils réussir à se rapprocher alors que leurs parcours personnels prennent des routes opposées ?

Si ce premier roman est centré sur les rapports père-fils, il est aussi un hommage au rock et à la musique qui, au-delà de toutes les vicissitudes aura rassemblé Mathieu et Antoine Scarifi. Les courts chapitres de Sergent papa ont pour titre celui de chansons des Beatles, de Joe Cocker ou encore de David Bowie. S’ils ont imprégné la mémoire du fils, c’est parce que le père, à chaque fois qu’il s’en allait, laisser trainer les vinyles qui ont fait l’éducation musicale de son rejeton et constitué la base de sa carrière de rockeur. Et puis, même si leurs relations se sont beaucoup espacées, ils se livraient à un petit jeu, s’exprimant par SMS en utilisant les titres des morceaux de leurs idoles communes. « Cela pouvait donner par exemple ceci, lorsqu’Antoine se trouvait à un endroit où il s’ennuyait ferme :
Antoine : Help ! Should I stay or should I go ?
Papa : Hell ain’t a bad place to be…
Antoine : Wish you were here….
Papa : I’ll be back!
Antoine : Time waits for no one… »
Et comme le temps n’attend personne, le roman s’ouvre alors qu’Antoine est sur scène avec son groupe «Les Extradés». Il fait la fierté de son père, admiratif de celui que les médias décrivent comme le «nouveau prodige de la scène rock indé, fascinant par son projet musical postmodeme et ambitieux.» Un père qui aimerait bien renouer des liens distendus au fil du temps et qui culpabilise de n’avoir pas été davantage présent, lui qui «avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt.»
Voilà Antoine est en pleine ascencion et Mathieu en plein doute. Il n’est plus vraiment un comédien demandé et adulé et ne doit qu’à ses relations, à la belle Marie Bellecour qui ne l’a pas oublié, de pouvoir remonter sur les planches. Un projet contrarié par une attaque cardiaque qui aurait pu l’emporter si Irina, sa femme de ménage, n’avait eu un réflexe salvateur. « Vous êtes passé à ça, monsieur Scarifi, lui avait déclaré le professeur, il va falloir changer votre manière de vivre. Ce qui fut fait: Mathieu s’efforça de se conformer aux injonctions des médecins et, dès sa sortie de l’hôpital tenta d’adopter une existence monacale. Le plus douloureux, on s’en doute, fut de se priver de son paquet de Camel journalier. »
Du coup, c’est une sorte d’urgence qui pousse le père vers le fils, mais aussi à l’inverse le fils vers le père. Une invitation à une série de concerts à Casablanca servira de catalyseur pour l’un comme pour l’autre.
Avec beaucoup de finesse, Marc Citti va suivre le cheminement de l’un et de l’autre, leurs relations réciproques et leurs désirs, mais aussi leurs addictions. La drogue et l’homosexualité, l’alcool et l’impuissance pour l’autre. Au fil des pages, on va voir la distance entre les deux hommes s’atténuer jusqu’à cette magnifique lettre. Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’expérience de l’auteur et notamment son travail aux côtés de Patrice Chéreau vient ici fort à propos donner de l’épaisseur et de la crédibilité aux protagonistes. Et comme j’ai commencé avec la musique, je terminerais sur le même registre en imaginant Antoine changer le mot maman par papa en interprétant cette chanson de Julien Clerc
Avec mon cœur de rockeur
J’ai jamais su dire je t’aime
Oui mais maman (papa) j’ t’aimais quand même
Comme personne ne t’as jamais aimé

Sergent papa
Marc Citti
Éditions Calmann-Lévy
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782702163597
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des tournées en province, notamment à Tourcoing et Brest ainsi que le Maroc, à Casablanca, Tanger et les montagnes du Rif et Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si encore je t’avais abandonné pour parcourir le monde ou pour plonger dans l’ivresse d’une trépidante vie d’artiste, peut-être aurais-tu pu me fantasmer en père aventurier absorbé par des voyages extraordinaires, mais non, j’ai toujours été là, à quelques encablures de ta chambre d’enfant, et pourtant si éloigné.
Comédien à la carrière essoufflée, Mathieu tente de renouer avec son fils Antoine, musicien prodigieux. Au rythme des tâtonnements de ce père absent se découvrent la tendresse prudente et la violence sourde des sentiments.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la culture (Marine Stisi)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Page des libraires (Béatrice Putégnat, Librairie Les Cyclades, Saint-Cloud)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)

Les premières pages du livre
« A DAY IN THE LIFE
C’est l’instant qu’Antoine préfère, lorsque la sueur commence à perler sur ses tempes et que la chaleur colonise tout son corps, jusqu’au bout des doigts de sa main gauche qui travaillent le manche de la White Falcon. Au moment de plaquer le premier accord, il s’est permis une furtive suspension, le temps d’embrasser d’un coup d’œil panoramique la pénombre de la salle bondée du Casino de Paris. Il sait que le public est là pour Alabama Shakes, mais aussi qu’il y a peu de risques pour que son groupe se fasse jeter comme la semaine dernière, quand ils ont assuré la première partie de Razorchild au Zénith de Reims, dans un énorme malentendu que seul le rock’n’roll peut provoquer. L’assistance est composée de quadragénaires curieux de découvrir les nouvelles pépites débusquées par l’équipe du festival des Inrockuptibles. Il n’est pas exclu que certains d’entre eux soient snobs et poseurs, mais le risque de débordements n’est pas à craindre. Le groupe qui a joué avant eux, un trio de punkettes new-yorkaises composé de deux ukulélés électrifiés et d’une DJ, a reçu un accueil favorable et Antoine ne voit pas pourquoi il n’en serait pas de même pour eux. Au pire l’auditoire leur opposera-t-il indifférence polie ou départ discret vers la buvette, avait-il songé pour dissiper son trac en attendant de monter sur scène.
Ethan attaque l’intro de batterie de Lexington Boogie en moulinant souplement sur ses toms, bientôt rejoint par la basse hypnotique de Kamel. La salle chaloupe comme un gigantesque banc de poissons nocturnes. Lorsque la ligne rythmique de ses partenaires aura suffisamment pénétré la moelle épinière de la foule, Antoine créera la surprise en y adjoignant un riff rageur et atypique sur lequel il posera sa voix si particulière, toute en glissandos périlleux et en inflexions narquoises, qui avait fait écrire au type des Inrocks, quelques semaines plus tôt : « Cet énergumène est le rejeton naturel de Little Richard et de Catherine Ringer autant que le cousin hexagonal de Jack White » (s’ensuivait toute une série de considérations convoquant les nœuds borroméens lacaniens et la grammaire saussurienne dont il ressortait, sauf erreur, que Les Extradés distillaient un putain de groove).
Alors qu’il est agenouillé pour régler son pédalier, l’œil d’Antoine est attiré vers la coulisse. Brittany Howard, l’imposante chanteuse d’Alabama Shakes, l’observe en souriant. Au moment où leurs regards se croisent, elle lève le pouce et lui décoche un clin d’œil enthousiaste. Cette marque de complicité, émanant de la plus fantastique voix soul du moment, le comble plus que ne le feraient toutes les ovations du monde.
À la fin de Lexington Boogie, leur set, d’une durée non négociable de quarante minutes, s’achèvera. Il n’y aura pas de rappel, les règles draconiennes édictées par les organisateurs ne le permettent pas. Kamel, Ethan et Antoine lèveront alors le poing vers le ciel et emprunteront le couloir des loges. Ils se reposeront quelques instants, se congratuleront peut-être, puis on cognera à la porte.
Kamel, une serviette autour du cou, torse nu, ira ouvrir, découvrant une vingtaine de personnes turbulentes qui feront résonner la pièce d’exclamations chaleureuses. Ethan, comme à son habitude, se montrera ironique et classieux, et Antoine, par la porte restée entrebâillée, apercevra la silhouette de son père sanglée dans un manteau autrefois élégant.
Mathieu se grattera alors la nuque, dansera d’un pied sur l’autre en lui souriant pauvrement. Antoine lui fera signe d’entrer. »

Extraits
« Tout en souriant aux plaisanteries qu’Ethan distille à l’assemblée hilare, Antoine se déhanche sur sa chaise pour tenter d’apercevoir Mathieu. Depuis combien de temps n’a-t-il pas parlé avec son père ? Il a toujours entretenu des rapports complexes avec lui. Mathieu avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt. Antoine, fruit de ce péché de jeunesse, ne lui était redevable que d’une chose, mais elle se posait là : lorsque son père était parti, il avait laissé une platine disque, une guitare acoustique Gibson de série et sa collection de vinyles forte de plus de mille exemplaires, en insistant pour que le tout soit installé dans la chambre du petit. »

« Antoine Scarifi, guitariste et chanteur du groupe Les Extradés, ce fils d’un acteur à la carrière discrète et d’une psychomotricienne, À vrai dire, même si nos camarades des pages Culture nous avaient prévenus avec gourmandise que nous nous apprêtions à rencontrer celui qui, à vingt-trois ans, incarne l’espoir de renouveau du rock hexagonal, on ne savait pas trop à quoi s’attendre lorsque rendez-vous avait été pris dans l’arrière-salle de ce salon de thé de la rue Quincampoix. D’emblée, le ton est donné: l’interview se déroulera dans une absolue courtoisie et une disponibilité de tous les instants. Antoine Scarifi arbore une tenue élégante et curieusement anachronique pour un garçon de sa génération: veste de velours chocolat, col roulé… »

« Voici donc Marie Bellecour rendue aux affaires de l’amour, convoquée à nouveau par le charme ambigu du désordre des sentiments, redoublé en l’espèce par le fait qu’il s’incarne à travers les traits d’un invétéré Casanova de vingt-deux ans son cadet. Elle plie ses affaires de sport, les range dans son sac, sort du vestiaire et se dirige vers la sortie en réempruntant le chemin de la salle de musculation. Le gros type s’accorde une pause en la regardant s’éloigner. Dehors, le carillon de l’église Saint-Eustache sonne 18 heures. Ethan sera chez elle à 20 h 30. Elle n’en peut déjà plus de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Né en 1966, Marc Citti est acteur, dramaturge, auteur, compositeur et interprète. Il a notamment travaillé sous la direction de Patrice Chéreau et Jacques Audiard. Il est l’auteur de Les Enfants de Chéreau (Actes Sud, 2015).
Sergent Papa est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Une mère modèle

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En deux mots:
Florence vit une relation compliquée avec William. Elle est à Paris, lui à New York où il aimerait qu’elle la rejoigne avec leur garçon. Mais il y a son travail à l’opéra, Moussa, le copain de son fils, et… un amant éphémère. Quel sera son choix?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Être une femme libérée, c’est pas si facile»

Pour son premier roman, Pierre Linhart s’est glissé dans la peau d’une femme en proie au doute. Doit-elle quitter Paris, où elle vit avec leur fils, pour rejoindre son mari à New-York?

Florence fait partie de ces femmes qui se sont battues pour pouvoir mener de front une vie professionnelle et une vie de famille épanouissantes. À quarante ans, elle est mariée, travaille à l’opéra de Paris comme chef de chant et est mère d’un garçon de 10 ans. Bref, tout serait parfait si William, son mari, pouvait partager son quotidien. Mais ce dernier enseigne à l’université de New York et communique via Skype en attendant de pouvoir retrouver son épouse et son fils.
Une situation qui lui laisse l’entière responsabilité de l’éducation de son fils et limite son emploi du temps. Du coup, elle doute.
Avec beaucoup d’à-propos Pierre Linhart nous offre de partager, outre le quotidien de Florence et Joachim, les réflexions qui lui passent par la tête. Quand elle fait la connaissance de Moussa, le nouveau copain de son fils, elle ne peut – par exemple – s’empêcher de penser qu’il est beaucoup plus facile à vivre que le sien. Autant Moussa est curieux et passionné, est ravi qu’elle lui propose de lui apprendre le piano, autant Joachim semble grincheux, voire jaloux de l’intérêt que porte sa mère à son copain. Et quand elle invite les deux enfants à assister à la représentation de Pelléas, l’enthousiasme du premier est inversement proportionnelle au désintérêt du second.
Un jour – sans doute pour évacuer la tension – elle cède aux avances de Michel, un collègue qui lui avait déjà fait à plusieurs reprises des avances. Mais, une fois de plus, elle s’interroge. « Mettre sa vie de couple en danger pour une simple pulsion sexuelle. Il fallait arrêter tout de suite, avec ce… Michel. Avant qu’elle ne se sente obligée de tout dire à William et de tout détruire. À moins que cela soit ce qu’elle recherche, briser son couple. »
Elle se confie alors à son frère Romain, lui avoue qu’elle ne sait plus très bien ce qu’elle veut. Pourtant William, à chaque fois qu’il la retrouve, semble toujours aussi épris et rêve d’accueillir sa femme et son épouse aux Etats-Unis. Il a même trouvé un emploi pour Florence au MET.
Mais Florence a du mal à se projeter dans cette vie américaine, à quitter Moussa dont elle constate les progrès jour après jour. Aussi est-ce plutôt par lassitude qu’elle accepte le projet, qu’elle confie à William le soin de leur trouver une maison.
«La sincérité complique tout. On s’enfonce dans des explications. On se noie. Dire que tout va bien est tellement plus facile.»
Au fur et à mesure que le voyage se précise, la tension croît, le combat intérieur se fait plus douloureux, mêlant les traumatismes passés aux interrogations présentes.
Réconciliation? Séparation? Avec finesse et une vraie finesse d’analyse, Pierre Linhart réussit son pari – se mettre dans la peau d’une femme – et nous livre un premier roman qui nous prouve que le courage consiste à ne pas de se conformer aux diktats d’une bien-pensance qui voudrait faire de toutes les femmes des mères-modèle.

Une mère modèle
Pierre Linhart
Éditions Anne Carrière
Roman
250 p., 18 €
EAN : 9782843379086
Paru le 2 mars 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à New-York avec l’évocation de voyages à Boston et à travers le Mississipi.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’une mère qui se prend d’un élan de maternité pour le copain de son fils, âgé de dix ans, avec lequel elle entretient une relation complexe. Alors qu’elle s’attache à cet «enfant d’une autre» au risque de blesser le sien, son couple aussi est fragilisé. Portrait subtil d’une femme en crise qui s’est toujours conformée aux diktats sociétaux et intimes, Une mère modèle est un roman d’émancipation. Son héroïne, assoiffée de liberté, y emprunte un chemin inattendu pour redéfinir sa place dans le monde.

Les critiques
Babelio
L’Express (Delphine Peras)
Marianne (Nedjma Vanegmond et C.D.-M)
Actualitté.com (Clémence Holstein)
Blog T Livres T Arts
Blog Twin books


Pierre Linhart présente Une mère modèle © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Elle détaille les pères qui attendent à la sortie de l’école, sourit à ceux qui croisent son regard. En ce moment, ils portent tous la barbe et des vêtements bleu nuit. Les mères s’évaluent les unes les autres, certaines discutent entre elles. Elle ne compte pas d’amie parmi ces femmes. Pas encore. Elle n’a guère de temps pour l’amitié. Ou n’en ressent pas la nécessité.
Son fis sort du bâtiment en chahutant avec un garçon qu’elle ne connaît pas, noir et maigrichon. Joachim adresse un vague signe à Florence, ne manifeste ni joie ni hostilité. Il prend note qu’elle est là.
– On y va? lance-t-il sans même l’embrasser, en filant devant elle avec son nouveau copain.
– Tu ne me présentes pas?
– Il s’appelle Moussa. L’enfant lève furtivement ses grands yeux tristes, aux cils recourbés, avant de baisser la tête. Elle l’observe marcher à côté de son fils, cheveux presque rasés, un blouson bleu électrique et un jean trop grand pour lui. C’est la première fois qu’elle voit Joachim avec un enfant noir et, étrangement, cette idée lui plaît.
Elle fait voler les crêpes pour les retourner dans la poêle. Tout est dans le mouvement du poignet, comme pour les staccatos. Vif et souple. Joachim veut essayer.
– À Moussa d’abord, honneur aux invités.
Celui-ci décolle timidement la crêpe qui atterrit sur le bord de la poêle, et se déchire en deux avant d’échouer lamentablement au sol. Joachim éclate de rire, un peu méchamment, et Moussa affiche un air désolé.
– C’est normal, la première fois. Tiens, essaie à nouveau!

Moussa refuse. Il laisse la place à Joachim qui, comme dans tout ce qu’il entreprend, veut aller trop vite et tente de faire voler la crêpe alors qu’elle n’est pas encore cuite et ne se décolle qu’à moitié. Lassé par une activité qu’il ne maîtrise pas d’emblée, il rend la poêle à sa mère.
Après avoir avalé une quatrième crêpe, Moussa ose regarder Florence pour la première fois, sans détourner les yeux. Elle se sent transpercée par ce regard. Pour masquer son trouble, elle range les assiettes dans le lave-vaisselle. Les enfants filent jouer.
Elle répète Pelléas depuis un long moment, lorsqu’elle découvre Moussa en retrait, qui l’observe. Depuis combien de temps?
– Tu aimes? demande-t-elle.
Il hoche la tête.
– C’est du Debussy. Tu as déjà entendu parler de lui?
Il fait non.
– Et ça, tu connais?
Tournée vers lui, elle joue de la main droite le début de la Marche turque. Il ne connaît pas davantage Mozart mais le rythme sautillant de la mélodie le fait sourire. »

À propos de l’auteur
Diplômé en 1993 de la FEMIS, département scénario, Pierre Linhart complète sa formation dans l’atelier de réécriture FEMIS dirigé par Jacques Akchoti en 2008. Il réalise son premier court métrage en 1993 qui reçoit notamment la prime à la qualité du CNC. Pierre Linhart a écrit des documentaires, des longs-métrages, des séries télévisées; Les inséparables qu’il co-réalise et qui recevra le prix de la meilleure série africaine en 2008, puis Clash (6×52) pour France 2 coécrit avec Baya Kasmi. Danbe qu’il a écrit pour Arte a été désignée Meilleure fiction française au Festival de La Rochelle 2014. Pierre Linhart dirige l’atelier Initiation à l’adaptation de romans de la FEMIS. Une mère modèle est son premier roman. (Source : agence-adequat.com)

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Noyé vif

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En deux mots:
Partis pour un stage de voile en Méditerrannée, deux femmes et cinq hommes vont se retrouver pris dans une tempête. Leur appel de détresse va arriver conjointement à celui d’un vieux chalutier rempli de migrants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sept hommes dans un bateau

Pour son premier roman, dont on ressort secoué, Johann Guillaud-Bachet a choisi de parler des migrants sous un angle très original.

Ils devaient être huit à larguer les amarres, mais une défection conduira un groupe de six jeunes marins formés aux Glénans et ayant tous une petite expérience pour un stage de voile en Méditerranée supervisé par Vince, leur moniteur plus chevronné. Après les dernères courses, l’installation à bord et la répartition des cabines, le narrateur – et le lecteur – commence à se faire une idée plus précise de l’équipage : «Bertrand était notaire à Besançon, Franck dirigeait une boîte d’installation de cuisines à Lyon, Fred était dameur l’hiver dans une station de Savoie et bossait sur des chantiers le reste de l’année, Prune, responsable d’un magasin de vêtements de sport dans le centre de Montpellier et Alice, prof de fac en sociologie. À Paris. J’étais le seul à avoir un nom exotique et un parcours un peu plus compliqué. Du coup, j’ai eu le droit à pas mal de questions, ce qui me faisait chier parce que je n’aimais pas parler de mon passé, de la Syrie, de la Turquie, et de mon arrivée en France. Seul Bertrand a eu l’air de capter qu’il fallait y aller mollo et que je n’allais pas faire office de téléfilm du dimanche soir pendant tout le repas. »
Si chacun a des motivations très différentes, on comprend que le narrateur, consultant dans une boîte d’informatique, entendant se prouver qu’il peut reprendre la mer, qu’il a envie de mettre d’autres images sur cette mer que celles qui continuent à le hanter. Celle des migrants noyés, celle de son père, celle des gilets rouges, celle du drame qu’il a vécu pour rejoindre l’Europe et la France.
Prune, qui partage son carré, a l’air de l’apprécier. Franck, dont une partie de la famille vient de Mayotte, raconte les histoires de passeurs qui arrondissent leurs fins de mois en faisant embarquer les clandestins sur leur kwassa kwassa avant de les lâcher à quelques mètres du rivage (un épisode prémonitoire alors que le 101e département français fait la une de l’actualité).
Après la friction de quelques egos chacun à l’air de trouver sa place, son rôle : prise de quart, repas, navigation, manœuvres, repos. Jusqu’à ce moment où une grosse tempête est annoncée.
« Dans le carré, la carte de navigation était posée au centre de la table et Alice notait, quart d’heure après quart d’heure, notre progression. La tempête rôdait dans notre sillage et Vince était sceptique sur nos chances.
— C’est dur à dire, on avance vite mais je n’ai pas l’impression qu’on s’en éloigne. Après, rien ne nous dit qu’elle n’est pas en train de dévier vers le sud. De toute façon il faut s’attendre à passer un sale moment : même si on évite le cœur de la tempête, on va s’en prendre plein la gueule.
— On va s’en sortir ! Tu es là pour nous guider et on a un bon bateau, c’est toi qui l’as dit.»
Au fur et à mesure que les vents forcissent, même ceux qui étaient excités à l’idée de prendre un grain commencent à avoir peur. Le premier drame arrive alors que le narrateur est à la barre et que Vince est sur le pont. Une énorme vague l’emporte :
« j’ai vu son corps passer par-dessus la banquette du cockpit et s’écraser sur le bastingage, il y est resté quelques secondes puis il a basculé par-dessus bord. J’ai vu ces bras et cette tête plantés sur la vague, dans ce gilet jaune, et cette vague immense s’est éloignée à une vitesse ahurissante, laissant le petit gilet jaune dans son sillage. »
Toutes les tentatives de retrouver leur moniteur s’avérant vaines, le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) leur intime l’ordre d’arrêter les recherches pour essayer de se rapprocher au plus près d’un croiseur en route pour les secourir. Car le signal de détresse lancé par le voilier est également dû à la vilaine blessure que s’est faite Bertrand en tombant, se fendant littéralement le crâne.
Alors que le moral est au plus bas, ils reçoivent un appel de détresse d’un chalutier rempli de migrants et qui est en perdition. Le temps presse et le débat s’exacerbe. Qui la marine française viendra-t-elle secourir en premier ? Faut-il d’abord penser aux Français ou aux migrants ? Les chapitres suivants seront l’occasion de scènes fortes, touchantes, qui vous feront toucher du doigt les drames qui se vivent en Méditérranée, mais vous feront aussi réfléchir au prix d’une vie humaine…
Pour son premier roman Johann Guillaud-Bachet a réussi une œuvre singulière, sans jamais tomber dans la mièvrerie, bien au contraire. Jusqu’au dénouement, et c’est ce qui rend ce livre aussi juste, la mer va rester noire.

Noyé vif
Johann Guillaud-Bachet
Éditions Calmann-Lévy
Roman
200 p., 16,50 €
EAN: 9782702162941
Paru le 31 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Méditerranée sur un voilier parti des environs de Sète et voguant le long des côtes de Sardaigne avant d’être pris dans une tempête, et à Toulon. On y évoque Paris, Montpellier, Lyon, Besançon ainsi que la Syrie, la Turquie et Mayotte.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
SI ON NE PEUT PAS SAUVER TOUT LE MONDE, QUI DOIT-ON CHOISIR ?
Le soleil brille haut, la mer est calme. Six apprentis marins, quatre hommes et deux femmes, quittent le port de Sète dans une joyeuse anarchie encadrée par un moniteur de voile. Parmi eux, le narrateur, un homme sombre et secret, porte sur cette bande hétéroclite un regard doux-amer. Sous ses yeux qui en ont sans doute déjà trop vu se joue un concentré de comédie humaine.
C’est alors que se lève la plus effroyable des tempêtes. Une déferlante emporte le moniteur. Ils sont maintenant six néophytes sur ce bateau, dont un blessé. Les secours contactés les rassurent : un patrouilleur va se dérouter vers eux. Mais le canal d’urgence de la radio grésille à nouveau. Une voix très jeune supplie, en anglais : « S’il vous plaît, nous sommes nombreux, le bateau est cassé, il prend l’eau. »
Le dilemme surgit aussitôt : qui doit être secouru en premier ? Six Français sur un voilier qui ne tiendra peut-être pas jusqu’au bout, ou un bateau de migrants ? Tandis que les éléments continuent à s’acharner sur eux, les six s’affrontent sur la marche à suivre et la valeur des vies à sauver.

Les critiques
Babelio
Livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
France Bleu 
Blog Les chroniques de Goliath 
Blog A propos de livres 

Les premières pages du livre:
« Je n’avais pas beaucoup dormi depuis plusieurs nuits et, lorsque j’arrivai sur le parking, à 10 h 15, je me demandai vraiment ce que je faisais là. Je n’avais qu’un quart d’heure de retard, ce qui, pour quelqu’un qui vient de faire près de quatre heures de route en écoutant Radio Trafic, est finalement très tolérable. C’est du moins mon point de vue. D’ailleurs, je n’étais pas le seul, car à peine avais-je garé ma caisse qu’un type venait ranger un gros 4 × 4 juste à côté de moi. Je le vis qui me surplombait dans son cockpit, il tapotait sur son iPhone et se recoiffait dans le rétroviseur. Un type classe, presque quarante ans, il avait la tête de sa voiture, et j’ai pensé qu’il devait se raser les poils pubiens. Je suis sorti et j’ai pris mes affaires à l’arrière. D’autres personnes arrivaient à pied. Au bout du parking, des marches conduisaient à un minuscule embarcadère. Une barque pourrie nous attendait pour nous faire traverser le canal et gagner la base nautique, de l’autre côté. Il faisait beau, c’était toujours ça, et ça sentait bon, meilleur que sur les derniers kilomètres. C’est ce qui me poussa à ne pas repartir, je n’avais aucune envie de renifler encore l’odeur de marée morte en repassant par le port.
Je me suis pointé à l’embarcadère en même temps que le type au 4 × 4. Il m’a salué gentiment, et j’ai fait de mon mieux. Il y avait aussi une fille, jeune, avec des gros seins et un air gentil. On est restés un moment sur le quai à regarder nos pieds et la barque qui traversait. Elle a fini par atteindre l’autre côté et la première marche du petit escalier de pierre qui menait sur la berge. Les passagers, sûrement d’autres stagiaires, sont descendus de la barque bringuebalante et ont hissé tant bien que mal leurs gros sacs de sport sur le muret du canal. Ils se faisaient charrier. Pour traverser, il fallait utiliser une longue pagaie et lutter contre le courant. Ça avait l’air amusant, mais j’ai tout de suite senti que c’était un espace de pouvoir, une sorte de bizutage. J’avais bien observé : le mec qui menait la barque proposait avec insistance à tous d’essayer. Et tous se plantaient invariablement. Il fallait alors redoubler d’ardeur pour remonter le courant. Le type faisait ça remarquablement bien, en débardeur, ce qui mettait en valeur ses muscles. J’avais aussi noté qu’il laissait les hommes se planter pour de bon, jusqu’à ce qu’ils lui demandent de reprendre la rame – ils s’asseyaient alors piteusement contre leur sac –, alors que pour les filles, il avait tendance à vite prendre le manche avec elles, histoire de leur montrer le mouvement. Tout cela avait été ritualisé et faisait visiblement beaucoup rire du côté de la base, à gauche de l’escalier de pierre, où un groupe de gaillards et de minettes bronzés et cool rangeaient des cordages sur la jetée en fumant des roulées. »

Extrait
« j’ai vu son corps passer par-dessus la banquette du cockpit et s’écraser sur le bastingage, il y est resté quelques secondes puis il a basculé par-dessus bord. J’ai vu ces bras et cette tête plantés sur la vague, dans ce gilet jaune, et cette vague immense s’est éloignée à une vitesse ahurissante, laissant le petit gilet jaune dans son sillage. Il levait un bras, je ne sais pas s’il hurlait, de toute façon on ne pouvait pas l’entendre. Franck, lui, a hurlé, il m’a gueulé de lancer la bouée arrière, j’ai failli lâcher la barre, je me suis ravisé, j’ai pris la bouée fer à cheval d’une seule main. Je ne voyais plus Vince. Franck me l’a montré, Franck qui beuglait sans discontinuer et sans lâcher le corps de Vince au bout de son doigt. J’ai fini par le distinguer, il était déjà vraiment très loin… »

À propos de l’auteur
Comédien intermittent, Johann Guillaud-Bachet vit et travaille dans une commune de l’Isère. Il a par ailleurs écrit quelques nouvelles. (Source : livreshebdo.fr)

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Apprendre à Lire

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En deux mots:
Antoine prend soin de son père vieillissant et bougon. Quand ce dernier lui demande de l’aider à apprendre à lire, il ne sait pas que toute sa vie va prendre un nouveau virage et transformer leur relation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il n’y a pas d’âge pour apprendre

Un beau roman d’initiation entre un père âgé et illettré et son fils, cadre d’entreprise. Un roman pudique et touchant pour les débuts en littérature de Sébastien Ministru.

Décidément la Belgique est à l’honneur en ce début d’année. Après Les Déraisons d’Odile d’Oultremont et Le champ de bataille de Jérôme Colin voici un troisième premier roman venu d’Outre-Quiévrain, également signé d’un chroniqueur à la RTBF, par ailleurs auteur dramatique.
Pour son premier roman, Sébastien Ministru nous propose une variation sur un grand classique du roman, la relation père-fils. Mais cette fois le fils est proche de la retraite et le père a dépassé les quatre-vingt ans. Antoine est directeur de presse, chargé de mener à bien une fusion-acquisition et vit dans la hantise que son père, qui vit seul, oublie de fermer le robinet du gaz. S’il se charge de l’intendance et vient régulièrement lui rendre visite, il n’a en général droit qu’à des remontrances et critiques sur cette société étrange qu’il analyse notamment via le petit écran. « Pour lui, les journalistes sont tous des hypocrites qui ne pensent pas ce qu’ils disent. Je lui ai un jour expliqué que c’était le rôle du présentateur du journal de ne pas penser ce qu’il disait, ce à quoi il m’a répondu qu’il fallait vraiment n’avoir aucune estime de soi pour faire du mensonge son métier. »
Ces contingences domestiques vont prendre un tour plus particulier le jour où il doit faire face à une demande particulière: son père veut apprendre à lire. Une demande qui l’oblige à creuser la biographie familiale, car il n’avait jamais pensé qu’il faisait partie de cette frange illettrée de la population. Et surtout ce que cette situation pouvait avoir de déstabilisant pour lui. « Mon père ne savait ni lire ni écrire parce qu’il avait dû obéir aux ordres de sa famille qui lui avait refusé le droit de fréquenter l’école et confisqué à jamais le droit de s’affranchir. Je voulais bien le croire mais il n’avait pas dû être le seul dans ce temps-là. Ce que j’avais oublié de prendre en considération c’était la souffrance qu’il avait dû endurer en silence et qui avait sans doute, fait de lui cet homme rude et difficile. »
D’abord réticent, il finit par accepter mais se rend très vite compte qu’il n’a pas la pédagogie nécessaire, à moins que ce ne soit la peur de se faire constamment rabrouer par ce berger d’origine sarde, émigré devenu veuf trop tôt et qui a trouvé un peu de réconfort dans la fréquentation de prostituées. Ou parce qu’il pressent que cet apprentissage le déstabiliser, lui qui avait réussi jusque là à bien cloisonner son existence, à vivre une relation apaisée avec Alex, l’artiste-peintre qui partage sa vie  » je l’ai vu, il m’a vu, on s’est plu. Ce qui nous a permis, ce soir-là, de nous rapprocher et de ne plus jamais se quitter. C’est exactement ainsi que Ia scène s’est déroulée, avec une facilité inouïe à nous indiquer la voie du bonheur. Le contraire de la passion ».
Aussi, pour se divertir, il a lui aussi recours aux services tarifés de jeunes hommes. C’est lors de l’un de ses rendez-vous clandestins qu’il va avoir l’idée, en découvrant que son amant entend se consacrer à l’enseignement, de l’engager non plus pour le sexe mais pour qu’il apprenne à son père à lire et écrire.
En inventant ainsi un nouveau trio, Sébastien Ministru va réussir, après quelques péripéties que je vous liasse découvrir à retisser des liens, à réapprivoiser l’histoire familiale et même à remettre en question sa propre existence. On imagine alors que la réflexion paternelle, quand il veut savoir pourquoi cette soudaine lubie et qu’il lui dit
« Peut-être que lire, ça fait mourir moins vite. » prendre tout son sens. « La forme des signes qu’il traçait avec cette volonté de prendre beaucoup d’espace révélait une autre part de lui, longtemps enfouie et qui, c’était vraiment ça le miracle, lui rendait le sourire qu’enfant on lui avait confisqué. » Avec pudeur et beaucoup de sensibilité..

Apprendre à lire
Sébastien Ministru
Éditions Grasset
Roman
160 p., 17 €
EAN : 9782246813996
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule dans une ville qui n’est pas nommée, peut-être en Belgique, avec l’évocation de la Sardaigne, d’Olbia et de voyages à Moscou et Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Approchant de la soixantaine, Antoine, directeur de presse, se rapproche de son père, veuf immigré de Sardaigne voici bien longtemps, analphabète, acariâtre et rugueux. Le vieillard accepte le retour du fils à une condition: qu’il lui apprenne à lire. Désorienté, Antoine se sert du plus inattendu des intermédiaires: un jeune prostitué aussitôt bombardé professeur. S’institue entre ces hommes la plus étonnante des relations. Il y aura des cris, il y aura des joies, il y aura un voyage.
Le père, le fils, le prostitué. Un triangle sentimental qu’on n’avait jamais montré, tout de rage, de tendresse et d’humour. Un livre pour apprendre à se lire.

68 premières fois
Blog Loupbouquin 
Blog Un brin de Syboulette 
Blog fflo La Dilettante 
Blog À l’ombre du noyer
Blog Les lectures de Claudia 

Les autres critiques
Babelio 
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ELLE Belgique (Elisabeth Clauss)
Paris-Match (Emmanuelle Jowa)

Blog C’était pour lire 
Blog Au fil des livres 

Les premières pages du livre:
Je ne suis pas beau mais je ne suis pas laid. La seule fois où je me suis vraiment effrayé en me regardant dans le miroir c’est le jour où, jouant avec ma main pour cacher ma bouche, et fixant mon regard, j’ai cru apercevoir mon père. Je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Depuis, j’ai appris à vivre avec cette tête, celle de mon père, lui aussi ni beau ni laid mais atteint d’un charme dont je suis démuni. Il m’a bien fallu accepter de vivre avec cette ressemblance qui, quoi que je fasse, relève de la traque pure et simple. J’ai aussi appris à ne pas trop sourire afin de ne pas dévoiler une denture très imparfaite qui trahit mes origines sociales modestes. Pour de multiples raisons, j’ai tout fait pour me détourner de mon père, mais à soixante ans, j’en suis encore à me dire que je ne peux pas échapper à sa surveillance puisqu’il est arrimé à mon corps. Je ne peux pas lui échapper, et les fréquentes visites que je lui rends, dès que mon travail m’en laisse le temps, témoignent d’un rapprochement qu’il faut bien appeler des retrouvailles. Dès que je peux, je passe chez lui pour vérifier s’il ne manque de rien, et s’il obéit à ma demande de ne plus toucher à la gazinière qu’il a récemment laissé allumée sous une casserole de lait partie en fumée avant de s’endormir devant la télé. À quatre-vingt-trois ans, mon père a encore tout son cerveau mais l’âge aidant, il s’endort facilement. Après cet incident, je lui ai fait la morale sur les dangers du gaz et des flammes laissées sans surveillance, remontrances qu’il a balayées d’un revers de main en m’affirmant qu’il sait très bien ce qu’il fait et que, s’il s’est endormi, ce n’est pas de sa faute mais celle de ce journaliste qui présente les informations comme on dit la messe des morts. Malgré les années durant lesquelles il s’est à peine intéressé à ce que je faisais de mes journées, mon père est passionné par les nouvelles du monde et retire un immense plaisir à critiquer la manière dont la télévision les met en scène. Personne dans la profession, et certainement pas moi, ne trouve grâce à ses yeux. Pour lui, les journalistes sont tous des hypocrites qui ne pensent pas ce qu’ils disent. Je lui ai un jour expliqué que c’était le rôle du présentateur du journal de ne pas penser ce qu’il disait, ce à quoi il m’a répondu qu’il fallait vraiment n’avoir aucune estime de soi pour faire du mensonge son métier. Il a bien évidemment continué à utiliser la gazinière sans m’en demander l’autorisation, poursuivant les dégâts que des années de cuisson sans aucun système d’aération ont causés à cette minuscule cuisine dont tout le mobilier et chaque ustensile sont recouverts d’une fine couche de gras. Comme un voile qui s’est jeté sur notre histoire dès la mort de ma mère qui, du jour au lendemain, a succombé à une maladie du cœur qu’elle traînait depuis son enfance. Le dysfonctionnement de la valve aortique – trop étroite en son ouverture – avait nécessité deux interventions avec ouverture de la cage thoracique – ce qui avait laissé ma mère couverte de deux longues cicatrices roses qui suivaient, pour l’une la ligne du sternum, pour l’autre le pourtour du sein gauche. À l’époque, la chirurgie cardiaque n’était pas encore aussi développée qu’aujourd’hui, mais la deuxième opération avait tout de même consisté à placer dans le cœur de ma mère une prothèse mécanique capable de faire le travail de la valve déficiente.

Extrait
« Avec Alex, c’est encore plus juste. Alex et moi formons ce genre de couple idéal, rare et fusionnel heureux héros d’un coup de foudre que même les pires romans de gare n’osent pas imaginer: je l’ai vu, il m’a vu, on s’est plu. Ce qui nous a permis, ce soir-là, de nous rapprocher et de ne plus jamais se quitter. C’est exactement ainsi que Ia scène s’est déroulée, avec une facilité inouïe & nous indiquer la voie du bonheur. Le contraire de la passion. »

À propos de l’auteur
Journaliste, chroniqueur vedette à la radio belge, auteur de pièces de théâtre à succès (Cendrillon, ce macho s’est jouée pendant huit ans), Sébastien Ministru vit à Bruxelles. Apprendre à lire est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)
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