Les enfants véritables

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En deux mots
Théo se remet du décès de son épouse et tente de se reconstruire avec ses enfants Simon et Camille. Quand il rencontre Cléo, elle cherche à s’émanciper de ses parents, mais aussi de sa fratrie. Une famille composée et recomposée qui, dans un tourbillon d’émotions, demande beaucoup d’engagement et de ténacité pour survivre.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Cléo et Théo, entre chaos et brio

Après Il est juste que les forts soient frappés Thibault Bérard nous offre une suite au drame de Théo. Après avoir perdu son épouse, il va tenter de construire un nouveau cocon à ses enfants avec Cléo.

C’est l’histoire d’une famille recomposée ou plutôt d’une tribu constituée au fil des ans et des vicissitudes de la vie. Si sa narratrice s’appelle Diane Chastain et a été durant son heure de gloire une actrice reconnue, elle n’est pas au centre du récit, ne retrouvant qu’épisodiquement Paul, son mari. Ce montagnard, le cœur sur la main, à renoncer à mener le bal. Du coup, c’est leur fille Cléo qui va se trouver un centre du récit. Elle est l’aînée d’une fratrie ou figurent sa sœur Solène et son frère César, même si leurs parents biologiques sont différents. Le garçon a été recueilli par Paul après la mort de ses parents et a été naturellement adopté.
En grandissant Cléo s’est nourrie des valeurs de son père et, quand elle a rencontré Théo, n’a pas hésité à vouloir construire à son tour une famille déjà durement marquée. Théo, qui a huit ans de plus qu’elle, vient en effet de perdre son épouse, qui a lutté contre une longue maladie.
Ceux qui ont découvert Thibault Bérard avec son premier roman, l’émouvant Il est juste que les forts soient frappés, auront fait le lien. Ce second roman nous permet de retrouver Théo dans un nouveau rôle. Du mari éploré, il devient celui qui doit se construire un avenir, qui doit tenter de mettre de côté la douleur pour offrir un doux cocon à ses deux enfants, Simon et Camille.
Avec beaucoup de sensibilité et de sincérité, l’auteur raconte les difficultés de la pièce rapportée à intégrer une famille, quels efforts Cléo doit faire pour apprivoiser ces deux enfants, pour en faire ses deux enfants. Une sorte d’épreuve à plusieurs inconnues, car Simon et Camille ont chacun leur histoire et une relation bien différente à leur mère défunte, cette absente toujours présente dans leurs cœurs et qu’il ne saurait être question d’évincer. Entre un sentiment de trahison et un besoin d’affection, la voie est étroite. Mais Théo et Cléo sont bien décidés à l’emprunter, malgré les aspérités, malgré les risques de dérapages.
S’inscrivant à la fois dans une thématique très actuelle et dans une universalité des sentiments paternels et maternels vis à vis des enfants, l’auteur nous offre une formidable leçon d’humanité, une belle démonstration de résilience.

Les enfants véritables
Thibault Bérard
Éditions de l’Observatoire
Roman
288 p., 20 €
EAN 9791032914199
Paru le 7/04/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Cléo est une jeune femme à l’image de son rire : solaire. Dès l’enfance, elle a appris à franchir d’un bond fougueux les obstacles que la vie, joueuse, lui présente. Pourtant, tout n’est pas que lumière dans son monde… Mais par-delà ses failles et ses blessures, elle avance.
Lorsqu’elle croise le chemin de Théo, lui aussi accidenté de la vie, elle est bien décidée à lutter pour leur droit au bonheur. Théo est veuf; il a deux enfants. Comment les choses pourraient-elles être simples?
Guidée par sa soif inextinguible de vie, Cléo engage son plus beau combat pour leur amour, cette aventure folle, et, surtout, pour ce lien véritable plus fort que tout – plus fort que celui du sang – entre elle et leurs enfants.
Thibault Bérard nous entraîne au cœur de vies entre¬mêlées par le pouvoir des épreuves relevées et signe une ode au lien maternel sous sa forme la plus pure, la plus belle et la plus véritable.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Untitled Magazine
Page des Libraires (Aurélie Bouhours, Librairie Au temps des livres à Sully-sur-Loire)
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog T Livres T Arts
Blog Les livres de Joëlle
Blog Mumu dans le bocage
Blog Mademoiselle Maeve

Les premières pages du livre
MAMAN PAR ACCIDENT (CAMILLE)
— Diane —
Les enfants véritables
11 juin 1995
— Mais Papa, on est d’accord, c’est moi ton enfant véritable ?
Paul sourit sous son bonnet. « On est d’accord. » Cette gamine, elle ne s’arrête jamais. Va savoir où elle est allée chercher cette histoire d’enfant véritable… Peut-être sur le dos d’un livre, dans la bibliothèque ? Ça lui dit vaguement quelque chose. De sa main gauche, il serre plus fort le morceau de bois qu’il sculpte et, de l’autre, il jette trois coups de canif rapides sur l’écorche tendre, afin de se donner une idée de la forme voulue, pour plus tard. Entre ses doigts de bûcheron, la figurine paraît minuscule… Il la fait tourner un moment sous le soleil d’été, devinant du coin de l’œil les montagnes qui les entourent, lui et sa fille. Sa Cléo.
Cléo s’est juchée sur un rocher plat bien chaud, au-dessus de lui, ses chaussures de randonnée délassées dans l’air – elle les agite comme deux petites balles au bout de ses mollets rondelets, pour faire sentir à son père qu’elle est impatiente d’entendre sa réponse. Il parle peu, elle le sait, mais quand les mots viennent, il faut se tenir prête. Car les choses qu’il dira, elle ne les entendra de personne d’autre.

Et certainement pas de moi. C’est-à-dire sa mère. Je ne suis pas dans le paysage, ni au sens propre ni au figuré : en ce moment, je dois me trouver quelque part entre Paris et Trouville, enfin à plusieurs centaines de kilomètres du petit village perdu dans la vallée de l’Ubaye où Paul élève notre fille.
Du reste, même si j’avais été physiquement présente, comme cela m’arrive quatre ou cinq fois par an (avec, à bien y réfléchir, une certaine régularité dans la saisonnalité de mes retours au foyer), je resterais étrangère au monde intérieur de Cléo. Je n’en suis pas fière – comment le pourrais-je –, mais je me targue au moins d’être lucide. Tout comme elle, du reste. Du haut de ses sept ans, elle a très bien compris qu’elle avait un père-chêne, sur lequel elle peut s’appuyer pour grandir, et une mère-herbe-folle, dont elle ne peut que suivre du regard les gracieux envols et les atterrissages en catastrophe, sans espérer beaucoup plus qu’une conversation sur le dernier roman qu’elle a lu ou des conseils sur la façon de se tenir à un dîner. Pour ce que Cléo connaît des dîners…
Je ne peux certainement pas dire que ma fille me comprenne ; à son âge, ce serait impossible. Et puis, me comprendre, c’est la spécialité de Paul. Tout, de ses bras immenses lorsqu’ils s’ouvrent pour encore une fois me recueillir à son front qui reste droit comme pour m’indiquer qu’il n’attend pas d’excuse ni même d’explication, semble dire cela de lui : Paul accepte tout, comprend tout, les bonnes et les mauvaises surprises de la vie – et cette femme bizarre qui est la sienne.
Je me dis parfois que, s’il avait eu le choix, il aurait préféré tomber amoureux d’une autre que moi, une personnalité plus à son image, stable, fiable ; mais voilà, ça ne s’est pas présenté ainsi.
En pur montagnard, Paul sait que la seule manière de survivre à un environnement hostile est de s’y adapter.

Contrairement à moi, sa fille n’a rien d’un environnement hostile ; aussi, s’adapter à elle ne lui cause-t-il aucune difficulté. Avec des gestes lents (la petite le soupçonne d’en faire un peu trop, pour coller à son image de Levine sculpteur), il repose la figurine de bois entre ses pieds nus, orteils en éventail.
Il a choisi de s’asseoir dans ce trou d’ombre, sous le rocher où trépigne sa gamine, pour la qualité de l’herbe qu’il offre ; cela lui fait un coussin de verdure acceptable pour travailler. Il n’aime rien tant que façonner au milieu de ses montagnes.
Un soupir, très doux. Il regarde ses mains, ses grandes mains qui le font vivre et lui permettent d’assurer la subsistance de son foyer, entre travaux de charpente, bidouillages divers, maçonnerie fine et traite des brebis, sans oublier la modique somme qu’il perçoit en tant que pompier volontaire. Il les regarde longtemps, ces mains dont il dépend, et puis il dit :
— « Véritable », qu’est-ce que ça signifie, selon toi ?
Cléo lève les yeux au ciel. Dans sa tête, du matin au soir, elle passe son temps à faire des paris.
Si je vois une marmotte, il y aura de la tarte aux mûres pour le dessert.
Si le voisin vient nous emprunter des œufs, l’école sera fermée demain.
Si je pose une question à Papa, il répondra d’abord par une autre question.
Elle attend, docile.

Pour tout ce qui compte, Paul est une personne assez irréprochable, mais je suppose que notre petite Cléo pourrait trouver qu’il lui fait un peu trop souvent gagner ce dernier pari avec elle-même. Au-delà du fait que ça la met en colère, cela vient précisément contrarier l’un des rares traits de caractère qu’elle tient de moi : son goût de l’inattendu. Sa passion pour l’aventure – celle qui l’attend peut-être, partout, au saut du lit, quelque part dans ces montagnes qu’elle connaît par cœur mais aussi, pourquoi pas, bien au-delà, « par-delà les vallées et les montagnes », comme disait ce conte que lui racontait son père !…
— Papa ! se contente-t-elle de dire d’un air faussement fâché, sachant bien que cela suffira.
Et en effet, ça suffit : Paul réprime un rire sec, une sorte de hennissement tranché à la racine, et plaque ses deux mains sur ses cuisses. En pensée, Cléo gagne un nouveau pari, mais celui-là la ravit : Si Papa pose les mains sur ses cuisses, il dira les choses que personne d’autre ne dit. La vérité, en somme.
— Cette famille compte trois enfants, Cléo, tu le sais. Et je peux t’assurer, gredine grenadine, que ton frère et ta sœur sont tout aussi « véritables » que toi.
Elle fronce son nez rond en signe de désapprobation muette. Cléo n’a rien d’une rebelle, et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de s’opposer à son père, qu’elle vénère. En revanche, à vivre toute l’année dehors comme, disons, une sauvageonne, elle n’a guère l’habitude de camoufler ses impatiences.
Paul s’en rend compte, bien sûr ; il a choisi d’entrer dans le sujet en enfonçant la première porte ouverte, et il se doutait que Cléo s’en irriterait. Mais il feint de ne rien voir, sachant qu’il a le temps avec lui. C’est sa plus grande force : il a appris, Dieu sait comment, à faire du temps un allié. J’avoue que ce secret-là, j’aurais aimé le mettre en bouteille pour mes vieux jours, moi qui ai tant perdu de temps.
Mais chut, Paul reprend :
— Si tu dis « véritable » parce que c’est de mon sperme que tu es née, je ne peux pas te contredire, reprend-il de sa voix calme. C’est bien de moi que ce sperme est sorti, un jour que je faisais l’amour avec Diane, c’est-à-dire ta mère, et c’est dans l’ovule de ta mère qu’un spermatozoïde est allé se nicher, pour…
— Papa !
Ce « Papa » est différent du précédent. J’y perçois de la Cléo enjôleuse, cette fois, ou du moins théâtrale – ce qui, forcément, m’intéresse au plus haut point puisque cela nous fait un autre lien possible. Elle feint la gêne, et même l’agacement, pour ne pas dire ce que hurlent ses mignonnes chaussures délassées en se balançant en rythme avec le vent du soir : qu’elle est terriblement fière d’avoir un père qui l’éduque de cette manière-là, sans jamais rien lui cacher des choses de la vie, un père brut de fonderie. Quand elle évoque des sujets d’adultes, ses copines de l’école lui paraissent tellement gourdes, en comparaison !
Paul ne ment pas. Dire « jamais » serait excessif, cependant – mais nous y reviendrons.
— Bon, tu as compris ce que je veux dire. Donc, si c’est ça que tu entends par « véritable », alors d’accord, tu es la seule. L’unica, comme aurait dit ton grand-père !
Dans l’élan, il donne libre cours à cette joie de vivre qu’il porte en lui comme un trésor trop précieux pour être fréquemment dévoilé, se mettant à chanter de sa voix de marbre « Figlia ! Mio Padre ! » sur l’air de Rigoletto, un opéra qu’il adore depuis toujours. Main sur le cœur, il envoie à sa princesse des hauteurs quelques tonnantes bouffées de tendresse, jusqu’à ce qu’elle capitule en éclatant de rire.
— Voilà, reprend-il. En revanche, si, avec ton « véritable », tu emploies le mot pour ce qu’il est, comme un marteau qu’on utilise comme un marteau et rien d’autre, alors je dois te dire, ma fille, que tu te mets le doigt dans l’œil ». Et même pire !
— Je voulais juste dire…
— Je comprends ce que tu voulais dire. Maintenant, explique-moi : comment une petite tête si bien faite peut-elle abriter une question aussi stupide que celle qui consiste à savoir si elle est ma véritable enfant ? C’est une question à récolter une gifle, ça !

Ah, mon Paul. Je l’aime encore plus quand il tend ces piteuses tentatives de pièges, embuscades si naïves pour qui le connaît un peu et sait donc qu’il est incapable, parfaitement incapable, de la moindre violence envers sa fille…
La posture, il faut l’admettre, est soignée : sous ses sourcils fournis, ses yeux ont viré au noir et il a levé un long doigt de prêcheur vers le ciel, bandant au passage les muscles de son bras. Il est si colossal qu’on le croirait capable de fendre un fragment de la montagne d’une pichenette. Non, vraiment, c’est bien imité.
Tout au fond d’elle-même, Cléo sait que c’est du chiqué, mais ma fille est tout sauf idiote et, si elle ne peut pas soupçonner sérieusement son papa de la menacer d’une gifle, elle est très consciente du fait qu’une certaine brutalité vit en lui, menant une existence indépendante de la sienne, comme un feu qui couverait sans qu’on ait besoin de l’alimenter – et, surtout, sans qu’on puisse espérer l’éteindre. Gare à qui l’éveillera !
Aussi Cléo s’est-elle crispée sur son rocher plat, secouant la tête et faisant voleter du même coup ses bouclettes, ce qui ne manque pas de charmer son grand nigaud de père.
Lequel se radoucit aussitôt.
Il ramasse sa statuette, la brosse d’un nouveau coup de canif et dit :
— César est mon enfant véritable tout autant que toi, et tu n’es pas plus mon enfant véritable que Solène. Vous êtes tous les trois ce qui rend ma vie plus belle, et ce qui lui donne à la fois son sens et sa direction – c’est-à-dire sa vérité. Tu comprends ça, jeune fille myrtille ?
Cléo hoche la tête en mesure, même si je doute qu’elle ait bien suivi la fin de la phrase. Il faut dire que quand son propos s’aventure soudain sur ce genre de chemins de traverse, Paul est proprement déroutant. Nombreux sont ceux, au village, qui le prennent pour une simple brute douée de ses mains, voire qui le croient doté d’un talent d’origine plus ou moins surnaturelle… À mon avis, ils sont loin du compte : si Paul peint et sculpte avec autant de grâce, c’est parce que son esprit ne reste jamais en repos, jamais, et que c’est bien son esprit qui conduit sa main. Cet esprit peut paraître assoupi dans le refuge de son corps massif et calme, mais c’est un leurre.
Après tout, il fallait une belle dose d’intelligence à Paul pour apprivoiser César comme il l’a fait. Qui d’autre y aurait réussi ?
Cet enfant… C’était une ombre, un chat pelé. On ne pouvait pas le comprendre. Je n’aurais certainement pas pu. À partir du moment où il a commencé à tourner autour du chalet – à bonne distance, bien sûr –, je l’ai pris en grippe. Il avait sept ans, huit peut-être, des vêtements sales et déchirés, une silhouette un peu tordue. Il nous épiait, il venait voler des objets sur notre terrasse, il coulait sa carcasse jusque sous nos fenêtres et, dès qu’on le surprenait, il filait à toutes jambes.
Et puis il revenait. C’était juste avant que je ne tombe enceinte de Cléo ; à cette époque-là, j’étais plus sédentaire, et je pouvais rester presque toute une année aux côtés de Paul sans qu’il ait à redouter de trouver à l’aube un mot sous son oreiller, ma petite valise rouge envolée et moi avec.
Étant plus présente, j’avais aussi moins tendance à lui abandonner les rênes. J’ai essayé de savoir ce que nous voulait ce gamin, dont la vision m’inspirait presque de la répulsion. Je l’appelais, il s’enfuyait. J’en suis venue à le menacer d’appeler les gendarmes s’il continuait à nous importuner.
Oui, c’est ce que j’ai fait. Je ne suis pas quelqu’un de très bien, voyez-vous, et à l’époque c’était pire, bien pire qu’aujourd’hui. Du moins je l’espère.
Le petit, étonnamment, ne répliquait même pas à mes assauts. Il se contentait de m’opposer ce visage idiot, au regard vague et aux traits crispés par quelque terreur aveugle, avant de filer. Pour revenir le lendemain.
Paul, lui, ne disait rien. Il regardait aller et venir ce tout jeune garçon bizarre sans tenter quoi que ce soit. Il l’observait.
Un soir que, l’ayant vu surgir d’un buisson, je m’élançais pour le chasser, Paul m’a arrêtée d’un geste ferme. Il a souri. Il s’est tourné vers le garçon. Il a fourré ses mains dans ses poches, et il s’est mis à siffloter en marchant dans sa direction.
Comme si c’était très drôle, ce qui se passait. Comme si c’était l’occasion d’une bonne blague.
Et cela a suffi à mettre le petit César en confiance. Lui qui paraissait incapable de nouer un contact humain, et dont les yeux roulaient comme des billes dès qu’on cherchait à capter son attention, a observé Paul avec une expression calme, concentrée, qui m’a surprise.
Puis, sans le lâcher du regard, César s’est assis sur le tertre bordant notre chalet. Hypnotisé par l’air joyeux qui sortait des lèvres de mon homme.
Paul, toujours sifflotant, s’est installé à ses côtés.
Je n’ai jamais su ce qu’ils se sont dit, mais Paul m’a appris ensuite que le gamin vivait plus haut dans la montagne, seul avec son père, un ivrogne qui le maltraitait. Au fil de ses venues, il avait repéré notre chalet et, un soir, il avait entendu Paul jouer de l’harmonica.
— Et ça lui a donné envie de vivre dans une maison où on joue de l’harmonica, a conclu Paul.
Comme si c’était d’une logique implacable.
Moi, ça ne me paraissait pas du tout logique. Mais je n’étais pas au bout de mes peines, puisque je n’avais même pas compris que, par cette simple phrase, Paul venait de me signifier sa décision de prendre sous son aile cet oisillon déplaisant. Le gamin est venu nous rendre visite de plus en plus souvent, nous imposant sa vilaine mine et ses piaillements de souris. Il s’est assis à notre table, a partagé nos repas, a dormi parfois dans la couche que Paul avait aménagée pour lui.
Et quelques mois plus tard, quand l’ivrogne est mort au milieu de ses bouteilles, là-haut dans son antre répugnant, César est resté avec nous, tout naturellement. Très logiquement, disons. Selon la logique de Paul.
Moi, je suivais.
Pour dire la vérité, ça n’a pas été tout à fait aussi commode que cela – et je dois même ajouter que j’ai ma part de responsabilité dans l’adoption de César, même si c’était bien ma dernière intention. Je le voyais venir, mon Paul, avec sa manie de considérer le monde comme un endroit simple où les choses logiques se déroulent sans encombre, alors j’ai mis mon grain de sel, en lui rappelant que la toute première urgence était de contacter les services sociaux. Dans mon esprit, c’était une excellente manière de me débarrasser du problème sans en avoir l’air : on allait lui trouver un oncle ou un cousin oublié, à ce pauvre môme… Je n’aurais plus qu’à rappeler à Paul que dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.
Sauf que mon plan s’est retourné contre moi, et en beauté : l’assistante sociale qui a fini par débarquer nous a expliqué que le vieux n’avait aucun lien de parenté avec aucune personne vivante, rien, pas un chat, pas une ombre nulle part à la ronde ; et que pour tout dire, le cas de ce César était une embûche administrative dont elle se serait bien passée ; et qu’au fond, dans un petit village comme celui-là, on pouvait toujours s’arranger autrement, « flouter les lignes » en évitant que ça ne remonte trop haut dans les archives nationales, surtout quand quelqu’un d’aussi remarquable que Monsieur Paul Belcore, respectueusement surnommé « le peintre » par les villageois, pompier volontaire, offrait de devenir le tuteur légal de l’oisillon…
Bref, en moins de temps qu’il n’en a fallu pour le dire, et contre tout ce que j’avais cru savoir de l’administration française, l’affaire était pliée et le gosse à nous – enfin, à Paul. L’assistante a cru bon d’ajouter qu’on n’aurait pas à craindre de visites trop régulières de ses supérieurs.
J’ai laissé faire. J’avais d’autres soucis en tête, de toute façon : j’étais enceinte jusqu’aux yeux, et à ce moment-là…
Eh bien, je me dis souvent que j’aurais dû anticiper ce qui est arrivé. Que j’avais suffisamment d’éléments pour m’en douter. Mais, je ne sais pas, peut-être qu’on ne peut jamais prévoir ce genre de chose ? Les gens comme moi, les femmes comme moi, on se ment, dans cette situation, parce qu’au fond de nous, on aimerait tellement que ça fonctionne ! On rencontre un homme, c’est notre homme. Le désir d’être mère ne vient pas, mais on se dit qu’il faut parfois provoquer les événements pour qu’ils adviennent. J’étais tombée enceinte très facilement, en plus, et j’y avais vu le signe que, contrairement à ce que je sentais dans mes tripes, j’étais moi aussi faite pour être maman.
Et puis l’échéance approche, et rien ne change. Plus que deux mois, plus que quatre semaines, trois, plus que deux et on se ment toujours plus, on essaie de se rassurer, on se répète que rien n’est fatal ou définitif, que c’est le bébé qui, une fois là, fera de nous une mère. Voilà, oui : ce sera évident, limpide et désarmant, parfaitement naturel, et la lumière de notre rencontre chassera ces fichus démons qui nous rendent la vie impossible !
On s’accroche à cette image superbe, libératrice, de l’évidence qui s’impose. Après tout, combien de femmes se sont découvertes mères à l’instant précis où elles ont posé les yeux sur leur enfant ?
Je suppose que je comptais sur une épiphanie de ce genre. Ma réaction à la présence du chat pelé dans notre maison n’avait rien eu pour me rassurer, mais je me disais que ce serait différent avec mon enfant, mon enfant véritable.
J’avais tort. Trois mois après la naissance de Cléo, j’ai repris ma valise rouge après avoir laissé un mot sous l’oreiller de Paul. Je l’imagine très bien le lisant à la lueur du petit matin, tandis que notre bébé coassait dans son berceau, à côté de lui. Je le vois soupirant, seul dans son chagrin discret, une pensée navrée pour sa femme impossible, incapable de tenir en place.
Il savait que je reviendrais, c’est sans doute ce qui lui a évité de devenir fou de rage – même si c’est précisément cela qui aurait déchaîné la colère de tout autre. Mais Paul était décidément exceptionnel. Et même si j’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi il m’aimait à ce point, c’est un fait indéniable : il m’aimait plus que personne ne m’a jamais aimée. Alors qu’il me connaissait mieux que personne.

Comme il l’avait prévu, je suis revenue.
Quinze mois plus tard.
Enceinte de Solène, chose qu’il n’avait sans doute pas prévue.

— Il est débile, César ! Il pige rien, il arrête pas de pleurnicher et il veut jamais rien faire, je l’aime pas.
Paul sculpte sa figurine, sans répondre. Puis :
— Ton frère n’est pas « débile », non. Il a besoin de temps pour apprendre à affronter le monde. Il va trouver sa voie, il faut simplement attendre. Et se tenir prêt à l’accompagner le jour où cela arrivera.
— Tu parles.
Pour montrer sa désapprobation, Cléo enfile son pull avec brusquerie et commence à lacer ses chaussures à grands gestes claquants. Mais Paul sait qu’en fait, elle se rhabille surtout parce que le soleil n’est pas loin de se coucher et que le temps va se rafraîchir très vite. Sa fille est déjà une renarde des montagnes… C’est sans doute sa plus grande fierté.
— Vous apprendrez à vous entendre. Ta sœur, tu ne me diras pas que tu ne l’aimes pas, hmm ? Vous êtes inséparables.
— Ben oui.
« Ben oui. » Ces deux mots résument parfaitement ce que l’on éprouve au contact de Solène : un sentiment de douceur confondante, d’harmonie, de confiance immédiate. Une envie de se réconcilier avec tout.
C’est le paradoxe Solène, dont l’incroyable charme a commencé à agir avant même sa naissance. Elle n’arrivait pas avec les meilleures cartes, évidemment ; le ventre qui l’abritait était celui d’une horrible maman déserteuse, rentrant tête basse de sa dernière escapade – un abandon d’enfant, cela s’appelle un abandon d’enfant – et affichant le fruit de son dévoiement, bien visible sous sa robe… En toute logique, le dédain que j’inspirais au monde (pas à Paul, mais à tout le reste du monde) aurait dû rejaillir sur la petite.
Seulement, le jour où Solène pousse son premier cri, on découvre son visage en forme de lune, on la regarde et l’on se dit : « Ben oui ».
On comprend, on l’accepte, on l’aime.
Et on l’adopte.
Du moins, quand on s’appelle Paul. Mais il faut reconnaître que Solène exerce sur tous les membres de la famille un pouvoir particulier. Sa présence calme les crises d’angoisse de César, enchante Cléo, comble son père. Même moi, à l’époque, je me surprenais à la câliner plus volontiers que sa sœur, parce qu’elle ne braillait jamais, n’exigeait jamais rien ; elle respectait l’espace des autres. Je me disais même, dans mon immense sottise, que si tous les bébés étaient comme elle, ou si je l’avais eue en premier, les choses se seraient passées différemment, entre Cléo et moi. J’étais un monstre de stupidité.
On s’est tout de même trouvées, avec ma Cléo. Ce miracle-là est advenu bien plus tard, et d’une manière que je n’aurais jamais pu imaginer…

— Attention !
Paul a bondi sur ses pieds, coudes levés ; une montagne en action. Ses yeux sont braqués vers le sommet du col, dont dévale une grosse pierre qui rebondit dans sa chute en décrivant des courbes impressionnantes. Elle s’élève sur une dizaine de mètres, retombe à toute allure et, au lieu de se briser au sol, rebondit encore plus haut… au-dessus de Cléo.
Partout autour, la montagne émet ce silence paisiblement bruyant qui est un piège, visant à faire oublier aux marcheurs les dangers qu’elle cache dans son ventre rocailleux. Paul les connaît tous, il sait qu’une pierre de la taille d’une pomme, dévalant cette pente-là, finira sa course par un ultime bond de huit ou neuf mètres, et qu’elle fendra le crâne de sa Cléo en retombant, s’il tarde trop à agir.
Il ne tarde pas. Vif comme un souffle, il s’est hissé sur le rocher où Cléo s’est recroquevillée, mains nouées sur la nuque, tressautant en rythme avec les TOOOM terrifiants que produit la pierre en rebondissant sur la pente, une fois, deux, trois…
— Papa ! hurle-t-elle, les yeux fermés.
Une poigne de métal s’abat sur la peau tendre de son bras, et elle se sent enlevée au sol et à la peur – puis plongée dans l’océan de muscles de son père, hors d’atteinte.
Elle s’y blottit intensément.
La pierre éclate en mille fragments assassins à l’endroit où elle se trouvait ; exactement à l’endroit où elle s’agitait quelques secondes plus tôt. On entend longtemps rouler l’écho du fracas entre les montagnes sombres qui, autour, observent.
Paul serre sa fille contre lui à l’étouffer, lui chuchote seulement des calme-toi, calme-toi, à voix basse.
Puis il lève la tête vers le col et distingue, de ses yeux perçants, un groupe d’adolescents qui s’amusent à faire des dérapages sur le sentier, en soulevant des nuages de poussière.
— Imbéciles, murmure-t-il.
Cléo s’extirpe de la chaleur granitique de son père. Il ne s’est pas départi de son calme habituel, rien dans sa voix n’a trahi le moindre écart, et cependant… elle a besoin d’en être sûre. Avec prudence, elle va trouver son regard, toujours fixé vers les hauteurs. Ses yeux rougeoient comme un feu tranquille.
Elle remarque alors qu’en la serrant dans son poing, il a brisé la figurine en deux.

2
Une fête
20 septembre 2015

Cléo n’est jamais entrée dans cette maison en plein jour. Cette maison, c’est celle de Théo ; son amour, son amour tout neuf. Il l’y attend avec ses deux enfants de sept et quatre ans et demi, Simon et Camille, encore tout secoués par la mort de leur maman, « des suites d’une longue maladie », comme on dit dans les romans à l’eau de rose.
Sauf qu’il ne s’agit pas d’un roman, songe-t-elle, mais de leur vie ; et peut-être un peu de la sienne, dorénavant. Une petite voix fuse en elle, taquine, presque méchante, et lui chantonne : « Que diable allait-elle faire dans cette galère ? »
Elle s’en débarrasse d’un hochement de tête. Elle est morte de trouille, mais Cléo n’est pas le genre de jeune femme à se laisser dominer par sa peur. C’est une chose, peut-être, que je peux m’enorgueillir de lui avoir léguée, sinon apprise : Cléo ne recule devant rien.
Elle n’y est jamais entrée en plein jour, mais elle connaît un peu la maison. Elle y retrouvait Théo le soir, ces dernières semaines, quand les enfants n’y étaient pas, tandis qu’il naviguait en eaux troubles et se débattait dans l’enfer de la fin de vie – celle de sa femme, enfin de la femme qu’il aimait, et qui n’était pas encore elle, Cléo.
Sarah est morte en juillet, un jour de grand soleil, au bout de plusieurs mois de combat désespéré contre une récidive de tumeur cancéreuse… et assez peu de temps après que Théo eut avoué à Cléo qu’il était tombé amoureux d’elle ; qu’elle devait savoir, cependant, qu’il accompagnerait sa femme jusqu’au bout ; qu’il ne lui demandait pas de l’attendre ; qu’il ne savait pas, en fait, vu les circonstances, ce qui pouvait naître d’un pareil aveu d’amour ; mais que c’était comme ça, il avait dû le lui dire ; qu’il s’en remettait à elle, ou plutôt à eux, pour savoir qu’en faire ; qu’il espérait qu’elle comprendrait. Cléo avait répondu que oui, elle comprenait.
Je croyais connaître ma fille mais, pour tout dire, je ne lui aurais pas imaginé cette fougue inconsciente : se jeter à corps perdu dans une telle histoire, mêler son existence à celle d’un homme frappé si récemment par le deuil, plus âgé qu’elle de huit ans et père de deux petits !
Qui aurait parié un sou sur cet amour-là ?
Mais ma fille est bien ma fille : il lui a suffi de quelques mots pour me convaincre qu’elle savait ce qu’elle faisait. « Papa aurait approuvé, tu sais. » Voilà Cléo. Si elle s’élance dans l’arène, ce n’est pas par bravade, c’est parce que c’est là qu’elle doit être – aux côtés de ceux qu’elle aime. Elle m’a dépeint son Théo, vif, plein d’énergie, d’une folle vitalité envers et contre tout, malgré le drame qu’il a subi ; et à mon tour, j’ai compris.
À présent elle va entrer, en plein jour, dans la maison de son amoureux. Ils pourront un jour goûter librement les mille jeux et aventures qui surgissent de chacune de leurs retrouvailles comme de sous un bosquet odorant : c’est bien cela, la vie qu’elle veut. Elle prendra tout, les petits avec.
S’ils veulent bien d’elle.
Huit ans d’écart, se dit-elle en souriant. Comme avec César. C’est drôle, ils sont si différents, Théo et lui ! Si ce n’était pas trop cliché, elle s’avouerait que c’est à son père qu’il ressemble, son amoureux. Jamais peur, jamais froid, jamais mal. Ce n’est pas nécessairement ce trait de caractère-là qui l’a séduite, mais il est indéniable qu’en dépit de leurs disparités physiques – Théo est long et mince, il a des doigts de fille que Paul aurait broyés dans sa main et un sourire de môme espiègle très éloigné de son expression brute de montagnard –, ils ont beaucoup de choses en commun.
Devant le portail, elle souffle un coup. Puis elle le pousse du plat de la paume, d’un geste souple.
Ils l’attendent, elle le sait ; comme elle déteste faire patienter les autres, elle se presse.
Et elle entre.

Le jardin, en ce matin lumineux, a été décoré comme pour une fête. Sur la vigne qui court le long du mur, des morceaux de papier coloré ont été accrochés – avec du scotch marron assez moche, elle sourit en notant ce détail. Par terre, des pétales de fleurs chiffonnés semblent lui dessiner un chemin.
Cédant à un jeu d’enfant, elle pose les pieds dessus en prenant garde de ne pas en oublier un seul, remarque alors les rubans qui pendent des branches du figuier, phare végétal de cette maisonnette de banlieue, et aboutit face à la table bancale où Théo et elle buvaient des verres de vin blanc, les soirs volés à l’horreur, avant de faire l’amour.
Les enfants et Théo se tiennent devant elle, au garde-à-vous, frémissants d’impatience. Elle rougit en pensant qu’ils l’ont entendue entrer et qu’ils ont dû se demander ce qu’elle fabriquait, et pourquoi il lui a fallu tant de temps pour franchir les quelques mètres qui séparent le portail du jardin. Je m’acclimatais, pense-t-elle.
Et je sais, moi, qu’elle prenait ce temps-là pour se régénérer, puiser de la lumière autour d’elle afin d’apparaître aussi douce que possible aux enfants, pour ne pas trop les tourmenter, les effrayer, les décevoir. Tout cela à la fois.
En voyant leurs grands yeux ouverts sur de si petits visages, elle est prise d’une immense envie de fuir, comme Coyote déguerpissant dans un PING sonore, suivi d’un nuage de fumée.
Quand le nuage se dissipe, elle pose une main sur son cœur pour l’apaiser et se recentre sur Simon et Camille, qu’elle s’efforce de mieux regarder tout en articulant leurs prénoms en pensée, avec soin, avec douceur encore. Théo lui a montré des photos d’eux, bien sûr, mais ça n’a aucun rapport avec le fait de les voir là, devant elle, immobiles et souriants.
« Aucun rapport. » C’est drôle, ce sont justement les deux mots qu’elle a prononcés la toute première fois qu’ils se sont rencontrés, Théo et elle. Les deux mots qu’elle avait lancés comme des flèches, en fait, pour le remettre à sa place. Et qui ont peut-être enclenché toute la suite. Deux mots magiques. Théo en est convaincu, en tout cas : il lui a souvent dit qu’il était tombé amoureux d’elle dès ces deux mots-là. Mais Théo adore extrapoler – autre différence notable avec Paul. Quand il se lance dans des théories plus ou moins délirantes pour le plaisir d’entendre le son de sa propre voix, Cléo le regarde faire avec un sourire amusé. Elle se croit bien plus simple que lui… Elle ignore à quel point elle se trompe.

— Bonjour, dit Simon, qui s’est avancé vers elle et l’arrache à ses pensées d’une voix de jeune ambassadeur sérieux.
Elle le contemple une longue seconde avant de lui répondre. Cette seconde-là, il la lui faut, sinon elle ne pourra pas continuer ; elle a beaucoup trop peur.
Voyons. D’abord le grand front, les sourcils arqués, et bien sûr les yeux malicieux, tout à fait son père. La bouche fine comme un coup de crayon, mais ourlée de lèvres pleines. Oui, Simon est bien le petit prince que Théo lui a décrit, auréolé de grâce et de malice – on le sent à deux doigts d’éclater de rire, taquin, déjà tout en sensualité. Non sans fierté, Théo lui a dit à quel point son garçon lui ressemblait, d’ailleurs tout le monde le dit depuis toujours, c’est son « clone miniature ».
À bien l’observer, là, dans ce jardin inondé de soleil, avec la frousse qui lui tord le ventre et décuple son acuité, Cléo est d’accord mais… peut-être pas tant que ça. Elle a envie de déceler chez ce garçon, qui s’est courageusement approché d’elle, des choses qui n’appartiendraient qu’à lui, et elle sent que cela ne lui sera pas si difficile. D’un coup d’œil, elle note les poings serrés très fort, et elle entend comme un long cri retenu à l’intérieur de ce petit corps qui a tellement enduré.
Oui, elle perçoit tout cela, le courage et la colère mêlés. Elle pense à son propre père, qui lui a transmis son talent pour aimer les autres, cette incroyable faculté à comprendre leurs tourments ou leurs doutes.
— Bonjour Simon, répond-elle dans un souffle.
Et aussitôt, dans un sautillement rapide, il lui pique une bise. Théo et son fils ont certainement en commun le fait d’aimer se faire aimer.
Un peu rassurée par ce premier contact, Cléo se tourne vers Camille, qui est restée en retrait, un bras enroulé autour du genou de son père. Toute petite brindille de quatre ans et demi, si fragile, si…
— B’jour ! lui jette-t-elle, la prenant de vitesse.
Et de lui coller une bise tout pareil que son frère.
Ma pauvre Cléo, qui venait à peine de trouver ses marques, s’en voit complètement chamboulée.
« Ah, Camille, tu verras, c’est une soldate. Une fonceuse ! » lui avait dit Théo, avec une évidente fierté. Cléo se dit que ce portrait semble assez juste, même si c’est sûrement plus compliqué que ça.
Ça ne peut qu’être compliqué. Camille est née dans des circonstances terribles, extraordinaires : Sarah la portait dans son ventre quand elle a appris qu’elle était atteinte de son cancer – le premier, celui qu’elle a vaincu contre toute attente, avant qu’il ne revienne en traître quatre ans plus tard. Camille est née dans le dur, a grandi dans le combat, et c’est sans doute de là, argue son père, qu’elle tire cette force impressionnante, cette façon de poser sur le monde un regard vert qui enregistre et assimile tout.
Chancelante, Cléo s’efforce de cacher son trouble. Elle y réussit en s’attardant sur le joli visage rond de la fillette, ses délicats cheveux blonds, son charme venu de très loin, ou d’il y a très longtemps. Elle tombe très vite sous ce charme.
Enfin, comme le silence commence à durer, elle décide de se lancer.
— Vous savez…, murmure-t-elle, haletante, cachant derrière un nouveau sourire sa frayeur infinie. Vous savez…
Théo tend le menton vers elle, ouvrant les mains pour lui venir en aide.
— Oui, ma chérie ?
Il a placé ce « chérie » pour l’aider sans doute, en indiquant aux enfants la place qu’elle a dans son cœur ; c’est évidemment très maladroit et parfaitement contreproductif – et c’est sans doute ce qui offre à ma Cléo la porte de sortie dont elle avait besoin.
— Vous savez, je suis très contente de vous rencontrer, tous les deux. Votre papa m’a énormément parlé de vous, et, et…
Nouveau coup de menton de Théo, qui lui adresse un sourire encourageant. Les enfants sourient aussi, captivés, inconscients de l’effet qu’ils lui font.
Mais si bienveillants, si gentils, qu’elle ose :
—… et il faut tout de suite que j’aille faire pipi, parce que je suis morte de peur.
C’est Simon qui, le premier, la libère en éclatant de rire. Théo se joint à lui, puis Camille, qui pouffe dans ses mains jointes sur sa bouche cerise.
— Tu m’emmènes ? demande Cléo à la petite.
Laquelle prend la main tendue, et la conduit aux toilettes.
*
* *
Pour cette première rencontre, Théo a préparé un goûter d’ogre. Ils mangent tous les quatre au soleil, sur la table bancale, piochant dans les croissants, le jambon, le fromage et se servant de grandes rasades de jus. Cléo en est à son troisième café, alors qu’elle en avait déjà bu deux avant de venir, pour se donner du courage.
Peu à peu, elle se détend. Théo fait rouler la conversation entre elle et les enfants, et Simon l’entreprend bientôt sur sa maîtresse de CE2 qui est « sévère mais juste », sur les mérites comparés de Spiderman et Superman (qui est nul sans son costume), avant de la mitrailler de questions. Elle remarque que de temps en temps, pendant qu’elle réfléchit à ce qu’elle va dire, il chantonne, à voix basse, pour lui seul.
— Et tu fais quoi comme métier ?
— Je travaille dans un théâtre.
— Oh, moi je veux être acteur ! T’es actrice ?
— Non, je… je m’occupe de la communication pour le théâtre. J’essaie de faire venir les gens, enfin les spectateurs…
Pour répondre, Cléo pèse chaque mot, craignant sans cesse la bourde qui la ferait mal voir de ces deux enfants frappés d’une peine d’adulte – même si, pour être honnête, elle sait bien qu’elle ne mesure pas encore l’incommensurable tristesse qui les hante. Peut-être eux-mêmes n’en ont-ils pas tout à fait conscience.

Je suis, du fait de ma propre histoire chaotique, bien placée pour savoir que les enfants mettent parfois du temps à identifier l’objet de leur tristesse, et plus encore à exprimer celle-ci. Quand elle jaillit enfin, il faut se tenir prêt à la recevoir – en priant pour en être capable, car c’est un jet de lave qui vous submerge. Un jet de lave, rien de moins, qui peut vous démolir.
Cela ne fait pas de doute, les deux enfants que Cléo rencontre dans ce jardin décoré pour elle, au sein d’une famille qu’elle découvre, ont beaucoup trop pleuré déjà, et beaucoup trop enduré pour leur âge… mais la dure vérité est qu’ils sont encore bien loin du bout de leurs peines.
Et parce que ma Cléo est Cléo, elle parvient soudain à deviner, alors qu’elle contemple leurs visages animés – Simon gai et bavard, Camille attentive et fine – que son rôle consistera, entre autres choses, à les mener jusqu’aux contrées humides des larmes qu’on ne veut plus retenir, des cris qu’on s’autorise enfin à pousser.
Mais pour l’heure, elle ne s’y appesantit pas. Elle est si jeune pour une telle charge ! À son âge, je n’aurais… Peu importe. Il n’est pas question de moi.

— Et Papa nous a montré plein de films qui ne sont pas pour les enfants, mais moi ça ne me fait jamais peur, on a vu Terminator 2 et Gremlins 1 et 2, et on a vu aussi Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, et on…
— Roger Rabbit, ça fait pas peur, décrète Camille, fusant hors de son silence avec cette rapidité qui, encore une fois, fait sursauter Cléo.
— Elle a raison, enchaîne Théo avec un hochement de tête pour sa fille. On ne peut pas mettre Terminator 2 et Roger Rabbit sur le même plan.
À cet instant, Cléo sent son cœur frémir, parce que la façon dont Théo s’adresse aux petits, avec cette décontraction affichée, cette volonté claire de les traiter en êtres pensants et agissants, lui rappelle les manières de Paul avec ses enfants. Elle sent un hoquet de rire la traverser, comme ça, d’un coup.
— Quoi, t’es pas d’accord ? lui lance Théo, heureux que la discussion circule.
— Pourquoi t’es pas d’accord ? rebondit Simon pour passer à autre chose, la rebuffade paternelle l’ayant un peu vexé.
Cléo réatterrit, se sent à nouveau prise en faute. Ce n’est pas dans une galère qu’elle se trouve, certes non – elle vit sans doute le moment le plus fort et le plus excitant de toute sa vie –, mais ce goûter n’a vraiment rien de reposant ! »

À propos de l’auteur
BERARD_Thibault_DRThibault Bérard © Photo DR

Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste, puis éditeur. Il est depuis treize ans responsable du secteur romans aux éditions Sarbacane. Après, Il est juste que les forts soient frappés (2020), son premier roman, il a publié Les enfants véritables (2021). (Source: Éditions de L’Observatoire)

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