Un automne de Flaubert

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  RL2020

Prix Cazes-Brasserie Lipp 2020

En deux mots:
Pour se changer les idées et chasser ses idées noires, Flaubert décide de partir à Concarneau. C’est durant ce séjour en Bretagne qu’il va retrouver ses amis Pouchet et Pennetier et l’envie d’écrire et se lancer dans la rédaction du premier de ses Trois contes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Flaubert part en voyage à Concarneau

En nous entrainant sur les pas de Flaubert durant un automne à Concarneau, Alexandre Postel fait bien mieux que lever le voile sur un épisode de la vie de l’écrivain. Il nous raconte comment s’écrit une œuvre. Et c’est fascinant!

Flaubert ne va pas très bien. Il est acariâtre, atrabilaire, démoralisé. Il voit ses proches mourir, membres de la famille et amis. À 53 ans, il a pourtant déjà écrit quelques ouvrages qui marqueront la littérature française, de Madame Bovary à Salammbô, en passant par L’Éducation sentimentale. Mais c’est peut-être aussi là que réside son problème. Sa plume se doit d’être à la hauteur. Il ne peut se répéter. Il doit trouver un sujet, une histoire, une inspiration qui lui fait défaut. Il y a bien la rencontre et l’amitié de deux hommes à la fois très différents et pourtant très proches. Mais le récit n’avance pas. Sans oublier les soucis financiers. Sa nièce, propriétaire de la maison de Croisset où il vit depuis si longtemps, a dilapidé sa fortune et envisage de vendre la propriété.
Alors, comme son moral est en berne, Gustave décide de partir en voyage. Il choisit d’aller rendre visite à Concarneau à ses amis Pouchet et Pennetier. Le premier, scientifique qui mène ses études dans un vivier-laboratoire, est apte à lui faire changer ses idées. Il lui explique ses recherches, essayer de faire naître la vie à partir d’espèces marines auxquelles il fait subir différents traitements. Des travaux qui sont bien loin des préoccupations de l’écrivain, mais qui vont l’intéresser.
Et de fait, dans ce port breton qui vit au rythme des conserveries de sardines, l’air vivifiant, et davantage encore les deux Georges, vont chasser ses humeurs noires. Ce que ses précédentes visites auprès de ses pairs n’ont pas réussi à faire. Bien au contraire, il est revenu encore plus démoralisé de ses visites chez sa bonne amie George Sand à Nohant et chez le « Grand » Hugo à Paris. Dans sa chambre bien peu confortable, il retrouve même l’inspiration, se décide à imaginer le plan d’un nouveau livre, en aligne les premières phrases.
Postel nous raconte comment est né La Légende de saint Julien l’Hospitalier, comment Flaubert travaille, combien il se bat pour trouver la phrase, le mot juste.
Outre l’aspect documentaire sur cet épisode de la biographie du grand écrivain, c’est aussi cette exploration de la création littéraire qui donne à ce court roman tout son poids. Car l’ouvrage qui paraîtra sous le titre Trois contes et rassemblera Un cœur simple et Hérodias aux côtés de cette légende en gestation La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias, cache en fait la trame de ce roman qu’il ne parvient pas à écrire et qu’il va désormais pouvoir reprendre, riche de son expérience bretonne. Et si Bouvard et Pécuchet ne sera jamais achevé, il aura beaucoup progressé durant cet automne.

Un automne de Flaubert
Alexandre Postel
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072850202
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Concarneau. Mais on y évoque aussi Paris, Croisset et Nohant.

Quand?
L’action se situe en 1875.

Ce qu’en dit l’éditeur
«1875: à cinquante-trois ans, Gustave Flaubert se considère comme un homme fini. Menacé de ruine financière, accablé de chagrins, incapable d’écrire, il voudrait être mort.
Il décide de passer l’automne à Concarneau, où un savant de ses amis dirige la station de biologie marine. Là, pendant deux mois, Flaubert prend des bains de mer, se promène sur la côte, s’empiffre de homards, observe les pêcheurs, regarde son ami disséquer mollusques et poissons.
Un jour, dans sa petite chambre d’hôtel, il commence à écrire un conte médiéval d’une grande férocité – pour voir, dit-il, s’il est encore capable de faire une phrase…
À partir de ces éléments avérés, j’ai imaginé le roman de son oisiveté, le rêve de sa rêverie, la légende de sa guérison. Cela aurait pu s’appeler: Gustave terrassant le dragon de la mélancolie.» Alexandre Postel

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
France bleu (Le rendez-vous des livres)
Blog Club de lectures (Jacques Brélivet)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.
La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.
Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau.
*
À demi éveillé durant ces heures mortes, il se souvient de son précédent passage à Rosporden, presque trente ans plus tôt. Le chemin de fer ne traversait pas encore ces régions ; Du Camp et lui allaient le plus souvent à pied, longeant les cours d’eau et les haies, s’arrêtant dans les églises et les auberges ; ils s’amusaient d’un visage, songeaient devant les tombeaux, contemplaient les clématites en fleur, les vieilles pierres recouvertes de lierre, la forme d’une colline éloignée dans la brume. Rosporden leur avait fait l’impression d’un bourg austère où, même en plein marché, on n’entendait pas un bruit, pas un rire, pas un cri : le silence enveloppait ces transactions de pauvres et tout, jusqu’aux longs cheveux qui semblaient couler sous les chapeaux de feutre, dégageait une tristesse de chien mouillé. Des mendiants harcelaient les voyageurs en marmonnant des prières ; la flèche de pierre de l’église se dressait, grisâtre, dans le ciel gris.
Flaubert avait alors vingt-cinq ans. L’année précédente, à quelques semaines d’intervalle, il avait perdu son père puis sa sœur cadette, emportée par une fièvre puerpérale. Respirer, voilà ce qu’il attendait de cette errance par les champs et par les grèves ; humer à pleine poitrine un air plus vif et plus puissant ; se libérer pour quelques semaines de la tristesse de sa mère et du navrant spectacle de sa nièce, la petite orpheline dont les Flaubert ont obtenu la garde.
Cette vie nouvelle dont il était parti puiser les influx dans le déferlement des vagues, la profondeur des forêts et la monotonie des landes, il songe, en ruminant ses souvenirs dans Rosporden retrouvée, qu’elle est à son tour révolue. Il a cinquante-trois ans : sa deuxième vie a duré exactement aussi longtemps que la première. À présent une autre vie doit commencer, ou plutôt une survie – en attendant la fin qui ne saurait tarder.
*
Autour de lui tout meurt. Son ami Bouilhet, le poète-professeur assez savant pour comprendre ses projets, assez rigoureux pour les éplucher sans pitié, trop délicat pour avoir produit lui-même autre chose que des œuvrettes sans importance ; sa pauvre mère dont il s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle était l’être qu’il a le plus aimé ; et puis les autres, Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches.
Il se sent seul ; souvent il se plaint de vivre dans un cimetière ou, ce qui revient au même, sur le radeau de la Méduse ; il est à la fois le désert, le voyageur et le chameau. Il n’a personne à qui parler de ce qui importe : non pas des lois constitutionnelles et du président Mac Mahon, ni des crues de la Garonne, ni des expéditions africaines de Savorgnan de Brazza, ni de la définition du mètre étalon, mais de ce qui l’attriste et plus encore de ce qui le réjouit, Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare.
Il y aurait bien Tourgueniev, mais le Moscove est toujours par monts et par vaux, tantôt en Russie, tantôt à Bade, tantôt à Bougival, si bien qu’on a les pires peines du monde à le faire venir jusqu’à Croisset pour une bonne causerie. Et puis Tourgueniev, en homme soumis aux volontés de la femme qu’il aime, ne se livre à l’amitié que par saccades : c’est agaçant.
George Sand ? Cette femme est la bonté même ; sa tendresse, sa générosité n’ont pas de bornes. Elle invite sans relâche Flaubert à Nohant où il lui est arrivé de passer quelques jours heureux en compagnie de la tribu qu’elle s’est créée, enfants, petits-enfants, voisins, rassemblés autour d’un spectacle de marionnettes. Mais la mère Sand le fatigue avec ses idées sur le suffrage universel et l’éducation des masses ; elle ignore ce que c’est que la haine.
Quand Flaubert lui avoue qu’il broie du noir et voudrait être mort, elle lui recommande de bien dormir, de bien manger, et surtout de faire de l’exercice : sage conseil à n’en pas douter, très sage conseil, qui ne peut émaner que d’un esprit lucide, calme et borné – borné par choix, mûrement, profondément borné, à la façon de ces médecins de campagne dont on se demande, tant leur face exprime de simplicité, de confiance et de sérénité, si ce sont de parfaits imbéciles ou s’ils détiennent sur la santé, le bonheur et la vie, un savoir inaccessible aux âmes compliquées. George Sand est de cette étoffe-là ; cela ne peut combler les aspirations de Flaubert et elle le sait.
Plus orgueilleuse, elle en aurait pris offense ; plus indifférente, elle se serait contentée de déplorer, entre deux romans champêtres, l’infortune de son ami. Mais George Sand se tient sur la fine pointe de l’âme, au-delà de l’orgueil, en deçà de l’indifférence, dans cette région à la fois très basse et très élevée qui reçut autrefois le nom d’humilité. Admettant son impuissance à consoler Flaubert sans pour autant se désintéresser de son sort, elle suspend un instant la rédaction des Contes d’une grand-mère et pense à lui ; humblement, activement, dans sa chambre bleue de Nohant, elle se demande ce qui lui serait bénéfique. Marcher davantage, se marier, employer son existence au service des autres : non, ces réponses-là viennent encore d’elle. Peu à peu, à force d’attention, elle se déprend de ses opinions, de sa personne.
Elle essaie de se mettre à la place de Flaubert. Elle s’imagine dans le corps de cet homme plus grand et plus gros que les autres. Elle s’absorbe dans ses humeurs. Elle ferme les yeux, les rouvre ; c’est l’heure où les cèdres du parc ont des reflets bleus. Une idée lui vient. Elle écrit aussitôt à son ami pour lui en faire part : il devrait fréquenter davantage le père Hugo. »

Extrait
« Flaubert retourne donc, un soir de mars, au 21 rue de Clichy – et sitôt qu’il a passé la porte, il regrette d’être venu, tant son humeur en ce printemps est encline à tout flétrir. Il maudit les conseils ineptes de la mère Sand et plus encore sa propre naïveté en voyant s’empresser dans le salon, sous un oppressant plafond de soie cerise, publicistes, politiques, et affidés de toute sorte : ces barbes noires dont aime à s’entourer la barbe blanche lui répugnent. Il ne comprend pas qu’un homme capable d’écrire « Booz endormi » puisse goûter une compagnie pareille. Il ne songe qu’à repartir au plus vite.
Mais Hugo l’a remarqué, vient lui serrer la main, le présente à un illustrateur, à un député républicain, à un chroniqueur du Rappel auquel il vante la noble prose et la pensée élevée de La Tentation de saint Antoine ; puis il lui glisse, avant d’accueillir un autre visiteur : « Restez dîner, nous causerons. » Flaubert répond qu’il en serait honoré. Il a vu briller dans l’œil du maître, durant ce bref échange, la flamme d’une connivence profonde ; un mince espoir renaît dans son cœur.
Cet homme-là a tout vu, tout lu, tout vécu. C’est en le lisant que Flaubert a appris à respirer le monde. Son souffle a fait battre son cœur, ses vers sont entrés dans son sang. Et puis, Hugo connaît la souffrance et la tentation du néant. On dit que la nuit, cherchant le sommeil, il entend des bruits mystérieux, des frappements ; que des voix d’enfants murmurent à son oreille « papa, papa » ; qu’il aurait fait placer, au chevet de son lit, une veilleuse qu’il n’éteint jamais. Pourtant, ni la force ni l’espérance ne l’ont quitté. Du fond de l’ombre qu’il porte en lui, toujours par quelque soupirail il entrevoit la clarté. »

À propos de l’auteur
Alexandre Postel est né en 1982. Il est l’auteur de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landerneau découvertes), L’ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2016). (Source: Éditions Gallimard)

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L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

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Un loup quelque part

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
C’est la panique quand la mère d’Alban constate que de petites taches apparaissent sur la peau de son fils. Alban devient noir et cette métamorphose n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une généalogie cachée jusque-là. Un choc qui s’accompagne de peur et de dégoût.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Moi, je broie plutôt du noir»

Dans son second roman, Amélie Cordonnier confronte une femme à son bébé dont la peau noircit au fil des jours. Et pose des questions essentielle sur la filiation, l’amour maternel et la transmission.

C’est avec un premier roman choc Trancher que nous avions découvert Amélie Cordonnier. Elle y sondait la psychologie d’une femme subissant jour après jour les agressions verbales de son mari. C’est le même sillon qu’elle creuse avec Un loup quelque part qui met aux prises une femme confrontée à un lourd secret de famille et à un fils dont la peau noircit au fil des jours. Une épreuve douloureuse qu’elle va devoir affronter à vif. Car rien n’aurait pu lui laisser imaginer qu’un beau matin la peau de son fils allait se consteller de petites tâches. Alban était né «normal» comme sa sœur Esther. À 35 ans, avec Vincent, son mari, elle s’était réjouie de voir la famille s’agrandir. Mais tout va changer lorsqu’elle constate cette pigmentation bizarre, comme si son fils avait bronzé. «Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo (…) A fait tout un tas d’élucubrations.»
Le second choc viendra du pédiatre qui lui explique que la couleur de la peau des bébés n’est pas fixée à la naissance, qu’elle est déterminée par la quantité et la nature des mélanines contenues dans la peau. Et que le teint est d’abord une question de génétique. Autrement dit, il faut rechercher un ancêtre noir dans sa famille. Pressé de questions, son père comprend qu’il n’a plus le choix. «Alors tout à coup, il avoue: « Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois. » Puis le souffle court, ajoute: « On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage… » La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins.»
C’est non seulement un sentiment de trahison mais aussi de honte avec lequel elle doit désormais affronter le regard des autres. Aussi décide-t-elle de cacher ce mal qui la ronge, de nier sa souffrance en cachant cette peau, en rejetant cet enfant du malheur. En concentrant son amour sur sa fille Esther. «C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait.»
À l’aide d’un nuancier de couleurs qu’elle a trouvé chez Leroy-Merlin, elle note au jour le jour l’évolution des teintes de la peau d’Alban, élabore des stratégies pour cacher ces zones qui s’assombrissent, enfilant des gants et allant même jusqu’à tricoter une cagoule, manquant presque d’étouffer son fils sous les couches de vêtements.
Quand Vincent part en déplacement professionnel en la laissant avec ses angoisses, elle craque. Se rappelle le texte étudié en troisième: «À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer.» Alors elle s’enfuit, prend la route vers le sud pour rejoindre son père, sans pour autant pouvoir se débarrasser de ses idées noires. «Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne.»
Amélie Cordonnier confirme ici tout son talent. En confrontant cette femme à une épreuve aussi inédite que traumatisante, elle nous parle de l’amour maternel, de la nécessité de connaître ses origines, de la force des liens familiaux. L’écriture se fait au scalpel, mettant à vif les sentiments. Car ici encore, pour guérir, il faut d’abord Trancher.

Un loup quelque part
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782081512757
Paru le 11/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans le Nord, à Audresselles et Ambleteuse, puis à Paris et enfin à Marseille, après un voyage passant par Dijon et Beaune. De là des sorties sont organisées au village de Roussillon et à l’Île-sur-la-Sorgue. On y évoque aussi New York et Bordeaux.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Paupières closes coupées au canif, lèvres parfaitement dessinées, l’air imperturbable. Royal même. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ? »
Que fait cette tâche, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.
Avec une écriture aussi moderne qu’acérée, Amélie Cordonnier met en scène une femme paniquée de ne pas réussir à aimer son enfant et dont l’affolement devient de plus en plus inquiétant.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La salle d’attente est noire de monde. Quatre mères patientent déjà avec leur marmot. Plus un père qui sauve tous ses congénères partis sans trop se poser de questions au boulot. Des magazines déchirés s’entassent sur la table basse. Tout le monde tente de s’y intéresser avant de reprendre son portable. Les parents peinent à tromper l’ennui. Pas les petits. Ça chouine, renifle, tousse et se mouche pendant que ça farfouille dans la malle où se mélangent jouets cassés et puzzles incomplets. Alban gazouille sur ses genoux. Il bave tant qu’il peut, le pauvre, mais contrairement aux autres n’a pas l’air malade. Eux sont juste là pour la visite des cinq mois. Elle a emporté le livre avec les animaux de la ferme, dont il raffole depuis que sa sœur s’est mis en tête de lui faire apprendre tous les cris, imitations à l’appui, dans une formidable cacophonie d’aboiements, miaulements, hennissements, cancans, grognements, bêlements, beuglements et autres braiments. Elle a aussi pris le petit miroir pour l’occuper. Il se sourit à lui-même et évidemment ça la fait craquer. Huit ans après Esther, elle avait oublié à quel point c’était attendrissant. Alban dévore les clés en plastique. Gencives à vif. Elle a bien compris que ses dents n’allaient pas tarder à percer. L’anneau qu’elle met au réfrigérateur ne suffit pas à anesthésier la douleur. Il faut qu’elle pense à demander au pédiatre ce qu’elle pourrait lui donner d’autre pour le soulager. Est-ce que le collier d’ambre s’avère vraiment efficace ? C’est leur tour. Saska lui demande de déshabiller Alban et l’ausculte tout en prenant des nouvelles d’Esther, à l’école ça se passe toujours aussi bien ? Puis il pose quelques questions sur l’éveil du gamin, teste sa position assise la tête droite et l’allonge ensuite sur la table d’examen. Le bébé en profite pour se retourner du dos sur le ventre. Bravo, quelle tonicité ! Soixante-cinq centimètres, six kilos cinq cent vingt et périmètre crânien parfait : tout va bien, elle peut le rhabiller. Le médecin vérifie les vaccins puis prescrit de l’homéopathie pour apaiser ses maux de dents. Chamomilla Vulgaris 9 CH, cinq granules à prendre trois fois par jour, dilués dans un peu d’eau. Le collier d’ambre ? Certains modèles ont été retirés du marché pour risque de strangulation. En cas de crise, le doliprane reste la meilleure solution. Saska précise qu’elle peut remplir la seringue jusqu’à sept kilos. Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. Regardez, là, dans les plis du cou, c’est quoi ? Un grain de beauté, déjà ? Oh, non, pas à cet âge-là, voyons. C’est rien du tout, juste une légère pigmentation, aucune raison de s’inquiéter. Je connais votre mari de toute façon, il n’y a pas de métis dans votre famille ?
Il est déjà 16 h 10 quand elle sort. Juste le temps d’acheter un croissant et de reprendre le bus pour ne pas être en retard à l’heure des mamans. Quasiment pas de parents à la sortie de l’école. Deux trois grands-mères, mais des nounous surtout. Il faudra y repenser quand elle reprendra ses cours au lycée, à la fin de son congé parental, ça lui évitera de culpabiliser. Ça sonne ! Les CP traversent toujours la cour de récré les premiers. La maîtresse des CE1 arrive enfin. Un grand sourire éclaire le visage d’Esther lorsqu’elle les repère. La voilà qui court, se précipite pour embrasser son frère puis se débarrasse de son gros cartable trop lourd. Valentine et Daphné lui ont emboîté le pas. Cinq mois qu’elles n’en reviennent pas. Il est vraiment trop chou, la chance qu’elle a ! Alban est à la fête, agite la tête, bat des pieds dans la poussette. Est-ce qu’elles peuvent le prendre juste deux minutes dans les bras ? D’accord, mais il faut s’asseoir sur le banc alors.
Le roi, la demoiselle au nœud rouge, l’Indien avec ses plumes et sa hache, le plongeur, le jockey à casaque violette et le capitaine coiffé de sa casquette : tous les canards flottent déjà dans la baignoire. Esther ajoute la tortue verte qui rentre sa tête, la sirène qui avance toute seule, les princesses, les chevaliers, les chevaux et les dinos. Tous à l’eau ! Sa mère planque discrètement la grenouille arroseuse toute moisie, qui crache des dépôts noirs dégueu et retire la bille par sécurité. On ne sait jamais, ma biche, Alban pourrait l’avaler. Esther exige de prendre son bain avec son frère depuis que sa mère n’utilise plus le lavabo. Elle l’a glissé entre ses jambes et entoure son ventre de son bras. Il faut voir l’application et la douceur avec lesquelles elle le lave. Elle sait qu’il faut passer le savon liquide tout doucement sur le corps du bébé puis sur son crâne en évitant de toucher la fontanelle. Il y a de la tendresse dans chacun de ses gestes. On dirait Martine petite maman. Manque plus que Patapouf et Minet pour l’observer. Elle a retrouvé ce livre dans le grenier de son père au moment du déménagement, mais refusé catégoriquement de le garder. « Totalement arriéré », s’était-elle exclamée avant de faire remarquer à Vincent que personne n’avait encore jamais écrit Martin petit papa. Mais d’un coup, elle doute. Se dit qu’elle a peut-être surréagi. Se demande si certaines choses ne sont pas immuables. Elle aimerait croire que le sexe de l’enfant n’a rien à voir là-dedans. Pourtant elle ne peut s’empêcher de s’interroger : c’est con, mais est-ce qu’Esther se serait aussi bien occupée de son frère si elle avait été un garçon ?
Le dîner s’éternise. Elle a mis les enfants à table à sept heures et quart. Cinquante minutes qu’on y est. Esther réclame un deuxième yaourt à boire puis une clémentine. Elle ne sera donc jamais rassasiée ? Et pour un mini-Magnum, t’es OK ? Tout ce qu’elle veut pourvu qu’on en finisse. Allez, les dents, l’histoire et au lit. Il n’y a presque plus de dentifrice à la fraise. Est-ce qu’elle pourra acheter le bleu, celui au coca, la prochaine fois ? Esther a sorti deux livres de sa bibliothèque, hésite entre Sophie la vache musicienne et Même les princesses pètent. Am, stram, gram, Pic et pic et colégram, Bour et bour et ratatam, Am, stram, gram ; pic ! dam. L’herbivore l’emporte, pour le plus grand plaisir d’Alban qui paraît compatir aux malheurs de Sophie. Elle adore chanter au piano et charme toute sa famille par ses numéros. Alors quand elle découvre qu’un grand concours de musique est organisé dans le pays, la vache décide d’y participer. Au grand dam de ses amis à qui elle va manquer. La voilà qui fait ses adieux sur le quai de la gare et arrive en ville avec sa petite valise. Hélas, aucun orchestre ne l’accepte. Les éléphants et les hippopotames trouvent qu’elle ne fait pas le poids, les girafes estiment qu’elle n’est pas à la hauteur. Même ses consœurs de l’Ensemble orchestral bovin décrètent qu’elle n’est pas de la bonne couleur. Pas assez ceci, trop cela. Il y a toujours un problème, c’est chaque fois la même rengaine. Esther se félicite de ne pas vivre pareille situation à son cours de violon. Sa mère referme l’album et rajuste la couette. Mais ça rouspète direct. Même pas eu le temps de bien voir l’image de la dernière page ! Bon allez c’est fini. Pas vraiment en fait. Il y a encore le verre d’eau, puis le pipi, le câlin et encore un dernier dernier baiser. On y est. Vincent ouvre la porte d’entrée pile quand elle referme celle d’Alban. Mais est-ce qu’il le fait exprès, de toujours rentrer au mauvais moment ? Les enfants l’entendent évidemment. Esther l’appelle, se relève et court dans le salon. Totale excitation. Alban refuse de rester allongé, tente de se redresser et crie jusqu’à ce que Vincent vienne le chercher. Sa sœur prend le relais, multiplie les simagrées. C’est une comédie en cinq actes qui ne la fait pas du tout marrer. Ça suffit maintenant, c’est l’heure des grands ! Elle reborde Esther, recouche Alban, réussit à ne pas céder quand il se met à pleurer, mais attend qu’il se calme pour s’en aller. Elle quitte la chambre sur la pointe des pieds, s’affale en soupirant sur le canapé et décrète, sans une once de culpabilité, que c’est le meilleur moment de la journée. Vincent s’excuse, vraiment désolé, sort deux verres à pied et débouche une bonne bouteille de rouge pour se faire pardonner. Alors, la visite chez le pédiatre, comment ça s’est passé ? Saska a dit que tout était parfait. Mais il y a cette tâche qu’elle a remarquée dans le cou d’Alban au moment de le rhabiller. Rien à voir avec un grain de beauté. Elle l’a longuement regardée, ce soir, quand elle a mis le petit en pyjama. Le pédiatre a dit que ce n’était rien, mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter. C’est bizarre quand même, tu ne trouves pas ? Vincent tente de la rassurer. Ils ont toujours fait confiance à Saska, et il n’en est pas à son premier bébé, alors inutile de flipper. Cela ne suffit pas à la calmer. Elle préfère vérifier. Par acquit de conscience. Sait-on jamais. Est-ce qu’il est vraiment sûr qu’il n’y a pas de métis dans sa famille ? Voyons, tout ça est ridicule ! Un sillon barre son front. Impossible de la dérider. Alors Vincent change de tactique, blague gentiment, propose de réveiller Alban pour qu’elle lui montre la tache maintenant. S’il n’y a que ça pour la soulager. Non mais ça va pas la tête? crache-t-elle en avalant son verre de vin d’un trait. Voilà, la pilule est passée. »

Extraits
« Le dos lui-même avait foncé. Ça a l’air fou, mais elle lui assure que c’est vrai. Il n’y a pas photo: une démarcation très nette s’est faite au niveau des fesses. C’est comme si quelqu’un avait pris un pinceau. Ou comme une marque de maillot plutôt. Oui, on dirait qu’Alban a bronzé. Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo. Ce qu’il a ne ressemble ni à de l’acné, ni à un zona. Encore moins à de l’eczéma. De l’herpès, elle en a eu autrefois, elle sait bien que ce n’est pas ça. Le psoriasis, elle ne connaissait pas, mais si elle a bien compris cette maladie se caractérise par l’apparition d’écailles blanches or Alban n’en a pas. Et puis si c’était de l’urticaire, il présenterait des rougeurs, alors qu’en fait il a plutôt des noirceurs. Elle a cogité pendant des heures. A fait tout un tas d’élucubrations. Et par élimination, elle est arrivée à une terrible conclusion. Il a peut-être des mélanomes, non? Depuis hier soir elle n’en mène pas large. Lui, est-ce qu’il croit que c’est grave? » p. 27

« Il a compris que ce qui se passe avec Alban a quelque chose à voir avec le grand secret qu’il porte depuis des années. Puisqu’il y a sûrement un lien, il se doit de le lui dire enfin. Il n’a plus le choix. Ne peut plus reculer. Alors tout à coup, il avoue: «Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois.» Puis le souffle court, ajoute: «On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage…» La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins. » p. 42

« Mais non, son problème à elle, c’est de ne pas aimer son enfant. Jamais on ne lui a dit que cela n’allait pas de soi. Que peut-être elle n’y arriverait pas. Que faire des efforts ne suffirait pas. Son abandon lui aura appris ça. Alban aussi. Pas d’amour à la demande. Ni sur commande. Pour elle il reste le grand absent. Pas de sentiment, aucun dévouement. Aimer son bébé dès la naissance s’avère donc une chance. On l’a, ou on ne l’a pas. Elle, elle l’a eue une fois pour Esther. Le miracle ne s’est pas reproduit. Pourquoi? Sait pas. C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait. » p. 78-79

« Au moment où elle se penche pour attraper un body et un pyjama propres dans le tiroir de la commode, elle réalise qu’elle tient encore l’exuvie dans sa main. Cette dépouille la dégoûte. Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne. » p. 105

« « Le lait, qui était naguère sa boisson favorite, et c’était sûrement pour cela que sa sœur lui en avait apporté, ne lui disait plus rien, et ce fut même presque avec répugnance qu’il se détourna de l’écuelle. » Ce texte lui remonte. D’un coup. Elle a passé des heures à l’étudier en troisième. Son prof de français leur avait demandé de l’apprendre par cœur, mais elle ignorait qu’elle le connaissait encore. Elle l’a donc porté durant tout ce temps? À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer. » p. 139

« Il ne faut pas que les masques tombent. Surtout pas. Que deviendrait-elle sans le sien? Elle perdrait tout. Car elle le porte depuis sa naissance finalement, et il épouse si parfaitement son visage qu’elle ne s’était même pas aperçue de son existence. Alors masque ou cagoule, au fond quelle différence? Autant les enfiler et ne jamais les quitter. Ses paupières tremblent, qu’elle relève de moins en moins vite. Compter jusqu’à trois puis les rouvrir. Un deux trois. Ça va, personne devant. Un deux trois. Ses yeux cillent, cillent. Mais qu’importe, le platane c’est seulement dans les mauvais films. Un deux trois, encore une fois. Elle tente de garder le cap et le volant bien droit. Mais le sommeil joue les sirènes, l’appelle, l’appelle. Un deux trois. Fermer les yeux. » p. 189

À propos de l’auteur
Amélie Cordonnier est journaliste littéraire. Après Trancher (Flammarion, 2018), Un loup quelque part est son deuxième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth prend la route

Après Les Déracinés, Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec «La bicyclette bleue».
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales pour la version originale
Éditions Pocket pour la version poche
Roman
Version originale
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019
Version poche
EAN 9782266300452
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux États-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com  Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de L’Américaine de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Briser en nous la mer gelée

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  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Suzanne et Gabriel ont décidé de se séparer. Mais la réflexion de la juge aux affaires familiales qui constate qu’il y a encore beaucoup d’amour entre eux, va pousser Gabriel à repartir à la conquête de son ex-femme, après nous avoir raconté leur rencontre et leurs brèves années de mariage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour réchauffeur les cœurs, rien ne vaut l’Alaska

La plume malicieuse et pétillante d’Erik Orsenna nous conte la belle histoire d’amour de Gabriel et Suzanne. Mais si l’on se régale avec Briser en nous la mer gelée, c’est que son récit se complète de ces digressions qui en font tout le charme.

Gabriel pourrait être refroidi, voire blasé. Il enfile les divorces et se retrouve une nouvelle fois devant la Vice-Présidente aux affaires familiales, chargée de prononcer une nouvelle rupture de contrat matrimonial. Sauf que Gabriel est un indécrottable optimiste, un amoureux de la vie, un touche-à-tout curieux, un amateur de nouvelles expériences. Quand il rencontre Suzanne, scientifique spécialiste des chauves-souris, il comprend qu’il a trouvé là un nouveau terrain d’exploration. Un peu comme la carpe et le lapin, lui qui est ingénieur hydrologue va pouvoir explorer une nouvelle science, embarquer pour une nouvelle aventure.
Mais je m’emballe. Ce roman se veut une longue lettre adressée à la juge et sa greffière, le récit de leur histoire d’amour et l’aveu que l’amour est toujours là, même s’ils ont décidé de se séparer. Alors ne faut-il pas faire marche-arrière? Essayez de partir en reconquête? C’est tout l’enjeu de la seconde partie d’un roman qui, entre de belles digressions, de joyeux apartés et de jolies découvertes nous aura fait comprendre que le détroit – en l’occurrence celui de Béring – est une belle définition de l’amour, un bras de mer resserré entre deux continents.
Avant cela, on aura parcouru la France et on se sera délecté de cette nouvelle histoire d’amour aux facettes multiples. Car comme le dit si joliment Suzanne, «il y a tellement d’amours dans un amour. Tellement de vies dans la vie. Profitons-en. Avant qu’on ne les enferme, avant qu’on ne nous enferme dans des boîtes.»
Avide de découvrir toutes ces vies, le couple va nous régaler. Gabriel va lui parler des écluses, Suzanne des chauve-souris. À la fin du livre, on aura même la surprise de découvrir sur quelle recherche stratégique elle se penche, un «virus à couronne, c’est-à-dire un coronavirus»!
On n’oubliera pas non plus les jolis portraits de René de Obaldia et de l’éditeur Jean-Marc Roberts, quelques conseils de lecture comme le Portrait d’un mariage de Nigel Nicolson et Vita Sackville-West, livre reçu en cadeau de mariage ou La cloche de détresse de Sylvia Plath, la pointe de jalousie envers le séducteur Jean d’Ormesson et même faire la connaissance, page 337, d’un «légionnaire russe devenu médecin français dans la campagne de Mulhouse»!
On aura exploré les corps et les cœurs jusqu’à ce point où la lassitude gagne, où soudain, on a envie de se reposer, de «faire le point». De retour d’un jogging qui «porte conseil, bien plus que les nuits», Suzanne aura parfaitement analysé leur relation: «notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.»
Loin de toute logique Gabriel choisit de réchauffer sa femme du côté de l’Alaska pour un final qui réunira la géographie et les sentiments. Sans oublier les livres. Car dans ce bout du monde aussi, on trouve une librairie. Remercions Erik Orsenna de nous l’avoir fait découvrir, derrière ce superbe roman d’amour.

Briser en nous la mer gelée
Erik Orsenna
Éditions Gallimard
Roman
464 p., 22 €
EAN 9782072851506
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. Mais comme dans presque tous les romans d’Erik Orsenna, on y parcourt aussi la planète, de Sainte-Adresse en passant par Châteauroux-les-Alpes avant de franchir les frontières, du côté du Panama, du Laos, sans oublier le Détroit de Béring pour finir en apothéose, atteint en passant par Minneapolis et Anchorage.

Quand?
L’action se situe de juillet 2007 à octobre 2011 et le récit gravite autour des années précédentes et des mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Voici l’histoire d’un amour fou.
Et voici une lettre, une longue lettre envoyée à Madame la Juge, Vice-Présidente aux affaires familiales.
En nous divorçant, Suzanne et moi, le 10 octobre 2011, elle a soupiré : « Dommage, je sentais beaucoup d’amour en vous. »
Comme elle avait raison!
Mais pour nous retrouver, pour briser en nous la mer gelée, il nous aura fallu voyager.
Loin en nous-mêmes, pour apprendre à ne plus trembler.
Et loin sur la planète, jusqu’au Grand Nord, vers des territoires d’espions d’autant plus invisibles que vêtus de blanc, dans la patrie des vieux chercheurs d’or et des trésors perdus, refuge des loutres de mer, des libraires slavophiles et des isbas oubliées.
Le saviez-vous ? Tout est Géographie.
Qu’est-ce qu’un détroit, par exemple le détroit de Béring ? Un bras de mer resserré entre deux continents.
À l’image exacte de l’amour.
Et c’est là, entre deux îles, l’une américaine et l’autre russe, c’est là que court la ligne de changement de date.
Après L’Exposition coloniale, après Longtemps, l’heure était revenue pour moi de m’embarquer pour la seule exploration qui vaille : aimer.» Erik Orsenna.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
Atlantico (Annick Geille)
RTL (Les livres ont la parole)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Des mots de minuit 
Blog Le domaine de Squirelito


Frédéric Taddei en ballade avec Erik Orsenna © Production Europe 1

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme. L’histoire d’un homme qui écrit à une femme. Banal, me direz-vous. Innombrables, depuis que l’écriture et l’espérance existent, innombrables sont les hommes qui, un beau jour ou la nuit venue, ont pris soudain la décision de se saisir d’un stylet, d’une plume, d’une pointe Bic ou d’un téléphone portable. Et c’est ainsi qu’ils ont commencé à former des mots pour les envoyer à une femme.
Mais cette histoire a ceci de particulier que la femme à laquelle cet homme s’adresse est une magistrate. Soyons plus précis, car divers, enchevêtrés, incompréhensibles sont les domaines de la Justice: cette femme à qui cette lettre s’adresse est juge aux affaires familiales.
Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme qui vous écrit une lettre.
Voici l’histoire d’une rareté: peu fréquents, d’après les statistiques, sont les hommes qui écrivent à une magistrate; et surtout pour la remercier.
Voici l’histoire d’une bienveillance. Il était une fois une juge qui, certain matin d’octobre, vous reçoit pour vous divorcer et qui, au lieu de vous accabler de critiques ou d’indifférence, vous sourit. Oui, entendant le récit résumé de l’échec de votre amour, elle vous sourit.
— Vous voulez vraiment vous séparer? Il me semble entendre beaucoup d’amour.
Tandis que derrière cette juge qui sourit, la greffière hoche la tête. Elle aussi doit penser qu’il reste encore beaucoup d’amour entre ces deux personnes venues, ce matin-là d’octobre, pour divorcer.
C’est ainsi que l’histoire qui va suivre s’adresse à vous, madame la Juge, Anne Bérard, Vice-Présidente aux affaires familiales. Et à vous aussi, Évelyne Cerruti, madame la Greffière, puisque ce matin d’octobre vous avez hoché la tête. Cette lettre est l’histoire d’une gratitude. Cette lettre est l’histoire d’un cheminement. Amorcé bien avant l’île de la Cité (Ier arrondissement de Paris) et continué bien au-delà du détroit de Béring.
Il y a des hommes et des femmes qui ont la force d’entrer tout de suite dans leur vérité. Pour d’autres, il faudra beaucoup, beaucoup voyager. Car ils commencent par fuir. Ils ne se retrouveront que s’ils ont de la chance, par exemple la chance de rencontrer un sourire, un certain matin d’automne, dans un petit bureau sinistre d’un palais de justice.

Madame la Juge,
Ce matin-là 10 octobre, l’homme que vous alliez bientôt recevoir pour le divorcer s’était levé tôt. Il voulait repérer les lieux avant le rendez-vous fatal. Car plus il engrangeait d’années, plus il sentait s’imposer sur sa vie les forces de la Géographie. Dans sa jeunesse, il lui semblait n’avoir que ricoché : il courait tant que la terre ne lui collait pas aux semelles. C’était une époque, rappelez-vous, les années 1970, c’était un temps qui ne prêtait attention qu’à l’Histoire, c’est-à-dire aux pouvoirs des hommes, bénéfiques ou mortels. Cette croyance désinvolte en la maîtrise s’était chez lui peu à peu effacée. Non, tout n’était pas politique ! Non, l’espèce humaine n’avait pas le monopole de la vie ! Et elle devait acquiescer à des mécaniques qui la dépassaient.
D’où la longue promenade de ce poignant matin d’automne.
Paris était né là, un village posé sur une île, au milieu de la Seine. Et la grande ville avait poussé tout autour. Et sur l’île, chassant le village, s’étaient peu à peu installées les machines qui permettent aux grandes villes de vivre : une cathédrale, pour fabriquer de la croyance ; un hôtel-Dieu, pour réparer les vivants ; un nid de policiers, pour protéger les braves gens ; un palais de justice, pour séparer les bons des méchants.
Entre ces machines à vivre coulaient les deux bras d’un petit fleuve, la Seine.
C’est lui, c’est elle, le petit fleuve, la Seine qu’il allait maintenant falloir remonter jusqu’à sa source : le début de l’histoire. Comment expliquer l’échec d’un amour ? À quel moment précis du temps s’amorce la déchirure, par quel mot blessant, par quelle absence, quelle déception, quelle espérance trahie ?
On appelle lettre de château ces mots envoyés à un hôte, une hôtesse pour le, pour la remercier de vous avoir si bien accueilli.
Voici ma lettre de château, madame la Juge et Vice-Présidente aux affaires familiales.
Veuillez transmettre à Mme votre greffière hocheuse de tête mes souvenirs les plus cordiaux.
Voici l’histoire d’une oreille miraculée capable de distinguer les battements du cœur parmi tous les bruits du monde.
Voici l’histoire d’un trésor perdu, puis retrouvé.
Et pourquoi si grosse, cette lettre de château, pourquoi si pleine de pages ?
À cette question, que je me suis mille fois posée, une romancière indienne a répondu. Merci, Arundhati Roy !
Comment écrire une histoire brisée ?
En devenant peu à peu tout le monde.
Non.
En devenant peu à peu tout. »

Extraits
« Tout aura commencé par une tombe ouverte. Et le cercueil avait depuis longtemps disparu sous les fleurs. Il pleuvait comme jamais, en cette fin d’année 2006, et les pieds dans la boue nous pleurions Francis Girod.
Le réalisateur de films (L’État sauvage, La Banquière) était mort. D’aimer trop fort Anne, sa femme, son cœur s’était un beau jour arrêté.
Autour de sa tombe, les discours s’éternisaient.
Lorsqu’un ami meurt, pour quelle raison faut-il que ce soient les discours qui s’éternisent et pas l’ami mort ?
Tous les trois s’étaient blottis sous le même parapluie. Elle, architecte. Lui, producteur (mais quel dommage de ne pouvoir rester rugbyman toute sa vie). Et le troisième, moi, Gabriel. Trois qui se connaissaient depuis la nuit des temps. Vous le savez bien, madame la Juge, la nuit des temps est la patrie de l’amitié. La seule patrie où l’on ose pleurer car c’est le seul pays où on est prié de bien vouloir, avant d’entrer, déposer ses armes. »

« Ton oui à notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.
Incorrigible, Gabriel pensa au mot maintenant. Les mots étaient chez lui les seules portes par lesquelles entraient les émotions. Main tenant. Tenir le temps par la main. Tenir Suzanne maintenant. Prendre maintenant Suzanne dans ses bras, Suzanne qui avait raison. Le jogging porte conseil, bien plus que les nuits. » p. 201

« Agent immobilier, conseiller conjugal, fiscaliste, psychanalyste, addictologue, assistant social, loueur de voitures, guide touristique, confident, oreille jamais lassée, hocheur de tête aussi longtemps que nécessaire, panseur de plaies à l’ego, raboteur discret et ferme des mêmes ego quand la mesure était dépassée, manipulateur de jurys, semeur d’idées pour plus tard, nounou des enfants petits d’auteurs désemparés par la contrainte de la garde alternée, ami (mais pas trop) des ex-femmes, employeur, au moins comme stagiaires, d’enfants grandis des mêmes auteurs toujours aussi démunis face au monde moderne, urgentiste, agence de renseignement, concierge, lecteur rapide et toujours disponible, saupoudreur de compliments mais ferme quant à l’appréciation globale, larmoyant pour les à-valoir, plus coulant sur les notes de frais (sans justificatifs), bref, Jean-Marc Roberts était l’éditeur par excellence, rare cocktail de pape protecteur et de père insidieusement fouettard, de vieux sage revenu de tout et d’enfant émerveillé par tout talent nouveau, maître des horloges, aussi stratège du long terme que tacticien de l’instant, joueur, enivré par l’excitation d’un nouveau coup à tenter.
C’est lui qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait eu la faiblesse de publier mes deux petits ouvrages dans sa collection Bleue.» p. 294-295

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali ou encore L’Origine de nos amours. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006) et Géopolitique du moustique, et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source: Éditions Stock)

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Chicago

RICHEZ_chicago

 RL2020

En deux mots:
Ramona a choisi de s’expatrier pour apprendre le français aux universitaires de Chicago. Avide de découvertes, elle va faire la connaissance d’un garagiste et d’une esthéticienne et passer avec eux une année très particulière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mon année à Chicago

À la suite d’un séjour à Chicago en 2009 Marion Richez a écrit son premier roman. Il paraît aujourd’hui et raconte une belle histoire d’amitié entre une prof de français, un garagiste et une esthéticienne.

Les hasards de l’édition nous offrent en cette rentrée littéraire deux romans qui ont pour cadre Chicago. Après La femme révélée de Gaëlle Nohant qui nous offre de visiter la ville dans les années 1950-1970, voici en quelque sorte la suite de la balade dans le Chicago d’aujourd’hui. Il met en scène Ramona, une prof de français, qui part enseigner une année dans la plus grande ville du Midwest. Un prénom qui dissimule le côté autobiographique du séjour qui aura permis à Marion Richez de faire ses premiers pas de romancière.
En effet, dans un entretien accordé au journal Le Populaire du centre (la famille de Marion Richez s’est installée dans la Creuse) en septembre 2014, au moment où sortait son premier roman L’Odeur du minotaure, elle expliquait qu’elle rêvait de devenir écrivain ou journaliste, avant d’ajouter «J’ai écrit mon premier roman en 2009 à Chicago lors d’un échange universitaire. J’avais besoin pour écrire de cette distance avec l’Europe. Ici, on est écrasé. Ce texte n’a pas été publié mais il m’a permis d’être remarquée par Sabine Wespieser». Achevé en janvier 2012, le voici retravaillé et publié.
Pour une française qui débarque dans la troisième ville des États-Unis, l’adaptation n’est pas facile, même quand on a l’esprit ouvert et qu’on est prête à s’adapter à l’American Way of Life. Il s’agit d’abord d’appréhender la géographie, l’espace, les dimensions, oublier qu’il n’existe pas comme en France une topographie basée sur un centre-ville autour duquel on peut s’orienter, mais plutôt quelques points de repère, le campus, le centre historique, le lac Michigan, les gratte-ciel de Downtown, le Loop. Et si on imagine à première vue qu’un plan en damiers est aisé à appréhender, il faut pouvoir relier distance et durée pour évaluer qu’entre la 10e et la 20e rue il faut compter une bonne demi-heure. Passés les premiers jours, Ramona s’enhardit et découvre aussi bien les faces sombres, les gamins noirs appréhendés par la police, placés en ligne les mains dans le dos, que la richesse culturelle et cette superbe représentation du Faust à l’opéra lyrique. Au fil des semaines, elle va se confronter au blizzard, se jurer que cet hiver sera le dernier qu’elle aura à affronter, avant de découvrir le soleil du Wisconsin qui fait oublier le froid. Mais elle va surtout faire une rencontre capitale. Jonathan, ce grand jeune homme qui est tout autant passionné qu’elle par la musique, va partager ses émotions avec Ramona, lui présenter son amie Suzanne. Très vite, leurs affinités électives vont en faire un trio de plus en plus proche. «Tous les trois attendant de se revoir, le samedi suivant ; et le souvenir des deux autres, la semaine, ressemble au printemps logé secrètement dans l’hiver.»
Une belle histoire d’amitié qui transforme ce séjour et qui rend difficile l’idée de partir. Quand Ramona rejoint son père à Londres pour les fêtes, c’est une déchirure. À son retour Suzanne et Jonathan «lui offrent cette ivresse d’un présent brut, vécu à plein, sans rien sacrifier aux regrets, aux remords, sans non plus se consumer en projets d’avenir.» Car ils savent que désormais le temps est compté, que le départ est programmé.
Marion Richez fait de cette parenthèse américaine un récit sensible, qui balance entre le bonheur d’une expérience enrichissante et la nostalgie d’une rencontre lumineuse, enrichissante.

Chicago
Marion Richez
Sabine Wespieser éditeur
Roman
136 p., 15 €
EAN 9782848053424
Paru le 6/02/2020

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à Chicago et environs. On y évoque un voyage à Londres et la France.

Quand?
L’action se situe il y a une dizaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’automne, Ramona débarque à Chicago avec sa lourde valise et s’installe chez sa logeuse, à quelques blocks du campus. Arrivée d’Europe, elle vient enseigner le français pendant un an. Le lac, l’éclat scintillant de la ville, l’obsession de la performance qu’affichent ses étudiants, de même que leur zèle à se couler dans le moule américain – toute cette efficacité de façade trouble la jeune femme, surtout curieuse de l’envers du décor. Convaincue que «Chicago n’est pas une page blanche d’où surgissent les gratte-ciels», elle part en quête de son cœur battant. Au concert, à l’opéra, elle ne cesse de croiser un étrange jeune homme dégingandé qui semble partout un intrus, mais comme elle entièrement absorbé par l’émotion du spectacle. Quand, dans un club de blues, elle les rejoint, lui et l’amie plus âgée qui l’accompagne, c’en est fait de sa solitude.
Ces trois-là ne vont plus se quitter. En visite de fin d’année chez son père à Londres, Ramona se garde bien de lui révéler qu’elle occupe tout son temps libre à explorer la face cachée de Chicago avec un garagiste et une esthéticienne.
Dans ce beau conte moderne sur une amitié qui se passe de mots, de confidences et d’explications, Marion Richez plonge au-delà des apparences pour toucher au mystère des êtres, et comprendre une part de celui de la ville, indéniablement le quatrième personnage de son roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Populaire du Centre (Robert Guinot)


Marion Richez présente Chicago © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Dans l’inconnu des profondeurs un monstre est coi depuis l’origine. On pourrait croire qu’il n’y a seulement là qu’un immense rocher. Les bêtes depuis toujours en connaissent les contours.
Soudain, dans les ténèbres de ces eaux que nulle lumière n’a jamais percées, un craquement terrible retentit; du sol émerge une forme gigantesque. Vase et rocailles se dispersent sous les sillons lumineux que font ses naseaux. Le grand corps bientôt fouit le sol, déployant sa mâchoire de saurien pour engloutir ce qui vient, se donnant la force de chasser des proies plus grandes. Alors il quitte les ténèbres pour s’élever vers la surface, en une lente spirale, aimanté par la clarté des eaux où pénètre la lumière.
Sur son passage flotte le reste déchiré d’une pieuvre géante; il secoue furieusement le corps crémeux d’un calamar, s’en détourne en une volte lente; la méduse phosphorescente au poison protecteur elle aussi disparaît dans sa gueule.
Les requins blancs le sentent et fuient à son approche. Dauphins et baleines donnent l’alarme dans toutes les mers. Bientôt l’océan tout entier sait qu’il est ranimé. Le Léviathan, au cœur comme la pierre des volcans sous-marins, fraie de nouveau dans les eaux du monde.
En sortant du taxi, la première chose qu’elle sent, c’est la moiteur de l’air sur sa peau. La première chose qu’elle entend, c’est le sifflement continu des insectes, cachés dans les branches, qui n’en finissent pas d’expirer leur stupeur d’avoir si chaud. Ramona a soif, déshydratée par ces heures d’avion où l’on n’offre pas d’eau comme en Europe. Le chauffeur réclame cent dollars.
Tout le long du trajet, Ramona avait tantôt étudié le reflet renfrogné de cet homme dans le rétroviseur, tantôt admiré la skyline qui défilait à sa droite, élévation soudaine des tours sur la terre étale du Midwest. Sur sa gauche, le grand lac Michigan n’en finissait pas. Elle règle d’un billet, et le taxi la laisse seule sur le trottoir de Greenwood Avenue. Ramona regarde le cab s’éloigner, sa carrosserie trempée de lumière comme le goudron tout autour. Puis elle cherche des yeux la maison; la vieille femme est déjà sur le perron, sans un sourire. Elle a dû guetter, à travers les rideaux au crochet, l’arrivée de l’étrangère qu’elle logera avec d’autres pour boucler ses fins de mois, et ne pas laisser inoccupées les chambres de l’étage à présent qu’elle est seule.
Marche après marche, Ramona hisse sa valise trop lourde pour elle. Elle découvre le style vieux scandinave du séjour où l’attend son pot d’accueil : une minuscule bouteille d’eau, dont le compte est réglé en trois gorgées. La logeuse souligne avec complaisance cette attention qu’elle a eue: les long-courriers donnent si soif.
Puis elle fait visiter, explique les règles du réfrigérateur, soigneusement compartimenté. Elle indique comment se rendre demain matin au supermarket.
Ramona écoute cette voix prise dans l’accent nasal et traînant de la ville, son anglais de Londres croisant le fer avec cette incarnation nouvelle d’une même langue, qui la rend tout autre.
La vieille femme la conduit péniblement à l’étage: au moins Ramona sait qu’elle n’y sera pas dérangée. Il y a trois chambres ; la plus grande, jaune poussin, est déjà occupée par une Éthiopienne en surpoids qui lui sourit gentiment avant de refermer sa porte. Une autre, encore vide, au bout du couloir près de la buanderie, plus petite et grise, ressemble à un grenier, un nid froid. Ramona choisit celle du milieu, aux murs et au lit blanc crème, l’or du couchant passant par ses fenêtres.
La femme prend congé après avoir bien insisté: les visites ne sont pas autorisées, les hébergements d’amis et autres sont interdits. »
Restée seule, Ramona s’approche d’une des fenêtres, écarte les voilages pour voir le jardinet. Au sol, une mangeoire à oiseaux fixée sur un poteau porte une sorte de collerette, sans doute pour éviter aux rongeurs d’accéder aux graines. C’est bientôt la fin du jour. Le décalage horaire a placé son corps au seuil du vertige. Ses repères sont dissous. Elle se déshabille et tire la couverture sur elle. Elle s’endort comme on
s’éteint. »

Extrait
« Elle raconte Londres et elle sent à leur regard qu’elle transporte encore sur elle la précieuse poudre de l’ailleurs. En retour, ils lui offrent cette ivresse d’un présent brut, vécu à plein, sans rien sacrifier aux regrets, aux remords, sans non plus se consumer en projets d’avenir. » p. 104

À propos de l’auteur
Née dans le Nord en 1983, Marion Richez grandit à Paris puis dans la Creuse ; elle y prend goût au théâtre par la Scène nationale d’Aubusson. Reçue à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de philosophie, elle a soutenu un doctorat à Paris-Sorbonne IV sur la conscience corporelle. Ses recherches universitaires s’inscrivent dans une quête générale du mystère du corps et de l’incarnation, qui l’ont amenée à devenir l’élève de la comédienne Nita Klein. Elle a plusieurs fois collaboré à l’émission «Philosophie», diffusée sur Arte, sur les thèmes du corps et de la joie. En 2013, elle a également participé au long métrage documentaire consacré à Albert Camus, Quand Sisyphe se révolte. Elle vit aujourd’hui au Mans, où elle enseigne la philosophie. Sabine Wespieser éditeur avait publié son premier roman, L’Odeur du Minotaure, à la rentrée 2014. Son second roman, Chicago, achevé en janvier 2012, est paru en février 2020. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Neiges intérieures

SUBILIA_neiges-interieures
  RL2020

En deux mots:
La narratrice s’embarque à bord d’un voilier pour quelques semaines de voyage autour du cercle polaire en compagnie d’architectes, du capitaine et de son second. Pour échapper à la promiscuité, elle profite des escales pour courir et, de retour à bord, noircit des cahiers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Courir autour du cercle polaire

Les quatre cahiers composant «Neiges intérieures» retracent un récit de voyage en voilier autour du cercle polaire, mais Anne-Sophie Subilia en fait aussi une quête de l’intime. Sans concessions.

Le journal de bord d’Anne-Sophie Subilia tient en quatre cahiers qu’elle nous livre au retour d’une expédition en Arctique. Durant plusieurs semaines, elle a voyagé du côté de la Terre de Baffin, à bord d’un voilier en aluminium.

SUBILIA_carte_expeditionSi le bateau de 16 m est «taillé pour les mers de glace», il est bien loin d’être confortable. Ce serait même tout le contraire. L’humidité qui fait moisir les couchettes, l’exiguité des cabines, la place réduite dédiée aux réserves ou encore les toilettes qui méritent bien des surnoms mais pas celui de lieu «d’aisance» vont faire de ce périple tout autre chose qu’une aventure joyeuse. Reste à définir la chose.
C’est ce à quoi va s’atteler Anne-Sophie Subilia dans ce récit dont le titre annonce déjà combien il va davantage être introspectif que descriptif. Mais c’est aussi ce qui en fait tout l’intérêt. Car au sein de la maison d’édition qui revisite l’œuvre de Nicolas Bouvier (La Guerre à huit ans, à paraître en février en poche), on a compris depuis fort longtemps que les voyages formaient – et déformaient – d’abord les voyageurs eux-mêmes.
Outre la narratrice, cinq autres personnes font partie de cette expédition au pays des glaces Z. le capitaine, T. son second, N. et S., deux autres hommes, ainsi que C. une jeune femme. Ces derniers sont architectes, à la recherche d’idées pour élaborer une cité alpine. Des compagnons de voyage plutôt indifférents, quand ils ne sont pas désagréables, qui vont la pousser à chercher un moyen de s’évader. Dès que l’ancre est jetée, elle part courir, même si le paysage lui est hostile. «Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire. J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme. Ce n’était pas prévu. Maintenant c’est devenu une habitude. Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir. C’est sans doute une chose de civilisation.» C’est ce même besoin vital qui la pousse à écrire. En phrases courtes dont on ne sait si elles sont le fruit de la géographie – un désert blanc – ou le fruit de la nécessité dans un espace confiné de s’en tenir à l’essentiel, sans fioritures.
« J’écris tout simple. Pas la force de faire mieux pour le moment. On vient de me déposer. Les autres restent sur le bateau. Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire. C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage. J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher. C’est étrange d’avoir cette pensée.»
SUBILIA_neiges_dessin

Dessin Anne-Sophie Subilia

Si Anne-Sophie Subilia nous touche autant, c’est que derrière le récit de voyage, on sent les blessures secrètes, les peurs et la colère. Cette peur de l’abandon, on va le découvrir, vient de bien plus loin que de cette nuit polaire. Elle vient de l’enfance, elle vient de son parcours de vie, de ces «neiges intérieures» qui peuvent vous glacer en un instant.

Neiges intérieures
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
154 p., 16 €
EAN 9782889277445
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule le long du cercle polaire, du côté du Groenland et de la Terre de Baffin.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Artémis: seize mètres d’aluminium, taillé pour les mers de glace. Quatre architectes paysagistes embarquent sur ce voilier pour étudier le territoire du cercle polaire arctique. En plein cœur d’une nature extrême, soumis à une promiscuité qui fait de ce voyage un huis clos, ils vont être confrontés aux contraintes du groupe, du capitaine et de ce désert aussi toxique qu’ensorcelant.
Pendant les escales, la narratrice court sur le sol mousseux de la toundra. À bord, elle doit tout apprendre de la navigation, de ses compagnons, du froid, de la fabrication du pain comme de la préparation du poisson ou de l’hygiène intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Claire Paulian)
Le blog de Francis Richard


Anne-Sophie Subilia présente Neiges intérieures © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Courir
Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris vite et mal
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.
Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu.
Maintenant c’est devenu une habitude.
Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir.
C’est sans doute une chose de civilisation.
C’était la deuxième ou troisième fois qu’on nous déposait à terre. On s’était éparpillés pour faire nos besoins. À voir les visages quand on s’est retrouvés, on pouvait tout de suite lire qui avait pu se soulager et qui non. J’étais du premier groupe. Mon sourire devait paraître agaçant pour les camarades qui avaient encore mal au ventre.
Je me suis mise à courir dès le début.
En partie à cause du type de sol.
Cette mousse, je n’en ai pas l’habitude, elle donne envie de se propulser. Les pistes, il n’y en avait aucune. Bien sûr, pas de sentier.
C’est d’ailleurs perturbant.
J’ai fait le tour d’un lac avant de monter vers un amas de roches. J’étais prudente, un accident serait problématique. Arrivée sur la crête, le paysage s’est ouvert, dominant plusieurs vallées.
J’ai pris conscience de l’immensité et d’un certain miracle. Au loin, au fond du fjord, un glacier gris tombait dans la mer. J’ai dit merde que c’est beau  juste dans ma tête. Je ne savais pas quoi penser d’autre.
Il faut que je m’arrête. Écrire prend du temps et on en manque.
Expulser
Je voulais dire que si je me suis mise à courir, c’est aussi pour expulser un malaise qui sinon grandit. C’est dans la gorge que ça commence à rétrécir. Ça m’est arrivé presque tous les jours depuis le début de l’expédition. Ce n’est pas une question de température et je sais que ce n’est pas un mal de gorge. Ça se propage ensuite dans le thorax et parfois ça va même jusqu’à la migraine. Je n’ai pas le mal de mer, mais j’ai cette autre chose. On dirait que tout se rétrécit. Il faut dire qu’à bord l’espace est assez minimal. On se bouscule facilement sans faire exprès  et lorsqu’on s’assied dans le carré, on se demande si on prend la place de quelqu’un. On n’a pas d’intimité, sauf quand on regagne sa couchette sarcophage. Grâce à une paroi, on a une sensation d’isolement entre nous.
N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps, on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutu. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons.
Au début je ne parvenais plus à entendre mes pensées. Ma tête était prise d’assaut par les camarades les plus bavards. C. est de caractère timide et effacé, c’est celle qui parle le moins et prend le moins de place. Nous cherchons constamment l’équilibre collectif. Parfois le paysage passe au second plan. La vie à bord prend le dessus et on doit régler ce quotidien pour assurer notre avancée.
Cabane I
J’écris tout simple.
Pas la force de faire mieux pour le moment.
On vient de me déposer.
Les autres restent sur le bateau.
Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire.
C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage.
J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher.
C’est étrange d’avoir cette pensée.
La cabane me servirait de refuge, mais je n’ai pas vu grand-chose à manger dedans sauf une boîte de petites saucisses allemandes et des soupes en sachet.
Je suis à l’intérieur. Il y a une fenêtre qui donne sur le fjord, une banquette, un sommier, une table en bois et les objets de base. Le vitrage de la fenêtre est solide et récent. Le conduit du poêle à bois semble neuf.
C’est confortable et propre, mais je suis déconcentrée.
Une grande veste de pêcheur est suspendue dans l’entrée. Je veux la décrire de manière exacte et pour ça je l’enfile : elle m’arrive aux genoux, elle sent le camphre, ce n’est pas désagréable.
Il y a aussi une salopette avec l’écusson industriel qu’on voit souvent.
Des crayons et des allumettes. Il y a tout pour être bien.
Je pense même que cette cabane est bien fréquentée par les autochtones. C’est comme si on venait de la quitter.
J’ai peur que personne ne revienne avant l’année prochaine. Qu’ils me laissent. Qu’ils se trouvent mieux sans moi.
Je sais avec ma tête qu’ils n’oseraient jamais. Alors pourquoi la peur ne s’en va pas?
C’est ça quand je dis que ce voyage nous expose tout le temps à nousmêmes.
Je guette à la fenêtre. La mer est encore calme, mais la lumière commence à baisser. Je veux m’assurer que le bateau est encore là et qu’il est animé. C’est le cas, ils ont même fait du feu à bord, j’aperçois la fumée. Je réalise qu’il fait froid et que ma main a de plus en plus de mal à écrire.
Ils sont venus me chercher juste avant la nuit. Les silhouettes des montagnes étaient devenues plus sombres que tout le reste.
J’ai caché mes mains sous les manches.
Pour cette question du froid on s’est juré qu’on veillerait les uns sur les autres et que si l’un de nous décelait une engelure, il devrait le signaler tout de suite.
Enduire tout à l’heure mes doigts et mes orteils de gaulthérie.
Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes.
C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire.
Inlandsis
Nous marchons toute la matinée et nous passons un col jusqu’à entrevoir l’intérieur des terres, cette masse blanche, mythique, parmi les dernières du monde.
Je repense aux paroles de Diana au centre culturel, le lendemain de notre arrivée.
«You may see the ice sheet…»
Je me souviens de ses lèvres prune, un beau visage.
«Our frozen territories», avait-elle dit en soulevant sa cape pour sortir
une main gantée de daim qu’elle avait posée sur la carte.
«And nunataks…» Les pitons rocheux.
Cette hôtesse du centre culturel me plut immédiatement. Je l’adoptai comme notre ambassadrice. Elle a fait quelques pas en arrière en nous laissant son odeur de musc. Figure des toutes premières heures.
Rencontre éphémère.
T. lance les paris sur le temps qu’il reste à la calotte.
Il compare la relique blanche à une vieille dame fortunée et mourante.
Les héritiers n’attendent qu’une chose.
C. le gronde. Elle prend son visage de poupon sérieux. Elle dit que d’autres glaciations suivront. Sa bouche se referme en une moue. On attend qu’elle reprenne la parole, mais elle se tait.
Et puisqu’on est dimanche, elle sort six petites boules de pain au sucre qu’elle a faites pour nous. Une tradition dans sa famille.
Dimensions
Maintenant que nous y sommes, je ris de nous. On dirait la terre avant l’arrivée des humains. S. a raison, c’est trop grand pour quiconque, ça donne envie de bâtir. Les montagnes ici ne s’arrêtent jamais, j’ai beau courir. Les camarades me disent de faire attention à moi, mais globalement ils se sont habitués à mes évasions.
Terre et mer. Après six jours je ne m’acclimate pas aux dimensions. La part laissée au ciel est effrayante. Je vois de la neige et des oursins en superposition. Dès que je sens venir le vertige, je convoque Diana en pensée ou je fixe la chaussure montante de N. et je compte chacun des petits crochets métalliques qui retiennent le lacet brun. Il y en a vingthuit, quatorze par botte.
Motifs
À la fin d’une journée, chacun rapporte son livret d’exploration. Je synthétise nos impressions dans le petit ordinateur que nous avons emmené. Cette tâche me canalise. La calligraphie de N. me plaît.
Sismographique, resserrée, pour abréger il utilise les tildes comme au 16e  siècle et invente des symboles dont j’ai établi la légende.
Chacun veut à tout prix cerner ce qu’il cherche, intimement, à travers ce voyage. Pourtant j’ai l’impression que c’est dans nos moments de somnolence que nous sommes les plus lucides, les plus humbles. En tout cas c’est ce que je sens quand j’ai le temps de regarder le visage assoupi de N. et le mouvement sous ses paupières.
Ce qui nous relie tous les quatre, c’est l’architecture et le paysagisme. Ces 40 jours doivent nous servir. On s’inspire pour plus tard.
Ce sera d’autant plus vrai si on nous confie le mandat de la nouvelle cité alpine.
La voile, je m’en passerais.
J’aurais préféré qu’on séjourne dans un lieu habité et rayonne à partir de là. Les camarades m’ont convaincue et rassurée. N., le plus marin de nous, pense que le cabotage nous apprend à regarder le paysage du littoral selon une double perspective, du dehors et du dedans. Tantôt on l’embrasse, tantôt c’est lui qui nous embrasse. Et puis quelle approche plus naturelle pour une île?
Pour capitaine, on a choisi Z. sans le connaître, qui a choisi T. en le connaissant.
Dire que quand on sera arrivés à la petite ville du bout dont j’ai oublié le nom (Nouvelle Thulé?), une heure d’avion suffira pour faire le chemin en sens inverse.
Z. mettra Artémis  en hivernage. Ou alors, il poursuivra vers des mers plus clémentes, avec ou sans T., il ne sait pas encore.
Les camarades et moi, on remontera dans un coucou rouge à hélices. »

À propos de l’auteur
Anne-Sophie a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Sous la direction de Sylviane Dupuis, elle a consacré son mémoire de master à L’Obscurité du poète Philippe Jaccottet, travail récompensé par le Prix Hentsch de littérature. En 2010, alors installée à Montréal pour un diplôme en gestion des arts, elle intègre La Traversée – Atelier québécois de géopoétique. Enrichie par la pensée de Kenneth White, Anne-Sophie développe une écriture travaillée au rythme du pas, avec pour horizon l’expérience sensible et imaginaire de l’espace. En 2013, elle est reçue à la Haute école des arts de Berne, en écriture littéraire. Durant ce master, elle approfondit entre autres ses recherches sur la pratique du carnet et la relation mouvement-création et bénéficie de mentorat avec les écrivains Philippe Rahmy, Noëlle Revaz et Marie-Jeanne Urech.
Membre du collectif AJAR, elle donne des ateliers d’écriture itinérants, coordonne des projets éditoriaux, écrit pour des ouvrages collectifs, blogs, revues ou encore pour la radio. Elle est notamment l’auteure de Jours d’agrumes (l’Aire, 2013), récompensé par le Prix ADELF-AMOPA 2014, de Parti voir les bêtes (Zoé 2016, Arthaud poche, 2017) et de Neiges intérieures (Zoé 2020). (Source : Éditions Zoé)

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L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion

PARISIS_lhistoire-de-sam-ou-lavenir-dune-emotion
  RL2020   coup_de_coeur

 

En deux mots:
Sam croise Deirdre à la veille de partir en vacances en Dordogne. Mais comme ses lettres enflammées à la belle galloise restent sans réponse, il va faire sa vie. En fait, ils se croiseront une paire de fois sans se retrouver jusqu’à ce que Sam décide de partir au Pays de Galles bien longtemps après leur rencontre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À la recherche de la belle Galloise

Jean-Marc Parisis nous raconte avec autant de délicatesse que de fougue l’amour fou qui unit Sam et Deirdre. Ils ont quatorze ans et l’avenir – d’une émotion – leur tend les bras. Bouleversant et magnifique.

Commençons par rappeler que Camille Laurens publiait il y a 20 ans Dans ces bras-là et que ce roman avait obtenu les Prix Femina et Renaudot des lycéens. Mais, me direz-vous, quel rapport avec le court mais beau roman de Jean-Marc Parisis? Eh bien j’y arrive. La romancière y affirmait: «Le premier amour est éternel, le temps ne passe pas, c’est le principe amoureux.» L’histoire de Sam en apporte une brillante illustration.
Nous sommes dans les années 60 à Froncy, une ville située à une heure de voiture de Paris, au moment où les grandes vacances s’annoncent. Avant de partir à Lambrac, du côté de Brive, passer l’été chez ses grands-parents, Sam rejoint ses copains pour une dernière partie de foot. Quand son ballon atterrit dans le parc voisin le fautif n’a guère envie d’aller le récupérer. Après une bagarre, c’est finalement Sam qui s’acquitte de cette tâche. Ce faisant, il scelle son destin. À quelques minutes près, il aurait manqué Deirdre. Cette fille, qui a quatorze ans comme lui, est comme une apparition: «Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages. Une mutinerie de traits. Un feu blanc où brillaient deux yeux pers, du gris, du bleu, du mauve. Je me suis laissé tomber sur la pierre du bassin asséché depuis des lustres.» C’est ce que l’on nomme sans doute un coup de foudre.
En quelques minutes à peine ils conviennent de se revoir dans la soirée. Main dans la main, il fera découvrir à cette galloise les secrets de son village et tombera éperdument amoureux. Mais il aura beau supplier ses parents pour pouvoir rester encore un peu avec eux à Froncy, rien n’y fera. Il prendra la direction du sud de la France avec un petit bout de papier précieux sur lequel figure l’adresse de Deirdre, qu’il n’a plus envie de quitter.
Dès qu’il arrive, il délaisse les sorties pour se plonger dans son dictionnaire français-anglais et va écrire tous les jours à sa belle amoureuse, faisant par la même occasion de gros progrès en anglais.
Mais ses efforts ne seront pas récompensés, car le seul courrier qui lui sera adressé en retour fait preuve d’une neutralité bienveillante, loin de la flamme espérée, le remerciant de prendre de ses nouvelles depuis la «lovely Dordogne».
Le temps passe. Sam poursuit ses études, retrouve des copains et les premiers flirts lui font oublier Deirdre. Pourtant la jeune fille reviendra à Froncy quelques années plus tard et demandera de ses nouvelles. Mais il n’y aura pas de retrouvailles, car Sam s’apprête à partir en vacances avec les copains et il ne veut pas manquer cette ultime virée avant de rejoindre le lycée parisien où il va préparer les concours pour les grandes écoles. Des études brillantes qui vont faire de lui un pilote d’avion et, en parcourant la planète, lui offrir quelques liaisons, notamment avec des hôtesses de l’air. Jusqu’à ce qu’il demande Gloria en mariage du côté de Singapour. Mais cette dernière «n’est pas celle qu’il croit» et ne veut pas s’engager. Sam repart pour Froncy nostalgique. Dans sa ville natale, il retrouve les copains de classe qui fêtent leurs quarante ans.
L’occasion pour lui de faire le bilan de sa vie, de se rendre compte que le souvenir de Deirdre est resté bien vivace. Qu’il aimerait bien savoir ce qu’elle est devenue.
Lui vient alors l’idée un peu saugrenue de se rendre à Carlywin, sur les traces de sa belle galloise. Un voyage dont je me garderais bien de vous dire quoi que ce soit.
En revanche, je terminerais cette chronique comme je l’ai commencée, avec
Camille Laurens. J’imagine que Jean-Marc Parisis ne trouvera rien à redire à cette seconde citation, en pensant « aux sentiments que donnent parfois les hommes de n’avoir pas dans le monde la place qui leur revient et d’en souffrir, comme si quelqu’un, animé de désirs hostiles ou tyranniques, les maintenait depuis l’enfance dans une faiblesse malheureuse qui, au cœur des plus brillantes carrières ou des plus beaux caractères, reparaîtrait soudain sous la forme inattendue d’un ratage inexplicable.»

L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion
Jean-Marc Parisis
Éditions Flammarion
Roman
140 p., 16 €
EAN 9782081505094
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville baptisée Froncy. On y évoque aussi Paris et la Dordogne, en passant par Brive ainsi qu’un voyage au Pays de Galles, dans une ville baptisée Carlywin.

Quand?
L’action se situe de la fin du siècle dernier à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 14 ans, dans une petite ville de France, la veille de partir en vacances, Sam rencontre une jeune Galloise. C’est l’émerveillement, le serment. Avant la séparation, déchirante, et le silence, mystérieux.
Des années plus tard, à la faveur de divers signes, la pensée de Deirdre revient hanter Sam, devenu pilote de ligne.
«Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir», a écrit René Char. Sam ira au bout d’un étonnant voyage.
On cherche tous quelqu’un. Mais qui, au juste?
Dans ce roman virtuose aux allures de conte moderne, Jean-Marc Parisis joue jusqu’au vertige avec le temps, les lieux, les visages, les distances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Emma’s Books 


Interview Jean-Marc Parisis à propos de L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion
© Production Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’aimais cette parenthèse qui s’ouvrait après les conseils de classe de juin et se refermait avec les départs en vacances en juillet. Aux approches de l’été, la dissipation et l’indolence s’abattaient sur les bâtiments en «U» du vieux collège en pierre jaune de Froncy. Cette année-là, toute la bande passait haut la main en troisième, les jeux étaient faits, quoi qu’il arrive le verdict des professeurs ne changerait pas. On suivait encore en touristes les cours principaux (mathématiques, français, langues vivantes), les autres sautaient allègrement, en toute impunité. La fumisterie ambiante contaminait les profs, qui relâchaient leur attention, osaient des jeux de mots lamentables et s’en faisaient pardonner en oubliant de signaler les tire-au-flanc au secrétariat. La prof d’anglais, dont les jupes avaient pas mal raccourci depuis les vacances de Pâques, souffrait de son propre aveu de « pannes d’oreiller ». Elle arrivait en retard, et toujours dans la voiture du prof de maths, qui prétextait pour sa part un « coup de pompe saisonnier ».
Pour les copains, cette parenthèse qui s’ouvrait à la mi-juin n’était qu’un agréable prélude aux grandes vacances d’été et à leurs mirifiques activités balnéaires, exotiques: stages de voile, parapente, canyoning. Pour moi, c’était l’entrée dans un sas enchanté, où j’allais profiter pendant quinze ou vingt jours des douces puissances de Froncy avant la séparation de la bande et le rituel départ à la campagne, en Dordogne, chez mes grands-parents paternels.
La petite ville ne me paraissait jamais aussi attachante, affectueuse, que dans cette lumière d’été baignant son vieux bourg, ses pavillons coquets, ses villas de meulière, ses maisons en briquettes de style américain. Lumière qui semblait monter du sol, des longues avenues, des placettes en étoile, des courbes lentes aux lisières du Bois Murat. Lumière ascensionnelle, célébrante, qui ravivait, découpait les surfaces, grilles, façades, toitures, enseignes, rendant à chaque élément du décor son mystère, son apport singulier à l’harmonie générale. En prenant si bien le soleil, Froncy nous en protégeait, il ne faisait jamais chaud, il faisait toujours bon dans cette serre à ciel ouvert, embaumée par le gazon coupé, les roses, les anémones, les capucines, les campanules, les troènes, les orangers du Mexique. Ces parfums nous imprégnaient, nous euphorisaient, de la tête aux pieds. Les copains et moi, nous sentions toujours bon, même pas lavés. Toujours un brin d’herbe, une feuille, un pétale dans le cou, les cheveux, les chaussures. Les week-ends, les amateurs de barbecue s’envoyaient des signaux de fumée au-dessus des haies. Les tondeuses débattaient bruyamment dans les agoras gazonnées. Alanguies sur la rampe des garages, les voitures attendaient leur shampoing hebdomadaire, la caresse des éponges mousseuses sur leurs capots, le jet qui ferait rutiler leurs chromes. Dans les caniveaux ruisselait une eau si claire qu’on y buvait à la paille.
— Sam, descends ! On va faire un foot !
C’était l’appel des copains à vélo devant la maison collée au garage automobile de mon père, dans la longue avenue de Senlisse. On m’appelait Sam parce qu’il y avait déjà un Pierre dans la bande. Après avoir enrôlé d’autres joueurs en chemin, ballon coincé dans le guidon de course, maillots aux couleurs de l’Olympique de Marseille, du Real Madrid ou de Manchester United, on arrivait en peloton au stade du Donjon. Stade, c’était beaucoup dire pour ce terrain pelé, miné par les taupes, aux filets de buts troués, et le donjon ressemblait plutôt à un colombier. Mais l’endroit avoisinait un cadre illustre à la solennité tranquille, le parc et les douves du château de Froncy dont les premiers murs remontaient à la Renaissance.
Selon le nombre de joueurs, les équipes se formaient pour un match sur tout le terrain ou pour ce que nous appelions « un suisse », une partie se déroulant sur un seul but avec un goal neutre.
Ce jour-là, Éric avait envoyé le ballon au-dessus du mur en moellon, dans le parc. Et comme souvent il rechignait à aller le récupérer. Il était cuit, bouilli, il avait des crampes, la cheville ou le genou en compote, les excuses habituelles, assorties d’insultes quand on le pressait trop.
— Sam, tu me gaves. Après tout, c’est ton ballon. Alors va le chercher. Ou te faire foutre.
On s’était empoignés, refilé quelques gnons et coups de pied hasardeux, pour la frime. J’avais vite jeté l’éponge. Pas le cœur à me battre avec un copain la veille de quitter la bande et Froncy. L’accrochage avait sifflé la fin du match, le dernier avant la grande dispersion de juillet. Pierre, Jérôme et Laurent m’avaient souhaité de bonnes vacances en grimpant sur leur vélo. Éric m’avait tendu sa main, que j’avais serrée sans rancune. On ne se reverrait pas avant septembre, la traversée d’un long tunnel de deux mois, où il me semblait toujours que j’allais les perdre. »

Extrait
« J’ai poussé la grille du parc. Il était six heures du soir, quatre heures au soleil. Je voulais juste récupérer mon ballon. Il avait atterri dans cette zone enclose de marronniers que nous appelions «la clairière», roulé près d’un sac de toile blanche, qui devait appartenir à la fille qui lisait là, assise en tailleur sur la pelouse grêlée de fumeterres et de boutons d’or. Elle portait une robe à manches courtes bleu clair. Ses cheveux tombaient en lourdes mèches cuivrées sur ses épaules. Ses bras, ses jambes découvertes au-dessus du genou étaient d’un blanc unique, aveuglant. Un peintre se serait damné pour trouver ce blanc vivant. Je me suis approché. Elle a posé son livre, aperçu le ballon, s’est levée d’un bond et l’a fait rouler du pied dans ma direction. Une belle passe. Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages. Une mutinerie de traits. Un feu blanc où brillaient deux yeux pers, du gris, du bleu, du mauve. Je me suis laissé tomber sur la pierre du bassin asséché depuis des lustres.
Elle s’appelait Deirdre. Nous avions le même âge, quatorze ans. Elle parlait français, avec un fort accent anglais, mais elle le parlait très correctement et le comprenait encore mieux. Elle habitait au pays de Galles. Pays qui ne m’évoquait qu’une équipe de rugby, un sport assez fruste où l’on avait le droit de prendre le ballon avec les mains. Elle effectuait un séjour linguistique à Froncy et logeait avec sa classe dans l’ancien monastère de La Roche, derrière le potager du château.
— Je repars dans dix jours. Dix jours pour me promener et manger des gaufres avec toi. Ici, les surveillantes sont plus sympas qu’à Carlywin, elles nous laissent sortir seules.
Des gaufres, j’en mangeais rarement, il n’y avait pas de marchand de gaufres à Froncy. Mais cet accord immédiat, cette confiance spontanée m’avaient ravi, sans vraiment m’étonner. Remis du choc de son apparition, il me semblait désormais nous connaître depuis longtemps, elle et moi. La tristesse de quitter les copains s’était dissipée, c’était Deirdre désormais dont je ne pourrais plus me séparer. »

À propos de l’auteur
Jean-Marc Parisis a notamment publié Avant, pendant, après (Stock, 2007, prix Roger-Nimier), Les Aimants (Stock, 2009), Les Inoubliables (Flammarion, 2014), Un problème avec la beauté. Delon dans les yeux (Fayard, 2018, élu parmi les 25 meilleurs livres de l’année par Le Point). (Source: Éditions Flammarion)

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Sœur

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog The Unamed Bookshelf 
Blog Aurélie et écrit 
Lettres It Be
Blog La bibliothèque de Juju 
Le pavillon de la littérature(Apolline Elter)


Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Opus 77

RAGOUGNEAU_opus_77
  RL_automne-2019

En deux mots:
Les notes du concerto pour violon de Chostakovitch résonnent aux obsèques du grand Maestro Claessens. Ce que l’assistance ignore, c’est que le choix de cet Opus 77 résulte d’une histoire familiale mouvementée, que l’on va découvrir au fil du récit.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Vivre à l’ombre du grand Chef

Avec Opus 77, Alexis Ragougneau nous offre un roman sur la passion, sur la difficulté de se construire à l’ombre d’un père célèbre et sur le pouvoir de la musique, notamment celle de Chostakovitch.

C’est à la fois un roman sur la famille, sur les relations entre un mari et son épouse, sur un père et ses enfants et un roman sur la passion, sur la musique autant qu’un hommage à Chostakovitch et à son Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 que nous offre l’auteur de Niels. Mais disant cela, je me rends bien compte que j’oublie l’essentiel, l’intensité et la violence qui sourd de ce récit, la force et l’envie qui vont bousculer Ariane et David, les enfants du maestro qui accompagnent leur père pour son dernier voyage. Ces funérailles, qui se déroulent à Genève et qui sont à la hauteur de la réputation du chef de l’OSR (L’orchestre de la Suisse Romande), c’est-à-dire grandioses, sont l’occasion de revenir sur son parcours. De dresser le portrait d’un homme qui s’est consacré entièrement à son art, quitte à en oublier ses responsabilités de père de famille, quitte à phagocyter ses proches.
C’est Ariane qui prend la parole pour nous livrer sa version, car c’est elle qui a tout retenu: «Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité.»
En déroulant les étapes d’une ascension rapide, elle ne va pas tarder à débusquer quelques fausses notes. Comme quand Yaël, sa mère, a été contrainte de mettre une carrière prometteuse entre parenthèses pour rester dans l’ombre de son mari ou quand son frère a renoncé à suivre les injonctions paternelles pour tenter de se construire en dehors de cette lumière trop aveuglante: «Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de le digérer».
Une souffrance, des incompréhensions et un roman construit dans le tempo du concerto, en quatre parties. Le premier mouvement – Nocturne – est celui de ce père, virtuose, le second – Scherzo – est une danse démoniaque, celle des traumatismes infligés aux membres de la famille. Le troisième – Passacaglia – est le mouvement des enfants qui se rebellent. Enfin le quatrième – Burlesque – est celui du dénouement, dont on ne dira rien ici. Car Alexis Ragougneau n’oublie pas qu’il est entré en littérature avec des romans policiers et teinte cet épilogue d’un voile de mystère. En conclusion, je vous propose une petite expérience: lorsque vous aurez lu le livre, je vous propose d’écouter le concerto. Fermez les yeux et vous retrouverez la petite musique du romancier!


Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 – Vadim Repin

Opus 77
Alexis Ragougneau
Éditions Viviane Hamy
Roman
256 p., 19 €
EAN 9791097417437
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, à Genève, Lausanne et en Valais, mais on y évoque aussi la Belgique et la France ainsi que quelques grandes métropoles où s’est produit l’Orchestre de la Suisse Romande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :
L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur.»
Note : Le titre est un hommage au concerto pour orchestre et violon de Dimitri Chostakovitch.

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Alexis Ragougneau présente Opus 77 © Production Page des Libraires

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous commencerons par un silence.
Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d’une basilique genevoise, un jour de funérailles. L’impatience a vite fait de surgir, quoique l’assemblée se compose pour l’essentiel de musiciens de l’OSR, par définition respectueux du tempo imposé par leur chef. Cette fois, Claessens n’est pas au pupitre. Il est couché dans son cercueil, devant l’autel, couvé des yeux par un curé pénétré de sa mission. Célébrer l’artiste. Glisser deux ou trois mots sur une possible inspiration divine ; on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain, un peu de prosélytisme ne nuira pas au défunt. Quant à sa fille, assise au piano quelques mètres plus loin, elle ne dira probablement rien tellement elle a l’air ailleurs.
Il y a, surplombant mon clavier, nichée dans la pierre, une Vierge à l’Enfant. Son visage tourné vers le vitrail accroche la lumière du jour. Le Christ, poupon joufflu, cheveux bouclés, me fixe de ses yeux d’albâtre, l’air supérieur. Pas moyen de savoir ce qu’il pense; sous la Mère et son Fils, dans ma robe de soie noire un peu trop décolletée pour l’occasion, ma tignasse rousse au-dessus des touches ivoire, je dois sûrement faire mauvais genre, une véritable Marie Madeleine. Je suis venue jouer un air à l’enterrement de mon père. Je n’ai rien trouvé d’autre que d’enfiler la première robe de concert dénichée dans un placard. Là-bas, au deuxième rang, quelqu’un renifle et pleure, à la fin c’est agaçant. Je me sens si étrange, voire étrangère, comme si je donnais un récital à l’autre bout du monde, à Sydney, à Tokyo, encore sonnée par le décalage horaire.
Plus tôt dans la matinée, tandis que l’église était vide de tout spectateur, un accordeur est passé régler le Bösendorfer – c’est en tout cas ce que le prêtre m’a assuré. J’aurais voulu lui dire un mot, causer réglages et mécanique – j’aime tant parler aux facteurs d’instrument, aux techniciens, aux accordeurs. Pas pu ; on m’attendait au funérarium à la même heure.
Il était si fripé, Claessens. Si vieux dans son cercueil. Une momie déjà. Comme si tous les efforts consentis pour préserver sa jeunesse, les crèmes, les implants capillaires, le bistouri, avaient été réduits à rien par la mort et la maladie. Juste avant qu’ils ne referment la bière, j’y ai glissé sa baguette, pensant qu’il serait rassuré de l’avoir, pour pouvoir battre la mesure là où il part, six pieds sous terre, et nulle part ailleurs.
Dans la nef, les musiciens d’orchestre se sont spontanément assis en ordre de concert. La meute, c’est ainsi que Claessens les appelait, prête à vous écharper au moindre signe de faiblesse, n’oublie jamais ça, ma fille. Je n’oublie pas, papa. De soir en soir, lorsqu’il faut jouer un concerto de Rachmaninov, Beethoven ou Mozart, je n’oublie jamais. Cordes aux premiers rangs. Violons à gauche, altos au centre ; à droite les grosses cylindrées, violoncelles, contrebasses. Plus loin la « banda », clarinettes et bassons, flûtes et hautbois, cors, trompettes, trombones, tubas. Enfin, là-bas tout au fond, ceux qu’on ne remarque pas, ou si peu, les percussions, parmi lesquels j’aime tant piocher, après le concert et les autographes, après les mondanités, à New York, Milan ou Berlin, lorsque vient l’heure de rentrer à l’hôtel. Parmi les loups hurlants je prends toujours le plus soumis, le plus insignifiant, et je l’invite à prendre un dernier verre, afin de rendre fous les mâles alpha, de jalousie et de colère.
Ici, en cette basilique, j’en vois plusieurs, parmi les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande sur qui régnait mon père, à s’être vêtus de leur frac des grands soirs. La minute de silence n’est pas encore achevée mais déjà ils veulent presser le tempo, passer à la cérémonie religieuse proprement dite. Je les vois depuis mon clavier, je les vois s’agiter sur leur chaise, croiser puis décroiser les jambes ; je les entends toussoter, faire craquer leurs jointures, se moucher avec plus ou moins de discrétion (il faut dire que nous sommes en hiver ; froide, froide et humide Genève). Sans instrument entre les mains ils ne savent pas quoi faire. Le silence leur est insupportable.
Il leur faudra pourtant m’entendre d’abord.
On m’a fait comprendre hier soir (qui, je ne sais plus, un type en costume sombre à fines rayures – l’administrateur de l’OSR, peut-être ?) qu’il serait de bon ton que j’interprète un morceau à l’église en mémoire de mon père. J’ai été prise de court. Moi, Ariane Claessens, je ne savais pas quoi jouer.
Dans les tout derniers jours, au centre de soins palliatifs, j’étais devenue la spectatrice de sa mort à venir. Oubliés les concerts. J’essayais de le nourrir à la petite cuillère, de le faire boire, mais il s’y refusait toujours. Je regardais les aides-soignantes changer ses couches, lui arranger son lit, une en particulier, rousse aussi, mais fausse, qui répétait sans cesse Laissez-moi faire, mademoiselle Claessens, ce n’est pas à vous de mettre les mains dans le cambouis (c’étaient ses mots), et moi Mais si, madame, mais si, je peux bien vous aider un peu. Seulement je ne bougeais pas de l’encoignure.
Il vous faudra m’entendre d’abord, chers spectateurs vêtus de noir.
En arrivant ici, je pensais jouer Funérailles de Liszt. Un programme de circonstance. Et puis j’aime jouer les passages forte en travaillant le clavier jusqu’à l’épuisement. De quoi se décharger sur l’instrument, étant donné le jour et l’ambiance. Mais il y a eu ces condoléances d’avant-cérémonie sur les marches de l’église, devant une poignée de journalistes agrippés à leur parapluie (dehors, il pleut à seaux ; froide, froide et pluvieuse Genève). J’étais toute destinée, comprenez-vous, à recevoir les hommages vibrants de la profession. Moi, dernière survivante, ou presque, dernière des Mohicans, ou plutôt des Claessens. Ariane, un quart de siècle bien tassé. Sous mon teint de pêche et mes cheveux de feu, je dois avoir au moins cent ans.
C’est un percussionniste qui m’a serré la main en premier. Un de ces types du fond près des radiateurs. Oh, Ariane, les choses sont allées tellement vite. (Vraiment ? Si vite ? Plutôt un lent et long déraillement, non ?) Avant l’été encore, nous discutions de la saison à venir avec ton père. Oui, vraiment, si vite…
Tout percussionniste qu’il est, celui-là ne m’a évidemment jamais touchée. L’OSR, c’est la famille. On n’emmène pas son parrain boire un verre passé deux heures du matin, il y aurait là quelque chose d’incestueux, je vous expliquerai cette histoire de parrainage un peu plus tard. Ils ont tous défilé devant moi, sur les marches de Notre-Dame de Genève, à quelques encablures de la gare ; tous, ils m’ont serré la main, pour ainsi dire dans l’ordre protocolaire, ou, mieux encore, dans l’ordre de placement d’un orchestre symphonique. Jusqu’à ce violon rétrogradé par mon père bien des années plus tôt – de premier à second – qui s’est avancé toutes dents dehors sans que je puisse savoir si c’était pour sourire ou m’écharper les chairs. Un immense musicien. Une perte immense pour la musique. Je le pense comme je te le dis, ma petite Ariane. Puis il fait mine de rejoindre l’intérieur de la basilique où l’orgue demeure muet puisque c’est moi qui, tout à l’heure, dois marteler le Bösendorfer en guise de marche funèbre ; mais au dernier moment il semble se raviser ; nous sommes alors les deux derniers dehors, il pleut toujours, il pleut encore – froide, froide et sinistre Genève –, et le second violon me susurre à l’oreille, pianissimo : Ton frère ne vient pas? Après tout, ça ne m’étonne pas… Alors moi, Ça ne t’étonne pas de quoi?… Et lui, Qu’il ne daigne pas même dire au revoir à son père. Il n’arrive pas à gérer, n’est-ce pas ? De toute façon, David n’a jamais su gérer la moindre pression. C’était déjà comme ça avant, mais depuis Bruxelles, bien sûr, c’est encore pire.
Je suis restée impassible, comme je sais si bien faire, tandis qu’en moi se déversaient tristesse et colère. Alors j’ai su que je ne jouerais pas Funérailles de Liszt, mais une pièce bien plus longue, en quatre mouvements, sans compter la cadence réservée au soliste. Une œuvre écrite pour violon et orchestre, dont je connaissais la transcription au piano par cœur pour l’avoir répétée mille fois avec mon frère.
L’Opus 77. »

Extraits
«Il leur faut moins de cinq secondes pour reconnaître l’opus russe. Quoi! Chostakovitch? C’est donc cela qu’elle compte nous jouer? Un concerto pour violon sans violoniste? Ne sera-t-elle aujourd’hui, elle la soliste de classe internationale, qu’une simple accompagnatrice? Est-ce donc cela qu’elle veut nous faire entendre? Un vide? Une absence? Une transparence?
Oui, mesdames. Oui, messieurs. C’est exactement cela. À moi toute seule je serai un orchestre au service de mon éthéré de frère. Il aura fallu attendre que David fasse silence pour que je prenne enfin la parole. Vous êtes priés de vous tenir avec un minimum de dignité devant la dépouille de mon père. Votre patience, croyez-le bien, sera récompensée. Écoutez bien, maintenant, écoutez notre histoire ; celle de ma mère, celle de mon frère et celle d’Ariane Claessens, qui joue pour vous de mémoire ; cette fois, je vous le garantis, vous m’aurez nue comme au premier jour. »

« Je vais vous dire, pianistes et violonistes ne sont pas égaux face aux problèmes de mémorisation. Mon instrument à moi est une usine à trous, un véritable gruyère. Il suffit de voir l’épaisseur des livrets, la quantité de notes à retenir. Quatre-vingt-huit touches et huit octaves d’un côté, quatre cordes et quatre octaves de l’autre. Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité. Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de Ie digérer. »

À propos de l’auteur
Alexis Ragougneau est né en 1973. Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. Les lecteurs, les libraires et les journalistes se montrent enthousiastes, aussi bien en France qu’à l’étranger.
Touche à tout de génie, il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Niels, un roman d’une rare puissance, voit le jour et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec Opus 77. Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre, il propose à la fois une histoire familiale pétrie de silences et de non-dits, un portrait de femme qui allie force et fragilité ainsi qu’une étude des liens qui peuvent unir l’artiste au monde. Également auteur de théâtre, il a publié plusieurs pièces aux Éditions de L’Amandier et La Fontaine. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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