la sirène, le marchand et la courtisane

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En deux mots
Un marchand ambitieux croit avoir tout perdu quand le capitaine du bateau qu’il a affrété revient sans son navire. Dans ses bagages, il ramène toutefois une sirène qui va lui assurer fortune et notoriété et lui permettre de faire la connaissance d’Angelica, à qui il va promettre une nouvelle sirène.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une sirène peut en cacher une autre

Dans un premier roman époustouflant de virtuosité, Imogen Hermes Gowar nous entraîne à la fin du XVIIIe siècle dans une Angleterre avide de nouvelles découvertes, sur les pas d’un marchand prêt à tout pour obtenir les faveurs d’une femme qui a compris comment le manipuler.

Jonah Hancock est bien seul dans sa grande maison, si l’on omet le chat qui joue avec la souris qu’il a capturée. À 37 ans son épouse Mary a succombé en mettant au monde leur fils Henry, mort-né. Alors Hancock vit avec ses fantômes.
À une dizaine de kilomètres de là, dans un faubourg de Londres, Angelica reçoit Mrs Chappell, la mère maquerelle pour laquelle elle travaillait jusque-là. Car elle a décidé de continuer à recevoir des hommes, mais de s’affranchir de celle qui lui a appris à paraître bien davantage qu’une prostituée. Désormais, elle rêve de s’élever dans la société.
Hancock est sur les nerfs. Il a engagé une forte somme en affrétant un bateau dont il n’a plus de nouvelles. Et ce n’est pas les le capitaine Jones qui le rassure. Il revient sans bateau et sans cargaison, avec un simple paquet.
Il a tout vendu pour revenir avec un cadavre, mais pas n’importe lequel. Celui d’une sirène aux longs cheveux noirs. En cette fin de XVIIIe siècle, cette attraction qui devrait lui rapporter bien plus qu’il n’a perdu. D’abord incrédule, il doit bien constater que le bouche-à-oreille fonctionne. «Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St. Edmund ont sonné minuit; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui.»
En entendant parler de cette foule qui se précipite Mrs Chapell voit tout l’intérêt qu’elle pourrait tirer de la chose et propose un marché à Hancock, louer la sirène et en faire la principale attraction d’un spectacle qu’elle va imaginer. Après quelques réticences, il finit par accepter et se voit entraîner dans le monde de la nuit et du stupre, y fait la connaissance d’Angelica, qui comme lui espère sortir de sa condition. Mais contrairement aux politiques et aux hommes d’affaires corrompus, il se sent mal à l’aise devant tant de débauche et fuit, avant de réclamer sa sirène. Pour le faire changer d’avis, l’envoyé de Mrs Chapell lui transmet une invitation d’Angelica.
«Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation.»
Mais ce soir-là, il ne rencontra pas la prostituée, se décidera à récupérer son bien qu’il vendra pour 20000 livres, de quoi satisfaire ses projets de bâtisseur.
Après la sirène, voici le marchand et son ambition. On va le suivre dans Londres au moment où la ville se transforme, où de nouveaux quartiers émergent. Ce monde de la fin du XVIIIe siècle se construit sur des croyances et des rêves autant que sur l’ambition qui aveugle.
Avec un art consommé de la mise en scène, Imogen Hermes Gowar montre combien les femmes savent alors jouer de ces ambitions, profiter de l’aveuglement de ceux qui sont éblouis par l’irrépressible besoin d’ascension sociale, quitte à être à leur tour victimes de leurs propres ambitions. Très documenté, le roman entraîne le lecteur dans ce siècle où l’amour se pare de mysticisme et où les apparences sont fort souvent trompeuses. Comme dans Miniaturiste de Jessie Burton, on se frotte à la rigueur des uns, aux rêves des autres. C’est subtilement beau et c’est formidablement réussi pour un premier roman !

La sirène, le marchand et la courtisane
Imogen Hermes Gowar
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais par Maxime Berrée
528 p., 22 €
EAN 9782714480767
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Angleterre, principalement à Londres et dans les faubourgs.

Quand?
L’action se déroule à la fin du XVIIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la lignée de Miniaturiste de Jessie Burton ou du Serpent de l’Essex de Sarah Perry, un premier roman éclatant de style et d’imagination ; un véritable cabinet de curiosités dans la bonne société londonienne du XVIIIe siècle, où le merveilleux côtoie l’ivresse et l’extravagance.
Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor: une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.
Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.
Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue… et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.
Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie…

Les critiques
Babelio 
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Toute la culture
Page des libraires (Linda Pommereul Librairie Doucet, Le Mans)
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Bande-annonce du livre «La Sirène, le Marchand et la Courtisane» d’Imogen Hermes Gowar © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« Septembre 1785
LA MAISON DE JONAH HANCOCK a un toit en pente, des coffres encastrés comme dans une cabine de bateau, des murs chaulés à blanc, des plinthes noires et des poutres parfaitement chevillées les unes aux autres. Le vent souffle dans Union Street, et la pluie frappe contre les carreaux tandis que Mr Hancock, appuyé sur les coudes, se tient la tête à deux mains. Faisant courir ses doigts sur son crâne, il découvre quelques rares mèches ingrates oubliées par le barbier et se met à jouer avec, sans s’en irriter, avec une vague curiosité. En privé, Mr Hancock ne se soucie guère de son apparence ; en société, il porte une perruque.
C’est un gentleman bedonnant de quarante-cinq ans, vêtu de laine peignée, de futaine et de lin, des matières honnêtes et ordinaires qui correspondent à son crâne dégarni, au chaume grisonnant sur ses bajoues, à la peau égratignée et tachée d’encre de ses doigts. Il n’a jamais été bel homme (lorsqu’il s’assoit sur son tabouret, sa bedaine et ses jambes grêles lui donnent l’air d’un rat juché sur un poteau), mais il a un visage rond aimable et ses petits yeux aux cils clairs inspirent confiance. C’est un homme bien fait pour la position qu’il occupe dans le monde : le dernier fils d’une lignée de marchands – un enfant de Deptford –, qui n’a pas vocation à s’étonner ou à s’extasier devant les raretés qui passent entre ses mains robustes, mais uniquement à évaluer leur valeur, à griffonner des noms et des chiffres, et à les expédier dans la ville aux lumières exubérantes de l’autre côté du fleuve. Les navires qu’il envoie voguer à travers le monde – l’Eagle, la Calliope, le Lorenzo – parcourent le globe en tous sens, mais Jonah Hancock, lui, le plus tranquille des hommes, s’endort chaque soir dans la chambre où il a poussé son premier cri.
Son bureau est baigné d’un halo sinistre, chargé d’orage. Dehors, il pleut à verse. Les registres de Mr Hancock, ouverts devant lui, sont peuplés de caractères grands comme des pattes de mouche, mais il n’a pas la tête au travail et n’est pas mécontent de la distraction offerte par l’agitation qui règne à l’extérieur de la pièce.
Ah, se dit Mr Hancock, ce doit être Henry, mais quand il se retourne, il ne voit que la chatte. Presque renversée au pied de l’escalier, le derrière en l’air, les pattes arrière encore sur la dernière marche, elle tient entre ses pattes avant une souris qui se débat. Si sa petite bouche entrouverte révèle des dents brillant d’un éclat triomphal, sa position est précaire. Pour se redresser, elle va devoir lâcher sa proie.
« Chut ! gronde Mr Hancock. Allez, ouste ! »
Mais, étant parvenue à attraper la souris dans sa gueule, elle se pavane dans le hall. Après qu’elle a disparu de sa vue, il entend encore ses pattes danser sur le parquet, puis le bruit sourd du corps de la souris qui retombe sur le sol tandis qu’elle le jette en l’air, encore et encore. Il l’a souvent vue jouer à ce jeu et chaque fois, son miaulement a quelque chose d’interrogatif, de péniblement humain.
Il se retourne vers son bureau en secouant la tête. Il aurait juré que c’était Henry qui descendait l’escalier. Dans son esprit, la scène existe : son fils, grand et maigre, avec ses socquettes blanches et ses boucles brunes, passe la tête dans son bureau et sourit tandis qu’autour de lui la poussière scintille dans la lumière. Cette vision ne lui vient pas très souvent, mais elle a toujours le don de le perturber ; et pour cause, Henry Hancock est mort-né.
Bien que peu porté sur les spéculations oiseuses, Mr Hancock n’a jamais pu se défaire de l’idée que sa vie a dévié de son cours au moment même où la tête de sa femme est retombée sur l’oreiller du lit, là où elle a exhalé son dernier soupir en enfantant Henry. Il lui semble que l’existence qu’il aurait dû mener continue là, à portée de main, que seul un simple hasard l’en sépare, et, de temps à autre, il en perçoit une bribe, comme si un voile se levait un bref instant. Lors de sa première année de veuvage, par exemple, ayant senti un jour la chaleur d’une main humaine sur son genou durant une partie de cartes, il avait baissé les yeux avec l’espoir de voir un bambin potelé debout à côté de sa chaise. Pourquoi avait-il alors été si horrifié de voir la main gauche de Moll Rennie remonter lentement le long de sa cuisse ? Une autre fois, lors d’une foire, un petit tambour aux couleurs vives avait attiré son attention. Il rentrait avec lorsque, à mi-chemin, il s’était souvenu qu’il n’avait pas de petit garçon à qui l’offrir. Quinze ans ont passé depuis, mais dans les rares moments où il baisse la garde, il lui suffit d’entendre un éclat de voix dans la rue ou d’être tiré par la manche, et aussitôt il pense Henry, comme s’il avait un enfant depuis tout ce temps.
Sa femme Mary ne le hante jamais de la sorte, alors qu’elle était une vraie bénédiction. Morte à trente-trois ans, c’était une femme placide qui semblait avoir assez vu de ce monde et se trouvait fin prête à passer au prochain : Mr Hancock ne doute pas qu’elle soit allée au paradis ni qu’il doive l’y rejoindre un jour, et cela lui suffit. Il ne pleure que leur enfant, passé si rapidement de la naissance à la mort, d’un néant à un autre, comme un dormeur change de côté dans son lit.
De là-haut lui parvient la voix de sa sœur, Hester Lippard, qui tous les premiers jeudis du mois vient passer au crible son garde-manger et son linge, et pousser des cris d’orfraie devant ce qu’elle y trouve. Ce frère veuf l’encombre, mais ses enfants en hériteront peut-être un jour : si Mrs Lippard lui fait la charité de retirer sa plus jeune fille de l’école pour le servir comme gouvernante, c’est dans l’espoir raisonnable d’en être récompensée.
« Regardez, les draps ont piqué, dit-elle. Si vous les aviez rangés comme je vous l’ai dit… Vous avez bien tout noté dans votre carnet ? »
En réponse, un murmure à peine audible.
« Eh bien, c’est fait ? C’est pour votre profit, Susanna, pas pour le mien. »
Un silence, pendant lequel il imagine la pauvre Sukie courber l’échine, le visage blême.
« Je vous jure, vous me causez plus de tracas que vous ne m’en épargnez ! Alors, où est votre fil rouge ? Où ? L’avez-vous encore perdu ? Et qui va encore payer pour vous en ravoir, d’après vous ? »
Il se gratte la tête en soupirant. Où est la famille nombreuse qui devait peupler les pièces de cette maison bâtie par son grand-père et que son père a fini d’aménager ? Les morts, eux, sont bien présents. Il sent leur empreinte partout : dans le parquet affaissé, dans la colonne de l’escalier et dans l’appel des cloches des églises, St Paul à l’avant et St Nicholas à l’arrière. Les mains des charpentiers navals vivent encore dans les courbures des poutres, qui rappellent les ventres des grands bateaux, ou dans les linteaux gravés d’oiseaux, de fleurs, d’anges et d’épées, témoins éternels du labeur et du génie de ces hommes morts depuis longtemps.
Nul enfant ici pour s’émerveiller à son tour du talent exceptionnel des graveurs sur bois de Deptford, ni pour grandir au rythme des navires qui quittent les quais, étincelants, la cale pleine, et y reviennent battus et en lambeaux. Les enfants de Jonah Hancock sauraient, comme lui le sait, ce que c’est de placer toute sa foi et sa fortune dans un bateau et de le larguer vers l’inconnu. Ils sauraient qu’un homme qui attend un bateau, comme Mr Hancock à cet instant, est distrait toute la journée et ne dort pas la nuit, qu’il s’agite sans cesse et qu’un goût amer lui remonte dans le fond de la gorge. Il est brusque avec sa famille, ou bien sentimental à l’excès ; penché sur son bureau, il raye d’un trait de plume des calculs faits et refaits. Il se ronge les ongles.
À quoi bon toutes ces connaissances si elles disparaissent avec Jonah Hancock ? À quoi bon ces joies et ces peines s’il n’a personne avec qui les partager ; quel sens donner à son visage et à sa voix s’ils doivent finir en poussière ; quelle valeur a sa fortune sans garçons à qui la transmettre ?
Et pourtant, il arrive qu’il y ait autre chose.
Tous les voyages débutent de la même façon : des hommes se réunissent dans des tavernes et se grattent le menton en soupesant risques et obligations :
« J’en suis, dit l’un.
— Moi aussi.
— Et moi aussi »,
Car en ce monde personne n’accomplit rien tout seul. Les destins se lient en partageant la bourse. Et c’est pour cela qu’un homme prudent ne se met pas en affaires avec des ivrognes, des débauchés, des joueurs, des voleurs, ni quiconque Dieu sera amené à traiter sévèrement. On partage aussi ses péchés en liant les destins. Et une frêle embarcation est si vite précipitée contre les rochers. Une cargaison finit si facilement sous cinq brasses d’eau, au fond des ténèbres. Les poumons des marins peuvent bien respirer la saumure, leurs mains se boucaner ; seule la volonté de Dieu les protège.
Mais Dieu, que dit-il à Mr Hancock ? Où est la Calliope, dont le capitaine n’a pas envoyé la moindre nouvelle en plus de dix-huit mois ? L’été touche à sa fin. Tous les jours le mercure baisse. Si le bateau ne revient pas bientôt, il ne reviendra plus, et c’est peut-être sa faute. Qu’a-t-il fait qui mériterait un tel châtiment ? Qui joindra son destin au sien si on le soupçonne d’attirer la guigne ?
Quelque part, la marée tourne. Dans cet endroit où il n’y a nulle terre en vue, où d’un bout à l’autre de l’horizon, l’espace n’est qu’une étendue d’eau sournoise, une vague fait le dos rond et se retourne en soupirant, envoyant son murmure salé jusqu’à l’oreille de Mr Hancock.
Ce voyage-ci est spécial, dit le murmure, provoquant une étrange palpitation de son cœur.
Il changera tout.
Et subitement, dans le silence de sa maison, cet homme flétri qui tient sa tête entre ses mains est saisi par une allégresse et une excitation enfantines.
La pluie se calme. La chatte fait craquer le crâne de la souris entre ses dents. Et pendant qu’elle se lèche le bout du museau, Mr Hancock se prend à espérer.

2
LA PLUIE A PROBABLEMENT chassé tous les oiseaux, mais supposons que l’un d’eux, peut-être un corbeau, vient de se faufiler à l’extérieur de la maison de Mr Hancock en passant par les chevrons ; il gonfle maintenant ses plumes de bombasin, la tête penchée, observant le monde d’un œil blême et maussade. Ce corbeau, s’il déploie ses ailes, s’apercevra qu’elles sont chargées des remugles humides que la brise pousse depuis les rues en contrebas : goudron chaud, vase du fleuve, relents d’ammoniaque de la tannerie. Et s’il quitte son perchoir pour s’élever au-dessus des toits d’Union Street, il arrivera tout droit sur les quais, berceaux des futurs navires qui, dès leur prime enfance, se dressent plus hauts que tous les bâtiments. Certains, fin prêts, calfatés, avec leurs pavillons hissés et leurs figures de proue hardies, trépignent déjà, prêts à s’élancer ; d’autres, simples squelettes de bois fraîchement coupé, gisent en cale sèche telles d’immenses et pâles carcasses de baleines.
Si, de là, ce corbeau se dirige vers le nord-ouest en suivant la courbe du fleuve, et s’il vole dix kilomètres sans s’arrêter… mais est-ce crédible pour un corbeau ? Quelles sont leurs habitudes ? Quel est le périmètre de leur territoire ? S’il fait cela, fendant le ciel où refluent les nuages, il abordera la ville de Londres en longeant son fleuve crénelé sur chaque rive de quais grands et petits, construits de pierre jaune ou d’un bois noir qui s’affaisse.
Les débarcadères et les ponts contiennent le fleuve, mais après l’orage celui-ci roule des eaux grossies. Les bateaux aux voiles blanches ballottent, les matelots doivent s’armer de courage pour éloigner leurs petites embarcations des rives et voguer le long du courant. Tandis que le soleil s’éclipse, ce corbeau présumé survolera les verrières éblouissantes des fermes de melon de Southwark, la maison des douanes, la flèche à étages de l’église St Bride et la colonne du carrefour de Seven Dials, avant d’arriver au-dessus de Soho. Et lorsqu’il descendra se poser sur une gouttière de Dean Street, son ombre tombera brièvement sur une fenêtre au premier étage d’une maison particulière, voilant la lumière du jour, de sorte que le visage d’Angelica Neal se perdra un instant dans les ténèbres.
Elle est assise devant sa coiffeuse, fraîche et parfumée comme une crème à l’eau de rose, et picore dans un bol rempli de fruits cultivés sous serre, tandis que son amie – Mrs Eliza Frost – ôte la dernière papillote de ses cheveux. Enveloppée d’un peignoir par-dessus sa robe, elle a les joues encore rougies par le sommeil, et ses yeux sont irrésistiblement attirés par son reflet tout en fossettes dans la glace, comme si c’était le visage d’un amant. Un canari sautille et siffle dans sa cage, des miroirs scintillent un peu partout, et la surface de la coiffeuse est parsemée de rubans, de boucles d’oreilles et de petites fioles en verre. Tous les après-midi elles la déplacent de la chambre d’habillage au salon ensoleillé pour économiser les bougies.
« Ces mesures ne seront bientôt plus nécessaires, souligne Angelica tandis qu’une petite bourrasque de poudre à cheveux vole autour d’elle. Quand la saison aura débuté et qu’il y aura davantage d’endroits où être vue, et donc plus de gens pour me voir, notre vie sera beaucoup plus facile. »
Le sol est couvert de papillotes piétinées, triangles de papier qu’elles découpent dans les pamphlets religieux du prédicateur Wesley, distribués chaque jour aux prostituées de Dean Street.
Mrs Frost marmonne un mot incompréhensible tout en empoignant l’écheveau des cheveux blonds de son amie pour les remonter en un élégant chignon sur le sommet de son crâne. Elle doit retirer les épingles coincées entre ses lèvres avant de pouvoir répondre.
« J’espère que vous avez raison. »
Cela fait quinze jours qu’elles vivent dans cet appartement. Elles règlent le loyer en puisant dans une manne qui, en dépit du contrôle jaloux exercé par Mrs Frost, diminue à vue d’œil.
« De quoi vous inquiétez-vous ? demande Angelica.
— Je n’aime pas ça. L’argent qui va et qui vient. Sans qu’on sache de quoi demain sera fait…
— Ce n’est pas ma faute. »
Angelica ouvre de grands yeux ronds. Son peignoir glisse légèrement sur sa poitrine. Vraiment, ce n’est pas sa faute : jusqu’au mois dernier, elle était entretenue par un duc entre deux âges qui l’a adorée pendant les trois ans de leur liaison, mais qui l’a ensuite oubliée dans son testament.
« Vous en êtes réduite à laisser n’importe quel homme prendre ses aises avec vous », répond Mrs Frost.
Le dos de la brosse accroche un reflet du soleil. Mrs Frost est grande et mince, et la peau de son visage, qu’elle ne maquille pas, est douce et lisse comme du cuir de chevreau. Il est difficile de lui donner un âge, sa personne étant pareille à sa tenue, simple, soignée, légèrement nettoyée à l’éponge chaque soir, prudemment tenue à l’écart du monde.
« N’importe quel homme pouvant se le permettre, ce qui réduit le nombre, nuance Angelica. Écoutez, ma colombe, je connais votre opinion mais comme c’est moi qui vous paye, je ne suis pas obligée de l’écouter.
— Vous vous compromettez.
— Et comment ferais-je sinon pour nous nourrir ? Répondez à cela, vous qui tenez si consciencieusement nos livres de comptes. D’ailleurs, non, ne vous donnez pas la peine de répondre, parce que je sais très bien ce que vous allez dire. Vous allez me reprocher mes extravagances, mais aucun homme ne donne de billets à une femme qui a l’air d’une pauvresse prête à se contenter d’un demi-shilling. Je dois soigner mon apparence.
— Vous préférez ne rien savoir des comptes, dit Mrs Frost. Vous n’imaginez pas à quel point cela me complique la vie. »
Angelica en a assez. Elle agrippe les bras du fauteuil, elle frappe le sol de ses deux pieds, de sorte que les papillotes se soulèvent, réanimées, et frottent leurs ailes froissées.
« Ma vie aussi est très compliquée, Eliza !
— Gardez votre calme. »
Une nouvelle vigoureuse aspersion de poudre.
« Arrêtez ! proteste-t-elle en chassant d’une main le nuage au-dessus de sa tête. Vous allez cacher la couleur. »
Angelica veille jalousement à ses épais cheveux d’or, car ce sont eux qui ont fait sa réputation autrefois. Dans sa tendre jeunesse, elle était l’assistante et le modèle d’un coiffeur italien, et (d’après la légende) c’est de lui que la petite et dodue Angelica a appris non seulement l’art de la séduction, mais aussi l’art de l’amour.
Les deux femmes gardent le silence. Dans les moments d’impasse, elles savent ne pas insister : chacune se retranche dans ses pensées, toutes deux aussi butées que des pugilistes dans leur coin. Mrs Frost jette une brassée de papiers au feu tandis qu’Angelica plonge la main dans le bol de fruits et arrache un à un les raisins d’une grappe, les serrant dans son poing avant de lécher le jus qui coule sur sa paume. Les rayons obliques du soleil, par la fenêtre, lui réchauffent le cou. À vingt-sept ans, elle est encore belle femme, ce qu’elle doit en partie à la chance, en partie aux circonstances, et aussi à son bon sens. Ses yeux bleus ardents et son sourire voluptueux sont des dons de la Nature ; son corps et son esprit ont été préservés des labeurs qu’elle aurait pu connaître si elle avait été mariée ; elle a la peau claire, ses excréments ont un parfum agréable, et son corps est resté intact grâce aux petites capotes en boyau de mouton qu’elle conserve dans son cabinet, attachées par de fins rubans verts et méticuleusement rincées après chaque usage.
« Mourir était ce qu’il pouvait faire de mieux, dit-elle à Mrs Frost en signe de paix. Et juste à temps pour la saison. »
Son amie ne dit rien, mais Angelica refuse de se décourager.
« Je suis totalement indépendante, désormais.
— C’est ce qui m’inquiète. »
Mrs Frost, sans se radoucir, recommence néanmoins à coiffer Angelica.
« Comme je vais m’amuser, maintenant que je ne suis plus redevable à personne !
— Maintenant que vous n’êtes plus soutenue par personne, vous voulez dire.
— Oh, Eliza… »
Angelica sent les doigts froids de son amie sur son crâne ; elle se dégage et se tord le cou pour la regarder dans les yeux.
« Trois ans que je ne vois personne ! Aucune vie sociable, aucune fête, aucune distraction, enfermée dans un petit boudoir triste.
— Il vous traitait très généreusement.
— Et je lui en suis reconnaissante. Mais j’ai fait des sacrifices, et vous le savez : cet artiste qui a fait mon portrait à l’Académie ? Il m’aurait peinte cent fois si le duc ne le lui avait pas interdit. Ne puis-je pas profiter d’un peu de liberté ?
— Restez tranquille ou je n’y arriverai jamais. »
Angelica redresse la tête.
« J’ai connu des situations plus difficiles que celle-ci. Je suis seule au monde depuis l’âge de quatorze ans.
— Oui, oui. »
Mrs Frost – avant d’être Mrs Frost – balayait les grilles devant le célèbre Temple de Vénus de Mrs Elizabeth Chappell tandis qu’Angelica Neal – avant d’être Angelica Neal – y dansait nue.
« Ne comprenez-vous donc pas ? Si un homme a jeté son dévolu sur moi, d’autres le feront. Mais pour l’heure, il faut se montrer en société. Je dois me placer dans les bons cercles, montrer ma tête partout jusqu’à ce qu’elle soit bien connue, c’est le plus crucial. Aucune des très grandes courtisanes n’est particulièrement belle, vous savez, ou du moins très peu d’entre elles. Je suis belle, non ?
— Oui.
— Voilà, conclut Angelica, donc je vais réussir. »
Elle enfonce ses dents dans une pêche et se rassoit pour regarder son reflet mâcher et déglutir.
« Je me demande juste…
— Je crois même que les hommes me trouvent plus séduisante que jamais, la coupe Angelica. Je n’ai pas besoin d’être une mercenaire et de flatter le premier venu qui voudra de moi. Je suis en position de choisir.
— Mais ne risquez-vous pas…
— Le ruban bleu, pour mes cheveux. »
De la rue leur parvient un grand remue-ménage. Bondissant sur les pavés arrive un landau bleu ciel portant sur les côtés un blason de sphinx doré à la poitrine dénudée. Angelica sursaute.
« C’est elle ! Enlevez votre tablier. Non, gardez-le. Je ne voudrais pas qu’on vous confonde avec une invitée. »
Elle court à la fenêtre tout en se débarrassant de son peignoir aux plis vaporeux.
Le soleil se couche, nimbant la rue d’une brume couleur miel. Dans le landau, au milieu d’une poignée de jeunes femmes auréolées de mousseline blanche, se trouve Mrs Chappell elle-même, abbesse de King’s Place. Bâtie comme une armoire, plus empaquetée que vêtue, elle a la poitrine engoncée, comme un polochon, dans un taffetas crème orné de brandebourgs dorés. Lorsque le landau s’immobilise, elle se lève d’un pas mal assuré, les bras tendus devant elle, et sonne. Deux nègres en livrée bleu ciel sautent des strapontins pour l’aider à descendre.
« Tiens, de nouveaux domestiques, remarque Angelica en les regardant prendre chacun un coude pendant que les filles poussent les bourrelets de son ample croupe. Les pauvres hères… Ils ne savent pas encore qu’elle les paye la moitié de ce qu’ils valent. »
Le landau a des ressorts remarquables et Mrs Chappell atterrit sur les pavés, vacillante, dans un froufrou de dentelle et d’amidon ; plusieurs petits chiens détalent ; les filles descendent à sa suite ; et toutes ensemble, elles se mettent à folâtrer dans la rue en une farandole de traînes et de chapeaux à plumes, tandis que Mrs Chappell titube entre ses deux valets.
« Malin de sa part, d’employer deux Noirs si fraîchement débarqués d’Amérique qu’ils ne connaissent pas leur valeur. Imaginez, Eliza ! Être délivré de l’esclavage pour se retrouver à son service ! »
Ces flamboyantes visiteuses ne passent pas inaperçues dans Dean Street. Une blanchisseuse portant un panier sur le dos peste à voix basse à l’intention de son apprentie qui, les cheveux rabattus sous son bonnet, s’arrête net pour les regarder. Quatre garçons sifflent, des hommes lèvent leur chapeau ou s’accoudent sur leurs charrettes à bras en souriant. Les filles ondulent d’un air suffisant, faisant tournoyer leurs jupons et agitant leurs éventails : le cou incliné, elles exhibent la peau blanche de leurs avant-bras. Angelica ouvre la fenêtre et se penche au-dehors en mettant une main en coupe sur son front pour se protéger du soleil.
« Cette chère Mrs Chappell ! » s’exclame-t-elle, ce qui incite les filles à tournoyer encore plus vivement, le nez en l’air.
Le soleil embrase les cheveux d’Angelica.
« Comme c’est aimable à vous de me rendre visite !
— Polly ! aboie Mrs Chappell. Kitty ! Elinor ! »
Les filles se mettent en marche, secouant toujours leurs éventails.
« Eliza, chuchote Angelica dans son dos, il faut déplacer la table. »
Mrs Frost ramasse les rubans et les bijoux qui la couvrent.
« Une visite en coup de vent, répond Mrs Chappell en posant sa main sur sa poitrine.
— Montez, montez ! s’écrie Angelica, au centre de l’attention dans toute la rue. Montez boire une tasse de thé. »
Elle s’écarte de la fenêtre.
« Mon Dieu, Eliza ! Avons-nous du thé ? »
Mrs Frost retire d’un revers de main un rouleau de papier rose accroché à son corsage.
« Nous avons toujours du thé.
— Oh, vous êtes un ange. Un amour. Que ferais-je sans vous ? »
Angelica saisit un bout de la table à deux mains, Mrs Frost l’autre, et elles l’emportent ainsi, presque en clopinant, pour ne pas renverser toutes les babioles qui y sont posées. Les fruits roulent dans le bol, le miroir tremble sur son pied.
« Vous connaissez le but de sa venue, dit Angelica, le souffle haletant. Sommes-nous bien d’accord ?
— Je n’ai pas fait mystère de mon opinion. »
Mrs Frost tente de respecter les convenances qu’impose une conversation, mais elle marche à reculons tout en portant une table lourde, et elle doit sans cesse jeter des regards par-dessus son épaule pour éviter de se cogner au mur.
« Donnez-moi un peu de temps et vous aurez l’esprit tranquille. »
Dans la pièce d’habillage, elles manœuvrent la table autour du petit lit en fer de Mrs Frost.
« Dépêchons ! Posons-la n’importe où, nous aurons le temps de mieux l’installer quand elles seront parties. Maintenant, filez, filez leur ouvrir. N’oubliez pas d’essuyer les tasses avant de servir, Maria ne sait pas plus faire la poussière que la dernière des roulures. »
Mrs Frost s’éclipse aussi vite qu’un feu follet, tandis qu’Angelica s’attarde dans la pièce sombre pour s’observer dans le miroir. De loin, elle a fière allure – petite, élégante ; elle se rapproche, posant ses mains à plat sur la table pour mieux se voir. Le verre est froid, et la buée de son souffle s’épanouit puis se rétracte sur son reflet. Elle regarde ses pupilles se dilater et se contracter, étudie les contours de ses lèvres, légèrement irritées à cause de son client de l’après-midi. La peau autour de ses yeux est aussi blanche et lisse qu’une coquille d’œuf, elle a juste une petite fossette à chaque joue, comme une incise taillée avec un ongle, et une autre entre les sourcils qui se creuse quand elle les fronce. Elle entend les filles rire dans le couloir en bas de l’escalier, ce qui leur attire des remontrances de Mrs Chappell.
« Vous me donnez le tournis ! Et quel chahut, dans la rue – vous ai-je appris à vous comporter de cette façon ?
— Non, Mrs Chappell. »
Angelica fait jouer ses articulations, puis elle retourne dans le salon et choisit un fauteuil dans lequel elle prend place, alanguie, ses jupes soigneusement étalées autour d’elle.
« Et seriez-vous fières de vous si un petit malin le mentionnait dans la presse ? S’il était écrit dans le Town & Country que les sœurs de Mrs Chappell, la fine fleur de la jeunesse anglaise, jouent à saute-mouton dans la rue comme des filles de brasseurs ? Moi, jamais. Jamais. Approchez, Nell, je dois m’appuyer sur vous, cet escalier est au-dessus de mes forces aujourd’hui. »
Haletante, elle entre finalement dans l’appartement d’Angelica, soutenue par la rousse Elinor Bewlay.
« Oh, ma chère Mrs Chappell ! s’écrie Angelica. Je suis si heureuse. Quel plaisir de vous voir. »
Ce qui n’est pas absolument hypocrite : Mrs Chappell est ce qui se rapproche le plus d’une mère pour Angelica, et il ne faudrait pas s’imaginer que le commerce dans lequel elles exercent diminue l’affection qu’elles se portent. Après tout, les tenancières de bordel ne sont pas les seules mères à profiter de leurs filles.
« Asseyez-moi, mes filles, asseyez-moi, ahane Mrs Chappell en se dirigeant laborieusement vers un petit fauteuil japonisant, Angelica et Miss Bewlay la tenant par les bras et luttant comme avec une tente par gros vent.
— Pas celui-là ! s’alarme Mrs Frost, dont les yeux passent avec horreur des pieds fins du fauteuil à la masse énorme de Mrs Chappell.
— Par ici », piaille Polly, quarteronne aux yeux noirs, en tirant une chaise à bras d’un coin et en la glissant au dernier moment derrière Mrs Chappell.
La maquerelle, déjà imposante, augmente encore le volume formidable de son derrière, sous ses jupons, d’un imposant faux cul de liège qui émet un nuage de poussière et un bruit sourd lorsqu’elle s’assoit sur le siège. Elle se carre dans le fauteuil avec un long soupir chuintant. Le souffle court, elle désigne d’un geste son pied gauche et Polly lui glisse délicatement un tabouret dessous.
« Ma chérie, dit-elle, les lèvres violettes, après avoir repris un peu sa respiration. Mon Angelica. Nous revenons tout juste de Bath. J’ai abrégé notre séjour, je devais m’assurer que vous étiez bien installée. L’inquiétude m’empêchait de dormir, n’est-ce pas, les filles ? Vous n’imaginez pas ma détresse quand j’ai appris quel logement vous aviez dû prendre.
— Très temporairement, souligne Angelica. Il y a eu un quiproquo financier. »
Elle jette un coup d’œil aux filles, perchées toutes ensemble sur le sofa, qui suivent la conversation avec attention. Leur peau est irréprochable, leur corps menu aussi parfaits que celui de mannequins sous leurs robes de Perdita et le soupçon de mousseline blanche et de cordons qui font obstacle à leur nudité.
« Je ne vous ai pas présenté Kitty », dit Mrs Chappell en tendant la main vers la plus petite des filles.
Kitty exécute une révérence maintes fois répétée. C’est une créature frêle d’allure rêveuse, avec un long cou, de grands yeux pâles, bistrés comme le bord du lait écrémé, et des sourcils teints d’une nuance trop sombre.
« Maigre, commente Angelica.
— Mais une silhouette élégante, dit Mrs Chappell. On l’engraisse. Je l’ai trouvée à Billingsgate, couverte d’écailles de poissons et puant autant qu’une plage à marée basse, pas vrai, ma fille ? Tournez-vous, que Mrs Neal puisse vous voir. »
La jupe de la fille fait un bruit de soie et laisse échapper un parfum de petit-grain de ses plis. Elle bouge lentement, avec précaution. Dans un coin de la pièce, comme une petite musique de fond, Mrs Frost verse le thé. Polly et Elinor font le service tandis que l’abbesse parle en phrases courtes. Mrs Chappell souffle autant que si elle chantait un opéra, expirant à la fin de chaque phrase avant de se remplir désespérément les poumons pour continuer.
« On m’a dit qu’elle avait eu la variole. Ça ne devait pas être méchant, elle n’en garde pas la moindre marque. De la qualité, cette petite. Regardez comme elle se tient. Ce n’est pas moi qui lui ai appris : c’est son maintien naturel. Montrez vos chevilles, Kitty. »
Kitty soulève le bas de sa jupe. Elle a de petits pieds, que mettent en valeur ses chaussons argentés.
« Et a-t-elle de la conversation ? demande Angelica.
— C’est notre prochaine tâche, maugrée Mrs Chappell. Sa bouche aussi rappelle la marée basse. Elle ne l’ouvrira que lorsque je l’y autoriserai. »
Le silence retombe tandis qu’elles examinent l’enfant ; ou du moins elles cessent un instant de parler, car même au repos la respiration de Mrs Chappell fait autant de raffut qu’un orchestre de cornemuses.
« Elle va vous demander beaucoup de travail, remarque Angelica.
— C’est comme cela que je les aime. Les filles moyennes sont celles qui me causent le plus de soucis. Elles ont fréquenté les écoles pour dames. Elles ont appris le piano. Elles ont leurs propres conceptions de ce que sont les bonnes manières. Je préfère les gamines des rues à toutes ces filles de marchands. Cela m’épargne de devoir défaire le travail des autres.
— Je suis fille de marchand.
— Et regardez-vous ! Vous ne savez pas choisir. Vous poursuivez tous les caprices qui vous passent par la tête. J’ose à peine savoir ce qui vous arrive d’une semaine à l’autre ; si vous êtes sur le point de vous marier, ou si vous cumulez plusieurs fidèles visiteurs. Ou si vous en êtes réduite à faire le trottoir… (À bout de souffle, elle fixe Angelica d’un œil humide et austère.) Et ce n’est pas ce que je vous ai appris.
— Je n’ai jamais fait une chose pareille, proteste Angelica.
— J’entends ce qu’on me raconte.
— Il peut m’arriver de marcher sur le trottoir. Mais laquelle d’entre nous n’y a jamais mis les pieds ?
— Pas mes filles. Pensez-vous au fait que votre réputation rejaillit sur la mienne ? »
Elle s’éclaircit la gorge et passe aux choses sérieuses.
« Mrs Neal, je sais bien que votre infortune n’est aucunement votre faute et que de nombreux gentlemen vous tiennent en haute estime. Depuis la disparition de votre bienfaiteur, ils ne font que vous réclamer. “Où est notre petite blonde préférée ?” “Où est notre chère amie à la voix si douce ?” Que puis-je leur dire ? »
Elle presse la main d’Angelica contre le crêpe de son corsage.
« Vous pouvez leur donner mon adresse, répond Angelica. Vous voyez que je suis bien installée ici. Et tout près de la place, c’est terriblement raffiné.
— Oh, Angelica, mais vous êtes toute seule ! Cela me serre le cœur de vous savoir sans protection. Ma chère petite, nous avons de la place pour vous au couvent – nous avons toujours de la place. Ne voulez-vous pas envisager de revenir ? »
Les filles, Polly, Elinor et Kitty, ont subi un entraînement plus rigoureux et prestigieux que quiconque à travers le monde, mais lorsqu’elles sentent la surveillance se relâcher, elles retombent en enfance, et c’est pourquoi elles remuent doucement sur le sofa, se poussant les unes les autres à force de gigoter. La superbe d’Angelica les impressionne, elles la voudraient comme grande sœur, elles aimeraient chanter des duos avec elle, qu’elle leur apprenne de nouvelles façons de se coiffer. Tard le soir, quand les hommes sont enfin assommés, peut-être leur servirait-elle des tasses de chocolat en leur racontant les histoires scandaleuses de sa jeunesse. Elles voient Mrs Chappell se pencher en avant et poser sa main sur celle d’Angelica.
« Ce serait un poids en moins sur mon esprit que de vous avoir de nouveau sous mon toit.
— Et un argument de poids en faveur de votre bourse, que de faire la publicité de mes services », répond Angelica en lui offrant son plus beau sourire.
Mrs Chappell manie à la perfection l’art désarmant de la franchise, mais encore faut-il que les termes de la conversation lui conviennent.
« Certainement pas, s’offusque-t-elle. C’est vraiment le cadet de mes soucis. Et quand bien même, qu’y aurait-il de mal ? C’est la protection que je vous offre en premier lieu. Pensez-y, ma chère. Un médecin dévoué, un flot régulier de clients triés sur le volet, et les mauvais payeurs restent à la porte. Pas de lettres de change. Pas d’huissiers. »
Elle observe Angelica, aussi attentive qu’une chatte guettant sa proie.
« Nous vivons dans une ville dangereuse, reprend-elle jovialement en tapotant encore la main d’Angelica. Et dès que vous aurez trouvé un nouveau protecteur, ma foi, inutile d’en parler. Vous serez aussitôt libérée de mon service. »
Dans son coin, Mrs Frost est l’incarnation même du désespoir. Elle essaye de croiser le regard d’Angelica, mais celle-ci ne tourne pas la tête. Je ne suis plus aussi jeune que ces filles, se dit Angelica. Il ne me reste plus que quelques saisons pour me montrer sous mon meilleur jour.
Après un moment, elle répond :
« Je savais que vous me proposeriez de revenir. Et, madame, je vous suis reconnaissante pour le souvenir que vous gardez de moi. Vous êtes une véritable amie.
— Je veux seulement vous aider, ma chère. »
Angelica avale sa salive.
« Dans ce cas, puis-je vous demander votre aide là où elle est le plus nécessaire ? »
C’est une requête à laquelle peu de mères se montreraient réceptives. Mrs Chappell regimbe, naturellement.
« Comme vous êtes une femme prudente en affaires, reprend Angelica, je suis certaine que vous avez réfléchi à ce qui fait ma valeur. Est-ce ma présence perpétuelle dans votre maison ? Ou ne vaut-il pas mieux que je m’élève dans le monde ? »
Elle marque une pause. Une veine palpite au cou de Mrs Chappell. Les filles, obligeamment nourries et habillées, observent. Mrs Frost s’est assise sur le petit tabouret près de la porte. Angelica la voit presser sa main contre sa poitrine, en fait sur la poche secrète de son tablier, où elle cache leurs derniers billets de banque.
« Je propose de trouver le juste milieu », dit Angelica.
Personne ne parle. Le prochain pas est un pas de géant pour Angelica, mais elle attend trois, quatre secondes, avant de continuer posément :
« Je souhaite exercer mon art en toute indépendance. C’est le bon moment pour moi, je suis sûre que vous le comprenez. »
Mrs Chappell réfléchit. Sa langue – étonnamment rose et humide – apparaît brièvement entre ses lèvres grises. Comme elle ne dit rien, Angelica poursuit son argument.
« Je vous ferai la faveur d’apparaître dans votre maison en tant qu’amie. Vous ferez savoir que vous pouvez m’envoyer chercher chaque fois que la compagnie le désire, mais en échange je veux ma liberté. Je suis certaine que les prochaines années de ma vie seront très profitables : j’ai prouvé que je sais être une bonne maîtresse, et je peux l’être encore pour le bon gentleman, si je suis libre de le recevoir.
— Vous vous croyez capable de vous débrouiller seule ?
— Pas toute seule, madame. J’aurai besoin de votre aide. Mais vous m’avez lancée dans ce monde, ne voulez-vous pas que j’y fasse ma place ? Et à quoi devrai-je ma réussite sinon à vos méthodes ? »
L’abbesse met quelques secondes à esquisser un sourire, qui se fait alors rayonnant. Elle a des gencives pâles et vastes, et des dents jaunes et oblongues, comme les touches d’un clavecin.
« Je vous ai bien formée, croasse-t-elle. Vous n’êtes plus une simple prostituée, vous êtes une vraie femme, comme j’espère toujours voir mes filles le devenir. La meilleure petite frégate que j’aie jamais larguée dans Londres. Kitty, Elinor, Polly – surtout vous, Polly –, prenez-en de la graine. Vous avez l’opportunité de vous élever, mes filles, et il le faut. De l’ambition ! Toujours de l’ambition ! Pas de vulgaires filles de joie chez moi. »

Le cœur d’Angelica bat à tout rompre dans son corsage. L’espace d’un instant, le monde flotte autour d’elle : jamais elle n’avait osé répondre. Après que Mrs Chappell et ses filles sont parties, avec force adieux et marques d’affection, elle se jette sur le sofa avec allégresse.
« J’avais raison, exulte-t-elle devant Mrs Frost qui, tête basse, débarrasse les tasses avec des mouvements secs. Elle ne peut pas se payer le luxe de me traiter en ennemie. Elle me donne ma liberté.
— Vous n’auriez pas dû rejeter son offre, répond laconiquement Mrs Frost.
— Eliza ? »
Angelica se redresse. Elle essaye de sonder le visage de son amie, qui se détourne.
« Oh, Eliza, vous êtes en colère contre moi.
— Vous auriez pu songer à notre sécurité, finit par dire Mrs Frost.
— Mais nous sommes à l’abri. Ou nous n’allons pas tarder à l’être. Même si je n’y croyais pas avant, j’en suis certaine maintenant ; la mère Chappell sent d’instinct que je vais faire un tabac. »
Fâchée par la colère et la froideur de son amie, elle se lève pour la poursuivre à travers la pièce.
« Ma colombe, asseyez-vous avec moi. Venez, ma chère, venez. »
Prenant Mrs Frost par les épaules, elle essaye de la conduire vers le canapé, mais celle-ci est aussi raide qu’une poupée de bois sous ses habits de coton et de calmande.
« Je vous jure que je saurai nous protéger. Notre ascension commence, la vôtre et la mienne. »
C’est comme si elle était un fantôme, sa voix ne porte pas, ses mains n’ont pas d’effet ; Mrs Frost resserre son tablier autour de sa taille, ramasse le plateau contenant les restes des filles et se retire de la pièce.
« Ah non, non, se lamente Angelica. Ne partez comme ça. Ayez pitié… »
Mais les pas de Mrs Frost s’éloignent sans marquer le moindre arrêt, et Angelica se dit, Elle doit adorer me faire cela. Que moi, je la supplie. Quelle absurdité. De toutes ses forces, elle lui crie : « Comme vous voulez ! », puis, allant au pied de l’escalier, elle lance encore, moins fort : « Vous n’êtes qu’une idiote bornée ! Voilà ce que vous êtes. »
Mais Mrs Frost est partie depuis longtemps.

3
LE SOIR, MR HANCOCK reste près du feu avec sa nièce Sukie, comme il l’a fait toute la semaine.
« Vous n’avez pas envie d’aller dans une taverne ? » demande Sukie.
Et on ne peut lui en vouloir, car son oncle n’est pas de reposante compagnie. Il ne reste pas trois minutes tranquille dans son fauteuil avant de se lever comme si une guêpe s’était glissée sous son siège, après quoi il arpente le petit salon en ouvrant et en fermant des coffres dont il a déjà examiné cinq fois le contenu ; il s’appuie contre le manteau de la cheminée, ouvre un livre, mais les pages sont pareilles à des gribouillages, et il le repose. Deux fois, il va se planter sur le palier et demande à la bonne, Bridget, d’aller frapper à la porte d’entrée, sans être pour autant rassuré sur le fait qu’un visiteur serait nécessairement entendu.
« Cela ne vous ferait pas de mal quelques heures, insiste Sukie en songeant avec regret à ses propres projets pour la soirée, à savoir : se servir dans la boîte à thé et chaparder quelques cuillères de crème de la bassine de lait dans le cellier.
— Mais s’il y a des nouvelles de la Calliope et qu’on ne peut pas me trouver ?
— J’aimerais bien connaître celui qui a réussi à se cacher dans ce village.
— Hum… »
Il s’assoit, cale son poing sous son menton. Se relève.
« J’aurais peut-être mieux fait de rester en ville. Au café, ils ont toujours des nouvelles fiables.
— Mon oncle, quelle différence cela fait-il ? demande Sukie. Si la nouvelle arrive ce soir, que pourrez-vous y faire avant demain matin ? »
Elle est rusée, comme sa mère ; elle a la même façon de hausser les sourcils.
« Je le saurais, dit-il. Je ne peux pas être tranquille tant que je ne sais pas.
— Et vous faites en sorte que personne ne puisse l’être non plus. Il se peut que nous n’apprenions rien de plus avant longtemps…
— Non. C’est pour bientôt. J’en suis sûr. »
Et en effet, il en est sûr. Tous les nerfs de son corps vibrent comme des cordes de viole sous l’archet. Il s’avance vers la fenêtre et plonge son regard dans la rue sombre.
« Vous et vos jérémiades incessantes ! » s’exclame Sukie, une phrase venue tout droit de la bouche de sa mère.
Mr Hancock se crispe : le bonnet blanc et les lèvres pincées de sa nièce l’ont fait revenir quarante ans en arrière, comme si elle était sa grande sœur et lui un petit garçon. Mais les yeux de Sukie pétillent de malice.
« Je l’imite bien ? » demande-t-elle.
Son soulagement est tel qu’il ne peut s’empêcher de s’esclaffer.
« Jeune fille, vous êtes une coquine, dit-il. Et si je lui disais que vous vous moquez d’elle ?
— Alors je lui parlerai de tout le temps que vous passez dans les tavernes.
— Vous n’oseriez pas. »
Avoir des jeunes sous son toit lui fait du bien, il le reconnaît sans peine. Cela le réjouit de les entendre, Bridget et elle, se poursuivre en criant dans l’escalier, ou de les voir partir bras dessus bras dessous faire les commissions. Il tolère même qu’on lui fasse son lit en portefeuille de temps à autre : ne faut-il pas s’y attendre de la part d’une enfant de quatorze ans ? Pour le reste, Sukie est une excellente gouvernante, infiniment préférable aux bonniches acariâtres qui l’ont précédée. Si c’était sa fille, il mettrait son esprit vif à contribution pour tenir ses registres, mais il part du principe que ce qu’elle sait, sa mère ne tarde pas à le savoir. Il a pris la précaution de lui acheter une belle robe en soie et de la laisser la porter dans la maison ; ainsi, les froufrous l’accompagnant partout, il est au courant de ses déplacements.
Sukie, pour sa part, est secrètement ravie d’avoir été placée chez son oncle : de toutes les situations qui auraient pu échoir à une cadette, c’est de loin la meilleure. Elle craint le jour où son frère aura un autre enfant de sa grosse bonne femme et où elle, Sukie, sera envoyée à Erith pour nettoyer la chambre du bébé et lui essuyer les filets de bave. Ici, elle a sa propre chambre, et elle et Bridget ont bien assez de temps libre, car un vieil homme modeste ne réclame guère de travail.
« Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? propose-t-elle, de guerre lasse. La soirée ne va pas passer toute seule.
— Très bien. Les essais de Pope, s’il vous plaît.
— Oh, quel ennui ! Je n’ai pas envie, mon oncle. Non. Choisissez autre chose. »
Il soupire.
« Je suppose que vous avez une idée en tête. »
De fait, elle tire aussitôt de sous son fauteuil un élégant petit volume comme on en vend à Fleet Street.
« Celui-là est très bien, dit-elle en faisant défiler les pages, penchée vers le feu. J’en suis à la moitié, donc vous allez devoir deviner les aventures qui ont eu lieu avant.
— Tellement de romans, s’émerveille-t-il. Une telle foule d’Emilia, de Mathilda, de Selina… Je n’aurais pas cru que les exploits de ces jeunes femmes puissent occuper autant de pages.
— J’en suis folle, répond-elle gaiement.
— Pas moi. »
(Mais c’est faux : Mr Hancock est un sentimental, et il adore que Sukie lui fasse la lecture. Sa voix porte, et elle ponctue la narration de coups de menton énergiques.)
« Vous allez adorer celui-là, mon oncle ! Il est passionnant. Et très instructif.
— Votre mère a raison. Je vous laisse trop d’argent de poche. Votre bibliothèque est plus garnie que la mienne. »
Les livres de Mr Hancock sont au nombre de dix-huit au total, si l’on exclut sa bible qui serait plutôt à classer comme un objet précieux. Enfin, parce qu’il apprécie la compagnie de Sukie davantage encore que celle d’Alexander Pope, il dit : « Alors ? Allez-vous lire ou non ? »
Elle remue dans son fauteuil pour se mettre à l’aise, puis s’éclaircit la gorge : Hu-hu-hu-hum…
À cet instant, on frappe un grand coup à la porte. Mr Hancock retire sa pipe de sa bouche et se lève avec une telle hâte qu’il renverse du tabac sur ses chaussures.
« Rasseyez-vous, mon oncle ! dit Sukie, déjà debout elle aussi.
— Cela a l’air important.
— Peut-être, mais il n’est pas convenable pour un gentleman de répondre lui-même à sa porte. Vous devriez engager quelqu’un. »
Et alors qu’il tergiverse, s’interrogeant sur sa qualité de gentleman, le coût d’un valet en livrée et l’absurdité de toutes ces questions, on frappe à nouveau.
« N’y allez pas, l’avertit Sukie, ajoutant d’une voix maternelle : Bridget va s’en occuper, c’est son travail. »
Mais elle ne peut s’empêcher d’ôter ses chaussons et de traverser la pièce sur la pointe des pieds. Poussant légèrement la porte, elle glisse sa tête par l’entrebâillement : elle a une vue dégagée sur le palier et jusqu’à la porte, au pied de l’escalier.
« Que voyez-vous ? demande-t-il.
— Rien. Bridget ! » appelle-t-elle à voix basse dans le noir.
Ce sont de grands coups qu’on donne maintenant contre la porte : les panneaux tremblent, et on entend vibrer les barreaux en fer du vasistas.
« Ouvrez, monsieur ! crie une voix dehors. C’est Tysoe Jones !
— Lui ! Il est venu en personne au lieu d’envoyer un message ! Mince, alors. Il y a quelque chose qui cloche. »
Mr Hancock se précipite hors de la pièce en bousculant Sukie et dévale l’escalier. Il fait noir comme à l’heure du Jugement dernier, mais il monte et descend ces marches depuis qu’il sait tenir debout, et il y a une vague lumière derrière lui, sa nièce lui ayant emboîté le pas avec une bougie pour allumer les chandeliers.
« Il ne faut pas qu’il voie la maison éteinte, et nous assis juste avec le feu », murmure-t-elle.
Mr Hancock dégringole lourdement jusqu’au pied de l’escalier, les poumons oppressés dans la poitrine, il répète : « Il y a quelque chose qui cloche, ça ne se passe pas comme cela d’habitude… », et pense, Qu’allons-nous faire maintenant ? Si le bateau est perdu, et la cargaison avec, ah ! quel coup dur ce serait ! Pourra-t-il encaisser ce coup ? Et ses investisseurs ? Beaucoup d’hommes risquent d’être déçus. Il biffe des chiffres dans sa tête en traversant le vestibule jusqu’à la porte d’entrée. Dieu soit loué, il reste la pierre : au pire, je vendrai mes maisons qui sont en location – et même celle-là s’il le faut, mais pourvu, mon Dieu, pourvu que je n’aie pas à vendre la maison de mon père.
Il ouvre fébrilement la porte, d’abord la grosse clé du trousseau, puis les verrous en haut et en bas. Le métal est lourd et peu coopératif : il doit s’y reprendre à deux fois avec le verrou du haut, qui coince toujours – « De l’huile, Sukie, va me chercher de l’huile pour la porte » –, jusqu’à ce qu’il cède d’un coup et pince sa paume, lui arrachant un juron. Dehors, il entend le capitaine Tysoe Jones qui s’impatiente.
« Je suis là ! » s’énerve Mr Hancock en serrant sa main endolorie.
Alors que la porte s’ouvre, la lumière augmente nettement ; Sukie a allumé l’ensemble des chandeliers, et voici le capitaine Tysoe Jones crûment éclairé. Il porte encore sa tenue de voyage, une veste si délavée par la mer et le soleil qu’elle semble gris colombe, sauf par endroits où le bleu d’origine a été préservé, sous le revers et aux poignets. Toute sa personne paraît également délavée, usée, à cause de son visage couleur brique rouge, aussi buriné que des plantes de pied, avec des rides blanches autour des yeux et de la bouche. Le chaume de ses joues scintille, comme si du givre y était accroché. L’air passablement irrité, il serre contre lui un sac en toile.
« Pourquoi vous a-t-il fallu aussi longtemps ? demande-t-il.
— Désolé. Je n’arrivais pas… Le verrou…, s’excuse Mr Hancock avec un geste d’impuissance.
— Faites-moi entrer. Je suis venu à pied de Limehouse. Je ne tiens plus debout. »
Il porte son sac les bras remontés contre sa poitrine, comme on tient un bébé endormi.
« Vous êtes rentré à bord de la Calliope ?
— Non. »
Le capitaine Jones pénètre dans la maison en passant devant lui.
« Je vous ai tout expliqué dans ma lettre.
— Je n’ai reçu aucune lettre. Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Londres en janvier de l’an dernier. Pas un mot ! »
Le capitaine Jones retire son chapeau. Il ne paraît pas encombré par son paquet ; celui-ci n’est ni lourd ni volumineux.
« Bonsoir, mademoiselle », dit-il en saluant Sukie.
Elle fait une petite révérence pour la forme, pas des plus élégantes bien qu’elle s’y entraîne souvent dans le miroir ovale accroché au-dessus de la cheminée. Elle a perdu son calme en même temps que sa langue, et ouvre de grands yeux ronds comme une enfant.
« Vous voulez sans doute du thé, finit-elle par dire.
— De la bière, dit Mr Hancock, même s’il se sent cruel de la corriger. Et demandez à Bridget d’apporter le reste d’épaule de bœuf. »
Sukie part en trottinant vers la cuisine. Il pense, Si le bateau est perdu, son père a perdu les cinq cents livres qu’il a investies. Que dira Hester ?
Il entraîne le capitaine Jones dans son bureau, se souvenant trop tard que les chandelles y sont éteintes. Il aimerait être un hôte prévenant mais, en dépit de l’obscurité qui y règne, les mots se bousculent.
« Où est mon bateau ?
— Que je sois pendu si je le sais. Pourrions-nous avoir un peu de lumière ? »
Ses mains tremblent en allumant les chandelles sur son grand bureau.
« Et la cargaison ?
— Je n’ai pas pris de cargaison, dit le capitaine Jones en s’asseyant avec un grognement soulagé. Je vous ai envoyé un courrier. »
Mais il n’y a pas eu de courrier ! Il est abasourdi, et cela doit se voir dans son expression car le capitaine Jones insiste.
« Une lettre. Je l’ai envoyée avec la Rosalie, qui est partie de Macao juste après mon arrivée.
— La Rosalie a sombré corps et biens. Je n’ai pas reçu votre lettre.
— Ah. Donc vous ne savez pas. »
Le silence tombe. Le capitaine Jones bourre sa pipe. La petite lumière du fourneau magnifie son air concentré quand il tire dessus, soulignant les ombres de son visage boucané. On entend la succion et l’aspiration de ses lèvres sur le tuyau, le tic-tac de l’horloge, les grincements de la charpente de cette vieille maison qui semble chercher une position plus confortable. Le sac en toile est posé sur les genoux du capitaine.
« J’ai vendu votre bateau, monsieur », annonce Jones.
Les entrailles de Mr Hancock se liquéfient. Ses mains deviennent moites. Il se force à penser, Je fais confiance à cet homme. C’est mon agent ; ma fortune fait la sienne. Il n’agit que dans mon intérêt.
« J’avais une bonne raison, dit le capitaine Jones. J’ai trouvé une chose extraordinaire, mais elle coûtait plus que je n’avais. Vous m’avez toujours encouragé à prendre les décisions que je jugeais pertinentes.
— Oui, dans les limites du raisonnable ! Un rouleau de tissu, une nouveauté à lancer sur le marché ; lorsque vous ne pouvez obtenir telle marchandise, lui en substituer une autre qui ne présente pas de plus grand risque… Mais avoir laissé mon bateau… C’est de mon revenu que l’on parle.
— Et du mien aussi. »
Le capitaine Jones est à l’aise : il a profité de son long voyage pour se familiariser avec cette nouvelle situation, et il a d’ailleurs toujours eu du flair pour les extravagances. Penché en avant sur sa chaise, il affiche un grand sourire.
« Et je vous assure que nous allons récupérer notre mise par cent, par mille ! Vous n’avez jamais vu une chose pareille. Personne n’a jamais rien vu de tel.
— Qu’est-ce que c’est ? »
Une idiotie que je ne vais pas pouvoir vendre, se dit Mr Hancock. Un chat à deux têtes, ou un nouveau genre de poison, ou des gravures obscènes qui me vaudront la prison.
« Où est la fille ? Faites-la venir ici.
— Ne vous donnez pas en spectacle avec vos sottises, soupire-t-il.
— Ce spectacle a besoin d’un public ! Faites venir tous ceux qui vivent sous votre toit. Allumez toutes les lampes. »
Mr Hancock est trop ébranlé pour opposer davantage de résistance au capitaine. Il sort d’un pas lourd dans le vestibule, mais aucun besoin de crier pour appeler Sukie. Elle attend derrière la porte avec Bridget – celle-ci a les yeux vitreux et le bonnet de travers, elle a encore dû s’assoupir dans l’arrière-cuisine –, le plateau avec la bière posé sur le parquet pour ne pas faire de bruit. Dans la pénombre, leurs visages se répondent comme deux échos, deux ovales tournés vers lui et attendant ses ordres.
« Vous avez entendu. Allumez les lampes.
— Oui, monsieur », dit Bridget.
Il entend un frisson dans sa voix : l’excitation lui noue la gorge. Les brocs en étain se heurtent et elle renverse un peu de bière sur le plateau en le soulevant, mais ses pas ne font pas le moindre bruit sur le parquet.
« Mettez vos chaussures, dit-il. On pourrait croire que vous écoutiez aux portes. »
Il apporte lui-même le plateau tandis que les filles enfilent leurs chaussons avant de les rejoindre. Le capitaine Jones a posé le sac sur le bureau. À la façon dont la toile tombe, Mr Hancock se dit qu’il n’y a rien de délicat dans ce qu’elle contient. Aussi léger qu’un oiseau et assez petit pour tenir dans le creux des bras ; comment cela peut-il valoir un grand navire et toute la cargaison prévue ?
Derrière lui, Mr Hancock sent les filles se serrer l’une contre l’autre. Toujours à se toucher, ces deux-là, à se pelotonner comme des chatons abandonnés par leur mère. Il entend un mouvement timide qui doit être la main de Bridget se refermant sur le coude de Sukie, et il redresse les épaules. Il regrette de ne pas avoir d’ami qui lui prenne le bras à cet instant.
« Au cours de mes voyages, dit le capitaine Jones, j’ai vu bien des choses étranges. Des choses que vous ne pourriez pas commencer à imaginer, mesdemoiselles. J’ai vu des vaches avec des cous épais comme des arbres. J’ai vu des Chinoises de taille normale avec des pieds pas plus gros que des petits pains. Et j’ai vu…
— Vous accouchez ? le coupe Mr Hancock.
— C’est dans le sac ? demande Sukie.
— Vous êtes une jeune femme d’une remarquable perspicacité. »
Le capitaine regarde son public avec une pointe d’agacement.
« Très bien. Terminons-en. Lorsque vous aurez vu la merveille que je vous ai apportée, peut-être serez-vous plus enthousiastes. »
Le capitaine Jones écarte la toile, et au début ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. C’est brun, ratatiné comme une pomme oubliée au fond d’un tonneau, ou comme les rats morts depuis longtemps que Mr Hancock a retrouvés un jour prisonniers des briques dans le mur de la cuisine, tout desséchés par les éléments, avec leur peau qui craquait sous son pouce.
La chose fait la taille d’un nourrisson, et comme un nourrisson sa cage thoracique est fragile et pathétique sous sa fine peau de parchemin, et sa tête est grosse, et ses poings fermés devant son visage. Mais la comparaison ne va pas plus loin.
Car aucun enfant n’a de griffes aussi féroces, et aucun enfant ne dévoile de tels crocs dans ses rictus. De même qu’un enfant n’a jamais le torse qui se prolonge par une queue de poisson.
« Je l’ai achetée à un Hollandais rencontré à Macao, explique Tysoe Jones. Il la tenait lui-même d’un pêcheur japonais qui l’a capturée vivante. Dommage qu’elle n’ait pas survécu.
— Quelle drôle de méchante chose, s’exclame Sukie.
— Vous n’en savez rien.
— Je vois de quoi ça a l’air. »
Lorsqu’elle se couchera ce soir, elle aura oublié que cette chose est morte : dans son imagination, la créature tremble déjà de rage, essaye de sortir de son bocal et fouette l’eau en constatant son impuissance. Aussi sûrement que si elle l’avait vu de ses propres yeux, elle sait que l’eau autour de Java grouille de centaines de petits monstres identiques à celui-ci : elle entend leurs cris rauques, elle sent leur fureur.
« Elle ne peut plus vous faire de mal », dit Jones.
Elle le scrute avec méfiance.
« N’ai-je pas traversé les océans avec elle ? demande-t-il en écartant les bras. Et elle ne m’a pas coulé, comme on dit que font les sirènes, pas plus qu’elle ne m’a mordu, comme je sais que font les singes. »
Il rit, mais elle n’est pas rassurée.
« Approchez-vous. Regardez-la de plus près. »
Ils s’attroupent. Les filles laissent échapper un petit cri. Elles veulent la regarder, l’examiner, mais dans le même temps elles ont un mouvement de recul instinctif. Elle est si parfaitement morte.
« Je ne vois pas la moindre couture, dit lentement Mr Hancock. Pas de colle, pas de peinture. Comment a-t-elle été conçue ?
— Conçue ? Vous pensez qu’elle a été conçue ? »
Le capitaine Jones est indigné.
« Comme un tour de prestidigitation ? Non, elle n’a pas été conçue ! Cette sirène existe, tout simplement. Si une main l’a faite, s’emporte-t-il, c’est celle de Dieu. Après tout le mal que je me suis donné ! Après avoir traversé deux fois la moitié de la terre ! Ce qui fait, d’un point de vue pratique, la totalité de la terre. Quand, monsieur, vous ai-je jamais rapporté des faux ?
— Non, jamais, jamais. Bien sûr que non. Mais vous avez conscience qu’une sirène… ma foi, c’est absolument impossible.
— Avez-vous jamais trouvé un brin d’herbe dans tout le thé que j’ai livré à vos entrepôts ? proteste Jones.
— Non, non, non. Je ne sous-entendais pas…
— Ce n’est pas un jouet, insiste le capitaine. Ce n’est pas une… babiole. Vous ne pouvez pas l’acheter à une foire. C’est une authentique sirène.
— Je vois.
— Prenez-la dans vos mains, monsieur. Inspectez-la à loisir. Je vous assure, vous n’allez pas être déçu. »
Elle est posée sur la table, froide et furieuse, la bouche tordue en un éternel cri simiesque. Mr Hancock ne peut s’empêcher de vérifier que sa poitrine n’est pas agitée par une infime respiration.
« Allez-y. C’est votre sirène. Prenez-la. »
Et ainsi, il s’exécute. Il prend sa queue entre ses mains – ses écailles bruissent entre ses paumes. Elle est tellement sèche et fragile qu’il a une subite envie de la jeter par terre et de la piétiner, mais il n’en fait rien.
« Elle est entière…, murmure-t-il. Il n’y manque même pas les ongles. »
Elle a aussi des cheveux noirs soyeux sur la tête. Il n’arrive pas à faire le tri dans ce qu’il ressent : cette chose a sûrement été une créature vivante.
« Mais que vais-je en faire ? s’interroge-t-il. Ce n’est pas ce que j’avais commandé. Je vais décevoir beaucoup de gens.
— Il faut s’attendre à des aléas de temps à autre. C’est dans la nature de notre commerce.
— Mais c’est sans précédent ! Mon bateau est vendu de plein gré par son capitaine, qui utilise le produit de la vente pour acheter – en mon nom – la curiosité la plus affligeante qui soit ? Qui investira encore dans mes projets si je ne peux pas assurer que mon bateau est entre de bonnes mains ? »
Le capitaine Jones se frotte la nuque.
« Je ne l’avais pas vu de cette façon. »
Mr Hancock laisse éclater son exaspération.
« Mais enfin, Tysoe ! Vous avez eu une année et demie pour y penser ! Et vous me déléguez ces détails épineux, comme vous l’avez toujours fait. »
Le petit bruit que fait Sukie en se mordant un ongle lui rappelle que la bonne et elle sont encore présentes. Mr Hancock ne voit pas d’inconvénient à parler affaires devant Bridget, qui n’a aucune raison d’y prêter attention, mais quant à Sukie…
« Sortez, mesdemoiselles, dit-il en reposant doucement la sirène sur le bureau.
— Mais ne pouvons-nous pas…
— C’est une discussion entre hommes. Vous avez des choses à faire, non ? Allez, ouste. »
Il les renvoie sans perdre de temps, malgré leurs protestations ; après avoir refermé la porte à clé, il se retourne vers le capitaine Jones.
« Pourquoi avez-vous pensé que je serais content de recevoir cette… marchandise ? Je n’ai pas d’expertise…
— Quelle expertise ? rétorque Jones. Il n’y a aucun expert à travers le monde sur ce sujet. C’est une véritable sirène, elle ne réclame pas de travail de votre part. Seul un idiot réussirait à perdre de l’argent avec une sirène. »
Il passe la main dans ses cheveux.
« Seul un idiot serait en colère d’en recevoir une ! insiste Jones.
— Mais que vais-je en faire ?
— Ça alors, mais l’exposer !
— Je ne fais pas dans le spectacle, réplique Mr Hancock d’une voix sèche. Je vais signaler cette affaire à la Royal Society. Cela doit être une avancée importante pour la science, mais je ne suis pas non plus homme de science. »
Le capitaine Jones balaye l’idée d’un revers de la main, écœuré.
« Et comment ferez-vous pour vous rembourser ? Écoutez, ce n’est rien d’autre que du bon sens. Trouvez un café, faites payer un shilling par badaud, et disons trois cents badauds par jour – je reste prudent –, ma foi cela vous fait quatre-vingt-dix livres par semaine. (Voyant Mr Hancock encore plus consterné, il se dépêche de poursuivre.) Vous pourriez faire le tour du pays pour la montrer. Emmenez-la dans les foires. La province ne manque jamais d’appétit pour ce genre de choses.
— Quatre-vingt-dix livres par semaine, hein ? »
Il loue chacune des maisons de Hancock Row – son modeste empire de six logements à Butt Lane – pour trente-cinq shillings par mois, et il se trouve riche.
« Quatre mille par an. Et là encore, je suis prudent. »
Ces chiffres lui donnent le vertige. Qu’une chose aussi insignifiante puisse rapporter autant d’argent…
« Et elle est à moi ? »
Il contemple la sirène posée là, minuscule et délicate, veut la saisir, et, se méfiant de ses intentions, retire sa main.
« À vous. Pas à vos associés, ni à vos investisseurs. Rien qu’à vous. »
Il n’a personne à consulter. Son partenaire, Greaves, avec qui il partage des bureaux et parfois des entreprises, est parti sur le Lorenzo vers ce qui se fait désormais appeler les États-Unis. Il a des affaires en cours là-bas, et de nouvelles opportunités à saisir, mais Mr Hancock n’a pas très envie de commercer avec l’Amérique. Depuis la guerre d’Indépendance, leur séparation lui est une douleur personnelle, et un fossé de plus en plus grand s’est creusé dans ses relations professionnelles avec Greaves. S’il était là, quel conseil lui donnerait-il ?
Et Hester, alors ? Que dirait-elle si elle apprenait qu’il avait fait l’acquisition d’un tel phénomène ? « Les Hancock n’ont jamais dirigé un cirque, l’entend-il déjà dire, comme si elle était à son bras. Nous sommes d’honorables commerçants qui vendons des produits de qualité, nous ne donnons pas dans les farces et attrapes. Tu vas faire de nous la risée de toute la ville. » Mr Hancock contemple la créature, quelque peu hébété.
« Combien avez-vous dépensé pour cette folie ? s’enquiert-il enfin.
— Douze cents. Attendez, ne prenez pas cet air… C’était donné à ce prix.
— Et vous avez vendu le bateau pour…
— Six mille. »
À son crédit, le visage du capitaine Jones trahit son propre effroi.
« Je n’avais pas le choix ! Dieu m’en est témoin, vous auriez approuvé si vous aviez été là. »
Mr Hancock se sent engourdi, comme si de l’eau glacée coulait dans ses veines.
« La Calliope valait huit mille livres, murmure-t-il, avec son nouveau grand mât. »
— Je sais, répond le capitaine en baissant la tête. C’était une bonne fille, je m’en suis séparé à contrecœur.
— Qu’est-ce qui vous a pris ? » demande Mr Hancock en s’épongeant le front.
Le capitaine sort de sa poche de poitrine un reçu qu’il défroisse avant de le présenter à son patron d’un geste qui se veut conciliant.
« Il y a un coffre-fort avec quatre mille huit cents livres dedans, tout ce qu’il restait après le paiement de l’équipage. Je suis un honnête homme. »
Il lève la main pour prévenir d’éventuelles protestations, et continue avec un enthousiasme forcené : « Cette somme remboursera les investissements de vos associés pour ce voyage. Vous ne perdrez pas la face.
— Mais vous m’avez perdu deux mille livres, plus les deux mille que m’auraient rapporté les marchandises que vous auriez dû ramener. Et vous avez perdu mon bateau.
— Mr Hancock, je vous jure. La sirène… ce n’est pas un sac de haricots magiques, vous comprenez ? Elle a de la valeur, si vous êtes prêt à tenter votre chance.
— Je n’aime pas tenter la chance, soupire Mr Hancock. Je préfère la raison.
— Ma foi, ce n’est plus entre vos mains. »
Mr Hancock pourrait l’étrangler tant il le provoque avec son optimisme en ajoutant : « La providence vous a pris votre bateau, elle vous a donné une sirène à la place.
— C’est vous qui me l’avez pris, pas la providence, rétorque-t-il en se levant. Il est temps que vous preniez congé, je crois. »
Il ouvre la porte et sort devant son capitaine dans le vestibule, où il découvre les filles prises d’une frénésie ménagère qui ne leur ressemble guère, même en pleine journée, et encore moins à une heure pareille : Bridget époussette la rampe d’escalier avec énergie tandis que Sukie compte et recompte les bougies dans les chandeliers.
« Allons, Mr Hancock, insiste le capitaine Jones sans se démonter. Pourquoi ne pas essayer ? Juste le temps de récupérer la mise, le prix du bateau – en récupérer le double, même –, et ensuite vous vendez la malheureuse. Ce ne sera pas long.
— Resterez-vous à souper ? demande Sukie, voulant se racheter de sa bêtise. Ou à dormir ? Je peux préparer un lit. »
Le lit d’invité est toujours prêt, elle le sait parfaitement bien : Bridget n’aurait qu’à asperger d’eau de lavande les draps qui sentent le renfermé.
« Non, merci. Je suis pressé de voir ma femme. (Le capitaine Jones se fend d’un sourire tendre et triste à la fois.) Mon petit dernier avait cinq semaines lorsque je suis parti, et c’est maintenant un joyeux petit bambin qui tape dans un ballon et sait compter jusqu’à dix-huit d’après ce qu’on m’a écrit. Je vais pousser jusqu’à Woolwich dès ce soir, si ça ne vous dérange pas. »
La main sur la poignée de la porte, il fait un pas dehors.
« Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Mr Hancock.
— Oui, marmonne ce dernier en détournant le regard, je vais y penser.
— Il faut fêter cela ! s’exclame Jones avec un sourire confiant. J’ai bien envie de montrer ma bobine à Londres. Tout au long de ce voyage, j’ai été soutenu par le souvenir de quelques heures passées avec bonheur dans une maison close de Long Acre. Un bagnio n’est-il pas l’endroit parfait pour célébrer une sirène ?
— Je vous en prie, il y a des jeunes filles ici.
— Bonsoir, monsieur. Bonsoir ! »
Mr Hancock referme la porte à double tour. Dans son bureau, il trouve Sukie et Bridget serrées l’une contre l’autre dans son grand fauteuil, les mains croisées sous le menton, les yeux rivés sur la sirène. Bridget bâille un grand coup mais Sukie, elle, est bien réveillée.
« Filez, leur ordonne-t-il. Vous êtes toujours dans mes pattes. Il est l’heure d’aller au lit.
— C’est quoi, un bagnio ? demande Sukie en étirant ses jambes devant elle.
— Un établissement où les gentlemen vont se faire poser des ventouses. (Il les éloigne de son bureau avec de grands gestes.) Ils prennent un bain, se font faire une saignée, ce genre de choses. Un lieu de santé.
— Je vois. »
Elle porte l’éteignoir aux bougies, tandis que Bridget souffle celles du vestibule. Lui, veilleuse en main, ferme les contrevents.
« Et la sirène, reprend-elle, fera-t-elle votre fortune ?
— Nous faisons notre propre fortune.
— Le capitaine a parlé de beaucoup d’argent.
— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? Tu n’es qu’une fillette dans cette maison. Tant que les factures sont honorées en temps et en heure, quelle importance cela a-t-il pour toi qu’il reste peu ou beaucoup au pot ?
— Mère dit qu’il est de la dernière impolitesse de tenir les femmes à l’écart des comptes. Si elles doivent être ruinées, elles ont le droit de le savoir.
— Personne ne sera ruiné, grogne-t-il. Et pas un mot à ta mère de tout ceci.
— Cela nous concerne tous. L’investissement de mon père…
— Son investissement n’est pas en danger ; et s’il croit le contraire, il peut fort bien m’en faire part lui-même. Maintenant, je ne veux plus entendre parler de tout cela. »
Elle se retourne devant la dernière bougie, qui illumine son profil et les mèches flottant librement autour de son visage. Ses yeux se posent sur le bureau, où les doigts griffus de la sirène se découpent dans l’obscurité.
« Nous la laissons là toute la nuit ?
— Ma foi, elle n’ira nulle part. »
Avec un frisson, elle pose l’éteignoir sur la flamme.
Il fait le tour habituel de la maison, une lampe levée devant lui : par la cuisine pour verrouiller portes et contrevents, pendant que Bridget prépare son lit de camp ; puis à l’étage où il vérifie que tout est en ordre, le drapé de soie de Sukie bruissant dans son dos. Sans un mot, elles éteignent le feu dans le salon et ferment la porte du grenier afin qu’aucun voleur passant par les toits ne puisse s’y introduire.
Quand toute la maison est plongée dans le noir, Mr Hancock se retire dans sa chambre au deuxième étage et tire le loquet. Il pend sa culotte et ses bas sur une chaise tandis que la demeure prend ses aises dans le silence : les solives craquent et gémissent ; le vent s’engouffre dans les cheminées. Il écarte les rideaux de son lit quand il entend l’escalier grincer. Il tend l’oreille. Un nouveau grincement, plus près ; dans le tournant de l’escalier avant le premier étage, juge-t-il, là où la rampe joue dans sa fixation. Depuis les pièces du bas, plongées dans l’obscurité, quelque chose approche.
Avec sa chemise qui descend jusqu’à ses genoux, il fait quelques pas vers la porte et écoute. Quelque part en dessous de lui, un petit coup : ça frotte, ça racle contre le bois.
À travers le plancher, il entend Sukie étouffer un cri ; elle aussi a entendu. Et maintenant, elle aussi marche dans sa chambre. Un frisson lui parcourt la nuque. Elle ne va quand même pas aller voir. C’est lui qui est chargé de la protéger. Pourtant, alors qu’il l’entend tirer son loquet, il est cloué sur place.
Un murmure : « Je suis tellement contente que tu sois réveillée ! » Bridget. Bien sûr, qui d’autre cela pourrait-il être ? Quelle autre âme pourrait errer dans la maison à cette heure ?
« Tu m’as flanqué une frousse de tous les diables, gémit Sukie.
— Ah, pardon. Mais imagine comment je me sens. Je ne pourrai pas fermer l’œil avec cette chose juste à côté.
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas chrétien. Mais, Sukie, et si elle s’en prenait à nous ?
— Couche-toi avec moi. On dormira chacune notre tour pendant que l’autre monte la garde. Maintenant, chut, plus un bruit, ne réveillons pas mon oncle. »
Et le loquet se referme. Le murmure de leur conversation à voix feutrée se poursuit, ponctué de petits éclats de voix qui se dissolvent dans le silence. Fermant les yeux, il tente d’imaginer le petit Henry, un compagnon amical qui resterait avec lui dans le noir, mais rien ne vient. Puis il se met au lit, seul.

4
« ELIZA ! »
Il est midi, et Angelica se réveille. Après le départ de Mrs Frost, elle a joyeusement diverti un groupe de gentlemen jusqu’à trois heures du matin. Elle s’assoit dans le lit, énervée, et désireuse d’une tasse de thé.
« Eliza ! » appelle-t-elle à nouveau.
Pas de réponse.
Elle se lève. Sa chemise de nuit bouffant autour de ses cuisses, elle s’en va en trottinant dans le salon d’habillage. La coiffeuse est toujours en travers de la pièce et le lit de camp de Mrs Frost est vide et froid, avec le couvre-lit impeccablement tiré sur le traversin.
« Enfin, marmonne Angelica, elle n’a pas pu rester dehors toute la nuit. Où irait-elle ? »
Elle ne s’autorise pas à penser, Peut-être n’a-t-elle aucune intention de rentrer, mais l’idée flotte néanmoins dans l’air, comme pour la moquer. Elle entre dans le boudoir – en désordre après les réjouissances de la nuit, entre les coussins éparpillés sur le sofa et les verres poisseux de ratafia – et pousse même jusqu’à l’arrière-cuisine en soupirant « Liza, Eliza », déjà consciente que ses recherches seront vaines. Ce n’est jamais arrivé auparavant, ni rien du même ordre. Elle se plante au centre de la grande pièce et tire sur ses doigts pour en faire craquer les jointures : sa vieille amie Bel Fortescue viendra bientôt la chercher, rien n’est plus doux que voir les vieux amis. Et puis, alors que le duc nourrit maintenant les vers, le protecteur de Bel est bien vivant, plus débordant d’énergie que jamais, et il la chérit aussi passionnément qu’au premier jour.
« Je ne vais pas jouer la veuve éplorée, murmure Angelica. Je la vaux largement. »
En attendant, livrée à elle-même, elle doit entreprendre de s’habiller seule.
Sa coiffure tient encore, il faut juste lui redonner un peu de volume, ce qui ne pose guère de difficulté. Puis elle cherche ce qu’elle pourrait mettre sans le secours gracieux des mains et des yeux de Mrs Frost. Quelle aubaine, alors, que cette robe de Perdita ; une fois sa poitrine comprimée dans le corset de soie rose, elle donne sans trop de mal un peu d’effet à la mousseline blanche et dissimule les imperfections sous une grande écharpe bleue. Des femmes d’un moindre éclat s’effaroucheraient peut-être de la modestie de cette tenue, mais Angelica, sublime de visage comme de silhouette, n’a pas besoin qu’une robe l’embellisse. Elle rayonne tout simplement, telle une nymphe drapée d’étoffes.
« Ça a été plus facile que je ne le craignais », se félicite-t-elle en s’accroupissant devant sa coiffeuse pour s’appliquer du rouge aux joues.
Elle est satisfaite d’elle-même, sa compagne ne lui manque pas le moins du monde.
Lorsqu’elle monte dans le landau de Bel Fortescue, celle-ci observe sa robe de gaze d’un œil malicieux.
« Quelle sobriété, Jellie ! » dit-elle, toujours pleine d’esprit.
C’est un petit bout de femme aux yeux noisette, et une camarade parmi les prêtresses de Vénus depuis dix ans ou plus. Elle a le visage rond, le menton pointu, un petit nez retroussé et des mains d’enfant toutes mignonnes. Des hommes ont pleuré devant sa suavité grave, mais s’ils sont venus à elle en espérant qu’elle soit enfantine, ils se sont trompés à tous égards. À seize ans, Bel était déjà une maîtresse-reine ; adulte, elle est inaccessible. Son comte, le malin, a beau avoir meublé sa maison et rempli sa bibliothèque, c’est à peine s’il ose la supplier d’entrer dans son lit.
« Quoi, cela ? dit Angelica en prenant dans sa main sa mousseline, maintenue sur son corps par des cordons infimes. Je trouve que c’est la chose la plus pratique que j’ai jamais vue. Tellement simple et léger.
— Tellement simple et léger, répond Bel, que c’est à peine là.
— J’ai porté des tenues plus provocantes.
— Pas en pleine rue. »
Angelica détourne la tête, vexée par cette remarque.
« Oh, cher amour, reprend Bel avec chaleur. Je suis tellement heureuse de te voir redevenue toi-même. »
Au cœur de son dénuement, Angelica s’est laissée aller une fois à pleurer sincèrement en présence de son amie. C’était une erreur ; Bel la scrute maintenant avec intensité, cherchant une trace de regret, avant de poser une main sur son bras.
« Tu vas bien, j’espère ?
— Oh, je suis solide ! »
Le landau roule en silence, sans heurts ; capitonné de soie rose, il leur fait un écrin, comme deux perles dans une coquille d’huître. Aux vitres pendent des rideaux qui n’empêchent pas Angelica de jeter un rapide coup d’œil sur les splendeurs de Piccadilly.
« Alors, Bel, qui vais-je voir ? Il faut que tu me dises. Il y a tant de vieux amis que j’ai hâte de revoir.
— C’est très calme, pour l’instant. Le Parlement n’est pas réuni ; les personnalités de marque ne sont pas encore rentrées pour la saison. Tu pourrais prolonger encore ton isolement, si tes nerfs…
— Je suis ici, non ? répond-elle, agacée par la sollicitude de Bel. Il vaut peut-être mieux que je me montre avant la bousculade, je n’aime pas être la dernière arrivée.
— Personne ne t’en aurait voulu si tu étais restée à la campagne, insiste Bel. Cela se comprend.
— Beurk ! Je serais morte, là-bas ! Je déteste la campagne, Bel. Trop d’animaux, et la lumière n’est pas flatteuse.
— Mais tu sais que tu…
— Et les plafonds sont trop bas ! Mon Dieu, comme je suis contente d’être revenue au cœur de la vie. Où allons-nous ?
— Berkeley Square. (Les yeux de Bel se mettent à briller.) Je t’emmène au Negri pour te régaler de friandises.
— Oh, Bel ! s’exclame Angelica en joignant ses deux mains.
— Je sais ce que tu aimes : gelées, sabayons, biscuits. Je crois que c’est plutôt rare à la campagne. Au fait, Mrs Chappell t’a-t-elle rendu visite récemment ?
— Ah ! On en vient aux choses sérieuses. Et qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Je m’intéresse. Si je jouais encore, je parierais qu’elle veut te remettre le grappin dessus maintenant que tu as retrouvé ta liberté. »
Angelica soupire.
« Elle est venue hier.
— Et tu lui as dit ?…
— Que je refusais de retourner chez elle. »
Trop polie pour rire à gorge déployée ou même sourire sans modération, Bel se contente de redresser les froufrous sur l’épaule d’Angelica, qui remarque pour la première fois son amusement.
« Tu imagines, Bel ? À mon âge ? Je n’en suis plus là !
— Une proposition dérisoire, confirme Bel. Très dévalorisante.
— Elle me laissera fixer mes prix et je dînerai à sa table. Nous serons d’excellentes amies…
— … et elle te facturera six pence les oranges qu’elle mettra dans ta chambre !
— Bien entendu. Et par courtoisie, elle fera nettoyer par ses filles les taches sur mes robes…
— … ce qui fera une demi-couronne en moins sur ton compte.
— Et chaque fois que je prendrai un verre de sherry, il sera noté.
— Et les draps de lits propres ! Oh, tu te souviens ?
— Des draps propres tous les jours ! »
Cela fait longtemps qu’Angelica n’a pas eu l’occasion d’évoquer ses griefs, et elle s’accroche joyeusement à la main de son amie.
« Elle me tiendrait en esclavage rien qu’avec les notes de blanchisserie. Si mon duc ne m’avait pas offert la liberté, je ne vois pas comment j’en serais sortie. Bel, je ne peux pas recommencer, je ne veux plus être asservie. Ai-je tort ? Est-ce de l’imprudence ?
— Non, non. Si nous avions voulu être cloîtrées, nous serions restées chez nous, au village, pas vrai ? D’ailleurs… (Elle jette un regard en biais à Angelica.) Je commence à croire que la mère Chappell perd la main. »
Elle va trop loin pour Angelica.
« Oh, non, dit-elle en secouant la tête. Non, je ne pense pas. Mrs Chappell est la première abbesse de tout Londres.
— Elle l’était, dit Bel. Elle se fait vieille maintenant. Elle ne comprend plus aussi bien les désirs du monde qu’il y a vingt ans. Des dames plus jeunes se font connaître, tandis qu’elle dépend de vieilles fidélités. »
Ses pensées animent sa petite personne quand elle parle ; ses sourcils se creusent, elle ouvre et ferme ses mains comme pour mettre en balance les arguments.
« Bien sûr, elle a toujours l’œil pour repérer les beautés, mais ces derniers temps je trouve qu’elle a aussi le goût des filles qui font ce qu’on leur demande et rien de plus. Elles ne la transcendent plus comme avant – et comme elles le devraient. Ce sont les putains les plus cultivées et les mieux éduquées de Londres, mais une putain reste une putain, non ?
— C’est certain, répond Angelica. Mais alors, pourquoi me veut-elle ?
— Toi, dit Bel, tu as un génie qui ne peut s’enseigner. »
Angelica remue sur son siège.
« Tu crois ?
— Oui. C’est ce qui fait de toi une courtisane, et non une jument. (Elle se penche vers Angelica.) Mère Chappell n’ose plus prendre de filles avec ce génie, elle a peur de ne plus savoir les faire entrer dans le moule. Elle espère que ton affection pour elle te rendra docile, et c’est précisément la raison pour laquelle tu ne dois pas retourner chez elle.
— Oh… »
Elle réfléchit un moment.
« Eliza dit le contraire. »
Une ombre de mépris traverse le visage de Bel.
« Tu la gardes encore ?
— Elle n’a personne d’autre. »
Angelica ne mentionne pas la défection de Mrs Frost ; elle n’a aucune envie d’y penser.
« C’est une couarde, tranche Bel en la prenant par le poignet. Elle veut que tu restes aussi petite qu’elle. Comme Mrs Chappell. C’est le problème avec les femmes. Les hommes n’ont pas peur ; ils s’entraident, ils se serrent les coudes pour se hisser. Les femmes croient que leur seul pouvoir réside dans le fait de se bousculer entre elles.
— Absolument ! Absolument ! C’est pour cela que j’ai besoin de ton aide. Pour ne pas tomber sous la coupe de Mrs Chappell, il faut que je commence à me créer des liens en toute indépendance.
— Je connais un gentleman. Pas ton genre, s’empresse d’ajouter Bel, mais il t’admire et tu pourrais lui accorder ta compagnie quelques heures. Les théâtres rouvrent, je crois ? Cela tombe bien, il a une loge à Drury Lane.
— Une bonne loge ? s’enquiert Angelica d’un ton méfiant. Assez bien placée pour que je m’y montre ?
— Tu ne te demandes pas si tu es assez bien pour y être vue.
— Idiote. Je sais que je le suis. Je mériterais d’être vue dans la loge du prince de Galles si seulement il daignait m’inviter.
— Mr Jennings t’acceptera, j’en suis sûre, dit Bel. C’est une fripouille – mais pas trop – et si ton but est de faire savoir que tu es de retour, c’est un arrangement idéal. Je vais lui écrire pour qu’il te garde une place ce soir.
— Oh, Bel ! Merci !
— Mais veille à bien te comporter, ne me donne pas de raison de le regretter. »
Le landau s’arrête en grinçant à l’ombre de Berkeley Square, et le visage de Bel s’éclaire comme un ciel où le vent chasse soudain les nuages.
« Ah, nous voilà arrivées ! Que veux-tu ? Mon cocher va aller passer commande.
— Quoi ? Et le plaisir des yeux, alors ? »
Berkeley Square est un lieu de parade qui n’attend qu’Angelica.
« Je veux y aller moi-même.
— Oh, s’il te plaît, ne m’y oblige pas. Je ne supporte plus qu’on me regarde.
— Viens, Bel !
— Pourquoi ne pas manger dans le landau ?
— Parce que nous ne sommes pas venues là pour ça. »
Angelica esquisse une moue têtue que Bel fait semblant de ne pas voir, mais elle ne peut ignorer la main de son amie qui lui presse le poignet.
« J’ai été si longtemps absente, Bel, dit-elle dans un soupir. J’en ai besoin.
— Oh, ma Jellie… »
Comme elles descendent, les passants tournent la tête dans leur direction, les jeunes filles raffinées en échangeant des petits coups de coude, les épouses en posant la main sur l’épaule de leur mari.
« Tu ne trouves pas cela étonnant ? murmure Angelica. Nous sommes retirées du monde, mais on ne nous oublie pas. Cela ne te fait-il pas plaisir ?
— Pas particulièrement, répond Bel Fortescue. Au moins, ils ne me traitent plus comme une Jézabel, je suppose que c’est déjà ça.
— J’adore ! » s’exclame Angelica en soulevant sa jupe à la hanche afin qu’elle tournoie autour de ses jambes, … »

Extraits
« Dix jours s’écoulent, Mr Hancock néglige son travail et passe son temps à la taverne, s’émerveillant de la foule que la sirène y attire. Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St Edmund ont sonné minuit ; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui. p. 89

Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation. Hors de question de céder sur la sirène, mais n’est-ce pas un excellent prétexte pour la revoir? Il en vient à la conclusion qu’aussi scandaleux soit le cercle dans lequel elle évolue, il doit se forcer à faire preuve de courtoisie. Car même si je ne suis pas aussi haut sur l’échelle sociale, c’est moi qui ai les meilleures valeurs morales. Je ne traiterais pas une femme de cette façon, je ne me distrairais jamais ainsi avec mes pairs. J’ai conscience, contrairement à ces messieurs, que tous les plaisirs ont un prix. p. 189

À propos de l’auteur
HERMES_GOWAR_ Imogen_©Ollie_GroveImogen Hermes Gowar © Photo Ollie Grove

Imogen Hermes Gowar a étudié l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art à l’université East Anglia avant de travailler dans des musées. Les objets qu’elle y a côtoyés lui ont inspiré ses premiers textes de fiction et, en 2013, elle remporte le Malcolm Bradbury Memorial Scholarship et a l’opportunité d’intégrer un master de Creative Writing à East Anglia, toujours. De son mémoire de fin d’année – lauréat du Curtis Brown Prize –, naîtra La sirène, le marchand et la courtisane. Ce premier roman, qui a fait grand bruit en Angleterre lors de sa sortie, est finaliste de la Mslexia First Novel Competition et shortlisté notamment pour le Deborah Rogers Foundation Writers’ Award et le Women’s Prize for Fiction. (Source: Éditions Belfond)

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Avant le jour

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un message de son amant indiquant à la narratrice qu’il renonce à leur voyage en Italie pour rester auprès de son épouse la pousse à décider de partir seule à Turin. L’occasion pour elle de faire le bilan de sa vie sentimentale et de s’imaginer un avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage en Italie

Madeline Roth a imaginé, pour son premier texte à destination des adultes, une narratrice en proie à des tourments amoureux. À l’occasion d’un voyage en Italie qu’elle effectue seule, elle dresse le bilan de sa relation avec un homme marié.

«Dans quelques mois j’ai quarante ans, et depuis quatre ans je donne à Pierre ce qui s’appelle un bout de ma vie — ça ne s’appelle pas autrement. Des heures, des nuits, un corps, des baisers, des rêves: la vie. Je me donne. Je prends ce qu’il m’offre mais il me vole — souvent j’ai ce sentiment-là, qu’il me vole.» Aussi ce voyage en Italie qu’elle devait faire avec Pierre, la narratrice décide de le faire seule, laissant son amant avec Sarah, qui vient de perdre son père. Une femme, une épouse qu’elle préfère ne pas connaître.
Mais au moment de monter dans le train pour Turin, le sentiment qui domine est la peur, car elle se rend bien compte que ces kilomètres qu’elle va parcourir vont l’éloigner de cet homme qu’elle aurait tant voulu ne pas partager, qu’elle aurait tant aimé avoir à ses côtés.
Madeline Roth, dans ce très court roman – moins de 100 pages – va explorer la psyché de cette femme à l’heure d’un choix difficile. Comme elle l’explique à Marie, son amie et confidente, elle a le sentiment d’années perdues, d’un bout de vie qui ne se rattrape pas. «Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. Et puis, un autre jour, on quitte son appartement avec un billet pour deux à destination d’un autre pays. Et on ne veut pas de cette peine, on ne veut rien subir qui ressemble à une attente qui n’aurait pas été comblée.» Car la vie ne l’a pas épargnée. Elle a quitté son mari alors que leur fils Lucas venait de faire ses premiers pas et conservé depuis un sentiment de culpabilité. Aujourd’hui, son fils a 13 ans et elle se retrouve à prier dans une église de Turin, elle qui n’est pas croyante. À se demander que faire de cette relation.
Madeline Roth pose des mots simples sur les questions de cette femme, simples mais justes, simples mais beaux. En changeant de perspective – vu de Turin son amour reste-t-il toujours aussi nécessaire – elle trace un chemin. Et si au moment de reprendre le train, elle n’a pas toutes les réponses, elle aura trouvé une forme d’apaisement. De quoi affronter les prochains temps.
On se laisse happer par la beauté des phrases de Madeline Roth, on oublie le côté sordide de cette relation secrète, on ne voit plus que la peur de cette femme que l’on aimerait aider. Sensible et intelligent, ce récit est d’une rare délicatesse. Si bien qu’en refermant le livre, on regrette qu’il soit déjà fini.

Avant le jour
Madeline Roth
Éditions La fosse aux Ours
Roman
80 p., 12 €
EAN 9782357071643
Paru le 19/01/2021

Où?
Le roman est situé principalement en Italie, à Turin. Mais on y évoque aussi Paris, Bagnères-de-Bigorre, Saint-Nazaire-en-Royans et Avignon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis désolé. Sarah vient de perdre son père. Je suis forcé d’annuler Turin. Je t’appelle demain. Je suis vraiment désolé.»
Ce voyage à Turin ne se présente pas sous les meilleurs auspices mais elle décide de partir, seule, sans son amant.
De musées en terrasses de café, d’églises en promenades le long du Pô, le séjour se transforme, peu à peu, en voyage intérieur.
Elle s’interroge sur sa vie. Que dit de nous une histoire adultère ? Pourquoi on se sépare du père de son fils et comment on élève, seule, un enfant ?
Peut-être que, sur le quai d’une gare, elle trouvera une réponse.

68 premières fois
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Les premières pages du livre
« Jeudi
«Je suis désolé. Sarah vient de perdre son père. Je suis forcé d’annuler Turin. Je t’appelle demain. Je suis vraiment désolé.»

Je relis le message plusieurs fois. Depuis que je connais Pierre, la sonnerie qui m’annonce un SMS remplit mon corps de choses qui bougent et palpitent. Pas là — enfin, pas dans le sens que j’aime. Tout s’est toujours construit comme ça entre nous: des mots sur un écran. Un jour, Pierre a débarqué dans ma vie, et j’ai cru que ça durerait une nuit. Cela fait quatre ans.
On devait aller à Turin, quelques jours, au printemps, parce qu’on n’avait jamais quelques jours pour nous, parce qu’on avait envie d’ailleurs et d’un ailleurs tous les deux.
Ça me prend une minute pour décider que j’irai, seule. C’est peut-être le moment que j’attendais: pas celui d’être ensemble, enfin – car comment être ensemble, enfin, puisque Pierre a Sarah? Mais le moment pour décider que ça s’arrête. Que ça suffit, que ça se termine, que j’ai ma vie à vivre, sans lui.
On est jeudi. Le départ est le lundi suivant.
Je regarde le vent dans l’arbre en face, Je n’ai même pas de larmes. C’est tout blanc. C’est tout sec et triste. Je ne pensais pas que je m’habituerais à ça, à porter le poids d’un cœur triste. Mais c’est comme tout: on s’habitue. J’ai pris l’habitude des moitiés de nuits, des vêtements qu’on enfile trop vite, l’habitude des silences, des fuites. Je croyais qu’il y avait, entre nous, comme un fil. Pierre ne le coupera jamais. S’il faut décider quelque chose, je comprends que cela m’appartient. Et c’est maintenant. Au bout de quatre ans, dire ne m’appelle pas, ne m’appelle plus, ne m’écris plus, je veux qu’on arrête. Non. Si. Non. Dire je crois que j’en crève de marcher côté de ma vie, comme ça. Sans toi dedans.
Je lui avais vendu mon vélo d’appartement. Il existe des rencontres plus romantiques, des histoires qui commencent comme dans les livres: pas pour nous. J’avais mis une annonce, il avait appelé, on avait pris rendez-vous. J’ouvre la porte et il se tient là, avec ses dix ans de moins que moi, avec son jean qui le serre, avec son sourire, avec sa voix qui, à ce moment-là, me scie le ventre en deux. On se gêne, je dis entrez, on se frôle, je dis c’est dans la chambre de mon fils, je le vois qui hésite, comme s’il savait où elle se trouve, la chambre de mon même.
Il a dit d’accord. Il a acheté le vélo. Je lui ai proposé un café, il a encore dit d’accord. Il est resté un peu, dans cet après-midi de septembre, je crois que je rougissais. On n’est plus rien devant le désir. Juste deux corps. Qui détaillent tout de l’autre. Qui s’y voient, s’y projettent, s’y lovent. J’ai déposé sa tasse dans l’évier. Depuis combien d’années je n’avais pas fait ce geste simple, qui pourtant me bouleversait ? Il est parti, le vélo sous le bras, on s’est encore frôlés et, une heure plus tard, le portable a sonné. Il avait écrit: «Vous me plaisez.»
J’ai attendu. Avec mes mains qui tremblaient et mon ventre en capilotade. Je n’ai pas répondu tout de suite, j’ai relu, et relu, j’ai fumé une cigarette, puis deux, j’ai relu, et puis j’ai écrit «vous aussi».
Il est revenu. »

Extraits
« Marie m’a dit: ne dis pas que ce sont des années perdues, la vie est comme ça, on ne perd rien, on avance », et je sais bien, Marie, ma belle, que tu as raison, mais quand même, dans quelques mois j’ai quarante ans, et depuis quatre ans je donne à Pierre ce qui s’appelle un bout de ma vie — ça ne s’appelle pas autrement. Des heures, des nuits, un corps, des baisers, des rêves : la vie. Je me donne. Je prends ce qu’il m’offre mais il me vole — souvent j’ai ce sentiment-là, qu’il me vole. Pierre qui habite avec Sarah, qui dort avec Sarah. » p. 19-20

« On habite toujours quelque part. Mise pour une nuit. On habite, cela veut dire que l’on n’a rien réussi à quitter. On est. Dans une ville, dans une rue, dans une gare, avec son âge, son prénom, son nom. Son corps, son poids, ses mains. J’ai l’impression que je vais mettre des kilomètres entre Pierre et moi et soudain cette impression me fait peur. J’ai Presque envie de rester. En vrai, j’ai peur. » p. 25

« J’ai rencontré Mathieu l’année de mes dix-sept ans. Vous avancez et, un jour, quelqu’un apparaît, et c’est la juste lumière, et c’est la peau qu’il faut. Je ne me souviens pas d’un moment de ma vie où je n’ai pas voulu d’enfant, je ne me souviens pas non plus du moment où cette envie est apparue, j’ai vécu huit ans avec lui avant qu’il me dise oui, je crois que d’être père lui faisait un peu peur, et dans l’avion qui nous emmenait au Maroc cette année-là, je lisais Les Corrections, de Jonathan Franzen, et je me posais encore cette question: est-ce qu’on peut corriger les erreurs de nos parents? Un jour, j’ai dit ça à Mathieu, il a eu l’air horrifié, il ne comprenait pas que je me la pose, apparemment. » p. 30-31

« Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. Et puis, un autre jour, on quitte son appartement avec un billet pour deux à destination d’un autre pays. Et on ne veut pas de cette peine, on ne veut rien subir qui ressemble à une attente qui n’aurait pas été comblée. » P. 39

« À quel moment est-ce que j’ai compris ça, qu’il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes les vies que je n’aurai pas?»

« J’ai grandi quand Lucas grandissait. Je ne dis pas «vieilli», bien que ce soit le cas, je veux dire j’ai grandi, avec lui. Il m’a portée, plus haut, il a consolidé mes os, nourri mes jours. Lorsqu’on s’est retrouvé tous les deux, juste lui et moi, il avait dix-huit mois à peine. Le dimanche matin, il venait me rejoindre dans mon grand lit. Le soleil se levait. C’était des matins délicieux. On chuchotait. Il venait avec son oreiller, son doudou, et puis des livres que je lui racontais. »

« Je n’ai rien décidé, je l’aime. Je savais que ce n’était pas une bonne idée, je me doutais qu’il avait quelqu’un: je l’aime quand même. Jamais je n’aurais une nuit entière, jamais sa main dans la mienne dans la rue, jamais nos bouches qui s’embrassent devant des gens: je l’aime quand même. »

« Ils arrivaient quelques minutes avant lui, ils le précédaient toujours, c’étaient les mots du désir, ils marchaient avec lui, ils couchaient avec moi, ils remplissaient l’espace. Je me rendais compte que j’avais cherché cela une bonne partie de ma vie: un corps et puis des mots. Un jour arrive dans votre vie un homme auquel vous êtes capable de donner ce qu’il y a de plus intime encore que votre peau nue – et ce sont vos mots. »

À propos de l’auteur

ROTH_Madeleine_©DR

Madeline Roth © Photo DR

Madeline Roth travaille depuis presque vingt ans à la librairie jeunesse L’Eau Vive, à Avignon. Elle dit souvent que la librairie est sa deuxième maison. Passionnée de lecture depuis toujours, elle collabore aussi régulièrement à des revues littéraires. Elle publie ses premiers romans pour adolescents en 2015. Avant le jour est son premier texte à destination des adultes (Source: Éditions Le Rouergue / La Fosse aux ours)

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L’amour au temps des éléphants

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En deux mots
Du Tennessee, où ils assistent à la mise à mort d’une éléphante, en passant par le Paris de la Grande Guerre et jusqu’au Kenya, trois destins vont se retrouver liés, celui d’Arabella l’insoumise, de Jeremy le reporter et de William Vernon, obligé de fuir le Ku-Klux-Klan.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Arabella, Jeremy, William, une épopée

Dans cette formidable fresque romanesque, Ariane Bois nous entraine aux débuts du XXe siècle, des États-Unis en France puis en Afrique sur les pas d’un trio que les circonstances vont rassembler pour un bel hymne à l’amour et à la liberté !

Comme dans L’île aux enfants, son précédent roman, Ariane Bois saisit son lecteur dès les premières pages. Cette fois, ce n’est plus à un enlèvement que l’on assiste, mais à une exécution. Nous sommes dans le Tennessee en 1916. Une foule considérable s’est rassemblée pour assister à la pendaison d’une éléphante. La rumeur avait alors enflé, faisant de «Mary la tueuse» l’objet de toutes les attaques. Il avait alors été décidé de la pendre. L’occasion d’une dernière et horrible représentation.
Si la plupart des spectateurs hurlent leur contentement, certains sont tout au contraire effarés par la cruauté du traitement. Parmi eux, la jeune Arabella qui ne peut retenir ses larmes. Pas plus qu’elle ne comprend son père et son éducation rigoureuse, elle ne comprend le plaisir que l’on peut avoir à faire souffrir, elle qui se destine à soigner ses semblables.
Envoyé par le Boston Herald pour relater l’événement, Jeremy est lui aussi atterré par les mœurs barbares de ces gens du Sud et attendri par la peine d’Arabella.
À quelques mètres d’eux, Kid, un jeune homme noir, est lui aussi choqué par ce spectacle. Sa journée va du reste mal se finir, puisqu’il va être passé à tabac par un groupe de blancs le soupçonnant d’être un voleur et qui, sans autre forme de procès, le rouent de coups. Trois personnes qui, à priori, n’étaient pas faites pour se rencontrer et faire un bout de route ensemble. Mais la grande Histoire va en décider autrement. Prenant tour à tout le point de vue d’Arabella, de Kid et de Jeremy, Ariane Bois tisse sa toile et tend les fils qui vont finir par se rejoindre.
Car Arabella, Kid et Jeremy vont prendre la direction de la France et de ses champs de bataille. L’occasion pour Arabella d’oublier la sévérité paternelle, pour Kid de s’éloigner des champs de coton et du Ku-Klux-Klan et pour Jeremy d’oublier le parcours tout tracé que sa riche famille avait tracé pour lui.
Loin de leur Amérique, ils sont plongés dans ce conflit, cette boucherie qui va toutefois avoir la grande vertu de les réunir. Et quand les canons cessent de tonner, ils prennent la direction de Paris où les «Années folles» et le jazz doivent faire oublier les millions de morts, où l’insouciance est à l’ordre du jour. L’occasion aussi d’une fresque sur la formidable créativité qui régnait alors et sur les célébrités qui écumaient alors la capitale.
C’est lors d’une sortie au zoo de Vincennes qu’ils vont recroiser un éléphant et à nouveau être choqués par le spectacle offert. Ils ont alors l’idée folle de le ramener au Kenya!
Avec ce roman Ariane Bois enrichit sa palette. Autour de ses thèmes de prédilection, l’origine sociale, le racisme, la force de l’amour, elle rajoute l’écologie, la défense des animaux et la solidarité. Solidement documenté, depuis le fait divers d’origine et l’histoire de Mary l’éléphante jusqu’aux colons chasseurs d’ivoire, en passant par l’histoire de James Reese Europe, ce Jazz Lieutenant qui fit découvrir cette musique en France. Un homme à l’image de ce roman, rythmé, enlevé, entrainant.

BOIS_lamour_au_temps_Elephantmary  BOIS_jazz_lieutenant

L’amour au temps des éléphants
Ariane Bois
Éditions Belfond
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782714493316
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est d’abord situé aux États-Unis, dans le Tennessee, à New York, puis en France, principalement à Paris et en Afrique, au Kenya.

Quand?
L’action se déroule au début du XXe siècle, en 1916 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a pas d’hommes libres sans animaux libres.
Ils ne se connaissent pas et pourtant, en cette journée caniculaire de septembre 1916 dans une petite ville du Sud des États-Unis, ils assistent parmi la foule au même effroyable spectacle: l’exécution par pendaison d’une éléphante de cirque, Mary, coupable d’avoir tué un homme. Cette vision bouleversera la vie d’Arabella, de Kid et de Jeremy.
De l’Amérique qui entre en guerre au Paris tourbillonnant des années 1920, des champs de bataille de l’Est de la France aux cabarets de jazz, des pistes de cirque jusqu’au Kenya dissolu des colons anglais, ces trois êtres devenus inséparables vont se lancer sur la trace des éléphants au cours d’une prodigieuse expédition de sauvetage.
Dans cette éblouissante saga, une jeunesse ivre d’amour et de nature livre son plus beau combat pour la liberté des animaux et celle des hommes.

Les critiques
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Ariane Bois présente L’Amour au temps des éléphants © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« 13 septembre 1916, Erwin, Tennessee
De loin, ce n’est qu’une houle, un grondement. Mais quand on s’en approche, la foule ressemble à un organisme géant en colère. Elle bruit d’une seule poitrine, hurle à intervalles réguliers, donnant l’impression à celui qui l’observe de tanguer. Les hommes arborent leurs plus beaux chapeaux melon, les femmes paradent en tenues vives. Des enfants sont juchés sur les épaules paternelles, d’autres sautillent en piaillant. Certains ont suspendu leurs tâches quotidiennes, tels ces bouchers ceints de leurs tabliers sanguinolents ou ces boulangers blancs de farine.
Malgré la fine pluie qui tombe sans discontinuer depuis des heures, il est presque impossible de se frayer un chemin parmi la cohorte des citoyens qui piétinent le sol couvert d’une boue jaunâtre et grasse arrivant parfois jusqu’aux chevilles.
La population entière – deux mille âmes – semble s’être donné rendez-vous dans la rue principale d’Erwin, cette bourgade poussée trop vite, véritable champignonnière de constructions. Le spectacle va bientôt débuter, des petits malins cherchent à se faufiler au premier rang. Les chiens jappent, flairant l’événement exceptionnel.
Soudain, une rumeur monte de la foule.
Partis de Nolichucky Avenue, les éléphants ont emprunté Tucker Street et s’avancent désormais sur Main Street, enchaînés les uns aux autres. Mabel, la femelle aux yeux bordés de cils d’une longueur prodigieuse, ouvre solennellement la marche. Puis vient Shadrack, le vieux mâle, qui pose ses pattes avec précaution sur le sol, ébahi de croiser tant d’humains sur son chemin. Deux autres pachydermes, dont le nom s’est perdu, trottinent presque gaiement à côté de leurs cornacs. Enfin, dans un contre-jour saisissant, paraît Big Mary, la cause de cet engouement extraordinaire. C’est une éléphante d’Asie âgée de trente ans, mais contrairement à ses congénères souvent efflanqués, galeux ou malades, elle a des dimensions imposantes. Dépassant deux mètres au garrot, affichant cinq tonnes sur la balance, elle marche devant Jumbo, la star du fameux Barnum, le plus grand cirque du monde. Sa trompe oscillant au rythme de ses pas, elle avance, déroutée, nerveuse. Aujourd’hui, pas d’accessoires, ni ballons ni musique, rien qu’une procession sous la pluie, entre des colonnes de visages curieux, hostiles. Même ses entraîneurs qui cheminent à ses côtés lui semblent étrangers. Elle n’a eu droit ni aux caresses ni aux quignons de pain qu’elle s’empresse d’engloutir dans son fourreau gris. Et où est passé son cornac habituel, celui qui la lave, la félicite quand elle a bien travaillé et lui donne même du whisky, les soirs où le vent se faufile dans son enclos ? L’homme a déclaré forfait et l’a abandonnée.
Quand on écarte ses compagnons et qu’on l’immobilise soudain, Mary se met à trembler. Massés de l’autre côté de la rue, les éléphants refusent de la quitter. Les hommes du cirque jouent de la cravache pour les contraindre à avancer.
Sentant ses pieds se soulever, Mary barrit, affolée. Une acrobate détourne son visage raviné de larmes. Des ricanements, des jurons, des menaces montent du public.
— Respire, respire, ma vieille. Car la suite ne va pas te plaire !
— C’est la fête de la cravate au cou, ma belle !
— Quatre, trois, deux, un, dans les airs, Mary.
Des hommes lui passent une chaîne autour du cou et la fixent au crochet de l’immense grue.
— Tuez-la, tuez-la !
Le moteur démarre, la grue s’ébranle, la chaîne se tend autour de son corps.
Tirée par le cou avec une lenteur terrible, Mary commence son ascension funeste.
Dans la foule, indifférente à la boue qui macule ses pieds et à la pluie qui dégouline dans son cou, Arabella serre les poings devant l’ignoble tableau : l’animal suspendu, ballotté dans les airs, à deux mètres du sol. Soudain un bruit se fait entendre. La chaîne reliant Mary à la grue a cédé. L’éléphant s’écrase par terre dans un craquement d’os.
La clameur redouble.
— Allez-y, tuez-la !
Livides, des membres du cirque Sparks emmènent la jeune acrobate évanouie. Un cornac s’agenouille auprès de Mary et lui parle au niveau d’une oreille en forme d’immense feuille flétrie. Couchée sur le flanc, celle-ci regarde la foule d’un œil vide. Arabella se force à observer cette ignominie. Depuis la veille, elle ne pense qu’au sort de l’éléphant, à sa mort annoncée. Autour d’elle, beaucoup de reporters s’affairent, bloc-notes et crayon en main. Le spectacle a attiré la presse de Chicago et même de New York.
Vite, on passe une nouvelle chaîne autour de Mary, toujours inerte. Hissée à trois mètres du sol, elle commence à suffoquer, en se balançant doucement, dans un silence sépulcral, sous la potence d’acier. L’éléphant agonise une dizaine de minutes avant de fermer définitivement les yeux. Arabella se surprend à prier à voix basse.
C’est fini, on a tué « Mary la Tueuse », comme certains la surnommaient déjà. Des familles applaudissent à tout rompre. Leur appareil braqué dans le ciel lavasse, des photographes immortalisent la dépouille. Arabella aperçoit le reporter rencontré la veille, qui griffonne fébrilement sur son carnet. Elle se détourne vivement, l’homme ne l’a pas vue. Il le tient, son scoop ! C’est la première fois qu’on exécute un éléphant par pendaison. Le 4 janvier 1903, à Coney Island, on avait électrocuté Topsy, une éléphante d’une trentaine d’années comme Mary. Elle avait fini par écraser son gardien. Un meurtre, certes, mais qui s’apparentait à de la légitime défense : celui-ci tentait de lui faire avaler une cigarette allumée !
Jeremy Parkman espère décrocher la une de son journal. Cette histoire inouïe devrait captiver les lecteurs, même à Boston ! Abreuvés d’articles sur la guerre en Europe, ils se passionneraient pour le sort de Mary et la manière expéditive dont ces ploucs du Sud avaient réglé le problème.
Levant les yeux de ses notes, le journaliste aperçoit soudain Arabella. Que cette fille resplendit, même sous les larmes, avec son visage lumineux, cette peau satinée, une jupe verte épousant ses courbes, ses jolies jambes gainées de bas, qu’il devine plus qu’il ne les voit. Il ôte son chapeau pour la saluer, mais elle le fusille du regard et poursuit son chemin. Jeremy reste médusé. Comme si elle le tenait pour responsable du désastre ! Ensemble, ils avaient pourtant tout tenté pour sauver Mary.

La veille à Kingsport, Tennessee
— Tu n’iras pas à ce maudit spectacle ! Tu m’entends ? Il n’en est pas question.
Joseph Cox serrait les mâchoires, tout son visage traduisait sa détermination. Contrairement aux autres hommes qui s’empourpraient dès qu’ils hurlaient, le père d’Arabella affichait une pâleur inquiétante, comme s’il gelait sur place. Froid en temps normal, son regard virait au glacial. Dans ces moments-là, sa femme Lisbeth s’éclipsait en rasant les murs, redoutant les fréquentes explosions de colère de son mari. Arabella, elle, lui tenait tête.
— Mais c’est le cirque, papa ! Alors, oui, bien sûr que j’irai. Avec toute la ville, d’ailleurs.
— Des catins à moitié nues se trémoussant sur de la musique de clowns, ce n’est pas un endroit pour une jeune fille.
— Je n’ai plus dix ans.
À presque dix-huit ans, dans quatre mois et douze jours précisément, Arabella Cox se considérait comme une adulte. Elle avait arrêté l’école, qu’elle jugeait inutile, suivait des études à l’hôpital, travaillait par ailleurs afin de participer aux frais de la maison. Pour une fois qu’elle pouvait se distraire ! Le cirque, ce théâtre à la fois populaire et héroïque, la fascinait depuis toujours. L’odeur de sucre, de peinture fraîche sur les roulottes, de crottin sous les tentes sombres, la ravissait, tout comme les jongleurs et la ménagerie. Ses meilleurs souvenirs d’enfance restaient les représentations où sa Grand Ma Daisy l’emmenait dès qu’un cirque se produisait dans le bel État du Tennessee. Elle les connaissait tous, des plus modestes, ceux qui passaient en carriole avec deux pauvres canassons, des canards et un magicien hagard et souvent saoul, aux plus légendaires comme le Ringling ou le Barnum & Bailey Circus. Ceux-là sillonnaient les États-Unis d’est en ouest en train dans des convois de quatre-vingts wagons et s’arrêtaient dans les bourgs les plus reculés, comme Kingsport, où elle avait vu le jour.
— Et puis, il y a cinq éléphants, reprend Arabella à l’adresse de son père. Je ne vais pas rater ça !
— Si tu me désobéis, tu sais ce qui t’attend ! rugit Joseph Cox avant de claquer la porte, ce qui fait vibrer les murs.
Arabella connaissait le prix de ses rébellions. Son dos et ses jambes en gardaient des souvenirs cuisants, fouettés à l’occasion par le martinet paternel sur fond de prières sourdes et rageuses. Adventiste du septième jour, Joseph Cox croyait en effet en la Grande Controverse, autrement dit au conflit entre le Christ et Satan. Il pratiquait le sabbat, bannissait alcool, viande de porc et fruits de mer de sa maison et ne ratait aucun baptême par immersion de la région. Il se destinait au pastorat avant que sa famille, moins bigote que lui, ne le dissuade de suivre cette voie. Devenu comptable, il aimait son métier mais plaçait Dieu au-dessus de tout et vivait selon sa dure loi. Pas de loisirs, à part la lecture de la Bible, pas de médicaments en cas de maladie, jamais d’achats de plaisir ou flattant la vanité. Arabella abhorrait ces préceptes d’un autre temps et n’en faisait qu’à sa tête, quitte à en subir les conséquences.
Une longue femme maigre au visage délavé s’approche d’elle, plus ombre qu’être humain.
— Ne va pas te mettre en mauvaise situation, ma fille. Tu connais ton père… Je t’en prie, fais-le pour moi.
— Ne t’inquiète pas, maman. Tout se passera bien. Les éléphants m’attendent, conclut Arabella en clignant un œil malicieux.
Lisbeth Cox laisse échapper un soupir résigné qui creuse sa maigre poitrine. Depuis l’enfance, sa fille était indomptable. À sept ans, elle avait refusé de porter l’uniforme pour l’école une semaine entière, malgré les fessées paternelles. À dix ans, on l’avait surprise fourrant sa langue dans la bouche de son cousin. À quinze ans, il fallait l’arracher de son lit et la traîner à l’église où son père officiait avec une voix de stentor. Elle persistait à boire en cachette du thé et du café, malgré la doctrine adventiste tenant ces boissons pour du poison. Et contrairement à ses parents, elle pensait que l’Amérique se devait d’entrer en guerre contre les Allemands, au nom de la dette de liberté contractée auprès des Français depuis 1777. Joseph Cox s’en étranglait devant son potage, mais Arabella s’en moquait. À l’inverse de son frère aîné John, qui réglait son pas sur celui de son père et l’imitait dans ses moindres gestes, Arabella était née insoumise.
Arabella presse l’épaule de sa mère en songeant au cirque. Pourquoi l’aimait-elle autant ? Cet univers de tous les possibles l’attirait tel un aimant. La galerie des monstres, l’homme à la mâchoire de fer, la femme à barbe, les sœurs siamoises, les albinos, les nains, toute cette cour des Miracles l’émouvait autant qu’elle la fascinait. Petite, elle rêvait de devenir acrobate, de planer dans les airs avant d’atterrir sur les épaules d’un jongleur en débardeur étoilé. Puis elle avait découvert les éléphants, leurs barrissements caverneux, et s’était prise de passion pour ces créatures quasi mythologiques, ces statues de chair granitiques, avec leurs oreilles en draps de velours, leurs dagues d’ivoire plantées dans leur peau parcheminée, leurs trompes puissantes qui se dressaient et semblaient peindre des fresques invisibles dans les airs. Les éléphants nous ressemblaient tellement, contrairement à ce que l’on pouvait croire ! Joyeux ou tristes, attentifs à leur progéniture et à leurs congénères, intelligents, drôles, effrayants parfois, sans parler de leur mémoire biographique, ils n’avaient rien à nous envier. Au cirque, elle jubilait de les voir s’asseoir sur des tabourets, s’assembler pour former un petit train circulaire, jouer au ballon, résoudre des additions à l’aide de bâtons ou danser, majestueusement dressés sur leurs pattes arrière. Cet attachement lui venait sûrement des récits de sa grand-mère Daisy. Un temps missionnaire adventiste en Afrique australe, Grand Ma avait eu la chance d’observer des hardes en liberté dans la brousse. Plus tard, elle en avait fait de saisissantes descriptions à sa petite-fille, qui buvait ses paroles avant de s’endormir. Hélas, Grand Ma était morte, elles ne partageraient plus ces formidables après-midi où elles s’empiffraient de pop-corn sur les gradins, assistaient au spectacle sur la piste, puis filaient discuter avec les soigneurs. Amusés et séduits par ce curieux duo, ces derniers les laissaient caresser les bêtes dans leurs enclos et même les nourrir de courgettes et de pommes.
Arabella s’efforce de chasser ces souvenirs heureux avec une grand-mère adorée, happée un matin par le noir. On l’avait trouvée affaissée sur son évier, un vague sourire aux lèvres. Elle n’avait pas dû souffrir.
De la 3e Rue où elle habite jusqu’à Main Street, Arabella marche vite. Là encore, son père renâclerait. Selon ses parents, une demoiselle doit se mouvoir à pas mesurés et prudents, surtout à Kingsport, où les rues dépourvues de trottoir sont jalonnées d’ordures et souvent investies par des sangliers avides de déchets. En plein essor économique, la bourgade se couvre de tentes pour loger les ouvriers qui affluent des confins de l’État. On érige plus de deux cents maisons, dans un concert de marteaux, de scies, de jurons de charretiers. Les terres alentour s’arrachent comme au temps de la ruée vers l’or.
Arabella a remonté sa jupe pour presser l’allure, la parade va débuter. L’air chaud embaume d’effluves de pommes d’amour mêlés à l’âcreté de la bière et de la sueur des hommes. Pendant que les femmes s’éventent, ces derniers reluquent les cuisses des danseuses qui guettent le signal de l’orchestre.
Non loin d’Arabella, Jeremy Parkman, haute silhouette, habits élégants, port de tête aristocratique, a fort à faire avec son turbulent neveu de cinq ans.
— Tonton, achète-moi du nougat !
Le jeune homme s’exécute. Il ne peut rien refuser à James, dit Jimmy, le fils de sa sœur Marta, mariée à un notable de la ville de Charlotte. Chaque année, Jeremy lui rend visite, cette fois dans la maison de famille de son beau-frère, à Kingsport. Souffrante, elle lui a confié son fils pour la journée.
Une clameur s’élève. Les éléphants s’avancent en tête du défilé, indifférents au tumulte qu’ils déclenchent. Ouvrant la marche, Mary, la plus imposante, la star du show, a fière allure avec ses tresses et son diadème fantaisie posé sur sa lourde tête. Les gens du cirque le savent, plus un éléphant est gros, plus il attire les foules. Perché sur l’animal, son soigneur, un type roux à l’air malingre, sourit de toutes les dents qu’il lui reste et parade en agitant son bullhook, le bâton muni d’une pointe servant à diriger la bête.
Hypnotisée, Arabella s’approche comme si elle voulait toucher Mary.
— Il paraît qu’elle sait jouer au base-ball ! s’égosille un gamin.
— J’ai envie de la voir danser ! hurle une fillette en tapant dans ses mains.
Voilà un an que les enfants attendent ce spectacle. Ils suivront les éléphants jusqu’à l’étang où il est prévu que les bêtes se désaltèrent et jouent dans l’eau.
Tout à coup Mary se cambre, son grand corps s’arc-boute. Devant elle, au milieu de la rue, des cochons se sont invités au défilé et se disputent une pastèque pourrie en grognant. Son dresseur lui ordonne d’avancer en la menaçant du piolet. Aux aguets, clouée sur place, l’éléphante craint-elle le grognement des porcs ou convoite-t-elle leur fruit ? L’homme, qui s’en fiche, lui assène un grand coup sur le côté de la tête. L’animal pousse un barrissement de douleur, agite ses oreilles, s’ébroue, piétine le sol qu’il semble moudre dans un nuage de poussière. Tout à l’heure prompts à moquer le cornac impotent, les spectateurs reculent, apeurés. Sidérée, Arabella retient son souffle. Brusquement l’animal, d’une vivacité insoupçonnable, relève sa trompe, l’enroule autour du cornac tel un lasso et l’arrache de son dos comme une simple figurine. Une vague d’effroi agite les premiers rangs. Projeté tel un pantin dans les airs, l’homme atterrit sur un stand Coca-Cola, qui s’effondre dans un fracas assourdissant.
Des femmes crient de terreur. Mary semble hésiter, jauge les spectateurs, avance de quelques mètres, soulève sa lourde patte grise et la laisse retomber sur la tête du soigneur, qui explose dans un mélange de sang et de cervelle. Arabella se décompose, l’éléphante vient d’écraser le crâne de son dompteur comme une noix de coco ! Tout autour les gens s’éparpillent, épouvantés. Happée par la foule, Arabella va tomber, quand une main la soustrait au chaos.
— Mettez-vous à l’abri, tout de suite.
Un enfant dans les bras, l’homme la pousse derrière un établi. Arabella peine à reprendre ses esprits. Tout cela semble un mauvais rêve, ces cochons affamés, l’éléphant en fureur, l’homme catapulté et sa tête en charpie.
Soudain un type surgit d’un magasin avec un Colt et tire cinq fois sur Mary. Les cris redoublent, des gens plongent à terre. Mais les balles semblent glisser sur l’animal, qui secoue sa trompe pour défier l’assaillant.
— Respirez bien, mademoiselle, vous êtes toute pâle.
Jeremy regarde la fille, ses yeux d’un bleu irréel, ce visage en forme de cœur. Une odeur d’ambre et de sueur sucrée s’exhale de son corsage. Il l’entraîne derrière les colonnes de l’entrée d’un bar.
— Si vous voulez vomir, ne vous gênez pas.
— Après vous, je vous en prie…
La repartie de la fille le surprend, mais l’heure n’est pas à la joute verbale. Main Street est tapissée de chapeaux et d’ombrelles abandonnés, les mères hurlent les prénoms de leurs enfants perdus dans ce magma humain. Jeremy protège Jimmy qui s’accroche à son bras. Finalement, un homme du cirque réussit à sauter sur Mary. Sous sa poigne experte, elle se calme en quelques secondes. L’animal semble avoir tout oublié de la violence qu’il a déchaînée.
Jeremy époussette le pli de son pantalon mis à mal dans l’affolement.
— Bonjour, mademoiselle. Jeremy Parkman, pour vous servir. Vous n’avez rien ?
— J’ai vu pire, réplique la jeune fille.
— Dites-moi, à quoi ressemble le shérif par ici ? Je dois lui parler.
— Pourquoi ? Vous êtes un membre du cirque ?
— Non, du Boston Herald, un journal de la côte Est, sourit le jeune homme, laissant apparaître deux fossettes soulignant sa beauté un peu canaille et son regard carnassier.
— Tout le monde sait ce qu’est le Herald, rétorque Arabella en lui désignant un type qui s’avance en chaloupant parmi la foule. Fred Jackson. Notre shérif. Vous ne pouvez pas le louper, il est saoul dès midi.
— Très bien. Puis-je vous laisser seule ?
— J’allais vous le demander. Je n’ai besoin de personne.
— Quel est votre nom ?
— Arabella Cox.
Arabella aurait pu montrer plus d’aménité, le Yankee l’avait protégée de la foule, mais les mines et les postures du personnage l’agaçaient. Cette courtoisie condescendante, cette redingote pied-de-poule trop apprêtée pour Kingsport, ces longs cheveux calamistrés qui sentaient le barbier de luxe, ce mélange douteux de pirate et d’homme du monde pommadé, l’étrange intensité de son regard vert foncé, tout cela réveillait ses instincts de frondeuse et l’envie de se payer sa tête. Pendant un court instant, en tout cas, elle avait oublié le drame de l’éléphant, et de cela aussi, elle aurait pu le remercier. Elle savait depuis longtemps que ces animaux pouvaient attaquer, détruire et tuer, mais c’était la première fois qu’elle assistait à la mort violente d’un être humain. Et quelle mort horrible… Elle en avait l’estomac retourné, mais elle aurait préféré se faire couper un doigt plutôt que d’en convenir avec cet homme qui s’éloigne en tenant la main du petit garçon. Est-ce son fils ? Tout à coup, la lassitude l’envahit, l’étiole, s’immisce dans son dos, ses jambes. Elle rentre chez elle à petits pas, escortée par les images de cette parade macabre. Quel sort réservait-on à Mary ?

Plus tard, en fin de journée
— Alors, expliquez-moi, nom de Dieu. Que s’est-il passé au juste ?
Charlie Sparks s’est laissé tomber sur une chaise où son ventre gélatineux lui fait comme un tablier. En vingt-sept ans à la tête du cirque, le patron n’a jamais vécu pareille journée. Un homme broyé par l’un de ses animaux ! Et pas n’importe quelle bête : sa star, Mary, qui lui avait coûté les yeux de la tête – huit mille dollars ! – et dont il était si fier. Réuni dans la salle de la mairie avec son équipe, le maire, le shérif, le révérend et d’autres sommités de Kingsport, Charlie se demande comment protéger sa vedette, la soustraire à cette populace vengeresse qui réclame son exécution en scandant « Un fusil ou une corde ! ».
— C’est incompréhensible, lâche un dresseur. Mary était la plus sage de nos bêtes. Jamais un coup de pied ou un mouvement d’humeur…
— Le malheureux qui la montait, on sait qui c’était ? l’interrompt Sparks, irrité d’entendre chanter les louanges de l’animal en la circonstance.
Debout au fond de la salle, Arabella porte une robe bleu nuit ourlée de dentelle aux manches. Les hommes l’observent avec dédain ou concupiscence. Comme d’habitude, elle les ignore, absorbée par les débats qui augurent mal du destin de l’éléphante.
— Ma sciatique s’était réveillée, explique le cornac attitré de Mary. Avec toute la bonne volonté du monde, impossible de la monter. Alors à Saint Paul, il y a ce type qui s’est présenté… Un certain Walter Eldridge, il se faisait appeler « Red ». Il a commencé par filer un coup de main, ramasser la paille souillée, couvrir les bêtes avec des couvertures, c’était pas de trop…
— Ça n’explique pas comment il s’est retrouvé sur le dos de Mary, s’énerve Sparks, qui voit déjà se profiler les éternelles doléances syndicales de ses employés.
— Il a insisté, patron, profité de la situation pour se rendre utile, se défend le cornac. Nos éléphants sont doux, il a dû se passer quelque chose…
— Un chien qui grogne ? Un marmot qui braille ? Qui sait, avec ces bestioles ? maugrée un fermier. En tout cas, elle ne va pas s’en tirer comme ça.
— Elle a tué ! Elle tuera encore ! hurle le shérif Jackson, l’œil allumé par la gnôle.
— Cette bête est manifestement possédée, lance le révérend Johnson, un homme aux traits fins et cruels. Vous avez vu ses yeux ? Démoniaques…
Dehors, sous le soleil rouge sang de cet été sudiste, les citoyens de Kingsport réclament justice. Les plus excités se fraient un passage jusqu’aux fenêtres de la mairie, d’autres tambourinent à sa porte. Ils ne vont pas tarder à tout casser, pense Sparks.
— Rien n’annonçait un tel drame avec cet animal ? interroge Jeremy du fond de la pièce, en griffonnant des notes. Aucun antécédent violent ?
— Rien, lâche Sparks.
En son for intérieur, le patron du cirque est persuadé que Mary a déjà blessé voire tué quelqu’un par le passé. Nombre d’animaux au caractère belliqueux se refaisaient une virginité dans un nouveau cirque, sous un nom différent. Tenter de revendre la bête à un autre zoo pour récupérer une part de sa mise ? Cela semblait compromis. Les cinglés qui braillaient dehors ne l’avaient-ils pas déjà surnommée « Mary la Tueuse », scellant son destin ?
— Patron, les nouvelles vont vite. Des villes de la tournée annoncent qu’elles refuseront d’accueillir le cirque si Mary y figure. Les annulations, c’est la plaie de la profession…
L’homme qui vient de s’exprimer est le magicien de la troupe, en charge également de la publicité du cirque.
— En tout cas, moi je ne me rendrais pas à un spectacle où je risque de finir en mou pour les chats, ironise le maire en ricanant dans sa barbichette.
Arabella toise l’édile au monocle. Comment pouvait-on se montrer aussi abruti ?
Sparks soupire. Garder l’animal, le vendre paraissent aussi impossibles l’un que l’autre.
— Flinguons-la ! lance le révérend. Que justice soit faite.
— Ouais, la loi du talion ! renchérit le shérif en essuyant ses pattes graisseuses sur son pantalon informe.
— Impossible, lâche Sparks. Vous ne trouverez aucun fusil d’un calibre assez gros pour neutraliser cet animal, même dans le Sud.
Là encore, Sparks tait la vérité. Il suffit de tirer dans le conduit auditif d’un éléphant pour lui brûler la cervelle, mais il se garde bien de le dire à ces péquenauds !
— On pourrait lui trouer la panse avec un vieux canon de la guerre civile, suggère l’un des hommes.
— Ou l’électrocuter, comme l’a conseillé le grand Edison à New York il y a une dizaine d’années pour un autre foutu éléphant !
Arabella bondit de sa chaise.
— Mais vous êtes tous devenus fous ! crie-t-elle. C’était un accident, un malheureux accident. Qui sait ce que Mary a pu éprouver ? De la peur, sans doute. La tuer n’arrangerait rien. Elle ne recommencera pas ! Un mort ne vous suffit pas ?
Impressionné par la vigueur de la tirade, Jeremy fixe la jeune femme campée près de lui. Ses yeux bleu glace, ses fines mèches auburn échappées du chignon encadrant son visage rebelle et empourpré. De la dynamite, cette fille-là. D’une autre trempe que les dindes de la bonne société qu’il croise à Boston. Il devrait l’interviewer, écrire son portrait pour le journal, dans le style « La tigresse et l’éléphant ». Les lectrices, de plus en plus nombreuses, apprécieraient. Le boucan dehors le tire de ses pensées.
— Mes fidèles ont raison, lâche le révérend. Il faut pendre cet animal haut et court.
Arabella se tourne vers Jeremy.
— Eh bien, remuez-vous, le journaliste de Boston ! Dites quelque chose, aidez-moi à leur faire entendre raison.
Jeremy se surprend à obtempérer.
— Messieurs, envisageons calmement une alternative. Je suggère des jours de dressage ou de confinement avant d’utiliser cet animal pour les travaux des champs. Mary ferait une formidable bête de trait.
Ses propos se perdent dans le brouhaha et les ricanements.
— Insistez ! lance Arabella.
— Inutile. Ils sont décidés à la tuer. Et puis mon métier n’est pas de haranguer les foules mais de les informer.
Le ton suffisant de l’homme déplaît à la jeune fille.
— Joli métier, en effet. Eh bien moi, je vais continuer à me battre. Pas question d’autoriser une telle saleté, messieurs.
La voix d’Arabella monte dangereusement dans les aigus : elle va téléphoner à des journaux, prévenir la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, celle-là même qui avait interdit qu’on pende Topsy.
— Et si cela ne suffit pas, j’alerterai le gouverneur et même la Maison-Blanche à Washington…
— Miss, je crois qu’en ce moment le Président a d’autres chats à fouetter, chuchote Jeremy avec une pointe de sarcasme. Vous les entendez dans la rue ? C’est un lynchage qu’ils veulent. Voilà bien une tradition du Sud, non ?
— Que connaissez-vous du Sud, monsieur le Bostonien ?
Blanche comme une craie, Arabella se lève et sort de la salle. Dehors la foule scande toujours : « Tuez-la ! Tuez-la ! » Elle s’enfuit sans attendre le verdict des hommes à la mairie : Mary l’éléphante est condamnée à être pendue à Erwin, la ville voisine, là où le train s’arrête. Une puissante grue rendra justice au nom des honnêtes citoyens en colère.

Kid
Kid avait assisté au châtiment de Mary. Par atavisme, il se méfiait de la foule, de ses débordements, mais c’était la première fois qu’il voyait un éléphant… Et dire que la pauvre bête allait mourir. Horrifié, il n’avait pourtant pu détourner son regard de la pendaison. Un être vivant se balançant au bout d’une chaîne ou d’une corde, si cela pouvait être le dernier, pensait-il, comme pour conjurer cette trouble fascination. Il n’y avait que des Blancs dans le public. Les Noirs comme lui s’étaient tenus à l’écart. La scène avait peuplé ses nuits de cauchemars.
Rien de tel qu’un épi de maïs couvert d’une fine couche de beurre pour se changer les idées. S’élançant tête baissée vers le marchand qui va fermer, Kid bouscule une femme au milieu de la rue. Une Blanche, la cinquantaine, toute ridée d’amertume et de colère. Il s’empresse de l’aider à se relever, mais la virago en jupons le repousse.
— Que fais-tu, négro ? Ne va pas me toucher avec tes sales mains !
— Je suis désolé, madame. Je ne vous ai pas vue.
Kid commence à ramasser les paquets éparpillés autour d’elle.
— Au secours, on me détrousse ! piaille la femme. Mon argent, mes affaires !
Un homme à la mâchoire de dogue s’approche, prêt à mordre.
— Pourriture de nègre ! Toujours à voler les gens !
— Non, je vous jure, répond Kid en posant les paquets. J’ai heurté madame sans le faire exprès. Pardonnez-moi.
Autour de lui convergent des hommes en chapeau, une meute patibulaire, prête à en découdre avec ce garçon gracile d’à peine un mètre soixante-dix, bâti comme un adolescent, aux yeux d’un vert de chlorophylle.
— Foutez-lui la correction qu’il mérite !
— Sac à charbon !
Un coup de pied le cueille au bas du dos, le fait trébucher. Un poing le redresse qui lui entaille la lèvre. Une femme lui crache au visage, la salive dégouline sur sa joue. Il protège son crâne de ses mains, mais une bourrade lui pilonne la tempe, une autre lui écrase un œil. Ces vociférations, ces ondes de haine qui lui vrillent les tympans et le tétanisent sont familières à Kid. Elles emplissaient déjà la rue le jour de la pendaison de l’éléphant.
Dans un sursaut, il se libère d’un assaillant – il le reconnaît, il a travaillé pour lui. La vue brouillée, il aperçoit une ruelle sombre, bouscule deux types et se rue vers l’obscurité, son salut. Il ne connaît pas cette partie d’Erwin, il habite de l’autre côté, dans le quartier réservé aux Noirs, avec ses rigoles d’eau putride, ses cases en bois au sol de terre battue et sa petite église si modeste qu’on dirait qu’elle va s’envoler à la moindre brise. La chaleur y est plus écrasante qu’ailleurs, selon sa maman qui a voyagé jusqu’à Memphis. Il se repère vite, à l’instinct, dans un dédale de rues. Enfin, le terrain vague, et au bout, sa maison.
En lui ouvrant la porte, sa mère retient un cri d’effroi devant son visage tuméfié, sanguinolent. Ma en a pourtant vu d’autres, sa propre mère est morte en lui donnant la vie et elle s’esquinte tous les jours dans les champs de maïs.
— Mais que s’est-il passé, fils ?
— Des sales types m’ont tabassé. Je n’avais rien fait, maman, je te promets.
Ma le guide vers la chaise en bois fabriquée par son père, comme les autres meubles de la case. Elle va chercher une bassine d’eau, trempe un linge qu’elle passe délicatement sur le visage de son fils. »

À propos de l’auteur
BOIS_Ariane_©Yannick_CoupannecAriane Bois © Photo Yannick Coupannec

Ariane Bois est romancière, grand reporter et critique littéraire. Elle est l’auteure récompensée par neuf prix de: Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Sans oublier (Belfond, 2014), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2015), Dakota Song (Belfond, 2017). Après L’Île aux enfants, finaliste du prix Maison de la presse, L’Amour au temps des éléphants est son septième roman. (Source: Éditions Belfond)

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l’enfant céleste

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

 

En deux mots
Pierre vient de quitter Mary, la laissant en plein désarroi. Du côté de son fils Célian, ça ne va pas fort non plus. Il a de la peine à se concentrer à l’école. Des maux qu’ils vont tenter de panser en effectuant un voyage sur l’île de Ven, sur les pas de l’astronome Tycho Brahe, dont ils ont lu l’histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage initiatique de Mary et Célian

Dans son premier roman Maud Simonnot raconte la passion commune d’une mère et son fils pour l’astronome Tycho Brahe. Une passion qui va les pousser à entreprendre un voyage riche de surprises et d’émotions sur l’île de Ven.

Mary a du vague-à-l’âme. Pierre vient de la quitter avec un message sibyllin et son fils Célian a beaucoup de peine à l’école. Il rêve et est rapidement déconcentré. Il est cependant loin d’être stupide, se passionnant pour la nature qui l’environne et pour les étoiles du ciel. Il aime par-dessus tout l’histoire de Tycho Brahe (1546-1601) que lui raconte sa mère. Cet astronome danois aura connu bien des misères avant d’entrer dans la postérité grâce notamment à Kepler qui s’est appuyé sur son héritage.
Convoquée une énième fois par son école et fatiguée nerveusement, elle prend une grande décision: «je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique.»
Commence alors la seconde partie du roman qui se déroule sur l’île de Ven, cette sur laquelle Tycho Brahe a fait édifier son château-laboratoire dont il ne reste rien aujourd’hui. En revanche, le lieu reste un endroit magique pour Célian et Mary auquel Maud Simonnot donne tour à tour la parole pour qu’ils nous transmettent leur vécu. Grâce à Solveig, qui les accueille chez elle, ils vont pouvoir enrichir leurs connaissances et développer leur imaginaire. Si quelques failles viennent ternir le portrait de l’astronome, ils trouvent quelques clés dans son musée et quelques interrogations. Comment a-t-il pensé à appeler l’île Uraniborg avant même la découverte d’Uranus? Et comment les personnages de l’Hamlet de Shakespeare ont-ils des noms inspirés des études menées ici? Les deux hommes se connaissaient-ils? Célian a peut-être la clé du mystère, lui qui adore parcourir la lande, s’émerveiller devant une mousse rose, regarder le ciel et la mer ou les oiseaux. «Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.»
Si le récit est parfaitement documenté, c’est d’abord le cheminement intérieur de la mère et de son fils que Maud Simonnot nous propose de partager, avec des mots simples, mais qui n’excluent pas la poésie. Amour, émerveillement et ouverture aux autres forment les clés de leur initiation.
Ils sont prêts à rentrer.

L’Enfant céleste
Maud Simonnot
Éditions de l’Observatoire
Roman
176 p., 17 €
EAN 9791032913697
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé principalement sur l’île de Ven, proche de Copenhague mais appartenant à la Suède.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.
En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures.
Porté par une écriture délicate, sensuelle, ce premier roman est une ode à la beauté du cosmos et de la nature. L’Enfant céleste évoque aussi la tendresse inconditionnelle d’une mère pour son fils, personnage d’une grande pureté qui donne toute sa lumière au roman.

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Maud Simonnot présente L’enfant céleste © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dès sa naissance on le sait.
On se dit que cet enfant-là est différent.
Pourtant on ne le formule pas, on vient d’une famille pudique, et puis bien entendu toutes les mères doivent éprouver ce sentiment d’être devant un être singulier, forcément merveilleux.
On le tient entre ses deux mains, ce nourrisson réfugié dans une noix, si petit, si doux. Les reflets d’or clair de ses cheveux. Et ce regard un peu voilé qui ne le quittera plus. Lunaire. Oui c’est ça, un enfant céleste.

Nous traversons le fleuve et marchons jusqu’au Jardin des Tuileries. Un filet d’air fait bouger les arbres empoussiérés, la blancheur du sol nous éblouit. Nous nous sourions, comme étonnés de pouvoir être là, ensemble sous les feuillages, une saison de plus.
Paris déserté, les bancs alignés entre les tilleuls et les marronniers rouges, les rayons du soleil déclinant derrière les statues, les marches de l’escalier où nous ne cessons de nous arrêter pour nous embrasser : l’avenir nous appartient.
Quelques jours plus tard je recevrai ce message de Pierre : « Je n’aurais pas voulu mettre de tristesse dans ta vie mais je voudrais qu’on arrête. »
Et cette phrase, qui me pulvérise : « Je ne peux pas faire l’amour sans amour. »
Il n’y aura jamais d’autre explication.

Célian
La maîtresse a dit à ma mère que c’étaient des caprices, des fausses excuses tout ça, que je ne veux juste pas travailler, que je n’écoute jamais.
Maman a répondu : « Déconcentré ce n’est pas dissipé. » La maîtresse a haussé les épaules. Elle est convaincue que je suis un touriste, c’est le mot qu’elle a employé hier. Rosalie en a parlé à son père psy. Ça n’a pas loupé, il l’a répété à ma mère et elle a immédiatement demandé à voir la maîtresse. Mais ça sert à rien.
La maîtresse précédente était gentille. En plus elle s’appelait Madame Renard. Une semaine après la rentrée elle m’avait demandé ce que j’aimais. J’avais dit : « Les Shadoks ». Un lundi elle avait distribué des cartes qu’elle avait fabriquées pour nous apprendre à compter en GaBuZoMeu. Elle m’avait aussi nommé responsable de l’herbier de la classe. Depuis on en a commencé un autre avec Maman. Je ramasse des feuilles, je cherche leurs noms, et elle les peint.
Quand elle sort ses crayons et ses pinceaux je m’assois en face d’elle, je la regarde à travers le verre. Au moment où elle plonge son pinceau dans l’eau ça forme un nuage coloré qui se dilue lentement.
Aujourd’hui elle dessine un papillon pour moi. Elle découpe les antennes, fonce un peu le bleu au bord du dessin. Elle arrondit les ailes sur son doigt. Voilà, on dirait un vrai argus. Vole vole papillon.

« Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
La phrase de Marceline m’est revenue tandis que, assise sur les marches en haut du cimetière de ma ville natale, je contemplais les tombes et le lac artificiel au-delà.
Un ami m’avait convaincue d’aller consulter cette psychanalyste malgré ma réticence à déballer mes rêves sur un divan à une personne qui finirait immanquablement par m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents.
Rue du Paradis il fallait franchir un porche, sonner à un interphone dissimulé sur le côté, se présenter. La première fois, partie dans le mauvais sens à la sortie du métro, je suis arrivée essoufflée, en retard. À l’interphone j’ai décliné mon identité, il y a eu un silence puis mon interlocutrice a été prise d’une quinte de toux et m’a dit dans un étranglement de gorge : « Je ne sais pas qui vous êtes mais montez. » À l’étage la porte était ouverte, il suffisait de la pousser. « Venez, venez. » Est apparue dans le salon une minuscule bonne femme, les cheveux roux, les pieds nus, déformés, qui avait du mal à marcher. « Entrez donc. » J’ai répété mon nom et mon prénom. « Ah oui Mary, il fallait me dire votre prénom, les noms je ne les retiens pas. » En la suivant dans une pièce surchargée de tapis et d’objets orientaux, je me suis demandé quel âge pouvait bien avoir Marceline, et pourquoi elle continuait de prendre des patients. À l’entendre tousser non-stop, à la voir évoluer si difficilement, on se disait que la vieille fumeuse devait être prête à mourir.
Lors de cette séance j’ai parlé du chagrin d’amour qui m’amenait. À la deuxième séance la psychanalyste a essayé de m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents, j’ai aussitôt décidé de ne jamais remettre les pieds ici. Puis Marceline s’est mise à tousser après avoir allumé une cigarette, j’ai cru qu’elle allait succomber devant moi et eu pitié. C’est exactement ce que j’ai ressenti : je ne pouvais pas lui faire ça.
À la troisième séance, j’ai réuni mon courage pour lui annoncer ma décision d’arrêter, et je suis rentrée chez moi, soulagée de m’être tirée d’affaire, me promettant qu’on ne m’y reprendrait pas. J’aurais dû m’y attendre, je connaissais le discours freudien – « votre expérience amoureuse désastreuse s’explique par une enfance dysfonctionnelle, une psyché insuffisamment consciente d’elle-même… » –, cette obsession à vouloir dénicher une origine dans le passé, comme si en plus de sa peine il fallait encore chercher en quoi on était responsable de son malheur. Pourtant je dois reconnaître que parmi quelques lieux communs Marceline avait dit deux choses qui avaient résonné en moi. Tout d’abord une révélation essentielle, à savoir que Pierre souffrait probablement aussi de cette situation. Et cette question bateau qui s’était engouffrée dans une brèche : « Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
J’ai inspiré profondément avant de regarder, tout en bas du champ des pleurs, la tombe de cet homme, mon père, qui s’était suicidé quand j’avais sept ans, me laissant la fin de l’enfance pour tout héritage.
J’avais eu des difficultés à trouver sa tombe lorsque je m’étais résolue à m’y rendre enfin quelques années après sa disparition. Elle était tout près de celles des bébés, dans l’allée qui bordait le cimetière le long du lac. J’ai déposé un caillou sur la dalle de granite rose. Je lui ai rapporté des pierres rondes et polies des plages du monde entier. J’en ai toujours une avec moi, dans les poches de mes vestes, au fond de tous mes sacs. Les tourner et les retourner entre mes doigts me calme, leur contact me raccroche à la réalité ou au contraire permet de m’en dissocier.

Au moment de franchir la grille en fer de l’entrée, j’ai fait demi-tour pour pénétrer dans le carré où l’on se débarrasse des fleurs fanées et des vases brisés. D’aussi loin que je me souvienne je revois ma mère relevant précautionneusement les pots jetés, secouant les mottes de terre et récupérant des fleurs parfois encore en boutons. À chaque visite au cimetière, notre jardin s’agrandissait de quelques cyclamens, primevères, ou dahlias rendus à une nature anarchique. J’ai tenu un pot de pâquerettes contre moi, figée face à l’étendue d’eau.

Célian
Maman. Je t’aime beaucoup tu sais.
Dans ta chambre d’enfant rien n’a bougé. Je me mets sous l’édredon. Je regarde les rayures vertes des murs, les coquillages et les branches de corail, ta collection des premiers numéros de La Hulotte, un lucane mâle dans un bocal.
J’ai lu l’album sur les Découvreurs du Ciel posé vers ton lit, peut-être qu’on pourrait l’emporter à Paris ? Mon chapitre préféré c’est celui sur Tycho Brahe. Granny a trouvé ça drôle car ce scientifique te fascinait aussi quand tu avais mon âge. Il paraît que tu voulais être astronome. Je me demande pourquoi tu as choisi un autre métier finalement.
Moi je sais ce que je voudrais faire. Et je ne changerai pas d’avis.
« Regarde ce que j’ai sauvé. » Ma mère, entourée de ses chats, absorbée par sa couture, lève les yeux. Je lui tends les fleurs. « Tu viens du cimetière, c’est bien. » Un silence pesant. Puis sa gaieté reprend le dessus : « On appelle Célian et on va les mettre vers les aubépines ? »
En l’accompagnant dans ce jardin qu’elle créé par tous les temps, je songe que la vitalité organique des plantes doit être un remède à la mélancolie. Se fondre dans la simplicité d’un jardin, retrouver chaque jour cette nature généreuse, est peut-être une façon de consentir encore au monde.
J’avais fait découvrir à Pierre les polaroids de Cy Twombly sur des pivoines, des choux, des citrons… Alors que je l’interrogeais sur son travail, il m’avait répondu qu’il ressentait une lassitude nouvelle à écrire des histoires. Ça m’avait peinée mais je l’avais taquiné en lui disant qu’il pourrait toujours se consacrer à la poésie, ou à la photographie. L’idée lui avait plu. Un matin nous avions feuilleté un catalogue d’exposition de Twombly que je venais d’acheter, et admiré les images de pétales roses qui envahissaient les pages en gros plans vaporeux, clichés fanés aux airs proustiens.
Je lui avais aussi confié que le Morvan me manquait terriblement. J’étouffais au milieu de ce béton, le bruit m’assourdissait. Aux saisons intermédiaires, surtout, si peu marquées dans des villes où toutes les plantes semblent être condamnées à apparaître et disparaître dans un même mouvement accéléré, je rêvais de regagner l’espace de ma campagne, de marcher dans l’herbe… Pierre avait ri : « Tu es comme les chiens, tu as besoin d’un environnement particulier pour être heureuse. Je serais plutôt un félin, les lieux me sont indifférents. »
C’était un mois avant notre séparation. Nous avions profité d’un salon en Bourgogne où il signait son dernier roman pour partir quelques jours. Tandis que Pierre prenait des photographies des vignes rougeoyantes avec son Leica, j’ai ramassé dans la terre labourée des fossiles de bélemnites et d’oursins pour Célian. Au bout d’un rang j’ai soulevé une feuille de vigne et détaché la grappe dorée qu’elle cachait, petite grappe négligée lors des vendanges, si sucrée. Quelque chose dans l’atmosphère avait changé depuis la veille, nous avions basculé dans l’automne et une belle lumière dorée déchirait la brume froide qui recouvrait la vallée devant nous. Il m’a envoyé par la suite une photographie volée de cet instant où je suis là, immobile dans cette lumière, le regard vague. En fait je me mens. En fait à cet instant j’avais déjà l’intuition que notre relation touchait à sa fin.

Un soir, en quittant le travail, tard, j’ai vu Pierre entrer avec une jeune femme dans un restaurant où nous étions souvent allés ensemble. La fille je la connaissais, une auteure à la mode. Son attitude, rire, gorge, tout chez elle me blessait. Pierre en lui ouvrant la porte a posé sa main au bas de son dos, et ce geste m’a blessée atrocement.
C’était une vraie nuit d’hiver, glaciale. J’ai contemplé depuis le pont Neuf une cité qui m’apparaissait, même à ce moment-là, sublime avec ses façades haussmanniennes alignées derrière les silhouettes des arbres morts. Une architecture sophistiquée dont les volumes dessinés par les changements d’ombre et de lumière à chaque passage de bateau se démultipliaient dans l’eau.
Quelques mètres plus loin, je suis descendue sur le quai. L’air était orange, épais. Un couple enlacé contre un platane m’a fait détourner les yeux. Je me suis assise au bord du fleuve, espérant que le miroir apaisant de la Seine me console, mais la vision des bateaux mouches glissant sur l’onde comme des vaisseaux fantômes ne faisait qu’accroître la sensation d’être à côté de ma vie.
Je suis remontée par le boulevard de Sébastopol, la Gare de l’Est et la volée de marches du raccourci coupe-gorge le long de la Gare du Nord. Une lune blême s’était levée, éclairant dans les angles des murs des tessons de bouteilles, des oiseaux crevés et les corps recroquevillés de quelques toxicos échoués là au bout de leur misère. Au loin un métro aérien a brisé le silence, grinçant, désarticulé, sinistre. J’ai traversé ce royaume des damnés sans en prendre la mesure, moi-même âme errante, amputée de mon histoire d’amour. Toute la ville était contaminée par ma tristesse. Je ne m’en sortais pas.

Célian
Je passe l’heure à fixer la pendule. Dès que le cours commence je me dis qu’il reste cinquante-neuf minutes à attendre. Je n’arrive pas à souligner proprement, mon cahier est un torchon. Parfois j’essaie de ne pas regarder la pendule pendant au moins un quart d’heure mais je relève la tête et ça fait juste deux minutes.
Je suis obligé de bouger mes mains, c’est plus fort que moi. Je massacre mes gommes, je mange mes stylos, je me baisse sans arrêt pour ramasser mes cahiers. J’ai encore cassé ma règle, Maman ne va pas être contente.
Je n’arrive pas à ne plus m’ennuyer. J’essaie vraiment pourtant. Les autres élèves aussi semblent s’ennuyer, mais chez eux l’ennui doit être moins fort.
Je me demande pourquoi je suis là. Pourquoi nous sommes tous là. Je préférerais me promener dans la nature et observer les animaux. Ils sont plus heureux que nous. Ils ne vont pas à l’école, pourtant ils sont plus heureux c’est sûr. Ils se roulent dans l’herbe, dorment au soleil. Ils n’ont pas de montre.
La maîtresse m’a posé une question que je n’ai pas entendue. Elle s’énerve, je vois ses doigts crispés : « Tu imagines que tu peux te passer de mes cours ? » Je ne réponds pas et c’est pire. Elle devient toute rouge et s’approche en criant presque : « Puisque tu es si intelligent prouve-le. J’attends ta réponse, monsieur le génie. »
J’ai pleuré. Quelqu’un a dit : « Oh le pauvre bébé… » La sonnerie a retenti. Je me suis essuyé les yeux, je ne veux pas que Maman voie mes larmes. »

Extraits
« Les soirs je raconte à Célian l’histoire de Tycho Brahe. D’emblée surtout, ce qui frappe dans sa biographie, c’est la succession de drames, les marques indélébiles de son destin. L’astronome naît le 14 décembre 1546 en Scanie, alors province danoise, dans une famille très riche, d’une noblesse qui « se fond dans la nuit des temps ». Second enfant d’Otte Brahe et Beate Bille, Tycho était leur fils aîné mais en réalité – il n’apprendra ce secret qu’à l’âge adulte – il avait un frère jumeau décédé prématurément. Son existence à partir de cette découverte sera évidée de cette absence originelle ; ce jumeau qu’on lui a caché sera son tourment, sa fragilité.
Et l’aventure rocambolesque continue lorsqu’il n’a que deux ans : Tycho fut enlevé à ses parents par son oncle Jorgen, Amiral des armées, qui l’éleva jusqu’à sa disparition accidentelle en 1565 après un plongeon dans les eaux de Copenhague pour sauver de la noyade Frédéric II, le roi du Danemark.
Abandonné enfant, auréolé ou damné par la légende des commencements, puis en partie déshérité à la mort de son père adoptif, Tycho Brahe s’affranchit encore un peu plus des chemins tout tracés en se mariant avec une paysanne. Auparavant on avait bien essayé de le fiancer avec une femme de son rang princier tout comme on avait tenté de lui faire embrasser des carrières prestigieuses, il préféra fuir la cour et ses artifices, les honneurs, les devoirs, pour se jeter à corps perdu dans cette vocation pour l’astronomie que tous jugeaient indigne. Même s’il semble avoir été aimé par sa plus jeune sœur – Sophie, sa collaboratrice, son alter ego -, sa famille et son milieu n’ont cessé de rejeter son mode de vie et ses choix.
Pour Célian je n’ai pas besoin de romancer la suite, véritable récit de cape et d’épée : à cause d’une dispute avec un cousin, Tycho Brahe se battit en duel le 27 décembre 1566 dans un cimetière allemand – 27 décembre, ça plait à Célian, c’est sa date de naissance. Ledit cousin lui trancha l’arête du nez avec un sabre, Tycho en restera défiguré et sera obligé de recourir désormais à une prothèse en or pour cacher les deux trous béants au milieu de son visage.
Voilà notre homme à vingt ans. Son seul refuge, celui des marginaux et des poètes : le ciel étoilé. » p. 39-40

« Quatre heures du matin. Je me lève, soulagée, j’ai pris ma décision: je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique. Pour mon fils au moins je dois surmonter mon chagrin.
J’ai conscience que je nous déleste d’un quotidien stagnant comme on ferait naufrage, et que si je demandais conseil on me dirait que ce projet est une bêtise. Je refuse de me laisser ensevelir à nouveau sous les recommandations. Combien de fois dans une vie réalise-t-on vraiment ce dont on a envie ?
Nous allons partir, quelques mois. Ça m’est venu en repensant à la métaphore de la voile contre le vent du père de Rosalie et à ma conversation avec Célian. Quant à la destination de notre voyage, c’est une évidence. » p. 55-56

« Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.
Et je l’imagine à nouveau, ce grand Danois de trente ans réfugié en haut d’une tour, une chevêchette sur l’épaule, observant une étoile bleutée que nul n’avait jamais remarquée, calculant son emplacement exact avant de l’inscrire sur le globe céleste auquel il dédierait sa vie. Avec son visage défiguré et cette brèche en lui tout aussi béante, mieux que personne il savait que «ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence ». p. 144

À propos de l’auteur
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Maud Simonnot © Photo Olivier Dion

Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège qui l’ont inspirée pour ce livre. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (Gallimard, 2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. (Source: Éditions de l’Observatoire)

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Les orageuses

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un groupe de filles, toutes victimes de harcèlement et de viol, décident de se venger et organisent des expéditions punitives auprès des coupables en constatant combien il est difficile de faire aboutir les actions en justice. Elles ont envie que la peur change de camp.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La bande de filles qui s’attaque aux violeurs

Marcia Burnier fait une entrée fracassante en littérature. Avec Les orageuses, elle imagine une bande de filles décidées à se venger de violeurs et qui organisent des expéditions punitives. Mais peuvent-elles guérir le mal par le mal?

Mia souffre. Elle souffre physiquement, un douleur qui s’étend le long de son dos. Elle souffre surtout psychiquement, ayant accumulé des expériences traumatisantes fae aux harceleurs. Au fil des ans, en croisant des hommes menaçants, elle a appris à se protéger, comme dans ce train qui l’amène à Grenoble. Alors, elle rabat sa capuche et se recroqueville dans son siège.
Mais c’est une autre Mia qui débarque du train. Elle retrouve sa bande. Avec Nina, Lila, Inès, Leo et Louise, elle a organisé une expédition punitive. Les meufs vont faire payer cet homme qui a forcé l’une d’elle, tout détruire dans son appartement, taguer les murs, détruire son mobilier, le dépouiller de son ordinateur. Car il faut que la peur change de camp!
Cette peur qui a paralysé Lucie le soir de ses 28 ans, quand elle avait ramené un mec chez elle. «La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer (…) Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence.»
La vie de Lucie a basculé cette nuit-là. Elle avait ressenti dans sa propre chair tous les témoignages des jeunes filles qui passent dans son bureau d’assistante sociale et à qui elle dit de porter plainte sans y croire. «Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment».
Ce cercle né un peu au hasard des rencontres, mais auquel elle peut désormais s’accrocher. Et dont elle partage les idées, ayant compris que la justice ne se rend pas au tribunal ou si peu. D’ailleurs Mia, qui assiste régulièrement aux audiences du tribunal correctionnel, tient le registre des affaires bâclées et même des décisions prises contre les victimes. C’est ce qui est arrivé à Leo. Alors, les filles ont décidé de prendre les choses en main et d’agir. Un agent immobilier, un tatoueur, un prof de sciences-po vont recevoir leur visite…
Marcia Burnier raconte ces expéditions punitives, dit aussi les souffrances des victimes, la forte sororité qui s’installe. Elle dit aussi le fossé entre la justice et les crimes commis. Son roman est un constat douloureux et un cri qu’il faut entendre. Toutes les dénonciations et les prises de conscience, toutes les paroles qui se libèrent ne feront pas bouger des dizaines d’années d’immobilisme. Le constat est aussi cruel que lucide, #meeto a aussi ses limites.

Les orageuses
Marcia Burnier
Éditions Cambourakis
Premier roman
EAN 9782366245189
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, à Aubervilliers, à Grenoble et à Saint-Lunaire.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »
Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

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Présentation du roman Les orageuses par Marcia Burnier © Production éditions Cambourakis

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Meuf, meuf, MEUF respire. Respire comme on t’a appris, ouvre ta cage thoracique, si allez, ouvre-la bien fort. Merde. Prends ton téléphone, allez, prends-le, arrête, mais ARRÊTE de trembler. Voilà, comme ça. Respire on a dit. T’arrête surtout pas de respirer. Regarde pas la traînée sur ton pull, regarde-la pas, on s’en fout si ça partira au lavage, au pire tu le jetteras, tu l’aimais même pas ce pull. Ton téléphone. Arrête de pleurer. Appelle. Rappelle. Rappelle encore une fois, elle t’en voudra pas. Tu vois elle décroche, elle est inquiète. Raconte-lui putain, t’appelles pas à cette heure-là pour savoir comment elle va. Crache. Parle-lui du couloir. Parle-lui de ses mains sales et de ton corps glacé. Explique-lui cette nuit de garde, les pas qui s’approchent, ton soupir, tant pis si c’est brouillon, écoute sa voix à l’autre bout du fil elle t’écoute, elle est totalement réveillée. Respire encore un peu. Ralentis. L’histoire est pas compliquée, rappelle-toi : il est venu à ton étage, cet étage à moitié vide, à l’heure où les gamines dorment toutes profondément. Il a discuté, c’est pas grave si tu te rappelles pas de quoi, probablement du dernier skinhead qu’il a tabassé, elle s’en fout tu vois bien. T’as soupiré, il t’agace depuis longtemps, tu le trouves inintéressant, presque stupide, tu l’évites toujours soigneusement. Tu ne te rappelles pas de quoi vous avez parlé, mais tu te rappelles qu’il a soudain essayé de t’embrasser, tu te rappelles ses mains qui serraient ton cou, elles étaient moites et tu t’es dit quoi, ah oui tu t’es dit qu’il transpirait de stress, que c’était bon signe, qu’il était peut-être pas habitué à faire ça. Mais t’as eu de moins en moins d’air, arrête de t’excuser, tu pouvais pas respirer, et t’as eu peur, évidemment que t’as eu peur. Il a gardé une seule main sur ton cou, et t’as senti son odeur, tu puais la peur, la sueur froide avait coulé le long de ton dos, de tes aisselles, tu pensais que tu voulais pas mourir dans ce foyer, tu voulais pas mourir à Épinay, c’est con putain comme si ça aurait rendu les choses plus agréables s’il t’avait étranglée au bord de la mer. Dis-lui ce dont tu te rappelles, raconte-lui le silence, pas un bruit, il n’a rien dit, putain le gars n’a pas parlé, toi non plus remarque, t’as pas crié, en même temps t’es con ou quoi, il t’étranglait, c’est possible de crier quand on peut pas respirer ? C’est pas le moment de googler ça, raconte-lui la suite.
C’est là que t’as compris, en vrai t’avais compris avant probablement, mais quand t’as senti sa main sur ton ventre qui descendait, t’as compris et tu l’as fixé, si rappelle-toi, tu l’as fixé avec toute la haine que tu pouvais trouver et t’as attendu. T’as attendu le bon moment. Respire. C’était pas de la tétanie, c’était de la stratégie. Écoute-la bordel, calme-toi. Sa main était déjà en train de te fouiller et t’as senti qu’il se relâchait, qu’il pensait que c’était acquis, et tu t’es débattue, t’as rien fait de ce qu’on avait appris mais tu l’as fait lâcher. Reprends le fil de l’histoire, t’arrête pas en chemin, t’es bientôt chez elle, faut juste que tu restes au téléphone. Regarde cette traînée sur ton pull, regarde comme elle est rouge, t’as pas rêvé, t’as rien inventé, regarde ton sang qui macule ta manche, décris-lui la beigne que tu t’es prise, comment ça c’est signe de défaite, c’est signe de gloire, t’es dehors, tu respires, tu tousses mais tu respires, t’es pas morte à Épinay et ça c’est une putain de victoire.
Mia ouvre sa porte, les yeux un peu endormis mais ses gestes sont réveillés, rassurants. Inès s’engouffre dans l’appartement, transie de froid, dans la panique elle a oublié son manteau au foyer. Elle s’engouffre dans les bras de Mia, elle blottit sa tête, elle fout du sang partout. Son cerveau enregistre, il comprend enfin que c’est fini, que le type est loin, qu’il est resté là-bas, dans son couloir silencieux et humide, et qu’elle, elle est dans le cou de son amie, au chaud. Elle voudrait un thé, elle voudrait une douche, elle voudrait autre chose que ces fringues, elle voudrait manger, elle voudrait ses bras. Inès voudrait arrêter de trembler. Mia la porte jusqu’à la salle de bains, et la tient pendant qu’elle enlève ses vêtements. Quand la fille glisse sous l’eau chaude, elle sent son corps abandonner. Elle sent ses larmes dégouliner, sa vessie lâcher, elle hoquette en vérifiant qu’elle arrive bien à respirer. Quand l’eau s’arrête de couler, Mia est là, elle la frotte avec une serviette. En la regardant éponger le sang, Inès sent soudain quelle est prête. Plus rien ne coule mis à part sa rage. Cette rage pulse, elle se déverse dans tout son corps. Elle fait crisser ses articulations, elle lui bloque le dos mais surtout elle lui fait relever les yeux. Mia la fixe:
— Tu veux faire quoi?
Comme bon nombre de ceux qui lui ressemblent, il est arrivé, s’est assis et, à peine son veston déboutonné, il a écarté les jambes jusqu’à ce qu’elles se serrent contre celles de Mia. Classique. Comme si leurs couilles allaient exploser si leurs cuisses ne faisaient pas un angle de 90°. Mia hésite à se lancer dans la bataille et pense à ce soir, à ce qu’elle va faire et ça lui redonne un peu d’énergie. Elle écarte les jambes à son tour, tranquillement, centimètre par centimètre, pour regagner un vague espace vital. Elle résiste comme elle peut, en tendant tous les muscles de ses jambes, en essayant de se concentrer sur le film qui démarre sur son ordinateur. C’est pour ça que Mia déteste les sièges à quatre dans le train, encore plus quand elle est contre la fenêtre, ça l’oppresse ces jambes partout qui la font se recroqueviller contre la vitre. Enfin, après cinq minutes de bataille silencieuse, elle sent les jambes inconnues battre en retraite, desserre les poings et retrouve un peu de place.
Elle pense avoir du répit, mais elle entend des éclats de voix plus loin dans le wagon. En levant les yeux, elle voit avec dépit qu’un groupe d’hommes revient très alcoolisé du wagon-bar. Ils sont joyeux, ils ont envie de rire, de faire la fête, et ça pourrait être un non-événement, ça ne déclenche probablement aucune réaction chez les autres passagers qui l’entourent, mais Mia a appris durement. Elle a appris ce que voulait dire un groupe d’hommes bourré dans un espace public, elle sait qu’ils sont les mêmes qui la chahutent quand elle passe tard le soir devant une terrasse trop bondée, les mêmes qui lui tendent le ventre et qui la font couper sa musique, sortir son téléphone, prétexter un appel urgent et changer de wagon quand ils débarquent en criant et en prenant de la place dans le métro après leur soirée d’intégration.
Dans ce train qui l’emmène à Grenoble, Mia n’arrive pas à se concentrer sur son écran, un début de douleur dans le dos l’empêche de se relâcher complètement, Elle tente de fermer son visage le plus possible, le temps que le groupe passe, elle voudrait devenir invisible, elle se tasse davantage dans son siège, ça ne sera pas la première fois qu’elle sera vue comme une meuf peu avenante. La douleur commence à se faire plus forte, elle sent le muscle qui entoure sa colonne vertébrale se tendre plus que la normale. Peut-être que tout simplement, son corps est fatigué d’avoir peur. À trente ans, bientôt trente-et-un, elle sait se défendre, lancer ses poings et donner de la voix, prendre un air vénère et se balader avec plein de choses dans les poches. À trente ans, elle a surtout peur la nuit quand elle est seule. Elle peste contre cette angoisse qui débarque quand la nuit tombe, quand elle recouvre tout, quelle rend les coins plus sombres et ses pas plus bruyants, les hommes menaçants et ses cris inaudibles.
Pendant un moment, elle avait pensé qu’elle allait bien, que c’était fini tout ça, derrière elle. Les crises d’angoisse dans le RER qui l’obligeaient à descendre parce qu’un mec parlait trop fort près d’elle, celles qui se déclenchaient dans le métro à dix heures du mat parce qu’un autre buvait une bière et que ça lui semblait menaçant, la panique dans la foule, en boîte, dans un concert, les stratagèmes pour rentrer le soir, les moments d’impuissance où elle avait dû demander à quelqu’un de rentrer avec elle ou encore les dizaines d’heures passées à planifier le retour de soirée pour que personne ne s’aperçoive de la panique. Mia avait arrêté de se réveiller la nuit, persuadée que quelqu’un était entré dans l’appartement, elle ne se levait plus à quatre heures du matin pour fermer portes et fenêtres à clé, en sueur et les pupilles dilatées. Elle avait même commencé à rentrer les soirs de semaine à minuit en métro, elle n’avait pas eu peur et s’était sentie libre, guérie, elle avait retrouvé sa liberté d’avant agrippée au couteau dans sa poche, le regard haut, comme si la rue lui appartenait, comme si l’espace était pour elle, rien qu’à elle.
Mais Mia n’est pas naïve, elle sait. Elle sait que les démons reviennent, même après des années, que la peur n’est pas très loin, et ça ne l’a pas tellement étonnée qu’hier soir, elle ait fait cette crise de panique en plein milieu d’Aubervilliers, dans une rue tranquille. Son vélo avait lâché, elle ne savait pas comment réparer un dérailleur, bien sûr on ne lui avait jamais appris, on n’apprend jamais aux filles des trucs qui servent à minuit. Elle n’arrivait plus à bouger, malgré les deux clés à molette dans son sac et la lacrymo qui auraient dû la rassurer, c’était comme ça, le cœur qui s’emballe, les paumes de mains moites et les membres paralysés. Elle avait un peu chialé dans le taxi qu’elle avait fini par prendre, tant pis pour la fin du mois, et puis avait pensé à Grenoble, à ce qu’elle allait y faire, et elle avait respiré d’un coup. »

Extraits
« Elle raconte le message reçu ce matin, le flash-back de la nuit d’anniversaire, les copains qui l’encourageaient à ne pas rentrer seule pour fêter ça, le mec ramené chez elle parce qu’il lui inspirait confiance, son visage de bébé qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer. Elle raconte à Mia la maigre résistance, les négociations pour une capote comme un prétexte pour que tout s’arrête, l’impossibilité de bouger surtout. Elle lui dit tout ce dont elle a honte et quelle traîne avec elle depuis la soirée de ses vingt-huit ans. Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence. Le mec avait même passé la nuit dans son lit pendant qu’elle tentait de bouger les bras, de sortir un son, elle s’était répétée allez lève-toi une demi-douzaine de fois sans que son corps lui réponde. » p. 40-41

« Tous les jours dans son bureau, elle voit défiler les violées mais les violeurs sont introuvables, ils sont même absents de l’imaginaire, les filles enceintes disent qu’il n’y a pas de père, sur le formulaire de l’organisme qui décide qui sera réfugié ou non, l’OFPRA, il n’y a pas de rubrique enfant d’un viol alors Lucie bricole, elle barre «union antérieure » et écrit en majuscules VIOL. Elle répète inlassablement que les filles peuvent porter plainte, mais elle n’y croit pas elle-même. Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment, mais elle reste souriante, elle apporte des verres d’eau, elle dit qu’elle comprend en hochant la tête, elle apaise. Mais depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non de rendre justice lui trottait dans la tête. » p. 50

À propos de l’auteur
BURNIER_Marcia_©DRMarcia Burnier © Photo DR

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vague et Art/iculation.
Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris, tout en restant profondément passionnée par les loups. Les Orageuses est son premier roman. (Source: Éditions Cambourakis)

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Les Héroïques

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En deux mots
Wanda a 68 ans et ses jours sont comptés. Sur son lit d’hôpital, elle se souvient de la Pologne de son enfance et raconte ces années qui, en transformant le pays, l’ont également libérée. Mais pour faire quoi de cette vie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le dernier voyage de Wanda

Dans son second roman Paulina Dalmayer fait revivre sa Pologne natale. Retraçant les années qui ont transformé le pays à travers le regard d’une femme qui se bat avec un cancer, elle dit tout des contradictions qui accompagnent cette mutation à marche forcée.

À 68 ans, Wanda se bat avec un cancer et des métastases sournoises. Pour s’évader, elle se met dans un état second, se voit alitée depuis le plafond de sa chambre.
Alors elle oublie son mari Edward, député européen après avoir été journaliste, qui se console de son infortune avec l’alcool, alors elle oublie ses deux grandes filles Gabriela et Marta qui la snobent un peu, alors elle oublie sa carrière de médecin et prof à l’école de médecine. Elle se rappelle la Pologne d’où elle vient, revoit la Pologne de son enfance. Et plus précisément ses souvenirs marquants, comme ce jour où elle est rentrée chez elle avec son frère Wladek et qu’elle a retrouvé sa mère morte. Une mère qui avait survécu à la guerre, aux nazis et aux soviétiques, une mère qui restera un mystère pour sa fille. «Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance?»
Car après tout, elle a plutôt vécu de belles années, celles qui ont vu le régime communiste s’effilocher avant de disparaître, les années soixante et le concert des Rolling Stones où elle a rencontré son futur mari, les années quatre-vingt avec le mouvement Solidarnosc, les années deux mille avec l’ouverture à l’Europe et le développement économique. Non, décidément, elle ne fait pas partie des Héroïques. Elle n’aura pas eu à se battre. Pas davantage qu’Edward. Avec ironie, elle explique que «quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes.»
Elle se souvient de leur rencontre, de leurs rêves et de leurs ambitions, de son engagement au sein d’une troupe de théâtre ou encore de sa passion pour les littérature et spiritualité indiennes.
Mais, au soir de sa vie, c’est d’abord un sentiment de culpabilité qui prédomine. Quand elle repense à Konrad, son ancien élève et amant, qui vient la soigner. Quand elle revoit sa fille avec les veines tailladées avec une lame de rasoir. «Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider.» Alors maintenant qu’elles ont fait leur vie, pourquoi ne ferait-elle pas à son tour un dernier voyage, une dernière folie?
Paulina Dalmayer, qui est née en 1974 et a grandi en Pologne, rend parfaitement cette frénésie, d’abord mêlée de crainte, qui a gagné le pays avec l’effondrement du bloc communiste et la remise en cause de l’Église, malgré ou à cause de leur pape polonais. D’une écriture vive et ironique, teintée d’humour, elle regarde le monde d’avant s’effacer, laissant place à un nouveau monde riche d’autant d’espoirs que de contradictions. Un monde qu’il est difficile d’appréhender tant il est mouvant, tant il va vite. Elle dit aussi avec délicatesse combien il est difficile de s’y sentir parfaitement bien.

Les Héroïques
Paulina Dalmayer
Éditions Grasset
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782246820147
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est principalement situé en Ukraine et Pologne, à Wroclaw, à Lvov, à Opole, à Cracovie, à Brzuchowicep, à Brzezinka, à Zakopane, à Lubiaz. La France, avec Paris et Strasbourg, y est aussi présente ainsi que Israël et Tel Aviv et les États-Unis, avec New York. On y évoque aussi l’Iran, à Chiraz-Persépolis, l’Inde et Bénarès en passant par Francfort, sans oublier une escapade à Prague.

Quand?
L’action se déroule des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelques jours de la vie d’une femme, Wanda. Les derniers, et les plus intenses, peut-être?
A 70 ans, Wanda est l’audace incarnée. Atteinte d’un cancer généralisé, elle sait sa fin imminente. Son état se dégrade à vue d’œil, mais dans cette course contre la montre, pas question de se laisser abattre, encore moins d’avoir peur. Plutôt aller de l’avant, aujourd’hui comme hier, en ces temps de sa jeunesse que Wanda se remémore: le concert des Rolling Stones à Varsovie, en avril 1967, où elle rencontre Edward qu’elle épousera et dont la brillante carrière accompagnera les paradoxes de l’Histoire polonaise contemporaine ; son engagement dans une troupe de théâtre expérimental; sa passion pour Konrad, son étudiant devenu amant après la chute du mur; et bien sûr ses deux filles, insaisissables et lointaines.
Face aux assauts du siècle, à sa violence, aux renoncements idéologiques, Wanda et ses proches ont toujours cultivé l’ironie et tenté de préserver ce qu’il restait de beauté. Héroïques à leur façon et nourris d’utopies, ils ont su rester libres. C’est à cette liberté que Wanda n’entend pas renoncer. Elle décide de s’évader de l’hôpital où elle était soignée, convaincue qu’il existe des lieux autrement plus recommandables pour trépasser. Et si son histoire commençait là où on la croit achevée? Et si, jusqu’au bout, il était possible de relancer les dés?
Une fabuleuse leçon de cran, d’intelligence et de vie, portée par une langue vibrante et réjouissante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Ernestmag
RFI (Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
Le blog littéraire de Paméla Ramos
Blog Temps de lecture 

Les premières pages du livre
« Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?
*
Gabriela, ma fille aux mains d’enfant rongées par l’essence de térébenthine, dirait « trip », imaginant que je ne connais pas le mot. Elle me croit dépassée, fossilisée même, dans un préjugé formaliste contre tous ces anglicismes qui nous racontent le meilleur des mondes depuis la chute du Mur. Je ne lui en veux pas. Que l’on me montre un enfant qui sache discerner un être humain derrière la figure parentale ! Ma présumée méconnaissance de la novlangue n’est d’ailleurs qu’un détail, parmi les anachronismes que m’attribuent l’une ou l’autre de mes filles. Car, selon Marta, la cadette, ma démission de la faculté de médecine aurait été motivée par mon incapacité à nouer le dialogue avec les étudiants. Je l’ai entendue dérouler toute une analyse érudite et habile à ce sujet, au téléphone avec son père. Au bout de quarante ans de vie commune, Edward a la nonchalance de mener les conversations téléphoniques le haut-parleur enclenché. Quant à Marta, pas une seconde elle n’a imaginé que je puisse être lasse. En vérité, l’année où Konrad venait en cours aura sans doute été la dernière où j’ai eu le sentiment d’avoir transmis un savoir. C’était il y a vingt ans. Depuis, rien. Que des imbéciles qui m’ont demandé s’ils devaient prendre des notes quand j’ai introduit Kant dans un cours sur le syndrome néphrotique. Au moins se doutaient-ils qu’il ne s’agissait pas de l’inventeur d’un quelconque vaccin. À présent, alors que mon cancer se généralise, je ne les juge pas aussi sévèrement. Avec ou sans Kant, on a peur, on a mal, et généralement cela suffit pour qu’on ne se préoccupe pas de questions qui relèvent de philosophie pratique. « Que dois-je faire ? »
Je n’en sais fichtrement rien.

Il fait jour. J’ai toujours des nausées et une grande envie de vin blanc. Un blanc sec et bien frappé. Après-demain, Edward repartira à Strasbourg. Et si je n’attendais pas son départ pour commencer à picoler du blanc au petit déjeuner ? Il n’en serait pas choqué. Le risque étant qu’il se serve un verre de whisky pour accompagner ses œufs au bacon. En fait, je tolère mal les commentaires d’Edward, surtout quand il me signale sur un ton de nigauderie bienveillante que j’ai ronflé. « Délicieusement », précise-t-il. J’ai délicieusement ronflé. L’apparition de mes premières métastases osseuses a transformé Edward en un benêt exalté à court de superlatifs flatteurs. Jamais de mon vivant, enfin, du temps d’avant le cancer, je n’ai été aussi « délicieuse ». Espèce de baratineur ! Fauché chaque soir par un sommeil d’ivrogne, Edward n’est que le témoin factice de mes nuits. Sobre, il ne supporterait pas que je ronfle. Et puis, je ne ronfle pas. Peut-être que je gémis. Je serais prête à l’admettre. Mais le but de mes exercices de respiration n’est ni de ronfler ni de gémir. Je compte à rebours pour me détendre, harmoniser ma respiration, ralentir tout processus vital en moi. Sans résultat. Il se pourrait que les méthodes de respiration orientales ne soient pas adaptées au tempérament polonais. Au lieu de m’apaiser, je me laisse happer par les miasmes du passé. Les promenades opiacées à travers mon système sanguin me ramènent invariablement à la maison, au jour précis, et dont je me souviens très bien, contrairement à ce que je m’efforce de nier. Le plafond ne m’arrête pas.
*
Nous sommes un vendredi. Je rentre de Wroclaw, où j’étudie, par le train de dix-huit heures. Prévenu, Wladek, mon frère, vient me chercher à vélo à la gare, et nous rejoignons la maison dans des rafales de fous rires, moi assise sur le porte-bagages et lui tenant le guidon. Il vient de réussir l’examen d’entrée à l’École d’Agriculture, dans la filière de l’ingénierie forestière. Je suis fière de lui.
« Tu vas porter des galons et une salopette tyrolienne ! Un soir, en faisant ta ronde, tu tomberas sur une belle gretchen perdue dans l’obscurité avec son panier rempli de fraises des bois… »
Wladek ne fait pas de commentaires. Après avoir dépassé la sucrerie, il bifurque brusquement à droite au lieu de continuer vers notre rue, située aux confins du village et bordant la forêt. Nous longeons un champ de colza en fleur, puis le ruisseau, ce qui nous fait arriver de l’autre côté de notre jardin, auquel une porte en ferraille envahie d’herbes folles permet d’accéder à l’insu du voisinage. Brouillée avec la plupart de ses compagnons d’infortune arrivés comme elle et notre père dans des wagons à bestiaux pour habiter les maisons d’où étaient chassés les Allemands, notre mère l’utilise parfois, voulant s’éviter les vains échanges de politesses. Il faut préciser que notre mère est devenue misanthrope quand les Soviétiques ont réquisitionné la propriété familiale près de Lvov, autant dire depuis toujours à nos yeux, puisque nous sommes nés après la guerre. Enfants, Wladek et moi empruntions ce passage discret, quand l’un ou l’autre avait une mauvaise note. Autopunition que nous nous infligions, convaincus de ne pas être tout à fait dignes de la porte principale. Un système d’autodéfense aussi, qui nous donnait l’impression de nous faire plus petits, sinon invisibles, et ainsi d’échapper à la torture des sarcasmes et reproches dont notre mère nous accablait. Je ne me souviens pas d’avoir franchi la porte de derrière depuis que je suis partie étudier. Non que les méchancetés de ma mère m’aient paru moins blessantes. Au contraire, je paye mon indépendance au prix d’une vie frugale, faite d’incessants renoncements et affronts, je ne trouve donc plus aucune excuse à ma mère. J’ai arrêté de me sentir coupable. Ainsi je me suis disputée avec elle quand elle m’a traitée de « cocotte » en me voyant allumer une cigarette. Prise au dépourvu et piquée au vif, j’ai coupé court en affirmant préférer finir « cocotte » plutôt que « reine des vipères ». Elle s’est enfermée dans sa chambre pendant le reste de mon séjour, feignant une migraine. Je suis donc étonnée que Wladek nous oblige à emprunter la petite porte maudite.
« Avoue, tu as fait une connerie… », je le taquine.
Il ne réagit pas. Le ruisseau sent la vase, l’air du soir s’alourdit annonçant un orage, un soleil étalé dans le ciel tel un œuf au plat raté jette des ombres filiformes sur le jardin. Wladek, en gentleman, me fait passer devant lui, résolu à traîner le vélo, mon sac et un filet de pain sec destiné à nos lapins. Je m’approche de la maison d’un pas élastique, appelle notre chienne, d’habitude occupée à dévaster le potager. Elle me répond par un aboiement étouffé, étrange. À un mètre de l’enclos où mon frère avait installé les cages des lapins, j’aperçois les pieds nus de notre mère, dont le reste du corps doit reposer à l’abri de la lumière, sous un auvent en bois, qui nous sert à stocker des bûches. Contrairement à ses mains, les pieds de notre mère ont gardé une élégance d’avant-guerre. Leur peau paraît bien nourrie, douce, renfermant une sorte de mystère comme ceux des statuettes de la Vierge. Je fixe ces pieds absurdes et m’avance au ralenti, alertée par l’idée qu’ils n’ont pas à être exposés à cet endroit-là, ni à cette hauteur-là. Wladek m’attrape l’avant-bras. Je sursaute. Il me serre plus fort. D’un bref coup d’œil, je balaye les cages ouvertes, un lit, un drap blanc, un autel de fleurs fanées, une nuée de mouches à viande, repues et malgré tout affairées. Allongée sur son lit, dans une fine robe à rayures pastel, notre mère, morte, tient entre ses mains un lapin, mort lui aussi. Arrangés avec soin, ses cheveux sont parés de plumes qui forment une coiffe dont la blancheur neigeuse a quelque chose de parodique et d’effrayant à la fois. Son visage, qu’elle lavait matin et soir avec des flocons d’avoine trempés dans une eau à peine tiède, semble en parfait état, on dirait un masque. Enfin, disposées tout autour de son corps, des anémones, des cattleyas, des marguerites, des grappes de guimauves, choisies probablement en raison de leur tonalité pâle, diffusent une odeur sucrée, difficilement supportable. À moins qu’il ne s’agisse des effluves, plus redoutables, de la décomposition. Tétanisée par l’excentricité baroque de la scène, j’avance vers le lit, me couvrant la bouche et le nez d’une main. Je me sers de l’autre pour soulever la robe de notre mère. Elle a des taches violacées sur le dos et les jambes. La marque verdâtre sur l’abdomen me permet de faire remonter approximativement son décès à un ou deux jours. C’est la première fois que j’applique les connaissances acquises au cours de mes études de médecine.

Je me tourne vers Wladek. L’expression d’une colère contenue lui déforme la bouche. Poings serrés, il se tient bien droit, concentré, tendu.
« Trouves-tu normal qu’une femme torde le cou à un lapin ? L’as-tu déjà vue faire ? C’était insupportable ! Abject ! Elle aurait pu demander de l’aide à quelqu’un, à un homme, un voisin… Mais elle était trop fière pour ça. Et puis, elle avait moi, un lapin à elle, un lapin, comprends-tu, Wanda, un lapin, un larbin… »
Wladek se met à trembler. Je jurerais qu’il tombe dans la forme la plus évidente d’amok, cette rage incontrôlable dont les descriptions me fascinent chez Kipling, si je ne savais que mon frère est incapable de commettre la moindre violence. D’un coup, il commence à singer notre mère dans un accès terrifiant d’hystérie :
« Alors, Wladek, tu es un homme maintenant… Comment ça ? Monsieur l’ingénieur ne veut pas se salir les mains ? Regarde mes mains à moi ! Sais-tu que ces mains jouaient du piano, qu’elles tournaient les pages des livres, qu’elles ne servaient à rien d’autre autrefois ? Ça te dégoûte ? Ta mère qui tue des lapins ? Qui lave, qui essuie, qui épluche les pommes de terre, qui nettoie les cabinets ? Ta mère devenue ouvrière pour que vous puissiez, toi et ta sœur, entrer à l’université ? Ah ! Tu n’es tout de même pas naïf au point de croire qu’avec une mère d’origine bourgeoise, ils t’auraient laissé étudier, non ? Si j’avais repris un travail dans l’enseignement, vous auriez été disqualifiés d’entrée de jeu ! Mais maintenant monsieur l’ingénieur répugne à tuer une pauvre bête… Tue-le, ce lapin, sinon je lui tranche la gorge ! T’entends ? Je lui coupe sa petite tête avec une hache ! Une hache ! »
Wladek s’effondre sur les genoux. Sa tignasse couleur miel, héritée de notre père, son corps parfaitement racé, étiré et sportif, bouge au rythme des contractions qui lui parcourent le corps.
« Je me suis enfui dans la forêt et quand je suis rentré hier soir, elle était là, dans l’enclos, étalée par terre. Elle a dû faire une attaque… je ne sais pas… une crise cardiaque… Cette folle a fait une crise, elle s’est rompue… son cœur a éclaté. »
Je ne sais quoi faire. Le visage couvert de morve, Wladek me jette un regard perdu. Je lui administre une claque pour le réveiller.
« Debout ! Aide-moi à la mettre par terre. »
Il obtempère. Nous débarrassons le lit des fleurs et du lapin mort, puis nous déplumons littéralement notre mère pour la débarrasser de sa « couronne ». Je la saisis par les chevilles, Wladek par les épaules. J’ordonne alors qu’on la remette avec le lit dans la chambre, à sa place. Puis, je tâte le mur derrière la gazinière, là où notre mère cache ses cigarettes, croyant échapper à la curiosité de ses deux enfants. J’en allume une et tends le paquet à Wladek qui refuse mon offre.
« Je sais que tu ne l’as pas étranglée. Mais, avant que j’aille chez Goldberg, il faut que je sache si tu ne l’as pas empoisonnée. Je dois être sûre de ce que j’avance. Et tu devras le confirmer plus tard, peut-être devant la milice. Tu comprends ? »
Wladek me dévisage avec étonnement, comme s’il était banal de laisser le cadavre de sa propre mère dans le jardin.
« La milice ? Wanda, je n’ai rien fait de mal… »

Je saute sur le vélo et pédale à toute allure vers l’autre bout du village pour frapper chez Goldberg. Notre mère ne consulte que lui depuis toujours, bien qu’il ne soit pas un excellent médecin. Mais Goldberg, le seul Juif qui s’était donné le mal de survivre à la guerre pour prendre un train à bestiaux vers la Pologne et y supporter en silence l’animosité de ses nouveaux voisins, connaît notre mère du temps où leur principale préoccupation se limitait à réserver une bonne place au théâtre de Lvov. Elle va chez lui parce qu’il est la dernière personne sur Terre, sans compter sa sœur, notre tante, à se souvenir d’elle telle qu’elle aurait voulu rester. Selon Goldberg, ma mère enseignait le polonais et l’anglais au lycée de jeunes filles, lisait la presse littéraire avec avidité et s’habillait avec goût. Les vingt dernières années passées à trier les betteraves et tuer les lapins lui échappent tel un malentendu sans gravité. Dès qu’il m’aperçoit, il comprend que c’est fini. Que la vraie vie, celle d’avant 1939, ne ressuscitera plus lors des visites de madame Bilikowska. Comme s’il découvrait brusquement que le thé polonais qu’il boit depuis un quart de siècle est dégueulasse, en tout cas sans comparaison avec le thé anglais d’avant, qu’il n’a pas goûté un vrai café depuis l’invasion des Soviétiques, que ni les bus ni le courrier n’arrivent jamais à l’heure, que les téléphones publics ne fonctionnent pas, que la presse fournit des informations sans intérêt sinon falsifiées, que ses voisins tolèrent sa présence parce que son concurrent, le Dr Bierski, prend plus cher et ne dispose jamais de places libres. Goldberg a usé jusqu’à la corde tous les filons lui permettant de faire abstraction de la réalité, et désormais, il n’a d’autre choix que de la regarder en face. Je n’ai pas à recourir à quelque ruse diabolique pour le convaincre de l’état de choc de Wladek, lequel l’a empêché d’alerter plus tôt un médecin. Le soir même, Goldberg signe l’acte de décès de notre mère, puis demande à rester seul avec elle. Derrière la porte, nous entendons ses sanglots. Le lendemain de l’enterrement, il prend l’avion à destination de Tel Aviv. Quant à Wladek, il fait un séjour de deux semaines à l’hôpital pour cause d’épuisement nerveux. »

Extraits
« Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance? Lequel de ces êtres figurant sur Les tirages argentiques en sépia s’étiolait-il avec délice dans la mélancolie? Un de ces trois bambins alignés sur un sofa, en caftans brodés et petits bonnets de dentelle? Ou plutôt cette jeune femme serrée dans un corset sous sa robe élaborée, poitrine pigeonnante, les hanches et les fesses projetées en arrière, saisie en profil perdu, silhouette cambrée, un sourire de tristesse sur les lèvres? » p. 51

« Edward est un homme qui ne s’est jamais battu. Pourtant, quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes. C’est l’héroïsme des gens ordinaires, dont Edward a fait la preuve insigne en s’investissant corps et âme dans la culture industrielle de champignons de Paris, au moment où les chars soviétiques stationnaient à la frontière du pays et où les ouvriers des chantiers navals de Gdansk se dépensaient à combattre le régime oppresseur. » p. 70

« Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider. p. 149

À propos de l’auteur
DALMAYER_Paulina_©Jean-Francois_PagaPaulina Dalmayer © Photo Jean-François Paga

Paulina Dalmayer est née en Pologne en 1974 où elle grandit. Après des études et une thèse de doctorat en France, elle change radicalement de cap: s’envole pour l’Afghanistan en 2010 et y passe deux années, interrompues par un séjour en Libye. Correspondante depuis Kaboul pour plusieurs titres de la presse polonaise, elle tire de son expérience de journaliste son premier roman Aime la guerre! (Fayard 2013, Livre de Poche 2015). En 2015 paraît son livre-enquête sur l’euthanasie en Europe, Je vous tiendrai la main. Euthanasie travaux pratiques (Plein Jour). Les Héroïques est son deuxième roman. (Source: Éditions Grasset)

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Sang et stupre au Lycée

ACKER_sang_et-stupre_au_lycee  RL_hiver_2021

En deux mots
Janey vit une liaison incestueuse avec son père au Mexique, avant de le quitter pour New York, où, après une scolarité ravageuse s’installe dans le Lower East Side où elle se drogue, baise, avorte avant d’être enlevée et entraînée vers la prostitution. Mais elle pourra fuir vers Tanger puis l’Égypte et retracer son parcours.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’équipée sauvage de Janey Smith

La réédition de Sang et stupre au lycée permet à Laurence Viallet de nous offrir une version corrigée et augmentée d’un livre sans tabous, à la fois roman d’apprentissage, journal intime, recueil de poésie, collage et manifeste.

Comme le dit Virginie Despentes, «ça te saute à la gueule, ça te transforme». La réédition de ce texte au temps de #metooinceste pourrait presque être vu comme une provocation, s’il n’était un témoignage fort, cru et brutal des mœurs des années 1970 où la «libération» passait par le sexe et la drogue, par la fin des tabous et les expériences hors limites.
Cela commence par un dialogue entre un père et sa fille. Ils séjournent à Mérida, au Mexique, et couchent ensemble. Mais Janey Smith, qui vient s’entrer dans l’adolescence, craint que la rencontre de son père avec Sally, une jeune starlette, ne signifie la fin de leur relation particulière. Elle part alors pour New-York, tandis que son géniteur reste au Mexique. Fin du premier acte.
Le second, tout aussi glauque, se passe au lycée où Janey va intégrer une bande baptisée les scorpions. «On faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur. Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.» Et comme elle ne connaissait rien à la contraception, elle se retrouve enceinte et avorte pour 190 dollars. Dans son école «réservée aux gentilles filles de bonne famille» la chose devient courante. Alors les scorpions veulent se venger, «combattre la morosité de cette société de merde». Vols, dégradations, insultes, course-poursuite avec la police, accidents et autres dérapages vont alors se multiplier.
Avant l’acte trois, un petit intermède nous est proposé sous forme de conte. L’histoire du monstre et de sa chatte qu’un ours vient déranger. On y croisera aussi un cheval blanc et un éléphant. Des intermèdes qui vont se multiplier, notamment sous forme graphique, car les éditions Laurence Viallet ont choisi de rééditer ce livre en y incluant des fac-similés inédits reproduits en quadrichromie: deux cartes des rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de nombreux dessins.
Janey vit désormais dans L’East Village où «les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine.» La population est à l’aune de cet environnement, misérables ou voyous, comme ceux qui débarquent chez Janey et cassent tout avant de la frapper et de la kidnapper pour la conduire chez un mystérieux M. Linker, sorte de proxénète érudit. Ce dernier la séquestre et lui inculque sa philosophie de la vie. Mais elle n’a pas envie de passer toute sa vie en enfer. «Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer.» écrit-elle. Et c’est précisément l’écriture qui la sauve. L’écriture et la soif d’apprendre. Un jour elle trouve une grammaire persane et se met à apprendre le persan. Des poèmes joliment calligraphiés suivront, suivis de poèmes de révolte, de notes de lecture, de correspondance avec des écrivains comme Erica Jong et Jean Genet, de fragments de son journal intime, de dessins comme cette carte de ses rêves.
Kathy Acker invente le collage littéraire qui va lui ouvrir le monde. Un monde qu’elle va parcourir après avoir trouvé un billet pour Tanger. Un monde qu’elle va embrasser, faisant du beau avec du mal, poussant toujours plus loin les limites.
Concluons cette chronique comme elle a commencé, avec Virginie Despentes: «je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle — une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.»

Sang et stupre au lycée
Kathy Acker
Éditions Laurence Viallet
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
224 p., 22,50 €
EAN 9782918034049
Paru le 21/01/2021

Annexes
Cahier hors-texte de fac-similés inédits reproduits en quadrichromie. Il se compose de deux Cartes de mes rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de deux dessins.
Reproduction de la décision de justice allemande qui, en 1986, a frappé le livre pour outrage aux bonnes mœurs. Dans ce réquisitoire candide, les censeurs, réfractaires à l’humour corrosif du roman, se montrent autant déroutés par le
fond que la forme, témoignant d’un obscurantisme universel et atemporel.

Où?
Le roman se situe d’abord au Mexique, à Mérida et au Yucatan puis aux États-Unis, à New York, dans le Connecticut, dans le New Jersey, à Newark. Puis à Tanger et en Égypte, du Caire à Louqsor.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pendant deux mille ans vous avez eu le culot de nous dire à nous les femmes ce que nous étions. Nous utilisons vos mots ; nous mangeons votre nourriture. Qu’importe la façon dont nous gagnons notre argent, c’est un crime. Nous sommes des plagiaires, des menteuses, et des criminelles.» Kathy Acker
Sang et stupre au lycée est un conte philosophique voltairien, un roman d’apprentissage intertextuel qui retrace avec facétie les mésaventures de Janey Smith à la façon d’un journal intime.
Janey vit à Mérida, au Mexique, auprès de Johnny, son père, avec lequel elle vit une liaison incestueuse décrite sur le mode du vaudeville blasé, jusqu’à ce qu’il la quitte. Elle rejoint New York, où elle découvre le punk rock et le Lower East Side, donnant à voir ce Manhattan aujourd’hui mythique. Elle s’adonne à l’écriture de poèmes, subit plusieurs avortements, vend des muffins, attrape une MST, rejoint un gang… Enlevée, puis victime de la traite des Blanches, elle réécrit La Lettre écarlate, traduit Properce de manière très personnelle, apprend la langue et la calligraphie persanes. Libérée, elle rencontre Jean Genet à Tanger, avec qui elle entretient une liaison torride, avant de partir pour Alexandrie.
Sang et stupre au lycée – roman de jeunesse et chef-d’œuvre incontestable de Kathy Acker – opère comme un manifeste qui contient en germe toute son œuvre. C’est le laboratoire où elle met au point les expérimentations stylistiques et les jeux avec le canon littéraire qui lui resteront chers. La narration, oscillant entre la troisième et la première personne lorsqu’il s’agit des extraits du journal de Janey, favorise un impressionnant foisonnement formel (collage, plagiat, contes, saynètes drolatiques, poèmes, cartes des rêves, éructations de petite fille indigne dans des dessins parfois obscènes…), offrant une ode au langage et au pouvoir de la littérature. La difficulté à vivre dans une société brutale, néolibérale, patriarcale donne lieu à des diatribes anticapitalistes et féministes dont l’écho résonne encore aujourd’hui. Les thématiques abordées deviendront fétiches (le désir, le sentiment amoureux vécu comme souffrance, le refus de toute assignation identitaire et genrée, l’émancipation par la puissance de l’imaginaire…).
«Le fil conducteur de ce roman pulvérisé, traversé par un humour noir ravageur, réside dans la fraîcheur survoltée et si attachante de la voix de Janey/Kathy, irrévérencieuse et érudite, onirique et autobiographique, visionnaire et surdouée.
Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle, une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

Ce qu’en disent les écrivains
«Sang et Stupre au lycée est un texte exigeant qu’on ne peut pas lire en somnolant – ça te saute à la gueule, ça te transforme. Kathy Acker écrit sur la baise et le corps et la ville et la défonce et l’invisible – et personne n’avait fait ça avec autant de
radicalité et de style. Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle – une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

«Sang et stupre au lycée, de Kathy Acker, est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine. Comme Le Festin nu et Sur la route, il figure parmi les très rares romans américains qui sont parvenus à élargir la définition et les paramètres de la littérature. Sang et stupre au lycée représente la quintessence de l’audace et de la radicalité pour toute une génération.» Dennis Cooper

«Acker est une Colette postmoderne dont l’œuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur.» William Burroughs

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Sur les pas de Kathy Acker – Manou Farine)
Libération (Mathieu Lindon)
Focus LeVif.be (Marcel Ramirez)
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 
Blog cultures sauvages 

Les premières pages du livre
« Marre des parents
N’ayant jamais su ce qu’était une mère, la sienne étant morte lorsqu’elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction et un père.
Janey Smith avait dix ans et vivait avec son père à Mérida, la principale ville du Yucatan. Janey et M. Smith avaient prévu que Janey fasse un long séjour à New York, en Amérique du Nord. En fait, M. Smith essayait de se débarrasser de Janey pour pouvoir passer tout son temps avec Sally, une starlette de vingt et un ans qui refusait obstinément de baiser avec lui.
Un soir, M. Smith et Sally sortirent, et Janey sut que son père et cette femme allaient baiser. Janey elle aussi était très jolie, mais elle avait une drôle d’expression car un de ses yeux était de travers.
Janey mit le lit de son père en pièces et coinça des planches contre la porte principale. Quand M. Smith rentra chez lui, il lui demanda pourquoi elle se comportait ainsi.
Janey: Tu vas me quitter. (Elle ne sait pas pourquoi elle dit ça.) Le père (abasourdi, mais ne niant pas): Sally et moi on vient à peine de coucher ensemble pour la première fois. Comment veux-tu que je sache ?
Janey (perplexe. Elle ne pensait pas que ce qu’elle vient de dire était vrai. C’était sous le coup de la colère): Alors tu vas me quitter. Oh non. Non. Ce n’est pas possible.
Le père (étonné lui aussi) : Je n’ai jamais pensé que j’allais te quitter. Je baisais, c’est tout.
Janey (ne se calme pas du tout en entendant ces paroles. Son père sait que Janey réagit au quart de tour et devient folle quand elle a peur, aussi provoque-t-il sans doute cette scène): Tu ne peux pas me laisser. Tu ne peux pas. (Complètement hystérique maintenant:) Je vais. (S’aperçoit qu’elle risque de perdre pied et de forcer les événements. Veut quand même entendre sa version. Frissonne de peur en lui demandant ceci.) Es-tu fou amoureux d’elle ?
Le père (réfléchit. Début de la confusion) : Je ne sais pas.
Janey : Je ne suis pas folle. (S’apercevant qu’il est fou amoureux de cette femme.) Je ne voulais pas agir comme ça. (Comprenant petit à petit qu’il est vraiment fou amoureux. Lâche le morceau.) Ça fait un mois que tu passes tout ton temps avec elle. C’est pour ça que tu as arrêté de prendre tes repas avec moi. C’est pour ça que tu ne m’as pas aidée comme tu le faisais avant, quand j’étais malade. Tu es fou amoureux d’elle, n’est-ce pas ? |
Le père (sans tenir compte de ce gâchis) : Nous avons couché ensemble pour la première fois cette nuit.
Janey: Tu m’avais dit que vous étiez juste amis, comme Peter et moi (l’agneau en peluche de Janey) et que vous ne coucheriez pas ensemble. Ce n’est pas comme moi quand je couche avec tous ces queutards des beaux-arts: lorsqu’on couche avec sa meilleure amie, c’est franchement grave.
Le père : Je sais, Janey.
Janey (elle n’a pas gagné ce round; elle lui a jeté la trahison au visage et il ne l’a pas complètement esquivée) : Tu as l’intention d’habiter avec Sally ? (Elle évoque la pire éventualité.)
Le père (toujours sur le même ton, triste, hésitant, mais secrètement heureux parce qu’il veut se tirer) : Je ne sais pas.
Janey (elle est sur le cul. Chaque fois qu’elle dit le pire, ça se produit) : Quand est-ce que tu sauras ? Je dois prendre mes dispositions.
Le père : Nous n’avons couché ensemble qu’une seule fois. Pourquoi ne pas laisser les choses suivre leur cours, Janey, au lieu de me mettre la pression ?
Janey : Tu m’annonces que tu aimes quelqu’un d’autre, tu vas me foutre à la porte, et je ne dois pas te mettre la pression. Tu me prends pour qui, Johnny ? Je t’aime.
Le père : Laisse les choses suivre leur cours. Tu en fais tout un plat
Janey (tout jaillit brutalement) : Je t’aime. Je t’adore. La première fois que je t’ai rencontré, c’est comme si une lumière s’était allumé en moi. Tu es la première joie que j’ai connue. Tu ne comprends pas ça ?
Le père (silencieux).
Janey: Je ne supporte pas l’idée que tu me quittes: c’est comme si une lance me transperçait le cerveau : c’est la pire douleur que j’ai jamais éprouvée. Tu peux sauter qui tu veux, je m’en fous. Tu le sais. Je n’ai jamais été comme ça.
Le père: Je sais.
Janey : J’ai peur que tu me laisses, c’est tout. Je sais que j’ai été chiante avec toi: j’ai vraiment trop déconné; je ne t’ai pas présenté à mes potes.
Le père: J’ai une liaison, Janey, rien de plus. Et j’ai envie que ça dure
Janey (elle la joue rationnelle) : Mais peut-être que tu vas me quitter
Le père (ne dit rien).
Janey : OK. (Se ressaisit en pleine débâcle et serre les dents.) Je vais attendre de voir comment les choses se passent entre Sally et toi et ensuite je saurai si on continue à vivre ensemble. C’est bien comme ça que ça se présente ?
Le père: Je ne sais pas.
Janey: Tu ne sais pas! Et moi, comment je fais pour savoir ?
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des mois, Janey et son père couchent ensemble parce sinon Janey n’arriverait pas à dormir. Les mains de son père sont froides, il n’arrive pas à la toucher car de toute évidence il est troublé. Janey baise avec lui, même si ça lui fait super mal à cause de son inflammation pelvienne.
Le poème suivant est du poète péruvien César Vallejo, lequel, né le 18 mars 1892 (Janey est née le 18 avril 1964), a vécu quinze ans à Paris et y est mort à l’âge de quarante-six ans:
Cette nuit-là de septembre, tu fuis
si bon pour moi… à m’en faire souffrir!
Je ne sais rien de plus moi-même
Mais toi, TU n’aurais pas dû être aussi bon.

Cette nuit-là seule emprisonnée sans prison
Hermétique et tyrannique, malade et paniquée
Je ne sais rien de plus moi-même
Je ne sais rien moi-même car le chagrin me ronge.

Seule cette nuit de septembre est douce, TOI
Qui fis de moi une putain, sans
Émotion possible dans toute la distance de Dieu:
À ta détestable douceur je me cramponne.

Ce soir-là de septembre, quand semé
Sur des charbons ardents, depuis une voiture,
En flaques: inconnu.

Janey (alors que son père quitte le domicile) : Tu rentres ce soir ? Je ne veux pas t’embêter. (Ne cherchant plus à s’affirmer) Je pose la question, c’est tout.
Le père: Bien sûr que je rentre.
Au moment où son père quitte la maison, Janey se rue sur le téléphone et appelle son meilleur ami, Bill Russle. Bill a couché une fois avec Janey, mais sa bite était trop grosse. Janey savait qu’il lui dirait ce qui arrivait à Johnny, s’il était fou ou pas, et s’il voulait vraiment rompre avec elle. Janey n’avait pas besoin de faire semblant avec
Bill.
Janey: Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle ère au cours de laquelle, pour toutes sortes de raisons, les gens devront se coltiner toutes sortes de problèmes compliqués, qui ne nous laisseront plus jamais le luxe de nous exprimer à travers l’art. Est-ce que Johnny est fou amoureux de Sally ?
Bill: Non.
Janey: Non? (Étonnement et espoir absolus.)
Bill: Il y a quelque chose de très profond entre eux, mais il ne te quittera pas pour Sally. »

Extraits
« Je traînais avec une bande de jeunes déjantés et j’avais peur. Nous formions un groupe, LES SCORPIONS.
Papa ne m’aimait plus. Voilà.
J’étais désespérée, je voulais à tout prix retrouver l’amour qu’il m’avait pris.
Mes amis étaient exactement comme moi. Ils étaient désespérés — issus de familles brisées, de la pauvreté — et ils essayaient par tous les moyens possibles d’échapper à leur sort.
Malgré les restrictions scolaires, on faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur.
Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.
Je me détestais. Je faisais tout ce que je pouvais pour me faire du mal.
Je ne me rappelle plus avec qui j’ai baisé la première fois que j’ai baisé, mais je ne devais rien connaître à la contraception parce que je suis tombée enceinte. Je me rappelle en revanche très bien l’avortement. Cent quatre-vingt-dix dollars.
Je suis entrée dans une vaste pièce blanche. Il devait y avoir cinquante filles. Quelques adolescentes et deux ou trois femmes d’une quarantaine d’années. Des femmes qui faisaient la queue. Des femmes assises qui piquaient du nez. Quelques-unes étaient accompagnées par leur petit ami. Je me suis dit qu’elles avaient de la chance. La plupart d’entre nous étions venues seules. Les femmes qui faisaient la queue avec moi se sont vu remettre de longs questionnaires: à la fin de chaque formulaire, il y avait un paragraphe stipulant qu’on donnait au médecin le droit de faire ce qu’il voulait et que si on mourait ce n’était pas sa faute. Nous avions déjà remis notre sort entre des mains d’hommes avant ce jour. C’est pour ça que nous étions ici. Nous avons toutes signé ce qu’on nous donnait. Puis ils ont pris notre argent. » p. 37-38

« Le taudis où elle décide de vivre. L’East Village pue. Les ordures recouvrent chaque centimètre de rue. Les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine. Pas un propriétaire de ces taudis ne vit dans ces répugnants immeubles. L’hiver, quand la température avoisine les moins quinze degrés ces bâtiments n’offrent ni eau chaude ni chauffage et l’été, quand il fait dans les quarante degrés, les cafards et les rats tapissent les murs intérieurs et les plafonds.
Il n’y a qu’un seul hôpital à la disposition de tous, un hôpital qui a le courage de se situer à quelques blocs de la limite nord des bas quartiers. L’hôpital abrite des lampes, des seringues, des médicaments qui entraînent des troubles cérébraux, des ustensiles et presque pas de lits. Chaque fois qu’il y a des vacances, par exemple, quand il y a une panne d’électricité ou quand un propriétaire met le feu à l’un de ses immeubles pour toucher l’argent de l’assurance, les pauvres pillent l’hôpital pour se distraire. » p. 68-69

« De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire. Tout ce qui intéresse les gens aujourd’hui c’est le fric. La femme qui vit sa vie en fonction d’idéaux non matérialistes est un monstre antisocial et fou; plus elle agit ouvertement, plus elle se fait détester de tous. Aujourd’hui, le femmes ne se font pas jeter en prison comme des morceaux de Tampax sanglants — seuls les putes et les camés finissent en prison, la prison-justice étant désormais un business comme un autre —, elles crèvent juste de faim et tout le monde les déteste. Le meurtre physique et psychique arrange tout le monde.
La société dans laquelle je vis est complètement pourrie. Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis qu’une simple personne et je ne suis pas bonne à grand-chose. Je n’ai pas envie de passer toute ma vie en enfer. Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer. » p. 80

À propos de l’auteur
ACKER_Kathy_©Robert_MapplethorpeKathy Acker. © Robert Mapplethorpe

Kathy Acker est une figure majeure de la littérature américaine de la fin du XXe siècle. Le succès de Sang et stupre au lycée, son best-seller, fait d’elle une icône, l’héritière de William Burroughs. Dans les années 1990, elle domine l’avant-garde littéraire. Sa pratique de réappropriation de textes canoniques lui vaut le qualificatif de pirate. Féministe, elle est une pionnière queer. À la croisée de plusieurs champs artistiques, proche de musiciens, de poètes ou d’artistes comme Cindy Sherman ou Sherry Levine, Kathy Acker exerce aujourd’hui encore une influence considérable sur le monde des lettres et des arts. Traduite dans le monde entier, elle est enseignée dans un très grand nombre d’universités, dans les pays anglo-saxons comme ailleurs, notamment en France, et son aura ne cesse de croître.
Née en 1947 à New York, Kathy Acker grandit au sein d’une famille aisée. Elle étudie la littérature, devient l’assistante de Herbert Marcuse, fait du strip-tease à Times Square. Elle meurt d’un cancer du sein en 1997, à Tijuana. (Source: Éditions Laurence Viallet)

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Être en train

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En deux mots
En montant dans un TGV Paris-Montpellier le 21 juin 2019, l’auteur ne peut s’empêcher d’observer le petit monde qui voyage avec lui. Une «manie» qu’il va approfondir en traversant le pays et nous livrer avec finesse ses observations de sociologue du quotidien.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux qui aiment prendront le train

Dans un essai-témoignage savoureux David Medioni raconte ses voyages en train un peu partout en France. Mêlant géographie et sociologie, reportage et littérature, il nous donne des envies de voyage.

Et si David Medioni avait écrit le livre idéal à acheter dans un kiosque de gare avant quelques heures de voyage? Le fondateur du magazine littéraire en ligne Ernest donnera en tout cas aux voyageurs d’agréables pistes de réflexion, aussi bien sur les rails qu’une fois arrivés à destination.
Dans son introduction, il raconte comment en avril 2019, venant de Quimper et arrivant à Paris, il a posté sur Facebook et Instagram un «instantané du train» disant ceci: «Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails»
Les retours très positifs qui ont suivi et l’étincelle dans les yeux de ses enfants lorsqu’ils évoquent ensemble le train vont le convaincre de poursuivre sa réflexion. De noter les scènes vues, les livres lus, mais aussi les films, les musiques, les jeux qui occupent les passagers durant ce temps suspendu. Avec délectation, il se transforme en sociologue du quotidien, essayant de déterminer si l’habit fait le moine, de différencier les populations en fonction des horaires et des destinations ou encore du type de train. Le TER et le TGV, sans parler du train de nuit, ayant chacun des rôles et des types de voyageurs bien différents.
Puis vient ce petit jeu auquel on s’est sans doute déjà tous livrés: imaginer quelle peut-être la vie de ces personnes avec lesquelles on partage un compartiment pendant quelques heures. Qui est ce cadre qui ne peut lâcher son ordinateur? Et cette femme qui n’arrête pas téléphoner, faisant partager son intimité a tout le wagon. Et cette famille partant en vacances avec une bouée déjà gonflée. Ou encore ces deux jeunes amoureux qui ne peuvent s’empêcher de se toucher.
Un peu voyeur, un peu rêveur, on se délecte de ces bribes d’histoire, d’autant qu’elles viennent souvent s’associer à un souvenir personnel.
Qui n’a pas vécu l’épisode du passager qui ne retrouve pas son billet, celui qui s’est trompé de place, celui qui est parvenu haletant à attraper son train au dernier moment? Ou encore, moins drôle, l’incident du train arrêté en pleine voie, de la correspondance qui est déjà partie, de la voiture-bar qui est fermée.
L’amateur de littérature n’est pas en reste non plus. En feuilletant la bibliographie des ouvrages consacrés au train ou le mettant en scène, en détaillant la filmographie et en y ajoutant la bande sonore des musiques que l’on peut y entendre – quelquefois contre son gré – David Medioni réveille tout un imaginaire.
Comme je vous le disais, pensez à vous munir de ce nouveau bréviaire du voyageur la prochaine fois que vous vous rendrez à la gare !

Être en train
David Medioni
Éditions de l’Aube
Essai
184 p., 17 €
EAN 9782815941389
Paru le 21/01/2021

Où?
Les voyages en train nous emmènent un peu partout en France, partant principalement de Paris et avec une Eskapade à Bruxelles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Prendre le train est une aventure. Instantanés de voyage, réflexions sur la place du train dans nos vies et sur son avenir dans nos sociétés peuplent cet ouvrage. Qui sommes-nous quand nous sommes sur les rails ? Qui sont ces voisins que nous ne connaissons pas mais avec lesquels nous allons partager une certaine intimité, parfois pendant de longues heures ? Que disent de nous nos « tics de train », de la peur de ne plus voir sa valise à celle de ne pas être assis à la bonne place ? Quels sont les personnages récurrents rencontrés dans un train ? Que nous l’empruntions pour le plaisir ou pour le travail, le train offre une suspension du temps dans un espace clos, que chacune ou chacun d’entre nous expérimente plus ou moins régulièrement. Ce livre décortique cette expérience universelle avec tendresse, intelligence et humour. Vous ne prendrez plus le train par hasard !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Vie (Olivia Elkaim)

Bande-annonce du livre

Les premières pages du livre
« Introduction
«Papa, papa, tu sais de quoi je rêve? me demanda un matin, au petit déjeuner, Rafaël.
— Non, je ne sais pas.
— Mon rêve en ce moment, c’est de prendre le train.
— De prendre le train? m’étonnai-je.
— Oui j’aimerais prendre le Poudlard Express comme dans Harry Potter. J’aimerais être dans ce train parce qu’il est différent des TGV pour aller à Montpellier.
— Oh oui, ce serait trop bien de prendre un vieux train», a renchéri son grand frère Nathan.
La discussion a continué. Le train à voyager dans le temps de l’épisode 3 de Retour vers le futur ou celui de La Grande Vadrouille «où il y a un restaurant» furent évoqués. Et quand je leur ai parlé des trains-couchettes dans lesquels on peut dormir, les yeux de mes deux garçons pétillaient comme s’ils venaient de croiser Dumbledore (le directeur de l’école de sorcellerie dans Harry Potter) en personne.
Cette conversation avec mes enfants m’a surpris. J’ai senti la puissance de la fiction, évidemment. Harry Potter for¬ever… Mais aussi et surtout la puissance de ce que l’évocation du train et de ses possibles pouvait susciter. Leur raconter le train comme un lieu de vie a créé un désir chez mes enfants.
Quelques jours plus tard, pour les besoins d’un reportage, j’ai pris un TGV. Naturellement, en repensant aux yeux de Nathan et de Rafaël, l’idée d’observer de manière plus précise mes congénères de voyage est venue. Elle ne m’a plus quittée.
En observant attentivement et en écoutant ce qui se passe dans une rame de train, qu’elle soit de TGV ou de train Intercités, on se plonge dans un moment de vie. Les tics et les habi¬tudes des uns et des autres apparaissent de manière plus ou moins prononcée selon que le trajet est long ou cours. À force de multiplier les voyages en train, on remarque également que les personnes sont différentes, mais que les habitudes sont similaires. Pas de doute, nous sommes tous et toutes frères et sœurs humains.
Ce jour-là, donc, après la fameuse discussion avec Nathan et Rafaël, j’étais assis dans une voiture de TGV. Quasiment à la fin du trajet, j’ai ouvert mon ordinateur et je me suis mis frénétiquement à écrire sur ce que je venais de vivre. Réflexe de la modernité: en descendant du TGV, avant de partir en reportage, j’ai posté ce texte sur Facebook et Instagram :
Instantané du train
4 avril 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel. Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame a une pile de journaux : le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails
Le soir, une fois le reportage terminé, alors que j’arrivais à mon hôtel, j’ai regardé mon téléphone. Un raz de marée. Des like à tire larigot. Des commentaires élogieux : « Merci de cet instantané, c’est beau et vrai » ; « Il n’y a pas de j’adore sur Instagram, dommage » ; « Tu tiens un truc, continue. C’est génial ! ».
Quelques jours plus tard, nouveau voyage. Et nouvel instantané.
Dans le train ce matin, au bar. C’est le tout petit matin. À gauche, un cadre, costume propre, cravate slim grise, chaussures italiennes, il boit une orange pressée pour accompagner son café. À droite, une femme, seule. Elle lit le dernier Guillaume Musso.
Au fond, trois collègues qui discutent de la réunion à venir dans la journée. Ils se plaignent d’un quatrième qui a fini la présentation PowerPoint la veille à 22 heures. « Tu te rends compte c’est un vrai procrastinateur ! Il met tout le monde dans la merde. » L’un d’entre eux temporise : « En même temps, je crois qu’il n’avait pas toutes les informations… » Juste derrière, un homme et une femme. Ils sont câlins. Elle lui dit : « Je ne pensais pas que nous arriverions à nous faire enfin ce moment tous les deux. » Il répond : « Je te l’avais promis. » « Dis-moi qu’il y en aura d’autres… » dit la femme. Il ne répond pas. Silence. Ils se tiennent la main. Dans le train, la vie, les vies s’écrivent. J’aime les observer.
Même réflexe de poster sur les réseaux sociaux ce moment, accompagné d’une photo. Même résultat. De très nombreux pouces levés, des commentaires. «Génial!», «Tu as tellement bien décrit l’hypocrisie masculine. Cette femme qui espère et l’autre qui ne répond pas», «Je vais faire attention la prochaine fois que je prendrais le train à vérifier que tu ne sois pas dans les parages à écouter mes conversations 😉 Super instantané en tout cas. On en veut encore.»
Des mots qui, comme les yeux de mes enfants, narraient en creux la relation passionnelle clandestine que nous entretenons avec le train. Passion clandestine, car il est souvent de bon ton de vilipender la SNCF, ses retards, ses trains mal organisés, et pourtant chacun et chacune d’entre nous vit avec le rail une histoire qui dit beaucoup de ce que nous sommes. Certainement que cela nous renvoie à l’enfance. À la magie du train électrique. C’est étonnant à quel point ce classique des jouets pour enfants est resté indémodable. Les enfants – et certains adultes – continuent à faire « tchou tchou » à quatre pattes dans leur chambre. Mais pourquoi le train? Peut-être parce que la voiture – même comme symbole de la liberté de circulation – fatigue et stresse le conducteur. Peut-être parce que l’avion anesthésie le voyageur et uniformise le voyage avec ses aéroports semblables de Rio à Paris ou de New York à Bangkok. Plus rien dans le voyage en l’air ne se distingue, et le voyageur distrait pourrait atterrir ici ou là sans être capable de dire exactement dans quel aéroport il se trouve. Au fond, seul le train permet de réfléchir, de rêver, de divaguer tout autant que de travailler, de synthétiser ou de théoriser. Seul le train permet d’être soi-même. Sans fard.
Dans ce moment de suspension du temps dans un espace clos, soit les masques tombent pour laisser place à une forme d’authenticité, soit ils ne veulent pas disparaître. Au contraire. Ils demeurent et deviennent des caricatures qui, elles aussi, nous racontent. Tour à tour, tous les rôles du train nous ont échu un jour: homme pressé, voisin bruyant, dormeur invétéré, liseur passionné, famille avec enfants bruyants et/ou malades, couple bécoteur, ou encore travailleur acharné.
En observant, en acceptant la suspension que le train offre, en jouant et en ne faisant plus qu’un avec elle, l’œil s’aiguise, l’oreille se tend, et la mémoire imprime mieux encore. Les couleurs, les odeurs, les sons, les mots, les apparences, les lumières, les ombres, les détails, sont là. Présents. Signifiants. Observer mes frères humains dans tous les trains que j’ai empruntés durant un an me permet de brosser un portrait éminemment subjectif, mais profondément honnête et authentique sur ce que nous sommes tous et toutes aujourd’hui. Pompeux ? Non, réaliste. Dans les trains, la France – bigarrée, différente, agaçante, joyeuse, enivrante, folle, calme – circule. Mieux, elle vit. Elle respire. Elle écrit des histoires individuelles qui sont des histoires collectives parfois, des histoires universelles toujours. Ces instantanés, ces histoires de trains, ce sont nos victoires, nos défaites, nos doutes, nos certitudes, nos envies, nos renoncements. Ce sont nos vies.
Des vies tellement réelles que ce lieu de confinement (non, il ne sera pas question du Covid-19, rassurez-vous) a inspiré les écrivains. Dans toutes les époques. Dans tous les genres. C’est ainsi, par exemple, que Marcel Proust vénérait le train. Et qu’il écrivait dans À la recherche du temps perdu, et plus précisément dans Du côté de chez Swann, un éloge de ce que le voyage par le rail faisait naître chez lui.
J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questembert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Bénodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun.

Extraits
« INSTANTANÉ DU TRAIN
4 AVRIL 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails » p. 11-12

« Au fond quel est le bon train de vie? Qu’il soit financier, amoureux, professionnel. À chacun de trouver sa réponse. Celle que l’auteur pourrait livrer est certainement bien différente de celle de cette jeune cadre, robe bordeaux, qui oscille entre la tentation du sommeil et les documents qu’elle est
en train de finaliser. Adolescente, se rêvait-elle dans un train à 6h39 du matin, plongée dans son travail? Et cet homme mûr, habillé en dandy, barbe de trois jours et armé de l’assurance du conquérant, s’il se retourne, estime-t-il qu’il a bien mené le train de sa vie? Les wagons qu’il tirait lui ont-ils permis d’atteindre l’allure à laquelle il aspirait ?
Au fond, la puissance d’un trajet en train, C’est qu’il nous renvoie à nous-mêmes et, par métaphore, au train de notre propre vie. À son allure. À ses wagons, chargés ou légers. Emplis de voyageurs, ou vides. Au bruit, ou au silence. Cela nous invite à regarder l’intérieur de nos wagons. À ouvrir telle porte et à se confronter à ce que l’on trouve derrière. Le wagon de la joie abrite tous les bons souvenirs; ils sont aériens, ils flottent avec nous et donnent au train de notre vie une belle allure. Bien sûr, il y a le wagon que nous n’aimons pas ouvrir. Celui des mauvais moments, des erreurs, des choses que nous aurions aimé ne pas faire, et des peines aussi. Mais ce wagon, même s’il pèse et peut parfois ralentir le train de notre vie, fait partie intégrante de nous, de ce que nous sommes. Indéniablement. Reste un autre wagon. Un dernier wagon. Celui des choses que nous transportons mais qui ne sont pas à nous. Ce wagon dans lequel chacun et chacune trouve les espoirs des parents, les constructions bancales d’identité, les chemins empruntés pour de mauvaises raisons, etc. C’est certainement ce wagon qui pèse le plus lourd dans notre «train de vie» et qui nous empêche parfois d’avancer à l’allure souhaitée. C’est ce wagon auquel nous pensons quand un voyage en train s’étire et invite à la contemplation, à l’introspection et à la méditation. Inévitablement, ces instants amènent une réflexion plus large. Les paysages qui défilent sous les yeux viennent interroger le citadin: pourquoi ne ferais-je pas comme ces voyageurs qui — chaque jour — prennent le train pour se rendre à Paris? Le soir, ils rentrent chez eux, à la campagne. Ils ont, eux, franchi le Rubicon d’une vie proche de la nature et d’un travail dans la capitale. » p. 55-58

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

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L’odeur d’un Père

 

En deux mots
C’est l’histoire d’une fille qui voit ses parents se déchirer puis se séparer. C’est l’histoire d’une adolescente qui part retrouver son père en Afrique. C’est l’histoire d’une écrivaine qui cherche à retrouver L’Odeur du père.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un père en pointillés

Catherine Weinzaepflen refait le chemin de la fille séparée de son père, de leurs relations compliquées, des découvertes et des incompréhensions. Un beau voyage, une belle histoire.

C’est un court roman qui raconte les souvenirs d’une fille de onze ans, d’une femme de quarante ans, d’une écrivaine de soixante ans. Onze ans, c’est l’âge qu’elle a lorsqu’elle débarque en Afrique équatoriale trois ans avant l’indépendance du pays qui deviendra la République de Centrafrique. Dans cet endroit à «la terre rouge, au fleuve immense et à la végétation intense» elle retrouve son père et sa compagne qui ressemble à l’Olive de Popeye. Une femme qui la déteste et avec laquelle elle va devoir composer. Et un père qu’elle n’arrive pas à cerner: «Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort.»
Alors, en cherchant une explication, elle revient sur ses premiers émois, sur sa prime enfance et ce souvenir de sa mère penchée sur un bidet et perdant son sang. Elle apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un avortement. Quelques mois plus tard, les disputes au sein du couple vont mener au divorce. Quand, après un séjour dans les Vosges où sa mère dirigeait une colonie de vacances, elle regagne leur domicile, tout a disparu, y compris son père.
Elle grandira chez son oncle qui lui fera découvrir la littérature en lui racontant L’Odyssée, une formation culturelle qu’elle complètera des années plus tard avec des séances de cinéma hebdomadaires. Un bagage intellectuel qui lui permettra à quinze ans, d’être embauchée à l’Ambassade de France, chargée du tri des dépêches. Une première expérience professionnelle qui prendra fin trois plus tard, quand son père rentre en France pour ouvrir un garage dans le Roussillon.
Aujourd’hui, à soixante ans passés, elle a un regard nostalgique sur cette période. «Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out…»
Catherine Weinzaepflen aura trouvé dans l’écriture les passerelles susceptibles de lever ce Black-out, l’Indochine de Marguerite Duras se révélant proche de son Afrique. Qui donne au paradis perdu de l’enfance les couleurs et les parfums d’une époque révolue. Aujourd’hui, on sent la citoyenne du monde qu’elle est devenue, apaisée et même reconnaissante face à un père auquel elle offre ici un bel écrin, à l’image du paysage qui entoure le cimetière où il repose.

L’Odeur d’un père
Catherine Weinzaepflen
Éditions des Femmes
Roman
144 p., 12 €
EAN 9782721007339
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Strasbourg, dans les Vosges, à Lambesc, Perpignan et Canet-Plage, à Paris ainsi qu’à Marseille, Saint-Paul de Vence et enfin dans les Deux-Sèvres et en Afrique, à Fort-Lamy, Bangui et sur la route de Boali. On y évoque aussi les États-Unis et la Californie, l’Australie, le Moyen-Orient et la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan ainsi que les villes d’Hérat, de Kaboul, d’Istanbul et de Fethiye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Suivant la trace de sa mémoire olfactive, l’autrice fait ressurgir les fragments d’une enfance tiraillée entre plusieurs pôles. À l’âge de onze ans, elle quitte Strasbourg où sa mère s’est installée avec elle après avoir soudainement quitté le foyer conjugal, et se rend en Centrafrique pour passer les vacances scolaires dans la maison que son père partage avec sa nouvelle épouse au bord d’un lac. Quoi que jouissant de prérogatives coloniales, il y mène une vie simple. L’odeur du père est celle, opiniâtre et agressive, de l’aftershave Gillette Bleu mêlé à la lotion Pantène contre la chute de cheveux ; mais aussi, plus douce, la fragrance du savon Camay rose. Livre de réconciliation autant que « Lettre au père », ce récit à la première personne porte un regard rétrospectif humain sur le déclin d’une figure paternelle, sans en épargner les aspects les plus brutaux. À l’horizon, les vestiges du temps passé à Bangui, berceau d’une enfance africaine débordante de vitalité, à jamais présente dans la chair du souvenir.
« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. » C.W.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Terres de femmes (Angèle Paoli)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Blog Atelier du passage
Blog entre les lignes entre les mots (Didier Epsztajn)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai onze ans la porte du Super G s’ouvre sur une chaleur qui coupe le souffle. Une chaleur humide qui ramollit la tête autant que le corps. Je marque un temps d’arrêt en haut de la passerelle. Je pense « cocotte-minute ». La vapeur qui s’en dégage lorsqu’on libère le bitoniau (un mot à toi). Je viens de passer deux jours et deux nuits d’un avion à l’autre, du nord au sud, Strasbourg/Paris/Marseille/Fort-Lamy/Bangui. L’Afrique c’est chez toi, tu me réceptionnes. Tu es en short, je découvre tes jambes cagneuses. Dans un petit aéroport réservé aux Blancs de la colonie, aéroport quasi familial, tout le monde se connaît. Les indépendances, ce sera trois ans plus tard, l’Afrique équatoriale deviendra République de Centrafrique avec les présidents Boganda, puis Bokassa – Bokassa qui se fit sacrer empereur. Tu m’accueilles joyeusement, à l’aise, volubile. À tes côtés D., ton épouse, qu’en secret j’appellerai Olive. Elle a exactement la tête de la femme de Popeye. Corsage blanc de dentelle, col montant, sans manches quand même, rentré dans une longue jupe plissée gris pâle, chaussures à talon, vernis à ongles rouge, un mix de pruderie et de féminité. Il fait incroyablement chaud, j’aime ça. Et tout me plaît dans ce pays à la terre rouge, au fleuve immense, à la végétation intense (c’est la saison des pluies). Sur le bord de la route, les huttes sont pour moi celles de Tintin au Congo. La maison se trouve au Km 15 sur la route de Boali, isolée. On ne dit pas propriété mais concession, un terrain concédé aux colons. La maison de plain-pied est toute en longueur. Façade ouest vers le fleuve où le soleil se couche. Façade est tournée vers le garage où tu travailles avec cinq ouvriers sous tes ordres. C’est de ce côté-là que nous sommes arrivés. On entre directement dans le living-room, très grand, tout en longueur comme la maison. Terrasse à l’arrière, du côté du fleuve. Vers la gauche, en enfilade, une chambre à coucher, puis une vaste salle de bains au sol en ciment avec une douche à l’italienne. Une salle de douche comme on en construit en Californie ou en Australie, des pays où je séjourne désormais avec une familiarité liée à cette enfance en Afrique. Nous visitons la maison de droite à gauche, tu ouvres la marche et je me demande où est ma chambre. La salle de bains se trouve à l’extrémité de la maison,
nous rebroussons donc chemin vers la droite, nous retraversons la chambre, puis le living. À l’autre extrémité de la maison, à l’opposé de la salle de bains, une cuisine, et dans la cuisine, un rideau qui sépare l’espace. Derrière le rideau, un lit : le mien. Je dors donc dans la cuisine. À l’arrière, depuis la terrasse, on voit le fleuve.
Une allée de sable parallèle à la maison est ombragée de grands arbres. Les fruits des manguiers y pourrissent au sol. Au-delà, une zone de fouillis végétal sépare la maison du fleuve. Régulièrement désherbé, un chemin carrossable, perpendiculaire à l’allée sableuse, traverse la zone de « matitis » reliant la maison à la piste qui longe le fleuve. On peut donc aussi arriver en voiture par là.
Quand j’ai onze ans je suis seule. Le matin tu pars travailler au garage, D. à son boulot de comptable à l’ambassade. Alphonse, le boy, n’a que quelques années de plus que moi, il est déjà marié et père. Je passe mes journées à côté de lui. Je vois Alphonse faire le ménage, la vaisselle, la cuisine, et se faire engueuler par D. parce que le résultat n’est pas équivalent à ce qu’elle aurait fait. Parfois je réussis à le débaucher pour qu’il me pousse sur la balançoire suspendue à un arbre de l’allée de manguiers. Alphonse appliqué à son travail repousse mes suppliques en riant et finit par céder en riant. Le jour où tu découvres qu’Alphonse est pour moi un compagnon, tu crises, tu hurles (heureusement le boy est rentré chez lui, au village, j’aurais honte de toi s’il t’entendait) et tu poses un interdit: pas question de familiarités avec le boy. Ce que tu entends par «familiarités» je ne le comprends pas vraiment mais soupçonne confusément que ta violence se nourrit de fantasmes sexuels. J’ai onze ans et je m’ennuie. Je fais passer le temps en me livrant à des jeux solitaires comme les itinéraires d’aveugle qui consistent à me déplacer sur un trajet donné dans la maison et autour de la maison en identifiant les odeurs.

De toute façon tout communique puisqu’il n’y a pas de vitres aux fenêtres. Odeurs putrides accentuées par la chaleur qui décompose tout végétal ou animal mort, odeurs magiques des fleurs et des fruits. Dans la salle de bains flotte le parfum du savon Camay rose, à moins que je ne commence mon périple tôt le matin lorsque tu viens de te raser et que l’odeur agressive de l’after-shave Gillette bleu le supplante. Le soir après ta douche, c’est la lotion Pantène pour les cheveux qui envahit la salle de bains, et peut-être as-tu raison de lui attribuer le pouvoir d’empêcher la chute des cheveux puisque tu es mort avec tous tes cheveux parmi lesquels de rares cheveux blancs. Autour de la douche, ça sent le moisi comme dans votre chambre où cette même odeur de champignon rivalise avec l’antimite que D. met dans l’armoire. Le living en revanche est quasiment sans odeur, son sol de ciment peint en rouge ne les retient pas, il y a des ouvertures partout, Alphonse passe la serpillière tous les jours. Dans la cuisine, les odeurs de friture m’empêchent de considérer la chambre que vous m’avez aménagée derrière un rideau comme une chambre. Je sors de la maison les yeux fermés, je longe le mur de bougainvillées sans odeur, quelques mètres plus loin l’odeur de fientes de poule m’indique que je suis à la hauteur du poulailler et juste après, celle des bananiers constitue la limite à ne pas franchir du côté du garage : terrain à peine débroussaillé, matitis infran¬chissables. Je contourne la maison et marque un temps d’arrêt à côté des daturas dont le parfum suave me ravit. La chaleur à cet endroit-là est la plus violente, qui me pousse vers l’arrière de la maison, à l’ombre des man-guiers où l’odeur des fruits blets tombés au sol délimite l’endroit que je préfère. Je me tourne vers le fleuve et rouvre les yeux. Là : des effluves de terre, de boue et d’eau qui stagnent tout au long des berges, contrées parfois par l’intense odeur des poissons qu’on vient de décharger d’une pirogue.
Quand j’ai onze ans ma poitrine se forme, visible sous mon T-shirt. Tu veilles au grain, c’est ce que tu te dis j’en suis sûre, en ton for intérieur, ce que je com¬prends des années plus tard en me rappelant la sur¬veillance serrée que tu m’infliges. D. en rajoute, qui s’offusque de la liberté dans laquelle ma mère m’élève, en France. Elle ignore que, chez moi, je peux traîner dans la rue jusqu’à ce que la nuit tombe, ma mère me fait confiance et elle a raison. Et si D. jubile lorsque tu me réprimes, ses raisons ne sont pas les mêmes que les tiennes. En Afrique je suis surveillée au point que vous lisiez mon courrier. Ainsi cet interrogatoire à propos de la lettre d’une copine dont l’enveloppe doublée recelait un mot à propos de « garçons » et de celui dont je suis amoureuse. C’est pour D. la preuve que (à onze ans) je suis une dévoyée. Je ne comprends pas l’opprobre et la violence qui me tombent dessus. Si je n’étais à dix mille kilomètres de chez moi je m’enfuirais pour rentrer à la maison. Ici je suis prisonnière. Dans mes lettres je mens à ma mère en lui faisant croire que tout va bien. Si je lui disais mon malheur, elle serait capable de venir me chercher. Plutôt que de pleurer ma mère je me défends de mes agresseurs, je me construis, me maintenant sur les bords glissants d’un abîme, car je ne sais rien de moi.
C’est mon corps surtout qu’on surveille: D. préconise soutien-gorge et gaine – une ceinture que les femmes portaient alors pour s’affiner la taille ou rétracter leur ventre distendu par les grossesses. Aberration pour une adolescente prépubère et sportive. C’est le corps de sa belle-fille que D. attaque, elle me déteste, je lui résiste. Toi tu fais ton coq entre ta femme et ta fille, D. décrète que je suis mal élevée. Je ne m’y trompe pas en considérant cela comme une offense à ma mère. Je n’ose pas lui dire: ma mère est belle, toi tu es laide. J’ai onze ans et déjà la conscience des phrases qui tuent.
Quand j’ai trois ans je joue seule dans la grande cour qui sépare la maison familiale du garage où tu officies. En barboteuse à smocks je tourne en rond sur mon tricycle (les photos), j’ai même deux tricycles puisqu’en plus du garage tu vends des bicyclettes dans le magasin qui donne sur la rue, de l’autre côté de la maison. Ma mère tient le magasin, abandonnant tâches ménagères ou enfant lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit. J’ai deux tricycles et aucune occasion de partager mes jeux. Je suis seule, « enfant unique », un statut dont je tenterai toute ma vie de me disculper car je sens bien la stigmatisation qui s’articule autour de l’excès d’attention soi-disant accordé à l’enfant unique. Parmi les images de cette enfance, ma mère, toi, vos bagarres et moi. Je n’ai aucun souvenir d’amis, de visiteurs, et pourtant il devait y en avoir. Tu as toujours été sociable, drôle et généreux – ce sont les seules qualités que ma mère te reconnaît une fois que vous avez divorcé.
Quand j’ai deux ou trois ans, ma chambre se trouve au premier étage de la maison, séparée de la chambre des parents par la salle de bains. Il fait très noir dans ma chambre, j’entends d’énormes bruits d’eau en pleine nuit, j’escalade mon lit à barreaux et découvre ma mère assise sur le bidet, se vidant de son sang. Parmi les fragments de mémoire de ma petite enfance, il ne peut s’agir que d’un vrai souvenir et non d’une photo. Je comprendrai des années plus tard qu’il s’agit d’un avortement bricolé. Je t’ai entendu maintes fois t’auto-citer: «J’avais décidé que je n’aurais pas d’enfant tant que la guerre ne serait pas finie.» À la fin de la guerre, vous êtes mariés depuis sept ans, comment avez-vous fait pour éviter une grossesse ? Ma mère devenue infirmière après votre divorce « aide » certaines de ses amies. Je suis adulte lorsque je comprends qu’il lui arrive de pratiquer des avortements clandestins et l’enjoins d’arrêter en essayant de lui faire peur, en lui expliquant qu’elle risque la prison. Je parle à un mur. Il ne s’agissait pas chez elle de courage mais d’une curieuse indifférence à la loi, mêlée au désir d’aider autrui.

Quand j’ai onze ans je découvre l’Afrique. Un an plus tôt j’ai vu un film américain dans lequel une petite panthère est l’animal domestique d’une famille de Blancs au Kenya. Je t’écris que j’aimerais une panthère lorsque je viendrai te voir. C’est un singe qui m’attend. Tu m’expliques qu’une loi récente interdit d’adopter des fauves, il y a eu trop d’accidents. Ces animaux qui ressemblent à des chats peuvent se transformer en tueurs. Le singe est un ventre gris, il s’appelle Kiki, ce n’est pas moi qui lui ai donné ce nom. Je le traite comme un animal en peluche, lui confectionne des vêtements qu’il souille et m’insurge du fait qu’il refuse de jouer avec moi. Personne ne m’explique comment je pourrais l’apprivoiser. Parfois il découvre ses gencives en poussant de petits cris et Alphonse qui rit de tout et de rien me met soudain en garde, il me fait comprendre que le singe en colère est dangereux. D’ailleurs l’année suivante, lorsque je reviens et que je m’enquiers de Kiki, tu m’annonces qu’il a fallu s’en débarrasser, qu’il s’était mis à mordre. Je pense Forcément, moi aussi si je pouvais vous mordre… L’auras-tu tué avec ta carabine? Je préfère ne pas demander.
J’ai onze ans, tout est réglé au cordeau. Chaque soir au dîner il te faut ta Floraline, un bouillon épaissi de semoule grillée que tu assaisonnes de pili-pili. La première fois que je me sers de la bouteille de Viandox pour en mettre dans ma soupe, j’ai la bouche en feu. Le pili-pili, mixture de piment macéré dans du cognac a remplacé le Viandox. Ça vous fait beaucoup rire et moi ça me fait pleurer, ce qui vous fait encore plus rire. Je ne pleure pas comme lorsqu’on pleure sous l’effet des oignons, il y a dans ces pleurs que je fais passer pour une réaction mécanique, de l’humiliation et de l’impuissance.
Quand j’ai quatre ans vous vous séparez. Seul le récit de ma mère me donnera une version de votre divorce. Tu l’as défiée, elle a relevé le défi. Ma mère est d’un tempérament passif, elle n’aurait jamais osé prendre l’initiative d’une procédure de divorce (c’est du moins ce que je perçois du roman familial). Elle raconte que, l’été de mes quatre ans, elle accepte un poste de directrice de colonie de vacances dans les Vosges, déclarant que ce sera positif pour l’enfant que je suis, et pensant j’imagine que ce sera l’occasion d’un répit à vos sempiternelles disputes. J’ai le souvenir de l’une de ces scènes où, dans la cuisine, vous vous arrachez un sac à main en vernis noir, sorte de bourse à cordons dont tu veux voir le contenu alors que ma mère en pleurs s’y cramponne. La table de la cuisine est plus haute que moi, je suis tétanisée, vous avez oublié ma présence. Quelques jours après qu’elle a pris son poste de directrice de colonie de vacances, tu viens exiger qu’elle rentre à la maison faute de quoi tu demanderas le divorce. Elle a beau te dire qu’elle est tenue par un contrat, tu ne veux rien entendre. Après l’été, lorsque nous rentrons, la maison est vide, tu as tout vendu, et tu as donné ce que tu n’avais pas pu vendre. «Même mon linge de corps», avait-elle l’habitude de dire en racontant la violence que ç’avait été pour elle.
Quand j’ai douze ans tu me fais un cadeau. Tu t’es souvenu de mon intérêt pour les activités de ton ami P., taxidermiste, lorsque nous lui avons rendu visite l’année de mes onze ans: tu m’as fabriqué un filet à papillons et construit des étaloirs pour les naturaliser. Les étaloirs sont constitués de deux planchettes orientées à 45° sur lesquelles on fait sécher les ailes des papillons déployées, en les épinglant sous du papier à cigarettes. Tu sais tout fabriquer de tes doigts. Tu as donc étudié la taxidermie des papillons avec ton ami P. avant que je n’arrive. Il y a autour de la maison des papillons orange, jaunes, turquoise surtout. Je me livre à la chasse aux papillons, il fait une chaleur mortelle. Vous m’imposez le port d’un casque colonial dès que je mets le nez hors de la maison. Je le trouve ridicule et le rejette de la même manière que les ados en France sortent en T-shirt l’hiver pour s’opposer aux adultes et prouver qu’ils ne craignent rien. Mais, pour attraper les papillons, je me couvre la tête, faute de quoi, je l’ai expérimenté, je suis au bord de l’évanouissement tant le soleil est féroce. Au bout de trois semaines les papillons séchés sur les étaloirs sont figés pour l’éternité. Tu me fabriques une boîte au fond de laquelle tu déposes une couche de liège (destinée à planter les papillons dont une épingle traverse l’abdomen), couche de liège que tu as recouverte d’un tissu turquoise. Une fois que nous avons fixé mes papillons dans la boîte rectangulaire, tu la clos d’une vitre rendue étanche par un ruban de chatterton. Cinquante ans plus tard, la boîte à papillons est indemne et me donne à penser que tu m’as aimée. À ta façon.
Quand j’ai douze ans Saturnin, manœuvre au garage, vient se poster devant la maison. Il dit à Alphonse que c’est moi qu’il vient voir. Saturnin n’a pas d’âge ou s’il fallait lui en donner un, je dirais cent ans. Pygmée, il mesure environ un mètre vingt et son visage est plissé comme celui d’un Shar Pei, ces chiens tout en peau superflue. Chez Saturnin les plis du visage sont en courbes relevées car il sourit la plupart du temps ; et ses grosses lèvres découvrent des dents marron foncé colorées par je ne sais quelle plante qu’il mâchouille. Saturnin vient me montrer le serpent qu’il a neutralisé, un serpent de plus d’un mètre de long, un serpent dont je ne saurai jamais s’il était venimeux ou pas, mais vu la fierté de celui qui l’a tué, j’imagine que oui. Saturnin ne parle pas le français, il est venu m’offrir le spectacle de sa proie en supputant que la fille du patron, qui vit en France, n’a jamais vu de serpent et il a raison. Il tient le serpent mort vertical comme un bâton et il sourit de toutes ses dents avariées. Il y a dans son geste une telle générosité que je me sens enfin considérée dans ce lieu où la maîtresse de maison tente de me mortifier dès que tu as le dos tourné. D’ailleurs lorsque je te raconte la visite de Saturnin tu confirmes qu’il est venu de sa propre initiative. J’aimerais lui faire un cadeau, on m’en dissuade. Vous m’empêchez d’approcher les Africains, de quelque façon que ce soit. Lorsque D. m’emmène au marché du Centre, j’ai honte d’elle, de ses attitudes supérieures, de sa laideur. En fait j’ai honte d’être blanche. Les femmes africaines assises au sol avec quelques légumes déposés sur un tissu ou rassemblés dans une bassine en émail, harponnent le chaland, aussi volubiles qu’un attroupement d’agents de change. Elles parlent entre elles, indifférentes à ceux qui leur achètent leur marchandise. Elles ont l’air fortes, elles me fascinent et m’effrayent. Aujourd’hui je saurais leur parler mais je n’ai jamais pu retourner en Centrafrique, empêchée par les guerres. À Paris, dans le métro ou à Barbès, je retrouve les Africaines vêtues des mêmes boubous, coiffées du même morceau de pagne qui les enturbanne, avec leur bébé dans le dos comme elles font en Afrique. Rares sont celles qui utilisent une poussette qui apparaît alors comme un attribut erroné. Une faute de goût. En Afrique, tu reconnais la beauté des femmes, leur port royal. Alors que ma poitrine naissante m’incite à me voûter pour la cacher, tu ne cesses de me dire qu’il faut que je me tienne droite. Regarde les wallies! Tiens, pose une bouteille sur ta tête et marche avec. La bouteille se casse évidemment. Je ne comprends pas leur «truc». Elles font des kilomètres sur les pistes avec une bassine ou un fagot de bois, ou une bouteille verticale sur la tête.

Extraits
« Aujourd’hui, écrivant ce qui sera peut-être un livre, je suis traversée par un élan de tendresse à ton égard. Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out… Il devait bien en avoir trois ou quatre avant que tu ne meures et je n’ai que le vague souvenir d’une désapprobation mêlée à une sorte de fierté paternelle. » p. 31

« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort. Lorsque tu parades avec moi au Grand Café, tu exprimes plus de conviction affective qu’en n’importe quelle circonstance avec ton épouse. Rien d’étonnant à ce qu’elle me haïsse. Entre elle et ma mère que je représente pour elle, je suis prise en otage. Mais j’aime l’Afrique, comme toi. Je ne saurai jamais comment tu as décidé de partir en Afrique. D’où te venait cette dimension d’aventurier. Tu es resté attaché à ton pays d’origine jusqu’à la fin. » p. 48

À propos de l’auteur

Catherine Weinzaepflen © Photo Jeremy Stiger

Née à Strasbourg où elle a passé son enfance et sa jeunesse, Catherine Weinzaepflen vit à Paris tout en voyageant régulièrement aux quatre coins du monde. Romancière et poète, elle est l’autrice d’une œuvre qui rassemble près d’une vingtaine de textes dont les premiers comme les plus récents ont été publiés aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. (Source: Éditions des Femmes)

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Indice des feux

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En deux mots:
Un adolescent qui combat une leucémie, un couple qui attend son premier enfant, un surdoué qui fuit le bel avenir qui s’offre à lui ou encore une bande de gamins qui voit son terrain de jeu rasé par un projet immobilier… Sept nouvelles qui racontent combien la vie a besoin d’un bel environnement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

7 histoires qui disent la fragilité du monde

Dans ce recueil de nouvelles, Antoine Desjardins réussit le tour de force de raconter les maux de notre planète sans parti-pris militant, ce qui donne encore davantage de force à ses écrits.

Ce premier livre du Québécois Antoine Desjardins rassemble sept nouvelles qui, pour certaines, se rapprochent davantage d’un court roman et qui ont pour point commun de parler d’écologie et des dangers qui guettent notre planète. Le tout avec beaucoup d’élégance et de finesse, presque comme en arrière-plan du récit. C’est le cas de « À boire debout » qui ouvre le livre. On y croise un garçon de 16 ans coincé au septième étage de l’hôpital de Montréal. L’étage de ceux dont l’espérance de vie est très limitée. Pour le narrateur, tout a commencé le vendredi 26 novembre 2017 en cours de biologie. Une soudaine faiblesse suivie d’une perte de connaissance. Les premiers traitements s’avèreront inefficaces. Suivront alors une batterie de tests et l’hospitalisation. «Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le «Vin Christine», je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.»
En attendant l’échéance, le temps se déroule au rythme des soins et des visites. Celles de la famille qui se désespère et s’épuise, y compris financièrement, allant jusqu’à provoquer un sentiment de culpabilité pour le garçon qui se dit que s’il partait plus tôt, cela arrangerait tout le monde. Celle de son infirmière préférée qui lui remonte le moral. Au fur et à mesure que son mal le ronge, des rêves de catastrophe le hantent, à l’unisson des informations qui parlent du réchauffement climatique, du détachement d’un iceberg géant ou encore d’une attaque d’ours affamés dans un village.
La seconde histoire se déroule d’abord à Cape Cod où Sam et son ami assistent au passage des baleines. Et le spectacle est au rendez-vous dans cet endroit réputé pour le ballet des cétacés. De retour à Montréal avec les images du couple formé par une baleine et son baleineau, ils se mettent à la recherche d’un appartement un peu plus grand pour pouvoir accueillir leur progéniture. Mais la crise du logement n’est pas qu’un slogan et il leur faudra se consoler en dénichant une maison à Laval-des-Rapides. C’est là que la nouvelle de la mort de «leur» baleine va les secouer. D’autant que le cas n’est pas isolé. L’activité humaine allant entrainer la fin de l’espèce. Je ne dirai rien de l’épilogue de cette sombre fable.
Dans «Étranger», on fait la connaissance d’un homme parti noyer son chagrin dans l’alcool après que sa femme l’ait quitté et qui erre passablement ivre dans le quartier où se trouve le domicile de son ex-femme. Des bruits près des sacs à ordure attirent son attention et il finit par se retrouver nez à nez avec un coyote. Une histoire de peur et là aussi un épilogue inattendu.
«Feu doux» nous est raconté par Cédric, l’aîné d’une fratrie qu’il compose avec ses deux sœurs cadettes Sophie et Maude et son frère benjamin, Louis, qui a huit ans de moins que lui et qui va s’avérer très doué. «Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place.» Sauf qu’à l’issue de ses brillantes études de Droit, il décide de faire un grand voyage. De Birmanie, il ira en Inde. Puis part en Mongolie, en Indonésie, aux Philippines, au Japon, en Nouvelle-Zélande pour atterrir en Australie. C’est alors que son aîné s’est rappelé la phrase de son prof de biologie: le génie frôle toujours la folie. Une phrase qui va le hanter, y compris lorsque Louis revient à Montréal pour se spécialiser en droit de l’environnement. Car son engagement est à mille lieues de ses capacités. Il fait dans le bénévolat et l’ascétisme avant de décider de revenir aux sources, de travailler avec et pour la nature. La question qui le taraude – autant que le lecteur – est alors. Peut-on le condamner pour cela?
«Fins du monde» tient du rite de passage pour une bande de gamins. Si leurs parents leur ont interdit de franchir le périmètre constitué par quatre blocs de béton, ils décident de franchir le boulevard et, à travers le bois, d’escalader un bâtiment en ruine. Une mission qui permet de prendre un autre statut. Mais un terrain de jeu qui va disparaître, rasé par les bulldozers pour laisser la place à un nouveau quartier. La fin de l’enfance s’accompagne ici d’un désir de vengeance, de dégrader les maisons en construction. Des expéditions qui vont mal finir…
«Générale» met en scène Angèle, la tante du narrateur. Cette dernière s’est battue contre l’érection d’un gazoduc sur les terres familiales et est devenue depuis ce combat homérique une ardente défenseuse de la nature, offrant notamment aux oiseaux un terrain favorable à la nidification. Mais un matin, les centaines d’espèces qui vivaient là ont disparu, laissant place à un silence de mort. Que s’est-il passé? Les hypothèses s’accumulent sans offrir de réponse définitive. Quel avenir se dessine-t-il?
Pour clore le livre, «Ulmus Americana», le nom scientifique de l’orme américain, raconte le lien très fort entre un grand-père et son petit-fils. Après quelque quarante années à travailler comme charpentier, le grand-père s’occupe de son petit-fils et de son orme, dont il lui raconte la légende. Un superbe conte qui va nourrir le jeune homme. Mais l’arbre est malade, victime d’un parasite qui le tue à petit feu. Comme le grand-père rongé par un cancer. Une dernière nouvelle qui fait écho à la première et boucle en quelque sorte la boucle.
Signalons pour ceux que le vocabulaire ou les expressions québécoises rebuteraient qu’il est aisé d’en comprendre le sens dans le contexte. De plus, l’éditeur a eu la bonne idée d’adjoindre un lexique à la fin du recueil.

Indice des feux
Antoine Desjardins
Éditions La Peuplade
Nouvelles
360 p., 20 €
EAN 9782924898871
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé au Canada, principalement à Montréal, mais aussi à Laval-des-Rapides, à Saint-Édouard-de-Napierville, en Estrie et en Colombie-Britannique et sur l’île de Vancouver. On y voyage aussi aux États-Unis, à Cape Cod. Dans une autre nouvelle, un homme voyage en Birmanie, en Inde puis part en Mongolie, Indonésie, Philippines, Japon, Nouvelle-Zélande et en Australie.

Quand?
L’action se déroule durant les dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Soumise à la frénésie incendiaire du XXIe siècle, l’humanité voit sa relation au monde déséquilibrée et assiste avec impuissance à l’irréversible transformation de son environnement. Explorant cette détresse existentielle à travers sept fictions compatissantes, Antoine Desjardins interroge nos paysages intérieurs profonds et agités. Comment la disparition des baleines noires affecte-t-elle la vie amoureuse d’un couple ? Que racontent les gouttes de pluie frappant à la fenêtre d’un adolescent prisonnier de son lit d’hôpital ? Et, plus indispensable encore, comment perpétuer l’espoir et le sens de l’émerveillement chez les enfants de la crise écologique ? Autant de questions, parmi d’autres, que ce texte illustre avec nuance et tendresse, sans complaisance ni moralisme.
Indice des feux peint les incertitudes d’un avenir où tout est encore à jouer.
«Il faut prendre soin, mon homme. Prendre soin de tout, en particulier de ce qui est en train de disparaître.»

68 premières fois
Les livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Presse de Montréal (Iris Gagnon-Paradis)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
Journal de Montréal (Josée Boileau)
Le Quotidien numérique (Daniel Côté)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog la viduité 
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 


Antoine Desjardins lit quelques pages de son premier livre, Indice des Feux © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« On tombe, on part. Un par un. Les damnés du septième étage. Les finis. Les scraps, comme disait le gars d’à côté. Le grand slack qui faisait son brave pour impressionner les infirmières, avec son petit sourire arrogant, trop fier pour avouer qu’il avait peur de crever, lui aussi. Ça, c’était avant qu’il prenne le chemin de la chambre isolée, des adieux, de la ligne plate, du drap blanc, de la civière pieds devant, des portes de métal avec leur battement caoutchouteux de sac Ziploc qui éclate. Kevin, c’était un joueur de hockey dans le Bantam BB. Paraît qu’il avait le corps solide, des bonnes mains, une grosse shot pis du cœur au ventre. Sauf que ça change rien, rendu là. Cardio pas cardio, tu finis toujours à’ même place. Dix jours après être arrivé ici, il a pris la même dérape que les autres avant lui. Il a supplié, gémi, dégueulé, dégueulé encore, jusqu’à la maigreur, braillé jusqu’à ce que les veines des yeux lui éclatent, que ses iris se noient dans le lait.

C’est pour ça qu’on nous cache ici, dans l’aile centenaire, juste en dessous du toit. Plus proche du ciel pis du paradis qui existe pas, mais auquel on essaie de croire pareil. Plus loin des regards indiscrets, de l’inquiétude des familles qui entrent à l’hôpital pour la première fois. On fait pas chic-chic, on fait pas dans le fla-fla, les téléthons, les grands sourires pis les photos avec Youppi, au septième. Quand on nous monte ici, on le sait tout de suite qu’on en ressortira plus. Dans le visage des médecins qui nous l’annoncent, des préposés qui nous roulent jusqu’à l’ascenseur en silence, du concierge qui passe la moppe en faisant son possible pour pas nous regarder, des autres malades autour qui ont l’air d’être déjà morts pis dans celui de leurs parents, dans toutes ces faces-là, même si personne ose le dire, c’est écrit noir sur blanc, c’est gravé jusqu’au sang : ça finit là.

Tout a commencé un vendredi. Le 26 novembre 2017. Ce jour-là, je filais vraiment moyen en me levant. J’ai mangé une moitié de toast au beurre de peanuts en courant vers l’autobus, que j’ai attrapé de justesse. À la première période, j’avais de l’éducation physique. J’étais plus fatigué que d’habitude et je me suis arrangé pour être sur le banc pendant quasiment toute la moitié du cours. De toute façon, le basketball, c’était pas mon sport. Ça me faisait pas grand-chose de rester assis, tant qu’à suer sans jamais toucher au ballon. À la deuxième période, j’avais un examen de français. Ça s’est bien passé même si j’avais pas étudié, et je me sentais pas trop mal. Mais à la troisième, dans mon cours de bio, j’ai vu des étoiles. Y avait pas de cœur de bœuf, de dissection ni d’images d’organes internes pleins de sang. La prof parlait de rien de bien spécial, mais tout d’un coup, mon champ de vision s’est mis à rétrécir. Je voyais juste à travers un petit rond, pis tout le reste autour est devenu flou, pis après ça noir, comme à la fin des vieux cartoons. The End. J’ai sacré le camp par terre. Le bordel dans la classe. La prof m’a tenu les jambes surélevées jusqu’à ce que je reprenne des couleurs. Je me souviens que le pire pour moi, c’était pas tellement la nausée, ni la gêne, ni la honte des yeux posés sur moi ou des mains chaudes de madame Faraj autour de mes mollets. Le pire, c’était la peur de bander devant vingt personnes, entre les bras de la prof la plus cute de l’école. C’est con, mais c’est ça. Quand je me suis senti un peu mieux, elle a demandé à Liam, le gars le plus brillant de l’école, qui pourrait sûrement déjà passer les cours de sciences du cégep, de m’accompagner au secrétariat. Je filais déjà moins mal, mais j’étais encore faible. Vraiment, vraiment fatigué. Mon père s’est libéré pour venir me chercher à l’école. Assis sur une chaise en plastique orange avec mon manteau pis ma boîte à lunch, je me sentais comme un enfant de cinq ans qui vient de se chier dessus pis qui attend son pantalon de rechange.

Quand je suis arrivé à la maison, je suis monté dans ma chambre pour m’étendre. J’ai lancé mon sac dans un coin et me suis déshabillé. Dès que j’ai ramené ma couette de lit par-dessus mes épaules, je suis tombé comme une bûche. J’ai dormi tout l’après-midi.

Plus tard, ma petite sœur est venue me réveiller. C’était l’heure du souper. Mon père avait fait son célèbre macaroni au fromage. Mon repas préféré. Champion incontesté toutes catégories. Chaque fois que mes parents en préparent, chaque fois, c’est immanquable, ils me rappellent que je m’étais rendu malade quand j’étais bébé en en mangeant une quantité phénoménale par poignées, sans ustensiles, un vrai petit cochon. Ma première indigestion en avait été une de mac and cheese.

Mon père était sûr de son coup :
— Si je sais une chose, c’est qu’il y a rien comme mon macaroni au fromage pour te remettre sur pied. J’en ai fait deux gros plats. Pas besoin de te priver.

Ma sœur a servi les assiettes. Quand elle a posé le macaroni fumant devant moi, j’ai su que ça allait pas vraiment mieux. La vapeur me montait dans le nez, mais je sentais rien. Un peu comme quand tu commences un rhume, sauf que j’avais dans la bouche un goût dégueulasse, qui prenait toute la place. Un goût métallique de vieux clou rouillé. Après avoir bu de l’eau pour essayer de le faire passer, j’ai pris une bouchée. Une deuxième. J’ai couru jusqu’à la salle de bain. Je pensais vomir, mais y a rien qui est sorti, sauf de la salive ferreuse. En m’excusant mille fois à mon père, je suis retourné me coucher. Encore une fois, j’ai sombré à la seconde où mes paupières se sont fermées.
Le samedi matin, je me suis levé super tard. Passé midi. Je suis descendu à la cuisine. Pour une couple de minutes, j’ai cru que j’allais un peu mieux, mais la première gorgée de jus d’orange m’a punché dans la gorge. Vraiment. Un coup de poing. J’ai pas eu le temps de me rendre au lavabo. J’ai dégueulé direct entre mes deux pieds, sur le plancher de céramique. Ma sœur est sortie du salon en m’entendant, pis elle a commencé à gueuler comme une perdue.
Elle est partie se cacher quelque part dans la maison, en se raclant le fond de la gorge, Bleeeuhhhrgggh !, comme un chat qui recrache une boule de poils. Ma mère est remontée du sous-sol en courant.
— Eh merde ! La gastro. Ça faisait longtemps…
Ma mère m’a reconduit jusqu’en haut de l’escalier, m’a quasiment poussé dans la douche. Faut dire que je sentais le diable. L’eau chaude m’a pas aidé. Après trente secondes, le drain au fond de la douche a commencé à se balancer sous mes pieds. Le contact de l’eau filait bizarre sur ma peau. Trop froide, trop chaude, gelée, bouillante, sortie d’un glacier, d’un geyser. Mon corps voulait rien savoir. Mes genoux ont commencé à plier tout seuls. J’ai fermé le robinet brusquement, puis je suis sorti de la douche en grelottant. De l’autre côté de la porte, ma mère arrêtait pas de répéter :
— Ça va ? Es-tu correct ?
Non, crisse non ! Mais j’ai répondu Oui oui ! pour pas qu’elle entre en panique pis qu’elle me voie tout nu. Je me suis séché tout croche en shakant de partout, pis je suis retourné me coucher. J’ai dormi toute la journée, sans même me réveiller pour pisser ou boire un verre d’eau. Quand je me suis levé, vers sept heures du soir, mon mal de cœur était pas encore passé. En plus, j’avais mal à la tête. Mon père m’a dit :
— Mange un peu, ça va te replacer.
Mais j’avais pas faim pantoute. Ma mère a appelé son amie Cynthia, qui est aussi notre médecin de famille, pendant que mon père me forçait à avaler une soupe Lipton. Quand est-ce que ça avait commencé ? Vendredi. Est-ce que j’avais vomi ? Oui. Les muscles endoloris ? Oui. Est-ce que je faisais de la fièvre ? À lui toucher le front, je dirais que oui. Est-ce que j’avais des frissons ? Oui. Mal à la tête ? Oui. Fatigué ? Comme jamais.
Cynthia a dit qu’elle pensait que c’était probablement pas une gastro. Plutôt quelque chose de viral. Sûrement une grosse grippe. Après tout, c’était la saison de l’influenza. Selon elle, j’en avais encore au maximum pour deux ou trois jours. Pas de quoi s’inquiéter. Ma mère a raccroché.
— Ah ben. Sa première grippe d’homme, a lancé mon père, arrêté sec dans son élan par le regard assassin de ma mère, doublé de celui de ma petite sœur.
Les quelques jours de fièvre et de douleur prédits par Cynthia ont passé. À part pour quelques poches d’air d’une heure ou deux ici et là, je me remettais pas. J’arrivais à peine à avaler un peu de soupe, quelques biscuits soda pis des bananes écrasées en me pinçant le nez. Je vomissais pas très souvent, mais je me sentais complètement, profondément, terriblement vidé. Les batteries à plat. Non. Mettons, les batteries fondues + la porte des batteries pis les petits springs arrachés + le lapin Duracell assassiné pour en faire des pantoufles.
Mal chié.
Je m’endormais tout le temps. Même pas capable de regarder la télé ou l’ordi. Au bout de quinze-vingt minutes, la lumière des écrans me donnait mal à la tête, ou plus précisément à la rétine, au fond de mon crâne. Même mon cell en mode nuit, c’était too much. Ça me donnait l’impression de m’enfoncer une grosse flash light de camping dans les orbites. Une couple de fois, j’ai essayé de lire pour passer le temps, mais c’était rushant. Je n’arrêtais pas de tomber dans la lune, à me perdre, à relire les mêmes paragraphes sans rien comprendre en luttant pour ne pas m’endormir.
Le mercredi matin, quand je me suis réveillé, ç’avait toujours pas décollé. En fait, c’était encore pire. J’avais mal partout, des frissons dans les jambes et les bras, pis la fièvre était pas juste encore là, elle avait pogné un méchant kick, comme Mario Bros sur les champignons. Mes draps étaient trempés. Mon dos baignait dans une flaque de sueur froide. Des bouffées de chaleur me prenaient aux cinq minutes, mais dès que je relevais mes couvertures pour m’éventer, le froid me transperçait jusqu’au fond des os. C’était comme si un courant d’air glacial de fenêtre mal fermée en hiver me courait dans le dos, deux pouces de profond en dessous de ma peau, entre mes muscles, mes côtes et mes organes. À un moment donné, j’ai entendu mon père dire à ma mère qu’il commençait à s’inquiéter sérieusement, qu’il y avait quelque chose de pas normal avec cette grippe-là. Ma mère a rappelé son amie, lui a dit que la fièvre décollait pas, que c’était de pire en pire. Cynthia nous a conseillé de nous rendre à l’urgence de l’hôpital Sacré-Cœur. Ma mère a paniqué un peu.
— Penses-tu que c’est grave, Cyn’ ?
Non, c’était juste parce qu’elle avait un contact. Son beau-père travaillait là depuis 1988. Il pourrait me faire passer en priorité. On est sortis de la maison, les quatre ensemble. Ma sœur devant, suivie par ma mère. Moi. Mon père resté derrière pour barrer la porte. Devant la maison, les branches du tilleul étaient couvertes d’une neige fraîche, sûrement tombée pendant que je dormais. Elle était collante, déjà mouillée. Quelques heures après, tout devait déjà avoir fondu. Ça sentait bon. L’épinette, il me semble. Ma sœur est montée dans le camion de mon père, qui allait la conduire à l’école avant de se rendre au bureau. Ma mère m’a aidé à m’asseoir en inclinant le banc de l’auto côté passager. Comme ça, c’est mieux ? Oui, ça va. Tsé. Ma mère. La douceur en personne.
Puis on est partis vers l’hôpital. Le chemin a peut-être duré quinze minutes. Vingt, gros max. Mais j’avais l’impression de traverser l’Afghanistan dans une vieille charrette de bois déconcrissée, tirée par un âne boiteux et aveugle. Chaque bosse, chaque craque, chaque ostie de nid-de-poule me résonnait dans la colonne, me serrait l’estomac à m’en faire grincer des dents. À un moment donné, la route a donné un coup pis j’ai senti une décharge électrique me traverser les couilles. Après, les muscles de mes jambes me picotaient. Comme si mon sang s’était transformé en Pepsi Diète, que les bulles remontaient pis venaient éclater contre l’intérieur de ma peau, sur les os de mes chevilles, de mes genoux, de mes tibias. Dire que je filais comme un tas de marde serait un bel understatement.
On était quasiment rendus à l’hôpital quand j’ai demandé à ma mère de s’arrêter au bord du chemin, à côté d’un grand parc. Je suis descendu de l’auto en manquant trébucher, me suis pitché à quatre pattes dans le banc de neige, pis j’ai vomi la face juste au-dessus d’une vieille croûte noire de calcium. Ma mère m’a flatté le dos, m’a dit que j’étais peut-être mieux de rester là quelques minutes avant de remonter dans le char, juste au cas où je dégueulerais encore. Quand j’ai relevé la tête, les yeux dégoulinants de larmes, le boulevard s’était changé en un genre de ciel flou. Un mélange de brun, de gris pis de charcoal. Des espèces d’étoiles filantes de toutes les couleurs beurraient l’asphalte de bord en bord, étirées comme de la gomme chaude sous la semelle d’un soulier. Je le savais, que c’était juste les phares des autos, mais c’était fucking beau. Magnifique. Cette image-là m’a stické en dessous des paupières comme un poster sur le mur d’une chambre secrète, où personne d’autre peut entrer. J’y retourne quand je veux la paix. Tous les détails sont encore là, imprimés au laser. Les petits soleils qui dérapent, qui revolent pis qui m’éclatent dans les pupilles pendant que je ravale un restant d’acide gastrique.
C’est stupide, mais je pense que, pour vrai, ces lumières-là, des phares d’autos passés au filtre Instagram special edition de mes yeux qui braillaient d’avoir trop dégueulé, c’est la dernière belle chose que j’ai vue. Avant d’entrer à l’urgence du Sacré-Cœur au bras de ma mère. Avant les prises de sang, la batterie de tests, l’ECG pis les scans. Avant les heures d’angoisse, l’attente des résultats, le coup de téléphone et l’annonce du cataclysme. Avant d’aboutir à l’hôpital pour enfants, pour une autre ronde de tests. Pis encore une autre. Avant que les allers-retours à l’hôpital remplacent les trajets de bus vers l’école et deviennent routiniers, banals. Avant de rester pour la nuit. Juste une nuit. Puis une autre. Avant la première ronde de chimio. Avant de rentrer chez nous en pensant m’en sortir, juste pour mieux y revenir. Toujours, y revenir.
Avoir su que je finirais emprisonné ici, avoir su que c’était ça, le bout, je serais resté couché dans mon banc de neige, à regarder passer les chars sur la rue O’Brien. À dessiner des constellations au bord du trottoir en attendant le jour des vidanges.

Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le « Vin Christine », je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.
Un matin, le Docteur Gauthier a demandé à mes parents de prendre place sur le divan de ma chambre. Déjà, à Assoyez-vous, s’il vous plait, on savait que ça chiait quelque part. Il s’est mis à parler doucement en me regardant, mais je savais que, dans le fond, c’était à mes parents qu’il parlait. Un mot sur deux sonnait, justement, comme du russe. J’avais beau essayer de me concentrer, je comprenais rien pantoute. Il s’est mis à sortir des chiffres, pis des chiffres, pis encore d’autres chiffres. J’avais l’impression d’être arrivé en retard dans un cours de maths à Harvard. Genre, deux mois en retard. Incompréhensible. Plus de cent-mille gna gna, sa pression est à tant, son ci est à tant sur tant, son ça à tant sur tant, globules de ci, cellules de ça. On observe également telle autre affaire imprononçable, une interaction avec le « chromosome R2-D2-C-3PO » et une contamination au niveau « encéphalotragédien ». Quelque chose de même. Le docteur avait l’air de penser que tapoter les feuilles de graphiques pis de tableaux clippées sur son pad avec son crayon rendait ses statistiques plus claires, mais ça faisait juste enfoncer le clou, marteler le fait que je comprenais rien. Fuck all.
Ça lui a pris du temps, mais à un moment donné Docteur Gauthier a fini par réaliser que j’étais totalement perdu. Clueless. La bouche ouverte pis les yeux vides, je devais avoir l’air d’une truite morte qu’on vient juste d’assommer sur le bord de la barque. Épuisé par son propre exposé oral, il a repris son souffle en passant sa main dans ses cheveux lustrés d’annonce de shampoing. Avec une douceur fake de bon père de famille, il m’a dit :
— Ce que j’essaie de vous… de t’expliquer, c’est qu’il y a plusieurs facteurs de risque qui s’accumulent, à l’heure actuelle.
— Facteurs de risque ?
— Après deux vagues de chimio, dont une seconde très agressive combinée à la radiothérapie, on n’a toujours pas réussi à atteindre une rémission complète. Pour un garçon de son… de ton âge, c’est très, très rare…
Mon rythme cardiaque était déchaîné. Mes tympans, sur le bord d’éclater. J’entendais presque plus rien.
— Comme je l’expliquais à tes parents, on a découvert que la leucémie s’est propagée dans ton système nerveux central. En gros, le cancer s’est attaqué à ta moelle épinière. Je ne te mentirai pas, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais je peux t’assurer que…
Que tout ce qui va sortir de ma bouche à partir de maintenant est de la fucking bullshit parce que la vérité est pas politically correct ? Fuck you mon calice de mannequin L’Oréal ! FUCK. YOU. Tu peux te les fourrer dans le cul, tes ostie d’assurances de bons services, tes synonymes de « Ça va bien aller » à deux cennes.
C’est quand j’ai eu fini de l’envoyer chier dans ma tête en regardant sa maudite face bronzée d’agent immobilier que ça m’a rentré dedans. J’avais eu beau me préparer intérieurement, me répéter jour et nuit, depuis le matin où j’avais commencé la chimio, que ça se pouvait que je meure, que ça se pouvait, dans la vraie vie, que ça s’arrête là, snap ! pas rapport, à la moitié de mon secondaire quatre, j’étais quand même pas prêt. J’imagine qu’on n’est jamais prêt. Je savais que c’était possible, qu’un minuscule pourcentage d’enfants, genre un nombre décimal infime et plus petit que un, meurt du cancer chaque année au Canada, mais je me concentrais surtout sur l’idée que ce n’était pas probable. Sans que je m’en rende compte, la conviction que j’allais m’en sortir était demeurée intacte, quelque part au fond de moi. Mes commentaires cyniques, mon sarcasme, mon humour noir, c’était juste un gros show de boucane. J’étais pas encore complètement désespéré. Jusque-là.
Après avoir longuement attendu que je réponde quelque chose, pendant que je fixais le plancher pour pas éclater en sanglots devant lui, Docteur Gauthier est sorti dans le corridor. Mes parents m’ont pris la main et sont restés un peu avec moi avant de le rejoindre en refermant la porte derrière eux. Je captais aucun mot, mais le sens de leur discussion s’écoulait par en dessous de la porte, ruisselant sur le plancher comme une petite languette de rivière. Lentement, sûrement, les échos de leurs questions anxieuses, de leurs répliques précipitées, s’écoulaient jusqu’au pied de mon lit. Leurs supplications, suivies chaque fois de la vibration de la voix du médecin, qui n’était plus aussi rassurante que lorsqu’il était à mon chevet. Plutôt définitive. Elle avait la violence du coup de marteau d’un juge. La tonalité d’un verdict, d’une sentence. Tout, dans la voix froide du Docteur Gauthier, signifiait Game over.

Quand j’ai besoin de quelque chose, l’infirmière en chef le devine sans même que j’ouvre la bouche. Il paraît qu’elle travaille ici depuis quasiment cinquante ans, qu’elle aurait pu prendre sa retraite il y a dix ans. En son absence, les autres infirmières l’appellent « la vieille ». Moi, juste une fois. Elle s’est revirée d’une shot, pis elle m’a enligné, les yeux dans les yeux. Sur un ton qui m’a fait peur, elle m’a demandé de pas l’appeler comme ça. Jamais. De l’appeler par son prénom.
— Francine. Juste Francine.
Avec son dos droit comme une barre, son corps maigre et sec, mais encore agile, ses cheveux courts d’un blanc frisant le bleu, ses yeux bruns mêlés de vert, ses joues qui se creusent de milliers de rides quand elle rit, son sourire sans aucune trace de pitié mielleuse, son aura de biscuits à la mélasse trempés dans le lait pis sa prestance de reine du septième, Francine me soigne juste en existant. En étant là. Juste là. En me faisant un signe de tête discret en passant dans le corridor. En posant sa main chaude sur la mienne pour me faire oublier le thermomètre planté dans mes fesses ou la guenille froide entre mes cuisses. En me regardant normalement. Jamais comme un chien piteux, un enfant qui a fait pipi au lit ou un cancer sur deux pattes.

Ce que j’aime le plus chez Francine, c’est qu’elle sait se taire. Elle parle quasiment jamais. Peut-être pour éviter de se mettre à vomir des conneries inutiles comme tous les autres qui entrent pis qui sortent de ma chambre en mémérant à longueur de journée. Son silence m’agresse pas. Au contraire. Entre la douleur, le stress, le sifflement des machines, les vomissements, les gémissements lointains de mes voisins de descente aux enfers, les codes bleu-blanc-rouge à l’intercom, les sanglots des visiteurs traumatisés dans le corridor pis les maudites phrases creuses, vides mais gigantesques, gonflées comme des montgolfières, qui servent juste à meubler le temps qui passe entre deux malaises, une prise de sang pis un cri de douleur, le silence de Francine a quelque chose de profondément réconfortant. Il est confortable pis épais pis moelleux pis chaud. C’est une grosse couverte, un sleeping bag doux comme une pyramide de chatons. Il m’enveloppe et me réchauffe. De la tête aux pieds.
Dans son silence, je peux enfin disparaître tranquille. Ne plus avoir à être quoi que ce soit. Un enfant. Un fils. Un ami. Un malade. Ne plus avoir à être tout court. Son silence me rassure, me bourre la tête de rien. D’un rien qui me serre fort dans ses bras, me berce, me console et prend la place de mes idées de fin du monde.

Dans le jour, y a pas grand-chose à faire. Je suis pas capable de regarder la télé ni l’écran de mon cell. Lire me lève le cœur, les mots croisés me donnent mal à la tête, les jeux de société m’emmerdent. J’ai défendu à mes amis de revenir me voir. J’ai plus de sourcils, rien à dire, pis ben franchement, ils sont insupportables. Je sais qu’ils font pas exprès, mais leurs sourires forcés pis leur teint de pêche font juste me torturer. Ah, pis ma famille. Ostie que ma famille me gosse. Sont tout le temps mélodramatiques ou joyeusement fakes. Les médecins, les infirmières pis les employés de l’hôpital, eux autres, sont quand même cools, mais souvent trop dans le jus pour piquer une vraie jasette. J’ai juste droit aux banalités quotidiennes. Je sais pas s’ils se sont passé le mot, mais tout le monde finit tout le temps par me parler de la pluie. La pluie. La pluie. La pluie. L’ostie de pluie. Paraît qu’elle arrête pas de tomber, depuis quelques jours. Mais qu’est-ce qu’ils comprennent pas ? Je m’en sacre-tu rien qu’un peu, moi, qu’il fasse chaud ou frette, beau ou lette ? C’est fini, pour moi, dehors.
Pour m’aider à tuer le temps entre les siestes comateuses, la fièvre pis mes couilles sur le bord d’exploser, ma grand-mère m’a apporté sa vieille radio à batteries des années 1990. Même pas besoin de la brancher. C’est une bonne affaire, parce qu’ils sont pas mal freaks avec le courant, les ondes, les téléphones, les tablettes intelligentes pis toutes ces affaires-là. C’est peut-être juste une légende d’hôpital pour faire peur au monde, mais il paraît qu’un niaiseux a déjà fait sauter les circuits électriques en branchant son cell dans la mauvaise plogue, pis qu’à cause de lui une petite fille a failli mourir quand son respirateur artificiel a surchauffé. Honnêtement, j’crois pas à ça. Mais la règle, c’est la règle.
Anyway. Tout ça pour dire qu’écouter la radio, c’est pas mal la seule chose qui me reste pour me changer les idées, en ce moment. Le fuck, c’est que même la musique, c’est trop intense. Avant, j’adorais ça, mais depuis que je suis malade, ça finit toujours par me tomber sur le cœur, d’une façon ou d’une autre. Ça me donne la nausée quand ça me fait pas brailler comme un bébé. Fait que je me branche sur le poste des nouvelles.
À cause des médicaments, c’est pas trop long que je finis par voir des étoiles, cogner des clous pis tomber dans les vapes, mais bon… Ça fait la job, le temps que ça dure. L’important, c’est que quelqu’un que je connais pas, qui me connaît pas, me parle. Normalement, comme à un être humain doté d’intelligence. Quelqu’un me parle de toutes sortes d’affaires sans s’apitoyer sur mon sort misérable d’enfant martyr tellement malchanceux tellement triste tellement pathétique. Yeux fermés, radio ouverte, c’est ma pause d’apitoiement, de conneries, pis de small talk extra sauce dull. Ma pause de météo, de jokes poches, de souvenirs d’enfance pis d’anecdotes nostalgiques double fromage qui me rappellent à quel point je m’ennuie de l’époque où j’étais pas rien qu’un sac-poubelle troué qui jute du sang de poisson en décomposition. Eurke. Trop dark.
Anyway. La radio ça « rouvre les fenêtres », comme dirait ma grand-mère. Je sais pas trop, pour le courant d’air, mais c’est sûr que ça me sort d’ici. De la chiasse, des nausées, du vomi, des draps toujours un peu humides, de ma tête qui craque, qui prend l’eau pis qui commence à sentir le fond de marécage. Y a rien qui me remonte le moral comme des nouvelles du monde extérieur. La cruauté de l’actualité me console, me rappelle que je suis pas le seul à crever comme un chien.

Quand c’est pas les médecins, les infirmières ou mon père, c’est la radio qui s’y met pis qui me parle de température, elle avec.
Il pleut depuis maintenant cinq jours dans le Grand Montréal, où les inondations se multiplient ces dernières vingt-quatre heures. On rejoint Alexandra Deschamps sur le terrain.
Cinq jours ? Je dors trop, on dirait. Faut dire qu’il fait toujours sombre dans ma chambre pis que le petit bruit des gouttes sur le bord de la fenêtre me berce comme un bébé. Ça me rappelle le son de la pluie sur le toit de tôle du chalet de mes grands-parents pis les siestes que je faisais là-bas quand j’étais plus petit. Fenêtres ouvertes, l’odeur du sapinage pis des aiguilles de pin, tout autour de la cabane, qui remplit la chambre. Les meilleures siestes.
En tout cas, ç’a l’air que c’est pas seulement ici, à Montréal, que ça déborde. C’est comme ça partout au Québec. À certaines places, il pleut depuis plus d’une semaine. Y a des villes où les gens sont évacués d’urgence pis obligés de dormir dans un gymnase d’école parce que tout est inondé. Dans tout ça, il y a au moins une affaire qui est drôle : les journalistes envoyés sur place, qui passent les uns après les autres, oui, Pierre, ici Chose Bine en direct de Ché-Pas-Trop-Où. Sur un montage sonore où on peut les entendre splasher dans les flaques pis la bouette avec leurs bottes de pluie parce qu’ils sont vraiment là, dans l’eau, pour de vrai, comme le vrai monde. Ah, pis leurs phrases chocs.
Les riverains de Gatineau
sont sur un pied d’alerte.

Un barrage menace de céder
à Sainte-Marguerite.

En kayak dans la ville : le vieux Sainte-Thérèse
submergé par un mètre d’eau.

Pénurie d’eau potable
à Pointe-aux-Trembles.

Ils ont beau avoir été envoyés un peu partout à travers la province, ils répètent quasiment tous la même affaire : les barrages qui explosent, les sous-sols changés en piscines creusées, les pannes de courant, les sinistrés en colère, les folles-aux-chats qui veulent pas abandonner leur maison sans leurs vingt-deux minous, les compagnies d’assurances qui inventent des nouveaux trucs de passe-passe pour pas avoir à rembourser les gens qui ont tout perdu même si c’est pour ça qu’ils les paient.
Tsé, je dis que c’est drôle… Ça me fait surtout chier. C’était ma seule demi-heure de radio de la journée, pis j’ai rien appris de nouveau, rien d’intéressant. Rien, à part qu’il pleut. Mais guess what, Sherlock ? Je suis capable de regarder par la fenêtre tout seul.
Francine me dit de fermer ça, que ça aide pas à faire baisser ma fièvre d’entendre des affaires de même.
— C’pas demain la veille que le septième va finir inondé, mon gars.

Je le sais ce qui s’en vient. Ou plutôt ce qui s’en va, c’est-à-dire pas mal tout. Ce que j’ai déjà été, ce que j’ai déjà voulu. Ce que je pouvais devenir, ce qu’on m’avait promis. Tout ça va sacrer le camp dans un trou. Le même ostie de trou de bécosse qui a aspiré ceux qui ont usé, mouillé, mordu ce matelas-là avant moi, qui l’ont creusé jusqu’à y disparaître, un morceau de peau morte, un crachat, une coulée de bave, un litre de sueur froide à la fois.
Je me mens pas. Je me mens plus. C’est ça qui m’attend moi aussi, pis avec les coups de pied que la vie me crisse dans le ventre, avec le sang qui me pisse du nez depuis une couple de jours, ç’a l’air que ça devrait pas tarder. Ça achève. J’achève. Sauf que ça fait des semaines que je me dis ça, que je me répète que ça y est, c’est aujourd’hui que je vais claquer, clairer ma chambre pis mon lit pour le prochain perdant de la loto des trop jeunes pour crever.
Mais, chaque matin, les médecins me regardent avec des yeux un peu plus curieux, des sourcils un peu plus froncés, s’étonnent de moins en moins discrètement que je toffe la run, que je sois pas encore arrivé au bout de mon calvaire. Paraît que pour un gars assez badlucké pour contracter une maladie qui atteint 0,07 % des jeunes de son âge, je suis un miraculé. Le p’tit Jésus des paumés. Jour après jour, je défie les probabilités, je multiplie les heures d’agonie, même si c’est impossible pour moi de gagner la game. Chaque matin, je roule des doubles pour sortir de prison sans jamais me ruiner en tombant sur l’hôtel de l’avenue New York, mais sans jamais rien pouvoir acheter non plus, sans jamais tomber sur Chance ou Caisse commune ; rien que le temps d’atterrir au parking vide pis de retrouver espoir une petite seconde avant que les dés me ramènent dans ma cellule.
Si je les avais (j’ai pas, j’aurai officiellement jamais eu une crisse de cenne), je gagerais cinq mille piasses que quelque part dans l’hôpital, cachée au fond d’un tiroir, la paperasse est déjà remplie, signée, étampée. Qu’il manque juste la date à écrire en bas de la feuille, à côté de mon nom.

Depuis que j’ai quitté la maison pour de bon, mes parents dorment à l’hôtel, pas loin d’ici. Ils étaient écœurés de faire l’aller-retour tous les jours, de passer la balayeuse pour les fantômes pis que la bouffe dans le frigo finisse toujours par pourrir avant d’être mangée. Tout le temps, toute l’énergie qu’ils sauvent, ils les gardent juste pour moi. C’est beau, ça me touche, vraiment. Mais c’est un peu intense, aussi. Je savais pas comment leur dire, mais j’en ai pas besoin. Docteur Gauthier s’en est occupé. Tantôt, il les a pris à part et leur a fait bien comprendre que, même s’ils ont les meilleures intentions du monde, ça donne rien de faire le pied de grue dans ma chambre à longueur de journée, qu’au fond, ça m’épuise plus qu’autre chose.
Pour une fois, il a raison. Ça use. Ça gruge. Afficher une face neutre, un regard sûr. Garder les yeux ouverts, le souffle calme. Sourire un peu. Pas trop large, pas trop fort, pour pas déchirer mes lèvres gercées. Pas gémir, pas grimacer, pas me plier de douleur pendant que ma mère me regarde comme si elle me prenait en photo pour la dernière fois, que ma petite sœur me demande quand est-ce que je vais rentrer à la maison parce que tout le monde lui ment, pis que mon père me fait des blagues poches. Pas pour me faire rire. Juste pour se consoler. Pour pouvoir plus tard se raconter qu’on aura ri jusqu’à la fin.
Les matins où ils viennent me saluer les trois en même temps avant d’aller conduire ma sœur à l’école, ça me vide la tinque à p’tit gars courageux. Ça me demande tellement d’efforts que je m’effondre dès qu’ils passent la porte, dès que je relâche enfin mes muscles du bonheur artificiel. Après ça, je tombe quasiment inconscient, la face dans mon oreiller trempé de larmes pis de sueur.
Quand mes parents traînent un peu trop longtemps dans ma chambre, pis qu’on commence à croire qu’ils vont jamais aller faire un tour à la cafétéria, arroser les plantes à la maison ou siester à l’hôtel, qu’ils vont s’incruster comme des algues dans le divan ; les fois où la peine pis le deuil anticipé les rendent sourds et aveugles, qu’ils les empêchent de s’apercevoir que je suis à bout, que j’en peux plus de les entendre, de les avoir dans les jambes, de les sentir, eux, leurs questions incessantes, leurs regards qui s’attardent, leur tristesse, leur fatigue, leur stress ; les fois où je sens que mon crâne est sur le point de s’ouvrir comme un bourgeon ; à ces moments-là, je sais pas trop comment, Francine le sent. Instinctivement. C’est un don. Paraît qu’elle est née avec.
— C’est comme un radar, qu’elle m’a dit en mimant une aiguille qui tourne.
Quand son sixième sens sonne l’alerte, Francine apparaît immédiatement à la porte pour venir à ma rescousse. Son entrée est toujours subtile, naturelle. Son énergie, douce, discrète, mais imposante ; elle a jamais besoin de leur demander de partir. Son aura suffit à leur faire comprendre qu’il est temps. Ils s’excusent, descendent à la cafétéria, vont faire un tour de char, prendre un café, jaser avec d’autres parents pré-endeuillés dans la cuisine commune, brailler chez la travailleuse sociale, téléphoner aux assureurs, prendre une douche rapide, faire des courses, remettre de l’argent dans le parcomètre. Magasiner un cercueil en spécial. Je l’sais-tu, moi ? N’importe quoi sauf rester là à faire le piquet en attendant que je guérisse, que je meure ou que je leur dise quelque chose de profond. Une citation mystérieuse de mourant à laquelle ils pourraient se raccrocher. Une phrase à graver sur ma tombe. Mais je suis pas Émile Nelligan, pis la neige a pas tant neigé, cet hiver. Ben franchement, si c’était juste de moi, sur ma tombe, ce serait écrit Fuck toute ! avec l’emoji qui sourit la tête à l’envers pis un symbole d’explosion.
Mais personne en a rien à foutre de ce que je veux. Ça fait un bout que j’ai compris ça. Ma mort m’appartient pas vraiment. Tout le monde veut en faire sa chose. Son jouet, sa bébelle. Avoir son mot à dire, son moment spécial, son souvenir impérissable. Tout le monde en veut un morceau. Mais crisse que je suis écœuré de partager. Je veux juste qu’on me sacre patience de temps en temps, pis qu’on sorte de ma bulle pis qu’on me laisse crever en paix. Quand Francine met tout le monde dehors, on dirait qu’on m’enlève un piano à queue en marbre du chest. Mes côtes se décoincent, se décrispent. Mes poumons se déplient. Je respire. Ça fait de l’air.

Ça en prend, de l’air, pour mourir en paix.

Avant-hier, à la radio, j’ai appris que le Groenland, la grosse île de glace pas loin de l’Arctique, fond à une vitesse incroyable. Inimaginable. Inquiétante. Là-bas, y a des icebergs gros comme des immeubles qui se détachent des côtes quasiment tous les jours, pis la banquise fond de l’intérieur. Y a pas longtemps, des chercheurs ont découvert des rivières souterraines en descendant dans des crevasses de centaines de mètres de profondeur. Des fleuves cachés, invisibles depuis la surface, qui se jettent dans l’océan en cachette. Un peu comme au printemps, quand la neige pis la sloche commencent à fondre, pis qu’on entend l’eau couler dans les égouts, même si on la voit pas passer pis que la grille est recouverte par deux pouces de glace.
Vers la fin de l’entrevue, monsieur Dequessé’sson de l’Institut Chépatroquoi’berg, au Danemark, disait que quand le Groenland va avoir fini de fondre, il va faire monter les océans de sept mètres. À lui tout seul. Sept mètres. Ostie. Je suis tellement resté bête.
Quand elle est passée dans ma chambre, j’ai demandé à Francine c’était haut comment, sept mètres. Elle a dit :
— Je dirais… admettons… deux-trois étages de haut ? Pourquoi tu me demandes ça, mon homme ?
— Je sais pas, juste de même.

Ce matin, j’ai entendu mes parents chuchoter, au bord de la fenêtre. Juste après leur meeting avec la travailleuse sociale, je pense. Je faisais semblant de dormir. J’avais pas l’énergie pour parler, regarder dans les yeux, écouter, hocher la tête. Les yeux entrouverts, je les ai espionnés à travers mes cils. Ils parlaient d’argent. De cartes Visa loadées au bouchon, de marges de crédit, de demandes de prêts, de pourcentages de salaires, d’hypothèque. Le cash rentre pas fort-fort, ces temps-ci. Vu qu’elle a lâché temporairement sa job pour rester avec moi à l’hôpital, ma mère a droit à l’assurance-emploi, mais on dirait que ça paie pas ben-ben. Pas assez, en tout cas. En plus, je l’ai entendue dire à mon père qu’il y avait un fuck avec la paperasse pis que les versements arriveraient pas avant un bout. Délais de traitement. Ma mère a fait toutes sortes de calculs en marmonnant entre ses dents. J’entendais pas les chiffres, mais j’ai quand même saisi une couple de mots de sa liste d’épicerie de dettes : parking, cafétéria, hôtel, hydro, assurances, resto, antidépresseurs. Plus ma mère ajoutait des bills, plus le cou de mon père rentrait dans ses épaules. Je me sentais comme une vraie plaie, ce qui est pas loin de la vérité, à ben y penser. C’était pas assez de scrapper la famille en leur crevant dans les mains sans avertissement. Pas assez de les faire souffrir, brailler, désespérer, de les empêcher de dormir pis de leur fendre l’âme en deux avec mon ostie d’agonie interminable. Non. Il fallait en plus que je les ruine, que je les saigne à blanc jusqu’à la dernière cenne, pas capable de partir vite-fait-bien-fait comme un grand garçon. Ça coûte les yeux de la tête, mettre au monde le petit scrap le plus branleux de l’histoire de l’humanité.
J’ai retenu mes larmes de couler en me concentrant pour pas respirer trop fort, grouiller ou renifler. Je filais pas non plus pour être consolé. Côte à côte, les bras croisés, mes parents regardaient par la fenêtre en silence. La tête droite. Vers le parking, les arbres, le mont Royal ou les grands buildings du centre-ville. Je suis à peu près sûr qu’ils voyaient rien de tout ça. Juste leur reflet. Leur teint de viande hachée passé date. Leurs faces faites en châteaux de sable de l’avant-veille, secs, sur le bord de partir au vent. Leurs faces qui manquent de tout. D’oxygène, de soleil, de vitamines, de sommeil, de bonheur, de rire, d’amour. De tout sauf de claques sur la gueule. Quand ils savent pas que je les regarde, leurs traits se relâchent, deviennent tout fripés. Ils ont l’âme au beurre noir pis les genoux en guimauve. La vie leur en crisse une bonne. Je sais pas comment, mais mes parents se relèvent toujours, même s’ils sont déjà knock-out.
Ma mère se virait la cheville, se balançait d’un pied à l’autre en chiffonnant les flancs de son chandail avec ses doigts. Mon père faisait pareil, mais en tapant du pied comme un métronome sur la MDMA. À cause de mes larmes qui refusaient de m’écouter, je pouvais plus voir comme il faut, mais à un moment donné mon père s’est penché par en avant, comme si son corps était devenu trop lourd. La tête de mon père s’est inclinée lentement, jusqu’à s’accoter à la fenêtre. Je faisais ça, dans le bus, en hiver. La cervelle en surchauffe contre la vitre givrée. Ça calme, ça change les idées. Mais ça peut rien contre la banqueroute, et encore moins contre la mort d’un fils.

Tantôt, pour la première fois depuis un bout, j’ai réussi à écouter tout un reportage à la radio sans m’endormir. En plus, ça parlait ni de la pluie ni des inondations au Québec. Mais j’étais pas sorti du bois. Ou plutôt, pas sorti de l’eau.
C’était à propos de l’Indonésie. Là-bas, chaque année, des archipels disparaissent, engloutis par l’océan. Le reporter disait que c’est rendu quelque chose de normal pour eux. Tellement ordinaire que leur gouvernement a organisé un programme spécial pour aider les habitants à déménager à temps. Y a même des gens, des scientifiques spécialisés en j’te-crisse-pas-trop-quoi, qui font des prévisions pour déterminer quelles îles seront les prochaines à être submergées. Après ça, ils se promènent en bateau d’une place à l’autre, cognent aux portes pour répandre la mauvaise nouvelle comme des témoins de Jéhovah.
Ding-dong ! Bonjour ! Si nos calculs sont bons, votre archipel passera sous le niveau de la mer d’ici approximativement six à huit mois. Un an si vous êtes chanceux. Fait que c’est ça … Bonne chance !
Ils leur disent à peu près le temps qu’il leur reste avant que leurs terres et leurs maisons soient inondées, leur expliquent comment se préparer, ce qu’ils vont pouvoir emporter avec eux, les moyens de transport disponibles pour leur évacuation. Après, les gens remplissent des formulaires pour s’inscrire à des programmes de nouveaux logements construits par le gouvernement. En attendant une place, ils sont envoyés dans des camps de réfugiés pleins à craquer. Dans des petites tentes, quelque part loin de chez eux, loin de tout ce qu’ils connaissent. Un endroit qu’ils sont même pas capables de concevoir parce qu’ils sont nés, ont grandi, joué, dansé, ri, pêché, travaillé pis chillé là toute leur vie. Bien peinards, sur leur petite île. Sans jamais sentir le besoin d’aller voir ailleurs. Sans jamais penser devoir en sortir. Sans jamais imaginer voir un jour l’océan avaler leur monde tout rond. Avoir à s’exiler d’urgence, à délaisser leur coin de paradis pour partager un campement miteux avec des milliers d’étrangers.
Dès la seconde où la diffusion du reportage indonésien s’est terminée, l’animateur a recommencé avec la pluie. La maudite pluie à marde qui en finit plus de pas finir. J’ai éteint la radio d’un coup de poing. Elle est pas brisée. Je peux plus casser grand-chose. Même pas une antiquité à batteries.

Francine, c’est un peu ma mère de rechange.
La mienne, depuis que je suis entré ici, elle se ressemble plus pantoute. La femme qui me borde le soir a plus rien à voir avec celle que j’appelais maman, y a quelques mois. Je pense qu’elle voudrait bien revenir, qu’elle essaie vraiment fort de revenir, mais que c’est plus possible, qu’elle est rendue trop loin dans la douleur. Celle que j’aimais reviendra sûrement jamais. Maman est submergée comme les îles indonésiennes, mais personne m’avait averti avant l’inondation, fait que j’ai pas eu le temps de me ramasser pis maintenant j’essaie juste de retrouver quelques morceaux de souvenirs au fond de l’eau avant que le courant les emporte pour toujours.
Quand je la regarde, je vois juste un gros motton d’angoisse sculpté en forme de madame maganée. Elle a l’air tellement coincée. On dirait qu’elle est menottée, ligotée par un kilomètre de grosses chaînes invisibles. Prisonnière de sa tête qui boucane de stress, de son corps qui veut plus, de moi pis de ma mort à retardement qui lui ruine le goût de vivre.
Les gens disent souvent qu’une mère sait tout de son enfant. De ce qu’il vit, de ce qu’il pense, de ce qu’il ressent. Ils oublient souvent que l’enfant non plus, il est pas sourd. Ni naïf ni niaiseux. Lui aussi sait tout de sa mère. Elle peut rien lui cacher. Ses peurs, sa souffrance, ses idées noires, elles coulent direct dans le ventre de son enfant, comme si le cordon avait jamais été coupé. Dès que ma mère s’approche trop de moi, je commence à mal filer. C’est sa peine, sa détresse que je reçois en intraveineuse. Ça me glace les veines, ça me monte à la gorge. Même si elle fait des gros efforts pour pas craquer, pour pas se mettre à brailler à genoux, à hurler de douleur ou à défoncer les murs à coups de poings, ça se voit. Ça saute aux yeux. Surtout depuis qu’on sait, que c’est officiel que je suis fini. Elle aussi, elle est empoisonnée, trahie par son propre sang.
Quand ses derniers espoirs sont partis en fumée, c’est comme si ma mère s’était vidée de toute sa lumière. Elle a perdu du poids et gagné des os, qui ont l’air chaque jour un peu plus pointus et coupants. Peut-être qu’ils espèrent percer sa peau, se déboîter pis foutre le camp, eux autres avec. Ses tendons ressortent, contractés en permanence. Surtout ceux du cou. On dirait qu’elle a vieilli de vingt ans en à peine quelques mois. Elle fait pitié. Vraiment. Avec ses yeux rouges en déroute, qui regardent un peu rien. Sa paupière qui tremble. Sûrement parce que ça shake depuis vraiment loin en dedans. Des fois, je me dis que si ça continue, ses fondations vont finir par lâcher, qu’elle va sacrer le camp dans un glissement de terrain, emportée par une coulée de boue. Mais non. Ça tient. On sait pas trop comment, mais ça tient. Son corps est comme une vieille maison hantée de film d’horreur. Croche, décrépite, moisie, les carreaux brisés, les portes grandes ouvertes qui crachent des chauves-souris. Vide, mais pas tout à fait, encore habitée par quelque chose d’impossible à décrire. Une présence. Une force invisible qui lui permet de rester debout, de se traîner jusqu’à ma chambre d’hôpital, jour après jour, même si une partie d’elle est déjà morte. Je me dis que c’est peut-être mon fantôme qui l’habite. Qui grandit dans son ventre, siphonne son énergie, se nourrit de sa douleur, lui arrache les organes un par un pour construire son nid à néant.
Le silence de ma mère a rien à voir avec celui de Francine. C’est une tombe creusée pour les phrases impossibles, les cris étouffés, les larmes qu’elle enfouit en pensant que je les entends pas tomber au fond du trou. Mes mots les plus importants, ceux que je devrais dire pour la consoler, pour la rassurer, pour la faire sourire une ou deux fois avant que je meure – ces mots-là, ils veulent pas sortir. Ils restent coincés en chemin ou ben ils trébuchent dans la fosse à tristesse, eux autres avec. Nos rires, nos souvenirs, notre amour : tout ça est enterré à la même place que les phrases qu’on ravale pis qui nous sortiront jamais du corps. Tout ce qu’il nous reste, c’est le vertige, quand nos regards se croisent pis que dans nos yeux on voit plus ni la mère détruite ni le fils déjà mort. Juste le vide de nos pupilles. Le trou noir qui dévore ma mère en silence, pis qui va bientôt prendre ma place dans son ventre.

C’est peut-être la sensation de l’eau froide qui me coulait dans la gorge, ou ben rien qu’un hasard, mais en avalant mes médicaments, tantôt, j’ai repensé au Groenland, à ses fleuves secrets pis à ses sept mètres d’eau glacée. Mon hamster s’est mis à spinner dans sa roue. J’ai essayé de me changer les idées, mais la roue continuait de tourner toute seule, je pouvais plus la freiner dans son élan.
Les idées ont déboulé comme dans les vidéos où deux kilomètres de dominos alignés dans un entrepôt tracent des formes fucking compliquées en tombant. Mon premier domino, c’était une image. Une vision. Le Groenland qui fondait d’un seul coup, au grand complet. Je le voyais ramollir, s’écrouler, s’aplatir comme une crème glacée oubliée au soleil. Je regardais le Groenland liquéfié crisser le camp, se mêler à l’eau salée de l’océan. Du haut des airs, vraiment haut dans le ciel, comme si j’étais à bord d’un satellite. Son eau, turquoise et claire comme celle d’un iceberg, se déversait dans l’Atlantique Nord, déclenchait une vague gigantesque qui s’élançait vers l’Amérique. La vague roulait vite, tellement, tellement vite, genre astronomiquement fucking vite. Elle rentrait dans le golfe du Saint-Laurent, décrissait Sept-Îles, La Malbaie, Québec, Trois-Rivières, continuait de remonter le fleuve, la bouche grande ouverte, jusqu’à Montréal. Un tsunami monstrueux. Une vague vivante, animée par une volonté de tout détruire.
Schwoup ! Une bouchée. Bye bye, Montréal !
Pis là, je sais plus j’étais rendu à quel domino exactement, mais je voyais l’après, quand la vague serait repartie, après avoir bouffé l’Ontario, les Grands Lacs, pis le Manitoba, un coup parti. Je me suis dit que si on existait encore, on aurait beau essayer de s’enfuir par la Métropolitaine, ça servirait plus à rien. Le tsunami du Groenland l’aurait ramassée solide, l’autoroute 40, avec ses piliers en cure-dents mangés par le calcium. Les autres routes aussi seraient inondées, détruites, arrachées. Les ponts tout pétés, effondrés. On serait une méchante gang à attendre que quelqu’un vienne nous chercher avant de crever de froid dans la flotte. Mais les secours, y en aurait plus. Les policiers pis les pompiers seraient inondés, eux aussi. Maganés ou morts noyés ou juste en train d’essayer de sauver leur propre cul en premier. De toute façon, il y aurait jamais assez de bateaux pour embarquer tout le monde.
Pis, anyway, où est-ce qu’on pourrait ben aller ? Faudrait se débrouiller tout seuls. Peut-être qu’on aurait assez de force pour nous échapper de nos aquariums à garages doubles et nous laisser porter par le courant en faisant l’étoile. Deux ou trois mille dominos plus tard, j’ai pensé fuck non ! On aurait pas le choix. Faudrait se réfugier sur le mont Royal, qui serait maintenant une île au milieu de la mer du Groenland. Sauf que rendus là, il y aurait beaucoup trop de monde pour une petite roche de même. Fait qu’on jouerait au roi de la montagne. Mais pas pour le fun. On s’entretuerait pour s’extraire de la mare de déchets, pleine d’arbres arrachés, de fils électriques sectionnés, de grille-pain, de couteaux de cuisine, de morceaux de chars explosés, d’ordinateurs en miettes pis d’animaux noyés : d’écureuils, de coyotes, de corneilles, de ratons-laveurs, de chats pis de chiens, le poil aplati, le corps gonflé, qui flottent sur le côté pis qui puent le crisse.
Rendu là, j’ai pensé qu’encore une fois, ça changerait rien. Que même si on réussissait à survivre un bout de même, sans électricité, sans lumière pis sans chaleur, sans nourriture pis sans eau potable, on ferait pas long feu. Dans le gigantesque marais de cadavres, les bactéries, les virus les plus dégueulasses se reproduiraient exponentiellement, avant de se répandre partout. Dans l’eau, dans l’air, dans le vent, dans nos corps. Avant d’infecter nos poumons, notre cœur, notre cerveau, notre sang. Ce serait pas long que la maladie nous ferait bouillir de l’intérieur.
Sans faire ni une ni deux, le cinq-millième domino est tombé, la chaîne a continué, j’ai pensé que si jamais, par miracle, une couple de durs à cuire, d’indestructibles descendants de colons de la Nouvelle-France, réussissaient à passer à travers tout ça, la fièvre, la bataille, le tétanos, la soif pis la faim, ben c’est l’hiver qui viendrait les achever. Leur linge tout trempe figerait sur leur peau pleine de bleus, de galles pis de trous, leurs mains noirciraient comme du vieux pain, pis ils s’étoufferaient avec leur morve. Ils finiraient par regretter de s’être débattus tout ce temps-là. Par supplier la mort de finir la job.
Mais elle viendrait pas tout de suite. C’est pas comme ça que ça marche. Les derniers, les survivants ultimes, la peau grise, les lèvres bleues, le regard fixe d’un poisson mort qui flotte sur le côté dans une mer noire comme du charbon, maigres comme des squelettes vivants réchappés d’Auschwitz, je pouvais déjà les imaginer. Les entendre se plaindre, gémir, hurler de douleur, de fatigue, de peur que ça ne se termine jamais. Les voir souffrir, pleurer, se tordre, lutter pour respirer. Se chier les organes un par un avant de mourir de froid. Tout seuls, dans un paysage lunaire.
Le dernier domino tombé, ma vision apocalyptique s’est résorbée, et j’ai réintégré ma chambre. Étourdi, j’avais l’impression d’avoir fait cinq-cents tours de montagnes russes back-à-back. Ça m’a pris du temps avant de retrouver mes repères, de réaliser que mes parents étaient rentrés à l’hôtel et que dehors, la nuit était tombée. J’avais tellement grincé des dents durant mon cauchemar que ma mâchoire était raide de douleur. Mes gencives m’élançaient et mes molaires avaient l’air mûres pour tomber. Mes côtes étaient sur le bord de craquer, de s’affaisser sous la tension de mes muscles durcis de stress. Comme les melons serrés par des centaines d’élastiques, sur YouTube, qui se creusent lentement par le milieu avant d’éclater comme des bombes en splashant de jus rouge à la grandeur des murs. Du reflux m’a déferlé dans la gorge, est redescendu, s’est donné un swing juste pour remonter plus fort pis me chatouiller la luette. L’acide pourri de ma bouffe digérée a éclaté derrière ma langue. Une brise de fosse septique qui déborde au printemps. J’ai attrapé mon petit bol en métal, contracté mon estomac et les muscles de mon cou, mais y a rien qui est sorti. J’ai reposé ma tête sur l’oreiller, le reflux est passé, le stress est retombé. De retour dans mon corps, mes draps humides, mon lit. Dans la noirceur artificielle de ma chambre, constellée des lumières clignotantes des machines au souffle régulier. Dans la réalité qui pue le désinfectant pis l’aloès. J’ai failli me mettre à pleurer, mais j’ai pas eu le temps de me morfondre. Ma tête était pas dans le mood. Elle avait pas fini de s’amuser, de jouer au yo-yo avec moi.
Des nouveaux dominos sont apparus. Une ligne qui se séparait en deux, pis en quatre, huit, douze branches tordues. On aurait dit les cheveux en serpents de Méduse. Quand le premier est tombé, c’est parti dans toutes les directions en même temps, ça ratissait large. L’hôpital, les infirmiers, la famille, les amis, le travail, l’école, l’amour, l’argent, la mort, la vie. Tout. Sans exception. Ça avançait, reculait, revirait, ça se rejoignait pis ça repartait dans tous les sens, de tous bords tous les côtés, en dessinant toutes sortes de figures abstraites et insensées. On aurait dit que mon regard s’était désaligné. Je percevais le monde sous un jour nouveau, depuis un angle inédit, légèrement décalé. À peine un pas de côté et, soudain, tout apparaissait plus clairement. Le souffleur en coulisse, l’éclairage, les accessoires. Les maquilleurs, les techniciens, le perchiste. Le décor, les costumes, la machine à boucane. La scène pivotait lentement et, soudain, je découvrais que tout autour de moi était artificiel, en toc, en plastique ou en carton, comme les horribles commis grandeur nature qui sourient à l’entrée des magasins.
Ça se peut pas, ça a pas d’allure, aucun sens. Être submergé, jour après jour, par de nouvelles catastrophes anticipées, de nouvelles prophéties à glacer le sang, toutes plus violentes les unes que les autres. Des prévisions documentées, émises par des scientifiques. Pas par des dépliants de témoins de Jéhovah, des écrits de sorciers médiévaux, des gourous en badtrip sur l’ayahuasca ou des illuminés sur la pinotte dans le métro. Non. Se faire expliquer par des sommités internationales, par les gens les plus intelligents que tu peux imaginer, les élus des élus parmi la crème des bollés des écoles de bollés, que la moitié des animaux ont disparu depuis les années 1950, qu’on va bientôt manquer d’arbres, de plantes, d’abeilles, d’oxygène, de terres cultivables, de bouffe pis d’eau potable. Les écouter exposer méthodiquement que la planète fragile qui nous empêche d’être aspirés dans un vide intersidéral est sur le bord de péter comme une vieille piscine hors-terre, de tomber en miettes comme un biscuit soda trempé trop longtemps dans la soupe ; les entendre démontrer, en se basant sur des calculs rigoureusement exacts, que si on continue comme ça, la Terre s’enligne pour ressembler à Mars d’ici deux-cents ans gros max… »

Extraits
« Depuis que je suis rentré ici, personne m’a jamais rien demandé. Si je voulais être sauvé, m’en sortir par la peau du cul, pucké à vie comme une prune molle de fond de rack à l’épicerie. Vieillir assez longtemps pour voir Montréal se changer en Atlantide. Non. Je m’en souviendrais. Je l’aurais dit tout de suite, que je ne voulais pas être condamné à vivre.»

« Si on me l’avait demandé, je l’aurais dit, que se faire shooter la mort dans un lit d’hôpital, c’est sûrement pas aussi digne, aussi classe que de s’éteindre paisiblement dans son sommeil à cent trois ans dans la maison de campagne familiale, mais que c’est pas si mal non plus. Certainement pas pire que ce qui s’en vient. »

« Au début des années 1990, le terrain de la carrière Miron s’est donc retrouvé quasiment abandonné. La Ville avait amorcé le réaménagement du site, à commencer par l’ancien dépotoir municipal. Une fois recouvert de terre, l’ex-site d’enfouissement ressemblait presque à une plaine. Un champ au look quasi extraterrestre, transpercé de tuyaux métalliques disposés à intervalles réguliers, dans lesquels circulent les émanations de méthane produites par la décomposition des ordures ensevelies. C’est dans cet endroit des plus étranges que les coyotes de Montréal avaient trouvé refuge. Au fond du trou. Débrouillards, dotés d’une prodigieuse capacité d’adaptation, ils y ont longtemps vécu en autarcie, se nourrissant de ce qui leur tombait sous la patte : rongeurs et animaux de petite taille, fruits, légumes, végétaux, détritus. Durant près de trente ans. les coyotes ont occupé la crevasse de l’ancienne camière sans déranger personne, quasiment invisibles même s’ils ne vivaient qu’à quelques centaines de mètres de quartiers résidentiels densément peuplés.
En 2017, dans le cadre des célébrations entourant son trois-cent-soixante-quinzième anniversaire: ne de Montréal a accéléré le processus de réaménagement de ce secteur névralgique. » p. 154

« Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place. » p. 175

À propos de l’auteur
DESJARDINS_Antoine_©LaurenceGrandboisBernardAntoine Desjardins © Photo Laurence Grandbois Bernard

Né au Québec en 1989, Antoine Desjardins est enseignant et écrivain. Indice des feux est son premier livre. (Source: Éditions La Peuplade)

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