Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

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Matador Yankee

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Harper grimpe dans un bus brinqueballant, direction un village mexicain où il doit se produire pour la fête annuelle. Il a dû remballer ses rêves de gloire et de vedette hollywoodienne pour des prétentions alimentaires. Le road-movie du toréador américain est aussi la chronique d’un âge d’or disparu.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mister Gringo Torero

C’est bien hors des sentiers battus que nous entraîne Jean-Baptiste Maudet dans son premier roman. «Matador Yankee» raconte le périple d’un torero américain entre Mexique et États-Unis, entre habit de lumière et misère noire.

L’histoire ne le dit pas, mais ils ne doivent pas être très nombreux les Américains toréadors. Harper est l’un des derniers représentants de cette profession qui ne nourrit plus vraiment son homme. Aujourd’hui, il rend dans un petit village mexicain où la fête annuelle ne saurait se passer sans un spectacle dans les arènes.
Dans un bus brinqueballant et le long de routes poussiéreuses, il a le temps de réfléchir à ses rêves de gloire, au souvenir des heures de gloire qui drainaient le tout Hollywood de ce côté de la frontière. «Son père avait connu Orson Welles, Rita Hayworth, Ava Gardner, Frank Sinatra et collectionnait les photos des vedettes qui aimaient se montraient aux arènes en compagnie des grands toréros de l’époque.»
Aujourd’hui quelques retraités nostalgiques, «obèses ou rabougris», viennent grossier les rangs des autochtones pour des corridas la confrontant à des vaches fatiguées plutôt qu’à des taureaux aux naseaux rageurs et lui rapportant à peine de quoi faire bouillir sa marmite. «Cette situation n’était pas inconfortable, elle permettait de ménager de grands moments d’indifférence au monde et de liberté, sans qu’aucun fil ne le rattache à une autre existence.»
À moins qu’il ne se berce d’illusions, car la vie ne l’a pas ménagé, comme en témoigne les cicatrices sur tout son corps. Frôlé par la mort à plusieurs reprises, il ressemble à ses cow-boys qui ont fait la gloire d’Hollywood. Sa gueule de malfrat en fait le candidat idéal pour une mission risquée, retrouver la fille du maire du village du côté de Tijuana, essayant de grappiller quelques dollars pour rembourser une dette de jeu.
Jean-Baptiste Maudet fait appel à tous les ingrédients du road-trip pour construire sa chronique d’un monde en voie de disparition. La pègre, les dettes d’honneur, le sang et la mort, un trésor de guerre et, bien entendu, la femme qu’il faut essayer d’extirper d’une spirale infernale. Il y a du Thelma et Louise dans la virée de Harper et Magdalena, mais il y a aussi l’émergence d’un monde plus dur, plus violent. Au bout de la route, le géographe qu’est Jean-Baptiste Maudet nous aura dépeint le paysage d’une autre Amérique, celle de Trump qui fait la chasse à toutes sortes de marginaux et dans laquelle un Gringo Torero n’a quasi aucune chance de survivre.

Matador Yankee
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782847424072
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis et au Mexique, en Californie, à Los Angeles, San Diego, à Tijuana, Ciudad Juárez, Hermosillo, Cerocachi

Quand?
L’action se situe des années 60 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Harper aurait pu avoir une autre vie. Il a grandi à la frontière, entre deux mondes. Il n’est pas tout à fait un torero raté. Il n’est pas complètement cowboy. Il n’a jamais vraiment gagné gros, et il n’est peut-être pas non plus le fils de Robert Redford. Il aurait pu aussi ne pas accepter d’y aller, là-bas, chez les fous, dans les montagnes de la Sierra Madre, combattre des vaches qui ressemblent aux paysans qui les élèvent. Et tout ça, pour une dette de jeu.
Maintenant, il n’a plus le choix. Harper doit retrouver Magdalena, la fille du maire du village, perdue dans les bas-fonds de Tijuana. Et il ira jusqu’au bout. Parfois, se dit-il, mieux vaut se laisser glisser dans l’espace sans aucun contrôle sur le monde alentour…
Alors les arènes brûlent. Les pick-up s’épuisent sur la route. Et l’or californien ressurgit de la boue.
Avec Matador Yankee, sur les traces de son héros John Harper, Jean-Baptiste Maudet entraîne le lecteur dans un road trip aux odeurs enivrantes, aux couleurs saturées, où les fantômes de l’histoire et du cinéma se confondent. Les vertèbres de l’Amérique craquent sans se désarticuler.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Domi C Lire 
Blog Charlie et ses drôles de livres
Blog Le jardin de Natiora


Jean-Baptiste Maudet présente Matador yankee © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un serpent brodé
Son sac pesait sept kilos en comptant son épée. Harper s’essuya les pieds avant de monter dans le bus. Tout le monde ne le faisait pas. Le conducteur incurva sa bouche de poisson, admettant qu’il avait des manières. Harper s’installa contre la fenêtre, en exposant côté couloir la cicatrice qui lézardait son cou. Ça permettait de ne pas dire un mot à son voisin sur des centaines de kilomètres. Il regardait les gens avancer dans le couloir. Celui-ci allait ronfler, celui-là allait manger des chips, la gamine ferait du bruit avec sa paille plantée dans son soda ou tirerait dans la nuit sur les plumes des poules. Une vieille femme qui debout n’était pas plus haute que les rangées de sièges finit par s’asseoir à côté de lui, une Indienne. Elle sentait le beurre frais et l’herbe d’altitude. Ils passeraient la nuit l’un à côté de l’autre comme beaucoup de gens sur terre, sans rien se dire ou presque, mais pas tout à fait seuls. Cette femme s’était présentée, Ana, sans doute pour montrer qu’elle était bien là malgré son âge. Elle abaissa l’accoudoir en demandant la permission et y laissa retomber son avant-bras. Il convenait de respecter les frontières. Ana le regarderait dans la nuit et penserait, elle aussi, à quel point il était étrange de dormir à côté d’un étranger. Harper n’aimait pas dormir, il ne trouvait pas facilement le sommeil, mais les fenêtres des bus et leur défilement d’images l’apaisaient bien davantage que la voix d’une mère. On était parfois contraint de se laisser porter dans l’espace sans aucune prise sur le monde alentour. Ana regarda la cicatrice de cet homme pour l’apprivoiser, c’était mieux que de s’en empêcher. Cette peau rapiécée était bien vivante et continuait, à sa manière, à renouveler ses cellules.
La ville de Hermosillo brillait dans le soir, les néons colorés, les lumières aux fenêtres, les écrans des télévisions qui papillotaient, les rivières de phares sillonnant les banlieues, puis l’obscurité tombante qui recentrait peu à peu la vie intérieure des passagers sur le miroir des vitres. Le bus prenait de la hauteur sur la ville pour bientôt ne plus laisser pâlir qu’un rougeoiement lointain déjà percé par des étoiles. Le bus grimpait, se retournait sur lui-même à chaque virage pour s’enfoncer dans les montagnes. Il n’y avait plus de place mais des familles entières continuaient à monter dans la nuit et s’entassaient avec leurs bagages qui leur servaient de couche. Ana s’était endormie et murmurait dans son sommeil. Chacun se réveillait, regardait la lune, chacun pensait à sa vie, mobile et immobile. Un homme dessinait avec son doigt un trou plus sombre sur la condensation des vitres, duquel ruisselait un filet d’eau fragile. Le fleuve grossissait dès qu’il croisait des gouttes. Dehors tout était noir, on apercevait parfois la blancheur d’un sommet, on s’y accrochait aussi longtemps que possible et rien ne prévenait de sa disparition soudaine, masqué par un autre relief, noir à nouveau, puis scintillant plus loin, sans que l’on sache s’il s’agissait du même ou d’un autre ou si les yeux s’étaient fermés sur les taches d’un rêve.
À l’aube, des montagnes plus hautes encore dépassaient de la brume. Des arbres en retenaient des bribes et des chaos de roche nue venaient crouler jusqu’à la route. Le bus roulait vite à présent, soulevant la poussière, comme sorti de la nuit miraculeuse. Les passagers se réveillaient dans l’odeur de sueur et de volailles. La lumière du matin était pâle et la vitesse estompait la broussaille des bas-côtés. À la sortie d’une longue courbe, le bus freina en projetant une pluie de graviers de part et d’autre de la chaussée. Le conducteur secoua la cloche. Une vierge métisse servait de battant.
– Cerocachi, Cerocaaaaaachi.
Le conducteur en saisit la robe pour étouffer le son et coupa le moteur. De l’autre côté de la route se tenait un homme appuyé contre une jeep militaire. Il portait un costume clair, des lunettes de soleil et lustrait ses bottes derrière ses mollets. Il tenait une pancarte pour ne pas rater Mr. Gringo Torero, écrit en lettres majuscules. Il semblait apprécier la plaisanterie. Des familles se hâtèrent à l’extérieur du bus, chargées de cages et de sacs tressés. Elles finiraient à pied par des sentiers que personne ne voyait. Ana se leva pour laisser passer son voisin et lui indiqua d’un mouvement de tête qu’elle continuait la route, des heures encore à contourner des ravins jusqu’au prochain col. Elle se gratta le cou en le dévisageant. L’homme qui attendait Harper écarquillait les yeux et pointait la pancarte avec son doigt tendu.
– Mister, je vois que vous avez fait bon voyage, toujours un peu de retard. Il vaut mieux ça que les précipices. Vous avez vu ? Vertigineux. Vous avez soif ? Vous avez faim ? Les deux peut-être ?
La luminosité était plus forte que derrière les vitres teintées du bus et l’air était plus sec. L’altitude et le bourdonnement du moteur avaient bouché les oreilles de l’Américain. Les deux hommes se tenaient l’un en face de l’autre et le bus avait déjà repris sa route. À quelle question convenait-il de répondre en premier ? À aucune.
– Bon, vous avez l’air en forme en tout cas, c’est important ça. Il y a un changement de programme, je vais vous expliquer en chemin, allons-y, ne perdons pas de temps.
Le mot programme sonnait faux et n’était pas prononcé comme un mot de tous les jours. Mister Gringo Torero préféra rester silencieux. Tant qu’il ne parlait pas, rien de tout ce qui existait autour de lui n’avait de consistance et le parfum d’Ana devenu étrangement familier continuait de l’accompagner. Il monta dans la jeep de son chauffeur particulier aucunement perturbé par le silence de l’Américain. L’homme au volant pensait peut-être lui aussi que ne rien dire avait du bon et le barouf de la jeep qui filait sur la piste permettait de s’en contenter. Les programmes étaient faits pour changer. On n’allait pas lui annoncer le branchement de l’eau courante ni l’inauguration d’une autoroute. Profitant d’un tronçon moins défoncé et regardant dans le rétroviseur comme s’ils pouvaient être suivis, le chauffeur finit par prendre les devants.
– Vous verrez, rien d’embêtant. Simplement, il n’y aura que vous à l’affiche demain, car les autres ont eu un empêchement. Ils n’ont pas pu franchir le col, sûrement à cause des éboulements sur la route, ou pire. Les gens tombent souvent dans les ravins par ici. Rassurez-vous, ce ne sont pas toujours les mêmes.
L’homme était content de son astuce. Il la répéta à voix basse pour s’assurer qu’elle faisait rire et reprit sur le même ton.
– Une année, nous sommes restés sans personne. Ils étaient tombés, tous les passagers du bus, écrabouillés dans cette boîte en fer, un roulé-boulé jusqu’à la rivière, trente-cinq morts.
Il marqua un temps d’arrêt.
– Non, je plaisante, simplement du retard, une crevaison, deux jours de retard et pas moyen de prévenir qui que ce soit. Alors on a décalé la fête. Exceptionnellement, on s’arrange.
La piste redevenait chaotique, les ravinements plus profonds, et rien ne semblait désormais freiner le flot des mots.
– Du coup, vous n’aurez qu’un seul taureau, on vous a gardé le plus gros et quelques vaches. Mais ne vous inquiétez pas, il y a probablement des gens au village qui seront prêts à vous aider d’une manière ou d’une autre. Et le maire va tout faire pour vous mettre à l’aise. Le maire, c’est mon frère, Don Armando. Et s’il y a un problème, je suis là, je suis médecin et chirurgien.
L’Américain préférait pour l’instant ne rien relever et ne comprenait pas comment son chauffeur, quelles que soient ses qualifications, parvenait à conduire le corps de profil, ne quittant pas des yeux son passager.
– On ne connaît pas votre nom. Comment vous appelez-vous ? Gringo Torero, c’est mon idée. On l’a écrit sur les affiches. Il faut prendre les choses avec le sourire ici, sinon vous allez mourir d’ennui. C’est important que vous ayez un nom, comme ça les gens pourront vous soutenir ou vous insulter, vous comprenez ?
– Je m’appelle Juan. Mais mon nom de torero, c’est Harper. Pour les précipices, j’ai voyagé de nuit, je n’ai pas vu grand chose.
– Juan, soyez le bienvenu. Moi c’est Miguel. J’ai un fils qui s’appelle Juan, comme vous. Et un autre qui s’appelle Miguel, comme moi. C’est amusant non ? Juan, c’est le petit. Ils vivent à Hermosillo maintenant, avec leur mère. Ne croyez pas tout ce que les gens du village vous disent. Ils sont particuliers, c’est la montagne.
– Je connais un peu la région.
– On a modifié les affiches pour signaler qu’il ne restait plus que vous. Les villageois sont déçus, c’est toujours plus amusant quand vous êtes plusieurs à vous tirer la bourre. Ne vous attendez pas à des merveilles, les gens sont pauvres ici, mais ils ont besoin de vous. Personne ne vient jamais nous rendre visite, il y a toujours une excuse, toujours un truc qui va de travers.
Tout en bloquant le volant entre ses cuisses, Miguel lui tendit une carte de visite plastifiée et tapota sur sa photo en souriant.
– Docteur Miguel. C’est moi, vous voyez ? Je n’avais pas la moustache à l’époque et puis un jour, je me suis dit, tiens, ça pourrait bien m’aller la moustache à moi aussi. Alors je l’ai laissée pousser. Ça me change. Maintenant on me connaît avec la moustache. Juan, ce n’est pas vraiment un prénom américain ?
– Ça peut arriver.
Le docteur se mit à rire, la moustache à l’horizontale. On aurait dit que de petites larmes lui montaient aux yeux, le début d’un spasme qui pouvait tout emporter.
– On m’appelle aussi John, John Harper. Ça dépend qui, ça dépend où.
– John ! Ah c’est bien John, ça va leur plaire, John Wayne, John Travolta, John Rambo. Ça ne fait pas très torero mais ça va leur plaire. Vous savez que John Rambo, à y réfléchir, ce n’est pas un violent. On le voit bien au début du film, il ne cherche pas les ennuis, il marche le long d’une route, c’est tout. C’est la société qui fait de lui un sauvage.
Miguel fit un écart avec la voiture, probablement pour contourner une mine ou éviter un tir de roquette, puis il dérapa avec le frein à main, à hauteur d’un talus.
– On s’arrête là. Laissez-moi porter votre sac. On va finir à pied. On a pensé vous installer à la mairie. Il y a une chambre pour les gens de passage. Vous y serez tranquille, vous dormirez bien, mieux qu’en ville, vous verrez. C’est important de bien dormir, l’altitude ça coupe les jambes et vous en aurez besoin.
Encore ces petites larmes menaçant l’équilibre du monde. Cet ultime conseil médical finit de rassurer Harper sur les compétences du docteur. Il refusa de lui laisser porter son sac, mais il accepta tout le reste qui avait l’air sensé. Au-delà du talus, ils marchèrent encore vingt minutes jusqu’au village, annoncé par des champs désordonnés de courges, de maïs et de haricots. Dans une cuvette, une place centrale divisait quelques maisons d’adobe autour desquelles, de collines boisées en collines sèches, dépassaient d’autres toits. La mairie était la maison du maire et le mot mairie était peint en ocre sur le mur sombre. Un agave extravagant dépassait du balcon et pointait des piquants hostiles vers le mur de l’église. Ils entrèrent dans la mairie par l’arrière, où un escalier montait jusqu’au premier étage. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau.  En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman. (Source : Éditions Le Passage)

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Habiter le monde

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

Blog de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur 

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Suiza

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Sur un coup de tête, une jeune femme décide de quitter la Suisse en direction du sud. Elle arrive en Galice, trouve refuge dans un village où elle est engagée comme serveuse avant que Tomás ne s’en saisisse. Suiza et lui vont alors apprendre à s’apprivoiser, à s’aimer.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’été meurtrier

Le premier roman de Bénédicte Belpois, va secouer les consciences. «Suiza» est une belle étrangère qui débarque dans un village de Galice, où elle va provoquer un séisme.

Quel choc! Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par l’épilogue de ce terrible roman (dans tous les sens du terme). Sans rien en dévoiler, je vous dirai simplement qu’il vous surprendra et ne pourra vous laisser indifférent. Et si je vous en parle d’emblée, c’est parce qu’il est à l’image de tout le roman, très loin du politiquement correct, se jouant des codes et de la bienséance. S’il n’était signé par une femme, j’imagine même qu’on aurait volontiers taxé l’auteur d’«affreux macho».
Sauf que Bénédicte Belpois a plus d’un tour dans son sac pour torpiller ce jugement à l’emporte-pièce, en particulier une habile construction.
Mais venons-en au récit qui s’ouvre sur une première scène forte en émotions: Tomás vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer et que ses jours sont comptés. De retour dans son exploitation agricole située dans un village de Galice, il choisit de raconter que les médecins lui ont trouvé une pleurésie et de continuer à travailler dans ses champs.
Quand il rejoint ses amis au bistrot, une surprise l’attend. Álvaro s’est adjoint les services d’une jeune femme qui a quitté la Suisse pour partir vers le sud et qui, après quelques pérégrinations va finir chez lui. Une serveuse dont il fait peu de cas : «Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.»
Celle qu’Álvaro a décidé d’appeler Suiza va subjuguer Tomás. Son innocence, son visage, ses cheveux blonds, son odeur vont le rendre fou. «J’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés. Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile.»
Comme Álvaro avant lui, il va prendre la jeune femme et l’installer chez lui.
Donnant la parole à Suiza, Bénédicte Belpois va retracer le parcours de la jeune femme et détailler son état d’esprit. Il n’y est nullement question de rancœur ou de colère mais bien davantage de se construire une nouvelle vie.
À force d’attentions et de persévérance elle va gagner le cœur de Tomás. Lui qui s’est retrouvé très vite marié et qui aura très vite perdu cette épouse décédée d’un cancer bénéficie en quelque sorte d’une seconde chance. Avant de partir à son tour, il veut offrir à Suiza un avenir, lui montre comment gérer la ferme, lui offre des cours d’espagnol, lui fait découvrir la mer, lui offre une garde-robe, encourage ses talents artistiques…
De cette rencontre d’êtres meurtris, Bénédicte Belpois fait une épopée tragique, un opéra en rouge et noir que l’on pourrait fort bien lire sur un air de Carmen:
L’amour est enfant de Bohême,
Il n’a jamais connu de loi;
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime,
Si je t’aime, prends garde à toi.

Suiza
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782072825729
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Espagne, dans un petit village de Galice. On y évoque aussi le Jura français et suisse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog Les livres de Joëlle
Blog La page déchirée 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Agathe the book

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.
Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse.
Et sournoise, en plus, parce que je n’ai pas su tout de suite. Au début, je ne faisais que cracher et tousser, j’avais de la fièvre, j’ai cru que c’était une simple grippe. Je n’ai même pas arrêté de fumer. Don Confreixo m’a collé sous antibiotiques, mais ça ne passait pas. Je me sentais mal. Il m’avait envoyé aux urgences à Lugo au bout d’une semaine, et là j’ai eu droit au grand shampooing. Scanner des poumons, puis de tout le corps, grand ballet de docteurs qui venaient se disputer au pied de mon lit sur la poursuite du protocole, les examens complémentaires et le diagnostic, pendant que je m’agitais en pensant à la tonne de boulot qu’il me restait : les foins allaient débuter dans quelques jours alors qu’un de mes meilleurs tracteurs m’avait lâché, en plus des contrôles sanitaires qui s’annonçaient périlleux : il traînait encore en Terra Chá quelques cas de fièvre catarrhale qui nous plombaient les exportations. J’ai fini par me tirer contre avis médical, en leur demandant de transmettre à mon médecin, quand ils seraient enfin d’accord sur le diagnostic et la marche à suivre. Mais je sentais bien que ça craignait.
Le lendemain même, Don Confreixo m’a appelé, à la première heure, après la traite.
— Tomás ? Tu es rentré ? Il faut que tu passes ce matin, l’hôpital m’a appelé, j’ai tes résultats.
— Ça va pas être possible, docteur. Aujourd’hui j’ai le contrôle pour les troupeaux. Et il faut que j’aille à Orense pour un tracteur. Je suis déjà en retard.
— Ce n’est pas une question, Tomás, il faut que tu viennes, c’est impératif. S’il te plaît.
Ramón venait d’arriver, je courais vers le tracteur, j’ai dit « oui oui » pour me débarrasser de lui. J’étais juste énervé parce que je savais qu’il allait me bouffer une matinée de boulot.
Quand j’ai été devant lui, il a chaussé ses lunettes de vrai docteur et il a ouvert la bouche puis l’a refermée sans rien dire, après une grande inspiration. Il a fait le crapaud deux ou trois fois, ça m’a gonflé, j’ai dit très rapidement :
— C’est grave ?
— Oui.
— Un cancer ?
— Oui, il a répondu, cet abruti.
Franco. Il déglutissait avec difficulté et me regardait avec des yeux de lémurien aveugle, j’ai vite compris que pour la pommade et le décorum, il allait falloir que je m’adresse ailleurs.
— Il me reste combien de temps ?
Je l’ai dit sans y penser vraiment, parce que dans les films c’est toujours ce que l’on dit après une annonce pareille. Avec un visage angoissé. Le film passe en noir et blanc, les héros crispent les mandibules et susurrent des phrases bibliques dans un souffle que l’on pense être l’avant-dernier.
— Tomás, tu vas un peu vite en besogne ! On n’est pas là pour parler de survie, mais pour parler de guérison.
Ah, quand même, il se fendait d’un encouragement, l’assassin.
Je me regardais les mains, mes grosses paluches de paysan, je trouvais que j’avais les ongles encore assez propres malgré tout et je me demandais si j’allais avoir le temps de m’envoyer un rioja avant de retourner au boulot.
Ont suivi le protocole, les rendez-vous à prendre, ceux à honorer, Don Confreixo s’occupait de tout mais évitait de me regarder dans les yeux. Il tripotait mon dossier et se raclait la gorge à intervalles réguliers, téléphonait à des confrères pour m’obtenir fissa un rendez-vous chez un pneumologue renommé.
J’ai retrouvé Ramón au bar.
— J’ai une pleurésie. Il va sûrement falloir que je retourne à l’hôpital quelques jours, pour des antibiotiques, et des nouvelles radios, peut-être même une intervention. Demande à Alberto s’il peut venir te filer un coup de main, pendant que je serai à Lugo.
La ferme, c’était facile, le vieux savait aussi bien que moi ce qu’il fallait faire. Le plus dur, c’était la valise : je n’avais même pas de pyjama. Je couche à poil. Ou tout habillé, quand je suis trop bourré.
J’ai eu le temps pour le rioja. J’en ai même bu trois, pendant que le vieux me mettait au parfum pour les champs.
Ça a commencé comme ça, vraiment. Le reste, je vais essayer de le raconter simplement. Parce que si je suis un mec un peu primaire, je ne suis pas le psychopathe qu’on raconte. J’ai fait comme j’ai pu, mais ça m’est tombé sur la gueule et je ne vois pas bien comment j’aurais pu agir autrement.
J’étais presque heureux de venir à l’hôpital finalement.
Pour le pyjama, ça n’avait pas été un problème, je ne devais pas être le seul. J’avais pris mon air de gamin de douze ans qui n’a pas de gentille maman pour glisser un pyjama dans sa valise de colo et les aides-soignantes m’avaient filé, compatissantes, une grande chemise de nuit ouverte dans le dos. Mon voisin de chambre voyait mon cul chaque fois que je me levais pour aller pisser, alors que je tentais pourtant de tenir les deux pans volages avec ma main gauche. Mais comme en même temps je poussais la potence de la main droite, et que j’ai toujours été agile comme un dragster, je finissais toujours par montrer mes fesses, pour ne pas buter dans le lit, la porte, la chaise, sur tous les obstacles rassemblés là exprès pour me faire chier et me rappeler que j’étais trop grand, trop gros, trop con.
Aux blouses blanches, j’avais envie de dire: opérez-moi. Enlevez-moi tout ce qu’il est possible d’enlever: les poumons, le foie, la rate et le cœur. Je ne veux plus de cette chair avariée, dans laquelle pousse quelque chose d’abominable, contre ma volonté. Les médecins n’étaient pas tous d’accord, il leur avait fallu deux jours pour décider que oui, on finirait par me découper les côtes pour aller chercher cette merde qui me dévorait le poumon.
Même après l’intervention, je crois que j’étais bien. Je n’avais pas mal, on me shootait à heure régulière, plus la pompe de morphine qui distillait dans mes veines un bonheur comateux. On s’occupait de moi, il n’y avait pas à dire. Les infirmières étaient gentilles mais grosses et moches: pas une pour relever le niveau, même pas de quoi s’inventer une petite branlette. Elles n’avaient pas les porte-jarretelles et les décolletés provocants des revues porno, elles couraient partout et tout le temps et ne venaient que pour me retourner comme une crêpe et me laver le dos avec un truc qui puait, genre eau de Cologne premier prix. Ça les faisait kiffer de me laver le dos, je ne savais pas pourquoi, elles me demandaient toujours après si je me sentais «plus frais». Je trouvais surtout que ça me piquait, mais je ne disais rien, je ne voulais pas casser leur bel enthousiasme. Elles me lavaient le sexe aussi, mais avec les gants en plastique, sans blague, ça ne me faisait aucun effet.
À part ça, deux jours qu’il faisait beau, avec une chaleur d’enfer exceptionnelle, même pour la saison. Pas d’orages, je transpirais comme un bœuf sur mon alèse en plastique et je pensais à mes champs, merde… J’aurais pu faire les foins, normalement. J’espérais que Ramón allait commencer par les champs du coteau, c’était toujours là que c’était le plus mûr. Mais il le savait mieux que moi.
Je lui avais interdit de venir me voir, je préférais qu’il s’occupe de mes champs et je n’avais pas envie qu’il comprenne que j’étais plus malade que je voulais bien le laisser paraître. Il me connaissait par cœur, je savais bien qu’il aurait tout deviné. On n’ouvrait pas un mec en deux pour une pleurésie. »

Extraits
« Álvaro est parti à nouveau d’un rire gras et fort, qui a secoué Ramón de devant sa télé et l’a poussé à s’intéresser lui aussi à la conversation.
— De Suisse, tu dis ?
— Eh oui, mon gars, c’est ça, la mondialisation ! Avant, c’est ceux de chez nous qui partaient pour nourrir leur famille et travaillaient comme des esclaves pour un salaire de misère, mais maintenant, c’est les Suisses qui viennent en Galice pour faire fortune.
— Si les Suisses viennent faire fortune chez toi, Álvaro, ils sont pas arrivés!
Ramón s’est mis à glousser lui aussi comme un dindon en lui claquant sa grosse main d’étrangleur sur l’épaule. Belle brochette de vieux séniles.
La femme, cette Suiza, est revenue à la table avec un plateau et la bière.
— Pour juste une bière, le plateau, c’est pas la peine, s’est appliqué à gueuler Álvaro.
— Pourquoi tu lui parles comme à une mongole? a demandé Ramón.
— Dis donc, pépé, faudrait voir à écouter quand on cause ! Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.

« À nouveau, j’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés.
Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile. Je l’ai regardée avec une telle intensité qu’elle a fini par lever les yeux vers moi, enfin, une fois la bière et le verre posés sans encombre. Elle m’a paru instantanément effrayée. Je sentais qu’elle percevait mon désir, ma puissance, et que je lui faisais peur. Son inquiétude la rendait encore plus immobile, mon regard la clouait au plancher.
Tous les deux, nous ne bougions plus d’un pouce, sachant que le premier qui esquisserait un mouvement entraînerait une attaque ou une fuite irréversible. J’étais dans les starting-blocks, prêt à jaillir. »

« Je me suis enfui. Je suis monté dans mon tracteur, j’ai démarré en trombe et roulé jusque chez moi, ballotté par les ornières, bercé par le bruit du moteur. J’ai marmonné des mots sans suite, légèrement penché en avant, accroché au volant. Je n’étais pas moi-même.
C’est le chien aboyant de joie qui m’a tiré de mon monologue. J’étais arrivé dans la cour de la ferme depuis un moment, le moteur était éteint. Je lui ai filé une caresse furtive puisqu’il fêtait mon retour et j’ai grimpé quatre à quatre les marches en pierre puis en bois qui montent au grenier, sans voir le reste de la maison. Entre les toiles d’araignées, il y avait une petite fenêtre qui donnait sur la campagne environnante, c’était mon mirador. Tout petit déjà, je me réfugiais là, quand mon père m’avait grondé pour quelque bêtise d’enfant. J’avais placé un vieil escabeau sous le petit carré de ciel et maintenant je restais là à fumer, la tête dans la lucarne. Depuis cet observatoire, ma vue s’étendait sur toute ma campagne galicienne. Les champs à perte de vue, comme une houle verte et molle qui rappelait la mer si proche et pourtant invisible. Les eucalyptus, les gommiers bleus. La couleur bleu tendre des jeunes feuilles, le vert foncé qui vient plus tard. Quand le vent du matin se levait et faisait soupirer la forêt, c’était comme s’il y en avait deux en une. Bleue ou verte. Verte ou bleue. Selon sa force, c’était toujours différent. Si la brise agitait mollement les feuilles, c’était comme un grand banc d’anchois affolés, qui fuyaient devant les filets des pêcheurs, quand leurs ventres étincelants capturaient un rayon de soleil. Si la brise devenait vent, la forêt entière mugissait, et couraient alors dans les grandes branches et sur les cimes de fortes vagues bicolores, pleines d’écume, qui s’écrasaient contre le ciel. »

À propos de l’auteur
Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire «Suiza», son premier roman. (Source: Babelio)

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Changer le sens des rivières

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En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

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Mon temps libre

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En deux mots:
Un jeune homme part à Berlin pour y découvrir la ville et ses habitants, pour donner des cours de français et faire des traductions. Durant son séjour, il va s’intéresser à la manière dont la ville fonctionne, comment les plantes et les animaux s’approprient la ville et aux fantômes de l’Histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Parenthèse berlinoise

Samy Langeraert a vécu quelques temps à Berlin. Mon temps libre raconte son séjour, ses déambulations dans la ville et nous livre, bien mieux qu’un guide touristique, l’âme de cette capitale.

« Chaque soir, pendant des heures, je marche sur les trottoirs couverts de neige sans prendre de direction précise. Les rues sont à peine éclairées et dans les coins, entre les réverbères ou les néons, l’obscurité se creuse et devient brusquement sensible.» Dès les premières phrases de ce court roman, Samy Langeraert installe l’ambiance qui va accompagner le lecteur tout au long du livre, faite davantage d’ombres que de lumières, de sensations que de faits. Ce faisant, il capte beaucoup mieux le pouls de cette ville que ne le ferait un guide officiel en allant d’un monument à l’autre. Il préfère se pencher sur les plantes aromatiques qui poussent sur la terrasse des appartements que nous parler de la porte de Brandebourg, s’intéresse davantage à la faune qui investit la ville qu’aux Palais que l’on reconstruit à coup de millions. Et davantage aux destins individuels qu’à la mémoire collective.
Au début du livre, il nous parle de Winfried Freudenberg dont il a découvert le nom sur une plaque commémorative. Cet homme est la dernière victime du mur de Berlin, le 7 mars 1989. Avec son épouse, il a construit un ballon mais il est repéré durant les opération de gonflage. «Le couple décide alors que Winfried Freudenberg doit partir seul (la plaque ne précise pas ce qu’il est advenu de sa femme), mais le ballon s’élève beaucoup plus rapidement que prévu et Freudenberg se retrouve bloqué des heures en altitude, « accroupi dans une boîte de 40 centimètres de large et deux centimètres d’épaisseur ». On a retrouvé son corps dans la Limastrasse, dans le sud-ouest de la ville…».
À la fin du livre, il évoque Ida Siekmann, qui serait la première victime. Elle est «morte le 2 août 1961 des suites de ses blessures après avoir sauté par la fenêtre de son appartement de la Bernauer Strasse.» Deux faits divers qui relient plus d’un quart de siècle. Car si le mur a aujourd’hui disparu – à part les quelques mètres érigés pour les touristes – il reste bien présent dans l‘esprit et dans le cœur des berlinois. Et si depuis 1989 la ville a été transformée, elle conserve de son lourd passé de vastes espaces plus ou moins sauvages dont profitent les animaux.
Lors de ses déambulations, le narrateur a ainsi pu croiser plusieurs fois un renard vraisemblablement à la recherche de nourriture.
Les jours passent et, petit à petit notre visiteur s’installe: «L’hiver s’est dissipé, le printemps gonfle, les jours s’étirent, j’examine les bourgeons de toutes mes forces, les mouches encore si peu méfiantes, je crois pouvoir sentir la chaleur du soleil sur mes poignets, mes tempes, mais ça ne va pas plus loin, et puis les phrases et les pensées s’étiolent, le blanc revient toujours, c’est comme si les idées, les fleurs, la terre, les mots s’évaporaient… »
Il donne des leçons de français via Skype à une chercheuse dans un laboratoire qui habite dans la banlieue ouest de Zurich ainsi qu’à un cadre d’une société de conseil installée sur le Kurfürstendamm, effectue quelques traductions, mais préfère de loin la musique de certains mots tels que Gedankensprung ou Schadenfreude. «Parfois, le simple fait de les retrouver sur la page d’un journal me redonne presque la santé» écrit-il.
Il s’installe à la bibliothèque mais regarde plus les autres visiteurs que ses livres, va manger une currywurst, apprécie la tiède soirée au bord d’un lac, apprécie la bière achetée dans un Späti «à l’heure où la journée s’achève et où il est temps d’en faire une sorte de compte rendu mental». Il pourrait alors s’amuser à décortiquer le titre de son premier roman. Il découvrirait alors qu’il ne pouvait en trouver de meilleur, car la notion de temps y est omniprésente et que ce temps à disposition lui a conféré la liberté d’observer et de raconter.

Mon temps libre
Samy Langeraert
Éditions Verdier
Roman
96 p., 12,50 €
EAN 9782378560072
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin et dans les environs. On y évoque aussi Paris, Dresde, Heidelberg, Bâle, Strasbourg et Zurich

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mon temps n’a rien à voir avec ce temps qui passe à l’extérieur. C’est un temps ralenti, engourdi, un temps un peu malade que j’émiette et qui tombe comme une neige lente, poudreuse.
À l’issue d’une rupture amoureuse, le narrateur de Mon temps libre quitte Paris pour s’installer à Berlin, une ville qu’il connaît déjà pour y avoir passé un hiver fantomatique. Ainsi s’ouvrent les quatre saisons d’une vacance, d’un temps libéré des contraintes mondaines et qui aiguise la perception du monde.
Le jeune homme fait l’expérience d’une étrangeté et d’une solitude radicales, qui est aussi celle d’un entre-deux-langues.
Berlin nous apparaît ainsi sous un jour inédit. Loin des clichés contemporains d’une ville créative et frénétique – qui surgissent parfois en négatif et comme toujours vus à distance –, cette odyssée en mineur nous confronte à sa météorologie, sa flore et sa faune, à ses lieux périphériques, à ses rebuts et ses personnages secondaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres hebdo (Jean-Claude Perrier)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Berlin, premier hiver
Chaque soir, pendant des heures, je marche sur les trottoirs couverts de neige sans prendre de direction précise. Les rues sont à peine éclairées et dans les coins, entre les réverbères ou les néons, l’obscurité se creuse et devient brusquement sensible. J’ai fini par m’apercevoir qu’elle ne recouvrait pas les choses, mais leur donnait plutôt un degré de consistance dont je n’avais jusque-là aucune idée : les grilles, les branches tombées par terre, les angles du caniveau me semblent plus vrais, mieux dessinés qu’ailleurs. Chez moi, le blanc des lampadaires les écrasait tandis qu’ici, le peu de lumière les gonfle et les soulève.
Je marche, la neige collée aux semelles de mes chaussures, mon appareil photo en bandoulière, et je regarde : voilà des mois que je longe les rues la nuit à la recherche d’un signe qui m’aurait échappé depuis mon arrivée. Avec un entêtement stupide, je plisse les yeux devant les arbres au tronc humide et froid, les vitres embuées des camionnettes, les noms listés aux interphones, les grues, les stands de Currywurst ou les traces dans la neige, je les scrute, mais n’y découvre rien, et à défaut de savoir quoi en faire, je les photographie. J’ai l’illusion qu’en les fixant longtemps à travers le viseur, sous plusieurs angles, en me retenant de respirer et en pressant doucement le déclencheur de l’appareil jusqu’à ce que le miroir pivote et claque, je parviendrai à entrevoir cette forme qui se dérobe sans cesse. Après chaque prise de vue, le flash émet un sifflement si faible que je le confonds parfois avec un acouphène.
La neige étouffe mes pas ou manque de me faire glisser selon qu’elle est fraîche ou tassée depuis des jours. Je marche et j’articule dans l’air glacé les mêmes questions stériles, des questions hébétées aux réponses évidentes, mais que je ne peux pas m’empêcher de poser encore et encore à défaut de mettre la main sur le problème qui m’intéresse vraiment. Pourquoi la nuit tombe-t-elle si tôt? Pourquoi la neige ne fond-elle pas? Pourquoi y a-t-il si peu de lumière dans les immeubles, où sont passés leurs habitants? Quand une fenêtre est éclairée, j’imagine par exemple un salon décoré avec soin, plusieurs fauteuils moelleux, des magazines, du courrier sur une table basse, des lattes de pin très larges, et à côté, dans la cuisine, les gestes fatigués d’un homme qui manipule un ouvre-boîte ; ou bien une chambre aux murs couverts d’affiches de blockbusters, un piano électrique sur lequel un garçon répète les mêmes accords dix fois, vingt fois, cent fois avec application ; ou un bureau dans lequel s’entassent toutes sortes de documents : des piles de papiers en désordre et des classeurs, des chemises, des caisses remplies de factures, de contrats, de brochures noyés dans la lueur blafarde d’une ampoule basse consommation.
Dans la journée, ici, il n’y a presque personne à l’extérieur, mais la nuit, même l’idée d’un passant est fragile. À quoi bon éclairer les rues si elles restent désertes? Ces soirs d’hiver, je croise dans un quartier sa petite poignée de fantômes, puis quelques ombres dans le quartier voisin, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la fatigue, l’ennui, l’irritation l’emportent sur la curiosité. Alors je prends le métro pour retourner chez moi et sur les quais, dans les wagons, je peux regarder d’un peu plus près et un peu plus longtemps ces figurines grandeur nature que sont les Berlinois. Pour la plupart, elles se tiennent à l’écart les unes des autres, et même les rares qui sont ensemble conservent entre elles une distance incompréhensible. Partout, il règne un silence mat et comme une version négative d’espace public. Ce qui définit ces lieux, c’est ce qui ne s’y passe pas. Leurs occupants s’accordent sur une seule règle, très simple : aucune interaction n’est justifiée. L’autre est une abstraction qui doit rester intacte, avec laquelle il serait déplacé d’échanger un sourire, un regard, la moindre des politesses.
La langue de ces gens-là, j’ai renoncé à l’écouter attentivement dans l’espoir d’y trouver quelque chose d’autre que des affirmations transmises de façon mécanique. Dans les parcs, dans les bus, à la cantine de l’université, je n’entends pas d’incertitude : c’est comme si la syntaxe avait durci et que cette solidité les fascinait. Même les enfants la craignent. Même dans les salles de cours, où la parole s’étale en long et en large, elle se retranche derrière des expressions toutes faites et des postures dont la répétition m’épuise.
À l’université, de toute manière, je n’y vais plus. Le matin, je reste ici, dans cette grande chambre si blanche et lumineuse que chaque chose que j’y fais prend l’allure d’une expérience de laboratoire. Je n’ai jamais eu autant de fenêtres à ma disposition. Elles tremblent en chœur quand un camion passe dans la rue, et entre leurs deux rangées, je trouve chaque jour de nouvelles coccinelles qui deviennent, une fois mortes, plus légères que des miettes. Je m’assois au bureau et je feuillette mes livres, il m’arrive même de prendre des notes pour le mémoire que j’ai cessé d’écrire, mais mon regard finit toujours par déraper hors de la page et atterrir sur la surface parsemée d’entailles de la grosse table en bois que j’ai achetée aux puces. Je passe d’une fente à l’autre et je consigne pour moi leurs différences ou leurs similitudes, puis j’ouvre le dictionnaire et vérifie le sens d’un mot repéré la veille sur une affiche publicitaire. Dehors, le bus jaune à étage remonte la rue jusqu’à l’arrêt suivant, et derrière lui quelques voitures le suivent en file indienne. Le bus avance au ralenti pour respecter l’horaire prévu, mais les voitures ne le dépassent jamais.

Extraits
« L’un des Spätis que je fréquente le plus se trouve dans la Wrangelstraße, près de Schlesisches Tor. Si je suis dans les parages et qu’il fait bon, je vais y acheter une bière et je m’installe devant, dos aux vitrines, sur l’un des bancs placés de chaque côté de la porte d’entrée. J’évite d’y aller trop tôt ou tard : plutôt à l’heure où la journée s’achève et où il est temps d’en faire une sorte de compte rendu mental, même s’il n’est pratiquement rien arrivé depuis le matin. Je décapsule ma bière et je regarde les gens passer, et les voitures, les arbres, les animaux, les gens dans les immeubles d’en face. Le Späti est tenu par un couple qui semble tout droit sorti d’un livre de Carson McCullers. L’un et l’autre sont obèses, impénétrables, et s’acquittent de leurs tâches sans avoir l’air d’y prêter attention, comme s’ils flottaient dans un monde parallèle – comme si la zone dans laquelle se trouvait leur Späti n’était pas tout à fait terrestre. Ils ont leurs propres chaises pliantes dehors, au milieu du trottoir, et viennent s’y asseoir à tour de rôle, pour ne rien faire, pour regarder, comme moi. On pourrait supposer qu’ils sont anesthésiés, qu’ils ont déjà tout vu, tout entendu, mais à la moindre perturbation, ils tournent la tête et ils observent. Les événements les plus infimes les intéressent : ils veulent savoir qui rit ou crie au coin de la rue, pourquoi telle femme marche en traînant les pieds, où va telle ambulance, si le nuage qui passe annonce la pluie ou s’il s’agit seulement d’un nuage égaré dans le ciel du soir. »

« Mon affection pour certains mots d’ici («Gedankensprung», «Schadenfreude»): parfois, le simple fait de les retrouver sur la page d’un journal me redonne presque la santé. »

« Les bruits d’octobre se sont dissous dans l’air. Tous les jours à onze heures, un petit groupe d’enfants guidé par un adulte se dirige vers le square, chaque jour plus silencieux, plus lent, ses mouvements comprimés peu à peu par le froid. L’après-midi, personne ne vient plus s’asseoir sur les bancs, et les trottoirs des environs restent déserts. Plus d’étourneaux, plus d’hirondelles, et de jour comme de nuit, seulement des bruits nocturnes, des bruits de ville abandonnée, de ville sous cloche de verre. Mais à mesure que les bruits s’affaiblissent à l’extérieur. ceux de l’immeuble se font plus insistants : la télé du voisin, les portes claquées, fermées, poussées, les grincements en tous genres, les clés tournées dans les serrures, les clous plantés ici et là…»

« L’identité de la « première victime du mur » ne fait pas consensus. D’après certains, il s’agit d’une femme de cinquante-huit ans, Ida Siekmann, morte le 2.2 août I961 des suites de ses blessures après avoir sauté par la fenêtre dc son appartement de la Bernauer Strasse. Pour d’autres, c’est un jeune homme de Vingt-quatre ans, Günter Litfin, abattu le 24 août alors qu’ il essayait de rejoindre le secteur, britannique en traversant un canal à la nage. On peut lire sur Wikipédia que « les coups de feu ameutèrent les passants qui assistèrent au repêchage de son cadavre par la police ». Sur un site officiel de l’administration allemande, on apprend que la Stasi lança immédiatement une campagne de diffamation… »

À propos de l’auteur
Samy Langeraert est né en 1985. Il vit à Paris. Mon temps libre est son premier roman. (Source : Éditions Verdier)

Blog de l’auteur (avec extraits de livre)

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Alto braco

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En deux mots:
À la mort de sa grand-mère, Brune tient sa promesse de l’enterrer dans son Aubrac natal. En quittant paris, elle ne sait pas encore que ce voyage va transformer sa vie, entre la révélation de secrets de famille et l’envie de construire sa propre histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Aubrac au cœur

Pour son second roman Vanessa Bamberger change de registre et renoue les fils d’une histoire familiale en retournant sur le plateau de l’Aubrac enterrer la grand-mère qui l’a élevée.

Nous avions découvert Vanessa Bamberger il y a deux ans avec la parution de Principe de suspension, dans lequel un patron de PME, victime d’un accident respiratoire, se retrouvait dans le coma au moment où son entreprise et son couple traversaient de fortes turbulences. Un premier roman audacieux et une plume solide, sans fioritures, que l’on retrouve ici avec plaisir, même si le sujet traité est fort différent.
La narratrice, répondant au doux prénom de Brune, vient de perdre Douce, la grand-mère qui l’a élevée avec sa sœur Annie, sa mère étant décédée à sa naissance. Installée dans la région parisienne, elle fait partie des descendants de bougnats, ces immigrants venus des hautes terres du Massif central et qui ont petit à petit mis la main sur le commerce du bois et du charbon livré à domicile), mais surtout des boissons. Ce qui les a conduits à gérer cafés, restaurants et hôtels. Leur succès a été tel que les Auvergnats de Paris formaient dans le premier tiers du XXe siècle la communauté immigrante la plus importante de la capitale française.
Brune a promis à Douce de l’enterrer dans son Aubrac natal et si Annie, proche de ses sous, a bien rechigné un peu face à la dépense, elle a fini par accepter de prendre la route derrière le corbillard.
À l’émotion du dernier adieu vient alors s’ajouter celle de ces paysages où les racines familiales sont bien plus profondément ancrées qu’elle ne s’imagine. Brune retrouve là son taiseux de père, Serge Alazard. Il avait choisi de lâcher son bistrot pour reprendre l’élevage de ses parents à Saint-Urcize, laissant Brune avec ses aïeules.
Dans un quadrilatère composé de Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, elle va aussi retrouver des cousins, des traditions, des secrets de famille. Et cette certitude qu’elle est beaucoup plus proche de ce coin perdu qu’elle ne l’osait se l’avouer: « J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici. Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. »
Brune, qui a la phobie des couteaux et ne mange quasiment pas de viande, et surtout pas de viande rouge, va se transformer au fil des pages et au fil des rencontres. À Laguiole, avec son cousin germain Gabriel, qui travaille chez «Boyer & fils, maîtres couteliers depuis 1904» elle va non seulement apprendre à aimer les couteaux, mais aussi lever un coin du voile sur son ascendance. Douce avait été le grand amour de Maurice Boyer, mais ce dernier avait épousé Eliane. Le couple avait donné naissance à Chantal, tandis que Douce mettait au monde Rose, la mère de Brune et de Maurice. Du coup, Brune comprend mieux pourquoi Chantal avait haï Douce toute sa vie. Mais elle n’est pas pour autant au bout de ses surprises…
À Nasbinals où habite le cousin Bernard, elle va aussi rassembler des indices. Mais aussi s’intéresser à l’élevage et aux pratiques agricoles censées faire la richesse de cette région, au point de vouloir initier un projet pour transformer l’exploitation paternelle.
Au fil des pages, on comprend que le centre de gravité de sa vie s’est déplacé. Elle prend souvent la route de l’Aubrac, elle délaisse Maxime, ce cadre supérieur à la Société Générale, avec lequel elle s’est liée. Un peu comme s’il y avait urgence, un peu comme si c’était sa dernière chance de rassembler les pièces de son puzzle.
Les dernières pages sont magnifiques, riche en rebondissements et en révélations et viennent confirmer le talent de conteuse de Vanessa Bamberger.

Alta Braco
Vanessa Bamberger
Éditions Liana Levi
Roman
240 p., 19 €
EAN 9791034900749
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans la région parisienne, à Asnières, Levallois-Perret, Courbevoie, Vincennes et principalement dans l’Aubrac, entre Cantal, Lozère et Aveyron, à Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, en passant par Saint-Flour

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alto braco, «haut lieu» en occitan, l’ancien nom du plateau de l’Aubrac. Un nom mystérieux et âpre, à l’image des paysages que Brune traverse en venant y enterrer Douce, sa grand-mère. Du berceau familial, un petit village de l’Aveyron battu par les vents, elle ne reconnaît rien, ou a tout oublié. Après la mort de sa mère, elle a grandi à Paris, au-dessus du Catulle, le bistrot tenu par Douce et sa sœur Granita. Dures à la tâche, aimantes, fantasques, les deux femmes lui ont transmis le sens de l’humour et l’art d’esquiver le passé. Mais à mesure que Brune découvre ce pays d’élevage, à la fois ancestral et ultra-moderne, la vérité des origines affleure, et avec elle un sentiment qui ressemble à l’envie d’appartenance.
Vanessa Bamberger signe ici un roman sensible sur le lien à la terre, la transmission et les secrets à l’œuvre dans nos vies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger – rencontre avec l’auteur) Chronique
Blog Sans connivence (Pierre Darracq)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me suis réveillée en sursaut, le bras gauche paralysé. Paniquée, je me suis frotté vigoureusement la peau. Le sang a recommencé à circuler, et j’ai retrouvé l’usage de mon bras. Il m’a fallu quelques secondes pour me débarrasser des rets du sommeil, reprendre mes esprits. Nous étions le 30 octobre et j’enterrais Douce.
Ce jour-là, une partie de moi allait aussi disparaître, ensevelie sous cette terre noire d’Aubrac que je connaissais si mal mais à qui je donnais, à qui je rendais ma grand-mère. Les petits soupirs de la machine à café et l’odeur de moka brûlé m’ont apaisée. Il n’était que 6 heures. Je n’ai pas regardé mon téléphone, je n’ai pas voulu voir les dizaines d’appels manqués que Granita aurait inévitablement imprimés sur l’écran.
L’idée m’est venue de me faire des crêpes. Tous les soirs de sa vie, et bien qu’elle ait déjà passé la journée en cuisine, Douce jetait dans une casserole une noix de beurre et un grand verre de lait, cassait quatre œufs dans un petit saladier en Inox pour les fouetter avec du sucre, de la farine, et une cuiller à soupe d’eau de fleur d’oranger. L’opération ne prenait pas plus de trois minutes. Ensuite, elle filait se nettoyer le visage et les yeux à l’aide de cotons imprégnés d’eau chaude – le démaquillant, c’est pour les feignasses –, enfilait une liquette de soie achetée dans les grands magasins et s’abattait sur son lit jusqu’au lendemain.
Ma grand-mère était descendue travailler depuis une bonne heure quand mon réveil sonnait. Chaque matin, trois crêpes parfumées enveloppées de papier d’argent m’attendaient sur la table en Formica bleu de la petite cuisine. Sa sœur, Annie, que tout le monde appelait Granita, dormait encore : elle était du soir.
Mais ce 30 octobre, je me suis ravisée, je n’aurais rien pu avaler.
Le taxi a glissé le long du trottoir de la rue Catulle-Mendès. Au-dehors, le ciel ressemblait à l’intérieur d’une coupelle en métal martelé, des gouttes en tombaient par à-coups, le genre de pluie dont on ne sait si elle va s’arrêter ou redoubler, et qui correspondait bien à mon état d’esprit. Mes propres réactions m’étonnaient toujours. J’étais capable de m’effondrer pour un rien et de résister aux plus grandes catastrophes. De passer du rire aux larmes en quelques minutes. Je n’étais pas douée pour la mesure : je tenais cela de mes grands-mères. Mais contrairement à elles, je n’exprimais jamais mes émotions devant des inconnus.
La petite silhouette maigre qui attendait en bas de l’immeuble a fait un signe désespéré, comme si elle avait peur que la voiture ne s’arrête pas. De part et d’autre des bottines de Granita, deux bagages : un énorme, en vieux cuir brun, qui lui arrivait à la taille, et un plus petit, à roulettes. Je n’ai pas cherché à comprendre, je ne lui ai pas reproché de ne pas m’avoir attendue dans l’appartement ainsi que je le lui avais recommandé, je l’ai embrassée vite fait et l’ai aidée à porter la grande valise. Elle était vraiment lourde.
Je me suis efforcée de ne pas lever les yeux vers l’appartement du premier étage mais je n’y suis pas parvenue. Un instant, il m’a semblé qu’apparaissait le visage de Douce à la fenêtre, celui qu’elle prenait pour m’attendre les soirs où je sortais. Quand il m’arrivait d’être raccompagnée, avant que le garçon ne puisse l’apercevoir, je m’empressais de signaler la présence possible d’une vieille voisine insomniaque, une folle dont il fallait éviter à tout prix de croiser le regard de crainte qu’elle crie et réveille tout l’immeuble. J’avais honte des grands gestes qu’elle m’adressait. En larmes, elle se passait la main sur le front puis sur le cœur pour montrer son soulagement, tout juste si elle ne faisait pas le signe de croix.
J’aurais tant aimé la voir gesticuler derrière la vitre aujourd’hui. Grimper les quinze marches qui me séparaient de la minuscule cuisine en faïence beige où, pour tromper l’attente, elle avait préparé un gâteau caramélisé aux poires dont la surface grillée revêtait l’aspect d’un entrelacs de dentelles. Tout juste démoulé, il fumait délicatement quand j’en saisissais une part. Comme d’habitude, Douce avait pris soin de le découper ; à cause de mon anxiété, ainsi qu’elle la nommait– depuis toute petite, j’avais la phobie des couteaux. La félicité que j’éprouvais en mordant la pâte moelleuse n’était pas comparable au vague bien-être ressenti fugitivement quelques minutes plus tôt quand le garçon et moi avions partagé nos salives dans un doux roulis. Le vertige du fruit acide et brûlant fondant dans un claquement de langue, ma bouche s’emplissant de caramel craquant, de beurre chaud… J’avais toujours eu plus de plaisir à manger qu’à faire l’amour.
Mon regard s’est porté sur le rez-de-chaussée. Le Catulle était « fermé pour cause de deuil ». J’ai reconnu l’écriture de bonne élève de Granita sur le panneau en ardoise accroché à la porte du bistrot. Celui-là même sur lequel Douce inscrivait le plat du jour à la craie blanche.
Nous avons démarré en direction de Courbevoie. Dans le taxi, Annie n’a pas dit un mot, ce qui était pour le moins inhabituel. J’ai eu envie de placer ma main sur la sienne, qu’elle avait plantée dans le cuir de la banquette arrière, un dôme d’os tendu de cuir pommelé. A la place, j’ai doucement posé la semelle de ma chaussure sur l’avant de sa bottine. Elle avait de tout petits pieds et j’avais passé mon enfance à les écraser. Brune, tu as de si grands panards ! gloussait-elle, si bien que je riais aussi pour lui faire plaisir. Je ne l’ai jamais priée d’arrêter, ni ne lui ai jamais avoué que mes pieds m’ont complexée toute ma vie.
Mais ses yeux gris ne se sont pas allumés, ses joues sèches ne se sont pas teintées de rose. Elle semblait fixer les grues qui hérissaient le ciel pâlissant mais je savais bien que dans l’ombre des poutres métalliques, c’était le visage de sa petite sœur qu’elle guettait, ses grands yeux sombres bordés de cils-forêts, sa peau lisse et rebondie. Et dans ces traits un peu de leur Aubrac natal. Car Douce Rigal avait emporté son pays sur son visage. Son front bombé, une prairie éclaboussée de lumière, ses dents blanches, des pétales de narcisse du poète, sa fossette au menton, une combe, son corps long et délié, la rencontre d’un chemin pierreux et d’un cours d’eau. Elle est aussi belle que le nord Aveyron, reconnaissait Granita. Juste avant d’ajouter, dommage qu’elle soit idiote.
Annie, pour sa part, s’estimait petite, maigre et noiraude. Le teint brûlé, l’œil enfoncé mais vif, le nez racé. En vieillissant, ma grand-tante s’était trouvé une ressemblance avec Alice Sapritch, qu’elle cultivait en s’habillant de longues jupes noires et de chemises blanches à col amidonné lui conférant un petit air de duègne. Je ne l’avais jamais vue s’acheter une paire de chaussures, encore moins un bijou ou du maquillage. Elle entretenait un rapport ambivalent avec son physique, revendiquait orgueilleusement son statut de laide, se moquait des coquetteries de sa cadette dont l’évidente beauté suscitait en elle un curieux mélange de jalousie, d’admiration et de pitié.
J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie : en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. Je me suis demandé quel effet cela produisait sur ceux dont ce n’était pas le symbole référent. Puis je me suis rappelé que j’allais être servie dans les jours qui venaient. Le pays d’Aubrac était, paraît-il, planté de centaines de croix. Tous les petits-enfants des cafetiers parisiens ramenaient-ils les corps de leurs grands-parents sur le plateau ?
Bref, je me disais n’importe quoi pour retarder le moment de plonger mon regard à l’intérieur du cercueil ouvert qu’on avait disposé sur des tréteaux au centre de la pièce. De toute façon, rien ne pouvait être pire que ce que j’avais vu à la maison de retraite de la Croix-Rose.
Le jour où les voisins du dessus m’avaient appelée pour la troisième fois en moins d’un mois, j’avais compris que ma grand-mère ne pouvait plus rester chez elle. Le bistrot était fermé, Granita injoignable. Une fumée noire s’échappait du dessous de la porte de l’appartement. J’étais entrée en criant. On ne voyait pas à un mètre. Douce avait oublié le lait et le beurre des crêpes sur le feu.
La casserole avait fondu. L’air était irrespirable. Cependant, je l’avais trouvée tranquillement installée dans le salon, à vingt centimètres de la télévision dont elle avait poussé le volume à fond : elle ne s’était aperçue de rien.
L’étage Alzheimer de la maison de la Croix-Rose. Une seule fois en six mois, l’espace de quelques secondes, Douce avait pris l’air réjoui en montrant le drapeau par la fenêtre : je suis ravie d’être en Suisse, avait-elle dit. Le reste du temps, elle semblait terriblement triste.
Aucun autre mot ne me venait à l’esprit quand je la retrouvais attachée à son fauteuil, les vêtements tachés, les cheveux sales. C’est à la mode de se préoccuper du bien-être de nos animaux, mais on devrait aussi se soucier du bien-être de nos vieux, avançait Granita d’une voix docte. Si on mettait des caméras dans les maisons de retraite, on ne verrait pas que des belles choses.
Je me consolais en me disant que je ne pouvais pas savoir, tous ces endroits devaient se ressembler, j’avais essayé de faire au mieux, en fonction de nos moyens financiers qui n’étaient pas minables. Avoir l’air minable, c’était la terreur de mes grands-mères.
A la fin, Douce ne nous reconnaissait presque plus. Je me souviens m’être penchée sur elle pour l’embrasser, elle marmonnait quelque chose. J’avais fini par comprendre, c’était « Lacalm ». Le nom de son village natal qu’elle invoquait de plus en plus souvent ces derniers temps.
Dans la chambre mortuaire de Courbevoie, je me suis approchée du cercueil avec appréhension, comme on le ferait d’une vitrine de musée dont on sait qu’elle abrite une momie.
Couchée sur un capiton de soie champagne – un choix qui avait fait l’objet d’une âpre discussion dans le bureau des Pompes funèbres Barthot, Granita ne jugeant aucune couleur digne de seoir à la complexion havane de sa sœur, expression délivrée un jour par une vendeuse de fonds de teint Dior –, Douce semblait gonflée à l’hélium. J’avais laissé ma grand-tante décider de ses derniers vêtements et elle avait fait, pour le moins, un choix osé. Douce reposait dans la robe violette avec ceinture et col à broderies dorées qu’une cliente lui avait rapportée du Maroc. Ses cheveux étaient plaqués en arrière, une coiffure qu’elle n’avait jamais arborée de sa vie, en grande obsessionnelle des bigoudis. Un maquilleur fou lui avait peint les lèvres en rouge foncé et les paupières en turquoise. Sa fossette au menton avait disparu. Cela aurait pu être n’importe qui, de n’importe quel âge et cette idée m’a aidée, pour un temps, à fuir la réalité de sa disparition.
Interdite, j’ai regardé Granita s’avancer en traînant le gros bagage en cuir. Elle s’est penchée sur le cercueil et a embrassé sa sœur comme si elle était simplement malade. Je suis là, a-t-elle annoncé, je t’ai apporté plein de bonnes choses. Elle a couché la valise sur le flanc et l’a ouverte au beau milieu de la pièce. Elle a commencé par déballer un objet enrobé de papier de soie. C’était le cadre en argent que ma grand-mère conservait sur sa table de nuit, entre les deux lits jumeaux de sa chambre.
Sur la photographie, Douce a 42 ans. Elle vient d’emménager rue Catulle-Mendès et se tient bien droite au milieu du nouveau salon, le menton relevé et l’œil insolent, comme à chaque fois qu’on braque sur elle un objectif. A côté d’elle, une jeune fille chétive, un peu plus petite qu’elle : Rose, ma mère, l’air d’avoir 15 ans – elle en a 18. Le nourrisson dans les bras de cette adolescente, c’est moi.
J’ai songé à l’autre cadre en argent, sur la table de nuit de Granita, dans la chambre située à l’exact opposé de celle de Douce, de l’autre côté du couloir. Une configuration inversée : les deux lits jumeaux, la petite table au centre, et Granita sur la photo à la place de Douce.
Ma mère était morte quelques jours seulement après qu’on eut pris ces photos. »

Extraits
« J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie: en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes Funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. » p. 15

« Arrivées à Paris à la fin de l’été 1960, mes grands-mères avaient tout de suite commencé à travailler dans un bistrot d’Asnières, l’une comme serveuse et l’autre comme aide-cuisinière. Sans contrat, sans congés, sans déclaration ni jour de repos, la chambre de service au sixième étage avec WC au troisième, ma mère ballottée de droite à gauche. Le patron, un Nord-Aveyronnais originaire de Graissac, les avait à l’œil. Fais-moi ci, fais-moi ça, range les assiettes, essuie les couverts, épluche la lotte, le congre, la daurade. Fais tes preuves et après on verra. Il fallait de l’ambition et du caractère, ne rien lâcher.
Un an plus tard, on leur avait confié un bar en gérance appointée, un remplacement rue Baudin, à Levallois-Perret. Puis elles avaient pris un café en gérance propre à quelques centaines de mètres de là, Le Demoiselle, rue Danton, près de l’usine Citroën. Elles y étaient restées quinze ans.
L’important, convenaient-elles, et c’était bien la seule chose à propos de laquelle elles ne se disputaient jamais, était de ne pas prendre de vacances. » p. 19

« Tout comme ma mère, il n’avait pas réussi à me détester. Il m’admirait, même. J’avais aidé celui que je croyais être mon père à sauver ce qui se révélait être la terre de ma mère. Sans le savoir, j’avais préservé l’héritage de mes grands-mères. J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici.
Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. » p. 228

À propos de l’auteur
Vanessa Bamberger vit à Paris. Après Principe de suspension (2017), elle rend hommage à l’Aubrac envoûtant de ses aïeules et à l’univers des éleveurs avec Alto braco. (Source: Éditions Liana Levi)

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ISNI Vanessa Bamberger
0000 0004 6088 9438

Battements de cœur

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En deux mots:
L’histoire d’Anna et de Paul pourrait être celle d’un grand amour, d’une deuxième chance après une première union ratée. Mais la passion, même tardive, résistera-t-elle à l’usure du temps?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anna et Paul, une histoire d’amour

En racontant l’histoire d’Anna, éditrice, et Paul, paysagiste, Cécile Pivot réussit un premier roman qui touche au cœur. Cet amour sera-t-il le bon, après une première expérience manquée de part et d’autre?

Après un échec sentimental, que ce soit du côté de la femme ou de celui de l’homme et que l’on soit quitté ou que l’on décide de quitter, vient forcément le temps des questions et souvent, celui des remises en question. Ai-je choisi le bon? Qu’est-ce-qui a fait que la relation a fini par s’user? Ne vaut-il pas mieux être seul que mal accompagné? Anna Capaldy a décidé de s’offrir un break. Sa rupture avec Étienne, qui a préféré aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte, l’a secouée. D’autant qu’elle doit a sous son toit leurs deux garçons, Gabriel et Hugo, que les médecins ont diagnostiqué autiste et qu’elle entoure de toute son affection.
Elle a aussi édicté certaines règles. En tant qu’éditrice, elle s’interdit par exemple de coucher avec un écrivain. Les relations qu’elle s’autorise sont des aventures d’un soir: «Elle compte sur le sexe et les hommes pour s’amuser dans la vie».
Une relation sérieuse est d’autant plus inenvisageable qu’elle n’aime que les hommes qui la fuient.
Lors de ce dîner chez Louis Landersonne, elle a à peine remarqué son frère Paul et, il faut bien l’avouer, est surprise de l’invitation à déjeuner au Plaza qu’il lui propose au lendemain de leur rencontre.
Paul, qui a également un parcours sentimental et conjugal chaotique, s’investit davantage dans son métier de paysagiste que survole l’éducation de ses deux enfants, Rose, la fille qu’il a eu avec Isabelle et Tom, le fils qu’il a eu avec Laurence sept ans plus tard. Il a appris à «éteindre le feu avant même l’étincelle».
Et si leur premier rendez-vous se passe très bien, il vont vite se rendre compte que leurs intérêts sont n ne peut plus divergents. « Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.» Anna a 38 ans, Paul 43. Ils ne vont plus se quitter.
Au bout de quelques mois, ils décident d’acheter une maison, partent en vacances tous les six en Grèce puis en Toscane. Un bonheur que Tom a envie de partager. Il demande à son père de vivre avec eux. Anna va accepter, même si elle sent que l’équilibre des familles recomposées et fragile. Peut-être a-t-elle l’intuition d’un premier coup de canif dans leur contrat. Ce qui n’était qu’un jeu entre eux, le refus de Paul de se marier, va devenir une source d’inquiétude.
Quand Gabriel, qui a rompu avec son père, prend son envol et s’engage dans des études de médecine – il veut se spécialiser en autisme – il faut s’adapter à nouveau.
Au fil des jours, on va constater l’usure du couple que Hugo, hypersensible, sent au plus profond de lui. L’heure de prendre de la distance a sonné.
Cécile Pivot a la précision de l’entomologiste pour dire combien telle attitude, tel détail, telle remarque vient s’inscrire au passif de cette histoire d’amour qui, comme dit la chanson, finit mal en général. Un premier roman très réussi, sensible et qui sonne on ne peut plus vrai.

Battements de cœur
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
272 p., 17,90 €
EAN : 9782702165607
Paru le 2 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Fontainebleau, Nogent-sur-Marne et Marseille. Il y est aussi question de lieux de villégiature à Arcachon, Beaulieu-sur-Mer, Rome, Madagascar, Paros ainsi que d’un séjour sur la côte adriatique, entre Bol et Split, d’un autre au Japon, à Kyoto, Uno et Teshima et d’une escale à Munich.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle aime la ville, lui la nature. Elle aime la mer, lui la campagne. Elle lit beaucoup, lui peu. Elle est bordélique, lui est maniaque. Elle se couche tard, lui s’endort tôt. Elle goûte les bourgognes, lui les bordeaux. Ces dissemblances deviennent vite un jeu entre eux. Ils se séduisent, se défient, tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais c’est perdu d’avance et ils le savent.»
Tout oppose Anna et Paul, hormis une même habitude des relations sans lendemain. Et pourtant, ces deux grands solitaires vont s’aimer. Passionnément. Un amour si dense, si parfait, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il vole en éclats.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Valmyvoyoulit
Blog de fflo la dilettante
Blog Aude bouquine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
MER ADRIATIQUE, CROATIE
Août 2017
À bord du ferry qui laisse derrière lui Supetar, Joséphine, sept ans le 10 septembre prochain, joues rondes et peau semée de taches de rousseur, habillée d’un short et d’un débardeur orange, arbore deux nattes brunes qui lui donnent un petit air coquin et joyeux mais ne disent rien de sa tristesse.
Le paysage défile lentement devant les yeux de la petite fille, adossée au garde-corps. Elle a aimé ses montagnes couvertes de champs d’oliviers et de chemins de rocaille, ses pins odorants, les galets qui lui brûlaient la plante des pieds avant qu’elle ait le temps de se jeter à l’eau, les glaces en fin d’après-midi, les chats qui se prélassaient au soleil devant les portes des maisons, qui se nourrissaient des poissons que les pêcheurs voulaient bien leur abandonner. Son genou cogne de manière régulière contre la rambarde en un geste entêté.
Depuis le ferry, Joséphine discerne une femme, allongée sur la petite plage de la crique, point minuscule et vêtue, lui semble-t-il, d’un maillot de bain une pièce noir. Elle aimerait être à sa place.
La femme que discerne la petite fille au loin se prénomme Anna. Elle vient de terminer Le Lit défait de Françoise Sagan, d’en lire la dernière phrase, « Et lorsque levant les yeux, elle aperçut son reflet dans la glace, lorsqu’elle vit cette femme brune, si sombre et si fatale, entourée de toutes ces roses matinales et mortes, embuées de rosée, elle ne put s’empêcher de penser que, de toute façon, en même temps qu’un bel amour, Édouard lui avait offert un beau rôle. »
Joséphine fait provision de paysages et de lumières. Elle se raconte une histoire. Le ferry tomberait en panne et on aurait tous le droit d’aller se baigner en attendant qu’il reparte. On raterait l’avion, le temps se serait arrêté.
Anna a maintenant l’habitude de voir passer les ferrys au loin. C’est le même mouvement, lent et imposant, aux mêmes heures de la journée. Elle referme son livre. Le bateau est déjà hors de vue. Elle sourit. Et elle, que dirait-elle ? Paul lui a-t-il offert, sinon un beau rôle, un bel amour?

PARIS, FRANCE
Avril 2004
Paul est en retard, mais personne ne lui en tiendra rigueur. Il va dîner chez son frère cadet et passera la soirée avec leurs amis communs. Ils seront nombreux, comme toujours chez Louis, le bon vivant de la famille, enjoué et affectueux, qui aime les grandes tablées, avoir du monde autour de lui, sortir avec des filles drôles et effrontées, qui l’embarquent pour des nuits qui se terminent à l’aube, jouer au rugby avec ses copains le dimanche au bois de Boulogne et faire de la voile en Bretagne l’été venu. « Un sacré fêtard », « un type vraiment gentil », « on peut compter sur lui », « un mec droit », c’est ce que disent de lui ses amis et sa famille. L’opposé de Paul le lunatique, qui arbore souvent un air revêche, prend les choses trop au sérieux et se montre intransigeant dès qu’il s’agit d’écologie et de développement durable. « Insaisissable », « ténébreux », « antipathique », « généreux », « attentionné » : sont les mots que l’on emploie à son propos et personne n’est d’accord avec personne.
Au-delà des apparences, rien n’est aussi simple ni aussi caricatural. Lequel ne s’est pas marié et ne veut surtout pas d’enfant ? Louis. Qui en a deux ? Paul. Et qui plus est de deux femmes différentes, dont il est aujourd’hui séparé. Depuis, il s’est promis que plus jamais.
Paul est enfin arrivé. Il fait le tour des convives, déjà attablés, claque la bise aux amis. Ils lui demandent des nouvelles de ses enfants, d’où il vient comme ça, avec cet air hirsute et son jean tout crotté. Ils sont contents de le voir. Il se dirige vers la seule personne qu’il ne connaît pas.
— Bonsoir. Paul.
— Anna.
— C’est mon grand frère, précise Louis.
— Je sais, nous nous sommes vus à ton anniversaire, Louis.
— Mais oui, c’est vrai ! répond-il, avant de retourner en cuisine.
Paul n’a gardé aucun souvenir d’elle.
— Oui, je me souviens, murmure-t-il d’un ton distrait.
— Non, vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle en riant. Ça n’a aucune importance, on ne se souvient pas de moi la première fois, je ne sais pas pourquoi.
Lui sait. Elle n’est pas son genre. Il préfère les blondes et les rousses féminines, grandes, le corps plantureux, la tête solide, l’esprit pratique, qui veulent vivre des histoires d’amour légères. Il fuit les torturées, les intellos, les féministes revanchardes, les revanchardes tout court, les anorexiques. Il part en courant quand elles n’ont pas d’enfant à trente ans passés. En fait, avec le temps, il apprécie de plus en plus les pétasses. Il assume. Et pour elles, aucune préférence physique. Plus elles sont consternantes, vulgaires, plus elles parlent fort, font des selfies à tout-va, plus elles l’excitent.
Cette Anna est l’opposé. Elle est petite, mince, ses yeux sont d’une couleur indéfinissable et son visage, d’une pâleur extrême, est encadré par de longs cheveux noirs. Il est difficile de deviner de prime abord d’où provient précisément sa distinction que l’on remarque dès le premier regard et qu’elle habite comme une seconde peau. Elle a le sourire généreux, elle rit facilement, mais ne se départ pas d’une certaine froideur qui tient l’autre à distance. Elle doit séduire les hommes qui aiment les poupées, pense Paul. Elle ne le laisse pas indifférent, mais il n’est pas certain de la trouver agréable. Est-ce parce qu’elle n’a pu s’empêcher de lui faire remarquer qu’il lui avait menti, ou le mélange de douceur et de fermeté qui émane d’elle, ou encore son regard, qui se plante dans celui de son interlocuteur et ne le lâche pas ? Il n’en a pas la moindre idée.
Anna pense qu’elle ne sait décidément pas se taire quand il le faut. C’est malin de dire à un inconnu, d’un air bravache, que personne ne se souvient d’elle.
Les conversations vont bon train, les verres s’entrechoquent. On félicite Louis pour ses lasagnes maison. Olivia confie à Juliette qu’elle ne s’habille plus que chez Monoprix et Zara. « À quelques exceptions près, précise Renaud, son mari, Jérôme Dreyfuss pour les sacs, Patricia Blanchet pour les chaussures, Isabel Marant si on a une soirée… » Camille et Isabelle prennent la défense d’Olivia. « Encore heureux qu’elle se fasse plaisir, après les heures qu’elle fait au bureau. Et puis dis donc, on ne t’a pas vu dernièrement avec un costume Renoma ? »
Paul raconte à Vincent ses journées passées près de Fontainebleau, où il réaménage pour un couple d’hôteliers un parc de dix hectares, les arbres qu’il est en train d’y planter, les fleurs qu’il prévoit d’installer autour de la maison, les allées qu’il remet à neuf, les nouvelles perspectives visuelles, que les propriétaires découvriront dans quelques mois. Bientôt, peut-être, il signera avec le Ritz pour l’aménagement des terrasses. Il a envie de leur proposer dans le cahier de charges… mais brusquement il se tait. C’est le rire de cette femme, Anna, assise à la gauche de Louis, qui lui a fait perdre le fil de sa conversation. Un rire particulier et très rauque, rauque comme le timbre de sa voix, réalise-t-il maintenant qu’il arrive à le discerner parmi les autres. Puis il remarque ses mains, longues et fines, aux ongles coupés court et dépourvus de vernis. Il se penche légèrement pour voir son visage mais elle est tournée de l’autre côté, il ne voit que ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Alors il revient à ses mains, qu’elle ne cesse d’agiter en des mouvements amples ou brefs. Ses mains qui passent dans ses cheveux pour venir enrouler des mèches autour de ses doigts, entament un geste pour les attacher puis les relâcher, jouent avec sa fourchette qu’elle fait tourner comme une baguette de majorette. Ses mains qu’elle cache sous la table et qui réapparaissent aussi sec. Des gestes délicats et fébriles, oui, ce sont les adjectifs qui disent le mieux son agitation. Sa mère, professeur de français et de grec, a donné à Paul le goût des mots. Il aime depuis son enfance trouver ceux qui conviennent le mieux à chaque situation, les plus justes et les plus précis. Le vocabulaire est un domaine où il refuse l’approximatif. »

Extrait
« Les livres sont devenus son refuge, sa forteresse indestructible, son mode d’emploi de la vie. Le bonheur se cachait dans les mots, dans ces existences parallèles à la sienne, et cela, même quand ils racontaient des histoires insoutenables et sordides. Elle n’aurait échangé son bonheur de la lecture contre rien au monde. »

À propos de l’auteur
Cécile Pivot est journaliste et s’offre avec plaisir quelques incursions dans l’écriture.
Battements de cœur est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Deux mètres dix

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En deux mots:
Deux championnes de saut en hauteur et deux haltérophiles, l’un et l’autre américains et kirghizes s’affrontent pour prouver qu’ils sont les meilleurs au monde. Mais au-delà de leur histoire personnelle, on découvre un combat politique féroce où tous les coups sont permis.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Champion ou marionnette?

Jean Hatzfeld continue à explorer le monde du sport dans son nouveau roman qui confronte l’Amérique et l’Union soviétique entre 1980 et 1984 à travers les portraits de deux championnes de saut en hauteur et de deux haltérophiles. Cruel et beau.

Le nouveau roman de Jean Hatzfeld a réveillé en moi des souvenirs et des émotions liées à mon adolescence et à ma famille, même si le sujet peut sembler à priori bien éloigné de cet univers. Dès 1972 et les Jeux olympiques de Munich, mon père a décidé de participer à la grande fête du sport. Il a été retenu comme bénévole et nous avons été retenus à la maison, condamnés à suivre les épreuves devant notre téléviseur. À son retour, le récit de son expérience nous a enthousiasmé, en particulier les tournois de boxe et d’haltérophilie qu’il a pu suivre sur scène et en coulisses. Pratiquant l’athlétisme, j’ai alors décidé que j’irais mois aussi partager cette expérience. Mon rêve s’est réalisé en 1976 à Montréal.
Et si le roman se base sur les jeux suivants, en 1980 à Moscou (boycotté par les États-Unis) et en 1984 à Los Angeles (boycotté par l’Union soviétique), j’ai bien retrouvé l’ambiance très particulière qui règne alors et cette tension dans la course aux records et aux médailles.
Jean Hatzfeld choisit de dresser le portrait de quatre athlètes désormais retraités pour raconter ce combat entre l’est et l’ouest, entre les deux systèmes politiques qui entendent chacun démontrer leur supériorité.
Il y a d’abord Sue Baxter, la championne de saut en hauteur américaine et Tatyana Izvitkaya, sa rivale du Kirghizistan devenue Tatyana Alymkul. C’est leur rivalité pour un record du monde mythique qui donne son titre au roman.
En complément, et sans doute pour montrer le contraste entre la grâce et la fluidité de la discipline féminine, l’auteur nous raconte la rivalité dans une discipline où la puissance et la force physique dominent: l’haltérophilie incarnée ici par Randy Wayne et Chabdan Orozbakov.
Avant de dire un mot du contexte de l’époque, soulignons que ces quatre athlètes sont nés de l’imagination du romancier, mais résument parfaitement ce que le journaliste a vu et rapporté dans ses articles (l’auteur était alors envoyé spécial aux J.O. pour Libération).
Emboîtant le pas à Vincent Duluc qui a retracé les parcours de Kornelia Ender et Shirley Babashoff et leur combat lors des Jeux Olympiques de Montréal (j’y étais!), Jean Hatzfeld fait du corps des athlètes le symbole de la guerre froide, des gymnases le champ d’une bataille politique épique et des entraîneurs les émissaires d’un système qui n’hésite pas à recourir aux substances dopantes et au chantage pour assouvir le besoin de gloire des dirigeants. Ou quand le reporter sportif se souvient qu’il a aussi été reporter de guerre.
Il y a du reste de la mélancolie de l’ancien combattant dans cette rencontre, des années après, entre des athlètes qui ont été plus manipulés qu’acteurs de leur destin, plus marionnettes du pouvoir que héros. Leur corps est abîmé et leurs illusions se sont envolées. L’alcool et la drogue ont remplacé les amphétamines et les anabolisants. Dur constat, triste réalité.

Deux mètres dix
Jean Hatzfeld
Éditions Gallimard
Roman
208 p., 18,50 €
EAN : 9782072799914
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis et dans l’ancienne Union soviétique, plus précisément au Missouri et en Arizona ainsi qu’au Kirghizistan. On y évoque aussi les lieux de compétition tels que Helsinki, Moscou et Los Angeles.

Quand?
L’action se situe de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« — 2,10 mètres, dit Sue.
— Oui, 2,10 mètres, alors?
— Depuis le temps, des filles l’ont passé?
— Non, j’ai entendu qu’elles se cognent toujours le nez dessus.
— Tu en dis quoi?
— Je ne sais pas. La barre nous attend.»
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, entre les Jeux olympiques de 1980 et aujourd’hui: deux champions haltérophiles, un Américain du Missouri et un Kirghize ; deux sauteuses en hauteur exceptionnelles, une jeune Américaine et une Kirghize d’origine koryo-saram. Leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques, parfois extrêmes, qui, des années plus tard, donneront lieu à des retrouvailles inattendues dans les montagnes kirghizes.
Jean Hatzfeld raconte l’univers sportif dans le contexte tendu de l’époque (guerre froide, déportations dans le bloc soviétique…) qui cabossera ses héros. Il porte aussi un regard très aigu sur les gestes des champions jusqu’à rendre poétiques les sauts en hauteur de Sue et Tatyana et leurs corps délivrés de la pesanteur. Les haltérophiles sont peints dans la puissance héroïque de leur musculature et de leurs rituels, telles des créatures fabuleuses.
Quatre destins qui se croisent, quatre portraits inoubliables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (entretien croisé avec Vincent Duluc)
France Inter ¬– Le 80’ de Nicolas Demorand
L’Humanité (Muriel Steinmetz)
Les Échos (Philippe Chevilley)
La Grande Parade (Serge Bressan)


Jean Hatzfeld présente son roman Deux mètres dix © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Un mobile home
Depuis un moment les merles ne chantaient plus, ils babillaient à peine et Sue le percevait. La chaleur dans le mobile home confirmait une matinée bien avancée.
Le drap dont elle avait recouvert sa tête ne pouvait plus duper son esprit embrumé. Elle finit par céder à une fatalité qu’elle savait impitoyable et ne repoussa pas
davantage l’attaque de la migraine que provoquerait son premier geste.
Sue se redressa d’un coup pour s’asseoir au bord du lit. Remarquant l’absence de culotte, elle fit la moue, tâtonna du bout des doigts entre ses jambes afin de vérifier si en plus elle n’avait pas couché. Elle tendit ses longues jambes bronzées, s’amusa à faire saillir ses muscles en rapides contractions. Sans fierté, seulement ravie, elle les contempla une nouvelle fois. Mes îlots de beauté qui résisteront à tout, pensa-t‑elle. Du bout du pied, elle ramena une jupe et un tee-shirt qui traînaient par terre. Les merles savouraient les derniers recoins d’ombre dans les branches des séquoias, avant qu’elle ne soit absorbée par le soleil qui frappait d’en haut. Ils s’avancèrent sur une branche, les mâles en plastron noir, les dames en chemisier roux, foulard blanc, et saluèrent d’un trille flûté. Merci, merci, les amis. Éblouie par la lumière, les mains serrant une tasse de café, Sue se posa en haut du marchepied et observa dans l’herbe les bouteilles et les mégots éparpillés. Encore une lame de fond d’ivresse qui l’avait échouée en vrac, sans nausée. Ça la paniqua presque. Elle fut tentée de se glisser deux doigts dans la gorge. Elle eût souhaité vomir son dégoût contre un arbre, même sous le regard des passants, comme ça lui était déjà arrivé, ou hoqueter sa bile, vider la saleté au bord de sa cuvette, pleurnicher de fureur.
Au loin, en bordure d’une prairie, une file de silhouettes se dirigeait vers l’entrée de l’Old Coyote Park. Un chien vint par-derrière fourailler de son museau les mains de Sue jusqu’à les ouvrir.
— Hi, young fellow!
Il tenta en trois bonds de l’entraîner vers les arbres, mais comprit que ce n’était pas le jour, revint la dévisager, s’abstint de frétiller de la queue ou de pencher sa tête avec de grands yeux affectueux et toutes sortes de minauderies qui ne marchaient pas avec elle. Elle lui souffla sur la truffe. Sue aimait sa gaieté, lui aimait la gentillesse de Sue, sa gaieté aussi et ses sautes d’humeur.
C’était le chien du mobile home d’à côté, dont le maître passait ses jours et ses nuits à démonter des carburateurs dans une casse de Sunny Slope.
Deux coups de klaxon, la voiture du facteur arriva, qui lui tendit une lettre :
— Hello, Sue, si jolie. Tiens.
Sue fit tourner l’enveloppe verte dans ses doigts :
— Regarde ces caractères, ces timbres, on dirait des russes.
— Tes fans se cachent jusqu’au bout du monde, et fidèles ! À plus, Sue.
Le papier rugueux intriguait Sue qui retrouva sa marche d’escalier, fit tourner une nouvelle fois le pli avant de l’ouvrir. Écrite au stylo à plume, la lettre débutait ainsi :
« Chère Susan,
Je m’appelle Tatyana Alymkul, mais tu m’as connue sous mon nom russe, Tatyana Izvitkaya. Peut-être te souviens-tu, nous nous sommes rencontrées à Helsinki en 1982. Un journaliste français est venu la semaine dernière pour me poser un tas de questions. Il voulait tout savoir sur cette époque. C’est lui qui m’a rappelé ce concours d’Helsinki. Il y avait assisté, et m’a demandé une foule insensée de détails, il s’imaginait que j’y pensais chaque matin. J’espère que tu n’en gardes pas un mauvais souvenir et que cette lettre ne réveille pas des sentiments désagréables. Nous avons donc parlé de la dernière barre, de l’orage et de toi, beaucoup de toi, bien sûr. Ce journaliste m’a parlé des soucis et des difficultés que tu affrontes depuis quelques années. J’ai abandonné le monde de l’athlétisme depuis longtemps, je suis retournée chez moi, au Kirghizistan. C’est un petit pays inconnu. Je vis dans une maison en bois peinte en bleu. Dans la rue, d’autres maisons sont rouges ou vertes.
Elle se trouve dans un village en montagne. Il fait très froid l’hiver, le blanc s’accorde au paysage. L’été, les journées sont chaudes, et en cette saison les arbres se parent de belles couleurs. Une rivière coule dans le village. Nous aimons cette rivière. Il y a un lac plus haut, on s’y baigne en été. Partout autour, des dizaines de milliers de chevaux et de moutons. Les chevaux sont de bonne compagnie en période chahutée, nos moutons aussi, crois-moi. La montagne te voudrait du bien. Une chambre t’attend. Elle est meublée de tapis de chez nous et de jolies étoffes. Elle donne sur un jardin. Il est en fouillis car je jardine mal. Les fleurs se disputent tant elles s’y plaisent. Ça me ferait plaisir que tu viennes, le temps que tu veux. On se promènera, on parlera seulement de ce que tu veux… »

Extrait
« C’est dans ce parc, un matin à l’aube, qu’Earl l’avait découverte alors qu’il traitait les arbres avant l’arrivée de la foule. Elle gisait inerte sous un taillis. La grande taille de ce corps féminin d’abord l’étonna. Puis le survêtement tricolore l’intrigua ; de plus près, il reconnut l’écusson des équipes américaines. Un pied avait perdu sa chaussure, aucun sac ne traînait alentour. Elle se tenait recroquevillée sur le côté, ses longs cheveux emmêlés recouvraient son visage, l’immobilité laissait penser à un sommeil profond. Lorsqu’il lui tapota l’épaule, elle tourna vers lui des yeux grands ouverts, un visage boursouflé par l’alcool, marqué de taches violacées, probablement des coups, s’inquiéta Earl. (…) Soudain, une intuition. Ça ne peut pas être elle! Elle l’entendit, il fallut qu’elle bredouille son nom pour qu’il admette qu’elle était Sue Baxter, il n’y a encore pas si longtemps le visage le plus célèbre de la ville. »

À propos de l’auteur
Jean Hatzfeld est né en 1949 à Madagascar. Petit-fils de l’archéologue et helléniste français du même nom (Jean Hatzfeld, mort en 1947), fils d’un professeur de philosophie et d’une infirmière, Jean Hatzfeld passe son enfance en Haute-Loire et en Corrèze. Il entre au journal Libération dans les années 1970 et y créée avec Serge Daney, Homeric et JP Delacroix, le premier service des sports, domaine jusque là négligé voire méprisé par la rédaction du journal. Jean Hatzfeld exerce alors sa plume au sein de cette rédaction, «car le sport c’est de la littérature, avec sa mythologie, ses codes, sa langue, ses personnages et ses histoires».
Jean Hatzfeld découvre la guerre « par hasard », à l’occasion du remplacement d’un confrère au Liban en 1979. Fasciné par cette expérience «métallique», il s’engage dans le grand reportage et le reportage de guerre. Il couvre pour son journal, le début du conflit en ex-Yougoslavie, «** je suis parti quand les premiers obus sont tombés sur Sarajevo»** et publie des articles «où l’horreur et le naturel donnent une étrange couleur» (Le Figaro). Grièvement blessé par un sniper près de l’aéroport de Sarajevo le 29 juin 1992, Jean Hatzfeld publie son premier livre en 1994 aux éditions de l’Olivier (L’air de la guerre), où il vide son carnet de notes et raconte le quotidien de la guerre sur les routes des Balkans. En 1994, la découverte du génocide Tutsi au Rwanda sera l’occasion pour le journaliste, de s’interroger sur le sens de cette terrible extermination. Nourrissant cette expérience par ses lectures de Primo Levi et Hannah Arendt, il passe dix ans «au bord des marais à regarder passer les fantômes», et délaisse sa plume de journaliste pour celle de l’écrivain. Il consacre une trilogie sur son expérience rwandaise, réalisée à partir de témoignages recueillis auprès de rescapés ou de bourreaux: Dans le nu de la vie , Seuil 2000, Une saison de machettes , Seuil 2003, La stratégie des antilopes , Seuil 2007. Ayant définitivement quitté la rédaction du journal Libération en 2006, Jean Hatzfeld publie un roman en 2011, Ou en est la nuit (Gallimard), une enquête menée par un jeune reporter français en Éthiopie, découvrant l’étrange histoire d’un athlète et marathonien nommé Ayanleh Makeda. (Source: France Inter)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La mer en face

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En deux mots:
Philippe a du plus en plus de mal à supporter son épouse et les «amis» de cette dernière. Aussi décide de partir en Allemagne sur les traces de son oncle au passé trouble. Mais il devra interrompre son voyage pour aller retrouver son fils au Canada, hockeyeur professionnel impliqué dans une affaire de dopage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le scénariste surpris par le scénario

Vladimir de Gmeline entraîne le lecteur en Allemagne sur les pas d’un nazi avant de faire brusquement demi-tour et nous plonger dans un thriller sur fond de dopage du côté de Montréal. Surprenant, mais malin.

Si de nombreux écrivains ont déjà utilisé la technique du «roman dans le roman» pour pimenter leur histoire, il faut bien avouer que la variante imaginée par Vladimir de Gmeline est aussi audacieuse que déroutante, du moins au premier abord. Car une lecture attentive – voire une relecture – nous prouvera que tous les indices ont bien été placés au fil du récit pour nous permettre de passer allègrement du récit historique au thriller sur fond de chantage et de mafia.
Il faut par exemple comprendre les raisons qui vont pousser Philippe à entreprendre son voyage dans l’Allemagne de son enfance. Si les relations avec son épouse ne sont plus au beau fixe depuis bien longtemps, les visiteurs qu’elle reçoit à la maison irritent au plus haut point son mari. À cinquante ans, ce sénariste en panne d’inspiration ne supporte plus leur arrogance. Il en profite pour prendre la fuite et entreprendre ce voyage qu’il a déjà plusieurs fois repoussé à Detmold, dans le Nord de l’Allemagne. C’est là qu’il a passé une période de sa jeunesse, auprès d’un oncle qui a été membre des Waffen SS. Outre le fait de revoir les lieux, il aimerait en savoir davantage sur le rôle effectivement joué par son parent.
Guillaume décide de l’accompagner, davantage pour resserrer les liens qui l’unissent à son ami que par envie de se plonger dans les pages sombres de l’histoire.
Les deux hommes laissent leurs familles respectives pour enquêter. Si au début ils se heurtent à un mur de silence, ils vont finir par apprendre, bribe par bribe, quelques détails sur les exactions commises. Mais un coup de téléphone de sa fille va l’alerter sur l’état de santé de son fils Ivan qui poursuit une brillante carrière de hockeyeur professionnel au Canada. Les retransmissions de ses matches et les photos transmises vont le pousser à prendre l’avion pour Montréal. Malgré les dénégations d’Ivan, il ne va pas tarder à se rendre compte que l’augmentation subite de sa masse musculaire n’est pas due aux seules séances de musculation.
Petit à petit la douloureuse vérité se fait jour, non seulement Ivan se dope, mais il sert de tête de pont à un vaste trafic.
Pour Philippe, c’est le même sentiment de culpabilité que celui ressenti en Allemagne, même s’il n’a pas commis lui-même d’actes répréhensibles. La famille, son rôle de père, la façon dont il a mené sa vie jusqu’à présent, le rôle joué par sa femme dans cette sombre histoire: autant de thèmes abordés en filigrane pour boucler la boucle.
Sauf que Vladimir de Gmeline – on l’aura compris – a plus d’une corde à son arc. Voici donc le père et le fils aux prises avec une bande d’escrocs redoutables dont les menaces se font de plus en plus précises.
Il serait dommage de révéler ici les épisodes suivants, aussi haletants que dans un bon thriller. Disons simplement que jusqu’à l’épilogue on va se régaler, car les faits s’emballent sur un rythme d’enfer.

La mer en face
Vladimir de Gmeline
Éditions du Rocher
Roman
424 p., 19,90 €
EAN : 9782268096506
Paru le 5 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France (du Vercors à la Bretagne, en passant par Briançon), en Allemagne (à Detmold et du côté de la mer Baltique) et au Canada (à Montréal et environs). On y évoque aussi des voyages au Brésil et en Autriche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Philippe – scénariste de cinquante ans, dont le couple bat de l’aile – s’apprête à retourner en Allemagne. Adolescent, il a séjourné deux étés chez son oncle, ancien Waffen SS. Ce voyage, maintes fois différé, tient autant du pèlerinage que de l’enquête familiale. Philippe est hanté par la «Shoah par balles », l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Une image en particulier l’obsède: un groupe de femmes et d’enfants attendant d’être fusillés dans le dos, face à la mer Baltique.
Philippe doit-il se confronter aux fautes qu’il n’a pas commises, ou rester prisonnier de ses questionnements? Des coups de téléphone alarmants l’obligent à interrompre cette quête des origines pour rejoindre son fils Ivan, hockeyeur professionnel au Canada, qui semble en danger.
Philippe parviendra-t-il à le protéger et ainsi se libérer des errements familiaux du passé?

Les critiques
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Wakuli livres (Emile Cougut)
Blog Quatre sans Quatre


Vladimir de Gmeline présente son roman La mer en Face © Production Éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Chouettes étoiles. Hier, au même endroit et à la même heure, on ne voyait rien. Pas de lune, pas de vent, pas de bruit. Un vrai cimetière, mais je connais le chemin par cœur. Je viens me planter au croisement, ou je longe le bois, sur le sentier qui borde le grand pré. D’ici, j’ai une belle vue sur la maison. Je la voulais, elle la voulait, on est contents. Le toit de chaume et les colombages, le confort à l’intérieur, les lumières du salon, et ces gars que je ne connaissais pas qui viennent pour la deuxième fois en une semaine. Ils disent qu’ils sont des amis de son père.
Avant, je clopais. J’ai arrêté. J’aimais cette solitude, le soir, la fumée qui n’avait jamais vraiment la même odeur. L’été, j’aimais son parfum d’Amérique, de grillons et de murmures amoureux. L’automne, j’entendais des chiens et des collégiens rebelles, des fêtes étranges. Le froid me faisait penser à des plateaux silencieux, des pierres figées. La pluie, la pluie, on a tout dit sur la pluie, et moi j’en dirais trop alors je m’arrête tout de suite.
Il paraît que je dis toujours la même chose. C’est peut-être vrai. C’est une passion. J’aime encore cette solitude, mais je n’ai plus besoin de fumer. Je me suis lassé. Les sensations s’estompaient, je les retrouve. Ils ont garé leurs voitures derrière, des grosses bagnoles que je ne sens pas. Je fais le mec sympa qui ne comprend rien et ne se pose pas de questions, mais je ne les sens pas. Tout à l’heure, ce gars épais au crâne rasé, avec son pull blanc, a bien vu que je le regardais de travers quand il est allé se servir dans le réfrigérateur sans rien demander.
Il m’a lancé un sourire narquois. Léa m’a toujours fait le coup de l’élégance, mais il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper. Elle ne le cherche pas vraiment d’ailleurs. Elle a même l’air plutôt à l’aise. En réalité, c’est moi qui la gêne. Elle m’a fait son petit sourire numéro trois quand je suis rentré dans le salon. Prends-moi
pour un con. Je la connais par cœur. Je fais quelques pas, les mains dans les poches. J’aurais peut-être dû me douter que tout cela finirait par arriver.
Être plus méfiant. Et puis je n’y croyais pas trop. Méfie-toi, tu travailles trop du ciboulot et à force tu vas passer à côté.
Tu te fais des films. Mon instinct, ma raison, il y avait une bagarre entre les deux. Je mets un coup de pied dans un caillou. Je vois bien à travers les sous-bois, je reconnais les bruits, mes sens sont à l’affût. J’ai écouté ce que je pensais être ma raison, ou ce que je voulais penser. Bref, je me suis menti, parce que j’adorais sa chatte. Bingo, mon grand.
Voilà la facture.
Après notre première séparation, j’avais arrêté le journalisme. Une des meilleures décisions de ma vie. J’étais parti assez loin, je bossais à droite à gauche, je plongeais, je traficotais. Je gagnais de l’argent, et je m’éclatais. Je repassais en France régulièrement, je distribuais, j’avais la conscience claire et le sentiment d’être passé à côté de la catastrophe. Un jour, cette image complètement incongrue m’était venue à l’esprit, alors que je roulais à vélo, devant l’esplanade des Invalides. J’étais à peine en train de remonter la pente à cette époque. Je m’étais vu dans une grange, et une grosse voiture, ou un camion, ou une météorite, atterrissait sur le toit, il y avait une explosion et tout partait en fumée. Et moi je m’étais éjecté de la grange à la dernière minute. C’était exactement ça. Sauvé par le gong. J’avais mis un peu de temps à redevenir moi-même, à ne plus être la chiffe molle bêlante qui cherchait à la reconquérir. Ce gars-là me piquait un peu les yeux.
Belle leçon de vie. J’ai refait de la viande, j’ai récupéré mon cerveau, je baisais, je lisais, je me regonflais comme un bonhomme Michelin qui avait été piqué par une toute petite aiguille. Il fallait avancer, et ça me plaisait bien. »

Extrait
« Je me souviens que j’ai été odieux avec ma femme. Prétentieux et hautain. Aux moments où j’étais le plus paumé, je pensais m’en sortir comme ça. Je me débattais avec mes contradictions, ce que je croyais être mes échecs, alors que j’avais juste du mal à avancer. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir toutes ces années. Je suis devenu normal trop tard, et je m’en veux. C’est un sentiment qui vient souvent me visiter.. » p. 38

À propos de l’auteur
Vladimir de Gmeline est grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Il a publié deux récits, Les 33 Sakuddeï et Les Mystères de la Sungaï Baï, et un premier roman, en 2016, aux éditions du Rocher, La Concordance des temps. (Source : Éditions du Rocher)

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