Quand Dieu boxait en amateur

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En deux mots:
Un père forgeron, champion de France de boxe et interprète de la passion du Christ. Face à cet homme aux talents multiples, son fils est émerveillé. Jusqu’au jour où l’âge et la maladie viennent mettre à bas cette statue qu’il croyait indéboulonnable. L’incompréhension et la douleur viennent alors se mêler à l’admiration.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

Après Fils du feu, un premier roman choc, Guy Boley rend hommage à son père à travers les épisodes marquants de sa vie. L’occasion aussi de prendre congé d’un monde ouvrier et d’une époque englouties par le «progrès».

Présentant Fils du feu, le premier roman de Guy Boley, j’écrivais: «un livre forgé avec puissance et élégance, avec rage et exaltation. C’est l’enfer la tête dans les étoiles.» Quand Dieu boxait en amateur est dans la droite ligne de cette découverte initiale et nous offre le portrait de René Boley, né le 3 mai 1926 à Besançon à l’hôpital du quartier, «entre les rails et les wagons, les tenders et les tampons, dans les panaches bleutés de leurs lourdes bouzines aux déchirants sifflets», décédé le 8 octobre 1999, «dans ce lieu ferroviaire où le destin la lui avait offerte. (…) Distance entre le lieu de sa naissance et celui de sa mort: trois étages.»
Entre son décès et sa mort, il y a aussi le vibrant hommage d’un fils qui a partagé sa vie de chanteur, d’acrobate et acteur, de forgeron et de boxeur. Et de chercheur de mots. Car le dictionnaire ne l’a jamais quitté: «C‘est son problème, les mots, à cause du père inconnu qui s’est fait écraser paf-entre-deux-wagons-comme-une-crêpe-le-pauvre, la mère contrainte d’aller faire des ménages chez les riches (bourgeois du centre-ville) et lui l’école au rabais, puis l’apprentissage chez le premier patron qu’on a trouvé forgeron-serrurier, on aurait pu tomber sur pire pour, hop, entrer dans la vie active à tout juste quatorze ans, l’âge légal, parce que ça fait un salaire de plus à la maison.» Le travail est dur, pénible, mais il n’est pas pour autant sujet à déprime. Au contraire, on essaie d’avancer, de progresser, de construire. «On ne choisit pas son enfance, on s’acclimate aux pièces du puzzle, on bricole son destin avec les outils qu’on a sous la main» Ainsi, avec sa belle voix pousse René à distraire ses amis les cheminots, à leur offrir des morceaux d’opérette. Mais il n’entend pas s’arrêter là: «La gloire l’attirait comme l’aimant la limaille».
Sa mère et son grand ami Pierre vont lui en donner l’opportunité. La première l’inscrit à la boxe pour l’aguerrir. Le 28 décembre 1952, il sera couronné champion de France et donnera naissance trois jours plus tard à son narrateur de fils. Le second, devenu curé, lui offre de un rôle d’apprenti comédien, «catégorie théâtre d’eau bénite» dans la représentation de la passion du Christ. On imagine bien ce que le garçon de trois ans peut ressentir en voyant son paternel en Jésus-Christ.
Mais cette route vers la gloire va soudain se briser. Car si les difficultés du quartier, l’arrivée des locomotives électriques et la mutation industrielle commencent à faire des dégâts, ce monde qui change n’est rien face à la douleur de perdre un enfant.
Le chagrin, l’incompréhension, la colère sourde s’exprimer alors avec violence.
Le roman a soudain basculé. Le fils découvre un autre père…
Guy Boley a le sens de la formule qui fait mouche. Son style, à nul autre pareil, nous offre un roman superbe, entre épopée et tragédie. Où l’humain à toute sa place, à savoir la première!
« Quand un monde s’écroule, tous ceux qui vivent dedans, au loin ou à côté, s’en retrouvent affectés. Et, s’ils n’en meurent pas, toujours ils perdent pied Vésuve ou Pompéi, chagrins d’amour ou deuils intempestifs, c’est du pareil au même, il ne reste que cendres, vapeur d’eau ou buée, tempêtes de cris et océans de larmes. Des vies en suspens, comme des draps humides qui ne sécheront jamais plus. Aussi ai-je fui au plus vite ce pays endeuillé, et quitté ce cocon qui n’en était plus un. »

Quand Dieu boxait en amateur
Guy Boley
Éditions Grasset
Roman
180 p., 17 €
EAN : 9782246818168
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Besançon

Quand?
L’action se situe de 1926 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une France rurale aujourd’hui oubliée, deux gamins passionnés par les lettres nouent, dans le secret des livres, une amitié solide. Le premier, orphelin de père, travaille comme forgeron depuis ses quatorze ans et vit avec une mère que la littérature effraie et qui, pour cette raison, le met tôt à la boxe. Il sera champion. Le second se tourne vers des écritures plus saintes et devient abbé de la paroisse. Mais jamais les deux anciens gamins ne se quittent. Aussi, lorsque l’abbé propose à son ami d’enfance d’interpréter le rôle de Jésus dans son adaptation de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, celui-ci accepte pour sacrer, sur le ring du théâtre, leur fraternité.
Ce boxeur atypique et forgeron flamboyant était le père du narrateur. Après sa mort, ce dernier décide de prendre la plume pour lui rendre sa couronne de gloire, tressée de lettres et de phrases splendides, en lui écrivant le grand roman qu’il mérite. Un uppercut littéraire.

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Guy Boley présente Quand dieu boxait en amateur © Production Hachette France

Les premières pages du livre
Besançon est une petite ville de l’est de la France qui, sous ses airs de ne pas y toucher, n’en est pas moins capitale de la Franche-Comté et de l’horlogerie, préfecture du Doubs, chef-lieu d’un arrondissement composé de treize cantons et de trois cent onze communes, ville natale de Victor Hugo et des frères Lumière mais aussi, excusez du peu, capitale de l’ancienne Séquanie, connue alors sous le nom latin de Vesontio, cité qui fut, en cette époque barbare, une ville pilote d’envergure puisqu’elle possédait déjà, bien avant l’invention du tourisme, un sens inné de l’hospitalité. Des hordes d’envahisseurs portant la hache, la masse d’arme ou l’espingole en guise de caméscope la visitaient régulièrement et laissaient, dans le gris-bleu de ses pierres, stigmatisés, gravés, burinés ou ciselés, quelques indices de leurs passages qui constituent ce que l’on nomme en une formule quelque peu pompeuse: la longue et douloureuse histoire de la cité.
Plaquée au creux d’une cuvette naturelle comme l’est une pâte feuilletée dans le fond d’un moule à tarte, la ville est close par un couvercle caparaçonné de toits ocre, aux tuiles serrées et aux cheminées hautes que maintiennent et soutiennent des maisons relativement basses habitées par d’honnêtes commerçants, des pharmaciens aisés plus ou moins bovarystes, de respectables docteurs et d’éminents notaires, sans omettre, bien sûr, militaires et curés qui occupaient jadis casernes et églises, leurs bâtisses imposantes obstruant encore, à ce jour, la partie la plus antique et dénommée romaine de la susdite cuvette.
Un fleuve en forme de lyre, le Doubs, sertit comme un bijou ce bouclier de toitures et d’âmes subséquemment nommé centre-ville, où grouillent, jours fériés et chômés, des badauds dont l’activité maîtresse consiste à arpenter les deux ou trois rues commerçantes et à s’extasier devant leurs luxuriantes vitrines, aquariums du désir frustré où des chaussures neuves, poissons de cuir inertes sur fond de velours rouge, se contemplent par paires dans le blanc des œillets.
Quelques ponts, dont les ingénieurs respectant le cahier des charges ont privilégié la robustesse au détriment de l’esthétique, permettent de traverser le fleuve et d’accéder aux quartiers périphériques qui, s’éloignant progressivement de l’épicentre, vont du plus huppé au plus populaire.
C’est précisément dans l’un de ces quartiers d’ultime catégorie que nous nous trouvons actuellement, un peu plus haut que la gare Viotte, entre la cité des Orchamps et la cité des Parcs, à la frontière du quartier des Chaprais et du dépôt, loin des vitrines et des godasses, loin des rupins et des bourgeois, des militaires et des vicaires, en bordure d’une espèce de no man’s land formé par un amas de traverses, de hangars et de rotondes où sont entreposées les locomotives qui ne roulent pas et celles qui ne roulent plus.
Au pied de ces ferrailles aux ronces entrelacées, s’élève un bâtiment trapu et court sur pattes qui fut jadis coquet et que tous appelaient: l’hôpital du quartier. On y faisait de tout, deuil et maternité. C’est là qu’il vit le jour, René Boley, mon père, le 3 mai 1926, entre les rails et les wagons, les tenders et les tampons, dans les panaches bleutés de leurs lourdes bouzines aux déchirants sifflets.
Ce quartier fut toute sa vie, sa seule mappemonde, sa scène de théâtre, son unique opéra. Il y grandit, s’y maria, procréa. Ne l’aurait pas quitté pour toutes les mers du globe et leurs îles enchantées.
Il y passa sa vie, sa vie de forgeron, y aima l’enclume, la boxe et l’opérette. Et le théâtre, par-dessus tout.

Fidèle à ses amours, attaché à sa terre, aux pierres et aux amis, aux fumées qui mouraient et aux rails qui rouillaient, il rendit l’âme, le 8 octobre 1999, dans ce lieu ferroviaire où le destin la lui avait offerte: l’hôpital du quartier. Ce dernier avait beaucoup vieilli ; mon père aussi ; ils étaient quittes.
Toujours est-il, pierres ou chair délabrées, qu’il mourut dans le même bâtiment que celui qui l’avait enfanté et, si l’on en croit les indications inscrites dans le livret d’état civil : presque à la même heure.
Distance entre le lieu de sa naissance et celui de sa mort: trois étages.

Extraits
« C‘est son problème, les mots, à cause du père inconnu qui s’est fait écraser paf-entre-deux-wagons-comme-une-crêpe-le-pauvre, la mère contrainte d’aller faire des ménages chez les riches (bourgeois du centre-ville) et lui l’école au rabais, puis l’apprentissage chez le premier patron qu’on a trouvé forgeron-serrurier, on aurait pu tomber sur pire pour, hop, entrer dans la vie active à tout juste quatorze ans, l’âge légal, parce que ça fait un salaire de plus à la maison. »

« Il y a donc la boxe et le linge qui sèche. Les escaliers cités, le cornet à pistons, le père en uniforme prisonnier dans son cadre. Le dictionnaire, bien sûr, ses mots échevelés dont nul ne sait user. Il y a aussi la forge, ses masses et son enclume, puis les rails du dépôt. Tableaux de son enfance qui serait triste et vide s’il n’existait l’humain pour lui donner une âme.
Et l’humain, pour René, se condense en un seul: Pierrot, l’ami des origines, le copain de toujours. Le frère incontournable. Ils sont tous deux semblables à Oreste et Pylade. Ou Castor et Pollux. Unis du berceau au tombeau. »

« Ils ont remarqué, ça derniers mois, que les locomotives à vapeur n’arrivaient plus ici comme des malades à rétablir mais comme des condamnées, à la queue leu leu, la chaine autour du cou, sans espoir de retour. Le dépôt, jadis brave dame compatissante, ne fait plus fonction d’hôpital, de centre de soins ou maison de repos: c’est devenu un lieu d’équarrissage où la ferraille hurle sous la morsure du chalumeau. C’en sera bientôt fini de ces bouzines asthmatiques, de ces masses de fonte affectueuses, bonnes grosses mères fessues à qui des pelletées de charbon mettaient le feu au cul. La fée électricité promène désormais ses volts au cœur des caténaires, le charbon ne brûle plus, les fumées disparaissent, le ciel est bien trop bleu. »

À propos de l’auteur
Guy Boley est né en 1952. Après avoir fait mille métiers (ouvrier, chanteur des rues, cracheur de feu, directeur de cirque, funambule, chauffeur de bus, dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre) il a publié un premier roman, Fils du feu (Grasset, 2016) lauréat de sept prix littéraires (grand prix SGDL du premier roman, prix Georges Brassens, prix Millepages, prix Alain-Fournier, prix Françoise Sagan, prix (du métro) Goncourt, prix Québec-France Marie-Claire Blais). (Source : Éditions Grasset)

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Faune et Flore du dedans

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En deux mots:
Une photographe est invitée à se joindre à une expédition scientifique qui entend recenser la faune et la flore de la jungle péruvienne. Mais pour Louise, ce voyage tient tout autant de la thérapie, de l’initiation et de la quête amoureuse.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’insoutenable et inguérissable fuite

Le chant de la nature est au cœur du premier roman de Blandine Fauré, une nature extrême qui fait refluer les souvenirs et va bouleverser sa vie. Intense et envoûtant.

Est-ce le culot ou l’envie d’ailleurs qui entraîne Louise à pousser la porte du bureau de Joachim? Toujours est-il que la quête de cette artiste, dessinatrice et photographe, touche le scientifique aguerri au point qu’il accepte de l’intégrer à son équipe scientifique qui part pour le Pérou avec mission de répertorier la faune et la flore du parc national del Manú.
En nous révélant dès les premières lignes du livre l’issue dramatique de ce voyage, Blandine Fauré ne fait qu’accroître le mystère. Un mystère qui paradoxalement va s’éclaircir au fur et à mesure que le groupe s’enfonce dans la jungle.
Au fil des chapitres, on va comprendre que Joachim et Louise cherchent à chasser les fantômes du passé en Amérique du Sud. De se nourrir de la nature pour apaiser les traumatismes, de construire une nouvelle histoire avec la densité et l’énergie que dégage leur environnement.
Pour Louise, il faut toutefois tenter d’apprivoiser «ce lieu étrange et étranger, vaste espace irréel» après «l’insoutenable et inguérissable fuite». Après quelques jours tous ses sens communient avec ce nouvel univers: « La nature qui m’accueille me bouleverse. C’est un chant extrême, inouï, qui fissure un à un mes souvenirs, pulvérise les maigres certitudes que j’avais pu accumuler jusque-là. »
Là où on aurait pu s’attendre à combattre les prédateurs ou à souffrir de l’inconfort et du climat, ce sont les vertus thérapeutiques du dépaysement qui l’emportent: « Les jours passent et je me fonds de plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et de croissance, lente mais assurée. Je me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux. »
La principale qualité de ce livre tient du reste au parfait mariage entre l’écriture et la nature. Les phrases sont comme des lianes qui viennent s’enrouler autour des émotions, leur conférant une intensité nouvelle. « À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. »
L’idée d’ouvrir chaque chapitre par une définition scientifique tirée du lexique de botanique, d’expliquer les notions de forêt, suspension, inflorescence, ruissellement ou encore anaérobie donnent permettent aussi de marier la science et l’art, autre transcendance de ce récit aussi exaltant que douloureux, aussi thérapeutique que dramatique.

Faune et flore du dedans
Blandine Fauré
Éditions Arléa
Roman
212 p., 20 €
EAN : 9782363081698
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi dans la jungle, du côté de Cuzco et dans le parc national del Manú, non loin de Boca Manú au Pérou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La forêt me dévore, me happe, désagrège toutes mes défenses. Elle m’assomme par sa densité, les milliers d’arbres alignés devant moi s’empressent de me voler quelque chose que je ne veux pas leur donner.
Que fait Louise, artiste plasticienne, un peu photographe, un peu dessinatrice, dans cette équipe de scientifiques dont la mission est d’explorer le parc El Manu, jungle amazonienne péruvienne et d’y collecter des espèces inconnues, menacées quelquefois, dans des conditions extrêmes. Pourquoi les a-t-elle rejoints et que vient-elle chercher? Il y a bien sûr un travail artistique sur le végétal qu’elle veut mener à bien, mais très vite d’autres raisons, plus obscures, se dessinent. Il y a Joachim, le chef de l’expédition, avec lequel se noue une relation intense, secrète et toute en retenue. Il y a le passé, douloureux, émaillé de deuils, d’absence et d’abandons. Il y a aussi la quête, trouver enfin une forme d’apaisement, de réconciliation avec soi-même, avec la vie tout court.
La forêt, la selva, se déploie tout au long du livre. Elle est inquiétante, protectrice, matricielle, elle engloutit autant qu’elle rejette, elle met à nu et peut tuer aussi. Elle envoûte ceux qui la pénètrent et tentent de se mesurer à elle. Louise marche, respire, se fond dans cet océan vert et nous marchons avec elle, nous respirons, nous cheminons derrière elle. Comme elle, nous observons le lent et puissant assaut des plantes vers la lumière, le combat pour la survie, la tentation de la disparition.
Blandine Fauré, avec ce premier roman d’une exceptionnelle maîtrise, nous embarque dans une aventure intérieure, long chemin vers la rédemption, et dans une aventure unique, digne des grands récits initiatiques, où se mêle la découverte toujours juste d’un biotope inconnu, menacé, et clos sur lui-même.

68 premières fois
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Les dream dream d’une bouquineuse
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Les autres critiques
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Blandine Fauré présente Faune et flore du dedans © Production Éditions Arléa

Les premières pages du livre
« Il me faut à présent renoncer à tes mots. Que la terre les recouvre eux aussi. Le sous-bois dans lequel je m’enfonce est encore plein des odeurs de la ville toute proche – gasoil, goudron, friture –, je n’ai pas le courage de m’éloigner davantage, je crains que la distance ne me fasse changer d’avis. Un petit espace boisé suffira pour cette mise en terre. Quelques minutes de travail pour mieux nous séparer.
À genoux sous un arbre englouti par la nuit, je creuse. De petites particules noires se logent sous mes ongles, je sens les cailloux et les ronces égratigner mes paumes. Mes doigts plongent plus loin vers les racines et le trou peu à peu s’agrandit. Mes larmes s’y écrasent d’un bruit mat, je les essuie d’un revers de main. La terre sur mon visage s’épand en larges traces, glacées et grumeleuses.
Quand j’estime la profondeur suffisante, je vide enfin le contenu de mon sac à dos. La douleur contracte mon thorax et je retiens mal un cri que je suis la seule à entendre. Je ferme les yeux et pousse ce fatras de feuilles, d’encre et de murmures au fond de la bouche noire que j’ai moi-même ouverte – pour tout recouvrir en seulement quelques secondes. Ta voix ne m’appartient plus. Elle te revient, retrouve ses origines, réintègre cette sève qui animait ton corps et lui insufflait vie. Plus de mots à présent. Le partage, l’espoir: tout est enseveli.
Je me lève et contemple le monticule de terre fraîche à mes pieds. Je suis calme, apaisée, tout à coup désinvestie. Je reviens sur mes pas, longe la route déserte à cette heure tardive. Le bourg est déjà silencieux, mes larmes se sont taries. Mes sens se réveillent et je ressens à nouveau le froid, alors je presse le pas pour rentrer à l’hôtel. Plus personne ne saura ce qui nous unissait.
Arrivée dans ma chambre, je me sens soulagée, fière d’être parvenue à me délester de ces derniers vestiges. Une légèreté reflue dans la pénombre, quelque chose de tiède et de doux m’enveloppe – la certitude d’être attendue. Il ne me reste plus rien de toi, et cela m’est égal. Aucune image, plus aucune phrase, rien qui puisse donner à croire que nous nous sommes connus. Aucune preuve tangible de notre relation (en était-ce une?), rien qui ne viendra jamais plus parasiter l’essentiel de cette rencontre. Seul survivra en moi le désir du voyage à venir. L’envie de repartir, de rejoindre cette forêt où tout a commencé. Mon corps se délasse entièrement à la pensée des arbres, et je m’endors comme si j’étais au milieu d’eux.
Une gêne pourtant subsiste, me tire du sommeil en sursaut. je l’avais oublié, mais je comprends que je ne pourrai pas m’en défaire. Je saisis à toute vitesse mon sac à dos et ouvre la poche extérieure. Le livre est là, compact, solennel dans sa couverture brochée vert sombre.
Le lexique de botanique que tu m’avais offert avant notre départ. Je le manipule, le feuillette, caresse les pages froissées d’avoir été si souvent parcourues. Je repère les passages surlignés, certaines définitions sont entourées au crayon à papier.
« Forêt. ¬ Formation végétale, plus ou moins étendue ou dense, constituant un écosystème complexe où les communautés végétales et animales entretiennent des relations d’interdépendance. »
Un fatras de souvenirs heureux s’engouffre dans ma tête. Les semaines passées ensemble m’irriguent encore d’une joie surnaturelle.
Il ne me reste rien de toi, excepté tout ce que tu m’as appris. »

Extraits
« Les jours passent et je me fonds dc plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et dc croissance, lente mais assurée. 16 me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux.
La mission officielle a débuté. Après trois semaines passées en compagnie d’un petit groupe de scientifiques au sein duquel j’avais fini par trouver mes marques, avec pour objectif d’effectuer des repérages et d’initier des prélèvements très spécifiques, j’ai mis du temps à m’habituer à l’ambiance effervescente, au bouillonnement disparate de cette deuxième phase du travail. L’ampleur de ce rassemblement est effarante. »

« À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. Qu’elle avait arraché le plus précieux, délogé tout espoir de bonheur. Depuis que mon enfant, à peine née, s’était éteinte dans mes bras. Alors, j’avais continué à Vivre sans respirer. Jusqu’à ta rencontre. »

À propos de l’auteur
Blandine Fauré est née en 1984. Elle vit en région parisienne, et travaille dans le secteur culturel et artistique en Seine-Saint-Denis. Faune et flore du dedans est son premier roman. (Source : Éditions Arléa)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

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Lynx

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En deux mots:
Le père de Lynx vient de mourir, écrasé par un tronc d’arbre. Un événement qui déclencher chez le fils une phase d’introspection et de remise en cause. Avec lui, on retourne en enfance avant de le suivre dans sa douloureuse phase de reconstruction.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La maison de l’enfance

Dans son nouveau livre Claire Genoux mêle le végétal et le minéral, l’enfance et la mort, les liens familiaux et l’envie d’ailleurs. Un drame plein de poésie.

Au-delà de l’anecdote, ce qu’il faut d’abord retenir de ce beau roman, c’est l’ambiance dans laquelle il baigne. La grande forêt et ses mystères, la météo caniculaire qui incite à la retenue et limite les déplacements, la maison d’enfance – isolée et remplie de souvenirs douloureux – qui devrait être un refuge, mais rappelle plutôt des heures sombres, qui porte encore les stigmates des malheurs passés. Sans oublier ce silence qui, comme à la manière d’une brume envahissante, semble pousser Lynx à le respecter, à économiser ses mots. La mort de son père, qu’il vient de retrouver écrasé par un arbre n’y changera rien, bien au contraire. L’expérience lui ayant appris que ce silence peut aussi être un allié :
« Parler c’était pas la peine. Dans l’enfance, après le départ de maman, les mots n’ont plus été utilisés. Seuls le silence et les coups ont été gardés comme moyen d’information. Quand Père rentre du bois avec les machines et les haches, les épaules retirées sous le pull, quelque chose monte qui empêche de respirer jusqu’au fond. Le bol de soupe et le pain sont jetés sur la table. Lynx ne lève pas la tête, se protège les yeux. C’est maman à la maison qui parlait, qui écrivait des billets, des listes, disait des histoires et des drôleries. Père n’aimait pas qu’elle s’enferme seule au premier pour faire de l’écriture et des poèmes dans des carnets tout sombres, qu’elle ait comme ça sur elle cette vue, depuis l’intérieur, cet espace pour s’installer. Père, ça le porte à l’agressivité, ça lui donne les nerfs ces moments de pause qu’elle s’accorde, qui sont pris sur le temps du ménage et du maintien de la maison. Il refuse de lire ce qu’elle voudrait lui montrer. Les yeux de Père sont noirs, de la couleur du feu. Sur la maison, sur cette chose-là de leur vie commune, sur ce qui va et qui vient, il ne veut rien savoir. »
Lynx va-t-il pouvoir sortir de ce traumatisme? Trouvera-t-il dans la compagnie de ses proches la force de se construire un avenir? C’est tout l’enjeu des pages qui suivent…
Sauf que Claire Genoux s’amuse à brouiller les pistes, à instiller le soupçon. Pourquoi ce malaise persistant? Lynx aurait-il quelque chose à voir avec la mort de son père? L’été et la saison touristique arrive avec son lot de touristes et de promeneurs qui peuvent se restaurer. Lilia vient lui prêter main-forte. Avec son fils, elle a aussi envie de trouver dans la maison d’enfance un refuge, un endroit pour écrire.
Verba volant, scripta manent
Lynx pressent que si les paroles s’envolent, les écrits restent et que leur force est colossale. « Lynx ne sait pas comment on capte les histoires, comment on s’y prend avec la viande des mots ou comment on coupe à l’intérieur pour faire des poèmes. Comment ça fusionne, comment c’est rassemblé après dans le livre. Mais il peut bien s’imaginer que quelque chose tombe en obscurité comme quand il s’avance dans les branches, quand il se rapproche des bêtes qui soufflent. Il peut se l’imaginer et qu’ensuite quelque chose doit être accompli, qu’il faut frapper aux mots comme lui, Lynx, il frappe aux troncs et qu’il faut venir tout près pour sentir dessous ce qui se passe. Alors seulement on mérite sa place contre la nuit. »
La romancière nous en donne du reste la plus belle des démonstrations. Son écriture est de celle qui envoûtent et qui emportent les lecteurs.

Lynx
Claire Genoux
Éditions José Corti
Roman
206 p., 167 €
EAN : 9782714312111
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas cité, proche d’une grande ville, en bordure d’un lac et d’une grande forêt. On y évoque aussi le Canada et le Vietnam, les îles du Pacifique Sud et les montagnes de l’Atlas.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une forêt, un fleuve, une maison d’enfance: c’est le monde de Lynx, dont le père vient brutalement de mourir, écrasé par un tronc. Destin, accident, suicide? Quitter la buvette où il travaille, fuir à moto vers les terres amples et dures du Maroc serait une solution pour éviter de se confronter au drame, au souvenir d’une enfance faite de confusion et de solitudes.
Quelque chose pourtant retient Lynx. Est-ce l’arrivée de Lilia et de son petit qui viennent aider pour la saison?
Au cours de cet été sec et enflammé, le plus chaud du siècle dira-t-on, une menace pèse, inexplicable.
La forêt est un lieu puissant de rencontres et de cris sourds. Elle se fait, dans ce beau roman, l’expression d’une quête qui ne cherche pas à aboutir, mais questionne sans cesse le rapport à l’autre dans une écriture qui va au plus profond des êtres et des choses, à la fois âpre et d’une grande sensualité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Courrier de Genève (Anne Pitteloud)
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. Le terrain n’est plat que par endroits et difficile d’accès dans cette partie de la forêt qui surplombe le fleuve. Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi après des heures de recherche et déjà la lumière avait baissé. C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. Il a été chercher les pompiers et ils ont mal retrouvé l’endroit à cause du brouillard qui s’était épaissi. Le visage était comme détaché du corps, la bouche donnait des mots dans le désordre. Ils ont conclu à l’accident. Dans un premier temps ils ont laissé Lynx tranquille. Père était malade et les gens de la ville savent qu’il ne faut pas toucher aux forêts, aux fleuves et aux lacs d’ici : des morts étranges s’y produisent, des noyades qui ne s’expliquent pas. Les bêtes se traînent, pourrissent dans des trous. Personne n’a dans l’idée de vouloir expliquer ça, de comment la terre et l’eau se nourrissent.
À l’hôpital le corps de Père flotte sous le drap. Les médecins disent qu’il ne souffre pas, même s’il est secoué de convulsions et que ses lèvres semblent chercher l’air. Trop de vaisseaux et d’artères ont sauté pendant l’amputation, trop de tissus dénoués, le sang s’est répandu jusqu’au haut de l’abdomen. Il fait si doux que Lynx entrouvre la fenêtre, offre son visage à la forêt qui est à peine visible derrière les immeubles de la ville. Il respire le parfum des tulipes plantées dans les jardinières sur le rebord de la fenêtre. Il a besoin de ça, d’air frais et de silence. Les fleurs sont interdites à l’intérieur des chambres.
Là-bas dans la grange, la moto de Lynx est prête, il n’y a qu’à tourner la clé et démarrer, suivre le ruban vert et brun de la route où le soleil brille tout blanc.
Et oublier l’enfance, ce bloc de solitude.
Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital. Il a d’autres choses à s’occuper dans la forêt avec les bêtes. De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. Il disparaissait dans la forêt avec ses tronçonneuses et ses haches, tournait le dos quand Lynx à la cuisine crayonnait des devoirs.
L’enfance a été faite avec Père seulement, avec les longues heures d’attente dans la forêt et la lumière jaune des arbres. Avec le fleuve, avec l’étang qui était beaucoup plus marécageux qu’aujourd’hui, et ça ne pourra pas être transformé. Lynx s’en ira, il oubliera tout de la maison d’enfance, s’arrachera aux hivers. Il vivra et durera loin d’ici. Une autre vie viendra avec le voyage à moto, la tête sera débarrassée et toujours il conservera une bonne place dans sa bouche pour la cigarette, qui sent la terre et enivre jusqu’au poumon.
De la forêt, des bruits de la nuit et des bêtes, il ne s’occupera plus, il fumera lentement les yeux fermés sans penser à rien. »

Extraits

« Sans les voyages il ne tiendrait pas ici entre la forêt et le fleuve. Père le savait qui aurait voulu garder Lynx au plus près de la maison d’enfance, l’attacher à l’herbe froide des hivers.»

« Il ne peut rester dans la forêt avec ce tas de cicatrices cousues et les restes d’une enfance trop lourde à manœuvrer. Et il y a tant d’éléments qui lui sont impossibles à nommer, il ne saurait pas par où commencer.
Il a besoin de vent haut, de marées régulières, surtout il doit apprendre à vivre.»

« Les arbres forment un auvent au-dessus de la clairière, les flammes claquent, le vent dépose sa dent dure sur la tête des vivants. La forêt est pleine, elle renferme des colères mal éteintes. Ce serait de cet inachèvement que l’histoire tirerait sa force. Aucun autre événement ne se produirait dans le livre que la solitude de Lynx. Aucune autre musique que celle du feu. L’écriture seule resterait, une écriture basse, des phrases incomplètes. Elle s’installerait dans l’intimité des pages et plus rien des arbres ni du fleuve ne serait perçu. Le travail serait d’aller à cet extrême du silence donné par le feu, celui qui a détruit l’enfance, celui qui a condamné au secret. » p. 50

« On rend visite une fois par semaine, puis les visites s’espacent. Lily-Anne reste assise sur le banc devant l’entrée de l’hospice, récite des noms de fleurs. On a parlé du monde rude de la forêt, de l’isolement, des odeurs boueuses du fleuve, mais on n’a pas inspecté dans les coutures de la terre, on n’est pas allé regarder dans la doublure des choses. Comment Père traitait, comment il partait aux outils sous le ciel vide. On ne quitterait pas ce monde. On tiendrait sans parler. Le soleil du matin sèche la table devant le cerisier, on ne peut pas poser de mots sur ce qui est au dedans. Lilia oui elle essaie, il lui pousse une langue au bout du stylo-plume. Elle retrouve ce qu’il faut dans le fond des armoires et sous les lits, le porte au jour avec un talent sûr. » p. 189

À propos de l’auteur
Claire Genoux vit à Lausanne en Suisse où elle est née en 1971. Elle obtient une licence ès Lettres en 1997, l’année où paraît son premier recueil de poèmes “Soleil ovale” aux Editions Empreintes. En 1999, “Saisons du corps” est couronné par le Prix Ramuz de poésie. En 2000 paraissent les nouvelles “Poitrine d’écorce” (Bernard Campiche) et elle reçoit une bourse à l’écriture de la Fondation Leenaards. Suivent des poèmes et des nouvelles. En 2014 Claire Genoux publie un premier roman “La Barrière des peaux” (Bernard Campiche) qui est suivi en 2016 par les poèmes d’Orpheline qui reçoivent une bourse de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture, ainsi que le prix Alpes-Jura.
Parallèlement à ses activités d’écrivain, Claire Genoux enseigne à l’Institut littéraire suisse à Bienne. (Source : Éditions José Corti)

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Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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À son image

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En deux mots:
Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe et la mort

Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.

Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, aprèd avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »
Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. « Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cettc mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire… »
Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une «vraie guerre», peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

À son image
Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330109448
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.

Quand?
L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup.
L’office funèbre de la défunte sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente qui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui, au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le “reportage photographique” ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.
C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable.
De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. » J. F.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Sabine Audrerie)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Blog L’Or des livres


Jérôme Ferrari présente À son image © Production Actes Sud Éditions

Les premières pages du livre
« La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière,
Il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. À ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains.
Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu’elle s’apprêtait à le suivre, il l’avait arrêtée d’un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu et qu’il fût trop tard pour d’autres adieux.
Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici?
Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre.
Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage.
Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.
Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt-quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher. »

Extraits
« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait‑il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus: c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. »

« Je vous ai parlé des larmes du Christ, trop longuement et maladroitement, et je vous en demande encore pardon. Pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il se tient dans le déchirement. Nous nous tenons nous aussi, avec lui, dans ce déchirement. Nous devons nous y tenir: là, entre l’espoir et le deuil, tout à la fois accablés par le deuil et débordant d’espoir. Ainsi, nous croyons qu’Antonia est auprès du Seigneur, mais nous la pleurons quand même. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, vit actuellement à Paris. Il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

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La désertion

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En deux mots:
Au sein d’une entreprise qui comptabilise les morts, Eva Silber est de plus en plus mal à l’aise. Jusqu’au jour où elle décide de disparaître, laissant sa collègue, son patron, son amant dans l’expectative.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Eva brille par son absence

Pour son troisième roman Emmanuelle Lambert nous livre quatre versions d’un fait divers «parlant»: la disparition subite d’une jeune femme. Étonnant et dérangeant.

Ce roman pourra, je le concède, déconcerter certains lecteurs. Ceux qui n’apprécieront pas la virtuosité et la poésie d’un récit qui ne traite pas d’autre chose que du vide, de l’absence, de la disparition. Les autres vont se régaler de ce fait divers et des perspectives vertigineuses qu’il implique, historiques, sociologiques, criminelles et romanesques. Un petit clic sur la page Wikipédia conscrées aux disparitions inexpliquées pourrait suffire à vous en convaincre. Mais venons-en à l’énigme Eva Silber.
Cette jeune femme n’a rien de particulier, sinon son statut d’observatrice d’un microcosme bien particulier: la grande entreprise qu’elle vient d’intégrer. Elle voit ce que les employés qui sont déjà là depuis des années ne voient plus parce qu’ils ont déjà intégré cette façon de fonctionner, à savoir le harcèlement permanent du chef de service dont l’activité préférée est l’espionnage. Les informations qu’il rassemble lui permettant ensuite de se consacrer à son petit jeu pervers. Aux allusions explicites il ajoutera la séance de masturbation en pensant à la «petite nouvelle».
Qui ne se laisse pas perturber pour autant, à moins qu’elle n’extériorise pas sa frustration. Même pour ses collègues, elle reste assez secrète et préfère écouter plutôt que de parler, laissant les discussions autour des séries télé, de la meilleure façon de cuire le potiron ou de payer ses impôts à ceux qui aiment parler, surtout lorsqu’ils ne connaissent rien au sujet. Son jeu à elle consiste à tenter de remettre un peu d’humanité dans une société où l’on répertorie les décès pour établir des statistiques et des modèles optimisant les rendements. La transgression suprême pour Eva vient le jour où elle décie d edonner un prénom à l’un de ces numéros. Un enfant mort qui va l’accompagner jusqu’à ce jour où… elle ne réapparaît pas.
La construction du roman est alors polyphonique. Les chapitres s’intitulent Franck, Marie-Claude, Paul et Eva. Quatre parties pour autant de versions tentant d’expliquer cette disparition. De leur point de vue, le patron, la collègue, l’amant comprennent qu’ils ne comprennent pas, qu’il est impossible de disparaître comme ça, qu’on ne saurait déserter. Du coup, c’est bien Eva qui aura le dernier mot, qui va briller par son absence.

La désertion
Emmanuelle Lambert
Éditions Stock
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
160 p., 15 €
EAN : 9782234084957
Paru le 17 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. » Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

Les critiques
Babelio
La Croix (Patrick Kéchichian)
RTS (émission Versus-lire – Sylvie Tanette)
Page des libraires (Anaïs Ballin – Librairie Les mots et les choses, Boulogne-Billancourt)
Salon littéraire l’internaute (François Xavier)
Blog DOMI C LIRE 
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog À l’ombre du noyer
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne

Les premières pages du livre:
« Toute organisation humaine appelle une verticalité.
Toute association de personnes étant faite de leurs humeurs, de leurs incohérences, de leurs hauts et de leurs bas et de leur vanité et surtout, la plaie des plaies, de leur opinion, toutes ces personnes, lorsqu’elles sont réunies dans un but productif, ont besoin d’instances supérieures, rationnelles, décisionnaires, pour donner forme et nécessité à leur agrégat.
Il le croyait, il le savait.
Et quand bien même ces fonctions d’encadrement sont remplies par des êtres de chair, avec leur psychologie et leurs sentiments – avec leurs limites –, elles sont nécessairement inhumaines. Ou plutôt, non humaines. Ou encore, hors humaines.
Chaque matin, face au miroir, il se disait : « J’incarne l’ordre nécessaire à nos missions », avec une variante : « La mission est belle, elle est noble. » Et tous les matins, il se rêvait l’incarnant toujours plus, toujours moins humain, dissous dans l’idée de lui-même jusqu’à la disparition finale de son être réel.
Il le savait, cela lui convenait. Sans ordre, pas de société, pas de progrès, pas de réalisations ; une bouillie dépourvue de destination ; une purée de chaos. Cela lui convenait, même, cela lui plaisait. Il était un Cavalier luttant contre l’Apocalypse de la confusion.
Il exultait à l’idée de bientôt se fondre dans le tout d’une vie (par vie, entendez la vie à la grande échelle, la vie sur terre et non ce qu’il tenait pour ses irruptions aléatoires, les êtres humains) dont les mouvements seraient tous prévisibles et donc, encadrés – par des gens comme lui, des fantassins de la raison. Croyant sans Église, il se savait répondre à une autorité supérieure lui conférant une puissance secrète. Sa fonction était sacrée. Sans lui, pas d’ordre. Pas d’organisation. Ceux qui l’avaient recruté ignoraient la part mystique de son être ; lui, avait des renseignements sur tous.

Le soir, chez lui, il s’enfermait dans son bureau et sortait une pile de pochettes d’un tiroir fermé à clé. Chacune portait le nom d’un salarié. À l’intérieur, les informations avaient été écrites à la main, sur de grandes feuilles à carreaux. Il était soucieux d’éviter tout archivage numérique qui aurait pu le dévoiler et, le dévoilant, le compromettre.
Il glanait les renseignements dans la journée. Il écoutait leurs conversations téléphoniques l’air distrait, en fouillant dans des papiers ou en faisant semblant de chercher dans les bases de données. Il laissait traîner son attention jusqu’à entendre la note dissonante, celle de l’erreur ou de la maladresse qu’il décrivait dans des mails adressés à la direction sur le ton de la plaisanterie plus que de la délation ; elle en accusait réception sans commentaire, c’était toujours bon à prendre.
Tous les soirs, après dîner, il s’enfermait pour reporter les observations du jour, transférer photos et enregistrements depuis son téléphone sur un ordinateur portable qu’il n’avait jamais connecté à internet. Valérie ne posait pas de questions. Tous les soirs, il écrivait à son bureau et la petite lampe à capot vert, comme il en avait vu dans les bibliothèques, éclairait les dossiers. À mesure que le jour faiblissait, son halo les faisait luire d’une lumière presque surnaturelle.

Aujourd’hui il avait su qu’il ne fallait pas la chercher. Cela faisait plus d’un an qu’il l’avait recrutée. Ces trois dernières semaines, elle n’était plus venue. Elle ne reviendrait pas.
Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle.
Le soir même il avait écrit la date du 8 septembre 2010 sur l’une des feuilles du dossier secret d’Eva Silber. Il avait ensuite rassemblé les renseignements la concernant en commençant par l’enregistrement de son entretien d’embauche, qu’il avait entrepris de transcrire sur les grandes feuilles à carreaux.
Sa voix, à lui, disait qu’elle devrait s’insérer dans une chaîne d’actions qui commençait entre la fin d’une vie et le début de sa conversion en données administratives.
Il en égrenait les étapes lentement. On meurt ; le médecin remplit un certificat de décès qui comporte deux parties. La première est destinée à la mairie de la commune où l’on est mort, pour qu’elle puisse délivrer le permis d’inhumer – on y trouve les éléments d’identité, le domicile, la date et l’heure du décès et des informations sur les opérations funéraires. La seconde est anonyme – on y trouve les informations de localisation et des renseignements médicaux. »

Extrait
« Quatre jours après sa disparition, il s’était rendu en bas de son immeuble. Il était resté longtemps immobile, face à la porte cochère ; elle n’était pas apparue. Il avait aussitôt regretté son inertie des premiers jours. Il était revenu le lendemain, le surlendemain et le jour d’après. Jamais elle n’était venue. Même, le cinquième jour, il s’était rendu dans le nord de Paris, en bas de chez l’homme qu’elle fréquentait et jusque chez qui, un soir, il l’avait suivie.
Il craignait alors que cette pute, cette petite misère stupide, ne se fût suicidée en laissant une lettre qui l’aurait accusé. Il avait souhaité mettre à profit les quelques jours restant avant le déchaînement administratif à venir (procédure de licenciement, signalement aux personnes disparues, enquête) pour tenter d’y voir clair, et peut-être la retrouver. »

À propos de l’auteur
Emmanuelle Lambert est écrivain et commissaire d’exposition. La désertion est son troisième roman. (Source : Éditions Stock)

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Fugitive parce que reine

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En deux mots:
En 1989 une fille se retrouve sans sa mère, internée en asile psychiatrique. Elle n’aura dès lors de cesse de la retrouver, de dire ce qu’elle a vraiment été, de lui hurler son amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Romancière parce que fille

Le premier roman de Violaine Huisman est un sublime chant d’amour d’une fille pour sa mère. C’est aussi une ode à l’émancipation.

Deux chutes, presque en parallèle, vont marquer la narratrice de ce beau roman : celle du mur de Berlin et celle de sa mère. Sauf que, pas davantage pour l’événement historique que pour l’événement intime la petite fille ne va pouvoir prendre la mesure de ce qu’elle est train de vivre. Mais elle perçoit intimement que ce qui se joue là est important et grave. Il aura fallu attendre que le temps fasse son œuvre de polissage pour saisir l’entièreté et la force de ces moments de bascule.
« j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois ».
L’explication qu’on lui donne alors «ta-mère-est-maniaco-dépressive» n’en est pas une. Vingt ans plus tard, Violaine Huisman a su trouver les mots pour dire dire le mal qui a rongé cette femme, des mots à la fois splendides et pathétiques, sombres et éclairants. Des mots qui fouillent au plus près un sentiment jusqu’alors diffus, parce qu’il faut parer au plus pressé, parce qu’on gère la situation : « À douze et dix ans, ma sœur et moi allions devoir nous débrouiller seules, sans maman, et nos familles rafistolées s’avéraient d’un soutien inébranlable ». Car le père refuse la garde des enfants et laisse des amis prendre en charge sa progéniture.
Pour son excuse, on dira qu’il n’a pas eu envie de revivre un nouveau traumatisme, lui qui a grandi dans le palais de l’Élysée petit garçon, puis dans des logements de fonction d’un luxe comparable, et qui brusquement, lorsque la Seconde Guerre a éclaté, s’est retrouvé sans un sou, obligé de fuir en raison de ses origines juives. « Papa se rappelait qu’un beau jour, en pleine guerre, alors qu’ils étaient cachés sous un nom d’emprunt à Marseille, son père avait dit que si d’ici à la fin du mois il ne trouvait pas de quoi les faire vivre, lui, sa mère et ses frères, ils iraient tous se jeter dans le Vieux-Port au bout de la Canebière. »
Au fil des pages, on retrouvera les traces de son parcours, de l’histoire familiale et de sa rencontre avec cette mère fugitive parce que reine, qui mettra au monde ses filles alors qu’elle entendait vivre libre, émancipée. « Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. » Et des bizarreries, il y en aura beaucoup. On pourra les affubler de noms de maladie, la schizophrénie, la mythomanie, la kleptomanie, la neurasthénie et même l’hystérie, mis ce ne serait sans doute pas, du moins au yeux de ses filles, la meilleure manière de raconter ce que cette femme dégageait, aussi excessive que passionnée.
Du coup l’entreprise de Violaine Huisman devient aussi difficile que risquée. Elle essaie de répondre aux questions essentielles « Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on? »
La réponse se trouve dans la dernière partie de ce roman lumineux, dans les pages qui disent les dernières années de cette mère. Comme un lien intangible mais aussi fort que l’acier, l’amour qui les unit est de ceux que l’on imagine indestructible parce que se difficile à conquérir, si délicat à conserver.
Un chant d’amour sublime qui entraine avec lui toutes les tornades qui ont accompagné leurs existences respectives.

Fugitive parce que Reine
Violaine Huisman
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782072765629
Paru le 11 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Montfermeil, Boulogne, Cannes, Saint-Paul-de-Vence, Puypertus, Garches, Marseille, Boulogne, Auteuil, Megève, Royan, Montreuil, Antibes, Épinay-sur-Seine, Nogent-sur-Marne en passant par Rimini, Venise, Londres, Athènes, New York, Séville, Francfort, Bologne, Dakar ou encore Los Angeles.

Quand?
L’action se situe de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman était une force de la nature et elle avait une patience très limitée pour les jérémiades de gamines douillettes. Nos plaies, elle les désinfectait à l’alcool à 90 °, le Mercurochrome apparemment était pour les enfants gâtés. Et puis il y avait l’éther, dans ce flacon d’un bleu céruléen comme la sphère vespérale. Cette couleur était la sienne, cette profondeur du bleu sombre où se perd le coup de poing lancé contre Dieu.»
Ce premier roman raconte l’amour inconditionnel liant une mère à ses filles, malgré ses fêlures et sa défaillance. Mais l’écriture poétique et sulfureuse de Violaine Huisman porte aussi la voix déchirante d’une femme, une femme avant tout, qui n’a jamais cessé d’affirmer son droit à une vie rêvée, à la liberté.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
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Les autres critiques
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RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Page des libraires (Emmanuelle George – Librairie Gwalarn, Lannion)
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Blog Mes échappées livresques
Blog Dingue de livres 

Les premières pages du livre
« Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, des ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie –, et moi, les yeux rivés sur le poste, je restais ahurie, effarée par ce chaos dont la portée géopolitique m’échappait complètement malgré les efforts de pédagogie du speaker – on pouvait juger de l’importance des nouvelles à sa diction : progressivement descendante quand l’heure était grave, et aiguë les dimanches soir quand il était chargé d’annoncer aux téléspectateurs qui avaient patienté toute la semaine la rediffusion d’une comédie ou d’un film d’aventure –, non, les enjeux de l’événement n’avaient eu aucune prise sur ma conscience, mais je n’en étais pas moins saisie, happée par ces reportages à travers lesquels il me semblait percevoir en filigrane, comme derrière une vitrine, en transparence, les vestiges de maman, son portrait magnifié parmi les ruines, son corps dissimulé sous les décombres, son visage sous les gravats, peut-être ses cendres. C’était avec un ravissement ébloui que j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois, de force. Après m’avoir longtemps menti sur les raisons de sa disparition soudaine, on m’apprit que maman était maniaco-dépressive. La phrase m’était restée tout attachée – ta-mère-est-maniaco-dépressive –, une phrase prononcée par un adulte quelconque, une de ces phrases de grande personne qui ne servait à rien sinon à m’embrouiller ou me persécuter. Son écho devenait le leitmotiv de mon tourment, ma langue enroulant et déroulant ses vocables pour en diluer le peu de sens que j’y discernais. Ça ne voulait rien dire d’abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours, des tours que je visualisais aux angles d’un château fort, des donjons, au sommet desquels j’imaginais maman grimper à toute allure, et d’un bond plonger au fin fond des cachots ou des catacombes, enfin là où il faisait froid et humide, là où ça puait la mort. Maman avait donc disparu du jour au lendemain. Mes souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m’avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu’irrecevables. En fin de compte, personne ne se rappelait mieux que moi mon enfance hormis ma sœur qui n’avait pas retenu exactement les mêmes épisodes de notre épopée et pouvait parfois me souffler des répliques pour combler les lacunes de ma mémoire. Seul un élément nous manquait : le moment précis de sa chute. Cet incident, s’il avait eu lieu, nous avait échappé à toutes les deux et cette ellipse ne nous laissait que le sentiment diffus que nous avions bien failli mourir. Oui, cette angoisse persistait. Une anecdote étayait notre hypothèse, non qu’elle fût clairement le catalyseur, mais à défaut d’en identifier un avec certitude, cette mésaventure faisait l’affaire: l’accident de voiture sur le chemin ou au retour de l’école, ma sœur à l’avant, à la place du mort, moi derrière, sans ceinture jamais, et maman qui en première ligne du feu rouge avenue George-V accélérait d’un coup au son de forts crissements de pneus dans la perpendiculaire de l’avenue des Champs-Élysées. Impossible de se rappeler combien de voitures nous ont percutées mais suffisamment pour envoyer notre petite Opel à la casse. »

Extraits:
« Maman ne cachait ni son corps ni ses amants, et le défilé permanent de spécimens aussi improbables que variés donnait à notre domicile des allures de freak show d’autant plus insolite qu’il comptait des gens normaux, des anomalies au milieu du bazar de bizarreries dans lequel nous étions élevées. »

« Maman cassa une vitre un jour, de rage, et d’un bout de verre brisé balafra le visage de Ducon, qui malgré sa saloperie restait le père de nos amis, ces enfants avec qui nous avions vécu et grandi pendant quatre ans et demi. Nous ne savions que penser mais nous prenions parti, peut-être malgré nous. Les gendarmes que j’avais admirés montant la garde sous nos fenêtres venaient régulièrement frapper à la porte parce que les voisins se plaignaient de tapage nocturne… »

« Catherine CREMNITZ née le 1er avril 1947, d’un père juif et d’une mère catholique, a subi les conséquences de la déportation de son père et s’est retrouvée confrontée aux problèmes que pose cette double identité. C’est un cri. (L’ellipse n’est pas de moi. Cette phrase intervient juste après l’indication biographique, sans transition, et ça c’est tout à fait elle.) Toute la puissance de ce texte autobiographique réside dans la recherche d’une écriture représentative d’un vécu paradoxal. (J’admire son ambition, sa volonté de manier l’oxymore pour arriver au plus près des contradictions de son être ; ça aussi, c’est juste.) Il est impossible de rester insensible à ce souffle, à ce déferlement de révoltes souvent violentes et crues (rien à voir, cependant, avec les déferlements dont j’ai fait l’expérience en personne), qui une fois mises à nu transportent le lecteur dans un univers d’extrême pudeur et d’infinie poésie. »
À propos de l’auteur
Née en 1979, Violaine Huisman vit depuis vingt ans à New-York où elle a débuté dans l’édition et organise actuellement des événements littéraires, notamment pour la Brooklyn Academy of Music. Elle est l’auteure de plusieurs traductions de l’américain dont Un crime parfait de David Grann (Allia, 2009) et La Haine de la poésie de Ben Lerner (Allia, 2017). (Source : livreshebdo.fr)

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Seuls les enfants savent aimer

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En deux mots:
Un petit garçon de six, derrière lequel il est aisé de retrouver l’auteur, doit apprendre à vivre sans sa mère qui vient d’être enterrée. Un premier roman touchant, un appentissage de la vie construit sur un fort traumatisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie sans elle

« 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » Tout est dit, ou presque.

De Bruno Caliciuri, alias Cali, on connaissait l’habileté à associer des paroles fortes à des musiques pop-rock. De Rage, son livre d’entretien avec Didier Varrod, on sait l’origine de ses engagements, de sa famille italienne et espagnole, de son attachement au pays catalan. De la superbe chanson qui donne aussi son titre à ce premier roman Seuls les enfants savent aimer, on comprend que l’amour dont il est ici question est d’autant plus fort qu’il a la pureté d’une grande étendue blanche:
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
À la fenêtre j’ai chaud au ventre
La neige n’a pas été touchée
Dehors la rue qui se tait
Seuls les enfants savent aimer
Je passerai te prendre
Nous irons emmitouflés
Marcher sur la neige les premiers
Seuls les enfants savent aimer
Nous marcherons main dans la main
Nous marcherons vers la forêt
Et mon gant sur ton gant de laine
Nous soufflerons de la fumée
Nous ne parlerons pas
La neige craquera sous nos pas
Tes joues roses tes lèvres gelées
Seuls les enfants savent aimer
Mon ventre brûlera de te serrer trop fort
De là-haut le village
Est une vieille dame qui dort
La neige est tombée cette nuit
La neige c’est l’or des tout petits
Et l’école sera fermée
Seuls les enfants savent aimer
Dès les premières lignes, on comprend que la personne à la fenêtre est un petit garçon de six ans qui vient de perdre sa mère. « 7 janvier, six ans, Vernet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer. » S’il n’y a pas d’école en ce jour, c’est parce que le défunte était l’institutrice de ce petit village des Pyrénées-Orientales, au pied du Canigou.
À la douleur vient s’ajouter la colère, car Bruno n’est pas autorisé à accompagner les autres membres de la famille à l’enterrement, sans doute histoire pour le préserver.
Mais de la chambre où il est consigné, il voit ou devine presque tout de la cérémonie.
Et comprend qu’il lui faudra désormais apprendre à vivre sans la personne la plus importante de sa vie, même s’il lui reste frères et sœur, même s’il lui reste son père,
Même s’il lui reste Octave et tata Marcelle, leur chienne Diane, même s’il lui reste Arlette Buzan, la très bonne amie, son mari René et leurs enfants Bruno, Lili et Domi.
Il a beau les aimer tous, le vide demeure béant.
Il est où est le bonheur, il est où? Bruno en trouve des miettes dans la compagnie de son frère Aldo, de sa sœur Sandra qui, à douze ans, a pris les rênes du ménage «elle sauve comme elle peut notre famille du naufrage». Il y a aussi les repas du dmanche soir chez les Buzan quand il a droit aux câlins d’Arlette. « S’il reste un peu de joie, nous nous pressons pour la goûter autant que possible. »
Il ya enfin Alec, le vrai copain qui souffre avec lui et la belle Carol, sorte de fée qui rayonne dans toute la cour de l’école. Carol qui lui offrira un sourire quand il dansera avec elle une sardane, la traditionnelle danse catalane. Un instant pendant lequel il peut humer goût du bonheur. Comme quand, avec un ballon improvisé, il parvient à marquer entre le pylône électrique et l’escalier, le terrain de rugby improvisé.
Mais l’absence, la douleur, le mal qui le ronge ressurgissent aussi. Dans le regard des élèves, dans les yeux de son père qui a pris l’habitude de faire un détour pa rle bistrot avant de rentrer et qui veut noyer son désespoir avec le père de Franck Guitard, sans savoir que derrière la vitre Aldo, Bruno et Franck étaient les témoins muets et tristes de leur déchéance. « On se tenait là, tendus, le nez collé à la vitre, face au drame. Unis par la peine de nos pères qui se donnaient en spectacle, deux chiens abandonnés par la vie. »
Une appendicite suivie d’une péritonite ne va pas arranger les choses, pas plus que le colonie de vacances, vécue comme une nouvelle épreuve, même si Patricia, la fille du directeur, avec ses longs cheveux roux bouclés «comme du feu en cascade», ses petites tâches de rousseur et sa poitrine généreuse le divertira le temps d’un rêve éveillé.
Au fil des pages, on sent la fragilité du petit garçon, on aimerait le prendre sous notre aile, l’encourager, lui dire que le temps soignera ses blessures. Toutefois, dans cette longue lettre adressée à sa mère, c’est la sensibilité à fleur de peau qui fait preuve de la plus grande lucidité : « Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché, à regarder la procession. » Un roman fort, une superbe déclaration d’amour. Un premier roman très réussi.

Signalons que Cali sur à la Librairie 47° Nord à Mulhouse le vendredi 23 mars à 20h

Seuls les enfants savent aimer
Cali
Éditions Le Cherche-Midi
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782749156385
Paru le 18 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans les Pyrénées-Orientales, à Vernet-les-Bains, Saint-Cyprien-village et Saint-Cyprien-Plage. On y évoque aussi Arbois, dans le Jura.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’enfance et ses blessures, sous la plume de Cali.
Seuls les enfants savent aimer.
Seuls les enfants aperçoivent l’amour au loin, qui arrive de toute sa lenteur, de toute sa douceur, pour venir nous consumer.
Seuls les enfants embrassent le désespoir vertigineux de la solitude quand l’amour s’en va.
Seuls les enfants meurent d’amour.
Seuls les enfants jouent leur coeur à chaque instant, à chaque souffle.
À chaque seconde le coeur d’un enfant explose.
Tu me manques à crever, maman.
Jusqu’à quand vas-tu mourir ?

Les critiques
Babelio 
Culturebox (Odile Morain)
L’Humanité (Victor Hache – entretien avec l’auteur)
Blog Les lectures de Gabyelle

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Cali présente son roman Seuls les enfants savent aimer © Production Grand Soir 3

Les premières pages du livre
« L‘heure que je n‘ai pas vécue. Ton enterrement. Ils m’ont dit de rester à la maison, et je me retrouve là, dans ta chambre, près du lit. Je vois leur peine. Et leurs larmes sous le soleil. Je vois à travers le volet mal fermé. Ça pleure, ça gémit, ça se tient par les mains. Les uns derrière les autres, à petits pas. Ils empruntent la route qui mène à Ia place de l’Entente-Cordiale. Ensuite, tu le sais, ça monte et on arrive au pied de l’église.
Papa se tient derrière la voiture noire. Papa, c’est le plus costaud. Ses bras sont des ailes. Il tient mon frère sous un bras, de l’autre il serre fort mes sœurs. Suit une famille d’oncles, de tantes, de cousins, et après d’autres personnes, des grands et des petits, des jeunes et des vieux, portant tous des vêtements noirs. Je perçois leurs visages. Je connais chacun d’eux : nom, prénom, tête et expressions. Ma famille, les proches, les gens du village : ils sont tous là.
Je n’ai pas le droit d’être avec eux. Ils ont dit que j’étais trop jeune pour affronter la mort. Pas de taille pour être à tes côtés, marcher avec eux derrière toi. Si, je te le jure maman. Trop jeune pour voir ce truc en bois descendre dans le trou creusé au cimetière. Là-bas, il y a aussi des gens que je connais. Deux employés de mairie, avec leur couleur de cendre. Je sais comment ils vont te recouvrir de terre et t’enfermer dans la nuit. Seulement, le « petit » ne doit pas entendre le bruit de Ia boîte au fond du trou, ce bruit sourd et profond quand tu toucheras le fond de ta dernière cabane.
J’ai six ans. Et je suis seul à guetter depuis cette chambre plongée dans le noir. Ils vont bientôt revenir de là-bas, du chemin creux derrière l‘église. J‘ai six ans at j‘attends. J‘attends quoi ? Je ne sais pas. Que mon grand frère Aldo revienne. Qu’on s’amuse un peu. Je n’ai pas le droit d‘être triste. non ? J’ai envie que ces volets s‘ouvrent. envie de lumière. être sous le soleil de ton enterrement…
Aujourd’hui, il n’y a pas école. Impossible de toute façon. C’est toi la maîtresse. Nous sommes le 7 janvier. La date est sur le réveil posé près de ton lit, maman.
7 janvier. six ans, Vemet-les-Bains, enterrement de maman, interdiction d’y aller, ai tout vu de la chambre, volet mal fermé, ne pas pleurer.
Notre appartement est juste au-dessus de ta classe. On vit ici tous les six. C’est grâce à toi, grâce à ton métier qu’on a cette maison.
Je suis content de retrouver notre maison. Bien sûr, j‘aime beaucoup tonton Octave et tata Marcelle, mais je suis parti trop longtemps de chez moi. J’aime bien aussi leur chienne Diane, toute petite, toute minuscule. Leur bébé à eux. Tata Marcelle lui met même des pulls quand il fait trop froid. Eh oui. ça existe des pulls pour chiens. La preuve, elle en tricote. Papa a dit qu’il fallait que tu te reposes. maman. Alors, je suis parti là-bas.
Rue des Baux. C’est là qu‘est leur maison. Au bout de la rue, en bas du village, numéro 8. Tonton, sa passion c’est son jardin japonais, immense comme le monde avec des arbres tout petits. Il faut le voir s’affairer, tonton, parmi ces vies minuscules. Ces arbres de quelques centimètres frémissent dans l’air et dessinent un paradis de quelques mètres carrés. Depuis mon arrivée, je trace des petites routes de cailloux blancs. Elles Went entre des minicactus et des arbres nains. J‘exécute ma tâche délicatement, essayant de ne rien bousculer de mon corps de petit devenu un jardinier géant. »

Extraits
« Ton enterrement s’éloigne un peu plus chaque jour. Ce que je sens, ce que je ressens, ce sont ces jours qui glissent les uns sur les autres. Chacun efface le précédent. Pourtant je distingue tout avec précision. Je suis toujours derrière ces volets, me demandant si je passerai toute ma vie caché – à regarder la procession. Les jours s’allongent, portent un peu plus le soleil en eux. La nuit éloigne ses filets. Je peux jouer un peu plus tard dans la rue. Elle sent le printemps qui tend ses bras; elle est parfumée de la naissance des choses qui s’ouvrent à la lumière.
C’est la rue des Écoles, mon terrain de jeu. Foot et rugby. D’un côté, tout au bout, l’escalier en pierre, escaladé mille fois par jour pour retrouver Alec. Un grand pylône électrique s’y dresse: il compose avec l’escalier de parfaits poteaux de rugby. »

« Mais l’alcool n’a pas peur des hommes forts. Il plonge comme une lame jusqu’au fond du cœur. »

« Les jours passent. Et avec les jours les nuits. Je suis toujours dans la chambre blanche. Le blanc, ça n’a rien à voir avec le printemps, les fleurs qui reviennent, la chaleur qui vous enveloppe. Rien à voir. Le blanc, c’est la couleur de la mort. »


Tcheky Karyo lit les premières pages de Seuls les enfants savent aimer © Production éditions du Cherche-Midi

À propos de l’auteur
Auteur, compositeur et interprète français plusieurs fois primé, Cali s’est fait connaître du grand public grâce, entre autres, à ses chansons C’est quand le bonheur? ou Elle m’a dit. Chanteur engagé, il a fait l’objet de deux livres d’entretiens. Dans Cali & Miossec: rencontre au fil de l’autre (Le Bord de l’eau, 2006), les auteurs Yves Colin et Grégoire Laville, en compagnie du photographe Claude Gassian, questionnent les deux musiciens sur leur parcours et leurs prises de position. Dans Rage (Plon, 2009), Cali se confie à Didier Varrod. (Source : Livres Hebdo / Le Cherche-Midi)

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Zéro K

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Don DeLillo fait partie, surtout depuis L’homme qui tombe, des auteurs que j’aime retrouver.

2. Parce qu’il explore un sujet qui m’intéresse. Don DeLillo le résume ainsi: «Le titre fait référence à la mesure de la température : le K est celui de Kelvin et zéro K, c’est le zéro absolu, soit – 273,15 degrés Celsius. Le roman se passe dans une zone très isolée du monde et s’intéresse à la cryogénisation, cette technique de congélation des morts dans l’espoir de les faire revivre un jour, peut-être même de manière permanente.»

3. Parce que Nelly Kaprièlan, dans les Inrocks, souligne que « Chaque roman de Don DeLillo dégage une aura prophétique – ou métaphysique et philosophique. En tout cas, un parfum de mystère. Celui-ci est encore décuplé avec Zero K: l’écrivain s’attaque à la vie après la mort, dans les deux premiers tiers du roman, en nous entraînant au laboratoire Convergence, un centre de cryogénisation (ambiance SF garantie). »

4. Parce que, comme le dit Jean-Louis Legalery le message de Don DeLillo semble clair et je suis en parfait accord avec lui, « à savoir que l’espoir selon lequel le progrès technologique puisse constituer une solution à la mortalité relève de la plus haute plaisanterie (tout comme la religion dans l’esprit de l’auteur) et éloigne les humains dangereusement de ce qui doit être leur préoccupation majeure, la vie quotidienne, ici et maintenant. »

5. Pour cette critique élogieuse de Michel Schneider dans Le Point: « Un très beau livre, une fable « sci-fi » sur l’avenir de l’Amérique et le nôtre, montrant à nouveau comment le langage du capitalisme nous fait parler, et à quel point la cyberculture de masse programme nos cerveaux et définit nos relations personnelles et sociales. Mais aussi une méditation atrocement glaçante, c’est le cas de le dire, sur ce que Norbert Elias a appelé la solitude des mourants. Autant dire qu’en des temps où méditer sur la mort semble devenir une manie ringarde et mourir une maladie évitable — pour les riches en tout cas — il est urgent de lire Zero K. »

Zero K
Don DeLillo
Éditions Actes Sud
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Kerline
304 p., 22,80 €
EAN : 9782330081560
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Choisir de mourir pour prendre la mort de vitesse, décider de se transformer en créature-éprouvette dans l’attente de jours meilleurs afin de revenir au monde en être humain augmenté et radicalement inédit, telle est l’offre de Zero K, un centre de recherches secret. Son principal actionnaire, le richissime Ross Lockhart, décide de faire appel à ses services pour son épouse, atteinte d’une maladie incurable, et convoque son fils unique pour assister à la fin programmée de la jeune femme consentante.
Un roman d’une puissance et d’une portée rares, tant sur le plan littéraire que philosophique.

Les critiques
Babelio
BibliObs (Didier Jacob)
La règle du jeu (Christine Bini)
Télérama (Nathalie Crom)
Diacritik (Jean-Louis Legalery)
Libération (Mathieu Lindon)
En attendant Nadeau (Steven Sampson)
Blog Les carnets du Pr. Platypus
Le Temps (André Clavel)
Grazia (Sylvain Bourmeau – entretien avec l’auteur)
Fragments de lecture… les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières lignes du livre
« Tout le monde veut posséder la fin du monde.
C’est ce que déclara mon père, debout près des fenêtres à petits carreaux de son bureau de New York – gestion de fortune, transmission de patrimoine, marchés émergents. Nous partagions un moment rare, contemplatif, impression parachevée par ses lunettes de soleil à l’ancienne, qui faisaient entrer la nuit. En observant les œuvres d’art dans la pièce, diversement abstraites, je commençai à comprendre que le silence prolongé qui avait suivi sa remarque n’appartenait à aucun de nous deux. Je pensai à son épouse, la deuxième, l’archéologue, celle dont l’esprit et le corps défaillant allaient bientôt dériver, à l’heure dite, dans le grand vide.
Ce moment me revint en mémoire quelques mois plus tard et une moitié de monde plus loin. J’étais assis, ceinture bouclée, à l’arrière d’un break blindé aux vitres fumées, aveuglé de part et d’autre. Le chauffeur, séparé par une cloison, portait un maillot de football et un pantalon de survêtement dont le renflement, à hauteur de hanche, indiquait une arme de poing. Après une heure de trajet sur de mauvaises routes il arrêta la voiture et dit quelque chose dans son micro de poitrine. Puis il tourna la tête de quarante-cinq degrés en direction du siège passager arrière droit. Ce que j’interprétai comme une invite à déboucler ma ceinture et à sortir.
Ce trajet était la dernière étape d’un voyage marathon et, en descendant du véhicule, je m’immobilisai un instant, étourdi par la chaleur, mon sac de voyage à la main, tandis que mon corps se dénouait. J’entendis le moteur redémarrer et me retournai. La voiture repartait vers l’aérodrome privé, unique objet mobile en vue, bientôt enveloppé par la terre ou la lumière déclinante ou tout simplement l’horizon. »

Extrait
« Il sourit, adopta une attitude de fausse réminiscence, puis changea de physionomie, en manipulateur rompu, et s’adressa à moi d’un ton sec.
“Pense à ici, à ce que c’est, à qui est ici. Imagine la fin de tous les petits malheurs minables que tu as accumulés depuis des années. Pense au-delà de l’expérience personnelle. Laisse ça derrière toi. Ce qui se passe dans cette communauté n’est pas seulement la création d’une science médicale. Il y a des sociologues dans l’opération, des biologistes, des futurologues, des généticiens, des climatologues, des neuroscientifiques, des psychologues, des éthiciens, si c’est le mot juste. niveaux. Tous les esprits vitaux. Du global English, d’accord, mais aussi d’autres langues. Des traducteurs sont nécessaires, humains et électroniques. Il y a des philologues qui concoctent une langue élaborée, unique, pour la Convergence. Les racines, inflexions, même les gestes. Les gens l’apprendront et la parleront. Une langue qui nous permettra d’exprimer des choses que nous ne savons pas exprimer aujourd’hui, de voir des choses que nous ne voyons pas encore, de nous voir nous-mêmes et les autres d’une manière qui nous unisse et élargisse tous les possibles.”
Il s’envoya une ou deux gorgées supplémentaires, puis porta son verre à son nez et le renifla. Il était vide, maintenant.
“Nous prévoyons que le site que nous occupons actuellement deviendra, avec le temps, le cœur d’une nouvelle métropole, peut-être un État indépendant, différent de tous ceux que nous avons connus. C’est le sens de mon propos quand je me présente comme un homme sérieux.
— Avec un sérieux fric.
— Du fric, oui.
— Des masses.
— Et d’autres donateurs. Des individus, des fondations, des corporations, des fonds secrets de divers gouvernements par le biais de leurs services de renseignements. Cette idée est une révélation pour des gens avisés dans de nombreuses disciplines. Ils comprennent que le moment est venu. Pas seulement dans le domaine des sciences et de la technologie, mais de la politique et même de la stratégie militaire. Une autre façon de penser et de vivre.” »

À propos de l’auteur
Don DeLillo s’est aujourd’hui imposé comme un auteur culte sur le plan international. Il a obtenu les distinctions littéraires les plus prestigieuses dont The National Book Award, The Pen / Faulkner Award pour l’ensemble de son œuvre et The Jerusalem Prize en 1999. En France, toute son œuvre est publiée par Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

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L’été en poche (15)

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Trente-six chandelles

En 2 mots
Un livre sur la mort qui met de bonne humeur, à moins qu’il ne s’agisse d’un livre sur la vie et la façon que nous avons de la gérer… Marie-Sabine Roger a cet art délicat de raconter des histoires profondes sans en avoir l’air, avec un humour construit sur l’absurdité de quelques situations et quelques métaphores bien senties.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Nathalie Levieux (Librairie A LIVR’OUVERT, Paris)
« Dans la famille Decime, les hommes ne font pas de vieux os ! Ils meurent tous lors de leur 36ème anniversaire. Et aujourd’hui c’est au tour de Mortimer Decime d’arriver à l’âge fatidique. Résigné, il a quitté son travail, vendu sa voiture et il attend que la mort vienne…
Mais l’heure passe et il est toujours vivant… Que faire maintenant de cette vie qui n’était pas prévue ? De l’optimiste, de l’humour, des personnages hauts en couleur… Un beau roman humaniste. »

Vidéo


Marie-Sabine Roger présente «Trente-six chandelles». © Production librairie Mollat.