Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts
Blog Calliope Pétrichor
Blog Mes écrits d’un jour

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
France TV info (Anne-Marie Revol)
Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
Blog Le tourneur de pages


Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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Rompre les digues

PIROTTE-rompre_les-digues  RL_hiver_2021

En deux mots
Renaud, quinquagénaire aussi riche que dépressif, promène sa mélancolie le long de la côte belge, accompagnée de son ami d’enfance et de quelques femmes qui l’empêchent de sombrer. Jusqu’au jour où il engage Teodora, une émigrée salvadorienne, dont les mystères vont le fasciner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague»

C’est du côté d’Ostende qu’Emmanuelle Pirotte nous entraine avec son nouveau roman, superbe de mélancolie de d’humanité. Avec à la clef la rencontre d’un quinquagénaire dépressif avec une émigrée salvadorienne.

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Pirotte a choisi de mettre en scène une famille de haute-bourgeoisie belge, ou ce qu’il en reste. Renaud en est le symbole à la fois le plus fort et le plus faible. Le plus fort parce qu’il rassemble tous les traits caractéristiques de sa lignée et le plus faible parce qu’après une tentative de suicide avortée dans sa jeunesse, ce quinquagénaire promène son mal de vivre en étendard.
Autour de lui, le personnel de maison vaque à ses occupations, à commencer par Staline. C’est ainsi qu’il avait surnommé Angèle, à son service depuis plus de quarante ans, et qu’il avait conservé malgré toutes les brimades qu’elle lui avait fait subir jeune, Jacqueline la cuisinière et son mari Henri, l’homme à tout faire. Mais c’est Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995, qui va jouer un rôle majeur dans cette histoire. Pour l’heure, elle s’occupe de trois enfants d’une famille belge installée à Marbella. Mais nous y reviendrons. Le premier cercle, autour de Renaud, se compose de François, le fils de la cuisinière, qui est l’ami de Renaud depuis ses six ans et qui partage avec lui son spleen, lui qui s’est jamais remis de la perte de son épouse, suite à un cancer. Licencié, il a vivoté grâce à des petits boulots avant de se retrouver au chômage et n’a plus vraiment envie de retrouver du travail. Clarisse, en revanche, est plus lumineuse. C’est auprès de cette tante, installée en Angleterre, qu’il trouve refuge depuis qu’il est adolescent.
Complétons enfin le tableau avec Sonia, la prostituée moldave qu’il «loue» régulièrement, Brigitte qui milite dans l’humanitaire et Tarik, le dealer dont il vient de faire la connaissance et lui procure de la coke et du crack.
Alors que Renaud est en Angleterre, il apprend le décès d’Angèle et regagne la Belgique. C’est à peu près au même moment que la famille qui emploie Teodora décide de rentrer dans son plat pays. Quelques jours plus tard, à l’instigation de François, Renaud décide de prendre Teodora à son service. La Salvadorienne, dont on découvre petit à petit le trouble passé, et le bourgeois dépressif vont alors entrer dans une curieuse danse qui va les transformer tous deux.
Emmanuelle Pirotte réussit un roman d’une grande richesse, qui colle parfaitement à cette ambiance si bien rendue par Brel
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
En suivant Renaud et sa mélancolie, ses pensées morbides, la romancière parvient tout à la fois à nous le rendre attachant, malgré ses côtés insupportables. Il en va du reste de même de ses autres personnages, avec leur failles et leur humanité, lovés dans une écriture dont chacun des mots résonne, tout à tour sarcastique ou drôle, poétique ou crue. Une écriture aussi dense qu’addictive, une petite musique qui nous suit longtemps…

Rompre les digues
Emmanuelle Pirotte
Éditions Philippe Rey
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782848768663
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement du côté d’Ostende, mais aussi à Bruxelles, Bruges, Gand. L’Angleterre et notamment St Margaret-at-Cliffe près de Douvres, l’île de Man et de Jersey, Canterbury et Birmingham sont également mentionnés ainsi que les lieux de villégiature comme Courchevel, Saint-Tropez, le lac de Côme, Marbella. On y évoque aussi San Salvador et la région napolitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur les rives de la mer du Nord, Renaud coule des jours malheureux dans sa maison de maître, malgré l’attention de ses amis, presque aussi perdus que lui: François, vieux chômeur lunaire, et Brigitte, investie auprès des migrants. Ni les rencontres régulières et souvent dangereuses avec Tarik, son dealer, ni les voyages sporadiques en Angleterre chez l’excentrique tante Clarisse ne viennent guérir son dégoût de l’existence. À la mort de sa vieille gouvernante, Renaud recrute Teodora, jeune Salvadorienne taciturne, sans connaître son violent passé… Dans la grande demeure remplie d’œuvres d’art et de courants d’air, entre ces deux écorchés s’installe alors un étrange climat de méfiance et d’attraction.
Avec un humour mêlé de tendresse, Emmanuelle Pirotte brosse un portrait vitriolé de notre Occident épuisé. Mais elle esquisse également la possibilité d’une rédemption. D’Ostende à Douvres, en passant par l’Espagne et l’Amérique latine, nous marchons dans les pas de personnages intenses et fragiles qui se heurtent à leurs démons, à la violence et à la beauté du monde. Renaud et Teodora sortiront ils de leur profonde nuit pour atteindre l’aube d’une vie nouvelle ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Thierry Detienne)

Les premières pages du livre
« Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta tam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement, c’est syncopé et fluide, raide et souple, ça exprime tout et ça n’exprime rien, ça vous dit combien vous êtes un crétin et, nonobstant ce fait, quelle fine intelligence, quelle profonde sensibilité est la vôtre, à vous, vous l’Élu qui avez le privilège de connaître cette musique, de l’aimer, de la jouer, même mal, mais qu’importe. Ça vous piège, vous inonde du sentiment que peut-être vous n’êtes pas irrévocablement perdu. Dieu ne vous aurait pas abandonné, ta ta tam ? Même si vous pensez avec Cioran que Dieu doit tout à Bach, et non l’inverse, cette musique qui ébranle votre âme et votre carcasse tout entière vous rend perplexe, creuse fugitivement le sillon du doute.
Tam tam, da ba da ba da ta ta, ta ta, ça vous poursuit, mais non, c’est vous qui vous tuez à courir après ce flux d’accords qui semble ne jamais devoir s’arrêter, vous laissant toujours orphelin et cependant tout plein de lui. C’est implacable presque martial mais cela déborde de désinvolture arrogante, c’est désincarné, et ça met vos sens en pagaille. Et puis il y a aussi quand même, si, si, si, il faut être honnête, il y a sans conteste ce truc très boche, très carré, une forme de parfait ordonnancement germanique, eine perfekte Bestellung, rien qui dépasse, les notes à leur juste place, se dévidant au pas de l’oie.
Il a eu le malheur de dire ça récemment à un dîner de cons, et tout le monde a bien ri. Il a aussitôt protesté de son absolue sincérité ; ça a jeté un grand froid. Une des bonnes femmes est d’origine allemande, lui a bavé son voisin de table au creux de l’oreille, et Renaud a répondu que c’était précisément la raison de sa remarque, puis il s’est levé solennellement, s’est excusé auprès de la Teutonne, a porté un toast au génie allemand, à Bach et à ce cher Nietzsche. Cela n’a pas vraiment détendu l’atmosphère et on lui a fait comprendre qu’il valait mieux regagner son chez-lui. Il avait refusé un taxi, était reparti à pied par les rues détrempées, transi et titubant, se maudissant d’avoir accepté l’invitation de ces parvenus qui avaient fait fortune dans le nettoyage industriel.
Il entend des pas dans l’escalier. C’est Staline qui arrive avec son plateau d’argent où trône la cafetière fumante en vieux Sèvres, ainsi que la tasse et la soucoupe assorties. Staline et son groin hypocrite, son tablier blanc immaculé, son haleine de fleurs pourries et ses gestes d’une servilité congénitale. Il avait donné ce surnom à la domestique quand il avait sept ans, juste après qu’elle l’avait enfermé pendant trois heures seul dans la cave, plongé dans une obscurité totale. C’était la punition qu’elle infligeait à Renaud pour avoir laissé entrer un chaton abandonné dans la cuisine. Malgré la peine et l’amertume, frémissant d’effroi dans le sous-sol glacial, son cœur blessé d’enfant instruit avait quand même préféré Staline à Hitler. Il aurait pu choisir Franco, car Angèle et le tyran étaient de la même race de bouffeurs de paëlla, de joueurs de castagnettes et de sacrificateurs de taureaux. Mais Franco ne lui semblait pas assez cruel pour soutenir la comparaison avec la bonne.
Hiiiiiiiii ! Combien de fois lui a-t-il demandé de graisser les gonds de la porte de sa chambre ? Voici que pénètre dans la pièce le plateau étincelant, surmonté par la formidable paire de seins inutiles. La gouvernante était entrée au service de la famille à vingt ans. Elle n’avait pas eu d’enfants, et guère plus d’amants ; sa bigoterie ne le lui aurait pas permis. Et il était peu probable que le désir se soit jamais frayé un chemin dans cet être qui n’avait d’humain que le nom. Ces appendices féminins monstrueux faisaient dès lors figure d’imposteurs. Avant l’épisode du chat, Renaud avait voulu croire à leur sincérité ; quand Angèle le débarbouillait après le goûter, qu’elle approchait de son torse sa petite tête pour lui enfiler son bonnet, Renaud avait espéré que ce contact moelleux disait d’Angèle quelque chose qu’elle ne montrait pas, mais qui était certainement caché derrière ce vaste poitrail. Une bonté, une douceur qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et dont les deux monticules tremblants étaient des témoins silencieux et fiables.
Angèle pose le plateau sur le bureau, verse le café dans la tasse qu’elle vient placer avec onction sur la table de nuit. Elle évite le regard de Renaud, autant que lui le sien, puis va ouvrir les tentures d’un mouvement brusque qui fait crisser les anneaux de cuivre contre la tringle, et ce bruit chasse définitivement le capriccio de Bach de l’esprit de Renaud. Cela lui procure une espèce de soulagement, car lorsqu’il s’éveille avec un air dans la tête, il y a de fortes chances que celui-ci l’accompagne toute la journée et finisse par s’imposer comme une torture. La domestique sort, redescend l’escalier. Renaud dispose des oreillers derrière son dos, boit une gorgée de café et allume une cigarette. Dehors, la rue est silencieuse. Les vacances de Noël terminées, les touristes rendent la ville à sa mélancolie et à cette sorte de torpeur qui la tient en hiver, la berce de brume et de pluie fine, la saoule de rafales gorgées d’embruns.
Faut-il vraiment se lever, encore une fois, encore cette fois ? Se lever et se laver, ou peut-être pas ? Choisir des habits, sortir de la chambre et se rendre dans les autres pièces, affronter la lumière, les odeurs, et Staline, et Jacqueline la cuisinière et Henri, son mari, l’homme à tout faire ? Si seulement… Si seulement Henri avait ce pouvoir : tout faire. Faire disparaître la nausée chaque matin et chaque soir, la lassitude et la tristesse qui s’accrochent à vous comme ces voix inconnues au téléphone, qui tentent de vous vendre une caisse de vin ou une consultation chez une voyante, ces voix souvent féminines à l’accent étranger, teintées de désespoir, de bêtise, de résignation, qui vous appellent depuis le bout du monde et que vous rembarrez comme vous ne chasseriez pas un chien errant. Elles vous tiennent au corps, ces voix, une fois qu’elles ont résonné à vos oreilles, et vous hantent comme l’envie d’en finir. S’il te plaît, Henri, fais disparaître le souvenir de ces voix, le mal de vivre, le bruit des anneaux sur la tringle, la figure ignoble de Staline.
« Mais pourquoi la gardez-vous ? » avait osé demander le brave homme, ainsi qu’une kyrielle de gens depuis des années. Renaud ne prenait pas la peine de leur répondre. Il n’avait pas le courage d’exposer des mobiles qu’il avait déjà tant de mal à s’avouer à lui-même.
La vérité était aussi sale et vilaine qu’Angèle, que Renaud, que ce monstre à deux têtes qu’ils formaient depuis plus de quarante ans. Renaud gardait Angèle comme on conserve une vieille blessure en l’empêchant de cicatriser, comme l’enfant qui arrache la croûte de son genou chaque fois qu’elle vient de se former, prend plaisir à observer le sang couler de nouveau, à sentir la douleur irradier. Renaud se plaignait de son fardeau auprès de Henri et de Jacqueline, de François son ami d’enfance, de Sonia sa pute attitrée. Et cela lui faisait du bien d’obtenir leur compassion, avant de s’en retourner vers sa vieille croûte.
Privé d’Angèle, Renaud perdrait une part essentielle de lui-même, la plus moche assurément, la plus méchante, la plus fragile et la plus indigne. Mais pour être parfaitement méprisable, cette part ne lui appartenait pas moins de plein droit, et il n’était pas question qu’il s’en débarrasse. Angèle d’ailleurs ne le permettrait pas. Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte.
Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie. Il avait bien du mal à se souvenir d’un temps où il n’en était pas ainsi. Renaud avait pourtant remisé l’Espagnole dans une lointaine soupente de son esprit durant ses études en Grande-Bretagne. De l’âge de treize ans à la fin de son cursus universitaire, il n’avait entrevu Angèle que quelques jours par an et n’y pensait guère. Elle n’accompagnait pas la famille à Courchevel l’hiver, à Saint-Tropez l’été ou au lac de Côme. Sa place était en Belgique, à Bruxelles où vivaient les parents de Renaud. Elle était tolérée dans la laide villa du Zoute qu’ils occupaient le week-end quand ils n’avaient rien de mieux à faire. Ainsi en avait décidé la mère de Renaud. Ils étaient servis dans leurs autres propriétés par des domestiques à demeure, des gens du cru ; c’était tellement plus authentique.
À l’âge de cinquante-deux ans, la mère de Renaud avait eu une embolie cérébrale alors qu’elle achetait un sac en python bleu canard dans une boutique du Zoute. La vendeuse emballait l’objet, quand sa cliente s’effondra bien raide sur le comptoir, yeux démesurément ouverts et fixes, « comme si on l’avait débranchée », selon les termes de la commerçante. La mère vécut encore deux ans, privée de la parole et de l’usage de ses jambes, de celui de ses sphincters et sans doute aussi d’une part non négligeable de sa raison. Les médecins n’étaient pas formels sur ce dernier point cependant. Mais son sempiternel sourire égaré et la manière dont elle tenait serré contre elle, jour et nuit, le sac en python, comme Gollum son « précieux », ne laissaient guère de doute sur sa santé mentale. Elle se mettait souvent à chantonner en regardant dans le vide, et cela ne venait pas atténuer le sentiment que cette femme était définitivement hors du coup.
Elle attendait la mort – il serait plus juste de dire qu’on attendait la mort pour elle – au home des Petites Abeilles, une maison d’accueil de la banlieue de Bruxelles, où végétaient une tripotée de malades mentaux et de vieux fous impotents. Renaud se félicitait de vivre en Angleterre, afin d’avoir le moins possible l’occasion de contempler le spectacle de sa mère démente. Elle ne semblait pas le reconnaître, son comportement n’était pas le moins du monde altéré par la présence de Renaud, pas plus que par celle de son époux, d’Angèle ou de quiconque. Il y avait bien un infirmier qui, chaque fois qu’il s’adressait à elle ou la manipulait, obtenait un regard un peu moins vacant, un sourire plus sensé. Renaud l’avait même vue une fois poser sa main décharnée sur le bras de l’auxiliaire de soin. Il avait chassé d’un ricanement la pathétique image de son esprit. Mais elle était souvent revenue le hanter dans un rêve qu’il se méprisait de faire : c’était sur son bras à lui que sa mère posait sa main prématurément vieillie, c’était à lui qu’elle adressait son sourire niais. C’était lui-même qui lui répondait aussi niaisement, le regard embué.
On l’avait enterrée un jour d’avril venteux, avec son sac.
Ce départ ne laissa aucun vide dans la vie de Renaud. Il lui semblait que sa mère l’avait désertée depuis toujours ; elle avait pondu un fils, avant de l’abandonner aux soins de quelques nounous quand il était bébé, puis d’Angèle, pour se consacrer à ses voyages, ses amies de l’atelier de développement personnel, son yoga, ses vernissages et ses séances de shopping. C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine.
Le père était une figure encore plus consternante et fantomatique ; ses rares moments de présence généraient une atmosphère de tension insoutenable. L’homme ne vivait que par l’intermédiaire du téléphone, du fax qui turbinait à plein régime dans un grésillement poussif, de divers journaux qui l’informaient des fluctuations de la bourse, et dont il tournait les pages avec une sorte d’agacement méditatif. Rien ni personne n’avait le pouvoir de susciter son intérêt autant que ces trois choses. L’avènement de la téléphonie mobile sonna le glas du dernier vestige de savoir-vivre dont il teintait encore parfois ses rapports avec ses semblables. Il fut un des premiers adorateurs de la petite boîte magique, et il comprit bien avant nombre de ses contemporains l’étendue des avantages liés au caractère portable de l’objet, qui ne le quittait sous aucun prétexte. Le père de Renaud était un avant-gardiste de la connexion, une saisissante préfiguration de l’homme du XXIe siècle.
Lorsque enfin il échappait à l’emprise de sa panoplie du parfait homme d’affaires, c’était tout auréolé de gravité stupide. Il donnait l’impression qu’il venait d’empêcher une explosion atomique ou de trouver un vaccin contre le cancer. Il se frottait les yeux et posait son regard loin, prenait des mines compassées et soupirait, afin que l’on se pénètre de l’importance de sa mission, de son labeur acharné destiné à offrir cette vie de luxe et d’oisiveté à ceux dont il avait la charge. En réalité, il avait hérité d’une grosse fortune qui prospérait grâce à une équipe de financiers et d’avocats redoutables. On ne lui demandait pas grand-chose, seulement une signature de temps à autre. Il était quasi inutile au bon fonctionnement de ses affaires, comme son père avant lui, comme Renaud s’il lui survivait.
Dans le hall, Staline s’escrimait à dépoussiérer le lustre en cristal de Venise. Perchée sur la dernière marche d’un escabeau, elle retenait son souffle en faisant délicatement glisser son plumeau sur les tubulures nacrées et les corolles charnues couleur de corail. Les pampilles tintèrent faiblement sous la caresse. L’image du corps de Sonia s’imposa. Depuis combien de temps Renaud ne lui avait-il pas rendu visite ? Il alla se réfugier dans la cuisine où Jacqueline l’accueillit par un large sourire. Ça sentait bon le cumin et les pruneaux. Renaud souleva le couvercle de la marmite sur la cuisinière : c’était un tajine d’agneau, selon la recette que Jacqueline tenait de sa belle-fille originaire du Maroc. Une fort brave fille, cette Leila, qui venait prendre soin de la maison un mois par an, quand Staline s’en retournait dans sa fournaise andalouse. Était-ce bien l’Andalousie qui avait vu naître le cerbère ? Ou bien la région de Valence ?
Par la fenêtre, Renaud observe Henri qui ratisse les feuilles et ramasse les branches tombées lors de la dernière tempête. Il les jette dans un grand brasier au milieu du jardin. Renaud enfile un vieux Barbour qui pend à la patère de l’office, chausse des bottes et sort pour le rejoindre. L’air tout chargé de gouttelettes en suspension sent le bois brûlé, l’humus, les effluves des innombrables sapins qui décorent la ville. Henri lui adresse un petit salut de la tête. Ils contemplent les flammes en silence. Puis Henri ramasse les outils de jardinage, pose une main chaude sur l’épaule de Renaud, marmonne quelque chose et rentre. Jacqueline va endosser son manteau d’un autre âge, glisser son bras sous celui de son mari et ils rentreront chez eux tranquillement. Elle s’inquiétera de ne pas avoir vu Renaud manger, espérera qu’il fera honneur à son plat à un autre moment de la journée ou de la nuit. Le vieux la rassurera en lui disant que Renaud ne se laissera pas mourir de faim. Mais ils croiseront tous deux les doigts au fond de leurs poches en faisant un vœu, car ils ne peuvent ni l’un ni l’autre affirmer que cela n’arrivera pas.
Renaud a passé l’âge du suicide en bonne et due forme. La pendaison, la noyade, le saut d’un pont ou sous un train ne sont plus pour lui. Il avait tenté de s’empoisonner avec les barbituriques de sa mère à l’âge de dix-huit ans, avait pris soin de s’enrouler la tête dans un sac en plastique, s’était endormi dans la maison vide. Mais sa mère était rentrée plus tôt que prévu et l’avait sauvé. L’imbécile. Quitter la vie de son plein gré de manière aussi radicale avant d’avoir vingt ans est un acte sublimement romanesque. Après, cela devient pathétique. À quarante-huit ans, on peut juste envisager de s’en aller lentement à petites doses d’alcool, de tabac, de cocaïne et d’amphétamines, de nuits sans sommeil. Comme ça, l’air de rien, l’air de succomber un peu malgré soi, de subir. Sans panache. Voilà ce qui lui reste. On ne peut pas l’accuser de chômer pour arriver à ses fins. Mais même maltraitée, sa santé reste excellente. Son corps résiste.
Il quitte Henri et va remplir un grand verre de whisky qu’il descend en deux coups, se sert une petite assiette de tajine qu’il mange debout en errant d’une pièce à l’autre. Il n’est pas capable d’avaler plus de cinq bouchées. Les activités d’Angèle ont cessé, ou bien la bonne est anormalement silencieuse… Non, elle est sortie, sans doute pour remplacer le grand bouquet de fleurs qui orne la console du hall. Elle a la vilaine manie de choisir des glaïeuls ces temps derniers, bien que Renaud les déteste. Après avoir fumé deux cigarettes, il se rend dans le cabinet de curiosités.
C’est la seule pièce de la maison interdite à Staline. Renaud époussette lui-même le cabinet à secrets hollandais, la carapace de tortue, les coquillages et les malles anciennes, la vaisselle d’argent, les camées antiques et les pierres précieuses, les vanités, les os de monstres de la préhistoire, les bocaux où surnagent des sirènes, créatures hideuses nées de cerveaux grillés sous les tropiques, fabriquées à partir d’une tête et d’un torse de singe cousus à une queue de serpent ou de poisson, toutes ces choses qu’il a accumulées au fil des années en écumant les antiquaires. Il n’ouvre pas les volets intérieurs, allume les deux cierges pascals aux coins de la pièce, et s’approche du catafalque de verre où dort la pièce qu’il considère comme la plus précieuse de sa collection.
Dans la faible clarté frémissante, la chevelure semble onduler comme une eau sombre sur le velours grenat. Il soulève le couvercle transparent et plonge la main dans les mèches d’un noir de jais, qui n’ont rien perdu de leur douceur. Renaud avait acheté l’objet à une vente publique quatre ans plus tôt. Il faisait partie de l’inventaire d’un château du Brabant flamand depuis le XVIIe siècle. On ne connaissait rien de son origine, ni pourquoi il s’était retrouvé là. La chevelure est son secret, son trésor, son « précieux » à lui, ce qu’il aimerait emporter dans la tombe, ou plutôt dans le four. Il repense à sa mère et à son sac en python qui l’accompagne dans le grand voyage d’outre-tombe, tel le cheval de Childéric. Chacun ses lubies ou ses croyances, deux choses qui n’en forment souvent qu’une.
Cette relique macabre le reliait paradoxalement à la vie. La chevelure était un mystère merveilleux et impénétrable qui l’apaisait, lui donnait le sentiment d’être en communion avec le monde, avec ses semblables, envers et contre tout, le dégoût, la fatigue, Staline, le fantôme de sa mère, les smileys et les likes, les touristes chinois, l’extinction des panthères et la fonte des glaces.

Ce matin, 5 janvier, Teodora s’éveille en sursaut à 5 heures 22 minutes. Ce sont les hurlements de Louis qui l’arrachent brusquement au sommeil. Louis, le fils de la famille belge pour laquelle elle travaille depuis maintenant huit mois. Malgré les demandes répétées, les menaces de le priver de dessert ou de tablette – inutiles puisqu’elles ne peuvent pas être mises à exécution –, l’enfant de quatre ans refuse de se lever et de rejoindre Teodora dans sa chambre sans faire de bruit. Louis ressent un plaisir manifeste à observer les traits tirés de la jeune femme, les larmes de fatigue qui inondent ses yeux, alors qu’elle pose le biberon de lait sur la grande table basse en palissandre devant la télévision.
Mme Vervoort l’avait engagée en mai de l’année précédente pour s’occuper de ses trois enfants, Louis, le démon hurleur beau comme un dieu, Émeline, une pimbêche taiseuse de sept ans et Astrid, douze ans, laide, malheureuse et atteinte d’une sorte d’affection appelée « haut potentiel », qui impliquait, selon les termes de Madame, une intelligence supérieure, une sensibilité merveilleuse et un caractère de cochon.
Teodora n’était en Espagne que depuis trois mois et travaillait comme aide à domicile chez des personnes âgées lorsque la voisine de l’une d’entre elles lui avait parlé de Belges qui vivaient à Marbella, et cherchaient une bonne d’enfants. Bien qu’elle préférât torcher les vieux que les gosses, Teodora avait téléphoné pour prendre rendez-vous, camouflé sa cicatrice sur la pommette avec du fond de teint, enfilé sa robe bleu marine à col blanc, parfaitement démodée, qui lui donnait un air sage et atténuait la dureté de ses traits taillés à la serpe. Elle avait pris le bus jusque Marbella, puis marché vers l’ouest et le quartier de Nueva Andaloucía, en psalmodiant le nom belge aux sonorités étranges, tout plein de consonnes, avec ce o double qu’il fallait sans doute allonger mais pas trop. Vervoort. Ou bien fallait-il prononcer Vervourt ? Le nom lui donnait envie de rire. Peu de chose donnait envie de rire à Teodora Paz.
Madame l’avait reçue dans l’immense salon « avec vue sur la vallée du golf », comme elle le déclara d’un air las, « et la montagne » dont elle chercha en vain le nom en agitant la main avec agacement. Elle l’avait fait asseoir dans un canapé si profond qu’elle eut l’impression qu’il allait l’engloutir. Les yeux clairs et froids de Madame, artistement maquillés pour paraître dépourvus d’artifices, avaient glissé sur Teodora comme si elle était un meuble ou un vêtement, puis leur propriétaire avait déplacé son corps maigre vers ce qui devait être une cuisine, et l’y avait laissé pendant un temps qui parut à Teodora anormalement long. La femme allait-elle revenir avec quelque chose à boire ? La vue de carte postale, figée dans le bleu et le vert cru, avec ses toits de tuiles agressivement neuves, ses jardins parfaitement entretenus, où personne ne se promenait, où aucun enfant ne jouait, ses piscines vides qui semblaient n’exister que pour être prises en photo, inspirait à Teodora une tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Sans doute aurait-elle dû se réjouir, mais de quoi ? Avait-elle traversé l’enfer pour cette vue, ce divan où elle sombrait lentement, ce vase intentionnellement tordu d’une affreuse couleur jaune, pour ces photos démesurées d’œufs durs dans des coquetiers, d’un gorille fluorescent fumant le cigare, et pour cette femelle blonde et mal nourrie qui réapparaissait enfin les mains vides ?
Teodora fut prise du désir de se lever du divan-tombeau et de s’enfuir, de s’en retourner vers son minable salaire, ses vieux délaissés, avec leurs escarres et leurs odeurs de pisse, leurs sourires édentés et leurs cerveaux qui battaient la campagne. Mais elle resta. La liberté était le seul véritable luxe, et elle n’en jouirait jamais.
Il est à présent 6 h 10. Tout est parfaitement silencieux, car Louis porte un casque pour regarder son dessin animé. Teodora se tient debout devant la baie vitrée et la vue, toujours aussi immobile et dépourvue de vie. Depuis huit mois, elle n’a été autorisée à sortir que trois fois seule. Elle en a profité pour aller se baigner dans la mer. Les enfants Vervoort n’aiment pas la mer, c’est salé et ça pique la peau, et puis il y a le sable, et le vent qui plaque le sable sur le corps humide, et l’eau un peu trop froide, et les nuages qui cachent le soleil. Toutes ces choses auxquelles on ne peut pas ordonner de disparaître d’un mot ou d’une pression sur un bouton. Ils préfèrent la piscine de la résidence. Teodora n’y entre jamais. Elle ne fait que surveiller les ébats, une fesse sur le bord d’un transat, car Madame ne supporte pas de l’y voir allongée. C’est une position qui ne permet pas une attention optimale, dit-elle. Optima est un mot qu’elle prononce souvent. À tout propos. Madame vit en Espagne depuis cinq ans, mais son espagnol laisse sérieusement à désirer. Qui s’en soucie ? Son vocabulaire est bien assez étendu pour lui permettre de se faire obéir.
Maria, la Colombienne qui fait le ménage, a commencé à récurer la cuisine. Teodora la rejoint et se fait un café, lui en propose un. La jeune femme accepte, dépose un instant ses loques et prend le temps de siroter le liquide fumant en fermant les yeux. Maria a tenté de créer une intimité avec Teodora. Toutes ces pauvres Latinas au service des Blancs se rapprochent comme des rats pris au piège, comme les esclaves d’autrefois dans les plantations. Teodora n’a que faire de cette chaîne d’amitié fondée sur la souffrance, le déracinement, le simple fait d’être une femme née dans un pays pauvre où l’on parle espagnol. Elle a vite coupé court aux questions de Maria, qui ne sait rien d’elle, pas plus que le Señor et la Señora, que Louis et Émeline, qu’Astrid, que le facteur, la boulangère, le décorateur, qui n’en ont rien à faire et ne lui demandent rien. Elle offre une opacité si parfaite au petit monde qui l’entoure qu’elle finit par se donner l’impression de tromper sa propre mémoire, de n’avoir aucun lien avec cette femme qui s’appelait elle aussi Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995.

Ce sont des glaïeuls. Des glaïeuls orange. Leurs hautes silhouettes austères et sans grâce s’élèvent devant le miroir en bois doré, comme autant de dames patronnesses faisant tapisserie dans une salle de bal. Renaud envoie le vase se fracasser sur le sol en marbre. Une porcelaine de Meissen d’une laideur sans nom qui valait une fortune. Staline accourt, se prend la tête dans les mains et implore le Christ. Renaud lève les bras dans un geste d’impuissance surjouée, enfile un manteau et sort. Cet acte vandale lui a donné l’élan qui lui manquait pour parvenir à s’extraire de la maison. Une fois dehors, il marche au hasard avant de s’apercevoir qu’il a envie de voir François. Il prend la direction de Mariakerke, où son ami occupe un studio meublé. « C’est moi », dit Renaud dans l’interphone. François traîne en pyjama et pantoufles dans son vingt mètres carrés. Il propose à Renaud quelque chose à boire, ouvre le frigo, contemple indéfiniment les planches sales où moisissent une branche de céleri et un bloc de fromage à pâte dure, d’une couleur verdâtre. François gratte son crâne dégarni, referme le frigo, offre à Renaud un sourire désolé.
– Ça va pas fort, hein ? lui demande Renaud en s’affalant sur le canapé-lit encore ouvert.
– Ce sont mes dents, répond François.
– Il y avait des temps et des temps, qu’je n’m’étais plus servi de mes dents, chantonne Renaud.
– Salaud, va ! gémit François.
– Mais combien de fois ai-je proposé de te payer des couronnes ?
– Non, non et non, merde ! Je vais faire tout arracher et mettre un dentier. Et basta.
Renaud prend le livre sur le tabouret servant de table de chevet, l’ouvre, le ferme, le repose, se lève, va à la fenêtre qui donne sur une de ces impasses venteuses entre deux rangées d’immeubles évoquant les banlieues d’une ville d’ex-Union soviétique. Une petite femme sans âge aux jambes comme des poteaux promène péniblement son chien.
– Allez viens, on va manger un truc chez Georges, lâche Renaud.
François se frotte la mâchoire en grimaçant.
– Ben tu prendras les croquettes de crevettes, c’est facile à mâcher ça, non ? Et puis tu n’as qu’à boire un milk-shake après.
– Je préfère les gaufres, soupire François.
– Pas de bras, pas de chocolat, répond Renaud. Allez magne-toi !
François s’habille d’un jean et d’un pull en acrylique qui ne sent plus la rose, endosse un pardessus gris et s’enveloppe d’une écharpe tricotée main qui semble avoir appartenu à un vieux Juif caché dans une cave entre 1942 et 1944, et les voilà dehors à affronter le vent du large. François donne une tape fraternelle sur l’épaule de Renaud et lui sourit, et c’est comme un poignard qui s’enfoncerait jusqu’à la garde dans sa poitrine, ce sourire d’une innocence, d’une candeur désarmante ; il fait resurgir la jeunesse perdue, le temps où François avait encore des dents, des cheveux, où la vie se donnait comme une jeune fille amoureuse.
Le salon de thé était bondé, comme souvent. Mais pas de tête connue, une aubaine. Ostende était une trop petite ville, on ne pouvait pas s’y perdre, s’y dissoudre. Il y avait toujours, au détour d’une ruelle, un fâcheux qui vous guettait et vous tombait dessus comme la grippe. Renaud pensait depuis quelques mois à partir. Mais pour aller où ? Et pour combien de temps avant qu’il ne se lasse ? La seule perspective de déménager ce que contenait sa maison lui donnait le vertige. S’il quittait Ostende, il vendrait tout et s’en irait nu comme Adam vers son nouveau destin, dépouillé de ses vieilleries, de ce brol qui, loin de nourrir son âme comme il l’avait si longtemps pensé, l’emprisonnait au contraire, la retenait rivée à la matière, à la terre et aux hommes, au lieu de l’élever vers l’immatériel, le néant auquel elle aspirait.
Malgré ses chicots douloureux, François engloutissait à la vitesse de l’éclair les quatre croquettes de crevettes maison. Renaud buvait du café en se contentant de regarder manger son ami, ce qui lui avait toujours procuré un très vif plaisir. « Je mange par procuration », disait-il. François semblait néanmoins ne plus s’être nourri depuis longtemps. Cette vie à la Zola avait assez duré.
Cela faisait quatre ans que François avait été licencié par une compagnie d’assurances sous prétexte de restructuration. La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce. Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. François était invité en vacances, jusqu’au Japon où il suivit la famille pendant un mois, l’été de ses seize ans. La mère de Renaud enrageait que son fils ne sollicite pas plutôt la compagnie d’un de ses camarades britanniques, le petit Percy ou l’odieux Sackville dont les familles existaient depuis la nuit des temps et qui ne manquaient jamais d’inviter son fils à leurs grandes chasses d’automne en Écosse. Il y avait aussi de rares parvenus qui auraient fait l’affaire, l’un ou l’autre Américain. Elle n’était même pas contre un Saoudien, à la rigueur un Chinois. Mais Renaud s’était entiché du minable François avec ses pantalons trop courts, sa politesse exacerbée de pauvre et son expression rêveuse qui la mettait à la torture. En traînant François à ses basques, sans aucun doute Renaud n’avait-il d’autre but que celui de contrarier sa mère. Elle considérait l’amitié comme un concept abstrait qui ne faisait pas partie de ses préoccupations. On avait des relations, c’était déjà suffisamment compliqué.
François sirote à la paille son milk-shake au chocolat. L’endroit s’est brusquement vidé de ses vieillards amateurs de gaufres et de ses enfants brailleurs. Dehors, les guirlandes lumineuses clignotent tristement, comme les bijoux de pacotille d’une belle femme sur le retour. Les jours qui succèdent aux fêtes de fin d’année sont d’un lugubre qu’aucune autre période n’égale. On devrait contraindre les gens à hiberner pour de bon dès le 1er janvier. Restez au lit, braves gens, copulez un peu puis assommez-vous avec quelques puissants somnifères, ou unissez-vous à vos écrans adorés, qu’ils vous subjuguent une bonne fois pour toutes, vous pénètrent le cerveau jusqu’à l’orgasme ultime, débarrassez les rues et les campagnes, vous ne manquerez pas au monde, bien au contraire, dès que vous l’aurez quitté il retrouvera beauté et silence, et la neige qui fera sa somptueuse entrée le lavera des traces de votre présence.
Quand Renaud était enfant, ce fantasme de Grand Sommeil d’hiver possédait la féerie d’un conte. Il imaginait des familles entières serrées confortablement au creux d’un unique grand lit lové dans une alcôve, sous les couettes en patchwork. Lui aussi participait à ce rituel. Il se voyait chez sa tante Clarisse, la sœur de son père. Elle habitait une petite maison victorienne à St Margaret-at-Cliffe, près de Douvres. En rêve, il y emmenait François et Véronique, une fille de sa classe dont il était amoureux, et ils se calfeutraient dans la chambre aménagée dans le grenier où trônait un immense lit à colonnes. De la lucarne on voyait la Manche, qui chaque année grignotait la craie de la falaise sur laquelle la maison était bâtie. Ils s’endormaient au rythme de la grande respiration marine.
Un serveur passe de table en table avec une loque dégageant une puissante odeur d’eau de Javel. Il frotte frénétiquement le Formica, pour bien faire comprendre qu’on ferme boutique.
– Tu as des nouvelles de Brigitte ? lâche Renaud pour dire quelque chose.
Brigitte, la fantasque Brigitte, qui vit entourée d’éclopés de tous les coins les plus sinistres d’Afrique dans une joyeuse bohème, enveloppée par la musique des djembés et les vapeurs de chicha. Ah, Brigitte…
– Plus depuis un mois, répond François. Aux dernières nouvelles, sa fille ne veut plus la voir parce qu’elle préfère entretenir ses migrants plutôt que de lui payer des études à l’étranger.
– Ah oui, le syndrome du piège à ménopausées célibataires… La chair est faible, les migrants bien membrés et pas trop regardants sur la fraîcheur.
– Arrête !
– Mais je ne juge personne. Je ne fais que constater. Elle est encore pas mal d’ailleurs, Brigitte, elle vaut bien un passage en Angleterre.
– Et sa fille, elle ne mérite pas un diplôme, une chouette vie d’étudiante ?
– Mais elle n’a qu’à l’obtenir ici, son diplôme ! C’est quoi ce snobisme qui consiste à faire des études ailleurs ?
– Tu peux parler, monsieur double master de l’université d’Édimbourg…
Renaud demande à quoi ces diplômes en histoire et en philosophie lui ont jamais servi. Il aurait bien mieux fait d’apprendre à installer du chauffage. Et de toute façon, ce n’était pas à François ni à lui-même de décider de la manière dont Brigitte devait investir son modeste capital. Était-il plus juste que sa fille Juliette suive sans passion des cours dans une université moyenne du Middlesex ou d’Arizona et obtienne laborieusement un master insipide en gestion d’entreprise, ou bien qu’un jeune Mamadou fraîchement craché par l’enfer du Sud-Soudan et miraculeusement épargné par la mer ait la possibilité de se faire exploiter quinze heures par jour sur un chantier de l’East End et de vivre dans un taudis de Willesden Junction ? Qui pouvait honnêtement répondre à cette question ? Personne n’était en mesure d’affirmer que Juliette valoriserait mieux son expérience sans éclat que Mamadou sa propre tragédie. Il était même probable que Mamadou, fort de la solidarité inconditionnelle de Brigitte et de sa confiance, surprenne tout le monde en bravant les multiples obstacles que lui opposerait la vie à Londres pour faire fructifier un potentiel supérieur, alors que Juliette, qui partageait la torpeur intellectuelle et émotionnelle des 95 % de la population occidentale, se contenterait d’élever deux enfants et de n’exercer aucune activité qui rentabilise l’investissement éventuellement consenti par sa mère.
– Mais Juliette est sa fille… ose François.
– Est-ce un motif suffisant pour lui accorder son aide plutôt qu’à Mamadou ? Tu sais, les femmes comme Brigitte, qui oublient famille, boulot, amis, qui prennent des risques pour sauver ces va-nu-pieds, ces renégats dont personne en réalité ne veut vraiment, eh bien ces femmes nous confrontent à un problème de société fascinant. Ces femmes sont les laissées-pour-compte de nos communautés occidentales. Ces deux groupes de déshérités se trouvent et s’entraident, et, boum ! cela pourrait bien devenir une fameuse force vive avec laquelle il faudrait que composent les gouvernements, une espèce de couple de nouveaux Gilets jaunes, mais sexy, glamour, mixte et plein d’allant car mû par la force la plus sauvage, la plus indomptable : le désir, l’exultation de la chair. La MILF et le Migrant. L’avenir du monde.
– Sauf que les femmes de l’âge de Brigitte ne peuvent plus procréer.
– Mais qui te parle de procréer ! On s’en fout, de la procréation. Au contraire, le couple idéal sera un couple stérile. Quel besoin de continuer à peupler la terre de Mamadou et de Juliette ? Les Mamadou nous reviendront éternellement par la mer et les Juliette… les Juliette continueront d’étudier la gestion et le commerce en pure perte, et à s’ennuyer ferme jusqu’à la mort. Non, leur slogan, à la MILF et au Migrant, serait celui de Sempé, « Soyons moins ! »
François aspire le dernier nuage de mousse au fond de son verre, l’air pensif. Renaud remarque pour la première fois des clignements d’yeux intempestifs chez son ami. Le début des tics, le début de la fin. Lui-même en a peut-être, comment savoir ? Dans sa grande bienveillance, François ne lui en ferait jamais la remarque. Voilà que l’envie de frites monte en lui comme une urgence. Mais il se souvient qu’on ne sert pas de frites chez Georges. À cause de l’odeur. Des croquettes, des crêpes, des beignets, des gaufres, oui, mais pas de frites !
La marche dans la brume froide jusque Mariakerke semble demander à François un gros effort. Son nez coule, il avance courbé et crispé, finit par s’envelopper la tête de son écharpe. « Allez, ma vieille mouquère ! On n’est pas encore mort, si ? » lance Renaud en lui donnant une tape dans le dos. Ils arrivent chez Kenny, la petite baraque à frites de la place du Marché. Renaud emporte son cornet fumant et sa sauce andalouse chez François et mange à demi allongé sur le canapé-lit en bataille. François a allumé la télévision. Une Citroën Saxo flambe dans la rue d’une triste ville de province française. Un attroupement de gens emmitouflés l’observe avec des mines bovines. Un journaliste s’approche d’un jeune pour l’interviewer. François zappe. Assis sur un canapé, un homme tripote les seins d’une femme qui n’en a pas envie. Joséphine Ange Gardien apparaît comme par enchantement derrière la baie vitrée, observe le couple avec une mine de bouledogue qui aurait une notion de la justice. Seule la femme la voit. Elle se frotte les yeux et l’homme la laisse tranquille. François éteint la télévision. Il s’assied à côté de Renaud, lui prend une frite qu’il trempe dans la sauce avant de la manger, s’appuie sur un oreiller contre la tête de lit et s’empare du roman sur le tabouret. Une odyssée américaine de Jim Harrison, qui se traîne sur sa table de nuit depuis des semaines, tout comme le narrateur, en proie au grand vide laissé par la sensation de la vie qui fuit.
Quand François sort de son livre quelque dix minutes plus tard, Renaud s’est endormi, la main posée sur le cornet de frites ouvert, dont la sauce s’est répandue sur les draps. François prend doucement le sachet, éponge l’andalouse avec un essuie-tout, ôte à Renaud ses chaussures, puis le recouvre de la couette. François se déshabille et enfile un miteux pyjama rayé, s’étend aux côtés de son ami. »

Extraits
« La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce, Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. » p. 30

« François avait l’étrange sentiment que rien ne pouvait lui arriver si elle était avec lui. Son mystère le rendait serein. Contrairement à Renaud, encore plus agité que d’ordinaire depuis qu’elle était chez lui. Il semblait accablé par l’attitude de la jeune femme, François sentait combien elle usait ses nerfs déjà fragiles, et il lui arrivait de s’en vouloir d’avoir imposé à son ami de la prendre à son service. » p. 129

À propos de l’auteur

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Emmanuelle Pirotte ©Philippe MATSA/Leextra/Éditions Philippe Rey 

Emmanuelle Pirotte vit en Belgique. Historienne puis scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Traduit en quinze langues, il sera lauréat du prix Historia et du prix Edmée-de-La-Rochefoucauld. Par la suite paraîtront De profundis (2016), Loup et les hommes (2018) et D’innombrables soleils (2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Longues nuits et petits jours

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En deux mots
Edwige vient passer quelques jours d’été dans un chalet de montagne. Une parenthèse que doit lui permettre de surmonter une difficile rupture. Mais au lendemain de son arrivée débarque Célien, mystérieux visiteur qui ressent la présence des êtres disparus… et va pousser Edwige à les accepter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tous ces êtres qui gravitent autour d’Edwige

Pour son huitième roman, Anne-Frédérique Rochat s’est décidée à partir dans la montagne, sur les pas d’Edwige, à qui son amie a confié les clés d’un chalet. Un endroit isolé, mais qui ne va pas tarder à grouiller de monde, réel ou imaginaire.

Après une difficile rupture amoureuse, Anne propose à son amie Edwige de venir se ressourcer dans son chalet de montagne. Mais à peine arrivée, elle est prise d’une terrible angoisse. Ce ne sont pas les bruits de la nature alentour qui l’effraient, mais l’apparition d’un étranger. Ce dernier n’arrive pas pour la voler, comme elle le craignait, mais s’installe dans le chalet. Il lui faut alors sortir de sous le lit où elle s’était cachée et affronter cet homme qui affirme s’appeler Célien et bien connaître Anne. Le dernier car postal étant passé, elle va être contraindre de passer la nuit avec cet étranger et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, partage avec lui la vin qu’elle venait d’acheter au village.
«Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.»
Au lieu de regagner son appartement, comme elle l’envisageait la veille, elle décide de rester et de profiter de la présence somme toute apaisante de cet homme, même s’il est très mystérieux, lui expliquant par exemple à Edwige qu’il sent la présence de sa mère dans le chalet. Après avoir partagé leurs repas, Célien propose à Edwige de l’emmener danser à la fête du village et l’invite quelques jours après à une balade en forêt. Les liens entre eux se tissent, même s’il n’est nullement question d’amour et encore moins de sexe. Grâce à son hôte qui l’invite à lâcher prise, à accepter de dialoguer avec les personnes qui la hantent, elle va retrouver père et mère, mais aussi des proches. La tension dramatique devient alors de plus en plus forte…
Anne-Frédérique Rochat explore depuis maintenant de longues années ces moments de fragilité, ces instants qui font que dans une vie tout peut soudain basculer. Dans Le chant du canari c’était ce petit grain de sable qui vient gripper l’harmonie du couple formé par Violaine et Anatole, dans L’autre Edgar c’était la découverte d’un frère disparu, dans La ferme (vue de nuit), c’étaient les retrouvailles, quinze années après leur séparation, d’Annie et Étienne. Cette fois, la faille est plus profonde, creusée de la douleur de l’abandon. Cette fois le travail de reconstruction est plus difficile, entre croyances et incrédulité, entre rêves et cauchemars, le tout baigné d’une atmosphère animale et minérale. Et si vous croisez un lapin blanc, méfiez-vous!

Longues nuits et petits jours
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
190 p., 21,90 €
EAN 9782832110386
Paru le 8/03/2021

Où?
Le roman est situé dans la montagne suisse, vraisemblablement en Valais.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la suite d’une rupture amoureuse, Edwige passe l’été dans le chalet de montagne de son amie Anne, décidée à savourer la solitude du lieu. Mais un homme, qui se présente sous le nom de Célien, y fait son apparition. Que lui veut-il? A-t-il été envoyé par Anne?
Deux êtres contraints de s’apprivoiser, alors que la frontière entre réalité et fantasme se brouille peu à peu. Récit d’une disparition, ce roman questionne les différents liens qui jalonnent une existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTS Anne-Frédérique Rochat s’entretient avec Julie Évard 
Blog Cathjack
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Attention aux glissements de terrain. Elle ouvrit les yeux dans un frémissement, son cœur cognait dans sa poitrine de façon chaotique, de la sueur dégoulinait le long du petit sillon que formait — lorsqu’elle était couchée sur le côté — l’écart entre ses seins. Et contre les parois de cette chambre dans laquelle elle dormait pour la première fois résonnait cette phrase, sortie tout droit du rêve, ou du cauchemar, qu’elle venait de faire et dont les images s’évaporaient dans la lumière crue du matin: attention aux glissements de terrain.
Encore ensommeillée, elle se leva: paupières mi-closes et jambes en coton. Chancelante, elle descendit l’escalier, se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard, saisit un verre qu’elle remplit d’eau du robinet, jusqu’à ras bord, et but d’une traite. Existait-il un étanchement plus satisfaisant que celui de la soif? La soif, Bouche sèche et sensation de sable dans le corps. Où donc était passé le sang? Le sang. Le voilà qui coulait de nouveau sous la peau, dans le bleuté un peu inquiétant des veines, après qu’elle eut bu son grand verre d’eau.
Edwige était en vacances. Elle était à la montagne, une montagne accueillante et aride à la fois qu’elle connaissait mal, lui ayant toujours préféré le bord de mer. Pourtant, lorsque son amie et collègue lui avait proposé de lui prêter son adorable chalet pendant l’été – elle-même partant six semaines aux États-Unis -, elle avait dit oui. Anne avait fourni à Edwige par e-mail toute une série d’explications qui lui avaient permis d’arriver sans encombre à destination, d’abord dans le minuscule village, terminus du car postal, puis, après avoir marché une bonne vingtaine de minutes sur un chemin pentu, au chalet. Après un virage, elle l’avait entraperçu, entouré d’arbres, caché, masqué à la vue, ce qui lui plut, bien qu’une légère angoisse l’étreignît: l’endroit respirait la solitude, la grande; serait-elle capable d’y faire face? La clé se trouve dans la lanterne noire accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Elle avait dû se mettre sur la pointe des pieds pour l’attraper.
— Après les épreuves que tu as traversées, ça te fera le plus grand bien de te ressourcer.
— Oui, tu as peut-être raison.
— Bien sûr, et c’est l’endroit idéal, tu verras, un véritable paradis!
— Merci, avait-elle dit.
Anne lui avait pris la main et souri.
L’intérieur était simple: une cuisine ouverte sur l’entrée, un salon, des toilettes au rez-de-chaussée; une salle de bains et une chambre à l’étage, qu’on rejoignait grâce à un escalier en bois qui craquait sous vos pas.
Oui, le paradis pouvait ressembler à ce qu’elle voyait depuis la fenêtre de la cuisine ou celle de la chambre, ou par n’importe quelle ouverture. Montagnes, ciel rose et sapins somnolant dans le vent. Le paradis oppressait-il les poumons, lui aussi, si on le regardait trop longtemps?
La journée venait à peine de commencer et Edwige se demandait déjà ce qu’elle allait bien pouvoir en faire. Repose-toi. Il n’y a rien à prévoir, à organiser, repose-toi, c’est tout ce qu’il t’est demandé. Elle déplaça une des chaises de jardin pour attraper les premiers rayons du soleil et s’assit face au vide, face à l’immensité.
À midi, elle se prépara à manger: soupe aux pois, pain et fromage. Elle avait emporté avec elle, dans son sac à dos, de quoi se nourrir pendant un ou deux jours, après elle irait au village, dans la supérette qu’elle avait vue depuis le car, pour garnir les placards.
Son déjeuner terminé, elle fit la vaisselle, puis monta à l’étage s’étendre un moment, tenta de faire une sieste, mais n’y parvint pas. Je peux toujours redescendre, songea-t-elle en voyant les ombres bouger sur le lambris de la chambre, rien ne m’oblige à rester, rien ne me retient, ce doit être un plaisir, sinon à quoi bon. Était-ce un plaisir? Serait-ce un plaisir de rentrer chez elle et de retrouver la blancheur de son appartement? Que valait-il mieux? Le silence de la montagne ou le jacassement de la ville? De quel silence parles-tu? Il n’y a pas de silence, sauf peut-être dedans, tu parles de ton silence, c’est ça? Parce que la montagne, elle, parle, souffle, chuchote, stridule, piaille. Où que tu ailles, ton silence à toi te suivra.
Lorsque la nuit tomba sur la maisonnette en bois, les craquements se multiplièrent. Edwige prit une couverture dans l’armoire murale du salon, s’en enveloppa — par besoin de protection plus que par crainte du froid — et s’installa dans le canapé. Quelque chose courut sur le toit, elle savait que cela pouvait arriver, bien sûr, des bestioles se baladaient sur les ardoises, cela n’avait rien d’inquiétant. Un cri transperça l’obscurité, elle frissonna. Quelle drôle d’idée de venir s’enfermer dans un chalet en plein été! Elle avait toujours préféré la mer pour le bruit des vagues. Une présence renouvelée à chaque instant, flux et reflux permanents. Pas de cris, uniquement celui des mouettes, libre et joli comme un rire. Ce rire, elle aurait aimé l’entendre ici, à la montagne, afin qu’il allège l’atmosphère. Pourquoi n’y avait-il pas de mouettes autour du chalet? Pourquoi chaque chose restait-elle à sa place? Elle rêvait de renversements et de surprises, d’inattendu et d’incohérences. Tout était toujours si prévisible. Elle-même était dramatiquement prévisible. Depuis sa naissance. À la date prévue par le gynécologue, exactement, pas un jour après, pas un jour avant. Que n’avait-elle attendu un peu avant de débarquer! Que n’avait-elle profité du ventre tendre et chaud de sa mère! Si elle avait su. La froideur, et tous ces heurts, que même le rire enjôleur des mouettes ne parvenait pas toujours à effacer. Elle aurait patienté.
Elle se rendit à la cuisine pour se faire une infusion (c’était son rituel du soir, une tisane avant d’aller au lit, histoire de se détendre et de réchauffer son estomac), il y avait de la camomille dans le placard, elle plaça le sachet blanc dans une tasse après l’avoir humé (cela faisait partie du rituel, sentir la bonne odeur de fleur, yeux fermés), attendit à côté de la cuisinière que l’eau bouillit. Cela prit plus de temps que d’habitude, à cause de l’altitude. Lorsque enfin les bulles vinrent agiter la surface, elle versa le contenu de la casserole dans la tasse. Tout irait bien, il était normal qu’elle ressente de l’appréhension, ce n’était pas évident d’être isolée en pleine nature, mais elle était courageuse et méritait de profiter du calme et de la tranquillité du chalet d’Anne.
En remontant le drap jusqu’à son cou, dans la pénombre de la chambre éclairée par une lune presque pleine, elle pensa à toutes les nuits où elle n’avait pas été seule, toutes les nuits d’amour qui l’avaient consolée, soulagée, portée, soulevée, pour un temps – qu’elle avait toujours jugé trop court, car dans sa vie elle avait été quittée plus souvent qu’elle n’avait quitté. Mais ces nuits, toutes ces nuits d’amour, personne ne pouvait les lui retirer, comme les morts, elles rôdaient, l’entouraient, la berçaient. »

Extrait
« Ils firent tinter leurs verres. Et finalement la bouteille de rouge se vida au rythme des confidences d’Edwige, qui avait toujours eu l’alcool bavard; elle parla d’Andri, de leur rupture, du déchirement qu’elle avait ressenti, de l’immense tristesse qui souvent la submergeait. Célien écoutait. Il semblait avoir un don pour cela. Écouter et hocher la tête d’une façon qui vous faisait penser que ce que vous disiez était essentiel et très pertinent. Ils allumèrent des bougies, finirent le pain et le fromage, ouvrirent la deuxième bouteille.
– Je prends les choses trop à cœur, c’est ça mon problème. Tout me heurte, tout, je n’arrive pas à mettre le monde à distance. Ou alors il faut que ce soit géographiquement. » p. 33

À propos de l’auteur

ROCHAT_anne_frederique_©Dominique_DerisbourgAnne-Frédérique Rochat © Photo Dominique Derisbourg

Née à Vevey, Anne-Frédérique Rochat est comédienne et auteure de pièces de théâtre. Son premier roman, Accident de personne, est paru en 2012 aux Éditions Luce Wilquin. Suivent six autres romans, chez la même éditrice. Lauréate de plusieurs prix et bourses, Anne-Frédérique Rochat alterne désormais écriture narrative et dramatique. (Source: Éditions Slatkine)

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Mousse

MODICK_mousse  RL_hiver_2021

En deux mots
Retrouvé par son frère après son décès, le manuscrit d’un botaniste parti s’isoler dans un refuge en pleine nature s’éloigne de son projet scientifique initial. Les souvenirs se mêlent aux réflexions en faisant un recueil d’écologie poétique.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Petit recueil d’écologie poétique

Publié dans son pays d’origine en 1984 et déniché par les éditions Rue de l’échiquier, ce premier roman de Klaus Modick est un étonnant mélange d’érudition scientifique et de poésie. Une écofiction remarquable.

C’est par l’intermédiaire du frère de son auteur, Franz, que le manuscrit de ce curieux livre est parvenu jusqu’à son éditeur, du moins si l’on en croit la «Note préliminaire de l’éditeur». Un texte qui nous donne aussi l’occasion de faire plus ample connaissance avec le personnage au cœur du roman, Lukas Ohlburg, un botaniste passionné et d’apprendre les circonstances de sa mort: «Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe.»
La mousse comme une sorte d’obsession pour Lukas Ohlburg qui a pris soin de barrer le titre prévu pour son livre De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques et de le remplacer par Mousse. On dira qu’il a bien fait, à la fois pour s’ouvrir à un lectorat plus large et parce que la quasi-totalité du livre va traiter de cette espèce botanique particulière qui va l’accompagner jusqu’au-delà de la mort. Cette mousse qu’il trouve au bord du lac qu’il a pris l’habitude de traverser à la nage. Une activité qui n’est pas sans risques à son âge, mais qui lui permet de réfléchir et d’observer.
La mousse, c’est aussi cette plante qui s’est installée sur les tuiles du toit et que son frère aimerait voir disparaître. Aussi a-t-il mandaté un artisan pour procéder au grattage et au nettoyage du toit. Il sera finalement congédié par le scientifique avant d’avoir fini, car cette tâche lui était devenue trop pénible à supporter. C’est parce qu’elle le ramène à un traumatisme d’enfance, quand la famille venait s’installer là pour les vacances. Tandis que sa mère nettoie la maison et que le père retrouve les habitants à la taverne, les enfants doivent nettoyer le chemin à la brosse: nous «grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre.»
Pour le vieil homme qu’il est aujourd’hui, on peut vivre avec la mousse. C’est d’ailleurs désormais sa mission, vivre avec la nature, dans une sorte de communion. Un ascétisme qui ouvre son esprit, qui éclaire ses observations. Il comprend alors les limites de la science, celle qui nomme et celle qui classe, et se rapproche du vrai, de l’authentique, à savoir les sensations et la poésie. Entendre une bûche crépiter dans la cheminée, observer la mousse qui colonise les endroits les plus insolites, sentir les odeurs et la vibration du soleil sur ses yeux clos… Le vieil homme a compris que ce manuscrit sera son testament, alors il dit tout de sa vie, de ses recherches, de ses doutes, mais aussi de la chance qu’il a à faire partie de ce cycle de la vie. Alors quand la mousse s’installe dans sa barbe, il est heureux. Le bonheur est vert.

Mousse
Klaus Modick
Éditions Rue de l’Échiquier
Roman
Traduit de l’allemand par Marie Hermann
176 p., 17 €
EAN 9782374252551
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, dans le lieu-dit Mollberg près de Dringenburg et Oldenburg, lieu de naissance de l’auteur.

Quand?
L’action se déroule principalement au début des années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un botaniste vieillissant, de renommée internationale, se retire dans sa maison de famille dans la campagne allemande pour écrire un ultime ouvrage visant à critiquer les méthodes de la botanique moderne. À mesure qu’il avance dans la rédaction, il réalise que son travail scientifique consistant à répertorier et classer la flore du monde entier l’a en réalité tenu à l’écart de la nature, de sa vitalité et de son essence fondamentale.
Et alors que sa force physique décline, son visage progressivement envahi par une mousse verte et mystérieuse, il se remémore le besoin compulsif qu’avait son père d’élaguer la végétation et de repousser toujours plus loin l’avancée naturelle de la forêt sur les limites de leur propriété. Il se souvient aussi, entre écriture et promenades, comment il a fui avec sa famille le fascisme naissant, ou encore ses premiers émois amoureux.
Klaus Modick nous plonge ainsi dans les pensées d’un homme qui réexamine sa vie et accède à une compréhension nouvelle, et plus profonde, de l’amour, de la mort et du monde naturel. Il offre aussi une réflexion philosophique sur le langage et la manière qu’il peut avoir de nous tenir à l’écart du cœur vivant de ce qu’il désigne. Mousse explore enfin nos besoins les plus fondamentaux de transcendance et de connexion au monde, et livre un testament émouvant de notre relation intime à la nature.

Les critiques
Babelio
Paris côté jardin
Blog Charybde 27 


Lecture d’un extrait de Mousse de Klaus Modick © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« Note préliminaire de l’éditeur
La mort du professeur Lukas Ohlburg, survenue au printemps 1981 dans sa soixante-quatorzième année, a suscité la sympathie et endeuillé de vastes cercles du monde scientifique, par-delà ses collègues botanistes. Dans nombre de nécrologies et d’hommages publiés par des journaux et des magazines, dont certains n’étaient pas spécialisés en sciences, la mort d’Ohlburg est apparue comme une perte considérable pour la botanique en particulier et pour les sciences naturelles en général. Outre les recherches spécifiques qu’il a menées, et dont témoignent principalement ses deux grands ouvrages consacrés aux formes de végétation tropicales et subtropicales, considérés depuis longtemps comme des classiques de la botanique moderne, Ohlburg a exercé une grande influence sur le discours de la théorie des sciences grâce à ses essais sur la critique de la terminologie scientifique. La nature de son travail explique que non seulement des approbations emphatiques mais aussi des critiques sévères lui aient été adressées, et Ohlburg les provoquait en toute conscience.
Les collègues et amis d’Ohlburg savent que, durant les dernières années de sa vie, il parlait fréquemment de rassembler ces essais dans un ouvrage systématique intitulé De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques.
Cependant, il semble ne s’être jamais attelé à ce travail ; du moins, on n’a retrouvé à sa mort aucun document ou matériau s’y rapportant. En ma qualité d’assistant d’Ohlburg pendant de nombreuses années, on m’a confié l’honorable tâche d’effectuer des recherches et, le cas échéant, d’éditer ces travaux posthumes, ce qui a été fait (voir Lukas Ohlburg, Considérations posthumes sur la botanique, Munich, 1982). Après cette parution, qui n’aurait pu aboutir sans l’aide amicale du frère du défunt, le professeur Franz B. Ohlburg, de Hanovre, j’ai reçu fin 1982 une lettre dudit Franz B. Ohlburg dont je reproduis ici, avec son aimable autorisation, quelques extraits, qui ont une grande importance dans la compréhension des textes publiés ci-après :

« … vous recevrez aussi un colis en recommandé contenant un manuscrit de mon frère décédé. Comme vous le savez, il a laissé, en plus des textes scientifiques que vous avez édités, de nombreuses notes personnelles, essentiellement des journaux intimes que j’ai détruits sans les lire dans le respect de ses dernières volontés. En ce qui concerne la nature du manuscrit dont il est question ici, je me suis longtemps demandé s’il s’agissait de notes personnelles ou d’un texte écrit en vue d’être publié. Après plusieurs lectures, compliquées par le fait qu’une partie du manuscrit est rédigée en sténographie, j’en suis venu à la conclusion que mon frère avait conçu ces notes comme appartenant à De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques. Même si j’ai de sérieux doutes quant à une éventuelle publication, celle-ci devrait être conforme aux intentions de mon frère. Cependant, avant d’entrer dans le détail, je dois vous donner quelques précisions sur la mort de ce dernier, qui pourraient apporter un éclairage particulier sur ce texte étrange.
Comme annoncé officiellement, mon frère a été retrouvé mort dans la maison de campagne de l’Ammerland que nous possédions tous les deux. Le décès, pour autant qu’on ait pu le déterminer, est daté du 3 mai 1981, et sa cause est une insuffisance cardiaque. Mon frère s’était isolé en septembre 1980 dans cette maison pour travailler à son projet. Bien que son cœur ne lui assurât pas le meilleur état de santé, il tenait à garder son autonomie, refusant catégoriquement toute aide domestique. Vous savez sans doute mieux que moi à quel point il pouvait se montrer têtu, surtout dans son travail. Je lui ai rendu visite à Noël 1980. Il m’a donné l’impression d’être satisfait, détendu et plus joyeux qu’à l’accoutumée. Le seul changement que j’ai remarqué est la barbe qu’il s’était laissé pousser. Il semblait en pleine possession de ses moyens intellectuels. Aujourd’hui, je dirais bien entendu que certaines de ses déclarations auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Le 11 mai 1981, j’ai reçu un appel du commissariat local m’annonçant sa mort. Je me suis rendu sur les lieux le jour même. Hennting, un voisin agriculteur, avait appelé la police parce que contrairement à ses habitudes, mon frère ne s’était pas présenté chez lui pour récupérer son courrier et faire ses courses. Quand je suis entré dans la maison, sa dépouille avait déjà été transportée au village de Wiefelstede. Le médecin qui a émis le certificat de décès m’en a fait la description suivante. Malgré la pluie qui était tombée les jours précédents, les portes et les fenêtres étaient restées ouvertes. Mon frère était étendu devant son bureau, dans un état de légère décomposition dû au haut degré d’humidité qui régnait dans la maison. Curieusement, des mousses étaient apparues sur son visage, en particulier autour de sa bouche, de son nez et de ses yeux, ainsi que dans sa barbe. Pour des raisons évidentes, son corps avait immédiatement été placé dans un cercueil. Cependant, à l’exception de sa barbe sauvage, mon frère ne m’a pas paru négligé ni sous-alimenté. La maison était, je m’en suis moi-même assuré, propre et rangée, à une étonnante exception près : il y avait partout des amas et des coussins de mousse, le bureau en étant couvert, tout comme le sol. L’oreiller du lit en accueillait même plusieurs sortes, dont certaines avaient séché, et d’autres, du fait de l’humidité régnant dans la maison, étaient encore vertes. Cette situation explique la « moussification » de la dépouille de mon frère. Sur son bureau se trouvait, au milieu des mousses, le manuscrit en question ainsi qu’un stylo à plume ouvert. Ainsi, il semblerait que mon frère soit littéralement mort au travail.
Vous comprendrez en le lisant pourquoi j’ai hésité si longtemps à transmettre ce texte. Même si je suis profane en la matière, je crois pouvoir affirmer que ces pages ne présentent que peu d’intérêt pour la recherche en botanique. Je doute également que mon frère les ait écrites en pleine possession de ses moyens. Si, en tant que frère, je peux juger regrettable la confusion de sa pensée et de son langage, en tant que psychologue, elle me paraît alarmante. En effet, bien qu’il y soit continuellement question d’une critique de la terminologie, ce texte dans son ensemble ne me semble être que le psychogramme de sa sénilité avancée. Cependant, la réputation des travaux scientifiques de mon frère n’ayant jamais fait l’objet du moindre doute, je ne m’opposerai pas à cette publication. Je tiens toutefois à exposer en des termes très clairs mes réserves concernant les points de vue exprimés. La page de titre, de même que certains passages, indiquent que mon frère voulait le publier. Croyant honorer ses souhaits en vous transmettant ce manuscrit…»
Voilà pour les réflexions de Franz B. Ohlburg, dont je partage les réserves. Le manuscrit était rangé dans une chemise cartonnée marron très gondolée, sans doute par effet de l’humidité. Il est impossible de reconstituer l’ordre dans lequel les textes ont été écrits. Quoi qu’il en soit, Ohlburg a dû continuer à y travailler jusqu’à sa mort, bien que sporadiquement. Le manuscrit a été composé sur un papier classique de machine à écrire, ostensiblement divisé en deux parties. Le premier tiers a été écrit en sténographie au crayon, la méthode de travail préférée d’Ohlburg. Il dictait ensuite ses notes à sa secrétaire. La dernière partie, la plus importante, est rédigée au stylo plume en écriture normale, bien qu’Ohlburg ait utilisé de l’encre verte. Le texte aborde directement ce détail. Sur la chemise en carton, il avait sténographié au crayon le titre original, De la critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques puis, sans doute dans un second temps, avait barré ce titre à l’encre verte et écrit soigneusement par-dessus: Mousse. La citation mise en exergue semble aussi avoir été ajoutée après-coup. K.M. Hambourg, octobre 1983

Extrait
« Mon père était considéré comme un excellent pédagogue. Et nous, ses fils, grattions la mousse jusqu’à ce que nos mains nous brûlent et que notre dos et nos genoux nous fassent mal, afin que notre père, à son retour, puisse depuis le léger brouillard de schnaps et de bière où il se trouvait dire ce qu’il disait toujours: Voilà. Là, on peut vivre. » p. 44

À propos de l’auteur
Klaus ModickKlaus Modick © Photo DR

Né en 1951 à Oldenbourg (Allemagne), Klaus Modick est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Mousse, son premier roman, a été considéré comme une œuvre majeure d’écofiction dès sa parution en Allemagne, en 1984. (Source: Éditions Rue de l’Échiquier)

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L’odeur d’un Père

 

En deux mots
C’est l’histoire d’une fille qui voit ses parents se déchirer puis se séparer. C’est l’histoire d’une adolescente qui part retrouver son père en Afrique. C’est l’histoire d’une écrivaine qui cherche à retrouver L’Odeur du père.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un père en pointillés

Catherine Weinzaepflen refait le chemin de la fille séparée de son père, de leurs relations compliquées, des découvertes et des incompréhensions. Un beau voyage, une belle histoire.

C’est un court roman qui raconte les souvenirs d’une fille de onze ans, d’une femme de quarante ans, d’une écrivaine de soixante ans. Onze ans, c’est l’âge qu’elle a lorsqu’elle débarque en Afrique équatoriale trois ans avant l’indépendance du pays qui deviendra la République de Centrafrique. Dans cet endroit à «la terre rouge, au fleuve immense et à la végétation intense» elle retrouve son père et sa compagne qui ressemble à l’Olive de Popeye. Une femme qui la déteste et avec laquelle elle va devoir composer. Et un père qu’elle n’arrive pas à cerner: «Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort.»
Alors, en cherchant une explication, elle revient sur ses premiers émois, sur sa prime enfance et ce souvenir de sa mère penchée sur un bidet et perdant son sang. Elle apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un avortement. Quelques mois plus tard, les disputes au sein du couple vont mener au divorce. Quand, après un séjour dans les Vosges où sa mère dirigeait une colonie de vacances, elle regagne leur domicile, tout a disparu, y compris son père.
Elle grandira chez son oncle qui lui fera découvrir la littérature en lui racontant L’Odyssée, une formation culturelle qu’elle complètera des années plus tard avec des séances de cinéma hebdomadaires. Un bagage intellectuel qui lui permettra à quinze ans, d’être embauchée à l’Ambassade de France, chargée du tri des dépêches. Une première expérience professionnelle qui prendra fin trois plus tard, quand son père rentre en France pour ouvrir un garage dans le Roussillon.
Aujourd’hui, à soixante ans passés, elle a un regard nostalgique sur cette période. «Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out…»
Catherine Weinzaepflen aura trouvé dans l’écriture les passerelles susceptibles de lever ce Black-out, l’Indochine de Marguerite Duras se révélant proche de son Afrique. Qui donne au paradis perdu de l’enfance les couleurs et les parfums d’une époque révolue. Aujourd’hui, on sent la citoyenne du monde qu’elle est devenue, apaisée et même reconnaissante face à un père auquel elle offre ici un bel écrin, à l’image du paysage qui entoure le cimetière où il repose.

L’Odeur d’un père
Catherine Weinzaepflen
Éditions des Femmes
Roman
144 p., 12 €
EAN 9782721007339
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Strasbourg, dans les Vosges, à Lambesc, Perpignan et Canet-Plage, à Paris ainsi qu’à Marseille, Saint-Paul de Vence et enfin dans les Deux-Sèvres et en Afrique, à Fort-Lamy, Bangui et sur la route de Boali. On y évoque aussi les États-Unis et la Californie, l’Australie, le Moyen-Orient et la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan ainsi que les villes d’Hérat, de Kaboul, d’Istanbul et de Fethiye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Suivant la trace de sa mémoire olfactive, l’autrice fait ressurgir les fragments d’une enfance tiraillée entre plusieurs pôles. À l’âge de onze ans, elle quitte Strasbourg où sa mère s’est installée avec elle après avoir soudainement quitté le foyer conjugal, et se rend en Centrafrique pour passer les vacances scolaires dans la maison que son père partage avec sa nouvelle épouse au bord d’un lac. Quoi que jouissant de prérogatives coloniales, il y mène une vie simple. L’odeur du père est celle, opiniâtre et agressive, de l’aftershave Gillette Bleu mêlé à la lotion Pantène contre la chute de cheveux ; mais aussi, plus douce, la fragrance du savon Camay rose. Livre de réconciliation autant que « Lettre au père », ce récit à la première personne porte un regard rétrospectif humain sur le déclin d’une figure paternelle, sans en épargner les aspects les plus brutaux. À l’horizon, les vestiges du temps passé à Bangui, berceau d’une enfance africaine débordante de vitalité, à jamais présente dans la chair du souvenir.
« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. » C.W.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Terres de femmes (Angèle Paoli)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Blog Atelier du passage
Blog entre les lignes entre les mots (Didier Epsztajn)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai onze ans la porte du Super G s’ouvre sur une chaleur qui coupe le souffle. Une chaleur humide qui ramollit la tête autant que le corps. Je marque un temps d’arrêt en haut de la passerelle. Je pense « cocotte-minute ». La vapeur qui s’en dégage lorsqu’on libère le bitoniau (un mot à toi). Je viens de passer deux jours et deux nuits d’un avion à l’autre, du nord au sud, Strasbourg/Paris/Marseille/Fort-Lamy/Bangui. L’Afrique c’est chez toi, tu me réceptionnes. Tu es en short, je découvre tes jambes cagneuses. Dans un petit aéroport réservé aux Blancs de la colonie, aéroport quasi familial, tout le monde se connaît. Les indépendances, ce sera trois ans plus tard, l’Afrique équatoriale deviendra République de Centrafrique avec les présidents Boganda, puis Bokassa – Bokassa qui se fit sacrer empereur. Tu m’accueilles joyeusement, à l’aise, volubile. À tes côtés D., ton épouse, qu’en secret j’appellerai Olive. Elle a exactement la tête de la femme de Popeye. Corsage blanc de dentelle, col montant, sans manches quand même, rentré dans une longue jupe plissée gris pâle, chaussures à talon, vernis à ongles rouge, un mix de pruderie et de féminité. Il fait incroyablement chaud, j’aime ça. Et tout me plaît dans ce pays à la terre rouge, au fleuve immense, à la végétation intense (c’est la saison des pluies). Sur le bord de la route, les huttes sont pour moi celles de Tintin au Congo. La maison se trouve au Km 15 sur la route de Boali, isolée. On ne dit pas propriété mais concession, un terrain concédé aux colons. La maison de plain-pied est toute en longueur. Façade ouest vers le fleuve où le soleil se couche. Façade est tournée vers le garage où tu travailles avec cinq ouvriers sous tes ordres. C’est de ce côté-là que nous sommes arrivés. On entre directement dans le living-room, très grand, tout en longueur comme la maison. Terrasse à l’arrière, du côté du fleuve. Vers la gauche, en enfilade, une chambre à coucher, puis une vaste salle de bains au sol en ciment avec une douche à l’italienne. Une salle de douche comme on en construit en Californie ou en Australie, des pays où je séjourne désormais avec une familiarité liée à cette enfance en Afrique. Nous visitons la maison de droite à gauche, tu ouvres la marche et je me demande où est ma chambre. La salle de bains se trouve à l’extrémité de la maison,
nous rebroussons donc chemin vers la droite, nous retraversons la chambre, puis le living. À l’autre extrémité de la maison, à l’opposé de la salle de bains, une cuisine, et dans la cuisine, un rideau qui sépare l’espace. Derrière le rideau, un lit : le mien. Je dors donc dans la cuisine. À l’arrière, depuis la terrasse, on voit le fleuve.
Une allée de sable parallèle à la maison est ombragée de grands arbres. Les fruits des manguiers y pourrissent au sol. Au-delà, une zone de fouillis végétal sépare la maison du fleuve. Régulièrement désherbé, un chemin carrossable, perpendiculaire à l’allée sableuse, traverse la zone de « matitis » reliant la maison à la piste qui longe le fleuve. On peut donc aussi arriver en voiture par là.
Quand j’ai onze ans je suis seule. Le matin tu pars travailler au garage, D. à son boulot de comptable à l’ambassade. Alphonse, le boy, n’a que quelques années de plus que moi, il est déjà marié et père. Je passe mes journées à côté de lui. Je vois Alphonse faire le ménage, la vaisselle, la cuisine, et se faire engueuler par D. parce que le résultat n’est pas équivalent à ce qu’elle aurait fait. Parfois je réussis à le débaucher pour qu’il me pousse sur la balançoire suspendue à un arbre de l’allée de manguiers. Alphonse appliqué à son travail repousse mes suppliques en riant et finit par céder en riant. Le jour où tu découvres qu’Alphonse est pour moi un compagnon, tu crises, tu hurles (heureusement le boy est rentré chez lui, au village, j’aurais honte de toi s’il t’entendait) et tu poses un interdit: pas question de familiarités avec le boy. Ce que tu entends par «familiarités» je ne le comprends pas vraiment mais soupçonne confusément que ta violence se nourrit de fantasmes sexuels. J’ai onze ans et je m’ennuie. Je fais passer le temps en me livrant à des jeux solitaires comme les itinéraires d’aveugle qui consistent à me déplacer sur un trajet donné dans la maison et autour de la maison en identifiant les odeurs.

De toute façon tout communique puisqu’il n’y a pas de vitres aux fenêtres. Odeurs putrides accentuées par la chaleur qui décompose tout végétal ou animal mort, odeurs magiques des fleurs et des fruits. Dans la salle de bains flotte le parfum du savon Camay rose, à moins que je ne commence mon périple tôt le matin lorsque tu viens de te raser et que l’odeur agressive de l’after-shave Gillette bleu le supplante. Le soir après ta douche, c’est la lotion Pantène pour les cheveux qui envahit la salle de bains, et peut-être as-tu raison de lui attribuer le pouvoir d’empêcher la chute des cheveux puisque tu es mort avec tous tes cheveux parmi lesquels de rares cheveux blancs. Autour de la douche, ça sent le moisi comme dans votre chambre où cette même odeur de champignon rivalise avec l’antimite que D. met dans l’armoire. Le living en revanche est quasiment sans odeur, son sol de ciment peint en rouge ne les retient pas, il y a des ouvertures partout, Alphonse passe la serpillière tous les jours. Dans la cuisine, les odeurs de friture m’empêchent de considérer la chambre que vous m’avez aménagée derrière un rideau comme une chambre. Je sors de la maison les yeux fermés, je longe le mur de bougainvillées sans odeur, quelques mètres plus loin l’odeur de fientes de poule m’indique que je suis à la hauteur du poulailler et juste après, celle des bananiers constitue la limite à ne pas franchir du côté du garage : terrain à peine débroussaillé, matitis infran¬chissables. Je contourne la maison et marque un temps d’arrêt à côté des daturas dont le parfum suave me ravit. La chaleur à cet endroit-là est la plus violente, qui me pousse vers l’arrière de la maison, à l’ombre des man-guiers où l’odeur des fruits blets tombés au sol délimite l’endroit que je préfère. Je me tourne vers le fleuve et rouvre les yeux. Là : des effluves de terre, de boue et d’eau qui stagnent tout au long des berges, contrées parfois par l’intense odeur des poissons qu’on vient de décharger d’une pirogue.
Quand j’ai onze ans ma poitrine se forme, visible sous mon T-shirt. Tu veilles au grain, c’est ce que tu te dis j’en suis sûre, en ton for intérieur, ce que je com¬prends des années plus tard en me rappelant la sur¬veillance serrée que tu m’infliges. D. en rajoute, qui s’offusque de la liberté dans laquelle ma mère m’élève, en France. Elle ignore que, chez moi, je peux traîner dans la rue jusqu’à ce que la nuit tombe, ma mère me fait confiance et elle a raison. Et si D. jubile lorsque tu me réprimes, ses raisons ne sont pas les mêmes que les tiennes. En Afrique je suis surveillée au point que vous lisiez mon courrier. Ainsi cet interrogatoire à propos de la lettre d’une copine dont l’enveloppe doublée recelait un mot à propos de « garçons » et de celui dont je suis amoureuse. C’est pour D. la preuve que (à onze ans) je suis une dévoyée. Je ne comprends pas l’opprobre et la violence qui me tombent dessus. Si je n’étais à dix mille kilomètres de chez moi je m’enfuirais pour rentrer à la maison. Ici je suis prisonnière. Dans mes lettres je mens à ma mère en lui faisant croire que tout va bien. Si je lui disais mon malheur, elle serait capable de venir me chercher. Plutôt que de pleurer ma mère je me défends de mes agresseurs, je me construis, me maintenant sur les bords glissants d’un abîme, car je ne sais rien de moi.
C’est mon corps surtout qu’on surveille: D. préconise soutien-gorge et gaine – une ceinture que les femmes portaient alors pour s’affiner la taille ou rétracter leur ventre distendu par les grossesses. Aberration pour une adolescente prépubère et sportive. C’est le corps de sa belle-fille que D. attaque, elle me déteste, je lui résiste. Toi tu fais ton coq entre ta femme et ta fille, D. décrète que je suis mal élevée. Je ne m’y trompe pas en considérant cela comme une offense à ma mère. Je n’ose pas lui dire: ma mère est belle, toi tu es laide. J’ai onze ans et déjà la conscience des phrases qui tuent.
Quand j’ai trois ans je joue seule dans la grande cour qui sépare la maison familiale du garage où tu officies. En barboteuse à smocks je tourne en rond sur mon tricycle (les photos), j’ai même deux tricycles puisqu’en plus du garage tu vends des bicyclettes dans le magasin qui donne sur la rue, de l’autre côté de la maison. Ma mère tient le magasin, abandonnant tâches ménagères ou enfant lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit. J’ai deux tricycles et aucune occasion de partager mes jeux. Je suis seule, « enfant unique », un statut dont je tenterai toute ma vie de me disculper car je sens bien la stigmatisation qui s’articule autour de l’excès d’attention soi-disant accordé à l’enfant unique. Parmi les images de cette enfance, ma mère, toi, vos bagarres et moi. Je n’ai aucun souvenir d’amis, de visiteurs, et pourtant il devait y en avoir. Tu as toujours été sociable, drôle et généreux – ce sont les seules qualités que ma mère te reconnaît une fois que vous avez divorcé.
Quand j’ai deux ou trois ans, ma chambre se trouve au premier étage de la maison, séparée de la chambre des parents par la salle de bains. Il fait très noir dans ma chambre, j’entends d’énormes bruits d’eau en pleine nuit, j’escalade mon lit à barreaux et découvre ma mère assise sur le bidet, se vidant de son sang. Parmi les fragments de mémoire de ma petite enfance, il ne peut s’agir que d’un vrai souvenir et non d’une photo. Je comprendrai des années plus tard qu’il s’agit d’un avortement bricolé. Je t’ai entendu maintes fois t’auto-citer: «J’avais décidé que je n’aurais pas d’enfant tant que la guerre ne serait pas finie.» À la fin de la guerre, vous êtes mariés depuis sept ans, comment avez-vous fait pour éviter une grossesse ? Ma mère devenue infirmière après votre divorce « aide » certaines de ses amies. Je suis adulte lorsque je comprends qu’il lui arrive de pratiquer des avortements clandestins et l’enjoins d’arrêter en essayant de lui faire peur, en lui expliquant qu’elle risque la prison. Je parle à un mur. Il ne s’agissait pas chez elle de courage mais d’une curieuse indifférence à la loi, mêlée au désir d’aider autrui.

Quand j’ai onze ans je découvre l’Afrique. Un an plus tôt j’ai vu un film américain dans lequel une petite panthère est l’animal domestique d’une famille de Blancs au Kenya. Je t’écris que j’aimerais une panthère lorsque je viendrai te voir. C’est un singe qui m’attend. Tu m’expliques qu’une loi récente interdit d’adopter des fauves, il y a eu trop d’accidents. Ces animaux qui ressemblent à des chats peuvent se transformer en tueurs. Le singe est un ventre gris, il s’appelle Kiki, ce n’est pas moi qui lui ai donné ce nom. Je le traite comme un animal en peluche, lui confectionne des vêtements qu’il souille et m’insurge du fait qu’il refuse de jouer avec moi. Personne ne m’explique comment je pourrais l’apprivoiser. Parfois il découvre ses gencives en poussant de petits cris et Alphonse qui rit de tout et de rien me met soudain en garde, il me fait comprendre que le singe en colère est dangereux. D’ailleurs l’année suivante, lorsque je reviens et que je m’enquiers de Kiki, tu m’annonces qu’il a fallu s’en débarrasser, qu’il s’était mis à mordre. Je pense Forcément, moi aussi si je pouvais vous mordre… L’auras-tu tué avec ta carabine? Je préfère ne pas demander.
J’ai onze ans, tout est réglé au cordeau. Chaque soir au dîner il te faut ta Floraline, un bouillon épaissi de semoule grillée que tu assaisonnes de pili-pili. La première fois que je me sers de la bouteille de Viandox pour en mettre dans ma soupe, j’ai la bouche en feu. Le pili-pili, mixture de piment macéré dans du cognac a remplacé le Viandox. Ça vous fait beaucoup rire et moi ça me fait pleurer, ce qui vous fait encore plus rire. Je ne pleure pas comme lorsqu’on pleure sous l’effet des oignons, il y a dans ces pleurs que je fais passer pour une réaction mécanique, de l’humiliation et de l’impuissance.
Quand j’ai quatre ans vous vous séparez. Seul le récit de ma mère me donnera une version de votre divorce. Tu l’as défiée, elle a relevé le défi. Ma mère est d’un tempérament passif, elle n’aurait jamais osé prendre l’initiative d’une procédure de divorce (c’est du moins ce que je perçois du roman familial). Elle raconte que, l’été de mes quatre ans, elle accepte un poste de directrice de colonie de vacances dans les Vosges, déclarant que ce sera positif pour l’enfant que je suis, et pensant j’imagine que ce sera l’occasion d’un répit à vos sempiternelles disputes. J’ai le souvenir de l’une de ces scènes où, dans la cuisine, vous vous arrachez un sac à main en vernis noir, sorte de bourse à cordons dont tu veux voir le contenu alors que ma mère en pleurs s’y cramponne. La table de la cuisine est plus haute que moi, je suis tétanisée, vous avez oublié ma présence. Quelques jours après qu’elle a pris son poste de directrice de colonie de vacances, tu viens exiger qu’elle rentre à la maison faute de quoi tu demanderas le divorce. Elle a beau te dire qu’elle est tenue par un contrat, tu ne veux rien entendre. Après l’été, lorsque nous rentrons, la maison est vide, tu as tout vendu, et tu as donné ce que tu n’avais pas pu vendre. «Même mon linge de corps», avait-elle l’habitude de dire en racontant la violence que ç’avait été pour elle.
Quand j’ai douze ans tu me fais un cadeau. Tu t’es souvenu de mon intérêt pour les activités de ton ami P., taxidermiste, lorsque nous lui avons rendu visite l’année de mes onze ans: tu m’as fabriqué un filet à papillons et construit des étaloirs pour les naturaliser. Les étaloirs sont constitués de deux planchettes orientées à 45° sur lesquelles on fait sécher les ailes des papillons déployées, en les épinglant sous du papier à cigarettes. Tu sais tout fabriquer de tes doigts. Tu as donc étudié la taxidermie des papillons avec ton ami P. avant que je n’arrive. Il y a autour de la maison des papillons orange, jaunes, turquoise surtout. Je me livre à la chasse aux papillons, il fait une chaleur mortelle. Vous m’imposez le port d’un casque colonial dès que je mets le nez hors de la maison. Je le trouve ridicule et le rejette de la même manière que les ados en France sortent en T-shirt l’hiver pour s’opposer aux adultes et prouver qu’ils ne craignent rien. Mais, pour attraper les papillons, je me couvre la tête, faute de quoi, je l’ai expérimenté, je suis au bord de l’évanouissement tant le soleil est féroce. Au bout de trois semaines les papillons séchés sur les étaloirs sont figés pour l’éternité. Tu me fabriques une boîte au fond de laquelle tu déposes une couche de liège (destinée à planter les papillons dont une épingle traverse l’abdomen), couche de liège que tu as recouverte d’un tissu turquoise. Une fois que nous avons fixé mes papillons dans la boîte rectangulaire, tu la clos d’une vitre rendue étanche par un ruban de chatterton. Cinquante ans plus tard, la boîte à papillons est indemne et me donne à penser que tu m’as aimée. À ta façon.
Quand j’ai douze ans Saturnin, manœuvre au garage, vient se poster devant la maison. Il dit à Alphonse que c’est moi qu’il vient voir. Saturnin n’a pas d’âge ou s’il fallait lui en donner un, je dirais cent ans. Pygmée, il mesure environ un mètre vingt et son visage est plissé comme celui d’un Shar Pei, ces chiens tout en peau superflue. Chez Saturnin les plis du visage sont en courbes relevées car il sourit la plupart du temps ; et ses grosses lèvres découvrent des dents marron foncé colorées par je ne sais quelle plante qu’il mâchouille. Saturnin vient me montrer le serpent qu’il a neutralisé, un serpent de plus d’un mètre de long, un serpent dont je ne saurai jamais s’il était venimeux ou pas, mais vu la fierté de celui qui l’a tué, j’imagine que oui. Saturnin ne parle pas le français, il est venu m’offrir le spectacle de sa proie en supputant que la fille du patron, qui vit en France, n’a jamais vu de serpent et il a raison. Il tient le serpent mort vertical comme un bâton et il sourit de toutes ses dents avariées. Il y a dans son geste une telle générosité que je me sens enfin considérée dans ce lieu où la maîtresse de maison tente de me mortifier dès que tu as le dos tourné. D’ailleurs lorsque je te raconte la visite de Saturnin tu confirmes qu’il est venu de sa propre initiative. J’aimerais lui faire un cadeau, on m’en dissuade. Vous m’empêchez d’approcher les Africains, de quelque façon que ce soit. Lorsque D. m’emmène au marché du Centre, j’ai honte d’elle, de ses attitudes supérieures, de sa laideur. En fait j’ai honte d’être blanche. Les femmes africaines assises au sol avec quelques légumes déposés sur un tissu ou rassemblés dans une bassine en émail, harponnent le chaland, aussi volubiles qu’un attroupement d’agents de change. Elles parlent entre elles, indifférentes à ceux qui leur achètent leur marchandise. Elles ont l’air fortes, elles me fascinent et m’effrayent. Aujourd’hui je saurais leur parler mais je n’ai jamais pu retourner en Centrafrique, empêchée par les guerres. À Paris, dans le métro ou à Barbès, je retrouve les Africaines vêtues des mêmes boubous, coiffées du même morceau de pagne qui les enturbanne, avec leur bébé dans le dos comme elles font en Afrique. Rares sont celles qui utilisent une poussette qui apparaît alors comme un attribut erroné. Une faute de goût. En Afrique, tu reconnais la beauté des femmes, leur port royal. Alors que ma poitrine naissante m’incite à me voûter pour la cacher, tu ne cesses de me dire qu’il faut que je me tienne droite. Regarde les wallies! Tiens, pose une bouteille sur ta tête et marche avec. La bouteille se casse évidemment. Je ne comprends pas leur «truc». Elles font des kilomètres sur les pistes avec une bassine ou un fagot de bois, ou une bouteille verticale sur la tête.

Extraits
« Aujourd’hui, écrivant ce qui sera peut-être un livre, je suis traversée par un élan de tendresse à ton égard. Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out… Il devait bien en avoir trois ou quatre avant que tu ne meures et je n’ai que le vague souvenir d’une désapprobation mêlée à une sorte de fierté paternelle. » p. 31

« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort. Lorsque tu parades avec moi au Grand Café, tu exprimes plus de conviction affective qu’en n’importe quelle circonstance avec ton épouse. Rien d’étonnant à ce qu’elle me haïsse. Entre elle et ma mère que je représente pour elle, je suis prise en otage. Mais j’aime l’Afrique, comme toi. Je ne saurai jamais comment tu as décidé de partir en Afrique. D’où te venait cette dimension d’aventurier. Tu es resté attaché à ton pays d’origine jusqu’à la fin. » p. 48

À propos de l’auteur

Catherine Weinzaepflen © Photo Jeremy Stiger

Née à Strasbourg où elle a passé son enfance et sa jeunesse, Catherine Weinzaepflen vit à Paris tout en voyageant régulièrement aux quatre coins du monde. Romancière et poète, elle est l’autrice d’une œuvre qui rassemble près d’une vingtaine de textes dont les premiers comme les plus récents ont été publiés aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. (Source: Éditions des Femmes)

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De sel et de fumée

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En deux mots:
C’est l’histoire de Samuel et Lucas. Ce pourrait être l’histoire de la rencontre de deux hommes qui oublient leur hétérosexualité pour vivre une belle histoire d’amour, mais c’est d’abord une histoire de deuil et de souffrance, de solitude. Car Lucas est mort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vie et mort de Lucas

Pour son premier roman Agathe Saint-Maur s’est mise dans la peau d’un homme pour raconter une passion homosexuelle et le drame qui vient mettre fin à leur relation. Entreprise risquée, mais parfaitement maîtrisée.

Roman de passion et de feu, histoire d’amour et de mort, De sel et de fumée est magnifique et bouleversant. Quand, sur les bancs de Sciences-Po Paris, Samuel rencontre Lucas, rien ne laissait prévoir qu’ils allaient vivre l’une de ces histoires incandescentes qui marquent une vie. Car sur bien des points, ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Samuel est parisien, Lucas vient de province. Samuel est issu d’une famille bourgeoise, Lucas d’un milieu modeste. Samuel est juif, Lucas est catholique. Samuel est lié à Claire, même si leur relation s’étiole, Lucas est célibataire. Samuel est un intello un peu timide, Lucas est engagé dans la lutte au sein des Antifas, arborant fièrement son bandana rouge. Mais tout cela, on va l’apprendre par la suite, car le roman commence avec la déchirure, avec la mort de Lucas. Battu à mort, Samuel retrouve son cadavre: «Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.»
Agathe Saint-Maur va dès lors faire d’incessants allers-retours, racontant les jours durant lesquels ils se sont côtoyés, apprivoisés, amis avant d’être amants. Puis la passion a tout emporté, laissant les deux hommes hébétés. Avant que ne viennent s’immiscer les instants de doute, d’incompréhension qui vont ronger leur relation. Il faut dire que Samuel a beaucoup de peine à choisir entre la femme qu’il continue d’aimer et l’homme qui partage désormais son lit. Il faut dire que Lucas n’a pas dit non aux avances de Mélanie. Une bisexualité qui fera des ravages. Et qui, dans le regard des autres, sonnera comme une condamnation. Viendra encore la sidération de la perte, la souffrance de se retrouver seul. «On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.» Mais il faut bien tenir. Il faut bien trouver un moyen de ne pas se laisser avaler par cette souffrance.
Les pages durant lesquelles Samuel regarde la mort en face sont les plus fortes, les plus riches de sens. Avec cette découverte: « La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance.» Je vous le disais, magnifique et bouleversant.

De sel et de fumée
Agathe Saint-Maur
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782072887567
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi des voyages, par exemple en Suède ou en Thaïlande, à Bangkok.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Samuel raconte Lucas — l’amour, le désamour, le sexe après l’amour, l’amour après la mort de Lucas.
Samuel, d’une bourgeoisie de gauche, et Lucas, d’un milieu populaire, étudient à Sciences Po. La Manif pour Tous défile. Lucas, très engagé aux côtés des «antifas», descend dans la rue avec son bandana rouge au milieu des fumigènes. Il est blessé lors d’une bagarre, il ne survit pas.
Samuel se souvient de Lucas — de leur rencontre, de leurs hésitations, du désir fou, des jalousies, des ruptures. Car Samuel n’a jamais tout à fait coupé les ponts avec Victoire, qu’il a aimée ; car Lucas s’est laissé séduire par Mélanie aux jambes fines et fuselées.
Ils n’ont rien pour s’entendre, tout pour se plaire. Ils tombent amoureux et c’est un amour hérissé de violence et de tendresse, qui laisse sur les lèvres un goût de sel et de fumée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quintessence livres
Blog Books’Njoy


Agathe Saint-Maur présente son premier roman De sel et de fumée © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« Je connais par cœur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration contenue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour. Je sais que, comme moi, il donne des coups de poing dans les murs lorsqu’il est énervé, et qu’il est du genre à aller acheter des croissants pour le petit déjeuner quand vous vous êtes endormis fâchés. Les yeux fermés, je peux m’apercevoir qu’il a pleuré rien qu’en écoutant sa respiration, et je sais deviner quand il va rire en observant le fourmillement du coin de son œil droit. Je l’ai vu emmitouflé dans un anorak, sous des centimètres de neige, la nuit en Suède, et nu, enroulé dans un drap, au réveil, à Bangkok. Je l’ai vu se concentrer, se révolter, mentir, lire des recueils de poésie, se taire, vomir, réciter des poèmes, mâcher, cracher, me séduire, me dire qu’il m’aime, se moquer de moi, me dire qu’il m’aime, me sucer, me dire qu’il m’aime.
Et puis, je l’ai vu mourir.
Depuis, je connais aussi par cœur le poids de son corps dans le brancard du Samu, l’alternance des sons aigus et rauques de la respiration artificielle à laquelle on l’a branché, le chemin emprunté par le sang qui partait de son front jusqu’aux ailes de son nez, la note un peu plus grave dans la voix du médecin urgentiste quand il m’a décrit son état, l’expiration pénible de son plexus pendant les soins, la pâleur de ses joues avant la perfusion. Je sais qu’il avait les phalanges abîmées par son dernier combat, et qu’il portait dans son sac un sachet de viennoiseries. Je pouvais deviner quand il souffrait rien qu’en écoutant sa respiration, et j’espérais toujours qu’il allait se mettre à éclater de rire, scrutant avidement son œil droit qui ne fourmillait plus. Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.
Je l’ai regardé être ramassé, porté, intubé, extubé, devenir un corps qui circule de bras délicats de pompiers en mains musclées d’infirmières, d’espaces clos en espaces stériles, de lits d’hôpitaux en chambres mortuaires. Je l’ai vu ensanglanté, tuméfié, cousu, recousu, propre, coiffé, apprêté. Vivant, et mort. Je l’ai vu dans des états qu’il ignorera toujours avoir traversés.
Putain casse-toi Lucas ! »
Du sang coule sur ma lèvre inférieure. Je lèche, c’est métallique, comme une cuiller en acier après la vaisselle. Lucas est debout comme un con, son pantalon à la main. Penaud. Son sexe est encore dur, je peux le voir à la bosse que fait son caleçon. Je ne me souviens pas de l’avoir vu le remettre. Je dois me concentrer, ne pas penser à ça maintenant. Je lèche encore ma lèvre. Acier. Son regard est doux sur moi.
« Sors. »
Je lui arrache son ballotin de fringues des mains, me dirige vers la porte de l’appartement. Sous mes pas, le parquet grince, rompant la tension figée de l’instant, profanation par le bruit. Les moments suspendus, sacrés, n’existent que dans les films.
« Sors putain. Je déconne pas. Sors de chez moi. »
Lucas a l’air choqué. C’est la première fois que je lui dis que parce qu’il ne paie pas, ce n’est pas chez lui, ici. C’est la première fois que je lui dis ça car c’est la première fois que je le pense. J’espère qu’il croit que je l’ai toujours pensé.
« Samuel, attends… S’il te plaît. Fais pas le con. »
À l’acier se mêle le sel, je comprends de la pointe de ma langue que je pleure. Quelque part en chemin, j’ai dû me mettre à pleurer. Je croyais être enragé. Je ne veux pas de cette faiblesse qui s’accroche à mon pied. J’entends que Lucas proteste mais je fais celui qui ne veut rien savoir, lui fourre ses fringues dans les bras à la va-vite, sans le toucher, comme si son contact était un champ électrique, comme s’il était la fois où j’ai reçu la première décharge de ma vie, alors que je tenais la main de ma mère devant un pré à chevaux, comme si Lucas était ce moment où ma mère avait touché sans réfléchir le fil qui entourait le champ, comme s’il était l’instant où, électrocuté, je m’étais senti trahi parce que, non contente de ne pas me protéger, ma mère m’avait jeté au danger de la pâture, me transmettant le courant électrique par la main qu’elle tenait : comment croire alors que cette main pourrait jamais m’aider par la suite ? Je sais en tout cas depuis longtemps que se toucher c’est succomber. Deux personnes qui se sont aimées ne peuvent continuer à se détester qu’à la condition d’une distance respectable entre leurs corps. Le corps est la porte d’entrée dérobée du cœur, celle par laquelle on ne voit pas le danger passer. La peau a la mémoire de l’amour bien plus longtemps que les cerveaux.
Lucas se tait, renonce à une bataille qu’il ne veut pas gagner, une bataille jouée pour la forme. Sa seule résistance, c’est son regard, qu’il lève sur moi. Son visage. De même que l’on ne prend conscience de l’existence d’un bruit que lorsqu’il cesse, la beauté de Lucas ne m’écrase que maintenant qu’elle m’échappe. Elle me transperce comme un marteau-piqueur s’arrête. J’ai toujours su que Lucas était beau, c’est une chose que l’on sait sans avoir besoin de la vérifier, la certitude machinale d’une connaissance scolaire, comme s’il n’y avait pas besoin de réapprendre quotidiennement sa beauté. C’est pourtant un spectacle dont j’ai eu tort de me priver. Ses yeux, sa bouche, son grain de beauté au coin des lèvres. Ses lèvres que j’ai mordues, et ma lèvre fendue. Il déplie son pantalon, très lentement, l’enfile. Son sexe a rétréci, je crois. Je regarde son ventre pendant qu’il met son tee-shirt, je pense que c’est peut-être la dernière fois que je le vois, et je retiens un halètement de douleur. La perspective des choses irrémédiables que l’on provoque en sachant qu’on les regrettera est une douleur physique, comme la perspective des choses qui nous ont appartenu et dont on ne jouira plus, hypothèques sans droit de rachat. Reprends ton corps, c’est vrai qu’il est à toi. Je l’avais un peu oublié dans l’intervalle, c’est qu’il était tout le temps confondu avec le mien. Je regarde son ventre qui disparaît, et j’ai envie de le retenir pour pouvoir le voir encore. La renonciation volontaire au droit de toucher quelqu’un est un immense effroi. À cet instant, l’instant de son ventre, je comprends. Ma plus grande peur, c’est l’irréversible. Puis Lucas prend ses affaires, et il sort. En ajoutant simplement:
« Je suis désolé pour ta lèvre. Mets le truc que je t’ai filé la dernière fois, tu sais, la Bétadine, c’est bien. Un peu le soir et puis… Mais bon, tu verras bien. »
Il s’interrompt. Il vient de se souvenir, lui aussi, que le devenir de mon corps ne lui importait plus puisqu’il réintégrait son altérité, puisque mon corps se distinguait définitivement du sien. Lucas n’aurait désormais aucune idée de l’état de ma lèvre, plus jamais, il ne saurait tout simplement plus ma lèvre, mon poids, mon bronzage en été, la longueur de mes cheveux, c’est-à-dire que ces éléments ne feraient plus partie des choses du monde qu’il lui serait donné de connaître, et c’est l’immensité de cette pensée qui arrête sa parole.
Alors il s’en va, sidéré par les choses que l’on provoque sans le vouloir, par la pente glissante que les humains empruntent volontiers par inconséquence, par ennui surtout, avant de vouloir faire demi-tour, il s’en va parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. C’est très simple, trop simple. C’est vif comme un couperet et très lent en même temps, sa démarche dansante qu’on ne peut plus rattraper, son écharpe qui ondule cinq minutes dans le froid comme le pavillon d’un bateau sur le point de couler. Il largue nos amarres. Je le regarde tanguer, il tourne au coin de la rue. Le silence, et plus rien.
Les arbres m’observent de haut, et je ne sais pas s’ils agitent leurs branches avec compassion ou condescendance. Je pense, en les voyant, à une autre de mes disputes avec Lucas, il y a longtemps, à la terrasse d’un café. Une vraie engueulade, l’une de celles où l’on croit sans y croire vraiment qu’on va se séparer, où on le fait croire à l’autre en tout cas, pour faire levier, parce qu’il est insupportable mais qu’on peut encore le supporter et qu’il ne faut surtout pas qu’il le sache si on veut le voir changer.
Ce jour-là, j’avais levé la tête vers le terre-plein arboré qui faisait face à la terrasse où nous nous disputions pour m’abstraire du conflit, m’abandonnant contre le dossier de mon siège en rotin, dépité, pour regarder au-delà de Lucas, ailleurs, où il ne pouvait pas m’atteindre. Désespéré, je ne savais plus à quelle branche nous raccrocher. Je ne savais pas, surtout, si nous formions encore une entité commune. Mes yeux s’étaient posés sur les platanes qui ombrageaient le terre-plein et la promenade qui faisait face au restaurant, surplombant sa terrasse. À leur vue, une pensée, dont la force de réassurance insoupçonnée me sidère encore à présent, m’a envahi d’un seul coup, immédiatement verbalisée, les mots tracés dans l’air : il y aura toujours des arbres.
Quoi qu’il se passe, si nous nous séparons, si notre couple s’arrête, entraînant avec lui la fin de tout ce dont il est le support, le confort, les repères partagés, les amitiés dont on ne sait plus tracer les frontières de propriété, la bulle protectrice qui atténue, adoucit, ce qui entre dans notre champ, et augmente, solidifie ce qui en sort, de telle sorte que notre force et notre potentiel de prise sur le monde en sont décuplés, de telle sorte que nous sommes, subjectivement, invincibles, et que cette croyance n’est pas sans effet sur le réel ; si tout cela implose pour laisser place à la solitude blanche, au désapprentissage du corps de l’autre, aux choses tues faute de ne plus pouvoir les dire à personne, à la morsure de la déception, banale mais toujours cruelle, d’une fin supplémentaire, de n’avoir encore pas su être extraordinaire, ce n’est pas grave, puisqu’il y aura toujours des arbres. Se dire cela, cela signifie : dans six mois, dans dix ans, quand j’aurai à nouveau échoué et pleuré d’avoir échoué, quand j’assisterai, en grande partie impuissant, à la répétition de nos erreurs d’humains, je lèverai la tête, et les arbres seront toujours là. Ces arbres ne rendaient pas service à Lucas, mais ils me faisaient du bien à moi. En minimisant ce que nous vivions, ils me rappelaient que la vie, ma vie, était plus grande que le cadre de notre relation, qu’elle était aussi grande en définitive que des arbres. Ils dédramatisaient calmement, absolument, la dispute que nous vivions, et ses suites possibles. Depuis, je crois qu’une relation sereine, dans laquelle rien n’est exagéré, du moins pas jusqu’au point d’en souffrir, est une relation qui s’épanouit à l’ombre des platanes, dans la conscience tranquille du fait qu’il y aura toujours des arbres.
À présent que la fin véritable est là, et non plus seulement l’illusion de cette fin, cette pensée n’a plus la même force de réassurance. Je suis désespéré, et tout seul. Avec l’acier et le sel.
Je me réveille dans la nuit, je suis agité. Mon oreiller est trempé de sueur. Malade comme un chien, j’expie ma fièvre de Lucas. Mes rêves sont trop confus pour que je m’en souvienne, mais je les sais désagréables. Comme pendant un bad trip, ou comme on souffre d’une mauvaise grippe, je me vois me relever par mouvements saccadés, boire un verre d’eau, envoyer un texto. C’est toujours dans ma tête. Je roule sur le dos, mon lit est vide. J’étends les bras, mon lit est immense. Un lit deux places, quelle blague. Je veux mon lit d’enfant dans lequel on ne tenait à deux qu’en quinconce. Je veux Lucas, dans ce lit-là, le piquant de ses cuisses, les coups de ses reins, le rire de ses lèvres. Quand on se réveillait la nuit, qu’on se souriait sans dire un mot, encore perdus dans le brouillard de nos rêves, et qu’on se rendormait simplement. Parfois, il posait sa main sur mon ventre, paume bien à plat. Il la laissait là toute la nuit, et au matin je devais repousser très doucement son bras pour me lever.
Je regarde mon smartphone posé sur la table de chevet. Pas de nouveau message. L’appareil a la décence de ne pas l’énoncer explicitement. Une torture en creux est quand même une torture : une carapace vide n’est pas moins triste qu’une tortue nue. L’absence d’icône clignotante devient mon tourment suprême.
Quand on ne dormait pas ensemble, il arrivait souvent qu’au cours de la nuit, ou le matin, je découvre des SMS de Lucas reçus pendant mon sommeil. Des mots d’amour, des mots crus. Des pensées et des pollutions nocturnes. J’ouvre les derniers messages de ma boîte de réception. Les siens sont marqués du pseudo Lucachou dont il s’est affublé tout seul : téléphone en main, il s’était renommé fièrement. J’avais vaguement tenté de récupérer mon portable. Il avait déclamé, dans une bouffée de sa cigarette :
« Quoi, c’est pas parce qu’on est pédés qu’on a pas le droit d’être cons nous aussi. »
Il avait souri et reposé le téléphone d’un geste péremptoire. Je n’avais pas changé le pseudo.
« Con » pour dire niais, doux, amoureux, Lucas l’était souvent. Les derniers messages oscillent entre franche vulgarité et tendresse à peine assumée : « Prépare ton petit cul… » et « J’arrive mon amour. J’ai des croissants. » Je suis traversé par sa phrase préférée : « Il n’existe pas de chose si grave dans un couple que des croissants ne puissent réparer. » Il me la disait chaque fois qu’il en avait l’occasion, à chaque dispute, à chaque boulangerie, il l’écrivait dans les marges de ses cahiers, il avait dû lire ça quelque part. Je suis d’accord cette nuit, Lucas. Croissants ou sodomie, comme tu voudras.
Je me lève, marche un peu dans l’appartement. J’ai chaud et j’ai froid. Je grelotte, mais je n’ai rien d’autre que mes propres bras à enrouler autour de moi. Dans les manuels de biologie, les gibbons ne souffrent pas. L’appartement n’est pas très grand, j’en ai vite fait le tour, c’est pareil pour mon corps. Mes bras me semblent démesurés.
Je tourne dans le salon, laisse traîner la main sur le mur en brique un peu râpeux. J’entre dans la kitchenette, qu’on dit fonctionnelle pour cacher qu’elle est glaciale et exiguë, fais claquer mes pieds nus sur les carreaux comme si j’étais mon enfance à la piscine. Je reviens dans la chambre, vois double devant l’odieux lit double et ses draps en bataille.
Je finis un reste de vodka qui traîne dans le frigo. On fait ça dans les histoires. Je croyais que ce serait agréable, ce n’est même pas apaisant. Je distingue encore tout beaucoup trop nettement : le dessin, d’une précision chirurgicale, de la fin. Il est étonnant de parvenir à visualiser le tracé d’une inexistence. Les murs de l’appartement sont tapissés d’encéphalogrammes plats, le mien, toujours le même, répété à l’infini. Ça ne fonctionne pas : il en faut au moins deux pour constater le trépas. Je fume un peu. Je fume beaucoup. Je disparais dans la fumée, dans les vapeurs passées de ce que j’ai aimé. Assis sur mon sofa, nu, nu et tout seul, je fume comme un cliché. Je fume jusqu’à ce que Lucas devienne aussi inconsistant que mon tas de cendres. Je balaie celles-ci, et je le balaie lui. Sa perfection inconsciente, sa beauté incandescente. Je ne peux plus faire autrement que de comprendre que je l’ai perdu, alors j’essaie, en regardant fixement mes murs blancs. »

Extraits
« C’était moche, au début. J’avais envie de t’arracher les yeux, mais c’était pas le pire. Ta trahison, c’était rien. Toi, t’étais rien. Les autres, c’est jamais rien d’important. Que d’autres ego qui viennent flatter le nôtre, et parfois le contrarier jusqu’à ce que ça compresse les tempes et que ça brûle les joues. Non, le pire, c’était la solitude. On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.»
Elle marque une pause, les yeux dans le vague. Elle voit des choses que je devine. Parce que je les connais moi aussi. Je les ai connues avant elle, avant Lucas, je les connais maintenant. Nous les connaissons tous, et personne ne veut les voir. » p. 75

« La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance. Je suis épouvanté de voir que certaines personnes qui ne connaissaient pas Lucas avant sa mort s’en font désormais une idée très précise. Il a plus d’existence pour elles mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Cette pensée tourne et tourne encore, comme un serpent qui se mord la queue, je la ressasse jusqu’à ce qu’elle fasse sens, et ce n’est jamais le cas, alors j’y pense encore.
C’est une hydre dont on coupe la tête, et il en repousse trois. Plus vivant maintenant qu’il est mort. Cela me glace. J’ai des insomnies quand je pense aux garçons et aux filles, je ne sais pas pourquoi ce sont surtout des filles, qui se passionnent pour Lucas à tel point qu’en l’évoquant, le décrivant, en prétendant parler en son nom, elles perpétuent une existence qui n’est plus rien d’autre que virtuelle. » p. 86

À propos de l’auteur
SAINT-MAUR_Agathe_©FrancescaMantovani

Agathe Saint-Maur © Photo Francesca Mantovani

Agathe Saint-Maur est née en 1994. Elle a grandi à Besançon. Aujourd’hui elle vit et travaille à Paris. De sel et de fumée est son premier roman (Source: Éditions Gallimard)

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La beauté du ciel

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En deux mots:
Après la profanation de la tombe de sa mère et dans l’attente de mettre au monde un enfant, Sarah Biasini prend la plume et raconte sa vie sans celle que tous s’accordent à appeler Romy Schneider. Au-delà de la douleur de l’absence, elle nous offre une belle photo de famille.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Profanation, procréation, promesse

Sarah Biasini a choisi d’écrire à sa fille pour lui raconter cette grand-mère qu’elle ne connaîtra jamais, pour lui parler de sa famille, et pour mettre fin à quelques rumeurs persistantes.

«Ce qui m’intéressait, c’était de raconter comment une famille se débrouille avec ses morts, comment on en parle à l’intérieur d’une famille. Quand je suis devenue mère, et c’est aussi valable pour les pères, on se pose la question de savoir quel enfant on a été, et comment on va assurer la stabilité et la sensibilité de son enfant. C’était le point de départ du livre». C’est ainsi que Sarah Biasini a expliqué dans l’émission «C à vous» les raisons qui l’ont poussée à écrire La Beauté du ciel. Une entreprise très difficile car, «quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. On tourne autour du sujet, de ce que l’on sait. Si peu soit-il.»
Sarah avait quatre ans quand sa mère est morte. La fillette va grandir auprès de son père, mais aussi et surtout auprès de ses grands-parents paternels. Sans oublier une nourrice à laquelle elle rend un bel hommage. Une famille qui va lui permettre de se construire malgré l’absence d’une mère qu’elle ne peut appeler autrement que «maman». S’il n’est pas occulté, le sujet n’est pas au centre de sa vie.
Et ce n’est qu’en 2017, alors qu’elle est devenue une femme et que sa carrière de comédienne est bien lancée, qu’elle a trouvé l’homme de sa vie, que deux événements vont la pousser aux confidences.
C’est à ce moment que la gendarmerie lui annonce que la tombe de Romy Schneider a été profanée. En se rendant au cimetière de Boissy-sans-Avoir, Sarah va en quelque sorte enterrer sa mère, elle qui n’avait pas assisté pas aux obsèques. À ce choc va suivre une bonne nouvelle, l’annonce de sa grossesse. Deux événements qu’elle va lier en se décidant à écrire.
Les amateurs de spiritisme trouverons déterminante la rencontre, lors d’une tournée à Marseille, où elle jouait une pièce de théâtre, avec une dame censée parler aux morts et qui entreprendra de déchiffrer tous ces signes qui se présentent à elle. «Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans. Une autre qui commence aujourd’hui.» Et c’est à cette vie qu’elle va s’adresser pour lui expliquer dans quelle famille elle va grandir et qui est cette grand-mère qu’elle ne connaîtra jamais, mais dont elle va beaucoup entendre parler, notamment de personnes qui ne l’ont pas connue, mais qui voudront partager leur vérité. Et même si la plupart auront des intentions louables, ils fausseront l’image – la vraie – de cette femme exceptionnelle partie trop vite. Aux témoignages de son entourage, Sarah a voulu ajouter ceux des personnes qui ont fait un bout de chemin avec l’actrice. Elle a parlé à Michel Piccoli, Claude Sautet, Alain Delon, Philippe Noiret. Mais pas pour parler de cinéma. Pour parler de la femme et du souvenir, de la mort et du vide et des moyens de le combler.
Avec pudeur mais aussi avec force Sarah Biasini affiche ses convictions. Comme quand elle affirme haut et fort que rien ne permet d’affirmer que sa mère s’est suicidée. Ou quand elle explique combien elle déteste le film censé raconter sa mère en la filmant lors de Trois jours à Quiberon. Il est vrai que ce portrait d’une femme triste et dépressive fausse complètement l’image d’une mère à la beauté du ciel. Cette même beauté du ciel transmise à sa fille. Car comme lui explique son mari, désormais Sarah ne sera plus la fille de sa mère, mais la mère de sa fille. Pour ma part, c’est cet héritage, cette image que je conserve en refermant le livre.

La beauté du ciel
Sarah Biasini
Éditions Stock
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782234090132
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Boissy-sans-Avoir dans les Yvelines, Calvi et la Corse, Marseille et Ramatuelle, un voyage en Bavière, un autre dans l’Eure, en passant par Porcheville. Parmi les autres villes mentionnées, on notera encore Toulouse, Sarlat ou Quiberon.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un matin de mai, le téléphone sonne, je réponds, « Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit. » »
Une femme écrit à sa fille qui vient de naître. Elle lui parle de ses joies, ses peines, ses angoisses, et surtout d’une absence, celle de sa propre mère, Romy Schneider. Car cette mère n’est pas n’importe quelle femme. Il s’agit d’une grande star de cinéma, inoubliable pour tous ceux qui croisent le chemin de sa fille.
Dans un récit fulgurant, hanté par le manque, Sarah Biasini se livre et explore son rapport à sa mère, à la mort, à l’amour. Un texte poétique, rythmé comme le ressac, où reviennent sans cesse ces questions : comment grandir quand on a perdu sa mère à quatre ans? Comment vivre lorsqu’on est habitée par la mort et qu’elle a emporté tant de proches? Comment faire le deuil d’une mère que le monde entier idolâtre? Comment devenir à son tour mère?
La réponse, l’auteure la porte en elle-même, dans son héritage familial, dans l’amour qu’elle voue à ses proches, à ses amis, à ces figures féminines qui l’ont élevée comment autant d’autres mères. Le livre de la vie, envers et contre tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Paris-Match (Karelle Fitoussi)
Télé-Loisirs (Claire Picard)
Les Échos (Pierre de Gasquet)
Blog Agathe The Book 

L’actrice Sarah Biasini évoque sa mère Romy Schneider dans « La beauté du ciel », un livre aussi pudique qu’émouvant à paraître le 6 janvier 2021 aux éditions Stock. Elle se souvient notamment de ce jour terrible où il lui faut l’enterrer une seconde fois. © Femme Actuelle

Les premières pages du livre
« Dans trois semaines, tu seras née.
Le médecin a dit: date de conception 20 mai 2017, naissance 20 février 2018. Il a fait ses calculs sur la base des miens, sans oublier la marge d’erreur.
Donc, j’attends.
Ces neuf mois touchent à leur fin, et je touche moi-même, pour quelques fois encore, ce ventre rond.
Il me semble prêt à exploser tant ma peau s’étire sous l’effet des premières contractions, dites « d’entraînement », sans douleur. Tu peux arriver cette nuit, demain, comme dans dix, dans quinze ou dans vingt jours.
En attendant, je t’écris.

Il y a toujours un point de départ à l’histoire que l’on veut raconter. Un événement qui déclenche d’autres événements, petits et grands. Les voici dans l’ordre dans lequel ils me sont apparus pour certains, réapparus pour d’autres.
Le téléphone sonne, dimanche 1er mai 2017, aux environs de 10 heures. Gilles est parti au cinéma des Halles, pour la première séance de la journée, je ne me rappelle plus du film. J’ai hésité puis, finalement, ne l’ai pas accompagné.
Le téléphone continue de sonner, je ne décroche pas, je ne connais pas le numéro qui m’appelle ce matin-là. Un message est laissé mais je finis ce que je suis en train de faire, je ne sais plus quoi, la vaisselle sans doute.
Si, je le sais très bien, il n’y a pas de peut-être, je suis dans la cuisine, il fait beau d’ailleurs, je me souviens des rayons de soleil qui traversent largement l’appartement.
J’écoute enfin la boîte vocale.
« Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, chef d’escadron D. M., ne vous inquiétez pas (une précaution de ce genre), mais la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit. » La fin du message est floue dans ma mémoire. Probablement l’usuel « vous pouvez me joindre à tel numéro », etc.
Je rappelle et tombe directement sur cette capitaine, elle m’a donné son numéro de portable personnel, c’est un jour férié, elle n’est pas censée travailler.
Sa voix, douce et perchée, contraste avec les faits qu’elle m’expose.
Ils s’y sont pris à coups de pied de biche pour desceller la pierre tombale du socle. Puis, les individus en question (j’imagine forcément deux personnes au moins, vu la taille de la pierre) l’ont fait glisser pour laisser une ouverture en biais d’une vingtaine de centimètres. La capitaine me rassure très vite : le cercueil n’a pas été atteint, puisqu’une dalle de béton, placée sous la pierre tombale, le protège. Ils n’ont pas été au-delà de cette dalle, recouverte d’eau, paraît-il, de toute l’humidité accumulée depuis trente-cinq ans. Je lui demande : « Qui a prévenu la gendarmerie ? » Un cycliste du dimanche qui passait par là (étrange de faire une halte dans un cimetière, bon). Toujours au téléphone, je continue de poser des questions : « Dans quel état la tombe a-t-elle été trouvée ? Est-ce qu’il y a beaucoup de dégâts, la pierre a-t-elle été fendue ? » Elle me rassure, non, il n’y a pas eu trop de casse, à part des pots de fleurs déplacés et un ou deux vases tombés au sol. Elle a pris une photo quand elle est arrivée sur les lieux, elle propose de me l’envoyer, j’accepte. Je vois la pierre descellée, l’espace entrouvert, le trou d’un noir vertigineux. Un espace insuffisant pour attraper quelque chose ou tomber dedans, comme s’ils n’avaient pas fini ce qu’ils étaient en train de faire, qu’ils s’étaient arrêtés en cours de route, déçus, repentants ou surpris par un bruit suspect.
Je finis par lui demander ce que je suis censée faire maintenant. Elle m’explique que la police scientifique intervient pour tenter de relever des empreintes et que le marbrier est là pour ressouder la pierre tombale à son socle.
« Est-ce que je dois venir ? »
« Si vous le souhaitez, bien sûr »
Le temps d’une seconde, j’envisage de rester chez moi, de ne pas bouger, de maintenir ce lieu éloigné de mes préoccupations, à distance. Je me reprends aussitôt, regrettant d’avoir hésité. Je lui dis au téléphone de m’attendre, je serai sur place dans deux heures. Elle patientera évidemment. Elle me demande d’être prudente sur la route, je pleure depuis le début de notre conversation.
Assise, accoudée à la table de la cuisine, je pense : encore un événement sordide. Qui peut vouloir faire une chose pareille ?
Je ne sais pas pourquoi je pleure autant. C’est presque trop, j’ai du mal à me calmer. Elle est déjà morte de toute façon. Ça ne peut pas être pire. Mais il faudrait quand même la laisser tranquille une bonne fois pour toutes. Même dans la mort, on vient l’abîmer. « Reposer en paix » ne pourrait pas être plus à propos.
J’essaie de joindre Gilles mais son téléphone ne vibre même pas, il l’a éteint puisqu’il est toujours au cinéma. Je laisse un message : « Rappelle-moi quand tu sors. » J’appelle ensuite mes grands-parents paternels pour les prévenir et emprunter leur voiture. Je suis déjà chez eux quand Gilles me rappelle et me demande de l’attendre, il insiste pour m’accompagner au cimetière. Ce n’est pas ma première envie mais je cède, poussée par le soulagement qu’expriment Monique et Bernard à l’idée que je n’y aille pas seule. Je voudrais partir sur-le-champ. Le soleil est toujours là.
Gilles conduit mais, après une pause dans une station-service pour demander notre chemin, je passe mes nerfs en prenant le volant.
Nous roulons. Il ne se passe pas grand-chose dans mon esprit à part une sidération qui gèle toute pensée. Je me concentre sur la route. Silence dans la voiture. Nous arrivons dans ce petit village perdu des Yvelines. Boissy-sans-Avoir.
Sans-Être non plus. Quel triste nom.
Je peine à retrouver le cimetière, j’y suis allée en tout et pour tout trois fois dans ma vie. Je n’ai nul besoin de ce genre de lieu pour penser aux morts. Pour me guider, je lève la tête et cherche le clocher de l’église. Je passe devant les grilles du cimetière, je vois un attroupement, c’est là. Je fais demi-tour et cherche une place. Je tente un pauvre créneau mais je commence à trembler. Mes bras et mes jambes me lâchent, ne remplissent plus leur fonction. « Descends, je vais garer la voiture », me dit Gilles.
Je sors, le groupe devant le cimetière m’a vue arriver (on ne peut pas dire que la circulation est dense dans le village), ils me reconnaissent. Je vois leurs visages puis leurs corps se tourner vers moi pour m’accueillir. Je m’avance, lentement, j’attends que Gilles me suive. Il voulait m’attendre dans la voiture, j’ai refusé. Il garde néanmoins la bonne distance, celle du Ne te préoccupe pas de moi, fais ce que tu as à faire, je suis là si tu as besoin de moi.
La capitaine, en civil, enceinte, cela me revient maintenant (de son deuxième, elle me le dira plus tard), est assistée d’un policier, lui en uniforme.
Le marbrier est là aussi. L’entreprise de ce tailleur de pierre est familiale, il a repris, avec son frère jumeau, l’activité de leur père à qui l’on avait fait appel en 1982, au décès de ma mère.
Nous sommes, ces jumeaux et moi, la génération suivante, nous reprenons le flambeau. Le maire du village est là aussi, le même qu’il y a trente-cinq ans.
Nous sommes toujours devant la grille du cimetière, Gilles un peu en retrait, derrière moi, respectueux. Je n’arrête pas de tripoter l’anse de mon sac de ma main gauche. Je m’en fais la remarque sur l’instant. Je canalise mon émotion dans cette main qui s’agite, qui a besoin de serrer quelque chose, de se contracter pour se distraire du chagrin.
J’ai la gorge étranglée, heureusement je n’ai rien à dire, je les écoute m’exposer à nouveau les faits. Je me concentre sur la douceur de chacun de ces regards sur moi, gonflés d’empathie et de compassion. Je dois rester digne et contenir le tremblement de mon menton. Il y a quelques minutes, j’ai réussi à sortir de la voiture, je suis maintenant debout, je m’attache au sol qui me porte.
Ils parlent longuement. Nous restons longtemps devant ces grilles, loin du lieu du crime, de l’effraction, pour se préserver, me préserver.
Ils retardent le moment de m’emmener devant la tombe.
Enfin, nous passons la grille. Tout le monde baisse la tête, moi avec eux.
Une centaine de tombes, petit village, petit cimetière. Le bruit des graviers sous nos pas. Qu’est-ce que je fais là ?
À cette heure-ci, j’aurais rejoint Gilles à la sortie du cinéma, nous devrions être en train de déjeuner tranquillement, en terrasse, rue Montorgueil par exemple.
Je lève le regard quelques secondes pour visualiser l’emplacement de la tombe. Cet endroit qui pique les yeux. Que je ne veux pas voir.
Ils ont tout remis en ordre pour mon arrivée, tout a repris sa place, comme au jour de l’enterrement (j’imagine, je n’y étais pas). Je remarque le passage de la police scientifique, il reste des traces de leur produit vert fluorescent sur les côtés de la pierre tombale et sur les vases. J’ai l’impression d’être dans une mauvaise série policière. Les marbriers ont rescellé la pierre. Les fleurs, en bouquets ou en pots, sont indemnes.
La tombe est intacte, tout le monde a fait son travail, maintenant je dois faire le mien. Mon chéquier est dans la poche arrière gauche de mon jean. Je suis prête à payer, à régler mes comptes avec le passé, comme on dit si bien. Je fais mon devoir de fille. Je m’occupe de ma mère, je range sa mort à l’endroit où l’on a dû la laisser.
Je regarde la tombe sans la regarder. Elle me rappelle qu’elle a été vivante mais qu’elle ne l’est plus. Les deux états s’opposent et l’un met l’autre en exergue. Elle était vivante mais elle est morte mais elle était vivante mais elle est morte mais elle était…
Je ne veux pas penser que c’est ma mère, la moitié de qui j’étais à la naissance, une partie de mon histoire, qui est là, sous la terre.
Il y a mon frère aussi là-dessous. Enterrés ensemble.
Les minutes passent. Je pose des questions aux jumeaux marbriers, j’échange encore avec D. M. Je sors mon chéquier, je serre les mains, je remercie avec sincérité. Je dis au revoir, ils me rappelleront.
Ça pique toujours les yeux. Je ne veux pas m’attarder sur les noms gravés dans la pierre. Ça ne m’intéresse pas. La mort ne m’intéresse pas. Je la connais, elle m’est familière. Une partie de mon sang est froide aussi. Avec eux. Je suis un robot.
Je parle d’eux comme d’étrangers. Des êtres éloignés, maintenus à distance.
Je n’ai plus rien à faire dans ce cimetière. Dans un moment de folie, je pourrais m’allonger sur la tombe et caresser la pierre comme si j’avais les cheveux de ma mère entre mes mains. Je ne le ferai pas, je sais me tenir. Je veux repartir vite. Gilles, adossé à un muret, m’attend. Cette fois, c’est lui qui conduira. Je suis trop sonnée et fatiguée de m’être retenue. Il est là.
Au téléphone, D. M. m’a prévenue que des journalistes ont déjà téléphoné à la mairie de Boissy.
Au cimetière, un hélicoptère nous a survolés avec insistance, me semble-t-il, et j’ai eu le réflexe de penser que nous étions observés. Je demande comment ces journalistes ont été prévenus. C’est le cycliste du dimanche qui a cru l’idée bonne. Finalement, pas de retentissement, juste une annonce AFP et quelques radios qui en parlent.
Aujourd’hui, Gilles lit ces pages. Il m’explique que je me trompe, une chaîne d’information en continu l’annonce ce jour-là. Nombre de nos amis ont appelé ce soir de 1er mai pour prendre de mes nouvelles. Pourquoi ne m’en rappelais-je plus ? Parce que ce n’est pas, ou trop, important ?

Je ne peux pas parler d’une mère comme les autres. Irait-on profaner la tombe de n’importe qui ? Ma mère est célèbre. J’aimerais dire que sa notoriété est accessoire mais je mentirais. Je ne vais pas commencer à mentir et encore moins à toi à qui je raconte cette histoire, ma fille de deux ans et demi.

Je n’aime pas dire son nom. Celui auquel elle répondait quand d’autres l’appelaient. Je suis sa fille, on n’appelle pas ses parents par leur nom. On dit ma mère, ou on dit mon père. Un jour, je devais avoir six, sept ans, j’ai appelé mon père par son prénom, comme ça, pour rigoler, jouer à l’adulte. « Daniel ! » (je le trouve beau ce prénom). Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi il s’était énervé, pourquoi ça avait l’air de le gêner. Pour sa fille, il ne voulait qu’une seule identité, celle du père.
Si j’écrivais ici le nom de ma mère, j’aurais l’impression de parler de quelqu’un d’autre, d’une étrangère. Son nom d’actrice, de travail, ne lui appartient presque plus et j’ai l’impression qu’à moi, il n’a jamais appartenu. Son nom de jeune fille, toutes les biographies l’ont déjà écrit. Ce n’est pas grave, c’est comme ça, elle était déjà célèbre bien avant que je naisse. L’appeler « ma mère », il n’y a rien de plus beau. Personne à part moi ne peut le faire. Je ne vais pas m’en priver.

Tout le monde peut dire le nom de ma mère. Tout le monde la connaît ou a entendu parler d’elle. Surtout ceux qui ont entre quarante et quatre-vingts ans aujourd’hui. Les moins de vingt ans, ça ne leur dit rien, sauf s’ils ont grandi en regardant les Sissi à la télévision, pendant les vacances de Noël, s’ils ont des parents cinéphiles, amoureux des films de Claude Sautet.
Ma mère est inoubliable. Pour son travail d’actrice, pour les hommes qu’elle a aimés, pour la mort tragique de son premier enfant, son fils David, mon demi-frère, mon frère un point c’est tout. À peine un an avant sa mort à elle.
Personne ne veut oublier ma mère, à part moi. Tout le monde veut y penser, sauf moi. Personne ne pleurera autant que moi si je me mets à y penser.

On me parle d’elle en disant son nom au lieu de dire « ta mère », « votre mère ». Comme si je n’étais pas là, devant eux. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je ne les écoute déjà plus. De qui parlent-ils ? Son nom ne m’intéresse pas, il n’y a que ma mère qui m’intéresse.
Combien de fois ai-je répondu « non » quand, dans la rue, des gens que je ne connaissais pas me demandaient si j’étais sa fille. Je voulais la paix. Éviter les questions, la gêne, les regards appuyés, disproportionnés, trop proches. Je ne sais pas gérer ces situations. À l’impudeur des inconnus, j’oppose une froideur. Je stoppe net, non ce n’est pas moi. Que répondre à leurs « Je l’aimais tellement ». Je n’arrive pas à partager leur amour pour elle, leur manque d’elle. Mon amour et mon vide me semblent mille fois supérieurs. Je ne suis pas la bonne interlocutrice pour eux. J’en suis désolée.
Parfois je réponds « oui ». Je suis de meilleure humeur, j’entends une douceur, un respect plus grand. Je sens que, même si je parle, le silence suivra.
Tout est toujours affaire de rencontres. Et de distance.
Je reviens à cette journée du 1er mai.

Qui profane les tombes ? Les antisémites ? Les chasseurs de trésors ? Les admirateurs fous ? La chef d’escadron me fait comprendre que les responsables seront difficiles à identifier. Ils vont interroger des habitants au café du village mais elle n’y croit guère. Elle a raison. Mystère. Le reste de ma famille classe rapidement cet événement sans suite, produit d’un ou plusieurs déséquilibrés. Ils ont raison aussi, c’est un épiphénomène, comparé à ce que nous avons vécu. Le pire est déjà derrière nous.

Je suis préoccupée par autre chose. Je ne sais pas si je veux pleurer ou me réjouir de cette journée. Ou les deux à la fois. De retour à la maison, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire de cet événement. Une partie de moi comprend très bien la part de hasard là-dedans. Une autre essaie de lui donner un sens. Toujours hébétée, je répète à Gilles : « Qu’est-ce que ça me raconte tout ça ? Qu’est-ce que ce truc veut dire ? Pourquoi c’est arrivé ? Je dois en faire quelque chose. Tout ceci est prétexte à… quoi ? C’est quoi ce truc de dingue ?! »
J’ai besoin d’y réfléchir avec quelqu’un d’autre, qui me connaît depuis plus longtemps, qui elle aussi connaît la mort et a le sang-froid nécessaire pour gérer l’émotion de l’amie, tendre l’oreille. Caroline a entendu la nouvelle de la profanation à la radio, elle m’a suivie une partie de la journée par téléphone.
Avec elle, ce même soir, je pose à haute voix mes questions et nous convenons que tout cela doit me servir à faire mon deuil, un peu plus.
Que veut dire cette expression opaque et ridicule, puisqu’impossible ? D’après mon Petit Robert 2008, deuil vient du latin dolus, douleur. Dolere, souffrir. Faut-il comprendre : Faire sa douleur ? Aller au bout d’elle ? Jusqu’à ce qu’elle se transforme en autre chose ? En quoi ? En quelque chose de supportable ?
« Le travail du deuil est le processus psychique par lequel une personne parvient à se détacher de la personne disparue, à donner du sens à cette perte. » Vient ensuite une citation de Noëlle Châtelet : « Le travail de deuil… Une succession d’actes : désenfouir, déterrer, pour revoir, une dernière fois, contempler le passé, le parcours accompli d’une vie. »
Tiens donc. En théorie, oui, dans la pratique, c’est autre chose.
Pour l’instant, il me semble incroyable de vivre une chose pareille. Je réenterre ma mère, je paie pour son enterrement, et tout cela se déroule, cette fois, dans la plus stricte intimité. Comparé au ramdam de l’époque, ce ne sont pas mes nouveaux amis policiers, élu et marbriers qui jouent les intrus. Au contraire, ils m’accompagnent, ils me tiennent la main. Ce n’est pas donné à tout le monde. Merci, messieurs les profanateurs, ce fut une petite cérémonie pour moi toute seule. Puisque, à l’époque et à raison, je n’y étais pas, à l’enterrement officiel, en même temps que tout le monde. Le reste du monde. On n’y emmène pas les enfants. Un cimetière n’est pas un square pour culottes courtes, il n’y a ni balançoire, ni bac à sable, ni toboggan. Quelle chienlit.
Les jours qui suivent, mon corps vibre, je suis encore estomaquée.
Je n’ai vu personne de la semaine, à l’exception d’une visite à mes grands-parents.
Je n’en parle plus mais je voudrais revivre cette journée. Qui ne ressemble à aucune autre vécue. Ma mère et moi ensemble, comme il y a si longtemps.
Je me revois, dans le bus 32 qui passe devant l’église Saint-Augustin. Je sens chez moi une température élevée, pas de fièvre mais une chaleur qui se diffuse dans le corps.
Je suis dans mes pompes et à côté, je ne sais plus où je suis. Quelque chose se trame là-dessous. Mon centre de gravité en prend un coup. Je suis traversée, par quoi, par qui ?
Septembre 2008

Je suis à Marseille pour jouer Personne ne voit la vidéo, une pièce de Martin Crimp à laquelle je ne comprends rien. Un ami réalisateur m’attend à la sortie du théâtre. Il est accompagné d’une femme que je ne connais pas. Naturellement, et parce que je suis bien élevée, je lui pose des questions, je m’intéresse à elle :
« Que faites-vous dans la vie ? »
Elle : « Je parle aux morts. »
Je le donne en mille, il fallait que ça tombe sur moi. Elle bredouille quand même qu’elle n’a pas l’habitude de le dire comme ça, d’emblée, mais que sans doute, avec moi, elle se sent à l’aise.
Bah voyons…
Si je me rappelle bien, elle m’explique que ce n’est que très récemment qu’elle en a fait son activité principale. Dans les jours qui suivent – je reste très peu de temps à Marseille, elle y habite –, nous convenons d’un rendez-vous. La curiosité l’emporte souvent sur le scepticisme, l’incrédulité. Je ne crois en rien mais je veux y croire quand même. La petite fille qui veut parler à sa mère n’est jamais très loin.
J’arrive chez elle quelques jours plus tard, nous nous retrouvons accoudées au bar de sa cuisine ouverte sur le salon, perchées sur de hauts tabourets.
Avant de commencer, je ne sais plus autour de quelle boisson, elle m’explique comment et dans quelles circonstances elle s’est rendu compte de sa « capacité ». Elle l’a toujours su mais n’en a rien dit. N’en a rien fait. De ces gens qu’elle seule voyait et entendait. Dans les jeunes années de sa fille, elle vivait dans un appartement déjà « habité ».
Une nuit, elle avait dû batailler avec une « présence » pour protéger son enfant.
Elle avait réussi à chasser l’esprit malveillant puis avait fini par déménager. »

Extraits
« Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. On tourne autour du sujet, de ce que l’on sait. Si peu soit-il. » p. 67

« Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans. Une autre qui commence aujourd’hui. Au milieu, je suis là. » p. 125

À propos de l’auteur

BIASINI_Sarah_©Dominique_jacovides

Sarah Biasini © Photo Dominique Jacovides

Sarah Biasini est née le 21 juillet 1977 à Gassin dans le Var. Enfant du sérail, elle est la fille de l’actrice Romy Schneider et de Daniel Biasini, et la petite-fille de l’actrice allemande Magda Schneider. Son enfance est marquée par le décès précoce de sa mère alors qu’elle est à peine âgée de 5 ans, en mai 1982. La petite fille est élevée par son père et ses grands-parents paternels à Saint-Germain-en-Laye, loin de l’agitation médiatique.
Son bac en poche, elle s’inscrit en fac et entame un cursus en histoire de l’art. Mais, rattrapée par sa fibre artistique, elle s’exile aux États-Unis après l’obtention de sa maîtrise d’histoire de l’art. A Los Angeles, elle suit les cours d’art dramatique de l’institut Lee Strasberg et s’inscrit comme auditrice libre à l’Actors Studio. De retour en France, elle parfait sa formation auprès d’Eva Saint-Paul et de Raymond Acquaviva. En 2004, elle passe le casting d’un téléfilm en costume et la réalisatrice Charlotte Brandström lui offre son premier rôle. A l’écran elle incarne l’héroïne Julie, chevalier de Maupin, et donne la réplique à Pierre Arditi. La série la révèle au grand public et conforte la jeune femme dans son choix de devenir comédienne. L’année suivante, elle fait ses débuts au cinéma dans Mon petit doigt m’a dit… de Pascal Thomas.
Parallèlement, l’actrice fait ses débuts sur les planches en 2005, à l’affiche de la pièce Pieds nus dans le parc de Neil Simon avec Olivier Sitruk. Dès lors, elle enchaîne les pièces, et les tournées et prend goût à la scène; Personne ne voit la vidéo (2007), Qu’est-ce qu’on attend? (2009), Lettre d’une inconnue (2011) ou encore Zéro s’est endormi? (2012). Elle revient avec parcimonie sur le petit écran (Le général du roi, Couleur locale) et au cinéma (Associés contre le crime). Depuis 2014, elle enchaîne les rôles au théâtre; Ring (2015), Je vous écoute (2016) et Un fil à la patte (2017).
Côté vie privée, Sarah Biasini partage la vie du metteur en scène Gil Lefeuvre. Le couple a une fille née en 2018. (Source: gala.fr)

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Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour

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En deux mots:
Quand Coco Chanel perd son amant dans un accident de la route, elle va sortir de sa dépression en se lançant dans la création d’un parfum. Avec l’aide du parfumeur Ernest Beaux, elle va chercher un mélange inédit, propre à marquer les esprits. Mais la route du N° 5 est encore longue…

2021 marque les 50 ans du décès de Coco Chanel (10 janvier) et le centenaire du parfum N°5

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ce parfum dont une goutte vous habille

La vie de Gabrielle Chanel est un grand roman dont Michelle Marly a choisi de nous livrer l’un des épisodes les plus forts, celui qui a conduit à la création du mythique Parfum N°5. Une réussite née d’un drame intime.

On imagine la frustration de l’historienne qui découvre que les informations sur la naissance du mythique Chanel N°5 ne sont que parcellaires, que peu de documents sont encore disponibles et que même la chronologie n’est pas établie. Sans doute a-t-on voulu garder le secret sur l’origine et l’élaboration de l’un des plus grands parfums au monde.
Mais on imagine tout autant la romancière construisant, à partir de ce travail de recherche qui restera pour toujours inabouti, un récit où le drame côtoie le sublime, ou la chance vient se mêler au hasard des rencontres, où la volonté farouche d’une femme qui se donnera corps et âme à sa passion finira par l’emporter. C’est la voie qu’a choisi avec bonheur Michelle Marly, pseudonyme derrière lequel se cacherait une éditrice allemande.
Nous sommes au sortir de la Première Guerre mondiale. Après avoir été modiste et ouvert plusieurs boutiques de chapeaux, Gabrielle vient de s’installer rue Cambon, qui est resté l’adresse du siège de la maison de haute couture. La fille de marchands ambulants, dont la mère est décédée très jeune et que son père a placé dans l’orphelinat d’Aubazine en Corrèze, est fermement décidée à réussir. Encouragée par son nouvel amant, Boy Capel, elle fait des projets d’expansion. Mais le 22 décembre 1919, un accident de la route entraîne le décès du bel anglais.
La perte de Boy va plonger Coco dans une profonde dépression. Sa vie n’a alors plus de goût ni de saveur. Elle va finir par suivre son amie Misia, l’ensorceleuse qui lui répète sans cesse qu’il «faut maintenir l’élan, sinon la vie n’a plus de sens». Sur la riviera, elle croise l’aristocratie russe en exil, va de dîner en soirée au casino. C’est là qu’elle fait la rencontre du grand-duc Dimitri Pavlovitch, qui va devenir son nouvel amant. Ce dernier, à qui elle a fait part de son projet de lancer un parfum, lui présente alors Ernest Beaux qui est en charge des parfums de la cour impériale de Russie. Après la Révolution de 1917, les exilés créent La Société française des parfums Rallet dont Ernest est le directeur technique. Avec Gabrielle Chanel, il va pouvoir suivre une voie nouvelle, oublier les parfums floraux qui avaient jusque-là la faveur de la clientèle pour tenter des assemblages plus complexes, rehaussés par les aldéhydes. Parmi les compositions qu’il développe se trouve les numéros 1 à 5. C’est ce dernier qu’elle va choisir, même si les composants sont hors de prix. «Laissons-lui le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur » prophétise alors Mlle Chanel qui entend réserver ce parfum à ses clientes les plus fidèles. Pour elles, elle choisit aussi de casser les codes, en dessinant un flacon aux formes simples et épurées, loin des créations sophistiquées de l’époque. Là encore, la rupture sera payante. Car bientôt, on va s’arracher ce jus incomparable et bien vite, il va falloir penser à une production industrielle. Le N°5 va alors devenir le parfum le plus vendu au monde. Mais ce n’est pas le propos de ce récit qui suit bien davantage une femme exceptionnelle avec ses fêlures et ses drames intimes, ses intuitions et ses relations. N’oublions pas que la France découvrait alors Pablo Picasso, Serge Diaghilev, Igor Stravinsky ou encore Georges Auric. Des artistes que Coco va côtoyer et soutenir et qui vont l’inspirer, donnant au roman encore davantage de densité. Une belle réussite au moment où commence l’année durant laquelle on fête les 100 ans du N°5!

COTILLARD-chanel_n5

Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour
Michelle Marly
Fleuve Éditions
Roman
Traduit de l’allemand par Dominique Autrand
400 p., 20,90 €
EAN : 9782265144170
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi dans le sud de la France, de Grasse à Monaco.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire du plus célèbre des parfums
Hiver 1919-1920: Après la perte brutale et tragique du grand amour de sa vie, Gabrielle Chanel, appelée Coco, traverse une terrible crise existentielle. Ni son entourage ni son travail ne réussissent à la sortir d’une tristesse profonde. Jusqu’au jour où elle se rappelle leur dernier projet commun : créer sa propre eau de toilette.
Bien que Coco ne connaisse rien au métier des grands parfumeurs, elle va se lancer corps et âme dans cette folle aventure afin de rendre un hommage éternel à l’homme perdu. Sa persévérance va lui permettre de repousser ses limites, et l’aider peu à peu à revenir parmi les vivants. Tout en donnant naissance à une des plus grandes et des plus belles créations de la parfumerie, le N°5…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Les paroles s’envolent 
Blog Sonia boulimique des livres 
Blog Onirik

Les premiers chapitres du livre
« Un, deux, trois, quatre, cinq… Un, deux, trois, quatre, cinq…
Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle comptait en silence les petites pierres du pavement. Un sol inégal et usé, piétiné depuis près de mille ans. Des cailloux de rivière y dessinaient des motifs géométriques ou des symboles religieux.
Cinq étoiles ici, cinq fleurs là-bas, un peu plus loin un pentagone. Partout ce chiffre cinq, et ce n’était pas le fruit du hasard. Elle avait appris que pour les religieux de l’ordre cistercien, le cinq avait une valeur symbolique : il représentait l’incarnation parfaite. Le nombre de pétales d’une rose est souvent un multiple de cinq, la pomme et la poire sont structurées selon cinq axes de symétrie. L’homme possède cinq sens et les prières évoquent les cinq plaies du Christ. Les religieuses ne lui avaient pas enseigné que le cinq était aussi le chiffre de l’amour et de Vénus, la somme indivisible du chiffre masculin trois et du chiffre féminin deux. Cette information, du plus haut intérêt pour une fille de quatorze ans, elle l’avait trouvée dans un livre qu’elle lisait en cachette au grenier.
La bibliothèque du monastère recelait des trésors très surprenants, souvent scandaleux, et pas destinés à tomber sous les yeux d’une gamine, comme les sermons rédigés au Moyen Âge par Bernard de Clairvaux. Il y rappelait à ses moines le rôle des substances aromatiques dans la prière et les ablutions rituelles. Le fondateur de l’ordre cistercien conseillait même à ses coreligionnaires en quête de plus de spiritualité et d’intériorité de s’imaginer les seins odorants de la Vierge Marie qu’ils célébraient dans leurs cantiques. La présence d’encens et de jasmin, de lavande et de roses sur l’autel était censée intensifier la contemplation par le biais de l’odorat.
Pour les enfants orphelins, telle la petite fille solitaire qu’elle était, les arômes extraits des plantes poussant dans le jardin du monastère demeuraient un rêve lointain, comme de se blottir contre les seins généreux d’une mère aimante. Les pensionnaires étaient régulièrement récurés au savon de Marseille dans un grand baquet d’eau afin d’être débarrassés de la saleté des travaux des champs ou de la cuisine. Il fallait juste que l’odeur de propre remplace celle de la sueur, de la peur et de la fatigue ; il n’était pas question de sentir bon. Les draps blancs et rêches qu’elle devait laver, repriser si nécessaire, plier et ranger en piles bien régulières dans la lingerie étaient traités avec plus de délicatesse que la peau des orphelins.
Un, deux, trois, quatre, cinq…
Compter l’aidait à passer le temps tandis qu’avec les autres filles alignées sur un rang elle attendait que le prêtre l’entende en confession.
Après avoir patienté interminablement comme des soldats au garde-à-vous dans la cour d’une caserne, elles entraient tour à tour dans le confessionnal. Elle supposait que si les religieuses exigeaient cette posture raide et ce silence qu’aucun enfant ne pouvait supporter très longtemps, c’était pour que les petites finissent par trouver quelque chose à avouer. Aucune d’elles n’avait généralement commis de péché depuis la confession précédente, le dimanche d’avant. Sur ce rocher venteux où l’abbaye d’Aubazine avait été édifiée au XIIe siècle, les occasions de pécher étaient rares.
Elle vivait depuis deux ans dans ce monastère isolé de Corrèze, assez loin de la route de Paris pour que les enfants n’aient pas l’idée de s’enfuir. Plus de sept cents jours s’étaient écoulés depuis que sa mère était morte et que son père l’avait fait asseoir dans une voiture à cheval pour la déposer chez les religieuses cisterciennes. Sans façon. Comme un vulgaire paquet. Après ça, il avait disparu à jamais, et pour l’âme fragile de la petite, ce fut le début de l’horreur. Dès cet instant, elle n’avait plus eu qu’un seul désir : être assez grande pour avoir le droit de quitter le monastère et mener une vie indépendante. Peut-être l’aiguille serait-elle la clé de la liberté. Une fille opiniâtre et qui savait coudre pouvait espérer aller à Paris et entrer dans une grande maison de couture. Elle l’avait entendu dire, mais au fond elle ne savait pas ce que ça signifiait vraiment.
Pourtant, ça la faisait rêver. Maison de couture : ces trois mots faisaient résonner un souvenir en elle. De belles étoffes, le froufrou de la soie peut-être, des volants parfumés, de la fine dentelle. Non pas que sa mère ait été une dame : elle était blanchisseuse et son père marchand ambulant. Il n’avait jamais vendu d’articles aussi raffinés, mais chaque fois qu’elle pensait à de belles choses, elle les associait toujours à maman. Comme elle lui manquait ! La tête lui tournait parfois, tant elle aurait aimé retrouver ce sentiment de sécurité qu’elle avait toujours ressenti auprès de sa mère.
Mais à présent, elle était livrée à elle-même, exposée à une vie rude, à une discipline de fer, aux châtiments, avec de temps en temps l’absolution divine. Tout ce qu’elle désirait, c’était un peu d’affection. Était-ce un péché qu’elle aurait dû confesser ? Ce secret pèserait-il trop lourd sur sa conscience pour que son âme trouve un jour la paix? Peut-être, se disait-elle, méditant en silence. Ou peut-être pas. Non, elle n’avouerait pas à son confesseur que l’amour était son seul but dans la vie. Pas aujourd’hui, en tout cas. Et la prochaine fois non plus, sans doute.
Elle comptait en silence les petits cailloux du pavement tandis qu’elle marchait vers l’abbatiale d’Aubazine :
Un, deux, trois, quatre, cinq…

Les phares jaunes perçaient le brouillard qui montait de la Seine et enveloppait comme une fine toile de lin blanc les frênes, les aulnes et les hêtres de la rive qui bordaient la route. On croirait un suaire, songea tout à coup Étienne Balsan.
Une image s’imposa à son esprit : celle d’un mort exposé, les membres brisés, la peau brûlée, recouvert d’un linge. Aux pieds du défunt une branche de buis, sur sa poitrine un crucifix. À côté de sa tête, une coupelle d’eau bénite pour faire oublier l’odeur de la mort. La lueur des bougies projetait des ombres fantomatiques sur le cadavre apprêté par les religieuses de façon qu’il ne choque pas trop la vue.
Étienne essaya malgré lui d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler le beau visage défiguré de son ami. Il le connaissait presque aussi bien que le sien.
Il ne doit pas rester grand-chose des traits réguliers, des lèvres finement ourlées, ni du nez droit, se dit-il en réponse à sa propre question. Quand une automobile dévale un talus sans freiner, heurte une paroi rocheuse et prend feu, il n’y a presque rien à récupérer. Il aurait certainement fallu le talent d’un habile technicien pour restituer sa beauté au malheureux défunt.
Il sentit un filet d’eau sur sa joue. Pleuvait-il à l’intérieur de la voiture ? Il voulut actionner les essuie-glaces, mais son geste fut si fébrile que la voiture fit un écart. Il freina trop fort, de la boue gicla contre la vitre latérale. Le caoutchouc des essuie-glaces grinçait sur le pare-brise. Il ne pleuvait pas. C’étaient ses larmes. Une vague de lassitude et de chagrin s’abattit sur lui, menaçant de le submerger. S’il ne voulait pas finir comme son ami, il avait intérêt à se concentrer sur sa conduite.
La voiture s’était mise en travers de la chaussée. Étienne s’obligea à respirer calmement, arrêta les essuie-glaces, se cramponna des deux mains au volant. Le moteur hurla quand il appuya sur l’accélérateur, les roues tournèrent dans le vide. Après quelques à-coups, la voiture se remit en piste. Son cœur retrouva son rythme normal. Après minuit, il ne venait heureusement aucun véhicule en sens inverse.
Il se força à garder les yeux braqués sur la route. Pourvu qu’aucun animal sauvage ne traverse. Il n’avait pas envie d’écraser un renard, la chasse à courre correspondait davantage à ses goûts. Son ami était pareil, l’amour des chevaux les unissait. Arthur Capel, l’éternel adolescent qui n’avait jamais pu se débarrasser de son surnom d’enfant, « Boy », était – ou plutôt avait été – un fantastique joueur de polo. Boy était un bon vivant, à la fois intellectuel et charmeur, gentleman jusqu’au bout des ongles, un diplomate britannique promu au rang de capitaine pendant la guerre, un type que chacun se plaisait à appeler son camarade. Étienne pouvait s’estimer heureux d’être l’un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis. Enfin, d’avoir été…
Une larme roula de nouveau sur sa joue tannée par le soleil, mais Étienne ne lâcha pas le volant pour l’essuyer. S’il voulait arriver entier à Saint-Cucufa, il ne devait plus se laisser distraire par ses pensées. Ce voyage était le dernier service qu’il pouvait rendre à son ami disparu. Il devait apporter la terrible nouvelle à Coco avant qu’elle ne l’apprenne le lendemain par les journaux ou par le coup de téléphone de quelque commère. Ce n’était vraiment pas une mission plaisante, mais il l’accomplirait avec tout son cœur.
Coco était – avait été – le grand amour de Boy. Cela ne faisait aucun doute. Pour personne, et surtout pas pour Étienne. C’est lui qui les avait présentés, un été, dans sa propriété. Boy était venu à Royallieu à cause des chevaux, et il était reparti avec Coco. Pourtant, elle était l’amie d’Étienne. Enfin, pas à proprement parler son amie, à l’époque. C’était une fille qui chantait des chansons équivoques sur la scène d’un beuglant de Moulins, une ville de garnison, et qui passait ses journées à repriser les pantalons des officiers avec lesquels elle batifolait la nuit. Douce, un peu garçonne, ravissante, heureuse de vivre, vulnérable et en même temps incroyablement vaillante et énergique. Le contraire exact de la grande dame* à qui tant de jeunes femmes de la Belle Époque rêvaient de ressembler.
Étienne s’était amusé avec elle et l’avait accueillie quand il l’avait trouvée à l’improviste devant sa porte, mais il n’avait rien changé à ses habitudes. Au début, il ne voulait même pas l’avoir à ses côtés, mais elle, têtue, était restée. Un an, deux ans… Il n’arrivait pas à se rappeler combien de temps elle avait vécu près de lui sans qu’il la considère comme sa compagne. En fait, c’était Boy qui lui avait le premier ouvert les yeux sur la beauté intérieure et la force de Coco. Mais trop tard. Il avait donc cédé son amante, qui n’était même pas sa maîtresse attitrée, ainsi qu’on le faisait dans son milieu à l’époque de la Grande Guerre. Mais il était devenu l’ami de Coco. Et il le resterait au-delà de la mort de Boy. Il s’en fit le serment.
*
Il fallait qu’elle arrête de se torturer.
Gabrielle se tournait et se retournait dans son lit depuis des heures. Elle sombrait de temps à autre dans un sommeil faussement profond dont elle se réveillait en sursaut, hagarde, et encore prisonnière d’un rêve dont elle ne gardait aucun souvenir. Alors elle tâtait la place à côté d’elle dans le lit pour sentir le corps familier, si rassurant. Mais l’oreiller était froid, le drap lisse, et Gabrielle parfaitement lucide à présent.
Bien sûr. Boy n’était pas là. La veille – ou était-ce l’avant-veille ? – il était parti pour Cannes, louer une maison dans laquelle ils passeraient les fêtes ensemble. Son cadeau de Noël, en quelque sorte. Elle aimait la Côte d’Azur, et il était infiniment important pour elle qu’il passe Noël en sa compagnie plutôt qu’avec sa femme et sa petite fille. Il avait même parlé de divorcer. Dès qu’il aurait trouvé une villa qui convienne, elle le rejoindrait. Mais il n’avait pas encore appelé, pas même envoyé un télégramme pour lui faire savoir qu’il était bien arrivé.
Se pouvait-il qu’il ait changé d’avis ?
Depuis qu’il s’était marié, un an et demi plus tôt, le doute rongeait Gabrielle. Au début, elle avait été anéantie de le voir lui préférer une femme qui incarnait tout ce qu’elle n’était pas : une grande blonde, aussi pâle que blasée, riche, appartenant à l’aristocratie anglaise, et qui couronnerait l’ascension de Boy en le faisant pénétrer dans la haute société britannique. N’était-il pas déjà arrivé assez haut sans avoir besoin d’une telle alliance ? Être le fils d’un bourgeois, courtier maritime à Brighton, lui avait déjà valu de devenir conseiller du président Clemenceau et de participer à la Conférence de la paix à Paris en 1919. Alors, à quoi bon se marier avec une fille de baron ?
Et surtout, Gabrielle et lui vivaient ensemble depuis dix ans. Elle espérait bien qu’il l’épouserait un jour. Peut-être n’était-elle pas un bon parti ? Elle préférait certes jeter un voile pudique sur ses origines modestes, mais elle avait réussi à la force du poignet à acquérir une certaine célébrité. Elle était devenue Coco Chanel, une créatrice de mode en vue, et même une femme riche.
Elle avait commencé comme modiste, grâce à un prêt de son vieil ami Étienne Balsan, et ses chapeaux aussi sobres qu’élégants avaient bientôt retenu l’attention des Parisiennes. Pas de plumes ni de décorations volumineuses et surchargées ; les dames avaient apprécié, après tout ce temps où elles avaient dû porter de véritables échafaudages sur la tête.
Les marinières amples dont elle avait eu l’idée à Deauville firent bientôt fureur. Gabrielle bannit le corset et tailla des pantalons pour femmes. Puis vinrent les années de pénurie de la Grande Guerre et elle se risqua, avec un pragmatisme certain, à créer des vêtements sobres et fonctionnels dans des jerseys de soie bon marché. Ses pyjamas confortables permettaient aux femmes d’aller se réfugier dans les caves les nuits de bombardements allemands sans rien perdre de leur élégance. Les dames distinguées s’arrachaient littéralement ses créations. Presque toutes les femmes de qualité, et même les aristocrates, venaient la trouver pour être habillées par Coco Chanel.
Pourquoi Boy avait-il besoin d’un contrat de mariage avec une représentante de ces hautes sphères ? Gabrielle s’était élevée par ses propres moyens et s’était fait un nom. Comment pouvait-il sacrifier l’amour qu’elle lui vouait pour une carrière dont il avait depuis longtemps atteint le sommet ? Gabrielle ne comprenait pas, ne comprendrait jamais. Et ce tourment la rongeait comme une maladie.
Mais il lui était revenu. Ce qui liait Boy et Gabrielle était plus fort que l’anneau d’or qu’il avait échangé avec Diana Wyndham, fille de Lord Ribblesdale. Gabrielle avait d’abord hésité, bien sûr, puis elle était retombée dans ses bras. Mieux valait accepter ce nouveau rôle que renoncer à lui tout à fait. Quelle bonne raison de refuser un tel arrangement ? Aucune. Et pourtant. Tout se passait bien, mais le doute continuait en elle son travail de sape.
De fait, Boy vivait séparé de sa femme, il était la plupart du temps à Paris, mais il fallait bien qu’il se montre de temps en temps au côté de son épouse. Gabrielle le laissait partir parce qu’elle était sûre qu’il reviendrait. Son amour pour lui était plus fort que tout. Un amour qui tenait depuis dix ans, en dépit de tous les orages, et qui durerait toujours. S’il y avait une chose au monde qui soit éternelle, c’était ce lien entre eux. Gabrielle en était convaincue. Pourtant, les pensées les plus sombres l’assaillaient parfois et l’arrachaient à son éden sans crier gare. Comme cette nuit-là.
Elle se retourna encore, repoussa le drap avec ses pieds, frissonna, remonta la couverture jusqu’à son menton.
Pourquoi Boy ne lui avait-il donné aucune nouvelle depuis son départ ? La magie de Noël lui rappelait-elle qu’il avait une fillette de neuf mois ? Sa famille lui occupait-elle l’esprit au point qu’il en oubliait son amante reléguée dans sa maison de campagne près de Paris ? Était-il parti sur la Côte d’Azur afin de trouver une maison pour Gabrielle et pour lui, ou afin de se réconcilier avec sa femme à Cannes ? Il avait pourtant bien parlé de divorce. Gabrielle fut saisie de panique. Impossible de se rendormir.
Mais elle ne se leva pas, n’alluma pas la petite lampe sur sa table de nuit, ne chercha pas le secours d’une lecture distrayante. Elle s’abandonna à ses démons, trop lasse pour lutter. Au bout d’un moment, l’épuisement eut raison d’elle et elle s’enfonça dans un sommeil agité…
Un crissement la réveilla : le bruit caractéristique des pneus sur le gravier. Une automobile venait de freiner et de s’arrêter devant le perron. Dans le silence de la nuit, le moindre bruit pénétrait dans la chambre malgré les fenêtres fermées. Puis les chiens se mirent à japper.
Dans son demi-sommeil, Gabrielle pensa : Boy !
Il est revenu me chercher, se dit-elle, le cœur battant. Seul Boy pouvait avoir ce genre de folie. Elle l’aimait tant. Peu importait qu’ils passent Noël dans le Midi ou dans cette villa isolée de Saint-Cucufa. La Milanaise, imprégnée en été du parfum des lilas et des roses, était un peu sinistre en hiver. C’est pourquoi ils avaient envisagé ce séjour sur la Côte d’Azur. Mais aucun lieu ne pouvait être vraiment triste du moment qu’ils y étaient ensemble. Pourquoi ne l’avait-elle pas compris plus tôt ?
On frappa à la porte.
— Mademoiselle Chanel ?
C’était la voix de Joseph Leclerc, son domestique. Et non celle tant espérée de son amant.
D’un coup, elle fut tout à fait réveillée.
*
Non seulement Étienne Balsan considérait Boy Capel comme un autre lui-même, mais il connaissait Coco aussi intimement que l’avait connue son ami. Quand elle pénétra dans le salon où Joseph l’avait prié de l’attendre, il fut frappé de voir à quel point elle avait peu changé depuis leur première rencontre, treize ans plus tôt. À trente-six ans, elle était restée une femme-enfant. On aurait presque dit un jeune garçon : petite et menue, poitrine plate et hanches étroites, cheveux d’un noir de jais coupés court et aussi ébouriffés qu’après une nuit d’amour. S’il n’avait pas eu au fond de lui le souvenir de ce petit corps brûlant dans son pyjama de soie blanche, il l’aurait prise pour un être androgyne dépourvu de tout érotisme.
Une seconde plus tard, il fut saisi d’effroi. Il regarda ses yeux – et vit la mort.
Elle avait toujours su cacher ses sentiments derrière une indifférence de façade, mais ses yeux sombres révélaient dans certains cas le fond de son âme. Ce qu’ils exprimaient à présent, c’était la douleur et le désespoir. Mais aucune larme n’y brillait.
Elle se taisait. Debout devant lui, muette et tout de blanc vêtue, la tête haute : Marie-Antoinette face à la guillotine. C’était horrible. Si elle avait pleuré, Étienne aurait su quoi faire. Il l’aurait prise dans ses bras. Mais sa souffrance muette, ses yeux secs lui fendaient le cœur.
— Je suis désolé de te déranger en pleine nuit, commença-t-il.
Il s’éclaircit la voix et poursuivit d’un ton mal assuré.
— J’ai pensé que je devais à Boy de t’informer… Lord Rosslyn a téléphoné de Cannes…
Il reprit son souffle. Comment lui dire ? C’était tellement difficile.
— Boy a eu un terrible accident. Sa voiture a quitté la route. C’était lui qui conduisait, son chauffeur était sur le siège passager. Mansfield a été grièvement blessé… Pour Boy les secours sont arrivés trop tard.
C’était dit. Mais elle ne réagissait pas.
Étienne comprit avec un peu de retard que le domestique devait déjà avoir informé Coco de la mauvaise nouvelle. Évidemment. Joseph avait bien été obligé d’expliquer pourquoi il avait laissé entrer un ami en pleine nuit et tiré Mademoiselle de son lit. Mais pourquoi se taisait-elle ainsi ?
Pour rompre le silence, Étienne reprit :
— La police enquête… Pour l’instant, on ignore ce qui s’est passé exactement. En tout cas, personne encore n’est au courant à Paris. Tout ce qu’on sait, c’est que l’accident s’est produit quelque part sur la Côte d’Azur. Les freins de la voiture ont lâché, semble-t-il…
— Mademoiselle a compris, monsieur, l’interrompit Joseph.
Étienne acquiesça, le ventre noué. Jamais il ne s’était senti aussi mal à l’aise. Il voyait cette femme sangloter sans verser une larme. Chaque fibre de son corps disait son désarroi, son désespoir. Il voyait littéralement le malheur prendre possession d’elle. Mais elle ne pleurait toujours pas.
Elle fit demi-tour sans un mot et quitta la pièce. La porte se referma derrière elle. Étienne resta planté, les bras ballants.
— Puis-je offrir quelque chose à monsieur ? demanda Joseph. Vous voudriez peut-être un café ?
— Je préférerais un cognac. Double, s’il vous plaît.
La boisson fut généreusement servie. Étienne refermait les doigts autour du verre ventru pour se réchauffer et réchauffer l’alcool quand la porte du salon s’ouvrit à nouveau.
Coco. Vêtue cette fois d’une robe de voyage lui arrivant aux chevilles, son manteau sur le bras, à la main un sac dans lequel elle devait avoir fourré à la hâte quelques objets de première nécessité. Elle en serrait si fort la poignée que les articulations de ses doigts étaient blanches. C’était le seul indice qui trahissait sa tension. Son visage était toujours le même masque impassible, ses yeux vides.
— On peut partir, déclara-t-elle d’une voix ferme.
Étienne secoua la tête, interloqué.
Elle lui rendit son regard, mais ne dit rien.
Désarçonné, il acquiesça comme s’il savait où elle voulait aller. Il n’avait pourtant pas la moindre idée de ce qu’elle avait en tête. Il avala une grande gorgée de cognac, avec l’espoir que l’alcool coulant dans sa gorge aurait un effet apaisant. En vain. Il vit que sa main qui tenait le verre tremblait.
— Tu veux dire… toi et moi ? demanda-t-il, toujours aussi perplexe.
N’aurait-il pas mieux valu qu’elle s’adresse à son chauffeur, où qu’elle veuille aller ?
— On part sur la Côte d’Azur.
À nouveau cette détermination, dans sa voix, qui cadrait mal avec sa silhouette fantomatique.
— Je veux le voir. Et je veux qu’on y aille tout de suite, Étienne.
— Quoi ?
Il faillit s’étouffer, avala une nouvelle rasade de cognac.
— Mais c’est dangereux. La nuit, le brouillard sur la route…
— Le jour va bientôt se lever. Ne perdons pas de temps. C’est un long trajet.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la porte.
Il échangea un regard désemparé avec Joseph. Pourquoi ne demandait-elle pas à son chauffeur de prendre les dispositions nécessaires pour un départ de bon matin ? Et lui, que devait-il faire ? Le devoir d’amitié allait-il jusqu’à encourager Coco dans sa folie ? Mais non, elle n’est pas folle, s’avoua-t-il tristement.
Il capitula et la suivit dans la nuit sans autre commentaire.
La joyeuse atmosphère de Noël qui accueillit Gabrielle à Cannes lui parut douloureusement bruyante, agressive. Des cafés et des restaurants lui parvenaient des échos de chants de Noël en anglais et des airs de jazz endiablés. Il fallait plaire aux nombreux touristes britanniques et américains, qui devaient se sentir ici comme chez eux.
L’air était doux, il n’y avait presque pas de vent et le ciel étoilé au-dessus de la baie ressemblait à un voile de tulle bleu marine brodé de paillettes transparentes. La Croisette était le lieu de toutes les élégances, les somptueuses automobiles déversaient devant les hôtels de luxe de riches messieurs-dames en tenue de soirée. C’était le 24 décembre : les bouchons de champagne sautaient, des branches de houx et de gui ornaient les tables, on avait sorti pour l’occasion la porcelaine fine, le cristal et l’argent. On s’affairait dans les cuisines, les écaillers ouvraient les huîtres, les bûches de Noël attendaient au frais d’être servies au dessert.
À la seule idée de manger, Gabrielle eut la nausée. Elle était en route depuis près de vingt heures, mais ce long voyage n’avait rien changé à sa douleur. Elle se sentait toujours aussi abattue, hébétée, désespérée.
Quand Joseph avait frappé à sa porte, l’angoisse avait été immédiate. Boy n’aurait pas réveillé le domestique, il serait entré avec sa clé et l’aurait rejointe sans l’aide de personne. Quelque chose de grave s’était passé. Elle l’avait deviné, mais avait d’abord essayé d’étouffer cette intuition. Boy était un héros, il ne pouvait rien arriver à un homme comme lui. C’est alors que le bon, le brave Joseph lui avait assené le coup terrible, le plus doucement possible, avec ménagement et compassion. Bien sûr. Son domestique savait garder son sang-froid en toute occasion, mais la nouvelle qu’apportait M. Balsan l’avait ébranlé lui aussi. Tout venait de basculer d’un coup. Gabrielle avait la sensation presque physique que sa vie volait en éclats.
Le premier moment de lucidité fut suivi d’un espoir fou : il devait s’agir d’une erreur. Pendant de longues et absurdes minutes, Gabrielle s’était cramponnée à cette idée. Hélas, Étienne n’aurait pas fait la route de Royallieu à Saint-Cucufa en pleine nuit sur un malentendu. Et Joseph ne serait pas venu toquer à sa porte par caprice. Non, Boy n’était plus. Et d’un seul coup, elle n’eut plus qu’un désir : le voir. Peut-être pour se convaincre qu’il était bien mort. Peut-être aussi pour vérifier qu’il n’avait pas souffert. Elle voulait veiller auprès de son cercueil. Il était son homme, même s’il n’était pas son mari. Il était ce qu’elle avait de plus précieux dans la vie, non : il était sa vie même.
Sans Boy, plus rien n’avait de sens.
Elle ne voulait rien avaler, et quand Étienne s’arrêta en route pour manger quelque chose, elle but à contrecœur le café qu’il lui apporta et n’accepta rien d’autre. Elle ne descendit même pas de la voiture, restant prostrée sur le siège en cuir sans desserrer les dents. Son ami ne méritait pas ce silence, elle le savait. Mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait plus prononcer désormais que les mots indispensables, comme si Boy, en partant, lui avait ôté la parole. Pour toujours.
Étienne n’engagea pas l’auto dans l’allée sinueuse qui montait vers l’entrée principale de l’hôtel Carlton, il s’arrêta en bas. Le moteur s’éteignit. Le silence s’abattit dans la voiture malgré la rumeur assourdie des festivités qui pénétrait à travers les vitres fermées. Étienne prit une longue inspiration avant de se tourner vers elle.
— J’espère que nous allons trouver Bertha. Elle loge ici, d’après ce que je sais. C’est sa sœur qui saura le mieux ce qui est arrivé à Boy et où son corps a été déposé.
— Oui, dit Gabrielle.
Et ce fut tout. Elle releva le large col de son manteau pour dissimuler son visage blême. Étienne lui toucha le bras dans un geste presque paternel.
— Il faut absolument que tu dormes un peu. Il reste sûrement deux chambres libres, et…
Dormir ! Quelle proposition inepte. Comme si elle allait accepter que sa vie continue comme avant. Comment pourrait-elle dormir sans avoir revu Boy ?
— Non. (Elle secoua vigoureusement la tête.) Non. S’il te plaît. Toi, repose-toi. Tu l’as bien mérité. Prends une chambre. Je t’attendrai ici.
Silence.
Gabrielle vit que son ami luttait pour ne pas exploser. Les muscles de sa mâchoire se contractaient, comme si, en serrant les dents, il essayait de juguler la colère qui montait en lui. Il lui en voulait. Bien sûr qu’il était fatigué après cette longue route. Deux nuits de suite sans sommeil, c’était trop, même pour un noceur tel qu’Étienne Balsan. Et elle ne faisait rien pour l’aider. Mais il se contint.
— Je reviens très vite, promit-il enfin.
Il hésita encore quelques secondes puis descendit de voiture.
Il monta l’allée d’un pas souple. Il était grand pour un Français, il dépassait même Boy d’une demi-tête. Ce physique de basketteur avait beaucoup impressionné Gabrielle au début. Il seyait à merveille à ce fringant officier de cavalerie, joueur de polo et éleveur de chevaux. Un homme qui avait de l’allure. Le meilleur ami qu’elle aurait jamais.
Tout en regardant Étienne s’éloigner, elle fouilla machinalement dans son sac en quête de son étui à cigarettes. C’était un réflexe. Elle fumait sans arrêt, elle avait commencé à une époque où c’était encore très mal vu pour une dame. La nicotine la calmait. Tenir une cigarette ou un fume-cigarette en ivoire entre ses doigts lui donnait une étrange assurance. Braver les conventions et choquer les apôtres de la morale l’amusaient, au début. Désormais la cigarette faisait partie de son image. Et personne ne s’offusquait plus de voir des femmes porter la culotte de cheval ou fumer. Coco Chanel avait fait souffler un vent nouveau.
Elle eut tôt fait de trouver son briquet dans son sac. Elle l’actionna et une petite flamme bleue vacillante perça l’obscurité de la voiture.
Une main frottant une allumette surgit tout à coup du fond de sa mémoire, une petite lumière jaune qui jaillissait dans le crépuscule bleu-gris d’un soir d’été à la campagne. Il faisait déjà presque nuit sur la terrasse, pourtant Gabrielle distinguait parfaitement, à la lueur de la flamme, la main étroite et soignée aux ongles polis…

— Une femme comme vous ne devrait jamais avoir à allumer sa cigarette elle-même, disait avec un léger accent une voix masculine un peu rauque. On aurait dit que celui qui parlait avait avalé un bouchon.
Elle n’avait pas relevé, se contentant d’inhaler sa première bouffée sans commentaire. Le regard fixé sur les doigts de l’inconnu, qui à présent secouait l’allumette, elle avait constaté :
— Vous avez des mains de musicien.
Chaque mot était accompagné d’un minuscule rond de fumée blanche.
— Je joue un peu de piano.
Sans voir son visage, elle savait qu’il souriait.
— Mais je suis bien meilleur au polo.
— C’est pour ça que vous êtes ici ?
Sa main avait décrit un large cercle qui englobait la totalité du château de Royallieu, les écuries avec les pur-sang d’Étienne et le terrain d’entraînement à la lisière du parc.
Il avait secoué la tête.
— Je crois que le destin m’a amené ici pour que je vous rencontre, mademoiselle Chanel.
— Vraiment ?
Elle avait eu un rire arrogant, sans la moindre trace de coquetterie. Elle n’avait nullement l’intention de flirter avec cet inconnu.
— Puisque vous connaissez mon nom, j’aimerais assez savoir à qui j’ai affaire.
— Arthur Capel. Mes amis m’appellent Boy.

— Coco ?
Elle sursauta.
Il fallut un moment à Gabrielle pour reprendre pied dans la réalité. Le souvenir de ce soir d’été à Royallieu l’avait submergée. Comme si Boy était là, à côté d’elle, elle venait de revivre chaque seconde de leur première rencontre. Quelle douleur de devoir constater qu’elle se trouvait dans la voiture d’Étienne et non pas sur la terrasse de sa maison ; que ce n’était pas le commencement de sa vie avec Boy, mais la fin.
Sans rien dire, elle baissa la vitre et jeta son mégot sur la chaussée.
— J’ai parlé avec Bertha, elle est inconsolable…
Il s’interrompit, fit une courte pause.
— Bien sûr qu’elle est inconsolable.
Un souffle de vent tiède pénétra dans la voiture, apportant le murmure des vagues. Une voix de baryton anglais entonna Jingle Bells :
Dashing through the snow
In a one-horse open sleigh…
La mélodie était approximative, mais la ferveur incontestable. Gabrielle remonta la vitre.
— Où est-ce que je peux le voir ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Étienne soupira.
— Tu… Nous… Je…, balbutia-t-il avant de renoncer.
Il s’essuya les yeux.
— Excuse-moi, Coco. Nous avons l’un et l’autre besoin de nous allonger quelques heures. Au moins jusqu’au lever du soleil. Bertha nous invite dans sa suite.
— Où est Boy ? demanda-t-elle, obstinée.
D’abord il ne répondit pas, puis les mots jaillirent tout seuls, véhéments, comme s’il s’en prenait à un interlocuteur invisible.
— Le cercueil est déjà fermé, ils l’ont chargé sur un bateau. La cérémonie a été célébrée ce matin à la cathédrale de Fréjus avec tous les honneurs militaires. Mme Capel était pressée. Elle a fait en sorte que toute la communauté anglaise de la Côte d’Azur soit là, mais aucun de ses amis français n’a été convié.
L’indignation l’avait fait sortir de ses gonds ; il frappa du poing sur le volant, mais se reprit aussitôt. Comme s’il ne comprenait pas lui-même comment une telle chose avait pu se produire, il murmura :
— Je suis désolé, Coco, nous sommes arrivés trop tard.
Diana a voulu m’empêcher d’assister à la cérémonie, pensa-t-elle. Vivant, Boy était à moi ; mort, elle me l’a repris.
Elle se mit à trembler, comme saisie de violents frissons. Et de fait elle frissonnait. Un vertige la prit. Sa vue se brouilla, derrière le pare-brise tout se fondit en une masse obscure. Son sang battait contre ses tempes douloureuses, elle avait envie de vomir, ses oreilles bourdonnaient. Elle voulut s’appuyer contre le tableau de bord, ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Comme si tous ses sens la lâchaient d’un coup. Seules les larmes salvatrices tardaient à venir.
Étienne saisit sa main glacée.
— Abuser de tes forces ne ramènera pas Boy. Je t’en supplie, Coco, allons nous allonger et dormir un peu. Si tu ne veux pas t’installer chez Bertha, je vais te prendre une chambre…
Le cerveau de Gabrielle fonctionnait toujours.
— Est-ce que Bertha sait où l’accident a eu lieu ? articula-t-elle d’une voix à peine audible.
— Oui. Elle m’a dit que c’était sur la nationale 7, entre Saint-Raphaël et Cannes, quelque part du côté de Fréjus, non loin d’un village qui s’appelle Puget-sur-Argens.
— Je voudrais y aller.
— Demain, promit-il d’une voix brisée. Je t’y emmène dès qu’il fait jour. Mais d’ici là, sois gentille et viens te reposer avec moi.
Elle capitula. Que pouvait-elle faire ? Elle n’allait tout de même pas passer les prochaines heures à attendre Étienne dans la voiture garée en plein Cannes. La police risquait de surgir à un moment ou à un autre et toute la ville en ferait des gorges chaudes : Coco Chanel passant la nuit dans une voiture au lieu de prendre une chambre d’hôtel ! Elle brûlait de se rendre sur les lieux de l’accident, mais ne pouvait pas exiger d’Étienne qu’il reprenne le volant cette nuit. C’était trop dangereux. Et puis, il la traitait avec tant d’égards, c’était plus qu’un ami, presque un frère. Il méritait qu’elle se montre un peu raisonnable et lui accorde quelques heures de sommeil. Elle-même était incapable de se reposer, mais c’était son affaire.
Ses jambes faillirent ne pas lui obéir, puis Gabrielle réussit enfin à sortir de la voiture. Ses muscles étaient ankylosés par la longue station assise, ses os douloureux. Au premier pas elle se tordit le pied, mais Étienne lui prit le bras et elle retrouva l’équilibre.
Étienne expliqua au portier que Lady Michelham attendait Mademoiselle, et il prit une chambre pour lui au même étage.
Ils traversèrent le hall de marbre en direction des ascenseurs, suivis des regards méfiants des autres clients surpris par cette apparition fantomatique sans tenue de soirée ni bagage. Gabrielle marchait sans voir personne.
Que lui importaient les vivants ? Toutes ses pensées étaient tournées vers un mort. Elle ne dit rien quand le groom les accompagna jusqu’à la suite de Bertha. Elle avançait telle une somnambule dans le long couloir de l’hôtel, ses talons s’enfonçaient dans l’épaisse moquette qui étouffait le bruit de leurs pas.
Contrairement à Coco, la sœur de Boy était en larmes. Elle embrassa les joues sèches de Gabrielle, laissant sur sa peau un voile humide.
— C’est horrible, sanglotait Bertha. J’aurais préféré qu’on se revoie dans d’autres circonstances.
— Oui, répondit Gabrielle, peu loquace.
— Il faut que tu te reposes, ma chère. J’ai fait préparer le lit, à côté…
— Non, l’interrompit Gabrielle. Je n’ai pas besoin d’un lit.
Son regard fit le tour du salon aux élégants meubles Louis XVI et s’arrêta sur une banquette devant la fenêtre.
— Je vais m’installer là, si tu veux bien.
Déconcertée, Bertha tourna les yeux vers la porte de la seconde chambre à coucher. Ses cils mouillés de larmes papillonnèrent.
— Comment veux-tu dormir là-dessus ? Un lit sera bien plus confortable.
Gabrielle secoua la tête et se dirigea sans plus d’explications vers la banquette rembourrée. Elle s’assit avec raideur, reconnaissante à Étienne de s’être retiré dans ses propres appartements. Elle aurait eu plus de mal à résister à sa voix persuasive qu’aux vaines injonctions de Bertha.
Elle ne se déshabilla pas, refusa la chemise de nuit en soie et la robe de chambre, de même que la couverture légère que Bertha avait fait apporter. Telle qu’elle était, elle s’installa à la place qu’elle s’était choisie, le regard tourné vers la fenêtre.
De là, elle voyait le ciel. C’était le meilleur endroit pour une veillée funèbre. Puisqu’on lui avait interdit de voir une dernière fois le visage de son amant, peut-être réussirait-elle au moins à apercevoir l’âme de Boy montant au paradis.
*
Le soleil levant baignait d’une lueur rouge les bancs de nuages crevassés. Dans la pâle clarté de l’aube, les pins maritimes se détachaient sur le ciel comme des passepoils noirs sur une robe bleu clair. À gauche de la route qui montait en décrivant une courbe serrée puis redescendait en serpentant, la mer scintillait au loin comme un tapis de platine.
Le chauffeur que Bertha Michelham avait mis à leur disposition conduisait lentement sur la route dangereuse. Il était d’autant plus concentré qu’il pensait comme ses passagers à l’accident qui les avait amenés à Cannes. Bertha avait proposé à Gabrielle et Étienne de les faire conduire sur les lieux du drame dans sa propre voiture. Une solution prudente et qui épargnait à Étienne une recherche pénible : son domestique connaissait déjà l’endroit.
Malgré toutes ses précautions, le chauffeur ne put empêcher la voiture de faire une embardée lorsqu’il évita de justesse un lièvre surgi brusquement d’un buisson de genévriers au moment où il doublait une charrette tirée par un cheval.
Gabrielle, qui était prostrée au fond de la banquette, fut précipitée contre l’épaule d’Étienne. Elle retint son souffle malgré elle, se demandant l’espace de quelques secondes si sa dernière heure était arrivée. Un second accident, si peu de temps après le premier, sur cette même route entre Cannes et Saint-Raphaël… Un grand amour s’achevant dans ce décor entre mer et montagne. Ce serait sans doute la meilleure solution. Suivre Boy.
— Ce n’est rien, tout va bien, dit Étienne en lui caressant doucement le bras.
La voiture avait repris sa course silencieuse à travers le paysage désert.
Gabrielle regarda par la vitre. Non, se dit-elle soudain, mourir n’est pas la meilleure solution. La plus simple, peut-être, mais pas celle que Boy aurait voulue. Même si elle ignorait comment elle pourrait continuer à vivre sans lui. Sans cet homme qui lui avait offert la vraie vie. Sa vie de Coco Chanel. Boy avait été pour elle non seulement un amant, mais un père, un frère, un ami. Il faudrait qu’elle trouve une raison de ne pas le rejoindre dans la mort.
— Mademoiselle, monsieur, nous y sommes.
Le chauffeur freina, arrêta la voiture sur le bas-côté, puis il descendit pour leur ouvrir la portière.
Gabrielle eut l’impression de se dédoubler. Elle se vit, une femme dans les trente-cinq ans en train de retenir à deux mains son chapeau que le vent de l’Estérel menaçait de faire s’envoler. Une femme à la tenue de voyage toute chiffonnée et qui avançait d’un pas hésitant et gauche.
Elle découvrit les restes d’une automobile carbonisée qu’on avait remontés au bord de la route. Au-delà du fossé, des rochers escarpés aux arêtes vives. Des branches cassées d’eucalyptus et des bruyères aplaties indiquaient l’endroit où la voiture s’était écrasée.
Gabrielle était seule. Les deux hommes qui l’accompagnaient se tenaient en retrait, pleins de tact, tandis qu’elle regardait cette femme – qui était-elle ? – s’approcher de la carcasse noirâtre, de cet amas de tôle cabossée, de bois, de cuir et de caoutchouc, qui avait été un jour un cabriolet luxueux. C’était aussi irréel qu’une séquence de film.
C’est seulement lorsqu’elle fut tout près de l’épave que la vérité s’imposa à elle. Une soudaine puanteur lui monta aux narines. La voiture dégageait encore une forte odeur d’essence, de soufre et de caoutchouc brûlé, et curieusement ce fut cette perception olfactive, plus que le spectacle offert à ses yeux, qui lui fit prendre conscience de l’horrible réalité de l’accident. Inimaginable jusqu’à cet instant.
Les flambées de lumière, les taches de soleil alternant avec des ombres toujours plus longues et plus noires éblouissent l’homme au volant. Le vent humide et frais qui lui souffle au visage laisse sur sa peau un picotement irritant et se mêle à son souffle chaud qui embue ses lunettes. Pourtant il fonce à toute allure comme si la route était droite, l’éclairage idéal et la visibilité parfaite. C’est un homme qui aime la vitesse, qui ne fait rien lentement, ne prend pas le temps de réfléchir. Le vrombissement du moteur enchante ses oreilles comme une musique, tantôt scherzo, tantôt rondo. Crissement des disques des freins. Frottement de l’acier contre l’acier, chuintement des pneus sur le goudron. Et soudain la voiture décolle, s’élève dans les airs, fauchant au passage arbres et buissons, elle heurte de plein fouet une arête rocheuse et explose en une énorme boule de feu.

Gabrielle tendit une main hésitante, toucha les restes cabossés de la Rolls-Royce, s’attendant à une sensation de brûlure. Mais le métal était aussi froid que le corps de Boy dans son cercueil.
Alors elle s’effondra. Les larmes qui depuis l’arrivée d’Étienne à La Milanaise refusaient de couler lui montèrent aux yeux. Comme si toutes les vannes s’ouvraient en elle, libérant d’un coup son corps, son âme, son cœur, Gabrielle se mit à pleurer amèrement.
Marie Sophie Godebska, ex-épouse Natanson, ex-épouse Edwards, était toujours à quarante-sept ans une femme très belle et d’une élégance époustouflante. L’éducation artistique reçue dans la maison de sa grand-mère à Bruxelles, le déménagement de la gamine à Paris avec son père polonais, ainsi que le contact précoce avec les plus grands artistes de la Belle Époque avaient formé son goût. Son sens du beau associé à sa grande intelligence faisait de « Misia », ainsi qu’on l’appelait, une créature d’exception. La fortune de son deuxième mari et sa liaison avec le célèbre peintre espagnol José Sert avaient permis à la muse de s’élever au rang de reine de la haute société parisienne et de mécène. Mais c’étaient surtout sa gentillesse et sa soif de liberté qui avaient fait d’elle, deux ans après leur première rencontre, l’amie la plus intime de Gabrielle Coco Chanel.
Tandis que son chauffeur la conduisait à Saint-Cucufa en ce triste après-midi d’hiver, Misia était consciente qu’elle n’allait pas seulement présenter ses condoléances. Elle se sentait investie d’une mission : sauver une vie. Tout ce qu’elle avait entendu dire sur les dispositions d’esprit de son amie endeuillée l’inquiétait. Bien sûr qu’il faudrait du temps à Coco pour s’adapter à une nouvelle vie sans Boy. Mais ce n’était pas une raison pour la laisser devenir l’ombre d’elle-même.
Son état était assez alarmant, semblait-il, pour que Joseph ait décidé d’appeler Misia à la rescousse. Si Coco avait organisé des messes noires ou s’était mise à la nécromancie, Misia n’aurait pas été aussi bouleversée qu’en apprenant que Mademoiselle perdait la raison. Fallait-il que le domestique soit désespéré pour oser employer des mots pareils ! Personne d’autre qu’Étienne Balsan n’était au courant de la situation. Depuis son retour de la Côte d’Azur, Gabrielle n’avait vu personne, sa maison de couture était restée fermée pendant les fêtes.
Misia, qui se faisait beaucoup de souci, voulait voir de ses yeux ce qui se passait à La Milanaise. Et tandis que la voiture s’engageait dans l’allée, elle pria pour qu’il ne soit pas trop tard, pour qu’elle arrive à temps et sache protéger Coco de ses propres démons.
Joseph ouvrit la porte avec un soulagement visible. Le concert d’aboiements et de gémissements qui se déclencha derrière lui n’empêcha pas Misia de l’entendre murmurer :
— C’est heureux que vous soyez là, madame.
Il eut un geste d’excuse puis éleva la voix pour gronder les chiens :
— Allons ! Couchés !
Les deux bergers allemands se calmèrent aussitôt et battirent en retraite vers leurs couvertures à l’arrière de la villa. Seuls les deux petits terriers, un cadeau de Boy à la maîtresse de maison, continuèrent à japper et à tourner autour des jambes de la visiteuse avec une curiosité empressée.
— Comment va Mlle Chanel ? demanda Misia sans quitter des yeux Pita et Popee.
Joseph l’aida à ôter son manteau de fourrure.
— Mademoiselle me semble avoir complètement perdu la tête. Quand elle est rentrée du Midi, elle a voulu faire repeindre les murs de sa chambre en noir. Vous vous rendez compte, madame ? En noir. Carrément. (Il secoua la tête.) Elle vivait dans ses appartements comme dans un caveau. Elle s’enfermait, il n’y avait pas moyen de lui faire avaler quoi que ce soit. C’était terrible.
— Elle vivait ?
Pourquoi Joseph parlait-il à l’imparfait ? Misia oublia d’un coup la contrariété que venait de lui causer un des petits terriers : d’un coup de patte malencontreux, il avait fait un accroc dans son bas de soie.
— Que voulez-vous dire ? Que lui est-il arrivé ?
— Elle est descendue tout à l’heure pour me demander de faire venir le peintre. Maintenant, elle veut une chambre rose. Elle dit qu’elle n’y remettra plus les pieds tant qu’on ne l’aura pas repeinte. Mais je me demande si le rose est un bon choix étant donné l’humeur de Mademoiselle, et si…
— Où est-elle ? l’interrompit Misia.
— Dans le salon, madame.
Joseph se pencha et prit les petits chiens tout frétillants, un sous chaque bras.
— Si vous voulez bien me suivre.
Misia jeta un coup d’œil furtif à sa fine cheville qui dépassait tout juste de sa robe. Le petit accroc dans son bas était devenu une échelle. Quelle poisse. Mais ça n’avait naturellement aucune importance en comparaison du malheur qui régnait de l’autre côté de la porte du salon. Joseph l’ouvrit avec une certaine solennité.
Misia eut l’impression de pénétrer dans une glacière. Malgré le feu qui brûlait dans la cheminée – Joseph ou sa femme, Marie, qui prenait grand soin de Coco, venait d’y ajouter une bûche –, l’atmosphère de la pièce lui donna aussitôt le frisson.
Coco était assise, ou plutôt affalée, dans un fauteuil, les yeux perdus dans le lointain. Inexpressifs. Sans vie. Quand Misia entra, elle battit deux ou trois fois des paupières, mais ne la regarda pas. Son visage était aussi blanc que la soie du pyjama qu’elle portait encore, bien que la journée fût déjà très avancée. Elle avait toujours été mince, mais cette fois Misia la trouva vraiment maigre. Sans doute n’avait-elle rien mangé depuis des jours.
— Ma chérie, je suis terriblement triste.
Misia se pencha pour poser un instant sa joue contre celle de Coco et envoyer un baiser dans le vide.
— Je suis désolée, ajouta-t-elle en se redressant et en cherchant des yeux un endroit où s’asseoir.
Elle opta finalement pour le sofa et prit garde de rabattre sa jambe sous elle de manière à dissimuler l’échelle dans son bas. Mais Coco se fichait pas mal de ce genre de détail.
— Je te remercie d’être venue, dit-elle d’une voix éteinte.
Elle avait toujours les yeux vides.
— Veux-tu que Joseph t’apporte quelque chose ? Du café ? Un verre de vin ?
Sur une desserte à portée de sa main était posée une tasse à laquelle elle n’avait visiblement pas touché, le thé devait être froid.
— Je ne veux rien tant que tu ne prendras pas quelque chose toi aussi.
Coco hocha la tête en silence.
— C’est très dur. Je sais. Mais, ma chérie…
Misia chercha les bons mots.
— Il faut te ressaisir. Nous nous faisons tous énormément de souci pour toi.
Elle ne précisa pas qui englobait ce « nous ».
Coco hocha de nouveau la tête, mais cette fois elle parla.
— La cérémonie a été célébrée ce matin à l’église de la place Victor-Hugo.
Elle regardait toujours droit devant elle, peu soucieuse de voir Misia ; c’était sans doute l’image de Boy qu’elle avait devant les yeux.
— Étienne dit que l’enterrement a lieu au cimetière Montmartre…
— Je sais, dit Misia tout bas.
Avant son départ pour Saint-Cucufa, elle avait appris par une amie que la veuve de Boy n’avait pas assisté à la messe. Diana devait s’attendre à ce que Coco vienne, mais Gabrielle non plus n’y était pas.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Coco poursuivit :
— Je n’ai pas voulu y aller parce que j’aurais été reléguée à l’arrière. Elle aurait triomphé et il n’était pas question pour moi de lui accorder ça… Crois-tu que j’ai eu tort, Misia ?
Enfin, elle leva les yeux vers son amie.
Misia sentit son cœur se serrer en voyant toute la douleur et le désespoir qui s’y reflétaient.
— Bien sûr que non, assura-t-elle.
Elle se déplaça vers le bord du sofa pour caresser doucement la main de Gabrielle.
— Tu as toujours fait ce que tu as estimé devoir faire, à chaque instant et en toute situation, et il s’est toujours révélé que c’était la bonne décision. Ce sera le cas cette fois encore. Ton intuition est une de tes grandes forces. Je t’admire pour ça.
— Boy comptait plus que tout pour moi. On ne faisait qu’un, on se comprenait sans parler.
— Je sais, répéta Misia dans un souffle.
Les deux amies avaient rencontré le grand amour de leur vie à peu près en même temps. Lorsque Coco et Boy étaient tombés amoureux, Misia ne les connaissait encore ni l’un ni l’autre, mais elle-même venait de succomber au charme de José Sert. Cela remontait à dix ou onze ans. José était pour elle ce que Boy avait été pour Coco, et l’idée de perdre son amant du jour au lendemain et pour toujours lui paraissait si épouvantable que non seulement elle comprenait le tourment de Coco, mais elle le partageait, elle souffrait avec elle.
Elle observa son amie, qui semblait devenir plus petite et plus frêle à chaque seconde. Son état physique était préoccupant, mais Coco semblait loin d’avoir perdu la raison. Malgré son étrange lubie de faire repeindre sa chambre dans des couleurs improbables, elle n’était pas folle du tout. Et si son corps lâchait ? Combien de femmes sont mortes à cause d’un cœur brisé ? se demanda Misia. Pendant la Grande Guerre, les soldats étaient tombés en masse, mais la plupart de leurs femmes avaient tenu bon. Notre devoir est de survivre, se dit-elle. C’est notre amour qui permet aux morts de rester vivants dans nos mémoires.
— Boy était formidable, dit-elle. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est pourquoi il aimerait que tu reprennes les choses là où vous les avez arrêtées tous les deux. Que tu continues, par amour pour lui.
— Mais comment pourrais-je faire quoi que ce soit sans lui ? s’insurgea Coco, tout le désespoir du monde dans la voix. Sans lui, je ne suis rien !
— Tu es toujours tout ce que Boy a aimé.
Coco regarda Misia d’un air surpris, comme si l’idée ne l’avait jamais effleurée que Boy puisse d’une certaine manière survivre en elle, grâce à elle.
Contente d’avoir réussi à percer au moins pour quelques instants le mur de chagrin que lui opposait son amie, Misia se hâta de poursuivre :
— Tu as emménagé récemment au 31, rue Cambon, cinq étages Chanel, et l’installation n’est même pas terminée. Boy m’a raconté qu’avec cette nouvelle adresse, tu t’es inscrite pour la première fois au registre du commerce et des sociétés en tant que couturier* et non plus modiste. Il était très fier de toi. Tu ne peux pas abandonner parce que le chagrin te paralyse…
Elle s’interrompit, pressa la main de Coco :
— Il vient de t’arriver une chose terrible, c’est vrai. Mais ne considères-tu pas comme un devoir de réaliser ce que vous aviez projeté ensemble ? Tu dois le faire seule, oui. Mais tu dois le faire. Va de l’avant, Coco !
Elle ménagea une pause, attendant l’assentiment de Coco, mais son amie ne disait rien, ne bougeait pas un cil. Alors elle se fit plus pressante :
— Je ne te laisserai pas seule, tu le sais. Si tu as besoin de moi, je serai là. Je te le promets.
Le regard de Coco sembla flotter comme si elle cherchait une réponse quelque part au loin. Son corps parut vouloir se redresser, sans qu’elle y parvienne vraiment.
— Quelle est la dernière chose dont vous avez parlé ? demanda Misia.
Elle pria le ciel de lui inspirer les mots qui tireraient Coco de sa léthargie. Elle ajouta, au petit bonheur :
— Je veux dire, quels projets professionnels aviez-vous ?
— Je ne sais plus. Je ne me souviens plus en détail de ce dont nous avons parlé, Misia. Il y avait tant de…
Coco se creusait désespérément la tête, mais rien ne venait. Une larme subreptice coula de ses yeux et elle essuya sa joue comme on chasse un insecte importun. Soudain, son visage s’anima un peu.
— Il était question d’un parfum. Oui, c’est ça, nous parlions d’une eau de toilette.
Misia adressa à Dieu des remerciements muets.
La voix de Coco était étrangement monocorde, comme si elle s’écoutait parler, surprise que sa mémoire se remette à fonctionner tout à coup.
— Il y avait un article dans le journal sur ce meurtrier qu’on a réussi à arrêter parce qu’un témoin, une femme, l’avait reconnu à son parfum. L’homme utilisait Mouchoir de Monsieur de Jacques Guerlain, et Boy et moi avons parlé du caractère unique de ce parfum-là. Nous nous sommes demandé si je ne devrais pas proposer à mes clientes une Eau de Chanel. Pas en boutique, mais comme cadeau de Noël. Une édition limitée, une centaine de flacons…
Sa voix se brisa.
Misia comprit qu’il n’y aurait plus jamais pour Coco de fêtes ni de Noël qui ne lui rappellent aussitôt la mort de Boy. Craignant que son amie ne sombre à nouveau dans son chagrin, elle s’empressa de rompre le silence.
— Mais oui, dit-elle avec un enthousiasme un peu forcé, un parfum est un cadeau apprécié en toute occasion. C’est une idée magnifique. Regarde François Coty : il a gagné une fortune grâce à Chypre parce que les soldats américains en envoyaient des milliers de flacons chez eux. Ils en ont même emporté dans leurs bagages en rentrant au pays, comme souvenir de la France. Une Eau de Chanel, tes clientes vont adorer…
— M. Coty est parfumeur. Il possède une usine. Je ne suis qu’une petite couturière.
— Ne sois pas sotte, ma chérie.
Déjà la fougueuse Misia se prenait au jeu. Elle lâcha la main de Coco :
— Paul Poiret aussi n’est qu’un créateur de mode…
— Oui, mais le plus grand…
— La prétendue supériorité de Poiret ne t’a pas fait revoir tes ambitions à la baisse, que je sache, et ça doit continuer. Il faudrait que tu trouves un parfum dont la note soit aussi identifiable que ton style de vêtements. Pas un de ces parfums lourds où la rose domine. Parfum de Rosine de Poiret n’est au fond qu’une déclinaison olfactive de ses créations. Et qui commence à dater. Si tu as réussi, Coco, c’est parce que…
— Parce que j’avais Boy à mes côtés.
Misia soupira intérieurement.
— Oui, bien sûr. Aussi. Mais excuse-moi de te dire que ce n’est pas lui qui a conçu tes vêtements. Ce sont tes idées qui sont modernes. Ton succès vient de là. Et si tu prends en compte la particularité de ton style pour choisir les arômes de ton eau de toilette, elle sera comme un monument à la mémoire de Boy.
Misia s’arrêta, hors d’haleine, noua ses doigts sur ses genoux et attendit la réaction de Coco.
— Tu as raison. Un monument à sa mémoire, j’y ai songé aussi. Je vais le faire construire. En pierre. Sur les lieux de l’accident. Je voudrais qu’il y ait un endroit quelque part où son souvenir soit conservé.
Misia sentit le découragement la gagner.
— Pense à l’avenir, Coco ! Je t’en conjure. Cesse de regarder en arrière. Fais-le pour Boy. Pour moi. Tu n’as pas le droit de renoncer.
Coco sembla d’abord faire la sourde oreille. Mais au bout d’un long silence, elle murmura :
— Je ne dis pas qu’une Eau de Chanel ne serait pas une bonne idée. D’ailleurs, la proposition venait de lui – comment pourrais-je douter de son excellence ?… Mais ce n’est pas dans mes cordes, Misia. Je sais dessiner des chapeaux, tailler des robes, mais je ne connais rien au travail d’un parfumeur. C’est un métier. Je n’y arriverai jamais toute seule. Et je ne connais personne qui puisse m’épauler dans ce domaine. Il faudrait que ce soit quelqu’un à qui je puisse faire confiance. Boy m’aurait soutenue. Mais Boy n’est plus là pour me guider, pour chercher, tâtonner et découvrir avec moi ce que doit être mon parfum.
Misia n’était pas persuadée que l’amateur d’art et de littérature qu’avait été Arthur Capel aurait été le mieux placé pour aider Coco à se mouvoir dans l’univers complexe d’un laboratoire de chimie. Mais elle garda ses réflexions pour elle et décida de prendre les choses en main.
— Yvonne Coty est une bonne amie à moi. Tu la connais aussi, n’est-ce pas ? Elle t’achète des robes, si je ne me trompe ? Bref, je pourrais lui demander de parler à son mari. François Coty sera sûrement d’accord pour t’aider. Il ne refuse jamais rien à une femme, et personne ne saurait mieux t’initier aux secrets des parfums que le plus grand fabricant de cosmétiques au monde.
— Quand nous avons parlé de créer une Eau de Chanel, Boy a pensé lui aussi à François Coty, murmura Coco.
— Eh bien, tu vois. Il avait raison.
Coco posa sur Misia ses grands yeux insondables.
— Pourquoi un homme aussi occupé que M. Coty trouverait-il du temps à me consacrer ? Et puis on dit que c’est un tyran.
— Un tyran plutôt charmant ! (Misia sourit.) Même un François Coty a ses faiblesses, sais-tu ? Yvonne m’a raconté qu’il adorait se faire mousser. On croirait le grand-duc dans La Chartreuse de Parme. Plus la personne en face de lui est célèbre, plus il est content de montrer ce qu’il sait faire. Et non seulement tu es une femme célèbre, mais tu t’apprêtes à réaliser les dernières volontés de ton amant. … »

À propos de l’auteur
MARLY_Michelle_©Sally_LazicMichelle Marly © Photo Sally Lazic

Michelle Marly a longtemps vécu à Paris et habite aujourd’hui entre Berlin et Munich. Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour est un immense succès en Allemagne avec plus de 300 000 exemplaires vendus. (Source: Fleuve Éditions)

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Et la peur continue

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En deux mots
Lucie n’est pas bien dans sa peau, même si elle a toutes les apparences d’une vie réussie. Un bon métier, un mari aimant, deux enfants bien équilibrés. Alors d’où vient cette peur qui la ronge? Peut-être faut-il rechercher dans son enfance les origines du mal…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Feel bad Book

Mazarine Pingeot poursuit son exploration des maux de nos sociétés en dressant le portrait d’une femme qui vit dans la peur. Une peur qui contamine sa famille, son travail, son pays. Un drame de notre temps.

Déjà dans son précédent roman, Se taire, Mazarine Pingeot confrontait une femme avec la difficulté d’exprimer sa souffrance, voire avec le déni de cette dernière. Mais cette fois la chose est beaucoup plus insidieuse. Car, à priori, Lucie a tout pour être heureuse. Dans le TGV Brest-Paris-Montparnasse qui ramène la famille après les vacances, elle pourrait se féliciter de l’amour que lui portent Vincent, son mari et leurs enfants, Mina et Augustin. Mais son imagination lui fait plutôt envisager que le train heurte à pleine vitesse un sanglier qui traverserait les voies. Ses idées noires viendraient-elles de la mauvaise nouvelle apprise quelques jours plus tôt par sa mère Violaine? Louis, son ami d’enfance est mort. «Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances». Mort comme sa cousine Héloïse. Fini le trio formé durant leur enfance en Dordogne, fini le clan de l’été 1984. Ne reste que Lucas, le frère de Louis, le petit amoureux. Mais aux dernières nouvelles, il serait en Australie. D’où cette sensation de vide, de solitude, d’où cette peur qui, depuis les attentats, semble ne plus la quitter.
D’autant que Vincent est parti en mission au Yémen, la laissant «seule à porter ses enfants, sa maison, son travail…» Et justement, au travail ça ne va pas fort non plus. La moitié des rédacteurs et documentalistes ont été licenciés pendant l’été. Alors, malgré ses compétences reconnues, elle risque d’être emportée par la prochaine vague. Comment dans ces conditions rédiger sereinement les articles sur la physique quantique qu’on lui a demandés? Elle est en questionnement permanent. «elle n’est plus sûre de rien, ni même de sa colère».
Au fil des pages, Mazarine Pingeot détaille ce mal insidieux qui comme un serpent, se love autour de Lucie, l’empêchant de respirer, voire de penser. Les signes positifs s’effacent, les signes négatifs prennent de plus en plus de place. La spirale infernale semble sans fin. Et les solutions qui pourraient exister ne font qu’aggraver le problème. Les parents de Lucie pourraient garder les enfants durant l’été pour la décharger un peu. Sauf que sa mère «ne s’embarrasse pas d’enfants quand elle peut l’éviter.» Vincent pourrait être cette force sur laquelle elle va s’appuyer. Mais Vincent est maladroit, proposant à Lucie d’aller voir un psy. Qui ne pourrait que confirmer son mal-être.
Seule consolation, mais bien maigre, dans ce pays il semble bien que cette peur se soit installée durablement, notamment chez les femmes. Une peur archaïque, une peur viscérale. Voilà un premier feel bad book. Il ne devrait pas rester bien longtemps le seul de sa catégorie.

Et la peur continue
Mazarine Pingeot
Éditions Mialet Barrault
Roman
286 p., 20 €
EAN 9782080219886
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque une maison en Dordogne, des vacances en Bretagne, un week-end dans le Cantal, à Saint-Chély-d’Apcher, sans oublier Bordeaux et la région.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lucie a peur. De tout. Si le métro s’arrête entre deux stations, elle pense qu’elle va mourir. Elle craint, lorsqu’elle part travailler le matin, qu’une catastrophe ne survienne, la privant à jamais de revoir son mari et ses enfants. Pourtant, à quarante ans, elle est comblée par un métier qui la passionne et une vie de famille réussie. Mais la disparition brutale d’Héloïse, sa cousine sourde et muette qu’elle chérissait, et celle de Louis, son ami d’enfance, font affleurer un souvenir flou et pénible au goût d’essence et de boue.
Pour se libérer de ce mal étrange, Lucie devra revenir à la source de l’angoisse qui la saisit et l’empêche de vivre. Parce que, oui, la peur est tapie dans l’enfance, enfermée dans la cabane du pêcheur.
Dans ce roman envoûtant et d’une grande justesse, Mazarine Pingeot revient sur la fragilité des vies construites sur des marécages. Et la peur continue est un cri dans ce silence assourdissant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Madame Figaro (Minh Tran Huy)

Les premières pages du livre
« Ses mains s’agitaient pour poser les questions que sa bouche ne pouvait formuler – muette depuis toujours –, auxquelles bien sûr je n’avais pas de réponses. J’étais dans la même situation qu’elle, sidérée que le jeu prenne d’autres allures. Il savait que lier les mains était la façon de la faire taire. Mais il avait aussi enfoncé quelque chose dans nos bouches. Fallait-il rire? Nos regards se cherchaient dans la pénombre. Fallait-il avoir peur? Nous n’étions sûres de rien, en attente, dans un temps suspendu, un temps qui n’existe plus pour personne.

La Marseillaise
Le train file. Rien ne peut l’arrêter. À moins qu’un sanglier et ses petits ne s’engagent sur les rails. Cognés de plein fouet par le TGV qui les démembrerait et les disperserait, dans un jaillissement de sang et d’organes. Une heure plus tard, des gendarmes prendraient le temps d’enlever, de vérifier, de nettoyer. Puis on repartirait soulagés. Le sanglier n’est pas une adolescente suicidaire, circulez.
Le train file, et l’imagination de Lucie ne peut pas en modifier le cours. Pas d’autre voie possible que celle du retour. Elle et Vincent, leurs enfants, Mina et Augustin, rentrent par le train 6199, en partance de Brest, terminus Paris-Montparnasse. La gare est encore en travaux. Quand ne le sera-t-elle plus ? Les travaux font partie de la gare, une gare finie n’existe pas; ouverture, bâches ou horizons, rien n’est définitif. Le train s’arrête et il faut descendre. On a cru, pendant trois heures, que la vie pourrait continuer ainsi, à regarder les paysages défiler, passif et actif, on a cru. Mais le train s’arrête et ne repartira qu’en arrière. Personne n’a envie de revenir en arrière. On descend. Forcément.
Les vacances, c’est fini.
L’enfant sur le quai de gare hurle La Marseillaise, tandis que les uns et les autres s’affairent à empaqueter et rassembler leurs bagages. Se regrouper et se presser vers les appartements non chauffés qui ont vécu la fin de l’été avant leurs occupants. Ceux-là ont profité des derniers beaux jours dans l’Ouest d’où arrive le train, tandis que la capitale a déjà subi sa mue météorologique.
L’enfant hurle et chante faux, il ressemble à Louis, l’ami d’enfance, dont elle a appris la mort quelques jours plus tôt. Un coup de fil de sa mère, Violaine, qui ne téléphone que pour les choses graves : Louis est mort. À l’avant-veille du retour. Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances. Mort juste avant la rentrée, pour laisser aux uns et aux autres le soin d’empaqueter les dernières serviettes de bain. L’enfant chante, « Allons enfants de la patrie ! », il ressemble à Louis au même âge, ou peut-être à son frère, Lucas, sauf que Lucas ne se serait jamais donné en spectacle comme ça, plus doué en escamotage et disparition. Arlequin montre le visage qu’il choisit, parfois, il ne montre rien, il devient invisible.
Il hurle «Le jour de gloire est arrivé!» et lui rappelle ces garçons auxquels elle ne songeait plus depuis des années. Et qui semblent être partout maintenant qu’elle est assurée de ne plus les revoir. Louis mort. Lucas installé aux dernières nouvelles en Australie, suffisamment loin pour que les routes ne se recroisent pas, à part peut-être le jour de l’enterrement.
Elle observe chez l’enfant ce décalage entre une obstination sans doute liée à quelque projet mystérieux et imaginaire, et la situation de voyageurs fatigués, tendus vers un but qui les rend absents à eux-mêmes dans cet espace de transition. Ça la fait rire, tandis que Vincent lui passe les bagages, de la plateforme au quai, et que Mina et Augustin dansent sur leurs pieds, déjà avides de tout : une terre ferme et l’impatience est là. Un quai, et voilà que ça repart. Mais pour elle un quai est une fin.
Elle se sent en connivence avec ce petit échappé de la norme qui met mal à l’aise sa mère et ceux qui l’entourent l’enjoignent de se taire. La Marseillaise, franchement, c’est la honte. Elle aurait pu partir dans un fou rire lorsqu’elle se rend compte que c’est avec sa cousine qu’elle aurait voulu le partager, sans avoir à s’expliquer. Elles auraient regardé l’enfant de conserve, cet enfant aurait été Louis, aujourd’hui dans un cercueil exposé pour les derniers hommages, ou Lucas disparu depuis si longtemps, et même si sa cousine aurait été incapable de l’entendre – sourde et muette, de naissance –, elle aurait vu le visage crispé et têtu, le corps immobile et tendu vers ce chant, alors que les adultes le bousculent, lui crient dessus, que leurs traits montrent l’indignation, la suffocation. Puis elles auraient commencé à sourire, et cette ébauche serait aussitôt devenue, si leurs regards s’étaient alors croisés, un irrépressible tremblement qui n’aurait fait qu’attester une fois de plus leur absolue intimité, leur gémellité, presque. Et Louis, s’il s’en était aperçu, aurait ri avec elles, mais Lucas leur serait tombé dessus, des filles n’ont pas le droit de se moquer de lui, il pourrait les tuer. Lucas, le petit amoureux. Le garçon agile au corps souple et brun, au parfum fort, les yeux noirs qui voient partout.
Cette vision vient stopper net le rire montant.
L’inquiétude. Et le poids soudain du manque, l’impossibilité du fou rire dont la puissance venait d’être secrètement partagée. Mais on ne partage plus ce genre de chose avec un mort, avec quelqu’un qui a choisi de mourir, vous abandonnant les souvenirs et les habitudes communes, comme amputées et désormais désactivées.
Cela n’empêche pas le départ de la joie comme un départ de feu, il est seulement étouffé, retourné contre soi, brûlant l’intérieur sans rien laisser paraître. Héloïse, et maintenant Louis. La mort partout dans la capitale. Sa cousine, morte, son ami d’enfance, pas encore enterré. Elle reste seule. Les petits enfants sur le quai de gare se disent au revoir, mais c’est un adieu. L’arrachement.
Augustin et Mina la pressent, « Maman, dépêche-toi ! » Elle est à la traîne, elle veut rester avec l’enfant qui résiste, mais la foule l’emporte, la foule emporte toujours les résistances.
Dans le train, Augustin et Mina avaient fiché leurs écouteurs sur les oreilles. Communication impossible. Elle les a observés, concentrés sur un point ignoré d’elle, absents et présents à la fois ; elle aurait pu disparaître, ça n’aurait rien changé. Augustin, son ravissant petit garçon aux boucles brunes, dont la voix commençait à muer, dont la lèvre supérieure se recouvrait maintenant d’un duvet indécis. Le corps tiré en haut, sur les côtés, incertain de la direction à prendre, mal à l’aise. Mina, sa belle adolescente, le front couvert de petits boutons, qu’elle a voulu un jour masquer avec du fond de teint. C’est leur dernière dispute. Les yeux verts de Goran, son père. Mina n’a pas de souvenirs de ses parents ensemble. Ils se sont quittés quand elle était si petite. Vincent, concentré derrière ses lunettes, lisait les journaux pour se remettre dans le rythme des nouvelles, de la ville, de l’épuisement. Alors elle a regardé un film à son tour, un casque sur les oreilles, qui, au lieu de l’exclure, la rendait pareille aux autres. Et dans ce film qui a fini par les lui faire oublier, une enfant perd sa mère au cours des attentats de novembre 2015. Elle s’entraîne, s’est-elle dit alors, pour l’enterrement. Elle se met dans l’ambiance de la mort. Mais ira-t-elle ? Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu Louis ? Et Lucas. Les attentats n’ont rien à voir avec la mort de son ancien ami. Ni avec celle d’Héloïse. Elle se met dans l’ambiance. À partir de la deuxième partie, quand l’enfant, dure et silencieuse, éclate en sanglots pour un motif dérisoire, elle s’est mise à son tour à pleurer, se concentrant pour rester silencieuse. Ne pas essuyer les larmes coulant sur les joues ni renifler, les gens auraient regardé, elle serait devenue le clou du spectacle. Non merci ! La honte attend tapie partout où elle peut. Et Vincent, et Mina, et Augustin se seraient mis à la plaindre, eux qui espèrent la larme qui tarde à venir : mais tu as le droit de pleurer, maman ! Aucun d’entre eux n’a connu Louis. Ils se souviennent d’Héloïse mais les images s’effacent.
La honte l’escorte et joue à cache-cache, elle ne sait jamais quand elle va surgir, demeure vigilante. Alors regarder un film sur un ordinateur, des écouteurs sur les oreilles, et sortir de la bulle en exposant des larmes ? Plutôt mourir. On garde, on maintient, on protège. La fosse aux secrets est immense, elle accueille sans discrimination.
La honte est exponentielle, c’est comme ça qu’on finit par ne plus rien dire, par ne plus désirer, par ne plus savoir comment parler aux gens parce que les mots souvent trahissent, la honte devance les gestes, elle rend lâche. Elle est lâche. Quand le film s’est arrêté et qu’elle a fait semblant de se gratter le visage pour effacer les larmes plus fortes qu’elle, alors que se gratter pourrait à certains égards être bien plus honteux que sécher ses larmes, quand elle est descendue du train, qu’elle a vu l’enfant ressemblant à Louis, ou à Lucas peut-être, qu’elle a commencé à rire, puis qu’elle a pensé à sa cousine, elle a aussi songé aux enfants d’Héloïse, orphelins, qu’elle n’a pas vus depuis les obsèques, au mari, à sa famille, tranchée par une lame de rasoir. À Louis aussi qui attend son tour dans un cercueil en bois, et à leurs vacances, toujours achevées dans cette même gare, où les petits enfants se disent au revoir. L’arrachement. Gare Montparnasse, le début de la joie, le début de la peine, départ et arrivée, naissance et mort. Mais à l’époque la ligne 6 ne la ramenait nulle part, alors que là, ils seront quatre à brandir leur passe Navigo, quatre à emprunter la même rame, à sortir à la même station, à composer le code d’entrée et à monter les étages, quatre à vivre ensemble pour conjurer la solitude. L’abandon.
Devant les panneaux d’affichage, tandis que cinq militaires marchaient d’un même pas, treillis, gilet pare-balles et mitraillette à l’épaule, elle s’est demandé : Héloïse est-elle morte avant ou après les attentats ? Et cette question soudain est devenue fondamentale.
Avant, bien sûr. Si Héloïse avait vécu les attentats, elle serait peut-être vivante aujourd’hui. Elle se serait sentie entourée dans sa détresse, elle aurait pu communier dans la souffrance collective : tout ce qui pouvait la dissoudre dans du collectif était pour elle un pansement, un soulagement. Oublier qu’on a à disposition une volonté. Parce qu’on croit dur comme fer qu’on a une volonté. On y croit parce qu’on vous l’a répété. Un être sans volonté, c’est quelqu’un qui se laisse aller, quelqu’un qui s’écoute. Et quelqu’un qui s’écoute est un gros égoïste. On n’aimait pas trop les égoïstes par chez eux. On affûtait les enfants comme des couteaux, pour qu’ils partent sur le champ d’honneur la tête haute.
Pas de larmes, pas d’apitoiement. Pas de faiblesse.

L’enfant qu’on n’écoute pas, qui ressemble à Lucas ou à Louis, ou à elle-même, ce garçon a peut-être passé un été merveilleux avec d’autres enfants, loin de ses parents, loin de sa situation, dans une cabane ou un grenier. Il résiste sur son quai. Mais il va devoir la réintégrer, sa camisole, entre les murs sombres de son appartement où il pourra bien hurler à tue-tête La Marseillaise, et We Are the Champions, et encore God Save the Queen, pour ce que ça changera – personne ne l’entendra, comme sur ce quai de gare. Mais dans sa chambre, il y aura une raison objective à ce que personne ne l’entende : il n’y aura personne. Personne jusque tard dans la nuit. Il aura l’impression d’avoir passé son enfance seul. Cette impression sera diffuse, puisqu’il ne s’apercevra que beaucoup plus tard que tout cela n’était pas normal, que tout cela n’avait peut-être été qu’un autre tour de folie, la folie est toujours relative. La folie, c’est celle de l’autre. Comment imaginer que son enfance soit une grande folie ? Comment imaginer qu’il ne soit pas normal que des militaires hantent les gares et les centres commerciaux, l’œil à l’affût, les rangers cirées, et qu’à quelques mètres des adolescentes achètent des bijoux fantaisie chez Claire’s pour se photographier sur Snapchat et envoyer leur visage déformé par des filtres, yeux de chats, taches de rousseur, visage de dessin animé, tandis que des pédocriminels guettent leur apparition et likent en direct, parce qu’ils se sont fait accepter sous un profil « taillé pour » ? Des clochards sont attablés au Starbucks qui vend le café cinq euros et des goodies à l’effigie de la marque. On se damnerait pour ça, d’ailleurs on se photographie devant, et les militaires continuent leur tournée, dans le brouhaha et l’annonce du retard des trains, il est bon de s’éloigner, un homme dort par terre allongé dans son urine, une jeune fille, cheveux en crête et chien bâtard à ses côtés tend la main, il lui manque trois dents. Lucie pousse les enfants pour qu’ils avancent plus vite.
Ils se sont endormis dans le grand appartement glacé. Les draps sont humides, elle s’est dit : Mais pourquoi on n’a pas de bouillotte, pourquoi, quand un objet est indispensable, il manque ? Pourquoi rien ne peut nous réchauffer ? Elle n’a jamais utilisé de bouillotte. Mais à cet instant, elle imagine l’objet en caoutchouc, peut-être recouvert d’une peluche en forme de lapin ou de grenouille, une forme inadéquate, aucun lapin ni aucune grenouille n’est rectangulaire. Elle trouve contre les jambes de son mari un certain réconfort. Peu à peu, la chaleur revient à l’intérieur du lit. Il ne faut pas laisser dépasser un bras, une épaule, sans quoi le froid les attaque ; s’imaginer sur un radeau dans une eau infestée de piranhas, mais comment s’écrit « piranhas » ? Et pourquoi est-ce si compliqué ? des h, des y, ou rien de tout cela, comment vérifier alors qu’il ne faut pas sortir du lit sous peine d’être dévoré. Elle se blottit contre le corps de l’homme qui est le sien, mais quand celui-ci s’en écarte pour trouver une position plus confortable, elle s’entortille dans la couette, façon « nem ». C’est la rentrée. Ils ont réglé le réveil. Les enfants dorment. Un réveil qui va rythmer les jours. Et la valse de l’année, ce long tunnel où il faut survivre. Ce long tunnel… mais non, c’est fini tout ça, le long tunnel, les piranhas, dormir pour échapper, transpirer et dormir, ne pas se laisser dévorer. Penser à la Dordogne brûlante au cœur du mois d’août, le canoë orange qui remonte le courant jusqu’à la berge, les brasses coulées, une deux, une deux, ouvrir les yeux sous l’eau où tout est nuance de noir et de vert, vaincre les piranhas, frapper avec le plat de la rame encore et encore, ne pas laisser les souvenirs resurgir. Mais ils reviennent, par rafales ils reviennent, et il n’est pas sûr qu’elle puisse rassembler ses forces pour leur faire barrage.
Il la réveille à la fin du rêve, juste quand le générique de « fin du rêve » défile, sur des images de cette enfant qui parle à son doudou et fredonne des chansons. Les chansons portent la trace de sa mère, dont on ne sait rien, des chansons-traces-de-mère, des chansons-bouts-de-mère. Elle échange des rires avec sa cousine un peu plus âgée qu’elle, dans cette chambre où l’on peut voir le lit, le doudou et la chanson.
D’ailleurs, dans ce générique très sophistiqué, on observe les personnages sur des photos Polaroïd aux couleurs un peu passées, comme dans Grease. Défilent ainsi son doudou, un ours beige jeté sur le lit, puis sa chanson-trace-de-mère, un morceau rouge (peluche ? chiffon ? foulard ?) plus ou moins accroché à une fenêtre et se découpant sur la lumière extérieure, lumière tombante, une voix off dit alors sa « chanson-mère », et on peut sentir, dans le rêve, qu’il s’agit bien d’un personnage, et que sans doute là réside le mystère, le mystère de ses origines perdues.
Mais il la réveille.
C’est toujours comme ça avec les origines, on se réveille juste avant de savoir. Depuis combien de temps n’avait-elle pas rêvé d’Héloïse ? Était-ce elle ? Dans le rêve elle parlait et chantait. Pourtant pas de doute, elles étaient enfants et jouaient avec des chansons qui étaient des objets.

Danser sur les tombes
Trois jours plus tard, Lucie hésite à se rendre à l’enterrement de Louis. En apprenant la nouvelle, alors qu’elle commençait à ranger la maison en Bretagne, elle s’est dit : Ça fait beaucoup. Je n’irai pas. Elle était en colère. Puis le retour, Paris, les premiers jours d’école, l’excitation d’Augustin, les déceptions de Mina, les résolutions s’effritent. Elle ne sait plus pourquoi elle s’était dit : Non !
Pourtant, une chose est sûre, elle n’a pas envie de se retrouver aux côtés de ses parents comme une petite fille, et encore moins de voir leurs amis, tout l’Hôtel-Dieu, les collègues de Violaine et de Sophie, médecins, kiné, infirmières. Comme pour son enterrement à elle si elle devait sauter par la fenêtre, là, tout de suite. Mais est-ce une raison pour refuser un dernier au revoir ? Il y aura surtout des gens qu’elle ne connaît pas. Ceux de son âge, avec qui Louis vivait, des gens proches de lui qui partageaient un quotidien, des préoccupations communes. Elle n’a fait que croiser sa femme, n’a jamais vu ses enfants.
Quel rapport avec les vacances qui s’achèvent gare Montparnasse, et le quai de gare, Héloïse ? Quel rapport avec eux ? Le trio de la Dordogne ? La course de canoës orange, la brioche qui sort du four ? Qui saura qu’ils ont sauté par-dessus le muret pour plonger dans l’eau noire alors que les adultes dormaient ? Qu’ils ont volé des bonbons dans la cachette de grand-mère, et se sont embrassés pour jouer, pour essayer ? Aucun de ceux qui seront là.
La vie a passé depuis. Et s’est ouverte sur d’autres perspectives.
Toutes ses chemises noires sont au sale.
Si elle ne le voyait plus, c’est qu’il devait y avoir une raison. La vie d’abord, comme on dit « ah, la vie », qui comprend dans un grand fourre-tout les enfants, le travail, les nouveaux amis, les nouvelles priorités, le manque de temps, tout ce qui construit les regrets pour plus tard.
Elle fouille dans l’armoire, d’abord mollement, puis de plus en plus vite : des pois, du jaune, des dentelles, rien de noir. Ni tee-shirt ni même un sweat. Elle pourrait s’effondrer là, sur le sol de sa chambre. Elle n’ira pas.
Et puis peut-être l’humeur sombre de Louis, depuis tout-petit déjà, une humeur tumultueuse qui laissait peu accès à l’intimité, et quand « ah la vie » arrive, on ne fait plus tant d’effort.
Au Monoprix en bas de la maison, elle achète une chemise en Nylon. La matière qui fait transpirer. Elle n’a pas le temps pour les essayages. Trop grande pour elle. C’était un risque à prendre. Si la chemise est ample, moins de chance de transpirer, et ça peut être joli l’oversize, blousant, les pans rentrés dans un pantalon. Il se pourrait même qu’elle la remette à une autre occasion, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, mais là le doute s’immisce, ça ne fonctionne pas ! En quoi se transforme Louis ? C’est pourtant tellement plus clair que Pierre qui roule n’amasse pas mousse. À n’y rien comprendre.
Louis et Lucas, le petit amoureux, néanmoins plus âgé qu’eux de huit ans – un quasi-Dieu. Il y a des choses qu’on partage tellement qu’on préfère ne plus en parler. Louis, seul et tenu au silence, qui avait pourtant appris le langage des signes. Pas Lucas, non. Lucas se fichait d’eux. Lucas était à part. Un garçon à problèmes. Un presque adulte.
Elle n’a pas voulu que Vincent l’accompagne. Il a insisté, pour la forme, s’est-elle dit. Elle a refusé. Puisqu’elle n’avait pas l’intention d’y aller. S’en était vraiment persuadée. Vincent et Louis ne se sont jamais rencontrés.
Elle hésite à porter une veste. Il fait si lourd. Mais la chemise est légèrement transparente, à moins d’enfiler un débardeur en dessous. Le débardeur qu’elle n’a même pas encore sorti de la valise – ouverte comme éventrée sur le parquet de la chambre et qu’elle n’a pas eu le courage de vider. Elle préfère rester dans l’entre-deux. Avant, après. Ici, là-bas. La preuve qu’elle a bien fait : le débardeur est là, offert à son regard et à sa prise, comme un signe. Il voulait encore servir.
Vêtue d’un débardeur, d’une chemise et d’une veste, elle se rend en retard à la Coupole où doit avoir commencé la cérémonie. Elle ne tient pas à y assister complètement, a prévu de rester à la porte pour pouvoir repartir si besoin.
La salle est pleine, tout le monde n’a pas pu entrer. Elle se tient sur les marches avec d’autres, observe des dos, des crânes dégarnis, des cheveux poivre et sel, des boucles blondes surmontées d’un chapeau, des épaules affaissées, parfois un enfant perché dessus. Elle aimerait bien monter sur des épaules elle aussi pour voir. À la place, elle s’assoit sous le soleil féroce, entend des bribes, regarde le ciel, le visage rouge, le débardeur collé au torse.
Louis avait quarante-deux ans jusqu’à la semaine précédente, et peut-être les a-t-il encore, peut-être même les gardera-t-il jusqu’à la fin – la fin de quoi ? La sienne. La fin de ceux qui se souviendront de lui – il avait quarante-deux ans. À quarante-deux ans, on subit une autopsie. Dont les résultats seront tus. Les gens chuchotent, elle entend qu’ils parlent de ça.
Quand la foule reflue hors de la Coupole, elle repère les quatre enfants, dont le plus jeune, quatre ans, dans les bras de sa mère. Elle le devine parce que Sophie, la mère de Louis et de Lucas, est à leurs côtés, leur caresse la tête, échange avec la femme, grande, belle, qu’elle a croisée une fois dans un restaurant avec Louis. Elle observe les petits pour dénicher une ressemblance, un nez, un regard, un sourire, une expression, retrouver Louis en eux, à même leur visage. Et il est là, décomposé et dispersé, jamais entier. Il rôde, multipliant les traces d’une présence qu’il a voulu leur dérober. Elle l’a connu à leur âge, et c’est sans doute la seule de cette assemblée.
Inutile de faire semblant d’être myope, d’éviter les regards, la plupart des personnes lui sont inconnues. Elle n’a pas encore vu ses parents, et c’est tant mieux. Elle ne doute pas qu’ils soient tristes, mais retrouver d’un coup tous leurs anciens collègues doit quand même ressembler un peu à une fête.
Plus loin, Sophie salue tout le monde, la tête haute. « Non, Lucas n’a pas pu prendre l’avion, c’est trop loin / Mes condoléances Sophie / Oui, je pars le mois prochain en Australie / Mes condoléances Sophie / Peut-être que j’y resterai… / Mes condoléances Sophie / Mais les petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Je ne peux pas m’éloigner des petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Pas maintenant… / Mes condoléances Sophie / Je ne sais pas… Je ne sais pas ce que Louis aurait voulu. » Lui non plus, songe Lucie qui s’éloigne de la foule pour avoir une vision d’ensemble, et se cacher derrière une tombe, du nom de la famille Marceau, colonnes sculptées dans une pierre qui a vécu, elle est grise et striée par la pluie, recouverte de mousse. Il y a là des parents morts très âgés, et des enfants qui étaient également des parents, des dates tout à fait cohérentes.
S’il avait su quoi faire, il n’aurait pas choisi de les rassembler tous là, les anciens passagers de l’enfance et les autres, qu’elle ne connaît pas. Elle observe autour d’elle, à la recherche d’un repère : mais elle est bien la seule de cette époque-là. Perdue. Abandonnée au seuil de cette foule. Ses parents quelque part, qui doivent maintenant soutenir Sophie, le visage grave et froid, professionnels, la mort ils s’y connaissent, l’annoncer faisait partie de leur métier. Elle les cherche du regard, puis aperçoit son père. Sa mère ne doit pas être loin, il ne saurait s’en éloigner de plus d’un mètre, diminué depuis la retraite. On dit que c’est normal, son épuisement permanent ; c’est drôle comme pour des médecins le mot de dépression est tabou. Il y a même les parents d’Héloïse, son oncle et sa tante. L’angoisse se fraye un chemin. Éviter tous ces adultes devenus vieux qui enterrent leurs enfants. Ne devrait-elle pas être triste pour eux ? Des garçons courent entre les tombes. Ils jouent à chat. Se font reprendre. Sophie crie : « Laissez-les, ils ont bien le droit de s’amuser. » C’est la reine de ce jour. La reine tragique. Elle a tous les droits. Celui de faire danser les invités sur les tombes si elle le veut.
Lucie transpire de plus en plus. C’était inévitable. Le soleil frappe sur sa chemise, elle sent des gouttelettes se former sous ses aisselles, libres de couler le long des côtes, du ventre, s’arrêtant à la ceinture qui colle et rentre dans la peau. Heureusement qu’elle ne se rendra pas au pot chez Sophie, sous les toits, où le tarama a déjà dû fondre sur les mini-blinis, suintant l’huile de palme dans les assiettes en carton. Et ces photos encadrées au mur, de petits garçons bouclés sur un canoë orange, la peau brunie, le torse à l’air.
Elle s’éloigne. Ses pas la mènent au caveau d’Héloïse, à quelques allées de là. Un enterrement sous un ciel gris et lourd, un an plus tôt – quarante et un ans, deux enfants dont la dernière avait six ans. Un suicide franc : elle s’est pendue.
C’est cela que commence à contenir « ah la vie », des morts et des enterrements, et pas seulement de vieux parents qui peinent à partir. Il y a ses contemporains aussi, et des pans entiers de son enfance, qui disparaissent emportant les souvenirs. Elle-même en a si peu ; elle comptait sur eux pour les conserver. Ils l’abandonnent l’un après l’autre.
Elle n’est jamais revenue sur la tombe d’Héloïse. Et la colère monte quand elle s’en approche. La colère de les savoir tous les deux là, à quelques dizaines de mètres de distance, la laissant seule, comme si elle n’avait pas été assez seule dans sa vie, comme si elle méritait de leur survivre. Expulsée de cet âge, l’âge oublié, enterré, tapi, qui attend de sauter à la gorge, la bête féroce.
Elle ne doit pas s’attarder, sa famille pourrait avoir le désir de faire le détour par la sépulture fraîchement fleurie de leur nièce et de leur fille. Elle leur enverra un message pour leur dire qu’elle était là.
À travers les allées dallées où se cassent les talons, elle chantonne ses adieux : au revoir Louis, au revoir Héloïse. Ses jumeaux, d’une certaine manière. Héloïse avec qui elle parlait par signes que les autres ignoraient – la langue du secret, celle des mains, des doigts, des bras, la langue dansée qu’elle avait adoptée presque en même temps que celle qui s’entend. Héloïse était muette, et Lucie trouvait ça normal. Les autres faisaient tellement de bruit. Entre elles, il était naturel qu’elles aient un langage privé – partagé par quelques membres d’une secte à laquelle elle était fière d’appartenir : comprendre le langage des signes que parlaient des passants dans la rue était un privilège. Chaque fois, elle avait envie de les prévenir : je sais ce que vous dites ! Louis en connaissait les rudiments, à force. Ça l’amusait, mais elles pouvaient l’exclure en accélérant les gestes, selon qu’elles voulaient le punir ou non.
Ils formaient un clan silencieux, d’où fusaient parfois des rires, le clan de l’été 84. Au revoir Héloïse, au revoir Louis.
Le clan dissous par les années et les choix de vie.
Elle est la dernière à se rendre aux enterrements. La survivante. Mais elle est aussi une femme mariée, mère de deux enfants. C’est un statut concurrent, et qui lui convient mieux. Elle se presse pour récupérer Augustin à la sortie du collège, lui a promis de se tenir à l’écart, de l’attendre au coin de la rue, de ne pas se faire remarquer.
Mais dès qu’ils ont tourné au carrefour, loin des regards des collégiens, Augustin lui prend le bras et le serre. Il parle vite et chante presque.
« Il me faut un compas et un cahier à grands carreaux 96 pages.
— Mais on en a déjà acheté !
— Non ! C’est 120, il faut 96 pages !
— Quelle différence ? Je ne comprends pas ?
— C’est ce qu’ils ont demandé, sinon je vais me faire coller !
— OK ! OK ! On ne va pas prendre un tel risque pour quelques pages de trop ! »
Ils entrent au Monoprix. Matin, chemise noire – peine –, après-midi, fournitures scolaires – joie.
Quand il rentre, il range ses nouvelles affaires dans le bureau neuf de sa chambre. Elle le regarde faire, fascinée par tant d’application – de maniaquerie ? –, elle qui se rappelle soudain qu’elle a une valise à ranger. Mais elle entend une clé tourner dans la serrure : c’est Mina. Elle va à sa rencontre pour lui demander comment s’est passée la journée, si elle a vu de nouveaux professeurs, s’est fait de nouvelles copines. C’est le temps des commencements où tout mérite d’être raconté. Après, les discussions se tarissent. Lucie compte bien en profiter.
*
À la table du petit déjeuner Lucie et Vincent écoutent la radio tandis qu’ils font griller des tartines et les beurrent pour Mina et Augustin, l’une sous la douche, l’autre encore endormi.
Jacques Rovel, un écologiste de tendance radicale, explique qu’il n’y a pas de valeur supérieure à la vie, que la vie est l’aune de toutes les valeurs, la valeur des valeurs, mais pas forcément celle de l’homme. La Terre vaut mieux que lui.
Lucie s’agace, Lucie s’énerve.
« Il la connaît personnellement, la Terre ? Elle a quoi de mieux que l’homme ?
— Il est excessif, c’est vrai, mais peut-être qu’on est obligé d’être un peu excessif aujourd’hui pour faire entendre raison, réplique Vincent.
— Entendre raison, tu vois ! La raison, c’est pas la Terre, c’est l’homme qui l’a ! Comme si l’homme n’était pas l’aboutissement de toutes ces luttes pour surmonter les contraintes stupidement biologiques.
— Ne t’avise pas de dire ça à ton boulot, par les temps qui courent tu vas te faire tuer !
— À mon boulot, ils ont encore quelques notions scientifiques, j’espère ! J’espère qu’ils y croient ! Sinon qui ? »
Vincent sourit.
« Alors ça y est, tu n’es plus écolo ? »
Lucie hausse les épaules.
« Je suis allée à l’enterrement. »
Augustin entre dans la pièce, Vincent est pris de court.
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Pas eu le temps.
— Mais hier soir ? Cette nuit ? Ou même un texto !
— Je ne sais pas, il n’y a rien à en dire. »
Vincent se lève pour remplir le bol d’Augustin, qui s’adresse à sa mère : « T’es pour le réchauffement de la planète ? » Elle hésite, puis lui répond très sérieusement, connaissant l’engagement écologique de l’enfant de douze ans, par nature tyran, radical et révolutionnaire. « Je déteste autant les transhumanistes, parce qu’ils pensent la même chose – oubliant que son fils n’a sans doute encore jamais entendu parler de l’idéologie transhumaniste –, que la vie est la valeur suprême, et qu’il faut la préserver coûte que coûte, même si elle n’a aucun sens. Ils y ont pensé au sens de la vie avant d’essayer de la perpétuer ? » Augustin la regarde, sidéré, Vincent ronge son frein. « Pas la peine de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : Tu te souviens avec quel soin tu as choisi les rideaux de ta chambre et tout ce que tu as projeté dans cette chambre, une vie enfin apaisée, sertie dans cet écrin de bois, une chambre presque luxueuse telle que tu n’aurais jamais pu la rêver. Et puis le rêve est advenu. Mais un jour, la chambre brûlerait, et le chat avec, et peut-être son mari, endormi, pas les enfants, non, cette vision-là n’est pas possible, il y a des choses que la pensée ne peut pas se figurer, il y a de la résistance à l’imagination. Son mari, elle l’aime, mais elle a déjà vécu sans lui.
Elle triche un peu avec l’imaginaire, elle va là où c’est encore possible.
Et ces flammes soudain obscurcissent son sentiment de bien-être tandis qu’elle boutonne son chemisier jusqu’au cou, et observe le dos nu de Vincent, ses muscles se mouvoir sous sa peau brune, appétissante ; ils ondulent comme frémit la surface de l’eau quand un poisson passe, invisible, elle peut les contempler des heures à son insu, car ce sont ces muscles-là qui la maintiennent captive et, comme les racines des arbres tropicaux enserrent les ruines des temples d’Angkor, elle voudrait qu’ils tissent autour d’elle, jusqu’à se confondre avec sa propre chair, une forteresse, ou à défaut un blockhaus.
Tout ce qu’elle pourrait perdre. Elle ne veut pas être dupe, elle sait tout ce qui peut arriver, elle voit le couteau se planter entre les omoplates, alors qu’il visite un camp de réfugiés dans un pays en guerre, sa peau couverte de plaies, se craqueler comme une terre trop sèche, elle reste sur ses gardes, le bonheur ne l’endormira pas, elle prévoit tout, comme dans une guerre tactique, ignorant néanmoins l’ennemi, sinon sous la forme de « tout ce qui peut arriver », son imagination est sans limites. »

Extraits
« C’est avec Héloïse qu’elle avait construit le premier foyer, l’originel, celui qu’incessamment on imite. La chambre rouge; les animaux des fables de La Fontaine au mur, toile de Jouy rouge et blanche; les deux lits jumeaux, barreaux en cuivre, draps brodés aux initiales de sa grand-mère. Après s’être brossé les dents dans le lavabo en faïence où seule l’eau froide coulait, puis les pieds dans le bidet – il y en avait dans chaque salle de bains – à l’aide d’une brosse souple pour enlever les grains de sable et petits cailloux ramenés des plages de la Dordogne, après avoir enfilé les chemises de nuit cousues par la grand-mère, elles ouvraient
grand les draps et commençaient par faire semblant de dormir pour éloigner les adultes. Une fois les lumières éteintes, des mains se cherchaient, c’était le signal. Lucie fouillait alors sous l’oreiller, entre le matelas et les barreaux en cuivre, la lampe de poche qui y était cachée. »

« Ses enfants qui grandissent et jouent aux jeux vidéo comme les autres, qui ont des notes et des bulletins en fin de trimestre, qui oublient de se laver ou prennent des douches brûlantes de deux heures, râlent souvent, mais parfois se lovent contre elle, des enfants au casque vissé sur les oreilles et qui ne lisent jamais, cultivent des amitiés, s’offusquent, mangent et dorment puis mangent puis dorment, ces êtres-là sont fiables, n’est-ce pas? Ils n’ont pas besoin d’elle. Ils sont des êtres humains conformes, qui parviendront à vivre, assurément. Elle doit pouvoir les imaginer loin d’elle, sans demander quand elle rentre, sans avoir besoin qu’elle fasse les courses, puis bouillir l’eau, sans attendre qu’elle demande si les devoirs sont terminés pour s’y mettre, sans entendre le signal de la nuit, extinction des feux et brossage de dents, pour transgresser cette pauvre loi. Indépendants, ils commencent à l’être, et si elle mourait à l’instant d’une crise cardiaque, là ce ne serait pas grave, non ils n’ont plus besoin d’elle et c’est tant mieux, elle peut se jeter par la fenêtre, avec la mouette hurlante, ce ne sera pas si grave. Pas si grave. » p.193

À propos de l’auteur
PINGEOT_Mazarine_©Pascal_ItoMazarine Pingeot © Photo Pascal Ito

Romancière, professeure de philosophie et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes, Magda et Se taire. (Source: Éditions Mialet Barrault)

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Les Grandes Occasion

MATINE_les_grandes_occasions  Logo_premier_roman  RL_2021

Première chronique pour un premier roman et pour saluer une nouvelle maison d’édition. Bonne et heureuse année 2021 à toutes et à tous!

En deux mots:
Autour de Reza, leur père, Carole, Vanessa, Alexandre et Bruno entourent le lit sur lequel est allongée Esther, leur mère qui toute sa vie a combattu pour ces retrouvailles familiales. À l’heure du bilan, il est temps de revenir sur les faits qui les ont séparés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les fils distendus du tapis persan

Pour son premier roman Alexandra Matine a choisi de sonder les liens familiaux et plus particulièrement les raisons qui les font se distendre. Les émotions sont à fleur de peau dans ce drame intimiste.

Tout commence par une scène saisissante. Toute une famille réunie autour d’une femme allongée sur un lit d’hôpital. Les médecins viennent d’annoncer la mort cérébrale et laissent la famille prendre la décision quant aux suites du traitement. Les enfants se tournent vers Reza, leur père. Mais tous sont unanimes. Une unanimité qui aurait fait plaisir à Esther. Car à cette occasion, on voit «se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés.»
Retour en arrière. Durant ses études d’infirmière à Besançon Esther rencontre Reza. Il va devenir médecin, elle va tomber enceinte. Ils s’installent à Paris où, après avoir effectué des remplacements, Reza installe son cabinet. Même si quelques fissures apparaissent au sein du couple, Esther va donner naissance à quatre enfants. C’est l’histoire de Vanessa, la «petite dernière», qui nous est d’abord racontée. Pour ne pas qu’elle s’éloigne trop, sa mère a l’idée d’engager un jeune australien pour lui donner des cours d’anglais et de math. Mais quand Vanessa décroche son bac, elle annonce à sa mère qu’elle aime Tim et qu’elle va le suivre en Australie. Esther aura bien du mal à se remettre de cette trahison. Même si Vanessa, qui s’est séparée de Tim, revient en France après quelques années, à l’occasion du mariage de son frère Bruno.
Sur la photo réalisée à l’occasion, aux côtés du marié et de Catherine, son épouse, on voit ses parents, Vanessa, sa sœur Carole et son frère Alexandre. Témoignage trompeur d’une famille unie. Car lorsque Vanessa, qui a rencontré un homme à la noce, annonce qu’elle revient vivre chez eux, son père refuse. Il a déjà fait «assez de sacrifices». Si Esther approuve le choix de son mari, elle va continuer à vouloir rassembler les fils distendus. Tâche ardue.
Car Alexandre, l’ainé, a aussi pris ses distances. Déjà traumatisé par l’injonction paternelle lui interdisant de jouer du piano alors qu’il s’était patiemment entrainé, il a choisi une épouse, Pénélope, qui a fait de leur cercle de famille sa priorité. Et il n’a pas voulu suivre les plans de son père qui le voyait devenir médecin. Bruno, quant à lui, sera négligé et devra aussi quitter brutalement le domicile familial. Carole, qui elle est devenue médecin, aura-t-elle plus de chance? Pas vraiment.
Esther imagine alors une grande maison au bord de la mer où elle pourrait accueillir enfants et petits-enfants. Mais s’ils acceptent de venir passer quelques jours, ils évitent soigneusement de se retrouver tous ensemble. Les cicatrices sont trop profondes. Et la tâche d’Esther devient de plus en plus difficile…
Alexandra Matine sait parfaitement décrire ce mal qui a détruit la famille. À l’intransigeance d’un père encore traumatisé par sa propre histoire familiale et le poids de l’exil vient s’ajouter une incommunicabilité de plus en plus forte. Personne ne veut reconnaître ses torts, chacun se mûre dans ses certitudes et son silence.
Depuis ce repas qui devait tous les rassembler et qui a tourné au fiasco, jamais les fils n’auront pu être rattachés, jamais le tapis n’aura retrouvé sa splendeur et sa douceur. Si la primo-romancière nous touche au cœur, c’est que chacun d’entre nous a connu des histoires semblables, des brouilles familiales, des incompréhensions qui virent parfois à un éloignement définitif. Entre frères et sœurs, entre parents et enfants. C’est violent et fort. Et en filigrane, c’est aussi un appel à ne pas attendre qu’il soit trop tard pour renouer les liens. Une bonne résolution à prendre en ce début d’année?

Les grandes occasions
Alexandra Matine
Éditions Les Avrils
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782491521042
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Téhéran et Besançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir: ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Chez Canel
Blog La bibliothèque de Marjorie 


Alexandra Matine présente son premier roman, Les Grandes Occasions © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques jours. On ne sait pas.
Il y a eu des conversations avec les médecins, qui disent que les organes fonctionnent, qu’il n’y a pas d’activité cérébrale, qu’à part ça elle est en bonne santé. Ils disent « à part ça ». Ils disent qu’ils peuvent la maintenir en vie. Qu’ils peuvent continuer à la maintenir en vie. Ils demandent à la famille si elle le souhaite, malgré ça. Quand les médecins quittent la chambre, c’est le silence. C’est à la famille de décider.
La famille est debout, comme posée autour du lit. Autour du corps d’Esther, légèrement redressé sur le lit incliné comme si elle allait se lever. Son crâne est enroulé dans la gaze et les bandages, des tubes fins et des plus gros s’accrochent à sa poitrine, à ses poignets, à ses tempes et ailleurs, sous les draps. Une mèche blonde sort de ses bandages parce que Carole a voulu revoir ses cheveux. Ses yeux sont paisibles sous les paupières mauves. Elle a les lèvres sèches et pâles.
Il y a le silence, qui couvre le bruit des machines, qu’ils n’entendent plus. Il y a le parfum cuivré d’Esther qu’eux seuls devinent encore sous l’odeur piquante et glacée de l’hôpital. Il y a un unique bouquet de fleurs, dont on ne sait qui l’a offert, qu’on a foutu dans un vase, toujours emballé dans son plastique. Dans le coin, près de la porte, il y a une valise avec des vêtements pour quand Esther sortira. Personne ne l’a ouverte.
C’est à la famille de décider. Tous les yeux sont tournés vers Reza. Parce que c’est le mari, parce qu’il est médecin, parce que c’est ce qu’Esther aurait fait. Alors, les yeux rouges et gonflés, ses quatre enfants le scrutent. S’ils ne sont pas d’accord avec la décision, ils le diront. Mais inutile de le contredire par avance. Reza observe le visage d’Esther en lissant ses cheveux blancs vers l’arrière. Les quatre enfants se rassurent à coups de larmes, de mains qui serrent des épaules, de mouchoirs qui se tendent, de longs regards qui cherchent une réponse dans les regards des autres. Personne ne parle pour ne pas dire une phrase irréversible. Reza lisse ses cheveux une dernière fois, d’un geste lent qui voudrait durer une éternité.
Reza a décidé. Il arrête de pleurer. Ses enfants sont d’accord. C’est à la famille de décider, et pour la première fois depuis des années, ils sont tous d’accord.
Vanessa, la cadette, a voulu demander : « On peut attendre encore un peu ? » Mais à la place elle a dit dans un souffle : « C’est si soudain. »
Longtemps, Esther avait rêvé de revoir sa famille réunie. Devant elle, à présent, sans qu’elle puisse le voir, prend forme le tableau rêvé ; la tapisserie secrète devant laquelle elle avait agenouillé sa vie, et dont, du matin au soir, année après année, elle avait tissé les fils de soie colorés. Sa famille, c’était son œuvre inachevable ; elle les avait noués les uns aux autres, les fils avec les belles-filles, les femmes et leur beau-père, les petits-enfants et leurs oncles et leurs tantes, autant de fils fragiles entre lesquels, avec amour et patience, elle avait laissé ses doigts s’emmêler. Des milliers de petits nœuds délicats dont parfois un, malgré elle, se brisait avec un bruit sec, presque imperceptible, tic, comme une fourmi qu’on écrase.

1
Esther regarde dehors. La fenêtre ouverte sur la terrasse est un rectangle de lumière blanche et chaude. Normalement, quand on ouvre les fenêtres, on entend le bruit de la rue. Pas aujourd’hui. Il n’y a personne dehors. Il faut du courage pour rentrer dans cette chaleur-là. Pour marcher sous cette chaleur-là. Surtout à Paris avec la pollution qui se colle à la sueur, entre les crottes de chien qui sèchent sur les trottoirs noirs et les caniveaux à l’haleine acide.
Depuis quelques jours, elle les voit du haut de la terrasse, les gens qui sortent sous le soleil le corps résigné, écrasés par la lumière. Ils émergent au coin des rues, s’extraient des magasins, des cafés. Ils font quelques pas englués et glissent dans la bouche de métro, s’enfouissent dans l’ombre fraîche où le soleil ne pénètre pas. Personne ne flâne, tout le monde est seul, intimidé par le projecteur immense du soleil et sa poursuite implacable.
Elle attend ses enfants. Elle se penche un peu par-dessus la balustrade pour les voir arriver. Personne. La chaleur fait onduler l’air au-dessus des trottoirs. Elle se retourne vers la terrasse. La table est prête. Cela fait des années qu’ils n’ont pas mangé dehors, même juste tous les deux avec Reza.
Comme la table de jardin n’est pas assez grande, elle a aussi sorti celle de la cuisine. Ce sera la table des enfants. Des chaises de la salle à manger également et des tabourets en plastique pour que tout le monde puisse s’asseoir. Elle a mis une grande nappe d’un blanc éclatant. Elle a cueilli quelques fleurs dans les jardinières pour en faire trois petits bouquets qu’elle a disposés à intervalles réguliers sur la table. À cause de la température les fleurs ramollies pendent, évanouies, au bout de leur tige. Sur la table des enfants, elle a disséminé quelques pétales comme des confettis, qui ont grillé au soleil.

Elle sait qu’ils vont se plaindre de la chaleur, qu’ils vont vouloir tout rapatrier à l’intérieur. Mais elle veut manger dehors. C’est pour ça qu’elle s’est donné tant de mal. Derrière elle, Reza, rouge et transpirant, souffle, ses mains accrochées au manche du parasol qu’il essaie de fixer dans son pied en fonte. Il y aura de l’ombre.
Elle a rejoué mille fois dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. Et c’était toujours un déjeuner sur la terrasse, devant une grande nappe blanche ; les corps des adultes alourdis font plier les chaises de jardin, les corps blancs des enfants, qui se sont déshabillés, jouent, allongés sur le ventre, à compter les fourmis autour des jardinières. En engourdissant les corps, la chaleur apaise les tensions, et Esther, derrière son métier à tisser, resserre un à un les liens distendus. Elle s’accroche à cette image. Elle a peur que tout bascule. Si elle change la moindre chose, tout peut basculer. C’est une superstition qu’elle a. Mais si tout est exactement comme elle l’imagine, alors ça ira.

Aujourd’hui elle a réussi. C’est la première fois. Ça fait des années. Des années qu’ils n’ont pas été rassemblés ici. Bientôt toute la famille sera là. C’est rien du tout. Ils sont presque déjà là. Esther rentre dans l’appartement. Vide. Noir. À peine plus frais que le dehors. Elle se dit, avant c’était le quotidien. Ils étaient là tout le temps. Les enfants du moins. À un moment, ils vivaient là avec moi. Tous ensemble. Elle se dit, maintenant c’est un événement exceptionnel. Une grande occasion.
Avant c’était normal, elle les avait sous la main. Elle décidait de ce qu’ils portaient, de ce qu’ils mangeaient, de qui ils voyaient. Ils voulaient s’en aller toujours, et elle passait son temps à les retenir, mais ils n’avaient pas le choix, ils habitaient là, pour partir il fallait qu’ils demandent la permission. Pour sortir de table aussi. Pour tout. Maintenant ils ont grandi et c’est à elle de demander la permission. C’est un changement, après avoir passé des années à donner des ordres et à se faire obéir. Maintenant ils viennent moins souvent. Elle savait que ça arriverait. Qu’à un moment les rôles seraient inversés. Qu’il faudrait négocier pour les voir. Leur donner de bonnes raisons de venir. Elle le savait mais elle avait enfoui cette vérité. C’est arrivé pourtant. Malgré elle. Inévitable. Elle n’a pas pu les retenir.
Quand elle en parle à Reza, il hausse les épaules. Il hausse beaucoup les épaules quand on parle des enfants. Ou quand elle parle d’elle. Enfin quand on ne parle pas de lui. D’ailleurs il s’entoure de plus en plus de gens qui ne lui parlent que de lui. Là où d’autres, en vieillissant, préféreraient des conversations intimes avec des amis, il invite ses patients à dîner et les écoute chanter ses louanges. Ses proches ne l’intéressent plus. Il préfère collectionner les admirateurs.
Esther en voit défiler des patients, qui se tordent les mains en entrant dans l’appartement et jettent autour d’eux des regards peureux ; les femmes ont mis du rouge à lèvres et du parfum, les hommes ont leur cravate serrée et les cheveux aplatis. Ils se sont habillés pour ne pas être des patients, pour être des amis. Mais ils serrent les mains d’Esther et celles de Reza en s’inclinant un peu, et ça rend Esther malade, et plus malade encore de croiser l’air satisfait de Reza.
Pendant le dîner, ils racontent ce que Reza a fait pour eux. Ils racontent que Reza a guéri leur père ou soulagé leur mère dans ses derniers jours, il a soigné leur angine chronique, il a accepté de leur prescrire du Xanax quand plus aucun médecin ne le voulait. «Sans vous, docteur…» Certains narrent des cas exceptionnels comme le grain de beauté suspect qu’il a détecté et fait soigner et qui aurait pu être un cancer. «Docteur, vous m’avez sauvé la vie.» Ils l’admirent, ils le louent, ils l’adulent et se tournent vers Esther, les yeux brillants: « Vous avez tellement de chance. Tellement de chance d’avoir un mari comme ça. » Esther sourit : «Vous voulez encore un peu de café ?» Et Reza sourit, et les patients rient aussi et acceptent un peu de café. Tout le monde est flatté, tout le monde est content.
Il faut parler de lui. Ça, ça l’intéresse. Il veut entendre qu’il sauve des vies. Il veut qu’on le lui rappelle. Elle l’a fait au début. Elle y croyait. Elle trouvait elle aussi du plaisir à l’entendre. « Mon mari sauve des vies. » Mais elle s’est épuisée à le faire. Elle a perdu l’envie. Elle n’est plus sûre d’y croire. Elle aimerait bien aussi parfois parler d’elle, ou parler des enfants. Mais quand elle parle des enfants, c’est comme si Reza disparaissait. Il se soustrait. Elle parle seule et sa voix ne trouve pas d’écho. Quand les enfants viennent, il reste dans son coin, il attend qu’on lui pose des questions. Il trouve toujours qu’ils ne lui demandent pas suffisamment comment il va ou ce qu’il fait. S’il se met à raconter une histoire et qu’il est interrompu, il cesse de parler et il faut le supplier pour qu’il reprenne. Mais les enfants connaissent déjà ses histoires et ils ont leurs histoires à eux et ils n’ont plus envie de supplier.
Quand les enfants s’en vont, il dit à Esther : « Ils ne s’intéressent pas à leur père. » Il ajoute : « Alors que, quand même, je ne suis pas n’importe qui. »

Esther aussi connaît ses histoires. Celles qui se terminent par : « Il a eu de la chance de tomber sur moi », par : « Tu en connais beaucoup des médecins comme ça ? » Mais elle continue d’écouter. Elle n’interrompt pas, pour ne pas avoir ensuite à le supplier de continuer.
Quand il a fini de parler de lui, elle peut enfin parler elle aussi. Quand elle en a le courage. Quand elle n’a pas peur qu’il se moque. Elle parle. Il n’écoute pas. Elle continue. Elle voit les haussements d’épaules et les froncements de sourcils. Les mains aussi qui s’impatientent. Tous ces gestes d’irritation qui pourraient faire qu’elle arrête, qui en arrêteraient d’autres, et devant lesquels d’autres soupireraient « à quoi bon ». Et pourtant elle poursuit. Elle n’a pas besoin qu’il la comprenne. Elle a besoin de dire. Les autres non plus ne comprennent pas.

Les autres voient ça et déclarent « c’est une femme faible ». D’autres murmurent qu’elle veut maintenir les apparences. Les enfants aussi, leurs enfants. Leurs enfants ne comprennent pas. Ils aimeraient lui en parler. Ils n’osent pas. Ils essaient de lui faire comprendre. Pas avec des mots. De lui montrer ce qui ne va pas. Avec des haussements de sourcils, et des soupirs, des yeux qui roulent, des mains qui s’impatientent. Comme lui. Et elle qui s’entête quand même. Ils ne sauraient pas quoi dire s’il fallait des mots. Entre eux parfois, c’est arrivé, ils se le sont dit. « Maman pourrait se remarier. On est grands maintenant. Pourquoi est-ce qu’elle reste ? » Et Esther restait.
Alors les enfants concluaient : elle est aveugle ; aveuglée même. Ils pensaient qu’elle ne se rendait pas compte. Ils pensaient aussi, souvent, qu’elle avait peur. Et ils avaient peur à leur tour de devoir embrasser cette peur. De devoir embrasser la mère et sa peur et cette vie. Et peut-être même de devoir s’occuper d’elle. Alors ils se taisaient. Ils montraient qu’ils savaient. Ils se détachaient du père. C’était leur seule rébellion. Leur seule façon d’agir. Agir sans agir.
Mais si ses enfants lui avaient demandé, s’ils lui avaient parlé, elle leur aurait dit « je sais ». Elle aurait dit « je sais mais vous ne pouvez pas comprendre et je ne peux pas vous l’expliquer ». Elle voulait Reza, ses enfants et se réunir le dimanche. Elle pouvait tout supporter pour ça. Elle avait tant supporté pour ça.
Pour les autres elle était perdante, et oui, souvent, elle avait perdu. Mais bizarrement elle se sentait victorieuse. Elle avait planté son drapeau sur cette terre hostile et aride. Et de cette terre elle avait juré de faire naître et grandir sa famille. Elle avait gagné parce qu’elle avait continué, malgré les brimades et l’indifférence, à tisser chaque jour, patiemment, sa famille. Tant qu’ils continuaient à se voir. Tant que les enfants continuaient à venir, elle avait vraiment gagné. C’était aussi simple que ça.

Derrière elle, il y a toujours le souffle de Reza. Toujours en train d’essayer de monter ce parasol. Il a pris son bain juste avant. Il est bon pour en reprendre un. Elle sent sa sueur. Un soupçon d’odeur de vieillard. Celle des hôpitaux, des appartements que l’on n’aère plus, des chambres que l’on ne quitte plus.
Esther remarque ses mains qui tremblent en soulevant le parasol. La peau est fine sur les veines bleues, mouchetée de taches brunes. Elle regarde les siennes qui tiennent la rambarde. Un peu plus pâles, un peu plus fines, mais les mêmes taches brunes sur les mêmes veines bleues. Les articulations commencent à se tordre. Des mains de vieux tous les deux.
La terrasse est brûlante. La table qu’elle a dressée ondule sous la chaleur. Chaque verre et chaque assiette et chaque couvert est un petit soleil brûlant. Les fleurs sur la table courbent la tête vers le sol, comme des marcheurs dans le désert.
À nouveau, elle penche la tête et le buste par-dessus la rambarde pour voir le plus loin possible. Il n’y a personne. Elle attend tout le monde pour 12 h 45. Ils ont encore le temps d’arriver.
Elle pense souvent à une image d’elle. Une vieille image. Elle est toujours là, ensorcelante. Elle marche dans Paris. C’est une image d’avant qu’il soit trop tard, d’avant le changement. C’est une image très différente de l’Esther actuelle qui attend, le corps penché par-dessus son balcon.

Sur cette image, elle marche dans Paris. Elle a quitté ses parents. Elle a quitté la campagne. Ses cheveux blonds sont cachés sous un béret de laine bleu marine ; les boucles blondes s’échappent à l’arrière et tombent sur sa nuque. Le béret est placé sur le haut du crâne et accentue la grandeur de son front lisse et pâle. Elle a ses yeux bleus. Les mêmes yeux bleus que des années plus tard derrière les paupières fermées dans la chambre d’hôpital. Les yeux, ça ne change pas. Autour oui. Autour il y aura des rides, sur le front, et sur le coin gauche de son sourire. Et autour des yeux aussi.
Sur cette image d’elle, elle ne sait plus où elle va. Ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’elle avance. C’est la caresse des boucles blondes sur son cou, et son souffle dans l’air de Paris. Elle ne porte pas de manteau, ça doit être le printemps. Elle avance et chacun de ses pas existe. Elle avance et pourtant ne va nulle part. Elle ne fuit pas. Elle ne court pas. Personne ne l’attend. Et c’est cela qu’elle voit dans cette image. C’est elle qui marche et personne ne sait où elle va. Pas même elle. C’est cette liberté avant tout. Elle se dit, personne ne sait où je suis, où je vais. Je pourrais partir, disparaître. Ou bien m’arrêter.
Et cette marche est comme de la musique. Esther ne peut que l’absorber, la sentir, la prendre quand elle arrive, la laisser passer à travers elle. Chaque pas est une note qui la saisit et la surprend. Rien n’est prévu. Rien n’est imaginé. Rien n’est à faire.

C’est important pour elle, cette possibilité. Ce chemin qui aurait été possible. Elle, toujours en train de marcher. Suspendue entre deux pas. C’est important de savoir que cette image aussi, c’est elle. Même si aujourd’hui elle attend, le buste penché dans le vide, le corps immobile pour ne pas tomber, le cou tendu, les doigts agrippés à la rambarde. Même si aujourd’hui son corps entier est raide et dur et pétrifié, il y a cette image. Cette image d’elle libre et fluide et suspendue. Et c’est aussi elle.
Il faudrait la voir. Il faudrait que les gens la voient, cette image. Pour l’instant, il n’y a qu’elle. Elle qui la voit sans la voir, juste le balancement merveilleux de ses pas, comme une phrase musicale qui monte et s’arrête et monte à nouveau, et nous surprend et nous revient, et nous ramène à la phrase du début que l’on connaissait, et qui devient immédiatement alors une nostalgie.

Cette image, c’est elle qui arrive à Paris. C’est elle qui court contre Paris. C’est elle qui fuit le petit appartement où Reza attend. Car Reza est là aussi. Dans l’arrière-plan. Il est le contexte. Esther est seule. Et dans cette solitude elle sait qu’il y a Reza chez eux qui l’attend. Dans le minuscule appartement en sous-sol où la lumière ne vient jamais. Une seule pièce. Un seul vasistas en haut d’un mur pour laisser passer le soleil. Paris se heurte contre le verre poussiéreux du vasistas. Entre les immeubles d’en face, entre les jambes des passants, parfois un rai de lumière maladif se faufile, vainc la poussière de la vitre et vient toucher de son doigt débile le pied du lit, vivote là un moment, trop faible pour chauffer, et cède enfin à l’obscurité qui dévore la pièce où Reza attend.
Il attend comme Esther attend aujourd’hui. Le corps recroquevillé sur le lit, les doigts noués. Il attend près du téléphone qu’on l’appelle. Il dit «j’attends qu’un confrère m’appelle». Il fait des remplacements. Il attend que d’autres médecins partent en vacances et acceptent de lui confier ses patients pour deux semaines, trois semaines. Il attend qu’on lui fasse confiance.
À cette époque-là, Reza a encore un accent prononcé. Un accent qu’il essaie de gommer. Un accent qu’Esther n’entend plus. Mais les autres l’entendent. Les confrères ont peur de laisser leurs patients à un étranger. Au médecin qui vient d’Iran, ou du Maroc ou de Turquie, enfin, de là-bas. Parfois il y arrive. Ils lui font confiance. Il est médecin, vraiment, pendant quelques semaines. Alors il doit faire face aux malades. Aux regards en coin face au médecin avec un accent. Aux doutes de ceux qui disent : « Vous avez appris la médecine où ? » À ceux qui, quand ils le voient, quittent la salle d’attente. À ceux qui croient qu’il est l’homme de ménage. Il les soigne. Malgré la méfiance. Il essaie de gommer son accent. Il essaie de les rassurer. Il leur dit qu’il va bientôt ouvrir un cabinet dans le quartier. Qu’ils pourront venir le voir. Le remplacement dure deux semaines, trois semaines au maximum. Et il est de nouveau près du téléphone. À attendre que ça sonne. À rappeler des confrères. Mais les remplacements restent rares.

Et pendant qu’il attend, Esther est suspendue dans Paris. Esther court sans savoir où. Court partout. Elle est infirmière. Quand elle n’est pas dans le métro, elle marche, court, et Paris claque autour d’elle, la gifle au visage en bourrasques. Et comme après une journée de mer, elle revient chez eux, le soir, dans leur petite chambre sombre, les joues rouges, fraîches, et les cheveux en bataille. Elle rapporte un peu de son image d’elle. Elle aimerait y inclure Reza. Mais Reza a sa propre image. Celle de lui dans un cabinet. Lui dans un cabinet et sans accent. Et Esther à la maison.
Dans l’image d’Esther, elle court dans les rues de Paris. Reza est chez eux dans le noir. Et ils sont pauvres. Ils sont de plus en plus pauvres. C’est un enfoncement progressif. Esther le sent. Elle travaille encore plus dur. Lui, il ne peut rien faire d’autre. Elle réussit à remplir ses journées de rendez-vous. Elle est partout dans Paris. Que fait-il de sa journée ? Esther ne le sait pas. Elle ne veut pas demander. Elle a peur de demander. Elle n’ose pas. Elle travaille pour lutter contre l’engloutissement.
Quand elle rentre le soir, Reza baisse les yeux. Elle regarde dans le vide et reste concentrée sur l’image d’elle dans Paris sous le ciel blanc immobile qui avale les ombres et aplatit toute chose. Dans Paris et les matins glacés qui peignent en jaune pâle les façades blanches. Paris au printemps, et les arbres verts et la Seine qui change de couleur et ressemble à la mer. Paris et ses milliers de fenêtres et de portes, et la vie des gens derrière. Jamais elle n’avait vu autant de monde. Les gens coincés dans les autobus, les gens bien rangés dans leurs voitures, les gens écrasés contre les portes du métro, collés les uns aux autres et qui perdent leurs yeux le plus loin possible dans le wagon pour oublier le corps inconnu pressé contre le leur. Les gens qui marchent autour d’elle dans les couloirs du métro, dans les allées du marché, dans les rues, les avenues, les boulevards. Les gens qui s’arrêtent pour regarder une vitrine, les gens qui ralentissent, le journal sous le bras, pour s’asseoir sur un banc, les gens qui la dépassent parce qu’elle regarde les gens.

Ça se résoudra petit à petit. La pauvreté. L’engloutissement. Ils vont s’en sortir. Il va les en sortir. Reza sait que c’est lui qui le fera. Les en sortir et les installer dans l’appartement avec la terrasse. La terrasse sur laquelle Esther attend.
Ce qui va se passer, c’est que Reza va devenir le médecin des pauvres. Le médecin des étrangers, des immigrés. Le médecin de ceux qui ont aussi des accents. Il va d’abord faire des visites, puis il ouvrira un cabinet. Ça va prendre du temps évidemment. Ça ne se fera pas tout de suite. Mais ça viendra. Dès qu’il le pourra, il demandera à Esther de ne plus travailler. Il lui demandera de s’occuper des enfants. Il n’y aura pas d’effondrement. Assez vite, il n’y aura plus de restrictions. Ils pourront changer d’appartement. Laisser derrière eux la petite pièce toute noire et son unique fenêtre. Ils vivront dans un grand appartement clair qui laisse entrer la lumière. Il va les sauver de l’engloutissement.
Évidemment, Esther sera heureuse quand elle aura le grand appartement. Il lui dira « tu es heureuse de ne plus travailler ». Elle dira oui. Elle ne dira pas qu’elle regrette de ne plus courir dans Paris. Qu’elle aimait marcher au son des klaxons et à la lumière des cafés. Elle gardera l’image pour elle.

Regardez-la encore. Regardez-la une dernière fois. Il n’y a pas d’autre image. Elle se laisse emporter par le flot. Elle s’imprègne des odeurs de la ville, de sa pluie froide, de ses bancs poussiéreux, de ses trottoirs glissants. Elle marche jusqu’à ce que la nuit tombe pour voir les fenêtres des immeubles s’éclairer. Elle aime passer devant les vitrines orange des cafés, voir les réverbères frétiller d’impatience au soleil couchant, croiser le sillage d’un couple parfumé qui s’engouffre dans un taxi. À l’abri de la nuit, elle disparaît. C’est la liberté de cette image. Elle peut disparaître.
Elle pense aujourd’hui que peut-être Reza lui en a voulu. Avant, elle n’y pensait pas. Mais maintenant ça lui paraît possible. Possible qu’il lui en ait voulu. Possible qu’il lui en veuille encore, même aujourd’hui. Même après qu’elle a abandonné cette image. Pas abandonné. Caché. Que ça ne soit plus qu’une image.

Il y avait eu un soir. Un soir où on l’avait reconnue marchant dans les rues. La nuit. Devant les terrasses de cafés orange. Quelqu’un d’autre avait vu cette image. Elsa. Esther lui fait des piqûres trois fois par semaine. Esther et Elsa ont un secret. Elsa ne veut dire à personne qu’elle est malade. Elle dit à Esther « vous êtes la seule à savoir ». Elsa a un grand front. Un front d’homme. Un front rassurant. Des sourcils fins qui vous fouillent l’âme, qui vous questionnent, qui vous interrogent sans jamais rien dire. Et en dessous, un regard bienveillant. Il y a un sourire aussi. Le sourire d’Elsa un peu en coin. Un peu inquisiteur, un peu moqueur. Comme si elle savait quelque chose sur vous. Et pourtant c’est Esther qui sait quelque chose sur elle.
Quand Elsa appelle Esther depuis la terrasse, ça la surprend. Forcément. Esther sait son secret. Elles ne doivent pas être vues ensemble. C’est sa relation adultère. C’est une autre vie. C’est l’image d’Esther qui n’est qu’à elle, aussi. Ça l’étonne qu’on la reconnaisse dans cette image. Ça la flatte aussi. Bien sûr.
Quand Esther voit Elsa agiter la main à la terrasse du café, elle ne sait pas si elle doit la rejoindre. Ou la saluer. Ou l’ignorer. Elsa est avec deux amis : une petite blonde insignifiante au front bombé et aux yeux noirs et un grand homme avec un accent et des taches de rousseur, qui trempe son doigt dans son verre vide puis le suçote avec délice. Il y a beaucoup de verres sur la table et beaucoup de mégots dans le cendrier. Il fait bon dehors. Les réverbères sont des oranges brillantes qui dansent contre le fond noir de la ville.
Elsa agite la main. Elle sourit vraiment. En coin toujours. Mais sans moquerie. Esther s’assied avec eux. Ils parlent de poésie. Il y a des prénoms étrangers. Il y a des choses qu’elle ne connaît pas. Ils parlent de films. Le monde est orange. La fumée des cigarettes, orange aussi. Esther a posé son image avec eux. Et l’image devient réelle. Ce n’est plus une image qui court. C’est Esther, assise, au milieu des autres. Esther quelque part où elle n’a jamais été avant. On pourrait penser qu’elle serait gênée avec cet homme à côté qui continue à suçoter son doigt. Ou par le bruit. La lumière. Les phares des voitures qui les éblouissent parfois. Mais l’image est là, définitive. Esther s’entend parler. Elle s’entend rire. Elle ne sait pas de quoi. Elle ne sait plus. Elle est purement dans ce moment. Ce moment qu’elle sent lui être dû.

Et puis Elsa demande à la blonde aux yeux ronds d’échanger sa place avec Esther. Elsa dit qu’elle la veut à côté d’elle. La blonde rougit, parce que ça l’énerve. Esther ne rougit pas. Elle trouve ça normal. C’est elle qu’Elsa a appelée. Elle prend la place de la blonde, dont les gros yeux noirs roulent dans leurs orbites. Elsa se penche vers elle. Elsa rit. Elle lui raconte des choses qu’Esther n’entend pas, à cause du bruit. À cause de tout ce qu’il y a d’autre à écouter autour.
Plus tard dans la soirée, Elsa prend la main d’Esther. Elle lui lit les lignes de la main. L’homme avec un accent se penche aussi. Ils discutent par-dessus la main d’Esther comme deux généraux devant un plan de bataille. Il y a des doigts qui caressent sa paume. Elle ne sait plus si ce sont ceux d’Elsa ou de l’homme. Ils disent des choses. Elle les oublie. Ils sont tous les trois dans leur monde orange. Le bruit diminue. Elle entend mieux leur voix. L’homme a un accent du Nord. Hollandais. Belge. Un accent dur.
Puis il y a de moins en moins de phares. De moins en moins de voitures qui attendent au feu rouge. Et la nuit est plus noire. Elle rentre tard. Ils la déposent en taxi. Elle n’a pas vraiment bu parce qu’elle n’aime pas ça. Mais la peau de ses joues brûle. Peut-être que c’est aussi à cause de la main de l’homme à l’accent mystérieux qui coule le long de son bras, jusqu’à sa cuisse, jusqu’au pli de son genou où il fait glisser son doigt. Le même doigt qu’il suçotait plus tôt. Ils lui proposent de les suivre ailleurs. Chez Elsa. Ou chez lui. Ça n’a pas d’importance. Elle dit non. Elle dit « mon mari m’attend ». Elle quitte le taxi en laissant traîner encore un peu sa jambe contre la main de l’homme. Puis des portes claquent, celle du taxi, celle de l’immeuble, celle de l’appartement. Chez elle, chez eux, le noir et le silence et personne qui l’attend.

Après cette soirée, il se passe six mois pendant lesquels cette image est encore réelle. Où elle court vraiment dans Paris. Où elle sait vraiment où elle va. Où elle sent qu’elle peut s’arrêter et devenir cette image. Il n’y a pas encore d’enfant. C’est sûr, ce sont les enfants qui vont y mettre un terme.
L’enfant et Reza dans son cabinet. Les deux choses arrivent presque en même temps. Les deux choses gonflent en même temps. La patientèle de Reza et le ventre d’Esther. C’est plus difficile de courir dans Paris. L’image est distordue. Ce n’est plus une liberté. Où va-t-elle ? À cette époque, elle a besoin de savoir où elle va. Elle a cette responsabilité. Elle ne peut plus errer dans les rues comme avant. Elle ne peut plus courir contre les gens, contre Paris. S’engouffrer, se perdre, se retrouver, se cogner. Ce n’est plus possible. À l’image de liberté se substitue une autre image. Celle de Reza. Celle que Reza a construite patient après patient, jusqu’à l’appartement et la terrasse. C’est une image qui lui laisse moins de place. Moins d’air pour respirer ou pour courir. L’image de Reza enfle et pousse son image à elle. Elle devient réalité. Il faut s’y résigner. C’est comme ça qu’elle le voit. C’est son image à lui qui a gagné. Jaunie, les coins émoussés et les pliures profondes, l’image de sa liberté n’existe plus qu’en elle.
C’est l’image de Reza qui restera. Pour les autres, pour tout le monde, c’est cette image. Pendant un temps elle accepte. Elle ne bouge pas. Elle se tient immobile dans le coin de l’image. Le ventre qui gonfle, puis un enfant dans les bras. Devant elle, Reza prend toute la place. Il ne la regarde pas. Dans cette image, il lui tourne le dos. Elle ne sait plus quoi faire, elle ne sait plus quoi dire pour exister dans cette image. Elle essaie de se projeter, de bouger, de trouver une place. Mais ses mouvements sont empêchés, il y a cet enfant, et il y en aura d’autres, et elle est dans un coin, un petit coin en bas de l’image, assise et entourée d’enfants, à peine la place pour étendre ses jambes.
Et c’est là, dans ce coin d’image, dans ce coin exigu, qu’elle commence sa tapisserie. C’est là qu’elle noue les premiers petits nœuds. Elle a tout juste la place de remuer ses doigts et de tisser les fils les uns avec les autres. Et ses doigts suspendus courent sur la tapisserie, comme elle avait couru après son rêve dans Paris.
Derrière elle, Reza s’est assis sur le rebord d’une jardinière. Il reprend son souffle.
Elle regarde sa montre. Ils ne devraient pas tarder. Elle regarde la table vide. Et toutes les chaises autour. Aujourd’hui il n’y aura pas de chaise vide, se dit-elle. Ils seront tous là. Dans quelques minutes ils seront là. Ils viendront peupler le silence et le vide. Ajouter leur chaleur à la chaleur de l’air. Et pendant qu’ils parleront, Esther verra se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés. »

À propos de l’auteur

MATINE_Alexandra©_Chloé_Vollmer-LoAlexandra Matine © Photo Chloé Vollmer-Lo

Née à Paris en 1984 et diplômée de Sciences-Po, Alexandra Matine commence une carrière de journaliste à Londres avant de rejoindre Amsterdam, en 2014. Lorsqu’elle perd sa grand-mère, elle prend brutalement conscience de la fragilité des liens familiaux et des pièges du non-dit. Comme en apnée, elle compose Les Grandes Occasions. (Source: Éditions Les Avrils)

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