Bivouac

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En deux mots
Les activistes écologiques canadiens ont trouvé refuge dans le Maine où ils vont parfaire leur formation. Raphaëlle et Anouk doivent quitter leur cabane pour aller se ravitailler avant de pouvoir regagner la forêt. Tous vont se retrouver pour mener le combat contre les sociétés dénaturent leur environnement.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le combat des écologistes canadiens continue

Après Encabanée et Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba poursuit son engagement en faveur de la préservation de la forêt canadienne. Un combat contre la construction d’un oléoduc qui va virer au drame.

Nous avions découvert Gabrielle Filteau-Chiba avec son saisissant premier roman, Encabanée, qui retraçait le choix fait par la narratrice de passer un hiver en autarcie dans la forêt canadienne. C’est là qu’elle avait croisé pour la première fois le militant écologiste Riopelle. Puis dans Sauvagines, elle a suivi le combat de Raphaëlle, agente de protection de la faune dans le haut-pays de Kamouraska. C’est dans ce second épisode qu’elle tombait amoureuse d’Anouk.
Avec Bivouac, le troisième volet de cette trilogie sur les combats écologiques – mais qui peut fort bien se lire indépendamment des deux premiers romans – elle choisit le roman choral qui va donner la parole à tous ces personnages, servis par une plume acérée.
Les premières pages retracent la fuite de Riopelle, le surnom de Robin. Il part chercher refuge dans le Maine à travers la forêt et le froid. Opposé à la construction d’un oléoduc qui dénature la forêt, il a bien essayé les recours juridiques, mais ils n’ont pas abouti ou ont été enterrés dans des procédures administratives, si bien qu’avec ses amis, il ne lui restait plus qu’à s’attaquer aux engins de chantier. Traqué par la police, il va réussir à rejoindre le refuge américain qui sert de base arrière aux militants. C’est là qu’il entreprend, avec ses pairs, de parfaire sa formation et ses connaissances en écologie et en droit de l’environnement avant de poursuivre le combat et de lancer l’opération Bivouac.
Après cette première partie, entre roman d’aventure et d’espionnage, on retrouve Anouk et Raphaëlle. Les deux amoureuses ont passé l’hiver dans leur yourte avec leurs chiens de traîneau, mais doivent désormais songer à refaire le plein de vivres. Anouk, qui doit céder à un ami une partie des chiens, ne voit pas d’un très bon œil le voyage jusqu’à une ferme communautaire, mais elle suit Raphaëlle. En se promettant de revenir au plus vite.
À la ferme Orléane, le travail ne manque pas et elles vont très vite trouver leurs marques. Mais des dissensions vont commencer à se faire jour, notamment après la perte accidentelle d’un veau et la constatation que tout le troupeau souffre.
Le retour va alors s’accélérer, avec le projet de démolir la cabane existante pour en ériger une plus solide et plus confortable.
Tous les acteurs vont donc finir par se retrouver dans le Haut-Pays de Kamouraska pour mener le combat contre ceux qui abattent les arbres et mettent en péril la biodiversité et accroissent le dérèglement climatique. Une confrontation qui va virer au drame et voiler de noir ce nouveau chapitre d’une lutte à armes inégales.
En fière représentante de la littérature québécoise, Gabrielle Filteau-Chiba continue à nous régaler avec sa langue imagée et ses expressions que le contexte permet de deviner. Remercions donc l’éditeur d’avoir fait le choix de ne pas «franciser» le texte, ce qui nous permet de savourer, par exemple, cette belle volée de bois vert: «Les hosties d’enfants de chienne de mangeurs de tofu du câlisse… M’as les gargariser à l’eau de Javel pis les faire regarder pendant que je rase toute le bois deboutte.»
(Ajoutons qu’un glossaire en fin de volume permet de déchiffrer ces insultes ainsi que tous les mots québécois).
Reste ce combat désormais mené en groupe, servi par le lyrisme de la romancière. Elle nous tout à la fois prendre conscience des dangers qui menacent sans occulter pour autant les contradictions des écologistes. Mais c’est justement cette absence de manichéisme qui fait la force de ce livre, dont on se réjouit déjà de l’adaptation cinématographique, car les droits des trois volumes ont été achetés par un producteur.

Bivouac
Gabrielle Filteau-Chiba
Éditions Stock
Roman
368 p., 22 €
EAN 9782234092938
Paru le 1/02/2023

Où?
Le roman est situé principalement au Canada, dans le Haut-Pays de Kamouraska. On y évoque aussi un séjour aux États-Unis, dans le Maine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Raphaëlle et Anouk ont passé l’hiver dans leur yourte en Gaspésie, hors du temps et du monde. À l’approche du printemps, Raphaëlle convainc sa compagne de rejoindre la communauté de la Ferme Orléane pour explorer la possibilité d’une agriculture et d’un vivre-ensemble révolutionnaires… ainsi que la promesse de suffisamment de conserves pour traverser les saisons froides, au chaud dans leur tanière.
Rapidement la vie en collectivité pèse à Anouk et les premières frictions entre elle et Raphaëlle se font sentir. La jeune femme décide d’aller se ressourcer dans sa cabane au Kamouraska, entre les pins millénaires et le murmure de la rivière. Elle ne tarde pas à y recroiser Riopelle-Robin, un farouche militant écologique, avec qui elle a eu une liaison aussi brève que passionnée. Aux côtés d’« éco-warriors » chevronnés, ce dernier prépare une nouvelle mission : l’opération Bivouac. Son objectif: empêcher un projet d’oléoduc qui doit traverser les terres du Bas-Saint-Laurent et menace de raser une forêt publique, véritable bijou de biodiversité.
Anouk, bientôt rejointe par Raphaëlle et ses alliées de la Ferme Océane, se lance à corps perdu dans la défense du territoire. La lutte s’annonce féroce, car là où certains voient une Nature à protéger, d’autres voient une ressource à exploiter, peu importe le coût.
Gabrielle Filteau-Chiba renoue avec ses personnages de marginaux sensibles et libres et signe un grand roman d’amour et d’aventure sur la défense de l’environnement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Presse (Iris Gagnon-Paradis)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
Journal de Montréal (Sarah-Émilie Nault)
Accès (Ève Ménard)
Coopzone

Les premières pages du livre
Première partie
Vers Allagash

Chapitre 1
Toucher du bois
Riopelle
À voir valser les conifères, à entendre grincer leurs troncs, je ne donnerais pas cher de ma peau. Tout ce qui compte dans l’instant présent : remuer les orteils, déglacer mes doigts, gagner du terrain plus vite que le froid.
Je suis seul. Je ne peux plus compter sur ma meute pour m’éclairer, débattre du chemin le plus sûr et des routes passantes à esquiver, à savoir si le rang du Nord me mènera paradoxalement plus vite à la frontière sud. Pas question que je sorte mon GPS tout de suite. La batterie ne fera pas long feu par un temps pareil. De toute façon, je n’arriverais pas à pitonner*1 tant mes doigts et l’écran risquent de figer.
Je vais de banc de neige en banc de neige, aveuglé par la poudrerie, un pas à la fois. La gifle du vent me fait contracter tous mes muscles, traverse ma capuche et ma tuque. J’entends des sifflements fantomatiques, qui hèlent sans jamais reprendre leur souffle, eux. J’aurais dû donner une autre chance au char. J’aurais dû.
Je revois mon père, qui donnait une volée aux appareils au fonctionnement intermittent, pour les relancer. Des fois, ça marchait. D’autres fois, il se défonçait les jointures en vain. Je me rappelle ses colères, le rose à ses joues, son torse bombé. C’est bien trop vrai, j’ai hérité de son agressivité quand les objets me chient dans les mains. Il y a aussi beaucoup de monde que je rêve de secouer en l’air. Mais la violence n’éveille pas les consciences, dirait m’man, à son époque bouddhiste. Je l’entends presque me susurrer : Anitya, tout est éphémère, mon garçon. Oui, tel le fourmillement des membres avant leur congélation.
C’est mauvais signe, ces apparitions du passé. Je reste imprégné des images qui me viennent, un continuum de guides qui m’aide à persévérer, tandis que je pose machinalement un pied devant l’autre, maintenant la marche ininterrompue vers l’avant. Ma barbe est incrustée de glaçons, qui rejoignent ceux de mon cache-cou en polair. Les étoiles scintillent comme mille milliards de diamants coupants. Mon souffle, qui n’est plus qu’un sifflement, me fait mal. Malgré mes pelures, je sens maintenant la morsure du froid gagner mes os.
Je divague. Un arbre me parle. Je pique vers lui, un hêtre de mon âge, pour flatter son écorce lisse. Toucher du bois. Mes bras sont raides comme des bâtons de ski. Je fais une prière tacite. Forêt, aide-moi.
Je marche longtemps encore, assez pour comprendre que la radio ne mentait pas et que la météo apocalyptique rend périlleuse toute tentative de survie à découvert. Je pense à Saint-Exupéry, écrasé en plein Sahara libyen, à ce que je n’ai pas compris du Petit Prince1. Je songe aux coureurs des bois égarés du temps de la colonie, à ce vieux pêcheur errant en mer d’Hemingway2. Tous allés trop loin. Est-ce la morale de ces histoires, dont j’ai oublié la fin ? Jeu d’esprit. À savoir si on se déshydrate plus vite dans le désert, brûlé de soleil en plein océan ou exposé au froid sur ce rang anonyme ? Mon esprit roule sur la jante, des routes qui ne débouchent sur rien aux banquises qui fondent, jusqu’aux neiges des sommets qui ne sont plus éternelles, en passant par tous ces espaces sauvages devenus hostiles, même pour les espèces qui s’y étaient adaptées au fil de mutations millénaires.
Je suis le plus mésadapté d’entre tous. Mammifère sans fourrure véritable.
J’avance longtemps, longtemps encore, en me parlant, habité par les quêtes d’hommes éprouvés par le climat, toutes époques confondues. Progresser par un temps pareil relève de la pure folie. Mais on m’a entraîné pour ce genre d’épreuves. Je n’ose pas enlever mes gants, même pour constater la gravité de mes engelures. Faut atteindre le point de rendez-vous, et vite. Je pense à Marius et aux autres. Je me demande s’ils ont tous réussi à s’échapper. S’ils sont déjà aux États-Unis, si les faux passeports ont passé aux douanes, s’ils sont menottés au fond d’un char de police ou dans une cellule des Services secrets. Si on les a laissés appeler notre avocate ou croupir dans une autopatrouille des heures et des heures sans chauffage, tous droits bafoués, jusqu’à une salle d’interrogatoire dont ils ne sortiront peut-être jamais.
Nous sommes autodidactes. Vandaliser des installations pétrolières, saboter de futures stations de pompage, forcer l’arrêt de trains charriant du pétrole lourd de l’Alberta, c’est devenu notre métier par la force des choses. Cette fois, urgence climatique oblige, il a fallu aller plus loin. Cet énième béluga échoué sur la rive de Trois-Pistoles nous a inspiré un coup de théâtre. Nous avons récupéré l’animal dans un linceul de toile bleue et l’avons transporté dans un garage, à l’abri des regards. Il fut décidé que, comme tous les bons petits écoliers, il irait faire une visite du Parlement.
Arielle a-t-elle réussi notre pari d’étendre la baleine morte sur une mare de mélasse, en plein centre de la place publique ? Ou s’est-elle heurtée aux gardes de sécurité, alertés par les caméras ? La tempête paralysante a-t-elle joué en sa faveur, toutes les forces de l’ordre étant mobilisées pour sécuriser les stations-service et aider les civils enlisés ? Le parvis de notre pétro-État était-il désert à l’aurore, puis noir de monde et de médias à midi ? Qui de mes frères et sœurs d’armes verra sa véritable identité percée et se retrouvera bientôt derrière les barreaux ? Comment les médias traiteront-ils la nouvelle, s’ils la couvrent ?
L’opération Baleine noire maintenant terminée, nos liens sont dissous. Et moi, il me faut faire mon bout de chemin sans réponses, tant que je n’aurai pas accès à un ordinateur crypté, en lieu sûr. Si, seulement si je parviens au point de rendez-vous.
Soudain, mon esprit cesse brutalement d’errer. À mon horreur, le froid mordant fait place à une sensation de picotement diffus, puis de chaleur douce – mauvais signe, mes engelures gagnent la manche. Je ne sens plus mes doigts mes mains mes orteils mes talons mes oreilles mon front mon nez. Je force le pas, comme un bison à bout de courage, m’accrochant à l’instinct de survie, tout en ruminant mes fautes. Et tout à coup, je me rappelle l’essentiel : les bandelettes autochauffantes, la boisson énergisante, l’huile de CBD, le contenu de la trousse et le protocole pour le rationner.
Sous le vent, je m’assois en boule et déchire les sachets un à un. Bientôt, mes mitaines seront cuisantes, j’avancerai boosté de guarana sans plus sentir la cristallisation de mes extrémités. Mes idées se placent, j’ai malgré tout franchi une bonne distance, la joie revient.
Sous la Voie lactée de mes sept ans, je rêvais de fusées interstellaires. Couché sur le dos, les mains derrière la tête, je perdais la notion du temps, perché dans ma cachette dans les arbres. J’veux jouer encore un peu dehors, maman, y a même pas de mouches ! Mon père m’avait construit cette cache, c’était à mes yeux l’ultime preuve de son amour. Elle était interdite aux adultes et aux filles. J’y ai lu tant de BD, joué au pirate avec un trésor constitué de pépites de pyrite de fer. J’y ai caché toutes mes trouvailles : mues de grillon, cailloux brillants, plumes de geai bleu, onces*2 de pot, capotes. Plus tard, j’ai tapissé mes murs d’articles et de portraits de Julia Butterfly Hill, perchée comme moi mais durant sept cent trente-huit jours pour sauver Luna, un séquoia millénaire, des coupes forestières. C’est là-haut que j’ai appris la honte d’être humain, coupable par association de la destruction de la vie sauvage. L’été de mes douze ans, ma cour arrière, un boisé d’arbres matures, a été rasée à blanc. Désormais, de ma cache, j’avais vue sur une faille dans le décor, une tranchée pour gazoduc. J’arrivais pas à m’y faire. Mets-toi des œillères, mon petit homme, disait p’pa. J’y suis jamais parvenu. Après tout, s’il y avait une Julia Butterfly Hill en Californie, il y avait de l’espoir. J’ai trouvé des têtus comme moi, d’abord chez les scouts, puis à l’exposciences, et enfin au cégep, en parcourant les babillards. On voulait se battre pour tous ceux qui nous conseillaient de détourner le regard de ce qui dérange, riant de nos idéaux soi-disant incompatibles avec la sacro-sainte croissance économique. Nous étions convaincus qu’il suffisait d’une étincelle pour les réveiller.
C’est plus dur que ça, finalement.
Notre Terre est en feu, mais ça leur importe moins que la fructification de leur pension. Les dérèglements climatiques engendrent des tempêtes monstres, comme cette vague de froid qui me scie les bras. L’écolo en moi me pousse à croire que je n’ai pas fini de servir la cause, que je dois continuer de marcher, qu’il faut que je m’en sorte, quitte à perdre quelques doigts. L’autre voix de ma conscience fait contrepoids, soufflant à mon oreille : T’es pas fatigué de te battre, de te mettre tout le monde à dos, de porter tout ce poids sur tes épaules ? On en a vu d’autres, hein, Cowboy ? On n’est pas faits en chocolat.
Bientôt, il fera noir comme dans le cul d’un ours. La fatigue telle une chape de plomb de plus en plus lourde sur mes épaules, je combats l’envie de me coucher par terre. Qu’il serait bon de me laisser aller dans la neige et le sommeil rien qu’un peu.
J’allume mon GPS. C’est là ou c’est jamais. Bip bip bip. Mes coordonnées. Bingo. Le point de rendez-vous, par là. La pile chargée à 97 %. J’arrête de mourir. Je vais pouvoir me sortir vivant du bois.
Déesse soit louée.

Chapitre 2
Sacrer le camp
Riopelle
L’aurore. J’y suis presque. Tous ces kilomètres franchis dans le noir, et cet espoir lumineux au loin. Marche vers le soleil, Riopelle, et tout ira. Je pique plus à l’est sur un sentier tapé par motoneiges et orignaux. Pas un instant cette nuit je n’ai pensé aux bêtes, au risque qu’elles remontent ma trace. Les ours noirs sont au chaud, lovés les uns contre les autres. Les cougars ne courent plus les rues depuis des lunes. J’ai plus peur de la bêtise humaine que d’être pris en chasse.
Comme Arielle, qui préfère les mammifères marins à ses pairs humains. Qui traînait deux poings américains dans ses poches pour se redonner du courage quand elle marchait seule, à Seattle, tard le soir. Qui a choisi la double mastectomie préventive pour ne pas subir le même sort que sa mère, morte au lendemain de sa retraite. Mais même avec la tête rasée, même sans poitrine, sa force de guerrière irradiait. Emplissait la pièce. Je la revois à bord du pick-up, il y a quelques jours, le béluga couché dans la remorque. Elle était la reine de notre jeu d’échecs, et elle avait foncé avec la détermination de ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Je ferme les yeux un instant, imaginant mon char, très loin là-bas, blanc sur blanc. Flash foudroyant, frôlant la prémonition : mon imminente arrestation, mes doigts qu’on appuie dans l’encre noire, mon identité à jamais fichée, quand ils compareront mes empreintes à celles trouvées dans l’auto abandonnée, le jour du déraillement. Je prie pour que la tempête avale le char. Mère Nature, efface mes traces.
Je gobe encore quelques gouttes de CBD, m’accordant une pause GPS pour me recentrer. Soulagement quasi instantané. Je souris, apaisé par les couleurs, le violet des nuages, les rayons qui caressent l’horizon hérissé de conifères.
Je lève les yeux au ciel, je suis toujours libre comme l’air, je n’entends même plus d’hélicoptères. J’en souhaite autant à mes amis, où qu’ils soient.
Je n’en saurai rien. J’avance tête baissée, la mort dans l’âme.
Un mort. Le pire de tous les scénarios auxquels nous nous étions préparés. Le conducteur de locomotive n’a pas dû voir, non, les pancartes d’arrêt-stop fixées des kilomètres plus avant, doit avoir foncé de plein fouet sur les troncs d’arbres entravant les rails. Nous avions pourtant calculé et recalculé la vitesse du train et son délai de freinage, pour que les cargos de bitume aient le temps de s’immobiliser avant d’atteindre Saint-Pascal. Pourquoi, mais pourquoi le chauffeur n’a pas freiné ? À la radio, pas question d’autres victimes ni de déversement de pétrole lourd, ce n’est donc pas le pire du pire. Mais un innocent a perdu la vie par notre faute, par ma faute. Les médias et le politique récupéreront la nouvelle, nous démoniseront. Ils auront enfin de quoi semer la terreur. Et matière à entacher toute l’opération Baleine noire.
Et moi, hein ? Simple pion, je serai à jamais complice et responsable de la mort d’un homme. J’essaie de me souvenir des paroles de Marius. De la mission, de nos commandements, des risques inhérents à chaque opération d’envergure. Ses mots comme des bouées, sa voix de bateau-phare. Mais le maudit petit démon sur mon épaule me chuchote méchamment : L’enfer est pavé de bonnes intentions. Je le chasse en même temps que les branches qui me griffent au passage. Mieux vaut focaliser mon attention sur les paroles de mon mentor, sur les derniers kilomètres à franchir, repérer les drapeaux noués aux arbres.

Un tissu social, disait Marius. Quand vous vous sentez au bord du gouffre, rappelez-vous qu’il suffit d’un appel pour rameuter des gens qui sont prêts à tout pour vous aider. Pour eux et elles, vous êtes des héros.
Même maintenant, considérant les derniers événements ? J’imagine tous ces liens comme les câbles d’un grand filet, et moi, avançant tel un funambule en sécurité au-dessus du grand vide. Il faut avoir confiance en leur bienveillance, en leur total dévouement. Ces gens, au sacrifice de leur vie de citoyens irréprochables, nous offriront s’il le faut un lift, des vivres, un véhicule accidenté remonté en douce, des cartes d’appel prépayées, les clés de maisons vides, un lit chaud, de l’amour libre, des vêtements propres.
Un foutu bon tissu social.
J’extirpe ma boussole de ma poche intérieure. Plein sud astheure. J’ai du frimas aux cils. Je m’enfonce creux malgré les raquettes, mais le moral va mieux. Je rallume mon GPS et insère une carte SIM neuve dans le BlackBerry. Bip bip bip. Bien, les piles coopèrent. Je tire de ma mémoire des séries de sept chiffres, envoie un premier texto codé à mes contacts mémorisés. La ligne du Maine est droit devant, plus qu’à un kilomètre. Un sympathisant près de son téléphone viendra me rejoindre de l’autre bord sans tarder, le char plein d’essence et de couvertures. J’ai confiance.
Le Maine… Je l’ai visité, enfant, avec mes parents. J’ai des photos dans une boîte à chaussures et des souvenirs de sable dans mes oreilles, de pare-soleil jaune-rouge-bleu, de visages hâlés. Ma mère si jeune dans son tricot corail, l’afro de mon père dansant en l’air à chaque foulée lors de son jogging matinal. Toutes ces plages plongées dans le sépia et le beige.
Le Maine que je m’apprête à découvrir à froid me semble bien différent de l’image que j’en garde. Je progresse sous une forêt mixte, enneigée, les vallons galopants font place aux pentes douces des Appalaches. Depuis les dernières gouttes de CBD, je ne sens plus le froid. Je me laisse émerveiller par le paysage. Je n’ai plus l’impression de courir comme un lièvre. J’avance, vigilant. Je mange de la neige, laisse le soleil me brûler les lèvres, cède à une envie folle d’uriner. Pas évident de se déshabiller avec les doigts pris en serre d’aigle… En pissant mon trou dans la croûte polaire, une odeur féline me monte au nez. Me reviennent les instants de pur bonheur passés dans la cabane de l’ermite, comme arrachés à la réalité.
Si je me tire vivant d’ici, si un jour je reviens dans ces bois, j’ose espérer qu’on se reverra.

Chapitre 3
Passer les lignes
Riopelle
Je sais maintenant que je suis de l’autre bord. Quand j’ai vu la lisière sans arbres, cette voie libre de trente pieds parfaitement droite, j’ai su. Au cas où il y aurait des caméras dissimulées ou une quelconque surveillance aérienne, j’ai rabattu ma tuque par-dessus mes sourcils, remonté mon cache-cou jusqu’à mes yeux et foncé comme le dernier des chevaux sauvages. Mon cœur voulait me surgir du torse.
Une fois de l’autre côté de la frontière canado-américaine, au lieu de lâcher un cri, je m’accroupis, sur mes gardes. Et si des chiens pisteurs étaient déjà à mes trousses ? Mais non, Rio, ce seraient plutôt des drones. Je me risque quand même à ressortir mes appareils. Les écrans se fixent. Bip bip, le GPS me renvoie enfin mes coordonnées. Vaut mieux profiter du réseau pour informer sans tarder mes contacts de mon emplacement exact. Je remplace ma carte SIM par une nouvelle, rallume le cellulaire, en priant pour que la batterie ait tenu le coup. Déesse soit louée ! J’envoie un signal à mes contacts. Puis je retire la carte, que je jetterai dans une poubelle tantôt. Difficile de détruire les traces numériques sans produire de déchets, malheureusement.
En petit bonhomme, je guette un temps, entre les arbres, les brèches dans le chemin, cherchant par où passer pour approcher la route sans attirer l’attention. La carte à l’écran du GPS m’indique la présence d’un ruisseau non loin. Je décide de longer la route. J’en crois pas mes yeux : il y a là un écriteau – le tout premier que je croise, en sol américain – en français :
Pont du ruisseau à l’eau claire
Suis-je vraiment aux États-Unis ? Est-ce que ça peut être le ruisseau Dead Brook que me montre mon GPS ? La pile faiblit à vue d’œil. C’est sensible au froid, ces bibittes-là. Vite, décide-toi. Par là, j’aboucherais sur une route : Irving Rd, qui serpente sur des kilomètres et des kilomètres vers rien. Je le sens pas. Ou par ici, je pourrais reprendre le bois et longer la voie déneigée. En même temps, faut pas trop que je m’éloigne, mon lift est censé être en route. Censé… Non, confiance !
J’opte pour le bord de route et me cache derrière un tronc. Accès de frissons. J’engloutis la moitié de mes raisins secs et cacahuètes salées en répétant mon mantra – J’ai froid, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout – en boucle, pendant d’éternelles minutes.
*
Char en vue ! Freinant doucement, la musique dans le tapis, une familiale flanquée de panneaux de bois arrive en klaxonnant trois coups secs, puis trois encore. Pout pout pouuut, pout pout pouuut. On dirait le refrain de Vive le vent, vive le vent. Puis j’aperçois la conductrice, qui baisse la vitre pour me faire un signe de peace.
Je me précipite vers la route, oubliant que j’ai des raquettes aux pieds. Je déboule la pente, les mains accrochées à mon sac à dos, perdant presque mes babiches, jusqu’à plonger le plus gauchement du monde à l’intérieur du véhicule. Là, je me laisse aller. Chaleur utérine. Soulagement immense. J’ai envie de pleurer.
– Hello, mountaineer.
– Hi. Thanks for coming so fast ! J’avais tellement froid !
L’Américaine venue à mon secours porte des verres fumés surdimensionnés. Elle me sourit de ses lèvres généreuses, peintes en rouge. Sa dentition est presque parfaite, à l’exception de la canine de droite, cassée en deux.
– OK, on dégage. Moi c’est Catwoman, en passant.
Et c’est vrai qu’elle a ce quelque chose de la femme-chat dans Batman. D’abord, son imperméable noir laqué, tout capitonné de pics chromés, puis son capuchon en peluche léopard avec oreilles de chat. Et surtout, son sex-appeal très assumé.
J’abandonne tout mon passé derrière et fais peau neuve. Jamais trop de précautions.
– Enchanté, Catwoman.
– Just call me Cat ! Toi, t’es qui ?
– Robin.
– Robin, of course. Ça me fait plaisir de te rencontrer.
Plaisir. Est-ce que c’est la chaleur de l’habitacle qui m’étourdit et me donne un flash de la bonne samaritaine, encabanée loin derrière, sa courtepointe, sa peau de pêche, ses cheveux fous sur l’oreiller ?
Catwoman enfonce la pédale, file les kilomètres jusqu’à la pancarte d’accueil d’un tout petit village, dont la calligraphie dorée est couronnée d’un orignal, au pied d’une chaîne de montagnes.
Welcome to Allagash

Chapitre 4
Écowarrior
Robin
Je me réveille quand Catwoman bifurque sur un chemin privé, qui débouche sur un imposant bâtiment d’accueil en bois rond. Elle me fait sursauter en enfonçant le klaxon, reproduisant le même code sonore que plus tôt.
Quelqu’un à l’intérieur éteint puis rallume les lanternes de part et d’autre de la porte d’entrée.
– All clear, me chuchote-t-elle.
La voie est libre. Pas d’embrouilles jusqu’ici. Je n’y crois presque pas. Je suis à Allagash, Maine, aux portes d’une pourvoirie. J’étudie les lieux à travers le pare-brise givré. Dans un banc de neige, à droite, sont jouquées plusieurs paires de raquettes et de skis de fond. Je remarque à l’orée du bois un panneau indiquant les longueurs, en milles, des sentiers qui sillonnent le domaine : on se croirait devant un véritable gîte touristique. Trois bouleaux blancs centenaires traversent la galerie et la toiture. J’aime aussitôt cette construction, où les arbres font office de piliers, ce lieu reculé tout de bois massif, datant du temps où il y avait encore des feuillus et des conifères géants partout.
J’allais sortir. Cat m’attrape le bras. D’accord, je dois rester encore un peu à bord. Il y a des choses qu’elle doit me dire… dont certaines règles de base à respecter une fois qu’on sera rendus à l’intérieur. Mais je les connais déjà, ces étapes du renoncement à l’identité. Ces règles me font l’étrange effet d’un déjà-vu :
Ne jamais révéler son vrai nom, ni de renseignements personnels sur son passé, sa famille et ses anciennes relations. C’est beau. Riopelle de Cacouna s’est rasé et réincarné en Robin des bois. J’avais triché à ce niveau-là avec Arielle, qui aimait jouer dangereusement. À vrai dire, on brûlait tous de connaître l’élément déclencheur qui nous avait poussés chacun et chacune à devenir des hors-la-loi.
En cas d’arrestation, taire toute information qui pourrait servir à faire chanter d’autres détenus. Évidemment, le silence est d’or. Un droit.
Ne pas croire les promesses de remise en liberté des forces de l’ordre. Je fouille ma mémoire, sonde pour voir si je me rappelle encore les numéros des avocats qui couvrent nos arrières. Oui.
Disparaître des réseaux sociaux. Depuis mille ans déjà.
Aucun selfie, cellulaire, ni courriel personnel. Ça me fait justement penser aux cartes SIM que je dois faire disparaître immédiatement. Je sors de ma poche intérieure un restant de joint. Demande des yeux à Cat, qui m’épie, si j’ai le temps, si c’est OK. Pour toute réponse, elle me tend du feu. J’en profite pour faire disparaître les traces de mes appels au fond du cendrier. Note à moi-même de le vider dans un feu de joie dehors, aussitôt que possible.
J’ausculte les écorces des arbres alentour, tandis que Cat me parle des mesures de sécurité en place à la pourvoirie. Je me prête au jeu, la laissant guider la conversation. Pour tout dire, ça fait déjà plusieurs années que je vis ainsi, en homme invisible, mes pièces d’identité m’attendant en sécurité dans un coffre-fort dont je ne connais pas l’emplacement. Marius n’est pas le seul à en avoir la combinaison. S’il lui arrive quelque chose, notre avocate, maître Victoria Shields – elle l’a, elle, le nom de défenderesse, en plus du chien et du flair –, nous sortira du pétrin. C’est elle qui coordonne notre comité juridique.
Sans se réjouir de notre infortune, les juristes se préparent pour nos procès. Marius m’a raconté qu’ils ont hâte de plaider la « défense de nécessité », laquelle n’a jamais encore été accueillie favorablement dans une cause écologiste au Canada. Il s’agit essentiellement de faire reconnaître que l’urgence climatique et l’inaction des gouvernements poussent les uns à la désobéissance civile et d’autres à poser des actes criminels. Maître Shields devra alors démontrer que, dans cette situation d’extrême nécessité, les accusés auront, certes, dérogé à la loi et violé certaines règles, mais seulement afin d’éviter un mal bien plus grand à la planète et à la société. Nous comptons sur la couverture médiatique des procès pour diffuser largement notre message. Il est fondamental que l’opinion publique soit de notre côté afin de réussir à sensibiliser et à rassembler une masse critique de citoyens autour d’un projet collectif : assoiffer le capitalisme en réduisant notre consommation au maximum et en occupant le territoire convoité par les pétrolières et les forestières. Le but ? Que les gens comprennent la nécessité de militer, de sorte que le politique entende enfin la science, et l’urgence de changer le cap de notre Titanic.
Hop, je me tire du véhicule, manquant de tomber tant mes jambes sont fatiguées. Je cogne mes bottes l’une contre l’autre pour déloger les amas de neige. Le manteau en cuir de Cat geint au moindre de ses mouvements. Nos crampons crissent sous notre poids. Le froid est mordant, même une fois à l’abri du vent, sur la véranda. Je passe instinctivement la main pour lisser ma barbe et me bute à un menton piquant. C’est bien vrai. Je suis Robin maintenant, le Canadien errant. Je dois peaufiner mon personnage… et soigner mes engelures au plus sacrant.
J’aime l’entre-deux des missions : l’anonymat, les règles claires, les limites à ne pas franchir, ces codes qui nous protègent les uns des autres, faisant de nous les maillons solides d’une chaîne humaine à toute épreuve.
J’écrase mon mégot. Quelqu’un débarre la porte de l’intérieur. Catwoman et moi franchissons le seuil du bâtiment d’accueil. Je jette un dernier regard sur le stationnement. La pourvoirie semble équipée jusqu’aux dents : véhicules tout-terrain, outils pendus aux murs extérieurs, canots juchés sur des réserves astronomiques de bois, cordées ici et là du sol jusqu’au toit, et même tout le long de la véranda.
Le hall d’entrée est propre, des coussins à carreaux rouge et noir ornent les coins du grand canapé en cuir usé, face au manteau de cheminée en pierre des champs, flanqué d’une tablette équarrie à la hache mettant en valeur une collection de canards en bois. Je reconnais les formes et les couleurs du huard, d’un colvert mâle, les autres, je ne sais pas. Le lustre au centre de la pièce est typique des gîtes de style habitant. Fausses chandelles avec coulisses de cire, ampoules ovoïdes, ossature de bois. Aux murs, des martyrs : une collection de têtes de chevreuils, de panaches d’orignaux et de photographies de prises spectaculaires encadrées. J’éprouve toujours un malaise face à ces trophées. En vigie sur ma droite, un lynx empaillé aux yeux de verre, debout sur ses pattes arrière, semble sur le point de bondir sur celui qui oserait s’aventurer à sa portée.
Tandis que nous délaçons nos bottes, Cat me chuchote que personne ne s’assoit vraiment dans ce salon, qu’en fait il sert uniquement à accueillir les visiteurs inattendus et à détourner leur attention. Comme ces boudoirs soignés où on nous interdisait, petits garnements, de poser notre derrière, de toucher à quoi que ce soit. Des cliquetis de clavier captent mon attention. Au bureau d’accueil, une femme au chignon retenu par un crayon à mine étudie plusieurs écrans, ses yeux passant de l’un à l’autre, épiant les mouvements de tout un chacun. Les lieux sont surveillés par plusieurs caméras, donc. Elles doivent être bien cachées : je n’en ai repéré aucune depuis mon arrivée.
Cat, qui devine ce que je cherche des yeux, me pointe les écrans, puis, se plaçant derrière moi, souffle à mon oreille en m’indiquant du doigt où sont dissimulées les caméras. Une dans l’œil vitré du buste d’orignal au-dessus de l’arche, une autre dans l’œil gauche du lynx près du couloir. Et ainsi de suite.
– We’re watching you, m’avertit-elle en plaisantant à moitié.
– Good, vous surveillez nos arrières.
Clin d’œil aux dames qui couvrent mes arrières. La femme sans âge, au chignon grichu, me sourit de ses yeux ambrés. Je me sais en sécurité.
– Eagle.
La surveillante des lieux a bien choisi son pseudonyme. Elle a effectivement un regard d’aigle, un nez aquilin, et son échevelure ressemble drôlement à un nid défait. Manifestement diligente, Eagle fait peu de cas de notre rencontre et regagne son balayage des écrans en nous pointant du pouce le couloir gardé par le lynx empaillé.
Une rumeur joyeuse émane de la pièce du fond.
– They’re waiting for you.
Ils nous attendent. Mais qui ?
Elle appuie sur le bouton de l’interphone et avertit la maisonnée :
– Eagle at front desk. Catwoman et son invité sont en route.
Les voix se taisent. Bruits de rangement prompt de papiers. Chaises grinçant contre le plancher. Vague de chuchotements, sitôt la porte entrebâillée. Fusent jusqu’à mes oreilles quelques rires contenus.
Catwoman me pousse légèrement vers l’avant pour que j’entre dans la pièce, puis referme la porte derrière nous. Ils sont quatre, assis à une table ovale, les yeux bandés de cravates colorées. Les visages aveugles se tournent tous vers moi. J’ai froid dans le dos. Ils me voient sans me voir. Attendent en silence. Mais quoi, un discours ? Un mot de passe ?
Mes yeux parcourent les murs tapissés de cartes et d’images. On dirait une classe de géographie ou de foresterie. Les vitres côté stationnement sont recouvertes d’une membrane plastique qui laisse pénétrer une lumière mielleuse. On ne discerne des arbres dehors que leurs jeux d’ombres, leur masse sombre. Tout au fond, une ardoise noire, où les gestes circulaires pour effacer la craie ont formé des nuages. Au centre, fraîchement notée, cette citation que je connais :
Ce qui amène le triomphe des révolutions, c’est moins peut-être l’habileté des meneurs que les fautes, la maladresse ou les crimes des gouvernements. – HORACE PAULÉUS SANNON

C’est là que les pièces du casse-tête se sont emboîtées : le fait que ce soit écrit en français, la forme des lettres, cette calligraphie familière, plus de doute possible. L’homme tout au bout de la table. Ce barbu aux yeux masqués par une cravate écarlate. Je reconnais son sourire. Une bouille pareille ne s’oublie pas. Le poivre et sel de sa chevelure, le sourcil traversé par la cicatrice d’un ancien piercing, mais surtout : le tatouage délavé à son front, presque invisible : un code-barres. Ce ne peut être que lui. Abasourdi, je sens mon fardeau tomber d’un coup. J’ai retrouvé mon plus grand allié.
Marius se lève, et les visages anonymes pivotent vers sa voix.
– Bienvenue parmi nous, vieille branche. T’as réussi ta mission. Mais… comme tu dois l’savoir, les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu.
Pourquoi ont-ils les yeux bandés ? Je tourne ma langue, recule d’un pas. De toutes mes « initiations », aucun groupe ne m’a accueilli avec ce genre de cérémonie auparavant. On n’avait pas été escortés de la sorte au temps de l’opération Baleine noire. C’est tant mieux si, de mission en mission, les ratés inspirent à Marius des stratégies plus peaufinées.
À la volée, j’étudie les feuilles épinglées aux murs. Je reconnais certains visages sur les coupures de journaux, qui me rappellent des missions précédentes. Les grandes luttes anticapitalistes de notre ère. Les figures de proue des mouvements de justice sociale et climatique. Des organigrammes liant des lobbyistes aux élus, des présidents aux chambres de commerce, des chaires d’université aux pharmacos. Autant de stratégies d’abus de pouvoir souillant l’environnement, asservissant les gens. Je ne peux m’empêcher de sourire en lisant sur un carton blanc, au mur :
Le public préfère les opprimés aux autorités. Brandissez vos faiblesses, elles vous protégeront. Lorsque les autorités auront recours à la violence, elles briseront le lien de confiance entre le citoyen et son gouvernement.
J’ai abouti dans un nouveau camp d’entraînement, donc. Une planque, à condition de prendre part à une prochaine mission, assurément. Je serre les poings et les dents de joie. Mes mains douloureuses reprennent du mieux. Il me revient en tête que, grâce à l’ermite et à son matériel de survie, je n’ai perdu ni orteils ni doigts. Et que je lui dois plus qu’un simple signe de vie. Je trouverai bien comment la remercier à la hauteur du risque qu’elle a couru en m’offrant son toit.
Les trois âmes aux yeux bandés patientent, sagement assises à leur place. Comme s’il pouvait voir à travers son bandeau, devinant mon emplacement exact dans la pièce, Marius s’adresse de nouveau à moi :
– Les yeux bandés, c’est pour que les collègues ici ne puissent pas t’identifier si tu décidais de ne pas rester parmi nous. Dans ta chambre, tu trouveras un document à lire et à détruire. Prends la nuit s’il le faut pour y réfléchir.
*
Cat ouvre grand la porte, puis tourne les talons. Je la suis sans plus tarder jusqu’au fond du couloir, qui débouche sur une pièce exiguë : une chambre très blanche à la fenêtre légèrement entrouverte, pour que s’en échappe l’odeur poignante de peinture fraîche. Le plancher, les surfaces sont nettes à s’y mirer. Pas de toiles d’araignée ni de poussière, ici. Dans ce décor minimaliste, les quelques objets utilitaires sont des touches de couleur bienvenues. Sur la table, on a placé bien en vue : une pile de feuilles vierges aux fines lignes bleues, un bol de punaises multicolores ainsi qu’une tasse contenant des stylos et une paire de ciseaux. Tout le nécessaire pour faire le tour d’une question. Je remarque, malgré la récente couche de peinture, que le gypse est criblé de centaines de minuscules trous. Il n’y a pas si longtemps, il devait y avoir toute une enquête épinglée au mur.
Je cherche des yeux le document censé me faire réfléchir toute la nuit.

Là. Sur le sac de couchage déroulé sur mon matelas repose effectivement une pochette. Assis en tailleur sur le lit, je m’apprête à l’ouvrir quand j’entends soudainement quelqu’un verrouiller la porte derrière moi. Je pense à Eagle, qui a des yeux sur tous les accès du bâtiment et sûrement même sur le corridor menant à ma chambre. Je souris. Je suis un prisonnier consentant. J’adore l’idée que, derrière ces murs, m’attendent le regard omniscient d’Eagle perché sur les écrans, l’exubérante Catwoman et sa canine brisée, Marius et trois autres recrues en pleine formation. Et moi, en garde à vue, je prends mon temps, reprends mon souffle. Avant de succomber à la fatigue, j’examine mes quartiers.
Dans la salle d’eau attenante, près de l’évier, on a posé une brosse à dents neuve et un savon encore enveloppé dans son papier ciré. Je caresse du bout des doigts l’émail de la baignoire, les robinets rutilants, et fais couler de l’eau brûlante jusqu’à ce que toute la chambre soit embrumée. Le temps qu’il se remplisse, je m’allonge sur le lit, les mains derrière la tête. L’oreiller dûment battu, je réalise que je suis bien trop épuisé pour lire. Je vois flou. Mes yeux tombent sur la seule surface de la pièce qui n’a pas été rafraîchie avant mon arrivée : le plafond. Le dernier chambreur y a laissé sa marque à l’aide d’un pochoir et de peinture couleur rouge révolution.
ÉCOWARRIOR.

Extraits
« Toutes ces forêts violentées, laissées toutes nues, à leur sort. […] La forêt est rasée lisse, comme le mont de Vénus d’une femme-objet. Il n’y en a plus de forêts vierges et millénaires, que des lignes d’essences à croissance rapide, plantées en vue d’être coupées. Pins, épinettes, sapins abattus à trente ans pour servir le nouveau dieu, Capital. »

« — Les hosties d’enfants de chienne de mangeurs de tofu du câlisse… M’as les gargariser à l’eau de Javel pis les faire regarder pendant que je rase toute le bois deboutte.» p. 308

À propos de l’auteur
FILTEAU-CHIBA_Gabrielle_DRGabrielle Filteau-Chiba © Photo Véronique Kingsley

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté son travail, sa maison et sa famille de Montréal, a vendu toutes ses possessions et s’est installée dans une cabane en bois dans la région de Kamouraska au Québec. Elle a passé trois ans au cœur de la forêt, sans eau courante, électricité ou réseau. Avec des coyotes comme seule compagnie. Son premier roman, Encabanée (2021), a été unanimement salué par la presse et les libraires tant au Québec qu’en France. Sauvagines (2022), son deuxième roman, a été finaliste du Prix France-Québec et traduit dans de nombreux pays dont l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne et les Pays-Bas. (Source: Éditions Stock)

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Par la racine

TENENBAUM_par-la-racine

  RL_2023

En lice pour le Prix Cazes 2023

En deux mots
En venant récupérer les objets laissés par son père décédé, Samuel découvre un carton rempli de divers objets et d’un carton avec ce message «Pour Samuel, quand le temps sera venu». Commence alors une enquête qui va le mener de Troyes à Dijon en passant par Lyon, Marseille et Venise jusqu’en Israël et lui faire découvrir son histoire familiale.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Pour Samuel, quand le temps sera venu»

Dans cette quête des origines, Gérald Tenenbaum imagine un écrivain et une bibliothécaire partant sur les traces d’un disparu. De Troyes en Italie jusqu’en Israël, ils vont tenter d’approcher la vérité… et se rapprocher.

C’est une route qu’il ne prendra sans doute plus jamais que Samuel emprunte en ce jour gris sur la Lorraine. Il se rend dans l’EHPAD où Baruch, son père, a passé ses derniers jours pour prendre possession des dernières affaires laissées par le vieil homme. En état honnête, cette route, il ne l’a pas empruntée bien souvent, ses relations avec son père étant devenues de plus en plus distendues au fil du temps. Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’il découvre une note de Baruch à son intention dans le carton qu’on lui remet: «Pour Samuel, quand le temps sera venu», suivi d’un numéro de téléphone.
Il ne se doute pas encore qu’à partir de là, il va s’engager dans une enquête qui va très vite se muer en quête des origines, à la recherche des secrets de famille. La personne qui répondra à son appel aura beau lui indiquer qu’elle ne se souvient pas de Baruch, il fera le voyage à Troyes pour la rencontrer. Car elle a besoin de ses services. Car Samuel, après avoir tenté en vain de se faire publier, avait fini par accepter la proposition de son éditrice: se transformer en biographe. Désormais, il rédigeait à la demande de ses clients des biographies qu’il n’hésitait pas à «enjoliver» en ajoutant de la fiction dans des existences un peu trop ternes. A moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’enrichir un curriculum vitae.
C’est précisément ce que va lui demander la bibliothécaire de l’institut Rachi de Troyes, car elle a besoin de cette «nouvelle vie» pour décrocher un emploi à New York. Ensemble, ils vont entreprendre tout un périple, afin d’étoffer son histoire, de remonter son arbre généalogique, de commencer Par la racine. Une racine commune. Désormais, il n’est plus question d’heureux hasard, les liens entre eux devenant de plus en plus évidents. De Dijon à Lyon puis à Marseille et Venise pour ensuite traverser ensuite la Méditerranée et arriver en Israël, les étapes de leur voyage vont réserver leur lot de surprises et de révélations, les rapprocher de plus en plus, mais aussi soulever de nombreuses questions.
Une enquête permet au romancier de laisser glisser sa plume vers son propre passé, vers l’histoire du peuple juif et sa destinée si singulière. Et, comme dans son précédent roman, L’Affaire Pavel Stein, de nous prouver à nouveau la force des écrits, qu’il s’agisse d’une critique de cinéma, d’une lettre ou encore d’une vraie-fausse biographie. Car ces textes ont un fort pouvoir d’imprégnation. Ainsi, en refermant ce roman vous conserverez quelques images fortes qui feront désormais partie de votre imaginaire.

Par la racine
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
200 p., 19 €
EAN 9782367491066
Paru le 26/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, notamment en Lorraine, vers Lunéville puis à Troyes, Dijon, Lyon, Marseille. Un voyage mène aussi à Venise puis en Israël.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Samuel Willar est un écrivain particulier, spécialisé dans la rédaction d’autobiographies imaginaires, tant pour les morts que pour les vivants.
Lorsque son père, qui avait peu d’estime pour ce rapiéçage de vies, disparaît à son tour, un numéro de téléphone et une note manuscrite l’orientent vers une nouvelle commande, émanant d’une bibliothécaire de l’institut Rachi de Troyes. Il apparaît rapidement qu’une enquête s’impose, impliquant un voyage en commun à travers la France, l’Italie, la Méditerranée et au-delà. Chemin faisant, au fil des rencontres et alors que les accents d’un poète révolté font écho aux résonances mythiques de la Mitteleuropa, de multiples racines viennent tour à tour livrer leurs secrets.
A l’arrivée, l’avenir est à redessiner dans la lumière d’un regard et le halo du destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages


Bande-annonce du livre © Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
« Une semaine et un jour après
Cela a débuté comme un tourbillon et à présent c’est la tempête. Le tourbillon, on peut le laisser vous emporter, il paraît que s’en sortir ainsi est possible, même avec la honte, mais vivant: lâcher prise, se résigner à toucher le fond et marcher sur le fond. Mais avec la tempête, aucune échappatoire. Il faut lutter, l’affronter, il n’y a que ça. Face à face.
Le vent s’est levé une demi-heure en arrière, ou peut-être plus, ou peut-être moins. Le temps de l’orage n’est pas mesurable par les humains. Quant au temps humain, il est insaisissable, on le sait bien, le sablier ne prévient pas, on ne sait rien. S’écouler est dans la nature du sable, chaque grain est indifférent au glissement de son voisin, ce sont tous les grains ensemble qui font le flux.
Qu’importe. Son orage à lui n’est pas celui qui bat la campagne et qui ricoche sur les vitres. Vingt et quelques années plus tôt, son aïeule avait courbé les futaies et déraciné les chênes. Elle avait surpris tout le monde au tournant du millénaire. Fin décembre, on attendait la panne générale, la colère de Dieu, la perte du Nord magnétique ou le déferlement du vent solaire. Ce fut Lothar le 26 et Martin le 27, le plan Orsec, le président à la télévision, et la destruction aux trois quarts des mirabelliers lorrains.
Aujourd’hui, cette tornade nouvelle, qui souffle et qui crie, n’est pas son tourment, même si le volant de sa guimbarde par moments lui résiste, comme envoûté.
Car il est en route.
En début d’après-midi, la directrice de l’Ehpad l’a joint sur son mobile :
— Monsieur Willar ?
Lui revient en flash qu’à une époque, il répondait: « Son fils à l’appareil. »
— Oui.
— Samuel Willar ?
— Lui-même.
Il n’y aura personne, à jamais, pour répondre «Son fils ».
— Ici, madame Marchal. Nous avons rassemblé les affaires de votre p.. papa, enfin de Baruch.
— Oui?
— Il faudrait passer les chercher. C’est-à-dire à l’accueil.
— C’est urgent?
— Un peu. Soit on les stocke, soit on les restitue, mais là, entre deux… Vous comprenez?
— Tout à fait. Je prends la voiture. Je suis là dans une heure, une heure et demie.
— Parfait. N’oubliez pas.
— Oui?
— L’accueil est au premier à gauche, après la porte vitrée. Avant 17 heures, s’il vous plaît, délai de rigueur.
Le vent raréfie l’air, il fait le lit de la tempête. À présent, dedans, dehors, elle est dans sa tête.
La bretelle d’autoroute, puis la départementale contournant Bainville. Le château de Lunéville est planté dans son dos, celui de Bourlémont est assis sur l’horizon. Il cingle cette Lorraine où jadis les grands-parents se sont nidés.
Une fois passé Autreville, il rallie le bas-côté et coupe le moteur. Il a si souvent emprunté cette route, mais en cet instant il ne sait plus par où passer. (Emprunter est le mot, on ne possède pas la voie que l’on suit, on lui appartient.) C’est à gauche qu’il faut aller, il s’en souvient, mais, sous cette voûte ébréchée déchargeant l’averse en rideau, il ne visualise plus la bifurcation.
Il allume la radio. France Musique est de mise. Baruch était plus qu’un amateur, un résident de ce pays-là, un citoyen légitime puisqu’en transit permanent. Haendel, les Neuf airs allemands pour voix soliste, instruments et basse continue. Le timbre radieux de la cantatrice — est-ce Emma Kirkby? — porte la mélodie, épouse les variations, et saisit l’instant aux cheveux.
Haendel l’immigré. De ces cantates profanes ressurgit l’allemand maternel. Baruch lui aussi gardait en sanctuaire une langue d’exil tel le feu sous la cendre.
Baruch ou le baroque embarqué…
Il déglutit, double croche d’amertume.
Il éteint le poste. Da capo, da capo ma diminuendo, les incantations se dissolvent dans la texture de l’air.
Le silence qui suit est de Haendel encore, maïs le soupir entre en lui-même.
Le GPS remplace la modulation de fréquence.
Une autre manière de s’y retrouver.
Pas d’arbres au bord de la route, mais des clôtures à piquets reliés par des fils d’acier galvanisé que les paysans achètent au kilomètre. De loin en loin, un portail de champ ouvrant sur un enclos à foin ou un abri formant remise. La campagne subit la tempête sans vaciller. Placide, elle tient bon. Il n’y a que les hommes pour présumer d’une intention dans les humeurs du ciel. Passé, dans l’échancrure des côtes de Meuse, le village de Coussey, la voix féminine lui enjoint de «faire demi-tour dès que possible». Le carrefour suivant est désert. Il s’exécute devant l’ancienne menuiserie. Des années durant, elle a proposé des cuisines intégrées au goût du jour sans pour autant abandonner la reproduction de l’ébénisterie des jours anciens. Ce temps-là n’a plus cours; le bois vosgien sert-il encore pour les cercueils? Il s’engage finalement sur la route indiquée, qui pleure à grande eau, et ravale ses larmes en ruisseau. Sionne, Midrevaux, Pargny-sous-Mureau, et enfin la maison de retraite. L’allée en gravillons, le parking sous les arbres, le perron. Onze jours auparavant, dans la continuité des jours, il a gravi ces marches sans pressentir que le moment était à l’aguet. Le destin n’a pas de crécelle. L’escalier, deux étages, un troisième.
Le couloir, l’odeur.
Il y va sans se retourner.
La chambre, il y entre sans frapper, comme il fait toujours. Une dame blanche l’occupe, robe de chambre matelassée bleu-gris, col Claudine, cheveux en désordre, regard au-delà de l’horizon. Assise au fauteuil, elle en agrippe les bras et, qui sait pourquoi, retrouve le réflexe d’un sourire:
— Michel? Ah! Michel.
— Excusez-moi. Je cherche… je cherche quelqu’un d’autre.
— Quelqu’un d’ici ?
— Oui, c’est ici qu’il était.
— Alors, vous n’êtes pas Michel.
— Samuel.
— Pas grave.
Samuel balaie la pièce d’un coup d’œil circulaire. S’il a oublié la consigne, il en prend conscience à l’instant, c’est qu’il lui fallait bien, pour un adieu, revoir les lieux. Car les lieux demeurent. Ils ont cette faculté tranquille de persister, de se donner d’un être à l’autre, de transiter.
Les lieux ne font pas de façons.
La penderie est entrouverte. Une seconde robe de chambre de la même étoffe, mais vert céladon. Des robes, un manteau de drap clair et même un pantalon noir sur cintre, vu d’ici en sergé de viscose — ce tissu qu’à la boutique, au temps de la boutique, on désignait en aparté comme du prêt-à-boulocher.
Les vêtements de Baruch, il a dès le jour même, ce jour-là, indiqué qu’on pouvait les donner. Pas les brûler, s’il vous plaît, simplement les donner, le Secours populaire les accepte et les trie, ce qu’il en fait ensuite n’est pas notre affaire.
Le fauteuil, lui, n’a pas bougé. Hier encore, c’est-à-dire il y a peu, il était soudé à Baruch empesé. La dame blanche en bleu-gris matelassé y est installée à présent, mais elle n’est qu’invitée, elle ne fait pas corps avec le siège, pas encore. Elle pourrait se lever et comme un rien trouver une autre place où s’asseoir et soulager ses reins. Il faut du temps, n’est-ce pas, pour apprivoiser les choses qu’on dit inanimées.
Sans le ressentir pleinement, Samuel sonde l’espace. Que reste-t-il de ces années que Baruch a passées dans cette pièce, à lorgner la télévision débats politiques ou matches de tennis, toujours des affrontements — ou bien ouvrir le regard vers la fenêtre dont il avait demandé qu’on retire les rideaux.
La lumière tombait dru et crue: lorsqu’on lui faisait face, Baruch, qui l’avait dans le dos, apparaissait en ombre chinoise. Restait la voix. Les mots eux aussi tombaient dru et crus, pour remplacer les phrases qui souvent peinaient à se former, mais parfois renaissaient et, d’on ne sait où, jaillissaient en essaims.
Sur le seuil, Samuel cherche encore. L’adieu au lieu n’a lieu qu’une fois. La couverture du lit a été remplacée. Celle-ci ne doit pas tenir bien chaud, mais quelle importance, de mémoire de visiteur le radiateur est constamment au taquet.
Tant qu’on ne le prie pas de décamper, Samuel peut poursuivre. Les murs ont toujours été nus, ou vierges, c’est selon. Baruch voulait la place nette et d’un revers de main rejetait toute proposition de garniture. Un cadre métallique est à présent accroché droite du lit, peut-être la pensionnaire s’endort-elle de ce côté-là.
C’est une photographie couleur, demi-format ou un peu plus. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, sourit sous une fine moustache à la Clark Gable. En blouson de cuir façon RAF, il est debout, la main posée sur le capot d’une Panhard des années cinquante, briquée comme un sou neuf.
Sans doute ce Michel qu’on attendait.
Restaure-t-il encore les véhicules anciens ? Participe-t-il à ces rassemblements qui ont la ferveur des amateurs, salons, rallyes-promenades ou roulages-parades? Ou bien un accident a-t-il brutalement mis fin à sa passion sur une route vosgienne enneigée? Où vont les sapins des Vosges? Michel est-il seulement encore en vie? À supposer que oui, a-t-il pénétré cette pièce où Baruch a vécu? A-t-il respiré cet air confiné? A-t-il ouvert la fenêtre? A-t-il formé le projet de poser des rideaux?
Sur l’unique étagère, dans l’angle de la fenêtre, un pot de géraniums en boutons. Quelques jours auparavant et depuis plusieurs années, la planchette de bois blond (est-ce du sapin vosgien?) était encore garnie de livres. Debout, penchés, ou couchés épars tels des soldats fauchés au champ d’honneur, ils composaient une présence désolée. Des poches cornés en éventail, que Baruch nonchalamment avait demandé qu’on lui apporte pour, disait-il, passer le temps qu’il reste.
Toute sa vie, il n’avait fréquenté que des essais, de Sartre et Beauvoir à Todorov et Grimaldi – de l’humain à l’inhumain -, en passant par Freud, et en évitant soigneusement Lacan. Sur la fin, toujours en éveil, il avait été séduit par le Sapiens de Harari sans pouvoir le terminer: le temps qu’il reste est par nature compté.
Pour autant, aux derniers temps de Baruch, seules les fictions, romans ou recueils de nouvelles, ont eu droit de cité: Asimov et ses robots, Carver et ses égarés, Camus et son étranger. Il lisait lentement, comme pour étirer les heures, et s’attachait à de menus détails, une réplique, un adjectif, une silhouette, une ombre, une ponctuation.
De cette bibliothèque éphémère, Samuel a fait don aussi, sur le coup, sans penser à son aspect testamentaire. Et là, sur le seuil, souriant à demi à cette dame damassée, prêt à prendre congé, il a le sentiment qu’il le regrettera plus tard. »

À propos de l’auteur
TENENBAUM_gerald_DRGérald Tenenbaum © Photo DR

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres: théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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Le secret de Sybil

COSSE_le_secret_de_sybil  RL_2023

En deux mots
Laurence et Sybil deviennent les meilleures amies du monde au moment d’entrer dans l’adolescence. Pendant des années, elles vont tout partager avant que leurs chemins ne s’éloignent. Après le bac, elles se verront de manière épisode et Sybil va emporter son secret.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma meilleure amie, que je ne connaissais pas

Dans ce court roman Laurence Cossé raconte sa relation avec Sybil, de ses dix ans à sa mort. Une amitié très forte, mais aussi un portrait des femmes à la fin des années soixante. Et un parcours initiatique qui va virer au drame.

Comment se construit une relation? Comment se noue une amitié? Pourquoi finit-elle par s’étioler? Autant de questions qui hantent la narratrice au moment de raconter comment Sybil est entrée dans vie et y a occupé une place très importante. «C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.»
De 10 à 14 ans, les deux amies vont s’entendre à merveille, au point même de voir leurs proches s’interroger sur cette complicité, cette proximité. En fait, c’est sur le plan intellectuel qu’elles se sont unies, échangeant leur savoir et leurs lectures. «Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. Le cœur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures.»
Des échanges qui vont les conduire à des études brillantes, mais aussi à un nouveau constat. Elles ne grandissent pas à la même vitesse, Sybil devenant une beauté qui faisait tourner les têtes alors que son amie avait tout du vilain petit canard. Mais surtout leurs différences qui les enrichissaient au début de leur relation, vont devenir des obstacles. La famille bourgeoise vise l’excellence et a les moyens de ses ambitions. On soigne sa tenue et son apparence, on fréquente la «bonne société» et on impose des règles strictes auxquelles Sybil ne songe pas à déroger. En revanche Laurence jouit de davantage de liberté. Mais ne peut s’empêcher de penser que cet hédonisme n’est pas choisi mais contraint, qu’il cache bien des lacunes.
En plaçant son récit durant cette période qui marque la fin de l’adolescence où se détermine les choix de vie, Laurence Cossé fait coup double. Elle nous livre les réflexions les plus intimes des deux jeunes filles, leurs interrogations et leurs aspirations et leur soif d’identité. Dans ce contexte les mères jouent un rôle primordial, que ce soit comme modèle ou comme repoussoir. Mais elle dresse aussi un panorama de la France à la fin des années soixante. Les questions féministes avaient alors une tout autre dimension. La femme qui travaillait faisait figure d’exception. Le compte en banque personnel n’est pas autorisé, pas plus que l’avortement. La pilule vient tout juste d’être légalisée.
Ajoutons-y un autre point fort, la construction du roman. Du roman initiatique on bascule dans la tragédie, de l’envie de vivre à la mort. Un contraste fort qui met en lumière toutes les facettes de cette relation, de la fascination au rejet. De l’enthousiasme à l’incompréhension. Il est alors fascinant de constater combien leurs cheminements respectifs s’inscrivent dans une trajectoire assez semblable, chacune restant enfermée dans un schéma bien difficile à dépasser.

Le secret de Sybil
Laurence Cossé
Éditions Gallimard
Roman
144 pages, 16 €
EAN 9782072985041
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris et en proche banlieue. On y évoque aussi la Bretagne et Noirmoutier et le sud, de Collioure à la Sardaigne ainsi qu’un séjour en Angleterre.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour: ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres. »
Puis le froid est venu. Il m’a fallu longtemps pour admettre que Sybil s’était détachée de moi, et encore des années pour comprendre que j’en savais bien peu sur elle. L. C.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Par les temps qui courent)
L’Indépendant (Michel Litout)
Le salon littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
RCF (Christophe Henning)
Gallimard (entretien avec Laurence Cossé)
Blog Lily Lit

Les premières pages du livre
« Sybil
De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour : ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.

C’était sa chevelure que l’on voyait d’abord. Le mot n’est pas de trop, en l’espèce. Elle n’avait pas des cheveux, comme tout le monde, elle était coiffée d’une chevelure. Pourtant, en classe, où je la rencontrai, jamais elle ne la portait dénouée. Sa mère y veillait. Elle avait deux énormes tresses dans le dos, luisantes, d’un brun chaud, qui lui auraient battu les cuisses si elles n’avaient été repliées sur elles-mêmes de façon à former deux boucles, deux lourdes pendeloques mordorées. J’avais lu tous les contes, les images affluaient, des fourrures, des toques, des écheveaux de soie, des turbans. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé de l’envie devant cette foison, je me souviens d’un émerveillement indissociable de la joie. Il y avait là quelque chose d’exceptionnel et de somptueux, un don, une élection, une féerie.
Nous savions toutes, dans la classe, que cette cape de cheveux lui tombait aux genoux. Cela devait faire partie des questions usuelles : Jusqu’où ils descendent ? Car aucune de nous ne les avait vus libres. Les filles de dix ou onze ans que nous étions s’évaluaient entre elles en fonction des cheveux, pour une raison simple : nous ne savions distinguer que celui-là, des attraits physiques. Peut-être que des femmes laides se rappellent, enfants, avoir été objets d’admiration pour des boucles épaisses ou d’un blond tendre.
Les filles touchaient les cheveux qu’elles trouvaient beaux chez une autre. Elles les soulevaient, les faisaient jouer, les sentaient, elles se les enroulaient autour du poing. C’était bien la seule partie du corps d’autrui que nous pouvions explorer sans nous faire reprendre.
Je n’ai jamais touché les cheveux de Sybil, moi qui ai dû les regarder autant voire plus que les autres. Jamais vus défaits, ni être tressés. Et pourtant j’ai passé des vacances avec elle, nous partagions la même chambre, nous allions à la plage. Elle devait dormir les cheveux nattés, comme les femmes autrefois, du temps où, de leur vie, elles ne se coupaient pas les cheveux, et nager sans défaire ses tresses, ni dans l’eau ni après pour les faire sécher. Et quand sa mère la coiffait, c’était à l’écart des regards.
Il y avait une autre raison à ma retenue. Dans ma famille, nous étions priées, nous, les filles, de ne pas toucher, ni nos propres cheveux, ni surtout ceux des autres. On disait « ne pas tripoter ».

Je pense cheveux, Sybil, acajou, bai, chevaux. Crinière, animal, frisson, fauve.

Tous les matins sa mère démêlait cette masse vive, la lissait, la tressait, l’attachait. Cela devait lui prendre au moins vingt minutes. Sybil lisait-elle pendant ce temps-là ? Elle n’aurait jamais pu se coiffer seule, ses cheveux étaient trop épais, trop lourds.
J’imagine sa mère émue de cet amour particulier aux mères qui leur fait vivre comme une faveur ce qui apparaîtrait à d’autres comme une corvée. Ce rite du matin ne pouvait pas la laisser détachée. Madame D. ne coiffait pas Chloé, son autre fille, qui débrouillait seule d’un coup de peigne ses baguettes châtains, mi-longues. Elle-même avait les cheveux coupés court.
Brassant à pleines mains cette draperie, ce velours, comment n’aurait-elle pas été saisie par un désir de gloire pour l’enfant d’exception qui lui avait été confiée, ne ressemblant ni à père ni à mère et destinée à l’évidence à un destin hors du commun ?

Sybil avait par ailleurs des yeux en amande, un peu bridés, qui amenaient souvent les élèves à lui demander si elle n’était pas chinoise, sans tenir compte du vert de ses yeux ni de sa grande taille.
J’ai évoqué d’abord sa chevelure pour des raisons chronologiques. Quand on voyait Sybil pour la première fois, on ne voyait que cette exubérance. Des gens qui ne connaissaient pas son nom mais qui la croisaient quelquefois, dans la rue par exemple, devaient parler de la petite fille aux énormes tresses. C’était ne voir qu’un phénomène en elle, alors que cette singularité devenait vite insignifiante pour ceux qui la côtoyaient tous les jours.
À vrai dire, ces données physiques ne comptaient pas pour moi ces années-là. Passé l’étonnement du premier jour, si je savais ce que sa chevelure avait d’extraordinaire, je ne trouvais pas que Sybil fût particulièrement belle – et cela n’avait pas non plus d’importance. Notre amitié était intellectuelle. Je ne crois pas que le mot soit inadéquat à propos de petites adolescentes. Autant notre entente fut immédiate, autant dès les premiers mots échangés il fut flagrant et pour elle et pour moi que c’étaient nos esprits qui se plaisaient et qui se liaient l’un à l’autre.
Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. Le cœur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures. Je n’ai pas souvenir que nous nous soyons heurtées une seule fois, ni qu’il n’y ait jamais eu de tension entre nous, que l’une – elle ou moi – ait cherché à prendre le pas sur l’autre, l’ait contredite sans sourire ou lui ait coupé la parole.
Des filles de dix ou douze ans savent donc ce qu’écouter veut dire, s’écouter ? Savent qu’aimer commence là ?
Nous avions un bonheur intense à parler, à être ensemble et à parler, à nous retrouver en sachant que nous ne ferions rien d’autre.
Nous passions les récréations à parler. Sortant de classe, nous parlions sur le trajet dans un parfait oubli du temps si bien que, arrivées chez elle, ne voulant pas nous interrompre nous poursuivions ensemble jusqu’à ma porte. Mais là, nous n’avions pas fini et nous repartions jusqu’à la maison de meulière des D. Je te raccompagne, tu me raccompagnes. Passe et repasse la navette et la trame étoffe la chaîne.
Qu’avons-nous pu nous dire, tant d’heures, pendant des années ? Je n’en sais plus rien. De quoi parlent les enfants que l’on voit par deux, revenant de classe ?
Sans doute parlions-nous de notre quotidien, de l’école, des professeurs, des filles de la classe, d’un incident ayant brusqué la routine scolaire. Peut-être nous inquiétions-nous d’un devoir à rendre. Ou étions-nous électrisées par un sujet. Nous n’étions pas rivales mais nous avions toutes les deux le désir d’exceller. Je ne crois pas avoir jamais voulu la coiffer au poteau, ni m’être réjouie quand c’était le cas. Je me souviens par contre de notre joie commune le jour d’un contrôle de poésie – nous disions récitation – où nous avions eu vingt sur vingt l’une et l’autre. Joie commune, je veux dire même joie, joie d’être distinguées ensemble et joie d’être ex aequo. Sans doute aussi joie qu’il n’y ait que deux vingt dans la classe et que nous soyons ces deux-là.

J’imagine que nous parlions de livres car elle et moi étions grandes lectrices. Qui aurait soupçonné, entrouvrant la porte – peut-être étonné du silence – et nous voyant, assises dans la même chambre, l’une dans un fauteuil et l’autre sur le lit, plongée chacune dans un livre, que nous vivions l’accord parfait ?
Pour moi, c’était une évidence, lire était mon nom, mon lieu de naissance, ma vocation, mon destin. Tout le reste, l’étude, la compagnie de tiers qui n’étaient pas Sybil, la vie de famille, le sport – ce passe-temps absurde auquel mon père, pourtant si raffiné, attachait une importance incompréhensible, et qui faisait hurler mes frères de plaisir –, tout cela m’ennuyait.
Je lisais et j’aimais Sybil qui aimait lire autant que moi et à côté de moi.

Depuis longtemps, rentrée à la maison, j’avais pris l’habitude de ne pas traîner. Nous étions, chez nous, les enfants, laissés libres de notre temps jusqu’au dîner. Je faisais mes devoirs à toute allure. Alors seulement, je goûtais – les autres étaient dehors, à taper dans des balles ou à sauter des obstacles à vélo. Après quoi je lisais. Je plongeais dans les livres comme d’autres filent par la fenêtre et s’en vont dans les bois, ou dévalent jusqu’à la mer en déboutonnant leur chemise.

Madame D. emmenait ses filles à l’école en voiture et les y reprenait souvent à midi et le soir. Elle était la seule. Elle se garait cinq minutes à l’avance, au carrefour le plus proche de Sainte-Minime, toujours au même endroit, sur un petit parking où sa voiture aussi était la seule : c’est dire si elle faisait exception parmi les mères. Ses filles la retrouvaient là.
Aujourd’hui il y a des embouteillages à la sortie des classes. Les enfants, à l’époque, pouvaient marcher plusieurs kilomètres par jour. Ma mère, qui conduisait avec maestria un grand break familial, n’aurait pas imaginé nous emmener en classe en voiture. Mes frères y allaient à vélo et nous, les filles, à pied – chaperonnant une demi-douzaine de petits voisins comme, avant sept ou huit ans, nous l’avions été par des grandes qui nous houspillaient et que nous détestions. »

Extraits
« Il m’a fallu longtemps pour comprendre que c’était un parti pris chez mes parents. Ils étaient d’accord pour penser qu’il ne fallait pousser ni les enfants ni les adolescents mais qu’il était fondamental de leur épargner la compétition et de leur laisser beaucoup de temps libre, tout en leur donnant une autonomie qui fasse contrepoids à la pression scolaire : une espèce de détachement, une insoumission non théorisée et, à vrai dire, étrangement composite puisque s’y conjuguaient hédonisme et modération, non-conformisme et tradition, esthétisme et christianisme. » p. 34

« Je savais que ça n’allait pas. Je me doutais bien, par moments, que ça n’allait pas fort. Mais de mon côté, je boitais bas, ces années-là. Et un certain nombre de gens souffraient autour de moi, sans être pour autant considérés comme malades, pas plus que moi.
Quant à ceux qui l’étaient profondément, malades, ceux qui étaient atteints de troubles psychiques, on faisait tout pour le cacher. C’était une honte à l’époque, dans une famille, de compter une personne soignée pour ce genre de désordre. Nous avons peine à le croire aujourd’hui, on encourait le discrédit, la mise à l’écart. Les frères et sœurs risquaient d’être considérés comme impropres au mariage — «il y a de la folie dans la famille». Alors on taisait la réalité. On disait «Elle est fatiguée», « C’est un original, celui-là», «Il n’a jamais vraiment trouvé sa place». Tout était confondu. Les mêmes périphrases pouvaient désigner un homosexuel, un grand dépressif, ou quelqu’un qui avait commis une faute grave et en payait le prix d’un silence sur sa personne – une femme, faut-il le préciser, qui avait eu le tort de se laisser séduire avant d’être mariée, par exemple, ou qui, dûment mariée, avait fait un écart et, pire, n’avait pas su trouver moyen que cela ne se sache pas. » p. 122

À propos de l’auteur
COSSE_laurence_©Francesca_MantovaniLaurence Cossé © Photo Francesca Mantovani

Laurence Cossé est l’autrice de romans, dont Le coin du voile, La femme du premier ministre, Au Bon Roman, de nouvelles, de pièces pour le théâtre et la radio. Elle a obtenu en 2015 le Grand Prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. (Source: Éditions Gallimard)

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Croire – Sur les pouvoirs de la littérature

AUGIER_croire  RL_2023  

En deux mots
Le projet d’écrire un livre sur la force de la littérature va être contrarié par la leucémie de sa mère. Sauf que la malade est une femme engagée qui va encourager sa fille à réaliser son projet. En retraçant leurs lectures communes puis son propre cheminement, Justine Augier lui rend un bel hommage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Lire et écrire, actes de résistance

Justine Augier a grandi avec les livres et a compris combien ils étaient essentiels. Dans ce court essai, qui rend aussi hommage à sa mère, elle dit le pouvoir de la littérature. En partageant ses combats et sa peine, elle nous offre un nouvel horizon. Lumineux.

C’est durant le confinement, ce temps suspendu, que Justine Augier a eu l’idée d’écrire sur les pouvoirs de la littérature. Une idée qui va l’accompagner quelques temps et qu’elle va confier à sa mort qui se bat contre une leucémie qui finira par l’emporter. Mais avant sa mort, elle aura eu le temps d’intimer à sa fille sa volonté de la voir mener à bien ce projet. Alors, il n’est plus question de tergiverser. Elle reprend ses notes et se met au travail. Assez vite, elle dresse ce constat: «Les livres sédimentent en moi d’une façon mystérieuse, ils déclenchent de longues et lentes transformations dont il m’arrive parfois de repérer les effets, discernant une preuve du cheminement. Le philosophe Emanuele Coccia n’hésite pas à évoquer la radioactivité de l’écriture, pour tenter d’approcher cette façon dont la matière mutante ne cesse de cheminer en nous et d’irradier.» Alors revenir à ses lectures, surtout celles partagées avec sa mère, c’est continuer à vivre avec elle. C’est retrouver dans les souvenirs toute ces «figures d’une génération qui font le lien avec une époque qui commence à se dessiner, floue encore, une époque vouée à imprégner mon enfance.» Il y a là Romain Gary mais aussi Simone de Beauvoir, Boris Vian, André Malraux et Albert Camus. Des auteurs qu’elle idolâtre et aime découvrir au fil des parutions. Puis viendront Miller, Lowry et Lawrence Durrell auquel Justine doit du reste son prénom.
Des lectures qui donnent des envies d’ailleurs mais poussent aussi à la liberté, y compris celle de s’émanciper de sa mère, de choisir d’autres auteurs, d’autres styles. C’est l’époque où après Camus, elle choisit Sartre, Proust, Claudel, puis Deleuze et Barthes, Blanchot et Derrida. «J’éprouve une joie profonde à découvrir mes auteurs, à découvrir qu’on peut écrire de tant de manières différentes». Quand sa mère lit Yourcenar, elle tourne vers une autre Marguerite, Duras qui lui paraît «tellement plus essentielle et profonde. La grande découverte c’est Le Ravissement de Lol V. Stein» et ces mots qui sonnent si justes, ces combats qui réveillent les consciences.
Sa Marguerite a poussé Justine vers la révolte, vers les témoignages, vers d’autres héros tels que Razan engagé en Syrie contre le dictateur. «La littérature prend soin des rêves défaits et les attise, dans l’espoir aussi que peut-être et d’une façon mystérieuse, ils puissent cheminer pour en embraser d’autres.»
La fille de Marielle de Sarnez, femme politique et brièvement ministre des affaires européennes, réussit avec brio et bonheur à nous faire partager ses bonheurs de lecture et sa conviction qu’il faut toujours avancer dans la vie avec les livres. Quel beau message pour ouvrir la rentrée littéraire 2023 et la promesse de découvrir les nouveaux livres d’auteurs avec lesquels nous cheminons, mais aussi de faire de nouvelles découvertes.

Signalons une rencontre-lecture ce 10 janvier à la Maison de la poésie animée par Sophie Joubert avec des lectures de Constance Dollé.

Croire, sur les pouvoirs de la littérature
Justine Augier
Éditions Actes Sud
Récit
144 p., 18 €
EAN 9782330174835
Paru le 2/01/2023

Ce qu’en dit l’éditeur
Justine Augier (« De l’ardeur », « Par une espèce de miracle »…) qui pratique et incarne une forme de pudeur et d’éthique littéraire assez uniques voit son projet d’écrire sur la littérature comme lieu de l’engagement entrer en collision avec la maladie et bientôt la mort de sa mère. Alors que la nature même de l’urgence mute, l’intime et l’universel se tressent dans un texte bouleversant de justesse et de clairvoyance. Et qui rappelle le potentiel devenir résistant de chaque lecteur.
À l’intersection du littéraire et du politique un livre bref et fulgurant qui trouve sa place entre Hannah Arendt et Joan Didion. Pas moins.
« Dans un temps d’enfermement et de suspens qui rendait curieusement attentif aux dangers de l’époque, l’envie d’écrire sur la littérature et ses pouvoirs m’a traversée une première fois. Elle naissait d’une croyance familière bien qu’intermittente en la puissance de la littérature face à ce qui enferme, écrase le temps, les identités, la langue, les possibles, les luttes et les espoirs. En ces temps suspendus qui nous enjoignaient de revenir à l’essentiel, dans lesquels vibraient toutes nos craintes, existentielles et politiques, j’ai pensé trouver de quoi tenir en revenant à cette croyance en une capacité des phrases à changer quelque chose au réel, par l’entremise de ceux qui lisent. Puis, à mesure que la vie a repris son cours, cette foi a peu à peu faibli, a fini par perdre de son aura brûlante, et j’ai mis de côté les quelques pages écrites.
L’hiver suivant, mon envie s’est imposée de nouveau. Cinq mois plus tôt, nous avions découvert que ma mère souffrait d’une leucémie dont elle allait mourir un mois plus tard. Elle avait passé la plus grande partie des cinq mois qui venaient de s’écouler enfermée dans une chambre stérile d’hôpital, séparée du reste du monde, une pièce dans laquelle, à part le personnel médical, seuls mon frère et moi avions le droit de pénétrer. Lors d’une visite, j’ai évoqué l’envie qui m’avait traversée et, des semaines plus tard, alors que nous pressentions une rechute après des mois de rémission, alors que nous attendions dans la chambre les résultats d’une analyse devant confirmer nos craintes, elle a prononcé ces mots : Il faut que tu l’écrives, ce livre sur la littérature et ses pouvoirs. J’ignorais quelle idée elle pouvait s’en faire depuis son enfermement mais je savais une chose, la possibilité de ne pas l’écrire avait disparu.» J. A.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Hocine Bouhadjera)

Les premières pages du livre
« Dans un temps d’enfermement et de suspens qui rendait curieusement attentif aux dangers de l’époque, l’envie d’écrire sur la littérature et ses pouvoirs m’a traversée une première fois. Elle naissait d’une croyance familière bien qu’intermittente en la puissance de la littérature face à ce qui enferme, écrase le temps, les identités, la langue, les possibles, les luttes et les espoirs. Pendant le confinement, cette croyance est donc revenue m’habiter, et les pouvoirs du livre trouvaient des contours presque nets alors que je venais de raconter l’histoire de Razan Zaitouneh, avocate, écrivaine et figure de la révolution syrienne, et celle de son ami, le penseur et écrivain Yassin al-Haj Saleh.
Tous deux nous mettaient en garde – Yassin avait prévenu, s’adressant aux Européens : La Syrie est votre futur, et cette phrase ne cessait de me hanter –, mais ils dégageaient aussi de l’espace, eux qui inventaient, pensaient et écrivaient d’une façon neuve, ouvraient des brèches, laissaient entrevoir un peu de ces échappées tant espérées.
Je le devinais, la clarté de cette vision serait éphémère, vouée à s’effilocher et se défaire, ses contours seraient bientôt perdus, rendus au mystère pour être de nouveau cherchés. Mais en ces temps suspendus qui nous enjoignaient de revenir à l’essentiel, dans lesquels vibraient toutes nos craintes, existentielles et politiques, j’ai pensé trouver de quoi tenir en me tournant vers ce que peut la littérature contre ce qui entrave, au-delà de ces semaines confinées, en revenant à cette croyance ténue mais entière en une capacité des phrases à changer quelque chose au réel, par l’entremise de ceux qui lisent. Puis, à mesure que la vie reprenait son cours, cette foi a faibli et bientôt, quand je la considérais hors du travail d’écriture, revenue de l’immersion profonde, elle avait perdu de son aura brûlante, avait laissé place à une sorte de lubie, vaguement ridicule. J’aurais pu tenter de raconter l’intermittence de cette croyance puisqu’elle fait partie de la question, cette difficulté que nous avons à croire une fois pour toutes à la possibilité de déplacer, même de façon infime, une situation qui semble perdue d’avance, mais j’ai renoncé et mis de côté les quelques pages écrites.
L’hiver suivant, cette envie s’est imposée de nouveau. Cinq mois plus tôt, nous avions découvert que ma mère souffrait d’une leucémie dont elle allait mourir un mois plus tard. Elle avait passé la plus grande partie des cinq mois qui venaient de s’écouler enfermée dans une chambre semi-stérile à la Pitié-Salpêtrière, une pièce séparée du reste de l’hôpital et du monde par un sas, une pièce dans laquelle, à part le personnel médical, seuls mon frère et moi avions le droit de pénétrer mais pas en même temps, chacun de nous s’y rendant un jour sur deux pour y passer quelques heures. L’un de ces jours sur deux, j’ai évoqué l’envie qui m’avait traversée. Quand ma mère était séduite par une idée, elle devenait incapable d’y renoncer, s’y consacrait à sa manière, subtile et tenace, résolue à agir mais sans trop en avoir l’air, trouvant des moyens détournés, et s’il s’agissait ainsi de soutenir et d’accompagner, elle donnait l’impression d’une présence presque magique à vos côtés, tant elle savait se faire discrète et efficace.
Cinq mois après le diagnostic et un mois avant sa mort, en décembre 2020, elle porte un pull en laine bleu marine col en v, bien droite, le pull devenu trop grand, le bout de ses doigts repliés sur le revers des manches (J’insiste sur le fait qu’il y a toujours un détail qui “crispe” le souvenir, qui provoque cet arrêt sur image, la sensation et tout ce qu’elle déclenche, Annie Ernaux). Le col en v révèle les taches de rousseur sur la peau blonde dont je sais depuis toujours la chaleur et l’odeur, quelque chose dans son visage, dans la place qu’y ont pris ses yeux, donne à chaque mot prononcé, même le plus anodin, une forme de gravité, mais sans peser. On pourrait penser que nous sommes en train de compter les mots qui lui restent à dire mais ce n’est pas le cas, nous nous concentrons entièrement sur l’oubli de la possibilité du pire, et peut-être la gravité vient-elle de là, de cet effort intense que nous fournissons toutes les deux sans relâche. C’est en tout cas ce que je pense sur le moment. Maintenant j’ai compris que ce n’était pas le cas, qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, qu’elle avait comme toujours un coup d’avance.
Nous avons appris à circuler dans la petite chambre aux murs mauves, appris à nous y passer les objets, à nous y croiser, et ce jour de décembre nous attendons les résultats d’une analyse, celle d’un fragment de moelle osseuse prélevé la veille dans sa crête iliaque, et nous pressentons la rechute après des mois d’une rémission qui devait permettre greffe et espoir. Nous avons déjà occupé le temps en regardant sur la petite télévision suspendue un documentaire consacré à la métamorphose des chenilles, concentrées devant la beauté curieusement appropriée du spectacle, et là nous sommes debout, très proches l’une de l’autre, je me suis levée pour la laisser reprendre sa place et je ne sais trop comment dire ce moment, malgré son intention qui aujourd’hui me semble claire, ce n’est pas comme si elle tentait de dramatiser l’instant, comme si elle disait écoute, je te parle depuis ce lieu où je me sais condamnée. Son regard bien planté dans le mien, ses doigts jouant un peu avec le revers de la manche elle dit seulement, alors que nous n’avons pas évoqué ce sujet depuis des semaines: Il faut que tu l’écrives, ce livre sur la littérature et ses pouvoirs. J’ignore quelle idée elle s’en fait, ce qu’elle imagine depuis son enfermement, à quel point son envie peut ressembler à la mienne, mais une chose est sûre, la possibilité de ne pas l’écrire disparaît.
Un an après sa mort je la revois, me laisse envahir par son visage concerné, l’écoute me passer commande et me donner rendez-vous, comme si elle avait su que la force pourrait venir à me manquer, qu’il lui faudrait encore me soutenir et se pencher avec moi sur ce texte à écrire, qui deviendrait aussi un lieu où nous retrouver.

PARLER AU FANTÔME
J’ai découvert l’existence de Razan Zaitouneh en même temps que je découvrais sa disparition, dans un documentaire qui avait été filmé alors qu’elle se trouvait à Douma, une ville de la banlieue de Damas, bombardée et assiégée mais libérée de la présence du régime Assad, où Razan tentait avec d’autres d’in- venter la Syrie nouvelle. Apparition furtive d’une jeune femme blonde et menue de trente-sept ans, qui demande à celui qui tient la caméra d’arrêter de la filmer avant d’ajouter, sourire en coin: Je ne plaisante pas. J’ai vu ce film alors que je vivais à Beyrouth, en 2014, près d’un an déjà après la disparition de Razan, dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013.
Razan Zaitouneh s’est toujours opposée au régime de Bachar al-Assad, dont elle s’est acharnée à documenter les crimes, mais elle a été enlevée avec trois camarades par le groupe islamiste qui avait fini par prendre le pouvoir à Douma, a ainsi disparu comme tous ceux qui partageaient la vision d’un régime démocratique et pluriel. Ces opposants avaient méthodiquement été pris pour cible et finissaient alors d’être éradiqués après avoir été poussés à l’exil, torturés, tués ou torturés encore. Ils ont été écrasés avec la révolution et ses promesses, et puis ils ont été écrasés une seconde fois, par l’indifférence et l’oubli que le monde leur a réservés quand pourtant jamais écrasement n’avait été si bien documenté : centaines de milliers de preuves à disposition pour qui aurait la force de chercher à savoir.
Le monde a ignoré la Syrie. L’Europe aussi, qui s’était pourtant construite après la Seconde Guerre mondiale en faisant de certaines valeurs universelles son socle, en affirmant sa détermination à lutter contre le fascisme, en affirmant avec force – et dans cet espoir résidait en grande partie la beauté de son programme – que certains crimes concernaient l’humanité et qu’il fallait tout mettre en œuvre pour que jamais ils ne se reproduisent. J’ai grandi dans une Europe en construction que les pays rejoignaient les uns après les autres et c’était chaque fois une fête, rien ne semblant pouvoir arrêter ce mouvement, idée folle qui était la nôtre d’un progrès constant, d’une modernité dans laquelle dorénavant nous aurions été bien établis. La construction venait après la grande destruction et ces deux termes étaient devenus inséparables : il fallait garder en mémoire les crimes mais c’était certain, nous étions parvenus à sauver quelque chose des ruines. Pourtant nous avons renoncé à considérer les femmes et hommes syriens qui se sont battus pour un idéal que nous prétendons incarner, et ce que révèle ce renoncement est vertigineux – nous l’avons entraperçu peut-être, le temps d’un court frisson, d’une peur ancienne que nous avions cru disparue, alors que la Russie envahissait l’Ukraine.
Razan et ses camarades ont produit des preuves sur les crimes commis par le régime Assad pour échapper à un premier enfermement – c’est toujours ce qu’ils font, ils passent leur temps à trouver des brèches pour se dégager de l’état de siège, pour lutter contre l’idée même d’une absence d’alternative –, enfermement d’un temps défait de son passé, de sa mémoire, un temps statique voué à un éternel présent, privé d’avenir et de la possibilité d’un déplacement du réel. Ils ont réuni ces preuves pour répondre à ce slogan du régime syrien : Assad pour l’éternité, pour répondre à ce régime qui tentait de nier sa propre finitude en privant le peuple syrien de son histoire.
Yassin al-Haj Saleh, qui a passé seize ans dans les prisons d’Hafez al-Assad, dont le frère a disparu après avoir été enlevé par l’État islamique, dont la femme, Samira al-Khalil, a disparu à Douma en même temps que Razan, a écrit sur la façon dont les révolutionnaires ont voulu s’élever contre l’idée d’une Syrie qui serait terre d’oubli, se réappropriant leur histoire et les noms effacés par le régime, nommant les disparus et rouvrant ainsi la possibilité du futur, que chacun parle en son nom. Que chacun résiste à l’oubli général, parce que tout comme la prison et l’exil, l’oubli est d’ordre politique. Et c’est ainsi qu’au péril de leurs vies des milliers de Syriens se sont lancés dans un gigantesque travail de documentation, ont réuni des documents administratifs, des images, des témoignages, des films et des métadonnées, les ont fait sortir de Syrie, les ont confiés – et il faudrait raconter l’histoire de chaque document sauvé, les risques pris pour chaque preuve –, afin de constituer une mémoire, désirant croire que cette matière pourrait un jour venir à bout de l’impunité, poussés par leur désir de justice et le refus du monde tel qu’il va. »

Extraits
« Je l’ai dit, je me souviens très mal des livres, et j’éprouve souvent de grandes difficultés à en extraire des scènes ou des phrases précises. Les livres sédimentent en moi d’une façon mystérieuse, ils déclenchent de longues et lentes transformations dont il m’arrive parfois de repérer les effets, discernant une preuve du cheminement. Le philosophe Emanuele Coccia n’hésite pas à évoquer la radioactivité de l’écriture, pour tenter d’approcher cette façon dont la matière mutante ne cesse de cheminer en nous et d’irradier. » p. 31

« Il y a Gary mais aussi Beauvoir, Vian, Malraux er Camus, figures d’une génération qui font le lien avec une époque qui commence à se dessiner, floue encore, une époque vouée à imprégner mon enfance. Je Les lis, les idolâtre, m’intéresse à leurs vies, aime découvrir les glissements d’un livre à l’autre, voir l’œuvre se métamorphoser. » p. 39

« La littérature fait vivre la pluralité en chacun, donne vie en soi à d’autres regards sur le monde, réactive une manière enfantine de se réinventer, enjoint à déployer des représentations et entraîne l’imagination, fait souffrir un peu l’ego et si je me souviens mal des livres c’est aussi pour cette raison, parce que lorsque je lis vraiment, je deviens incapable de distance critique, m’en remets tout à fait à l’auteur, adhère et le laisse me pousser un peu hors de moi, accepte cette forme d’effraction, de léger bousculement (Au fond, le but final de l’écriture, l’idéal auquel j’aspire, c’est de penser et de sentir dans les autres, comme les autres — des écrivains, mais pas seulement — ont pensé et senti en moi. Annie Ernaux). » p. 54

« Duras, Proust, Claudel, puis Deleuze et Barthes, Blanchot et Derrida un peu plus tard, J’éprouve une joie profonde à découvrir mes auteurs, à découvrir qu’on peut écrire de tant de manières différentes, une exaltation qui accompagne le sentiment d’émancipation et passe par cet endroit, par la découverte de ce qui s’ouvre ainsi et semble sans fond.
Ma mère lit Marguerite Yourcenar, me l’a souvent conseillée mais je refuse de la lire, décide de ne pas lui accorder d’importance, surtout ne plus accepter ses conseils, et je découvre une autre Marguerite qui devient la mienne et paraît tellement plus essentielle et profonde, La grande découverte c’est Le Ravissement de Lol V. Stein… » p. 72

« La littérature prend soin des rêves défaits et les attise, dans l’espoir aussi que peut-être et d’une façon mystérieuse, ils puissent cheminer pour en embraser d’autres. Elle a le pouvoir de renverser les imaginaires, de rendre désirables ces sources lumineuses, aussi parce qu’elle se fait avec l’obscurité, qu’il faut rétablir pour pouvoir repérer les lueurs émises, obscurité peuplée, que l’on traverse sans ricanement et les yeux bien ouverts. » p. 81

À propos de l’auteur
AUGIER_Justine_©Jean-Luc_BertiniJustine Augier © Photo Jean-Luc Bertini

Après avoir passé cinq années à Jérusalem, trois à New York, et trois à Beyrouth, Justine Augier a provisoirement posé ses bagages – et ses trois enfants – à Paris.
Elle est l’autrice de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portrait. En avril 2015, paraît son nouveau roman, Les idées noires. Elle revient ensuite au récit littéraire avec le très impressionnant De l’ardeur (Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne) qui lui vaut le prix Renaudot Essai 2017. Elle retrace l’histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l’épouse de Yassin al-Haj Saleh.
Avec Par une espèce de miracle (2021), elle accompagne dans l’exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l’écriture le lieu de son engagement. Elle est également l’autrice du roman pour adolescents Nous sommes tout un monde (Actes Sud junior, 2021) et a récemment traduit Avoir et se faire avoir de l’Américaine Eula Biss pour les éditions Rivages.
Son nouveau récit, Croire. Sur les pouvoirs de la littérature, paraît en janvier 2023. (Source: Éditions Actes Sud)

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Un chien à ma table

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Prix Femina 2022
Finaliste du Prix Renaudot 2022
Finaliste du Prix Médicis
En lice pour le Prix Jean Giono 2022

En deux mots
À la tombée du jour, un chien errant se présente aux Bois-Bannis, dans la montagne vosgienne, où vivent Sophie et Grieg, un couple d’artistes qui a choisi de se mettre en marge du monde et de profiter de la nature environnante. Ils vont adopter l’animal baptisé «Yes». Mais cette relation n’est pas sans danger.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
«Yes I said yes I will Yes»

Couronnée par le Prix Femina 2022, Claudie Hunzinger a réussi avec ce roman, qui raconte la rencontre d’un chien errant avec un couple âgé vivant en marge du monde, un cri d’alarme écolo-féministe, mais aussi une belle déclaration d’amour.

La nuit n’était pas encore tombée aux Bois-Bannis, le refuge de Sophie et Grieg, lorsqu’une ombre a pris l’apparence d’un chien errant, ou plus exactement d’une chienne. Sans doute affamée, elle n’a pas tarder à s’approcher. «La fuyarde avait pris la pluie avant nous, elle venait de la pluie, de l’ouest, et sentait le chien mouillé. J’ai cherché s’il y avait une plaque au collier. Au passage, j’ai scruté le pavillon de ses oreilles à la recherche d’une identité, d’un tatouage, de quelque chose, mais rien, sauf une tique que j’ai enlevée avec le crochet en plastique jaune toujours dans la poche de mon pantalon. La chienne se laissait faire. Je lui disais, je suis là, c’est fini, tout va bien.» Après avoir rapidement mangé et bu, la voilà pourtant qui prend la fuite. Elle n’a même pas le temps de répondre au nom que Sophie lui a trouvée, «Yes». Yes comme dans l’envolée de James Joyce, «Yes I said yes I will Yes».
Mais ce n’est que partie remise. Il faut laisser à l’animal, dont on découvrira qu’il a été maltraité, le temps d’accepter l’hospitalité que lui offre Sophie.
Le récit va alors prendre la forme d’une enquête – qu’est-il arrivé à la chienne, d’où vient-elle, que fuit-elle? – et d’une quête, celle qui lie l’homme – ici plus exactement la femme – à l’animal. Yes est adoptée, partage le quotidien de Sophie et Grieg et les accompagne dans leurs excursions au cœur d’une nature menacée.
Ce dernier formant sans doute le cœur du livre. La menace plane en effet sur ces pages, celle d’un environnement qui n’est plus préservé, celle aussi qui accompagne la vieillesse avec laquelle le couple doit composer.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, la venue de Yes est d’abord l’occasion pour Sophie de retrouver une vitalité assoupie, d’interroger sa vie de couple, de repartir explorer son environnement. Conjuguant «l’énergie pure» de Yes et son corps «vieil arbre qui avait perdu le sens de l’équilibre, un peu vacillant, mais avec encore de l’imagination et un reste d’énergie», elle retrouve le goût de ,se tailler vite fait». Quand Grieg se réfugie dans les livres, Sophie préfère «lire le dehors» et comprendre ainsi «qu’on n’est pas emmurés dans notre espèce, une espèce séparée des autres espèces, différente mais pas séparée, et que faire partie des humains n’est qu’une façon très restreinte d’être au monde. Qu’on est plus vaste que ça.»
Claudie Hunzinger trouve alors une langue d’une grande poésie pour accompagner ses escapades. Elle convoque tous les sens pour dire les bruits et les odeurs, les couleurs et les saveurs dans un foisonnement charmant. En courts chapitres, elle tente de conjurer un double compte à rebours funeste, celui qui a été déclenché par le réchauffement climatique – et peut-être bien avant – et celui qui rapproche les humains de leur fin. «Le pire pouvait arriver d’un instant à l’autre. Il était déjà là. On s’était soudain retrouvés dans un temps de charniers humains, animaux, végétaux, comme toujours, mais en accéléré. Un temps d’effroi global. Qui pouvait y échapper? Personne ne pouvait y échapper.»
Alors il reste le bonheur d’être au monde.

Un chien à ma table
Claudie Hunzinger
Éditions Grasset
Roman
288 p., 20,90 €
EAN 9782246831624
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement au Bambois, lieu-dit situé à 750 m d’altitude, adossé au Brézouard, il domine la vallée de Lapoutroie dans les Vosges.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, une jeune chienne, traînant une sale histoire avec sa chaîne brisée, surgit à la porte d’un vieux couple: Sophie, romancière, qui aime la nature et les marches en forêt et son compagnon Grieg, déjà sorti du monde, dormant le jour et lisant la nuit, survivant grâce à la littérature.
D’où vient cette bête blessée? Qu’a-t-elle vécu? Est-on à sa poursuite?
Son irruption va transformer la vieillesse du monde, celle d’un couple, celle d’une femme, en ode à la vie, nous montrant qu’un autre chemin est possible.
Un chien à ma table relie le féminin révolté et la nature saccagée: si notre époque inquiétante semble menacer notre avenir et celui des livres, les poètes des temps de détresse sauvent ce qu’il nous reste d’humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Culture (Laurence Houot)
France Culture (Podcast – Par les temps qui courent)
Le Grand continent (Jordi Brahamcha-Marin)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Blog Sur mes brizées
Blog Cathalu

Les premières pages du livre
« C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres.

J’ai vu cette ombre ramper entre les frondes des fougères. Traverser le campement des digitales. J’ai tout de suite distingué le tronçon de la chaîne brisée. Un fuyard. Il s’approchait. Il m’avait sans doute repérée bien avant que je ne l’aie vu. Un bref moment, les fougères, de taille humaine, me l’ont dérobé, il a réapparu plus loin, il filait. Je m’étais dressée pour mieux suivre sa course. Il a obliqué. Il descendait maintenant droit vers moi. À dix pas, il a ralenti, a hésité, s’est arrêté: un baluchon de poils gris, sale, exténué, famélique, où de larges yeux bruns, soutenant mon regard, m’observaient du fond de leurs prunelles. D’où venait-il? Nous habitions au milieu des forêts, loin de tout. La porte de la maison, dans mon dos, était restée ouverte. J’ai fait quelques pas en arrière, laissant le champ libre. Écoute, je ne m’intéresse pas du tout à toi, je veux juste te préparer une assiette, alors entre, entre, tu peux entrer. Mais l’inconnu refusait d’approcher davantage. D’où tu viens? Qu’est-ce que tu fais là? J’avais baissé la voix. Je chuchotais. Alors, il a fait un pas. Il a franchi le seuil. Je reculais. Il me suivait avec précaution, le besoin de secours plus fort que l’effroi, prêt néanmoins à fuir, posant au ralenti l’une après l’autre ses pattes sur le plancher de la cuisine comme sur la surface gelée d’un étang qui aurait pu se briser. Nous étions tous les deux haletants. Tremblants. On tremblait ensemble.

Dans la nuit qui avait précédé l’arrivée du fuyard, les phares d’une automobile avaient balayé la forêt, allant, revenant, quatre ou cinq fois, avant de disparaître avec lenteur. J’avais remarqué qu’à chaque virage de cette route au loin, quand montait une voiture, ses faisceaux de lumière traçaient aux murs de ma chambre des losanges prodigieux qui en faisaient le tour comme pour m’en débusquer.

Il y a un chien, ai-je crié à Grieg qui se trouvait dans son studio situé à côté du mien, à l’étage. Chacun son lit, sa bibliothèque, ses rêves ; chacun son écosystème. Le mien, fenêtres ouvertes sur la prairie. Le sien, rideaux tirés jour et nuit sur cette sorte de réserve, de resserre, de repaire, de boîte crânienne, mais on aurait pu dire aussi de silo à livres qu’était sa chambre.

Quand celui qui était mon compagnon depuis presque soixante ans, mon vieux grigou, mon gredin, au point que je le surnommais Grieg (lui, les bons jours, m’appelait Fifi, les très bons Biche ou Cibiche, les mauvais Sophie), alors quand Grieg est descendu de sa chambre – barbe de cinq jours, cheveux gris, bandana rouge autour du cou, sans âge et sans se presser, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas, revenu de tout, revenu du monde qui ne le surprenait plus, ne l’indignait pas davantage, dont il avait accepté la défaite en même temps que celle de son corps, ce monde auquel il préférait à présent les livres, alors quand il s’est approché, sentant le tabac, la fiction et la nuit qu’il adorait, grognant à son habitude d’avoir été dérangé –, le chien est venu se réfugier à mes pieds où il a roulé sur le dos, m’offrant son ventre piqueté de tétons.

Ça m’est venu en un éclair, and yes I said yes I will yes, je l’ai appelée Yes.

J’ai dit: Je suis là, Yes, et je me suis accroupie, et j’ai passé mes doigts à travers le pelage feutré de son encolure, mêlé de longues tiges de ronces, de feuilles de bouleau, de débris de mousses, et trempé. La fuyarde avait pris la pluie avant nous, elle venait de la pluie, de l’ouest, et sentait le chien mouillé. J’ai cherché s’il y avait une plaque au collier. Au passage, j’ai scruté le pavillon de ses oreilles à la recherche d’une identité, d’un tatouage, de quelque chose, mais rien, sauf une tique que j’ai enlevée avec le crochet en plastique jaune toujours dans la poche de mon pantalon. La chienne se laissait faire. Je lui disais, je suis là, c’est fini, tout va bien. Elle répondait, j’entendais qu’elle me répondait de tout son corps qui s’était remis à trembler pour me signifier sa peur et sa confiance en moi. J’ai aussi compté les doigts de ses larges pattes fourrées, elle en avait quatre plus deux ergots aux pattes arrière. Une race de berger, a dit Grieg penché au-dessus de nous. Et encore une fois j’ai dit je suis là. J’aurais volontiers continué comme ça, et elle aussi, dans la pénombre qui s’avançait, qui nous enveloppait, quand j’ai écarté le panache de sa queue qu’elle avait rabattu sur son ventre: les babines de son petit sexe animal, déchirées au niveau des commissures, étaient poisseuses de fluides et de vieux sang séchés ; et la peau du ventre sous le pelage, noire d’hématomes. J’étais sans voix. Puis j’ai chuchoté, encore et encore je suis là, c’est fini. La petite chienne qui avait à nouveau roulé sur elle-même me présentant son dos, s’était mise à haleter violemment, le vent aussi dehors. Agenouillée près d’elle, doucement je passais mes doigts le long de son échine, et j’ai dit à je ne sais quelle instance invisible: Sévices sexuels sur un animal. Crime passible de condamnation. – Ça s’est toujours fait, a répondu Grieg comme d’une planète où les campagnes existaient encore. – J’ai répondu: Ça n’a rien à voir. Le monde a basculé.

Sans savoir pourquoi, j’ai alors pensé à La Marchande d’enfants de Gabrielle Wittkop, et j’ai vu une petite chienne à poils gris, hurlante, s’échapper d’un pavillon pour courir vers la forêt – alors que dans le roman, c’est une petite fille nue, hurlante, qui court vers la Seine pour s’y jeter. J’ai dit ça à Grieg. Je voyais ce qu’avait été la fuite de la petite chienne vers les limites où se dressent les arbres et les ombres des arbres pour venir jusqu’à moi. – J’ai dit: elle est sûrement mineure. – Tu mélanges tout, a répondu Grieg. Mais, tandis que je m’exhortais moi-même, laisse tomber, c’est un sale truc, un très sale truc, ça sort du Net, ne t’avance pas plus loin même si ça contient la matière d’un grand sujet contemporain, et tandis que je pensais à ces choses ignobles qui aujourd’hui existent, étrangement, dans la vitre de la porte-fenêtre qui donnait à l’avant de la maison sur la prairie, une vitre large et vraiment haute, brillante comme du cristal, le reflet de la petite chienne qui s’était remise sur ses pattes semblait flotter au-dessus de la prairie qu’on devinait de l’autre côté, y flotter comme un nuage, seul, léger, un petit nuage orphelin, et sa déréliction était si gracieuse que cela transformait le récit ultracontemporain d’exactions zoophiles, en un autre récit où il était question de fantaisie, d’amitié profonde et de légèreté.
J’ai dit à Grieg: On va la garder.

Je n’avais pas allumé pour ne pas l’effrayer. La cuisine baignait à présent dans la pénombre d’un crépuscule vert virant au noir. Le vent s’engouffrait par la porte restée ouverte sur la moraine, un courant thermique descendant aussi mordant que l’ancienne gueule glaciaire qui avait occupé le versant de la montagne avant de se rétracter, laissant traîner l’entassement de ses blocs fracassés. J’ai dit à Yes: Tu attends, tout en tâtonnant autour de son cou, et finalement j’ai trouvé le moyen de défaire la fermeture du collier métallique, et j’ai balancé le tout, la chaîne, la servitude, l’infamie, à l’autre bout de la pièce. J’ai répété en chuchotant: Tu attends. Je me suis relevée, j’ai préparé une assiette plus une gamelle d’eau que Yes a vidées en pas même une minute. Puis elle s’est secouée, cent ans de moins, enfantine, pour aussitôt refiler vers la porte, à l’autre bout. Elle se cassait. Nom de Dieu. C’est à peine si je la distinguais encore, il faisait sombre, mais j’entendais le crissement de ses griffes sur le plancher parcourir la cuisine en sens inverse, tandis que s’éloignait aussi la profonde odeur de neige, de vase et de loup qui remonte d’un chien mouillé. J’ai voulu la suivre, et quand parvenue au seuil, j’ai regardé dehors, je n’ai aperçu aucune chienne, ni personne, et dans la nuit, pas même une ombre ne flottait, seulement un goût d’irrémédiable, et alors je suis rentrée et j’ai vu que je tenais encore en main une ronce.

— On n’aurait jamais dû la laisser partir. On aurait dû l’emmener chez un véto.
– Il n’y avait pas d’infection, a répondu Grieg.
– Apparemment, mais qu’est-ce qu’on en sait, ai-je répondu, et j’ai allumé la lumière. »

À propos de l’auteur
HUNZINGER_Claudie_DRClaudie Hunzinger © Photo DR

Écrivaine et plasticienne, Claudie Hunzinger est l’auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, de Elles vivaient d’espoir (2010), La Survivance (2012), La langue des oiseaux (2014), L’incandescente (2016), Les Grands cerfs (2019) qui a obtenu le Prix Décembre 2019 et Un chien à ma table, Prix Femina 2022.

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Le goût du vertige

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En deux mots
Déambulant dans les rues de Madrid, le narrateur croise Isolde, une ancienne relation perdue de vue depuis bien des années. Leurs retrouvailles sont aussi pour lui l’occasion de remonter le cours de l’histoire, de leur histoire mais aussi celle d’Isa qu’il a aimée presque simultanément et qui a été emportée par la maladie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Éros et Thanatos en concert

Un homme entre deux femmes, un concert entre l’amour et le mort. Stéphane Chaumet nous livre avec Le goût du vertige un roman âpre et fort, cru et passionné. Un hymne à la vie.

Isa est morte à 22 ans, laissant derrière elle un narrateur désemparé. Près de vingt ans après ce drame, elle occupe toujours ses pensées. Il lui arrive même de rêver qu’elle est encore vivante, qu’ils font toujours l’amour avec passion. En déambulant dans les rues de Madrid, il croise par hasard Isolde, qu’il a connue à peu près à la même époque qu’Isa. Ils vont prendre un verre ensemble et très vite elle lui demande des nouvelles de cette amoureuse qui, dans son souvenir, continuait à l’attendre. Alors, il a bien fallu lui avouer qu’elle était morte, rongée par une maladie aussi rare que foudroyante. Un aveu qui va s’accompagner d’une plongée dans les souvenirs.
Leur rencontre autour de la musique, son extrême sensualité, cette passion dévorante et cette envie de communier dans un amour sans fin, malgré ou peut-être à cause de la maladie. Jusqu’à ce jour où il a pris la fuite, où il a quitté la Touraine pour Bruxelles, où il a assisté à une série de concerts, où il a croisé le regard d’Isolde. Quand ils ont fait l’amour pour la première fois, à Amsterdam, il était loin d’Isa, mais n’avait pu s’empêcher d’en parler à son amante. De dire tout à la fois son plaisir et son désarroi.
Entre l’amante qui se meurt et celle qui croque la vie, il est déchiré. S’il se lance corps et bien dans une nouvelle relation dévorante, c’est qu’il a envie de sexe fort, violent, libre. Sans doute aussi pour poursuivre dans d’autres bras une relation devenue épistolaire.
Les lettres d’Isa qui sont intégrées au fil des chapitres disent la force du désir et l’envie de poursuivre une relation, mais aussi la peur et le désarroi face à la mort qui rôde. Elles ravissent le narrateur autant qu’elles le mettent au supplice. Entre deux femmes, il va se retrouver totalement déstabilisé, en proie au vertige des sens.
Stéphane Chaumet a choisi la cruauté et les mots crus, la violence et le drame pour mettre en scène cette nouvelle rencontre entre éros et thanatos, entre la pulsion de vie et la mort. Baigné d’une lumière crépusculaire, ce roman parviendra à quitter les ombres pour gagner la lumière, même s’il n’est pas facile d’apprivoiser la douleur, de donner au temps le temps de cicatriser les maux.

Le goût du vertige
Stéphane Chaumet
Éditions des Lacs
Roman
168 p., 17,90 €
EAN 9782491404239
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid. On y évoque aussi Tours, Bruxelles, Amsterdam, Anvers et Vienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière une vingtaine d’années plus tôt.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-être que mourir ce n’est pas grand-chose, ce qu’il y a d’inadmissible, c’est la mort de ceux qu’on aime.
Une vingtaine d’années après la disparition de son amie, morte à 22 ans d’une maladie rare, le narrateur retrouve par hasard une autre femme qu’il a connue à cette époque, une violoniste avec laquelle il a vécu une étrange et brutale passion. Resurgissent ces deux histoires séparées mais intimement liées dans sa mémoire, où se mêlent la violence du désir et celle du deuil.
À défaut de pouvoir vivre à pleins poumons, je t’embrasse jusqu’au souffle coupé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’info tout court (Mélina Hoffmann)
Blog Kanou Book

Les premières pages du livre
« Je ne suis jamais retourné sur ta tombe et aujourd’hui tu aurais 40 ans. Quelle femme serais-tu ? Qu’aurais-tu fait de ton visage, de ta vie ? Aurais-tu réussi à être la comédienne que tu rêvais de devenir ? Aurais-tu des enfants ? Est-ce qu’un jour nous nous serions retrouvés, par hasard ou non, puis retrouvés nus, dans un lit, le tien ou le mien, ou celui d’un hôtel, à nouveau happés par le désir ? J’aurais passé mon doigt le long de ta cicatrice que les années auraient atténuée mais toujours là, du nombril au bas de la gorge, en silence, tu aurais suivi des yeux mon geste puis nos regards se seraient croisés et nous aurions su qu’à cet instant nous pensions à la même chose, basculés dix-huit ans en arrière, dans ta chambre, et par pudeur de cette complicité on se serait tus. Ou aurions-nous simplement bavardé, plus ou moins émus, nous racontant à gros traits nos vies, nos échecs, avec dérision, sans nous lamenter, retrouvant cet humour entre nous dès que nous étions autre part que dans ta chambre. Tu avais 22 ans quand tu es morte, et j’ai quelques fois eu, dans les mois qui ont suivi ta disparition, de terribles envies de toi. Des envies, bizarrement, beaucoup plus violentes que lorsque tu étais en vie et qu’on se rejoignait. Une nuit, je m’étais masturbé en pleurant, je nous voyais faire l’amour et en même temps je savais que plus jamais nous le ferions, que c’était fini, que ton corps était fini. Mais ta mort n’a pas aboli mon désir. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que j’avais des larmes, pris par une érection si dure qu’elle en était presque douloureuse, me branlant comme on arracherait quelque chose d’enterré au plus profond. On dit que la masturbation est solitaire, mais de quoi et de qui notre tête est-elle peuplée quand nous la pratiquons ? Je ne sais pas à qui ni à quoi tu pensais en te caressant, seule dans ta chambre ou la salle de bain, lors de ces trop longues journées où la maladie t’enfermait. Pour ma part je ne pensais pas à toi, d’autres filles que je connaissais, avec lesquelles une aventure semblait possible mais qui pour une raison ou une autre n’avait pas pu se produire, occupaient alors mon plaisir. C’est la seule fois où je me suis masturbé en pensant à toi, à t’ouvrir les cuisses, à sentir tes mains sur ma nuque tandis que ma langue se faisait fébrile, à m’enfoncer en toi contemplant ton visage renversé et lumineux. Avoir envie de faire l’amour avec une morte – pas un cadavre –, avec une fille qu’on désire mais qui est morte, une fille dont on a connu le corps chaud et qu’on ne prendra plus jamais dans ses bras, dont on ne sentira plus ni l’odeur ni le grain de la peau, un corps qu’on n’ouvrira et ne pénètrera plus, a longtemps été, quand ce désir m’a envahi, une douleur.

Le pire a pourtant été un rêve, quelques mois après ta mort. Je rentre chez moi, même si ça ne ressemble à aucun endroit où j’ai vécu, et tu es là, ta présence d’abord me stupéfie, je n’arrive pas à croire qu’il s’agisse vraiment de toi, je dois être en train de rêver me dis-je, et devinant mon trouble tu me dis c’est moi, si, c’est Isa, je suis venue te voir, je ne suis pas morte, regarde ma cicatrice, et tu ouvres lentement ton chemisier, sans honte, en me souriant. Je te regarde convaincu dans le rêve que ce n’est pas un rêve, que je ne dors pas, c’est inouï, j’ai du mal à comprendre mais l’évidence est là, je peux te toucher, te sentir, tu es bien vivante, de retour. À voix basse tu me dis je suis revenue à cause de ta carte postale, tu me la montres mais je vois à la photo que ce n’est pas celle que je t’ai envoyée, on se retrouve allongés sur le sol, tout est en ciment brut mais une immense vitre offre les lumières d’une ville comme flottant sur la mer, nous avons nos habits, nos corps se rapprochent imperceptiblement, toujours plus près, cherchent une tendresse, à se blottir, tes lèvres sont si proches que je sens ton souffle sur mon visage, et on reste comme ça. Quand je me suis réveillé, encore dans un demi-sommeil, avec la certitude et la sensation prégnantes en moi que tu n’étais pas morte, que j’allais te revoir, entendre ta voix, je me suis senti consolé, traversé par une joie souterraine. Il fallait tout de suite que je t’appelle, et me disant cela, comme si l’impatience de t’avoir au téléphone m’avait brusquement réveillé, la réalité m’est revenue de plein fouet, un vrai coup cinglant, et ç’a été une telle douleur, une telle rage surtout, une rage contre les odieux pièges du rêve. Les jours suivants je me suis couché avec la crainte de revivre un rêve aussi cruel, retrouvant une longue période d’insomnie, désirant un sommeil noir, un sommeil de pierre, un sommeil de pomme.

Dans ce rêve, je ne voyais pas cette cicatrice que tu aurais dû avoir après l’opération si elle avait réussi, mais je pense seulement aujourd’hui que même morte ils ont dû te recoudre de haut en bas et que ton cadavre aussi portait cette cicatrice. T’ont-ils recousue avec minutie ou bien grossièrement, comme sur la photo de cette jeune Mexicaine nue sur une table d’autopsie, qui me revient à l’esprit soudain avec ce genre de question tordue, et je me demande pourquoi. J’ai la vision de ton corps mort, ta mort jeune, la beauté sereine de ton visage mort, tes paupières closes. Les chirurgiens t’ont recousue, on a drainé ton sang, on lui a injecté un liquide embaumeur, on t’a nettoyée, habillée, peignée, maquillée, et ton visage est serein, figé, beau d’une beauté inhabituelle et qu’on a du mal à reconnaître.

La mort m’a regardé fixement dans les yeux, a observé mon corps nu, ensanglanté, couvert de poussière d’or, et pendant qu’elle s’apprêtait à tendre ses bras vers moi, quand j’ai senti son haleine glacée, j’ai lancé ce hurlement qui ne pouvait pas sortir de la gorge d’une moribonde, un hurlement de rage, un hurlement d’amour pour la vie que je ne voulais pas abandonner à 18 ans, j’ai hurlé mon viva la vida, et la grande chienne, abasourdie, est restée stupéfaite au moins autant que les vivants qui se pressaient autour de moi. Quand j’ai découvert ce texte de Frida Kahlo, je me suis dit à haute voix sans réfléchir, Isa, pourquoi tu n’as pas poussé ton viva la vida ? Mais anesthésié, qui peut crier au visage de la mort ? Des années plus tard on m’a fait une anesthésie générale. Au réveil, après une phase de vague délire d’où émergeait peu à peu la conscience, je ne me souvenais de rien, j’étais ressorti d’un trou absolument noir, sans aucune sensation, aucune image, aucune conscience de ce temps mort. Noir et inexistence. J’aurais pu ne pas me réveiller, je n’en aurais eu aucune conscience, jamais, aucune sensation. Et j’ai pensé à ta mort, avec l’illusion de comprendre comment tu étais « partie ».

Que serait devenue Isa, je me le suis demandé en regardant Isolde au restaurant, après l’avoir, elle, rencontrée par hasard, et quand elle m’a posé la seule question à laquelle je ne m’attendais absolument pas.
– Et ta copine qui était malade, qu’est-ce qu’elle est devenue ?

Comment pouvait-elle se souvenir d’Isa ? J’avais à peine parlé d’elle à Isolde, à regret, et il a fallu qu’elle devine ou soupçonne bien des choses à ce moment-là pour ne pas avoir oublié Isa et me poser cette question, alors qu’on se revoyait pour la première fois depuis dix-huit ans. J’ai simplement répondu qu’elle était morte, juste après… Je n’ai pas terminé ma phrase.
– Juste après quoi ? a insisté Isolde. Et comme je ne disais rien sans la quitter des yeux, j’ai encore pu constater sa redoutable intuition. Ta fuite ?

J’ai continué à me taire, buvant mon verre de vin et regardant Isolde. Ses yeux, sa bouche, ses fines rides autour, la beauté de cette femme de 45 ans qui me troublait encore. Isolde m’a souri et je n’ai pu m’empêcher de sourire à mon tour. Je crois qu’elle aussi avait envie de m’embrasser, mais nous savions qu’aucun des deux n’allait se pencher au-dessus de la table, que ce n’était pas encore le moment ni le lieu, et qu’on pouvait tout aussi bien ne pas s’embrasser. Ne voulant plus penser à cette tentation, je me suis remis à parler.

Depuis des années je ne pensais plus à Isolde, sauf furtivement, de façon involontaire, m’appliquant toujours à ne pas m’attarder sur les images ou sensations qui remontaient. On n’oublie pas, on s’efforce juste de ne pas remuer le souvenir. Après « ma fuite » j’ai durement et longtemps bataillé avec moi-même pour ne plus être hanté par sa présence, pour ne pas céder au désir qui me tenaillait de la revoir, de jouir avec elle. Si j’avais redouté au début – et désiré dans l’ombre de cette peur – de la croiser par hasard, avec le temps je n’envisageais même plus cette possibilité, encore moins dix-huit ans plus tard à Madrid, où je vivais depuis quelques semaines. Isolde faisait partie de mon passé, point, et ce passé avait fini de me tourmenter. Des choses fortes et déterminantes pour moi, vécues ces dix dernières années, ont enfoui mon histoire avec Isolde. La présence d’Isa dans ma mémoire a été plus constante, à cause de sa mort. Par son absence définitive, sa présence a pris une place et un sens tout autre.

Mais en revoyant Isolde dans la rue, je me suis rendu compte que ce n’était qu’une illusion, que cela ne voulait rien dire, j’ai dans la seconde senti une palpitation, quelque chose où se mêlaient l’inquiétude et le plaisir, un déferlement de souvenirs moins sous forme d’images que de sensations confuses que je n’ai pas eu le temps d’esquiver. Je marchais sans itinéraire ni but précis, pour le plaisir de marcher en ville, et j’ai fait une chose qu’habituellement je ne fais jamais, je suis retourné sur mes pas pour prendre un autre chemin, sans raison particulière, sauf que je n’avais soudain pas envie d’être dans cette rue-là, et deux minutes après, arrivant sur la Plaza del Ángel, j’ai vu une femme, presque de dos déjà, descendre la calle Huertas, et j’ai aussitôt pensé à elle, que c’était Isolde, impossible de confondre sa silhouette, sa démarche, les traits de son visage même aperçus en raccourci. Est-ce que j’allais l’aborder ou la laisser filer ? J’ai marché derrière elle, pour être sûr, pour me laisser un temps de réaction, mais c’est Isolde qui a résolu mon indécision en se retournant, comme si elle avait perçu l’insistance d’un regard dans son dos, qu’on la suivait.

Nous sommes restés plantés là, n’arrivant pas à y croire, à nous regarder en silence avant qu’un sourire nous vienne aux lèvres, et Isolde m’a dit bonjour, en français, et j’ai répondu la même chose, on ne s’est pas touchés, pas fait la bise. Sans nous concerter, on s’est remis en marche côte à côte, tout en parlant, avec presque trop de naturel, presque enthousiastes de ce hasard dans notre surprise où le plaisir se mêlait au trouble. Aucun de nous deux n’a proposé de prendre un verre, on a beaucoup marché en faisant une sorte de boucle, puis on a quand même fini par aller dîner quand Isolde s’est soudain exclamée, reconnaissant une manière et un ton impulsifs bien à elle, « J’ai faim ! » Je l’ai emmenée dans un restaurant galicien très connu à Madrid, mais il était encore tôt pour les Madrilènes et il n’y avait pas grand monde.

Ça m’a fait bizarre de marcher avec elle dans les rues de Madrid, quelques minutes avant Isolde était encore effacée de ma vie, et je me retrouvais à côté de cette femme que j’avais connue dix-huit ans plus tôt, frôlant son corps toujours svelte, magnifique dans sa petite robe d’été, ayant à peine besoin de me pencher pour sentir l’odeur de ses cheveux, m’efforçant de ne pas trop regarder ses jambes à cause de leur capacité à me troubler, et je repensais à nos marches nocturnes dans Bruxelles ou Amsterdam, à cette première nuit après son concert. Isolde m’avait proposé une invitation, je l’avais connue quelques jours avant, nous n’avions échangé que quelques mots, et j’étais venu de Bruxelles pour l’écouter.

Quand on se retrouve à la sortie de la salle à Amsterdam – je me suis imaginé qu’on irait boire un verre avec les deux autres musiciens du trio, mais ils se sont séparés sur le trottoir, ce qui m’a soulagé –, j’aime qu’Isolde ne me demande pas si le concert m’a plu. Ce qui m’a fasciné c’est la voir jouer, debout, la voir faire corps avec son instrument, tanguer mélodieusement avec lui, la musique à la fois sortir d’elle et la pénétrer, la tension de ses muscles, son visage terriblement concentré, enfoui dans la musique et la musique rejaillissant sur elle… Mais je ne lui dis rien, peut-être plus tard, je n’aime pas trop parler d’un spectacle dès que je viens d’en sortir, c’est pour ça que j’aime aller seul au cinéma ou au théâtre. Ce qu’elle me demande c’est si j’ai faim et si je connais Amsterdam. Non, je découvre, je lui raconte rapidement comment j’ai passé l’après-midi, et je n’ai mangé qu’un sandwich.
– C’est une ville à déambuler, dit-elle.

J’aime vraiment son accent. Et sa bouche. Puisqu’on est tout près, elle voudrait déposer son violon chez elle. C’est un violon qu’elle a acheté à Paris, elle n’aime pas tellement traîner avec, il vaut une fortune. Je l’attends en bas de l’escalier, puis on va manger dans un restaurant du Jordaan, le quartier où elle habite. La bouteille de vin blanc est finie. Isolde me regarde.
– Je n’ai pas envie de rentrer, qu’est-ce qu’on fait ?

À cette heure-là je ne sais pas s’il y a encore un train pour Bruxelles, et je m’en fous, je n’ai pas envie de rentrer moi non plus. Je suis venu les mains dans les poches, je trouverai bien un hôtel zéro étoile quelque part…
– J’ai tout le temps de déambuler la ville.

Nous marchons dans la nuit, les rues sont plus ou moins animées, plus ou moins lumineuses, on traverse une passerelle, vers une petite place, je me trouve un peu en retrait d’Isolde, ses jambes gainées de noir tendent le tissu de la robe bien au-dessus des genoux. Ses jambes me sourient, et mes muscles en tremblent. Un peu plus loin Isolde s’arrête, tournée vers l’eau, je m’appuie sur le bord d’un parapet, dos au canal. Elle vient se mettre face à moi, presque entre mes genoux. On se regarde, immobiles. J’ai un peu peur, de quoi je ne sais pas trop, mais j’ose, c’est plus fort que moi je le fais, je pose mes mains sur ses hanches, et lorsque je sens Isolde frémir avec un souffle, une exhalation qui est presque un cri et presque un rire, c’est une décharge dans le sang, une intuition me traverse, je l’oublie aussitôt, et les mouvements se précipitent, mes bras entourent ses reins et la tirent, sans se dégager Isolde résiste, le dos s’arque, la tête et les bras tendus en arrière. Si je la lâche, elle tombe. Mais je serre plus fort, mes lèvres cherchent sa gorge, mon corps son corps, mes dents glissent le long du cou, et le même frisson nous parcourt, sa tête chute au creux de mon épaule, je ne respire plus que sa chevelure. Dès qu’elle m’offre son visage, ma bouche le couvre, avec l’impression de l’attirer vers un gouffre, mais sa bouche happe la mienne, ses lèvres sur mes lèvres ont le goût du vertige, et quand nos yeux s’atteignent, je ne sais plus lequel d’elle ou moi emporte l’autre. Mais c’est elle. Isolde me tire par la main, m’entraîne en courant, nos corps tournent l’un autour de l’autre, se frôlent, se touchent, se séparent. Si je lui prends le bras, elle le durcit, si j’entoure sa taille, elle se cabre, m’empêche de la saisir, fuit en courant, très vite, les talons claquant mais juste quelques mètres. Vers elle doucement j’avance, elle se retourne et marche à reculons, me rend mon sourire, légèrement courbée vers moi, et d’un coup je m’élance et l’attrape, elle me lance à nouveau ce souffle qui condense rire et cri, ou le lance au ciel noir, elle gigote mais je serre davantage, l’embrasse dans le cou, partout où mes lèvres arrivent à se poser, on s’arrête au milieu du trottoir, mes bras autour de sa taille, ses mains sur ma nuque fouillant dans mes cheveux, nos bouches se dévorent, baisers de faim, de manque. Puis elle repart vite, longues enjambées, longues jambes, me laissant sur place, elle tourne la tête, les yeux joueurs et brillants, comme pour vérifier si je la suis bien, ne sait-elle pas déjà que je suis prêt à la suivre partout ? Une fois à sa hauteur, on se prend la main, elle pose quelques secondes sa tête sur mon épaule, regards, sourires, silence. Je cherche à nouveau sa bouche, elle me la refuse, alors je mords son oreille. Isolde écarquille les yeux, exagère sa plainte, « Sauvage ! » me dit-elle. Je lui montre les dents. C’est elle qui est sauvage. « Moi ? » Et tandis qu’elle feint l’étonnement je confirme de la tête. C’est indéniable, Isolde dégage quelque chose de sauvage, son corps, son attitude, ses regards, de sauvage et de souple. »

Extrait
« « Ne pas rater sa mort. » C’est quoi ne pas rater sa mort ?
Ma réponse: S’il n’y a rien après la mort, on ne peut pas faire l’expérience de la mort, de ce rien, puisqu’une fois mort on ne sait rien, on ne sent plus rien. On ne peut faire que l’expérience de mourir. C’est cette expérience que je ne voudrais pas “rater”, c’est-à-dire en avoir conscience. Mourir dans le sommeil, si je ne le sens pas, ne pas se réveiller, mourir comme on dit de « sa belle mort », voilà ce qui pour moi serait “rater sa mort”.
La sienne: Et si tu sentais l’ombre de la mort planer au-dessus de toi, pire, si tu sentais l’ombre de la mort s’étendre en toi, est-ce que tu penserais à la mort de la même façon?
Et la mienne: Je ne sais pas. Sans doute que non. Et encore moins si elle venait, à contretemps et scandaleusement, usurper sa place. Et je joignais un fragment du poème de Rilke où il souhaite à chacun « sa propre mort ».
Isa m’avait répondu avec un poème de Desnos (Comme une main à l’instant de la mort et du naufrage se dresse), accompagné d’un dessin naïf et drôle où elle se caricaturait en dansant avec un squelette et moi faisant la lecture au chevet d’un lit vide, un chat assis sur la table de nuit comme à la place d’une lampe nous observait avec ironie.
Le poème de Desnos se termine par ces vers :
Tu pleureras sur mon tombeau,
Ou moi sur le tien.
Il ne sera pas trop tard.
Je mentirai. Je dirai que tu fus ma maîtresse.
Et puis vraiment c’est tellement inutile,
Toi et moi, nous mourrons bientôt. »

À propos de l’auteur
CHAUMET_stephane_©DNA_DRStéphane Chaumet © Photo Mara – DR

Stéphane Chaumet est né à Dunkerque en 1971. Écrivain, poète et traducteur, il a passé de longs séjours dans différents pays d’Europe, d’Amérique latine, au Moyen-Orient, en Asie et aux États-Unis avant de s’installer à Bogotá (Colombie). À une œuvre déjà riche, il ajoute Le goût du vertige en 2022. (Source: Éditions des Lacs)

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Notre si chère vieille dame auteur

SERRE_notre-si_chere_vieille_dame_auteur  RL_ete_2022

Finaliste du Prix Médicis 2022

En deux mots
Un réalisateur, un cameraman et une scripte se rend auprès d’une romancière mourante pour recueillir ses confidences et tenter de lire son dernier manuscrit. Mais la tâche s’annonce ardue, car il manque de nombreux passages.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La fabrique du roman

Autour d’une vieille dame auteur, Anne Serre joue avec le lecteur. Son court roman décortique avec finesse la façon dont l’écrivaine construit son histoire et ses personnages. Avant que ces derniers ne lui échappent.

Une vieille dame auteur, au crépuscule de sa vie, continue à s’amuser avec ses personnages. Elle ne laisse pas seulement un manuscrit, elle poursuit son dialogue avec Hans, le narrateur, sous le regard un peu circonspect de Holl, l’homme qui partage sa vie et doit bien laisser un peu de place à cet autre homme, même si pour l’instant il est dans son grenier, à regarder le paysage par un interstice.
Une équipe de tournage, réalisateur, cameraman et scripte s’invitent à ce moment pour recueillir le récit qu’elle laisse inachevé et ses confidences: «De la même manière qu’il m’est arrivé de penser qu’avec la seule force de mon désir je pourrais me retrouver réellement dans mon passé, j’ai parfois pensé qu’il ne tenait qu’à moi de faire sortir mon narrateur de son grenier et de l’entraîner sur les routes, en chair et en os, dans son costume gris démodé».
Alors le miracle du roman opère. Il entraîne le réalisateur-narrateur avec Jacques, le musicien-cameraman, et Édith, la scripte-tricoteuse et sculpteur, sur le chemin qu’a emprunté Hans, «sans s’étonner ni questionner davantage». Car ils entendent bien redonner au manuscrit son entièreté, combler les passages manquants. Un travail d’équipe qui va finir par payer.
Ensemble, ils vont revisiter l’enfance et la jeunesse de la vieille dame, les pages évoquant son père, l’homme de la Riviera dans son blazer froissé. Lui qui est parti trop tôt ne va cesser de jeter un regard bienveillant sur l’œuvre en cours. Ils retrouveront aussi Hans, qui les a longtemps tenus en haleine et dont ils n’apprendront finalement guère plus que les quelques mots lâchés au détour de son errance.
Dans ce court roman, Anne Serre explore avec malice l’acte créateur et nous propose de la suivre dans la fabrique du roman. Un jeu de miroirs assez fascinant, déroutant à souhait, qui permet à la romancière de jouer sur de nombreux registres simultanément, à la manière d’une organiste qui, à elle seule, joue une symphonie. Un peu comme si ce qu’elle faisait jusque-là livre après livre, en explorant le conte avec Petite table, sois mise! Le scénario avec Film, le théâtre avec Dialogue d’été ou le pastiche avec Voyage avec Vila-Matas était désormais rassemblé ici. Voilà comment Anne Serre est devenue virtuose!

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Signalons le numéro d’octobre du Matricule des Anges qui fait sa Une avec Anne Serre à l’occasion de la parution de «Notre si chère vieille dame auteur». Et ses très justes mots de présentation : «en redoutable marionnettiste, l’écrivaine se joue des temporalités et des réalités qui nous entraîne loin dans la littérature.»

Notre si chère vieille dame auteur
Anne Serre
Éditions du Mercure de France
Roman
128 p., 14 €
EAN 9782715256538
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans le sud, à Thézan-lès-Béziers. On y évoque aussi Bordeaux et Fontainebleau ainsi que des voyages à New York, Milan, Venise, Vérone.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une vieille femme écrivain, donnée pour mourante, laisse un manuscrit inédit et désordonné avec des pages manquantes. Venus pour la filmer, un réalisateur, un cameraman et une scripte vont s’acharner à le reconstituer. Mais la vieille dame auteur n’est pas seule : il y a auprès d’elle la jeune femme qu’elle fut, un étrange personnage qui fut son père, un garçon à bonnet rouge qui fut son compagnon d’été, un certain Hans qui ne prononce jamais qu’une seule phrase…
À son habitude, Anne Serre livre ici un roman plein de chausse-trappes, aux allures de conte, sur l’enfance mystérieuse et l’écriture à l’œuvre. Chez elle, comme le disait W.G. Sebald de Robert Walser: «Le narrateur ne sait jamais très bien s’il se trouve au milieu de la rue ou au milieu d’une phrase.»

Les critiques
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Anne Serre présente Notre si chère vieille dame auteur © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Le narrateur est assis sur une chaise, les pieds posés sur la barre supérieure, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, un peu voûté donc, dans l’angle de ce qui apparaît être un grenier un peu sombre mais éclairé tout de même par une drôle de fente qui n’est pas une lucarne mais une sorte d’ouverture étroite, pareille à un cartouche ou à une meurtrière horizontale plutôt que verticale, par laquelle, Dieu soit loué, il peut considérer le paysage s’il en a envie. Et le paysage est ravissant. Il est tout à fait du genre de celui que pouvait voir Hölderlin de son grenier à lui chez le meunier : une vue champêtre, paisible, à la fois solennelle et exacte, faite d’arbres élégants, de petits troupeaux, de lignes vallonnées, de belle lumière et de quelques toits. Bravo au paysage. Le narrateur semble ruminer, réfléchir en tout cas, en dépit de sa posture un peu accablée, mais après tout, peut-être n’est-il pas si accablé, peut-être s’est-il simplement retiré dans son grenier pour avoir la paix, parce qu’il s’y sent bien – l’odeur du bois est agréable –, parce qu’il aime bien regarder par cette petite ouverture ? Il est vrai que c’est plus joli qu’au cinéma. Même moi qui suis à l’autre bout du grenier – assez vaste –, regardant tour à tour le narrateur assis de profil et cette ouverture lumineuse comme une espérance, je me sens heureuse et tranquille dans cette situation.

Normalement, on ne peut pas s’approcher aussi près d’un narrateur. Ce n’est pas que c’est interdit ou tabou ; c’est plutôt que cela ne se fait pas. C’est presque inconvenant. Mais nous en sommes arrivés à une telle situation, lui et moi, que l’inconvenance n’est plus un obstacle valable. Il ne tourne pas les yeux vers moi même s’il sait parfaitement que je suis là. De mon côté, je me sens avec lui comme on peut se sentir avec un être imaginaire ou un fantôme, ou une présence sauvage qui pourrait aussi bien bondir et vous assassiner, mais curieusement, alors que je suis assez peureuse d’ordinaire, je n’ai absolument pas peur de lui. Enfin nous y voilà ! lui dis-je en chuchotant. Cela fait tant de temps que je souhaitais te retrouver. Je n’arrivais pas à mettre la main sur toi. Où que je me tourne, tu n’étais pas. Tu semblais avoir déserté. Et te voilà à ton poste, dans ce grenier, regardant par cette fente lumineuse ce qui peut bien se passer dans le paysage.

Il porte ce costume gris un peu défraîchi et démodé que je lui ai toujours connu. C’est un narrateur assez élégant, au fond. S’il avait porté des baskets et un tee-shirt je me serais sentie mal à l’aise car il aurait ressemblé à une personne réelle. Son genre de costume me fait penser qu’il vient forcément du passé, d’un passé pas si lointain d’ailleurs, début vingtième siècle, je dirais. Après-guerre ? Avant-guerre ? Hors la guerre. Il n’a pas connu la guerre. Je crois même qu’il ne sait pas ce que c’est. C’est peut-être parce qu’il a toujours vécu au fin fond de la campagne. Il me donne l’impression – pas uniquement maintenant, c’est toujours ainsi que je l’ai vu – de n’avoir contemplé que des toits, des arbres, des silhouettes. On a l’impression aussi qu’il n’a pas été engendré. Supposer une mère ou un père, ou une mère et un père au narrateur, c’est difficile. Ou alors dans son enfance, lorsqu’il était petit et promis à son destin de narrateur comme des enfants tibétains sont promis au rôle de Rinpoché. En tout cas il est seul, isolé dans le monde mais sans en souffrir du tout ; c’est son statut. Je ne me suis jamais vraiment posé la question de sa virginité. A-t-il connu ou connaît-il parfois le contact charnel avec un ou une autre ? Il se peut que le narrateur ait un double, un triple fond. Déjà, son existence et sa présence sont bien mystérieuses, mais comme avec le cosmos, les planètes et les univers, on peut imaginer qu’au-delà de ce que l’on voit et perçoit, il y a une vie enténébrée du narrateur à des millions d’années-lumière. On pourrait d’ailleurs dire cela d’à peu près tout le monde, non ?

Moi-même, je dois être un drôle de corps pour me sentir si bien avec lui, en sa présence. Attention : je peux me sentir bien avec d’autres êtres, vivants, gentils et doux. Et d’ailleurs je ne pourrais pas me contenter de ma relation avec le narrateur. Si je n’avais que celle-là, me manqueraient mille autres choses : il faut bien que je vive. Car avec lui, on ne vit pas, on est ailleurs, on est dans un temps suspendu, éternel, comme si tout s’était arrêté. J’ai un attrait que je pourrais qualifier d’érotique pour ce temps suspendu, arrêté, car c’est celui de la plus grande félicité de mon âme, de mon esprit, et presque de mon corps. Je me rappelle un ami qui me disait fort justement qu’au fond, dans l’existence, on fait mille choses, mais que la seule chose qu’on attend, c’est de faire l’amour, et que tout le reste est en quelque sorte du remplissage dans l’attente de ce moment. De mon côté, je pourrais dire cela de ma rencontre avec le narrateur. Tout le reste est du remplissage, parfois bien agréable, mais dans l’attente de cette rencontre muette dans le grenier ou ailleurs – parfois c’est ailleurs. Enfin, pas si muette cette rencontre, même si l’on ne parle pas, car alors passent des courants d’une force et d’une fluidité peu communes entre lui et moi. Je pourrais même dire que c’est là la vraie conversation.

Nous allons donc demeurer ensemble quelque temps, lui et moi. Je jette un œil dans le grenier où à vrai dire il n’y a pas grand-chose. J’ai connu un grenier de ce genre dans mon enfance, dans la maison de vacances de mes grands-parents maternels à Thézan-lès-Béziers. C’était une drôle de maison qu’on n’ouvrait qu’en juillet et qui restait fermée tout le restant de l’année, aussi, quand nous y arrivions, le premier soin de mon père était-il de s’armer d’un balai et de se rendre sur la terrasse que surmontait l’énorme tête d’un tilleul planté plus bas, pour en repousser et chasser l’amas de feuilles qui s’y étaient accumulées depuis un an, parmi lesquelles circulaient peut-être des scorpions. La pièce à vivre, les chambres et la terrasse étaient au premier. Au second, il y avait un grand grenier vide auquel, j’ignore pourquoi, nous n’avions pas accès. On pouvait cependant en entrouvrir la porte et considérer ce grand grenier entièrement vide, mais il n’était pas question d’y jouer et encore moins de s’y installer. Le grenier de mon narrateur n’est pas aussi vide que celui de Thézan-lès-Béziers, et d’abord, il est plus petit, plus sombre, plus bas de plafond ou plutôt de combles. Il y a bien quelques meubles ou caisses dans un coin et un autre. Par son plancher disjoint, on peut, non pas distinguer le jour, mais parfaitement entendre les sons de la pièce au-dessous.

Je regarde si c’est ce qu’il écoute, mais non, il n’écoute pas ou guère. Ce qu’il fait surtout et même exclusivement, semble-t-il, c’est regarder par la fente lumineuse, et encore, pas tout le temps, pas comme un guetteur, non, plutôt comme quelqu’un qui vérifierait quelque chose en jetant des coups d’œil, ou que le spectacle de la nature aiderait à rêver. Je regarde avec lui, mais située plus loin de l’ouverture puisque je suis à l’autre bout du grenier, ce qui fait que de mon côté j’en suis quasiment réduite à ne voir qu’une fente lumineuse, tandis que lui, très bien situé par rapport à cette ouverture, peut distinguer les innombrables détails sans cesse changeants du paysage.

(…) (manque ici, dans le manuscrit, une dizaine de pages, que l’auteur du texte, interviewée sur son lit de mort, résuma ainsi) :

Si je me souviens bien – mais il est si loin, ce texte –, suite à la phrase précédente, la narratrice raconte qu’elle essaie de se mettre à la place du narrateur pour imaginer ce qu’il voit. Elle dit : je joue à être lui. Puis elle dit qu’au premier plan il voit des arbres grands et beaux, une grange auprès de laquelle un homme s’affaire avec des vaches, et un peu plus loin un troupeau de boucs « aux poils jaunes et aux cornes extraordinaires » qu’elle décrit entre autres comme « pyramidales ». Puis elle dit que ce troupeau semble sortir du Parnasse, de la mythologie antique, et qu’elle le voit comme un signe, probablement le signe qu’elle va se mettre à raconter une histoire. Mais elle précise qu’elle ne veut pas trop interpréter car elle ne veut pas « délirer comme Strindberg ». Mais il est clair que ce troupeau n’a rien à faire là : « Dans cette région il y a peu de moutons et de chèvres, plutôt des vaches, des chevaux et des ânes », dit-elle. Ensuite, elle dit qu’elle l’a remarqué en arrivant au village (avant de monter dans la maison et d’accéder au grenier), et elle raconte comment elle est partie, le matin, de son village à elle, à pied, pour venir à celui-ci, parce qu’elle s’était rappelée qu’elle s’y était promenée avec son père lorsqu’elle avait vingt ans et que ce souvenir pourtant un peu flou était celui d’une grande joie. Elle raconte comment elle a quitté sa maison le matin, en annonçant à Holl (son compagnon ?), qui semble y passer l’été avec elle (elle précise que c’est sa maison d’été), qu’elle partait se promener. Holl lui recommande de rentrer « avant la nuit tombée ». Elle emporte un sandwich et une petite bouteille d’eau et elle dit qu’elle ne prend jamais de téléphone quand elle part ainsi vagabonder, car elle en a assez d’être toujours « joignable », et que si elle avait toujours été « joignable » et avait toujours pu joindre les gens, elle ne serait jamais devenue écrivain. Elle dit enfin – je résume, je résume, il y avait bien dix pages déjà écrites et vraiment écrites – qu’il y a douze kilomètres entre sa maison d’été sur un plateau et le village où elle veut se rendre, appelée par son souvenir. Que du plateau elle doit descendre dans une vallée si profonde qu’elle est noire vue d’en haut, puis monter sur l’autre versant, marcher sur les crêtes, avant d’apercevoir au loin le village. Elle dit aussi – mais c’est avant, je m’en souviens maintenant – que le paysage vu de son plateau est magnifique, avec d’un côté une barrière de montagnes massives et bleues d’où l’on voit s’envoler des deltaplanes et des parapentes, et que de chaque côté du sentier où elle marche – toujours sur son plateau – il y a de hautes fleurs jaunes raides, des chevaux qui se baignent dans des étangs, « et c’est à peu près tout ». Je ne me rappelle plus à quel temps des verbes elle parle, dit la vieille dame auteur sur son lit de mort, mais il me semble qu’à ce moment-là du récit, c’est au passé composé, du type : j’ai traversé le plateau, je me suis dit que, j’ai pensé que. Mettez ce temps-là, dit la vieille dame, bien sûr ce ne sera plus le texte, ce ne sera pas le texte qui était vraiment écrit et qui commençait, je me rappelle, à vraiment me porter. On devait en être vers la page douze à peu près, le roman commençait vraiment. Je pensais très vaguement à Lenz de Büchner, dit la vieille dame, mais vraiment vaguement (et elle rit un peu) car je n’avais plus le moindre souvenir exact de Lenz, mais juste un souvenir très vague, vague exactement comme celui de ma promenade avec mon père dans ce village que j’avais décidé d’aller revisiter : souvenir vague d’une joie profonde. Là, la vieille dame se met à fermer les paupières, qu’elle a bombées et translucides. Madame la vieille dame, lui dis-je – moi qui l’interroge en qualité de réalisateur/interviewer –, désormais vous êtes entrée dans votre roman avec cette interview que nous faisons de vous, je vous en prie ne mourez pas tout de suite car cela est intéressant, cela apporte quelque chose au livre dont nous aurions été déçus qu’il ressemble trop au Lenz de Büchner. Madame la vieille dame, please, réveillez-vous, un peu de vie encore, et même beaucoup de vie : nous voulons reconstituer cette histoire, il faut absolument que vous nous assistiez.

Je vous ai tout dit ou à peu près pour ce passage manquant, dit la vieille dame, les yeux toujours fermés mais paraissant moins morte. Reprenez là où vous retrouverez du texte, et s’il manque quelque chose, interrogez-moi à nouveau. J’ai beau être mourante, mes textes me sont encore assez présents à l’esprit. Il me semble que juste après les dix, douze pages disparues, la narratrice disait quelque chose de la sécurité qu’il y avait à se promener, même seule, même nuitamment, dans ce paysage de plateaux, de montagnes, de vallées. Poursuivez, mes amis, et là où cela manquera, faites appel à moi. Je ne suis pas encore passée dans l’autre monde.

(Suite du texte trouvé dans un fichier intitulé « roman » dans l’ordinateur de l’auteur) :

(…) il semble que dans ce pays on ne haïsse point. Ce qui est étrange, car dans les fermes et maisons isolées il doit bien y avoir des ressentiments, des désirs de vengeance, de l’envie et des folies rôdeuses. Je me sentais toujours un peu coupable de laisser Holl derrière moi quand j’allais à la rencontre du narrateur. C’était comme le tromper d’une certaine manière, ou du moins être traître. Je passais ma vie à persuader Holl que je l’aimais – ce qui était vrai –, mais au moindre appel du narrateur j’étais capable de quitter Holl pour lui. Holl eût-il été à la dernière extrémité et le narrateur m’eût-il appelée, y serais-je allée ? Oui. Mais Holl le savait. Il me connaissait par cœur. L’appel du narrateur, c’était la flûte d’Hamelin, il n’y avait vraiment rien à faire, c’était ce qu’il y avait de plus fort au monde. Tout d’un coup mon œil se plissait, mon corps rajeunissait, et je partais, quoi qu’il se passe dans ma vie, pour le rejoindre et jouer avec lui une mystérieuse partie de cartes.

Je ne vais pas ici raconter mon trajet du plateau au village, car je l’ai déjà fait trente-six fois dans d’autres livres et maintenant j’en ai un peu assez. Et puis c’est fait. Revenons au grenier, où, comme je l’ai dit, je me trouve en compagnie du narrateur assis sur une petite chaise, de profil, dans son costume gris. Cette chaise est curieuse, d’ailleurs, je ne cesse de l’examiner pour trouver ce qu’elle a de bizarre, voilà, j’y suis : si l’on veut, on peut la déplier et alors elle forme un escabeau. Il y avait des chaises de ce genre autrefois. Et dans ce grenier, enfin c’est la paix. Ce n’est pas que ma vie soit particulièrement agitée mais il y a tout de même toujours trop de bruit, de rumeurs, de voix, de choses à faire et à prévoir pour l’avenir. Avec Hans (j’ai décidé d’appeler le narrateur Hans, pour ne pas répéter cent fois le mot « narrateur »), nous vivons dans un silence traversé de mille voix, mille rires, mille murmures silencieux qui s’enchevêtrent, forment des réseaux légers et transparents comme les toiles d’araignée éclairées par le jour. Ce qui est drôle, c’est qu’il observe le dehors et que je l’observe observant. On dirait un tableau. Je vois par exemple qu’il porte des chaussettes rouges, comme dans les tableaux de Corot où il y a toujours quelqu’un de minuscule dans un grand paysage vert, jaune et brun portant un bonnet rouge. À peine est-ce un bonnet, d’ailleurs. C’est comme un point final, une signature. J’ai toujours pensé – mais il faudrait que je vérifie cela auprès de critiques d’art – que Corot posait ce point rouge à la fin de son tableau, une fois que tout le reste était en place et peint à l’extrême, à l’extrême de ce qu’il pouvait faire et qui était assez prodigieux. Sans le point rouge, avais-je pensé, le tableau n’aurait pas été fini, il aurait même été beaucoup moins beau. On se serait dit, oui, c’est une très belle toile mais il manque quelque chose pour que cette toile soit vraiment un chef-d’œuvre. Il posait le point rouge – coquelicot parfois, vermillon – et c’était fait, c’était un chef-d’œuvre. Je me suis demandé pourquoi Hans avait des chaussettes rouges dans ce grenier gris, blond puis brun par endroits, et j’ai pensé que c’était quelque chose qui avait à voir avec Corot.

Quand nous sommes ainsi réunis silencieusement et longuement, lui et moi, il y a toujours une femme pour se charger de nous apporter quelque chose à manger, à boire, faire un brin de ménage. C’est une vieille femme pas bavarde elle non plus, je suis toujours un peu gênée qu’elle ait à monter l’escalier pour nous, mais il semble que les choses soient réparties ainsi et lorsque l’organisation des choses vient du ciel, il serait non seulement idiot de vouloir les changer, mais sacrilège. L’histoire se forme tandis que Hans observe au-dehors et que je l’observe observant. De temps en temps tout de même, il tourne la tête et pose une question, le plus souvent inattendue. Comment se porte Holl ? m’a-t-il demandé ce matin. Il va bien, ai-je répondu en me balançant doucement dans mon rocking-chair. Il s’occupe de notre maison d’été sur le plateau, il adore aller se promener sur le sentier et regarder les vaches, les chevaux qui se baignent, puis il rentre et lit longuement. Il y a peu, ai-je dit à Hans, nous nous sommes disputés un soir et violemment, Holl et moi. Il prétendait que dans certaines circonstances, je le manipulais, et c’était cette idée de manipulation qui le mettait hors de lui. Hans n’a pas tourné la tête, mais je pense qu’en regardant par la fente lumineuse il avait cette information en tête et que cette information ajoutait quelque chose à sa manière de regarder.

Parfois, il éclate de rire, d’un rire franc, très frais, et j’aime beaucoup cela. Je me lève alors et je m’approche de lui très près, un peu trop près, et je regarde par l’ouverture sur la campagne ce qui a bien pu l’amuser autant. Je ne vois que des branches admirables, si élégantes (ah, si les êtres pouvaient être élégants comme des branches !), des prés, de la lumière, de petits mouvements au loin. Je crois que c’est sa Joie qui le fait rire, il ne rit que de ça, de toute cette joie dans son corps discret revêtu de gris et de chaussettes rouges, assis dans un grenier à guetter une toute petite partie du monde. »

Extraits
« De la même manière qu’il m’est arrivé de penser qu’avec la seule force de mon désir je pourrais me retrouver réellement dans mon passé, j’ai parfois pensé qu’il ne tenait qu’à moi de faire sortir mon narrateur de son grenier et de l’entraîner sur les routes, en chair et en os, dans son costume gris démodé.» p. 33-34

« Nous avons donc avancé dans le chemin, Jacques, Édith et moi, à la recherche de Hans enfui ou jouant avec nous. Que, moi, je suive un narrateur en cavale, sois capable de passer mon été, mon automne, mon hiver à faire cela, que je m’accroche aux derniers mots d’une vieille dame auteur moribonde pour tenter de combler les trous et pages manquantes de l’un de ses manuscrits, c’est une manière de vivre absurde et particulière, mais c’est la mienne. Mais que des gens comme Jacques, musicien-cameraman, et Édith, scripte-tricoteuse et sculpteur, prennent ce chemin avec moi sans s’étonner ni questionner davantage, c’est presque plus intéressant. Et cela me fit penser à mon père qui était fait ainsi: il ne s’intéressait guère aux narrateurs de roman — croyait-il —, il aimait les romans pour s’y fondre comme dans un paysage, et pourtant, à chaque fois que je m’éprenais d’une œuvre, de son auteur, que mes yeux devenaient soudain écarquillés, mon énergie décuplée, il se mettait à mon service aussitôt, très désireux d’ôter de ma route tout obstacle. » p. 52

« Ma chère Marie, ce fut une bonne soirée. Nous y étions tous, personne n’a manqué à l’appel. Il y avait ma jeunesse, mon enfance, mon père parti trop tôt qui était là dans son blazer froissé. Hans, comme d’habitude, nous a tenus en haleine sans nous donner grand-chose mais comme nous étions heureux de le voir, dos à nous, regarder par la fenêtre dans ce costume gris un peu clérical qui nous plaît toujours tant! » p. 90

À propos de l’auteur
SERRE_Anne_©Francesca_MantovaniAnne Serre © Photo Francesca Mantovani

Née à Bordeaux en 1960, installée à Paris depuis ses études, Anne Serre est l’auteur d’une quinzaine de romans et de nombreux textes (surtout des nouvelles) parus en revue. Elle a d’ailleurs commencé par publier dans diverses revues avant de publier son premier roman, Les Gouvernantes (Champ Vallon, 1992). Souvent décrits comme appartenant au genre du « réalisme magique », ses romans ont été jugés aussi comme « jouant avec les limites des genres littéraires »: celles du conte avec Petite table, sois mise! (Verdier, 2012), du scénario avec Film (Le Temps qu’il fait, 1998), du théâtre avec Dialogue d’été (Mercure de France, 2014), ou du pastiche avec Voyage avec Vila-Matas (Mercure de France, 2017). Plusieurs de ses livres ont été couronnés par des prix, dont un prix de la Fondation Cino Del Duca (pour Un chapeau léopard, en 2008). Elle a reçu le Prix des étudiants du Sud, en 2009, pour l’ensemble de son œuvre, et le Prix Goncourt de la nouvelle, en mai 2020, pour Au cœur d’un été tout en or. Traduits aux Etats-Unis, en Angleterre, en Espagne et en Allemagne, ses livres sont en cours de traduction en Corée et en Hollande. (Source: anneserre.fr/)

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L’Autre Livre

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En deux mots
Deux ouvrages viennent rendre hommage à Michel Butel. Ses romans et nouvelles rassemblées en un volume ainsi qu’un fac-similé de l’un des journaux qu’il a lancés durant sa riche carrière, «L’azur». L’occasion de (re)découvrir un esprit libre et une plume aussi féconde que talentueuse.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tout Michel Butel, ou presque

«L’Autre livre» rassemble les écrits de Michel Butel. En complément à ses écrits, un second ouvrage rassemble les fac-similés de sa revue «L’Azur». L’occasion de retrouver les multiples talents du Prix Médicis 1977.

Une fois n’est pas coutume, laissons le soin à Delphine Horvilleur de commencer cette chronique. Lors des obsèques de Michel Butel (1940-2018), elle a rendu hommage à son ami avec ces mots qui retracent parfaitement l’itinéraire de ce touche-à-tout de génie: «On pourrait commencer ce récit par la fin, par ce lieu où il reposera pour l’éternité tout près d’un homme qui a tant compté pour lui, son grand père Naoum, pilier de son enfance, héritier de cette histoire juive d’arrachement et d’exil, qui plonge ses racines dans le Yiddishkeit de l’Europe de l’est, de la Pologne, de l’Ukraine et de la Russie.
On pourrait raconter la vie de Michel depuis le début, à partir de 1940, d’un mois de septembre à Tarbes où naît un petit garçon caché et sauvé. Une histoire où des Justes vont jouer un rôle-clé, et le sauver, lui et son grand père. A travers eux, la question de la justice, du courage et de la droiture morale habitera toute son œuvre, ses écrits et ses engagements.
On pourrait raconter son histoire à partir, non pas d’un héritage, mais au contraire, de la rupture d’un système familial. Raconter son histoire à partir de la façon dont il s’est fait renvoyer de tant d’établissements scolaires, du collège et du lycée, de l’école alsacienne, comme un «Robin des Bois» de cours d’école qui aurait pu mal tourner, mais qui fut aussi sans doute sauvé par sa force de séduction… et par-dessus tout, sauvé par les mots, par l’écriture et par les journaux. Raconter l’histoire d’un garçon qui crée à douze ans son premier journal, et décide que l’écriture sera le cœur de sa vie, et prend un pseudo, Michel d’Elseneur, pour se débarrasser de son nom de naissance.
On pourrait raconter sa vie à partie de son œuvre, bien sûr. Des livres et des journaux qu’il a lus mais surtout écrit et créé, et dont les titres livrent un secret : L’Azur, L’Imprévu, L’Autre Journal, L’Autre Amour, L’Autre Livre. »
Mais on peut aussi désormais raconter sa vie en lisant cet autre livre qui rassemble ses romans, nouvelles, contes, essais ainsi qu’une courte biographie. Commençons par la fiction et ce premier roman L’Autre Amour, couronné par le Prix Médicis 1977 et qui a tout du thriller d’espionnage sur fond d’affaires louches, de luttes souterraines et de chantage. Van, qui est chargé de «régler les problèmes», n’a rien d’un enfant de chœur. Pas davantage que ses donneurs d’ordre. Ni même Mérien, figure de la lutte en 1968 aux côtés d’un certain Cohn-Bendit. Tous vont finir par douter de la justesse de leur engagement, tous cherchent la vérité sans jamais la trouver. Tous ont rendez-vous avec le drame. Un résumé qui fait oublier l’essentiel que le titre du livre révèle pourtant. La belle Enecke, c’est l’amour de Van, c’est aussi l’amour de Mérien. C’est aussi le rêve inaccessible. Un ange passe…
Le second roman, La Figurante, est tout aussi désespéré. Il raconte l’histoire d’Helle, une femme qui a rêvé de retrouver son père déporté à Auschwitz avant de tenter de se trouver une autre vie en s’enfuyant de chez elle à seize ans. Entre galères et clochardisation, elle va faire de vraies belles rencontres avec d’autres cabossés de la vie, une actrice, une psy très particulière et son homme, artiste-peintre. Mais celui qui va jouer le rôle déterminant est Haas, qui vient de sortir de prison. Ensemble, ils vont croire à la rédemption avant d’être rattrapés par leurs démons.
Puis vient L’Autre livre qui rassemble une tentative d’autobiographie – «Je ne voulais surtout pas être romancier, ni poète, ni essayiste, ni auteur de théâtre. Mais écrivain. Ce qui signifiait publier simultanément un roman, une pièce de théâtre, un recueil de poèmes, un essai, que sais-je encore» – des contes, des poèmes, des bouts d’essai qui éclairent aussi la richesse d’une œuvre, les fulgurances de son écriture.
Michel Butel, en ne cessant de parler à ses morts, a surtout été obsédé par cette idée de transmettre avec une plume inspirée.
Voilà venu pour moi le moment d’une confidence. Étudiant en journalisme à Strasbourg au début des années 1980, j’ai suivi avec passion le Michel Butel patron de presse et je me suis nourri de ses journaux que Béatrice Leca – qui fut associée notamment à L’Impossible en tant que directrice adjointe et rédactrice en chef – détaille avec gourmandise dans sa préface: «mensuels, hebdomadaires, en couleur, en noir et bleu, sur papier bible, agrafés, des journaux de trois cents ou de quatre pages. Le plus célèbre: L’Autre Journal (1984-1992). Le plus fou: l’azur (1994), Le plus insolent: Encore (1993), Le plus jeune: L’Imprévu (1975). Le plus risqué: L’Impossible (2012-2013.» Je rêvais alors moi aussi d’un journalisme de «plumes», de ce pouvoir des mots capables de mettre de la poésie en politique, de l’épopée dans un match de foot, du polar dans un fait divers.
Tout ce que l’on retrouve dans L’Azur que l’Atelier contemporain a eu la bonne idée de rassembler en un volume. 55 numéros de 4 pages et un spécial été que Michel Butel voyait lui-même comme un ensemble : «Dès que possible, dès que j’aurais trouvé les quelques pages de publicité qui le financeront, j’éditerai un album réunissant les 56 parutions.» La mort et les soucis financiers l’empêcheront de mener ce projet à terme. Ce beau livre est l’aboutissement de son projet, même au-delà de la mort. C’est aussi le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à cet homme remarquable.

L’Autre livre
Michel Butel
Éditions de l’Atelier contemporain
Romans, nouvelles, contes, poèmes et autres écrits
664 p., 12 €
EAN 9782850350979
Paru le 21/10/2022

L’azur
fac-similé du journal fondé par Michel Butel
Éditions de l’Atelier contemporain
264 p., 28 €
EAN 97828503509-6
Paru le 21/10/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Autre livre
Préface de Béatrice Leca.

Au cœur de son œuvre éparse, aussi bien poétique et romanesque que théorique ou journalistique, si l’on se souvient des journaux qu’il a fondés dont les titres seuls déjouent déjà les attentes du champ médiatique comme L’autre journal, Encore, l’azur ou L’impossible, se trouve cependant une profonde nécessité. Michel Butel est avant tout un écrivain qui écrit depuis « la diagonale du désespoir », au sens où il puise dans son désespoir même les ressources pour lui échapper. Ainsi notait-il, dans le volume hétéroclite L’Autre livre paru en 1997 qui donne son nom à cette édition complète de ses écrits : « Peut-être que tout ce qui précède la mort est une affaire de lignes, d’angles, d’inclinaisons. Peut-être la vie n’est-elle qu’une géométrie variable, les sensations seulement des positions, les sentiments des directions. Et de ce lieu où nous nous attardions, de cette vie où nous fûmes si perplexes, il ne resterait que la diagonale du désespoir. » Autrement dit, écrire est une manière de « se maintenir en un état de gai désespoir », comme il le dit encore, en citant son amie Marguerite Duras.
La littérature, pour Michel Butel, est un consentement aux diagonales, aux flux transgressant perpétuellement les identités, aux innombrables « lignes de fuite » qui nous traversent, comme les nommait son compagnon de pensée Gilles Deleuze. Elle doit lutter contre l’appauvrissement de la vie, contre la mutilation de nos vies multiples ; elle doit nous rendre à la possibilité d’être toujours « autre », de vivre plusieurs vies : « Il faudrait dire à chacun et à tous : ayez plusieurs vies, toutes ces vies mises ensemble n’en feront jamais une, la vraie. Mais du moins, nous permettent-elles d’approcher la vie qui devrait être la nôtre, celle qu’on appelle vraie, d’ailleurs sans raison. » Cela revient, poursuit-il en héritier du mouvement incandescent de Mai 1968, à ne rejoindre rien qui ressemble à un parti ou à une organisation politique, mais à rejoindre plutôt « un vol d’oiseaux », « la nuée de ceux que nous aimons », où se situe « la possibilité de vie, d’action et d’espérance ».
Cette manière de se rendre insaisissable, les trois récits qu’il publia de son vivant, rassemblés ici selon ses vœux, en sont la quête. Ces récits tiennent à la fois du roman policier, du conte philosophique, du témoignage historique. L’Autre Amour , prix Médicis en 1977, raconte une double histoire d’amour en fuite : entre Enneke, actrice de théâtre au destin tumultueux, et Van, gauchiste désabusé recherché par la police ; plus tard entre la même Enneke et Guillaume, survivant du cauchemar nazi, tous deux pressentant avoir attendu « quelque chose comme cela depuis les années d’enfance ». La Figurante , parue en 1979, en est la suite : Helle, devenue figurante de cinéma après une enfance à fuir les persécuteurs nazis, croise sur son chemin Enneke, mais aussi l’analyste Annehilde, le peintre Simon, et enfin Haas, désespéré et révolté, selon qui « il nous faut mener à la fois la vie et la mort ». Quant au récit L’Enfant , paru en 2004, il se démarque de ces tentatives romanesques, par sa brièveté envoûtante, qui est celle d’une fable : dans une chambre d’hôpital, un homme recueille les paroles prophétiques d’un enfant gravement malade ; l’enfant n’a pas de nom, il est seulement « celui qui transmet un message mais il ignore lequel, il ne sait pas qui le lui a confié, il ne sait plus à qui le remettre ». L’écrivain lui-même est comme cet enfant, qui toujours « pense à autre chose ».
Un dernier récit, dont l’écriture fut dictée par la secousse des attentats du 11 septembre à New York, était resté à l’état de manuscrit ; L’Autre Histoire est publiée ici pour la première fois. Deux inconnus l’un pour l’autre, Matthias Manzon, écrivain, et Lena Zhayan, analyste, vivent une aventure brève et passionnée, alors que le monde entier et toutes les dimensions de l’existence sont ébranlés par l’effondrement des tours jumelles. Aimer, écrire, sont les seules réponses imparfaites qu’ils entrevoient à la catastrophe :
« Écris notre réponse à ce qui eut lieu, Matthias, à ce qui avait déjà eu lieu, à ce qui aura encore lieu.
Écris-la
dans notre langue,
qui n’est ni la langue de Dieu, ni celle du Diable, ni celle du Bien, ni celle du Mal
mais
celle de la beauté du monde,
oui, cher Matthias,
je te le demande
écris
dans notre langue
celle qui louange
la beauté du monde
où nous nous sommes connus. »

Écrivain? (…) Ce mot a son importance. Je ne voulais surtout pas être romancier, ni poète, ni essayiste, ni auteur de théâtre. Mais écrivain. Pour Michel Butel, disparu en 2018, être écrivain signifiait essentiellement ne pas faire de l’écriture une activité cloisonnée : écrire dans la même fièvre poèmes, contes, nouvelles, romans, essais ou fragments d’essais. L’Autre livre rassemble, pour la première fois, la pluralité des œuvres de l’écrivain protéiforme qu’il fut.

L’Azur
Préface de Jean-Christophe Bailly.
En ce temps de crise à quoi sert un journal ? Un journal, c’est une conversation. Une conversation banale : des hésitations, des reprises, des silences, des scories, des envolées, des rechutes, des images, des merveilles, des horreurs, des phrases, des noms, des erreurs, des principes, des idées, des interruptions. Si notre modernité est une série de crises perpétuelles morcelant nos solitudes désespérées, un journal doit être, selon Michel Butel, l’ébauche d’une communauté malgré tout. l’azur, mince feuille de quatre pages qui parut de juin 1994 à juillet 1995, dont il était l’unique rédacteur, sans argent, sans bureaux, sans salariés, en fut l’illustration.

L’Azur ce fut un hebdomadaire, 55 numéros de 4 pages avant ce Spécial été.
Dès que possible, dès que j’aurais trouvé les quelques pages de publicité qui le financeront, j’éditerai un album réunissant les 56 parutions.
L’Azur, ce fut aussi une minuscule théorie de 10 (très) petits livres, comportant chacun une ou deux nouvelles. Vous pouvez les commander (pour 50 francs les 10, port inclus).
L’Azur, la première année, pour dire les choses sans exagérer, ce ne fut pas facile.
Le 14 septembre interviendront de grands changements. (L’Azur n°56, 20 juillet 1995)

Les critiques / À propos de Michel Butel
Babelio
Lecteurs.com
Vacarme (Selim Nessib)
Pretexteed (Jean-Christophe Millois)
La Règle du jeu (Delphine Horvilleur)


Extrait de Notre Monde, de Thomas Lacoste. Michel Butel y parle de la presse écrite © Production http://www.notremonde-lefilm.com

Extraits
L’autre amour
« Quand accomplir un mouvement redevient possible, elle s’enfonce dans le dédale des couloirs à la recherche de Marennes ; tout entière enfermée dans la décision de partir. Partir. Une idée à la fois, cela permettra peut-être de se sauver. Elle ne trouve pas Marennes, ou elle ne le reconnaît pas. Si seulement elle parvenait à partir. Où ses pas ne la portent pas, elle va. Des gens grossiers affirment : je vous assure Guillaume a écrit L’autre livre. Demandez-le-lui. Des gens qui rient et qui ne sont pas tous mal intentionnés entourent celui dont le prénom prononcé distinctement et plusieurs fois est Guillaume. Elle s’avance, l’actrice, elle veut le délivrer de ce poids qu’on lui inflige, elle entreprend donc la phrase nécessaire, celle qui confondra les imbéciles, elle ne peut que murmurer, ne dites pas cela, ne dites pas cela ; tous s’écartent. Plus tard elle comprend qu’elle est encore vivante, elle laisse voler son regard, le grand oiseau de l’amour passe de branche en branche.
Guillaume est près d’elle dans la disposition entièrement d’elle.
Ils sont allés dans une chambre très petite, sous les toits, une mansarde encombrée – le vestiaire des invités qu’ils déménagent en silence. Ils s’enferment. Elle le déshabille autant qu’il la dévêt. Allongés, ils se placent sur le flanc, ils se regardent. De la vie, ils attendaient quelque chose comme cela depuis les années de l’enfance. Prononcer un mot, un nom, ils n’y songent même pas. Le grand oiseau de l’amour vole jusqu’à l’aube.
Elle rentre avec Marennes à six heures du matin.
Il ne sait pas mon nom pense-t-elle quand elle va dans le sommeil. »

La figurante
« Elle la revoit deux jours plus tard, à l’enterrement de Marennes. Marennes le vieil écrivain est mort chez lui, d’un cancer à évolution foudroyante. Il n’en avait parlé à personne. Il y a beaucoup de monde au cimetière, Helle s’attarde. Elle aperçoit soudain Haas, presque caché derrière un arbre.
Ils reviennent à pied ensemble. Haas aimait Marennes qu’il avait connu au théâtre.
Les rangs s’éclaircissent trop.
Affolement de l’un et de l’autre. Helle l’à demi enterrée vivante. Haas l’incendié, le survivant.
Rien ne ressemble au bonheur nouveau plus que le tremblement recommencé de l’ancien malheur.
Helle rêve : elle se rend chez Annehilde. L’analyste a déménagé. Il y a un gros homme moustachu à sa place. Partout des meubles renversés, des traces de lutte. Elle s’enfuit. Dans l’escalier elle croise une enfant qui lui crie une horreur. Elle se retourne pour la gifler, c’est Annehilde qui reçoit la gifle – mais d’où vient-elle ? Quand elle ouvre les yeux, Haas penché au-dessus de son désespoir l’embrasse.
Au fond, dit-il plus tard, il nous faut mener à la fois la vie et la mort.
Ils quittent Paris. »

L’enfant
« Le grand autrefois. Voici qu’il regardait au-dedans. « J’aperçois des espèces inconnues ! » Elles n’étaient pas inconnues. Il exagérait. Mais peu visibles. Le limon des siècles a presque tout recouvert.
Certains jours d’exaltation particulière, il soutenait que si nous le désirions vraiment, si nous le désirions avec une force prodigieuse ce grand autrefois nous pourrions le ranimer, nous habiterions à nouveau là-bas. Monde d’une langue commune, naissant à l’identique dans tous les corps et traversant à l’identique toutes les gorges et jaillissant à l’identique de toutes les bouches et prononcée à l’identique par toutes les dents par toutes les lèvres, nommant à l’identique par tant de mots aujourd’hui disparus chacune de nos misères chacun de nos miracles chaque personne et chaque objet. Autrefois les vagabonds, les contrefaits, les idiots, les Juifs marmonnaient une même langue.
Je ne comprenais pas mais j’acquiesçais.
Nous étions en juin, il ne se rasait plus, il délirait peut-être. »

L’Autre livre
« Vers douze ans, j’avais pris la décision d’écrire des livres et de fonder un journal.
Quelques mois plus tard, je décidai de devenir en outre chef de l’État. Ce n’est qu’à l’âge de quinze ans, après avoir vu Le Troisième homme, que je complétai cet ensemble de résolutions: je serai aussi cinéaste.
Le journal, cela ne posa pas trop de problèmes. J’en créai un aussitôt — hebdomadaire (éphémère) au printemps 53. Puis il y eut un trou de vingt ans. Ce fut alors un quotidien (éphémère). Nouveau trou de dix ans. Décembre 84: L’Autre Journal.
Le cinéma? J’y renonçai (provisoirement) en 59.
Écrivain? Justement, ce mot a son importance. Je ne voulais surtout pas être romancier, ni poète, ni essayiste, ni auteur de théâtre. Mais écrivain. Ce qui signifiait publier simultanément un roman, une pièce de théâtre, un recueil de poèmes, un essai, que sais-je encore. Sinon, je serais à tout jamais le romancier (si le premier livre était un roman) qui écrit aussi des poèmes (quand ceux-ci paraîtraient).
À l’époque, je haïssais mon nom de famille. Je m’étais donc choisi un pseudonyme. Pas n’importe lequel: Michel d’Elseneur. Tout simplement. Et j’avais fait les démarches nécessaires pour que cela devienne mon vrai nom.
J’allais visiter Jérôme Lindon (il avait publié Samuel Beckett), là-bas, parfois, je rencontrais Alain Robbe-Grillet, j’essayais d’obtenir une avance en échange de la publication de l’ensemble de mon œuvre (non écrite encore). Lindon me recevait, il était même attentif. Mais prudent.
Sur ces entrefaites j’eus dix-neuf ans et je renonçais à publier de mon vivant. » p. 346

Contes
« Le secret de cette conversation ininterrompue avec ceux et celles qui sont morts et que nous avons aimés à en mourir (mais c’est eux qui sont morts), c’est qu’elle nous protège de mourir à notre tour, à leur façon ils veillent sur nous les morts, ils nous maintiennent en vie avec ce commerce secret, parce qu’ils savent qu’ainsi notre vie est à l’abri, à l’écart, entre parenthèses, à côté de ce dialogue infini, et ils savent qu’ainsi, pensant à eux et parlant avec eux, nous ne vivons pas la vraie vie, la vie infernale, celle qui nous tuerait aussitôt, par sa laideur, sa violence, son horreur, ils savent qu’elle est là cette vie, qu’ils ne peuvent pas nous l’épargner mais au moins la tiennent-ils en lisière, en lisière des paroles que nous échangeons les morts et nous, qui nous aimons à en mourir, mais nous ne sommes pas morts et tant que nous parlerons avec eux, nous ne mourrons pas. » p. 398

L’Azur
« Tu marches le soir dans une rue déserte. Tu rentres chez toi. Chez toi c’est nulle part. Par la fenêtre d’une chambre éclairée, tu entends une sonate de Schubert.
Tu marches sous les pins de l’été. Un amour perdu à côté de toi. À côté de toi, il n’y a personne. Tu entends l’océan, une algue te vient au coeur.
Tu marches, le jour se lève, la ville te dit non, cent fois non. Pourquoi insister ? Un oiseau chante soudain, tu peux pleurer.
Le bonheur, vois-tu, on ne sait pas ce que c’est. » (14 juillet 1994)

« Je crois qu’il faudrait sortir un beau jour de nos gonds. Mais pas n’importe comment.
Quitte à jouer les idiots, aller au bout de l’idiotie.
Faire l’éloge du simple.
Nous réunir en une communauté (bleue), désireuse de choses simples, une autre école, une autre ville, une autre vie.
L’autre vie ?
S’il y en a que ça amuse, ce genre de facéties… rendez-vous à l’automne. » (4 août 1994)

« Je crois que je vais louer un bureau, un petit local qui donnera sur une rue calme. Peut-être ne serais-je pas disponible, d’ailleurs pourquoi le serais-je ? Mais, les soirs de mauvais temps, ce sera comme une petite place d’une Italie absente, ouverte au passant, ouverte à la méditation, ces soirs-là surtout, lorsqu’on apprend que Guy Debord s’est tué.
Je voudrais ajouter quelque chose qui vous paraîtra insolite, mais que voulez-vous ? Ces maisons, ces ateliers, ces jardins, ces cours, ces places qui n’existent pas, nous devrions nous y retrouver à la sortie d’un film (Petits arrangements avec les morts), après la lecture d’un livre (Récits d’Ellis Island), chaque fois que l’aile de la vraie vie nous a effleuré le visage.
Il en serait de même les jours de manifestation politique.
Je tiens à vous dire cela : si nous nous donnions spontanément, librement rendez-vous tantôt parce que quelqu’un est mort, tantôt parce qu’un livre a paru, tantôt parce que quelque chose a eu lieu qui nous jette dans la rue,
la politique serait enfin à sa vraie place, le lieu d’une souffrance commune, d’une douleur commune, d’une révolte commune, comme à la mort de quelqu’un, comme à la sortie de tel ou tel film, de tel ou tel concert.
La politique ne chercherait plus à prendre la place de la vie, de l’ensemble de la vie, elle n’en serait que plus vivante. Non, même pas plus vivante. Mais pour la première fois vivante.
Vivante comme chaque blessure particulière, comme chaque séparation singulière. Et invisible comme les autres souffrances. Car la souffrance est invisible.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas manifester. Mais manifester, c’est-à-dire rendre manifeste ce qui ne l’était pas, n’est-ce pas produire les signes de l’invisible ? Et cet invisible, nous ne supporterions pas de l’amener au jour n’importe comment, dans n’importe quel état, ivre, obscène, furieux, bavard. Il suffit donc de se tenir ensemble, ensemble et séparés, pour que soit tout à fait évidente notre si terrible insatisfaction, notre détresse, notre colère même. Le silence sera toujours plus manifeste que la parole.
Et puis ce que nous cherchons à faire accéder au réel, c’est aussi cette séparation et cette communauté qui la nie et qui la fonde. Cette solitude où la communauté prend sa source. Nous voulons manifester cela, qui est au fond de chacun de nous, solitude irrémédiable et irrépressible appartenance à la communauté. Le silence, les larmes, l’absence de mouvement sont sans doute le plus naturel dans l’état où nous voici.
Il faut veiller à l’exactitude de la manifestation, en proportion du secret qu’elle cherche à dévoiler. Sinon ce secret sera dévoyé. Et la manifestation, une imposture.
Et je demande : qui d’entre nous est assez sûr de ses cris ? de ses forces ?
Ne convient-il pas d’abord de se ressaisir ? De reprendre son souffle ? De veiller ? De retrouver une chose perdue ? Cela se fait seul, au milieu de plusieurs.
Et puis crier, c’est faire parler l’animal. Crier vraiment c’est convoquer l’animal en nous disparu. Qui d’entre nous se souvient qu’il est animal ?
Voici pourquoi il faut manifester. Mais d’une telle façon que l’on en vienne à prononcer un jour une vraie parole.
Il n’en existe pas de présage. » (8 décembre 1994)

À propos de l’auteur
BUTEL_Michelucas_©DRMichel Butel © Photo Michel Lucas

Michel Butel est né à Tarbes en 1940, et mort à Paris en 2018. Il fut écrivain ; aussi bien romancier, poète, critique, que fondateur de nombreux journaux singuliers dans l’univers médiatique : L’autre journal, Encore, L’azur ou L’impossible. De son vivant sont parus quatre livres: deux romans, L’autre amour (Mercure de France, 1977, prix Médicis) et La figurante (Mercure de France, 1979), un recueil hétéroclite, L’autre livre (Le passant, 1997), et une brève fable, L’enfant (Melville, 2004). (Source: Éditions L’Atelier Contemporain)

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Les sables

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En deux mots
Dans une cité portuaire des bateaux partent et arrivent, des gens se croisent, apparaissent puis disparaissent. Marlo est le premier à ressentir ce trouble, à vivre des événements qu’il a de la peine à comprendre, entre réalité et fake news. Il sera suivi d’une galerie de personnages qui eux aussi tenteront de sortir des sables.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Six personnages en quête de réel

Pour son premier roman, Basile Galais a choisi de nous transporter dans une cité portuaire, dans un monde où la vérité a disparu. Alors tous ses personnages tentent de la retrouver. Déroutant, troublant, étrange.

« Les Sables est venu avec le vent, porté par les bourrasques qui s’engouffraient entre les immeubles droits d’une ville, celle du Havre, de la Cité, un espace traversé de lumières qui a ouvert un interstice dans lequel je me suis coulé. Car il est avant tout question d’une plongée en écriture, une immersion totale qui m’a saisi et a saisi, d’un même élan, chacun des personnages, nous mettant au même rang. » Après avoir fait les Beaux-Arts, c’est au bénéfice d’une résidence d’écriture au Havre que Basile Galais a écrit ce premier roman très singulier.
À l’image de Marlo, le premier personnage à entrer en scène dans cette dystopie, le lecteur est en permanence appelé à se mettre au diapason des personnages, tous en quête de vérité. Pour Marlo, il ne semble pas y avoir de doute. Il se souvient nettement du déroulé des événements. Sur la jetée, il a assisté à une altercation entre deux groupes d’hommes avant de rentrer chez lui retrouver ses parents et son frère jumeau. Mais le lendemain, tout le monde avait disparu, même un bout du complexe portuaire, avalé par sa mémoire ou par la force des éléments.
Ester, quant à elle, doit rejoindre un centre de recherches accessible uniquement par bateau. Une mission curieuse qui la déstabilise, les instructions restant parcellaires. Il faut avouer que pour une professeure de linguistique ces mots qui perdent leur sens sont tout sauf rassurants. Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant car on a annoncé la mort du Guide. Peut-être la dernière figure tutélaire à laquelle se raccrocher. Même si presque simultanément l’image se brouille à nouveau. Il est question de fake news. Mais le doute persiste et ronge les esprits. «C’est comme si son expérience sur l’île et la mort du Guide n’étaient qu’une seule et même chose, une sorte de jeu de miroirs orchestré par un illusionniste voulant la rendre folle.» D’ailleurs, elle semble incapable d’une pensée structurée, ce qui pour une enseignante est un gros handicap. Ses élèves vont en faire la douloureuse expérience.
Pourra-t-elle compter sur Gaspar qui a fait ce curieux voyage avec elle. Mais ce peintre est lui aussi confronté à une énigme. Quels sont ces visages qui apparaissent? Ont-ils un lien avec la mort du Guide? Lui qui essaie de saisir le réel pour le retranscrire, de déposer sur sa toile les nuances de couleur, de lumière, de densité peine aussi à transcender son ressenti dans ses œuvres.
Alors qu’il se rapproche d’Ester, qu’ils font l’amour, le mystère n’en reste pas moins entier. «Tout est noyé dans une sorte de doute que les personnages tentent de résoudre en courant, à leurs risques et périls, après une vérité qui se dérobe» explique Basile Galais dans un entretien accordé à Maze.
C’est cette étrangeté, cette ambiance particulière que plusieurs autres personnages vont traverser, à commencer par Maeva, la journaliste et Henri le photographe, tous deux en quête de légitimité. Sans oublier Alexander, sorte d’agent secret retiré des affaires pour jouir de ses biens, un appartement avec une piscine étonnante et dont la relation avec Ester reste bien mystérieuse. Un mystère qui plane encore davantage sur Dennis, spécialistes des mondes virtuels et dont on comprend qu’il est sans doute celui qui a le plus de mal à faire le tri entre le vrai et le faux, le virtuel et le réel. Peut-être qu’à la nuit tombée, lui aussi trouvera de quoi se rassurer dans le sexe.
Basile Galais dit ici toute l’étrangeté de notre société, bombardée par des images et de l’information en continu, mais qui a du plus en plus de peine à faire le tri, à discerner l’important du superflu, le vrai du faux. À l’image de quelques-uns de ses personnages, il nous suggère de trouver des points d’ancrage dans l’art et la culture. La photographie, la peinture, l’écriture deviennent alors les nouvelles frontières. Celles qui nous offrent la liberté.

Les Sables
Basile Galais
Éditions Actes Sud
Premier roman
240 p., 21 €
EAN 9782330169213
Paru le 17/08/2022

Où?
Le roman est situé dans une ville portuaire, sans davantage de précisions

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une Cité portuaire, verre et béton sur sable, qui se dresse contre un ciel-champ de bataille. Un enfant se volatilise, la ville est amputée d’un morceau de terre mais ne s’en souvient pas. Une fake news tourne en boucle sur tous les écrans, la mort d’un Guide spirituel, quelque part au fond d’un désert, secoue des mondes lointains, retentit jusqu’au plus proche. L’information attaque la réalité et le vertige saisit chacun différemment, interrogeant la mémoire, la vérité, l’avenir. Dans la tempête, quelques silhouettes se détachent, nous ouvrant le chemin vers une histoire de disparition et d’oubli.
Dans une langue précise et atmosphérique, génératrice d’images en haute définition dont la netteté contraste avec éclat contre le mystère omniprésent, Les Sables observe comment les habitants de la Cité s’affrontent à cette série de dérèglements. Et nous plonge dans leur trouble.
Sismographie d’une modernité inquiète où la réalité n’est jamais certaine, ce roman est aussi une expérience d’immersion totale dans l’univers inédit et immédiatement prégnant d’un écrivain qui croit aux pouvoirs de l’imagination.

Les critiques
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Basile Galais parle de sa résidence d’écriture au Château Hagen de Nouméa où il a retravaillé son premier roman Les sables © Production Alexandre Rosada

Les premières pages du livre
« LA ZONE
Il avançait comme le spectre d’un lieu hanté. Il était l’ombre de la zone, l’enfant d’un hors-champ.
Les lampadaires se dépliaient dans la brume, de grands cônes de lumière jaune qui s’évaporaient dans le noir. Les allées étaient désertes, quelques emballages volaient le long du trottoir. Au loin, la myriade de lumières du complexe éblouissait la nuit. Un souffle grondait, s’arrêtait puis recommençait. La flamme emplissait le ciel, une lumière vacillante apparaissait sur son visage puis le noir s’emparait de nouveau des formes. C’était un immense crachat de feu qui s’échappait des cheminées et cela lui semblait la plus belle chose qui soit. Ces quelques mètres de combustion le bouleversaient depuis toujours.
Marlo était né là. La zone était déjà abandonnée à l’époque, supplantée par le complexe qui venait de s’établir. Son père l’avait imprégné de sa méfiance face à ce monstre rutilant qui l’avait poussé à passer ses journées dans le canapé du salon, vêtu de son éternel jogging maculé de taches de gras, il s’enfilait son premier whisky à quatorze heures, jamais avant. C’est la faute au complexe, il disait. Le doigt de Marlo aussi, c’était la faute au complexe, cette protubérance qui s’échappait de son auriculaire droit, cette petite monstruosité qui se faisait l’écho des cheminées cracheuses de feu et des cuves chromées dont les reflets déformaient l’espace alentour. Tous les médecins qu’il avait consultés s’étaient tus en la voyant, comme s’il n’y avait là rien à redire, ils avaient simplement échangé un regard entendu, les hommes en blouse blanche et ses parents.
Il avait grandi entouré par la haine du complexe, une haine qui se développait proportionnellement à sa protubérance, une croissance lente et inexorable. Pourtant, depuis qu’il avait sept ans il sortait chaque soir par la fenêtre de sa chambre pour aller admirer les machines qui s’y activaient la nuit. Un grouillement de lumières et de sons, c’était l’atmosphère dans laquelle il s’était construit. Il se demandait si c’était dû à son petit doigt, cette fascination pour les géants mécaniques.
Il errait comme chaque nuit, porté par les souffles qui s’échappaient des cheminées du port. Les barbelés brillaient dans l’éclat fugitif des flammes. Au loin, les lumières de la Cité vibraient. L’air était lourd et saturé d’une odeur qui lui piquait la gorge et les yeux. Ses pas résonnaient un instant dans la nuit avant de se fondre dans le murmure des machines. Il y avait quelque chose d’organique dans ce ballet de lumières et de sons, quelque chose qui lui faisait considérer le complexe comme une créature vivante, avec ses râles, ses grognements et son pouls battant la mesure.
Il longeait la clôture, enveloppé par cette étrange harmonie, lorsqu’un mouvement rompit le calme. À une centaine de mètres devant lui, au niveau de la guérite marquant l’entrée du complexe, un projecteur découpait nettement les silhouettes qui se contorsionnaient dans la nuit. Un jeune homme aux cheveux longs se débattait face à deux colosses en costume noir. Il s’agrippait de toutes ses forces à un caméscope que les deux hommes tentaient de lui extirper. Le jean du jeune chevelu qui se tortillait dans tous les sens avait glissé au niveau de ses genoux et son tee-shirt commençait à partir en lambeaux dans la lutte. Les colosses, avec leurs crânes luisants, prenaient nettement le dessus.
Ils parvinrent enfin à le maîtriser et se dirigeaient vers l’intérieur du complexe quand le jeune homme se mit à hurler dans la direction de Marlo 99.9 la parole du loup qui dort, 99.9 rien ne stoppe les flux invisibles, 99.9 le pouvoir n’a pas de prise sur le vide ! Il avait la voix d’un possédé, on aurait dit un fou en plein délire, un prophète déclamant une litanie. Les hommes en costume se retournèrent et balayèrent l’obscurité du regard. Marlo se plaqua au grillage, le souffle court. Il entendit le captif se contorsionner dans un ultime effort et crier 99.9 ! Son cœur était à deux doigts de lui exploser le thorax. Quand il se dégagea du grillage pour jeter un œil à la scène, les trois silhouettes avaient disparu. Il ne restait qu’une tache de lumière, vide.
Lorsqu’il arriva à la bicoque, l’horizon commençait déjà à bleuir. Le rideau de sa chambre oscillait dans le vent qui s’engouffrait par la fenêtre entrouverte, de la fumée s’échappait par la grille d’aération, une flaque reflétait un morceau de lune. Il aperçut la silhouette de son frère endormi, il l’observa quelques instants, détaillant ce visage qui aurait pu être le sien, cette peau translucide qui ne pouvait voir le jour sans brûlure, et ces yeux, derrière les paupières closes, qu’il savait azurins. Il trouvait toujours étrange de pouvoir contempler son double exact, il ne s’était jamais habitué à cette sensation paradoxale, cette façon qu’il avait de se retrouver dans l’autre sans jamais parvenir à s’y reconnaître totalement. Son jumeau dormait paisiblement. Une douleur aiguë irradiant l’extrémité de sa main le sortit de sa rêverie. Il enjamba la fenêtre sans bruit, se glissa dans les draps glacés et aperçut son doigt ; la protubérance était violine.
Ça, il était le seul à l’avoir.
Un jour, alors que les vieux barbus grisonnants s’étaient regroupés dans le salon, comme ils faisaient quelquefois, parlant fort et crachant leur haine envers le complexe, le plus en verve, un gros à la moustache drue qui sentait le rance, l’avait saisi par les aisselles et brandi devant les autres comme un trophée de chasse, exposant son petit doigt aux regards ébahis de ses camarades. Son père ne l’avait pas supporté et ils s’étaient battus dans le salon, mettant tout sens dessus dessous. Les objets avaient valdingué, l’ancienne table basse en verre s’était brisée. Tout s’était terminé quand sa mère était sortie de la cuisine et avait hurlé. Le gros moustachu, son père et les autres qui braillaient autour s’étaient arrêtés net. C’était sa force, à sa mère, elle ne disait jamais rien, elle faisait tout, et de temps en temps elle hurlait. Il y avait en elle un feu qui par instants jaillissait, autrement, il restait tout entier contenu dans sa chevelure cuivrée. Marlo s’était tenu là, le gros moustachu et les autres s’étaient tirés en vitesse et son père s’était affalé dans le canapé l’air hagard. Il avait du sang déjà sec sur la lèvre inférieure et sous la narine droite. Depuis, les barbus grisonnants n’avaient pas reparu si ce n’est au détour d’un article dans la presse locale décrivant une énième tentative de blocage du complexe par un groupe de récalcitrants, et son père n’avait plus décollé son derche du canapé. Marlo s’était senti responsable de cette déchéance, il avait appuyé tous les jours sur son petit doigt pour que la protubérance disparaisse, cette petite excroissance qui semblait la cause de tous les maux.
La radio tournait à plein tube quand il se réveilla. Les voix du monde pénétraient sa chambre, celle d’un chroniqueur à la diction saccadée, celles d’hommes en colère, de femmes éplorées, d’enfants en détresse ; des tonalités et des langues qui lui emplissaient l’esprit d’images mentales variées, un désert à perte de vue, des visages mats enturbannés, de grands tissus dans le vent, des kalachnikovs. Le lit de son frère était vide, le salon aussi. La radio diffusait pour les objets, le canapé défoncé par le cul de son père qui s’y enfonçait chaque jour, le poste télé à l’écran bombé, le papier peint crasseux qui se décollait en lambeaux, les semblants de plantes que sa mère s’entêtait à conserver bien qu’elles soient toutes à moitié mortes, le tapis à poils qui abritait des années de poussière, une guirlande cramée pendue à la bibliothèque, les quelques livres jaunis qu’elle contenait, les sacs poubelles remplis de bouchons en plastique que Marlo collectait. C’était la première fois qu’il voyait ces objets isolément et cela lui parut bizarre. Il prit alors conscience de l’absence de ses parents, de l’absence de son frère. Il s’approcha de la fenêtre de la cuisine donnant sur la zone et l’ouvrit.
L’odeur avait quelque chose d’iodé, un parfum qui se déposait sur la peau. Des cristaux de sel constellaient le montant de la fenêtre. Une lumière étrange éclairait les ensembles de béton et de tôle. Les plantes grimpantes continuaient d’envahir les surfaces ; on disait de certaines espèces qu’elles avaient la force de briser des carreaux. Les structures des silos se découpaient à contre-jour, le quai jonché d’éclats de verre scintillait.
Un courant d’air traversa la pièce, portant avec lui l’atmosphère suspendue de la zone. La radio tournait toujours. Il était question d’un martyr, d’une vengeance prochaine et d’une foule qui se piétinait et s’automutilait dans sa procession. Ça braillait à travers le poste dans une langue inconnue, il y avait de l’exaltation, du désespoir bruyant. Ici, c’était vide, Marlo était seul. Pourquoi ne parlait-on que du bruit ? Il sentait son monde se rétrécir dans les cris qui s’échappaient du poste. Il alluma la télé, l’image hésita un instant puis une foule vue du ciel apparut, matérialisant la plainte qui s’échappait de la radio. Une journaliste blonde au teint clair dit Le Guide est mort. Marlo sentit une bouffée d’angoisse monter. Un élancement sourd parcourait son petit doigt, la malformation semblait plus grosse et plus violette que la veille. Il se dirigea vers la porte et sortit dans la zone.
Une lumière diaphane imprégnait l’espace d’une sorte de transparence. Il longea le quai désert, passa devant les docks aux verrières brisées par la végétation hargneuse. Des grillages et des panneaux d’interdiction en barraient l’entrée, le maillage métallique crevé en plusieurs endroits découvrait des restes de squats à l’intérieur des enceintes. Les nomades qui habitaient ces lieux précaires avaient disparu. Il sentait l’angoisse le coloniser lentement.
Ses pas sonnaient creux, comme si l’esplanade avait perdu sa consistance. Il continua d’avancer, se dirigeant instinctivement vers le complexe. Devant lui, il aperçut le seau, la flasque cabossée et la boîte de plombs du vieux pêcheur posés sur la bitte rouillée. Il avait beau le voir chaque jour, ils ne s’étaient jamais adressé la parole, le vieil homme semblait vivre retranché en lui-même. Il s’approcha, s’attendant à deviner la silhouette en contrebas, penchée sur les eaux, mais il n’y trouva personne. Le pêcheur n’était plus là.
Il se mit à marcher de plus en plus vite. La lumière irréelle, la sensation d’être pris en étau, la disparition de ses parents, de son frère, la disparition de toute présence humaine ; il n’arrivait pas à appréhender les choses, tout était différent. Sa marche se transforma en course, une course effrénée qui se voulait oubli, fuite, réveil. Mais rien, rien qu’un souffle haletant, une sueur froide et l’inconnu. Marlo était seul, perdu dans l’ombre d’un cauchemar.
Il arriva au niveau de la guérite, l’endroit même où, la veille, il avait assisté à l’altercation entre les types en costume et le jeune chevelu. Là où trônait la vieille bâtisse en dur, au bout de la digue reliant la zone à la Cité, il n’y avait plus rien, rien hormis la mer. Marlo crut que ses veines allaient éclater sous la pression, son sang battait ses tempes et des acouphènes lui martelaient les oreilles. Il s’approcha, les jambes en coton. Une béance crevassait l’esplanade. La jetée avait disparu, la guérite avec. Les contours de la Cité s’étaient évaporés. La zone était devenue une île à la dérive.
Il ne restait que l’océan, immense.

LA CITÉ
ESTER
C’est un jour neutre. Le paysage portuaire se dilue dans l’atmosphère sans contraste. Un vent léger menace de forcir. La mer grise est froissée par le clapot. La ville est muette et figée, pas une présence ne s’en extrait hormis quelques feuilles qui volent. Seuls les goélands rompent le calme, ils gueulent et tournoient dans le ciel laiteux.
Ils ont certainement tous reçu le même e-mail une semaine auparavant, sinon ils ne seraient pas là à se jauger, ne sachant pas vraiment quel désir les a poussés jusqu’ici. La curiosité, ou autre chose peut-être. Le silence de la Cité qui s’étend et l’absence de contours auxquels se rattacher instillent une certaine méfiance au sein du groupe qui petit à petit s’étoffe de nouveaux membres. Ils sont tous vêtus de noir. Rien de tel n’était mentionné dans le courriel qu’ils ont reçu. Pourquoi donc cette connivence austère ? Ce hasard qui ne semble pas en être un fait grandir le soupçon, des yeux anxieux se croisent et s’évitent.
Une corne de brume résonne au loin. Le silence se réinstalle, les goélands sont partis à l’assaut du bateau encore masqué par la digue. Plus personne n’arrive, le groupe semble complet. Les regards sont devenus des coups d’œil hâtifs accompagnés de gestes nerveux. Une berline noire aux vitres fumées s’approche et se gare à quelques mètres du groupe.
Un chauffeur en costume en sort, contourne la voiture par l’arrière et ouvre la portière. Un homme tout de blanc vêtu apparaît. L’attention du groupe est désormais tournée vers lui. Elle remarque immédiatement ses yeux, ils sont gris.
Ester ne s’attendait pas à ça. Elle a pris sa valisette, elle déteste ne pas avoir ses affaires à portée de main. Quand l’homme au complet blanc a annoncé que le centre de recherches n’était atteignable que par bateau elle a failli s’effondrer. L’ambiance avait été suffisamment pesante jusque-là, avec tous ces inconnus qui se regardaient de biais. Elle avait d’emblée flairé qu’il s’agissait d’intellects supérieurs, ça se sentait à la manière qu’ils avaient tous de rouler des yeux.
Elle est seule dans sa cabine et n’en revient toujours pas. Le courriel ne stipulait aucune information précise quant au voyage, seulement des propos vagues et allusifs, des tournures presque poétiques qui ont piqué sa curiosité. Il y était question d’une île déserte, d’un espace où déployer des perceptions nouvelles, une pensée neuve ; ce genre d’élucubrations. Sa vie dans la Cité tournait un peu à vide alors elle s’est dit pourquoi pas. Sa cabine est spacieuse. Elle est assise sur le lit et se sent rassurée, elle se faisait une image bien plus spartiate du voyage en mer. Dans la chambre tout est doux et tamisé. Il y a une odeur fraîche de propreté qui ne semble pas artificielle. Une grande baie vitrée est masquée par un store. Elle se lève et fait glisser les lames sur le rail. Dehors, le paysage défile à toute allure. Elle vacille et manque de tomber en arrière.
Elle se rattrape in extremis à l’encadrement de la fenêtre. Elle ne pensait pas qu’un bateau pouvait filer à une telle allure sur l’eau, ou plutôt au-dessus de l’eau ; rien ne bouge sous ses pieds. Elle essaie de reprendre ses esprits. La mer continue de défiler, il y a quelque chose d’envoûtant dans cette course. Elle finit par s’apaiser dans la contemplation du paysage qui devient abstrait ; un flux de formes indistinctes dans lequel elle se coule. Elle paraît désormais absente, debout face à la baie vitrée. Elle a les yeux mi-clos et la bouche entrouverte. Un son sec et répétitif ponctue sa méditation. Il se fait de plus en plus proche. Quelqu’un frappe à la porte. Ester l’avait immédiatement remarqué, l’isolant du reste des individus. Il n’avait pas le même comportement ; quand tous les autres, par leurs regards en biais et leurs tics nerveux, avaient manifesté les symptômes évidents d’une phobie sociale caractéristique d’une précocité intellectuelle, lui était resté calme, absorbé par sa contemplation qui semblait l’emmener vers un horizon vague. Il se tient devant elle et la fixe de cet air à la fois détaché et intense qui l’a tout de suite interpellée. Le regard de l’homme fuit par-dessus son épaule de temps à autre, comme s’il cherchait à voir quelque chose derrière elle, dans la chambre.
— Vous avez jeté un œil par la fenêtre ?
— Oui, c’est un peu flippant, et beau en même temps. J’ai failli tomber en ouvrant le store.
— J’arrive pas à réfléchir, je voudrais pourtant, mais impossible. J’arrive pas y croire. — Tout est si calme. Avant de vous ouvrir, je ne savais pas trop si je rêvais ou pas. Ce bateau est incroyable, on dirait qu’on ne touche pas l’eau.
— Je voulais parler du paysage.
— Je ne rêve pas ?
— Non, je ne crois pas.
— Vous avez visité ?
Ils marchent dans les coursives du bateau. Les portes sont numérotées, comme dans un hôtel, le sol est recouvert d’une fine moquette beige, les murs ponctués de tableaux et de lampes à la lumière tamisée. Ester a l’impression d’avoir déjà foulé ce type de couloirs avec ce type de tableaux et de lampes accrochés aux murs. Elle le suit. Il a l’air tout aussi attentif qu’elle aux détails. Ils avancent en silence. Au bout de l’enfilade, ils gravissent quelques marches qui débouchent sur un espace plus large. C’est une pièce ovale entièrement vitrée qui offre une vue panoramique sur l’océan. Des appareils électroniques clignotent sur des consoles. Ester est de nouveau prise d’un vertige. Elle s’arrête un instant et s’appuie contre le mur. L’homme s’est avancé au centre de l’espace, son regard vague se porte au travers des vitres, empli de cette perplexité qui ne l’a pas quitté depuis qu’elle l’a rencontré, quelques minutes plus tôt. Elle l’observe, seul au milieu de cette pièce vide, cerné par l’océan qui se déroule, immense.
Le carton disposé dans sa cabine mentionnait un rendez-vous sur le Roof I à dix-neuf heures. Le nombre de fauteuils correspond exactement au nombre de personnes convoquées. Devant chaque siège, un dossier à couverture blanche est disposé sur la table. Les gens qui étaient sur le port le matin même prennent place. L’homme au complet blanc les accueille, un semblant de sourire au coin de l’œil. Ils ont tous remarqué le dossier, personne n’ose l’ouvrir. Un petit homme aux cheveux ras et aux yeux globuleux a l’air particulièrement nerveux. L’homme au complet blanc commence à parler, il évoque une clause de confidentialité à signer impérativement. Ester observe les faces blêmes qui l’entourent, elle s’attarde sur le visage du petit homme, avec ses yeux grossis par les verres de ses lunettes, un visage d’enfant se dit-elle. L’homme en blanc continue son discours dans ce langage stéréotypé qui sied bien au décor – Il est vivement conseillé de consulter le dossier qui sera à rendre avant l’accostage, paraphé et signé. L’île devrait se dessiner à l’horizon demain matin. Le mail et les pièces jointes spécifiques qui vous ont été envoyés à chacun seront l’unique base sur laquelle commencer le travail. Les directions de recherche et les modalités seront à définir par chacun en fonction de son approche personnelle. Les travaux interdisciplinaires sont bien évidemment encouragés et adviendront naturellement. Ce qui nous intéresse ici, c’est vos perceptions, vos sensibilités. Une rumeur monte de la table. Toutes ces personnes qui ne s’étaient pas adressé la parole commencent à chuchoter puis à parler, prises d’une vigueur jusque-là insoupçonnée. La raison de ce voyage est toujours aussi floue, et cela ne lui déplaît pas. Ester dévisage les membres du groupe avec un léger dégoût. Il est le seul à se tenir à l’écart, indifférent à cette fièvre soudaine. Il paraît absorbé par ce qui se passe derrière les fenêtres. Elle le trouve beau, avec son regard vague. La nuit s’étend derrière les vitres du Roof I, noire et sans lune. L’homme en blanc salue l’assemblée et se retire. Les membres du groupe se lèvent dans un murmure insupportable. Elle ne bouge pas, lui non plus.
Seul le souffle de l’homme perce le silence de la cabine. Ester le regarde. Les draps forment un ensemble de plis et de surfaces qui se lovent sur les contours de son corps endormi, son visage est serein. Tout est limpide dans ce paysage de coton. Ils ne se sont pas vraiment parlé, le jeu de séduction n’a pas eu lieu, seulement des regards prolongés par le silence. Elle ne sait plus bien qui a brisé la distance, cet espace qui habituellement se rompt par les mots, par une avance, un sous-entendu qui suspend la pudeur et amène le premier contact. Il n’y a eu que l’intensité des regards, sans détour, une espèce de sincérité qui n’existe pas dans son souvenir, dans ses expériences passées. Des corps sans les mots. Elle sent encore le désir frémir sur sa peau. La main ferme et tendre dans le pli de l’aine. Des rais de lumière filtrent par les lames du store et se déforment dans les sillons des draps. Un faisceau traverse le visage de l’homme endormi, elle s’approche et lèche la peau irradiée de lumière.
Ils sont tous sur le Roof I. Un air cérémoniel entoure les silhouettes à mesure que le paysage se précise, un fond de méfiance flotte sur les visages. Une mince bande de terre se dessine à travers les baies panoramiques, elle semble léviter au-dessus de l’eau, comme privée d’ancrage. L’air est frais et sans odeur.
Doucement, des formes émergent et des contours se dessinent. Des lignes de béton accompagnées de bittes d’amarrage plantées à égale distance s’étendent.
Derrière, des dunes cuivrées ondulent dans la brume matinale. Les masses de sable progressent sur ce qui n’est autre que les vestiges d’un port industriel.
L’aperçu lointain lui laisse une impression étrange, un mouvement dans lequel aucune image n’est saisissable. Le paysage lui donne le vertige autant qu’il l’inquiète. Elle se détourne et cherche l’homme au regard vague. Pour la première fois, son visage n’exprime pas cette espèce d’absence, il est anxieux, ou concentré peut-être. Elle revient à l’horizon et aperçoit un point fixe dans l’indistinction générale, une tache de lumière comme un reflet sur une toiture. Elle plisse les yeux et croit deviner une forme dans la chaleur qui ondoie. Une silhouette fait le guet à côté d’une ruine. On dirait un enfant.

La ville est secouée. C’est sonore. Rien ne bouge. Seuls les stores des commerces se gonflent et se dégonflent. Les sifflements, les souffles plus rauques et les claquements créent un drôle de vacarme, presque harmonieux. Les piétons qui occupent les trottoirs se déportent en faisant une série de petits pas chassés à chaque rafale. D’autres semblent vouloir se prémunir de tels écarts en adoptant une démarche étrange, ils avancent penchés, le corps obliquant du côté d’où proviennent les bourrasques. C’est une chorégraphie inédite qui se joue entre les immeubles droits. Le ciel s’abaisse puis remonte sous les grains qui se succèdent.
Ester avance dans ce maelstrom qui lui paraît tout intérieur, elle ne saurait dire pourquoi, c’est comme si, depuis son séjour sur l’île, sa peau était devenue poreuse, qu’entre elle et le monde la frontière s’était dissoute. Devant, à l’abri de l’un de ces blocs de béton immuables, une femme enveloppée de châles est entourée de pigeons. Un voile recouvre ses yeux. Ester se dit qu’elle est certainement aveugle. Lorsqu’elle arrive à son niveau, la femme lève la tête et son regard jusque-là absent la fixe.
— Il faut écouter les oiseaux, ils voient, ils voient les vérités qui se fourvoient, les mensonges qui pullulent, les visions et les croyances, ils tournoient au-dessus des hommes. Il n’y a rien à voir sur les surfaces, rien à voir sur la mer étale, seulement un pâle reflet du ciel, un miroir à briser, les lettres dans les mots, le contour d’une main sur la roche, la paume marquée dans la pierre, rien d’autre, tout et son contraire. Il faut écouter les oiseaux, ils tournoient les oiseaux, il faut briser la glace, retrouver les pierres devenues sable, derrière le ciel on tombera.
Ester a continué à marcher comme si de rien n’était. Désormais, elle est prise de remords. Elle est arrêtée sur le trottoir et vacille à chaque coup de vent. Ce serait ridicule de revenir en arrière, mais elle n’arrive plus à avancer, à s’éloigner de cette présence magnétique, de ses deux yeux calcaire. Ce langage obscur lui en rappelle d’autres, toutes ces voix méconnues qui parsèment la Cité, dans les ruelles, les métros, les squares, les églises, au pied des immeubles, dans les asiles, les prisons, dissimulées dans les bois, les parcs, à la périphérie, sous les ponts, les échangeurs, tapies dans des souterrains, dans l’ombre des terrains vagues ; ces voix l’ont toujours fascinée. Elle finit par reprendre sa route. Derrière elle, la femme s’est immédiatement replongée dans son mutisme, se séparant de nouveau du monde des hommes.
Elle arrive avec une dizaine de minutes d’avance dans l’amphi B, comme à son habitude. Le temps de sortir ses mémos et de brancher son ordinateur au vidéoprojecteur. Elle aime avoir ce laps de temps pour se réapproprier la salle, mesurer l’écho de sa voix, reprendre la conscience des distances, de son corps dans l’espace. »

Extrait
« Un vent frais pénètre la pièce. Ces rêves obscurs l’habitent depuis son retour du centre de recherches, mais la fréquence avec laquelle ils se manifestent s’accroît depuis le mensonge à la télé. Les doutes qui l’assaillent lorsqu’elle se réveille sont de plus en plus fondamentaux. C’est comme si son expérience sur l’île et la mort du Guide n’étaient qu’une seule et même chose, une sorte de jeu de miroirs orchestré par un illusionniste voulant la rendre folle. » p. 37

À propos de l’auteur
GALAIS_Basile_©Malika_MoussiBasile Galais © Photo Malika Moussi

Né en 1995 à Nouméa, Basile Galais grandit en Nouvelle-Calédonie. Il quitte l’île pour étudier en métropole, d’abord aux beaux-arts de Biarritz puis de Nantes, où il pratique la peinture, puis en création littéraire, au Havre. Aujourd’hui, il vit sur son voilier dans la petite rade de Nouméa. Les Sables est son premier roman. (Source: Éditions Actes Sud)

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Les tourmentés

BELVEAUX_les_tourmentes RL_ete_2022  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Talents Cultura 2022
Sélection Prix des Inrockuptibles 2022, catégorie premiers romans

En deux mots
Max retrouve Skender, un ancien frère d’armes en voie de clochardisation. Sa patronne lui propose un contrat à trois millions, en échange d’une partie de chasse très spéciale, car c’est lui qui sera le gibier. Il relève le défi et commence à s’entraîner pour ce rendez-vous très risqué.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partie de chasse à l’homme

Pour écrire son premier roman, Lucas Belvaux a transformé un début de scénario en un suspense haletant. Cette chasse à l’homme très particulière est sans conteste l’une des belles surprises de cette rentrée.

Skender est un ancien légionnaire. Hanté par ses démons, il a été rejeté par sa femme erre dans la rue, proche de la clochardisation. Une situation qui l’empêche aussi de s’approcher de ses fils Jordi et Dylan, rongé par la honte.
Mais quand Max, un ancien frère d’armes, le retrouve et vient à son secours, tout change. En montant dans la limousine de son ami chauffeur, Skender se voit proposer par «Madame», la riche veuve qui emploie Max, une partie de chasse très particulière puisque c’est lui qui sera le gibier. Cette chasse à l’homme qui se déroulera dans un vaste domaine situé en Roumanie, lui permettra d’empocher trois millions. Cette somme lui permettrait d’offrir à sa famille confort et sécurité. Il accepte le marché d’autant que le premier million lui est versé à titre d’acompte.
Max est chargé de suivre Skender et de préparer la chasse, de lui assurer jusqu’au voyage en Roumanie une vie confortable, de l’aider dans sa préparation sportive. Avec un nouveau toit, une voiture de luxe et une garde-robe entièrement renouvelée, Skender peut se rapprocher de Manon et expliquer à son ex-femme qu’il pourra désormais lui verser une pension alimentaire.
Mieux encore, il part dans les Corbières pour trouver une propriété à leur offrir. Et il entend aller vite, car il ne sait s’il reviendra vivant de son périple roumain.
Lucas Belvaux a choisi le roman choral pour détailler ce suspense, offrant tour à tour la parole aux différents protagonistes. Madame, Max et Skender sont les seuls à connaître les clauses du contrat et les enjeux. C’est donc avec davantage de gravité qu’ils commentent leurs préparatifs. Manon quant à elle a du mal à croire au revirement de son ex-mari et à ce qui ressemble à une fortune miraculeuse. Mais au fil des jours sa carapace de méfiance et de douloureux souvenirs va se fissurer. Avec l’insouciance de leurs jeunes années, Dylan et Jordi vivent un conte de fées et s’enthousiasment jour après jour de leurs cadeaux, de la chaude présence de leur père à leurs côtés. Sans se douter une seconde que leur bonheur pourrait être bien éphémère.
Avec un sens certain de l’intrigue, Lucas Belvaux fait monter la tension, chapitre après chapitre. Madame ira-t-elle au bout de son projet? Max restera-t-il toujours son loyal serviteur? Skender va-t-il préférer la fuite au respect de sa part de contrat? Et si oui, réussira-t-il à sauver sa peau face à des chasseurs expérimentés et des chiens bien entraînés?
Des questions existentielles qui permettent au romancier de mettre en scène une large palette d’émotions et d’entraîner avec lui le lecteur, avide de connaître le dénouement de ce drame. Sans conteste, Lucas Belvaux entre en littérature par la grande porte!

Les tourmentés
Lucas Belvaux
Alma Éditeur
Premier roman
348 p., 20 €
EAN 9782362796081
Paru le19/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un endroit qui n’est pas précisément situé. On y évoque aussi Paris, une maison dans les Corbières et un vaste domaine en Roumanie, non loin de Cluj.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dix ans que les deux hommes s’étaient perdus de vue et puis, d’un coup, ils se retrouvaient au détour d’une rue, face à face. Le hasard, paraît-il, fait bien les choses. S’il s’agissait de lui, il aurait mieux fait ce jour-là de se mêler de ce qui le regardait, mais il n’y était pour rien. Skender le comprendrait bientôt, ce n’est pas le hasard qui avait mis Max et Madame sur son chemin. Il le comprendrait bientôt.

Les critiques
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Lucas Belvaux présente son premier roman Les Tourmentés © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« 1

La vie. La mort. La même chose.
L’une et l’autre liées. Imbriquées. Solidaires.
Je connais les deux. Je vis. J’ai vécu.

J’ai vu mourir des hommes et, je dois l’avouer, j’en ai tué. Des hommes, oui. De sang-froid. Presque. En toute connaissance de cause en tout cas. J’étais soldat. Au début, j’étais soldat. Plus que ça, même. La quintessence. Légionnaire. Képi blanc. L’élite depuis le 30 avril 1863 à Camerone, Mexique. Admiré par tous ceux qui se battent quelque part dans le monde. Légionnaire. Respect !

Mercenaire, ensuite. Soldat de fortune. Contractant comme on dit aujourd’hui. Blackwater. En Irak, un peu. Pas que. Ailleurs. Avant. Pas que des bons souvenirs. Pas que des mauvais, non plus. La vie, quoi. Et la mort, aussi. Oui. Plus que pour le commun des mortels. Une partie du boulot. Tuer. Se faire tuer. Ou pas. Sans foi. Sans passion. Sans raison, non plus, sinon le salaire. L’argent. La guerre pour nourrir ceux qu’on aime. Un métier comme un autre. On mourait sans gémir. On tuait sans frémir. Comme ça. Ni chaud ni froid. On en parlait le soir en jouant aux cartes, en buvant de la bière. Pas normal, ça. Ça laisse des traces. Pas tout de suite. Après. Longtemps après. Quand ceux qu’on a tués viennent nous parler la nuit. Les spectres. Ceux qui marchent en traînant leurs boyaux, la tête sous le bras, ou qui la cherchent sous nos lits et la réclament. C’est leur vengeance. Ils y ont droit. Normal. Et nos nuits durent plus longtemps que leur agonie.

Alors l’alcool, les cachets, les suées, les cris, les réveils en sursaut, le silence autour, car c’est la paix ici, personne ne meurt sous le tir d’un sniper ou du souffle d’une bombe, personne ne pleure, sauf ta femme parce que tu l’as réveillée en hurlant, que tu l’as frappée dans ton sommeil en repoussant tes fantômes, qu’elle a mal, qu’elle a peur que tu la tues de tes poings sans même t’en rendre compte et elle va dormir avec les garçons, jusqu’au jour où elle te demande d’aller vivre ailleurs et tu retournes chez ta mère parce que tu n’as que là où aller, que les copains t’ont déjà hébergé et que, de toute façon, eux aussi, on les a mis dehors.

Chez ma mère, c’est loin parce que je suis d’ailleurs. À l’est d’ici. D’un pays qui n’existe plus. Autodétruit par ses folies. Chez ma mère, je suis un enfant à qui on reproche tout ce qu’il est, tout ce qu’il a été, tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il n’a pas fait pour en arriver là. Chez ma mère, je suis plein de honte et de larmes, de rancœurs et de haine. De moi. Des autres. Du monde. Plein de haine pour elle qui m’a fait ce que je suis. Alors je m’en vais. Sans adieu. Sans remords. Je m’en vais pour ne pas la tuer.

Je reviens là où je ne suis rien, où je n’ai rien. Sans emploi ni maison. Sans raison d’être. Sans vergogne.

Je vis.

Ça veut dire que je bois, que je pisse, que je chie, que je dors, que je mange (parfois), que j’insulte les passants. Je n’ai ni chaud, ni froid, ni faim, ni peur. Je suis un légionnaire. Je me tiens droit.

Je vais regarder mes enfants sortir de l’école, caché, qu’ils ne me voient pas. Pas comme je suis. Moi, je les vois de loin, main dans la main. Le plus grand protégeant le plus jeune. Fier. Brutal à l’occasion. Je le sais, on me l’a reproché déjà.

Puis, je repars d’où je viens, dans mon bois en périphérie de la ville, là où d’autres comme moi viennent dormir et boire. Boire jusqu’à se battre. Boire jusqu’à mourir.

La mort encore. Ma vie.

Parfois, au matin, je décide de repartir à zéro. Je me lave, mes affaires, mon corps, arrête de boire pendant trois jours et m’en vais sonner chez ma femme et mes garçons. Les bons jours, elle me laisse les embrasser, jouer au ballon quelques heures. L’occasion de s’en libérer un moment, d’aller voir une amie ou un film, de faire des courses ou d’autres choses qui ne me regardent pas. Quelques heures d’espoir où je me trouve beau, désirable, capable de la rendre heureuse et de les rendre fiers, eux, contents d’avoir un père à la maison, comme les autres. Mais non, ils ne sont pas tant à avoir leur père à la maison et déjà elle me demande de partir.

Les bons jours, ça se passe comme ça. Les autres, je reste planqué pendant des heures, pas trop loin, pour les apercevoir quelques secondes, ou alors elle me chasse parce que ma vue leur fait mal et que, la dernière fois, ils ont eu le cafard pendant des jours.

Ma vie.

Je pourrais crever là sans que ça change quoi que ce soit. Et que je continue de vivre ne change rien non plus.

Ma vie. Ma mort. La même chose.

Je m’appelle Skender.

2
Je m’appelle Max.

Je conduis une Mercedes noire aux vitres teintées. C’est mon métier. Il n’y en pas de sot.
C’est une limousine, silencieuse, automatique. Un cocon où il fait frais l’été et chaud l’hiver. Un écrin voluptueux. Ce qui se fait de plus proche du tapis volant. J’aime cette voiture. J’aime la conduire, la laver, la lustrer. J’aime voir le soleil s’y réfléchir. J’aime ses formes, son odeur. J’aime qu’elle soit lourde et protectrice, puissante et docile.
Depuis huit jours, je n’en suis pas sorti. Ou alors à peine, pour acheter de quoi manger, ou chasser un chien qui projetait de pisser sur mes jantes.
Pour le moment, je roule au pas, une centaine de mètres derrière celui que je n’ai pas quitté des yeux depuis une semaine, depuis que je l’ai retrouvé six ans après l’avoir perdu de vue.

Maintenant que je sais tout de ses habitudes, de ce qu’il est devenu, de comment il vit et où, je vais pouvoir l’aborder, l’inviter à monter dans la voiture, lui rappeler le passé, la Légion, l’Irak, l’amitié. Je sais qu’il n’a rien oublié. Comme moi. Parce que ces moments-là ne s’oublient pas, qu’on les porte en soi pour toujours, qu’on vive avec ou qu’on en meure.

Moi, j’ai refusé de mourir ou d’être survivant. Je n’ai pas bu jusqu’à oublier qui j’étais avant même d’oublier ce que j’avais fait. Non, je refuse d’oublier qui je suis et d’où je viens.

Chaque matin, je me regarde dans le miroir et je vois un nègre, à la généalogie peuplée d’esclaves qui un jour se sont dressés et libérés de leurs chaînes. C’est leur sang qui coule dans mes veines. Leurs souffrances sont les miennes. Mon histoire est la leur. Je suis leur sanctuaire, leur nécropole. Je les porte en moi, je n’ai pas le droit de vivre comme un chien. Comme lui, là, qui marche cent mètres devant, ou les autres comme lui, qui ne pensent qu’à ce qu’ils vont pouvoir manger ou pas, au froid qui vient qui les trouvera sans rien pour se couvrir, qui parcourront la ville, en horde ou solitaire, à la recherche de quelques miettes de chaleur et d’alcool, puis qui mourront comme meurent les chiens, seuls sur un trottoir, enjambés par les indifférents, des heures durant, avant que quelqu’un comprenne, qu’on les ramasse. Ils mourront anonymes. Sans passé. Sans avenir. Oubliés qu’ils étaient avant même de mourir. Morts sans nom dont personne n’aura à faire le deuil. Cadavres sans postérité. Chair sans sève, dans laquelle plus rien ne coule qui fait la vie. Plus de rouge. Plus de rose chez les blancs. Plus de ces reflets cuivrés qui brillent sur les peaux comme la mienne. Gris et froids pour le reste du temps qu’il leur reste à être, à refroidir, pourrir et disparaître.

Je ne laisserai pas Skender mourir comme ça. Je lui offrirai la mort qu’il mérite.

Il aurait dû mourir à la guerre, il aurait mieux valu. Mieux vaut mourir d’une flamme en plein cœur, au milieu de ses camarades qui n’oublieront jamais. Et mieux vaut la chair crépitant dans les flammes que cette indifférence, ce froid, ce vide, ce rien. Mieux valent la souffrance et les cris, le dernier sursaut de ce qui est encore une vie. Vivre jusqu’à l’ultime instant. Le vivre. Et je ne parle pas de gloire, d’engagement, d’honneur ou de devoir. Rien ne compte à cet instant. Je ne parle que de la dernière goutte de lumière. La dernière étincelle qu’il ne faut pas gâcher.

Je l’ai privé de cette mort-là. Il m’en a été reconnaissant. L’est-il encore ?

Je suis à sa hauteur, j’ouvre la porte. Il me voit, me reconnaît. Il sourit. Il monte. Il trouve que j’ai une chouette bagnole. Je lui dis tout de suite que ce n’est pas la mienne, qu’elle appartient à ma patronne. Entre camarades, on ne se ment pas. On ne se fait pas passer pour ce qu’on n’est pas. Nous savons, lui et moi, qui nous sommes. On s’est vus au feu. Là où la vérité éclate. La vérité d’un homme.

Ça l’amuse que j’aie une patronne. Que j’obéisse à une femme. Il ne l’aurait pas cru. Ça ne le choque pas, ça le surprend, c’est tout.

Il me demande si je ne crains pas qu’il empuantisse la voiture, mais non, je ne le crains pas. Ça se traite. Il y a des produits pour ça. De toute façon, il ne sent pas, je le savais avant de le faire monter. Je savais qu’il s’était lavé. Je ne lui dis pas. Ce n’est pas le moment. Pas encore.

Je l’emmène déjeuner. Il me remercie. Il sait que je sais. Il a compris. Pas dupe.

Il choisit un couscous. Nostalgie de légionnaire ! On rit. On mange. On parle. Du passé d’abord. Il faut bien renouer. Retisser les fils qui nous lient, retrouver ce qu’on a en commun. Pas tout. Pas tout de suite. D’abord ce qui fait rire, ce qui réchauffe. Ce qui fait le plaisir des retrouvailles. Ça dure. On étire. On ne voudrait parler que de ça. Pas du reste, non. Pas des morts, en tout cas. Et pourtant il faut bien, même si je ne sais pas pourquoi, et lui non plus, il faut en passer par là. Parler de ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus. Pas de ceux qu’on a tués, non, pas ceux-là, même si on parle du combat, de l’action, du tir. Mais pas de ces morts-là. Nous savons qu’on n’oubliera jamais leur corps dans la visée, secoué par l’impact, le spasme, la silhouette affaissée, le tas de tissus et de chair mêlée, le sang qui s’écoule en ruisseau. De ça nous ne parlerons pas. Des autres, seulement.

Voilà, c’est fait. On a fait court, finalement. Je n’aurais pas cru.

Le passé purgé, il faut bien parler du présent. Je sais qu’il n’en a pas envie alors je commence. On n’a pas beaucoup changé. Les cheveux plus longs pour lui, plus gris pour les deux. Mais à part ça ?

— Pareils !

J’entends l’ironie dans sa voix. Il n’a pas grand-chose d’autre à offrir. Il sourit encore. Il ne dit rien, ça permet de ne pas mentir.

Je continue. Je me raconte. Il faut bien donner un peu. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Comment définir ce que je suis. Chauffeur ? Oui, pas que. Bodyguard. Majordome. Cuisinier. Homme à tout faire, aussi, mais pas larbin. Pas ça. Jamais. Pas gigolo, non plus. Madame n’a pas besoin de ça. Pas de besoins de ce côté-là. Du tout. Elle est encore jeune pourtant. Et si quelques rides au coin des yeux rappellent qu’elle n’est plus une jeune fille, sa voix est claire, ses cheveux brillent et sa peau renvoie la lumière aussi blanche qu’elle y est arrivée. Aussi pâle que je suis noir. Mais ça ne compte pas. Pour elle, ça ne compte pas. Enfin, je crois. Non, je sais. Je sens ces choses-là. Madame n’a rien à faire de la couleur des peaux.

Elle est riche et veuve. Je suis à son service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même si je suis libre d’aller et venir, comme je veux, quand je veux. Je ne le fais jamais, c’est auprès d’elle que je suis bien, mais je ne vis pas avec elle. Je vis à ses côtés et ça me suffit. J’aime voir les films qu’elle voit, écouter la musique qu’elle écoute, lire les livres qu’elle lit. Car, je lis des livres, maintenant. Grâce à elle. J’ai appris à ses côtés. Je lui apprends des choses aussi.

C’est une vie calme, sans inquiétude. Je me lève à cinq heures, je profite de la salle de sport, puis je me douche, je fais le ménage silencieux, le repassage, les vitres, du rangement jusqu’à l’heure du petit-déjeuner que nous prenons ensemble tête à tête. Je la coache pendant qu’elle fait son sport, on va courir. Ensuite, chacun reprend ce qu’il a à faire jusqu’au repas que je prépare, léger souvent mais pas toujours. Il lui prend parfois des envies de gras, de bœuf et de porc, de sucres, de crème, de gâteaux. Ces jours-là, je me fais pâtissier, rôtisseur et nous mangeons sans retenue aucune. L’après-midi, elle marche dans la forêt, tous les sens aux aguets à la recherche d’un cerf, d’un chevreuil, d’une martre ou d’un renard. Elle repère leurs traces dans la boue, leurs coulées dans les feuilles, les arbres marqués par leurs passages. Madame adore la nature, les animaux et la chasse. C’est sa passion.

On a repris un café. Je savais qu’il n’avait pas envie que la parenthèse se ferme. Il m’écoutait, souriait, commentait d’un mot. Il tardait à me raconter sa vie. Il ne savait pas que j’en connaissais à peu près tout. Il s’est amusé du hasard qui nous avait fait nous retrouver. Il a bien fallu lui dire que le hasard n’y était pour rien. Que je l’avais cherché. Que ça n’avait pas été bien difficile. Qu’il m’avait suffi de retrouver sa famille et de l’attendre.

Je ne lui ai pas dit que je l’épiais depuis plus d’une semaine. Que je connaissais sa cabane cachée dans les fourrés. Que je l’avais vu se laver à l’eau des fontaines Wallace, faire la queue aux maraudes des Restos du Cœur, à celles des Secours catholique ou populaire, c’est lui qui m’a raconté, sans honte ni regret. Si, un regret, un seul, qui le tuait lentement comme un poison. Il ne pouvait donner à ses enfants ce que tout père leur doit.

Il ne m’a rien demandé, bien sûr.

On avait parlé du passé, raconté nos présents, mais comment envisager le futur avec quelqu’un qui n’en a pas ?

Pourtant, j’étais là pour ça.

Je l’ai emmené chez le coiffeur. Puis dans une boutique acheter des vêtements, des pompes qui ressemblaient à quelque chose. Je devais le rendre présentable, parce que, même s’il était aussi digne que possible, il ressemblait quand même très précisément à ce qu’il était, un clochard. Et il n’était pas question que je présente un clochard à Madame.

Je ne lui ai pas dit en quoi consistait le boulot. Ça devait rester entre eux. Ça ne regardait qu’eux. Une histoire entre adultes libres, consentants et exceptionnels. Je ne suis qu’un intermédiaire et je le resterai.

On est arrivés avant la fin du jour. Madame nous attendait. Son sourire m’a ravi comme il me ravit à chaque fois. Il était franc, direct, ouvert, brillant. Le sourire d’un enfant heureux capable d’oublier sa peine en un instant et de vivre pleinement une joie nouvelle.

Elle l’accueillit. Je les laissai.

3
— Asseyez-vous.

Je ne sais pas où, tant il y a de fauteuils, de canapés, de poufs, de coussins. Tant ils sont larges et profonds. Elle m’en désigne un d’un geste, face aux baies vitrées. Derrière, le terrain descend en pente douce, puis plus forte, vers une vallée. La propriété n’a pas de limites visibles. Il doit y avoir des clôtures plus loin, hors du regard, là où la prairie plonge. Je ne sais pas. J’imagine.

Deux chiens jouent, libres. Je ne m’y frotterais pas, je sais ce que Max a pu leur apprendre. De ce côté-là, « Madame » ne risque rien.

— Voulez-vous boire quelque chose ?

Elle est cordiale, simple, sympathique. Jolie aussi. Objectivement. Bien faite. Musclée. Souple. À mon goût, en tous cas. Quand je goûtais encore ce genre de chose.

— Du thé ? Du café ? Une bière ?

Rester lucide, surtout. Maître de moi. Je sais que je ne suis pas là sans raison. On n’en est qu’aux préliminaires, la coutume, comme dans la brousse.

Un café. C’est bien, c’est sobre. Modeste.

Elle va glisser une capsule dans un percolateur.

Dehors, je vois Max lancer une balle aux chiens. Un berger allemand et un Saint-Hubert. De belles bêtes, fidèles, intelligentes, courageuses, féroces même, à l’occasion, qui vous égorgent n’importe quel bestiau d’un coup de mâchoire. N’importe quel homme aussi, pourvu qu’on leur demande. La truffe qu’ils viennent frotter sur la main de leur maître en quête d’une caresse est celle qu’ils plongeront dans le sang encore chaud de ce qu’ils auront dépecé. Homme ou bête. On ne peut pas leur reprocher. Ce qu’ils font, ils le font sans malice et sans haine. On les a créés pour ça, croisés, sélectionnés depuis des générations pour leurs qualités de mordant, de force, de vitesse, d’odorat, d’obéissance. Pour le goût qu’ils ont à satisfaire un maître.

On ne peut rien reprocher à un chien. On ne peut pas lui en vouloir. On ne peut pas le juger.

On peut l’abattre, c’est tout.

— Du lait, du sucre ?

Rien du tout, merci. Je l’aime noir et âcre. Brûlant. Je ne sais pas très bien ce que je fais là. J’attends sans savoir ce que j’attends. Une proposition de travail sans doute. Pas très légal, probablement. On propose rarement un travail normal à un gars comme moi. Dans ces conditions-là. Je n’ai pas le profil d’un jardinier. Pas les compétences non plus. Max le sait.

— Max m’a dit beaucoup de bien de vous.

Je pourrais en dire autant de lui. Plus même. Je ne dirai jamais assez ce que je lui dois.

On s’est connus à Aubagne au 1er régiment étranger en 96. J’arrivais de Sarajevo où je m’étais battu pendant trois ans. Ici, la vie était douce, même pour un soldat. Max était mon sergent. C’est lui qui m’a appris à parler français. Il a fait de moi un légionnaire, aussi. On a fait l’Afrique ensemble, le Congo, la Côte d’Ivoire, d’autres coins pourris, l’Afghanistan. J’ai quitté l’armée. Je n’aurais pas dû. Je n’étais pas fait pour le bâtiment. Pas fait pour ce genre de vie. Ce n’était la faute de personne.

Civil, on m’a proposé de mettre mes compétences en explosifs à contribution sur un coup sans problème. Il ne faut jamais faire confiance à un type qui pense qu’un coup est sans problème. Un coup sans problème, c’est un coup mal préparé. Des risques sous-évalués.

J’ai pris cinq ans, j’en ai fait trois. Je suis sorti sans argent, sans boulot, avec un casier. C’est Max qui m’a tiré d’affaires. Déjà.

Il avait quitté la Légion l’année d’avant. Il louait ses compétences à des dictateurs ou à ceux qui voulaient les renverser. Le plus souvent, on allait former des gars, on sécurisait des mines d’or ou de diamants dans des pays pas regardants. On se battait parfois contre des guérilleros en guenilles, défoncés, exploités par des seigneurs de guerre planqués à Londres ou à Paris, à Bruxelles. On faisait ce qu’on était payés pour faire quelques semaines, ou quelques mois, puis on rentrait claquer l’argent. Puis on repartait.

Après, ça a été la guerre d’Irak. Une autre paire de manches. Moche. On ne savait jamais contre qui on se battait. Un vieux. Une femme. Un gosse. N’importe qui, n’importe quoi pouvait vous péter à la gueule. Un frigo sur un tas d’ordures. Une carcasse de voiture. Un bout de mur. Même un chien crevé. Ça ne rigolait plus. On tirait sur tout ce qui bougeait, uniquement parce que ça bougeait. Et parfois sur ce qui ne bougeait pas, justement parce que ça ne bougeait pas. C’était l’Irak. C’était la merde. Si Max n’avait pas été là, j’y serais encore, couché sous un mètre de sable à Bassora.

— Vous avez des enfants, je crois.

Max lui en avait dit plus que ce que je pensais.

Est-ce qu’il lui avait dit que je n’avais pas été capable de les élever ? De les nourrir ? De leur apprendre la vie ? Que je n’avais pas su faire ça. Que personne ne me l’avait appris. Que je n’étais pas capable de subvenir à leurs besoins élémentaires. Que c’était à leur mère qu’ils devaient tout.

Lui avait-il dit qu’ils étaient la dernière chose qui me reliait à la vie et que je serais prêt à mourir pour eux ?

— Il paraît, oui, que les parents sont prêts à mourir pour leurs enfants. Je ne sais pas. Je n’en ai pas eu. Et je ne suis pas sûre que ma mère serait prête à mourir pour moi.

Elle sourit en le disant. Cynisme, amertume. Elle n’est plus là. Elle est ailleurs. Quelque part où personne n’est admis. Au cimetière des souffrances anciennes où chaque tombe recèle une plaie mal fermée, suintante, une blessure qui ne guérira jamais et qui fait mal encore. Une douleur d’enfants. Silencieuse. Jamais dite. De celles qui font les mots qui résonnent toute une vie, qui font souffrir si longtemps qu’on en oublie qu’on souffre.

Celles qui font haïr.

— Ce sont des mots ou vous seriez réellement prêt à mourir pour eux ? Parce que c’est un peu facile, non ? On dit ça parce qu’on sait qu’il faudrait des circonstances exceptionnelles… Qu’il y a très peu de chance que ça arrive.

— Non. On le sait. On le sent.

— Si je vous proposais de mourir pour vos enfants, là, tout de suite, vous accepteriez ?

Max est toujours avec les chiens qui lui font la fête. Heureux comme seuls les chiens peuvent l’être. Les chiens et les enfants. Que ne reste-t-on enfant ? Que ne sommes-nous chiens ?

4
Les chiens ne se lassent jamais de ramener un bâton. De courir après le gibier non plus. Ils aiment ça. Traquer. Chasser.

Comme Madame. Elle a chassé tous les gibiers, du plus petit au plus gros, au plus dangereux, à courre, à l’affût, à l’approche, en battue. Au fusil, à l’arc.

Elle se fout des trophées, il n’y en a pas sur les murs. Elle aime l’action. Chercher sa proie, la traquer, la trouver, la voir surgir, sentir le froid descendre le long du dos pendant que l’arme monte à la joue et que son œil aligne le guidon, le cran de mire et la cible.

Elle en aime les bruits. Celui de la meute, ses aboiements, les pattes qui s’enfoncent dans l’humus, son odeur mouillée. Le cinglement des branches. Les sabots dans la boue. Les galops. Les cris, les appels, l’écho des détonations au loin qui résonnent et rebondissent entre les arbres. Et le silence aussi, celui de l’affût, qui annonce que le jour ne sera plus très long à venir, que la brume va bleuir, puis dorer dans les premiers rayons du soleil. Le premier chant d’oiseau. La première risée à la surface de l’eau. Les premiers bruits subtils que n’entendent que ceux qui n’en font pas. L’attente. Le souffle qu’on retient. Le temps qui s’étire. Les muscles brûlant de froid. Les sens explorant des dimensions inconnues, pénétrant des taillis impénétrables, les futaies, les fourrés.

Puis le premier tir. Les battements d’ailes affolés. La première nuée. Tuée.

Tuer ? Je ne sais pas. C’est difficile d’imaginer qu’on puisse aimer tuer. Ça existe, je le sais, j’ai vu des hommes qui aimaient ça. Et c’est toujours un malaise, même à la guerre. D’ailleurs, ils s’en défendent. Je n’en ai pas croisé qui le revendiquaient, qui pouvaient affronter le regard de ceux qui les avaient vus jouir de ce qu’ils avaient fait. Pourtant ils l’avaient fait. Ils avaient pris plaisir à tuer. Ils en avaient connu l’extase. Elle se voyait dans leurs yeux encore flous. On l’entendait dans leur souffle trop court. Mais pas elle, non. Elle aime chasser, c’est tout. C’est sa façon d’aimer la vie. Je l’ai vue affronter la charge d’un lion sans trembler, encaisser le recul des fusils à gros calibre, endurer le froid, le vent et la pluie jusqu’à ce qu’un ours apparaisse et se dresse. Elle a tiré des sangliers. Servi des cerfs à la dague. Elle les a suspendus à des branches, saignés, vidés de leurs entrailles, dépouillés, débités. Mangés.

Madame a chassé tous les gibiers.

5
— Si je vous proposais de mourir pour vos enfants, là, tout de suite, vous accepteriez ?

— Oui. Mais ça n’arrivera pas.

Il me répond comme si c’était une parole en l’air, une blague, une façon de parler. Il peut. J’ai fait ce qu’il fallait pour. J’y ai mis toute la légèreté dont je suis capable. Dans ma voix, dans mon sourire. Dans la désinvolture du corps. Une façon d’engager la conversation, d’en proposer le thème. Une ouverture, comme à l’opéra ou aux échecs. Aux échecs plutôt.

Je pousse mon avantage. J’avance un pion.

— Pourquoi ça n’arriverait pas ?
— Parce qu’il faut une raison aux choses et je ne vois pas ce qu’on y gagnerait. Ni vous, ni moi.

Il fonce tête baissée. Bravement. Et pourtant il a peur. Il ne sait pas de quoi, mais il a peur. Il a peur justement parce qu’il ne sait ni de quoi ni pourquoi. Il fait tout pour ne pas le montrer, bien sûr. Pour maîtriser son corps. Ses mouvements qui pourraient le trahir. Et il y arrive assez bien. Pourtant je vois. J’entends. Et je sais. Je sais de quoi.

Il a peur de moi.

Il se tient raide, droit. Trop raide et trop droit. Barricadé derrière ses muscles. Terré dedans. Recroquevillé. Pauvre petit bonhomme en train de se rendre compte que tout ça ne le protège pas. Plus. Pas de moi en tout cas.

Il a peur.

Pas de mes quarante-huit kilos, pas de mon corps qu’il pourrait briser d’un seul geste. Ni de cette violence en lui qui rendrait ça possible. Ou de son désir, de la faiblesse que ça implique à ses yeux. Non, c’est ailleurs que ça se passe. Parce qu’il est comme moi, sans désir. Pas pour les mêmes raisons, sans doute, mais comme moi. Je le sais. Je ne vois pas dans ses yeux ce qu’il y a dans ceux des autres, dans leur regard, qu’il soit direct ou en biais. Non, rien de commun avec ceux-là. Il n’a pas peur de ma « féminité ». Il n’est pas de ces hommes qui n’assument ni leurs pulsions, ni leurs besoins, ni les mots qui vont avec. Crus. Brutaux. Qui disent féminité pour dire cul, seins, bouche, sexe. Chaque mot plus ou moins investi selon les goûts de chacun et qu’aucun ne dit, incapables qu’ils sont de les nommer et d’en prononcer les mots.

Tu n’as rien à foutre de ma « féminité », toi. Tu n’as pas peur parce que je suis une femme. Tu as peur parce que je suis riche. Tu as peur de l’argent. De son pouvoir. De ce qu’il peut te faire. Et te faire faire à toi qui n’en as pas.

Ça pourrait s’arrêter là. Ça devrait. Je devrais arrêter là. Maintenant. Tout de suite. Pour ça. Parce qu’il a peur et qu’il ne devrait pas. Que ce n’est pas à la hauteur de ce que Max m’a annoncé. Et pourtant si. Les machines n’ont pas peur, les hommes, oui. Quels qu’ils soient. À un moment ou à un autre. Tôt ou tard. Et moi, c’est un homme que je cherche. Un homme prêt à mourir.

— Moi, je sais ce que vous pourriez y gagner.

Il ne demande pas quoi. Il a compris. Il sait. Alors il ne dit rien. Il réfléchit. Il compte. Il essaye d’évaluer combien vaut sa vie. Combien vaut sa peau. Les chiffres tournent. Il ne sait pas. Rien. Ni combien il vaut, ni combien je peux mettre. Combien je veux mettre.

Je le laisse se perdre dans le labyrinthe où il est entré et j’attends.

6
Je vois Max, là-bas. Le bâton qu’il lance et relance. Les chiens.

Il sait de quoi nous parlons. Il savait tout à l’heure quand on mangeait ensemble. Quand on a ri. Quand j’essayais le costume ou que je sommeillais dans la voiture, bercé par le ronflement doux du moteur. Quand je trouvais belle la campagne que je n’avais pas vue depuis longtemps. Oui, il savait quand je le remerciais pour tout ça. Il savait vers quoi il m’emmenait.

Je vois les nuages. Le soleil, en dessous, qui descend. Le ciel qui jaunit. Les arbres qui bougent dans le vent et je flotte. Tout est liquide autour. Les murs. Le sol. Madame qui dérive lentement. Comme une huile dans l’eau. Je ne vois plus ses yeux. Plus ses traits. Elle disparaît. Elle s’efface. Se dilue.

Moi aussi. Je suis sans contours. Sans peau ni rien entre le monde et moi qui me protège. Rien qui me tient.

Max, que m’as-tu fait ?

Toujours j’ai su ce que j’avais à faire. Toujours je me suis tenu droit. Toujours j’ai su faire face. À tout. Pourtant, en une seconde, je me suis écroulé. Liquéfié. Fondu dans un monde sans bords, sans limites, sans repères, où le chaud et le froid n’existent plus. Un monde sans douleur. Sans corps.

Mort, déjà ?

Tout comme.

Et Madame ne dit rien. Elle attend. Comme Max attend. Les pieds sur terre. Elle attend un mot, un oui ou non. Un chiffre, un prix. Elle n’a rien d’autre à faire qu’attendre en regardant Max qui attend en regardant les chiens qui courent, qui sautent, qui jappent, qui jouent.

Je flotte.

Mourir pour mes enfants ? Où ? Quand ? Comment ?

— Combien ?

7
Nous y sommes.

Il comprend vite.

Ça vaut quoi la vie d’un homme ? D’un homme comme lui. Un homme sans rien. Clochard. Va-nu-pieds. Un homme que personne n’attend et n’attendra plus jamais. Ça vaut combien une vie qui ne vaut plus la peine d’être vécue ? Une vie d’invisible, sans amour, à la lisière du monde. La vie d’une ombre.

Lui, là, à combien il l’estime sa vie ?

— Trois millions.

C’est beaucoup quand on sait d’où il vient.

— Non. C’est pas beaucoup.

Il a raison. Ou pas. La vie n’a d’autre prix que celui qu’on lui donne. Ce n’est pas sa vie qu’il estime, c’est ma fortune.

Ou mon envie. Mon envie de tuer un homme.

Est-ce que je peux mettre trois millions ? Oui, plus même, mais je ne lui dis pas. Pas encore. Ce n’est pas la question. Si je suis prête à lui donner trois millions, sa vie les vaut. Si je considère que non, alors elle vaut moins. Il y a quelques heures, elle ne valait rien du tout. C’est aussi simple que ça.

Non, il n’est pas d’accord. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Il a failli mourir pour beaucoup moins, c’est vrai. Pour rien, même. Il l’avait accepté. Il était prêt. Mais aujourd’hui, ça ne se joue pas qu’entre lui et moi. Si de mon point de vue, ou du sien même, sa vie ne vaut plus grand-chose, pour ses fils, elle est inestimable.

J’entends l’argument. Je l’entends d’autant mieux que c’est moi qui me suis servie d’eux comme appât.

Si on peut considérer que la vie d’un homme comme lui ne vaut rien, ça ne nous dit pas ce que vaut la vie d’un père pour ses enfants.

— Trois millions.

— Et pourquoi pas deux ? Ou quatre ? Ou cinq ? Ou dix ?

Parce que deux garçons, ça fera deux orphelins. Donc, deux millions. Un pour chacun. Le troisième pour leur mère. Pour les élever.

— Trois millions.

Cette discussion ne m’intéresse plus. Elle est obscène. Comme s’il se vendait, que je l’achetais Il n’est pas question de ça. Pas d’argent. Il est question de vie et de mort.

Je n’ai pas envie de marchander. Passons à autre chose. Vite.

— D’accord. Trois millions.

8
Elle me tend la main. Cordiale. Souriante. On tope. Comme si elle m’achetait une voiture d’occasion. Elle appelle Max qui répond au téléphone, là-bas, au bout de cette pelouse qui n’en finit pas. Je le vois se mettre en route escorté par les chiens.

Je voudrais m’allonger, dormir un peu. Je voudrais voir mes fils, les serrer dans mes bras. Je voudrais être un autre. Pouvoir pleurer. Revenir en arrière, pêcher dans la Neretva, jouer au foot sur la place du village, rêver d’être grand, de sauter du haut du pont de Mostar et tomber comme on vole, quelques secondes avant de pénétrer la rivière, de briser sa surface comme une pierre et sentir l’eau me saisir tout entier, muscle après muscle. Rêver de voler. Je voudrais refaire la route, tourner à gauche le jour où j’ai choisi de partir à droite avec les autres pour prendre les armes. Avoir été lâche plutôt que brave, m’être enfui avant d’être un héros, avoir choisi l’exil plutôt qu’y être obligé. Ne pas être ici. Reposer sous la terre de Sarajevo ou le sable d’Irak et n’avoir jamais vendu ma mort. La vivre en homme, pas en esclave.

— Du champagne, ça vous va ? J’ai plus fort si vous voulez.
— Du champagne, c’est très bien.

Oui, j’étais prêt à mourir pour rien. Une patrie. Une famille. Et j’ai failli mourir pour pas grand-chose. Mais jamais sans me battre, sans faire payer le prix du sang. Comme un légionnaire.

Max nous rejoint. Il attend que Madame lui dise ce que j’ai décidé. Madame, oui, car il me fuit. Il fuit mes yeux qui cherchent son regard, quelque chose à quoi me raccrocher, un peu de la chaleur d’un ami, même s’il m’a vendu. C’est sa main que je voudrais serrer. Sa voix que je voudrais entendre. Max, dis quelque chose. Parle-moi. Mais Max n’a qu’un seul maître. Un seul chef. Il a toujours été comme ça. »

À propos de l’auteur
BELVEAUX_Lucas_©DRLucas Belvaux © Photo DR

Lucas Belvaux est né à l’automne 1961 à Namur, en Belgique. Une enfance à la campagne, puis il s’installe à Paris pour devenir acteur. Après quelque mois de cours de théâtre, il décroche son premier rôle au cinéma avec Yves Boisset (Allons z’enfants). Il tournera ensuite avec Claude Chabrol, Jacques Rivette, Olivier Assayas, Marco Ferreri, Chantal Akerman, notamment.
En 1991, il réalise son premier film, Parfois trop d’amour, mais c’est avec Pour rire! en 1996, qu’il est reconnu comme metteur en scène. Suivront la trilogie : Un couple épatant, Cavale, Après la vie, couronné par le prix Louis-Delluc en 2003. Il a depuis réalisé Rapt, 38 témoins, Pas son genre, Chez nous et, dernièrement, Des hommes, adapté du roman de Laurent Mauvignier. Les Tourmentés est son premier roman.

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