La route des Balkans

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  RL2020  Logo_second_roman

En deux mots:
Asma a fui la Syrie pour échapper à Daech. Tamim a quitté l’Afghanistan sous le joug des Talibans. Ils vont se croiser dans une forêt hongroise. Quand Asma parvient à monter dans un camion, elle perd son cahier rouge. Tamim le récupère et se fait le serment de retrouver sa nouvelle amie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La Syrienne et l’Afghan, un drame du XXIe siècle

Christine de Mazières s’appuie sur un fait divers qui a coûté la vie à plus de 70 migrants pour raconter le destin de ces personnes qui fuient la guerre et dont l’Europe ne veut pas. Un second roman qui confirme le talent découvert avec Trois jours à Berlin.

C’est une histoire d’aujourd’hui, un drame qui a bouleversé l’Europe quelques temps avant que l’actualité ne fasse passer ces dizaines de morts dans l’oubli. Comme le rappelle FranceInfo, le 27 août 2015, «dans un camion stationné dans l’est de l’Autriche, plus de 70 cadavres ont été découverts asphyxiés.» C’est à partir de ce terrible fait divers que Christine de Mazières a construit un roman bouleversant autant que très documenté.
La route des Balkans raconte en particulier le parcours de deux migrants, Asma la Syrienne et Tamim l’Afghan, qui se retrouvent au moment de monter dans ce camion qui part vers la mort. Deux destins particuliers parmi les centaines de milliers qui se sont jetés dans cette aventure très risquée, mais qui permettent de parfaitement comprendre qu’ils n’ont guère le choix. Asma a fui l’armée islamique qui a tué son père et lui réservait un sort peu enviable, d’autant que son frère avait rejoint la rébellion. Tamim a lui aussi vu son père mourir. Les talibans ont réservé ce même sort à ses frères, le poussant à quatorze ans sur les routes de l’exil. Cela fait de longs mois qu’il erre, car les passeurs ne lui font pas de cadeaux, loin de là. Pour lui comme pour ceux qui traversent la Méditerranée, cette économie souterraine a tout de l’exploitation de l’homme par l’homme, humiliation et violences comprises. Une condition précaire parfaitement détaillée ou tout geste de solidarité est vécu comme un miracle.
Les Syriens, Irakiens, Afghans et Érythréens qui se retrouvent dans cette forêt hongroise entrevoient désormais le bout de leur errance et la fin de cette «vie entre deux, suspendue entre deux vies.» La chancelière allemande a en effet, contrairement aux gouvernants des autres pays de l’Union européenne, choisi d’accueillir ces réfugiés en nombre. Après les atermoiements et les calculs sur le nombre «raisonnable», le ministre de l’intérieur – qui n’a rien d’un tendre – affirme haut et fort que «chaque réfugié qui arrive en Allemagne doit être accueilli et hébergé de manière digne, sûre et correcte…»
Christine de Mazières, dont on sait depuis Trois jours à Berlin, sa parfaite connaissance de l’Allemagne, donne une dimension historique à son roman en racontant le parcours d’Helga qui s’est elle-même retrouvée sur les routes dans les années quarante, lorsqu’il fallait fuir devant l’avancée de l’armée rouge. En racontant son odyssée à sa fille Alma et à sa petite-fille Johanna, elle tire un fil jusqu’à ces personnes qui, comme elle, fuient la guerre.« Sauver sa peau, c’est la seule chose qui comptait alors. Le pays était effondré et les gens aussi. Cette génération de femmes a dû reconstruire sur des ruines. Elles méritaient leur surnom de Trümmerfrauen».
De par son histoire elle ressent parfaitement la détresse des migrants et, à l’image de dizaines de milliers de ses concitoyens, veut tendre la main à ces réfugiés. À ceux qui ne seront pas morts en route. Car en ce 28 août caniculaire, le camion frigorifique délaissé sur le bord de l’autoroute, va livrer la cargaison de l’horreur. Des dizaines de réfugiés, en grande partie syriens, morts à quelques kilomètres de la délivrance. Asma est l’une des victimes que Tamim a vu monter dans le camion en pensant qu’elle est partie sans lui, qu’elle a eu de la chance.
En mettant un visage sur ce drame, la romancière nous le rend encore plus insupportable. En nous faisant découvrir le contenu de son petit cahier rouge, elle nous touche au cœur. Et en nous rappelant que c’est de Hongrie que le rideau de fer s’était ouvert vers l’Autriche 26 ans auparavant, elle nous fait toucher du doigt les contradictions de ces politiques qui s’empressent désormais de construire un nouveau mur… de la honte. Souvenons-nous aussi de la réponse des pays européens à l’appel d’Angela Merkel réclamant «une décision exceptionnelle face à une situation d’urgence» : une fin de non-recevoir.
Après Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert, voici un second livre fort et documenté sur la tragédie des migrants. Un roman bouleversant d’où émerge un peu d’humanité. Une petite flamme qu’il est essentiel d’entretenir.

Les images de l’horreur… © Production France Télévisions

La route des Balkans
Christiane de Mazières
Éditions Sabine Wespieser
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782848053462
Paru le 11/06/2020

Où?
Le roman débute dans une forêt de Hongrie puis à Budapest, Horgos et Roszke, suivant des migrants venus de Syrie et d’Afghanistan, passant par la Turquie ou la Grèce (Skala Sykamineas, sur l’île de Lesbos) avant de se poursuivre à travers les Balkans, de Bulgarie (Lom) en Autriche (Nickelsdorf) en passant par la Serbie et la Macédoine (Gazi Baba, Skopje, Nisˇ et Belgrade) jusqu’en Allemagne, à Berlin, Munich, Nuremberg, Heidenau, Parndorf, Essen, Cologne. On y évoque aussi Nili, en Afghanistan.

Quand?
L’action se situe principalement en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après Trois jours à Berlin, son premier roman, consacré à la chute du Mur (Sabine Wespieser éditeur, 2019), Christine de Mazières se penche ici sur un moment récent, et non moins déterminant, de l’histoire allemande. Quand, le 31 août 2015, la chancelière Angela Merkel prononce son désormais célèbre «Wir schaffen das, Nous y arriverons», à propos de l’afflux considérable de demandeurs d’asile que la pauvreté ou la guerre ont jetés sur les routes, son geste marque certes un tournant dans la politique intérieure allemande, et dans la politique européenne. Mais sa générosité, relayée par une grande partie du peuple allemand, va également redonner de l’espoir à des centaines de milliers d’individus.
Alternant les points de vue, Christine de Mazières met en scène quelques-uns des acteurs de ce drame humanitaire.
Son nouveau roman s’ouvre dans une forêt hongroise. Voici trois jours et trois nuits qu’Asma, une jeune Syrienne, attend, avec tout un groupe de réfugiés, le véhicule qui doit les conduire en Allemagne. Son père, un pharmacien de Damas, dont le seul tort avait été d’avoir pour client et ami le rédacteur d’un journal clandestin, a été exécuté bien avant le début de la guerre civile. Son frère, lui, a rejoint la rébellion. Après une semaine passée dans les caves des services du renseignement syrien, Asma a écouté les conseils de sa famille, jugeant plus prudent de l’envoyer en Europe… Quand arrive enfin le camion frigorifique, elle éprouve presque du soulagement à s’y entasser. Même si, dans la bousculade, elle perd son sac… et son précieux cahier rouge – le journal intime qu’elle tenait depuis l’arrestation de son père en 2006.
Ce cahier rouge, c’est un jeune Afghan, Tamim, qui va le récupérer, après avoir en vain tenté de le rendre à cette jeune fille, qui le fascine. Sur les routes depuis cinq ans, forcé à chaque étape de travailler pour payer la suivante, il a fui son pays à quatorze ans, après que son père et ses frères ont été assassinés par les talibans. Lui aura plus de chance qu’Asma… dont la fin tragique, abandonnée avec ses soixante-dix compagnons d’infortune sur une aire d’autoroute, agira comme un électrochoc sur la politique et l’opinion.
À Munich, ce même été 2015, Helga entend avec effarement les nouvelles… Elle se souvient avoir été une de ces réfugiées, fuyant, à cinq ans, en 1945, l’armée rouge qui marchait sur Königsberg, bientôt Kaliningrad. Helga, comme tant de ses concitoyens, proposera spontanément son aide à ceux qui parviendront à rejoindre le territoire allemand.
En entrelaçant les voix et les destins de ces différents personnages, en revenant également sur les processus de décision en haut lieu, l’écrivaine donne à chacun des acteurs de cette tragédie une épaisseur humaine qui force l’admiration et la compassion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog Medipart (Fréderic L’Helgoualch)
On l’a lu (Librairie Hirigoyen, Bayonne)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 26 AOÛT 2015
Dans une forêt de Hongrie
Tout est bleu à l‘intérieur. Bleues les parois. Bleus leurs souffles. Bleus leurs visages fatigués. Même leurs pensées semblent bleues. Asma presse ses paupières et voit des millions d’étoiles sur fond bleu. C’est étrangement beau. Comme dans un aquarium. Les voici anguilles, leurs poumons rétrécis en branchies, glissant ensemble vers les abysses silencieux.
Le calme fait du bien après l’agitation, l’angoisse, les cris, les coups. Les enfants ont cessé de pleurer. Combien sont-ils au juste, entassés, engouffrés, encore et encore, contents malgré tout de grimper dans ce véhicule qui les emmène à la fin de la nuit de ce coin perdu de Hongrie…
Asma a essayé de compter, mais, serrée comme elle est, son angle de vision est limité. Nous sommes au moins soixante, pense-t-elle. Soixante sur moins de trois mètres de large par cinq mètres de long. Sans doute moins de quinze mètres carrés. Elle essaie de se figurer quinze petits carrés et, sur chacun, quatre ou cinq personnes. Elle se remémore, lors d’un cours de biologie au lycée à Damas, la petite cage grouillant de souris blanches s’escaladant les unes les autres, entortillant leurs fines queues roses et leurs moustaches frémissantes, poussant de petits cris perçants, tandis que l’une d’elles avait levé vers elle d’immenses yeux vitreux. Elle se souvient du regard fixe du petit animal posé sur elle.
Pendant trois nuits et trois jours, Asma et sa sœur aînée Lefana se sont terrées avec les autres dans la forêt près de Kecskemét, à attendre le camion. Encore la Hongrie à traverser. Bientôt elles atteindront leur but. La chaleur est forte. Pas un souffle. Nul point d’eau où se désaltérer et se laver. Le sol est jonché d’aiguilles de pin rousses et parfumées, qui forment un tapis très doux.
La troisième nuit, à 3 heures du matin, un bruit de moteur a enflé entre les troncs noirs. Asma a pensé: Nous sommes le 26 août, le jour d’anniversaire de Père, c’est un signe qu’il nous envoie du Ciel, à la grâce de Dieu. Elle a pleuré de joie.
Quand ils ont vu le camion blanc ouvrir ses deux battants arrière, tous les voyageurs se sont levés et précipités pour y grimper. La nuit grouille de piétinements, cris étouffés, bousculades, pleurs d’enfants, bébés transportés à bout de bras. Lefana a pris Asma fermement par la main et ajusté son voile sur ses cheveux et son visage. Elles ont les mêmes yeux noirs ombrés de cernes violets. Seulement, Asma a le regard fiévreux. Ne jamais me séparer de ma jeune sœur, a promis Lefana à leur mère, que le Très-Haut miséricordieux la protège: «Prends-la avec toi et partez au pays des Allemands, il n’y a plus de vie pour vous ici. Moi, je reste avec tes sœurs, nous allons vous rejoindre dès que possible.»
Il n’y avait plus d’homme à la maison. Le père, paisible pharmacien à Damas et amateur de botanique, mais qui avait eu le tort d’avoir pour client et ami le rédacteur d’un journal clandestin, a été embarqué en 2006, bien avant le début de la guerre civile en Syrie. Cinq mois plus tard, une petite urne était rendue à la famille avec son avis de décès par insuffisance cardiaque. Elles étaient seules désormais.
Cela faisait quatre ans que la Syrie était à feu et à sang. Au front entre forces gouvernementales et rébellion s’était ajouté, depuis 2014, un nouveau belligérant, qui progressait de manière fulgurante dans l’est et le nord du pays : l’État islamique terrorisait les populations là où il plantait ses bannières noires. Alors des puissances étrangères s’étaient mêlées au conflit, achevant de transformer la Syrie en un vaste et inextricable champ de bataille.
Elias, le frère aîné de Lefana et d’Asma, avait rejoint un mouvement étudiant proche de la rébellion. Grand lecteur et poète à ses heures, il se destinait à une carrière de professeur de littérature. Il avait publié des poèmes dans des revues. En raison de ce goût partagé pour les mots, une tendresse particulière reliait Elias à sa petite sœur Asma. Ils s’échangeaient des textes, commentaient leurs lectures, déclamaient ensemble des vers. Asma était particulièrement douée. Son frère l’encourageait. Marqué par la disparition de leur père et révolté par les violences policières, … »

À propos de l’auteur
Christine de Mazières, franco-allemande née en 1965, vit dans la région parisienne, où elle est magistrate. De 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. Elle a participé, aux côtés de Brigitte Sauzay, à la création de l’Institut Berlin-Brandebourg pour les relations franco-allemandes, devenu la Fondation Genshagen, dont elle est vice-présidente du conseil scientifique. Elle est par ailleurs membre du jury du prix littéraire franco-allemand Franz Hessel, membre du groupe de réflexion franco-allemand Daniel Vernet et secrétaire générale du Club économique franco-allemand. Elle a publié Requiem pour la RDA, entretiens avec Lothar de Maizière, en 1995 et L’Europe par l’école en 2006.
Son premier roman, Trois jours à Berlin, a paru en mars 2019 chez Sabine Wespieser éditeur. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Contagions

GIORDANO_contagions

  RL2020

En deux mots:
Docteur en physique théorique et romancier, Paolo Giordano a su trouver les mots pour raconter ce moment particulier de l’histoire de l’humanité où une pandémie a paralysé la planète. Son essai éclairant ouvre aussi des perspectives pour l’avenir.

Ma chronique:

«Aucun homme n’est une île»

Il ne tient qu’à nous de réaliser le vœu de Paolo Giordano et de passer de la contagion à la réflexion vers ce monde qui reste désormais à construire. Car cet essai salutaire démontre combien les effets de la pandémie s’inscrivent dans la durée.

«Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.» Quand Paolo Giordano s’est décidé à écrire, un samedi 29 février, près de 85000 personnes étaient malades du COVID-19 (dont 80000 en Chine) et le nombre de morts approchait les 3000. L’Italie avait décidé des mesures de confinement et peu après, le monde allait s’arrêter. C’est ce qui rend cet essai aussi saisissant, c’est à la fois le décalage avec le «monde d’avant» et le vertige avec le monde qui vient. Passé l’urgence et le temps de la sidération quand, comme lui, nous avons «échoué dans un espace vide inattendu», il a bien fallu réfléchir aux moyens de s’en sortir, à imaginer quel sens ce nouveau monde pourrait avoir.
Pour le docteur en physique théorique qu’est Paolo Giordano, les mathématiques, la recherche scientifique, mais aussi en sciences humaines sont essentielles pour analyser et tenter de comprendre, aussi bien maintenant, dans ce qu’il appelle la phase des sacrifices autant que demain, durant la «phase la plus difficile, celle de la patience.»
Car c’est sans doute l’un des points essentiels de cette réflexion éclairante. Au moment où les premières mesures de déconfinement sont prises, il serait illusoire de croire que les choses vont redevenir normales. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, il faudra de la patience. Cependant, il ne tient qu’à nous de ne pas désespérer, même si les temps restent terriblement difficiles. De faire un meilleur usage de ce laps de temps, «nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer: comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie. Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.»
Aussi paradoxalement que cela puisse sembler avec les mesures barrière en vigueur, il nous faut comprendre que nous sommes membres d’une collectivité, «voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels.»
C’est aussi pour cela que je vous invite à acheter cet essai éclairant chez votre libraire – pour le lire si vous n’avez pas pu le faire jusque-là (rappelons que les éditions du Seuil ont choisi de mettre Contagions gratuitement à disposition sur leur site durant la période de confinement) – mais aussi pour conserver ce document qui, à n’en pas douter, sera un marqueur de votre histoire personnelle comme de celle du monde.

Contagions
Paolo Giordano
Éditions du Seuil
Essai
Nel Contagio, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
64 p., 9,50 €
EAN 9782021465761
Paru le 29/05/2020
L’auteur s’est engagé à reverser une partie de ses droits d’auteur à la l’urgence sanitaire et la recherche scientifique.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que le monde, frappé par l’épidémie du coronavirus, traverse une crise sanitaire sans précédent, un écrivain prend la parole. Homme de lettres et de science, mais citoyen avant tout, Paolo Giordano nous offre un témoignage personnel et une réflexion dont la portée va bien au-delà des soubresauts de l’actualité, de l’inquiétude et de l’incertitude immédiates. Ni « accident fortuit » ni « fléau », l’épidémie du COVID-19, nous dit-il avec espoir, vigueur et lucidité, est un miroir dans lequel doit se réfléchir la société, et qui peut ainsi nous conduire à une prise de conscience salutaire : nous appartenons tous à une seule et même collectivité humaine, et nous sommes les hôtes d’une nature que nous avons trop longtemps négligée. À cet égard, la contagion est le « symptôme » d’un désordre écologique auquel nous ne sommes pas étrangers – mais face auquel nous ne sommes pas non plus impuissants.
Un petit livre d’une grande sagesse, pour aujourd’hui et pour demain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
Usbek & Rica (Fabien Benoit)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rester à terre
L’épidémie de coronavirus brigue la première place parmi les urgences sanitaires de notre époque. Ni la première ni la dernière, peut-être pas la plus terrible non plus. Il est probable qu’elle ne produira pas davantage de victimes que beaucoup d’autres, or, trois mois après son apparition, elle a déjà établi un record : le SARS-CoV-2 est le premier nouveau virus à se manifester aussi rapidement à une échelle globale. D’autres, comme son prédécesseur le SARS-CoV, assez semblable, ont été vaincus très vite. D’autres encore, tel le VIH, ont comploté dans l’ombre pendant des années. Le SARS-CoV-2 a été plus audacieux. Son effronterie nous révèle ce que nous savions déjà et que nous avions toutefois du mal à mesurer : la multiplicité des niveaux qui nous relient les uns aux autres, partout, ainsi que la complexité du monde que nous habitons, de ses logiques non seulement sociales, politiques, économiques, mais également interpersonnelles et psychiques.
En ce rare 29 février, un samedi de cette année bissextile, où j’écris, les contagions confirmées dans le monde ont dépassé la barre de quatre-vingt-cinq mille – près de quatre-vingt mille dans la seule Chine – et le nombre de morts approche les trois mille. Cela fait plus d’un mois que cette étrange comptabilité tient lieu d’arrière-fond à mes journées. À cet instant aussi, je regarde la carte interactive de la Johns Hopkins University. Des cercles rouges se détachant sur un fond gris signalent les zones de diffusion : les couleurs de l’alarme, qu’on aurait pu choisir avec plus de sagacité. Mais, c’est bien connu, les virus sont rouges, les urgences sont rouges. Si la Chine et le Sud-Est asiatique ont disparu sous une unique grande tache, le monde entier est grêlé, et le rash s’aggravera inéluctablement.
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. Il s’agit cependant d’une circonstance aléatoire. En l’espace de quelques jours, d’autres pays risquent d’être davantage touchés que le nôtre, y compris de manière inopinée. Dans cette crise, l’expression « en Italie » s’affadit, il n’y a plus ni frontières, ni régions, ni quartiers. Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable.
Je m’en rends bien compte, et pourtant, en observant le disque rouge sur l’Italie, je ne peux m’empêcher d’être impressionné. Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement, j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout: je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.

Des après-midi de nerd
Je me rappelle certains après-midi, en seconde et en première, passés à simplifier des expressions. Recopier une longue série de symboles contenus dans un livre puis, pas à pas, la réduire à un résultat concis et compréhensible : 0, -½, a2. Derrière la fenêtre la nuit tombait, et le paysage laissait place au reflet de mon visage éclairé par la lampe. C’étaient des après-midi de paix. Des bulles d’ordre à un âge où tout, en moi et hors de moi – surtout en moi –, semblait virer au chaos.
Bien avant l’écriture, les mathématiques m’ont permis de réfréner l’angoisse. Il m’arrive encore, le matin au réveil, d’improviser des calculs et des successions de nombres : c’est en général le signe que quelque chose cloche. Je suppose que cela fait de moi un nerd. Je l’accepte. Et j’assume pour ainsi dire cet embarras. Or, il se trouve qu’en ce moment les mathématiques ne sont pas seulement un passe-temps à l’usage des nerds : elles sont l’instrument indispensable pour comprendre la situation et se débarrasser des suggestions.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.

La mathématique de la contagion
Elle était visible à l’horizon comme un amoncellement de nuages, mais la Chine est loin, et puis pensez-vous… Quand la contagion a fondu sur nous, elle nous a étourdis.
Pour dissiper mon incrédulité, j’ai cru bon de recourir aux mathématiques à partir du modèle SIR, l’ossature transparente de toute épidémie.
Une distinction importante, d’abord : le SARS-CoV-2 est le virus, le COVID-19 la maladie. Ce sont des noms fastidieux, impersonnels, dont le choix répond peut-être au désir d’en limiter l’impact émotif, mais ils sont plus précis que le populaire « coronavirus ». Je les utiliserai donc. Pour plus de simplicité et pour éviter les confusions avec la contagion de 2003, j’abrégerai désormais SARS-CoV-2 en CoV-2.
Le CoV-2 est la forme de vie la plus élémentaire que nous connaissions. Afin de comprendre son action, nous devons adopter son intelligence limitée, nous voir ainsi qu’il nous voit. Et nous rappeler que le CoV-2 ne s’intéresse guère à nous, à notre âge, à notre sexe, à notre nationalité ou à nos préférences. Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tous ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer.
Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR.
D’après la carte de la contagion qui vibre sur mon écran, le nombre des Infectés dans le monde s’élève, à cet instant, à environ quarante mille ; celui des Rejetés, morts ou guéris, est légèrement supérieur.
Mais c’est l’autre groupe qu’il faut surveiller, celui qu’on ne mentionne pas. Les Susceptibles, les êtres humains que le CoV-2 pourrait encore infecter, constituent une population d’un peu moins de sept milliards et demi d’individus. »

À propos de l’auteur
Paolo Giordano, né en 1982 à Turin, est docteur en physique théorique et romancier (La Solitude des nombres premiers, Dévorer le ciel). Il vit entre Rome et Paris. (Source: Éditions du Seuil)

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Grand frère

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Prix Première
Prix Régine Deforges
Prix Goncourt du Premier Roman 2018

En deux mots:
Azad et Hakim grandissent en banlieue parisienne, inséparables jusqu’au jour où le cadet décide de partir en Syrie pour soigner les victimes de la guerre. Trois ans d’absence marquées par des attentats, trois années de doute et d’interrogations qui ne seront pas levées au retour du petit frère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«C’était pas ma conception du djihad»

Pour Grand frère Mahir Guven a été couronné de nombreux prix et notamment le Goncourt du premier roman en 2018. Une récompense bien méritée pour ce récit à deux voix, celle du grand frère resté en France et celle du petit frère parti en Syrie.

C’est l’histoire de deux frères. L’aîné s’appelle Azad. Ça veut dire libre. Son cadet s’appelle Hakim. Ça veut dire le juste, le sage, l’équitable ou le médecin. Celui qui œuvre pour le bien.
Il y aurait mille façons de résumer leur histoire. D’abord familiale. Dire qu’ils ont grandi en région parisienne auprès d’un père syrien et d’une mère bretonne qui est morte trop jeune. Que l’autre et ultime membre de la famille est leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une institution parce que son esprit commençait à vagabonder.
Puis sociale. On pourrait parler de leurs efforts d’intégration, raconter comment de jour en jour ils progressaient au football jusqu’à rêver de gloire jusqu’au jour où une agression, un tacle trop appuyé – le jours où les recruteurs du PSG les suivait – a eu raison de leurs ambitions sportives. Ils ont alors déprimé, passant des journées avec leur console. L’un cherchant refuge dans la religion, l’autre dans la drogue.
La religion, parlons-en aussi. De ces musulmans qui écument la cité pour enrôler de nouveaux adeptes en leur faisant miroiter non seulement la noble cause, mais aussi de nombreux avantages. S’ils se décident à suivre ces «frères», c’est plus désœuvrement et par manque de moyens financiers que par dévotion.
Enfin, il y aurait leur parcours professionnel. Car ils ont fini par se caser. Le grand frère est chauffeur VTC et le petit frère infirmier. Une petite main en lequel on place une grande confiance puisqu’il est l’encouragé à remplacer le chirurgien lors d’opérations chirurgicales à cœur ouvert.
Des destins ordinaires qui vont basculer le jour où une ONG va proposer à Hakim de partir en Syrie, le pays de son père qu’il voit tant souffrir, pour soigner les blessés.
Son absence va durer trois longues années.
Mahir Guven choisit de nous livrer d’une part la version d’Azad et d’autre part celle d’Hakim. Une manière subtile de nous faire comprendre à la fois le ressenti de l’un et de l’autre, de constater combien la réalité peut être distendue.
Et alors qu’en France, à la suite des attentats, tous les Syriens sont devenus suspects, en Syrie on essaie de sauver sa peau. Trois années de souffrance, trois années d’incompréhensions. Jusqu’à ces retrouvailles inattendues: « Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. »
Ce face à face entre le grand et le petit frère de retour de Syrie est à la fois bouleversant, instructif et diablement bien construit. Avec un scénario digne du meilleur polar, avec des rebondissements qui vous ferons passer par toutes les émotions. Une belle réussite couronnée par le prix Goncourt du premier roman. Une récompense amplement méritée!

Grand frère
Mahir Guven
Éditions Le livre de poche
Roman
320 p., 7,90 €
EAN 9782253074366
Paru le 30/01/2019

Où?
Le roman se déroule alternativement en France et en Syrie, principalement en banlieue parisienne du côté de Bobigny, Bagnolet et Aubervilliers. On y évoque aussi une période au sein de l’armée jusqu’au Tchad et au Soudan et des vacances à Argelès-sur-Mer. Côté syrien, venant de Turquie, on passe par Alep, Raqqa jusqu’à Palmyre.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Grand frère est chauffeur de VTC. Enfermé onze heures par jour dans sa «carlingue», branché en permanence sur la radio, il rumine sur sa vie et le monde qui s’offre à lui de l’autre côté du pare-brise. Petit frère est parti par idéalisme en Syrie depuis de nombreux mois. Engagé comme infirmier par une organisation humanitaire musulmane, il ne donne plus aucune nouvelle. Ce silence ronge son père et son frère, suspendus à la question restée sans réponse : pourquoi est-il parti? Un soir, l’interphone sonne. Petit frère est de retour.
Un premier roman au style percutant. Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire.
Dans un langage maîtrisé truffé d’argot, Mahir Guven passe du portrait sociétal brossé avec un sens du détail journalistique au polar sur fond de djihadisme. Frappant, éclairant, mais aussi drôle. Amandine Schmitt, L’Obs.

Les 68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Odile d’Oultremont

d_OULTREMONT_Odile_©Barbara_Iweins
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, elle a publié Baïkonour. (Photo: Le Soir © Barbara Iweins)

«Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la «terre promise» syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse.»

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Mahir Guven nous présente Grand frère à l’occasion de sa parution en poche © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Grand frère
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte. Dans le quartier, on dit « au Cham ». Beaucoup prononcent le mot avec crainte. D’autres – enfin quelques-uns – en parlent avec extase. Dans le monde des gens normaux, on dit « en Syrie », d’une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer.
Le départ du petit frère, ça a démoli le daron. Suffit de compter les nouvelles rides au-dessus de son monosourcil pour comprendre. Toute sa vie, il a transpiré pour nous faire prendre la pente dans le bon sens. Tous les matins, il a posé le cul dans son taxi pour monter à Guantanamo ou descendre à la mine. Dans le jargon des taxis, ça veut dire aller à Roissy, ou descendre à Paris, et transporter des clients dans la citadelle. Celle qu’on ne pourra jamais prendre. Et soir après soir, il rapportait des sacoches épaisses de billets pour remplir le frigo. La dalle, le ventre vide, la faim ? Sensation inconnue. Toujours eu du beurre, parfois même de la crème dans nos épinards.
Mais bon, quoi que le vieux ait fait, à part la Terre, ici-bas rien ne tourne vraiment rond. Parfois, je voudrais être Dieu pour sauver le monde. Et parfois, j’ai envie de tout niquer. Moi y compris. Si c’était aussi facile, je prendrais le chemin de la fenêtre. Pour sauter. Ou du pont au-dessus de la gare RER de Bondy. Pour finir sous un train. Moins rapide et plus sale. En vrai, j’en sais rien et j’m’en bats lek1, parce que aujourd’hui c’est le 8, et c’est le jour que Dieu a choisi pour son plan.
Le 8 septembre, c’est le jour où Marie la vierge est née. Pas le 7, pas le 9. Le 8, pour la faire naître et, des années plus tard, lui confier la mission d’accoucher de Jésus. Le 8 ? Un chiffre sans fin, et c’est le seul, c’est un double rond. Un truc parfait. Quand vous y mettez le pied, vous n’en ressortez plus. Le 8 : une embrouille, une esbroufe, un truc d’escroc, l’histoire que vous raconte un Marseillais. Et c’est aussi le jour où la femme sur la photo accrochée au mur au-dessus du buffet, celle qui sourit à côté de mon père, est remontée chez Lui, à Ses côtés. Fin de la mission. Morte.
Chaque fois, elles tremblent. Mes lèvres. Alors, j’essaie de faire sans. Ses bras, ses mains, son odeur, sa voix. Et son visage, et ses sourires, et la douceur de ses caresses dans nos cheveux. C’est pas facile de vivre. Ça fait pitié de le dire, mais j’ai pas honte. Je préférerais vivre sans ce truc dans le cœur. Me lever le matin, tôt, avant l’aube même, la tête vide, et boire mon café dans un bistrot du boulevard de Belleville en lisant les résultats sportifs, au milieu des bruits de vaisselle et des garçons qui s’activent. C’est dur de mourir en septembre, le 8. Parce que c’est le jour où Marie est née. Et Marie, elle n’a rien demandé à personne, on lui a mis Jésus dans le ventre et, par la force des choses, elle est devenue une sainte. En réalité, personne n’a rien compris. Personne. Ni les prophètes, ni les califes, ni les prêtres, ni les papes. Le choix de Dieu, c’est pas Jésus. Non, c’est Marie. Celle qu’il a choisie pour faire Jésus. La seule qui a obtenu ses faveurs. Le choix divin, c’est elle.
Sur la photo au mur, mon père est pas encore vieux. Mince comme un fil de pêche. Pas de moustache, mais déjà le monosourcil épais, scotché au-dessus de sa truffe de métèque. Zahié, la vieille de mon père, ma grande-reum, disait de ce sourcil que c’était l’autoroute de Damas à Alep. Comme si l’ange Gabriel lui avait calé la barre noire au milieu du front pour le différencier et jamais le perdre de vue. Un sourcil à mon père, et à Marie, il lui a dit de revenir à ses côtés. Combien d’années depuis son départ? Au moins dix ou quinze…? Peut-être vingt? Elle adorait Zidane. Elle le trouvait beau. L’équipe de France. Les bleus. Thuram et ses deux buts. La Coupe du monde. Dix-huit ans! Ça fait dix-huit ans et j’ai réussi à vivre tout ce temps. Plus longtemps sans elle qu’avec elle, et pourtant ça se referme pas, ça brûle toujours. Un puits de braise au milieu de la poitrine. Pourquoi nous ? Tout allait bien à cette époque. Enfin sûrement, je sais plus, comme l’impression que oui. Mais peut-être que c’était différent. On saura jamais. Et pourquoi le daron est resté seul tout ce temps? Il faut le voir : aigri, bougon, lui arracher un sourire mériterait une Légion d’honneur. Qu’est-ce qu’il fait à part regarder la télé, le foot, les émissions politiques ? Ou parler de son taxi? Je sais même pas si c’est son boulot ou la vie sans épouse qui l’a rendu aussi énergique qu’une huître qui se bute à la marie-jeanne. Les deux sûrement. Mais dix-huit ans seul ! Avec son taxi et son zgeg, ma parole. Une main sur le volant, l’autre sur le poireau. Et encore, pas sûr qu’il s’astique, qu’il mouche le petit singe, même pour l’entretien de la machine. Peut-être que le vieux va voir les tainps? Il a joué au cow-boy de la vie. Un tacos pour cheval, sa langue pour flingue, les joues chargées de mots à cracher sur les enculés, et deux fistons pour lieutenants. L’un parti pour le Far East. L’autre à sa table, buvant sa soupe et écoutant ses salades. Non, en vérité, ça aurait été plus simple autrement.
Sa vie est restée au cachot. Dans une zonz de doutes et de peurs. Il suffit de zoomer sur sa grotte et d’observer le soin qu’il porte à la préparation de la table pour se demander ce qu’il fout dans cet immeuble de chiens, dans ce quartier de crève-la-dalle, avec ces enfants de schlagues, une gueule de Pachtoune, des dents de gitan, et son métier de gadjo qui finira par lui faire pousser le bulletin pour Marine. Les gens pensent qu’on est feuj, wallahlaradim. Parce que tous les vendredis, la table est dressée comme à l’Élysée. Mais rien à voir, de toute façon mon vieux dit qu’il est pas musulman, mais communiste.
Et selon lui c’est pas une religion… Bref…
À sa table, qu’on soit deux ou vingt, rien n’est laissé au hasard, la disposition des plats, l’assortiment de couleurs, les assiettes, les couverts. « L’appétit vient d’abord des yeux, puis du nez », me dit le dar en arabe, en parsemant des épices sur un caviar d’aubergine. Elle, la table, pourrait lever la main droite et le jurer : « Oui, ton père est presque une femme comme les autres. » Enfin, la moitié du temps. Ce soir, il a consommé sa moitié féminine en préparant le dîner. Les trésors du mezzé sont éparpillés partout sur sa nappe en plastique. Quand il la sort, soi-disant pour pas abîmer la table, l’envie de l’insulter me chatouille les lèvres. À quoi ça sert d’acheter un meuble en merisier, si c’est pour mettre une nappe de chez Tati dessus ? Quel blédard, sur la tête de ma m… !
Cinq sœurs sont nées avant lui, il a été élevé comme s’il était la sixième. Ménage, cuisine et même couture avec minutie, labeur, gouttes au front, mains sèches et mal de dos. Pas un homme comme les autres, non. Il peut pas, les millénaires de coutumes et d’éducation dispensées aux femmes de son pays ont fait de lui un spécimen à part. La mère et les sœurs l’ont réglé comme une jeune femme syrienne qu’on prépare dès l’enfance pour épouser un enfoiré du village voisin. Enfin, dans le meilleur des cas, parce que souvent c’est plutôt un cousin, pour tenir une promesse de daron à daron faite à la naissance.
Tout ça, il l’est la moitié du temps. Car l’autre moitié, c’est un moustachu à la voix rauque presque ordinaire, il mastique la bouche ouverte en essayant de formuler une énième théorie sur la guerre au bled. À chaque mot, il propulse d’entre ses lèvres de minuscules morceaux de nourriture trempés de salive qui viennent buter sur les poils de sa moustache. Puis sa grosse main velue empoigne une serviette comme une éponge à chiotte et il s’essuie la bouche à la manière d’un maçon qui gratte une vieille peinture au papier de verre. Mon daron, c’est presque une œuvre d’art qui parle sans arrêt et répète en boucle : Assad, Daech, les Américains, Merkel, Hollande, Israël, Damas, Alep, les Kurdes, et Tadmor, son village natal, et nanani, nanana… avec grognement à chaque virgule et insulte à chaque point. En vrai, il casse les couilles de ouf… Mais bon, c’est mon daron, et il faut faire avec. La famille, quoi. Normal…
Sur la table, tout est prêt comme sur les photos des livres de cuisine. Un festin pour dix, mais on est plus que deux. Sa femme ? Partie avec la grande faucheuse. Sa mère ? Maison de retraite. Son fils aîné ? À sa table, à attendre. L’autre fils ? Disparu, parti loin, loin, très loin, soi-disant pour soigner les pauvres. Mais sûrement chez les fous, à la guerre, sur la route de la mort, peut-être dans le désert, peut-être dans un cimetière, tombé Kalach à la main, ou toujours vivant dans le bled de son père. Celui de la Bible, de la télé, d’Internet, des fous de Dieu, que les cerveaux ont en horreur, sans vraiment savoir ce qu’il s’y passe. Au Cham, comme disent les gars du quartier. En Syrie, quoi ! Sûrement qu’il est en train de niquer sa mère au milieu de la rocaille, à l’ouest du Tigre, à l’est de l’Euphrate et de la Méditerranée, là où la vie vaut moins qu’un regard déplacé, moins qu’une clope fumée, moins qu’un foulard mal attaché. Fils de putain. Pardon, Maman. »

Extraits
« À cause de ses problèmes politiques, il a jamais pu retourner en Syrie. Alors avec le repas, le café et la musique, c’est comme s’il était au village, il cultive le souvenir du bled. L’exil a jamais été son truc. Il connaît l’histoire, la politique, l’économie de ce pays sur le bout des doigts, mais en vrai il comprend rien à la France. Il pense que c’est un pays parfait et que tout le monde est intelligent. Sauf que la connerie est la richesse la plus équitablement partagée au monde. Et Dieu n’a pas oublié la France. Du coup, là-haut dans la tête de mon père, ça bugue, il comprend pas, ça le bute et ça le rend lui-même con. » p. 26

« Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. » p. 102

« Puis je comprenais pas un truc. Les deux terros avaient déclaré bosser pour Al-Qaïda au Yémen. Mais ici nos gars en parlaient comme si c’était les nôtres qui avaient fait les attentats. Moi, c’était pas ma conception du djihad. La guerre, il fallait la mener à la loyale, et c’est ce qu’on faisait ici. Mais je fermais ma gueule. Pas trop le choix. Les moudjahidines avec qui je vivais ne comprenaient rien, ils avaient pas fait d’études. C’étaient des anciens d’Irak et d’Afghanistan. Pour les éviter, je trouvais des moyens de rentrer assez tard, et après le dîner je repartais rendre visite aux convalescents. À force de travail, en sept mois j’avais l’impression d’avoir passé un doctorat en médecine. Bedrettin me laissait opérer. C’est lui qui faisait encore les diagnostics. Souvent, il me forçait à m’exercer. C’était un peu toujours la même chose. Des balles, des plaies, des entailles. Nettoyer, recoudre, vérifier les lésions, puis suturer la peau. » p. 112

À propos de l’auteur
Mahir Guven est né apatride en 1986 à Nantes. Il a écrit Grand frère, son premier roman en 2017. Son histoire personnelle fait écho à son écrit: né apatride d’une mère turque et d’un père kurde, il n’aura de cesse de chercher sa place dans la société, tout comme le personnage principal de son roman. Salué par la critique, Grand frère a obtenu diverses récompenses en 2018 dont le prix Première, le prix Régine Deforges ainsi que le prix Goncourt du Premier roman. Son style percutant et incisif tout comme la thématique traitée ont fait rentrer ce roman dans l’univers prestigieux de la littérature française. Parallèlement à ce métier d’écrivain, il participe au journal Le 1 (hebdomadaire lancé en 2014 par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer; il traite de sujets d’actualité à travers le regard d’écrivains, de chercheurs, d’anthropologues, etc.) qu’il décide de quitter en avril 2018 pour se consacrer à ses projets. Il collabore actuellement à la revue America, lancée en 2017 par Éric Fottorino et François Busnel, trimestriel français consacré aux États-Unis pendant la durée du mandat de Donald Trump. Il dirige aujourd’hui la nouvelle collection «La Grenade» aux éditions JC Lattès. (Source: Hachette)

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Préférer l’hiver

JEANNIN_preferer_lhiver
  RL2020

En deux mots:
Des femmes, une mère et sa fille, ont choisi de vivre à l’écart au fond d’une forêt. Retirées du monde, elles tentent d’oublier les dures épreuves qui les ont marquées alors que l’hiver les entoure et que leurs provisions s’amenuisent.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La saison de tous les dangers

Un premier roman pour lancer une nouvelle collection. Avec Préférer l’hiver Aurélie Jeannin nous entraîne au fond d’une forêt où vivent deux femmes prêtes à affronter la solitude et l’hiver. Mais jusqu’à quand?

Une femme n’est pas coutume, commençons par parler du style plutôt que de l’histoire. C’est en effet par l’écriture que tient ce récit dépouillé, à l’image de la saison qu’affrontent les deux femmes au cœur de ce roman et dont toutes les caractéristiques imprègnent les pages. Cet hiver qui est à la fois le symbole de la lenteur, du dépouillement, de la froideur et de la mort qui hantent la mère et sa fille à laquelle Aurélie Jeannin a accordé le rôle de la narratrice: «J’ai du mal à parler de Maman au présent, même si nous vivons toutes les deux, chaque jour que Dieu fait, dans cette cabane en bois au milieu de rien d’autre que des arbres. Maman est à la fin de sa vie, même si elle n’est ni très vieille ni très malade. Elle est vivante, et je vis près de son corps, mais son esprit est déjà ailleurs. (…) Je sais qu’elle a ce fantasme absolu. Parvenir à saisir pleinement et entièrement les choses. Parvenir à les saisir d’un seul et même regard, dans leur complexité infime et leur reliance totale.»
Plus la saison va avancer et plus la situation va devenir difficile, calquée sur cette nature immobile. Au fil du récit on comprend la raison qui les a poussées à chercher ce refuge, loin du monde. Le «monde» qu’elles fuient leur a pris leurs hommes: «Mon frère est mort et mon fils avant lui. Son fils et son petit-fils. Maman découvre ce que crée en soi la perte d’un enfant, et ma peine à moi est ravivée de façon viscérale. Primitive et bestiale. (…) Survivre n’est tenable qu’ici. L’isolement, le travail physique, la solitude et la connexion aux éléments sont des béquilles. Nous vivons avec une quantité infime de ressources et de biens. Et je me surprends parfois à remercier je-ne-sais-qui que tout cela nous soit arrivé en hiver.»
Une ascèse voulue qui accompagne leur peine, un manteau blanc de neige comme un linceul pour un deuil dont «on ne peut pas faire de littérature».
Ne reste alors que l’essentiel, les quelques mots échangés, la gestion des réserves qui ne cessent de s’amenuiser, une relation qui elle aussi s’atrophie…
De ce roman de la survie Aurélie Jeannin fait un brillant exercice de style et si on est saisi par ce jeu de funambule sur un fil très fragile, c’est que l’on partage cette douleur à la lecture, ce mal qui les ronge. On voit les tristesses éternelles, la spirale infernale: «On ne reprend pas une vie après la mort de son enfant, on avance emporté par le courant glacé. On flotte à la surface, on coule parfois mais on ne redevient jamais ce marcheur sur la berge, serein, qui avance à son rythme en regardant le paysage. Nous, les endeuillés sans dénomination, nous sommes charriés par les flots, nous avons le regard brumeux et l’âme lessivée. Nous ne vivons pas vraiment. Demain ne nous ramènera pas nos enfants. C’en est fini d’eux. L’histoire est celle-ci. La leur et la nôtre.»

Préférer l’hiver
Aurélie Jeannin
Éditions HarperCollins France, coll. Traversée
Premier roman
240 p., 17 €
EAN 9791033904472
Paru le 8/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman et moi vivions ici depuis un peu plus de trois ans quand nous avons reçu le coup de fil. Au milieu des pins, des chênes et des bouleaux, au bout de ce chemin sans issue que deux autres propriétés jalonnent. C’est elle qui m’avait proposé de nous installer ici. Et je n’étais pas contre. J’avais grandi dans cette forêt. Le lieu m’était familier, et je savais que nous nous y sentirions en sécurité. Qu’il serait le bon endroit pour vivre à notre mesure. »
À distance du monde, une fille et sa mère, recluses dans une cabane en forêt, tentent de se relever des drames qui les ont frappées. Aux yeux de ceux qui peuplent la ville voisine, elles sont les perdues du coin. Pourtant, ces deux silencieuses se tiennent debout, explorent leur douleur et luttent, au cœur d’une nature à la fois nourricière et cruelle et d’un hiver qui est bien plus qu’une
saison: un écrin rugueux où vivre reste, au mépris du superflu, la seule chose qui compte.
Dans un rythme tendu et une langue concise et précise qui rend grâce à la Nature jusqu’à son extrémité la plus sauvage, Aurélie Jeannin, dont c’est le premier roman, signe un texte comme une mélancolie blanche, aussi puissant qu’envoûtant.

Les critiques
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20 minutes (Marceline Bodier)
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Aurélie Jeannin présente Préférer l’hiver © Production HarperCollins France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Dans notre hémisphère, la durée de l’hiver est de quatre-vingt-neuf jours. C’est la saison la plus courte. En réalité, le froid s’installe six mois environ. En automne, il rôde l’air de rien, avant de gagner les collines et de se rapprocher par les plaines. Là, il accélère le pas et prend la forêt en étau, comme le ferait une mer qui monte. Une fois qu’il nous a saisis, le mieux que nous ayons à faire est de trouver l’équilibre entre un mouvement qui nous permette de vivre, et une économie de gestes qui nous permette de ne pas mourir. L’hiver, notre lieu de vie me fait l’effet d’une station de recherche. L’été, je trouve qu’il ressemble à un refuge.
Maman et moi vivions ici depuis un peu plus de trois ans quand nous avons reçu le coup de fil. Au milieu des pins, des chênes et des bouleaux, au bout de ce chemin sans issue que deux autres propriétés jalonnent. C’est elle qui m’avait proposé de nous installer ici. Et je n’étais pas contre. J’avais grandi dans cette forêt. Le lieu m’était familier, et je savais que nous nous y sentirions en sécurité. Qu’il serait le bon endroit pour vivre à notre mesure. Je n’en étais plus capable en ville; j’y avais usé l’intégralité de mes rêves et bien pire. Maman y avait perdu notre père. L’une comme l’autre n’y trouvions plus notre place. Nous avions besoin d’un rien qui nous allège et nous emplisse à la fois. Cela avait été un peu étrange au tout début. Il m’avait fallu du temps pour me réapproprier les lieux comme une adulte. Et pour ne pas laisser les souvenirs prendre toute la place. De l’eau avait coulé sous les ponts depuis mon enfance ici. Maman et moi revenions seules et lourdes. Nos épaules chargées de pierres douloureuses qui roulaient le long de notre colonne vertébrale, ralentissaient nos pas. Et parfois, les jours sans soleil, nous faisaient perdre l’équilibre ou le sens de la marche et des choses. Ces jours-là, nous acceptions l’une comme l’autre de suspendre nos vies aux branches des arbres et de rester là, sans parler, sans manger, et parfois même sans bouger.
Je ne suis pas une fille qui suit sa mère – comme il est arrivé à certains de le penser. Quand je suis arrivée ici, je ne me suis pas dit que c’était une belle occasion de passer du temps avec elle, de la laisser me transmettre ses leçons de vie. Et je ne crois pas qu’elle se soit dit que cela serait bon pour elle de ne pas être seule. Nous ne sommes pas venues vivre ici parce que nous n’avions nulle part ailleurs où aller. Parce que l’une avait besoin de quelqu’un pour continuer de grandir, et l’autre, de vieillir. Nous nous sommes installées côte à côte. Désireuses d’être à cet endroit précisément. Et ensemble. J’adore ma mère parce qu’elle a une complexité fascinante, dont je m’accommode parfaitement. Elle ne laisse presque rien au hasard et aime que les choses soient profondes et denses. Elle ne supporte pas l’approximation, le manque de justesse, la facilité. Nombreux sont ceux que cela agace ou rebute. Moi, je trouve cela stimulant. Sans doute aussi parce que c’est à elle qu’elle impose la plus grande exigence. Elle me laisse vivre pleinement mes à-peu-près et mes à-côtés. Elle sait que ce n’est pas parce que je ne la comprends pas, ou parce que mon cerveau ne la suit pas. Je suis câblée pour tenir le rythme effréné de sa pensée. J’accompagne sa façon d’être tout en l’équilibrant. Nos différences rendent nos ressemblances possibles et concordantes. Ce qui fait que chacune de nous apprécie au plus haut point la compagnie de l’autre, dans une homéostasie quasi parfaite.
Et puis surtout, Maman n’a jamais cherché à me démontrer que la vie est belle. Elle ne dit pas que cela ira mieux demain. Ne relève pas le moindre rayon de soleil dans les feuilles pour tenter de me convaincre qu’il faut jouir de la vie. Je sais qu’elle fait de gros efforts, depuis toujours, pour essayer de vivre bien. De ne pas se laisser embarquer par elle-même. Elle connaît les discours théoriques et les démonstrations méthodiques. Elle sait. Elle croit sur parole ceux qui disent que le salut se trouve dans le temps présent. Elle est d’accord pour célébrer la légèreté, la joie. Elle ne peut pas être contre. Mais ça n’est pas elle. Malgré ses efforts et ses résolutions, aborder la vie avec distance, parvenir à ne pas ployer sous le poids de la nostalgie comme sous celui de l’anticipation, ça n’est pas elle. Je crois, alors que j’ai aujourd’hui l’âge qu’elle avait lorsqu’elle m’a mise au monde, que Maman a abandonné cette quête. Elle lui a donné une autre direction, à sa manière. Une qui lui permet de respirer plutôt normalement, d’apprécier certains moments et certaines compagnies, de se satisfaire de tout un tas de choses. Elle sait, je crois, qu’elle ne ressentira jamais la joie de vivre. Mais sa façon de regarder ce qui se passe nous a appris, à mon frère et à moi, à composer avec. Avec ce que nous sommes et avec ce que les choses sont, sans chercher à nous travestir, à rire à gorge déployée, à être bruyants de bonheur, sans chercher à changer les autres. Quand notre père se débattait dans sa propre complexité, s’empêtrait dans la violence dans laquelle il avait grandi, Maman a choisi de s’accepter, sans renoncement. C’est ainsi qu’elle nous a guidés, toute tortueuse qu’elle est. Mon frère a décidé de se respecter, en étant sans concession à l’égard des autres ; il a opté pour la solitude dès son plus jeune âge. J’en ai développé une fascination viscérale pour tout ce qui relève de la quête de soi. Je me suis nourrie des histoires des autres, je me suis perdue dans leur vie, admirative à outrance de leurs choix et de leurs décisions. À glorifier cette intégrité intime et personnelle, je me suis étourdie à admirer celle des autres, oubliant qui j’étais. Et puis, la vie s’est chargée de me faire perdre plus que moi-même, m’enfonçant dans ce trou où il n’y a de place que pour soi, alors même que nous sommes notre pire compagnie.
J’ai du mal à parler de Maman au présent, même si nous vivons toutes les deux, chaque jour que Dieu fait, dans cette cabane en bois au milieu de rien d’autre que des arbres. Maman est à la fin de sa vie, même si elle n’est ni très vieille ni très malade. Elle est vivante, et je vis près de son corps, mais son esprit est déjà ailleurs. Elle parle, mange, travaille avec moi, et je vois bien que son cerveau va toujours à cent à l’heure. Mais elle est occupée à se souvenir et à comprendre. C’est comme si elle essayait de tisser une immense toile à partir de tous les événements de sa vie. Chaque jour, elle semble revivre des instants qu’elle punaise sur une toile imaginaire. Tout cela finit par s’entrecroiser, se mêler. Je sais qu’elle a ce fantasme absolu. Parvenir à saisir pleinement et entièrement les choses. Parvenir à les saisir d’un seul et même regard, dans leur complexité infime et leur reliance totale. Elle parle d’un objet poli et rond ; elle aimerait que sa vie trouve sa forme. Qu’elle puisse expliquer l’origine de chaque chose, ce que chaque événement a pu générer à sa suite. Une masse d’interconnexions dont on pourrait s’emparer globalement pour enfin comprendre vraiment. »

Extraits
« J’ai du mal à parler de Maman au présent, même si nous vivons toutes les deux, chaque jour que Dieu fait, dans cette cabane en bois au milieu de rien d’autre que des arbres. Maman est à la fin de sa vie, même si elle n’est ni très vieille ni très malade. Elle est vivante, et je vis près de son corps, mais son esprit est déjà ailleurs. Elle parle, mange, travaille avec moi, et je vois bien que son cerveau va toujours à cent à l’heure. Mais elle est occupée à se souvenir et à comprendre. C’est comme si elle essayait de tisser une immense toile à partir de tous les événements de sa vie. Chaque jour, elle semble revivre des instants qu’elle punaise sur une toile imaginaire. Tout cela finit par s’entrecroiser, se mêler. Je sais qu’elle a ce fantasme absolu. Parvenir à saisir pleinement et entièrement les choses. Parvenir à les saisir d’un seul et même regard, dans leur complexité infime et leur reliance totale. Elle parle d’un objet poli et rond ; elle aimerait que sa vie trouve sa forme. Qu’elle puisse expliquer l’origine de chaque chose, ce que chaque événement a pu générer à sa suite. Une masse d’interconnexions dont on pourrait s’emparer globalement pour enfin comprendre vraiment. »

« Au-delà de notre sang, nous partageons d’avoir eu à marcher derrière les cercueils de nos fils. Nous partageons de ne plus savoir qui nous sommes, face à des deuils qui ne portent pas de nom. Ni veuves ni orphelines. Comme si notre langue n’avait même pas pu imaginer un mot capable de dire cet état contre-nature.
Mon frère est mort et mon fils avant lui. Son fils et son petit-fils. Maman découvre ce que crée en soi la perte d’un enfant, et ma peine à moi est ravivée de façon viscérale. Primitive et bestiale. Ces trois années de labeur et de lenteur, au rythme de la nature, sont balayées d’un revers de la main. La peine prend toute la place. Pourtant, il nous semble qu’il n’existe pas de meilleur endroit pour nous. Survivre n’est tenable qu’ici. L’isolement, le travail physique, la solitude et la connexion aux éléments sont des béquilles. Nous vivons avec une quantité infime de ressources et de biens. Et je me surprends parfois à remercier je-ne-sais-qui que tout cela nous soit arrivé en hiver. »

« Notre conscience a des limites, et c’est précisément pour cela qu’il y a des peines insurmontables et inimaginables. Des peines dont on ne peut faire aucune œuvre, dont rien ne pourra jamais vous délivrer. On ne peut pas faire de littérature avec ce genre de deuils. Ils sont ineffables. Ce sont des événements qui appauvrissent les mots, qui les creusent. Ce sont des événements qui raclent, grattent les bords, les fonds, de vous et de la vie. Ils vous assèchent, vous lyophilisent, vous laissent comme un corps vide. Ces peines sont l’infini lui-même. Un puits sans fond. Des tristesses éternelles. On ne reprend pas une vie après la mort de son enfant, on avance emporté par le courant glacé. On flotte à la surface, on coule parfois mais on ne redevient jamais ce marcheur sur la berge, serein, qui avance à son rythme en regardant le paysage. Nous, les endeuillés sans dénomination, nous sommes charriés par les flots, nous avons le regard brumeux et l’âme lessivée. Nous ne vivons pas vraiment. Demain ne nous ramènera pas nos enfants. C’en est fini d’eux. L’histoire est celle-ci. La leur et la nôtre. »

À propos de l’auteur
Aurélie Jeannin est née en 1982. Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France. (Source: Éditions HarperCollins France)

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Et toujours les forêts

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  RL2020  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Corentin se retrouve seul après une catastrophe qui a détruit la planète. Errant dans un monde sans vie, il veut croire qu’Augustine, qui vivait dans une grande forêt, a survécu. Alors qu’il prend la route, il se demande si le mot avenir à encore un sens, s’il reste quelque chose à construire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie et rien d’autre

Le paradoxe avec Sandrine Collette, c’est que plus elle s’éloigne du roman noir et plus ses histoires sont noires. À l’image de la planète que retrouve Corentin après LA catastrophe. S’ouvrent alors des perspectives vertigineuses. Un grand roman!

Il s’appelle Corentin et sa jeunesse aurait pu être un enfer. Car c’est peu dire qu’il n’était pas souhaité. Son père a fui et sa mère veut se débarrasser de ce mioche qui va toutefois finir par naître. Alors Marie se retourne vers Augustine, 76 ans, vivant seule dans la maison des forêts. «Chez Augustine tout était froid, désuet, silencieux» et le petit Corentin, qui pleure tous les soirs, ne rêve qu’au retour de de sa mère. Mais le temps passe. «Corentin ne reverrait jamais Marie».
Et si la vieille femme fait peur à l’enfant, d’étranges liens vont finir par se tisser entre eux. Elle l’aide à faire ses devoirs et veut qu’il réussisse. Elle lui apprend les plantes et les étoiles, elle l’encourage à le quitter pour aller étudier dans la grande ville. Il promet de revenir la voir. Promesse tenue, même si les voyages tendent à s’espacer plus longuement.
Car, outre les études, il y a les fêtes. Des fêtes qui «les sauvaient en même temps qu’elles les éloignaient du monde» et qu’il organisait avec des amis dans les catacombes. Une initiative qui leur sauvera la vie quand la terre se mettra à trembler.
«Ce fut la fin du monde et ils n’en surent rien.»
Trop curieux de savoir ce qui s’était passé, les premiers à vouloir regagner la surface mourront. Quand Corentin émerge, il ne trouve qu’une étendue calcinée, vitrifiée. Un monde en noir et blanc où règne un silence pesant. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il cherche de quoi manger et boire et à trouver un abri. Il a alors envie de croire qu’il n’est pas le seul survivant et qu’il va finir par croiser d’autres humains.
Quand la pluie se met à tomber, il exulte. L’eau, c’est la vie. L’eau c’est la promesse d’un avenir. Sauf que cette eau est toxique et qu’il a tout juste le temps de s’abriter pour ne pas être brûlé à son tour.
On le voit, Sandrine Collette n’a pas lésiné sur les moyens pour placer son personnage dans un récit terrifiant, même si on ne saura rien de cette catastrophe. Mais elle a aussi compris, comme Robinson sur son île déserte, qu’il ne peut vivre que si d’autres yeux le voient. Il ne reste un homme que parmi les hommes. C’est pourquoi il part vers la forêt, celle où il a passé son enfance, celle où il espère retrouver Augustine. Sur la route un chien va lui prouver qu’il n’est pas seul. Un petit chien aveugle avec lequel il va désormais avancer. Pour retrouver non seulement Augustine, mais aussi cette humanité envolée en quelques minutes.
Bien davantage qu’une fable écologique, c’est à une leçon philosophique qui nous est proposée ici. Comment un homme peut-il se comporter dans tel monde. Qu’est ce qui est juste? Pourquoi faut-il continuer à avancer? Que valent toutes les choses richesses accumulées au fil des années? Où est le progrès?
Et si le roman n’apporte pas les réponses, il pose les bonnes questions et va nous offrir, au fil des pages autant de surprises que de sujets de réflexion. Après Les larmes noires sur la terre et Juste après la vague, Sandrine Collette poursuit avec maestria son exploration de l’âme humaine dans des circonstances extrêmes et nous offre un grand roman. Précipitez-vous toutes affaires cessantes!

Et toujours les forêts
Sandrine Collette
Éditions JC Lattès
Roman
334 p., 20 €
EAN 9782709666152
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un territoire forestier puis à Paris et enfin sur une aire géographique qui n’est plus définie.

Quand?
L’action se situe dans un avenir post-apocalyptique plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout: une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.
Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.
À cet instant, c’était impossible à deviner.
À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.
D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.
Mais en attendant, elle, elle était là.
Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.
Marie ne savait même pas d’où elle venait.
Cette petite existence maudite.
*
Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.
Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit: Va!
Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.
Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.
Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.
Et puis son ventre, tout rond tout lourd.
Elle avait secoué la tête en suppliant.
Aller où?
Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles?
Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.
Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.
Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.
Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.
Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.
Aucune voiture ne passerait avant des heures.
Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.
Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.
Juste les Forêts.
*
Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.
Elles ne la guideraient pas.
Elles ne l’aideraient pas.
*
Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.
Les Forêts: un pays d’hommes et de vieilles femmes.
Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.
Mais pas seule.
Voilà, elle avait emmené Jérémie.
Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.
Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.
Et puis.
Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.
Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.
C’était sûr, même.
Ces Forêts maudites.
Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.
Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.
Mal au ventre.
Elle avait cogné sa peau tendue.
Arrête hein.
Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.
Vous n’allez pas faire ça? Putain, vous n’allez pas faire ça?
Six mois.
Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.
Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.
Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.
Avant Marie.
Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.
Celle par qui le malheur.
*
Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.
La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.
Son gros bide trop lourd.
*
Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.
S’amuser? Même pas.
Le vrai mot, c’était : vivre.
Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.
L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient
aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.
Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.
D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.
Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.
Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.
Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.
Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.
*
Marie, elle ne pensait qu’à une chose: partir de là.
Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.
Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.
Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.
Ça ne comptait pas.
Elle voulait juste s’en débarrasser.
Oui bien.
S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.
Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.
*
Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.
C’était la fin de l’été, il faisait tiède.
D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.
Tout cela avait volé en éclats.
Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.
Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon. »

À propos de l’auteur
Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Collette
Page Facebook de l’auteur https://www.facebook.com/Sandrine-Collette-431162406968932/

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Les fillettes

GOROKHOFF_les-fillettes

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Justine, Laurette, Ninon sont Les fillettes qui assistent au long naufrage de leur mère qui sombre dans la drogue et l’alcool, sans que leur amour, ni celui de son mari Anton ne puissent enrayer cette spirale infernale. De douloureux souvenirs d’enfance sublimés par une écriture au scalpel.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Maman, il faut te réveiller!»

Anton et Rebecca auraient pu connaître un petit bonheur tranquille, entourés de leurs trois filles. Mais Clarisse Gorokhoff, en allant creuser ses souvenirs d’enfance, nous propose un drame et un hommage à une mère qui se voulait libre.

Clarisse Gorokhoff construit son œuvre à un rythme «Nothombien» (un roman par an). Après De la Bombe et Casse-gueule, voici Les fillettes, qui est sans doute le plus fort et le plus personnel de ses livres. À sa lecture, on peut très bien imaginer le besoin qu’elle a dû ressentir d’entamer sa carrière littéraire par la fiction avant de coucher cette histoire sur le papier, avant de trouver la force et la manière de l’écrire. Le drame décrit dans le roman est en effet une partie de son histoire personnelle, la perte de sa mère alors qu’elle n’était qu’une fillette.
Ce sont à la fois ses propres souvenirs d’enfance qu’elle convoque dans le roman et les émotions partagées par la fratrie. C’est du reste après avoir retrouvé des lettres adressées par sa grande sœur à sa mère lui enjoignant de ne pas mourir, alors qu’elle était déjà dans le coma, qu’elle a eu le déclic. Dans un entretien pour le blog «Au fil des livres», elle raconte qu’elle a «été bouleversée par sa petite écriture maladroite et pleine de fautes (elle venait tout juste d’apprendre à écrire) qui donnait à sa mère de tels ordres existentiels. Ça été un choc et une révélation: il lui fallait replonger dans cette histoire et l’écrire.»
Nous sommes au milieu des années 90. Pour Rebecca et Anton ce pourrait être comme un conte de fée: ils se rencontrèrent, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… Trois filles pour être précis. L’aînée Justine va sur ses dix ans, Laurette, la cadette a cinq ans, Ninon est encore au berceau. Quand on les retrouve, à l’heure du réveil, Rebecca manque à l’appel. Elle est encore couchée et n’émergera que plus tard, quand les démons de la nuit l’auront laissée tranquille.
Anton a pris le relais et gère sa petite famille en attendant que Rebecca guérisse. Car il en est persuadé, «un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : « C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…! »»
Les semaines qui suivent vont en effet l’obliger à réviser son objectif. L’addiction est une spirale infernale dont on ne sort pas d’un claquement de doigts.
En retraçant se drame à travers les yeux d’une petite fille, Clarisse Gorokhoff a su trouver la distance nécessaire pour éclairer ce drame d’une belle lumière. Dans ce jeu entre des filles qui grandissent, qui sont poussés par une belle énergie et une mère qui s’étiole et qui devient de plus en plus indéchiffrable, la peine et la douleur sont contrebalancées par une joie et une force, une flamme vive qui entend tout embraser.
Dans un roman d’apprentissage il arrive aussi que les rêves se brisent ou plus justement qu’ils ouvrent vers d’autres réalités, de celles qui construisent une existence, l’entrainent sur des voies jusque-là inexplorées. C’est le beau message de ce livre très précieux.

Les fillettes
Clarisse Gorokhoff
Éditions des Équateurs
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782849906729
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Avec elle, Anton s’était dit qu’il aurait la vitesse et l’ivresse. Tout le reste serait anecdotique. Avec cette fille, il y aurait de l’essence et du mouvement, des soubresauts incessants. Il l’avait pressenti comme lorsqu’on arrive dans un pays brûlant. On ferme les yeux, un bref instant, nos pieds foulent le feu – déjà, la terre brûle. Aujourd’hui Rebecca n’est plus une jeune fille – mais c’est encore une flamme. Ensemble, ils ont fait trois enfants. Trois fillettes sans reprendre leur souffle. Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère?»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Agathe the Book 
Blog Au fil des livres 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finissent par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après – petit chien fébrile – et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces?
1
Ça cogne – c’est le soleil. Le jour se lève.
Laurette est réveillée depuis une éternité. Elle a hâte que le monde en fasse autant. Que la journée commence!
Les mains posées à plat sur son ventre, elle attend que la porte s’ouvre. Comme chaque matin, l’humidité l’arrache du sommeil. La vague de chaleur dure quelques secondes. Très vite, une houle de froid meurtrit ses petits os. Échec, à nouveau. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à se réveiller à temps – ou au moins à se retenir? Comment font sa sœur et les autres enfants? Laurette est pourtant persuadée de se lever. Elle se voit même aller jusqu’aux toilettes, allumer la lumière, s’asseoir sur la lunette, tirer la chasse d’eau et retourner se coucher sur la pointe des pieds. Mais non… sa tête lui ment. Laurette a honte, elle n’ose plus remuer. Il ne lui reste plus qu’à attendre l’arrivée du soleil pour s’extirper de la moiteur. Elle n’en peut plus de fixer les lattes qui la séparent du lit de sa grande sœur.
«Justine? Tu dors?»
Laurette entend le réveil sonner dans la pièce d’à côté. Bientôt, un homme va ouvrir la porte de la chambre et allumer la lumière. Ça va piquer les yeux. « Debout les filles! Y a école, on se lève! » Justine va se retourner sous sa couette en maugréant. Elle finira par sauter de son échelle et foncer vers la cuisine, sans lui lancer un regard. Elle, Laurette, n’osera toujours pas bouger. «Allez! Dépêche-toi!» Son père finira par s’approcher de son lit, soulever sa couette et constater – quoi? – l’échec. Le drap trempé, le pyjama humide, le matelas inondé. S’il s’est levé du bon pied, il l’emmènera dans la salle de bains en soupirant. S’il s’est levé du mauvais pied, alors grondera l’orage: les sourcils froncés, le regard noir, la voix tonnante. «C’est pas vrai! Tu ne peux pas te retenir? Il va encore falloir changer les draps. À cinq ans, on ne pisse plus au lit, bon sang!» Et la journée commencera comme ça: honte, orage, école. Laurette attend que la porte s’ouvre. L’humeur des grands, c’est comme le ciel : on ne sait jamais qui du soleil ou de l’éclair l’emportera avant d’avoir pointé son nez dehors.
Si sa mère venait la réveiller, ce serait différent. Rebecca s’assiérait sur le rebord du lit et glisserait sa main dans les cheveux de sa fille. Elle chuchoterait: «Moi aussi, tu sais, je faisais pipi au lit. Ce n’est pas grave. Ça veut dire qu’on fait des rêves plus passionnants que les autres!»
Mais le matin, Rebecca se lève rarement. Elle reste dans son lit, plongée dans le noir. Parfois l’une des fillettes passe sa tête par l’entrouverture de la porte: «Maman?» Pas de réponse. Seul le souffle profond de sa respiration. Rebecca dort encore. Elle fait des rêves plus passionnants que les autres – des rêves de grands.

Extrait
« Ce n’est pas sorcier de se lever quand l’alarme retentit et de démarrer la journée. Un pied par terre, l’autre, on s’étire et hop ! on s’élance. Anton enfile un pantalon et va réveiller les fillettes dans leur petite chambre bleue. Laurette aura sans doute encore pissé au lit. Tant pis, ça finira bien par passer ! Il faudra la doucher puis aller dans la cuisine, sortir les bols du placard, ceux en émail avec écrit «Café» et «Chocolat», y déposer deux grosses cuillers de cacao et le lait demi-écrémé.
Anton allumera la radio pour que le monde s’insinue. Fait-il beau? Va-t‑il pleuvoir? Y a-t‑il moins de chômeurs et plus d’espoir? De nouveaux serial killers? Des avions détournés? Des tableaux de maître dérobés? Des forêts ravagées? Des animaux intoxiqués? Des élections truquées? Un début de guerre nucléaire? Des millions de dollars remportés par un facteur?
Tandis que le monde déferlera par scoops entre le micro-ondes et le frigidaire, Anton ira chercher dans son berceau la petite Ninon. Elle sera déjà debout sur son matelas, les mains agrippées aux barreaux, le regard fiévreux des bagnards fomentant leur prochaine évasion.
C’est son image préférée du matin. De ses trois fillettes, Anton n’en préfère aucune mais il a une tendresse particulière pour la dernière – elle lui rappelle la drôlerie d’une époque évanouie. Il l’emmènera ensuite dans la cuisine et la glissera sur sa chaise haute. Là, Justine et Laurette seront déjà en pleines hostilités matutinales.
Le matin, leurs voix aiguës sont infernales. «C’est moi qui prends la cuiller Mickey!» «Rends-moi mon bol!» ordonnera Justine tandis que Laurette tentera de garder la boîte de céréales plus près d’elle pour pouvoir se servir en premier. Anton augmentera le volume de la radio. Il s’en moque à vrai dire de savoir comment se porte le monde ce matin, c’est le bruit de fond qui l’intéresse. Il plonge son visage dans la fumée du café en pensant à la journée qui l’attend, et surtout à elle. Rebecca.
Un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : «C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…!» Mais la vie est simple, Rebecca, très simple même, quand on ne s’acharne pas à la rendre impossible. »

À propos de l’auteur
Clarisse Gorokhoff est née à Paris en 1989. Après De la bombe et Casse-gueule, parus aux Éditions Gallimard, Les Fillettes est son troisième roman. (Source : Éditions des Équateurs)

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Un monstre et un chaos

LeVieuxJardinAW+

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En deux mots:
En 1939, après l’attaque allemande sur la Pologne, Alter se retrouve seul, livré à lui-même. Après bien des pérégrinations, il finit par trouver refuge au sein du ghetto de Lodz où ses talents artistiques vont lui permettre de survivre. Mais échappera-t-il pour autant à la solution finale ?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le marionnettiste de Lodz

Hubert Haddad revisite l’histoire du Ghetto de Lodz en suivant la destinée d’un gamin qui a trouvé refuge dans le théâtre de marionnettes… qui cache encore bien des secrets.

Si les livres d’Histoire parlent surtout du ghetto de Varsovie, le premier et le plus important fut celui de Lodz. Hubert Haddad nous retrace sa destinée dans ce somptueux roman, en choisissant de suivre un enfant qui y a trouvé refuge.
Tout commence avec les premières attaques allemandes en Pologne qui, rappelons-le, se déroulent sans déclaration de guerre formelle dès septembre 1939. Les bombes qui s’abattent sur le pays vont faire de nombreuses victimes civiles et arracher Alter à tous les membres de sa famille, y compris sa mère et son frère jumeau Ariel qui avaient réussi à échapper aux premiers massacres. À dix ans, il se retrouve seul, confronté à cette guerre, à la faim, au froid. Son errance va prendre fin à Łowicz où il est arrêté et consigné dans une forteresse. Ne disposant pas de papiers, il est enregistré sous l’identité de Jan-Matheusza, un patronyme électif qu’il conservera après son évasion et son arrivée à Lodz où il trouve refuge dans le ghetto dirigé par Chaïm Rumkowski.
Le «Seigneur du ghetto» voit dans le travail le salut de la communauté juive, reprenant à son compte l’inscription au fronton du camp de concentration d’Auschwitz «Arbeit macht frei» (le travail rend libre). Et de fait, le ghetto va se transformer en centre de production très performant fournissant l’armée allemande.
Hubert Haddad raconte et détaille sans juger, ce qui rend son récit à la fois très fort et très dérangeant. Peut-on comprendre ces milliers de personnes qui travaillent jusqu’à l’épuisement pour leurs bourreaux? Le matériel produit n’aide-t-il pas l’armée allemande dans la réalisation de la solution finale? Et surtout comment aurions-nous réagi? Comment conserver un peu d’espoir face aux exactions, exécutions sommaires et épidémies qui accompagnent la population du ghetto?
Pour Maître Azoï, le marionnettiste qui a conservé un minuscule théâtre «coincé entre un atelier de chapellerie et une manufacture de textiles non tissés» la réponse s’appelle la culture. Il résiste en montant des spectacles, en imprimant un journal clandestin, en agitant ses marionnettes, aidé en cela par Jan-Matheusza qui en quelques jours apprend à maitriser parfaitement la manipulation de son personnage. Une poupée qui lui permet de faire revivre son frère jumeau, à qui il peut se permettre de faire dire des choses, de faire passer des messages, voire de provoquer l’occupant.
Un occupant qui, au fur et à mesure de l’avancée du conflit, va se monter plus exigeant, plus nerveux, plus imprévisible… L’innommable, l’insoutenable est ici transcendé par la langue, comme c’était le cas avec «La plus précieuse des marchandises», le conte de Jean-Claude Grumberg. Hubert Haddad, dont le sens de la narration n’est plus à prouver, nous bouleverse avec cette écriture pleine de poésie et une force d’évocation peu commune. À la fois hommage au frère perdu, tableau saisissant de cette histoire du ghetto de Lodz et manifeste pour la création artistique, ce roman nous rappelle aussi à notre devoir de mémoire. Et espérer donner tort à l’exergue glaçant de Primo Lévi «c’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau».

Un monstre et un chaos
Hubert Haddad
Éditions Zulma
Roman
368 p., 20 €
EAN 9782843048715
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Pologne, à Lodz et dans les environs

Quand?
L’action se situe de 1939 à 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lodz, 1941. Chaïm Rumkowski prétend sauver son peuple en transformant le ghetto en un vaste atelier industriel au service du Reich. Mais dans les caves, les greniers, éclosent imprimeries et radios clandestines, les enfants soustraits aux convois de la mort se dérobent derrière les doubles cloisons… Et parmi eux Alter, un gamin de douze ans, qui dans sa quête obstinée pour la vie refuse de porter l’étoile. Avec la vivacité d’un chat, il se faufile dans les moindres recoins du ghetto, jusqu’aux coulisses du théâtre de marionnettes où l’on continue à chanter en sourdine, à jouer la comédie, à conter mille histoires d’évasion.
Hubert Haddad fait resurgir tout un monde sacrifié, où la vie tragique du ghetto vibre des refrains yiddish. Comme un chant de résistance éperdu. Et c’est un prodige.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Espadon
Blog La Viduité
Blog Unwalkers 


Hubert Haddad vous présente Un monstre et un chaos © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Nous étions des jumeaux sans miroir. Lui s’appelait Ariel, le « lion de Dieu », l’archange, et moi Alter, le déjà-vieux-avant-de-naître, le maladif dont on bénit le souffle. Il n’y avait pas de miroir au logis et Shaena devenait presque aveugle à la nuit tombée. Ariel et moi n’avons jamais su de manière certaine si Shaena était notre mère. Si jeune, elle aurait bien pu être une sœur aînée à charge de famille. Peu d’années après notre naissance, il a fallu quitter Lodz précipitamment pour Mirlek, une grosse bourgade informe proche de la ville de Plonsk, dans la voïvodie de Mazovie, de l’autre côté de la Vistule. Un parent de complaisance, forgeron de son état, nous a recueillis et hébergés indéfiniment en ce lointain shtetl. Colosse taciturne qui battait son enclume du matin au soir, l’oncle Warshauer n’était pas riche mais nous reçûmes de lui l’indispensable sans véritable contrepartie : un gîte, l’accès à une fontaine et de quoi ne pas mourir de faim.
Je me souviens de cette grande chambre mansardée au-dessus du vacarme de l’atelier où cohabitaient trois rescapés d’un drame obscur. Un vieil escalier extérieur en bois délavé nous donnait une relative autonomie. Inquiet de son instabilité, le forgeron l’avait consolidé avec des clous à ferrer et quelques plaques d’acier. Nous l’empruntions dix fois par jour pour aller courir dans la rue principale ou derrière les baraquements, du côté des futaies et des champs. Mon frère et moi avions la bride sur le cou malgré les efforts de Shaena pour nous protéger du monde et peut-être aussi de cet inconnu à l’odeur de feu qu’elle nous avait appris à appeler oncle Warshauer. Tout à son labeur, semblant à peine se soucier de notre présence, il garnissait le garde-manger régulièrement dans l’espèce d’arrière-boutique ou de réserve du rez-de-chaussée aménagée en salle de vie. Nous y accédions au moyen d’un sombre, ténébreux escalier intérieur, puits de marches entre deux portes crasseuses. Il était rare de tomber sur l’habitant des lieux, tôt en besogne et enclin à souper après notre passage. Quand cela se trouvait, l’homme assis près du poêle à bois habituellement éteint nous considérait un instant avec une expression de stupeur, comme s’il se demandait ce que nous faisions là, puis ses traits reprenaient cet air d’impassibilité minérale propre aux forçats ou aux cadavres.
Certains soirs au grenier, sans doute pour atténuer l’effroi que l’oncle nous inspirait et pallier son mutisme, Shaena nous racontait par bribes ce qu’elle croyait savoir d’un passé sans archives ni autres témoins connus. Du temps de la Grande Guerre, bien avant notre naissance, quand trois empires se partageaient la Pologne, le jeune Warshauer avait été réquisitionné avec deux autres artisans du fer par l’armée austro-hongroise pour servir au titre de maréchal-ferrant. C’était l’usage d’emmener au front les forgeurs, essentiels à la mobilité de la cavalerie comme de l’artillerie. À la bataille de Kostiuchnowka, lui et ses compagnons brochèrent à tour de bras les sabots des chevaux ou des mules et soignèrent à l’occasion les bêtes blessées qui pouvaient encore l’être, dans la tradition des campagnes d’alors. Jamais n’aura-t-on vu plus vaste abattoir d’équidés. Shaena escamotait l’apocalypse : trois jeunes tambourineurs d’enclume s’en étaient revenus de guerre. En fait, l’oncle Warshauer, seul survivant, rentra l’âme fracassée au shtetl. Il s’était remis à la tâche en automate, allant de la forge à l’enclume tel un jacquemart d’horloge, tenaillant et martelant les métaux chauffés à blanc tandis qu’au-dessus râlait un énorme soufflet. Les yeux dans les étincelles, le forgeron ne semblait voir que les ailes innombrables d’un ange de feu, battues, rebattues et, dans cette gueule de braises, les langues jaillissantes vite déliées comme des lettres hébraïques, comme les lettres du kaddish, hautes, éperdues, aussitôt ravalées… »

1.
La nuit, Shaena riait parfois sans raison et chantonnait au bord des larmes ; elle ne disait rien de la douleur brûlante, des cœurs mutilés, de cette déchirure d’un monde à l’autre quand un lointain clocher sonnait minuit. Là-haut, au-dessus de l’atelier, les jumeaux dormaient dans le même lit sous un vasistas assez large pour voir luire les étoiles lorsque s’ouvrait l’océan des nuages.
— Tu dors? chuchotait alors l’un d’eux, ses yeux vert d’eau reflétant un croissant de lune. Ce matin la fille du Rav a dit que tu me ressembles pire qu’un dibbouk. Et dans la tête, avons-nous aussi les mêmes choses?
— Qu’est-ce que tu racontes ? D’abord, c’est pas malin de demander s’il dort à quelqu’un qui dort.
— On se ressemble comme deux souris ou deux moineaux, vrai?
— Tu es bien plus joli que moi, petite souris! Ne m’embête plus, j’ai trop sommeil.
— À part Shaena qui voit si mal avec ses yeux malades, les gens nous embrouillent tout le temps. Surtout depuis que nous avons grandi. Nous sommes pareils…
— Non, toi tu as un visage d’ange. Tout doré. Avec une peau de fille. On ne peut pas avoir la même âme.
— La même âme? répète pensivement Ariel juste avant de perdre conscience.
Alter, cette fois bien éveillé, le suit dans son rêve rien qu’en observant les légers frémissements de ses paupières. Alter n’a pas d’autre miroir que son frère. À Lodz, dans son souvenir, ils formaient une solitude indivisible. Ni lui ni forcément Ariel ne pouvaient se distinguer face à l’entourage. Il y avait certes d’autres visages, des femmes jeunes et vieilles, des hommes aux yeux luisants, beaucoup d’enfants aussi. Il se souvient d’un chat borgne qui errait dans les coins d’ombre, toujours sur le qui-vive, des toiles d’araignée accrochées à ses moustaches. Un chat peut-il être plus important qu’une foule du fond de la mémoire ? Kiti, c’était son nom, avait le même regard vert d’eau zébré de bleu que son jumeau. Il n’y a pas meilleur éclaireur des ténèbres qu’un chat borgne, par les rues, au secret des caves, dans un ancien garage à diligences, derrière les vantaux d’une maison funéraire que les endeuillés oubliaient de clore.
La lune s’est éteinte à la lucarne ; on entend déflagrer le vent dans les conduits de cheminée ; les nervures de la charpente attaquées par les insectes pétillent entre deux clameurs dans un chuchotis continu de mastication. La respiration un peu rauque de Shaena couchée à l’autre bout, derrière une lourde tenture suspendue à une poutre, semble répondre aux plaintes des éléments. Il ne fait pas si froid ; même en plein hiver, la chaleur de la forge se répand jusqu’aux combles grâce aux braises sous la cendre.
Ariel s’agite soudain. Haletant, il a rabattu la couverture et pousse un cri.
— Nisht, nisht! s’exclame-t-il dans un râle. Je ne veux pas!
— C’est rien, arrête ! dit son frère. Tu vas fâcher le satan.
Accoutumé à ses cauchemars, Alter l’a saisi par les épaules et s’efforce de l’apaiser comme font les cochers avec une bête que l’orage affole. Mais Shaena ne manque pas d’accourir ; à demi endormie, les jambes nues, elle s’assied au pied du lit et chantonne son éternelle berceuse :
Shlof, kindele, shlof,
dort in jenes hof
iz a lempele vayze,
vil mayn kindele bayse,
kumt der halter mit di gaygn,
tut die shefelekh tsuzamntraybn,
shlof, kindele, shlof.

Extrait
« Des soldats bottés et casqués, fusil en bandoulière, descendirent du second véhicule et firent descendre à coups de crosse des jeunes gens du premier, garçons et filles, les mains ligotées dans le dos. Tout fut accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour se soulager ou fumer une cigarette. L’officier hurla des ordres. On plaqua les otages la face tournée contre le mur de pierres sèches surmonté de croix de ciment. Les soldats vite alignés les mirent aussitôt en joue. À ce moment l’une des filles, en jupe claire, d’une blancheur de peau éclatante, les cheveux roux mal noués en tresses, se mit à courir éperdument sur la route. L’officier leva le poing, visa et l’abattit d’une seule balle dans la nuque. L’instant de tomber, les bras entravés, elle esquissa un saut de biche et tournoya dans un adieu. »

À propos de l’auteur
Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture, ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre). (Source: Éditions Zulma)

Page Wikipédia de l’auteur

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Le huitième soir

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En deux mots:
Alors que la bataille de Dien Bien Phu a commencé depuis cinquante jours, un jeune lieutenant saute avec quelques hommes dans la cuvette. Il va y vivre huit jours d’enfer, l’omniprésence de la mort et quelques souvenirs auxquels se raccrocher.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La marque de Dien Bien Phu

Arnaud de la Grange raconte les huit jours d’enfer vécus par un lieutenant de 26 ans dans la cuvette de Dien Bien Phu. Au-delà de la bataille, il nous montre combien cette expérience va transformer irrémédiablement ce jeune homme.

Comment choisit-on, à 26 ans et à quinze jours d’être démobilisé et de retourner en métropole, de rempiler et d’aller rejoindre ses camarades de troupe à Dien Bien Phu? À vrai dire, le narrateur du second roman d’Arnaud de la Grange après Les Vents noirs n’a pas vraiment la réponse à cette question. Il n’est ni baroudeur, ni tête brûlée. Il n’est ni suicidaire, ni passionné par la chose militaire. Tout juste a-t-il quelques convictions, comme par exemple celle de ne pas laisser ses frères d’armes, de pouvoir servir. Peut-être a-t-il aussi un peu peur de retourner en France, car l’Indochine l’a transformé: «Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd.»
Alors ce jeune lieutenant saute dans la cuvette, accompagné d’une poignée d’hommes. La bataille a été engagée cinquante jours plus tôt et il n’est pas besoin d’être devin pour en imaginer l’issue, tant les positions sont maintenant figées, tant l’artillerie de Giap pilonne les positions françaises, inlassablement, inexorablement.
La mort est omniprésente, au goût d’acier, de sang. «Un gigantesque labour qui disperse la terre et les êtres.»
Quand le bruit des bombardements fait place au silence, ce dernier est si lourd, si tendu qu’il fait lui aussi peur. Parler devient inutile. Un geste, un regard suffisent à dire le désarroi, la souffrance, l’incompréhension. Alors les pensées vagabondent. Vers Marie qui l’attend en France et qu’il a trahie. Marie qu’il ne reverra sans doute plus, qui pourra peut-être lire les carnets qu’il a noirci depuis deux ans, car il n’est pas sûr de pouvoir un jour raconter ce qu’il a vécu.
Vers Pauline, métisse «de culture et de rêves» qui lui offre quelques heures d’un bonheur éphémère avant d’aller vers son fiancé. «Lui, ce sera pour plus tard, quand tu seras mort et que je serais morte aussi, morte pour la vraie vie.»
Arnaud de la Grange dit tout l’absurdité de cette guerre lorsqu’il révèle que le frère de Pauline pourrait fort bien se trouver lui aussi à Dien Bien Phu, mais dans les rangs d’en face…
Roman dur, âpre, viril sans aucun doute. Mais surtout un roman à hauteur d’homme. Un homme qui aura plus appris en huit jours qu’en 26 ans.

Le huitième soir
Arnaud de la Grange
Éditions Gallimard
Roman
158 p., 15 €
EAN 9782072825675
Paru le 14/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Indochine, à Rien Bien Peu et Hanoï. On y évoque aussi la France.

Quand?
L’action se situe durant la bataille de Dien Bien Phu, en mai 1954.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis ici parce que j’ai lu Loti et que la France m’ennuie. Je me rêvais pèlerin d’Angkor et me voilà planté dans une grande mare de boue. Embarqué dans une sale histoire en un coin où l’on se tue avec une inépuisable énergie.»
Dans l’enfer de la bataille de Dien Bien Phu, en ce crépuscule de l’Indochine, un jeune homme se retourne sur sa vie. Parce que le temps lui est compté, il se penche sur ses rêves et ses amours enfuis.
Au-delà de la guerre, son histoire est celle de l’Homme face à l’épreuve, quand elle fait sortir la vérité d’un être. Elle raconte la résilience après un accident, la souffrance d’un fils devant une mère qui se meurt, la quête de sens au milieu de l’absurde. Derrière la dramaturgie de ce combat dantesque, ces pages chantent aussi la sensualité et la poésie du monde. Elles sont un hymne à la fraternité humaine et à la vie, par-dessus tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (francine de Martinoir)
Paris Match (Gilles Martin-Chauffier)
Les Echos (Thierry Gandillot)
L’inactuelle (Pascale Mottura)
Blog La (pré)face cachée

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Premier jour
Je n’ai bu que du café et je me sens un peu ivre. Je divague. Je me remémore ce théâtre, la pièce qui s’y jouait. Je ne me rappelle ni son titre, ni le nom de son auteur, mais je revois le décor gris, ce bois recouvert d’une laque froide comme une vie trop lisse. Je vois aussi ces hommes et ces femmes, jeunes ou d’âge avancé, en peignoir ou en vêtements de ville, se grisant de mots absurdes. Quelle était l’histoire, quel était l’artifice? Ma mémoire est paresseuse et cela importe peu. Je me souviens qu’ils attendaient de savoir. Au crépuscule de leur existence, ils étaient en attente, suspendus, les yeux rivés sur un ascenseur qui les élèverait au Ciel ou les descendrait en Enfer. Dans l’entresol de la mort, ils attendaient leur tour. Venue de nulle part, une voix solennelle les appelait, l’un après l’autre. Au-dessus des portes coulissantes, il y avait une petite lampe qui alors s’allumait. Vert, ils étaient sauvés. Rouge, et c’étaient les ténèbres.
Nous sommes vingt-deux, alignés sur nos bancs.
Engoncés dans nos équipements, les yeux brillants sous les casques. Nous aussi, nous sommes tournés vers une petite lampe, à droite de la porte béant sur le vide. Vert, elle donnera le signal du saut. Pour le dernier acte, la carlingue de notre Dakota fait une drôle de scène qui brinquebale dans les airs tourmentés. Il y a une heure et demie de vol entre Hanoï et Dien Bien Phu. Une centaine de minutes, dans l’attente de mettre sa peau en jeu, cela semble une vie.
Je chasse ces pensées absurdes. Je repousse ces images qui tournoient autour de mon visage, les visions de ce que j’aime, de ceux que j’aime. Je sens dans la bouche ce goût âcre qui vient quand le risque se fait voisin. La peur est là, la peur épaisse, moite. Son poing pèse sur mon sternum. Elle gratte aux portes de mon ventre. Je la connais bien, ce n’est pas la première fois qu’elle me visite. Je sais, avec le temps, comment la repousser. Je me concentre sur ce que j’ai à faire, m’abrutis de détails, de gestes précis. Ma main glisse sur mes armes, vérifie chaque attache. Mon poignard est fixé de manière trop lâche. Il risque de me rentrer dans les côtes à la réception et je n’arrive pas à le resserrer. C’est un problème immédiat et sans vice. Il m’occupe, me fait du bien.
Dans ce bras de fer avec l’angoisse, j’ai une chance, celle d’être le chef, le lieutenant. Deux douzaines de types dépendent de moi. Pour eux, chasser la peur est moins aisé. Ils n’ont pas cette responsabilité qui vous bourre les côtes quand vous flanchez. Alors, dans cette nuit de tôle vibrante, je regarde « mes hommes ». Que c’est étrange de dire les choses ainsi… J’ai vingt-six ans et je ne suis qu’une ébauche d’homme. À trente garçons, pourtant, je dois montrer la voie. Quand tout sera fini, si je m’en sors, je jure que plus jamais la vie d’un autre ne dépendra de moi.
Mes pensées dérivent alors que, dans dix ou vingt minutes, je vais me battre. Je reviens au plus près de ce qui m’attend. Je repense au briefing, dans la salle chaude d’Hanoï. La pièce, tapissée d’immenses cartes enluminées de flèches rouges, jaunes ou bleues. De grands cercles mystérieux s’y chevauchaient. Comme si la jungle se laissait mettre en théorèmes ! Il y avait ce commandant osseux, dont les doigts couraient sur le mur comme des araignées. Dieu, que ses mains paraissaient larges, à côté de ce qu’elles montraient… «Vous devrez atterrir sur une zone grande comme un terrain de tennis», nous a-t‑il dit. Un drôle de court, en terre battue par les obus, bordé d’un côté par des champs de mines, de l’autre par les tranchées adverses. Nous avons compris qu’une pichenette de vent déciderait de notre vie. Au fond de la pièce se tenait une brochette de colonels et de jeunes aides de camp. Les bras croisés, tous.
Les mêmes regards, rapides, glissant vite sur nos yeux. En quatre ans de guerre, c’est la première fois que je ressentais une telle gêne chez ceux qui nous envoient. »

Extraits
« Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd. » p. 16

« Cette guerre traîne depuis huit ans, au mieux dans l’indifférence, au pire dans l’hostilité de la métropole. Notre sort n’intéresse pas, ou il rebute. Les politiques ont fait ce qu’ils savent le mieux faire, décidant de ne rien décider et se défaussant sur le haut commandement. Le Viet-minh, lui, savait ce qu’il voulait. Ses troupes sont entrées dans la danse quelques jours avant Noël 1946, en attaquant les garnisons françaises. Des «incidents», on passait aux choses sérieuses. Les trois premières années, l’affaire a suivi son cours naturel. Une armée contre une guérilla. Nous avons tenté différentes parades, en même temps ou successivement. La stratégie des «postes», maillant le territoire, puis les grandes opérations. Mais rien n’a très bien marché. Les Viets filaient entre nos doigts gourds. Tout a basculé à l’orée de l’année 1950. L’onde de la victoire de Mao ne s’est pas arrêtée à la frontière chinoise. Elle a offert au Viet-minh un parrain, des sanctuaires et des armes. Il s’est musclé, densifié. A l’automne de cette année-là, la terre a tremblé une première fois sous les pas du corps expéditionnaire. Dans le désastre de Cao Bang, nous avons laissé quatre ille hommes et beaucoup de certitudes. » p. 47-48

À propos de l’auteur
Ecrivain, journaliste, reporter de guerre, Arnaud de la Grange est né en 1966. Il a travaillé au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Et couvert de nombreux conflits: Afghanistan, Irak etc. Correspondant au Turkestan chinois pendant 5 ans, il écrira Les Vents noirs. Il est aujourd’hui Directeur de la rédaction du Figaro. Il a publié divers récits et un premier roman Les vents noirs en 2017 (Prix Jules Verne 2018). Le Huitième Soir est son second roman. (Source : Éditions Gallimard)

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Les Enténébrés

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En deux mots:
Le dérèglement climatique et l’adultère, les réfugiés et la Shoah, une mère déprimée, l’œuvre de Pessoa et les expériences médicales menées par les nazis, la jouissance et la famille : autant de pièces d’un puzzle vont s’assembler au fil de la confession de Sarah.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le puzzle reconstitué

Dans son nouveau roman Sarah Chiche explore les failles de l’intime et celles du monde. Une plongée vertigineuse de l’écologie terrestre à l’écologie psychique qui se lit comme l’assemblage d’un puzzle. Fascinant!

Au moment d’écrire «quel extraordinaire roman», je me prends à douter. Peut-on vraiment parler de roman? S’agit-il plus précisément d’autofiction? Mais dans ce cas alors Sarah Chiche ne nous cacherait rien de sa vie la plus intime… À moins que finalement la romancière ne vienne prendre le pas sur la biographe pour transcender le réel, l’enrichir, le nourrir de fantasmes, de lectures. C’est cette variante que je crois la plus proche de la vérité, notamment après avoir entendu Sarah Chiche parler de ce roman lors d’une rencontre en librairie.
Sarah mène une vie de famille assez ordinaire, entourée d’un mari qu’elle aime et d’une petite fille adorable. Elle travaille comme psy dans un hôpital et aime se plonger dans les livres et écrire. Elle se passionne notamment pour l’œuvre de Fernando Pessoa. Seulement voilà, ce bel équilibre va soudain être remis en question par les soubresauts de l’Histoire. Quand l’intranquillité, pour reprendre un terme cher à Pessoa, vient bousculer «l’écologie terrestre et l’écologie psychique».
Le choc a lieu en Autriche le 28 septembre 2015: «La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit-là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps.»
Dans la construction de son roman, Sarah Chiche a choisi de nous livrer les pièces d’un puzzle qui, au fil du récit, vont s’assembler pour nous donner une vision d’ensemble, mais aussi pour démontrer combien une vie s’imbrique dans celle des autres, au fil des rencontres et au fil des événements, des émotions qu’ils suscitent, des failles qu’ils mettent à jour ou, au contraire, qu’ils cicatrisent. Une manière aussi de reprendre la théorie du chaos chère à Edward Lorenz et son effet papillon. Et de l’illustrer. Car si en 2010 le climat de la planète n’avait pas commencé à se dérégler, Sarah ne se serait pas retrouvée dans une chambre d’hôtel à tromper son mari avec Richard, un célèbre violoncelliste. La voici prise au piège, la voici affublée d’une part d’ombre, la voici «enténébrée» à son tour. La romancière a eu jolie formule pour résumer cette liaison: «Sarah et Richard, c’est la rencontre de deux fantômes et de deux fantasmes».
Car ce roman-gigogne nous l’indique dès son titre: tous les personnages que nous allons croiser ici sont des enténébrés qui mènent une double-vie, qui derrière leur façade respectable, ont leur part d’ombre, de souffrance, quand ce ne sont pas des pulsions plus morbides. On voit alors les réfugiés d’aujourd’hui se télescoper avec les déportés d’hier, l’Histoire broyer les destins individuels et laisser des marques indélébiles de génération en génération. Oui les fantômes sont bien présents. Ceux qui viennent hanter la mère de Sarah qui a perdu son mari trop jeune et n’a jamais pu se guérir de cette perte, ceux de ces centaines de victimes ayant servi à des expériences menées par les nazis et qui ont fini dans les sous-sols d’un hôpital, ceux imaginés par Elfriede Jelinek et Robert Musil…
Sarah Chiche réussit un roman d’une rare densité. À la manière d’une équilibriste sur une corde raide, elle nous fait partager la peur, nous laisse imaginer que le prochain pas pourrait être fatal. La tension est extrême, mais la «fin heureuse» reste aussi une option.

Les Enténébrés
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
368 p., 21 €
EAN: 9782021399479
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Vienne et à Paris.

Quand?
L’action se situe de septembre 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du XIXe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Stéphanie Janicot)
En attendant Nadeau (Éric Loret)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)
Charybde 27, le blog 
Blog de Marc Villemain
Blog Les Livres de Joëlle
Blog lectures du mouton (Virginie Vertigo)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen- Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme
du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles d’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations de blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoqueraient, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut- être aussi commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. Des enfants déscolarisés, faméliques, erraient dans les rues. Les fragiles économies du Croissant fertile et du Maghreb commencèrent à se disloquer. Une multitude de jeunes gens se retrouvèrent sans emploi. Et puis, humilié par la police, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, à qui l’on refusait, faute de bakchich, un quelconque permis, s’aspergea
d’essence, craqua une allumette et s’immola devant la préfecture.
Métamorphosé en esprit vengeur, le vent souffla alors plus fort, plus rageusement. La vague de contestation partie de la région agricole de Sidi Bouzid gagna Kasserine, s’abattit sur les villes de l’Atlas, enfla dans Tunis – le président Zine el-Abidine Ben Ali s’enfuit –, elle déferla sur le Caire – emportant le président Moubarak –, Marrakech, Casablanca, Alger, Manama, Mossoul, Bagdad et Ramallah, puis le Yémen – incapable de mater les troubles, le président Saleh quitta le pays –, suscita au passage une rébellion touarègue contre le Mali, avant que les émeutes de la faim et de la misère ne finissent écrasées dans le sang en Syrie par le gouvernement de Bachar al-Assad. L’obscurité s’épaissit une ultime fois. Et le ciel se retira comme un livre qu’on roule. Des navires de guerre russes firent mouvement près des côtes de Tartous et Lattaquié. Le sang coula, encore, dans les rues d’Alep devenues ruines. L’esclavage, la mendicité, les mariages forcés par le désespoir et le cynisme augmentèrent dans des proportions abominables. Épouvantés, des centaines de milliers de Syriens se mirent en route, vers la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Irak, l’Égypte, l’Autriche, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, grossissant le flot des migrants d’Irak, d’Afghanistan, du Mali ou du Soudan. Des rafiots bondés avec, à leur bord, des enfants, des femmes et des hommes qui avaient été torturés, violés, spoliés, persécutés de toutes sortes de façons, ou qui avaient dû, pour se défendre, tuer à leur tour, surgirent, au large de la Grèce, de toutes parts, nuit après nuit,
glissant lentement sur les eaux couleur d’ébène. Et la mer devint leur tombeau. Des bateaux chavirèrent. Des femmes jetèrent leurs enfants malades par- dessus bord pour ne pas contaminer le reste de l’équipage – peut- être pour n’être pas elles- mêmes poussées par-dessus bord. Des pêcheurs remontèrent dans leurs filets des
corps par centaines. Certains les ramenaient à terre. D’autres, épouvantés, les rejetaient dans l’ourlet des vagues sans lune.
Mais d’autres cadavres éventrés, rongés, déchiquetés, finirent par s’échouer sur les rivages. On les enterra à la hâte, dans des sépultures nues. Il se disait dans les îles que bientôt, sur terre, on ne trouverait plus de place – ni pour les accueillir, ni pour les inhumer. Le vent du diable souffla de plus belle. D’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée, du Soudan, du Kurdistan, du Darfour, une écume bouillonnante et informe de fuyards se massa, dans les environs de Calais, dans une jungle de cabanes et de tentes, dans l’espoir halluciné de pouvoir, un jour, gagner l’Angleterre.
On posa à l’entrée du tunnel sous la Manche des rouleaux de fil de fer barbelé et de hautes clôtures, dont on inonda les abords, pour qu’ils s’y noient. On découvrit, en bordure d’une autoroute autrichienne, au niveau de la ville de Parndorf, dans un camion frigorifique immatriculé en Hongrie, mais au nom d’une entreprise de volaille slovaque, soixante et onze corps de réfugiés empilés, dont certains dans un état de décomposition avancée.
Des liquides pestilentiels sortaient de la remorque. Un côté du véhicule avait été enfoncé de l’intérieur. Les victimes enfermées avaient tenté de s’échapper en poussant les tôles – en vain. La photo d’un cadavre d’enfant échoué sur une plage turque fit le tour de la planète. Le père de l’enfant appela le monde à ouvrir ses portes. L’Autriche et l’Allemagne, dans un de ces moments fugitifs où la tempête trompe le marin par une accalmie, ouvrirent leurs frontières. Mais on prétendit bien vite qu’il s’agissait de la part du père de l’enfant d’une mise en scène macabre. On l’accusa de ne lui avoir pas passé de gilet de sauvetage. On raconta qu’il voulait se rendre en Europe pour se refaire les dents et qu’il avait lui- même organisé la traversée qui avait tourné au drame.
Autrement dit, et si l’on ne craint pas de recourir à une formule peu optimiste, mais parfaitement exacte: ce 28 septembre 2015 était une nuit affreuse. La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit- là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps. »

Extrait
« Je m’allonge. Le sang coule. De plus en plus fort. La douleur monte. Le jour tombe.
La douleur, atroce, me poignarde le ventre puis le dos, comme si mes os étaient comprimés dans un étau. Je me précipite dans la salle de bains, pliée en deux. Je saisis une serviette. Je mords dedans pour ne pas hurler. Je colle mon front contre l’émail froid de la baignoire. J’attrape le petit sac luisant qui vient de tomber de mon ventre. Je crois deviner l’esquisse d’une tête, la forme d’une main. Je le tiens serré contre moi. Longtemps. Je le remercie pour les six semaines passées ensemble où j’ai cru de toutes mes forces à la possibilité de son sourire. Mais cette chanson que je lui ai chantée avant de tirer la chasse d’eau, aujourd’hui encore je ne peux plus l’entendre, car malgré la merveilleuse petite fille qui est arrivée plus tard, il n’y aura jamais de mots pour dire cette horreur-là. »


Sarah Chiche présente «Les Enténébrés» dans La Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions

À propos de l’auteur
Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de deux romans : L’inachevée (Grasset, 2008) et L’Emprise (Grasset, 2010), et de trois essais : Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Boys

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Antoine, Hatem, Steve, Cédric et les autres. Dans ce recueil de courtes nouvelles, Pierre Théobald dresse un portrait de l’homme d’aujourd’hui, fort et faible à la fois, cherchant l’amour et le fuyant, sûr de lui et trahi, père et… encore enfant.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le cœur des hommes

Après le journalisme sportif, Pierre Théobald a choisi les nouvelles pour faire son entrée en littérature. «Boys» esquisse un portrait sensible des hommes d’aujourd’hui.

C’est en lisant le recueil de nouvelles de Pierre Théobald que j’ai compris ce que ce genre littéraire pouvait avoir de terriblement frustrant, en particulier quand elles sont parfaitement bien ciselées, comme c’est le cas ici. Comment ne pas en vouloir à l’auteur de nous emmener dans son monde, de suivre des personnages attachants avant de se retrouver floué, débarqué en rase campagne…
Prenez le cas d’Antoine, cet homme qui va assister à l’enterrement de Claire, son ex-belle-mère, qui l’affectionnait beaucoup et réciproquement. Durant les obsèques, il va retrouver Cécile, son ex-femme, perdue de vue après le divorce. Ils vont noyer leur chagrin dans l’alcool avant de finir dans le même lit. Que se passera-t-il ensuite? On aura beau affirmer que c’est au lecteur d’imaginer la suite, j’aurais bien aimé en savoir davantage.
Ce même principe de frustration va présider aux nouvelles suivantes qui vont mettre en scène Hatem qui nous fait partager sa passion du football, Samuel qui découvre la douceur d’un nouveau-né, Steve qui se réveille dans son appartement devenu un champ de ruines après une dispute avec son épouse infidèle, Cédric qui décide d’emmener ses enfants à la mer pour conjurer la dépression de son épouse, Samuel qui part à New York avec Suzie où elle lui apprend qu’il va être père. Sauf qu’il est stérile.
C’est à ce moment que l’auteur comprend qu’il tient une bonne histoire et qu’il serait dommage de ne pas en exploiter davantage ce filon. Du coup, il nous propose une variante inédite en offrant de retrouver le couple à plusieurs reprises au fil du recueil.
Me voilà du coup partagé entre l’admiration pour l’exercice de style très réussi, pour cette excellente radiographie des hommes d’aujourd’hui, sous leurs différentes facettes, et cette impression de plus en plus vive au fil de la lecture qu’il y avait là matière à un premier roman choral formidable. Mais après nous avoir dépeint Sacha, Gilles, Bastien, Greg, Théo, Fred, Marc, Abel, Alex, Léon, Nicolas ou encore Karim et nous avoir démontré qu’il possédait une vraie plume, peut-être que Pierre Théobald va se mettre à ce roman que j’attends désormais avec impatience!

Boys
Pierre Théobald
Éditions JC Lattès
Recueil de nouvelles
224 p., 18,90 €
EAN: 9782709663243
Paru le 03/04/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’ai aimé nos instants minuscules, nos instants de rien, ce que l’on croit être l’ennui, le quotidien, mais qui n’est autre que la manifestation sincère de l’amour, son expression nue et désintéressée. L’amour n’existe que là, dans ces intervalles dépourvus de consistance.»
Ce sont des hommes de tous âges, saisis chacun à un instant de bascule. Un mari qui enquête sur la vie secrète de sa femme, un séducteur qui s’apprête à retrouver une fille dont il n’a que faire, un sportif sur le déclin… Des losers magnifiques, des romantiques déraisonnables. Des pères sans enfant, de grands enfants devenus pères. Et, au milieu de tous ces hommes, il y a Samuel, que l’on retrouve à différentes étapes de sa vie, et qui doit faire face au plus difficile des renoncements.
Dans Boys, Pierre Théobald dresse un portrait sensible de la condition masculine aujourd’hui.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mémo Emoi 
Blog Les jardins d’Hélène 
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog A livres ouverts (Céline Bret)
Blog Fflo la Dilettante

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Agathe The Book 
Blog Clara et les mots 
Webzine Songe d’une nuit d’été 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Antoine
Il était tôt, la clarté du matin hésitait derrière les persiennes. J’ai roulé hors du lit, j’ai quitté la chambre à tâtons. Cécile dormait encore. Au salon la fenêtre était restée entrebâillée, le froid dans la pièce m’a piqué au menton direct. J’ai réuni mon pantalon et un pull perdus sur le canapé, j’ai allumé ma première cigarette, ouvert les battants.
Songeur, je suis resté plusieurs minutes à observer le renflement sombre des nuages, le ciel apprêté pour la pluie. Plus bas, un camion d’entretien décapait le trottoir à grande eau, deux balayeurs trimaient au-devant de l’engin pour débarrasser la rue des reliefs de la veille. J’habitais un quartier animé du centre-ville et on était samedi. Les cadavres de canettes inauguraient le week-end.
J’ai rejoint la cuisine sur injonction du chat, l’animal se frottait dans mes jambes avec insistance en exigeant son dû. Je me suis occupé des croquettes et de l’eau fraîche tout en tendant l’oreille en direction de la chambre. Aucun son, aucun mouvement. Cécile n’avait jamais été une lève-tôt. J’ai inséré une capsule dans la machine Nespresso, attendu que la tasse se remplisse. Mal de crâne, une douleur sourde matraquait mes tempes. Avec l’âge je supporte moins bien l’alcool. Mentalement, j’ai dressé le bilan de la soirée. Bières, vin, vodka ; et là-dessus la mirabelle de mon père que je réserve aux grandes occasions. Celle-ci en était une, malgré les circonstances.
Avec Cécile, on ne s’était pas revus depuis sept ans.
J’avais longuement hésité avant de me décider.
C’est Guillaume, notre dernier ami commun, qui m’avait dit pour Claire, la mère de Cécile : « AVC. Tombée chez elle, dans la cuisine. Elle a été conduite à l’hôpital, mais les médecins n’avaient aucun espoir… L’enterrement est prévu le 12. »
D’apprendre sa mort, ça m’avait miné. J’avais toujours nourri de l’affection pour Claire et cette estime était réciproque. Du jour où j’avais été présenté, elle m’avait considéré comme le fils qu’elle n’avait jamais eu. Le fils dont un temps elle avait rêvé avant de se ranger à l’avis de son mari d’alors : deux filles, c’est déjà bien. Je conservais le souvenir d’une femme avenante, optimiste, sourire doux, opinions tranchées qui lui valaient au barreau une réputation d’avocate inflexible. Et puis je songeais à Cécile. Au chagrin qui devait la labourer. Qu’on se fût déchirés à guerre ouverte en divorçant n’y changeait rien. Elle avait été mon grand amour. Le seul. Et elle le demeurait. Sept ans après, c’était absurde, tragique par certains aspects ; mais qu’y pouvais-je ?
En fin de compte, j’ai assisté aux obsèques.
La cérémonie se déroulait à une trentaine de kilomètres, dans le village natal de Claire. À l’église, je suis resté en retrait, debout à l’entrée, anonyme parmi tous ces quidams qui comme moi rendaient hommage en faisant acte de présence. J’avais dans l’idée de m’éclipser avant la fin. Pourquoi je suis resté, je l’ignore. Toujours est-il que j’étais encore là au retour du cercueil sur le parvis, et qu’avec Cécile on n’a pas pu faire autrement que d’engager la conversation.
Quittant le bras de sa sœur Anaïs, c’est elle qui s’est avancée. À pas lents, liane fragile. Anaïs l’accompagnait du regard. Elle et moi, on s’est salués à distance, chacun sur la retenue. Tout cela remontait à si loin… Cécile s’est retrouvée devant moi. Moins d’un mètre nous séparait. Elle était belle dans sa pâleur, sous les traits brisés. Belle, et fidèle à mon souvenir.
— Comment tu te sens ? ai-je demandé, faute de mieux.
— Étrange… Une part de moi s’est effondrée et, en même temps, je suis soulagée.
Elle s’est interrompue.
— L’image d’elle en réanimation… La dernière image d’elle… Si faible, sans défense. Méconnaissable. Absente. C’est mieux qu’elle soit partie.
Tandis qu’elle parlait, des larmes s’étaient décrochées. J’ai résisté à la tentation de les balayer. Elle s’est reprise.
— Mais ça ira. Ça ira… C’est pour mon beau-père que ça va être difficile. Tu as entendu son discours ?… J’ai cru qu’il allait s’effondrer.
Le beau-père de Cécile fumait une cigarette, il l’a écrasée. Les mots qu’il avait eus pour Claire plus tôt résonnaient encore en moi. Le pauvre homme semblait défait, les yeux hébétés. Il faisait mal au cœur. C’est lui qui avait retrouvé sa femme inanimée avant d’appeler les secours. Il s’est approché de nous.
— Antoine, vous savez combien Claire vous appréciait…
Je lui ai rendu sa poignée de main. Dans les miens, ses doigts ne pesaient rien. Le silence s’est installé. Tous les trois, on s’observait sans trop savoir quoi ajouter. Alors Cécile a pris les devants :
— On sert un repas, après. Pour les proches. Tu nous accompagnes, Antoine ?
Et donc voilà.
Au restaurant, une table modeste de l’avenue Poincaré où Claire et son conjoint avaient leurs habitudes, Cécile a insisté pour m’avoir à ses côtés. J’ai tiré une chaise à sa gauche, Anaïs a pris celle de droite. Sa garde rapprochée à nouveau réunie. J’ai tout de suite reconnu le fils d’Anaïs, qui devait avoir huit ans la dernière fois que je l’avais vu. De part et d’autre de la table, je retrouvais cette galerie de portraits qui avaient formé ma famille.
J’ai beaucoup bu, Cécile aussi. Les verres que l’on remplissait colmataient les moments de gêne entre nous. Je ne sais pas comment mais, une fois les plats débarrassés, je lui ai proposé d’aller en prendre un dernier.
— Chez toi, dans ce cas.
Sans plus de mots on s’est retrouvés dans ma voiture.
Je lui ai fait visiter l’appartement que je louais depuis notre séparation, on s’est repliés au séjour. J’ai sorti de l’armoire la bouteille de mirabelle. L’alcool aidant, Cécile s’est délestée. De cette journée, de sa douleur, du fardeau d’angoisses qu’en tirant leur révérence les morts abandonnent aux vivants.
Elle a jugé plus raisonnable de terminer la nuit ici.
Mon café était froid à présent. J’ai vidé la tasse au fond de l’évier, j’en ai préparé une autre pour Cécile, si elle se levait. La migraine insistait. J’ai avalé deux aspirines, après quoi je n’envisageais qu’une longue douche pour me requinquer. Je me suis déshabillé. L’eau brûlante m’a à peine apaisé.
Je pensais à elle. À la nuit passée ensemble. À la manière qu’elle avait eue de tomber dans l’abîme sitôt après, blottie en chien de fusil, ainsi que je l’avais vue faire pendant douze ans. Je pensais à sa peau, à l’infinité de grains de beauté qui constellent son dos comme ses épaules et sur lesquels, refusant le sommeil, j’avais promené mes doigts, comme autrefois. Je pensais à son odeur. Cécile ne tolérait aucun parfum, elle refusait d’en porter, son odeur n’appartenait qu’à elle. Tatouée dans ma mémoire, je la reconnaîtrais parmi des multitudes.
Cette nuit, j’avais replongé.
Je me suis séché en vitesse, j’ai noué une serviette autour de ma taille. Je suis ressorti de la salle de bains. Le chat était monté sur la table de la cuisine. Là reposait la tasse de café pleine, à l’endroit exact où je l’avais laissée. L’idée m’est venue de profiter encore un peu de sa présence en retrouvant Cécile au lit avant son réveil.
La clenche de la porte grinçait, je l’ai manipulée avec délicatesse. En ouvrant j’ai eu un mouvement de recul. Le lit était vide, les vêtements de Cécile avaient disparu. J’ai cherché un mot, un papier qu’elle aurait laissé dans le désordre de la couette et des oreillers ; en vain. Rien non plus dans le salon, rien dans la cuisine. Un poids comprimait ma poitrine, une masse lourde et glaçante.
Je me suis précipité dans le couloir d’entrée, espérant la rattraper sur le palier ou dans la cage d’escalier. Pas une ombre, pas le moindre bruit. Le chat en a profité pour s’échapper. Il grimpait déjà dans les étages quand j’ai couru jusqu’à la fenêtre de la cuisine. Derrière la vitre, la pluie s’était mise à tomber. La rue était déserte.
— Tu cherches quelqu’un ?
Je me suis retourné en sursaut.
Cécile est apparue dans l’encadrement de la porte, les cheveux dénoués, le regard défait de la veille.
— J’ai regardé dans tes placards, je n’ai pas trouvé le sucre. Je suis allée en demander aux voisins. Deux sucres avec mon café, tu ne te rappelais pas ?
J’ai répondu d’un sourire dérisoire.
— Au fait, t’aurais pas perdu quelque chose ?
Le chat était dans ses bras. Elle l’a déposé au sol, l’animal s’est étiré avant de miauler en direction des croquettes. Elle m’a rejoint dans la cuisine et s’est emparée de la tasse restée sur la table.
— Ton café doit être infect, j’ai dit. Donne, je te le réchauffe.
Elle s’est installée. Je lui tournais le dos. Des frissons escaladaient ma nuque. J’ai mis la tasse au micro-ondes. J’ai réglé le minuteur sur quarante-cinq secondes. Ça risquait de faire long pour éviter de tomber en miettes, mais je pouvais toujours tenter. »

Extrait
« imagine la pénombre des tribunes, les tribunes plongées dans le noir, dans le noir et dans le bruit, un bruit tel qu’il t’arrache le ventre, avec des chants à l’unisson, des refrains martelés en chœur, à la respiration près, imagine les cris, les hurlements, la gorge aride à force de tirer sur les cordes vocales pour te faire entendre, pour mêler ta voix aux autres voix, tresser tes cris aux autres cris, tes chants aux autres chants, imagine les chants pareils à un torrent qui enfle et t’avale tout entier, imagine cette clameur, le grondement qui bat à tes oreilles, et toi qui ajoutes ta voix, toi qui te débats dans ce vacarme, mais ta voix à toi c’est celle d’un garçon de neuf ans, ta voix elle ne porte pas, le souffle est vain, l’effort stérile, pourtant tu cries, tu cries quand même, et tu chantes, tu chantes quand même, comme les autres, avec les autres, et tu applaudis à t’en faire mal, ça oui, qu’est-ce que tu applaudis, à la fin, quand tu remontes en voiture avec le père, tes mains rougies se rappellent à toi, et alors le père, absorbé par le trafic, t’observe à la dérobée dans le rétroviseur, enfoncé dans la banquette arrière tu le vois esquisser un sourire, son profil éclairé par le pinceau stroboscopique des phares en sens inverse, il te demande si ça t’a plu, « Ça t’a plu, Hatem? », et tu manques de voix, tu manques de mots pour lui répondre, les verbes te font défaut, les adjectifs, la panoplie pour décrire ce qui s’est produit, difficile de nommer le frisson qui longtemps après hérisse encore tes rares poils, le père plisse les paupières, satisfait, vos moments ensemble sont rares, c’est un taiseux le père, verrouillé de l’intérieur, un épicier des sentiments peu porté sur l’effusion, mais ce qui s’est joué tout à l’heure, ce qui s’est noué entre vous lorsque l’équipe a marqué le premier but, ce qui vous a réunis lorsqu’il t’a soulevé du sol pour te serrer contre lui, ton visage plaqué contre le cuir râpeux de son blouson, l’odeur du père, le roulis de son cœur que tu percevais à travers le vêtement de cuir, ce qui s’est joué alors, la poignée de secondes soutirée à l’ordinaire distant, votre complicité soudaine, les mots échangés… »

À propos de l’auteur
Né en 1976, Pierre Théobald vit à Metz. Boys est son premier livre de fiction. (Source : Éditions JC Lattès)

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