Dans l’ombre des hommes

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En deux mots:
Louise découvre que son mari la trompe et qu’il a touché des pots-de-vin dans une transaction financière. Elle décide de divorcer, mais elle n’échappe pas pour autant au déferlement médiatique qui s’abat sur elle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand médias et réseaux sociaux s’acharnent sur vous

Le nouveau roman d’Anaïs Jeanneret frappe fort et juste. Il met en scène une romancière, épouse d’un homme politique corrompu et qui la trompe de surcroît. Elle devient alors la proie des médias et des réseaux sociaux, aptes à juger sans savoir.

Quand Louise sort de chez elle, elle a l’humeur aussi maussade que celle des manifestants bardés de leurs gilets jaunes. Et ses yeux rougis par le gaz lacrymogène sont à l’unisson de son état d’esprit. Après plus de vingt ans de mariage elle a découvert que Philippe, son mari secrétaire d’État à Bercy, possédait un compte off-shore et avait une liaison avec Mathilde, son assistante.
Autant dire que le dîner qu’elle honore de sa présence l’indiffère au plus haut point. Elle regarde les convives s’agiter et s’auto-congratuler, satisfaits du vernis dont ils ont recouvert leurs existences bourgeoises.
Elle a fait son choix. Demander le divorce et prendre l’air.
Dans ce coin perdu du Perche où s’est réfugié sa mère, qui l’accueille sans lui pose de questions, elle trouve la quiétude de la zone blanche, d’une nature figée par l’hiver. L’endroit est idéal pour poursuivre la rédaction de son nouveau roman.
Ici, elle se ressource, retrouve des souvenirs et prévient son fils Léo parti en stage en Australie de son choix. Qui ne l’étonne pas outre-mesure, ayant bien senti le fossé se creuser entre ses père et mère. À deux heures de route de Paris, la rumeur de la capitale la rattrape cependant. Elle découvre les insinuations fielleuses des journalistes après le rachat du groupe de presse Pressinvest orchestré par son mari: « Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur.» La voilà punie pour une faute qu’elle n’a pas commise. La voilà prise dans une spirale infernale qui va la happer encore plus puissamment. Des amies prennent leur distance, son éditeur manque leur rendez-vous, les journalistes l’assaillent. Les révélations s’enchaînent, la forçant à réagir. D’autant que la vague devient de plus en plus nauséabonde, l’antisémitisme venant se mêler aux soi-disant mœurs dissolues.
« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. »
Anaïs Jeanneret réussit parfaitement à dépeindre cette époque qui, par la force et l’instantanéité des réseaux sociaux, peut détruire en un instant une réputation, vider des tombereaux d’insanités et contre lesquels il n’y a pas moyen de lutter. Alors, il faut se blinder, alors il faut essayer de se construire une nouvelle légèreté. « Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. » Le réquisitoire est aussi implacable que désespérant. Puisse ce roman nous aider à ne pas nous emballer, à ne pas crier avec la meute mais conserver un regard lucide sur une actualité qui s’emballe trop fréquemment, laissant le spectaculaire prendre le pas sur la réalité des faits. En ce sens, ce roman est un avertissement salutaire.

Playlist du roman


Ella Fitzgerald et Louis Armstrong Let’s Call Thee Whole Thing Off


Pink Floyd The Dark Side of the Moon

Dans l’ombre des hommes
Anaïs Jeanneret
Éditions Albin Michel
Roman
208 p., 17,90 €
EAN 9782226452313
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi en Normandie dans un village du Perche. On y évoque aussi des voyages à New York, en Corse, à L’Isle-sur-la-Sorgue, à Honfleur et Trouville ainsi que Sydney en Australie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout perdre du jour au lendemain. Quitter Paris et les privilèges d’un milieu envié mais impitoyable. Fuir son mari poursuivi pour trafic d’influence. Devenir la proie d’un infernal harcèlement sur les réseaux sociaux et dans la presse parce que «femme de».
Dans ce roman contemporain, Anaïs Jeanneret, observant les milieux du pouvoir et leur cruauté, décrit la traque d’une femme prise dans l’engrenage du cyberbashing. Et qui, en choisissant de sortir de l’ombre, s’expose à une violence fatale. Une histoire d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Azur (le livre du jour)

Les premières pages du livre
« Elle sort de l’immeuble sans remarquer la pluie de janvier qui précipite le crépuscule. Dehors, il n’y a pas une âme. La ville semble désertée. Sur l’asphalte mouillé, ses semelles émettent un bruit de succion qui résonne désagréablement dans le silence. Absorbée par l’implosion de son existence, l’étrangeté de cet après-midi ne lui apparaît pas. Dans sa fuite, elle remonte la rue de Varenne vers les Invalides. Un ronflement de moteur se rapproche, puis s’éloigne. À peine a-t-elle eu le temps d’apercevoir entre les façades d’immeubles en vis-à-vis la voiture de police passant en trombe sur le boulevard. Elle tourne sur la droite, longe le square d’Ajaccio et commence à percevoir la rumeur. En débouchant sur l’esplanade des Invalides, elle tombe sur un mur de cars de CRS qui bloque le quartier. Elle le dépasse. De l’autre côté, vers la rue Fabert, elle devine la foule malgré la fumée par-dessus laquelle volent quelques projectiles. Elle s’approche encore. Elle ne pense plus. Elle n’a plus d’identité. Elle veut juste se fondre dans la mêlée humaine. Un groupe de femmes quitte le cortège et passe devant elle sans croiser son regard. Quelque part, des cris recouvrent les revendications, aussitôt suivis d’affrontements. Des détonations explosent, puis les manifestants se dispersent pour échapper aux gaz lacrymogènes. Ça ne l’arrête pas. Sans réfléchir, sans le vouloir, elle avance. En première ligne, des jeunes cagoulés vêtus de noir courent tête baissée sur les forces de l’ordre. Quelqu’un lui dit de ne pas rester là. Ses yeux brûlent. Elle suffoque. Elle ne bouge pas. À travers ses larmes, elle voit les poings tendus, les banderoles, la confusion. Elle voit des hommes dont elle ne saisit pas s’ils sont policiers ou frondeurs. Prise entre les Gilets jaunes et les CRS qui s’affrontent chaque samedi depuis des semaines, elle voit ceux qui avancent, ceux qui reculent. Dans chaque camp, la tension est d’une même intensité, l’épuisement marque les visages d’une même violence. C’est comme une vague de napalm, personne n’y échappe. Pas même elle. Sa fatigue se nourrit d’autres défaites. Qu’importe. Dans cet entremêlement de tragédies individuelles, tous partagent le désarroi et la rage. Soudain, il y a une bousculade, un corps percute le sien, on la pousse, on l’entraîne en sens inverse. C’est alors qu’elle est prise de nausées. Alors que sa propre lassitude lui coupe les jambes.

Elle roule maintenant dans les rues illuminées. Les décorations rappellent les fêtes de fin d’année à peine terminées. Plus rien n’évoque les troubles de la journée. Elle traverse le pont Royal, s’engage dans la rue de Rivoli. Elle ne s’est jamais lassée de la beauté de Paris. Ce soir pourtant, rien n’est plus pareil. Un gouffre vient de s’ouvrir devant elle.
Place de la Concorde, elle manque faire demi-tour. Mais elle n’a nulle part où aller.
Elle s’observe dans le miroir de l’ascenseur. Avant de venir, elle a pris un bain, enfilé une robe, remis de l’ordre dans ses cheveux, s’est maquillée, puis elle est partie, soulagée de n’avoir pas croisé son mari. Elle espère faire illusion malgré ses traits tirés et ses yeux encore irrités par les gaz. Au fond, elle sait que personne n’y prêtera attention. C’est l’avantage de la cinquantaine. Mais le réflexe de respectabilité demeure. Ne jamais laisser paraître les failles.
Derrière la porte, elle devine les conversations enjouées et les rires. Elle prend une inspiration et sonne. Nathalie lui ouvre.
– Bonjour, ma chérie. Entre. Où est Philippe ?
– Un problème de dernière minute. Il est retenu au ministère.
– Quel dommage ! C’est encore à cause des manifestations ? Je voulais lui présenter Amrish Ajay, le grand industriel indien.
Il y a une quinzaine d’invités, certains que Louise ne connaît pas, d’autres qu’elle a aperçus quelques fois sans parvenir à se rappeler où. Et trois ou quatre qu’elle n’a aucune envie de voir. Elle regrette déjà d’être venue mais Nathalie avait évoqué « un petit dîner juste entre nous ». Elle sourit parce que c’est ce qu’il convient de faire. Mais très vite, la crispation de ses muscles devient douloureuse. Elle maîtrise pourtant l’art du pilotage automatique. Ce soir, c’est au-dessus de ses forces.
– Jean-Jacques, vous connaissez bien sûr Louise Dumont ? L’épouse de notre ministre préféré, malheureusement retenu à Bercy. Enfin, j’espère qu’il pourra nous rejoindre un peu plus tard.
– Secrétaire d’État, corrige Louise sans savoir à qui elle s’adresse.
À voir ses cheveux coupés court, son interlocuteur n’est sûrement pas avocat. Elle s’est toujours interrogée quant à leur goût pour les coiffures échevelées. Sans doute désirent-ils ainsi signifier la nature romantique de leur mission, revendication qui, dans certaines affaires, peut prêter à sourire. Avec sa tête de premier de la classe et sa cravate serrée, elle imagine plutôt Jean-Jacques dans la fonction publique ou la finance. Mais peu importe.
– Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter, lance Nathalie dans un éclat de rire aussi absurde que ses propos.
Louise n’a rien à dire à cet homme. En regardant son amie s’éloigner vers d’autres invités, elle peine à se souvenir de la jeune femme qu’elle a connue quinze ans plus tôt. Elle était follement amoureuse d’un artiste peintre et ses rires étaient alors de vrais rires, jusqu’au jour où elle avait annoncé son mariage avec un banquier. Personne n’avait compris. Ou plutôt, tout le monde avait compris.
– Chère madame, votre mari a été parfait la semaine dernière dans cette émission politique. Il a mouché les journalistes avec brio. Vous pouvez être fière de lui !
Louise revoit la tête de Philippe la veille, son visage déformé par la stupeur, mâchoire ouverte et regard de lapin pris dans les phares d’une voiture, puis par la haine. Elle l’entend encore lui jeter à la figure: « Qui es-tu pour me faire la morale, pauvre cruche ! Barre-toi si cette vie te dégoûte, si je ne suis pas à la hauteur de ton éthique, de ta morale à deux balles. On rêve ! »
– Vous regardez beaucoup la télévision, Jean-Jacques ?
Ou s’appelle-t-il Jean-Pierre ? Elle est prise d’un doute. Mais à la persistance de son air satisfait, elle suppose ne s’être pas trompée.
– Rarement. À part les émissions culturelles et les débats politiques, bien sûr.
– Bien sûr !
Elle s’étonne toujours de voir ces hommes en costume agrafé d’une barrette rouge censée faire toute la différence répondre sérieusement à d’aussi stupides questions. La réponse ne la déçoit pas. À cet instant, Paul Perrier et sa jeune épouse, Mathilde, font leur apparition dans le salon. Jean-Jacques continue ses bavardages sans remarquer que Louise ne l’écoute plus.
– Votre mari a raison de vouloir créer des lois pour encadrer Internet. On ne peut pas laisser un tel espace sans réglementation. Il faut structurer et moraliser ce circuit mondialisé.
– Structurer et moraliser…
Chaque fois qu’elle a rencontré l’assistante de Philippe, Louise a toujours été gênée par son obséquiosité. Ce soir, elle comprend mieux. Elle se demande si Mathilde est au courant des combines de son secrétaire d’État. Si elle fait partie du dispositif. Si, d’une manière ou d’une autre, elle y joue un rôle. Si elle en tire quelque avantage. Louise l’observe au bras de son mari, et elle la trouve parfaite dans son chemisier blanc ouvert juste ce qu’il faut, son pantalon noir et ses escarpins aux talons vertigineux sur lesquels elle ne chancelle pas d’un millimètre, image à laquelle se juxtaposent les photos qu’elle a découvertes cachées dans un dossier de Philippe : Mathilde en lingerie noir et rouge, dans une posture ridicule.
– Passons à table si vous voulez bien !
Nathalie attrape le bras de Louise et l’entraîne vers la salle à manger.
– Ça va ? Je te trouve pâlichonne.
– Tout va bien.
– Je t’ai placée à côté de Bernard. Il t’apprécie beaucoup.
– Je le connais ? Bernard qui ? Tu me fais la fiche ?
– Oh, Louise, tu es infernale ! Bernard Cachon, patron des moyennes surfaces du même nom. Philippe le connaît.
– Tu m’as gâtée !
– À ta gauche, il y a Stéphane Thinet. Vous pourrez parler livres.
Louise se demande comment elle va survivre à cette soirée. À peine assise face au petit carton où est écrit d’une calligraphie d’un autre siècle Louise Dumont, elle avale le verre de vin qui vient de lui être servi. Elle ne s’est jamais habituée à ce nom qu’elle reconnaît comme une réalité d’état civil mais qui ne reflète pas son identité, aujourd’hui encore moins qu’hier. Elle s’appelle Louise Voileret.
Monsieur Moyennes Surfaces semble plein d’allant.
– Je suis très honoré, Louise, vous permettez que je vous appelle Louise, de passer ce dîner à vos côtés. Je connais votre époux de longue date. Il vous a sûrement raconté cette anecdote très amusante à propos de nos échanges lorsqu’il était au cabinet de Castrani ? Enfin, maintenant, avec ses nouvelles fonctions, j’imagine qu’il est très pris.
– Assez, en effet.
Elle n’a évidemment jamais entendu parler de lui. C’est fou comme l’accession au pouvoir révèle des amitiés jusque-là discrètes.
– Vous devez l’être aussi. Femme de ministre, c’est un travail à temps plein, rémunéré ou non, si vous voyez ce que je veux dire…
– Formidable ! J’adore les hommes spirituels. Mais je ne suis pas femme de ministre, vous savez.
Louise voudrait un autre verre de vin. Un double gin serait encore plus approprié.
– Attendez quelques semaines, et vous verrez. Au prochain remaniement, votre époux sera nommé au Travail ou aux Comptes publics. Ça ne fait aucun doute. Notre pays a besoin d’hommes comme lui. Et vous savez ce qu’on dit : derrière chaque grand homme il y a une femme.
– Loin derrière, alors. Je ne me mêle pas de ses affaires. Il se débrouille très bien sans moi. Les ministères regorgent de bonnes volontés.
Pressentant un vent frais, Bernard Cachon tourne la tête pour s’adresser à son autre voisine. Louise fixe dans son assiette les noix de coquilles Saint-Jacques. Avaler bouchée après bouchée pour ne pas s’étouffer. Boire pour faire passer les mollusques, et tout le reste. Demeurer tranquille, apparemment tranquille, à sa place comme elle sait si bien le faire. Ne pas céder à la panique. Ne pas se lever d’un bond en envoyant valdinguer la table. Ne pas s’enfuir. Elle réfléchit à la suite. Elle passera la nuit à l’hôtel et attendra que Philippe ait quitté l’appartement pour aller récupérer quelques affaires. L’idée de cohabiter un jour de plus avec lui est insoutenable. Ensuite, elle ira chez sa mère en Normandie. Elle s’installera dans la maison annexe le temps de s’organiser. À son âge, cette perspective lui donne envie de pleurer, mais l’urgence est de s’éloigner. De respirer un air pur. De s’extirper de ce cauchemar. De digérer ce qu’elle vient de découvrir sur Philippe et qui embrouille tout. Elle s’est tellement trompée. Tous ses renoncements, tous les compromis accumulés au fil du temps remontent à la surface et lui font l’effet d’un électrochoc.
– Alors, Louise, quand sors-tu ton prochain roman ?
– Pardon ? Heu… cette année, je ne sais pas encore quand.
– J’ai beaucoup aimé le dernier, tu sais. Vraiment. Et je ne désespère pas d’arriver un jour à te débaucher. Je suis certain que tu pourrais faire un excellent livre sur le monde politique.
Toute la saveur de la phrase tient dans ce vraiment. C’est une flatterie de camelot. La confirmation du mensonge possible sinon certain. Ce vraiment est un affront dont l’éditeur n’est pas conscient mais qui allume dans le regard de Louise une rage froide.
– Encore faudrait-il que je m’y intéresse, ce qui est loin d’être le cas, répond-elle avec un ton plus sec qu’elle n’aurait souhaité.
– Tu l’écrirais sous une forme romanesque bien sûr, tu ferais ça merveilleusement bien. Il s’agit juste de le situer dans un univers qui n’a aucun secret pour toi. Je te garantis un best-seller.
– Un best-seller ! Tu me tentes.
– Tu en es où ? Trente mille exemplaires ? Là, tu franchirais les cent mille.
Louise voudrait qu’il se taise. Être ailleurs. S’il savait à quel point elle souhaite se tenir à distance de ce pouvoir politique qui aspire ses serviteurs avec la force d’un trou noir. Ça fait des mois que Stéphane Thinet la poursuit avec cette idée. Depuis que Philippe a été nommé à Bercy en fait. Avant, il la saluait à peine. À l’autre bout de la table, autour du redoutable et redouté Paul Perrier, avocat choisi pour sa force de frappe et plus encore pour éviter de l’avoir contre soi, retentissent des éclats de rire qui libèrent enfin Louise de l’attention de ses voisins. Le nom de Trump résonne dans tous les sens. Le shutdown, le financement du mur à la frontière mexicaine, le sort réservé aux émigrés, tout le monde s’accorde. Trump, ou l’assurance des dîners en ville réussis. Les sujets aussi consensuels ne sont pas si nombreux. Harvey Weinstein n’est pas mal non plus, quoiqu’un peu plus risqué. Il suffit qu’une voix féminine lâche « Moi aussi, j’ai connu ça » pour jeter le trouble et mettre tout le monde mal à l’aise. Moi aussi fait aussitôt planer une menace sur l’assemblée. Mieux vaut s’en tenir à l’auteur du célèbre : « J’ai tenté de la baiser… J’embrasse, j’attends même pas. Et quand t’es une star, elles te laissent faire. » Instructif. Il semble pourtant qu’en dépit de son sidérant mépris pour les femmes, Trump soit cantonné au rôle du dangereux imbécile. C’est dire s’il s’en tire bien.
Louise a encore du mal à concevoir l’étendue du désastre. Au fil des mois, elle avait senti Philippe ailleurs, de plus en plus absorbé par son portable, excédé pour un rien. Sa nervosité avait atteint un degré tel qu’il oscillait entre l’irritation et les enthousiasmes de jeunes collégiennes. Elle avait envisagé l’existence d’une liaison sérieuse, bien sûr. Mais elle n’avait pas imaginé Philippe hors-la-loi. Au bout de vingt-trois ans, elle le connaissait par cœur, du moins le pensait-elle. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle avait été séduite par son énergie, son envie de laisser une trace, d’avancer à pas de géant, par sa capacité de travail et sa confiance en lui inébranlable. Elle l’avait aimé pour son audace, son courage, sa gaieté communicative, ses appétits de petit garçon lâché dans une confiserie. Elle l’avait vu jouer des coudes, recevoir des coups et en donner. Le chemin parcouru, les postes subalternes, les échelons gravis un à un, les jeux de chaises musicales dans les cabinets ministériels, les croche-pieds, les jalousies, la compétition de chaque instant, tout cela, elle savait. Sa nomination était venue récompenser des années d’efforts et cette avancée décisive sonnait comme une victoire. Il suffisait de voir accourir de toutes parts les courtisans, de tendre l’oreille aux flatteries qui tombaient sur Philippe comme une pluie de mousson. De leur couple, demeuraient la facilité et l’habitude, un attachement au passé, et bien sûr leur fils. Le désir charnel, le besoin de l’autre, la complicité, les rires, tout cela s’était évaporé depuis longtemps. Quant à sa fidélité, Louise ne se faisait plus d’illusions mais elle évitait d’y songer. Ils évoluaient dans des univers distincts, chacun prenant garde à ne pas s’immiscer dans celui de l’autre. Elle n’était pas fière de cet arrangement. Mais les mois passaient à toute vitesse. Et, de façon assez surprenante, les années encore davantage. Ce qu’elle n’avait pas perçu, c’était l’habileté de Philippe dans la trahison. C’était le glissement progressif entre les petits arrangements et la malhonnêteté. Sans doute avait-elle manqué d’attention. Peut-être n’avait-elle pas voulu voir. Maintenant, elle ressent une immense honte. Honte des agissements de son mari, et honte de son propre aveuglement et de sa lâcheté.
La déflagration s’est produite hier matin avec cette lettre arrivée par la poste à l’adresse de M. Dumont. Louise aurait pu ne pas y prêter attention. Mais après le départ de Philippe, elle était tombée sur l’enveloppe expédiée de Trinité-et-Tobago, décachetée et oubliée sur le lavabo de la salle de bains. Elle n’avait pas résisté et avait regardé. Elle l’avait fait presque sans y penser, avec cependant la sensation diffuse d’ouvrir une boîte de Pandore. À l’intérieur, elle était tombée sur un relevé bancaire mentionnant un virement de trois cent mille dollars versés sur le compte de M. Philou. Brutalement, ce nom enfoui dans les limbes de sa mémoire avait resurgi d’un passé lointain. Il l’avait frappée comme un coup de massue. Elle en avait eu les jambes coupées et avait dû s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Au début de leur histoire, ils s’amusaient à s’appeler ainsi. Phi pour Philippe, Lou pour Louise. À eux deux, ils étaient les Philou. À cet instant, ce jeu entre amoureux se révélait d’une ironie glaçante. Louise avait eu l’impression que son sang ne remontait plus jusqu’au cœur. Incapable de travailler ni de penser à autre chose, elle était allée dans le bureau de son mari. Elle avait fouillé partout à la recherche d’autres documents compromettants. Elle n’avait rien trouvé. Mais dans sa nervosité, elle avait fait tomber des dossiers empilés sur la table. Les feuilles s’étaient éparpillées au sol parmi lesquelles étaient cachées les photos de Mathilde. Sur la plus vulgaire, l’assistante avait écrit au feutre : « Bon anniversaire, mon chéri. »
Le soir, à son retour du ministère, Philippe avait assez rapidement concédé être intervenu dans les tractations pour l’acquisition d’un groupe de presse très convoité. Comme tout le monde, Louise avait suivi l’affaire dans les journaux. Selon les jours, les rumeurs couraient sur le rachat soit par le concurrent direct de Pressinvest, soit par un industriel, soit par un magnat russe, soit par une entreprise américaine de télécommunication. Ce qui, d’après son mari, expliquait les trois cent mille dollars et le compte de M. Philou. Mais l’argent n’était pas à lui, il n’agissait qu’en tant qu’intermédiaire, il ne pouvait pas en dire davantage, secret professionnel, et ce nom n’avait rien à voir avec eux, où allait-elle chercher des idées pareilles, enfin oui, il l’avait donné sans réfléchir, d’ailleurs tout ça ne la regardait pas, et depuis quand se permettait-elle de fouiller dans ses affaires, de lire son courrier ? Quant à sa liaison, il avait nié avec fermeté. Puis il s’était réfugié dans les insultes. Pour autant, Louise, ne croyant pas un mot de son histoire d’intermédiaire, ne l’avait pas lâché : Depuis quand touchait-il des pots-de-vin ? Possédait-il d’autres comptes frauduleux ? Qui avait approvisionné celui-ci ? Pierre Bergot, son ami connu pour racheter des entreprises fragilisées, les dépecer en laissant sur le carreau les trois quarts des salariés avant de les revendre avec une plus-value juteuse ? Pour que l’homme d’affaires s’enrichisse encore davantage, ou qu’il étende son influence à travers journaux et sites web ? Et Philippe, qu’attendait-il en retour ? L’argent n’était sûrement pas sa seule motivation. Soutenu par une presse tombée entre des mains reconnaissantes, sans doute espérait-il un portefeuille à la hauteur de ses ambitions ?
– Tais-toi ! avait hurlé Philippe. Tu as toujours détesté Pierre, on se demande bien pourquoi. Son unique tort est de réussir ce qu’il entreprend.
– Je t’ai connu avec des convictions. Tu disais vouloir te rendre utile, tu te souviens ? Mais c’était dans une autre vie !
– Tu as raison, Louise, une autre vie. Ta vision du monde est pathétique. Puérile, naïve et pathétique. Tu es dépassée, hors des réalités. Tu es juste devenue vieille.
– Je m’en vais.
– C’est ça, barre-toi !
– Léo, tu as pensé une seconde à lui ? Tu te rends compte des risques que tu lui fais courir ? Que tu nous fais courir ?
– Tu es encore là ? Qu’est-ce que tu attends ? Tu sais où se trouve la porte.
– Tu es d’une inconséquence sidérante ! Ton fils s’élance dans la vie, et toi tu ne trouves rien de mieux que de salir son nom.
– Salir son nom ? Le pauvre petit ! Oui, un père au service de l’État, ça doit être dur pour lui !
– Qu’est-ce que tu lui diras lorsqu’il découvrira ce que tu as fait, lorsqu’il confrontera tes actes à toutes les leçons de morale que tu as pu lui faire ?
– De quoi tu me parles, ma pauvre ?
– Tu espères vraiment passer entre les mailles du filet ? On est au vingt et unième siècle, tout finit par se savoir et l’heure n’est plus aux indulgences. Les affaires Cahuzac ou Fillon, tu en as entendu parler ? Tu as vu dans quel état ils en sont sortis, eux et leurs familles ?
– Ça n’a rien à voir.
– Vraiment ? Tu te crois plus malin que les autres ? Même si tu n’es pas ministre, et tu n’es pas près de le devenir avec tes magouilles, tu restes un homme public et tu fais partie du gouvernement.
– Cet argent n’est pas à moi, je te le répète.
– Je comprends maintenant tes allers et retours aux États-Unis ces dernières semaines. Et je suppose que tu réglais tes affaires dans les îles accompagné de ta maîtresse. À ce stade d’ailleurs, pourquoi te gêner ?
– Arrête avec ça. Mathilde est amoureuse de moi, ce n’est pas ma faute. Au demeurant, elle fait très bien son travail. Mais il ne s’est jamais rien passé entre nous. Jamais !
– Quel dommage ! Une femme qui porte si bien le rouge et le noir ! Mais attention, prends bien soin de ne pas la décevoir. Elle t’a accompagné dans ton paradis fiscal, j’imagine qu’elle n’a aucun doute sur ce que tu allais y faire. Et une femme délaissée peut faire des ravages. La vengeance par dénonciation, c’est un grand classique. Remarque, comme ça, la boucle serait bouclée.
– Tu menaces de me dénoncer ?
– Je parle de ta maîtresse.
– Tu m’emmerdes. Tu ne sais rien. Tu n’as aucune idée de rien. Tu imagines ce qui t’arrange.
– En quoi ça m’arrange de découvrir que mon mari est un escroc ?
– Un escroc, carrément ! Tu deviens imaginative. Je pensais que tu te cantonnais aux romans psychologiques.
Louise en avait assez entendu. Elle était partie dans la chambre en fermant la porte derrière elle. Elle entendait Philippe s’agiter dans l’appartement. Elle était restée longtemps sous la douche. Un peu plus tard, elle était allée chercher son portable dans le salon. Philippe ronflait sur le canapé, pris du sommeil des innocents.
Jeune homme, il avait eu un parcours atypique. Après Sciences Po, au lieu de filer directement à l’ÉNA, il était parti en Inde seul avec son sac à dos. Il avait sillonné le pays jusqu’à New Delhi où il avait travaillé plusieurs mois dans une organisation humanitaire. Puis il était rentré en France et avait repris ses études. Louise l’avait rencontré trois ans après, mais elle avait vu les photos de lui, cheveux longs, peau brûlée et regard fiévreux. Elle était tombée amoureuse de cet homme capable du grand écart, à la fois aventurier et étudiant acharné. Elle y avait vu le signe d’une personnalité complexe, et leurs premières années avaient été solaires et imprévisibles. La liberté de Philippe, ses emportements, ses idées inclassables dénotaient parmi les jeunes énarques. Mais il était rentré peu à peu dans le moule, et son ambition l’avait éloigné de ses idéaux. Au fil du temps, sa curiosité et son altruisme avaient été remplacés par un intérêt exclusif pour les agitations du microcosme politique. De son côté, Louise avait continué à écrire, à s’occuper de Léo, à être heureuse. Sans doute heureuse. Car l’insatisfaction s’était instillée dans ce bonheur tranquille, rongeant doucement ses certitudes. Lorsque le constat d’échec l’avait rattrapée, elle s’était figée dans une panique silencieuse. »

Extraits
« Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur. » p. 60

« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. » p. 137-138

« Romancière, elle avait jusque-là compté sur un mélange d’inconscience et d’enthousiasme. Elle s’était employée à oublier que personne n’attendait ses livres et que tant d’autres en avaient écrit de bien meilleurs, de plus brillants, tout en se laissant porter par l’évidence de son désir à s’emparer des mots pour les plier à son seul plaisir. Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. L’écriture est une mécanique fragile. » p. 174

À propos de l’auteur
JEANNERET_anais_©SylvieCesarAnaïs Jeanneret © Photo Sylvie César

Anaïs Jeanneret a publié plusieurs romans dont Les Yeux cernés, Les Poupées russes, La Traversée du silence, La solitude des soirs d’été, prix François-Mauriac de l’Académie française 2014 et Nos vies insoupçonnées. (Source: Éditions Albin Michel)

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Les émotions

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En deux mots:
Jean Detrez enterre son père. Elisabetta, sa première épouse, l’accompagne dans ce moment de recueillement et d’introspection qui est aussi l’occasion de passer en revue ces moments de sa vie où les émotions ont été les plus fortes, notamment avec les femmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les femmes de sa vie

Jean-Philippe Toussaint poursuit dans Les émotions son cycle bruxellois et européen entamé avec La clé USB et nous offre quelques superbes variations sur le sentiment amoureux en détaillant les rencontres qui l’ont marqué.

Ceux qui ont lu La clé USB seront très vite ici en terrain connu, car même si ce roman peut très bien se lire sans avoir connaissance de l’œuvre ou du précédent roman de l’auteur, il pourrait fort bien composer un dyptique, puisque l’on reprend l’action au moment où Jean Detrez, le personnage principal, de retour du Japon apprend que son père est décédé, mettant en quelque sorte un point d’orgue a une année qui aura vu sa femme le quitter (juin 2016), le Brexit être voté (23 juin 2016), et Donald Trump accéder à la présidence des États-Unis (8 novembre 2016).
Nous voici donc en décembre, au moment des obsèques de son père, événement chargé d’émotion, mais aussi propice à l’introspection. Les souvenirs affluent, ceux qui ont marqué la vie de son père, fonctionnaire européen comme lui, mais aussi tous ces moments qui ont provoqué chez lui ces émotions qui donnent le titre du roman et dont l’intensité va déterminer le souvenir bien davantage que la chronologie. Les femmes, ou plus précisément les émois amoureux formant alors la matière première d’un récit qui, bien que très factuel, fait précisément partager au lecteur les battements de cœur et l’exaltation de ces moments où la vie s’illumine, où on sent que quelque chose se passe…
Comme lors de ce colloque international de prospective qui tente de tracer l’avenir de l’Europe sans le Royaume-Uni et qui se tient précisément à Hartwell House, dans le sud de l’Angleterre. Alors que les intervenants s’écharpent sur la pertinence de leur méthode de prospective stratégique en quatre phases – scoping, ordering, implications, integrating futures – l’attention de Jean va être détournée par Enid Eelmäe. Pour faire connaissance, les participants ont été invités à un exercice, baptisé Tell the story of your names. C’est ainsi qu’après avoir expliqué que les Detrez étaient originaires du Nord de la France et que le grand-père paternel avait disparu durant la Première Guerre mondiale, il apprit que Eelmäe voulait dire
«première montagne» ou «avant-montagne» en estonien, mais aussi que ce patronyme, avant l’estonisation des noms, était Eiffel, comme le constructeur de la Tour Eiffel. Ajoutons que la seule personne appelée Enid de leur connaissance les renvoyait tous deux à leur enfance et à la lecture du Club des cinq et du Clan des sept d’Enid Blyton. Il n’en fallait guère davantage pour tomber sous le charme de belle venue de Baltique. Au fil des heures, ils vont devenir très complices. Jusqu’à ce tête-à-tête dans la bibliothèque: «J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable.»
Bien entendu, ce sont les détails de ces moments qui donnent toute sa saveur à ce roman, comme si Jean-Philippe Toussaint à la manière d’un cinéaste, décidait de passer d’un plan général à un gros-plan, de se focaliser sur ces moments de grâce.
On passe ainsi des couloirs du Berlaymont, bâtiment emblématique de l’Union européenne où se retrouve tous les thèmes du livre, l’Europe aujourd’hui à la croisée des chemins, mais aussi le fils et son père, tous deux fonctionnaires européens, mais aussi l’architecture puisque la rénovation du bâtiment est confiée à son frère qui a suivi les pas de son arrière-grand-père, Pierre De Groef, qui a construit beaucoup d’immeubles à Bruxelles au début du XXe siècle. Et, comment pourrait-il en être autrement, les femmes. D’abord Diane, sa seconde épouse dont il se sépare, mais dont il nous raconte avec tendresse et sans doute nostalgie la rencontre dans ce temple de la technocratie. Puis sa course effrénée avec Pilar Alcantara lors de l’éruption du volcan Eyjafjöll en 2010. L’occasion aussi de nous faire découvrir un mystérieux souterrain.
Remontant dans le temps, nous irons aussi en Toscane au moment où Jean rencontre Elisabetta, sa première épouse. Contrairement à Diane, elle sera présente aux obsèques avec son fils Alessandro. Encore une occasion de constater combien restent vivaces les émotions. Et d’exprimer des regrets que l’on peut aussi prendre comme un conseil d’ami: «J’aurais peut-être dû faire davantage d’efforts pour essayer de sauver notre amour et prendre le risque d’entamer avec Elisabetta une longue relation suivie, la relation d’une vie, un amour au long cours, quitte à ce qu’il y eût des hauts et des bas, des orages et des disputes (et, sur ce point, je pouvais faire confiance à Elisabetta), mais j’aurais pu ou j’aurais dû avoir cette ambition pour nous, plutôt que, au premier accroc, à la première infidélité, céder à la facilité de nous séparer, abdiquer sans combattre.»

Les émotions
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782707346438
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles et environs. On y évoque aussi des voyages en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe principalement en 2016 et les mois suivants, mais l’auteur évoque aussi des souvenirs de 2004 et 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Jacques Dubois)
Le Carnet et les instants (Alain Delaunois)
Philosophie Magazine (Alexandre Lacroix)
Blog Shangols 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles. Diane était assise derrière moi dans le salon assombri par l’orage, elle feuilletait en silence une revue dans le canapé. Elle ne tarda pas à quitter la pièce, et je l’entendis s’éloigner dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Ce fut notre dernière soirée ensemble dans l’appartement de la rue de Belle-Vue (ma décision, à cette heure, était déjà prise de quitter l’appartement et de trouver un nouveau logement à la rentrée).
Je n’ai appris le résultat du référendum britannique que le lendemain en écoutant la radio. J’avais un rendez-vous à la Commission européenne en début de matinée. À la fin de ma réunion, en sortant du Berlaymont, j’ai traversé la rue de la Loi avec quelques collègues pour rejoindre le bâtiment Juste Lipse, qui se trouve de l’autre côté de la rue. Le Juste Lipse était encore l’unique siège du Conseil de l’Europe à l’époque, le nouveau bâtiment « Europa » construit par Philippe Samyn — le fameux cube de verre évidé qui luit pendant la nuit au cœur du quartier européen — n’est entré en service qu’au début de l’année suivante. Il y avait beaucoup plus d’animation que d’habitude dans le hall du Juste Lipse. On croisait des équipes de télévision, des dizaines de journalistes se pressaient vers la salle de presse. J’ai encore présent à l’esprit l’entrée en scène du président du Conseil européen ce jour-là. Précédé d’un bouillonnement de conseillers et de membres des services de sécurité, je revois sa silhouette décidée s’avancer sur le tapis rouge en longeant la rangée de drapeaux européens. Son visage était grave, l’attitude solennelle. Il monta à la tribune et commença son discours avec une émotion inhabituelle. Je suis pleinement conscient de la gravité, et même de l’ampleur dramatique de l’heure que nous vivons. C’est un moment historique, mais ce n’est sûrement pas le moment d’avoir des réactions hystériques. Les dernières années ont été les plus difficiles de notre histoire, mais je tiens à rassurer chacun, nous sommes prêts à affronter ce scénario négatif, et je pense toujours à ce que me disait mon père : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Je regardais le président du Conseil européen s’exprimer à la tribune. Au moment où il avait évoqué son père, ses yeux furent parcourus d’un fugitif voile de timidité, qui ne dura qu’un instant. Il esquissa un sourire, le sourire d’un homme adulte qui évoque son père en public, avec ce que cela peut avoir de pudeur, de respect et de piété filiale, et je ne pus m’empêcher de songer à mon père, à mon propre père, Jean-Yves Detrez, qui avait été commissaire européen dans le passé. Depuis que j’avais appris la victoire du « Leave » au référendum britannique, je ne cessais de penser à ce qu’il devait ressentir. Son monde, le monde qu’il avait toujours connu, était en train de vaciller. Les crises s’accumulaient en Europe, les populismes montaient partout inexorablement. L’humanisme, que mon père avait toujours défendu avec zèle, semblait plus mal en point que jamais. Le Brexit n’était que la dernière manifestation, la plus spectaculaire, la plus désagréablement inattendue, de ce dépérissement délétère.
Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? Je ne me serais peut-être jamais posé la question, si, quelques mois plus tard, je n’avais retrouvé une photo compromettante dans mon téléphone. C’était dans un Thalys, j’avais assisté à une réunion de prospective à Paris dans la matinée, et je revenais à Bruxelles le soir même. J’avais fait l’aller-retour dans la journée. J’étais fatigué, la journée avait été longue. Je me laissais bercer par le train. Calé au fond de mon siège, je faisais défiler distraitement du doigt les images de mon téléphone, quand je suis tombé par hasard sur la photo d’une jeune femme à moitié dénudée. La photo, presque floue, avait été prise l’été précédent dans une chambre d’hôtel pendant que je participais à une retraite de prospective à Hartwell House, près de Londres. Je ne me souvenais plus des circonstances exactes dans lesquelles la photo avait été prise. Je me souvenais seulement d’avoir passé la fin de la soirée avec cette jeune femme et d’avoir emprunté les escaliers majestueux d’Hartwell House avec elle très tard dans la nuit, mais je ne me souvenais plus ensuite de ce qui s’était passé, ou plutôt, à partir d’un certain point, mes souvenirs se dissipaient dans les brumes d’une fin de soirée trop arrosée. Nul doute pourtant que c’était bien dans une chambre d’hôtel de la résidence d’Hartwell House que la photo avait été prise, et par qui d’autre que moi puisque c’était dans mon propre téléphone que je venais d’en retrouver la trace, à ma grande surprise et à ma grande gêne. Je ne gardais pourtant aucun souvenir qu’il s’était passé quelque chose d’intime avec cette jeune femme cette nuit-là, même si la photo semblait apporter un démenti visuel au témoignage défaillant de ma mémoire. Il y avait, à l’évidence, une contradiction entre ce que me disaient mes souvenirs et ce que montrait la photo.
Depuis plusieurs années, mon ami et collègue Peter Atkins organisait les Rencontres d’Hartwell House, des retraites de prospective, où les participants, responsables politiques, analystes et experts internationaux, se réunissent pendant une semaine dans le cadre somptueux du château d’Hartwell pour imaginer l’avenir ensemble. L’avenir, pour moi, qui le côtoyais au quotidien dans le cadre de mes activités à la Commission européenne, était une notion parfaitement abstraite, que j’étais capable de modéliser et de faire parler avec des chiffres. Mais si, dans ma vie professionnelle, j’avais une maîtrise incontestable de l’avenir, je me rendais compte que, depuis quelque temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. Mon mariage avec Diane était en train de sombrer, nous étions entrés dans une crise conjugale dont je ne voyais plus l’issue. L’avenir, pour moi, était devenu irrémédiablement opaque. Je ne disposais pas des outils appropriés pour imaginer ce que nous allions devenir. Moi qui me pensais si performant dans l’exercice de mes fonctions, j’étais complètement démuni dans la conduite de mon histoire d’amour avec Diane. À croire que la prospective ne nous est d’aucun secours dans les affaires de cœur — ou qu’en amour, il n’y a pas de méthode.
Lorsque, dans les années 1990, j’ai commencé à m’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, j’ai très vite compris qu’il y avait une différence abyssale entre deux notions qui peuvent paraître voisines, voire similaires, mais qui ne sont pas de même nature, l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, qui est au cœur de mon activité professionnelle, relève d’une discipline à part entière, au même titre que les statistiques ou la démographie, avec son ensemble de techniques et d’outils méthodologiques spécifiques. Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. Mais a-t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent. Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
À l’été 2016, j’ai assisté à la retraite de prospective organisée par mon ami Peter Atkins à Hartwell House. L’avenir, durant ces quelques jours, fut au centre de toutes nos attentions. Nous l’entourions de nos sollicitudes expertes. Nous le sondions, par petits groupes, autour de tables de réunion recouvertes de feutrine verte. Nous l’auscultions, avec d’infinies précautions, pour construire, sous forme de scénarios exploratoires, des représentations de différents futurs possibles. Je connaissais Peter Atkins depuis toujours, cela faisait près de vingt ans que nous hantions ensemble les terras incognitas de la prospective stratégique et que nous explorions ses dernières steppes indéfrichées. Au début des années 2000, Peter avait rejoint à Londres l’équipe du Government Chief Scientific Adviser, qui conseille le Premier ministre britannique sur les questions de technologie. Il avait été chargé de créer la première cellule de prospective stratégique au sein de cette agence gouvernementale. C’est ainsi, sur le tas, que Peter s’était formé aux techniques les plus sophistiquées de la discipline et qu’il avait fait la connaissance de la plupart des hommes politiques, responsables militaires et hauts fonctionnaires qui travaillent dans le domaine en Angleterre. Ensuite, des experts étrangers, qui envisageaient de créer leur propre cellule de prospective dans leur pays, étaient venus faire des voyages d’études à Londres pour voir comment ils procédaient, et c’est ainsi que Peter était devenu une personnalité incontournable dans le petit monde très fermé de la prospective stratégique. En 2011, Peter avait quitté son poste dans la haute administration britannique pour s’établir à son propre compte, et il avait fondé l’association des Rencontres d’Hartwell House. L’événement phare de l’association était la retraite stratégique estivale. Dès la première session, Peter avait instauré l’idée originale du live challenge. Le principe était d’avoir chaque année un défi à relever en temps réel, un sujet d’intérêt général sur lequel tous les participants pourraient travailler pendant les cinq jours de la retraite. En 2016, les Rencontres d’Hartwell House s’étaient tenues début juillet, soit seulement une dizaine de jours après le référendum sur le Brexit.
Le lundi 4 juillet 2016, j’ai pris le train à Bruxelles aux premières heures pour rejoindre Londres. J’avais rendez-vous à la gare du Midi avec mon ami Viswanathan Ajit Pai, qui travaille avec moi à la Commission européenne. Viswanathan était lui aussi de la partie pour Hartwell House et nous avions décidé de faire le voyage ensemble. Dans l’Eurostar, nous nous étions installés dans un carré de sièges vides et nous avions pris nos aises, déployant nos journaux et posant nos ordinateurs sur les tablettes. Viswanathan, confortablement installé au fond de son siège, avait ouvert le Financial Times, dont il tournait précautionneusement les pages saumonées dans un froissement feutré de papier journal, délicat murmure matinal bientôt voué à disparaître avec le déclin annoncé des journaux papier. Peu après le départ, un très bon petit déjeuner nous avait été servi à la place. Viswanathan était contrarié comme moi par le résultat du référendum britannique, mais il ne semblait pas disposé à se laisser abattre. Au contraire, appréciant le petit déjeuner, se régalant des viennoiseries et des yaourts aux fruits (le sien et le mien, que je lui avais cédé bien volontiers), il se lança plutôt dans un vibrant hommage rétrospectif de l’Angleterre qu’il avait connue pendant ses années d’études à Cambridge au début des années 1990. Tu sais, à l’époque, c’était vraiment un environnement très stimulant, disait-il, une ambiance de libre pensée, de curiosité intellectuelle, on parlait de new internationalism. À ce moment-là, la Grande-Bretagne était ouverte sur les autres cultures. C’était le moment où on commençait à bien manger en Angleterre, avec de bons vins, des fromages affinés, de superbes huiles d’olive. La société anglaise respirait différemment, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde. Selon Viswanathan, cela avait commencé à se dégrader à partir du début des années 2000, et la crise financière de 2008 n’avait rien arrangé. À ce début de récession s’étaient greffés une rhétorique anti-migrants et le déchaînement de la presse populaire contre l’Europe. Si on ajoute à cela beaucoup de cynisme et deux ou trois apprentis sorciers, il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin les raisons du Brexit, selon Viswanathan (et il finit pensivement mon yaourt à la cerise en jetant un coup d’œil par la vitre du train). »

Extraits
« Mais, une fois dans la place, Scott Adams, avec son esprit pervers, n’avait pu s’empêcher de rendre public le différend avec Peter et de laisser entendre à l’assistance qu’il se désolidarisait de la méthode qu’il était obligé de présenter. C’est donc avec une ironie grinçante qu’il nous passa en revue les quatre étapes de la méthode d’Hartwell House, qu’il énuméra avec dédain, scoping, ordering, implications, integrating futures , comme s’il s’agissait de quatre vieux tracteurs antédiluviens, avec lesquels nous serions bien avancés pour explorer les champs si fertiles de la prospective stratégique, telle que lui la concevait. » p. 50

« Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un nous observait de l’extérieur et nous entendait émettre nos hypothèses, il pourrait vraiment se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fumé, ces gars-là ? » L’exemple le plus célèbre, ajouta-t-il, tandis que nous pénétrions dans l’hôtel, c’est la scène de Richard III , tu sais, la scène où Richard se tourne vers Lady Anne, la femme de son frère, pour lui dire qu’il est amoureux d’elle, alors qu’il vient de tuer son frère. Il s’arrêta dans le hall pour me mimer la scène (il s’était donné le rôle de Richard et s’adressait à moi comme si j’étais Lady Anne). Non seulement, il lui avoue que c’est lui qui a tué son frère, mais en plus il lui dit qu’il veut l’épouser ! s’écria-t-il. Nous étions debout l’un en face de l’autre dans le hall de l’hôtel. Ce n’est pas du tout vraisemblable évidemment, et pourtant le spectateur adhère, la scène a suffisamment de puissance et de force dramatique pour que le spectateur suspende son jugement critique à propos de l’invraisemblance de la situation. » p. 61

« J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. Il y a toujours ce dernier seuil symbolique à franchir, qui nous fait passer d’un état d’attente heureuse au dénouement attendu, quand les mains se rejoignent et que les lèvres s’unissent. Et c’est d’ailleurs peut-être le fait que cette attente soit si souvent heureuse qui explique que, tant de fois, pour ma part, je n’aie jamais été plus loin. Comme si c’était dans la félicité de la promesse que j’avais vécu mes plus belles heures d’amour. » p. 76-77

« En moins de vingt ans, Pierre De Groef, qui était issu d’un milieu modeste (son père était menuisier du côté de la rue Borrens à Ixelles), était devenu un architecte à la mode, un citoyen cossu, un bourgeois installé: moustache, costume en flanelle, gilet et montre à gousset, large cravate à pois, tel qu’il apparaît sur une photo qui a longtemps orné la cuisine de mes parents avenue Émile Duray. À l’époque, le quartier des étangs d’Ixelles, sur lequel il avait jeté son dévolu, se trouvait encore largement à la campagne. Il a eu le flair d’acheter tous les terrains qui voisinaient l’abbaye de la Cambre en pleine restauration après la première guerre mondiale. » p. 95

« La mort d’un homme, parfois, correspond à la fin d’une époque. Stefan Zweig est mort à un des pires moments de l’histoire, quand le ciel était noir en Europe et l’horizon bouché aussi loin que le regard pouvait porter. Témoin direct du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’ait connu le monde, Zweig a vécu l’intrusion violente de la réalité du monde extérieur dans son univers intime comme peu d’intellectuels l’avaient expérimenté avant lui. Il a vu son monde, le monde dont il était familier, un monde de raison, d’art, de raffinement et de culture, disparaître littéralement sous ses yeux, tandis que l’humanisme
sur lequel étaient fondées toutes ses valeurs était balayé par le nazisme. Même si c’est à des événements moins tragiques que mon père a été confronté dans les dernières années de sa vie, je voyais un parallèle entre sa mort et la mort de Zweig. Les dates de leurs morts respectives coïncidaient l’une et l’autre avec l’exact creux d’une vague de l’histoire, quand l’aube espérée après la longue nuit dont parle Zweig dans sa dernière lettre, n’est pas encore venue. En un sens, on pourrait dire que Zweig et mon père sont morts à temps, dans la mesure où ils ont cessé de voir la catastrophe qui les entourait et n’ont pas assisté au désastre qui leur a survécu. » p. 170

« Il y a, dans la vie, des instants décisifs, certaines journées ou certaines heures qu’on ne pourra jamais oublier. Stefan Zweig, dans son livre Sternstunden der Menschheit, parle de certains alignements d’étoiles qui font qu’à des instants précis de l’histoire s’accomplissent des moments d’une grande concentration dramatique qui sont porteurs de destin, où il arrive qu’une décision capitale se condense « en un seul jour, une seule heure et souvent une seule minute ». p. 189

« La pression des compagnies aériennes sur la Commission devenait à chaque heure plus grande pour nous faire rouvrir des routes aériennes dès lundi matin. Les compagnies aériennes accumulaient chaque jour des pertes abyssales, de l’ordre de 150 millions d’euros par jour, et des voix dans le secteur aérien commençaient à s’élever pour dénoncer la pagaille que nous, l’Europe — l’Europe, toujours l’Europe — aurions semée, en appliquant à l’excès le principe de précaution. Était-ce raisonnable de rouvrir des
espaces aériens dès le lendemain matin? Manfred Hübner dit qu’il n’en savait rien, et que de toute manière, ce n’était pas de notre ressort, c’était les directions générales de l’aviation civile des différents pays qui étaient compétentes. À chacun ses dossiers brûlants, à chacun sa cendre volcanique. » p. 198

« Je la regardais, et je pensais que quelque chose arrivait, quelque chose m’arrive, me disais-je. C’est là une singulière vertu de l’amour ou du sentiment amoureux de se rendre compte que ce qui arrive nous arrive à nous-même et à personne d’autre — c’est à moi, à moi que cette chose arrive —, que le regard adressé, le geste esquissé, l’est pour nous et pour nous seul, et le fort sentiment d’élection que cette vérité nous procure nous apporte un intense bien-être qui fait disparaître instantanément tout le reste, la fatigue et les soucis professionnels, les mauvais pressentiments et la hantise. p. 227

À propos de l’auteur
TOUSSAINT-jean-philippe_©Mathieu_ZassoJean-Philippe Toussaint © Photo Mathieu Zasso

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié plus de dix romans aux éditions de Minuit, parmi lesquels La Salle de bain (Minuit, 1985), L’Appareil-photo (1989), Fuir (2005), Football (2015), M.M.M.M. (2017) et La clé USB (2019). Il est également essayiste et cinéaste. (Source: Éditions de Minuit). (Source: Éditions de Minuit)

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La race des orphelins

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En deux mots:
C’est à une tâche très particulière que s’attelle le «scribe» convoqué par une vieille dame: écrire sa biographie «irracontable». Hildegard Müller est née en 1943 dans un Lebensborn, ces établissements créés par les nazis pour faire prospérer la race aryenne. Une témoignage saisissant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Coupable d’être née

C’est sans doute l’un des programmes les plus secrets des nazis qu’Oscar Lalo explore dans ce roman, celui des Lebensborn, où des femmes spécialement sélectionnées mettaient au monde des enfants de type aryen.

Pour son second roman, Oscar Lalo n’a pas cherché la facilité. La race des orphelins s’attaque à un dossier sensible, celui des Lebensborn, dont Wikipédia nous apprend qu’il s’agissait de centres conçus par Himmler où «des femmes considérées comme aryennes pouvaient concevoir des enfants avec des SS inconnus, puis accoucher anonymement dans le plus grand secret et remettre leur nouveau-né à la SS en vue de constituer l’élite du futur « Empire de mille ans »».
Hildegard Müller est née en 1943 dans l’un de ces centres. Elle éprouve aujourd’hui le besoin de «cracher sa vie irracontable» et convoque pour ce faire un «scribe» chargé de recueillir et mettre en forme son témoignage. Une tâche des plus ardues, car son dossier est surtout constitué de trous béants. Hildegard Müller ne sait pas grand chose de ses origines, sinon une date de naissance. «Issus de parents interdits, on est orphelins. On naît orphelins. Frappés du sceau de la trahison. Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.»
Car l’Allemagne, au sortir de la Guerre, a pris soin de faire disparaître les traces de cette folie eugéniste pour laquelle tout avait été pensé et planifié: «On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation de cette industrie du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.»
Ce qui fait la force et sans doute la réussite de ce roman, c’est son rythme, son découpage. Construit sur les réflexions d’Hildegard, il est fait de courts chapitres, la plupart n’excédant pas une page et reflétant la difficulté, le tragique de cette histoire: «Peu de lignes par page. Déjà un miracle qu’il y ait ces mots sur ces pages que vous tenez entre vos mains. Vous auriez pu tenir du vide. Mon histoire n’a pas de début. Pas de chapitres non plus. J’ai perdu mon enfance. Ma vie, ce vide.»
Et pourtant il faut bien vivre, essayer de remplir ce vide. Alors Hildegard choisit un mari, un Français qui partage avec elle un passé indéchiffrable. «Savoir que son conjoint n’en sait pas plus que soi est un réconfort. Nous savions notre enfance sans substance. Ensemble, notre passé nous tenait moins froid.» Mais ce passé, à l’heure où la mort rôde, ne peut pas se dissoudre dans un oubli qui signifierait que les bourreaux avaient gagné la partie. Comment dire «plus jamais ça» s’il n’y a pas eu de «ça»? Alors faute de pouvoir retracer le parcours d’Hildegard Müller, on peut essayer de trouver les traces de ses compagnons d’infortune, essayer de savoir ce que sont devenus les autres enfants des Lebensborn. Et tous les autres enfants victimes de guerres
Avec beaucoup de sensibilité et de pudeur, Oscar Lalo nous offre un livre poignant et percutant, un témoignage glaçant.

La race des orphelins
Oscar Lalo
Éditions Belfond
Roman
288 p., 18 €
EAN 9782714493484
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Allemagne

Quand?
L’action se situe durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui ont suivi.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’ai longtemps rêvé que l’histoire de ma naissance exhibe ses entrailles. Quelle que soit l’odeur qui en surgisse. La pire des puanteurs, c’est le silence.»
Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.
Je m’appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m’appelle pas.
J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.
Qui est Hildegard Müller? Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son journal comprend que sa vie est irracontable, mais vraie.
J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.
Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Il nous plonge ici dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Passion lectrice
Blog Thé toi et lis 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Mon journal a de particulier que ça n’est pas moi qui l’écris. J’ai engagé un écrivain, un scribe ; un traducteur en quelque sorte. Il traduit ma vie en mots. Je parle, il écrit. J’espère qu’il est fidèle. Je me force à l’imaginer car ma vie m’a appris que les hommes ne sont pas fidèles. Alors je vérifie, le soir, quand il me lit ma vie. Si je ne comprends pas, on change. L’idée de ce journal est de comprendre. Je l’ai engagé parce qu’on m’a dit qu’il savait trouver les phrases pour expliquer ceux dont l’enfance s’est coincée très tôt, trop tôt. Pour l’instant, il pose les bonnes questions, c’est-à-dire qu’il n’en pose pas. Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

Mon corps n’a pas de voix. Il a tout vécu mais je n’y ai pas accès. Mon corps me sait mais mon corps se tait. Lui aussi me traite comme une enfant. Toutes ces choses qu’il ne dit pas devant moi. Il les dit quand je dors. Parfois, ça me réveille. Alors, il fait semblant de dormir. Et je reste coincée dans ce rêve muet.

J’ai longtemps rêvé que l’histoire de ma naissance exhibe ses entrailles. Quelle que soit l’odeur qui en surgisse. La pire des puanteurs, c’est le silence. Il a fait de moi la figurante de ma vie. Même pas de la figuration intelligente, où l’actrice prononce au moins un ou deux mots. Non, figurante bête. Témoin muette. Cloîtrée dans les cellules de mon corps qui emprisonnent ma mémoire.

Je m’appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m’appelle pas. Ce dont je suis certaine, c’est que mes parents biologiques ne m’ont pas donné ce prénom et que ce nom n’est pas le leur. À vrai dire, c’est tout ce que je sais d’eux.
J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part. Je me dois de leur raconter leur père et leur mère qui sont peut-être frère et sœur. Il paraît que non. Mais je ne crois plus personne. Personne ne m’a jamais crue.

Mon enquête est singulière. Elle patine et me piétine. À chaque fois que je trouve un indice, au lieu de progresser vers la lumière, je m’enfonce dans une nouvelle obscurité. À chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, c’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai demandé à un libraire le nom d’un écrivain qui sache traduire les silences et les nuits. Il m’a parlé d’un Suisse. Un conteur. Manque de pot : c’est un Suisse romand. Moi qui croyais que tous les Suisses parlaient allemand. Lui, le parle mal. Ça m’a énervée au début. Après, j’étais contente. Pendant qu’il cherche ses mots, moi j’ai du temps pour aller chercher les miens. Ils viennent de tellement loin.

J’appelle mon Scribe Suisse mon SS. J’ai besoin qu’il soit un monstre froid. Une machine. J’appuie sur PLAY et sa main bouge. Un piano mécanique. Sans musique. Un piano à mots. Je mélodise. Il harmonise. Il accompagne mon filet de voix. Il me fait résonner.

J’appelle mon Scribe Suisse mon SS. J’ai besoin de le redire. Pour ne pas m’attacher. Je ne veux pas m’attacher. Je pourrais. Il me respecte. Il me sourit parfois. Comme de la lumière dans ma cave. Je n’ai pas l’habitude.

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Il y a eu le journal d’Anne Frank et maintenant il y a le journal d’Hildegard Müller. On me l’a lu, le sien. Nous parlons de la même chose. Nous sommes toutes les deux des enfants victimes du Troisième Reich.

Anne Frank écrivait en hollandais. Mon scribe écrit en français. Il y a quelque chose d’insoutenable à écrire en allemand. Je dois m’accoucher ailleurs. Le suisse romand, c’est bien. Du français plus neutre. Mon scribe est là pour me traduire. Pas pour m’écrire. Je ne veux pas être son personnage. Surtout pas un personnage de fiction. Un personnage de fiction est là pour faire rêver ou pour faire peur. J’ai eu trop peur dans ma langue paternelle. Je ne veux plus rêver en allemand. Je veux que mon scribe me traduise en vous. Qu’à un moment donné, vous vous disiez : j’aurais pu être elle.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui de procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux. Comment, après ça, écrire en allemand la procréation et son cortège d’orphelins ? Comment, après ça, écrire en allemand l’extermination et son cimetière d’orphelins ? Mon scribe me lit « Todesfuge » (« Fugue de la mort »), de Paul Celan. Chaque mot me transperce. Il parle de moi, il parle de nous. Margarete, c’est moi. Sulamith, c’est Anne Frank.
Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents
Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître
[d’Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera
[vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on
[n’est pas serré

Ma petite enfance est un nuage de cendres qui me cache le soleil. La blancheur de mon nuage ne sera jamais blanche. Elle sera toujours vert-de-gris. Sa consistance jamais cotonneuse. Elle sera toujours fumée. Le vert-de-gris est toxique. Mon nuage vert-de-gris plane au-dessus de ma tête où que je sois. Il est gonflé de toutes les larmes de ceux que j’étais censée remplacer. Mon nuage n’a jamais cessé de pleurer sur moi. Ses six millions de larmes ne cessent de me noyer.

Ma petite enfance est un nuage de cendres qui me cache le soleil. Le mur du silence aussi. Il continue de pousser autour de moi. Il justifie ma part d’ombre. Me plonge dans l’obscurité de ma naissance. M’empêche de voir le jour où j’ai vu le jour. Me fige dans le béton de mon éternelle culpabilité. Un béton armé par le Reich. Son armature m’étouffe. J’ai vu tomber le mur de Berlin. Mais mon mur du silence, il est toujours debout.

Sur le mur du silence, l’écriture est ma nécessité. Mais je sais à peine écrire. D’où mon scribe. Le premier jour : Racontez-moi votre vie. Je lui réponds je peux vous raconter ma non-vie. Alors on ne suivra aucun plan. Pour une Allemande, un plan c’est rassurant. Comment on va s’y prendre ? Il me répond c’est un état. Il cite Louis Jouvet : « Une phrase, c’est avant tout un état à atteindre. » Sans cela, il est impossible d’écrire l’enfance volée, violée et, dans votre cas, étouffée. C’est cela, me répète-t-il : votre enfance a été étouffée. Votre enfance est une flamme étouffée mais jamais éteinte. C’est pour ça qu’elle vous brûle encore.

Mon scribe s’est installé chez moi. Il a deux valises de livres. Il croit à la lecture pour ranimer ma mémoire. J’ai de quoi lire jusqu’à la fin de ma vie. Ça me rend heureuse. Même si le sujet de ses livres est plutôt sombre. Il dit que les livres sombres sont souvent lumineux. Il dit que la bibliothérapie et la luminothérapie c’est la même chose : une lampe frontale pour fouiller sa vie. Mais à la vitesse à laquelle je lis, il me faudra plusieurs vies. Ça tombe bien. J’ai envie d’en vivre plein d’autres.

Ma vie est un nœud qu’on ne voit pas. Je suis une détenue laissée en liberté. Une prévenue qu’on ne prévient de rien. Une accusée sans instruction, dans tous les sens du mot « instruction ». On me ressort toujours le même chef d’inculpation : fille de boche. Mais quand je hurle « Prouvez-le ! », on me répond : « La preuve, c’est vous ! » Je suis un élément à charge. Née coupable. Coupable d’avoir été conçue et abandonnée par un fantôme. Son drap serait noir. Toutes les pièces de mon dossier se conjuguent au conditionnel. Ma vie, c’est l’histoire du type qui aurait vu le type, qui aurait vu le type, qui aurait vu le type… Seule certitude : personne n’a vu le type au commencement de cette chaîne infernale. Le type que personne n’a vu était mon père. Au commencement était l’absence. Ma vie, c’est l’absence de début.

La vie, c’est les autres. Pas moi. On m’a souvent interdit leur accès. Sinon pour les surveiller et les trahir, mais ça j’y reviendrai. Ou pas. Je me suis toujours sentie du mauvais côté du rideau de fer. Cette paroi glacée m’entoure où que je sois. Ma vie est jonchée de totalitarismes. Les totalitarismes se suivent. Avec leurs certitudes en béton. Les certitudes des totalitarismes sont le terreau sur lequel poussent les orphelins.

Je suis une orpheline de guerre. J’ai besoin de faire la paix avec mon enfance. La petite. Qui aura duré trop longtemps. Qui dure toujours. Qui est dure toujours. Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Je ne suis pas la seule orpheline. Otto Frank, le père d’Anne, est orphelin de fille. De filles, avec deux s. Fille SS. Margot aussi a été assassinée. Orphelin de femme. Édith aussi. Assassinée. Orphelin d’amis. Hermann, Petronella, Peter et Albert. Tous assassinés. Il se remariera avec Fritzi, une déportée d’Auschwitz, orpheline de mari et de fils. Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

L’amour entre ennemis, ça donne des bébés sales. Comme l’argent sale, après il faut les blanchir. À chaque guerre ses enfants traîtres. Wehrmachtskinder en Allemagne. Krigsbarn (enfants de guerre), Tyskbarna (nés d’Allemands), ou Tyskungar (enfants de boches) en Norvège. Bui Doi (poussières de vie) au Vietnam. Mal vu de donner la vie par temps de mort. Inexcusable de naître traître. Mortel d’aimer son ennemi. Issus de parents interdits, on est orphelins. On naît orphelins. Frappés du sceau de la trahison. Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.

Accident de la route, cancer, mauvaise chute. Je veux bien être orpheline à cause de ça. Orpheline comme tout le monde. Orpheline par malchance, par hasard, par maladie. Un malheur se serait abattu sur mes parents, et on me plaindrait. Un malheur cohérent. Ça fait du bien, la cohérence. Même dans le malheur. Surtout dans le malheur. Être orpheline de parents vivants, c’est pas cohérent.

Pas cohérent d’avoir été pouponnée par des bourreaux. Je l’ai été. Par le pire d’entre eux : Himmler. On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation de cette industrie du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.

Peu de lignes par page. Déjà un miracle qu’il y ait ces mots sur ces pages que vous tenez entre vos mains. Vous auriez pu tenir du vide. Mon histoire n’a pas de début. Pas de chapitres non plus. J’ai perdu mon enfance. Ma vie, ce vide.

Quand mes juges m’ouvrent, ils ne voient pas le blanc de ma page. Ils voient du gris, du vert-de-gris. Ils voient les pages les plus sombres de l’Histoire. Peu de lignes par pages pour aérer cette Histoire qui m’étouffe. Pour qu’on arrête de me regarder avec des lunettes teintées. Enlevez-les, et vous verrez que je n’ai jamais porté l’uniforme de mon père. Je n’ai porté que son absence.

Alors qui écrit ce livre ? Quand je le lui demande, mon scribe ne répond pas c’est vous, il dit juste ça n’est pas moi. Je sais que ça n’est pas moi non plus. Seule certitude : mon histoire est une histoire dont l’absence est le personnage principal. À tous les étages. Son narrateur est d’une nouvelle espèce. Omniscient mais silencieux. Omniprésent mais invisible. Comme mon père.

J’ai essayé de dessiner mon père. J’ai commencé par l’uniforme pour faire le corps, et la casquette pour faire la tête. Mais quand j’ai voulu y glisser l’homme, aucun corps n’est venu s’y loger. Je n’ai ni père ni image de père. J’ai pris un scribe pour m’aider à travailler ma mémoire. Mais ma mémoire boude. Je crois qu’elle fait la gueule. La gueule de mon père. À jamais bouclée. Ce SS m’a laissée sans voix.

Il m’arrive, parfois, d’entendre l’écho du silence de ma voix. La voix de ma naissance. Elle ne pouvait être qu’un cri. Une animalité. Un génissement. L’écho du gémissement de ma mère quand on nous a disloquées.

Dans la vie, on met tout en œuvre pour réussir son avenir. Dans ce journal, je mets tout en œuvre pour réussir mon passé. Pour survivre à ma naissance. Je me dois d’écrire mon passé, de m’écrire au passé, sans que ce passé soit un conditionnel. Je m’inventerais bien un passé. On ne sait jamais. Comme tout est faux dans ma vie, tout pourrait être vrai. Je m’inventerais bien un passé mais à chaque fois que j’essaye, je tombe dans les trous de ma mémoire.

Vos trous de mémoire, me dit mon scribe, ne nous laissent pas d’autre choix qu’une écriture physique. Je dois labourer de ma plume le sillon de votre naissance dans une terre maternelle sans substrat. Dites ce qui vient. On va s’en remettre à vos mots. Si les mots se refusent, nous frotterons vos lettres pour en faire jaillir l’étincelle qui réchauffe et qui éclaire. À défaut de lettres, on ne fera rien. Votre naissance comme un objet perdu. On ne la retrouvera qu’en ne la cherchant plus.

Je suis née à. Phrase avortée. Ça commence mal. «Ça», c’est ma naissance. Je ne sais rien de ça. Enfin, ça n’est pas tout à fait exact. «Ça», c’est encore ma naissance. Rien dans ma vie n’est exact. À commencer par ma naissance. Un événement approximatif, incertain, planifié, étatique, absurde, honteux. Je serais née dans une maternité SS : un Lebensborn. Je ne sais pas lequel. Il en aurait existé trente-quatre pendant la Seconde Guerre mondiale. Dont neuf en Norvège. Où ma mère aurait accouché. On essaye de paraître savante quand on ne sait rien.

On a dû accuser ma mère de collaboration horizontale. Je me raccroche à une collaboration sentimentale. Des dizaines de milliers de femmes qui ont eu des enfants avec des Allemands ont été tondues. Publiquement. Trimballées. Cortège de la honte, ceux qui les insultaient, leur crachaient dessus, leur arrachaient leurs vêtements. Ils hurlaient ceux-là même qui s’étaient tus quand on déportait leurs voisins. Proies faciles, les femmes n’en finissent jamais de payer les conflits initiés par les hommes.

Ou alors, ma mère a été violée. Le viol est une arme de guerre comme une autre. Il laisse moins de traces. Il tue sans la tuer celle qui en est victime. Je suis peut-être une de ces traces. Sinon, on ne m’aurait pas brûlée administrativement. On m’aurait permis de retrouver ma mère. J’en suis convaincue. On a délibérément fait en sorte que je ne puisse jamais retrouver ma mère. On m’a réduite au silence pour m’empêcher d’entendre sa voix. Ce journal est ma tentative de naître par voie orale.

Mon journal me ressemble. Il est sans lieu ni date. Je ne sais ni où ni quand je suis née. Probablement en 1943. Le registre d’état civil où figurait cette information a été brûlé par les SS le 30 avril 1945. Le suicide d’Adolf Hitler tombe le jour de mon autodafé. Le jour de la mort d’Hitler, les SS ont détruit les informations relatives à ma naissance. Cette chorégraphie mort-vie prélude à mon inexistence.

Je suis la fille de. Autre phrase avortée. Ça aussi, je l’ignore. Je ne sais rien de mes parents biologiques. À part deux étiquettes : SS et collabo. Les SS recevaient d’Himmler l’ordre de procréer. « Pro-créer », ça doit vouloir dire créer professionnellement. Je suis un ordre et un devoir. Les SS obéissaient. Pléonasme. Ordre exécuté pendant une permission. Dans un foyer Lebensborn. À l’occasion d’une soirée organisée à cet effet. Le lendemain matin, ils retournaient tuer. Toujours ce ballet mort-vie. Vie-mort dans ce cas. C’est à peine si l’on communiquait le non du prince pas charmant. Son prénom, parfois. Inventé, souvent.

Extraits
« Ce projet justifiait tout le reste. Les millions de morts justifiaient ma naissance. Si on avait demandé à Himmler: Pourquoi toutes ces atrocités? Il aurait répondu: Pour elle. Ma naissance justifiait les millions de morts. Vous comprenez mieux pourquoi on ne veut pas entendre parler de moi. Pourquoi on n’a jamais voulu entendre parler de nous. On n’aime pas que les meurtriers se présentent en victimes. Même quand ils ne sont pas meurtriers. Même quand ils sont victimes. » p. 58

«J‘ai choisi Olaf comme mari. Un Français pour me taire. Ne pas avoir de langue pour communiquer a tout de suite été un soulagement. Je lui disais «Je t’aime», il me répondait «Ich liebe dich», et ça nous suffisait. Cette incursion dans la langue supposée maternelle de l’autre nous permettait de ne pas dire notre amour. Nous ne nous aimions pas. Mais nous partagions le même passé indéchiffrable. Savoir que son conjoint n’en sait pas plus que soi est un réconfort. Nous savions notre enfance sans substance. Ensemble, notre passé nous tenait moins froid. » p. 66

« Dans le cadre du plan Heu-Aktion, qui prévoyait de faire travailler les indésirables, des dizaines de milliers d’enfants furent déportés dans des industries d’armement. D‘autres indésirables servaient à expérimenter les effets de produits toxiques à Cieszyn ou au Medizinische Kinderheilanstalt à Lubliniec. D’autres étaient stérilisés. La plupart assassinés à Auschwitz ou dans les camps pour enfants de Dzierzaznia et Lódz. Une seule certitude: avec le Lebensborn Programm, quelle que soit l’issue de la sélection, on devenait indésirable. » p. 94

À propos de l’auteur
LALO_oscar_©DROscar Lalo © Photo DR

Oscar Lalo a passé sa vie à écrire: des plaidoiries, des cours de droit, des chansons, des scenarii. Après Les Contes défaits (Belfond, 2016), La Race des orphelins est son deuxième roman. (Source: Éditions Belfond)

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Elise ou la vraie vie

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Son frère ayant quitté Bordeaux pour Paris, Élise Letellier se décide à le suivre et va travailler avec lui en usine. C’est là qu’elle rencontre Arezki et tombe amoureuse de lui. Mais de nombreux obstacles parsèment leur route vers le bonheur, à commencer par le conflit algérien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Jos%C3%A9_Nat
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lise_ou_la_Vraie_Vie_(film)

Ma chronique:

L’amour impossible de la Bordelaise et de l’Algérien

Prix Femina 1967, Élise ou la vraie vie n’a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d’amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.

Comme c’est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l’œuvre sa force et sa densité. Commençons par l’arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d’Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l’époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l’exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation armée secrète (OAS), il n’y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s’allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C’est donc dans ce contexte qu’Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l’emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d’œuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d’Arezki l’Algérien. Leur histoire d’amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l’adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d’alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c’est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d’Élise et d’Arezki, on ne peut qu’être saisi par l’émotion et partagé ces sentiments d’injustice, d’impuissance et de révolte qu’ils vivent alors dans leur chair. Jusqu’à cet épilogue qui ne peut qu’être tragique.

Élise ou la vraie vie
Claire Etcherelli
Éditions Folio Gallimard (n° 939)
Roman
288 p., 7,50 €
EAN 9782070369393
Paru le 5/01/1973

Où?
Le roman se déroule en France, à Bordeaux, puis Paris et banlieue. On y évoque aussi l’Algérie.

Quand?
L’action se situe entre 1954 et 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un concert fracassant envahit la rue. « Les pompiers », pensai-je. Arezki n’avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s’amplifia, se prolongea sinistrement et s’arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n’avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n’arrêtais plus de trembler : les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, – je le sentais maintenant – le froid de la chambre.»

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Anaïs Llobet

LLOBET_Anais_©DR
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure de deux romans: Les Mains lâchées (2016) et Des hommes couleur de ciel (2019).

«Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute.»

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Lecture écriture (Jean Prévost)
Blog Calliope Pétrichor 


Archives de l’INA et interview de Marie-José Nat lors du tournage de Élise ou la vraie vie © Production INA

Extraits
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s’occupait beaucoup de moi. J’avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d’embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l’un des hommes qui s’appuyaient contre le mur.
– Pour l’embauche.
– II n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l’homme ne bougea pas.
– On n’embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C’est marqué sur le journal, dit quelqu’un.
Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s’écarter de la porte, lentement, comme à regret. L’un d’eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C’est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m’inscrire. Monsieur Gilles…
– C’est pour l’embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m’ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j’expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu’elle me tendit.
– Vous savez que ce n’est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c’est la porte en face marquée  » Service social « , deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
Dans la salle d’attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait « Défense de fumer » et c’était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L’attente dura deux heures. À la fin, l’un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d’une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n’insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j’allais travailler debout. « La radio », annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n’y avait pas de glace pour la rajuster. L’Algérien qui me précédait se fit rappeler à l’ordre par le docteur. Il bougeait devant l’appareil.
– Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c’est une suivante…
Quand il eut terminé, il me prit à part.
– Pourquoi n’avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d’étranger, beaucoup d’Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l’assistante et ce qu’elle peut faire pour vous.
Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu’au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.
– Il y en a beaucoup aujourd’hui ?
– Cinq, dit-il.
Je la fixai et j’aurais aimé qu’elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.
– Ici, c’est vous, me dit le gardien.
Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d’une lourde porte et me laissa le passage. Je m’arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l’entendre, j’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.
– C’est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.
Il n’en paraissait pas gêné. L’atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.
Gilles sourit et se pencha vers moi.
– N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.
Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout.
À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.
– Attendez, cria Gilles.
Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l’atelier et ressortit très vite, accompagné d’un homme jeune et impeccablement propre.
– Monsieur Bernier, votre chef d’équipe.
– C’est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.
L’homme me fit un signe de tête.
– Avez-vous une blouse ?
Je fis non.
– Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n’avez pas non plus de sandales ?
Il parut contrarié.
Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m’appliquai à regarder devant moi.
– ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C’était toujours fermé, à cause des vols, m’expliqua Bernier. J’y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d’urine et d’artichaut.
Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l’atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.
– C’est la chaîne, dit Bernier avec fierté.
Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s’affairaient à l’intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n’entendais pas et je m’excusai.
– Ce n’est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.
II appela un homme qui vint près de nous.
Voilà, c’est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.
– Ah bon ? C’est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?
De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d’espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n’était plus très jeune et portait des lunettes.
– On va remonter un peu la chaîne, dit-il.
Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l’odeur d’essence, m’étourdirent et me suffoquèrent.
– Je m’appelle Daubat. Et vous c’est comment déjà ? Ah oui, Letellier.
– Vous connaissez mon frère ?
– Évidemment je le connais. C’est le grand là-bas. Regardez.
Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J’avance lentement, respirant à fond l’air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m’étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher… J’achèterai n’importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s’arrêtent pas, d’autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m’adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l’autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l’autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J’ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C’est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l’âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l’heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j’ai trop mal. Et sommeil. Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne; j’entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j’imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m’éveillerai en sursaut. »

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. Je rêve à l’automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l’espérance faite amour, faite chair… Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c’est donc que je l’ai perdu. L’approche des êtres m’a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d’êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.»

À propos de l’auteur
Claire Etcherelli est née à Bordeaux en 1934. Son père mort à la guerre, elle est élevée par sa mère et son grand-père paternel. Elle a surtout vécu à Bordeaux, au pays Basque et à Paris. Issue d’un milieu très modeste, elle obtient une bourse afin de poursuivre ses études. Elle vient s’installer à Paris, mais le manque d’argent la contraint à travailler en usine à la chaîne, pendant deux ans. De cette expérience Claire Etcherelli retient l’image d’un environnement éprouvant et obsédant, qu’elle décrit dans son premier roman Élise ou la vraie vie (1967). Le roman, qui obtient le prix Femina en 1967, conte l’amour tragique d’une Française et d’un travailleur immigré, mais élabore aussi une réflexion sur la guerre d’Algérie et ses conséquences sociales. Le roman a été traduit en anglais et plusieurs autres langues. Élise ou la vraie vie a été portée à l’écran par Michel Drach en 1970. (Source: berlol.net)

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Un matin d’hiver

9782246812395-V-02.indd

En deux mots:
Quand Julie rencontre Dan, elle est immédiatement séduite par ce bel Américain. Leur histoire d’amour se déroule sans anicroches : ils s’aiment, se marient, donnent naissance à une fille. Un jour pourtant Dan disparaît sans laisser de traces…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double disparition

Dans «Un matin d’hiver», Philippe Vilain choisit d’enfiler le rôle de la femme qui lui a confiée son histoire d’amour. Une belle histoire qui se termine abruptement, sur un mystère qui mérite le détour.

Philippe Vilain semble aimer les amours qui naissent dans le milieu universitaire. Après La Fille à la voiture rouge qui relatait la liaison entre un prof de 39 ans et une étudiante de 20 ans, nous voici conviés à la rencontre de deux universitaires, Dan Peeters et Julie, la narratrice.
Que ceux qui s’étonnent de voir l’auteur endosser ici le rôle féminin pour raconter cette histoire sachent qu’il s’agit ici de retranscrire le témoignage confié par une lectrice rencontrée lors d’un séminaire universitaire et à laquelle il a demandé l’autorisation de l’écrire tout en «l’ensecrètant», comme il l’explique en exergue de ce court roman.
Dan est d’origine américaine, Géorgien de père et Californien de mère. Il s’est spécialisé dans l’étude du racisme aux États-Unis et a déjà publié un essai remarqué sur le sujet. Lorsqu’il fait la rencontre de Julie, il est installé à Paris pour y poursuivre sa carrière d’enseignant et de chercheur. À la connivence de leurs profils professionnels vient très vite s’ajouter une attirance réciproque que le côté exotique pimente. Il lui parle d’Atlanta où il a grandi, elle évoque le Poitou de son enfance. Ils s’aiment. Julie a littéralement Dan dans la peau, à tel point que son corps réclame cet homme lorsqu’il s’absente trop longtemps, lorsqu’il ne donne pas signe de vie pendant quelques heures. Une passion amoureuse qui se suffit à elle-même, qui ne demande pas d’explications: «Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé.» Un petit bonheur tranquille.
Après quelques mois, ils décident d’acheter un appartement. Très vite Julie est enceinte. Il se marient et se découvrent parents émerveillés par leur fille Mary. Tout va pour le mieux.
Jusqu’à ce jour où Dan prend l’avion pour Atlanta et disparaît. Il ne donne plus aucun signe de vie. Après l’incompréhension, l’espoir d’un retour à la normale, vient le temps de la sidération et celui des questions. La police américaine va lui révéler que son mari a pris un avion pour Houston et que c’est au Texas que l’on perd sa trace.
Il n’avait pourtant jamais parlé de ça.
Philippe Vilain nous offre alors les plus belles pages de cette histoire, celles qui relatent l’état d’esprit d’une femme amoureuse confrontée à ce vide, celle d’une mère de famille refusant d’annoncer à sa fille que son père ne reviendra plus la câliner comme il aimait tant le faire. Les semaines passent: « Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle.»
Les années passent. Mais je vous laisse le soin de découvrir l’épilogue de cette double disparition, celle d’un homme, celle d’un amour, et d’apprécier la plume délicate d’un auteur qui, en suggérant plutôt qu’en affirmant, laisse au lecteur tout le loisir d’imaginer ce qu’il ferait, ce qu’il ressentirait dans une telle situation.

Un matin d’hiver
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782246812395
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, à Poitiers et quelque part en Savoie ainsi qu’aux États-Unis, à Atlanta et Houston.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme rencontre un homme, ils s’aiment. Ils ont la vie de tout le monde. Un couple, un enfant, une certaine lassitude qui n’est pas désagréable, aussi. Un jour, Dan annonce qu’il va voir ses parents aux États-Unis. Seulement voilà, il n’y va pas. Il disparaît même complètement de la vie de la narratrice.
Quinze ans après, l’obsession de la disparition s’étant émoussée, leur fille ayant grandi, d’autres hommes étant entrés dans sa vie, elle tente de gérer l’inexplicable. Peut-on vivre avec un fantôme?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue Traversées (Nadine Doyen)
DIACRITIK (Johan Faerber, entretien avec l’auteur)
RTBF – À portée de mots – Axelle Thiry
Blog La parenthèse de Céline
Blog Mes p’tits lus
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Olivia de Lamberterie présente «Un matin d’hiver» à Télématin © Production France 2

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quinze ans, cela fait déjà quinze ans que j’ai rencontré Dan Peeters. C’était à l’université de Jussieu où nous débutions nos carrières d’enseignants. Il détonnait au milieu des collègues, avec son allure désinvolte, ses jeans et ses tennis, ses chemises mal repassées, ses cheveux châtains en désordre retombant sur le col de sa veste. On aurait dit chaque fois qu’il venait de se lever et de choisir ses vêtements au dernier moment, mais, en réalité, il se moquait juste des apparences. Il semblait égaré dans ce milieu conventionnel. Il parlait peu, avec un air absorbé qui lui donnait une certaine gravité, accordant à tout le monde la même attention. La plupart des gens n’écoutent pas, ils aiment séduire, briller, avoir raison, étaler leurs connaissances ou ramener la conversation à eux, mais peu sont capables d’avoir un échange profond ; Dan Peeters, lui, s’intéressait aux autres, il cherchait à les comprendre, il les questionnait avant de donner son avis avec bienveillance. Avant ce matin-là, veille des vacances d’automne, nous nous croisions de temps à autre dans les réunions pédagogiques réservées aux chargés de cours – lui enseignait la sociologie, moi la littérature –, mais nous n’avions jamais eu l’occasion de nous parler. Il voulait savoir comment se passaient mes cours, si je parvenais à m’en sortir avec mes étudiants, à concilier la préparation des cours avec mes recherches. Lui, disait avoir éprouvé des difficultés durant les premières semaines ; il trouvait étrange, surtout, de « passer de l’autre côté », de doctorant à enseignant, en quelques mois. Il n’avait pas beaucoup de temps ce matin-là car il devait prendre l’avion dans la journée pour Atlanta, où ses parents résidaient, mais à son retour, si je le souhaitais, il serait heureux de poursuivre cette discussion. « Pourquoi pas, ai-je dit, pourquoi pas, oui ! » Il m’a demandé mon numéro de téléphone, et novembre a commencé sur son sourire.
Ce souvenir n’est pas si lointain mais j’ai l’impression qu’un gouffre de temps m’en sépare. Tellement de choses se sont passées en quinze ans que je ne me souviens même plus des événements du monde qui ont traversé cette année 2004 et me demeurent opaques – George W. Bush est réélu président des États-Unis, Yasser Arafat meurt, un Boeing 737 s’écrase en mer Rouge, un attentat fait des morts dans le métro de Moscou, la tempête Jeanne fait plus de 1 000 morts à Haïti. De cette année, je ne me souviens que de ma rencontre avec Dan Peeters, et, dois-je le dire, au-delà de ces événements dramatiques, c’est une impression d’allégresse que je conserve.

Je venais d’avoir trente ans. J’avais connu des hommes sans connaître l’amour, je veux dire le grand amour, celui des romans qui, paraît-il, transporte et fait frissonner du cœur à l’âme. J’avais eu des histoires bien sûr, des histoires plus ou moins longues, des aventures et des passions physiques, mais je n’avais pas le sentiment d’avoir vraiment aimé ni d’avoir été aimée. Et je ne me sentais pas faite pour la vie conjugale. On dit que les femmes sont décidées, moi, il me semblait à cette époque que je ne savais pas ce que je voulais, ni ce que je cherchais, et je ne savais me décider pour rien. Mes amies, fiancées ou mariées, maîtresses ou trompées déjà, mères pour certaines, me disaient rêveuse, idéaliste, trop exigeante, et peut-être étais-je restée, en effet, dans mon corps de jeune femme, une midinette en quête du prince charmant. Pour me taquiner, elles disaient que je finirais célibataire, mais ce destin-là ne me paraissait pas si terrible.
Dans ma profession aussi j’étais indécise. C’est un peu par hasard que j’enseignais, quelques heures mal rétribuées pour parler de littérature, Stendhal, Flaubert, Proust et quelques autres amis. Je n’aurais jamais pensé faire profession de ma passion pour la littérature si l’on ne me l’avait pas proposé au terme de mon doctorat, car la littérature a toujours été autre chose qu’un métier à mes yeux : une compagne fidèle plutôt, un secours nécessaire, une amie que j’appelle au milieu de la nuit, dans mes insomnies, aux heures où tout le monde rêve. La littérature m’est une maladie, un malaise existentiel, une migraine lancinante. Comment dire ? Si je devais donner une image, je dirais que la littérature est un peu comme l’inspecteur Colombo lorsque l’enquête semble lui échapper et qu’il finit par revenir vers le présumé coupable pour lui dire : « Encore une petite question ! » C’est cela qu’est pour moi la littérature, une petite question, encore une petite question.
Ce n’était plus la littérature qui m’interrogeait, mais moi qui interrogeais des étudiants : des jeunes gens qui, pour beaucoup, semblaient inscrits en littérature sans passion, parce qu’il fallait bien faire quelque chose, parce que les Lettres sont de belles études qui permettent de repousser l’échéance de la vie active et de rêver encore dans les faubourgs de Carthage ou les rues silencieuses de Verrière. Je les aimais bien, mes étudiants, même s’ils manquaient de motivation. Ce n’est pas qu’ils étaient indociles, qu’ils rechignaient à travailler, non, ils étaient de bonne volonté, obéissants, peut-être même un peu trop scolaires : il y avait quelque chose de renoncé en eux, un certain fatalisme qui pouvait passer pour du désintérêt, mais qui était une forme de timidité par rapport à la littérature, une peur de la questionner justement et d’être questionné par elle. Ils écoutaient et me regardaient benoîtement comme si je leur récitais la messe, en notant tout ce que je disais, mot après mot. Je devais les traîner, tout leur expliquer en détail. Ils me demandaient de répéter, de ne pas parler trop vite, d’écrire certains noms au tableau : « Attendez, attendez, m’dame, s’il vous plaît ! » Ce que je faisais, je les attendais, je répétais une énième fois. J’avais tout mon temps, moi, même si j’avais horreur qu’ils m’appellent « madame » : j’avais l’impression d’avoir cent ans.
Je fréquentais peu mes collègues. C’étaient pour la plupart de bons pères de famille embourgeoisés dans les ordres de l’Éducation nationale. Ils avaient quinze ans en 1986 lorsque la France faisait sa révolution éducative et qu’ils mirent Devaquet au piquet, ils avaient trente-cinq ans en 2006 lorsqu’ils s’opposèrent au Contrat Premier Emploi (CPE), maintenant ils avaient désormais la petite cinquantaine assagie, et, quand ils racontaient leurs combats, on sentait leur fierté. Ils se mettaient en scène à travers des anecdotes héroïques et des discours militants. Mais peut-être racontons-nous toujours ainsi nos combats et nos guerres, les événements importants de notre vie, en nous haussant un peu, en nous faisant les héros d’un roman dont nous n’étions que des figurants. Moi, j’avais l’impression d’avoir traversé mon histoire comme un fantôme et de n’être pour rien dans tout ce qu’il m’était arrivé. Au réfectoire, le midi, les rares fois où je les accompagnais, ils parlaient surtout de leur travail, de leurs cours, du régime de leur future retraite, de leur famille et de l’appartement dont ils étaient propriétaires. Le monde semblait leur appartenir: ils disaient «ma femme», «mes cours», «mes étudiants», «ma retraite», «mon appartement», «mes amis», «mon chat», «mes chers collègues». Parfois, ils se moquaient gentiment de « leurs » étudiants, ils les imitaient même : le timide complexé du dernier rang rougissant quand on l’interrogeait, la blonde minijupée se recoiffant pendant les cours et colorant de rouge ses lèvres pulpeuses, le prétentieux interrompant le cours de son doigt levé. Ils leur donnaient même des surnoms : «Julien Sorel», «Marilyn», «Rastignac», et puis, ils ricanaient. Je n’osais pas imaginer le surnom qu’ils me donnaient. »

Extraits
« je me demandai si Dan n’avait pas lui-même été un agent infiltré durant toutes ces années, et si les recherches qu’il poursuivait, le poste qu’il avait obtenu à l’université, jusqu’à la famille même qu’il s’était construit, n’étaient pas une simple couverture, pour se dissimuler. Aussi farfelue que semble cette hypothèse, elle est plausible. On sait que la plupart des infiltrés mènent une vie des plus ordinaires, et que c’est même la condition de leur fonction. le m’étonnais qu’il ait pu s’investir dans un tel sujet sans jamais avoir eu envie de m’en faire part: c’était comme si, pendant toute la durée de notre mariage, il avait mené une vie parallèle ; oui, c’était comme s’il m’avait trompée. »

« Une femme amoureuse, j’étais une femme amoureuse mais je n’osais pas lui exprimer mes sentiments, toutes les belles émotions qui me traversaient le cœur. Je craignais de le faire fuir avec mes sentiments démesurés, ma passion galopante, les promesses que j’avais envie de lui faire, les projets que je souhaitais réaliser avec lui. Ce n’est pas l’amour qui fait peur, ce sont les mots, les déclarations enflammées, leur poésie. Le silence est préférable, il est déjà une phrase pour celui qui sait le lire. Je me taisais, je prenais sur moi, j’apprenais la patience. Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé. »

« L’hiver glissait sur moi. Une formule exprime bien mon sentiment d’alors: ne pas vivre. Je ne vivais pas, je ne vivais plus. Je ne parvenais pas à penser à autre chose et je m’exaspérais de tout ce qui, des activités professionnelles aux simples jeux avec Mary, m’en divertissait. Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle. »

« Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi: l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source: Éditions Grasset)

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Oyana

PLAMONDON_oyana

En deux mots:
Oyana s’est décidée à affronter son passé. Le 8 mai 2018, elle décide quitter son mari pour retourner dans son pays basque natal, laissant derrière elle Montréal où elle a avait refait sa vie et son mari. Si l’ETA n’existe plus, les plaies laissées par les indépendantistes sont encore vives.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

« My world is gone »

Après le remarqué «Taqawan», Éric Plamondon nous offre un roman aussi court que percutant mettant en scène Oyana, une femme qui a fui son pays basque natal dans les années 90 et qui a choisi d’occulter son passé douloureux.

Oyana éprouve le besoin de prendre l’air. Quand celui qui partage sa vie part son travail, elle va marcher au Parc du Mont Royal, En ce Le 5 mai 2018, elle n’imagine pas encore qu’elle effectue là l’une de ses dernières sorties au Québec. La veille au soir, en parcourant un journal qui trainait dans le restaurant japonais où elle dînait, une brève avait retenu son attention: l’ETA a cessé d’exister. Finie la lutte armée.
Cette nouvelle la ramène vingt-trois ans en arrière, au moment où elle prenait la direction du Mexique pour échapper à la police. ETA n’existe plus, mais «que peut-il rester de tout ça? Les traumatismes dans les mémoires? Le nombre de cadavres depuis 1953?» À toutes ces questions vient désormais s’ajouter celle qui hante l’esprit d’Oyana: faut-il rentrer et affronter son passé?
Éric Plamondon, avec le sens de la tension dramatique qu’il avait déjà développé à merveille dans Taqawan, son précédent roman, va travailler par cercles concentriques, racontant d’une part la fin des années 90 avec l’arrivée au Mexique, sa rencontre avec Xavier Langlois le Canadien et d’autre part les «années de plomb» au Pays Basque.
Avec elle, on va feuilleter l’album aux souvenirs, l’amour rédempteur, l’installation au Québec après des vacances aux États-Unis. Et cette relation construite sur la légende d’une orpheline grandissant auprès d’un tonton Joxe et d’une tatie Cristina.
«Je n’arrêtais pas de te dire que je ne voulais pas parler du passé mais du futur.» Mais désormais il est temps de revenir à cette fille du Pays basque, née le 20 décembre 1973, le jour d’un attentat de l’ETA.
C’est sous la forme d’une confession, d’une lettre laissée à son compagnon que nous allons découvrir comment elle se retrouvée impliquée dans la mouvance indépendantiste, comment sans le vouloir elle a été impliquée dans la mort d’une mère et de son enfant et pourquoi elle a dû fuir, un nouveau passeport au nom de Nahia Sanchez en poche. Chronique des années d’un combat aussi idéaliste qu’inégal, mais aussi récit d’un engagement et d’une série d’attentats qui ont ensanglanté l’Espagne et la France, cette douloureuse litanie ne va mener qu’à une seule certitude: la peine des proches, des familles, des amis.
En débarquant à Paris, Oyana ne sait ce qui l’attend, si elle va pouvoir retrouver une vie sereine, comment ses parents et amis vont réagir. Une incertitude qu’elle a envie de surmonter pour retrouver ses vraies racines, car «le Territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l’enfance, il manque toujours quelque chose. »
Éric Plamondon pose en creux cette question: tous les terroristes se valent-ils? Ceux de Daech et ceux qui ont lutté pour l’indépendance basque, pour ne prendre que deux exemples. Ce faisant, il nous explique aussi que ces groupuscules ont une capacité d’entrainement, une dynamique qui fait qu’on ne saurait les trahir pour ne pas se retrouver au ban de la communauté, voire même devenir complice. Avec des conséquences dramatiques. Cette fin d’un monde chantée par Otis Taylor.

Oyana
Éric Plamondon
Quidam éditeur
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782374910932
Paru le 04/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, au Pays Basque sinai qu’au Mexique et au Canada, à Montréal et environs.

Quand?
L’action se situe de 1973 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
Blog L’Or des livres 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 8 mai 2018
Pour toi, Xavier
Je te dois un tas d’explications. Ça risque d’être long. J’essaie depuis plusieurs jours de trouver comment le faire. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de ne pas te demander pardon. Ce que je te demande, c’est d’essayer d’au moins comprendre en dépit des raccourcis inévitables.
Je pourrais te demander de me faire confiance, mais tu le fais déjà depuis vingt ans. Et comment te demander cela alors que je me prépare à t’expliquer que tant de choses étaient fausses?
Pour que tu comprennes dans quel état d’esprit je me trouve, je n’ai pas jeté mes premiers brouillons. Je veux que tu saches mes tâtonnements, que tu saisisses par ces débuts avortés ce que cela me coûte.
5 mai 2018
Dire la vérité ou m’enfuir sans un mot parce que les remords se sont accumulés? M’asseoir devant toi pour tout révéler ou prendre mes jambes à mon cou? Parce que je ne sais que faire, parce que je n’ai pas de réponse, j’ai décidé d’écrire. Je tourne autour depuis hier, pour ne pas dire depuis toujours. C’était déjà là quand nos chemins se sont croisés au Mexique, quand nous avons eu notre coup de foudre. C’était comme tu disais au début: tomber en amour.
Tunnel
Les trois hommes se relaient toutes les heures dans l’étroit conduit pour creuser. Au fond du trou, Iban pense à la femme qu’il a quittée pour venir ici se battre pour la cause. La femme est enceinte. Elle accouchera avant la fin de l’année. Lui doit creuser. Il faut que le tunnel atteigne le milieu de la rue Claudio Coello pour ensuite y entasser un maximum de dynamite, deux mètres sous la chaussée. Les trois hommes procèdent avec la plus grande prudence. L’opération dure depuis des mois mais on touche au but. On connaît l’emploi du temps du Premier ministre par cœur. Il emprunte cette rue chaque matin après une visite à l’église Saint- François-di-Borgia. Il commence toujours sa journée de travail par une prière. Le détonateur est connecté. Les trois hommes ont préparé leur fuite dans les moindres détails. Ils changeront de véhicule à mi-chemin pour semer d’éventuels poursuivants. C’est bientôt Noël. Mika, déguisé en électricien, tient le détonateur. Iban guette la rue, prêt à donner le signal. Jon au volant de la Fiat laisse tourner le moteur. La luxueuse Dodge Dart approche. Au moment où elle atteint la zone fatidique, Iban donne le signal, Mika active le détonateur et la force de l’explosion fait s’envoler vers le ciel le Premier ministre, son garde du corps et son chauffeur. Le souffle est si puissant que la voiture blindée est projetée à trente mètres dans les airs au-dessus d’un immeuble et s’écrase dans la cour intérieure du couvent voisin. La poussière n’est pas encore retombée que Jon, Mika et Iban sont déjà loin. Carrero Blanco agonise, le garde et le chauffeur sont morts.
Au même moment, alors qu’ETA vient de réaliser l’attentat le plus spectaculaire de son histoire, une femme donne naissance à une petite fille. Nous sommes le 20 décembre 1973. Oyana vient de voir la lumière au bout du tunnel. »

À propos de l’auteur
Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984: Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud. (Source: Quidam éditeur)

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L’archipel du chien

CLAUDEL_Larchipel_du–chien

En deux mots:
Trois corps échoués sur la plage d’une île qui entend se développer grâce au tourisme, cela fait un peu désordre. D’où l’idée de dissimuler les cadavres. Mais ce lourd secret hante certaines consciences…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’île aux noyés

C’est avec une fable très sombre que Philippe Claudel choisit de parler des migrants. L’occasion aussi de poursuivre son exploration de la nature humaine.

Dès les premières lignes de ce roman aussi sombre que superbe Philippe Claudel nous avertit: « L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. »
Nous voici donc sur une île comme il existe beaucoup. Sans grandes perspectives économiques si ce n’est une économie de survivance. « Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autre choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. » Mais le maire caresse l’idée de construire un grand centre thermal pour revivifier ce coin de terre hostile.
Inutile dans ce contexte de souligner que la découverte de trois cadavres de noirs venus s’échouer sur la plage tombe mal. Pour lui comme pour le curé, le docteur et l’instituteur qui sont dépêchés sur place, la solution consiste à nier ce drame, à faire comme s’il n’avait pas eu lieu. Après tout cette île n’était pas leur destination. « Ils ne la connaissaient sans doute même pas. Elle est devenue leur cimetière. Si j’avertissais la police et un juge, que se passerait-il? Nous verrions débarquer ici non seulement ces beaux messieurs qui nous regardent toujours de haut comme si nous étions des crottes de rats, mais aussi derrière eux quantité de journalistes, avec leurs micros et leurs caméras. Notre île du jour au lendemain deviendrait l’île aux noyés. Vous savez que ces chacals sont forts pour les formules. »
Décision est donc prise de transporter les cadavres jusqu’aux failles rocheuses et de les jeter au fond sans plus de procès. Mais très vite, l’instituteur a des scrupules. Sans rompre sa parole, il se met à étudier les courants, à tenter de comprendre comment les trois hommes ont pu dévier de leur route. Une occupation qui ne plaît pas du tout au maire persuadé « que si le monde tournait si mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. » Sans oublier que l’instituteur n’était pas né sur l’île.
Et alors que l’instituteur se persuade que «les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence» – une phrase qui aurait pu être tirée de L’arbre du pays Toraja – et allaient les punir, le maire doit chercher une parade. Le commissaire qui vient de débarquer pourrait même lui apporter son concours. À moins que son cynisme ne cache une volonté farouche de mettre à jour les âmes noires qui hantent l’île, des « négriers, des marchands de corps, des trafiquants de rêve, des voleurs d’espoir, des meurtriers ».
La plume de Philippe Claudel, on le sait, fait merveille dans ce registre tragique, lorsqu’il s’agit d’explorer la nature humaine, notamment quand elle est inhumaine. Attendez-vous donc à un final en apothéose. De ceux qui marquent durablement par leur implacable férocité.

L’archipel du chien
Philippe Claudel
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN : 9782234085954
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule sur une île de l’archipel du chien, mais elle pourrait – malheureusement – tout aussi bien se dérouler n’importe où.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire.
Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait çà et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Les critiques
Babelio
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres it be

Les premières pages du livre
« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.
Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence.
Partout vous laissez s’écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l’indifférence votre boussole. Vous êtes créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes les fruits d’une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d’oubli.
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?
L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule.
Je suis certain que vous vous poserez tôt ou tard une question légitime: a-t-il été le témoin de ce qu’il nous raconte ? Je vous réponds: oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. Je suis celui à qui rien n’échappe. Je vois tout. Je sais tout. Mais je ne suis rien et j’entends bien le rester. Ni homme ni femme. Je suis la voix, simplement. C’est de l’ombre que je vous dirai l’histoire.
Les faits que je vais raconter ont eu lieu hier. Il y a quelques jours. Il y a un an ou deux. Pas davantage. J’écris « hier » mais il me semble que je devrais dire « aujourd’hui ». Les hommes n’aiment pas l’hier. Les hommes vivent au présent et rêvent de lendemains.
L’histoire se passe sur une île. Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore.
Une île de l’Archipel du Chien.
Quand on observe cet archipel sur les cartes, on ne peut de prime abord remarquer le Chien. Il se cache. Les enfants peinent à le distinguer. La maîtresse qu’on surnommait déjà la Vieille s’amusait de leurs efforts, puis de leur surprise lorsqu’avec le bout de sa baguette, elle dessinait les contours de sa gueule. Le Chien surgissait soudain. Ils en étaient effrayés. Il en va de lui comme de certains êtres dont on ne devine pas la vraie nature quand on commence à les fréquenter, et qui un jour vous sautent à la gorge.
Le Chien est là, dessiné sur le fin papier. Gueule ouverte, crocs sortis. S’apprêtant à déchiqueter une longue et pâle immensité cobalt que la carte constelle de chiffres indiquant les profondeurs et de flèches qui tracent les courants. Ses mâchoires sont deux îles courbées, sa langue aussi, une île, et ses dents aussi, certaines pointues, d’autres massives, carrées, d’autres encore effilées comme des dagues. Ses dents, des îles donc. Dont celle où se déroule l’histoire, la seule habitée, tout au bout de la mâchoire inférieure. Tout au bord de l’immense proie bleue qui ne sait pas qu’elle est convoitée.
La vie sur l’île vient du volcan qui la domine et qui pendant des millénaires a vomi sa lave et ses scories fertiles. On l’appelle le Brau. Le nom sonne barbare. Il faisait peur aux petits jadis, quand l’île s’enchantait des cris et des rires des enfants. Désormais le Brau digère, après sa dernière colère. Son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brumes. Il se livre à une très longue sieste. Quelques rots de temps à autre. Des bruits sourds. Des énervements d’endormi, qui frissonne et se retourne dans son sommeil.
Le reste du squelette du Chien est une multitude de petites îles, la plupart minuscules comme des miettes de pain oubliées sur la nappe à la fin d’un repas. Désertes. Tout au contraire, celle qu’on va découvrir s’est martelée du battement du sang des hommes. Elle demeure, comme un bout de monde tombé dans l’azur. Sans doute à l’origine y eut-il un peuplement de pêcheurs, au temps des Phéniciens, descendants des pirates et voleurs échoués là en cabotant, ou se cachant pour compter leur butin.
Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autres choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. C’est ainsi et c’est depuis toujours.
Le Chien crache des saisons inhumaines. L’été assèche les hommes et les terrasse. L’hiver les transit. Vent aigre et pluie froide. Des mois de langueur grelottante. Leurs maisons ont fait le tour du monde. En photographie. Dans les magazines. Des architectes, des ethnologues, des historiens ont décidé sans rien leur demander qu’elles appartenaient au patrimoine de l’humanité. Cela les a fait rire, avant de les contrarier. Ils ne peuvent ni les détruire ni les transformer.
Ceux qui n’y vivent pas les leur envient. Les sots. En pierre de lave mal jointoyée, elles ressemblent à des huttes massives bâties par un peuple de nains. Elles sont dures avec eux. Inconfortables. Sombres et rugueuses. On y étouffe ou on y gèle. Elles les encerclent et les oppressent. Ils ont fini par leur ressembler.
Le vin de l’île est un rouge lourd et sucré né d’un cépage qui ne pousse qu’ici, le muroula. Les baies de ses grappes ressemblent à des yeux de pie : petites, noires, brillantes, dénuées de pruine. Vendangé vers la mi-septembre, le raisin est disposé ensuite sur les murets des vignes et des vergers de câpriers, protégé des oiseaux par de fins filets. Il y sèche durant deux semaines avant d’être pressé, puis on laisse fermenter le jus dans la pénombre de caves étroites et longues, creusées sur les flancs du Brau.
Quand plus tard le vin est mis en bouteille, il a pris la couleur d’un sang de taureau. On ne peut voir la lumière à travers lui. Il est fils des ténèbres et du ventre de la terre. Il est le vin des Dieux. Quand on y trempe les lèvres, c’est le soleil et le miel qui viennent dans la bouche et coulent dans la gorge, et aussi le gouffre sans fond de l’envers du monde. Les vieux avaient coutume de dire en le buvant qu’ils tétaient en même temps le sein d’Aphrodite et celui d’Hadès. »

Extraits:
« Sur l’île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu’elle devait appartenir aux vivants, qu’elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu’elle ne leur servait plus à rien. (…) Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n’abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s’est tenu droit dans la vie. » (p. 53-54)

« Le temps a passé sur l’île mais n’a rien arrangé. Ce n’est pas son rôle. Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s’est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent, comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l’île et en chasser les derniers vivants. Comme autrefois on appliquait un brassard sombre sur un être en deuil, la terre porte désormais la couleur des morts, et celle des funérailles. Cela pour des millénaires. »


Philippe Claudel présente L’archipel du chien © Production Éditions Stock

À propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source: Éditions Stock)

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Une famille très française

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En deux mots:
Quand Charlotte rencontre Jane et découvre sa famille, elle est éblouie. Du coup, elle trouve son propre cocon ringard. Mais souvent, il arrive que les apparences soient trompeuses…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les Duchesnais se déchaînent

Dans son second roman, Maëlle Guillaud choisit de suivre une jeune fille qui va devoir se construire suite à un drame qu’elle a promis d’occulter.

Après Lucie ou la vocation, un premier roman étonnant sur l’appel de la foi qui va pousser une jeune étudiante à abandonner famille et amie pour devenir Sœur Marie-Lucie, Maëlle Guillaud poursuit sa quête de l’identité en nous offrant de pénétrer dans l’intimité d’Une famille très française.
Sorte d’archétype de la famille bourgeoise, les Duchesnais sont pour Charlotte, la narratrice, une sorte d’idéal qu’elle peut approcher grâce à son amie Jane qui – Ô joie – l’invite chez elle, lui présente son frère Gabriel, sa mère Marie-Christine et son père Bernard. Le monde qu’elle découvre lui semble à des années-lumière de son quotidien ancré dans toutes sortes de règles et de contraintes. Au fur et à mesure que sa relation avec Jane s’étoffe, son malaise va croître. Pourquoi sa mère se sent elle investie de la mission de la protéger coûte que coûte? Pourquoi ne peut-elle pas s’habiller de façon plus moderne? Pourquoi sa grand-mère Ichter s’obstine-t-elle à ressasser ses souvenirs du Maroc, à lui faire la cuisine de «là-bas»? Pourquoi faut-il célébrer deux fêtes juives alors qu’elle est catholique? Autant de questions qui dérangent Charlotte quand elle voit la liberté qui semble présider au mode de vie des Duchesnais. Et qu’elle entend désormais faire sienne en s’éloignant des siens qu’elle rejette petit à petit.
Le jour où les Duchesnais sont invités chez elle, que sa grand-mère leur propose des mouffletas, les crêpes marocaines, elle ne pourra se départir de ce sentiment. Quand Marie-Christine s’exclame « Hmm… c’est … c’est très bon, mais un peu gras, non?» elle a envie de fuir. D’autant qu’elle s’entend répondre «C’est meilleur avec du miel ou de la confiture». Si seulement le dîner pouvait s’arrêter… «Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte.» Son rêve serait de vivre chez les Duchesnais, intégrer cette famille.
Pourtant, derrière l’harmonie et le clinquant affichés, il y a aussi une partie plus sombre. Si le père de Jane est l’incarnation de la réussite et que «tout en lui respire l’assurance et l’argent. Ses gestes, la souplesse de sa conduite, son énorme montre au bracelet en cuir tabac», il entend aussi jouer de son pouvoir. Un soir, il pénètre dans la chambre de leur jeune invitée et glisse «sa main sous la couette. Sur son corps… Non, non, c’est l’alcool qui lui a tourné la tête. Qui lui fait imaginer une situation invraisemblable. Sa main sur son sein. Son souffle près de son visage. Son regard lourd de menace. Et si c’était un cauchemar? Tout simplement… Pourtant, elle n’a pas rêvé.»
Mais elle ne peut rien dire, faute de voir son rêve d’intégration s’envoler. Car désormais Charlotte «se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée.» Un aveuglement qui va prendre une dimension tragique lorsque Bernard qui a embarqué Charlotte dans sa voiture renverse un homme et prend la fuite et entend réduire sa passagère au silence.
Le plus facile, du moins le pense-t-elle, serait effectivement de nier. D’autant que les menaces se font précises. Que l’affirmation de Jane qui trouve son papa formidable,
« Faut dire que papa, rien ne lui résiste. Il obtient toujours ce qu’il veut », résonne très bizarrement à son oreille. Mais vivre avec ce mensonge est tout aussi difficile, d’autant que la victime n’est pas un inconnu puisqu’il s’agit du mari de la femme de ménage des Duchesnais. «Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse.»
Et puis il y a Gabriel qui le la laisse pas indifférente. Prise dans un engrenage qui peut la broyer, Charlotte ne veut pas voir les avertissements. Y compris quand ceux-ci débouchent sur la violence. Quand sa «meilleure amie» la découvre dans les bras de son frère et qu’elle est «hérissée de colère» :
« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! »
Maëlle Guillaud a un sens inné pour faire monter la tension. Elle construit ses romans comme une symphonie qui va crescendo, entraînant le lecteur dans un drame qui va finir par exploser. Une déflagration qui va entraîner la remise en cause de bien des certitudes – et si la famille très française n’était pas celle qu’on croit – et bousculer quelques parcours. Il va falloir désormais changer le scénario, trouver une autre voie. Voilà encore un beau roman de formation servie par une écriture ciselée.

Une famille très française
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17 €
EAN : 9782350874494
Paru le 12 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville de Haute-Savoie, dans un chalet de montagne, mais aussi à Paris. Des souvenirs du Maroc y sont aussi évoqués ainsi qu’un exil au Canada.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours au début des années 90.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec justesse et subtilité, Maëlle Guillaud soulève l’épineuse question de la construction de l’identité à travers les yeux d’une adolescente face à ses contradictions. Une famille très française est un roman d’apprentissage qui dénonce les normes édictées en principe et loue la richesse d’être soi, tout simplement, avec son histoire et ses singularités.
Charlotte vit en Savoie avec ses parents, qu’elle adore – quoique le tempérament exubérant de sa mère, d’origine séfarade, la met bien souvent dans des situations terriblement embarrassantes. Elle se prend parfois à préférer ceux de sa meilleure amie Jane, dont l’éducation, l’élégance et la réussite l’éblouissent. Sans oublier la silhouette élancée de son amie, qui tranche à côté de ses rondeurs alimentées par les pâtisseries de sa grand-mère.
Invitée chez Jane, le rêve vire rapidement au cauchemar le jour où Bernard, le père, entraîne Charlotte dans un tragique accident. Terrorisée, elle garde le silence.
Le mensonge de la parfaite comédie familiale se fracture, et Charlotte, désormais installée à Paris pour ses études, va devoir se libérer de cette emprise.

Les critiques
Babelio
Page des Libraires (Anne Lesobre – Librairie Entre les lignes, Chantilly)
Blog Le boudoir de Nath 

Les premières pages du livre
« Elle plisse les paupières de douleur. L’éclair s’est gravé dans sa rétine. Elle le distingue même les yeux fermés. Le fracas autour d’elle l’oppresse. La pluie martyrise l’habitacle, le vent chahute les arbres sur le bord de la route. Je suis à la place du mort, songe-t-elle, la gorge serrée. De nouveau l’obscurité. la voiture accélère. Elle voit à peine les gouttes d’eau qui s’écrasent contre le pare-brise. Il faut que je change les ampoules des phares. Son cœur tambourine. Son souffle se fait court. Je suis un esquif en pleine tempête. Le tonnerre la fait sursauter. Soudain, un trait de lumière déchire le ciel et des dizaines de filaments se cristallisent autour. Une sueur glacée ruisselle le long de son dos. La foudre vient de tomber à quelques mètres. Elle tourne la tête vers le conducteur. L’effroi lui givre l’échine. Une décharge électrique lui écorche le bout des doigts. Il n’y a personne. Et pourtant, le véhicule prend de la vitesse. Comme dans un train fantôme. Les branches brisées griffent les vitres. La carcasse tremble. Son corps vibre et ses doigts se crispent sur la poignée de la portière. Une ombre traverse le rétroviseur. Elle voudrait incliner la tête mais sa nuque est raide. Figée. Comme toute sa colonne vertébrale. Elle essaie de se lever, mais ses pieds sont collés au plancher. Prise au piège. Elle bat des paupières. Je suis en train de mourir. Ses ongles blanchissent à force de serrer le plastique. Sa gorge est trop nouée pour émettre le moindre cri. Mais pour appeler qui? Je suis seule. Et je vais mourir. La voiture continue de filer sur cette route au milieu de nulle part. Brusquement, les roues patinent. Tête à queue. Horreur. Le bitume s’est rétréci pour n’être plus qu’un fil. Jamais la voiture ne pourra tenir sur une bande si étroite, a-t-elle juste le temps de penser avant de basculer dans le vide. Elle claque des dents. L’eau engloutit peu à peu la carcasse. Mourir noyée la terrifie. Elle essaie de bouger les bras pour décrocher sa ceinture de sécurité, mais elle est paralysée. Son corps est un poids mort, bientôt une enclume. Le liquide s’infiltre par la vitre. Recouvre ses pieds, puis ses mollets et ses cuisses. Son ventre, ses seins, ses épaules. Le lac va être mon linceul. Sa bouche est pâteuse, sa langue épaisse. L’air se raréfie. Elle étouffe.
Elle se redresse d’un bond, en sueur. La couette pèse une tonne sur ses jambes. Elle passe ses mains sur ses yeux, se masse le front. Elle est fiévreuse. Elle appuie ses doigts sur ses paupières et inspire profondément pour chasser la terreur. Elle a du mal à respirer. La culpabilité lui mord le cœur. Grignote son âme, mois après mois, année après année. Cette histoire dévore sa vie. Je ne m’en sortirai jamais… Jamais. Sa voix se casse en prononçant ces mots. Tu t’es condamnée à errer dans le néant, le vide. Et tout ça à cause d’eux. Son squelette va se disloquer, ses os se briser comme du verre, elle ne pourra pas lutter contre le poids de ces images. Toujours ce même cauchemar. Rien ne pourra te sauver. Elle fond en larmes. »

Extraits:
« Charlotte se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée. Pas comme Malika, pas comme sa grand-mère. Pour la première fois, Charlotte voit Ichter dans le camp des exclus, de ceux qu’on peut renverser sans remords. De ceux qui ne méritent pas même le respect. Ceux dont l’existence est contestable puisqu’ils sont sans papiers. Ichter n’a qu’un permis de séjour. Et Malika? Pourtant, Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte. Mais elle était dans la voiture qui a renversé un homme, elle était assise à côté du chauffard. Charlotte a la gorge en feu. Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse. » (p. 76)

« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! Et dire que je t’ai crue quand tu m’as parlé d’un type de la fac…
Jamais Charlotte ne l’a vue ainsi. Son visage est déformé par la fureur. Un éclat de silex dans le regard, des rides de méchanceté au coin des yeux. Jane est comme hérissée par la colère. Une gorgone, songe Charlotte, pétrifiée. » (p. 153)

« Je ne fais partie ni de leur famille ni de leur monde. Nous sommes des énigmes, des mystères, des blessures inavouées les uns pour les autres. Nous ne faisons que nous échapper les uns aux autres. À force de vouloir leur ressembler, j’ai été comme anesthésiée. J‘entendais leurs phrases, mais ne donnais pas de sens aux m0ts. je voyais ce qui se déroulait autour de moi, mais je refusais de comprendre. Peut-on tomber amoureux d’une famille? Vouloir à tout prix être adoubée? J’ai voulu briller à leurs yeux. Me rendre désirable. En refusant d’admettre que pour eux, je ne suis qu’une fille de pieds-noirs, comme ils disent. « Ces gens-là sont d’une ignorance crasse », avait tranché sa mère après le dîner avec les Duchesnais. Le seul. Ses parents n’avaient eu aucune envie de récidiver, et curieusement, les parents de Jane ne les avaient pas invités en retour. « Comme si les juifs marocains étaient des pieds-noirs! avait repris sa mère. Cesse donc, mami, de vouloir leur ressembler. Tu ne leur ressembleras jamais. Tu n’es pas comme eux. On n’est pas comme eux. » Pourquoi n’ai-je pas écouté ce que ma mère me disait? Pourquoi ses mots ont-ils ricoché sans m’atteindre? Parce que la réalité était si décevante que j’ai préféré la maquiller pour mieux y croire? J’ai fait d’eux une famille idéale dans laquelle je pouvais me lover, je les voyais comme ils aiment à se présenter, ou comme j’avais envie qu’ils soient, une famille très française qui malgré moi m’ensorcelait. » (p. 161)

À propos de l’auteur
Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice. Après Lucie ou la vocation, un premier roman très remarqué, elle publie Une famille très française. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Du vent

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Du vent
Xavier Hanotte
Belfond
Roman
432 p., 19 €
EAN : 9782714458261
Paru en octobre 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France et en Belgique, notamment à Paris et dans une ville côtière qui n’est pas nommée ainsi qu’à Bruxelles, Charleroi, Gosselies, Soignies. Toronto y est évoquée. Les voyages de Lépide occupent une seconde partie du livre, passant d’Europe en Afrique, du Mont Circé à Tarracine, des frontières du Latium et de la Campanie à Circei, Ostie, Milet, Utique, Carthage et de la Provence à Modène, de Rome, Espagne, Gaule, Misène, Sardaigne, Sicile

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une ville portuaire, le lieutenant Bénédicte Gardier vient prendre ses nouvelles fonctions au sein d’un important dépôt stratégique. Tandis qu’elle gagne son hôtel, comment se douterait-elle des ennuis qui l’attendent ?
Dans le port sicilien de Lilybée, le triumvir Lépide débarque avec ses légions. Il vient prêter main forte à son collègue Octave, dont l’ambition démesurée commence à l’inquiéter. Pourquoi ne prendrait-il pas enfin la part de pouvoir qui lui revient ?
Entre ces deux débuts d’histoires, quel lien ?
Leur auteur ! Le romancier Jérôme Walque s’est lancé dans une double entreprise de narration.
Seulement voilà… La littérature serait-elle davantage que du vent ? Quand les récits se mettent à déborder sur la réalité et que de mystérieux personnages, éditeurs ou policiers, s’en mêlent, Jérôme commence à douter.

Ce que j’en pense
*****
Du vent ne se résume pas, ou du moins, ne peut se résumer simplement. Car l’auteur ne nous offre pas un roman, mais plusieurs romans soigneusement imbriqués les uns dans les autres.
On commence par un John Le Carré pour suivre avec du Jean Giraudoux tout en oubliant pas d’entrelarder le tout avec de l’Italo Calvino. Rassurons d’emblée les lecteurs qui pourraient être effrayés par cette construction audacieuse. Le roman se lit facilement, l’humour n’est jamais très loin et une bonne dose d’autodérision vient couronner ce petit jeu qui est fort souvent un double je, à l’image de la première protagoniste à entrer en scène, le lieutenant Bénédicte Gardier.
Elle n’a pas le temps de s’installer dans la chambre 307 de l’Hôtel moderne qu’elle se retrouve ficelée comme un saucisson. Tandis que Sophie Opalka prend sa place pour fanfaronner auprès des autorités militaires, se jouant de tous les contrôles, Bénédicte va essayer de trouver un moyen de sortir de ce mauvais pas.
Ou plus exactement, Jérôme Walque. Car c’est lui le démiurge qui a imaginé ce scénario et qui doit désormais faire avancer l’intrigue.
Car ce romancier a fini par donner son accord à Jérémie, son ami écrivain en panne d’inspiration, afin de rédiger les premiers chapitres de cet ouvrage de commande qui doit inaugurer une nouvelle collection consacrée au bondage. Lancée par les éditions B & B (Blaise et Butte, encore un duo), cette collection offre une récréation bienvenue à Jérôme qui est un peu empêtré dans son roman historique.
Car contrairement à son ami Jérémie, qui prend la littérature à la légère, il est un écrivain «sérieux», même s’il ne rechigne pas à donner un coup de main à son double. Ainsi quand Jérémie avait signé chez deux gros éditeurs parisiens pour un même roman. Aidé d’un bon traitement de texte, il «avait remeublé de fond en comble l’un des deux opus» et fait paraître ce second livre sous pseudonyme. Il avait même fini par concurrencer le premier dans la course aux prix.
Passant de la comédie romantique au thriller psychologique, le voilà donc lancé dans une tentative de réhabilitation de la figure de Lépide, l’oublié du Second triumvirat qui préside aux destinées de l’empire romain à compter de 43 avant J.-C. Seulement voilà, à l’image de ses héros, encalminés dans un port, son inspiration attend aussi le souffle libérateur de ce roman qui s’intitule aussi Du vent.
Le pouvoir Octave, c’est vent
Le vent, Lépide, souffle où il veut !
Les lecteurs attentifs remarqueront que dans chacun des récits de petits indices sont habilement semés par l’auteur. Comme un jeu… de miroirs qui vont réfléchir la lumière de l’un vers l’autre. L’éditeur qui affirme avec emphase « Monsieur Walque, nous sommes les Socrate de la littérature dite légère », Jérémie qui encourage son confrère avec ce conseil « Un peu de créativité, un minimum de vocabulaire technique, et vogue la galère ! » ou, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Bénédicte qui parvient à téléphoner à Jérôme Walque afin de le sortir de son mauvais pas.
Avant d’avouer que « c’était la première fois de sa vie qu’un personnage lui inspirait autant de mauvaise conscience.», on se sera régalé avec l’auteur qui se sera cette fois documenté avec la BD américaine Les Aventures de Gwendoline.
« On appelle ça littérature, ô grand pontife. Et comme tout pouvoir, ce n’est guère plus que du vent. » Mais c’est un sacré vent de fraîcheur que Xavier Hanotte fait souffler, prouvant avec délectation que quand on a le pouvoir des mots, on a le pouvoir !

Autres critiques
Babelio 
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Monde (Bertrand Leclair)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Le Carnet et les instants (Marguerite Roman)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Des livres et Sharon

Les premières pages du livre 

A propos de l’auteur
Né en 1960 en Belgique, Xavier Hanotte vit près de Bruxelles. Philologue et germaniste, il a traduit quelques-uns des plus grands romanciers flamands et néerlandais contemporains parmi lesquels, aux éditions Belfond, Hubert Lampo et Marten’t Hart, ainsi que le poète anglais Wilfried Owen (Le Castor Astral). Ses romans, Manière noire (1995), De secrètes injustices (1998), Derrière la colline (2000), Les Lieux communs (2002), Ours toujours (2005), Le Couteau de Jenufa (2008), ainsi que son recueil de nouvelles L’Architecte du désastre (2005), tous publiés chez Belfond, ont été unanimement salués par une critique élogieuse. (Source: Éditions Belfond)

Site Wikipédia de l’auteur 

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