Eloge de la séduction

MEDIONI_eloge_de_la_seduction  bonne-annee-2022-coeur-rose-02

En deux mots:
Voilà des décennies que le machisme ordinaire fait des ravages, avec en point d’orgue, la suite des affaires #MeToo. Désormais, les relations hommes-femmes ressemblent à une guerre de tranchées. Alors, le temps est venu de demander conseil à Casanova pour retrouver une générosité complice, à égalité.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Savoir aimer

Un essai revigorant et riche pour bien commencer 2022. Avec David Medioni, qui veut redonner ses lettres de noblesse à la séduction, je vous souhaite la plus belle des années 2022, sous le signe de la générosité, de la fraternité et de l’égalité.

«Et si, au fond, la séduction et l’érotisme tels que nous les entendons n’étaient rien d’autre qu’une générosité complice où l’on donne autant que l’on reçoit, où l’on partage et où l’on ouvre l’ensemble de ses sens? Pour ressentir ensemble.» C’est la thèse défendue par David Medioni qui, après Être en train, nous offre cet essai qui fait le constat d’un dérangement des relations entre hommes et femmes qui soit se joue sur le rôle agressif, chacun des sexes défendant son pré carré et s’arc-boutant sur ses conquêtes, soit sur un nouvel ordre amoureux qui donne aux femmes, après #MeToo, le rôle de juge des règles autorisées en matière de séduction. Ce qui pour l’hétérosexuel commun est plutôt paralysant. Et ne parlons pas de la crise sanitaire venue compliquer encore davantage les choses.
Le constat ne date pourtant pas d’hier. Déjà, il y a des décennies on vilipendait Romain Gary lorsqu’il affirmait que «le drame des hommes et des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité. Tout cela est dû à des siècles et des siècles de préjugés qui font que l’homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme son image féminine, douce et soumise et que finalement, l’égalité dans l’explication franche, ouverte et libre (y compris dans les questions sexuelles) est un tabou.»
En critiquant cette «intoxication, cette infection virile» qui n’a que très peu de rapports authentiques avec la virilité ou ce qu’elle est réellement, le romancier était dans le vrai. On ne l’a pas écouté. Alors David Medioni, qui cherche à «tracer les lignes d’une masculinité pour le XXIe siècle a l’idée de partir pour Venise afin d’y rencontrer un maître en matière de séduction, le grand Casanova. Et le miracle se produit, assis dans une trattoria, il peut deviser avec l’auteur d’Histoire de ma vie, manuel inspirant pour tout séducteur et lui exposer son projet, «réinventer l’homme, pris dans un étau entre la performance patriarcale qui incombe – qu’on le veuille ou non – à chacun des hommes, et le nécessaire accueil des femmes dans l’égalité, C’est maintenant. Ou jamais.»
Après un instant de sidération devant l’état des relations entre hommes et femmes aujourd’hui, le Vénitien ne tarde pas à reprendre la main et à donner raison à son interlocuteur, fervent amateur du badinage et même de l’amour galant. Car il s’agit bien plus d’avancer ensemble, de se découvrir dans un respect mutuel que de conquérir. La séduction n’est pas une bataille, mais un subtil besoin de découvrir l’autre, quitte à se découvrir soi-même. Reste la délicate question de la sexualité. Que David et son interlocuteur cernent, notamment avec les femmes et les réflexions de Belinda Cannone Belinda, Amandine Dhée, Anne Dufourmantelle ou encore Delphine Horvilleur (voir à ce propos la bibliographie éclairante ci-dessous).
«Recentrons nous. Ce que j’avançais était qu’en plus de se transformer en érotisme au moment où elle entre dans le champ charnel, la séduction mute aussi en une curiosité complice et égalitaire des deux êtres humains concernés. Toujours entre deux partenaires de jeux. C’est ainsi que la sexualité érotique, faite de séduction, de complicité et d’égalité, est peut-être le plus grand champ des possibles qui soit et, par la même occasion, un terreau fertile d’élaboration d’un nouvel ordre social où l’homme et la femme, suite aux jeux qu’ils ont explorés et auxquels ils ont gagné ensemble, trônent désormais sur le pied d’égalité le plus parfait.»
Joli programme pour 2022!
Je vous souhaite à tous qui me faites l’honneur de me lire, de pouvoir partager la même émotion que Maria Casarès s’adressant à Albert Camus: «nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné?»

Bibliographie proposée par l’auteur
Breton André, L’Amour fou, Paris, Gallimard, 1937. Camus Albert, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008.
Camus Albert, Casarès Maria, Correspondance (1944-1959), Paris, Gallimard, 2017.
Cannone Belinda, Petit éloge du désir, Paris, Gallimard, 2013.
Cannone Belinda, S’émerveiller, Paris, Stock, 2017.
Cannone Belinda, Le Nouveau Nom de l’amour, Paris, Stock, 2020.
Casanova Jacques, Histoire de ma vie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2015.
Char René, La Parole en archipel, Paris, Gallimard, 1962.
De Luca Erri, Impossible, Paris, Gallimard, 2020.
Dhée Amandine, À mains nues, Bègles, Le Castor Astral, 2020.
Dufourmantelle Anne, Blind date. Sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003.
Dufourmantelle Anne, Éloge du risque, Paris, Payot et Rivages, 2011.
Dufourmantelle Anne, Puissance de la douceur, Paris, Payot et Rivages, 2013.
Emmanuelle Camille, Sexpowerment. Quand le sexe libère la femme et l’homme, Paris, Anne Carrière, 2016.
Flem Lydia, Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, Paris, Seuil, 2011.
Horvilleur Delphine, En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme, Paris, Grasset, 2013.
Kundera Milan, L’Insoutenable Légèreté de l’être, Paris, Gallimard, 1984.
Le Tellier Hervé, Assez parlé d’amour, Paris, JC Lattès, 2009.
Lipovetsky Gilles, Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Paris, Gallimard, 2017.
Marcuse Herbert, Éros et civilisation, Paris, Minuit, 1955.
Mitterrand François, Lettres à Anne (1962-1995), Paris, Gallimard, 2016.
Nin Anaïs, La Séduction du Minotaure, Paris, Stock, 1958.
Nin Anaïs, Vénus Erotica, Paris, Le Livre de Poche, 1978.
Page Martin, Au-delà de la pénétration, Paris, Le Nouvel Attila, 2019.
Pépin Charles, La Rencontre. Une philosophie, Paris, Allary, 2021.
Sapienza Goliarda, L’Art de la joie, Paris, Viviane Hamy, 2005.
Sollers Philippe, Casanova l’admirable, Paris, Plon, 1998.
Thomas Chantal, Casanova. Un voyage libertin, Paris, Denoël, 1985,
Zeldin Théodore, De la conversation. Comment parler peut changer votre vie, Paris, Fayard, 2013.
Toute l’œuvre de Romain Gary, publiée chez Gallimard.

Éloge de la séduction
David Medioni
Éditions de L’Aube
Essai
160 p., 17 €
EAN 9782815943840
Paru le 3/12/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je vous écris de chez ces hommes qui se sont mis à douter, à s’interroger et à se dire qu’un changement était souhaitable. Je vous écris de chez ces hommes qui s’étonnèrent qu’aucun d’entre eux ne vienne prendre la parole et porter une voix aux côtés des femmes qui révélaient alors ce qu’elles avaient subi ou subissaient encore. Je vous écris de chez ces hommes qui exprimèrent alors la volonté et l’envie de se battre ensemble, femmes et hommes. Pour inventer du nouveau. […] Par où commencer ce que l’on pourrait appeler un chemin de désir, une construction intime, voire la création d’un “mâle” ? »
Dans ce vif essai, David Medioni déconstruit la virilité, brosse les contours d’une séduction égalitaire entre les sexes et rêve de générosité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Introduction
Lettre d’un homme un peu perdu
Je suis un homme hétérosexuel de 41 ans. Je vous écris de chez les lourds, les porcs, les connards, les dragueurs, les manspreaders, les harceleurs, les lâches, les qui « ne rappellent pas après une nuit de sexe », les qui ne se « rendent même pas compte que leur conception du monde est profondément machiste et genrée », les mariés qui cachent leurs alliances, les visionneurs de YouPorn, les peine-à-jouir, les deux minutes douche comprise, les qui « s’endorment après l’amour », les « qui se barrent au milieu de la nuit », les qui « ont fait des listes de leurs nanas avec les copains », les qui ne voient pas bien pourquoi c’est choquant de tenir la porte à une femme ou de lui proposer de porter sa valise, les qui ne trouvent pas choquant de dire « Mademoiselle » à une femme qui n’est pas mariée, les qui ont enterré leur vie de garçon avec une strip-teaseuse… Je vous écris de chez les hommes. De chez ces collabos du patriarcat qui oppresse les femmes. De chez ces hommes dont il ne faut plus « lire les livres », « regarder les films », « écouter les chansons », et qu’il conviendrait de « détester », voire « d’éliminer ».

Ça ne fait pas rêver. Et pourtant, convenons-en, si la barque est aussi chargée, c’est bien que quelque chose cloche. Profondément, intensément, structurellement. Un portrait ne peut pas être aussi négatif sans être basé sur des faits tangibles, sur un ras-le-bol, sur une souffrance intense, sur une forme de sentiment d’impuissance face au mur du patriarcat tellement consubstantiel à notre société que l’on ne le voit plus. Ce portrait, celui que certaines font des hommes, est légitime, nécessaire, mérité parfois, indispensable pour réinventer nos rapports. Pour qu’ils soient plus égalitaires, plus universels. Et pourtant, faut-il qu’il soit aussi violent, aussi peu nuancé, aussi à charge ?

Je vous écris aussi de chez les hommes qui ont ressenti un profond sentiment de sidération devant l’ampleur de la libération de la parole qu’a été le mouvement #MeToo. Dans cette sidération, il y avait à la fois le sentiment d’avoir peut-être été un jour le « porc » en étant un peu trop insistant dans la drague ; il y avait aussi le sentiment d’avoir été sourd, aveugle, et d’avoir profité allègrement et inconsciemment d’un privilège uniquement basé sur le sexe. Il y avait également l’interrogation de savoir si nos mères, nos femmes, nos sœurs, nos filles étaient elles aussi victimes de tout ce que #MeToo révélait. Je vous écris de chez ces hommes qui se sont mis à douter, à s’interroger et à se dire qu’un changement était souhaitable. Je vous écris de chez ces hommes qui s’étonnèrent qu’aucun d’entre eux ne vienne prendre la parole et porter une voix aux côtés des femmes qui révélaient alors ce qu’elles avaient subi ou subissaient encore. Je vous écris de chez ces hommes qui exprimèrent alors la volonté et l’envie de se battre ensemble, femmes et hommes. Pour inventer du nouveau. Je vous écris de chez ces hommes qui pensent qu’il faut encourager les colleuses d’affiches qui rappellent le massacre dont sont victimes les femmes, et qu’il convient aussi de ne plus jamais taire cette violence et lutter contre ceux qui voudraient le faire.
Je vous écris de chez ces hommes qui ont sincèrement cru que la déflagration serait telle qu’elle nous amènerait – collectivement – à construire de concert. Mais ce ne fut pas le cas. Les hommes ne furent globalement pas au rendez-vous. Se terrant dans le silence, se demandant comment agir, ou pis, critiquant la façon dont la parole s’exprimait. Puis, les fronts se divisèrent. Pour ou contre le « droit d’importuner ». Tu ne peux pas parler, toi, « actrice bourgeoise » tu es « has-been », tu marques un but contre ton camp. Tu en as bien profité de l’époque, alors ne « viens pas maintenant salir notre combat et ce pourquoi nous nous battons ». Et toi, l’homme, tu restes un ennemi. Tu continues de nous oppresser, de ne pas comprendre, de nous payer 25 % de moins à compétences égales. Tu continues de ne pas vouloir que nous puissions accéder à la même visibilité dans l’espace public. Tu nous infliges des Polanski, des Darmanin, des « Ligue du LOL », etc. Tu nous agaces avec ton male gaze ou tes porte-parole « masculinistes » qui viennent nous expliquer que nous sommes en train de vous « castrer ».

Je vous écris de chez les hommes qui ont vu ce débat passer d’un mouvement de société puissant, joyeux, nécessaire, indispensable, salutaire – pour les hommes comme pour les femmes – à une guerre de tranchées. Celle des féministes pro-sexe contre les autres, celles des intersectionnelles essentialistes contre les universalistes et celle, surtout, des femmes contre les hommes, alors tous mis dans le même sac.

C’est ainsi que nous en sommes arrivés à voir un homme barbu demander à un animateur télé qui lui donnait du « Monsieur » : « qui vous dit que je suis un homme ? ». C’est ainsi que l’on en est venu à lire des chroniques intitulées, dans des médias sérieux, « L’hétérosexualité est dangereuse1 », à voir émerger des « lieux de débats ou des médias qui s’affirment non mixtes », ouverts seulement aux femmes. C’est ainsi que lors d’un débat nauséabond sur la possibilité ou non d’adopter ou d’avoir des enfants pour un couple de lesbiennes on a pu entendre les propos suivants : « j’aimerais que l’on revienne sur la question de la référence paternelle. On peut arrêter deux minutes avec ça ? J’aimerais que l’on m’explique pourquoi il faut avoir une référence paternelle. Vous voulez faire sortir un peu des études sur le rôle des pères dans la société dans le monde entier ? Moi, j’attends hein, parce que personnellement, en tant que femme, ne pas avoir de mari m’expose plutôt à ne pas être violée, à ne pas être tuée, à ne pas être tabassée, et ça évite que mes enfants le soient aussi. » Ces mots sont terribles, caricaturaux certainement. Certes, ils viennent contredire des propos lamentables sur le fait que sans père, un enfant ne pourrait pas grandir normalement – les exemples inverses sont légion et ce n’est pas exactement le débat ici –, mais en les écoutant et en les réécoutant, une chose frappe : pourquoi ce ton guerrier, martial, péremptoire et définitif ?

Des mots et une tonalité qui font désormais partie de tout un discours militant qui n’a qu’un seul objectif : faire émerger un affrontement. Sinon, pourquoi n’est-il pas rare d’entendre des appels à l’élimination des hommes ? Pourquoi n’est-il pas rare de lire que l’imaginaire des hommes aurait conquis l’esprit des femmes ? »

Extraits
« Esprit de séduction et esprit critique, voilà deux outils que Casanova possède et qui nous seront certainement utiles pour interroger tous les dogmatismes d’aujourd’hui. Ils seront aussi un moyen pour tracer les lignes d’une masculinité pour le XXIe siècle, qui peut peut-être s’inspirer de la masculinité «casanovienne». Loin des schémas de la virilité de vestiaire, mais aussi loin des caricatures de l’homme comme ennemi. «Il faut réinventer l’amour», scandait Rimbaud. En le paraphrasant, disons qu’aujourd’hui, il faut réinventer l’homme, pris dans un étau entre la performance patriarcale qui incombe – qu’on le veuille ou non – à chacun des hommes, et le nécessaire accueil des femmes dans l’égalité, C’est maintenant. Ou jamais.
Et en général, pour se réinventer, il faut revenir aux racines. Non pas aux racines romaines, mais aux racines vénitiennes. Aux racines qui viennent du passé mais tendent clairement vers l’avenir.
Entre donc ici Casanova, avec ton cortège de mots, de sens, d’aventures. » p. 29

« le drame des hommes et des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité. Tout cela est dû à des siècles et des siècles de préjugés qui font que l’homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme son image féminine, douce et soumise et que finalement, l’égalité dans l’explication franche, ouverte et libre (y compris dans les questions sexuelles) est un tabou. Au moment de la parution du livre, Romain Gary est vilipendé. On l’accuse même de porter atteinte à la virilité des hommes et de vouloir mettre à mal l’ordre social. Chancel lui en parle. Il précise encore sa pensée. “Je ne critique pas l’homme, je critique deux mille ans de civilisation qui font peser sur l’homme une hypothèse de fausse virilité qui pèse sur la société et qui est catastrophique. Cette intoxication, cette infection virile, n’a que très peu de rapports authentiques avec la virilité ou ce qu’elle est réellement. » p. 44-45

« Recentrons nous. Ce que j’avançais était qu’en plus de se transformer en érotisme au moment où elle entre dans le champ charnel, la séduction mute aussi en une curiosité complice et égalitaire des deux êtres humains concernés. Toujours entre deux partenaires de jeux. C’est ainsi que la sexualité érotique, faite de séduction, de complicité et d’égalité, est peut-être le plus grand champ des possibles qui soit et, par la même occasion, un terreau fertile d’élaboration d’un nouvel ordre social où l’homme et la femme, suite aux jeux qu’ils ont explorés et auxquels ils ont gagné ensemble, trônent désormais sur le pied d’égalité le plus parfait. » p. 90

« Ovidie, si elle fait le procès de nos constructions érotiques et sexuelles, invite également chacune et chacun à l’interrogation et surtout à l’invention. Ainsi, elle rappelle aux hommes qu’il ne convient pas de « baiser tout seul », mais elle demande aussi aux femmes de s’interroger sur la façon dont leurs fantasmes sont construits. Surtout, ce qui est passionnant dans tous ces ouvrages, c’est qu’ils ne sont jamais normatifs et, au contraire, ouvrent un grand éventail de possibilités et de discussions. En liberté et en égalité. Dans une curiosité complice et égalitaire. Dans une forme de réhabilitation de l’idée même de générosité. Et si, au fond, la séduction et l’érotisme tels que nous les entendons n’étaient rien d’autre qu’une générosité complice où l’on donne autant que l’on reçoit, où l’on partage et où l’on ouvre l’ensemble de ses sens? Pour ressentir ensemble. Plus globalement, ce que viennent souligner avec intelligence et humour ces ouvrages, c’est que cette libération salutaire des mots doit entraîner une nouvelle donne. Une nouvelle donne dans les mœurs de nos sociétés encore plombées par des siècles de patriarcat. » p. 100-101

« Je les imagine toujours s’écrire des mots d’amour. Comme ceux d’une irradiante certitude de Maria Casarès à Albert Camus: « nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné? ». Camus et Casarès qui, eux aussi, choisissent la vie, la séduction, l’amour en parallèle. En addition. » p. 146

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

Site du magazine en ligne Ernest
Compte Twitter de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#elogedelaseduction #DavidMedioni #editionsdelaube #hcdahlem #essai #seduction #bonneannee2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Publicité

Le Sanctuaire

ROUX_le_sanctuaire

  Logo_second_roman  68_premieres_fois_logo_2019  coup_de_coeur

Sélectionné par les «68 premières fois» – Prix VLEEL 2020

En deux mots
À la suite d’une pandémie qui a ravagé la planète, un couple et ses deux filles a trouvé refuge au cœur d’une forêt. Dans ce Sanctuaire, Gemma ne va pas tarder à se sentir à l’étroit et va finir par braver les interdits paternels en s’aventurant hors du périmètre autorisé.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La vie après la pandémie

Écrit avant le Covid-19, se second roman de Laurine Roux a un côté indéniablement prémonitoire, car Le Sanctuaire suit une famille réfugiée en forêt après une pandémie dévastatrice. Et pose la question de la légitimité d’un déconfinement.

C’est l’histoire d’une famille qui vit recluse dans une cabane, au cœur d’une forêt nichée dans un massif montagneux, à quelques encablures d’une mine de sel. À la suite d’une pandémie, elle a trouvé refuge là, retrouvant des réflexes ancestraux, se nourrissant de cueillettes et de chasse. C’est dans ce Sanctuaire qu’est née Gemma, la narratrice de ce roman. Avec sa sœur June, elle est soumise à un entrainement de type commando par son père, à la fois pour l’aguerrir et lui donner les armes pour survivre. S’il est le seul à pouvoir franchir les limites de leur territoire, il n’est pas le seul à pouvoir raconter le monde d’avant. Sa femme écrivait des romans. Et, si elle ne dispose plus de papier pour écrire, elle n’a pas vraiment arrêté. Elle parle. «Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main.»
Tout bascule le jour où, avec leur père, les deux filles croisent un aigle. Comme les oiseaux sont susceptibles de transporter la maladie, il faut les tuer et les brûler. Mais la flèche de Gemma n’atteint que l’aile du rapace. Sur la piste de l’animal, elle va quitter le périmètre autorisé, sans se rendre compte qu’elle est suivie par un vieil homme qui va l’assommer. Quand elle se réveille, elle se retrouve dans une grotte en compagnie de l’aigle et de son agresseur qui lui promet la vie sauve, ainsi qu’à sa famille, si elle promet de ne pas révéler son existence. Un lourd secret qui la perturbe beaucoup. «L’avertissement de l’homme n’en finit plus de rôder sous mon crâne. Il sait où nous habitons. Si je parle, il nous saignera tous.»
Mais la curiosité est trop forte et cette loi d’Airain édictée par son père vacille. Le vieil homme vit avec les oiseaux et n’est pas malade. Elle veut en avoir le cœur net. Aussi décide-t-elle de profiter du départ de son père en expédition pour tenter de retrouver l’oiseleur.
On pourrait voir dans ce second roman de Laurine Roux, après le délicieux Une immense sensation de calme, l’idée de coller à l’actualité et de peindre un monde post-pandémie très noir, mais il s’agit bien davantage d’un roman d’initiation. Quand Gemma à ses premières règles, elle découvre que le monde de l’enfance et de l’innocence s’achève pour elle. Que le monde est plus complexe, plus vaste, plus violent aussi qu’elle ne l’imaginait jusque-là.
Elle comprend alors cette phrase de sa mère, qui éprouvait devant les toiles de Monet «ce trouble irrésolu, nacré, qui laisse penser qu’un autre monde est possible». Mais avant de le découvrir, il lui faudra franchir un rite de passage que je vous laisse découvrir, car la fin du livre est tout simplement époustouflante !

Le sanctuaire
Laurine Roux
Éditions du Sonneur
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782373852158
Paru le 13/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé géographiquement

Quand?
L’action se situe dans un futur post-pandémie.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…
Dans Le Sanctuaire, ode à la nature souveraine, Laurine Roux confirme la singularité et l’universalité de sa voix.

68 premières fois
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Domi C Lire

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Podcast La page blanche
Blog Tu vas t’abîmer les yeux


Rencontre en ligne avec Laurine Roux pour Le sanctuaire en décembre 2020.

Les premières pages du livre
Papa secoue le jerrican. Un fond d’essence cogne contre l’acier dans un bruit désolant. Papa jure. Il n’a aucune envie de s’y coller. Pourtant va falloir descendre dans les vallées, dégoter une ou deux carcasses de voiture à siphonner. Une histoire de quelques jours. Avant de partir, il distribue les postes. June : ministre de l’Énergie (gérer le tas de bûches), moi : ministre des Armées (chasse et entretien des couteaux). J’en conçois une grande fierté. Pour rien au monde je ne voudrais être destituée, alors je m’applique. Beaucoup. Maman : ministre de la Culture et de l’Éducation. Et quand on se dispute : à la Justice.
Dans l’attente du retour de Papa, notre petit gouvernement administre le Sanctuaire.

Chaque matin je me lève à l’aube, quand les brumes de la vallée trempent le pied des montagnes. La veille, Maman a allongé le fond de soupe laissé sur le poêle ; j’en remplis une gourde, puis me barbouille le visage de cendres et décroche mon arc. Avant de sortir, je pose un baiser sur son front. Des notes d’amande et de reine-des-prés s’échappent de ses cheveux. Elle murmure Mon amour, mon cabri… Les mots planent, enrubannés de songes. June s’étire. J’alimente le feu pour qu’elle n’ait pas à se lever tout de suite.

Autour de la maison le sol crépite, piégé par le givre. Il va falloir continuer à couvert ; les aiguilles des conifères étoufferont mes pas. Je pénètre l’épaisse forêt à l’aveuglette. Pour m’habituer à l’obscurité, je fais la souche, toute droite, très attentive. Un vacarme minuscule colonise la nuit. En me concentrant je suis capable d’entendre la succion d’une larve qui mâchonne le bois. Plus bas, le torrent hoquette sans couvrir tout à fait le sifflement d’un merle. Je me contracte, bloque ma respiration : effacé le souffle, annulée la distance. Je peux deviner dans quel arbre l’oiseau est perché, sur quelle branche. Inutile de le tuer, je vais passer par le nord, simplement l’éviter.
J’ouvre très grand mes yeux, me faufile dans l’ombre, à droite, à gauche, entre les troncs, le plus vite possible, allez, allez. Bientôt, la barre rocheuse est gravie. En amont la forêt se clairsème, grignotée par les pierriers. Parfois un pin joue les fantassins, jaillit des éboulis. Je grimpe dans le plus proche, observe les alentours. L’aube lessive l’horizon. Cinquante mètres plus bas, une forme brunâtre. L’animal doit faire soixante centimètres au garrot, la croupe blanche. Pas encore de bois ; huit mois tout au plus. Pourtant un beau chevrillard déjà. Par chance le vent vient du sud, l’approche n’en sera que plus facile.
Je me laisse couler le long du tronc, rampe jusqu’en lisière de forêt, serpent qui glisse, surtout ne pas alerter le reste de la harde ; ils sont peut-être à l’abri. Je ferme les yeux, attends. Hormis les mâchoires qui broient les touffes d’herbe, il n’y a aucun bruit.
Un solitaire. Gloria !
Je continue, me camoufle derrière une souche, plaque ma bouche contre le pin, extirpe lentement une flèche de mon carquois. Je les fabrique moi-même. Papa m’a appris à choisir le bois – églantier, cornouiller ou prunier sauvage –, à le couper, plutôt en hiver pour éviter qu’il ne se fende au séchage, à l’écorcer, le redresser à la chaleur. Les fûts doivent être les plus solides et droits possible. J’aime ça. Raboter jusqu’à ce que la flèche passe dans le calibre percé dans un os. Huit millimètres de diamètre pour les longues, sept pour les courtes. J’aime graisser les fagots afin que le bois conserve sa blondeur. Et par-dessus tout j’aime fabriquer mes pointes. Il suffirait de prélever un éclat de pierre, mais ce serait passer à côté du meilleur ; fureter aux abords de la mine, désosser une scie, un vieux couteau et travailler la matière jusqu’à obtenir l’extrémité la plus affûtée. Au fil des rapines, Papa nous a équipés. Cisaille à tôle, tenailles, étau ; de quoi faire du bon travail. Je passe un temps infini dans l’appentis à couper, marteler sous le regard fier de Papa. Gloria !

En saisissant l’arc, je vacille. À peine, mais cela suffit. Le chevrillard lève la tête. Je ferme les yeux, cesse de respirer. Papa m’a appris Pierre, tu es une pierre. Alors je répète Pierre, je suis une pierre. Une fois, deux fois, trois fois. À la dixième, je relève les paupières. L’animal broute de nouveau.
Plus de place pour l’erreur : relâcher les épaules, la tête dans l’axe de la cible ; détendre les doigts, fluides, tout en pointant le bras, muscles en extension. L’index, le majeur et l’annulaire : sur la corde. Elle se tend, chatouille ma narine. Sa vibration gagne mes joues, la pulpe de mes lèvres, se propage dans ma bouche. Je salive, déploie mon dos en omoplates de chauve-souris. Mes yeux demeurent vissés à la proie. Je peux patienter de longues minutes comme ça, à jouir de cette maîtrise de moi. Quand l’animal se trouve dans l’axe idéal, je lâche la corde – décharge électrique. Mon esprit se projette en bloc avec la flèche, l’air chauffe, brûle, très vite c’est l’impact : peau qui résiste, fléchit, cède, chaleur humide du métal qui pénètre la chair. Surtout, maintenir la position : la bête n’est pas morte. Un cerf peut courir deux kilomètres une flèche en plein cœur.
J’ai visé les poumons. La bête doit mourir sur-le-champ. C’est ce que Papa m’a appris. Sa leçon reste cuisante. Le jour de mes six ans, il m’avait offert un arc. Mon premier. On était partis l’essayer dans les pierriers. J’avais repéré un lièvre. Deux secondes plus tard, l’animal se débattait, une flèche dans la cuisse. J’étais douée ! Fallait me voir sauter de joie, Je vais te dérouiller ! Je vais te dérouiller ! D’un revers de main, Papa m’avait fait valser. Tu veux ôter la vie d’une bête ? Prends-la du premier coup. Et il m’avait forcée à dépecer le lapin encore vivant. Plus jamais je n’ai raté ma cible. Si je ne le sens pas, je laisse échapper l’animal.
Le chevreuil titube, s’affaisse sur ses pattes avant puis s’écroule. Trop hautes, les touffes d’herbe m’empêchent de doubler d’un tir dans la tête. Il faut l’achever au contact. Je me lève et me dirige droit sur lui.
J’honore ta présence
J’honore ton flair
J’honore ton sang
Puis le coup de lame à travers la jugulaire. Pour éviter d’attirer les charognards, il faut l’éviscérer rapidement. Les organes au sol forment une fleur nauséabonde. Les mouches commencent à s’agglutiner : je recouvre les viscères de pierres, charge la dépouille sur mon dos et entame la descente. Le corps du chevreuil est encore tiède ; merci, la bête, de me réchauffer dans le froid.

Arrivée à la cabane, je me dirige aussitôt vers l’appentis. June se joint à moi, nous attachons le chevreuil par les pattes arrière. Les gestes ont été tant de fois répétés qu’ils nous sont devenus presque machinaux. Planter le couteau – odeur de fer toujours plus forte à mesure que l’on s’enfonce dans le muscle –, décoller la peau, et les allers-retours de la scie pour séparer la carcasse en deux. Ensuite, c’est comme défaire un puzzle, explique June. Il suffit de découper au bon endroit, un os, un ligament, et les quartiers se détachent. J’aime lorsque les heures passées à aiguiser les lames prennent leur sens, quand ma sœur se réjouit, On entre comme dans du beurre.
À midi, on arrache la langue et on coupe la tête en deux. Maman nous rejoint pour le salage. Elle a apporté la caissette de sel. Sur l’établi, nous frottons les morceaux avec vigueur. Le rouge sombre et humide de la viande se paillette de cristaux, Maman murmure La constellation du chevreuil, se ravise immédiatement, Ça prendra une vingtaine de jours, puis s’affaire à entreposer les quartiers dans le saloir. Nous avons fini le stock de sel, il faudra retourner en chercher. Maman nous fait venir jusqu’à elle, dépose un baiser sur notre front. Elle presse si fort que cela fait mal.

Le ragoût d’épinards mijote sur le poêle ; plutôt un bouillon à la surface duquel surnagent des feuilles molles. Une odeur fade envahit la cabane. De la buée couvre les vitres, June l’essuie nerveusement. De la lumière, bon Dieu, on a besoin de lumière.
Après le repas nous nous installons sur la paillasse, près de l’âtre. À chaque rapine, Papa essaie de rapporter un livre ou deux. Maman les a tous rassemblés sur une étagère qu’elle appelle la Grande Bibliothèque d’Alexandra. Elle parcourt du doigt leurs dos jaunis, les caresse sans parvenir à se décider. Tant de mondes miniatures… Autant de contrées restées intactes après la catastrophe, de villes peuplées d’enfants qui coursent les pigeons voleurs de goûter, de maisons où les vieillards trompent leur solitude en déposant des miettes sur le rebord des fenêtres, de mois de novembre où l’on guette impatiemment le passage des oies sauvages en route vers le sud… Voilà ce que Maman effleure du bout de ses doigts. June et moi demeurons silencieuses. Maman finit par s’arrêter sur un volume plus épais. Sourit sans que nous comprenions pourquoi. Puis vient s’installer confortablement entre nous.
Achille était le fils de Thétis et de Pélée, sang de nymphe, lignée de roi. Jamais Thétis n’aurait eu l’idée d’épouser un simple mortel ; Zeus brûlait d’amour, elle avait le monde à ses pieds. Mais l’augure avait proféré : un terrible malheur allait s’abattre sur l’Olympe. Ce malheur naîtrait du ventre de Thétis : le fils vaincrait son père. Les dieux frémirent. Si Zeus fécondait la nymphe, sa semence le perdrait. On conçut une machination. Dans le secret des alcôves, on décida de lier Thétis à un mortel. Jamais le descendant d’un humain ne les inquiéterait. On choisit un roi pour apaiser la colère de la divinité.
Le choix se porta sur Pélée, qui régnait sur les Myrmidons en traînant sa vieillesse amère. Lorsqu’elle le découvrit, Thétis eut un haut-le-cœur. Non, elle ne se laisserait pas séduire ! Non, il n’aurait pas son hymen ! Elle se faufila entre les colonnes blanches et courut à perdre haleine loin du monarque et de ses désirs égrotants.
Quand Pélée constata sa disparition, la colère obscurcit son regard. Dût-il s’arracher la peau des talons, il aurait sa promise. Mais il eut beau la poursuivre, Thétis changeait chaque fois de forme, prenant tour à tour l’aspect d’une seiche, d’un lion ou d’une étincelle. Chaque fois elle s’échappait.
C’est alors que Chiron apparut. Sage parmi les sages, il connaissait le monde invisible et indiqua à Pélée, son petit-fils, dans quelle grotte la néréide s’était réfugiée. Il lui révéla comment la soumettre. Pélée l’entraverait avec des chaînes. De métamorphose en métamorphose, la belle s’épuiserait. Lasse, elle n’aurait d’autre choix que de reprendre forme humaine ; alors il la posséderait.
Ainsi fut fait. Pélée gagna la grotte. Il enchaîna la jeune néréide. Sous son joug elle se transforma en pieuvre, nuée de sauterelles, corne de taureau, pour finir en larme. Quand, exsangue, elle reprit forme humaine, il s’enfonça en elle.
De leur union naquit un fils. Thétis vit la tendreté de la peau, vibra d’amour, trembla de peur. Jamais elle ne supporterait qu’il périsse.
Maman marque une pause. A-t-elle frémi ? June attrape sa main. L’humidité de la cabane fraîchit l’air. Je me blottis dans le nid de ses cheveux, leur parfum d’amande et de reine-des-prés. Elle reprend son souffle.
Alors, espérant défaire le nourrisson de sa nature mortelle, Thétis le plongea dans le feu. Las, l’enfant n’y résista pas et brûla sous les yeux de sa mère.
Thétis eut un deuxième fils. Lui aussi fut soumis à l’épreuve des flammes. Lui aussi succomba.
Elle immola ainsi six enfants.
Lorsqu’elle accoucha du septième, Thétis connaissait les gestes par cœur. Elle barbouilla le corps potelé d’ambroisie, qui brilla dans la lumière orangée. Lorsqu’elle le présenta au bûcher, les lèvres du poupon commencèrent à cloquer. C’est à ce moment que le père surgit. Il arracha l’enfant des bras de l’infanticide.
Plus tard, Thétis demanda à voir son fils. Elle mollit dès son premier regard, obtint la permission de tenir le petit contre elle. Dans son cœur tous les remparts s’effondrèrent.
Longtemps elle pleura, se lavant de sa fièvre assassine. Elle aimait Achille d’un amour total, comme savent aimer les mortelles. Elle acceptait déjà que l’outrage à la chair de l’un offense celle de l’autre, que les maux de l’enfant lui rompent la nuque. Mais qu’en lui donnant la vie elle l’expose à la mort, à cela elle ne pouvait se résoudre. La peau était trop fine, trop fragile, et ses vieux démons n’en finissaient pas de la glacer.
Une nuit, n’y tenant plus, elle se leva, emmaillota l’enfant et prit la direction de la forêt. Elle s’enfonça dans les ombres, toujours plus profond dans les sucs de la terre, par-delà le fleuve des flammes et celui du chagrin, là où les araignées et les serpents s’abreuvent pour féconder leur venin, s’approchant du noyau où coule le fleuve lugubre des morts.
Lentement elle défit les langes de l’enfant tout en se gardant du moindre bruit – le Gardien des Enfers sommeillait – et, dans le Styx, délicatement plongea Achille. Elle le tenait par le talon, petit globe de chair qui se reflétait en teintes grisâtres à la surface de l’eau. La mère étouffa un cri ; elle venait de reconnaître la couleur des cadavres. Thétis essuya sommairement Achille et s’enfuit.
Longtemps cette vision la hanterait. Elle aurait beau implorer pour que son fils demeure au palais, pour qu’il reste à l’abri quand tonneraient les chasses et les canons, elle savait que rien ne le protégerait à jamais.
Ainsi en est-il du cœur des mères : il bâtit des remparts de tendresse qui protègent les rires et conjurent le sort, mais toujours une porte reste ouverte sur l’abîme car il suffit d’un coin d’os ou de peau pour que la mort brise la lumière.
Maman lève sa tête vers nous. Ses yeux nous enveloppent de quelque chose de gris, quelque chose de doux, petit ventre de souris.

Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.
Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre : la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés.
La Dent de Fer est notre limite. Papa seul a le droit d’aller outre. Il dit que notre royaume est immense, qu’il vaut le monde entier. Papa a raison : il suffit de contempler le flot des arbres, ligne mouvante qui sépare la terre et le ciel, pour oublier que nous sommes des rescapés. Ici, nous sommes des rois. Gloria !
Avant le Sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n’a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d’écorce ou d’emballages que Papa lui rapporte et qu’elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine. C’est sur ce papier qu’elle a rédigé le Manuel d’instruction et le Registre. Son écriture a recouvert les plans, bordereaux, duplicatas, de sorte que notre vie s’hybride à la mémoire des lieux, à la manière de Papa qui a désossé les bureaux pour édifier notre cabane.
Entre deux rapines, quand elle n’a plus rien sur quoi griffonner, Maman se met à parler. Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main. Une petite fille pousse une trottinette. Chaque fois qu’elle donne une impulsion, les volants de sa robe se soulèvent. Un peu plus loin, un homme fait le plein dans une station-service. Autour de son poing les vapeurs d’essence brouillent l’air ; elles rappellent les toiles de Monet, les préférées de Maman, leur trouble irrésolu, nacré, qui laisse croire qu’un autre monde est possible.
Maman a raison. Un autre monde existe. Dans sa bouche, le passé trouve chair. Le vide derrière la montagne aussi. Je ne connais ni l’huile de cade ni les lotissements, pas plus que le travail des impressionnistes, mais à ses pieds j’éternue à cause du mimosa, mâche ses phrases jusqu’à ce qu’elles emplissent ma gorge de briques, frigos américains, vin blanc et électricité, qu’elles y versent des litres de café et d’air climatisé. Dans les histoires de Maman je peux m’asseoir à la terrasse d’un bar et commander un sirop. Je le bois avec une paille. La cassonade caramélise ma langue. »

Extraits
« Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et
tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.
Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre: la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés.
La Dent de Fer est notre limite. Papa seul a le droit d’aller outre. Il dit que notre royaume est immense, qu’il vaut le monde entier. Papa a raison: il suffit de contempler le flot des arbres, ligne mouvante qui sépare la terre et le ciel, pour oublier que nous sommes des rescapés. Ici, nous sommes des rois. Gloria! » p. 22

« Avant le Sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n’a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d’écorce ou d’emballages que Papa lui rapporte et qu’elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine. C’est sur ce papier qu’elle a rédigé le Manuel d’instruction et le Registre. Son écriture a recouvert les plans, bordereaux, duplicatas, de sorte que notre vie s’hybride à la mémoire des lieux, à la manière de Papa qui a désossé les bureaux pour édifier notre cabane.
Entre deux rapines, quand elle n’a plus rien sur quoi griffonner, Maman se met à parler. Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main. » p. 23

« L’avertissement de l’homme n’en finit plus de rôder sous mon crâne. Il sait où nous habitons. Si je parle, il nous saignera tous. Souvent je tourne la tête vers les falaises, scrute les saillies. Est-il en train de nous observer? Hormis l’habituel cortège de pierres, je ne distingue rien. Parfois, le cri d’un rapace. » p. 50

À propos de l’auteur
ROUX_laurine_©DRLaurine Roux © Photo DR

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. (Source : Éditions du Sonneur)

Page Facebook de l’auteur
Blog de l’auteur (pattes de mouche et autres saletés) NB. le site n’a plus été actualisé depuis 2018.

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesanctuaire #LaurineRoux #editionsdusonneur #hcdahlem #secondroman #68premieresfois #RL2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #VendrediLecture #coupdecoeur #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Juste un peu de temps

BOUDET_Juste_un_peu_de-temps

68_premieres_fois_logo Logo_premier_roman

En deux mots:
La pression a été trop forte. Gérer les enfants, le boulot, le mari, la maison et vivre chaque jour sur un rythme infernal n’est plus possible. Alors Sophie décide de s’accorder un break. Sans prévenir personne elle part pour Saint-Malo. À la maison, c’est la panique…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la pression se fait trop forte

C’est sur le mode de la comédie que Caroline Boudet aborde le problème des femmes qui peinent à gérer travail, enfants et mari. Incarnée par Sophie, qui demande Juste un peu de temps, ce roman pétille de malice.

C’est un soir comme les autres. En sortant de travail, il faut aller récupérer les enfants, préparer le repas, s’occuper du linge, discuter des problèmes en suspens avant de pouvoir enfin avoir une minute à soi pour filer dans la salle de bain. Mais même là, le calme est de courte durée. Il faut venir à l’aide du mari qui ne sait plus quels produits il doit commander en ligne. Sophie en a marre. Elle a besoin de souffler, malgré ses trois adorables bambins et un mari qui essaie de la seconder dans ses tâches ménagères. Elle se rend bien compte qu’elle ne peut continuer incessamment à mener cette vie à cent à l’heure. Car il ne suffit pas de s’épanouir au travail, d’habiter un bel appartement, d’avoir des enfants et un mari aimants. Encore faut-il pouvoir bénéficier d’un peu de liberté. Alors elle s’imagine seule. Toute seule.
« Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes).»
Jusqu’à ce jour où la cocotte-minute finit par exploser. Elle laisse un petit message à son mari, lui expliquant qu’il lui faut Juste un peu de temps et s’enfuit. Elle prend un billet de train pour Saint-Malo, réserve une chambre dans un bel hôtel et vive la liberté!
Arrivée dans la station bretonne, c’est sans une once de culpabilité qu’elle s’offre un repas au pied des remparts, qu’elle profite de ses premières heures de liberté. Elle se sent tout simplement bien.
Dans la vogue des romans feel-good, on se laisse emporter par l’exaltation de Sophie, par cette parenthèse dont on imagine bien qu’elle ne durera pas.
Caroline Boudet a la bonne idée de provoquer alors une rencontre avec un ami d’enfance dont Sophie était amoureuse. L’occasion est belle de renouer des liens, mais jusqu’où?
Bien entendu, je vous laisse découvrir l’épilogue de cette escapade et la façon dont le mari gère cette situation inattendue, même si vous n’aurez guère besoin d’être très perspicace pour les deviner. Amusez-vous avec cette comédie légère et qui n’a sans doute pas d’autre prétention que de vous distraire. Entre les lignes, vous pourrez toutefois réfléchir à la dictature du patriarcat et au rôle dévolu aux femmes au sein de la famille. Pour faire évoluer les choses, il ne suffira pas de jeter son «carnet de tâches» dans la mer.

Juste un peu de temps
Caroline Boudet
Éditions Stock
Roman
270 p., 19 €
EAN : 9782234085855
Paru en Mai 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Rennes et Saint-Malo. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La charge mentale. La foutue charge mentale. Qui ressemble de plus en plus à une charge explosive qu’elle ferait volontiers sauter… Quelque chose a claqué en elle. Sophie ne voulait pas rentrer, ne pouvait pas. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Ses pieds n’avaient tout simplement pas pu prendre le chemin de la gare, ses doigts avaient d’eux-mêmes éteint son portable, et son instinct maternel — je suis
indispensable, je suis coupable, ils ne sont rien sans moi — s’est mis en mode silencieux pour la première fois depuis sept ans.
Un silence absolument, pleinement, intensément reposant. »

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle 
Blog ffloladilettante 
Blog A bride abattue 
Blog Le jardin de Natiora
Blog Mes petites étagères
Blog quand Sy lit 
Blog Mon petit chapitre 
Blog La marmotte à lunettes 
Blog Romanthé 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Les lectures de Lily
Blog Les lectures d’Antigone 
Blog Le journal d’un lecteur 
Blog Mille et une frasques 


Caroline Boudet présente Juste un peu de temps, son premier roman. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« N’importe quel jour, 21 h 30
Sophie enjambe le rebord de la baignoire et tire le rideau de douche sur une énième journée éreintante. Les enfants sont couchés, oui, couchés, le dernier pipi fait, le verre d’eau bu, la veilleuse en route, les trois histoires lues, la porte entrouverte avec la lumière du couloir allumée, la table du dîner débarrassée, les vêtements sales dans le panier à linge. La mère de famille met en route sa playlist relax/chill-out dans la salle de bains et s’apprête à profiter de son premier instant seule depuis son réveil, ce matin à 7 h 02.
La solitude. C’est l’absence de moments pour elle, à elle, qui lui manquent le plus de sa vie d’avant. Elle n’aurait pas cru. « Avant », Sophie pensait que le plus difficile dans une vie de parent, c’était la course aux horaires, gérer pour plusieurs personnes, s’inquiéter pour petits et gros bobos. C’est en effet compliqué à supporter, mais rien à côté de l’étouffement que provoque le manque de solitude.
Elle se colle le crâne directement sous le jet d’eau chaude et souffle lentement par les narines. Essaie de repenser aux séances de méditation guidée qu’elle écoute de temps en temps le soir dans son lit une fois toutes les lumières éteintes, certaine qu’aucune sollicitation ne peut lui tomber dessus. Mais bordel, comment réussir à faire le vide en soi quand ton esprit saute en permanence d’un sujet de préoccupation à l’autre ? Ils sont mignons, ces moines bouddhistes, mais ce n’est pas pour rien qu’ils vivent sans gosses ni attaches. C’est plus évident de se recentrer quand on n’a jamais à faire réciter la table de quatre tout en se prenant des projections de petit pot carotte-bœuf – pâtes étoile.
Grincement de porte.
– Chérie ?
Sophie ferme les yeux, soupire et crispe son poing droit sur le pommeau de douche.
– Tu prends ta douche ?
(Non, je rédige la suite de Guerre et Paix, tu n’entends pas le son de ma machine à écrire ?).
– Oui, oui, j’essaie de profiter de cinq minutes de calme, là.
Si Loïc ne comprend pas tout de suite le sous-entendu « Je veux être seule, sors vite », ça va déraper. Il lui est arrivé à plus d’une reprise d’être bien plus désagréable qu’elle ne l’aurait voulu avec son mari quand il déboule, comme ça, alors qu’elle s’isole dans la salle de bains. Elle s’en est sortie chaque fois avec la palme de la femme énervée, agressive et chiante de la semaine.
– Oui, pas de problème, je te laisse, ma chérie. Mais tu pourras venir voir deux minutes dans le salon ? J’ai commencé à faire les courses en ligne pour aller les chercher au drive demain, mais je voudrais que tu regardes s’il manque des choses.
Oh mondieumondieumondieu ! pense Sophie. Les courses en ligne qui vont s’éterniser jusqu’à pas d’heures.
– OK, deux minutes et j’arrive. Commence sans moi, mon cœur.
Ouais. Commence, continue et même finis sans moi, tant que tu y es. Je ne suis plus là: telle que tu me vois, j’ai un vol pour Punta Cana qui décolle à 23 h 15, une semaine tout compris seule, au soleil seule, au bar seule, dans ma chambre seule, sous ma douche seule, chaque matin au petit déjeuner seule. Y a plus de maman, y a plus de chérie, y a plus de Mme Désallier, non, plus aucune abonnée au numéro que vous avez demandé.
Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes). Elle s’imagine encore un instant au bord de la piscine principale du resort cinq étoiles, sa margarita dans la main droite, le menu des différents massages dans la main gauche.
Puis elle coupe le flot de la douche. Fini Punta Cana.
Elle enfile son vieux peignoir en éponge et se dirige vers le salon et les courses en ligne. »

Extrait
« Ce n’était pourtant pas comme si elle avait traversé la vie sans connaître aucune difficulté jusque-là. Elle pourrait composer un petit poème sinistre avec le mélanome du grand-oncle, le cancer de l’œsophage de sa cousine, la dépression profonde qui avait mené sa copine de seconde D au suicide et les fausses couches de sa sœur aînée. Et pourtant, c’est ce jour-là, devant le cancer du sein d’Amber Overhead, en lettres roses de mauvais goût sur une photo pixelisée, qu’elle a pris en pleine tête le fait que les choses pourraient basculer pour elle aussi, sans raison. Juste comme ça, parce que c’est la vie.
Et qu’il était peut-être temps de se demander ce qu’elle avait vraiment fait de la sienne. »

À propos de l’auteur
Caroline Boudet est journaliste multimedia, chargée de communication éditoriale au Conseil régional d’Île-de-France. Elle est mère d’un garçon et d’une fille atteinte de Trisomie 21. Elle a raconté les premiers mois de sa vie dans un récit bouleversant: La vie réserve des surprises (Fayard). (Source : Éditions Fayard / Stock)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#justeunpeudetemps #carolineboudet #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance