La Petite

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Lauréate du Prix Jean Anglade 2022

En deux mots
Jean et Ophélie sont orphelins. Élevés par les grands-parents dans le massif de la chartreuse, ils vont tenter de se réapproprier leur histoire dans une famille de taiseux qui cultive le goût du travail et du silence. Quelques lettres trouvées dans un coffret vont leur fournir une première piste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un secret croît avec la rage de dire»

Sarah Perret est la quatrième lauréate du Prix Jean Anglade. Ayant eu l’honneur de défendre ce premier roman en tant que membre du jury, c’est avec un plaisir redoublé que je vous invite à la découvrir à votre tour !

C’est une histoire de famille. De ces tribus comme il n’en existe plus beaucoup et qui rassemblent sous un même toit plusieurs générations. Nous sommes dans le massif de la Chartreuse au milieu de l’été, quand chacun apporte son concours aux travaux de la ferme. Autour de la table, présidée par le grand-père, on trouve ses fils Charles et Fernand et son gendre Albert. Les tantes, quant à elles, encadrent la grand-mère Euphroisine et sa sœur Séraphie, ainsi que l’arrière-grand-mère Adèle. Jean, l’aîné et sa sœur Ophélie, la petite qui donne son titre au roman, complètent la tablée avec leurs cinq cousins. Dans la suite du récit, on va apprendre que les deux enfants sont orphelins après le décès de leurs parents dans un accident et qu’ils sont élevés par leurs grands-parents.
Dans la famille, les valeurs de travail et de droiture sont sacro-saintes, et nul ne saurait y déroger. Et dans cet environnement hostile, on a appris à souffrir en silence et à ne pas poser trop de questions. «Il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre.»
Alors Jean et Ophélie vont chercher par tous les moyens à se réapproprier cette histoire qui est aussi la leur. D’abord en s’accrochant aux histoires contées à la veillée. Livrées avec parcimonie et souvent entourées d’un halo de mystère, elles sont aussi révélatrices. Puis en explorant la maison familiale, qui date de 1835. Un jour, Jean découvre dans un petit coffre une correspondance signée par une religieuse qui a visiblement quitté la famille pour choisir les ordres et dont il n’avait jusque-là jamais entendu parler. Un choc qui va le pousser à poursuivre son exploration de ces histoires qu’il fallait mettre sous le boisseau. «Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.»
Sarah Perret nous livre un fort émouvant premier roman autour des secrets de famille, d’une enfant qui cherche à comprendre qui elle est et d’où elle vient, qui veut trouver sa place dans un monde duquel elle se sent bannie. Avec émotion et autour d’un microcosme fort bien rendu, elle s’inscrit dans la lignée de ces forts romans qui ont exploré la France rurale, sur les pas de Jean Anglade.
L’Auvergnat aurait sans doute été sensible à ce chemin au bout de l’enfance, derrière les secrets de famille, à cet itinéraire qui construit une vie. Comme le souligne fort pertinemment Jean Vavasseur, le président du jury de ce Prix dont j’ai l’honneur de faire partie, sous la plume de Sarah Perret «la gamine se répare, se recoud, se défend, patiente, encaisse, résiste, s’accorde goulûment aux paysages et aux personnages, et se mélange aux histoires des autres pour n’en faire qu’une.»
J’ajouterai que la primo-romancière, prof de lettres à Pézenas, a écrit une première version de ce roman à seize ans. Avec le temps, et en s’éloignant de la terre de ses ancêtres, elle aura trouvé la juste focale pour faire de ce roman un écrin de sensibilité aux émotions qui sonnent aussi fortes que justes.

PERRET_la_petite_prix_jean_anglade_2022Le jury du Prix Jean Anglade 2022, sous la présidence de Pierre Vavasseur à Clermont-Ferrand © DR

La Petite
Sarah Perret
Presses de la Cité
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782258202504
Paru le 29/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes et plus précisément dans le massif de la Chartreuse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Petite, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui des paysans de Chartreuse dans le courant du vingtième siècle — des vies modestes, pétries d’humanité.
Au cœur de la Savoie, deux orphelins recueillis par leurs grands-parents paysans dans la maison de famille séculaire se battent contre des puissances obscures, remontées du passé. Autour d’Ophélie, le loup rôde ; quant à Jean, il emploie ses forces à haïr.
Le silence s’amoncelle comme le travail à abattre, dans ce village au pied des montagnes de Chartreuse. En cette fin de XXe siècle, la modernité n’est pas encore arrivée et le temps est toujours rythmé par les saisons et les labeurs, les fêtes religieuses, les visites. Mais, intimement, les enfants pressentent les drames et souffrent. Les secrets eux-mêmes aspirent à se dire…
La Petite, entre délicatesse et passion, fragilité et violence, brode et tricote d’une main sûre son ouvrage et conduit le lecteur dans les tours et détours de l’âme enfantine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
« Un, deux, trois, quatre… »
Louis, une main sur les yeux, s’était mis à compter, et tous les cousins avaient quitté la pièce comme une volée de fauvettes, en direction de leur « planque ».
La petite resta un instant paralysée. Où irait-elle se musser ?
« Cinq, six, sept, huit… »
Les battements de son cœur s’accéléraient. Elle voyait Louis de dos, en bermuda beige et chemise à carreaux, qui scandait les secondes sur le frigo, de sa main libre. Le four électrique, au-dessus du réfrigérateur, vibrait sous les pulsations. Vite, il fallait se sauver. La crainte d’être découverte se mêlait à une trouble jubilation en son cœur.
« Neuf, dix, onze, douze… »
Elle fit du regard le tour de la pièce. Sous la table ? Il la trouverait aussitôt. Dans le bas du placard, à côté des pantoufles du grand-père ? Les battants grinceraient, en s’ouvrant.
« Treize, quatorze, quinze… »
Elle avait enfin trouvé. Elle avança sans bruit pour se dissimuler sous les patères, dans l’angle formé par le mur et la porte ouverte aux trois quarts. Elle s’apprêtait à se glisser derrière la veste bleue du pépé, qui sentait fort la sueur et la vache, quand elle sursauta. Raphaël y était déjà et lui faisait signe de se taire, en roulant ses gros yeux bleus. Un fichu de la grand-mère, qu’il avait fait choir en se dissimulant, jonchait le parquet.
« Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… »
L’estomac contracté et l’esprit en ébullition, elle se détermina pour l’unique cachette possible : entre le fourneau et le placard de l’évier, dans la petite remise où la grand-mère rangeait sa batterie de cuisine.
« Vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois… »
Louis ralentissait le comptage avec un plaisir sadique. Elle manœuvra délicatement la porte pour qu’il ne l’entendît pas, se coula à pas de chat, se tint accroupie, entre les poêles et les casseroles, et referma soigneusement le loquet.
« Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente ! J’arrive ! »
Son cœur battait encore la chamade ; elle le sentait cogner contre ses tempes. Essoufflée comme après une course, elle tentait de maîtriser sa respiration pour ne pas se trahir. Tout son sang avait afflué à son visage, et ses joues étaient brûlantes. Elle se tenait en boule, bras autour des genoux et genoux au menton. Elle devinait dans son dos la tige de l’écumoire et, contre son mollet, le contact glacé de la cocotte en fonte.
Elle tendit l’oreille, comme un animal traqué. Les pas de Louis étaient inaudibles. C’est à peine si elle l’entendait s’exclamer : « Trouvé ! » Tous les bruits lui parvenaient assourdis, comme si, à la distance, la ténèbre de la remise ajoutait l’enveloppe d’une épaisseur ouatée. Elle percevait le lointain brouhaha des adultes qui prenaient l’apéritif. Parfois, elle reconnaissait le rire de gorge, proche du roucoulement, de l’oncle Albert, qui fumait sans doute, près de la fenêtre, avec l’oncle Fernand. La petite s’y projetait en imagination. Les femmes s’affairaient. Tante Claudie sermonnait sa mère, toujours prête à se lever pour servir, jusqu’à s’épuiser à la tâche ; ses belles-sœurs ouvraient le placard pour sortir la cruche et les assiettes et dresser le couvert. La petite les voyait comme si elle s’y trouvait. Et le soleil miellé de ce jour d’août finissant coulait à flots entre les vitres ouvertes, ambrait le vaisselier où l’on rangeait les verres et les mazagrans, mollissait le vernis du bois qu’elle aimait gratter d’un ongle, rendait le papier peint plus orangé. Les faisceaux lumineux, où dansait la poussière, floutaient les coins, si puissants était leur éclat, en sorte que l’aïeule, dans cette pulvérulence dorée, semblait une apparition, les pieds campés dans ses chancelières, son corps lourd arrimé au fauteuil, un demi-sourire flottant sur son visage où les lunettes fumées dessinaient deux trous aveugles.
Soudain, la vitre en verre dépoli vibra. Louis avait dû ouvrir la porte qui donnait « d’en bas », comme disait le grand-père.
« Y f’rait beau voir qu’y m’cherche noise, et j’l’attraperais ! Y vaut pas mieux qu’son père, çui-là ! »
La voix du grand-père tranchait sur la rumeur familiale.
« Papa, ne remue pas le passé, je te prie », suppliait Claudie.
La porte avait claqué dans son chambranle. À nouveau les voix des adultes n’étaient plus qu’un lointain murmure. Mais les paroles du grand-père s’étaient insinuées dans le cou de la petite, comme un vilain courant d’air.
Elle revint mentalement dans le jeu. Elle recensa toutes les cachettes dans son esprit, en les comptant sur ses doigts. Il y avait, en face de la salle à manger d’en haut, au-delà du petit couloir d’entrée, qui servait aussi d’accès à l’étage, interdit aux enfants en pleine journée, une pièce servant de resserre et de buanderie, qu’on appelait « l’autre côté » et qui donnait accès aux toilettes et à la salle d’eau, étonnamment fraîches. Cela faisait trois cachettes au moins. Autour de la maison, on pouvait aussi se plaquer derrière le mur, de part et d’autre de la façade, ou s’enfermer dans le hangar, l’ancien four à pain, avec les outils du grand-père, ou encore derrière le muret du jardin, sans piétiner les salades.
Enfin, restait la cave.
À moitié troglodyte, creusée dans la côte, en face de la maison, close par une lourde porte de bois. La petite n’aimait pas cet endroit, à l’obscurité plus épaisse que la remise où, à travers le cadre de la porte, se faufilait un jour mince. Quand on passait l’entrée de la cave, en plus de l’odeur âcre d’humus, de vin vieux et de pomme, c’est ce trou noir, où l’on ne discernait rien et dont on ne mesurait pas la profondeur, qui sautait au visage. De quelles créatures était-il peuplé ? Une souris, parfois, passait entre les jambes du grand-père lorsqu’il allait y chercher du vin. Qui sait si ces ténèbres sans fond ne recelaient pas des monstres ?
Une nuit, la petite avait fait un odieux cauchemar : le grand-père la traînait par le bras en la menaçant de l’enfermer à la cave pour la punir de quelque faute. Elle suppliait, pleurait, hoquetait, criait, en proie à une angoisse terrible. Mais le grand-père demeurait ferme et la livrait aux mille dangers de l’ombre. La panique était telle que la petite s’était réveillée en sursaut, dégoulinante de sueur, haletante. Plusieurs minutes avaient été nécessaires pour qu’elle s’apaisât enfin.
Ce souvenir la fit frémir. Elle observa la pénombre où elle se trouvait à présent avec une crainte nouvelle. La remise n’était guère plus rassurante que la cave. C’était l’espace compris sous l’escalier menant à l’étage. Étaient-ce bien des poêles, des marmites et des casseroles qui étaient rangées ici ? L’ombre se jouait des objets d’usage courant, qu’elle remodelait en de sinistres anamorphoses. La petite, posant une main au sol, crut sentir sous ses doigts de la toile d’araignée. Elle frissonna et enfouit son visage entre ses genoux.
Ce fut soudain comme si le fil qui la retenait au monde se rompait, comme si elle chutait dans le vide. Happée par les ténèbres de la soupente, elle oublia le jeu.
Elle se sentit seule, abandonnée de tous, son cœur devint froid et minéral comme une planète inhospitalière. Les garçons l’avaient oubliée. Comme toujours. Elle croyait les entendre rire. Ils se moquaient d’elle, ou, pire, son existence leur était indifférente. Personne ne viendrait la chercher ici. Elle mourrait de faim et de chagrin. Aspirée dans le couloir de la peur, elle sentit bourdonner ses oreilles et vit éclore dans son imagination des fantasmagories semblables aux œufs monstrueux du crétacé. Des êtres informes, bouillie d’humanité, visqueux fantômes aspirant à se détacher de l’obscurité qui leur faisait une matrice commune, hurlaient dans le silence. La petite n’éprouvait pas seulement de l’épouvante à leur contact mais aussi, de manière inexplicable, de la honte. Comme si la seule vue de ces créatures pouvait la souiller. Et tout à coup le loup apparut. Tel un chien galeux, l’œil jaune et les dents suintant de bave, tous ses muscles bandés, il s’approchait de la petite. Il était là, dans la soupente. Il allait la déchiqueter et la dévorer.
« Eh ben, qu’est-ce qu’elle fait là, la p’tiote ! C’est-y pour cligne-musette ? » s’écria Séraphie en la tirant vigoureusement par le bras. La grand-tante avait la poigne solide et bienveillante, et la chair moelleuse. Dans ses yeux gris-bleu se lisait la bonté des vieilles femmes qui ont su traverser les tempêtes, en puisant du réconfort dans les bienfaits de la terre, les travaux et les jours, les floraisons, la douceur des bêtes et des couvertures de laine.
« C’est pas plus lourd qu’une poupée de son ! » ajouta-t-elle en lui pinçotant la joue, sans se douter qu’elle arrachait l’enfant aux griffes de la nuit. Elle attrapa ensuite le coquemar pour mettre à chauffer de l’eau sur le fourneau.
La petite Ophélie restait silencieuse à côté de Séraphie, presque surprise d’être à nouveau dans le monde des vivants. Dans sa petite robe amande à fleurettes, elle avait l’air en effet d’une poupée auprès de la grand-tante Séraphie, charpentée comme un homme, « une grande bringue », disait le pépé. Cette dernière saisit le crochet pour déplacer le cercle de fonte, dans un bruit de raclement. La petite contempla les étincelles, autour des bûches qui achevaient de se consumer.
Les garçons rentrèrent à cet instant, en groupe braillard et pressé.
« Ben, t’étais où ? » fit Raphaël, tandis que Jean feignait de ne pas la voir, cette petite sœur qui semblait l’importuner. Boris, Pierre et Côme, qu’on appelait Coco, jouaient des coudes pour arriver les premiers. Louis et Christophe devisaient sagement.
« À table ! » cria la tante Claudie, et les enfants s’engouffrèrent d’en bas, dans le brouhaha des adultes.

2
On avait placé les enfants en bout de table, vers le chiffonnier. Le grand-père présidait comme à l’ordinaire, du côté du vaisselier, entouré de ses fils Charles et Fernand, et de son gendre Albert. Il avait ôté sa casquette, et Ophélie s’étonnait une nouvelle fois des drôles de couleurs du pépé. Son crâne, dissimulé en temps normal par son couvre-chef, était tout blanc, ou plutôt d’un jaune pâle, alors que la peau de son visage et de son cou était rouge, tannée par le soleil et les intempéries. Comme sa chemise à carreaux gris et bleus n’était pas boutonnée jusqu’au col, on voyait que son thorax était de même teinte que le haut de sa tête. Et, pour l’avoir vu, quelquefois, torse nu, assis à la cavalière sur une chaise en paille, les coudes posés sur le dossier, tandis que la mémé lui rasait les rares cheveux du cou, Ophélie savait que ses avant-bras, jusqu’à la manche de sa chemisette, étaient aussi cramoisis que son visage. Dans ces moments furtifs, le pépé et la mémé avaient presque l’air timides et amoureux. Ils ne disaient rien, pourtant.
À côté des hommes, autour de la table, se tenaient les tantes, souvent levées pour le service. Elles encadraient la grand-mère, sa sœur Séraphie et leur mère à toutes deux, l’arrière-grand-mère Adèle. La table avait été dressée selon l’usage : assiettes et serviettes à fleurettes, couteaux à droite, fourchettes à gauche, et le broc d’eau ainsi que le pain au milieu, sur lequel le grand-père allait tracer la croix, de son opinel, avant de le rompre.
Comme toujours, quand on se trouvait réunis, les conversations fusaient en tous sens, dans un bourdonnement de ruche. Avec la porte vitrée fermée, on se sentait, tous ensemble, comme dans une cocotte. Très vite, la chaleur et le bruit augmentaient. Rouge et étourdie par l’ambiance, Ophélie essayait d’attraper, à droite ou à gauche, des bribes de conversations.
« T’étais caché où ? lança Raphaël à Coco, qui affectait un air de mystère, en lissant ses boucles.
— Une super planque, mon gars. J’me la garde. »
Les yeux de Raphaël brillaient de convoitise. Il fallait trouver le moyen d’arracher à Côme son secret.
« Et si on fondait une société secrète, toi et moi ? lui proposa Raphaël.
— Qu’est-ce que vous dites, les gars ? »
Louis et Jean, qui tendaient leur cou vers les comploteurs, paraissaient vivement interpellés.
« Poussez donc vos coudes, les enfants, qu’on puisse vous servir, réclamait tante Claudie.
— Oh non, encore de la soupe », soupira Boris.
Le potage fumait dans la soupière blanche où tante Claudie tournait lentement la louche, qu’on appelait la pauche.
« Ne cause pas et tends donc ton assiette, rouspéta le grand-père qui coupait le saucisson sur la planche de bois. Si t’avais connu la guerre, mon grand, disait-il en roulant les r, tu f’rais pas la fine bouche, va. »
« Quand les corbeaux sont trop saouls, ils trouvent les cerises amères », commentait naguère l’Adèle en patois. Cette formule était l’un de ses dictons les plus fameux. Désormais trop âgée pour participer aux discussions, elle demeurait silencieuse à table, concentrée sur ses cuillerées, présente à ses mondes intérieurs. Mais naguère, en femme autoritaire et maîtresse des lieux, elle ponctuait souvent les propos d’une sentence, maxime de prudence ou constat désabusé d’un comportement humain. Elle en avait toute une escarcelle.
Ophélie aimait les repas en famille. Mais, à chaque fois, elle avait l’impression que sa tête gonflait, sous la pression de la chaleur et du bruit, de l’humeur ambiante, vive, joyeuse et cependant tendue. Il lui semblait que son crâne aurait pu éclater. Dans ces moments, les adultes comme les enfants avaient besoin de s’agiter et de parler haut, de sauter du coq à l’âne, masquant les silences où peut-être quelque ange messager eût pu passer. Alors Ophélie ouvrait grand les yeux pour intensifier son attention. Parce que des choses advenaient, dans la maison. Des choses dont personne ne parlait jamais, sinon dans de rares phrases échappées d’une tante ou du pépé, dans un accès d’émotion vite ravalé, suivi d’une banalité, pour éviter d’attirer la curiosité des enfants. Il y avait des secrets. Elle les lisait dans les regards, dans la suspension d’une phrase, dans la vibration d’une voix. Même la maison livrait des messages à sa manière. Des objets étaient déplacés, que l’on cherchait longtemps. Les meubles craquaient.
Le brouhaha était tel, parvenu au degré le plus haut, qu’on entendait des bouts de phrases sans savoir qui les avait prononcés.
« Faudrait créer un nom de code…
— Fernand, veux-tu qu’je t’serve ?
— … prêter serment… et même avec du sang…
— Très bonne, ta soupe, Séraphie !
— Pour quoi faire ?
— Trouver un trésor, pardi…
— Qui veut de l’eau ? »
Les enfants tendirent leur verre tour à tour, après avoir constaté leur « âge », au chiffre inscrit sur le fond du récipient.
« Allez, les gars, un pour tous, sept pour un », dit Coco, l’aîné des cousins, en présentant le sien pour trinquer. Et les garçons firent tinter les verres, non sans gloussements et éclaboussures.
« C’est bien, les sept, dit Jean, mais les sept quoi ? Les sept mercenaires ?
— Faites moins de bruit, les enfants, réclamait Suzie. Belle-maman, je vous en prie, restez assise ! »
Contrariée dans son dévouement, la mémé Euphroisine avait été prise d’une quinte de toux interminable. Séraphie lui tendit un verre. Le grand-père roulait des yeux furibards. Quand il ne les raillait pas, il paraissait continuellement en colère contre les femmes de la maison, à commencer par la sienne, surtout quand elle avalait un aliment de travers et s’étouffait. Elle avait beau sortir alors son mouchoir de son tablier, pour atténuer la crise, elle toussait pendant de longues minutes, rouge et les yeux brillants, et l’on craignait qu’elle n’en perdît la respiration.
Après cet incident, n’ayant pas sa place, parmi les feux croisés des conversations, la petite ne tarda pas à s’abstraire dans ses rêveries, tandis que la rumeur des voix se faisait plus indistincte. Dans une sorte de nébuleuse, elle percevait désormais les voix sans saisir les propos.
C’était drôle… Le visage des grands-parents était tracé net, mais les tantes, à ses yeux, n’en avaient pas, ou seulement un visage collectif. Ou plutôt des bras, des mains qui coupaient du pain d’épices et des tartines, que l’on beurrait et parsemait de sucre, des voix qui distribuaient les goûters et de tendres attentions. C’étaient tatan Claudie, tatan Suzie et tatan Marie-Hélène. N’avaient-elles pas la même intonation, d’ailleurs, ou la même manière de s’exclamer, au milieu de la conversation, déclenchant les réactions des deux autres ?
Le repas touchait à sa fin. Le brouhaha saturait l’espace ; l’atmosphère était dense, surchauffée comme une étable. Les couleurs du papier peint, le vaisselier, les couverts, tout devenait indécis avec l’arrivée du soir.
*
Avant la tombée de la nuit, les garçons étaient descendus jusqu’au bassin du village. Quinze mètres de pente gravillonneuse, qui passait devant la maison Perrier, et on y était. Le bassin était au bord de la route. C’était leur quartier général. Ils l’investissaient en conquérants, à cheval sur la margelle, les pieds sur le plan incliné où les femmes, d’antan, étalaient les bleus des hommes pour les frotter à la brosse.
Le ronronnement du tank à lait des Perrier, dont la grange jouxtait la demeure, couvrait tout autre bruit. Perrier s’y cachait, comme d’habitude. Entendre le tank, le piétinement et le souffle des bêtes, parfois un meuglement, à travers les petites ouvertures, et ne voir personne, à part les chats qui rôdaient et grattaient le jardin de la Julienne, avait on ne sait quoi d’inquiétant. Même la Julienne avait un comportement bizarre. Quand les garçons étaient au bassin, elle les épiait, derrière ses rideaux, et disparaissait aussitôt, dès qu’ils l’avaient aperçue. Son regard était toujours fuyant et elle se signait régulièrement, comme si elle avait vu le diable. Et quand on lui adressait la parole, elle levait les bras par réflexe, comme si on allait la frapper.
« Une vraie sauvage, la Julienne », disait la mémé Euphroisine. D’ailleurs personne n’allait chez elle. À la Noël, il pouvait arriver qu’on entrât chez les voisins, les Marolliat ou les Francillon pour y chercher les étrennes : un sachet brun avec des clémentines et des papillotes, mais chez les Perrier, jamais. On aurait eu trop peur. Et de toute manière, on n’y était pas convié.
Grand-mère invitait les enfants à la clémence. Sans elle, ils auraient considéré la Julienne comme une sorcière. Voûtée, ridée, drôlement nippée, avec ses fichus, ses châles, ses jupes superposées, ses jambes sèches tout écaillées, marbrées de veines mauves et bleues, ses gros brodequins, elle parlait de plus en patois, de sorte que la jeune génération ne la comprenait pas… Elle avait tout l’air d’une vieille d’un autre temps, comme une émanation de la terre, de la terre rude et brune de Chartreuse, semée de rocs calcaires. Quand le bassin se trouvait de nouveau libre, elle s’en approchait, et faisait sa prière sous la croix, juste à côté. Elle y laissait régulièrement un bouquet. Mais, au moindre bruit de graviers, elle rentrait se terrer chez elle.

La petite, comme toujours, avait suivi de loin les garçons. Elle était restée un instant derrière la maison, les doigts serrés sur le grillage du jardin, qui s’effritait sur sa peau humide en grains rouillés, laissant comme une odeur de sang. Les garçons l’oubliaient souvent, unis comme un seul homme, dans leurs folles équipées. Elle savait bien ce qu’ils pensaient. L’attitude de Jean le lui signifiait souvent… Ils n’avaient pas besoin d’une pisseuse dans leurs pattes. Une fille… « à ne toucher qu’avec une fleur », disait grand-mère… un cœur trop tendre, une gamine toujours prête à chialer… Eux étaient déjà de petits hommes, nés pour le risque et l’aventure.
Au milieu des sept garçons, elle était la seule fille. Les garçons étaient forts et beaux. Ils la fascinaient, par leurs idées, leur morgue, leur goût de la transgression. Ils étaient bêtes, aussi. Ils ne remarquaient rien. Pourtant une simple attention de leur part colorait ses joues de rose. Car elle avait l’âme amoureuse. Elle rêvait d’eux sur son nuage.
Elle attendait un peu pour les pister, afin qu’ils ne la vissent pas. Du reste, dans l’enthousiasme qui les prenait de se retrouver tous ensemble, bien souvent, elle l’avait remarqué, sa présence demeurait invisible à leurs yeux. C’est ainsi qu’une fois ils l’avaient perdue, la pauvrette, un après-midi, aux Échelles, chez la tante Suzie qui préparait des crêpes. Elle baguenaudait, à quelques pas derrière eux, chantonnant et cueillant des fleurettes… Ils avaient gravi un escalier, parlant et riant fort… « Je les retrouverai en haut », s’était dit la petite… Mais en haut, les garçons avaient disparu. La petite était perdue…
Elle longea la grille du jardin jusqu’au bord de la route. Un poteau la dissimulait aux garçons.

Louis, avant de descendre au bassin, avait attrapé une feuille dans le placard d’en bas, et un stylographe dans le chiffonnier.
« Les gars, il faut qu’on prête serment. »
D’une écriture tremblée qui épousait les aspérités du bassin sur lequel il avait posé la feuille en guise de sous-main, il traça des signes que la petite, ne sachant pas lire, observait avec fascination.
« Allez, les gars », fit-il solennellement, en leur montrant une aiguille, qu’il avait dû chiper dans le panier à ouvrage de l’Adèle.
Fronts rapprochés, avec gravité, dans un silence initiatique, chacun à son tour pratiqua le rituel de l’aiguille et apposa son doigt, coloré de sang, sur la feuille gondolée. La petite, bouche bée, regardait s’accomplir le Mystère…
« Maintenant, dit Louis, jurez que vous n’en parlerez à personne.
— Je le jure », certifièrent-ils, tous ensemble, en levant la main.
Alors Louis roula le papier en tube, le glissa dans sa poche, et les Sept, unis désormais par un serment signé de leur sang, conspirèrent en chuchotant…
Le tank à lait avait cessé de bourdonner. On n’entendait plus que les grillons, qui crissaient dans le jardin potager, en contrebas de la maison. La lumière qui fusait d’en bas permettait de distinguer les tuteurs des haricots grimpants. L’air avait fraîchi. Au bord du bassin, les Sept paraissaient, Louis à la proue, Jean à la poupe et les autres vautrés sur le pont, les naufragés d’un vaisseau fantôme, dans le soir bleu d’été, à la clarté de la lune.

3
« On fait quoi, aujourd’hui ? » avait articulé Jean d’une voix enrouée, rompant le silence comme on lance un galet sur la surface lisse de la rivière pour en perturber un instant le calme étal. Sa sœur et son cousin Christophe, engourdis par la touffeur de l’été, ne répondaient point. Ses mots avaient vibré en un léger écho dans leurs esprits assoupis, puis la surface du silence s’était refermée sur ses paroles comme une eau profonde.
Ils étaient tous les trois assis sur le trottoir depuis un bon moment, devant la vieille maison, les mollets et les genoux tout blancs à force de traîner dans les graviers, en face du mur couvert de corbeilles d’argent.
Le rideau à mouches, à l’entrée, frémissait encore : le grand-père venait de partir. Il s’était épongé un instant le front avec un grand mouchoir froissé avant d’enfoncer sa casquette sur son crâne. Boule, l’énorme patou, qu’on appelait aussi Boulon ou le chien, s’était redressée avec peine sur ses longues pattes, prête à suivre son maître. La langue pendante et baveuse, elle haletait bruyamment, et ses grands yeux, au regard bon et un peu bête, étaient rouges de fatigue.
« Allez, p’tits, à ce soir ! » s’était exclamé le grand-père avec son accent savoyard. Puis de sa démarche lourde et sûre, il s’en était allé en direction du bois, une faucille à la ceinture, la Boule à ses côtés, qui dandinait des hanches. Les enfants l’avaient vu tourner derrière la maison des Perrier, ses godillots ripant sur les gravillons.
C’était l’heure de la sieste pour l’arrière-grand-mère Adèle. La grand-tante Séraphie l’avait aidée à gravir l’escalier menant aux chambres. Les enfants avaient suivi d’une oreille leurs pas pesants sur les marches grinçantes. À présent, les deux femmes, Séraphie et la grand-mère Euphroisine occupées au ménage, échangeaient de brèves paroles qui ricochaient par les fenêtres ouvertes, avec le bruit de la serpillière dégouttant dans le seau. La petite aimait bien voir le bois non verni du parquet, noirci par le temps, absorber l’eau, puis s’éclaircir en séchant. Mais grand-mère Euphroisine l’avait chassée avec une rudesse bienveillante.
« Ne reste pas dans mes pattes, mon petit. » « Mon petit » ou « petite Ophélie », disait-elle affectueusement.
Peut-être, en fin d’après-midi, devant la maison, sous le fil où pingolait du linge, traînerait-on une chaise de paille sur le trottoir afin que l’Adèle fît ses pelotons de laine, et, à la brune, les chats, qui connaissaient les bons coins, viendraient s’y étirer, la queue follette et les oreilles en arrière, pour jouir du petit air coulant de la venelle et de la fraîcheur des corbeilles d’argent.
Les enfants, désœuvrés, se sentaient englués par la chaleur écrasante à la manière de mouches figées dans le miel. Même le temps semblait empêché d’avancer. On entendait par moments Kapi, le chien bâtard des Perrier, tirer sur sa chaîne dans la grange attenante, et d’autres bruits plus confus. Le voisin, peut-être, qui espionnait les enfants dans l’ombre, l’œil luisant.

Ils vivaient tous ensemble dans la vieille maison : l’Adèle avec ses deux filles, Euphroisine et Séraphie, le grand-père Jules et les deux enfants, Jean et Ophélie. On avait convié Christophe, l’un des cousins des Échelles, à rester quelques jours.
La veille, le 2 août, on avait fêté la fin des foins avec toute la famille, comme chaque année. À la tombée de la nuit, les oncles et tantes étaient partis : Claudie, la fille de la famille et son mari Albert, avec leur fils Côme, le plus âgé des cousins, Fernand, le frère de Claudie et sa femme Suzie, avec Boris et Pierre, qui prétendaient couler des jours tranquilles sans leur aîné Christophe, invité pour une quinzaine dans la vieille maison, puis Charles, le « petit dernier » des grands-parents, avec son épouse Marie-Hélène et leurs enfants, Louis et Raphaël.
Le mois de juillet avait été si beau qu’on avait fané sans discontinuer. Le grand-père avait terminé avant les Marolliat et les Francillon, et de mémoire ce n’était jamais arrivé qu’il achevât les fenaisons à la fin du mois.
Les enfants avaient aidé un peu aux champs, à leur mesure. Ils avaient ratissé, en plein soleil, quelques après-midi, l’herbe sèche demeurée sur le pré après qu’on avait calé les bottes sur le transporteur. La petite aimait, en fin de journée, accrochée aux ridelles de l’engin, assise sur les quelques bottes restantes qui piquetaient ses cuisses, cahotée sur le chemin des Monts, rentrer avec le grand-père. Le transporteur faisait un vacarme tel qu’on pouvait hurler sans que personne n’entendît, et on était secoué si fort qu’on se sentait vibrer des pieds à la tête. Dans les faisceaux de lumière qui traversaient les ridelles dansait la poussière de foin, qu’on respirait âcrement. Fauchés ras, les champs, asséchés par un ardent mois de juillet, paraissaient jaunes au soleil de la fin d’après-midi. Les arbres y projetaient leurs ombres. Seules désormais les corneilles y becquetaient quelques graines, arpentant les sillons dessinés par les roues du transporteur, comme des pèlerins devisant, avant de reformer leurs escadres.
Christophe soupira.
Il avait oublié qu’on s’ennuyait à la montagne, qu’il ne s’y passait rien.
« Et si on allait au ruisseau ? » Le sourire des deux autres valait acquiescement.
Les enfants partirent en direction des Monts. On longea la ruelle semée de paille, entre la maison des Perrier et le mur soutenant les hauts du village : on y passait toujours très vite, et avec crainte. Kapi, sorti brusquement de la grange où il se terrait, aboyait et menaçait de mordre, au bout de sa chaîne, ou Perrier regardait les enfants d’un air torve, sans les saluer. Il fallait se méfier de lui disait le grand-père ; il buvait. Il n’était que de voir les litrons de rouge vides renversés, devant la porte de la grange.
On longea le bûcher du grand-père, vis-à-vis de l’escalier où parfois, l’été, on s’asseyait pour discuter au frais, entre deux petites mottes de mousse. On y entendait par moments la voix aigrelette de la mère Francillon, qui trouvait toujours à râler. Au-dessus de l’escalier était scellé un drôle de crochet dont on ignorait l’usage.
La proposition de Christophe leur avait donné de l’allant, et les langues se déliaient à présent.
« Y a de vieilles roues de poussettes, dans le hangar. On pourrait fabriquer des karts. Faudrait demander au pépé, avait lancé Jean, tandis qu’ils passaient en vue de l’escalier du village, en roulant des graviers sous leurs souliers.
— Ah oui, avec les planches qu’il remise à la grange ! »
La petite trottait derrière les garçons, sans perdre une miette de la conversation.
« Mon rêve, disait Jean, ce serait même de fabriquer une cabane roulante, tu vois. Y aurait tout, à l’intérieur : cuisine, bureau, lit… Je pourrais y vivre, y dormir. Et avec ça j’irais jusqu’au château de la Roche-Fendue. »
Il imaginait les planches de contreplaqué, le volant, la banquette, la table, et même les rideaux, à carreaux blancs et rouges, de l’unique fenêtre, et son départ sur l’asphalte… Alors, le souvenir furtif d’un autre véhicule se juxtaposa au rêve de la cabane. Une route verglacée, un paysage de neige, une matinée lourde d’anxiété suspendue, une voiture, qui avait peiné à démarrer, glissant lentement en suivant les lignes courbes des virages du Frou… mais Jean chassa ces images de toutes ses forces, pour esquiver le chaos dont elles étaient porteuses et oublier ce boulet qui venait de se loger dans son ventre. Il bouscula sa sœur. Son petit visage sembla se chiffonner et il en éprouva un plaisir fugace et sournois.
Les enfants avaient dépassé la maison des Francillon et cheminaient en direction de la grange du pré qui appartenait au pépé, sur la colline semée de pommiers tordus. Quelques veaux y ruminaient à l’ombre des arbres. »

Extraits
« Mais il ne fallait pas penser au passé, pénétrer dans les cavités, remuer le sol des cavernes sombres et revoir les visages perdus. On ne se remettait jamais des deuils. Jamais. Le passé n’était pas une page que l’on tourne. Il fallait le porter. Accomplir sa tâche de chaque jour et allumer sa lampe. Et résister aux assauts réguliers des vagues de chagrin, de nostalgie, aux ressacs. On devait avoir le cœur bien accroché, pour vivre. Alors, dans la pénombre grandissante, où des ombres indécises pouvaient surgir, on pressa le pas. De retour à la maison, on monta sans bruit dans les chambres: le pépé s’était assoupi sur son poing, d’en haut, à côté de son bol de soupe. L’Adèle dormait peut-être déjà, à l’étage. » p. 98

« Mais la vieille maison résistait aux assauts. Elle gardait les secrets de la famille, telle une malle bien close, un cercueil, à la manière de chacun de ses hôtes, savoyards taiseux, portant le poids de la honte. On ne disait jamais un mot de trop. Chaque parole était patiemment pesée. L’Adèle avait toujours prôné le silence et la discrétion: « Derrière cises et buissons, faut pas dire sa raison», déclarait-elle. Il fallait mettre sous le boisseau tout ce qui était bizarre, tout ce qui sortait des sentiers battus. Cependant, un secret étouffé est comme un homme bâillonné qui veut crier justice; sa violence croît avec la rage de dire. Telle la maison, qui laissait suinter malgré elle des révélations sibyllines.» p . 169

Sarah Perret se présente:
« Je suis née le 1er octobre 1976 à Chambéry. Le premier livre que j’ai lu à 6 ans, offert par ma grand-mère, Les Malheurs de Sophie, m’a révélé la passion de ma vie : la littérature. À 11 ans, je savais qui je voulais devenir: un écrivain. Je lisais sans mesure : un livre par jour ; j’allumais ma veilleuse pour ne pas alerter mes parents. Le Grand Meaulnes, Pêcheur d’Islande et L’Âne Culotte ont été des éblouissements. J’ai passé mes étés d’adolescente à lire, avec pour discipline 100 pages par jour. En première, j’ai lu, parmi d’autres lectures, l’intégralité d’À la recherche du temps perdu. Je me suis d’ailleurs enfermée, pendant des années, au milieu de ces murailles de livres, devenues ma citadelle, ma tour d’ivoire. Parallèlement, j’écrivais (activité longtemps restée secrète) : mon journal, des pastiches, des idées sur des bouts de papier, des débuts de roman, des lettres d’amour… Mes tiroirs en sont remplis.
Aujourd’hui encore, il ne m’est pas possible de vivre ma vie sans l’écrire. J’ai choisi des études de lettres modernes, qui m’ont conduite en hypokhâgne et khâgne au lycée Berthollet à Annecy et au lycée Lakanal, à Sceaux, pour une seconde khâgne, sur les traces d’Alain-Fournier. Depuis 1999, j’essaie de transmettre ma passion à mes élèves de lycée, et à mes étudiants.
Parmi mes réussites littéraires : j’ai été finaliste du prix de la nouvelle érotique 2017 et ma nouvelle Sparagmos a été publiée dans le recueil Ta maîtresse, humblement (Au Diable Vauvert). Et j’ai soutenu une thèse en décembre 2020 à l’université Paul Valéry-Montpellier III: Édition critique des œuvres de Sarasin. »
Quand on interroge Sarah Perret sur son roman, elle explique que cette histoire la hante depuis une trentaine d’années: «La première version, écrite l’été de mes 16 ans, s’appelle Mon grand frère. En 2017, alors que ma mère exprimait son regret d’avoir perdu la demeure familiale, vendue lors du départ de mon grand-père en maison de retraite, j’ai eu de nouveau l’envie de réécrire cette histoire, en décrivant la vieille maison telle que mon souvenir la restituait, avec ses recoins, ses odeurs, et toutes les images des étés passés avec mes frères et mes cousins.
Je me suis imprégnée aussi de tous les récits de mes grands-parents, de mes parents. J’ai mêlé à mes propres rêveries des anecdotes familiales et locales, que j’ai transposées, romancées, découvrant parfois d’étranges coïncidences entre mes personnages « inventés » et des membres de l’arbre généalogique.
Ce roman, c’est le paradis ressuscité de l’enfance et d’un monde désormais perdu : celui de mes ancêtres, paysans de Chartreuse – des vies modestes, pétries d’humanité.»

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Le colonel ne dort pas

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En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts

En deux mots
Le colonel ne dort pas. Il est mort. Ou presque. Dans la guerre de reconquête, il est chargé de faire parler les prisonniers, de faire des choses de ces hommes. Sous le regard de son ordonnance et en respectant les ordres du général.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le tortionnaire torturé

Dans ce court roman Émilienne Malfatto dit toute l’absurdité de la guerre. Derrière la confession d’un tortionnaire, elle montre comment on peut basculer dans la violence et la folie. Un texte qui résonne fort, surtout au regard de l’actuel conflit ukrainien et des horreurs qui l’accompagnent.

« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs de mes nuits
puisque vos ombres et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Hommes-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou
dix jours
ou ce matin »
Quand le colonel arrive, il est précédé de cet aveu. S’il ne trouve plus le sommeil, c’est qu’il occupe l’un des postes les plus difficiles dans le conflit en cours, il est chargé de faire parler les prisonniers. Une tâche qu’il effectue dans le sous-sol du quartier des tanneurs avec toute la cruauté qui sied à ce genre d’activité. Tortionnaire en chef, il reçoit des hommes «avec des sentiments, des rêves, des drames» et les transforme en choses lors de séances durant lesquelles il doit faire bien attention de ne pas faire mourir ses victimes, de peur que leurs aveux ne partent avec leur dernier souffle. Dans son sillage, un respect mélangé de crainte pour lui qui a survécu aux précédents conflits et aux changements de régime.
Dans l’ombre, son ordonnance est le témoin direct de ses exactions. Un témoin très mal à l’aise, torturé lui aussi, entre sa désapprobation devant tant de souffrance et d’inhumanité et la mission qui lui a été confiée, le respect des autorités.
Une autorité qui part aussi à vau-l’eau, car le général perd la raison. Cloîtré dans son bureau, il voit la pluie qui ne cesse de tomber venir le submerger.
Construit autour de ces trois hommes, ce court roman à la puissance du Richard III de Shakespeare, une référence que l’on ajoutera à celle proposée par l’éditeur, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati et Quatre soldats de Hubert Mingarelli. Mais ces confessions et ces âmes meurtries, servies par une écriture blanche, qui se complète admirablement à la poésie.
Après Que sur toi se lamente le tigre (Prix Goncourt du premier roman) et Les serpents viendront pour toi, Émilienne Malfatto met à nouveau son expérience de reporter de guerre, de journaliste et photographe qui a notamment travaillé pour le Washington Post et le New York Times, au service de ce texte très fort, déjà en cours de traduction dans de nombreux pays et qui restera à n’en pas douter l’une des très belles surprises de cette rentrée 2022.

Le colonel ne dort pas
Émilienne Malfatto
Éditions du sous-sol
Roman
112 pages 16,00 €
EAN 978000000
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays pluvieux qui n’est pas situé précisément.

Quand?
La période n’est pas définie.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une grande ville d’un pays en guerre, un spécialiste de l’interrogatoire accomplit chaque jour son implacable office.
La nuit, le colonel ne dort pas. Une armée de fantômes, ses victimes, a pris possession de ses songes.
Dehors, il pleut sans cesse. La Ville et les hommes se confondent dans un paysage brouillé, un peu comme un rêve – ou un cauchemar. Des ombres se tutoient, trois hommes en perdition se répondent. Le colonel, tortionnaire torturé. L’ordonnance, en silence et en retrait. Et, dans un grand palais vide, un général qui devient fou.
Le colonel ne dort pas est un livre d’une grande force. Un roman étrange et beau sur la guerre et ce qu’elle fait aux hommes.
On pense au Désert des Tartares de Dino Buzzati dans cette guerre qui est là mais ne vient pas, ou ne vient plus – à l’ennemi invisible et la vacuité des ordres. Mais aussi aux Quatre soldats de Hubert Mingarelli.

Les critiques
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Blog Joëlle Books
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Blog main tenant


Emilienne Malfatto présente son livre Le colonel ne dort pas © Production Éditions du sous-sol

Les premières pages du livre
« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs
de mes nuits
puisque vos ombres et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Hommes-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou

dix jours

ou ce matin

et depuis je suis condamné à continuer
de vous tuer
chaque fois à chaque nouveau mort
j’augmente ma peine ma

condamnation sans appel

perpétuité
perpétuité
comme vous les Hommes-poissons
je vous revois flotter
dans l’eau grisâtre
flotter
vous revenez depuis peupler mes cauchemars
vous avancez en écartant les roseaux
vous tendez vers moi vos membres décharnés
gonflés par les eaux
vous tendez vos mains et c’est toujours alors
toujours que
je vous tue

à nouveau

tuer les morts vous tuer encore vous mes victimes
puisque c’est la seule voie puisque je vous ai déjà
tués
puisque bientôt vous me tuerez

Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. C’est cette époque de l’année où l’univers se fond en monochrome. Gris le ciel bas, gris les hommes, grises la Ville et les ruines, gris le grand fleuve à la course lente. Le colonel arrive un matin et semble émerger de la brume, il est lui-même si gris qu’on croirait un amas de particules décolorées, de cendres, comme s’il avait été enfanté par ce monde privé de soleil. On dirait un fantôme, pense le planton de garde en le voyant descendre de la jeep. Et l’ordonnance se met au garde-à-vous et se dit que le colonel ressemble à ces hommes qui n’ont plus de lumière au fond des yeux et qu’il croise parfois depuis qu’il est à la guerre. Seul son béret rouge rappelle que les couleurs n’ont pas disparu.

La grande maison réquisitionnée qui sert désormais de centre de commandement et d’habitation pour les gradés se dresse en haut de la colline. C’est un ancien palais, du temps de l’ancien dictateur, sous l’ancien régime. On y reconnaît le goût pour ce qui brille du plafond au sol, le marbre les dorures les colonnes qui se voudraient ioniques des sièges immenses au capitonnage dur comme du béton utilisés pour des réceptions où ils assurent un inconfort durable aux invités qui, selon l’étiquette, ne doivent rien en laisser paraître. Et dans une niche du hall d’entrée, le buste décapité – puisqu’on ne pouvait pas le déplacer et qu’il était à l’effigie de l’ancien dictateur, celui-là même qu’à l’époque du buste personne n’appelait dictateur.

Le colonel hésite sur le seuil du Palais. Est-il déjà venu ici? Il a servi loyalement l’ancien régime, il a connu d’éphémères honneurs dans des lieux semblables, à l’époque où les bustes étaient intacts dans toutes les niches de tous les palais du pays. Il hésite, comme s’il répugnait à souiller le marbre de ses chaussures gorgées de boue liquide, presque crémeuse, cette boue glissante et claire dans laquelle patauge le monde, dehors. Peut-être un reste de timidité (de déférence?) à l’égard de l’ancien dictateur auquel il fut loyal en son temps, comme beaucoup ici, même si tous font mine de l’ignorer et s’emploient à ne jamais parler de cette époque. Puis il carre les épaules, reprends-toi!, et suit l’ordonnance jusque dans le grand bureau où siège le général en charge des troupes du nord et de la Reconquête.

Trônant derrière sa large table d’acajou, le général est occupé à se couper les poils du nez à l’aide de petits ciseaux argentés et d’un miroir à main, et le colonel pense furtivement que ce miroir de dame provient peut-être d’une chambre à coucher de ce même Palais, une relique des puissants de l’ancien régime. »

Extraits
« Le colonel n’a pas toujours été un spécialiste, comme on le désigne maintenant dans certains milieux autorisés avec un mélange de respect, d’effroi, et aussi un peu de répugnance. Longtemps il fut un militaire comme les autres, peut-être seulement plus efficace, plus rapide à la réaction, plus malin. Pendant la Longue Guerre, ses chefs l’appréciaient pour ces qualités-là. Lui ne savait pas encore qu’il était pris dans un engrenage qui ne le lâcherait pas, qui le broierait à mesure que lui-même broierait les autres, tous les autres, tous ceux qu’on lui ordonnerait de broyer. C’est cela, peut-être, qui fit vraiment la différence. Demandez à un militaire de tirer sur une cible, il le fait, c’est le métier. Mais certains ont une limite. Pour beaucoup, pendant Longue Guerre, ce furent les Hommes-poissons. Les soldats reculaient devant cette tâche-là avec de grands yeux effarés. Le colonel a lui aussi eu les yeux effarés. Mais il n’a jamais reculé. » p. 38

« En cette période de reconquête, rares sont ceux qui osent réclamer un changement, protester. Les fous qui s’y risquent ne durent pas longtemps et l’ordonnance est, au fond, un lâche qui tient à la vie. Même si de plus en plus, il a l’impression d’avoir déjà trop vécu. » p. 55

« Quelque part après le quarantième jour de pluie, c’était inévitable, un envoyé arrive de La Capitale. Il faut croire que le subalterne zélé n’a pas su être aussi convaincant, aussi confiant, aussi exalté que l’était à l’époque le général, car la Capitale demande des comptes, des rapports, des progrès à matérialiser sur une carte, qu’on voie un peu qu’on puisse se faire une idée, quelque chose à se mettre sous la dent, comme dans toute opération de Reconquête, c’est bien normal, ceux qui gouvernent veulent pouvoir déplacer des pions noirs et rouges sur un plan de ville — ou un planisphère, tout dépend de l’échelle de l’opération. C’est bien normal et ça leur donne la sécurisante sensation de maîtriser la situation. » p. 92

À propos de l’auteur
MALFATTO_Emilienne_©Axelle-de-RusseÉmilienne Malfatto © Photo Axelle de Russe

Émilienne Malfatto est photographe, romancière et journaliste – un temps reporter de guerre. Son travail photographique a été notamment publié dans le Washington Post et le New York Times, et exposé en France et à l’étranger.
En 2021, elle a reçu le prix Goncourt du premier roman pour Que sur toi se lamente le Tigre (Elyzad), et le prix Albert-Londres pour Les serpents viendront pour toi: une histoire colombienne (les Arènes).

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Sa préférée

JOLLIEN-FARDEL_sa_preferee

  RL_ete_2022  Logo_premier_roman coup_de_coeur

En lice pour le Prix Goncourt 2022
Finaliste du prix du Roman Fnac 2022

En deux mots
Emma, Jeanne et leur mère Claire vivent dans la peur. Leur père et mari les bat régulièrement sous l’œil indifférent des habitants de leur village valaisan. Emma va chercher son salut dans la fuite, sa sœur dans la mort. Peut-on construire une vie sur la colère?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma sœur, ma mère et… mon père

Sarah Jollien-Fardel est l’une des grandes découvertes de cette rentrée. Autour d’un père d’une violence extrême vis-à-vis de sa femme et de ses deux filles, elle construit un roman qui ne laissera personne indifférent.

Dans ce village de montagne des Alpes valaisannes, la vie d’Emma, de sa sœur Jeanne et de leur mère est un enfer. Un enfer qui a un nom, Louis. Quand ce chauffeur routier n’est pas sur les routes, il fait régner la terreur sur sa famille. Une violence qui surgit pour une broutille. Alors les coups pleuvent. Emma, la narratrice, a appris à anticiper et son intuition lui permet d’être davantage épargnée. Jusqu’à ce jour où elle tient tête à son père. Ses blessures nécessiteront de faire venir le médecin. Mais au lieu de signaler l’agression, ce dernier se contentera de soigner la fillette. Une lâcheté dont il n’est pas seul coupable. Dans le village, on sait, mais on se tait.
Emma va réussir à fuir en s’inscrivant au cours de formation des institutrices qui vont l’éloigner durant cinq années. Sa sœur aînée va trouver un emploi de serveuse chez un cafetier qui l’héberge également. En découvrant sa petite chambre, Emma va aussi apprendre que sa sœur a aussi régulièrement été victime de violences sexuelles, elle qui était la préférée de son père.
Elle aura essayé de s’en sortir, de trouver un gentil mari. Mais sa réputation de trainée aura raison de son projet. La vie lui deviendra insupportable et la seule issue qu’elle trouvera sera le suicide. Un drame suivi d’un scandale lors des obsèques. «Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: « Tu l’as violée, tu l’as tuée. » Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre.»
Alors, il faut apprendre à vivre avec cette absence. C’est à Lausanne qu’elle va découvrir qu’une autre vie est possible. En nageant dans la Léman, elle découvre son corps. Dans les bras de Charlotte, la grande bourgeoise affranchie, elle va vivre une première expérience sexuelle. Mais c’est avec Marine, l’assistante sociale au grand cœur, qu’elle découvre la mécanique du cœur. Mais alors qu’elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre, un nouveau choc, une nouvelle mort va la fragiliser à nouveau.
Sarah Jollien-Fardel réussit avec une écriture classique et limpide, aux mots soigneusement choisis, à dire la souffrance et la violence qui marquent à vie. Elle montre aussi combien il est difficile de se débarrasser d’un tel traumatisme. Emma va essayer, cherche l’appui d’un psy, de ses ami(e)s. Le retour en Valais lui permettra-t-elle de trouver l’apaisement? C’est tout l’enjeu de ce roman impitoyable entièrement construit sur une «destructrice intranquillité».
S’il n’y a rien d’autobiographique dans cette violence familiale, la colère qui porte tout le livre est bien réelle. Sarah Jollien-Fardel, qui a grandi dans un village valaisan, où les hommes et la religion dictaient leur loi. Elle aussi a ressenti le besoin de quitter cette contrée aux traditions pesantes pour vivre à Lausanne. Et comme Emma, elle est aujourd’hui de retour sur ses terres natales. Après avoir tenu plusieurs blogs et tenté sa chance avec son roman auprès de nombreux éditeurs, elle a participé à une rencontre avec Robert Seethaler, qui était accompagné de son éditrice Sabine Wespieser. Deux rencontres qui vont s’avérer déterminantes. Et la belle histoire ne s’arrête pas là, car Sa préférée est notamment en lice pour le Prix Goncourt !

Sa préférée
Sarah Jollien-Fardel
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782848054568
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, dans un village du Valais qui n’est pas nommé ainsi qu’à Conthey et Sion, puis à Lausanne. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1980-1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Feya Dervitsiotis)
La lettre du libraire
Femina.ch (Isabelle Falconnier)
La Cause littéraire (Stéphane Bret)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)


Sarah Jollien-Fardel présente son premier roman Sa préférée © Production Lire à Lausanne

Les premières pages du livre
« Tout à coup il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait «Elle peut pas la boucler, cette gamine». Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur mes gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir.
C’étaient invariablement les mêmes scènes. Il rentrait après sa journée sur les routes. Il empestait l’alcool. S’il s’asseyait au salon dans le canapé en cuir décrépit, s’il s’endormait, on savait alors que nous serions, toutes les trois, en paix pour quelques heures. S’il posait son corps massif sur une chaise de la cuisine, s’il prenait un couteau pour ouvrir des noix ou pour trancher un morceau de ces fromages qu’il faisait vieillir dans la cave au sol terreux, on n’y couperait pas. C’était d’une banalité désolante. Un scénario usé jusqu’à la corde, où chacun jouait le rôle qui lui était prédestiné. Personne n’avait le recul du spectateur. Nous étions tous les quatre embarqués dans la même valse, où chacun posait les pieds au bon endroit. Nous n’avions ni la conscience, ni l’imprudence de risquer un autre pas.
Ça pouvait être la viande filandreuse du ragoût, un clou de girofle de trop, une feuille de laurier trop dure, une carotte trop cuite, des oignons coupés trop gros. Ça pouvait être la pluie ou la chaleur étouffante de la cabine de son camion. Ça pouvait être rien. Et ça démarrait. Les cris, la peur, la vulgarité des mots, un verre contre un mur, une claque sur le visage de ma sœur ou de ma mère. Je courais sous la table, je fixais le mouvement des pieds dans cette danse familiale trop connue. Parfois, ma mère tombait devant moi, lovée en boule sur le sol. Ses yeux criaient la peur, ses yeux criaient «Pars», je détalais sous mon lit. Regarder, observer. Jauger. Rester ou courir. Mais jamais, jamais boucher mes oreilles. Ma sœur, elle, plaquait ses mains sur les siennes. Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. A force de scènes, j’avais réussi à distinguer s’il était trop aviné ou trop fatigué pour aller jusqu’au bout, jusqu’aux coups. S’il allait s’épuiser ou s’il avait la force de pousser ma mère contre un mur ou un meuble et de la frapper.
Je sentais aussi le miel bon marché qu’il ajoutait aux tremolos. Ceux-ci étaient terribles. Et je ne sais pas pourquoi, ni comment, ma mère et ma sœur pouvaient être endormies par cette fausse douceur. Croire qu’ils n’étaient pas, eux aussi, un prélude à sa haine. Elles croyaient, elles espéraient surtout que, ce soir-là̀, nous passerions outre. Peut-être c’était pire encore de savoir. J’avais l’impression d’être sa complice. J’anticipais en prétextant des devoirs à finir pour m’éloigner. Ou je débarrassais à toute vitesse la table, afin qu’elle soit libérée des objets qu’il pourrait nous balancer à travers la figure. Le pire, c’étaient les bouteilles. Il les faisait valdinguer contre les murs, il fallait se courber pour éviter leur trajectoire. Je craignais le poids de la carafe en émail dans laquelle maman préparait le sirop. J’avais réussi à voler un pot en plastique dans un grand magasin. Nous faisions les courses, elle et moi. A la racine des cheveux, ma mère avait la tempe cousue à cause d’un éclat d’une satanée bouteille, une mauvaise chute, avait-elle dit au docteur. Ses cheveux, je les trouvais merveilleux. Lisses et épais. Pas comme les miens. J’adorais les caresser, je me blottissais contre elle lorsqu’elle tricotait ou lisait. J’entortillais une de ses mèches aux reflets caramel autour de mon index. Ma chevelure n’avait pas de nuances, elle était foncée, terne, trop raide. Emmêlée, jamais brillante. Parfois, le nez contre ses cheveux, je respirais leur odeur en fermant les yeux. Elle me disait timidement d’arrêter. Elle était gênée que je puisse la trouver belle.
Au centre commercial, j’avais usé de manigances pour qu’elle achète ce pot en plastique à neuf francs nonante qui ne nous blesserait pas s’il le balançait sur nous. C’était trop cher, car il contrôlait chaque franc dépensé. Elle avait refusé. Deux jours plus tard, alors qu’elle m’avait envoyée chercher du beurre et de la polenta, j’avais réussi à voler et à planquer le pichet dans mon sac à dos d’écolière. Je transpirais, j’avais le cœur en pagaille à la caisse, mais j’avais réussi. Quand je l’ai posé sur la table en bois, griffée par la violence de mon père, bien droite, je l’ai regardée dans les yeux. «Tu l’as payé comment ?» J’avais prévu la combine, m’étais arrêtée en route, l’avais sali avec de la terre, rayé avec un petit caillou, puis rincé au bassin du village. «C’est la mère de Sophie qui le jetait, je lui ai dit que j’en cherchais un pour faire de la peinture, alors elle me l’a donné.» Ce moment où vous dites un mensonge. Cet instant suspendu, une fraction de seconde. Ça bascule dans un sens ou dans l’autre. Je savais manier le regard, le tenir sans faillir, l’enrober d’innocence. J’écartais bien les yeux et étirais mes lèvres dans un faux sourire fermé. Ça marchait toujours.
Comme ma mère et ma sœur se ressemblaient physiquement, mais aussi par leurs réactions, avec le temps, j’ai pensé que, si je n’étais pas comme elles, je devais forcément être comme lui. Sinon, comment expliquer qu’il baissait les yeux lorsque je le fixais sans broncher, qu’il ne me frappait jamais autrement qu’en me tirant les cheveux. Ni gifle, ni m’attraper par les épaules comme il faisait avec elles en les secouant comme des pruniers. Une seule fois, il a franchi le pas.
J’étais assise à la table de la cuisine. C’était un dimanche en fin de journée. Il était parti, comme tous les dimanches après le repas. On ne savait pas ce qu’il faisait de ses après-midi dominicaux. Ça m’intriguait, ces heures loin de la maison. Il allait où, avec qui ? J’interrogeais ma mère, elle se dérobait par une banalité ou une autre question : «On est pas bien, toutes les trois ?» Je le fuyais, mais, en même temps, tout tournait autour de lui. Puisqu’il avait le pouvoir terroriste de moduler l’air et l’ambiance, j’étais en permanence obsédée par lui. Ma mère cuisinait un coujenaze. Une recette humble de chez nous. Des pommes de terre et des haricots, qu’il fallait cuire à petit feu jusqu’à ce que l’eau s’évapore entièrement. Tout se mélangeait alors sans former une purée. Les haricots devenaient tendres, les patates fondantes. Ma mère cuisinait avec un rien. Parce qu’elle n’avait rien, elle grappillait des centimes où elle pouvait. Mais jamais la mitraille qu’elle trouvait dans les poches des pantalons de mon père avant de les laver. Rien n’était gratuit avec lui. Il l’avait giflée pour cinq centimes laissés délibérément sur la table. La chair des poulets était raclée, les os recuits pour un bouillon. Il lui arrivait souvent de demander un crédit à la gérante du petit commerce villageois. Mon père achetait un cochon par an. «C’est bon pour les truies», il disait.
Ce dimanche, dans la cuisine crépusculaire, je dessinais un tigre ou, plutôt le buste d’un tigre bonard et pas dangereux pour un sou. Une bouille tachetée, une casquette jaune et rouge, un pull bleu. J’avais plié les feuilles en deux, puis agrafé le long de la pliure. Dans ce livret bricolé avec ma maladresse enfantine, une histoire imaginaire dont je n’ai pas gardé de souvenir précis. Je ne me rappelle que l’exaltation de disposer un mot après un autre. Ce n’était même pas compliqué. C’était être loin de cette maison. J’avais adoré ces heures, les jours précédents, à plat ventre sur mon lit, quand les phrases s’étaient nouées d’elles-mêmes, jusqu’au point final. Une émotion ardente qui ressuscite à chaque fois que j’y pense. Ces mots connus de tous, arrangés à ma sauce, accolés à un adjectif plutôt qu’à un autre, formaient ce truc qui n’existerait pas sans moi. Ce n’était pas de la fierté́, c’était une joie solitaire avec un pouvoir magique immense : m’extirper de ma vie.
Il regarde par-dessus mon épaule alors que je peau- fine ce félin de gosse. Je n’avais aucun don pour le dessin, mais il fallait bien une couverture pour mon livre ! Je ne sais pas ce qui l’a attendri. Mon laisser- aller innocent – courbée, bras à l’équerre en train de colorier – ou alors l’odeur du repas, ou l’ambiance de la maisonnée, ou cette vision idéalisée de la famille au moment où il a pénétré dans la cuisine et qu’il nous a vues, ma mère et moi. A moins que ce ne fût-ce qu’il avait vécu durant son après-midi. Je ne sais pas, mais il a posé sa main large et calleuse sur mon crâne. Je me suis raidie d’un coup, sur la défensive.
«Tu fais quoi ?
– Ben, tu vois bien.
– Arrête de faire la maligne avec moi.»
Il retire sa main.
Je savais qu’il ne fallait jamais se risquer à le provoquer, mais, cette félicité-là, il ne la gâcherait pas. Ni le bonheur dense de fignoler cette historiette que je voulais montrer à ma maîtresse dès le lendemain.
Avec un ton hautain, aussi péremptoire que je pouvais l’adopter du haut de mes huit ans, j’ai osé :
«Un tigre, cher ami.»
2. J’avais entendu cette expression – «cher ami» – en sortant de la messe, dans la bouche du docteur Fauchère, à qui on ajoutait, avec déférence, l’article défini. «Le» docteur Fauchère était le médecin de notre village montagnard, l’un des rares universitaires à cette époque. Ce matin-là, Gaudin, le boucher, lui faisait des courbettes sur l’esplanade de l’église. Le docteur Fauchère avait ponctué la conversation d’un «merci, cher ami». Qu’est-ce que ça sonnait bien dans sa bouche ! Le sourire chaleureux, juste ce qu’il fallait entre la politesse et la retenue. Je trouvais que ce «cher ami» donnait un air important à celui qui le prononçait et signifiait clairement à son interlocuteur qu’il n’était pas du même rang. En douceur, avec subtilité. Alors j’ai osé crânement, «cher ami». Mon père était inculte, mais il avait l’instinct des méchants et des animaux. Comme Micky, le chat d’Emma, ma sœur, qui ne traînait jamais dans ses pieds, détalait sitôt que la Peugeot 404 bleu ciel de mon père apparaissait dans la cour en terre devant la maison. Je ne lui avais jamais laissé entrevoir mon mépris ni ma haine muette. Mais ce «cher ami» signait le premier tir de notre combat, qui ne se terminerait même pas avec la mort.
J’aurais pu anticiper, j’avais toujours les sens en éveil, la peur comme boussole. En une seconde, il a empoigné ma tête et m’a soulevée. La chaise est tombée. Mes oreilles étaient emprisonnées par ses paluches d’ogre. Je voyais ma mère épouvantée, en face de moi. Il m’a lâchée, je suis tombée. Je pensais que c’était fini. Juste un mouvement d’humeur. Il m’a tirée par l’avant-bras. Depuis la cuisine jusqu’à ma chambre. Je me cognais au montant des portes, contre les murs. J’ai entendu ma mère hurler son prénom. Je crois que c’était la première fois que je l’entendais de sa bouche : «Louis, non, Louis, laisse-la, elle est petite.» Louis a fermé la porte de la chambre, je n’ai pas eu le temps de me relever, mon épaule me faisait mal. J’étais au sol et il me frappait les fesses, le dos. Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde. A voir et à ressentir. Si je ne connaissais pas encore la manière dont les traits se métamorphosent sous la puissance de la jouissance, ou du pouvoir sur l’autre, j’ai vu la bestialité d’un homme, un père, le mien. Au-dessus de moi, il avait relâché l’étreinte de ses mains de géant, les balançait partout sur mon corps maigrichon. Ma tête, mon torse, mes bras. Au lieu de me protéger, sidérée, je le regardais les yeux écarquillés à me faire mal aux paupières.
Ma mère a fait valdinguer une poêle sur son crâne presque entièrement déplumé. De surprise, il a cessé net. S’est levé, lui a balancé une gifle monumentale qui l’a projetée contre le mur. Je tremblais, j’avais uriné sans m’en rendre compte. Je ne pleurais pas, j’ai vomi, me suis évanouie. Je me souviens des murmures, de la caresse chaude d’une lavette sur mon front, de la lumière tamisée. Quand j’entrouvre les yeux, ma mère, et derrière elle, «le» docteur Fauchère. C’était notre Sauveur. Il allait nous sortir de notre trou pestilentiel. J’en étais certaine. Il avait le regard doux, il n’était pas comme les autres, je sentais bien qu’il était instruit et, de fait, son intelligence, pensais-je, nous libérerait.
«Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ?»
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est- ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.
«C’est mon père.
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.
– Non-non-non-non.» C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : «C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée.»
Il passe la main sur mon front : «Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit.» Des murmures encore, et surtout la trahison de cet homme que je vénérais, pas plus tard que ce matin. J’épiais ses expressions lorsque nous allions à son cabinet ou à la messe du dimanche. Je m’étais inventé un personnage de bienveillance, de supériorité et de bonté́. Je ne voyais ni hypocrisie ni suffisance. Il avait, sous mes yeux, maintes fois démontré – par un sourire malin, un regard, un froncement de sourcils ou par la façon de bouger sa tête face à un patient – son éducation plus sophistiquée et supérieure à beaucoup dans notre village rustaud. Et moi, gamine orgueilleuse, je m’étais empressée de singer ce bon vieux docteur Fauchère. Ce «cher ami» me valait une dérouillée monumentale, une épaule démise, des bleus, des courbatures.»

Extraits
« Dans ce bled, réputé loin à la ronde pour son manque solidarité et son inclination à la méchanceté, ils étaient venus en masse se repaître de notre misère publique. Ma colère, compagne éternelle, éventrait mon estomac. J’aurais dû ne pas faillir en public. Je n’ai pas pu. Sitôt sur le parvis de l’église, endolorie, j’explose. C’est laid, ça entache la solennité du moment Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: «Tu l’as violée, tu l’as tuée.»
Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre. On m’a emmenée de force à l’internat. Je sautais comme un cabri, j’éructais, je bavais, le mari de ma tante m’a giflée: «Elle fait une crise de nerfs, appelle un docteur.» Une cousine m’a chaperonnée pour la nuit. J’émergeais, me rendormais, me réveillais en pleurant. Des cauchemars sombres, mon père qui m’étrangle. Je manque d’air, j’entends des cris, des «J’appelle la police» de la surveillante de l’internat Il est là, complètement ivre: «Je vais te tuer, sale garce!» Je ne réagis pas, sonnée par les médicaments. » p. 54

« J’aurais tout donné pour me nourrir de réminiscences heureuses. Repenser, la joie au cœur, à cette gommette coccinelle qui avait ensoleillé le visage de maman, à l’écureuil qu’Emma et moi avions essayé de capturer, en vain, durant un après-midi entier, à Paul endormi contre mon dos, à mon corps plongé dans l’eau vivace du lac Léman alors que le ciel est prêt à imploser de rouges, aux baisers sur le front, au temps arrêté devant un coucher de soleil ahurissant à Querceto avec Marine, à cet inconnu qui dit merci avec un sourire, à l’eau turquoise du lac de Moiry, aux errances sur les bisses, aux terrasses, aux soirées, à Nina Simone ou à L’Homme qui plantait des arbres, que j’avais relu mille fois. À la place, infuser dans les limbes de mon chaos. Demeurer dans cette destructrice intranquillité. Je ne m’en arracherai pas. » p. 195-196

À propos de l’auteur
JOLLIEN-FARDEL-sarah©marie_pierre_cravediSarah Jollien-Fardel © Photo Marie-pierre Cravedi

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman. (Source: Sabine Wespieser Éditeur)

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Quand tu écouteras cette chanson

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En lice pour le Prix Le Monde 2022

En deux mots
Le 18 août 2021, Lola Lafon s’installe dans l’Annexe, la partie du musée Anne Frank où a vécu clandestinement la famille et où Anne a écrit son journal. Durant cette nuit particulière, elle va croiser Anne et sa sœur Margot, mais aussi ses ancêtres disparus, Ceausescu et un jeune cambodgien.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Plaidoyer contre toutes les dictatures

Pour sa contribution à la collection «Ma nuit au musée» Lola Lafon a choisi de passer une nuit en août 2021 dans l’Annexe du musée Anne-Frank, à Amsterdam. Elle y a trouvé bien plus que les traces de la jeune fille.

Avec ce récit poignant, Lola Lafon donne une nouvelle direction à la collection imaginée par Alina Gurdiel. Délaissant les beaux-arts, elle va passer sa «nuit au musée» dans l’Annexe du musée Anne-Frank à Amsterdam. Et ce n’est pas sans une certaine appréhension qu’elle prend place dans ce lieu si chargé d’histoire, de symboles, de silences. On lui a accordé l’autorisation de passer la nuit dans ces murs à condition qu’elle respecte de strictes consignes. Et quand elle sort sa thermos de son sac, elle a déjà mauvaise conscience. Toutefois, le personnel de sécurité, renseigné par les caméras de surveillance, sera indulgent et sans doute un peu désorienté par tous ces va-et-vient dans la cage d’escalier. Car il faut d’abord s’habituer à l’espace, sentir physiquement ce qu’a pu être cette vie recluse dans ce réduit où un petit coin de fenêtre non opacifié permettait d’entrapercevoir le ciel.
Lola Lafon nous rappelle le quotidien de la famille Frank après qu’Otto, le père, ait choisi de se cacher avec sa famille plutôt que de tenter une fuite déjà très risquée. Avec le soutien de ses employés, qui se chargeaient de l’intendance, il espérait pouvoir ainsi assurer la survie des siens. Il sera le seul survivant à revenir des camps, alors même que ses filles le croyaient mort. Margot précédent de quelques jours sa cadette dans ce funeste destin. Ce livre nous permet du reste de mieux connaître l’aînée de la fratrie qui a sans doute aussi tenu un journal dont on a perdu toute trace. C’est après sa convocation devant les autorités en juillet 1942 que la décision a été prise de mettre le plan à exécution, car tout le monde savait le sort qui était réservé aux juifs raflés.
C’est du reste ce qui rapproche les Frank de la famille de Lola Lafon, «un récit troué de silences». Après avoir rappelé que leurs «arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés», elle explique qu’elles «sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture. On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre.» Avant de conclure qu’il «y a ces pays où plus jamais on ne reviendra.»
Voici donc la Anne qui s’installe dans l’Annexe. Après s’être vêtue de plusieurs couches de vêtements, elle «choisit d’emporter ce cahier recouvert d’un tissage rouge et blanc à carreaux et orné d’un petit cadenas argenté, offert par son père» et qui sera soigneusement conservé avant d’être remis à Otto avec toutes les autres feuilles éparses qui avaient pu être rassemblées et qui permettront au survivant de proposer une première version du journal.

Journal_Anne_Frank
Après avoir retracé les péripéties des différentes éditions et traductions, la romancière nous rappelle qu’aucune «édition, dans aucun pays, ne fait mention du travail de réécriture d’Anne Frank elle-même. Le Journal est présenté comme l’œuvre spontanée d’une adolescente.» En comparant les versions, on se rend cependant très vite compte du travail d’écriture et de la volonté littéraire affichée.
Mais il y a bien pire encore que cet oubli. Aux États-Unis, on travaille à une adaptation cinématographique «optimiste», on envisage même une comédie musicale, achevant ainsi la déconstruction de l’œuvre.
La seconde partie du livre, la plus intime et la plus personnelle, se fait une fois que la visiteuse à franchi le seuil du réduit où Anne écrivait. Il est plus de deux heures du matin. Si l’émotion est forte pour Lola, c’est qu’elle peut communier avec Anne, car elle sait ce que c’est de vivre sous une dictature. Alors émergent les souvenirs pour l’autrice de La Petite Communiste qui ne souriait jamais. Alors reviennent en mémoire les mots échangés avec Ida Goldmann, sa grand-mère maternelle, la vie en famille dans le Bucarest de Ceausescu et la rencontre avec un Charles Chea, un fils de diplomate qui doit retourner au Cambodge après la prise de pouvoir des khmers rouges et avec lequel elle entretiendra une brève correspondance. C’est cette autre victime d’un système qui broie les individus qui va donner le titre à ce livre bouleversant. Et en faire, au-delà de ce poignant récit, un plaidoyer contre toutes les dictatures. Que Lola Lafon se devait d’écrire, car comme elle l’a avoué au magazine Transfuge «Je crois qu’on finit toujours par écrire ce qu’on ne veut pas écrire – et c’est peut-être même la seule raison pour laquelle on écrit.»

Signalons que Lola Lafon sera l’invitée d’Augustin Trapenard pour sa première «Grande Librairie» ce mercredi 7 septembre à 21h sur France 5 aux côtés de Virginie Despentes (Cher connard, éd. Grasset), Laurent Gaudé (Chien 51, éd. Actes Sud) et Blandine Rinkel (Vers la violence, éd. Fayard).

Quand tu écouteras cette chanson
Lola Lafon
Éditions Stock
Coll. Ma nuit au musée
Récit
180 p., 19,50 €
EAN 9782234092471
Paru le 17/08/2022

Où?
Le récit est situé aux Pays-Bas, principalement à Amsterdam.

Quand?
La nuit au musée s’est déroulée le 18 août 2021.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment.
Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ?
Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l’imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.» L. L.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Madame Figaro (Minh Tran Huy)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Toute la culture (Yaël Hirsch)
Unidivers (Albert Bensoussan)
Blog alluvions


Lola Lafon présente son ouvrage Quand tu écouteras cette chanson © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris.
Elle se retourne, semble héler quelqu’un : c’est un mariage, viens, viens voir. Elle insiste, d’un geste de la main, impatiente, elle appelle encore, qu’on la rejoigne, vite. C’est si beau, ce chatoiement d’étoffes, ce lustre des chignons. C’est elle, au deuxième étage d’un immeuble banal, une petite silhouette qui rentre dans l’histoire, au hasard d’un mouvement de caméra.
Elle est vivante, elle trépigne, celle qu’on ne connaît que figée, sur des photos en noir et blanc. Elle a douze ans. Il lui en reste quatre à vivre.
Ce sont les uniques images animées d’Anne Frank. Des images muettes, celles d’un court film amateur tourné en 1941, sans doute par des proches des mariés. Sept secondes de vie, à peine une éclipse.

Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n’est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, aurait l’âge d’une grand-mère ; Anne Frank l’éternelle adolescente, qui aujourd’hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l’âge auquel on cesse de vivre.
Anne Frank, que le monde connaît tant qu’il n’en sait pas grand-chose. Une image, celle d’une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d’une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l’adolescence ? De la Shoah ? De l’écriture ?
Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d’une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.
Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant.

Anne Frank à laquelle sont dédiés des chansons, des poèmes et des romans, des requiems et des symphonies. Son visage est reproduit sur des timbres, des tasses et des posters, son portrait est tagué sur des murs et gravé sur des médailles. Son nom orne la façade de centaines d’écoles et de bibliothèques, il a été attribué à un astéroïde en 1995. Ses écrits ont été ajoutés au registre de la « Mémoire du monde » de l’Unesco en 2009, aux côtés de la Magna Carta.
Anne Frank qui, à l’été 2021, fait la une des actualités néerlandaises : à Amsterdam, des manifestants anti-pass sanitaire brandissent son portrait, ils scandent : « Liberté, liberté. »
Anne Frank vénérée et piétinée.

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe.
Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ?
Alors, toute la nuit, j’irai d’une pièce à l’autre. J’irai de la chambre de ses parents à la salle de bains, du grenier à la petite salle commune, je compterai les pas dont Anne Frank disposait, si peu de pas.

Comment l’appeler ? Je dis Anne, mais cette fausse intimité me met mal à l’aise. Je ne peux pas dire Anne, quelque chose m’en empêche, qui, au cours de ma nuit, se matérialisera par l’impossibilité d’aller dans sa chambre. Alors je dis Anne Frank, comme on fait l’appel, comme on évoque l’ancienne élève brillante d’un collège fantomatique. Deux syllabes.
La nuit, je me la figurais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank, je me préparais à être au diapason du vide, à le recevoir.
Je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.
En ce mois de mai 2021, Amsterdam, comme Paris, est encore partiellement confinée. L’entretien avec le directeur du Musée, Ronald Leopold, aura lieu par écrans interposés. Cette conversation est déterminante ; lui seul peut m’accorder l’autorisation de passer une nuit dans l’Annexe. Nous discutons de choses et d’autres, une façon de faire connaissance. S’il se réjouit de l’écho que rencontre encore l’histoire d’Anne Frank, le directeur regrette que cette adoration pour la jeune fille fasse de l’ombre à son œuvre, celle d’une autrice prodige.
Certains viennent chaque année, depuis des décennies, se recueillir dans sa chambre. Ils laissent des lettres, des peluches, des chapelets, des bougies. Il n’est pas rare qu’une visiteuse du musée refuse de quitter l’Annexe, persuadée d’être la réincarnation de la jeune fille.
S’identifier à ce point laisse le directeur perplexe. L’appeler par son prénom, comme le font certains de ses collègues, l’embarrasse également.
Bien sûr, travailler journellement au Musée crée une proximité avec elle, mais Anne Frank n’est ni une parente, ni une amie.
À ce propos, il n’a nullement l’intention de me soumettre à un questionnaire, mais Leopold aimerait savoir : que représente la jeune fille pour moi ?
Je fais comme si mon projet était mû par quelque chose de rationnel. J’adopte un ton détaché, je parle de mon travail, des jeunes filles qui sont au cœur de mes romans : toutes se confrontent à l’espace qu’on leur autorise. Toutes, aussi, ont vu leurs propos réinterprétés, réécrits par des adultes.
J’improvise.
Je n’ose lui dire la vérité, craignant que Ronald Leopold me prenne pour une illuminée, obsédée par Anne Frank. Je ne peux lui expliquer que ce projet d’écriture est un désir que je ne comprends pas moi-même, il me poursuit depuis qu’il s’est matérialisé, il y a quelques semaines.
Une nuit d’avril, deux syllabes, que je prononce, peut-être, dans mon sommeil, surgissent de l’enfance. Anne. Frank.
Je n’ai pas pensé à elle les jours précédents, je n’ai rien lu à son sujet. Je me souviens à peine du Journal. Son nom s’impose à la nuit. Anne Frank est l’objet de mon éveil, le sujet que rien ne dissipe les jours suivants. Elle résonne avec quelque chose dont je n’ai pas encore conscience.
Je ne peux pas avouer au directeur que je ne sais pas ce qu’elle est pour moi, mais que je dois écrire ce récit.
Même au travers d’un écran, mon malaise doit être palpable. Ronald Leopold me rassure, nul besoin de lui répondre tout de suite. Le soir même, je lui envoie un mail. Il y a certainement des raisons « objectives » à mon envie de me lancer dans ce projet : comme à quantité d’enfants, mes parents m’ont offert le Journal, j’ai commencé à écrire pour faire comme elle. Ma mère a été cachée, enfant, pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que tout ceci est sans importance, ou du moins, ça n’est pas suffisant pour expliquer ma volonté d’écrire ce texte. Je termine mon message d’une pirouette, en citant Marguerite Duras : « Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. » La réponse ne tarde pas : Ronald Leopold me propose de rencontrer virtuellement une universitaire, aujourd’hui à la retraite.
Laureen Nussbaum est l’une des dernières personnes en vie à avoir bien connu les Frank, et c’est aussi une pionnière : elle étudie le Journal en tant qu’œuvre littéraire depuis les années 1990.
À l’écran, une dame élégante et vive me sourit : Laureen pressent ce que je brûle de savoir. Depuis plus de soixante ans, on lui pose cette même question : comment était-elle, enfant, celle que Laureen appelle encore sa « petite voisine » ?

« Anne était… bavarde. Tellement bavarde ! Elle détestait avoir tort. Les adultes la trouvaient pénible et adorable à la fois. J’avais quatorze ans. Anne, onze. Pour moi, c’était une gamine, la sœur de mon amie, Margot. Toutes deux étaient très gâtées par leur père. C’était un homme moderne, pour l’époque : il tenait à ce que ses filles soient éduquées, à ce qu’elles se fassent une opinion sur le monde. Elles n’en ont pas vu grand-chose… ».
Comme les Frank, les parents de Laureen doivent fuir l’Allemagne en 1933, après la victoire du Parti national-socialiste.
Ils émigrent aux Pays-Bas : le pays est resté neutre pendant la Première Guerre mondiale.
À Amsterdam, les deux familles se rencontrent dans le quartier de Merwedeplein, où sont logés de nombreux réfugiés d’Europe centrale.
« Au bout de quelques mois Margot, Anne et moi parlions couramment le néerlandais. Nous jouions indifféremment avec des enfants protestants, catholiques. Nous avions l’impression d’avoir trouvé un havre. »
Le 14 mai 1940, la Hollande capitule.
Les Frank tentent de gagner les États-Unis, mais l’administration américaine exige de trop nombreux documents, il sera impossible de les rassembler à temps. Les frontières se referment.

« Les mesures antijuives se sont mises en place, petit à petit. Nous refusions de nous laisser atteindre, il fallait garder la tête haute. Il nous était interdit d’emprunter les transports publics ou de posséder un vélo ? Nous irions à pied. Nous n’avions plus l’autorisation de nous rendre au cinéma, au concert ? Tant pis, nous jouerions de la musique à la maison. À l’été 1941, les directeurs de lycée ont dressé des listes des élèves « de sang juif ». En classe, on nous a obligées à nous asseoir à part. Peu de temps après, nous avons été exclues. Margot était dévastée, elle allait attendre ses anciennes camarades de classe à la sortie des cours, tant elles lui manquaient.
Les enfants juifs n’avaient plus le droit d’aller à l’école ? Qu’à cela ne tienne, il y avait de très bons professeurs juifs, nous ferions nos propres écoles.
Nous nous accrochions à n’importe quelle joie : Otto louait des films qu’il projetait à ses filles, Anne confectionnait des tickets qu’elle adressait à ses amies. Tout y était parfaitement imité : l’horaire de la séance, le siège réservé. »

Laureen rapproche sa chaise de son bureau, elle feuillette un livre – j’aperçois sur la couverture le profil d’Anne Frank –, elle ajuste ses lunettes, s’éclaircit la voix :
Samedi 20 juin 1942
Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leur vélo, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de 3 à 5, sauf dans les magasins juifs portant un écriteau local juif ; les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de 8 heures du soir à 6 heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après 8 heures du soir ; les juifs n’ont plus le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives et ainsi de suite, voilà comment nous vivotons et il nous était interdit de faire ci ou faire ça. Jacque me dit toujours : « Je n’ose plus rien faire, j’ai peur que ça soit interdit ».

« Cette page de son Journal est la première à rendre compte d’autre chose que de son quotidien d’écolière… Je me souviens d’une autre interdiction, ajoute Laureen. Les juifs n’avaient plus le droit de posséder de pigeons. Les nazis pensaient à tout… L’étoile jaune est devenue obligatoire en janvier 1942. C’était une telle humiliation d’être signalés comme des pestiférés. Je n’osais plus sortir de chez moi. Il y avait des rafles, en plein cœur d’Amsterdam les nazis arrêtaient des juifs par centaines, ils les forçaient à s’agenouiller, à… faire des choses… avilissantes. On savait qu’ils les déportaient à Mauthausen. Toutes les familles craignaient de recevoir ce qu’on appelait une “convocation”. La Gestapo les envoyait aux jeunes juifs, entre seize et vingt ans. Ils avaient neuf jours pour se déclarer à la police. Margot et moi venions d’avoir seize ans. »

Le lundi 6 juillet 1942, Margot ne vient pas en cours. Inquiète, Laureen décide de se rendre chez son amie. La porte de l’appartement des Frank est entrouverte. Les pièces sont vides, les lits défaits.
La veille, un agent de la Gestapo a sonné chez les Frank, porteur de la redoutable convocation : Margot doit prendre quelques affaires et se présenter au convoi qui l’emmènera dans un « camp de travail ».
Si Laureen se souvient d’avoir été bouleversée, le départ des Frank ne l’a pas étonnée.
« Mister Frank disait de plus en plus fréquemment qu’il n’attendrait pas que la Gestapo vienne les chercher. Tout le monde pensait qu’ils s’étaient enfuis en Suisse. Jamais je n’aurais pu imaginer que Margot et Anne étaient si proches, dans la même ville que moi… ».

Extraits
« Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité.
Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés. Le récit s’est interrompu.
Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée.
Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture. On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre.
Dans ces familles, on conjuguera tout au «plus jamais» : il y a ces pays où plus jamais on ne reviendra. » p. 42-43

« elle choisit d’emporter ce cahier recouvert d’un tissage rouge et blanc à carreaux et orné d’un petit cadenas argenté, offert par son père, dans lequel elle écrit : Ça m’a fait un choc terrible, une convocation pour Margot, tout le monde sait ce que ça veut dire, les camps de concentration et les cellules d’isolement me viennent déjà à l’esprit.
Le dimanche 6 juillet 1942, à 7 h 30, une fille de treize ans traverse la ville grisée de pluie. Une hors-la-loi, en fuite, au cœur frappé d’une étoile jaune, son corps frêle engoncé sous des couches de vêtements, assez pour tenir un automne, un hiver et combien de saisons de plus. » p. 72-73

« En 1947, une petite maison d’édition néerlandaise s’engage à publier le journal, sous condition qu’Otto Frank coupe les passages dans lesquels la jeune fille évoque sa sexualité et ses règles sans équivoque.
Les éditeurs allemands, eux, choisissent de les réintégrer mais exigent la suppression des «paragraphes négatifs» mentionnant l’antisémitisme nazi: de telles pages pourraient «offenser» les lecteurs.
Aucune édition, dans aucun pays, ne fait mention du travail de réécriture d’Anne Frank elle-même. Le Journal est présenté comme l’œuvre spontanée d’une adolescente. » p. 106

« À qui appartient Anne Frank ? À son père, qui admit, à la lecture du Journal, qu’il ne connaissait pas vraiment sa fille ? À Levin, submergé par le désir de faire entendre la voix de la jeune fille au point de parler plus fort qu’elle ? Aux producteurs de la pièce de théâtre, qui remplacèrent sa voix par une autre, moins « triste » et plus « universelle », récompensée par un prix Pulitzer ?
En 1958, c’est au tour du cinéma de s’emparer d’elle. Une jeune mannequin inconnue de vingt ans aux faux airs d’Audrey Hepburn interprétera Anne. Millie Perkins n’a jamais joué la comédie. Interviewée à Cannes, elle s’ébahit d’avoir été choisie, il y avait tout de même dix mille prétendantes. Avait-elle entendu parler d’Anne Frank avant ce casting ? Pas tellement, non, susurre-t-elle, en baissant joliment les yeux, ses faux cils frôlant sa joue. » p. 117

À propos de l’auteur

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© Corentin Fohlen/Divergence. Paris, France. 20 juin 2022. Portrait de l’ecrivaine Lola Lafon, dans son quartier du 18eme

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

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La nuit des pères

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En deux mots
Après des années à fuir son père, Isabelle revient dans la station des Alpes où elle passé sa jeunesse, répondant à l’appel de son frère Olivier. Au terme d’un week-end riche en souvenirs et en émotions, elle découvrira le secret de cet homme qu’elle a haï faute de pouvoir l’aimer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un week-end dans les Alpes

En racontant les derniers jours passés par Isabelle et son frère Olivier auprès de leur père, Gaëlle Josse nous offre un bouleversant roman. Et confirme son immense talent à dénouer les histoires familiales.

Un appel de son frère Olivier et voilà Isabelle de retour dans ce village des Alpes où elle vient retrouver ce père honni qu’elle ne tenait plus à revoir. Mais à quatre-vingts ans, sa mémoire commence à flancher, alors il faut – même à contrecœur – essayer de solder un lourd passé. Quand ce père, guide de montagne, était considéré comme le héros de la vallée, «connu et reconnu, estimé, respecté, vénéré». Quand ses enfants espéraient conjurer la peur en restant bien sages, pour se faire aimer. «Je me suis tenue droite et souriante, intacte. Dévastée mais intacte, propre et nette. Ça m’a occupée toute ma vie.»
Une vie qui ressurgit dans cet environnement familier, devant la petite armoire en bois de la salle de bains où s’était écrasé le poing de son père, laissant une marque indélébile ou encore devant le petit vélo rouge couvert de poussière, cadeau de Noël après une vilaine chute qui avait entraîné un long coma durant lequel ce père cruel avait pourtant tenu la main de sa fille et lui avait parlé sans cesse pour stimuler son cerveau. En parcourant le village, elle voit aussi le magasin d’articles de sport repris par ce garçon dont elle était folle amoureuse. C’est avec lui qu’elle avait perdu sa virginité. Aujourd’hui, elle craint de voir ce qu’il est devenu, à moins qu’elle ne veuille cacher une autre blessure. Comme celles avec lesquelles il lui faut désormais vivre. La mort de sa mère et celle de Vincent avec lequel elle partageait sa vie et sa passion. L’homme avec lequel elle tournait des documentaires sur la vie sous-marine, l’homme qu’elle a envoyé pour une dernière plongée au large de l’Australie et qui, déjà fatigué par ses efforts précédents, n’est jamais remonté.
En racontant ces trois journées, du vendredi 21 au dimanche 23 août 2020, Gaëlle Josse réussit un nouveau grand roman. Elle montre combien les liens entre les trois protagonistes sont forts, combien un regard ou un geste sont parlants. Jusqu’à rompre les digues, jusqu’à enfin dire les choses. Et comprendre que «la douleur est un archipel dont on n’a jamais fini d’explorer les passes et les courants. Qu’elle est inépuisable. Lente, féroce et patiente comme un fauve.» Qu’elle peut mener à la folie.
Alors Isabelle choisit de prolonger un peu son séjour. Il lui faut un peu de temps après le choc qu’elle vient de subir. Alors Olivier prend la parole pour un épilogue bouleversant, éclairant la nuit de son père, de leur père.
Après le recueil de poésie Recoudre le soleil, une petite collection de bonheurs qu’il ne fait pas laisser passer, on retrouve la romancière sensible et cette capacité à rendre les sentiments à fleur de peau. Gaëlle Josse dit les sentiments, la douleur, l’incompréhension avec beaucoup de délicatesse. Elle fouille les zones sombres pour en faire jaillir la lumière avec beaucoup d’humanité et une économie de mots qui donne au texte une force décuplée. Un texte intense et lumineux !

La nuit des pères
Gaëlle Josse
Éditions Noir sur blanc
Roman
192 p., 16 €
EAN 9782882507488
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, du côté de Chambéry et à Paris.

Quand?
L’action se déroule en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m’as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m’as dit ça, aussi. De toutes mes forces, j’ai voulu faire mentir ta malédiction. »
Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l’oubli.
Après de longues années d’absence, elle appréhende ce retour. C’est l’ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer.
Entre eux trois, pendant quelques jours, l’histoire familiale va se nouer et se dénouer.
Sur eux, comme le vol des aigles au-dessus des sommets que ce père aimait par-dessus tout, plane l’ombre de la grande Histoire, du poison qu’elle infuse dans le sang par-delà les générations murées dans le silence.
Les voix de cette famille meurtrie se succèdent pour dire l’ambivalence des sentiments filiaux et les violences invisibles, ces déchirures qui poursuivent un homme jusqu’à son crépuscule.
Avec ce texte à vif, Gaëlle Josse nous livre un roman d’une rare intensité, qui interroge nos choix, nos fragilités, et le cours de nos vies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France info Culture (Laurence Houot)
Soundcloud (Chronique audio)
Blog L’Apostrophée
Blog Mémo Émoi
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Les bras d’un frère

Vendredi 21 août 2020
À l’ombre de ta colère, mon père, je suis née, j’ai vécu et j’ai fui.
Aujourd’hui, me voici de retour. J’arrive et je suis nue. Seule et les mains vides.
Il y a longtemps que je ne suis pas venue. Une éternité. C’est ce qu’on dit lorsqu’on ne sait plus. Répondre avec précision m’obligerait à ouvrir des agendas et des calendriers, à sonder ma mémoire, à laisser surgir trop d’images et me faire bousculer par leur incontrôlable irruption.
Je résiste de toutes mes forces à ce travail d’excavation, à la tentation de feuilleter d’imaginaires éphémérides pour une information qui au fond m’importe peu. Disons de nombreuses années, des Noëls et des étés pour lesquels j’ai dit peut-être, j’ai dit on va voir, et je ne suis pas venue.

Pour l’heure, tu vois, collée à la porte de ce wagon de TGV, j’attends que la décélération prenne fin, que le wagon s’immobilise et que je puisse enfin sortir.
De l’air, je veux de l’air. J’ai l’impression d’avoir passé mille ans dans ce train, chemise collée à ma peau comme un buvard, gorge brûlante et mains gonflées. Ce n’est pas que je sois pressée de te retrouver ni de retrouver tout ce qui m’attend, mais comme toi, j’aime être libre de mes mouvements. Nous avons cela en commun, à défaut d’autre chose, cette envie de liberté, brutale et non négociable. Là, tout de suite, je veux marcher, avancer, ne plus piétiner sur les talons des voyageurs encombrés, agglutinés dans cet espace malcommode, devant les portes, en équilibre instable dans les oscillations de la rame.

J’arrive et déjà le souvenir de ta voix cogne dans ma tête. Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m’as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m’as dit ça, aussi.
De toutes mes forces, j’ai voulu faire mentir ta malédiction.

Alors, non, je ne suis pas pressée. Olivier sera là, dans le hall, à l’heure et même en avance, avec sa voiture garée comme il faut, où il faut. Égal à lui-même. Au téléphone, il ne m’a pas beaucoup laissé le choix. Ça serait bien que tu viennes, depuis le temps. Il faut qu’on parle de papa. Et puis, ça lui fera plaisir.
Voilà ce qu’il m’a dit.
Il avait hésité sur les derniers mots.

Tu le connais, Olivier. Ces paroles, il les voulait posées, à son image, sans animosité, objectives et rien d’autre. Il a laissé un blanc juste après, un soupir en suspens, comme un regret, peut-être. Mais c’était dit. Je ne lui ai pas laissé le temps de passer à autre chose, de me demander comment je vais, par exemple, parce que je ne peux plus répondre à cette question depuis un bon moment, et il le sait.
Je me suis entendue dire d’accord, promis, je viendrai, vers la fin août je pense. Je te confirme ça très vite. C’est bien moi qui ai dit cela, c’était ma voix du moins, des mots que je n’ai pas contrôlés, ni voulus, me semble-t-il, mais ils étaient dits.
Alors, tu vois, je suis là.

Son appel, c’était il y a deux mois, aux premiers jours de l’été, lorsque tout semble se figer pour toujours dans l’explosion de tous les verts de la création, dans cette exubérance du végétal à son apogée, dans l’ombre profonde des grands arbres, dans ces journées qui s’allongent sans vouloir finir. C’est ma saison préférée.
Deux mois. J’avais le temps de m’habituer à l’idée de ce retour. Deux mois. L’infini, ou presque, chaque matin recommencé, avec chaque jour comme une pierre à rouler devant soi, celle de Sisyphe, celle du tombeau, comme on veut. Et d’ici là, les trains, les gares pourraient avoir disparu de la surface de la terre, comme la joie, l’amour et les chansons. Qui sait ?
Même si ce promis me brûle encore les lèvres, je l’avais prononcé. Cette fois, je n’allais pas me dédire. Et aujourd’hui, nous y sommes. Vendredi 21 août 2020, il est 13 h 18 et le TGV en provenance de Paris entre en gare de Chambéry.

Dans un ultime hoquet, la porte du wagon se décide à glisser et à libérer le flot impatient qui piétine dans les couloirs. Me voici sur le quai, l’air brûlant me saute au visage comme une bête sauvage, avec un ciel bleu vif, acide, on dirait une plaque peinte avec application, vissée d’un seul tenant au-dessus de nos têtes, immobile. Je me méfie, maintenant. Le bleu du ciel. Je sais combien il peut être trompeur, il peut aussi éclater et retomber sur nos épaules en mille lames de rasoir. Mais c’est une autre histoire. Au fond, au loin, déjà la montagne. La tienne. La montagne majuscule de l’enfance. Somptueuse et terrible. Puissance minérale assoupie, en attente. Pour ce qui est du décor, rien n’a changé. Quelle pièce allons-nous y jouer, cette fois ? Et quels rôles, le sais-tu ?

Je vais retrouver mon frère. Je redoute la gaieté surjouée des retrouvailles, comme s’il fallait se montrer bruyant, empressé au-delà du nécessaire, s’étourdir un instant dans les embrassades et les étreintes engoncées de sacs et de vêtements, masquer l’embarras devant le silence qui va suivre, devant les regards qui font mentir les sourires, devant le vide qui s’ouvre et qu’on ne sait refermer, qu’on tente de combler de mots rassurants. Oui, oui, ça va, ça va bien, et toi ? Mais je ne sais plus dire cela. Et puis, autant me l’avouer. J’ai une peur bleue de ce qu’Olivier veut me dire à ton sujet. À quoi s’attendre, avec toi ?

Je m’aperçois que je marque le pas, ma démarche s’est faite lourde d’un seul coup, j’avance en tortue égarée, la plupart des voyageurs me dépassent en contournant ma valise, comme si de dangereuses émanations se dégageaient de notre assemblage hésitant. Peut-être y a-t-il un train qui repart dans l’autre sens, tout de suite, ou bientôt. Il suffirait de ne pas sortir de la gare, d’attendre. La tentation, la ligne de fuite, le temps d’une respiration. Une vibration dans mon sac à main. Je suis là, Olivier, je sors de la gare, j’arrive. À tout de suite. Mais pourquoi lui ai-je dit que j’allais venir ?
Pas le choix, mon père. Je suis en fuite depuis trop longtemps.

Les bras d’un frère. Olivier, le fidèle. Présent, toujours. J’avais oublié. J’avais oublié combien les bras d’Olivier sont enveloppants, tendres et légers à la fois. Tu le sais, toi, tu le vois chaque jour ou presque. C’est comme entrer dans un bain chaud après une marche sous l’orage. Il est là. Bien sûr, il est toujours là. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à Paris et ce n’était pas un jour heureux, mais il était la seule personne que je voulais près de moi. Il m’avait tenu la main, comme à une enfant inconsolable, ce que j’étais d’ailleurs. Mais ce n’est pas ton histoire.
Je recule pour le regarder. Je l’observe avec attention pour tenter de mettre un peu de distance avec l’émotion, comme s’il n’était qu’une silhouette, un corps, un visage, des gestes, un mouvement parmi tous les anonymes autour de nous. Il a quelques cheveux blancs supplémentaires, sur le front, autour des tempes, à peine, rien d’autre à signaler. Son éternel jean noir, veste et chemise noires, baskets noires, et malgré la chaleur une écharpe en coton enroulée à la hâte. Man in black, mon frère, c’était ton surnom au lycée, comme celui de ton idole, Johnny Cash. Je me souviens, tu avais acheté une guitare avec ton premier argent pour pouvoir t’accompagner en chantant ses chansons, tu avais une belle voix, j’aimais t’entendre. Ça y est, père, ton fils et ta fille sont là. Ils arrivent. Ta fille qui porte la tempête est là, mais elle est lasse du vent, du grand vent qui gifle, qui tourmente et qui épuise.

Le trousseau de clés cliquette entre ses doigts, déjà il a le bras tendu pour saisir ma valise, laisse, laisse, elle roule toute seule. Les entrailles grises du parking souterrain, portes en verre épais, portes coupe-feu, escaliers en ciment imprégnés d’odeur d’urine, caisses automatiques, carte bleue à insérer, il est à l’aise avec ces lieux, le ticket à prendre, la bonne distance pour le glisser dans la borne de sortie, la barre qui se lève, tous ces gestes quotidiens, évidents pour la plupart d’entre nous, qui me remplissent d’angoisse. Je reste convaincue que la barrière ne reconnaîtra pas mon ticket, retombera sur le toit au moment où je vais passer et fendra la voiture en deux, ou que ma carte de crédit restera bloquée dans l’appareil et qu’il n’y aura personne pour répondre à mon appel. Toi non plus, père, tu n’aimes pas ces lieux, ce n’est pas ton monde, rien ne t’est plus étranger, tu n’aimes que l’air de ta montagne, ton regard posé sur elle. Et tes jambes qui ouvrent le chemin.

Je croise le regard d’Olivier, cette insoutenable franchise, au moment où il saisit ma valise pour la déposer dans le coffre. C’est bien que tu sois là, Isabelle. Je déglutis plus difficilement que je ne le voudrais et acquiesce en silence. Je passe une main dans mes cheveux pour les ébouriffer, chasser la transpiration et l’embarras. La brève bagarre avec la ceinture de sécurité m’offre un heureux dérivatif. Tous ces gestes, ces espaces qui me permettent d’apprivoiser mon arrivée, sa présence, la tienne à venir. Le voyage peut continuer.
Et puis son bras sur le mien, cette onde chaude, brûlante. Presque deux heures de voiture nous attendent. Je prends mes repères dans l’habitacle, recule un peu le siège, l’incline légèrement. Je regarde les quelques CD dans leurs boîtiers transparents, poussiéreux, fendillés, nos chanteurs préférés, ça remonte à notre adolescence, aux paroles recopiées dans des cahiers à petits carreaux, Joan Baez et Johnny Cash, bien sûr, la bouteille d’eau entamée, un chiffon propre plié en quatre, des cartes de visite en vrac, cornées. Son monde nomade.
On ne se ressemble pas, avec Olivier. Je regarde ses mains, ses poignets et ses avant-bras constellés de taches de rousseur, comme maman. Son profil, ses traits un peu lourds, son visage qui s’est arrondi, un début de double menton, à peine, alors que, moi, je m’assèche, je me creuse, je m’allège bien malgré moi, peut-être qu’un jour il n’y aura plus personne dans le miroir. J’ai pris ça de toi, père, cette tension, cette nervosité, ce teint mat et ces cernes creux, bruns, mauves. Olivier est concentré sur ses gestes, ticket de sortie entre les lèvres.

Olivier. Je me dis qu’aucun prénom ne lui irait mieux que le sien. Il est le tronc, les racines, les branches, les fruits. Mon frère est un patient, un généreux. Moi, tu le sais, père, je suis brouillonne, pressée, curieuse de tout. Enthousiaste et tenace, oui, mais pleine de chaînes et de clous à l’intérieur. Ça s’agite et ça fait du bruit.
Les histoires d’amour d’Olivier tournent toujours court, ça me peine pour lui. Je ne sais pas s’il t’en a parlé, parfois. Je n’en jurerais pas. Que saurais-tu lui répondre, toi qui ne nous as jamais écoutés ? Son meilleur rôle, c’est celui de l’ami, du confident, c’est Cyrano qui souffle sous le balcon de Roxane des mots d’amour à son prétendant et, protégé par la nuit, par tous les buissons alentour qui cachent sa douleur, l’écoute les déclamer, le cœur en morceaux. Il écoute, il console, il soigne, comme il le faisait, gamin, avec les animaux ou les oiseaux blessés, à leur fixer des attelles, à leur inventer des nids de ouate et de chiffons, à les nourrir à la petite cuillère ou avec le biberon des poupées. Sa joie, quand il y parvenait, sa tristesse, une absolue tristesse, une absolue incompréhension, quand le chaton ou l’oisillon mourait malgré ses soins et que maman devait intervenir avec fermeté pour emporter le petit corps inerte encore tiède dans le jardin. Maman, on peut le garder encore un peu ? S’il te plaît, maman. S’il te plaît.

Je trouve ça injuste pour lui, mais la vie se fiche bien de la justice. À cinquante-cinq ans, il dit en avoir pris son parti, c’est ce qu’il a dû te dire, à toi aussi, mais je n’en suis pas si sûre, il cache de solides échardes sous la peau, il ne faut pas trop les toucher, elles affleurent en transparence. Après avoir exercé comme kiné en ville pendant vingt ans, il a choisi de revenir au village à la mort de maman, il y a dix ans. C’est pour toi qu’il est revenu, mais peut-être ne te l’a-t-il jamais avoué. Ça lui ressemblerait bien, ça. Revenir pour toi, il fallait vraiment en avoir envie, ou bien c’est ce sens qu’il possède de ce qu’il faut faire, quel qu’en soit le prix. Ou bien il t’aime plus qu’il ne veut l’avouer. Malgré tout. Il ne le dira pas. Il a reconstruit une patientèle et il est de toutes les associations locales qui défendent ou protègent quelque chose, les animaux, les fleurs, la rivière, les enfants, le festival de musique baroque ou le commerçant contraint de baisser le rideau. Dans sa chambre, il dort dans un lit à une place. Tu le sais, ça, mon père, tu le sais ?

Je m’absente un instant du paysage qui nous accompagne et ferme les yeux. La maison. Je revois le portillon métallique maigrichon qui donne sur la rue, la peinture vert foncé écaillée avec ses éclats de rouille brunie, la boîte aux lettres toujours de travers, et le petit mouvement d’épaule qu’il faut pour accompagner la clé de la porte d’entrée. Je revois le banc en bois du couloir, avec tout ton équipement de guide accroché sur une série de portemanteaux, la cuisine à gauche, avant le séjour, avec sa fenêtre étroite qui ouvre sur les sommets, la petite cour au fond, là où maman avait sa glycine et ses rosiers, le coin potager et ses herbes aromatiques, l’odeur de la coriandre fraîche, ma préférée. Je ne sais pas ce qu’il reste de tout ça. La dernière fois que je suis venue, ça s’est mal passé avec toi, une fois de plus. Nos deux fichus caractères. Toi, silencieux, taciturne, colérique. À ton habitude.

Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l’âme. Mais quelle famille ? Je n’ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j’étais venue. J’avais commis l’erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais plus quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m’échappait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d’un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C’est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s’y fait pas. Tu t’étais levé de table et tu étais parti en laissant un courant d’air glacé derrière toi. Maman exsangue, muette, misère et désolation, les doigts qui tracassent les miettes sur la table. Je l’ai embrassée et je suis partie à mon tour. À quoi bon rester ? Tu voulais le vide, je te l’ai offert. De temps à autre, toutes les années qui ont suivi, j’appelais maman, elle et elle seule. Nos chuchotements au téléphone, mes lettres qu’elle recevait chez Olivier, mes films qu’il lui montrait avec patience, multipliant les arrêts sur image lorsqu’elle le demandait. C’est ta sœur qui sait faire tout ça ? Oui, c’est moi, mais je ne sais rien faire d’autre. Je suis revenue à la fin, pour l’embrasser avant qu’il ne soit trop tard.

Tes humeurs imprévisibles, tes impatiences, tes gestes agacés, l’impression de te déranger, tout le temps. L’homme irascible que tu as toujours été. L’es-tu encore ? J’imagine tes efforts pour les clients que tu emmenais dans les hauteurs, à la journée, ou avec une nuit en refuge. Mais je crois surtout que tu étais heureux là-haut, et seulement là-haut, heureux de partir, toujours, de laisser ta colère entre nos murs, comme un déchet radioactif. Peut-être étais-tu un autre homme dans ces moments-là. Mais tellement difficile, pour nous, d’être les enfants de ta colère, de ton absence. Alors, tu vois, ce retour, je l’accomplis à reculons.

Olivier s’agite, règle la climatisation, ça va, pas trop chaud, trop froid ? Il me tend un paquet de biscuits aux céréales, un yaourt à boire et une bouteille d’eau dans un sac en papier kraft, je ne t’ai même pas demandé si tu avais déjeuné. Je t’ai pris ça au cas où. On va s’arrêter quelque part, je ne savais pas ce que tu souhaitais. C’est bien de l’eau pétillante que tu bois ? J’attends que la minuscule agitation du départ retombe, mais en moi la tension monte, mains moites, gorge sèche, un bloc d’éponge coincé entre les amygdales, je me jette sur la bouteille en plastique comme si je n’avais rien bu depuis trois jours. En quelques secondes, je crois revivre. Nous roulons, guidés, escortés par les panneaux bleus cernés de blanc, avec la confirmation régulière que nous sommes sur la bonne route. C’est déjà ça. Dans la voiture, autour de nous, tout semble banal, quotidien, sans surprise. L’apparence des choses. Et nous deux, ici, aujourd’hui, ensemble en voiture, nous savons combien ce moment est singulier.

Les zones commerciales et leurs enseignes démesurées, criardes, commencent à s’espacer, les champs, les prairies s’étalent des deux côtés de la route. J’avais oublié ces paysages, je n’ose pas dire ceux de chez nous, non, ce n’est plus chez moi depuis longtemps, mais je retrouve ces couleurs, la texture de l’air, l’exacte nuance du ciel, à cette heure précise. Les estives vertes, vert vif, que l’on aperçoit déjà, et plus haut, les silhouettes noires des mélèzes. En une seconde tout se remet en place, tout ce qui avait disparu dans une courbe de la mémoire, un glissement de terrain. Chaque seconde nous rapproche de la montagne. De la maison. De ta maison, mon père. Je commence à m’agiter sur mon siège.

C’est toute la différence entre Olivier et moi, depuis toujours. Il sait attendre, négocier avec le temps, c’est son côté indien, son côté guetteur. La patience de maman, toujours interposée entre nous et toi, maman tampon, maman buvard, maman bloc de mousse. Maman et ses robes fleuries, des jardins pour la joie qu’elle n’avait plus en elle. Maman, tes bras qui s’arrondissent pour embrasser.
Moi, je brûle, je fonce, je ne sais pas composer, quelles qu’en soient les conséquences. Alors je prends une inspiration. Qu’est-ce qui se passe avec papa ? Au moment même où je m’entends dire ces mots, je réalise que je ne veux pas entendre la réponse. Pas tout de suite. Je m’arc-boute dans le siège, comme si les mots d’Olivier allaient glisser sur moi sans m’atteindre, ou qu’ils allaient me contourner, et l’on dirait qu’ils n’auraient jamais existé. Oui, on dirait ça, je veux le croire, encore quelques instants, de toutes mes forces. Je devine et je ne veux pas savoir ce qui t’arrive.

Il a quatre-vingts ans, il est en excellente forme physique, étonnante même. C’est la mémoire qui commence à lâcher. Il a la maladie de l’oubli. J’entends ces mots, il a dit ça d’un trait et il regarde la route, bien en face de lui, les deux mains sur le volant, parallèles, doigts enroulés sur le plastique noir, j’ai à peine vu ses lèvres bouger. Voilà, c’est ce qu’Olivier m’a dit, d’un coup, à ton sujet. Ce qu’il ne voulait pas me dire au téléphone, … »

Extraits
« À qui parler? Qui nous aurait crus, nous, tes enfants, ceux du héros du village, du héros de la vallée, connu et reconnu, estimé, respecté, vénéré? Il n’y avait rien à voir, rien à montrer, rien à prouver. Dire la peur, deux voix frêles pour la raconter, ça ne suffit pas. Et chaque jour nous espérions, grâce à notre obéissance de petites statues, renverser le cours des choses et parvenir à nous faire aimer. Je me suis tenue droite et souriante, intacte. Dévastée mais intacte, propre et nette. Ça m’a occupée toute ma vie. » p. 30

« Mais, grand-frère, nous le savons tous les deux que ça ne veut rien dire, faire son deuil, que c’est une expression pour les magazines, on continue à marcher avec nos morts sur les épaules, avec nos ombres, et rien d’autre.
Nous le savons, que chaque matin, il faut se rassembler, se lever, se mettre en marche, quoi qu’il en coûte. Que la douleur est un archipel dont on n’a jamais fini d’explorer les passes et les courants. Qu’elle est inépuisable. Lente, féroce et patiente comme un fauve. »

« Tu vois, ta mémoire s’effiloche comme ces écharpes de brume accrochées à ta montagne au matin froid, cet insaisissable duvet qui s’efface à la montée du jour en emportant les couleurs de ta mémoire. C’est une eau qui ruisselle et que tu ne peux retenir, un torrent qui gonfle et pousse devant lui tout ce que tu ne peux plus agripper, le nom des choses, l’instant à peine passé, je sais que tu trembles, mon père, et je tremble avec toi devant tout ce qui chavire et qui sombre. Des planètes qui s’éloignent jusqu’à se fondre dans une nuit sans lumière qui t’appelle. En toi les mots chutent et se fissurent, les visages s’évanouissent, le temps se décolore, tu sais ta déroute et tu sais qu’elle est sans retour. » p. 110

À propos de l’auteur
JOSSE_gaelle_©James_westonGaëlle Josse © Photo James Weston

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a remporté, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience a remporté le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a reçu le prix Terres de Paroles 2020 et le prix Place ronde du livre photographique. Ce matin-là, paru en 2021, a également rencontré une très large audience. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreuses langues et étudiés dans les lycées. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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Ce n’est pas un fleuve

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En deux mots
Trois amis réussissent à sortir une raie géante lors d’une de leurs parties de pêche. Un exploit inutile, à l’image de leur vie misérable. Mais quand l’un d’eux disparaît, ils vont bien devoir se remettre en cause.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand la mort étend ses tentacules

L’argentine Selva Almada nous entraîne dans une nature sauvage où vit un petit groupe d’habitants qui tentent de survivre dans ce milieu hostile, générateur de tensions et de violence.

C’est l’histoire de trois copains, trois garçons qui ont grandi ensemble et que l’on retrouve au début du roman lors d’une partie de pêche. Après plusieurs heures à traquer une raie géante, ils vont parvenir à leurs fins et sortir l’animal géant de près de 100 kilos du fleuve.
«Tous les trois sont déjà des hommes. Pas des gamins, comme Tilo en ce moment. Des hommes qui approchent de la trentaine. Célibataires. Ils n’allaient pas se marier. Aucun d’entre eux n’allait se marier. Jusqu’à ce jour, du moins, aucun d’entre eux n’allait se marier. Pour quoi faire. Ils étaient là les uns pour les autres. Et quand ce n’était pas le cas, Enero avait sa mère; Negro avait ses sœurs, qui l’ont élevé; Eusebio pouvait avoir qui il voulait. Alors à quoi bon se maquer avec une fille, puisqu’il pouvait les avoir toutes.»
Mais à l’image de leur prise, ce gros poisson qui fait leur fierté, ils se heurtent à l’indifférence d’une micro-société qui a appris qu’il n’y a aucune raison de fanfaronner dans ce coin perdu d’Argentine, que seules les tournées de Maté et l’ivresse qui les accompagnent peuvent leur faire oublier leur condition peu enviable.
À la suite de la disparition d’Eusebio, emporté par le fleuve et dont les plongeurs finiront par retrouver le corps, une suspicion générale s’installe. Du côté des anciens, du côté des femmes et même au sein du groupe désormais décimé.
La raie va finir par suivre le chemin d’Eusebio et provoquer colère et incompréhension. La mort va étendre ses tentacules. C’est dans cette chaleur moite, ce climat très lourd, tendu, que l’on va finir par comprendre le concours de circonstances qui a conduit au drame.
Selma Almada a expliqué que lorsqu’elle était enfant, elle voyait son père partir à la pêche avec ses amis et revenir après quelques jours, la plupart du temps sans poissons mais avec la gueule de bois. Des souvenirs d’enfance qui souvent chez elle forment le point de départ de ses romans. Les fidèles de l’autrice argentine se souviendront avec bonheur de Après l’orage, Les Jeunes Mortes ou encore Sous la grande roue. On y retrouve cette plume âpre et sensuelle, ces paysages qui sont des personnages à part entière et ce goût particulier à sonder l’âme humaine dans des situations de crise. C’est alors – comme ici – qu’elle se met à nu. La violence qui sourd derrière les silences et qui se nourrit des légendes – forcément noires – que l’on aime à se raconter pour conjurer la peur.

Ce n’est pas un fleuve
Selva Almada
Éditions Métailié
Roman
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba
128 pages 16,00 €
EAN 9791022611718
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Argentine, au détour d’un fleuve en pleine jungle.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soleil, l’effort tapent sur les corps fatigués de trois hommes sur un bateau. Ils tournent le moulinet, tirent sur le fil, se battent pendant des heures contre un animal plus fort, plus grand qu’eux, une raie géante qui vit dans le fleuve. Étourdis par le vin, par la chaleur, par la puissance de la nature tropicale, un, deux, trois coups de feu partent.
Dans l’île où ils campent, les habitants viennent les observer avec méfiance, des jeunes femmes curieuses s’approchent. Ils sont entourés par la broussaille, par les odeurs de fleurs et d’herbes, les craquements de bois qui soulèvent des nuées de moustiques près du fleuve où le père d’un des trois hommes s’est noyé. Ils se savent étrangers mais ils restent.
À chaque page, le paysage, les éléments façonnent le comportement et la psychologie des personnages qui confondent le rêve et la réalité, le présent et les souvenirs dans la torpeur fluviale.
Dans cet hymne à la nature, Selva Almada démystifie l’amitié masculine, sa violence, sa loyauté. Avec un style ensorcelant, l’auteur vous emporte loin avec un langage brut et poétique où les mots et les silences font partie de l’eau. Ce roman est une caresse de mains rêches qui reste collé à votre peau, à votre mémoire.

Les critiques
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Benzine Magazine (Alain Marciano)
Espaces latinos
Que Tal Paris
Son du monde
Blog sur la route de Jostein

Les premières pages du livre
« Enero Rey est debout sur son bateau, les jambes écartées, son corps est massif, imberbe, il a le ventre gonflé, il fixe la surface de l’eau et attend, un revolver à la main. Sur le même bateau, Tilo, le jeune homme, est cambré, l’extrémité de la canne appuyée sur sa hanche, il fait tourner le moulinet, tire sur le fil : c’est un cordeau de lumière contre le soleil qui décline. Negro, la cinquantaine, comme Enero, n’est pas sur le bateau mais dans le fleuve même, l’eau lui arrive aux testicules, son corps est également cambré, le soleil et l’effort font rougir son visage, tandis qu’il déroule et enroule le fil, sa canne forme un arc. La petite roue du moulinet tourne, sa respiration est celle d’un asthmatique. Le fleuve est immobile.
Fatiguez, fatiguez-la. Tirez sur le fil, tirez. Faites-la décoller, décoller.
Après deux ou trois heures, il est fatigué, il en a un peu marre, mais Enero répète les mêmes consignes dans un murmure, comme s’il priait.
Il a la tête qui tourne. Il est étourdi par le vin et la chaleur. Il relève la tête, ses minuscules yeux sont rouges, enfoncés dans son visage gonflé, il est ébloui et soudain tout devient blanc, il perd pied, il veut prendre sa tête dans ses mains et le coup de feu part tout seul.
Tilo, sans interrompre ce qu’il est en train de faire, pince ses lèvres et lui lance.
Qu’est-ce que tu fais, le soleil t’a tapé sur la tête !
Enero se ressaisit.
Ce n’est rien. Continuez. Fatiguez, fatiguez-la. Tirez sur le fil, tirez. Faites-la décoller, décoller.
Elle monte ! Elle est en train de monter !
Enero se penche par-dessus bord. Il la voit venir. Telle une immense tache, sous l’eau. Il vise et tire. Un. Deux. Trois coups de feu. Le sang monte à la surface, de grosses bulles se forment, gorgées d’eau. Il se redresse. Il range son arme. Il la cale entre la ceinture de son short et le bas de son dos.
Tilo, depuis le bateau, et Negro, dans l’eau, la soulèvent. Ils l’agrippent par les volants gris que forme la chair. Ils la lancent à l’intérieur.
Regarde un peu l’animal !
Dit Tilo.
Il prend le couteau, coupe la queue, la renvoie au fond du fleuve.
Enero pose ses fesses sur le petit siège du bateau. Son visage est en sueur, sa tête bourdonne. Il boit un peu d’eau de la bouteille. L’eau est tiède, il boit quand même de longues gorgées, puis verse le restant sur son crâne.
Negro monte à bord du bateau. La raie prend tellement de place que c’est difficile de faire un pas sans lui marcher dessus. Elle doit faire dans les quatre-vingt-dix, cent kilos.
Putain de vieille bestiole !
C’est Enero qui prononce ces mots, tandis qu’il tapote sa cuisse et rit. Les autres rient aussi.
Elle s’est bien battue.
Dit Negro.
Enero prend les rames et s’engage au milieu du fleuve, puis il change de cap et continue à ramer, longeant le rivage jusqu’à l’endroit où ils campent.
Ils ont quitté leur village à l’aube, dans la camionnette de Negro. Tilo, assis au milieu, s’occupait du maté. Enero avait le bras posé sur la fenêtre ouverte. Negro était au volant. Ils ont vu le soleil se lever lentement sur l’asphalte. Tôt le matin, déjà, ils ont senti la chaleur vive.
Ils ont écouté la radio. Enero a pissé au bord de la route. Dans une station-service, ils ont acheté des viennoiseries et ils ont rempli leur thermos pour continuer à boire du maté.
Ils étaient contents d’être ensemble, tous les trois. Ça faisait longtemps qu’ils préparaient ce voyage. Pour une raison ou pour une autre, ils l’avaient annulé à plusieurs reprises.
Negro s’était acheté un nouveau bateau et il voulait l’essayer.
Tandis qu’ils traversaient le fleuve pour se rendre sur l’île dans le bateau tout neuf, comme d’habitude, ils se sont souvenus de la première fois où ils sont venus là avec Tilo. Il était tout petit à l’époque, le gamin marchait à peine, ils avaient été surpris par un orage qui avait envoyé valser leurs tentes, alors le gamin, petit comme il était, avait été mis à l’abri sous le bateau retourné, coincé entre deux arbres.
Ton père s’en est pris plein la tête quand nous sommes rentrés.
A dit Enero.
Et ils ont repris l’histoire que Tilo connaît déjà par cœur. Eusebio avait amené le gosse en cachette, sans prévenir Diana Maciel. Ils étaient séparés depuis que Tilo était né. Tous les week-ends, Eusebio prenait le gamin avec lui. Mais ce jour-là, soudain, Diana avait réalisé qu’elle avait oublié de mettre dans le sac de Tilo, avec ses vêtements de rechange, un médicament qu’il devait prendre. Alors Diana avait débarqué chez Eusebio, mais il n’y avait personne. C’est un voisin qui lui avait dit qu’ils étaient allés sur l’île.
Pour corser le tout, l’orage s’était abattu sur toute la région. Sur le village aussi. Diana était morte de trouille.
Elle nous a tous engueulés.
A dit Enero.
Diana Maciel les avait traités de tous les noms, tous les trois, et ils n’avaient pas pu retourner chez elle ni revoir Tilo pendant plusieurs semaines.
Arrivés à l’endroit où ils campent, ils sortent la raie, glissent une corde dans les trous qui sont derrière les yeux et l’accrochent à un arbre. Les trois orifices percés par les balles se perdent sur le dos tacheté. Si ce n’était en raison de leur circonférence plus claire, presque rosée, on pourrait croire que c’est un motif supplémentaire sur la peau.
Une bonne bière, je mérite au moins ça.
Dit Enero.
Il est assis par terre, tournant le dos à l’arbre et à la raie. Sa tête ne bourdonne plus, mais il sent quand même un nœud, là.
Tilo s’avance, il ouvre la glacière et sort une bière de l’eau glacée où flottent quelques glaçons. Il la débouche à l’aide de son briquet et la lui tend, pour que ce soit lui, Enero Rey, celui qui la mérite, qui y colle ses lèvres en premier. La bière coule dans sa bouche, rien que de la mousse qui s’échappe de ses lèvres dessinant un feston blanc sur sa moustache très noire. C’est comme se faire des bains de bouche avec du coton. C’est seulement après la deuxième gorgée qu’arrive le liquide froid, amer.
Negro et Tilo s’assoient également, ils sont en rang d’oignons, ils se passent la bouteille.
Dommage, on n’a pas d’appareil pour se prendre en photo.
Dit Negro.
Tous les trois tournent la tête pour regarder la raie.
On dirait une vieille couverture que l’on a tendue à l’ombre.
Alors qu’ils en sont à leur deuxième bouteille, un groupe de gamins débarque, ils sont maigres et noirs comme des anguilles, avec des yeux immenses. Ils s’attroupent devant la raie, se donnent des coups de coude, se poussent les uns les autres.
Regarde regarde regarde. Purée. Sacrée bête !
L’un des gamins prend un bâton et l’enfonce dans les trous laissés par les balles.
Sortez de là !
Dit Enero en se levant d’un coup, immense, comme un ours. Les petits gamins partent en courant, ils disparaissent de nouveau dans la forêt.
Vu qu’il est debout, vu qu’il a fait l’effort de se lever, Enero en profite pour piquer une tête. L’eau le fait sortir de sa torpeur.
Il nage.
Il plonge.
Il flotte.
Le soleil commence à décliner, un vent léger frise la surface de l’eau.
Soudain, il entend le bruit d’un moteur qu’accompagnent les vagues. Il s’écarte, se met à nager vers le rivage. Un hors-bord surgit, rasant l’eau, ouvrant sa surface en deux comme une toile pourrie. Accrochée à l’arrière, une fille en bikini fait du ski. L’embarcation prend un virage abrupt et la fille roule dans l’eau. Au loin, Enero voit émerger sa tête, les cheveux longs collés sur son crâne.
Il pense au Noyé.
Il sort de l’eau.
Sur la côte, Negro et Tilo sont debout, les bras croisés sur la poitrine, ils suivent les mouvements du hors-bord.
Des gamins excités.
Dit Negro.
Tous les week-ends, c’est la même chose. Ils font peur aux poissons. Un de ces jours, il faudrait leur foutre la frousse.
Tous les trois se retournent et tombent sur un petit groupe d’hommes. Ils ne les ont pas entendus arriver. Les habitants de l’île ont le pas léger.
Bonjour.
Un des hommes prend la parole.
Les gamins nous ont raconté, alors on est venus voir. Une bête magnifique !
Les autres regardent la raie. Ils se tiennent debout à côté de l’animal pour en estimer la taille.
Je m’appelle Aguirre, dit le seul du groupe à parler, et il leur tend la main, qu’ils serrent l’un après l’autre.
Enero Rey, dit Enero, et il s’approche du groupe, saluant tout le monde. Negro et Tilo le suivent, ils l’imitent.
Elle est grande, pas vrai ?
Enero dit ces mots et il donne des petites tapes sur le dos de la raie, mais il retire sa main aussitôt, comme si elle brûlait.
Aguirre observe les orifices de près, puis il dit.
Trois balles ? Vous lui avez tiré trois fois dessus. Une seule balle suffit.
Enero sourit, dévoilant le trou qu’il a à la place d’une incisive.
Je me suis emballé.
Il faut faire en sorte de ne pas… s’emballer.
Dit Aguirre.
Tilo, sers un petit verre de vin à nos amis.
Negro prononce ces mots et il s’avance.
La gamin court jusqu’au rivage où ils ont enterré la dame-jeanne pour qu’elle reste fraîche. Il l’apporte et sert à ras bord une timbale en métal.
Il tend le verre à Aguirre, qui le lève.
À votre santé, dit-il, il prend une gorgée et passe le verre à Enero. Il reste un moment à regarder sa main gauche, celle à laquelle il manque un doigt, mais il ne pose pas de questions. Enero s’en aperçoit, mais il ne dit rien non plus. Il préfère le laisser gamberger.
La dernière fois, le Bonhomme que vous voyez là a pêché une raie encore plus grande. Aguirre pavoise. Combien de temps tu t’y es collé ?
Tout l’après-midi, répond l’autre, le regard en coin.
Et combien de balles tu as tiré?
Une seule. Une seule suffit.
C’est que mon copain ici présent est un peu maladroit.
Negro dit ces mots, puis il rit.
Les gars de la télé étaient venus, lâche celui qui avait déjà pêché une raie plus grande encore que la leur. On en a parlé dans le journal du soir, dit Aguirre. Le samedi suivant, il y a plein de gens de Santa Fe et de Paraná qui sont venus. Ils ont cru qu’ici, nous avions des raies à ne plus savoir qu’en faire. Comme si c’était facile. Vous, vous avez eu de la chance.
Et le coup de main, dit Enero. De la chance et le coup de main. La chance seule ne suffit pas.
Aguirre sort un paquet de tabac de la poche de sa chemise ouverte qui laisse à découvert son torse osseux, sur son ventre gonflé de vin. Il se roule une cigarette en un rien de temps. Il l’allume. Il fume en marchant vers le rivage, puis il reste là, à regarder l’eau. »

Extrait
« Tous les trois sont déjà des hommes. Pas des gamins, comme Tilo en ce moment. Des hommes qui approchent de la trentaine. Célibataires. Ils n’allaient pas se marier. Aucun d’entre eux n’allait se marier. Jusqu’à ce jour, du moins, aucun d’entre eux n’allait se marier. Pour quoi faire. Ils étaient là les uns pour les autres. Et quand ce n’était pas le cas, Enero avait sa mère; Negro avait ses sœurs, qui l’ont élevé; Eusebio pouvait avoir qui il voulait. Alors à quoi bon se maquer avec une fille, puisqu’il pouvait les avoir toutes. Alors, à trente ans, tous les trois sous le soleil du rivage. »

À propos de l’auteur
ALMADA_Selva_©Mardulce_EditoraSelva Almada © Photo DR Agustina Fernandez

Selva Almada est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos, Argentine) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Elle est l’une des écrivains les plus reconnus en Amérique latine ces dernières années. Ses livres ont reçu un excellent accueil critique en France et à l’international. Elle est également l’auteure de Après l’orage, Les Jeunes Mortes et Sous la grande roue. (Source: Éditions Métailié)

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Les maisons vides

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Prix du Roman Marie Claire 2022
Prix Régine Deforges du premier roman 2022
Sélection 2022 des «68 premières fois»
En lice pour le Prix Orange du livre 2022

En deux mots
C’est aux obsèques de Marìa, son aïeule, que Gabrielle pressent que désormais elle n’aura plus de soutien. À treize ans, elle a pourtant déjà réussi à survivre et à se construire, notamment grâce à la gymnastique artistique et à une volonté farouche. Mais d’autres maux la rongent, d’autre défis l’attendent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Gabrielle, les araignées et les clowns

Tout juste auréolé des Prix Régine Deforges et Marie Claire 2022, Laurine Thizy est l’une des belle surprises de cette rentrée d’hiver. En retraçant le parcours d’une adolescente et des générations de femmes qui l’ont précédée, elle nous offre un beau roman initiatique.

Gabrielle a treize ans quand meurt la María. Un épisode qui va marquer l’adolescente, même si elle n’en laisse rien paraître. C’est lors des obsèques qu’elle décide que pour elle ce sera la dernière fois qu’elle ne se prêtera plus à ces bondieuseries. Qu’elle ne se laissera plus prendre par les discours lénifiants, les fausses vérités. Même si, comme si de rien n’était, elle poursuit ses entraînements de gymnaste.
Ce caractère volontaire, elle le doit peut-être aux circonstances de sa naissance. Née grande prématurée, elle aura en effet longtemps dû se battre pour trouver sa place. «Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante: un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.» Un combat qui va lui permettre de passer de faible et chétive à déterminée et obstinée, quitte à heurter. Cela lui vaudra par exemple d’être exclue de son club de sport alors que les championnats de France se profilent. Une injustice d’autant plus forte que les progrès de la jeune fille tiennent d’une volonté farouche de maîtriser un corps, de le renforcer et de tenter, à l’adolescence, d’en expulser toutes les araignées qui l’habitent, qui lui font si mal.
Dans ce Sud-ouest, pas loin de Toulouse, on ne s’intéresse pas vraiment à elle. Ici les hommes parlent fort et les femmes se taisent. De génération en génération, Suzanne, Joséphine et même María reproduisent ce même modèle, se murent dans le silence, gardent en elles leur révolte, leurs araignées qui tissent patiemment la toile de la résignation et de l’indifférence. Désormais privée de son aïeule, la seule qui l’aimait vraiment, Gabrielle doit apprendre à creuser son sillon à l’aune de ses souvenirs.
Laurine Thizy a eu la bonne idée d’opter pour une construction non-linéaire où les débuts et les fins de vie se rejoignent, ce permet au lecteur de remonter dans le temps puis de se heurter aux difficultés du présent, le tout entrecoupé de scènes d’hôpital, quand les clowns viennent rendre visite aux patients pour tenter d’apaiser leurs souffrances et leur peine. On verra avec l’épilogue, très bien amené, combien ces intermèdes sont loin d’être anodins et vont donner à cette histoire un nouveau virage. Avec beaucoup de délicatesse, la primo-romancière raconte cet apprentissage difficile. Le chemin vers l’émancipation est tortueux, semé de pièges. Mais, quand on a la foi, on dispose d’une belle arme, celle qui permet de remplir Les maisons vides.

Les maisons vides
Laurine Thizy
Éditions de L’Olivier
Premier roman
270 p., 18 €
EAN 9782823617368
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Sud-Ouest, du côté de Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière sur quatre générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d’être sûre. »
Des premiers pas à l’adolescence, dans cette campagne qui l’a vue naître, Gabrielle, avec une énergie prodigieuse, grandit, lutte, s’affranchit. Gymnaste précoce, puis soudain jeune femme, Gabrielle ignore les araignées dans son souffle comme les regards sur son corps. Elle avance chaque jour un peu plus vers la fin de l’enfance.
Porté par une écriture aussi puissante que sensible, Les Maisons vides laisse entendre le vibrant chœur de femmes autour de Gabrielle : Suzanne, Joséphine, María… Générations sacrifiées ou mal aimées, elles ont appris à se dévouer, à faire face et, souvent, à se taire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles – Jean-François Cadet)
Cultures sauvages
Nonfiction.fr (Anne Coudreuse)
France Bleu Besançon (Marie-Ange Pinelli)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Joelle Books
Le Blog de Pierre Ahnne
Blog Calliope Pétrichor

Les premières pages du livre
Prologue
Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par le besoin soudain de voir, d’être sûre. Gabrielle sait qu’il est trop tard – ses paumes meurtries le lui rappellent –, pourtant elle court, de toute la vigueur de ses treize ans.
Gabrielle entre par la grange, plus silencieuse qu’une souris fuyant derrière les plinthes. Elle a la grâce et la souplesse de sa jeunesse, elle connaît la maison par cœur et depuis toujours, pierres aux écailles rugueuses, tuiles en rangs sur le toit incliné, odeur indélébile de poussière et de pétrole. La lucarne filtre une lumière qui dessine le contour des choses, la tondeuse, le paillasson, le chausse-pied ; mais même dans l’obscurité Gabrielle pourrait escalader les trois marches qui mènent à la cuisine, traverser le couloir, se faufiler dans la chambre du fond. Elle n’a pas besoin de voir, ses mains brûlantes suivent la tapisserie, longent le chambranle de la porte, referment derrière elle sans un bruit.
La voici dans la chambre. Personne n’a pris la peine de fermer les volets. Sur l’étagère, la statue de la Vierge avec son chapelet au coude luit dans la pénombre, rendue à ses prières, muette désormais. Dans la lumière argentée, la Très-Sainte n’est plus qu’une statue de plâtre immobile.
Gabrielle s’approche du lit.
C’est un lit médicalisé pour les grands malades ou les très vieilles personnes, un lit qu’on a fait installer à la maison pour soigner la vieillesse dans les murs qui l’ont vue advenir. Mais la vieillesse ne se soigne pas ; Gabrielle, avec ses paumes cautérisées par les broderies d’un coussin, vient à peine de l’apprendre. La vieillesse ne se soigne pas.
Elle se tient maintenant au chevet qu’elle a veillé des mois durant. Tout à l’heure elle est partie trop vite, alors elle observe. Le corps gît sur le lit, les mains ridées posées sur le ventre, l’une sur l’autre, en une dernière protection. Le visage est lisse comme une poupée de cire. Les yeux sont restés ouverts, fixes, ces yeux d’un vert délavé que le temps et la cataracte ont depuis longtemps voilés d’une glaire opaque. Les rares cheveux sont comme l’infirmière les a noués au matin, chignon maigre, ramassé sur la nuque. Sous les fesses, les mollets, les omoplates, des escarres déjà s’épanouissent.
J’ignore combien de temps Gabrielle reste au bord du lit, j’ignore à quoi elle pense quand elle fixe les bas de contention dans les vieux mocassins, le gilet de laine à boutons dorés, le pin’s en forme de colombe. La maison est silencieuse. Dehors, la lune fait le tour de la nuit et les maïs bruissent au vent d’octobre. J’imagine qu’elle se penche, dépose un baiser sur le front ; découvre alors sous ses lèvres la peau froide, caoutchouc dur, peau terrible de l’après.
Gabrielle effleure les doigts osseux avec la pulpe de son index, arrange un cheveu blanc, hésite. Enfin elle s’allonge sur le matelas crénelé, glisse sa main sous le bras mort pour se faire une place au creux du lit. Jeune et vivante, sous le regard éteint de la Vierge, son poing brûlé enfoui dans une paume glaciale, Gabrielle finit par s’endormir, blottie contre un cadavre.
*
Un : le costume. La chemise trop grande à fleurs bariolées, le pantalon de velours orange, les bretelles à damier avec leur pince en tête de chat. Les chaussures de bowling, pointure 47, cuir rouge et bleu, lacets fluo. Laver l’ensemble à chaque fois.
Deux : les accessoires. Un cochon en plastique, une bille transparente, une banane épluchable à l’infini, un tube à bulles de savon, trois massues, un harmonica. À désinfecter, spray à disposition sur la table.
Trois : le maquillage. Base blanche, crémeuse. Appliquer à l’éponge. Au besoin, estomper du bout des doigts. À la craie grasse, tracer l’arc de cercle au-dessus des yeux. Ne pas effrayer les enfants.
Quatre : les gants. Lavage des mains obligatoire, doigts en ciseaux pour enfoncer les jointures. Jetables si possible. Sinon, ne rien toucher.
Cinq : le nez rouge.
On.
*

1
Gabrielle voit le jour un soir de mai, trois mois avant le terme. Elle devait naître en août, elle devait être lionne, et je crois qu’au fond elle l’a toujours été, orgueilleuse et pressée, entrée dans la vie avant l’heure, les poumons pas complètement finis, le cœur affolé et le souffle court. Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante : un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.
Suzanne découvre la grossesse à trois mois passés, en plein hiver, lors d’un rendez-vous de contrôle chez son médecin. Allongée sur la table de consultation, nue et disciplinée, elle place ses pieds dans les étriers froids. Le praticien, formé avant la légalisation de la contraception – une époque où, dit-il, les femmes savaient s’abstenir –, constate que son stérilet s’est déplacé. Il avait refusé de le lui poser, il a cédé. Maintenant il est en colère et il tient à le faire savoir. Il demande hargneusement :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Elle ne sait pas, Suzanne.
Elle n’a rien fait de mal, des choses du sexe elle ne sait pas grand-chose, si ce n’est l’impératif de prendre ses précautions.
Elle les a prises, depuis le début.
Elle a écouté les conseils de sa grand-mère espagnole, elle ne s’est pas donnée le premier soir, elle a compté ses jours. Après, elle s’est lavée soigneusement. Quand, avec Peyo, c’est devenu sérieux, elle a vu le médecin – Bénédicte, sa grande sœur docteure en pharmacie, a insisté. Suzanne, alors, a fait sa prise de sang, l’a elle-même analysée. C’est son travail, elle fait ça des dizaines de fois par jour, chercher dans le sang, les selles et les urines des indices de l’état de santé des gens. Un trouble de coagulation contre-indiquant la pilule, elle a choisi le stérilet, s’est évanouie à la pose. Avec Peyo, ensuite, elle a pu faire du sexe sans risque – mais du sexe tout de même – couchée sur le dos à intervalles réguliers. Une autre position lui déchirait le ventre.
Qu’importe : elle aime Peyo, et Peyo l’aime.
Ils se sont rencontrés à un bal du Village, un soir où l’équipe de la plaine jouait contre celle des montagnes. Il avait déjà terminé son service militaire, il ne repartirait plus, on pouvait donc rêver – et Suzanne rêve – elle rêve d’une grande maison, avec des jardinières et un potager.
Tous les deux, ils veulent se marier : un grand mariage à l’église, avec demoiselles d’honneur assorties, entrée solennelle sur de la variété française, plan de table optimisé pour les célibataires. La lune de miel sera dans les îles, s’ils le peuvent. La mort soudaine de la tante Louise leur offre l’opportunité de retaper la vieille grange familiale. Les copains du XV aident à raccorder l’eau courante et l’électricité, Peyo pose le parquet, Suzanne refait les enduits. Ils feront les choses dans l’ordre : la maison, les noces, le voyage, et ensuite le bébé – en attendant, un stérilet.
Mais voici que, lors de la visite de contrôle, six mois avant le mariage, le vieux grincheux en blouse se penche au-dessus de Suzanne :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Il ajoute, devant son silence coupable :
– Votre stérilet s’est déplacé.
Suzanne ne sait pas quoi répondre. La honte lui cuit les joues, alors elle pense à autre chose, ses rosiers fraîchement plantés, la deuxième couche de peinture, les œufs frais à récupérer chez ses parents, quoi que ce soit qui lui fasse oublier qu’elle a les cuisses ouvertes sur une table d’auscultation. Elle finit par demander :
– C’est grave ?
Le médecin hausse le sourcil, sourit méchamment. Sans douceur ni explication, il enfonce une sonde d’échographie, enfonce, tâtonne et maugrée. Suzanne ne bronche pas : elle vient d’un lieu où l’on croit fermement à l’autorité de la science, et endure en silence, dure au mal par défaut. Le vieil homme tourne l’écran vers elle. Une image y grésille, étrangement distincte.
– Voyez vous-même !
Suzanne voit : la tache ronde du crâne, la dépression creusée par le nez, l’arrondi de la colonne vertébrale, l’esquisse maigrelette des jambes. Quelque chose qui n’existe pas encore mais déjà prend forme humaine, Gabrielle avant Gabrielle, nageant dans les limbes, têtard remuant en passe de devenir une poupée minuscule. Le cœur lui manque.
Le médecin augmente le son du monitoring, et Suzanne entend, par-dessus le sien, battre un deuxième cœur.

Le mariage, prévu à l’été en grande pompe, est avancé en catastrophe. La famille de Suzanne, suffisamment moderne pour être peu regardante sur les nuits d’avant-noces, est encore suffisamment catholique pour ne pas laisser naître un enfant hors mariage. La mémé María raccommode à la hâte la robe blanche qu’avait portée Bénédicte quelques années plus tôt – Suzanne gardera toute sa vie l’amertume de s’être mariée dans les dentelles de sa sœur. Le deuxième dimanche de mars, après une préparation au mariage expéditive, le père Joseph proclame les jeunes fiancés mari et femme, sous l’œil attentif de la Sainte Vierge.

La poche des eaux rompt à la vingt-septième semaine. C’est un jour de printemps clair. Le cerisier est en fleur et, dans les jardinières, les premières roses dénouent leurs corolles. Au journal télévisé, on annonce qu’une femme, pour la première fois, vient d’être nommée à la tête du gouvernement. Suzanne s’en fiche. Elle s’en fiche parce que la politique ne l’intéresse pas, et parce que alors coule entre ses cuisses une chaleur humide, épaisse. Son ventre se contracte. Elle est debout dans sa cuisine et un liquide goutte jusqu’à ses chevilles qui n’est pas du sang. Un instant éternel, devant sa gazinière équipée, la mère – elle le devient – observe les moineaux du cerisier nourrir leurs petits tout juste éclos, les observe : bien droite, ruisselante, et frappée de stupéfaction. Elle n’a pas achevé son septième mois.
Mais son ventre béant.

Quand Bénédicte, appelée en urgence, rejoint Suzanne chez elle après avoir confié ses filles à leurs aïeules, elle trouve sa cadette immobile, les reins appuyés contre l’évier et les mains ouvertes comme l’otage d’un mauvais film, craignant d’elle à son ventre ou de son ventre à elle une contagion fulgurante. Bénédicte prend les choses en main :
– On file à l’hôpital.
Dans la voiture, Suzanne fixe un point au-delà des montagnes. Parfois, à un cahot infime de la route, elle gémit. À quelques kilomètres de là, dans la vieille ferme, la grand-mère Joséphine berce deux petites-filles en pleurs. La mémé María, en se balançant dans son fauteuil, répète en boucle son chapelet en bois de rose. Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes ; la Vierge en plâtre lui adresse un signe de tête.

À l’hôpital, Suzanne est prise en charge immédiatement. On lui donne un comprimé, on la fait allonger dans un lit blanc, on la drape d’une tunique de papier. Sur son ventre on installe des ventouses maintenues par un tissu. Dans sa chambre passe une foule d’inconnus en blouse qui ne se présentent pas, se penchent entre ses jambes ouvertes, lui tâtent le col de leurs doigts gauches, et repartent sans un mot, inquiets ou réjouis. Suzanne contemple les ombres du plafond, pas longtemps, car, après un bref conciliabule, la décision est prise de l’emmener au bloc.
– On va déclencher l’accouchement.
La salle est froide, gris acier. Des voix étouffées par des masques lui soufflent des ordres qu’elle ne comprend pas.
– Quand on vous donnera le signal, poussez.
Suzanne ne sait pas pousser.
Elle n’est pas prête à faire sortir de son ventre quoi que ce soit de vivant, elle n’était pas davantage prête à ce qu’une graine invisible y germe, y plante son cordon et ses racines et son cœur minuscule pour devenir cette forme grise humanoïde qu’elle a découverte à l’échographie. Personne – même Bénédicte qui a déjà accouché deux fois – n’a parlé à Suzanne de la maternité. Elle n’a pas eu le temps de suivre les cours de préparation à l’accouchement, n’a pas lu de livre qui explique ce qui se passe lorsqu’un corps s’ouvre pour en laisser vivre un autre. Elle est allongée sur une table glacée, isolée du bas de son corps par le champ opératoire. Des mains inconnues fouillent son sexe. Peyo n’est pas là et Bénédicte à côté lui presse la main à lui broyer les os.
Voici que la douleur la transperce. Son ventre cède dans la violence. Avec un instinct désordonné, presque malgré elle, son sexe dilaté se contracte, travaille à expulser une masse sanglante. Suzanne veut hurler mais pas un cri ne sort de sa gorge.
Bientôt, l’équipe extrait d’entre ses cuisses un petit rat à la peau rouge sang et au crâne chauve, pas plus lourd qu’une brique de lait : un bébé chauve-souris éclaboussé de liquides sombres, aux doigts presque transparents d’être aussi fins. Ma Gabrielle lie-de-vin, rescapée chétive et monstrueuse, aussitôt transférée en réanimation.

I
Le jour de la mise en terre, le ciel est incertain. Des nuages plantés sur la flèche de l’église résistent au vent. Les feuilles du platane, arrachées par la brise, virevoltent rousses autour du monument aux morts. Sur le parvis, au creux des marches irrégulières, des flaques luisantes reflètent les anges et les diables du frontispice.
Au sortir de la messe, la famille se masse sur l’esplanade. La tante Bénédicte et les trois cousines, Julie, Estelle et Lisa, sont rangées côte à côte par ordre de taille. Elles portent des pantalons foncés sous leur coupe-vent et des ballerines plates. Lisa renifle bruyamment ; sa mère lui tend un mouchoir, passe une main sur son épaule. L’oncle Jean-François est avec Suzanne et Pierre. Ils serrent des mains, accueillent en souriant des embrassades et des mots navrés de circonstance. La grand-mère Joséphine discute tout bas avec le responsable des pompes funèbres. Le grand-père Georges, de l’autre côté de la porte, regarde dans le vide, son béret enfoncé jusqu’aux yeux. Il laisse son frère René, auréolé de son prestige municipal, tenir des discours pieux à ses anciennes admiratrices, décidées à une cour discrète, mais assidue, depuis son veuvage précoce.
Gabrielle a treize ans. Pour la dernière fois elle se tient à l’intérieur de l’église, debout devant le cercueil au pied de l’autel, maintenue tête haute et droite par son enfance gymnaste. Sous son bras gauche, une énorme couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes. Elle est vêtue d’une robe en coton noir, cheveux relevés en un chignon serré. Alors que la famille, au-dehors, égrène des remerciements, Gabrielle demeure immobile auprès du caisson. Le petit Jean s’agrippe à sa main blessée. À cette époque, l’enfant apprend encore à marcher, il trébuche sur les pavés de l’église, se dandine d’un pied sur l’autre dans ses chaussures neuves. Gabrielle le tient fermement.
Dans la croisée silencieuse, sous la statue de la Vierge en prière, Gabrielle fixe le couvercle du cercueil. La plaque en bronze luit doucement. Gabrielle contemple les nœuds des planches, immenses yeux sans paupières, regards estompés, comme prisonniers du bois lui-même, prêts à veiller le corps. Le Christ en croix est allongé sur le dos, les mains crispées vers le ciel, les jambes tordues : ainsi on le dirait sur le point de fuir son calvaire. Sur les flancs hexagonaux, les poignées en métal offrent au monde une prise ultime. Par là on l’emportera.
Gabrielle se signe pour la dernière fois : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, puis elle embrasse la base de son pouce droit, comme sa mémé le lui a appris pour conjurer le sort.
Au signal du père Joseph, les employés des pompes funèbres, quatre gaillards en costume, s’approchent. Ils se placent de part et d’autre du cercueil, deux devant, deux derrière, plient les genoux et, sans un murmure, d’un même geste, chargent leur fardeau sur une épaule. Gabrielle observe la géométrie des mouvements, leur extrême précision ; l’angle des épaules dans les vestes en laine peignée ; le regard blanc de ces hommes. Celui devant à droite, plus large que les autres, entraîne les lutteurs des environs. D’habitude il transpire dans sa combinaison moulante ; aujourd’hui impassible dans sa chemise repassée, rasé de frais, on le dirait étranglé par le bouton qui ferme son col. Une goutte de sang maladroite perle encore sur sa joue.
Tout à l’heure, le premier témoignage revenait à la tante Bénédicte. Elle s’est avancée en tremblant un peu, Suzanne, sur ses talons, a déplié une feuille blanche. En transparence on devinait l’écriture manuscrite, sans rature. La tante a commencé par remercier chacun, chacune, d’être là avec la famille pour partager son deuil. Au nom de tous, elle s’est chargée du portrait de la défunte. L’arrivée au Village des dizaines d’années plus tôt, la rencontre avec le vieux Jean – paix à son âme –, les enfants qui ont grandi ici. Elle a aussi rappelé l’engagement dans la chorale de l’église, les dimanches consacrés à chanter la messe, la foi bruyante de la mémé, son humour insolent, ses colères spectaculaires, sa douceur aussi. Avec la mansuétude affectée des vivants qui pardonnent aux morts, elle a fait du mauvais caractère de la défunte un sujet de plaisanterie. Gabrielle déjà n’écoutait plus. Elle fixait la statue de la Vierge en prière, en face de l’autel, dans l’attente d’un signe, un geste de la main, une de ses attentions habituelles. La Vierge est restée immobile. Gabrielle n’a entendu que les derniers mots du discours :
– … cependant chacun souhaite, pour soi et les siens, au terme d’une longue vie, s’en aller retrouver le ciel de cette belle mort, la mort des bienheureux dans leur sommeil.
Avec une contrition ostentatoire, la tante a baissé la tête, laissant la phrase résonner. Gabrielle a su alors que le silence de la Vierge serait définitif. La statue en prière, les yeux levés au ciel, n’y semblait plus chercher confirmation d’un amour gigantesque, mais se détourner, excédée, des discours terrestres.
Malgré tout, Gabrielle a monté les trois marches de l’autel, adressant à la sainte une révérence discrète. Elle avait aussi préparé son texte : un texte convenu suggéré par sa mère, qui parle du jeu de petits chevaux, de la collection de pièces de monnaie, du Lac des cygnes, de l’odeur du chèvrefeuille, des heures au chevet de la mémé – de sa berceuse, aussi. Gabrielle le lit comme elle l’a écrit, proprement, elle s’entend prononcer des phrases lointaines à un rythme régulier, se focalise sur les mots qu’elle articule jusqu’au bout, en prenant soin de faire descendre son intonation aux points. Sa voix est claire, sans altération. Ce sont des mots de deuil pour les autres. Plus tard, le vieux père la félicite pour sa lecture, et des dames aux cheveux grisonnants quoique teints – les mêmes qui courtisent l’oncle René – saluent sa maturité.
Cependant, les mots que Gabrielle aurait voulu prononcer et qu’elle ne dira jamais plus, ceux qui parlent des profondeurs terribles de l’amour, qui des années durant crieront à travers son corps, ces mots-là détenant la seule vérité de la mort, avec la morte vont être enterrés. Gabrielle les a écrits sur une autre feuille, à l’abri dans la poche de son cardigan. Elle garde les paumes collées à son ventre, serrées l’une contre l’autre en prière – cache ainsi des brûlures neuves et suintantes, qui dessinent dans la chair un motif brodé. La Vierge sait ; mais la Vierge s’est tue.

En contrebas du Village, à l’entrée du cimetière, la procession endeuillée s’immobilise. Des tréteaux attendent dans l’allée principale. Le père Joseph agite son encensoir au milieu des tombes. Les gars des pompes funèbres ouvrent discrètement les portes du corbillard, font glisser le cercueil à plat, admirablement le posent sur les tréteaux. L’espacement a été calculé pour n’exiger aucune manœuvre superflue. Derrière, une pelle araignée dresse une griffe menaçante. Le curé, joignant les mains comme s’il capturait un précieux fragment d’air, invite l’assemblée à un ultime adieu. Gabrielle, le bras autour de sa couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes, passe sa main brûlée sur le bois clair : un geste qu’elle va répéter presque chaque jour, des années durant, sur la dalle en marbre qui scellera bientôt la tombe.
Mais pour l’instant, ce trou inconcevable. Une boue épaisse, odorante, en tapisse le fond. Gabrielle affronte pour la première fois la terre éventrée des cimetières, elle embrasse la mort, sa réalité, sa violence aussi. Soudain distraite des silences mesurés, des chants éternels, des pétales de roses, Gabrielle se penche sur ce trou qui s’enfonce dans les entrailles de la terre, dans le ventre grouillant de la terre. Alors Gabrielle respire l’eau souillée, les vers opiniâtres, la pourriture – l’odeur d’humus de la vie qui commence et de la vie qui s’achève. Il n’y a plus de tendresse ni de cérémonie, plus rien qui puisse enrober la mort d’un écrin solennel, aucune géométrie pour la rendre tolérable ; ne reste que cette fosse monstrueuse et nue, aux minuscules racines arrachées, ne restent que l’herbe retournée et la bouche ouverte de la terre qui engloutit. Et ma Gabrielle de treize ans, en ce lundi d’octobre, debout devant la terre arrachée, au-dessus d’elle comme les solitudes en haut des falaises, ma Gabrielle en robe noire avec dans les bras une couronne de fleurs – œillets, roses, chrysanthèmes –, ma Gabrielle observe le vide creusé par des mâchoires titanesques. Elle découvre l’absurdité vertigineuse des adieux.

Les quatre hommes laborieusement font descendre le cercueil. La concentration barre leur front d’une ride honnête ; même dans l’effort physique ils préservent la rigidité solennelle de la cérémonie. Leurs gestes sont lents, précis, soignés. Ils visent la surface plane au fond du trou, à l’autre bout de l’univers ; semblent ne jamais devoir l’atteindre. Une bourrasque passe dans les cordages. Le cercueil se met à osciller comme un pendule, se cogne aux arêtes de la fosse, refuse l’espace qu’on lui impose. Les mains des employés se contractent encore, leur dos se voûte, mais ils poursuivent leur tâche, sans un regard les uns pour les autres, visiblement désynchronisés, toujours fonctionnels. Et ces hommes qui plient sous le poids d’un macchabée, qui transpirent l’exercice en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, et semblent comme ignorants de leur souffle court, leur cœur battant et leurs paumes irritées, voilà, ces hommes qui savent que tout ceci n’est pas drôle et témoignent d’un souci exemplaire à faire comme si leur corps ne hurlait pas l’indécence de leur labeur : ces hommes soudain s’offrent à Gabrielle dans leur ridicule.
Alors comme un séisme enfle en elle un rire gigantesque, un rire commencé quelque part dans les profondeurs de son chagrin, rire incontrôlable qui maintenant s’étend, la plie, la déborde, prodigieusement redoublé par la certitude qu’elle aurait ri elle aussi, la María – Gabrielle en est sûre – elle aurait ri.

2
En réanimation, un petit être disproportionné – Gabrielle encore incertaine – repose dans une couveuse de plexiglas. Le corps tiendrait dans une main adulte. La tête, ronde et molle, semble à tout instant pouvoir se détacher du tronc. Les membres flétris, plus fins qu’un doigt d’enfant, sont lestés au matelas par les extrémités d’un bleu violet. Sous la peau du ventre, visqueuse encore, les côtes saillent. On devine en transparence un réseau complexe de veines, l’ombre des organes. Des électrodes entourent le cœur battant, l’estomac est habité d’une sonde nourricière. Par le nez et la gorge, qui palpitent comme une ombrelle de méduse, passent des tuyaux de plastique minuscules, gigantesques pourtant en comparaison des narines frêles.
Alors que Gabrielle en puissance est remise aux soins exclusifs de la néonatalogie, Suzanne, exsangue et muette, est transférée dans une clinique privée, dans la Ville de la Grotte où la Vierge est apparue ; personne n’avait encore observé une hémorragie de la délivrance aussi intense pour un bébé si petit. À Peyo qui vient d’arriver, on ne laisse pas le choix. Veiller sa femme ou son enfant : il s’occupera de l’enfant.
Dans le silence démesuré qui suit la crise, j’imagine Peyo seul dans un couloir d’hôpital. Sa belle-mère est venue le chercher en plein entraînement : il porte encore ses crampons et son polo rouge et noir, le 9 blanc floqué au dos. Il est assis jambes écartées, les avant-bras sur les genoux pour supporter son poids. Mains jointes, fermées en poing unique tourné vers le sol, tête rentrée dans les épaules, il fixe quelque chose qui n’existe pas au-delà de la jointure du carrelage blanc. Il attend.
Il vient d’avoir trente ans, Peyo, il est beau comme le sont les hommes d’ici, le front bas et le sourcil épais, mâchoire saillante rayée d’une barbe encore jeune, regard enfoncé dans des orbites proéminentes. Il a gagné en largeur les quelques centimètres qui ne lui sont jamais venus en hauteur, non pas sur des machines chromées, mais dans l’air des montagnes, sur des gradins humides, à force de grand air et de répétitions. Il s’appelle Pierre, comme la moitié des gars de son équipe, mais on l’a toujours appelé Peyo – sa mère a des origines basques.
En février dernier, en rentrant du travail, il a retrouvé Suzanne assise dans le noir sur le canapé neuf, le regard vide. Elle lui a dit Je suis enceinte dans un souffle. Il l’a prise dans ses bras, il a dit : On va réfléchir. Il n’a pas voulu croire que, déjà, on entend battre le cœur – s’est résolu, pourtant.
En mars, il a enterré avec une certaine nostalgie sa vie de garçon, en compagnie du XV de son village natal, de sa nouvelle équipe locale, et d’une fille avec un string en bonbons payée pour l’occasion. Il ne voulait pas, Peyo, ça l’a même dégoûté un peu, cette fille à demi nue qui lui offrait son corps : ce sont les copains qui ont insisté. Ils ont beaucoup bu, l’équipe des montagnes a ouvertement reproché à celle de la plaine de lui voler son 9, Peyo a été accusé de trahison et ici on a la mémoire dure. Ils se sont bagarrés, un pilier y a laissé une arcade sourcilière, les pompiers sont venus. On leur a proposé un verre mais les gars étaient honnêtes ; qu’à cela ne tienne, ils ont bu encore, se sont réconciliés en croquant des sucreries sur la croupe de la stripteaseuse, ont vomi sur la pelouse du stade en se tapant les épaules comme des vieux frères, après avoir improvisé un match amical à cinq heures du matin. Le ballon poisseux de bière et de rosée leur collait aux doigts, c’est comme ça qu’ils ont expliqué leurs passes désastreuses. Ils ont dormi tous ensemble dans la salle des fêtes, sur des matelas jetés au sol, sauf le gros Nico, futur parrain de Gabrielle, que le gardien du stade a retrouvé à l’aube, à demi comateux et frigorifié dans les gradins.
Le lendemain, affamés, ils ont terminé les paquets de chips et les quatre-quarts détrempés par le vin de cubi, en se félicitant d’être des hommes. Ceux qui avaient des choses à prouver ont attaqué au pastis dès le réveil, arguant qu’il faut soigner le mal par le mal. Peyo, en homme désormais raisonnable, est rentré chez lui prendre une douche, boire une verveine et se coucher auprès de sa promise. L’haleine chargée, n’osant embrasser sa bouche, il a embrassé son ventre pour la première fois en disant :
– Tu imagines, on va avoir un bébé.

Maintenant entre les murs de l’hôpital, demi de mêlée sur le banc de touche, Peyo attend la sanction d’un arbitre aux règles inconnues. Rentrer ainsi les épaules, contracter la nuque, regarder l’adversaire en face : la seule méthode qu’il ait jamais apprise pour encaisser les coups.
Une petite stagiaire timidement s’avance, armée d’un bracelet de naissance et d’un marqueur indélébile.
– Et pour le prénom, vous y avez réfléchi ?
Peyo la regarde. Il ne s’est jamais posé la question, jamais vraiment. Jusqu’à tout à l’heure, l’idée d’avoir un enfant n’était que théorique – alors un enfant réel, qu’il aurait en plus le pouvoir exorbitant de nommer… Peyo reste silencieux et la petite stagiaire, mal à l’aise, s’enfuit.
Plus tard le médecin de garde, en enlevant sa blouse, annonce que rien n’est sûr encore mais l’espoir est bon, même si petite – petite comme ça on n’a jamais vu, mais on fait au mieux. Grâce aux progrès de la science, on a isolé une molécule qui permettra l’achèvement des poumons.

À propos de l’auteur

Laurine Thizy
cession aux éditions de l’Olivier jusqu’au 30 octobre 2024.

Laurine Thizy © Photo Patrice Normand

Née en 1991, Laurine Thizy fait montre d’un talent très précoce. En 2010, 2013 puis 2014, elle est sélectionnée pour le Prix du jeune écrivain, et publie plusieurs textes dans le recueil édité par Buchet-Chastel. En 2016 et 2017, elle écrit également pour la revue Pan (Éditions Magnani). Doctorante en sociologie, elle enseigne à l’Université de Lyon 2. Son premier roman Les maisons vides, paru en janvier 2022 aux Éditions de L’Olivier a été couronné par les Prix Marie Claire et Régine Deforges 2022. (Source: Agence Trames)

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Une nuit après nous

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En deux mots
Après un premier mariage trop rapide pour s’échapper de sa famille Mona a trouvé le calme avec Paul. Mais quand elle rencontre Vincent, sa vie va prendre un nouveau tournant et réveiller la douleur enfouie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vincent, Paul et un autre

Delphine Arbo Pariente signe son entrée en littérature avec ce roman qui retrace la vie de Mona, une femme qui cherche à oublier un traumatisme d’enfance. Une histoire servie par un style étincelant.

«Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.»
Mona partage désormais sa vie entre deux hommes, son mari Paul et son amant Vincent. L’un est calme et rassurant, l’autre est passionné et attentionné. Une sorte de double-vie parfaite, car Paul ne se doute de rien et Vincent n’est à Paris que quelques jours par semaine, allant rejoindre sa femme et ses enfants du côté de Montélimar en fin de semaine.
Une double-vie qui cache aussi un traumatisme qui réapparaît avec cette liaison. Un traumatisme qui remonte à l’enfance, quand ses parents ont quitté leur Tunisie natale pour venir s’installer en banlieue parisienne, quand ils luttaient contre la misère. Ils se débrouillaient pour se nourrir dans les supermarchés avant de devenir les rois des larcins, notamment quand sa mère est devenue enceinte. Sous la robe de grossesse elle cachait de nombreuses courses et, quand Mona est née, le landau a pris le relais. C’est donc tout naturellement que la fille a suivi les pas de ses parents. Son plus beau coup ayant été de réussir à voler un autoradio et de gagner le regard admiratif de son père. Et à propos de regard, le drame va se jouer quand son père comprend le pouvoir de sa fille quand elle prend son petit air qui lui permet d’obtenir ce qu’elle veut. « c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. »
Comment se construire après l’inceste? Comment ne pas voir dans la fragilité de sa mère un signe de complicité? Comment aimer ce frère né quelques heures avant cette douloureuse épreuve?
Delphine Arbo Pariente va patiemment tisser tous les fils de cette histoire, raconter la misère sociale, la peur du lendemain, la honte aussi qui s’attache à elle comme une seconde peau. Tous ces jours où, pour faire plaisir à son père, elle déroule la spirale infernale.
Il faudra la rencontre avec Vincent pour qu’enfin les mots viennent combler le vide, dire la souffrance, même si là encore on sent combien il est difficile, voire impossible de se construire un avenir sur le secret et la dissimulation.
En s’appuyant sur un style brillant, constitué d’images fortes et empreint de poésie, ce roman prouve une nouvelle fois combien la littérature est une thérapie. Magnifique et tragique.

Une nuit après nous
Delphine Arbo Pariente
Éditions Gallimard
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782072926525
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de la banlieue, à Montreuil et Bondy, après avoir quitté la Tunisie. On y évoque aussi l’Ardèche et Montélimar ainsi que les États-Unis, notamment Boston et Palo Alto.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. »
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
The Times of Israël (Ghis Korman)
Page des libraires (Stéphanie Douarche-le-Roy de la librairie Les Lucettes à Sainte-Luce sur Loire)
Les Précieuses
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)
Blog Serialectrice


Delphine Arbo Pariente présente son premier roman Une nuit après nous © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom.
J’ignore s’il s’est remarié ou si une femme partage sa vie. Il ne connaît pas mon mari ni Rosalie. Il ne voit pas grandir mes aînés, jamais ils ne s’enquièrent de lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble maintenant, je me souviens du visage qu’il avait lorsque mon frère est né, il n’avait pas quarante ans, de ce visage je me souviens parfaitement. C’est un visage impossible à déloger de ma mémoire, c’est un visage de tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence. Toutes les fois qu’il revient sans prévenir, c’est ainsi qu’il surgit, comme un platane. Trente-cinq ans me séparent de cette image de lui, je ne peux pas imaginer ce que le temps a fané. Pour moi, il restera cet homme assis près d’un cendrier rempli de mégots, le corps flouté par les volutes de Gitanes bleues, dans sa bouche l’haleine de tabac froid, dans ses yeux le feu, dans le corps l’épine. Dans ses bras manque l’enfant dont c’est la place et qui attend qu’on la porte sur les épaules ou qu’on l’embrasse, espérant une sucrerie ou une poignée d’amandes. Il dure malgré moi comme un œillet, hantant de sa grammaire chaque cage d’escalier à l’odeur de bois ciré, chaque papier peint fleuri, au fond du corps comme un foret. Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa.
J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille.
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui j’ai retrouvé la mémoire, remis les mots à leur place. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. Elle faisait des bateaux en papier, jouait avec des noyaux d’abricot, sans jamais se plaindre. J’ignore combien ses silences ont traversé les miens, elle a eu la grâce de me laisser vieillir, de me laisser le temps d’aller la chercher pieds nus sur la passerelle. Je ne lui avais pas dit au revoir, je l’avais quittée et elle savait que je reviendrais, que je n’aurais d’autre choix que de déchirer le dais des nuits denses. J’ai longtemps cru que loger mon corps dans d’autres corps l’éloignerait, je l’offensais davantage. Même l’amour de Paul n’a pas suffi à l’étouffer totalement, j’entendais sa respiration par-delà les hublots, il restait encore un embrun d’elle. Elle avait pour moi cette patience obèse et intraitable. Je gardais partout où j’allais la mémoire de son corps, des intonations de sa voix et de son air à tomber.
Si j’entendais parfois les murs percés de cris, je mettais ça sur le compte du voisinage mais au fond, je savais la petite qui appelait. J’avançais jusqu’à elle sans jamais pouvoir l’atteindre, j’avais sur la rétine un voile de tulle accroché à une branche, flottant dans le vent.
Je distingue déjà un peu ses traits, même si elle est encore loin, longeant cette plage, dépassant les cabines de bain. Elle est comme je m’en souviens sur ce polaroid pâlissant, un râteau et une pelle à la main. Avec Vincent, j’inverse les saisons, je pars en voyage, il me vide de mes silences sans forcer les tiroirs. Et dans les mots qui viennent, puisque la vie sait des choses que nous ne savons pas, c’est elle que voilà, dans son petit maillot rouge retenu par un nœud sur les hanches, debout, devant moi, parfaitement nette.
Cette enfant, c’est moi, je viens te chercher.
Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.
La première fois que je l’ai vu, c’était l’été. Je m’étais inscrite à son cours de tai-chi, nous étions une dizaine à l’attendre dans la salle aux murs blancs, je me souviens d’un fond sonore d’aquarium, un léger clapotis de bord de mer comme sur les plages de la Côte d’Azur. La porte s’ouvre, laissant entrer les rayons du soleil sur le parquet, une explosion de blanc et de lumière, le voilà.
Je perçois d’abord sa démarche de félin, quand il se déplace dans la pièce ses pieds ne semblent pas toucher le sol, on croirait qu’il avance sur un escalator ou un tapis de mousse. S’il m’arrive de revoir ce moment où il entre dans ma vie, je l’assimile à un temps simple, comme de glisser sous une couette disposée sur un lit, dans une chambre fraîche. Il doit avoir une quarantaine d’années, son visage est doux, les traits sont fins, pas une beauté spectaculaire, je ne crois pas que je l’aurais remarqué dans d’autres circonstances et pourtant, le regarder me serre le cœur, sans trop savoir jusqu’où. Lorsque je pense à lui, des mois après ce jour, c’est bon comme de plonger dans une source claire. J’ai beau comprendre les flots et la foudre, j’ai beau sentir la force du courant qui m’emporte, je promène mon automne dans cet instant d’été, ces quelques secondes qui ont effacé la vie d’avant, là où j’avais pied, comme une gomme magique.
En sortant de son cours, le ciel était si bleu qu’il brûlait mon visage comme l’éclat d’une lame et j’entendais encore les mots qu’il venait de m’adresser, j’ai l’impression de vous connaître. Il me regardait de ses yeux bruns, dont je percevais les nuances pour la première fois, des petites touches de vert autour de l’iris, comme la peau d’un crocodile. Je n’ai pas su quoi répondre, j’ai répondu merci, à bientôt, et je suis partie au plus vite, comme pour fuir un drame ou éviter un accident.

Je suis rentrée à la maison, Paul était là, son regard s’éclairait de me voir revenir comme s’il était surpris chaque soir de mon retour, il n’a rien perçu de mon trouble, peut-être un étonnement, une intuition lointaine. Je crois qu’il s’est toujours dit que je disparaîtrais un jour, aspirée par une autre passion, enlevée par mon désir irrépressible de liberté, à cause de l’enfance sans doute, qui me roue le cœur comme des giboulées. Quand je rentre le soir, ça sent bon dans la cuisine, il prépare le repas, il vient vers moi avec ce joli tablier que je lui ai offert, un verre à la main, parfois un peu de sauce au coin de la bouche. Il prend mon sac, enlève mes chaussures, il est prévenant, attentif aux ombres qui apparaissent parfois dans mon regard. Il sait le chien qui aboie dans ma tête mais il ne sait pas pourquoi, il ne pose jamais de questions, personne d’ailleurs jamais ne m’en pose et je ne donne aucune raison à ces ombres lancinantes ; je n’ai jamais trouvé la force de trahir ce que je laissais croire jusque-là.
Lorsque j’ai rencontré Vincent, nous venions de déménager, nous vivions, avec Paul, dans des cartons remplis de linge brodé et de souvenirs, débordant de douze ans de vie commune. Chaque matin, on se levait, on s’embrassait, tu as bien dormi, je te fais un café, j’irai chercher Rosalie à l’école, n’oublie pas la réunion des copropriétaires ce soir, à 18 heures. J’aimais cette vie simple avec Paul, je dormais enfin tranquille, moi dont le cœur ne connaît pas le repos des transats. Il y avait du soulagement à être aimée ainsi, dans le calme des promesses tenues, loin du vertige, préférant depuis Paul la paix à l’étoupe. Cela faisait douze ans que je n’avais pas pensé à un autre homme qu’à mon mari, cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Avant Vincent, je n’avais aucune raison d’attendre un homme dans un café, de regarder mon téléphone vingt fois par jour, d’inventer des rendez-vous à la dernière minute, d’avaler des pastilles pour l’haleine, des capsules pour la peau. Dans ces histoires-là, dans celle-là en tout cas, rien n’a été prémédité, il arrive que des personnes entrent dans nos vies sans effraction, on a l’impression de les connaître depuis toujours, on peut tout leur dire et tout entendre d’elles. Peut-être passent-elles par nous, pour nous expulser de nous-mêmes et de nos hontes ? Je semblais forte comme un roc, j’étais fragile comme une nèfle, à cause de ce jour culminant, j’avais onze ans, qui aurait pu imaginer, mais ça on verra plus tard. Les choses auraient continué comme avant si je n’avais pas rencontré Vincent pour me revenir.
Durant la semaine qui me séparait de son prochain cours, je me suis surprise à l’imaginer dans ma cuisine ou assis à côté de moi à lire le journal sur le canapé. Je sentais ma vie devenir comme une danse rythmée au son d’une musique un peu timide, une minuscule éclosion dans les nimbes d’une nuit servile. Ce que je peux dire, c’est que je savais le bal fragile.
Je ne l’ai finalement pas revu la semaine suivante, un rendez-vous de dernière minute m’a retenue au bureau. Puis nous avons pris un train pour le sud de la France et rejoint la maison que nous louons pendant les grandes vacances.
Nous étions souvent quinze à table à s’extasier devant les plats que Paul passait la journée à préparer. Jamais il ne se plaignait des courses à ramener dans des caddies à ras bord, des vaisselles à laver, à ranger, des jours sans plage enfermé dans la cuisine. Lorsque nous rentrions, les cheveux collants, du sable plein le maillot, ça sentait le chocolat et les épices, il m’embrassait tendrement, me délestait des pelles et des seaux, étendait les paréos sur la corde tendue dans le patio, il sentait le gel douche, il mettrait la table bientôt.

J’ai passé l’été un peu distraite, Vincent revenait dans mes pensées, sans retentir. Je me préparais à le revoir, je traversais la saison sans résistance à cette idée de nos retrouvailles. Je ne savais presque rien de lui, seul cet élan. Parfois je me blottissais dans les bras de Paul, comme deux tuteurs. Dans l’arrondi de son épaule, le passé me laisse en paix. Il y a des années son amour a déferlé sur ma vie, et même si l’enfance ne connaît qu’une seule floraison, avec lui je me tenais debout.
C’était il y a douze ans, j’ai rencontré Paul un soir de réveillon, la fête battait son plein dans cet appartement parisien. J’entendais les bruits des verres qui s’entrechoquent et les talons qui piétinent, le brouhaha des conversations dérisoires, les bilans de fin d’année, des résolutions provisoires. Je l’ai vu à l’instant où je suis entrée dans la pièce parce qu’il s’est retourné et qu’il m’a souri comme s’il me disait te voilà enfin. Il y avait une femme suspendue à son cou, dans une robe rouge à volants, j’ai pensé à une ballerine à cause de son corps fin, m’évoquant la danseuse en tutu qui tourbillonnait autour de la barre, quand j’ouvrais, petite, la boîte à bijoux de maman. Il s’est approché de moi, il a dit bonjour, je m’appelle Paul, sa voix sentait le Sud, à vivre l’enfance dans des caravanes. Nous avons passé la soirée à parler, le monde s’agitait tout autour, dans un mélange d’euphorie et de tristesse, l’année se finissait et quelque chose pour nous commençait. Il se penchait vers mon oreille pour me murmurer des confidences, et dans sa voix je percevais déjà les paysages comme on en peint et des enfants qui courent au loin. Il portait une chemise dont les boutons retenaient péniblement son buste de bûcheron, c’est sans doute ça que j’ai perçu en premier, le corps immense et large. Ses gestes pourtant étaient délicats, presque fragiles.
Nous nous sommes revus, malgré janvier qui cognait aux tempes, malgré la ballerine. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans, dans le deux-pièces qu’il avait acheté après la séparation avec sa femme. Elle ne lui avait pas laissé le choix, une rupture brutale, indécente, c’était fini, c’est tout, elle était tombée amoureuse d’un autre homme qui viendrait s’installer bientôt à sa place, il fallait vider les armoires, tourner la page. Il avait rencontré Marion dans un bar du quartier, quelques semaines après son emménagement, elle était d’une beauté renversante, ils étaient perdus tous les deux, leur histoire a démarré pour mettre fin à leurs solitudes, un pansement sur les plaies, pas encore le réconfort. Elle était ivre, il l’a portée jusque chez lui, l’a couchée tout habillée, et le matin ils se sont attachés.
Quelques semaines plus tard, il m’a proposé de nous revoir. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café, quand je suis entrée il s’est levé, il m’a semblé lire dans son regard du soulagement. J’ai retiré mon bonnet, je le voyais détailler chacun de mes gestes, c’est la façon dont il me regarde qui m’émeut le plus, aujourd’hui encore, douze ans après ce premier rendez-vous. Plus tard, il me dirait combien son cœur s’était mis à battre quand je m’étais assise en face de lui, dans ce café avec cette robe minuscule, il avait pensé c’est la femme de ma vie. Il y avait dans ses yeux de la joie et me semble-t-il un peu de désespoir, comme s’il était heureux et épuisé déjà.
Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Quand il avait rencontré Marion, il n’avait pas pris la mesure de sa détresse. Il avait détecté ses problèmes d’alcool lorsqu’ils s’étaient installés ensemble. Il essayait de l’aider mais il ne pouvait rien sauver de ce qu’elle noyait. Elle buvait tous les jours, parfois dès le matin, pas juste pour tremper les lèvres, elle buvait pour surmonter la douleur, ce lieu d’où elle vient à cause de ce père qui la frappait à coups de poing, à défaire l’articulation, à ébrécher sa peau de céramique. À seize ans, elle s’était enfuie avant la fin des rotules. Elle avait été mannequin mais l’alcool avait ravagé ses ambitions et déformé l’ovale de son visage. Elle avait ensuite été vendeuse puis serveuse, maintenant, en rentrant, il la trouvait dans le canapé, le regard vitreux, à fixer le téléviseur.
Pendant qu’il me parlait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la vie de Paul, je ne voulais plus souffrir mais aimer, cela ne s’invente pas. Avec lui, j’avais envie de penser à l’avenir. Je lui ai raconté la rencontre avec mon premier mari, j’avais vingt ans et un corps qui attendait que ça commence ou que ça se termine, je n’ai jamais bien su, à l’époque en tout cas, s’il était trop tôt ou trop tard. Je ne pouvais pas m’accorder le temps de grandir, rendre à l’enfant la couleur des piscines, il fallait fuir de la maison, défaire l’étau. J’avais dit oui au premier venu qui voulait bien de moi, pourvu qu’il m’éloigne de ma famille, même à quelques stations de métro. J’étais à mes trousses, prête à partir à n’importe quel prix, même s’il fallait répéter l’histoire de maman, ce refrain de variété, même s’il fallait chaque nuit polir à la lime la pierre précieuse de ma jeunesse. Je n’avais rien d’autre à offrir que ma bouche et mon corps dans cette robe à corset en polyester satiné. Je savais le cortège bancal comme ce gâteau à quatre étages, j’ai tout laissé de moi dans le lit conjugal contre un trousseau de clés. Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. Nous avons eu deux enfants. À trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire.

La nuit était tombée, il avait plu, les lampadaires éclairaient les trottoirs mouillés, brillants comme des marrons glacés. Il m’a dit je dois rentrer, j’ai pensé que j’aurais bien fait de la place dans les placards pour qu’il y suspende ses vêtements et posé un verre sur le lavabo pour sa brosse à dents, j’ai dit moi aussi. Nous nous sommes embrassés comme deux amis, en nous promettant de nous revoir. La semaine suivante, il m’a invitée à déjeuner, évidemment j’ai dit oui, je n’ai rien de prévu demain, j’aurais déplacé des montagnes pour retrouver ce parfum de réglisse mais j’ai dit je n’ai rien de prévu demain. En le retrouvant je me suis penchée vers lui pour l’embrasser, j’ai déposé mon manteau sur le dossier de la chaise, il me regardait discrètement, je le voyais pourtant me regarder.

Pendant des mois, nous nous sommes vus tous les jeudis après-midi, il venait dans mon deux-pièces, nous reprenions la chanson. Je revois le battement des jugulaires et la poussière de ses vêtements voleter dans l’air, à l’endroit de nos délivrances.
Et puis un jour, il a dit je veux vivre avec toi. Nous avons vendu nos appartements, trouvé un cinq-pièces, emprunté sur vingt-cinq ans. Jusqu’à présent, l’air est empli de notre bonheur, il a imprégné les lits de nos sommeils, les albums de nos photos, les saisons de nos étés, les nuits de nos bras, on est heureux, semble-t-il.
Je me suis assise sur le canapé en velours dans l’entrée, j’étais en avance, je voyais le hall se remplir des participants au cours de Vincent, essentiellement des femmes, habitués à se retrouver le mardi. Je me sentais brûlante, j’avais soif. Dans les toilettes, j’ai vu dans le miroir mes joues rouges comme deux énormes cerises, j’ai passé mon visage sous l’eau, je sais pourtant que rien n’arrête les incendies.
La porte du centre s’est ouverte, il est entré, il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un, puis nos regards se sont croisés, son visage s’est éclairé, il s’est approché de moi, vous êtes revenue. Pendant son cours, il nous enseignait les mouvements pour libérer l’énergie vitale, nos gestes étaient calés aux siens, nous ondulions ensemble, nos bras et nos jambes semblaient flotter. Il se déplaçait dans la pièce avec une légèreté inouïe, comme un oiseau ou un guépard. Il était question de calme et de joie, de prendre conscience de ce que nous sommes. Je me sentais chavirer mais ce n’était pas un naufrage. S’il y a un mot pour dire ce sentiment, je ne le connais pas.
À la fin du cours, je me suis engouffrée dans le vestiaire, sa voix cognait dans mes tempes, me brûlait le ventre. Je me suis changée à toute vitesse, prise dans l’urgence de m’enfuir, de me retrouver à l’air libre, de m’échapper de mon corps. Je me suis dirigée vers la sortie, la robe à peine reboutonnée, le manteau ouvert, les bottines délacées. Il était devant la porte, adossé au mur, à discuter avec une élève. Tout démasquait mon émotion. Il m’a demandé le cours vous a plu ?, j’ai remarqué une petite coquetterie dans son regard, il avait des sillons autour des yeux comme des rayons de soleil, je ne pouvais articuler un mot. De près, il avait un charme fou, une grâce presque féminine, cette chose indéfinissable qui peut changer le sens du vent. Oui, c’était très bien, merci, je dois partir, je suis pressée, pardon, merci encore, je me suis jetée dehors, j’ai couru dans l’allée pavée jusqu’à la rue, je me sentais en cavale, à cause de mon cœur braqué comme un distributeur de billets.
Arrivée en bas de chez moi, j’ai posé mes affaires par terre, je me suis assise sur les marches de l’escalier, j’ai repris ma respiration pendant quelques minutes, je serais restée là des heures, je revenais à la maison mais je ne revenais pas à moi. Puis j’ai appelé l’ascenseur, devant le miroir j’ai arrangé mes cheveux et ma robe, j’ai remis mardi avec mardi, passé ma main sous les yeux pour retirer le fard qui avait coulé, je retrouvais un peu cette apparence normale, une femme normale, et j’ai sonné à la porte, en ébullition. La nuit, j’ai réalisé que Paul et moi, nous nous étions usés à être à la hauteur de nos engagements, nous avions tant souffert avant de nous rencontrer qu’on n’osait plus bouger. Chaque matin avait avalé notre vie, épuisé notre crédit, avait remplacé la jeunesse par la maturité, transformé nos siestes en repos compensateur, fini les regards brûlants dans le lavomatique. Paul dormait à mes côtés et je pensais à Vincent, c’était plus fort que moi, j’ai erré avec lui dans des chambres d’hôtel, sur des bancs publics, sur des routes de campagne, dans des champs de blé. Dans le noir je le voyais, au matin je le voyais, je le voyais dans les saisons qui s’éteignent, dans les jours qui rallongent, il partait il prenait le soleil avec lui.
Au bout de six ans de vie commune, Paul m’a demandée en mariage. Nous nous sommes mariés fin septembre, je portais une robe en crêpe de soie presque blanche, un morceau de tissu coupé en biais et sans doublure, juste quelques fronces aux épaules pour le volume. Cette robe couvrait la fin de la peine qu’aucun artifice n’avait apaisée jusque-là. Nous avons gravi les marches du grand escalier baigné de lumière jusqu’à la salle des mariages. À cette époque, je voyais encore ma mère. Elle était là, assise au bord du banc, prête à s’échapper s’il le fallait, comme toujours. Elle s’était fardée maladroitement, les lèvres trop rouges, le fond de teint inégalement étalé débordant par les plis autour de la bouche et aux coins des yeux, la couleur de son visage contrastant avec celle de son cou. Elle avait mis du bleu sur les paupières jurant avec son tailleur d’un autre bleu, le mascara avait coulé d’un côté seulement, elle avait le regard perdu, une fois de plus.
Mon père, ce jour-là, était probablement chez lui dans l’appartement que ma mère avait fui quand elle l’avait quitté. La dernière fois que j’y suis venue il y a vingt ans, le papier peint gondolait dans l’entrée, les motifs de fleurs s’étaient estompés, le canapé avait perdu son bombé, même les aiguilles de l’horloge dans la cuisine avaient renoncé à tourner pour rien. Çà et là étaient restées les cicatrices d’un clou arraché, emporté par ma mère avec la relique qu’il soutenait, une reproduction bon marché de la Vierge à l’enfant, une vieille assiette murale en porcelaine, rien de conséquent. J’ignore si mon père a su que je me remariais, maman a sans doute dit tu sais qu’elle se remarie, mais ça ne lui aura fait ni chaud ni froid.
Des fois je me demande s’il est toujours en vie, et puis j’oublie.
Je vivais désormais au rythme des mardis et je me préparais à cette séance de tai-chi comme pour un rendez-vous, je repassais par la maison pour me coiffer, remettre un peu de poudre sur mes joues, changer de pull ou de chaussures. Sur le chemin, je me répétais les réponses à des questions qu’il me poserait peut-être, ce qui, je l’espérais, m’éviterait de bafouiller ou de rougir. C’était peine perdue. Dès qu’il entrait dans mon champ, je pensais ralentis, c’était une déflagration, comme de naître, comme soudain la peau pâle d’une épaule.
Pendant le cours, je me laissais distraire, j’évaluais son corps sous l’ampleur des vêtements, j’imaginais son odeur, un mélange de verdure et de bois, peut-être la campagne, quelque part en Italie. Tout ce que disait Vincent semblait m’être adressé. Il parlait de créativité, d’enfance, il était question de l’importance de bien respirer, de laisser l’air entrer, sortir, de reprendre son souffle. Un jour, il a pris mes poignets et doucement a dessiné un huit dans l’air, de gauche à droite, c’était une danse lente, presque érotique. Cela a duré quelques secondes, je sentais sa force me traverser.
Une fois le cours terminé, j’ai filé jusqu’au vestiaire. J’ai essayé de reprendre ma respiration, j’ai ajusté mon pull devant la glace, attrapé mon manteau et mon sac dans le casier. Vincent était au bout du couloir, je crois qu’il m’attendait. Il souriait comme s’il voulait m’annoncer une bonne nouvelle. J’aurais voulu poser ma tête sur son épaule, qu’on en finisse. Je vous laisse mon téléphone, m’a-t-il dit en me tendant un bout de papier plié en deux, appelez-moi. J’ai glissé le papier dans ma poche, j’ai pensé à ce jour, j’avais quatorze ans, c’était la première fois qu’un garçon m’invitait au cinéma. Quand la lumière s’est éteinte et que le film a commencé, j’avais le cœur comme un cheval fou, pareil qu’en cet instant. Et quand il a enfin posé sa main sur la mienne, rien ne pouvait plus arrêter mon cœur qui galopait. J’ai regardé Vincent dans les yeux pour la première fois sans me détourner, j’avais l’impression de retirer une grosse couverture, un drap de laine dont la chaleur m’accablait, j’aurais voulu être capable de désinvolture, je crois que j’ai souri, peut-être à cause du soulagement, c’était comme une vanne qui s’ouvre, un torrent qui se déverse. Je le ferai.

Le lendemain, j’ai eu envie d’une nouvelle robe. Dans la cabine d’essayage, je me suis dit que je mettrais cette robe lorsque nous nous reverrions. Elle était simple, rose pâle, ceinturée à la taille, longueur genou, parfaite pour un premier rendez-vous. J’ai dit à la vendeuse qui s’inquiétait derrière le rideau, je la prends.
Il faisait doux, c’était l’automne. Je n’irais pas travailler ce matin, j’ai appelé au bureau, j’ai dit à mon assistante de reporter à la semaine prochaine la réunion avec nos clients qui avaient confié à mon agence l’agencement et la décoration de leur hôtel particulier, nous avions de toute façon à retravailler les plans, reprendre les cotes pour l’extension de la baie vitrée, rien ne pressait.
Je me suis arrêtée dans un café en bas de chez moi, je me sentais incapable de lire ou de téléphoner, j’avais envie de ce temps calme, juste avant les premiers mots. Je sentais le papier plié dans ma poche, je l’ai pris dans ma paume et j’ai gardé longtemps le poing fermé. Puis j’ai déplié mes doigts, je les ai glissés sur les chiffres, il avait écrit Vincent et son numéro d’une écriture nette, précise, j’y trouvais la même détermination que son injonction, appelez-moi, la pointe du stylo avait presque perforé le papier, j’entendais prenez-moi, emmenez-moi, j’entendais je t’attends, je te veux. Je suis restée une demi-heure à imaginer son téléphone sonner, peut-être sa messagerie, qu’il décroche ou non ma voix tremblerait. Je lui dirais bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas puis un silence, il y aurait cet embarras sauvage qui m’empêcherait d’être enjouée, légère, à cause de ce que je sentais déjà pointer comme sur la tige d’une rose. J’ai pris un autre café, vidé la carafe d’eau, demandé l’addition. Le reste, c’était encore trop. J’ai rentré le numéro de Vincent dans mon téléphone, à midi j’ai pensé que je l’appellerais dans l’après-midi puis l’après-midi je me suis dit qu’à 6 heures ce serait plus simple, et en début de soirée j’ai remis au lendemain. Toute la nuit, j’ai attendu le matin en me disant que je l’appellerais à la première heure. Le matin, comme la veille, je n’ai rien pu faire.
Plus tard, Rosalie faisait ses devoirs sur la table du salon, elle apprend à lire, je l’ai aidée, Pa-pa a une mo-to, Ma-man fait des gâ-teaux, Paul est venu s’asseoir à côté de nous, il m’a pris la main, il a dit qu’est-ce qui te ferait plaisir pour le dîner ?, Rosalie a dit des coquillettes avec du jambon, de mon côté je n’avais pas très faim. On avait du temps avant le dîner, il faisait encore jour, j’avais envie des rues et de la foule, me perdre encore un peu dehors, là où il restait une possibilité d’entendre sa voix dans mon tympan, si je me décidais enfin. Il m’a soudain semblé inconcevable d’attendre une nuit de plus, les yeux ouverts, à tourner dans le lit. Alors j’ai remis mes chaussures, j’ai dit à Paul que j’allais faire trois courses, dans l’ascenseur j’ai écrit bonjour Vincent, voici mon numéro si vous avez envie qu’on prenne un café. Je me suis sentie délestée d’un inutile fardeau, j’ai choisi cinq belles tomates et du basilic en pot chez le primeur, je souriais comme si on venait de m’annoncer une nouvelle que j’attendais depuis longtemps. Au moment de payer, mon téléphone a vibré : avec plaisir, demain 19 heures, vous me direz où ?
Quand je suis rentrée, la table était mise, les assiettes blanches à bords dorés disposées avec soin, le pain tranché dans la corbeille. Paul attendait mon retour pour lancer les coquillettes, six minutes pour une cuisson al dente. J’ai coupé les tomates en rondelles, la burrata avec précaution, les feuilles de basilic, et arrosé la salade d’une rasade d’huile d’olive dont le parfum était si intense qu’un temps il m’a piqué les yeux, mais peut-être que ces larmes venaient d’ailleurs.

Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait par intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. Toute la journée, j’ai ressenti une sorte de vertige au fur et à mesure que l’heure avançait, j’ai essayé de dessiner un peu, mais rien ne venait, j’ai remis à plus tard les appels importants, laissé en non lus les mails reçus. À midi, j’ai appelé Paul pour lui dire que j’irais chercher Rosalie à l’école et que j’avais rendez-vous à 19 heures avec un nouveau client, je ne pouvais pas décaler.
J’ai quitté mon bureau à 15 heures, le ciel ressemblait à la surface d’une piscine qu’aucun corps n’aurait traversée. Je connaissais un café à la devanture Art déco, à quelques pas de chez moi, il avait la patine surannée du bistrot parisien avec ses tables rondes bordées de laiton et ses banquettes en cuir doré. Les tentures en velours rouge conféraient au lieu un charme authentique, la terrasse chauffée qui donnait sur une petite place, à l’abri de la circulation, serait idéale en fin de journée. J’ai écrit Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, j’ai effacé retrouvons-nous, j’ai ajouté à tout à l’heure, mais sans verbe le ton était trop sec, j’ai remis retrouvons-nous, j’ai enlevé à tout à l’heure, j’ai ajouté à 19 heures, Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, à 19 heures, j’ai appuyé sur envoyer, en pensant à ce nous si fragile. Ce nous, je peux y passer des hivers et des traversées en mer.
À 18 heures, Paul est rentré, il semblait fatigué. Je lui ai servi un grand verre d’eau fraîche. Il m’a raconté sa journée sans que je sois en mesure d’y prêter totalement attention, les journées étaient longues au bureau, il se demandait parfois s’il n’aurait pas dû faire les beaux-arts plutôt que de choisir la même voie que son père, chargé de recherches en neurosciences. À dix-huit ans, il était monté à Paris, pour étudier la neurobiologie. Il était sorti doctorant, faisant la fierté de ses parents, oubliant ce que son cœur d’enfant, qui rêvait de fusain, d’encre et d’aquarelle, disait à son cœur d’adulte. Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d’une bougie, comme on ruine une existence ; de temps en temps, lorsque nous faisions une expo, il ressentait des picotements au bout des doigts et peut-être un peu d’amertume. Avec le temps, j’ai appris à lire dans ses silences.
19 heures approchaient, je me suis changée dans la salle de bains, j’ai passé ma nouvelle robe, lacé mes bottines. J’ai embrassé Rosalie, Paul m’a accompagnée jusqu’à la porte, serrée dans ses bras une dernière fois.
Dans le miroir de l’ascenseur, j’ai essayé d’atténuer le rouge de mes joues, mon front perlait légèrement à la racine de mes cheveux, je me sentais fébrile. J’avais beau voir le visage de Paul qui me regardait partir par la fenêtre de la cuisine, j’avais beau tout savoir de nous, de cet empire d’amour, je partais là-bas, vers lui, sans rien savoir de lui, à cause de ce cheval au galop. Je m’échappais de ce que nous étions, je plongeais malgré la baignade interdite, je rallumais la lumière d’une chambre fermée à clé, au bout d’un couloir long comme l’habitude.
Il faisait encore jour, je marchais à renverser les marronniers, chaque pas me gorgeait d’oxygène, des perles d’endorphine maintenant, un collier de perles sur ma poitrine. J’ai ralenti sur les cent derniers mètres, je voulais rester quelques minutes encore avant l’après, quand alors je saurais précisément cette pépite de vert infusé au fond des yeux. J’apercevais les néons de l’enseigne, plus que quelques pas vers mon rendez-vous, j’avais rendez-vous. »

Extraits
« — J’habite en Ardèche, une grande maison avec des pommiers, un cerisier, des saules pleureurs. Je viens à Paris trois jours par semaine et je retourne à la nature, près de ma femme et de mes fils. Ils ont quatorze et douze ans. Vous avez des enfants?
— J’ai deux fils de vingt-trois et vingt ans nés d’un premier mariage, et puis Rosalie que j’ai eue avec Paul, elle est à l’école primaire, elle a six ans.
— Quand j’ai rencontré ma femme, en rentrant des États-Unis, j’avais à peine vingt ans. Avant de me lancer dans la pratique du tai-chi, j’ai étudié le piano, à Boston, je voulais composer. En venant, je me suis demandé quel métier vous faisiez, j’ai pensé que peut-être vous travailliez dans la mode.
— Je suis architecte d’intérieur.
Il a marqué une pause, nous savions maintenant l’essentiel, il me semblait que nous avions fait le plus dur, ouvrir la porte, écarter les rideaux, pousser les meubles, laisser le passage.
J’ai observé ses mains posées sur la table, des mains fines, quelques taches de rousseur, des mains de pianiste, j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé une vie. » p. 39

« De ce petit air le père est fou, il sait ce qu’il permet à l’enfant, tout ce qu’elle obtient grâce à lui, il ne se trompe pas là-dessus, c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. » p. 126

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ARBO_PARIENTE_Delphine_©Delphine_JouandeauDelphine Arbo Pariente © Photo Delphine Jouandeau

Avec Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente signe son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Abandonnée

ROMAND_abandonnee  RL_2021  Logo_premier_roman

En deux mots:
Annie va enfin faire la connaissance d’un père qui a disparu avant sa naissance. Une rencontre qu’elle a longtemps espéré et qu’elle appréhende dorénavant. En revenant sur son histoire familiale, elle retrace aussi le parcours de femmes qui se sont construites sans hommes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Sage est le père qui connaît son enfant»

(William Shakespeare)

Dans un roman court et délicat, Anny Romand retrace le parcours d’une fille qui fait la connaissance de son père une fois adulte. L’occasion de revenir sur une histoire familiale marquée par l’absence d’hommes.

Annie a rédigé une lettre pour Ebel, qu’elle s’est enfin décidée à rencontrer. Accompagnée de son amie Angelica – sans doute pour qu’elle ne flanche pas en route – elle sonne à la porte cet appartement, au quatrième étage d’un immeuble ordinaire. L’homme qui habite là est son père. Un père qu’elle n’a pas connu, qui a disparu de sa vie avant même qu’elle ne voie le jour. Un vide, une absence dont on ne guérit pas. Mais peut-être pourrait-elle comprendre? La femme qui vient lui ouvrir ne semble pas surprise de la voir et ne met pas en doute son lien de filiation, la ressemblance semblant frappante.
Ebel, en revanche, ne comprend pas qui est cette jolie femme qui lui rend visite.
«Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez.» Et alors qu’un semblant de dialogue s’installe, ce sont les souvenirs qui affluent, c’est une histoire de femmes qui se déroule.
Il y a d’abord eu la grand-mère qui a fui l’Arménie, «survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever» et qui va se retrouver en France pour prendre un nouveau départ, alors que les difficultés s’amoncellent. Sans argent et sans père, elle va élever sa fille Rosy, souffrir mais ne rien lâcher.
Pour Rosy, la mère d’Annie, l’histoire va se répéter, mais dans un contexte très différent. Car Rosy ne veut pas supporter seule le poids de sa maternité et entend veut que le père de son enfant assume ses responsabilités. Elle n’imagine pas d’autre alternative, sinon d’abandonner leur progéniture dès la naissance.
On imagine le choc lorsqu’elle annonce cette décision à sa famille, qui elle s’est battue «jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance.» Mais la vie va finir par avoir le dernier mot et Rosy va garder sa fille.
Anny Romand, en jouant avec les temporalités et en passant d’une histoire à l’autre, tisse un lien entre ces femmes sans hommes, unies par leur souffrance et leurs difficultés, mais qui toutes vont faire de leur fille une force. Entre les lignes, on voit bien émerger un féminisme latent, ou bien plutôt la lâcheté et l’irresponsabilité des hommes qui préfèrent la fuite, qui nient la réalité ou qui ne se rendent compte bien trop tard du mal qu’ils ont fait. Une écriture délicate donne à ces drames une lumière teintée d’humour. Et ce n’est pas là la moindre de ses qualités.

Abandonnée
Anny Romand
Serge Safran éditeur
Premier roman
144 p., 14,90 €
EAN 9791097594985
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris ainsi qu’à Mimet, près de Marseille, à Marseille et Montreuil ainsi qu’à l’île d’Oléron. On y évoque aussi l’Arménie et le voyage jusqu’en France en Passant par l’Anatolie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, mais on y fait des retours en arrière jusqu’aux débuts du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Déjà, sa mère, Rosy, était une enfant de père inconnu. Le destin fait qu’à son tour, Annie, sa fille, va être abandonnée par son père.
Comment vivre et se construire sans père, sans sa présence, son affection, sans son nom?
Annie grandit dans ce manque, ce vide, cette absence, qui nourrit son imagination, choyée par sa grand-mère qui a traversé le génocide arménien et veille sur la famille, de Montreuil à Marseille.
Parvenue à l’âge adulte, Annie arrive enfin un jour à frapper à la porte de cet homme inconnu, qui n’a pas voulu d’elle, qui ne l’a pas reconnue.
Double récit mené avec vivacité dans une langue sensuelle dont la douleur est éclairée par l’humour et la joie de vivre!

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Blog Fflo la Dilettante
Blog Zazy lit 

Les premières pages du livre
« Elle frappe à cette porte, la porte sur laquelle elle aurait dû frapper toute sa vie, une porte qu’elle aurait dû ouvrir des milliers de fois pour retrouver des visages familiers. C’est étrange d’avoir rêvé de cette porte et de la voir « pour de vrai » comme disent les enfants. Enfin ! Elle a bien cru qu’elle n’aurait jamais eu la force de l’affronter, cette porte, de la pousser, la force humaine de traverser les parois multiples posées entre elle et ces gens-là, murs opaques remplis de désirs, trahisons, fierté, remords et oubli.
En elle, la petite fille qu’elle était jadis la guide sur le chemin escarpé de la vie, tel un chien d’aveugle la prévenant des obstacles, des buissons traîtres, des rochers dessertis, afin qu’elle ne trébuche pas et garde des yeux bien attentifs pour vérifier sa droite, sa gauche, le ciel et les gouffres. Grandir, est-ce recouvrer la vue ?

Maintenant elle est grande et en ville. Où il faut faire attention sur quel paillasson on met les pieds. Sur quelle porte on frappe. Et surtout ne pas oublier d’admirer les arbres, de humer l’air du soir, de regarder les petites plantes prises dans le goudron des rues entre deux pavés, dans un angle d’immeuble, écrasées par les pieds des passants. La morelle noire, la plante sacrée des Incas, l’amarante, l’oxalis, la cardamine, le plantain ou herbe aux cailles, la véronique à petites fleurs bleues, l’ipomée, volubilis volubile. Toutes dites mauvaises herbes, mauvaises graines, toutes qui réussissent malgré tout à fleurir.
Fleurir.
Pour fleurir il faut frapper.
Frapper à la porte, le cœur frappe fort.
Se jeter dans la gueule du loup.
Aller au-devant des coups car il faut vivre et ne rien regretter.
Quel étage?
Y a-t-il un code?
Chercher sur le tableau de la gardienne, trouver le nom au milieu d’écritures différentes. Quatrième. Un ascenseur grillagé descend. Un ascenseur ajouté dans une cage d’escalier étroite. Juste pour deux
personnes. Ça tombe bien, elles sont deux, elle et son amie Angelica qui lui tient la main. L’ascenseur repart, plein. Il s’arrête au quatrième. Son amie chuchote:
– Tu as la lettre ?
– Oui, dans mon sac.
– Sors-la. Tu la tiens à la main et dès que la porte s’ouvre tu la lui donnes.
L’idée de la lettre avait été trouvée par Angelica à qui elle avait raconté le coup de fil à cet homme et sa réponse: «Qu’est-ce que c’est que cette histoire!» Il avait sûrement raccroché pour se préserver des problèmes à venir, La décision de lui téléphoner avait été comme plonger au fond de l’eau en retenant son souffle jusqu’à ce que les poumons brûlent. Combien de fois cet appel avait été imaginé, remis à une date ultérieure, la plus ultérieure possible, pour différer le moment de dire qui on est. D’où on vient. De qui on vient… Le moment d’être soi-même.
Angelica, l’amie florentine, l’y a aidée. Une femme, parce que les femmes savent beaucoup sans parfois le savoir. Certains ne veulent pas qu’elles sachent qu’elles savent.
Leur amitié s’était scellée quand Angelica avait eu un accident de voiture qui lui avait fracturé le bassin. «Bassin parisien» comme on en avait plaisanté par la suite. Venue lui rendre visite, elle s’était retrouvée, en taxi, dans les faubourgs de Lyon, à la recherche d’un cadeau. Un livre, oui, certainement. Le chauffeur l’avait déposée devant une maison de la presse où le seul livre possible était Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez. Bon auteur, bon achat, avait-elle pensé toute joyeuse. La tête d’Angelica à l’ouverture du paquet lui avait fait comprendre que ce choix était loin d’être judicieux.
Quelle porte palière? Bon, il n’y en a qu’une, c’est déjà ça. Ça simplifie la recherche. On évite de se tromper, de se justifier. De bafouiller, de dire: «Pardon, je vous prie de m’excuser, merci.»
Frapper à la porte la lettre à la main, comme une mendiante avec un fond de bouteille en plastique, puisqu’elle va mendier un regard, un peu de mansuétude, un peu de reconnaissance, mais pas d’amour, non, surtout, pas d’amour.
Elle le sait. C’est impossible. On ne peut aimer que ceux qui vous ont élevés, que ceux que vous avez élevés, avec qui vous vivez. Elle pense à cet amour total, vrai, tellement vrai qu’il n’existe pas hors de vous. Il est en vous, entrelacé dans les chairs et les nerfs. Cet amour circule aisément dans le corps comme le sang, l’air, la lymphe. Il remplit tout, il est partout, dans chaque portion d’os, de cellule, de fibre.
Bien sûr les amis sont là, telles les plantes du jardin qu’il faut cultiver, entretenir, choyer, ce qui s’apprend dans des cours de jardinage, dans des cours d’école… Mais elle, y était-elle suffisamment allée, à l’école, pour apprendre les règles de la vie en société?
Pourquoi vouloir aller voir son père qui n’a pas voulu, lui, quand elle était une toute petite enfant, la prendre dans ses bras, la cajoler, la consoler, la faire rire? La voir, quoi! Non, il n’a pas voulu. Alors pourquoi aujourd’hui, à quarante ans passés, va-t-elle frapper à sa porte? C’est trop tard. Le temps s’est opacifié.
Que lui dire maintenant? Pour quoi faire ? Des reproches? Avoir des regrets encore plus grands de son absence? Régler ses comptes? Régler son compte? Le solder, plutôt! Il est peut-être mort, non, elle ne le croit pas, elle l’aurait senti. Et s’il était souffrant? Vient-elle aujourd’hui le voir alors qu’il est malade, qu’il est en train de s’effacer?
Pour mettre un visage sur son visage, elle qui ne ressemble pas du tout à sa mère, ni dans sa couleur de peau, ni dans son physique. Pour mettre un visage sur son visage, elle qui est si différente, avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds bouclés, à la différence de ses parents au type très méditerranéen.
Pour être fière d’elle, fière de ne pas avoir reculé devant l’obstacle, devant la douleur, devant l’humiliation de la démarche. Une fierté de réussir là où sa mère a échoué? Pour être meilleure que cette femme qui n’a pas pu, qui n’a pas su faire « reconnaître » son enfant par son père?
Ou simple curiosité? Envie d’en découdre avec cet homme qualifié par sa mère d’intransigeant, de violent, d’irréductible? «Tu vas souffrir, ma fille.» Voilà ce que lui assenait sa mère à chaque désir avoué d’aller à sa rencontre. Dans le silence de sa pensée, la souffrance annoncée la faisait reculer sans cesse. Et puis, bien sûr, le tourbillon de la vie prend le dessus. Enfant, mari, travail, sorties, amis. Le centre de gravité se déplace sans arrêt. Cette envie disparaît, réapparaît comme une horde de dauphins dans la mer au large de La Ciotat.
Affirmer sa parenté sans aucun justificatif, aucun papier, sans armure protectrice, à visage découvert, prête à recevoir tous les coups, blessants, saignants, à glacer le sang, à devenir blême jusqu’à s’évanouir.
Maman, chère maman aujourd’hui disparue. Toi qui n’as pas su ou pu t’imposer avec cette enfant tombée du ciel, plutôt remontée de l’enfer, en ces temps difficiles pour les mères sans mari, où la virginité était respectable, honorée comme signe de sagesse, d’éducation et de bon goût. »

Extraits
« Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez. »

« La grand-mère survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever, reste bouche bée devant sa fille Rosy, élevée sans père, elle aussi, sans argent. Cette femme forte devant l’opprobre a toujours soutenu sa fille Rosy qui lui dit aujourd’hui qu’elle va abandonner son enfant dès la naissance.
Le seul enfant qu’ils ont? Eux qui se sont battus jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance. » p. 49

À propos de l’auteur
ROMAND_Anny_1©DRAnny Romand © Photo Carlotta Forsberg

Anny Romand est une actrice, traductrice, photographe et auteure française. Elle a notamment tourné avec Jean-Luc Godard, Jean-Jacques Beineix, Christine Pascal ou encore Manoel de Oliveira. En 2006, elle a créé «Une Saison de Nobel», soirées consacrées aux Prix Nobel de littérature. Et en 2015 a publié un récit, Ma grand’mère d’Arménie, traduit en plusieurs langues. Déjà traduit en suédois, Abandonnée est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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Les Grandes Occasion

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Première chronique pour un premier roman et pour saluer une nouvelle maison d’édition. Bonne et heureuse année 2021 à toutes et à tous!

En deux mots:
Autour de Reza, leur père, Carole, Vanessa, Alexandre et Bruno entourent le lit sur lequel est allongée Esther, leur mère qui toute sa vie a combattu pour ces retrouvailles familiales. À l’heure du bilan, il est temps de revenir sur les faits qui les ont séparés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les fils distendus du tapis persan

Pour son premier roman Alexandra Matine a choisi de sonder les liens familiaux et plus particulièrement les raisons qui les font se distendre. Les émotions sont à fleur de peau dans ce drame intimiste.

Tout commence par une scène saisissante. Toute une famille réunie autour d’une femme allongée sur un lit d’hôpital. Les médecins viennent d’annoncer la mort cérébrale et laissent la famille prendre la décision quant aux suites du traitement. Les enfants se tournent vers Reza, leur père. Mais tous sont unanimes. Une unanimité qui aurait fait plaisir à Esther. Car à cette occasion, on voit «se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés.»
Retour en arrière. Durant ses études d’infirmière à Besançon Esther rencontre Reza. Il va devenir médecin, elle va tomber enceinte. Ils s’installent à Paris où, après avoir effectué des remplacements, Reza installe son cabinet. Même si quelques fissures apparaissent au sein du couple, Esther va donner naissance à quatre enfants. C’est l’histoire de Vanessa, la «petite dernière», qui nous est d’abord racontée. Pour ne pas qu’elle s’éloigne trop, sa mère a l’idée d’engager un jeune australien pour lui donner des cours d’anglais et de math. Mais quand Vanessa décroche son bac, elle annonce à sa mère qu’elle aime Tim et qu’elle va le suivre en Australie. Esther aura bien du mal à se remettre de cette trahison. Même si Vanessa, qui s’est séparée de Tim, revient en France après quelques années, à l’occasion du mariage de son frère Bruno.
Sur la photo réalisée à l’occasion, aux côtés du marié et de Catherine, son épouse, on voit ses parents, Vanessa, sa sœur Carole et son frère Alexandre. Témoignage trompeur d’une famille unie. Car lorsque Vanessa, qui a rencontré un homme à la noce, annonce qu’elle revient vivre chez eux, son père refuse. Il a déjà fait «assez de sacrifices». Si Esther approuve le choix de son mari, elle va continuer à vouloir rassembler les fils distendus. Tâche ardue.
Car Alexandre, l’ainé, a aussi pris ses distances. Déjà traumatisé par l’injonction paternelle lui interdisant de jouer du piano alors qu’il s’était patiemment entrainé, il a choisi une épouse, Pénélope, qui a fait de leur cercle de famille sa priorité. Et il n’a pas voulu suivre les plans de son père qui le voyait devenir médecin. Bruno, quant à lui, sera négligé et devra aussi quitter brutalement le domicile familial. Carole, qui elle est devenue médecin, aura-t-elle plus de chance? Pas vraiment.
Esther imagine alors une grande maison au bord de la mer où elle pourrait accueillir enfants et petits-enfants. Mais s’ils acceptent de venir passer quelques jours, ils évitent soigneusement de se retrouver tous ensemble. Les cicatrices sont trop profondes. Et la tâche d’Esther devient de plus en plus difficile…
Alexandra Matine sait parfaitement décrire ce mal qui a détruit la famille. À l’intransigeance d’un père encore traumatisé par sa propre histoire familiale et le poids de l’exil vient s’ajouter une incommunicabilité de plus en plus forte. Personne ne veut reconnaître ses torts, chacun se mûre dans ses certitudes et son silence.
Depuis ce repas qui devait tous les rassembler et qui a tourné au fiasco, jamais les fils n’auront pu être rattachés, jamais le tapis n’aura retrouvé sa splendeur et sa douceur. Si la primo-romancière nous touche au cœur, c’est que chacun d’entre nous a connu des histoires semblables, des brouilles familiales, des incompréhensions qui virent parfois à un éloignement définitif. Entre frères et sœurs, entre parents et enfants. C’est violent et fort. Et en filigrane, c’est aussi un appel à ne pas attendre qu’il soit trop tard pour renouer les liens. Une bonne résolution à prendre en ce début d’année?

Les grandes occasions
Alexandra Matine
Éditions Les Avrils
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782491521042
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Téhéran et Besançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir: ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Chez Canel
Blog La bibliothèque de Marjorie 


Alexandra Matine présente son premier roman, Les Grandes Occasions © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques jours. On ne sait pas.
Il y a eu des conversations avec les médecins, qui disent que les organes fonctionnent, qu’il n’y a pas d’activité cérébrale, qu’à part ça elle est en bonne santé. Ils disent « à part ça ». Ils disent qu’ils peuvent la maintenir en vie. Qu’ils peuvent continuer à la maintenir en vie. Ils demandent à la famille si elle le souhaite, malgré ça. Quand les médecins quittent la chambre, c’est le silence. C’est à la famille de décider.
La famille est debout, comme posée autour du lit. Autour du corps d’Esther, légèrement redressé sur le lit incliné comme si elle allait se lever. Son crâne est enroulé dans la gaze et les bandages, des tubes fins et des plus gros s’accrochent à sa poitrine, à ses poignets, à ses tempes et ailleurs, sous les draps. Une mèche blonde sort de ses bandages parce que Carole a voulu revoir ses cheveux. Ses yeux sont paisibles sous les paupières mauves. Elle a les lèvres sèches et pâles.
Il y a le silence, qui couvre le bruit des machines, qu’ils n’entendent plus. Il y a le parfum cuivré d’Esther qu’eux seuls devinent encore sous l’odeur piquante et glacée de l’hôpital. Il y a un unique bouquet de fleurs, dont on ne sait qui l’a offert, qu’on a foutu dans un vase, toujours emballé dans son plastique. Dans le coin, près de la porte, il y a une valise avec des vêtements pour quand Esther sortira. Personne ne l’a ouverte.
C’est à la famille de décider. Tous les yeux sont tournés vers Reza. Parce que c’est le mari, parce qu’il est médecin, parce que c’est ce qu’Esther aurait fait. Alors, les yeux rouges et gonflés, ses quatre enfants le scrutent. S’ils ne sont pas d’accord avec la décision, ils le diront. Mais inutile de le contredire par avance. Reza observe le visage d’Esther en lissant ses cheveux blancs vers l’arrière. Les quatre enfants se rassurent à coups de larmes, de mains qui serrent des épaules, de mouchoirs qui se tendent, de longs regards qui cherchent une réponse dans les regards des autres. Personne ne parle pour ne pas dire une phrase irréversible. Reza lisse ses cheveux une dernière fois, d’un geste lent qui voudrait durer une éternité.
Reza a décidé. Il arrête de pleurer. Ses enfants sont d’accord. C’est à la famille de décider, et pour la première fois depuis des années, ils sont tous d’accord.
Vanessa, la cadette, a voulu demander : « On peut attendre encore un peu ? » Mais à la place elle a dit dans un souffle : « C’est si soudain. »
Longtemps, Esther avait rêvé de revoir sa famille réunie. Devant elle, à présent, sans qu’elle puisse le voir, prend forme le tableau rêvé ; la tapisserie secrète devant laquelle elle avait agenouillé sa vie, et dont, du matin au soir, année après année, elle avait tissé les fils de soie colorés. Sa famille, c’était son œuvre inachevable ; elle les avait noués les uns aux autres, les fils avec les belles-filles, les femmes et leur beau-père, les petits-enfants et leurs oncles et leurs tantes, autant de fils fragiles entre lesquels, avec amour et patience, elle avait laissé ses doigts s’emmêler. Des milliers de petits nœuds délicats dont parfois un, malgré elle, se brisait avec un bruit sec, presque imperceptible, tic, comme une fourmi qu’on écrase.

1
Esther regarde dehors. La fenêtre ouverte sur la terrasse est un rectangle de lumière blanche et chaude. Normalement, quand on ouvre les fenêtres, on entend le bruit de la rue. Pas aujourd’hui. Il n’y a personne dehors. Il faut du courage pour rentrer dans cette chaleur-là. Pour marcher sous cette chaleur-là. Surtout à Paris avec la pollution qui se colle à la sueur, entre les crottes de chien qui sèchent sur les trottoirs noirs et les caniveaux à l’haleine acide.
Depuis quelques jours, elle les voit du haut de la terrasse, les gens qui sortent sous le soleil le corps résigné, écrasés par la lumière. Ils émergent au coin des rues, s’extraient des magasins, des cafés. Ils font quelques pas englués et glissent dans la bouche de métro, s’enfouissent dans l’ombre fraîche où le soleil ne pénètre pas. Personne ne flâne, tout le monde est seul, intimidé par le projecteur immense du soleil et sa poursuite implacable.
Elle attend ses enfants. Elle se penche un peu par-dessus la balustrade pour les voir arriver. Personne. La chaleur fait onduler l’air au-dessus des trottoirs. Elle se retourne vers la terrasse. La table est prête. Cela fait des années qu’ils n’ont pas mangé dehors, même juste tous les deux avec Reza.
Comme la table de jardin n’est pas assez grande, elle a aussi sorti celle de la cuisine. Ce sera la table des enfants. Des chaises de la salle à manger également et des tabourets en plastique pour que tout le monde puisse s’asseoir. Elle a mis une grande nappe d’un blanc éclatant. Elle a cueilli quelques fleurs dans les jardinières pour en faire trois petits bouquets qu’elle a disposés à intervalles réguliers sur la table. À cause de la température les fleurs ramollies pendent, évanouies, au bout de leur tige. Sur la table des enfants, elle a disséminé quelques pétales comme des confettis, qui ont grillé au soleil.

Elle sait qu’ils vont se plaindre de la chaleur, qu’ils vont vouloir tout rapatrier à l’intérieur. Mais elle veut manger dehors. C’est pour ça qu’elle s’est donné tant de mal. Derrière elle, Reza, rouge et transpirant, souffle, ses mains accrochées au manche du parasol qu’il essaie de fixer dans son pied en fonte. Il y aura de l’ombre.
Elle a rejoué mille fois dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. Et c’était toujours un déjeuner sur la terrasse, devant une grande nappe blanche ; les corps des adultes alourdis font plier les chaises de jardin, les corps blancs des enfants, qui se sont déshabillés, jouent, allongés sur le ventre, à compter les fourmis autour des jardinières. En engourdissant les corps, la chaleur apaise les tensions, et Esther, derrière son métier à tisser, resserre un à un les liens distendus. Elle s’accroche à cette image. Elle a peur que tout bascule. Si elle change la moindre chose, tout peut basculer. C’est une superstition qu’elle a. Mais si tout est exactement comme elle l’imagine, alors ça ira.

Aujourd’hui elle a réussi. C’est la première fois. Ça fait des années. Des années qu’ils n’ont pas été rassemblés ici. Bientôt toute la famille sera là. C’est rien du tout. Ils sont presque déjà là. Esther rentre dans l’appartement. Vide. Noir. À peine plus frais que le dehors. Elle se dit, avant c’était le quotidien. Ils étaient là tout le temps. Les enfants du moins. À un moment, ils vivaient là avec moi. Tous ensemble. Elle se dit, maintenant c’est un événement exceptionnel. Une grande occasion.
Avant c’était normal, elle les avait sous la main. Elle décidait de ce qu’ils portaient, de ce qu’ils mangeaient, de qui ils voyaient. Ils voulaient s’en aller toujours, et elle passait son temps à les retenir, mais ils n’avaient pas le choix, ils habitaient là, pour partir il fallait qu’ils demandent la permission. Pour sortir de table aussi. Pour tout. Maintenant ils ont grandi et c’est à elle de demander la permission. C’est un changement, après avoir passé des années à donner des ordres et à se faire obéir. Maintenant ils viennent moins souvent. Elle savait que ça arriverait. Qu’à un moment les rôles seraient inversés. Qu’il faudrait négocier pour les voir. Leur donner de bonnes raisons de venir. Elle le savait mais elle avait enfoui cette vérité. C’est arrivé pourtant. Malgré elle. Inévitable. Elle n’a pas pu les retenir.
Quand elle en parle à Reza, il hausse les épaules. Il hausse beaucoup les épaules quand on parle des enfants. Ou quand elle parle d’elle. Enfin quand on ne parle pas de lui. D’ailleurs il s’entoure de plus en plus de gens qui ne lui parlent que de lui. Là où d’autres, en vieillissant, préféreraient des conversations intimes avec des amis, il invite ses patients à dîner et les écoute chanter ses louanges. Ses proches ne l’intéressent plus. Il préfère collectionner les admirateurs.
Esther en voit défiler des patients, qui se tordent les mains en entrant dans l’appartement et jettent autour d’eux des regards peureux ; les femmes ont mis du rouge à lèvres et du parfum, les hommes ont leur cravate serrée et les cheveux aplatis. Ils se sont habillés pour ne pas être des patients, pour être des amis. Mais ils serrent les mains d’Esther et celles de Reza en s’inclinant un peu, et ça rend Esther malade, et plus malade encore de croiser l’air satisfait de Reza.
Pendant le dîner, ils racontent ce que Reza a fait pour eux. Ils racontent que Reza a guéri leur père ou soulagé leur mère dans ses derniers jours, il a soigné leur angine chronique, il a accepté de leur prescrire du Xanax quand plus aucun médecin ne le voulait. «Sans vous, docteur…» Certains narrent des cas exceptionnels comme le grain de beauté suspect qu’il a détecté et fait soigner et qui aurait pu être un cancer. «Docteur, vous m’avez sauvé la vie.» Ils l’admirent, ils le louent, ils l’adulent et se tournent vers Esther, les yeux brillants: « Vous avez tellement de chance. Tellement de chance d’avoir un mari comme ça. » Esther sourit : «Vous voulez encore un peu de café ?» Et Reza sourit, et les patients rient aussi et acceptent un peu de café. Tout le monde est flatté, tout le monde est content.
Il faut parler de lui. Ça, ça l’intéresse. Il veut entendre qu’il sauve des vies. Il veut qu’on le lui rappelle. Elle l’a fait au début. Elle y croyait. Elle trouvait elle aussi du plaisir à l’entendre. « Mon mari sauve des vies. » Mais elle s’est épuisée à le faire. Elle a perdu l’envie. Elle n’est plus sûre d’y croire. Elle aimerait bien aussi parfois parler d’elle, ou parler des enfants. Mais quand elle parle des enfants, c’est comme si Reza disparaissait. Il se soustrait. Elle parle seule et sa voix ne trouve pas d’écho. Quand les enfants viennent, il reste dans son coin, il attend qu’on lui pose des questions. Il trouve toujours qu’ils ne lui demandent pas suffisamment comment il va ou ce qu’il fait. S’il se met à raconter une histoire et qu’il est interrompu, il cesse de parler et il faut le supplier pour qu’il reprenne. Mais les enfants connaissent déjà ses histoires et ils ont leurs histoires à eux et ils n’ont plus envie de supplier.
Quand les enfants s’en vont, il dit à Esther : « Ils ne s’intéressent pas à leur père. » Il ajoute : « Alors que, quand même, je ne suis pas n’importe qui. »

Esther aussi connaît ses histoires. Celles qui se terminent par : « Il a eu de la chance de tomber sur moi », par : « Tu en connais beaucoup des médecins comme ça ? » Mais elle continue d’écouter. Elle n’interrompt pas, pour ne pas avoir ensuite à le supplier de continuer.
Quand il a fini de parler de lui, elle peut enfin parler elle aussi. Quand elle en a le courage. Quand elle n’a pas peur qu’il se moque. Elle parle. Il n’écoute pas. Elle continue. Elle voit les haussements d’épaules et les froncements de sourcils. Les mains aussi qui s’impatientent. Tous ces gestes d’irritation qui pourraient faire qu’elle arrête, qui en arrêteraient d’autres, et devant lesquels d’autres soupireraient « à quoi bon ». Et pourtant elle poursuit. Elle n’a pas besoin qu’il la comprenne. Elle a besoin de dire. Les autres non plus ne comprennent pas.

Les autres voient ça et déclarent « c’est une femme faible ». D’autres murmurent qu’elle veut maintenir les apparences. Les enfants aussi, leurs enfants. Leurs enfants ne comprennent pas. Ils aimeraient lui en parler. Ils n’osent pas. Ils essaient de lui faire comprendre. Pas avec des mots. De lui montrer ce qui ne va pas. Avec des haussements de sourcils, et des soupirs, des yeux qui roulent, des mains qui s’impatientent. Comme lui. Et elle qui s’entête quand même. Ils ne sauraient pas quoi dire s’il fallait des mots. Entre eux parfois, c’est arrivé, ils se le sont dit. « Maman pourrait se remarier. On est grands maintenant. Pourquoi est-ce qu’elle reste ? » Et Esther restait.
Alors les enfants concluaient : elle est aveugle ; aveuglée même. Ils pensaient qu’elle ne se rendait pas compte. Ils pensaient aussi, souvent, qu’elle avait peur. Et ils avaient peur à leur tour de devoir embrasser cette peur. De devoir embrasser la mère et sa peur et cette vie. Et peut-être même de devoir s’occuper d’elle. Alors ils se taisaient. Ils montraient qu’ils savaient. Ils se détachaient du père. C’était leur seule rébellion. Leur seule façon d’agir. Agir sans agir.
Mais si ses enfants lui avaient demandé, s’ils lui avaient parlé, elle leur aurait dit « je sais ». Elle aurait dit « je sais mais vous ne pouvez pas comprendre et je ne peux pas vous l’expliquer ». Elle voulait Reza, ses enfants et se réunir le dimanche. Elle pouvait tout supporter pour ça. Elle avait tant supporté pour ça.
Pour les autres elle était perdante, et oui, souvent, elle avait perdu. Mais bizarrement elle se sentait victorieuse. Elle avait planté son drapeau sur cette terre hostile et aride. Et de cette terre elle avait juré de faire naître et grandir sa famille. Elle avait gagné parce qu’elle avait continué, malgré les brimades et l’indifférence, à tisser chaque jour, patiemment, sa famille. Tant qu’ils continuaient à se voir. Tant que les enfants continuaient à venir, elle avait vraiment gagné. C’était aussi simple que ça.

Derrière elle, il y a toujours le souffle de Reza. Toujours en train d’essayer de monter ce parasol. Il a pris son bain juste avant. Il est bon pour en reprendre un. Elle sent sa sueur. Un soupçon d’odeur de vieillard. Celle des hôpitaux, des appartements que l’on n’aère plus, des chambres que l’on ne quitte plus.
Esther remarque ses mains qui tremblent en soulevant le parasol. La peau est fine sur les veines bleues, mouchetée de taches brunes. Elle regarde les siennes qui tiennent la rambarde. Un peu plus pâles, un peu plus fines, mais les mêmes taches brunes sur les mêmes veines bleues. Les articulations commencent à se tordre. Des mains de vieux tous les deux.
La terrasse est brûlante. La table qu’elle a dressée ondule sous la chaleur. Chaque verre et chaque assiette et chaque couvert est un petit soleil brûlant. Les fleurs sur la table courbent la tête vers le sol, comme des marcheurs dans le désert.
À nouveau, elle penche la tête et le buste par-dessus la rambarde pour voir le plus loin possible. Il n’y a personne. Elle attend tout le monde pour 12 h 45. Ils ont encore le temps d’arriver.
Elle pense souvent à une image d’elle. Une vieille image. Elle est toujours là, ensorcelante. Elle marche dans Paris. C’est une image d’avant qu’il soit trop tard, d’avant le changement. C’est une image très différente de l’Esther actuelle qui attend, le corps penché par-dessus son balcon.

Sur cette image, elle marche dans Paris. Elle a quitté ses parents. Elle a quitté la campagne. Ses cheveux blonds sont cachés sous un béret de laine bleu marine ; les boucles blondes s’échappent à l’arrière et tombent sur sa nuque. Le béret est placé sur le haut du crâne et accentue la grandeur de son front lisse et pâle. Elle a ses yeux bleus. Les mêmes yeux bleus que des années plus tard derrière les paupières fermées dans la chambre d’hôpital. Les yeux, ça ne change pas. Autour oui. Autour il y aura des rides, sur le front, et sur le coin gauche de son sourire. Et autour des yeux aussi.
Sur cette image d’elle, elle ne sait plus où elle va. Ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’elle avance. C’est la caresse des boucles blondes sur son cou, et son souffle dans l’air de Paris. Elle ne porte pas de manteau, ça doit être le printemps. Elle avance et chacun de ses pas existe. Elle avance et pourtant ne va nulle part. Elle ne fuit pas. Elle ne court pas. Personne ne l’attend. Et c’est cela qu’elle voit dans cette image. C’est elle qui marche et personne ne sait où elle va. Pas même elle. C’est cette liberté avant tout. Elle se dit, personne ne sait où je suis, où je vais. Je pourrais partir, disparaître. Ou bien m’arrêter.
Et cette marche est comme de la musique. Esther ne peut que l’absorber, la sentir, la prendre quand elle arrive, la laisser passer à travers elle. Chaque pas est une note qui la saisit et la surprend. Rien n’est prévu. Rien n’est imaginé. Rien n’est à faire.

C’est important pour elle, cette possibilité. Ce chemin qui aurait été possible. Elle, toujours en train de marcher. Suspendue entre deux pas. C’est important de savoir que cette image aussi, c’est elle. Même si aujourd’hui elle attend, le buste penché dans le vide, le corps immobile pour ne pas tomber, le cou tendu, les doigts agrippés à la rambarde. Même si aujourd’hui son corps entier est raide et dur et pétrifié, il y a cette image. Cette image d’elle libre et fluide et suspendue. Et c’est aussi elle.
Il faudrait la voir. Il faudrait que les gens la voient, cette image. Pour l’instant, il n’y a qu’elle. Elle qui la voit sans la voir, juste le balancement merveilleux de ses pas, comme une phrase musicale qui monte et s’arrête et monte à nouveau, et nous surprend et nous revient, et nous ramène à la phrase du début que l’on connaissait, et qui devient immédiatement alors une nostalgie.

Cette image, c’est elle qui arrive à Paris. C’est elle qui court contre Paris. C’est elle qui fuit le petit appartement où Reza attend. Car Reza est là aussi. Dans l’arrière-plan. Il est le contexte. Esther est seule. Et dans cette solitude elle sait qu’il y a Reza chez eux qui l’attend. Dans le minuscule appartement en sous-sol où la lumière ne vient jamais. Une seule pièce. Un seul vasistas en haut d’un mur pour laisser passer le soleil. Paris se heurte contre le verre poussiéreux du vasistas. Entre les immeubles d’en face, entre les jambes des passants, parfois un rai de lumière maladif se faufile, vainc la poussière de la vitre et vient toucher de son doigt débile le pied du lit, vivote là un moment, trop faible pour chauffer, et cède enfin à l’obscurité qui dévore la pièce où Reza attend.
Il attend comme Esther attend aujourd’hui. Le corps recroquevillé sur le lit, les doigts noués. Il attend près du téléphone qu’on l’appelle. Il dit «j’attends qu’un confrère m’appelle». Il fait des remplacements. Il attend que d’autres médecins partent en vacances et acceptent de lui confier ses patients pour deux semaines, trois semaines. Il attend qu’on lui fasse confiance.
À cette époque-là, Reza a encore un accent prononcé. Un accent qu’il essaie de gommer. Un accent qu’Esther n’entend plus. Mais les autres l’entendent. Les confrères ont peur de laisser leurs patients à un étranger. Au médecin qui vient d’Iran, ou du Maroc ou de Turquie, enfin, de là-bas. Parfois il y arrive. Ils lui font confiance. Il est médecin, vraiment, pendant quelques semaines. Alors il doit faire face aux malades. Aux regards en coin face au médecin avec un accent. Aux doutes de ceux qui disent : « Vous avez appris la médecine où ? » À ceux qui, quand ils le voient, quittent la salle d’attente. À ceux qui croient qu’il est l’homme de ménage. Il les soigne. Malgré la méfiance. Il essaie de gommer son accent. Il essaie de les rassurer. Il leur dit qu’il va bientôt ouvrir un cabinet dans le quartier. Qu’ils pourront venir le voir. Le remplacement dure deux semaines, trois semaines au maximum. Et il est de nouveau près du téléphone. À attendre que ça sonne. À rappeler des confrères. Mais les remplacements restent rares.

Et pendant qu’il attend, Esther est suspendue dans Paris. Esther court sans savoir où. Court partout. Elle est infirmière. Quand elle n’est pas dans le métro, elle marche, court, et Paris claque autour d’elle, la gifle au visage en bourrasques. Et comme après une journée de mer, elle revient chez eux, le soir, dans leur petite chambre sombre, les joues rouges, fraîches, et les cheveux en bataille. Elle rapporte un peu de son image d’elle. Elle aimerait y inclure Reza. Mais Reza a sa propre image. Celle de lui dans un cabinet. Lui dans un cabinet et sans accent. Et Esther à la maison.
Dans l’image d’Esther, elle court dans les rues de Paris. Reza est chez eux dans le noir. Et ils sont pauvres. Ils sont de plus en plus pauvres. C’est un enfoncement progressif. Esther le sent. Elle travaille encore plus dur. Lui, il ne peut rien faire d’autre. Elle réussit à remplir ses journées de rendez-vous. Elle est partout dans Paris. Que fait-il de sa journée ? Esther ne le sait pas. Elle ne veut pas demander. Elle a peur de demander. Elle n’ose pas. Elle travaille pour lutter contre l’engloutissement.
Quand elle rentre le soir, Reza baisse les yeux. Elle regarde dans le vide et reste concentrée sur l’image d’elle dans Paris sous le ciel blanc immobile qui avale les ombres et aplatit toute chose. Dans Paris et les matins glacés qui peignent en jaune pâle les façades blanches. Paris au printemps, et les arbres verts et la Seine qui change de couleur et ressemble à la mer. Paris et ses milliers de fenêtres et de portes, et la vie des gens derrière. Jamais elle n’avait vu autant de monde. Les gens coincés dans les autobus, les gens bien rangés dans leurs voitures, les gens écrasés contre les portes du métro, collés les uns aux autres et qui perdent leurs yeux le plus loin possible dans le wagon pour oublier le corps inconnu pressé contre le leur. Les gens qui marchent autour d’elle dans les couloirs du métro, dans les allées du marché, dans les rues, les avenues, les boulevards. Les gens qui s’arrêtent pour regarder une vitrine, les gens qui ralentissent, le journal sous le bras, pour s’asseoir sur un banc, les gens qui la dépassent parce qu’elle regarde les gens.

Ça se résoudra petit à petit. La pauvreté. L’engloutissement. Ils vont s’en sortir. Il va les en sortir. Reza sait que c’est lui qui le fera. Les en sortir et les installer dans l’appartement avec la terrasse. La terrasse sur laquelle Esther attend.
Ce qui va se passer, c’est que Reza va devenir le médecin des pauvres. Le médecin des étrangers, des immigrés. Le médecin de ceux qui ont aussi des accents. Il va d’abord faire des visites, puis il ouvrira un cabinet. Ça va prendre du temps évidemment. Ça ne se fera pas tout de suite. Mais ça viendra. Dès qu’il le pourra, il demandera à Esther de ne plus travailler. Il lui demandera de s’occuper des enfants. Il n’y aura pas d’effondrement. Assez vite, il n’y aura plus de restrictions. Ils pourront changer d’appartement. Laisser derrière eux la petite pièce toute noire et son unique fenêtre. Ils vivront dans un grand appartement clair qui laisse entrer la lumière. Il va les sauver de l’engloutissement.
Évidemment, Esther sera heureuse quand elle aura le grand appartement. Il lui dira « tu es heureuse de ne plus travailler ». Elle dira oui. Elle ne dira pas qu’elle regrette de ne plus courir dans Paris. Qu’elle aimait marcher au son des klaxons et à la lumière des cafés. Elle gardera l’image pour elle.

Regardez-la encore. Regardez-la une dernière fois. Il n’y a pas d’autre image. Elle se laisse emporter par le flot. Elle s’imprègne des odeurs de la ville, de sa pluie froide, de ses bancs poussiéreux, de ses trottoirs glissants. Elle marche jusqu’à ce que la nuit tombe pour voir les fenêtres des immeubles s’éclairer. Elle aime passer devant les vitrines orange des cafés, voir les réverbères frétiller d’impatience au soleil couchant, croiser le sillage d’un couple parfumé qui s’engouffre dans un taxi. À l’abri de la nuit, elle disparaît. C’est la liberté de cette image. Elle peut disparaître.
Elle pense aujourd’hui que peut-être Reza lui en a voulu. Avant, elle n’y pensait pas. Mais maintenant ça lui paraît possible. Possible qu’il lui en ait voulu. Possible qu’il lui en veuille encore, même aujourd’hui. Même après qu’elle a abandonné cette image. Pas abandonné. Caché. Que ça ne soit plus qu’une image.

Il y avait eu un soir. Un soir où on l’avait reconnue marchant dans les rues. La nuit. Devant les terrasses de cafés orange. Quelqu’un d’autre avait vu cette image. Elsa. Esther lui fait des piqûres trois fois par semaine. Esther et Elsa ont un secret. Elsa ne veut dire à personne qu’elle est malade. Elle dit à Esther « vous êtes la seule à savoir ». Elsa a un grand front. Un front d’homme. Un front rassurant. Des sourcils fins qui vous fouillent l’âme, qui vous questionnent, qui vous interrogent sans jamais rien dire. Et en dessous, un regard bienveillant. Il y a un sourire aussi. Le sourire d’Elsa un peu en coin. Un peu inquisiteur, un peu moqueur. Comme si elle savait quelque chose sur vous. Et pourtant c’est Esther qui sait quelque chose sur elle.
Quand Elsa appelle Esther depuis la terrasse, ça la surprend. Forcément. Esther sait son secret. Elles ne doivent pas être vues ensemble. C’est sa relation adultère. C’est une autre vie. C’est l’image d’Esther qui n’est qu’à elle, aussi. Ça l’étonne qu’on la reconnaisse dans cette image. Ça la flatte aussi. Bien sûr.
Quand Esther voit Elsa agiter la main à la terrasse du café, elle ne sait pas si elle doit la rejoindre. Ou la saluer. Ou l’ignorer. Elsa est avec deux amis : une petite blonde insignifiante au front bombé et aux yeux noirs et un grand homme avec un accent et des taches de rousseur, qui trempe son doigt dans son verre vide puis le suçote avec délice. Il y a beaucoup de verres sur la table et beaucoup de mégots dans le cendrier. Il fait bon dehors. Les réverbères sont des oranges brillantes qui dansent contre le fond noir de la ville.
Elsa agite la main. Elle sourit vraiment. En coin toujours. Mais sans moquerie. Esther s’assied avec eux. Ils parlent de poésie. Il y a des prénoms étrangers. Il y a des choses qu’elle ne connaît pas. Ils parlent de films. Le monde est orange. La fumée des cigarettes, orange aussi. Esther a posé son image avec eux. Et l’image devient réelle. Ce n’est plus une image qui court. C’est Esther, assise, au milieu des autres. Esther quelque part où elle n’a jamais été avant. On pourrait penser qu’elle serait gênée avec cet homme à côté qui continue à suçoter son doigt. Ou par le bruit. La lumière. Les phares des voitures qui les éblouissent parfois. Mais l’image est là, définitive. Esther s’entend parler. Elle s’entend rire. Elle ne sait pas de quoi. Elle ne sait plus. Elle est purement dans ce moment. Ce moment qu’elle sent lui être dû.

Et puis Elsa demande à la blonde aux yeux ronds d’échanger sa place avec Esther. Elsa dit qu’elle la veut à côté d’elle. La blonde rougit, parce que ça l’énerve. Esther ne rougit pas. Elle trouve ça normal. C’est elle qu’Elsa a appelée. Elle prend la place de la blonde, dont les gros yeux noirs roulent dans leurs orbites. Elsa se penche vers elle. Elsa rit. Elle lui raconte des choses qu’Esther n’entend pas, à cause du bruit. À cause de tout ce qu’il y a d’autre à écouter autour.
Plus tard dans la soirée, Elsa prend la main d’Esther. Elle lui lit les lignes de la main. L’homme avec un accent se penche aussi. Ils discutent par-dessus la main d’Esther comme deux généraux devant un plan de bataille. Il y a des doigts qui caressent sa paume. Elle ne sait plus si ce sont ceux d’Elsa ou de l’homme. Ils disent des choses. Elle les oublie. Ils sont tous les trois dans leur monde orange. Le bruit diminue. Elle entend mieux leur voix. L’homme a un accent du Nord. Hollandais. Belge. Un accent dur.
Puis il y a de moins en moins de phares. De moins en moins de voitures qui attendent au feu rouge. Et la nuit est plus noire. Elle rentre tard. Ils la déposent en taxi. Elle n’a pas vraiment bu parce qu’elle n’aime pas ça. Mais la peau de ses joues brûle. Peut-être que c’est aussi à cause de la main de l’homme à l’accent mystérieux qui coule le long de son bras, jusqu’à sa cuisse, jusqu’au pli de son genou où il fait glisser son doigt. Le même doigt qu’il suçotait plus tôt. Ils lui proposent de les suivre ailleurs. Chez Elsa. Ou chez lui. Ça n’a pas d’importance. Elle dit non. Elle dit « mon mari m’attend ». Elle quitte le taxi en laissant traîner encore un peu sa jambe contre la main de l’homme. Puis des portes claquent, celle du taxi, celle de l’immeuble, celle de l’appartement. Chez elle, chez eux, le noir et le silence et personne qui l’attend.

Après cette soirée, il se passe six mois pendant lesquels cette image est encore réelle. Où elle court vraiment dans Paris. Où elle sait vraiment où elle va. Où elle sent qu’elle peut s’arrêter et devenir cette image. Il n’y a pas encore d’enfant. C’est sûr, ce sont les enfants qui vont y mettre un terme.
L’enfant et Reza dans son cabinet. Les deux choses arrivent presque en même temps. Les deux choses gonflent en même temps. La patientèle de Reza et le ventre d’Esther. C’est plus difficile de courir dans Paris. L’image est distordue. Ce n’est plus une liberté. Où va-t-elle ? À cette époque, elle a besoin de savoir où elle va. Elle a cette responsabilité. Elle ne peut plus errer dans les rues comme avant. Elle ne peut plus courir contre les gens, contre Paris. S’engouffrer, se perdre, se retrouver, se cogner. Ce n’est plus possible. À l’image de liberté se substitue une autre image. Celle de Reza. Celle que Reza a construite patient après patient, jusqu’à l’appartement et la terrasse. C’est une image qui lui laisse moins de place. Moins d’air pour respirer ou pour courir. L’image de Reza enfle et pousse son image à elle. Elle devient réalité. Il faut s’y résigner. C’est comme ça qu’elle le voit. C’est son image à lui qui a gagné. Jaunie, les coins émoussés et les pliures profondes, l’image de sa liberté n’existe plus qu’en elle.
C’est l’image de Reza qui restera. Pour les autres, pour tout le monde, c’est cette image. Pendant un temps elle accepte. Elle ne bouge pas. Elle se tient immobile dans le coin de l’image. Le ventre qui gonfle, puis un enfant dans les bras. Devant elle, Reza prend toute la place. Il ne la regarde pas. Dans cette image, il lui tourne le dos. Elle ne sait plus quoi faire, elle ne sait plus quoi dire pour exister dans cette image. Elle essaie de se projeter, de bouger, de trouver une place. Mais ses mouvements sont empêchés, il y a cet enfant, et il y en aura d’autres, et elle est dans un coin, un petit coin en bas de l’image, assise et entourée d’enfants, à peine la place pour étendre ses jambes.
Et c’est là, dans ce coin d’image, dans ce coin exigu, qu’elle commence sa tapisserie. C’est là qu’elle noue les premiers petits nœuds. Elle a tout juste la place de remuer ses doigts et de tisser les fils les uns avec les autres. Et ses doigts suspendus courent sur la tapisserie, comme elle avait couru après son rêve dans Paris.
Derrière elle, Reza s’est assis sur le rebord d’une jardinière. Il reprend son souffle.
Elle regarde sa montre. Ils ne devraient pas tarder. Elle regarde la table vide. Et toutes les chaises autour. Aujourd’hui il n’y aura pas de chaise vide, se dit-elle. Ils seront tous là. Dans quelques minutes ils seront là. Ils viendront peupler le silence et le vide. Ajouter leur chaleur à la chaleur de l’air. Et pendant qu’ils parleront, Esther verra se resserrer les fils qu’elle a si patiemment noués et que la vie, injuste et acharnée, a distendus, effilochés, cassés. »

À propos de l’auteur

MATINE_Alexandra©_Chloé_Vollmer-LoAlexandra Matine © Photo Chloé Vollmer-Lo

Née à Paris en 1984 et diplômée de Sciences-Po, Alexandra Matine commence une carrière de journaliste à Londres avant de rejoindre Amsterdam, en 2014. Lorsqu’elle perd sa grand-mère, elle prend brutalement conscience de la fragilité des liens familiaux et des pièges du non-dit. Comme en apnée, elle compose Les Grandes Occasions. (Source: Éditions Les Avrils)

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